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+The Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'avaleur de sabres
+ Les Habits Noirs Tome VI
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 26, 2006 [EBook #19920]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+Paul Féval
+
+LES HABITS NOIRS
+
+L'AVALEUR DE SABRES
+
+Tome VI
+
+(1867)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE.
+
+I La foire au pain d'épice.
+II Le roi des étudiants.
+III Un éclat de rire.
+IV Café noir.
+V Café au lait.
+VI La cerise.
+VII La voleuse d'enfants.
+VIII La foule.
+IX Bureau de police.
+X Odyssée de madame Saladin.
+XI Réveil de Petite-Reine.
+XII Vox audita in rama....
+XIII Le berceau.
+XIV Justin.
+XV Vente de Lily.
+XVI Mémoires d'Échalo.
+XVII Suite des mémoires d'Échalo.
+XVIII Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir.
+XIX Le marquis Saladin.
+XX Saladin reconnaît l'ennemi.
+XXI Le duc de Chaves.
+XXII Madame la duchesse de Chaves.
+
+DEUXIÈME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR.
+
+I Médor, dernier avaleur.
+II Saladin ouvre la tranchée.
+III Saladin monte à l'assaut.
+IV Saladin fait un roman.
+V Saladin voit le pied d'un Habit-Noir.
+VI Saladin toise l'affaire.
+VII Le nuage.
+VIII Le Club des Bonnets de soie noir.
+IX La chanson de l'avaleur.
+X Le Père-à-tous.
+XI L'envie.
+XII Triomphe de Languedoc.
+XIII Mademoiselle Guite ronfle.
+XIV La consultation.
+XV Le père Justin.
+XVI Justin s'éveille tout à fait.
+XVII Le guet-apens.
+XVIII Décadence d'une grande institution.
+XIX Aventures de nui.
+XX La lettre de Médor.
+XXI Un vieux lion qui s'éveille.
+
+
+
+
+Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:
+
+
+Les Habits Noirs
+Coeur d'Acier
+La rue de Jérusalem
+L'arme invisible
+Maman Léo
+L'avaleur de sabres
+Les compagnons du trésor
+La bande Cadet
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE
+
+
+
+
+I
+
+La foire au pain d'épice
+
+
+Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit
+pouces et qui pouvait être au besoin «géant belge» quand elle mettait
+six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un
+triangle en bas âge et une grosse caisse du sexe féminin, large comme
+une tour.
+
+Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un
+paillasse habillé de toile à matelas pour crier dans le porte-voix, et
+une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait à coups
+redoublés sur le tam-tam, roi des instruments destinés à produire la
+musique enragée.
+
+Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande,
+mais abondamment délabrée, qui portait pour enseigne un tableau déchiré
+représentant la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des serpents
+boas, une charge de cavalerie, un lion dévorant un missionnaire et le
+roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs
+de Tippoo-Saïb.
+
+Le ciel du tableau où voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des
+comètes, des trapèzes, Auriol en train d'exécuter le saut périlleux, et
+un oiseau rare, emportant un âne dans ses serres, était coupé par une
+vaste banderole, déroulée en fantastiques méandres, qui laissait lire la
+légende suivante:
+
+ Théâtre français et hydraulique
+
+_Prestiges savants, exercices et variétés du XIXe siècle des lumières_
+
+ Dirigé par madame Canada
+
+ Première physicienne des capitales de l'Europe civilisée
+
+La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'était
+un pauvre diable maigre, osseux, habillé en chirurgien militaire. Il
+portait un nez considérable, qui faisait presque le cercle quand il
+suçait le bec enrhumé de son instrument. Le trombone bossu était de
+Pontoise, où il avait eu des peines de coeur en justice.
+
+Le triangle venait du quartier des Invalides à Paris. Il avait quatorze
+ans. À sa figure coupante, sèche, sérieuse et moqueuse à la fois, on lui
+en eût donné vingt pour le moins, mais son corps était d'un enfant.
+
+Le premier aspect ne lui était pas défavorable; son visage, assez joli,
+mais vieillot et déjà usé, se couronnait d'une admirable chevelure
+noire, arrangée avec coquetterie; au second regard, on éprouvait une
+sorte de malaise à voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne
+point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours
+ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque
+élégant auprès des haillons de ses camarades.
+
+La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom
+Poquet, dit Atlas, à cause de sa bosse, et le triangle se nommait
+Saladin tout court, ou plutôt monsieur Saladin, car il occupait une
+position sociale. À l'âge où la plupart des adolescents sont une charge
+pour les familles, il joignait à son talent sur le triangle, l'art
+d'avaler des sabres, et pouvait déjà remplacer madame Canada, enrouée,
+dans la tâche difficile de «tourner le compliment».
+
+«Tourner le compliment» ou «adresser le boniment», c'est prononcer le
+discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter en
+foule dans la baraque.
+
+Outre sa capacité, Saladin était fort bien doué sous le rapport de la
+naissance et des protections. Il avait pour père le lancier polonais qui
+sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habillé de toile à
+matelas, pour marraine la femme obèse, chargée de battre la caisse.
+
+Cette femme n'était autre que madame veuve Canada, non seulement
+directrice du Théâtre Français et Hydraulique, mais encore dompteuse de
+monstres féroces. Elle pesait 220 à la criée; mais sa large face avait
+une expression si riante et si débonnaire, qu'on s'étonnait toujours de
+lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.
+
+Chez elle c'était plutôt habitude que dureté de coeur.
+
+Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'années, dont les jambes maigres
+supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus
+angélique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste
+faisait plaisir à voir. Il remplissait les fonctions du Canada mâle
+qu'une mort prématurée avait enlevé à la foire; on l'appelait même
+volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'était Échalot,
+ex-garçon pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien modèle pour le
+thorax, ancien employé surnuméraire de la grande maison des Habits
+Noirs.
+
+Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet
+d'Échalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale,
+fondée sur l'estime, l'amour et la commodité.
+
+Le lancier polonais, père de Saladin, n'avait pas de bonnes moeurs.
+C'était un homme du même âge qu'Échalot, mais plus soigneux de sa
+personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de
+pommade à bon marché et il se faisait des sourcils avec un bouchon
+brûlé.
+
+Cela donnait du feu à son regard, toujours dirigé vers les dames.
+
+Il n'avait pas offert de bons exemples à Saladin, son fils, et la veuve
+Canada se plaignait des pièges qu'il tendait sans cesse à son honneur.
+
+Il avait un joli nom: Amédée Similor. Échalot et lui étaient Oreste et
+Pylade; seulement, comme Similor manquait de délicatesse, il abusait de
+la générosité d'Échalot qui, sans lui, aurait déjà pu prendre bon nombre
+d'actions dans le Théâtre Français et Hydraulique et conduire madame
+Canada à l'autel.
+
+Similor avait été maître à danser des familles, au Grand-Vainqueur,
+modèle pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employé dans
+les bureaux déjà cités: la maison des Habits Noirs.
+
+L'art d'avaler des sabres endurcit peut-être l'âme. Le jeune Saladin
+devait tout à Échalot, car Similor son père ne lui avait jamais
+distribué que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point
+Échalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'eût nourri au biberon,
+à une époque où deux sous de lait étaient pour lui une dépense bien
+lourde, Saladin ne gardait à son bienfaiteur aucune espèce de
+reconnaissance. Échalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit
+que de sensibilité, mais il ne pouvait s'empêcher de l'aimer.
+
+La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au
+théâtre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien,
+elle était laide, effrontée et sans éducation. Elle aurait voulu faire
+celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le
+lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de
+Voltaire, fortifiée par les trucs les plus avantageux en foire.
+
+C'était vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine
+de Pâques, époque consacrée par l'usage et les règlements à cette grande
+fête populaire: la foire au pain d'épice. Depuis bien des années, on
+n'avait pas vu sur la place du Trône une si brillante réunion d'artistes
+brevetés par les différentes cours de l'Europe. Outre les marchands de
+nonnettes et de pavés de Reims, tous fournisseurs des têtes couronnées,
+il y avait là le dentiste de l'empereur du Brésil, le pédicure de Sa
+Très Gracieuse Majesté la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui
+fabrique les cuirs à rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies.
+
+Il y avait aussi, bien entendu, la dame incomplètement lavée qui tire
+les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des
+infantes d'Espagne, l'Abencérage qui livre aux palatins le vernis pour
+les chaussures, et le général argentin qui, non content de dégraisser la
+cour de Suède, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James,
+recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privilège, le poil à
+gratter à toute la maison du roi de Prusse.
+
+Quelques philosophes se sont demandé pourquoi ce burlesque et pompeux
+étalage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui
+ne passe pas pour être peuplé de courtisans. Il y a un dieu malin occupé
+du matin au soir à poser ces problèmes qui embarrassent les philosophes.
+
+Tandis que le milieu de l'immense rond-point était encombré de boutiques
+où vous n'eussiez pas trouvé un seul paquet d'un sou qui ne fût timbré
+d'un ou deux écussons souverains, le pourtour, réservé aux théâtres et
+exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'étaler des protections
+augustes. Je suis certain qu'au plus épais du Moyen Age, les marchands
+forains rassemblés au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant
+d'emphase les noms de rois et d'empereurs.
+
+Toute l'aristocratie de la baraque était là, le célèbre Cocherie,
+Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la
+sibylle parisienne, le cheval à cinq queues, la pie voleuse, l'enfant
+encéphale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte à
+mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,--des albinos, des nègres, des
+Peaux-Rouges,--des phoques, des crocodiles,--l'hermaphrodite, le boa
+constrictor, le lapin qui joue aux dominos,--l'homme à la poupée, les
+jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,--le salon de cire et cette
+cabane percée de trous ronds où l'on voyage pour deux sous à travers les
+cinq parties du monde.
+
+Il était cinq heures du soir, le temps menaçait; pour tant et de si
+grandes attractions, la place du Trône contenait à peine en ce moment
+une centaine de flâneurs endurcis qui regardaient volontiers les
+bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer.
+Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses,
+marquis et mères gigognes faisaient assaut désespéré de coquetteries.
+C'est à ces heures de disette que les artistes en foire déploient le
+mieux leur vaillance proverbiale. Porte-voix, gongs, tam-tams, crécelles,
+tambours, trompettes, grosses caisses, ophicléides s'acharnent à
+produire un tapage infernal, lors même qu'il n'y a plus personne pour
+les entendre. L'idée a dû venir plus d'une fois à Bilboquet abandonné
+d'incendier sa boutique pour avoir occasion de crier au feu.
+
+Cela attirerait peut-être le monde.
+
+Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. C'était un
+pêle-mêle de contorsions véhémentes, de danses furieuses, de coups de
+pied toujours adressés au même endroit, de cris, de gestes, de sons de
+cloches, de vibrations métalliques, de chansons, de pétards et de
+fanfares.
+
+--Prenez vos billets!
+
+--Il faut le voir pour le croire!
+
+--Deux sous!
+
+--Le seul phénomène vivant qui ait reçu une médaille d'or de la propre
+main du prince Albert!
+
+--Dzing! boum!
+
+--Pan! pan!
+
+--Sa malheureuse mère mourut de douleur en voyant le monstre à qui elle
+avait donné le jour!
+
+--Tara, tantara, tantara... couac! couac!
+
+--On offre trente mille francs comptant à qui montrera le
+pareil--vivant!
+
+--Entrez! il y a encore six places, et ce sont les meilleures!
+
+--Suivez le monde! on verra le lion marin manger l'enfant à la mamelle!
+
+--Ce n'est pas un franc, ce n'est pas un demi-franc, ce n'est pas même
+vingt-cinq centimes... Boum! dzing!
+
+--Dix-huit ans! 200 kilogrammes et des attraits supérieurs à son poids!
+On commence! Deux sous! deux! deux!
+
+Le Théâtre Français et Hydraulique était situé à l'extrémité de la place
+du Trône, à gauche en montant du côté du boulevard de Montreuil: bonne
+place le dimanche, où le flot vient de la barrière, mauvaise place en
+semaine où les visiteurs plus rares arrivent du côté de Paris.
+
+L'eau va toujours à la rivière: Laroche, le Rothschild des bonisseurs,
+et cette puissante «famille Cocherie», qui est l'opéra de la foire,
+prennent invariablement les bons endroits.
+
+La journée n'avait pas été heureuse, malgré un charmant soleil de
+printemps, et le ciel noir présageait une soirée nulle.
+
+Madame Canada, coiffée d'étoupes et portant sur son dos éléphantin un
+petit caraco d'indienne Pompadour, battait la caisse avec une
+résignation mélancolique; Cologne, la clarinette, et Poquet, dit Atlas,
+le trombone soufflaient dans leurs terribles outils avec découragement.
+Saladin, l'héritier présomptif, épluchait son triangle mollement;
+Similor, cherchant en vain à l'horizon des dames à qui décocher le trait
+galant de son regard, agitait la cloche comme par manière d'acquit.
+Seul, Paillasse-Échalot, imperturbable dans sa constance, envoyait au
+travers de son porte-voix des appels mugissants, tout en relevant par de
+bonnes paroles le désespoir de ses compagnons.
+
+--On n'a jamais rien vu d'analogue dans Paris! criait-il, _(bas)_ Allez,
+mademoiselle Freluche, nom d'un coeur! tapez le chaudron comme un amour,
+ou vous n'aurez pas d'oignons dans votre soupe! _(Dans le porte-voix)_
+Jamais, jamais, jamais, on ne verra rien de si agréable! (bas) Ferme,
+madame Canada, la jolie des jolies! Un peu de nerf, Similor! _(haut)_
+C'est la dernière, unique et irrévocable avant le départ de la grande
+machine américaine, électrique, pneumatique et agricole pour le
+Portugal, dont l'académie des sciences nationales, a voulu l'examiner en
+détail pour en faire un rapport à monsieur Leverrier! _(bas)_ Vas-y,
+Cologne! pousse, Poquet! Voilà trois payses là-bas qu'on peut faire...
+et un artilleur, et une petite dame blonde avec sa minette! _(haut)_ Les
+grandes eaux de Versailles au naturel, terminées par la chute du Rhin à
+Schaffhouse, avec les embarcations entraînées par le courant du fleuve
+qui est la frontière naturelle de la patrie, _(bas)_ Encore deux
+artilleurs: c'est pour les trois payses: dur! _(haut)_ Héloïse et
+Abélard par mademoiselle Freluche et le jeune Saladin, premier élève du
+conservatoire de la Sicile, conquise par le général Garibaldi! _(bas)_
+Attention! Deux grosses mères et leur garçon boucher! Au carillon,
+Amédée! _(haut)_ La mort d'Abel, par le même qui avalera trois sabres de
+cavalerie et cassera une demi-douzaine de cailloux sur les appas de
+madame Canada, première physicienne de l'Observatoire, _(bas)_ Nom de
+nom! regardez! un pair de France étranger ou marchand d'esclaves des
+colonies! c'est pour la petite blonde! Allume! _(haut)_ Danses et
+élévations sur la corde roide, par mademoiselle Freluche, unique élève
+que madame Saqui a empêchée depuis quelque temps de paraître en public
+suite à la jalousie qu'elle lui inspire! _(dans le porte-voix)_ Madame
+Saqui! madame Saqui! madame Saqui!
+
+Tout héroïsme a sa récompense. Quand Échalot s'arrêta épuisé, il y avait
+au moins une douzaine et demie de badauds devant la plate-forme du
+Théâtre Français et Hydraulique: trois artilleurs, trois Picardes, deux
+bonnes femmes entre lesquelles un jeune homme faisait le panier à deux
+anses; quatre ou cinq soldats de la ligne et autant de gamins.
+
+Il y avait en outre la jeune dame blonde donnant la main à une adorable
+petite fille de trois ans, et un personnage de grande taille, très brun
+de poil, plus brun de peau, qui suivait d'un oeil fixe et sombre la
+jolie dame et son bijou de petite fille.
+
+L'armée de madame Canada, électrisée par cette affluence inattendue
+s'éveilla. Le lancier polonais agita sa cloche avec fièvre en dardant
+aux payses, aux grosses mères, à tout ce qui portait jupon, des
+oeillades incendiaires. Dans l'humble situation que le sort lui avait
+faite, cet homme était le type pur de Don Juan. La musique éclata et
+mademoiselle Freluche lança des taloches frénétiques au tam-tam, tandis
+qu'Échalot poussait des rauquements de tigre dans son porte-voix.
+
+Hélas! tout cela fut inutile. Les trois payses passèrent, et certes,
+malgré la douceur de son naturel, madame Canada les eût volontiers
+étranglées, car elles entraînèrent à leur suite les trois artilleurs.
+Les deux grosses mères avec leur garçon boucher suivirent, attirant les
+gamins que ce trio divertissait. Les cinq soldats de la ligne firent
+comme les gamins, et la jolie blonde elle-même, tournant le dos en sens
+contraire, prenait déjà la route du faubourg Saint-Antoine, lorsque sa
+petite fille dit d'une voix gentille et doucette comme le chant d'un
+oiseau:
+
+--Maman, je voudrais voir madame Saqui.
+
+--Madame Saqui! madame Saqui! madame Saqui! rugit Échalot dans son
+porte-voix. Deux sous! deux sous! deux sous!
+
+L'enfant pesa sur la main de sa mère qui s'arrêta aussitôt.
+
+--Amorcé! murmura le jeune Saladin, qui suivait cette scène muette d'un
+regard déjà connaisseur.
+
+Les yeux de Saladin étaient assez beaux, mais dans l'action de regarder
+fixement, ils s'arrondissaient comme des yeux d'épervier.
+
+La jolie blonde éleva l'enfant dans ses bras en un mouvement de caresse
+passionnée.
+
+--Nous demeurons bien loin, dit-elle, et il est tard. Demain, si tu
+voulais, Petite-Reine, nous descendrions voir la danseuse de corde du
+pont d'Austerlitz.
+
+--Non, répondit Petite-Reine, c'est aujourd'hui, et c'est madame Saqui
+que je veux voir.
+
+La jeune mère, obéissante, monta l'escalier tremblant qui conduisait à
+la plate-forme. Madame Canada, enlevant d'une main sa partie de grosse
+caisse, et faisant grincer de l'autre sa paire de cymbales ébréchées,
+enveloppa la mère et l'enfant dans un regard de tendre gratitude. Elle
+avait bon coeur, elle les eût embrassées.
+
+Et il y avait de quoi, car le «pair de France étranger» suivit la piste
+de la jolie blonde en rabattant son chapeau sur ses yeux. Deux
+demoiselles dont nous n'avons pas encore parlé et qui semblaient ne
+point appartenir au monde gourmé du faubourg Saint-Germain suivirent ce
+marchand d'esclaves; trois commis de magasin suivirent les deux
+demoiselles.
+
+Les cinq soldats de la ligne, ayant vu cela, se consultèrent: partout où
+l'on va, ils vont, le nez au vent, l'air étonné, la conscience sereine.
+Ils emboîtèrent le pas.
+
+Les trois gamins se dirent: «Paraît qu'il y a quelque chose de fameux»;
+et ils prirent la file.
+
+--Ohé! fit le garçon boucher à ses deux grosses mères, payez-vous
+l'espectacle!
+
+Et les trois artilleurs, saisissant cet instant pour offrir leurs bras
+aux trois payses, proposèrent les délices du théâtre en vogue.
+
+Vous voyez si madame Canada devait de la reconnaissance à Petite-Reine!
+
+--Deux sous! deux sous! deux sous! Prenez vos billets!
+
+De tous les coins de la place les moutons de Panurge arrivaient.
+
+--Suivez le monde!!!
+
+La baraque était pleine. Échalot, altier comme une tour, finit par se
+mettre au-devant de l'entrée et renvoya un dernier gamin d'apparence
+insolvable, en disant:
+
+--Complet! Si je possédais la vaste salle de l'Académie royale de
+musique, jeune homme, je ne serais pas obligé de refuser tous les jours
+ma fortune!
+
+
+
+
+II
+
+Le roi des étudiants
+
+
+Elle était pleine la baraque de madame Canada, première physicienne des
+diverses capitales de l'Europe, véritablement pleine. Mais comme notre
+drame est tout entier dans la jeune dame blonde qui avait cédé à
+l'enfantin caprice de sa fillette, nous ne nous occuperons que de
+Petite-Reine et de sa mère.
+
+Entrées les premières, elles étaient naturellement au premier rang, et
+le parcimonieux éclairage de la scène tombait d'aplomb sur elles. Il est
+probable que les trois quinquets servant de rampe et de lustre au
+Théâtre Français et Hydraulique n'avaient jamais envoyé leurs fumeux
+rayons à rien de si exquis. L'enfant était gracieuse adorablement, mais
+la jeune mère était plus gracieuse encore.
+
+Certes, le lecteur n'a pu supposer que nous ayons eu l'idée folle
+d'introduire, pour lui, une grande dame dans la baraque de madame
+Canada. Madame Lily, ou, comme on l'appelait encore dans le quartier
+Mazas, la Gloriette n'était ni comtesse ni baronne; elle tenait même, et
+par plus d'un côté très apparent, à la classe populaire; mais il y avait
+dans son maintien quelque chose de si net et de si décent; sa toilette,
+très simple, portait un cachet si modestement mesuré, et en même temps
+si élégant, malgré l'humble valeur des objets qui la composaient, qu'on
+eût hésité, en conscience, à la ranger dans la catégorie des simples
+ouvrières.
+
+Elle portait haut, sans le vouloir, sans le savoir aussi; elle était
+«distinguée» en dépit du petit cabas qui lui pendait au bras, car, il
+faut bien vous le dire, elle était venue à la barrière du Trône tout
+exprès pour acheter son dîner un peu moins cher que dans Paris.
+
+Elle était jolie tout uniment et si franchement que son aspect épandait
+une joie. Il y avait en elle un délicat rayonnement de vie et de
+jeunesse à peine voilé par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa
+nature même, et qui trahissait à demi le secret d'un malheur fièrement
+supporté.
+
+Pourquoi l'appelait-on la Gloriette? vous croirez l'avoir deviné quand
+je vous aurai dit que l'homme au teint bronzé, cette manière de nabab
+qu'Échalot appelait le marchand d'esclaves, assis non loin d'elle, n'osa
+point lui adresser la parole, malgré sa pauvre robe noire, coton et
+laine; son châle également noir, qui n'était pas même en vrai mérinos,
+et son chapeau dont le taffetas avait des reflets un peu fauves.
+
+Non, ce n'était pas pour cela; ce n'était pas non plus pour le regard
+presque toujours souriant, mais parfois si hautain de ses grands yeux
+noirs, délicieux contraste à sa blonde chevelure.
+
+Un matin, et il y avait déjà longtemps, Petite-Reine ne marchait pas
+encore, on avait vu madame Lily monter en fiacre avec une robe de soie
+et un châle qui pouvait bien être un cachemire.
+
+Le châle et la robe n'avaient jamais reparu, et cette banque populaire
+qui porte un si drôle de nom: le mont-de-piété, savait sans doute ce que
+la robe et le châle étaient devenus. Ce n'était pas encore pour cela,
+non.
+
+Les voisins de madame Lily l'appelaient la Gloriette, à cause de
+Justine, sa chère gloire, sa fille, son trésor chéri, qui avait aussi
+l'honneur d'un surnom: Petite-Reine. Il faut d'ordinaire la fortune, le
+talent ou le vice pour émouvoir les cancans d'un quartier de Paris.
+Madame Lily était très pauvre; elle n'avait aucun talent connu, elle
+vivait seule et rigoureusement retirée. Pourtant Dieu sait que son
+quartier s'occupait d'elle.
+
+On était parvenu à savoir vaguement quelques couplets d'une légende dont
+elle était l'héroïne.
+
+Elle venait de très bas--de si bas que beaucoup se demandaient si elle
+n'était point un peu princesse.
+
+Pour trouver sa patrie, il fallait passer la Seine, et remonter le
+boulevard de l'Hôpital. Au-delà de la barrière d'Italie, il existait
+alors une ville étrange, toute composée de chiffonniers qui s'étaient
+bâti des maisons avec l'impossible.
+
+Cette ville avait des quantités de noms. Elle s'appelait Babylone,
+Pékin-la-Guenille, le Camp-des-Aristos, la Garouille, la Californie, ou
+la vallée de Cachemire, au choix.
+
+Quatre ou cinq ans en ça, il y avait dans cette cité de la misère
+parisienne toujours prête à se railler elle-même une jeune fille belle
+comme les amours et qui n'avait jamais porté la hotte, occupée qu'elle
+était du matin au soir à servir les habitués de la Maison-d'Or.
+
+La Maison-d'Or de Pékin-la-Guenille, bien autrement achalandée que
+l'établissement du même nom, situé boulevard des Italiens, était une
+grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des
+tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les
+principaux matériaux; en soumettant ses murailles à l'analyse, on eût
+trouvé d'incroyables fantaisies. Le toit était presque entièrement formé
+de vieilles semelles, disposées avec art comme les écailles des
+poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on
+avait employé comme moellon de son vivant et que le temps avait
+proprement disséqué.
+
+La Maison-d'Or était tenue par Barbe Mahaleur, dite
+«l'Amouret-la-Chance», ancienne guitariste, présentement cabaretière,
+sage-femme non reçue par la Faculté et Mère des chiffonniers.
+
+C'était une forte créature d'une cinquantaine d'années, taillée comme un
+homme et sabrée par la petite vérole. Elle avait les moeurs de la grande
+Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui
+avait arraché l'oeil gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait
+aussi la moitié de son nez qu'on disait avoir été mangée par un autre
+Potemkine. Cela ne l'empêchait pas d'être belle femme.
+
+Elle régnait sur les naturels de Pékin-la-Guenille par l'admiration et
+la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions,
+elle se montrait baroque, mais équitable, à la façon du roi Salomon,
+rendant cet arrêt d'un goût douteux qui fonda sa renommée de
+jurisconsulte.
+
+Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des
+avances sur tas d'ordures et pratiquait même, disait-on, la banque à la
+petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100 à l'année: ceci
+officiellement, mais, sous le manteau de la cheminée, on pouvait doubler
+le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la
+conscience.
+
+Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect
+public lui avait offert trop de «marc», elle décrochait l'instrument
+redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Genève.
+
+Il fallait alors applaudir à tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur
+n'aimait pas les tièdes.
+
+Il se trouvait à Babylone des crédules pour aller répétant qu'elle
+possédait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en
+immeubles.
+
+Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans
+un fouillis énorme de cheveux blonds une petite figure pâlotte,
+illuminée par une paire de grands yeux noirs. On s'étonnait que Barbe
+n'eût pas encore estropié Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait
+même pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle
+l'appelait tantôt ma fille, tantôt ma nièce, tantôt la _Vacabonne_.
+
+Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'était positivement fixé
+sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la
+Vacabonne et sa souveraine.
+
+En ce même temps, c'est-à-dire vers 1847, l'hôtel Corneille possédait le
+plus magnifique étudiant qui eût ébloui le pays Latin depuis bien des
+années. L'hôtel Corneille était encore à cette époque sans rival au
+quartier des écoles pour la richesse de ses appartements, et la
+prodigalité de sa table d'hôte. Il y avait des chambres à 50 francs par
+mois et l'on pouvait y dépenser 3 francs 50 à son dîner.
+
+Depuis, ces prix ont été dépassés dans des établissements moins
+historiques.
+
+Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il était
+beau insolemment, à la façon des soldats et des femmes; il était jeune,
+robuste, spirituel, généreux, noble de naissance et riche.
+
+Il venait je ne sais d'où en Touraine. Bien rarement ces princes
+éblouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent
+exubérants de sang et de sève; Paris casse leurs angles comme la mer
+fait pour les galets; Paris les pâlit, les calme et les forme; Paris les
+met à ce point de rondeur et d'uniformité qu'il faut avoir pour entrer
+dans un des casiers de la vie commune.
+
+Un notaire doit être préalablement taillé comme un diamant, mais non pas
+à facettes.
+
+Justin, diable à quatre s'il en fut, avait le triple talent du Béarnais
+et bien d'autres. Il eut l'honneur d'être, pendant des semaines et des
+mois, la coqueluche de mesdames les étudiantes, ce qui ne l'empêcha
+point de passer ses premiers examens avec succès; car il y avait de
+l'étoffe, en vérité, chez ce beau garçon-là. Il avait fait d'excellentes
+études; il pouvait mener de front le travail et le plaisir.
+
+Un jour, il disparut à la fois de l'hôtel Corneille, des cours et même
+de la Chaumière.
+
+On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut raconté qu'on
+l'avait rencontré au bois avec une femme qui était un miracle de beauté.
+
+Le bois est loin de l'Odéon. Ce devait être une duchesse, on chercha un
+autre roi du billard et des chopes.
+
+Mais Justin de Vibray ne fut pas oublié ni remplacé, car il arriva
+quelque chose comme après la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du
+Prado se divisa, et les successeurs de Justin luttèrent en vain contre
+le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait
+l'amitié de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes.
+
+Ce n'était pas une duchesse qui l'avait enlevé.
+
+À la veille de passer un examen, Justin était sorti un matin de bonne
+heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude;
+au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le
+boulevard d'Arcueil, derrière l'Observatoire et s'était plongé dans la
+lecture des cinq codes expliqués.
+
+Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une
+demi-heure de marche, ayant levé les yeux par hasard, il poussa le même
+cri que Christophe Colomb à la vue de la terre des Antilles. Justin
+avait découvert Babylone.
+
+Un instant, il resta ébahi devant cette prodigieuse capitale. Paris,
+l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la misère. Ce bivouac
+des sauvages de Paris se présentait gaillardement au regard avec ses
+maisons fantastiques et sa population, dont à cette heure matinale rien
+ne peut donner une idée. L'harmonie ne manquait point entre les masures,
+ruines âgées de quelques semaines, qui semblaient avoir été bâties selon
+un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui
+grouillaient dans les rues. Il y avait là tels négligés de chiffonnières
+qui eussent brisé le crayon dans la main de Daumier.
+
+Comme Justin était en admiration devant les excentricités
+architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci
+sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes séductions de
+son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un képi coiffait la révolte
+de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule étaient chastement
+couvertes par un petit torchon, rattaché autour de ses reins.
+
+Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhumé; Justin attendit,
+espérant une apparition encore plus grotesque.
+
+L'enfant qui se montra sur le seuil, vêtue d'une misérable robe
+d'indienne frangée et d'un pauvre mouchoir de cou, à jour comme une
+dentelle, glaça le rire sur ses lèvres.
+
+Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, évidemment, ni
+regret d'une meilleure existence ni désir d'une autre vie.
+
+Mais elle était si belle, cette enfant, que Justin en eut le coeur
+serré.
+
+Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en manière de
+caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant:
+
+--Va me chercher du câblé, petite vache!
+
+Ce dernier mot était doux comme une caresse.
+
+Le gros câblé ou carotte double est le tabac à chiquer le plus fort.
+Cette Mahaleur était portée sur sa bouche.
+
+Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit.
+
+Certes, il ne prétendait point lier connaissance avec cette fille en
+haillons: «la petite vache». Oh! certes!
+
+Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir,
+bordé par de grands murs sans fenêtres, formant le derrière de plusieurs
+usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine à
+passer de front dans ce défilé.
+
+À moitié chemin, Lily se rencontra face à face avec un très beau
+chiffonnier en grande tenue, le crochet à la main, la hotte sur le dos.
+C'était Payoux, dit la Tulipe-de-Vénus, qui avait l'honneur d'être le
+favori actuel et régnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tournée
+avec une pointe de chambertin à trente centimes.
+
+--Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'là l'agneau!
+Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble à la fin!
+
+Il n'eut qu'à ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se
+rejeter en arrière, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les
+lèvres.
+
+Après quoi il poussa un cri et tomba assommé.
+
+Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing.
+
+Pourquoi cette absurde violence? Voilà ce que Rogron, l'acharné
+explicateur, n'aurait pas su expliquer.
+
+Justin avait assommé ainsi de parti pris et restait plus étourdi que la
+bête terrassée.
+
+Il était pâle, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge à ses
+yeux, qu'il frotta pour voir clair.
+
+Il s'éveilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couché comme un
+boeuf qui a reçu le coup de massue, et la fillette, évanouie ni plus ni
+moins qu'une demoiselle en mousseline blanche.
+
+Mais les évanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent
+longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses
+beaux yeux, regarda Payoux couché dans la boue, puis Justin, et sourit
+en disant:
+
+--J'ai eu grand-peur, merci.
+
+Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et
+pénétraient.
+
+Justin ressentait en lui-même une angoisse vague. Sa pensée vacillait
+comme s'il eût subi une sorte d'ivresse. Il avait confusément conscience
+du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit:
+
+--Voulez-vous venir avec moi?
+
+--Je veux bien, répliqua Lily sans hésiter.
+
+Cette réponse ne choqua point Justin. Et, en vérité, les yeux de Lily
+qui étaient fixés sur les siens avaient la limpidité d'un regard d'ange.
+
+Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux.
+
+Un fiacre passait. Justin l'arrêta et l'ouvrit.
+
+--Où allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied.
+
+Le cocher riait ostensiblement.
+
+--Je ne sais pas, répondit Justin, rouge de honte.
+
+Lily fit comme le cocher, elle se mit à rire et ajouta:
+
+--La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas.
+D'abord Payoux me faisait trop peur.
+
+Justin monta à son tour, après avoir donné son adresse au cocher.
+
+Quand il fut assis auprès de la fillette, il éprouva un inexprimable
+embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillité de
+Lily l'augmentait.
+
+--On est bien ici, dit-elle, dès que les chevaux s'ébranlèrent. C'est la
+première fois que je vais en voiture.
+
+Et comme si elle eût voulu mettre le comble à la détresse de Justin,
+elle ajouta:
+
+--Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter.
+
+
+
+
+III
+
+Un éclat de rire
+
+
+Le plus large de tous les abîmes creusés par l'orgueil ou l'intérêt
+entre deux créatures humaines est certainement celui qui sépare le Blanc
+du Noir, aux colonies.
+
+La libre Amérique, tout en émancipant les Noirs, a rendu plus profond le
+fossé qui les excommunie. En aucun pays du monde le «bois d'ébène» n'est
+aussi franchement maltraité que dans les États abolitionnistes de
+l'Union.
+
+Eh bien! l'Europe, habituée pourtant aux insolences
+hyper-aristocratiques de ces démocrates, poussa un jour un long cri
+d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre négresse, jetée hors
+d'un omnibus à New York, par la brutalité d'une demi-douzaine de
+philanthropes.
+
+Car ils s'expliquèrent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le
+courage de leurs opinions. En lançant sur le macadam la misérable femme
+qui était enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils
+établirent cette distinction américaine: «Nous voulons que les Noirs
+soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une
+voiture publique où sont des Blancs!»
+
+C'est un joli peuple et pourri de logique.
+
+Chez nous, l'omnibus, fidèle aux promesses de son nom, admet tout le
+monde, même les dames qui ont des chiens; son hospitalité ne s'arrête
+qu'aux limites tracées par la police, et certes les conducteurs sont
+plutôt enclins à frauder le règlement qui défend les incongruités, car
+il y a eu des cas d'asphyxie.
+
+On laisse monter les poissonnières.
+
+Cette phrase, prononcée par Lily sans la moindre vergogne: «Les
+conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter», était un aveu si
+terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous
+la peau.
+
+Il regarda cette créature dont le vêtement, plus obscène que la nudité
+même, rentrait dans la catégorie des choses «qui incommodent les
+voyageurs». Il eut envie de sauter par la portière.
+
+Elle souriait; son sourire montrait un trésor de perles.
+
+Et à travers les trous de ses haillons, son exquise beauté épandait ces
+parfums de pudeur fière qu'exhalent les chefs-d'oeuvre de l'art et les
+chefs-d'oeuvre de Dieu. C'était étrange, offensant, presque divin.
+
+--Je sais lire, dit-elle tout à coup en un mouvement d'enfantine vanité,
+et comme si elle eût deviné vaguement qu'il lui fallait plaider sa
+cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je
+parle mal?
+
+--Vous parlez bien... très bien, murmura Justin au hasard.
+
+--Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et
+de haut. Celle qui m'a appris à lire disait quelquefois en voyant passer
+de belles dames dans des calèches: «Voici Berthe! ou voici Marie!»
+c'étaient des élèves à elle, du temps où elle tenait un grand pensionnat
+de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim à force
+de tout boire. Alors, j'ai donné chaque jour un sou à l'abbé, un vieil
+homme à demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en
+pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir
+seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants
+pour aller chez un directeur de théâtre qui me donnera des rôles à
+apprendre et autant d'argent que j'en voudrai.
+
+--Vous parlez bien, répéta Justin qui songeait.
+
+--Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de
+répondre, Justin demanda à son tour:
+
+--C'est donc à cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi?
+
+--Mais oui, répliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma
+fortune, allez!
+
+Justin éprouva une sorte de soulagement à entendre ces mots. Nous ne
+dirons pas qu'il était amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait
+sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience
+d'elle-même. Il fut content parce qu'il vit jour à secouer cette
+obsession.
+
+--Vous avez envie d'être riche, dit-il.
+
+--Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite.
+
+--Vous êtes mère... déjà! s'écria l'étudiant étonné.
+
+Elle éclata de rire.
+
+--Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me
+marierai pour l'avoir et pour l'adorer.
+
+Ce dernier mot fut prononcé avec une passion étrange et le regard de
+Justin se baissa devant les rayons qui s'allumèrent dans les grands yeux
+noirs de Lily.
+
+Elle était miraculeusement belle.
+
+Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait:
+
+--Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous
+donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un
+directeur de théâtre.
+
+Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre.
+
+--Tout de suite? interrompit-elle.
+
+Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets
+de cent francs. Il avait justement reçu sa pension la veille.
+
+À pareille aventure, il n'y avait qu'un dénouement possible: l'aumône.
+
+Justin répéta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs
+sur les genoux de Lily.
+
+Là-bas, dans la cité des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les
+billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans
+cesse. C'est le rêve et la poésie du métier: trouver un billet de
+banque!
+
+Le fiacre longeait au trot ce quai désert qui fait face à l'Hôtel-Dieu.
+Lily était rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourbés
+de sa paupière ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin
+donna le signal d'arrêter. Lily sauta sur le pavé et s'enfuit.
+
+Le cocher rit encore, c'était un observateur.
+
+Quant à notre étudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se
+frotta les mains de bon coeur, puis encore il se demanda:
+
+--Pourquoi ai-je donné les trois billets?
+
+C'était absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir
+ainsi.
+
+Justin soupira longuement, mais ce n'était point le remords de sa
+prodigalité qui lui arrachait ce profond soupir.
+
+Il avait devant les yeux une vision: Lily, transformée par ce qui se
+peut acheter avec trois billets de banque de cent francs.
+
+Trois billets de cent francs ne sauraient vêtir une comtesse, ni même
+une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent
+pailleter une saltimbanque ou couvrir très décemment une fillette.
+
+Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le
+prix de sa course, à la porte de Justin.
+
+Celui-ci monta à sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il éprouvait
+au coeur cette meurtrissure qui reste après la rupture d'une vieille et
+profonde amitié.
+
+En tout, Lily et lui avaient été une demi-heure ensemble.
+
+Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie à tous
+crins ne l'eût point fatigué davantage. Il n'essaya même pas d'en
+appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oublié.
+
+Cette île de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et
+belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de
+l'univers. Justin n'avait qu'à choisir parmi les plus folles et les plus
+jolies. Il essaya en vain d'évoquer les souriants visages de ses
+danseuses préférées. C'était l'étrange beauté de Lily, demi-nue, qui
+passait et repassait devant ses yeux.
+
+Il voyait sa robe pauvre et plus que fanée, drapant, mais dévoilant
+l'idéale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs
+yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque céleste,
+perdu sous la richesse désordonnée d'une splendide chevelure blonde.
+
+Elle s'était enfuie, la sauvage créature, sans dire merci, ni plus ni
+moins qu'un chien à qui on a jeté un os.
+
+Tout était bizarre et insensé dans cette aventure qui laissait après
+elle la sensation d'une chute.
+
+Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale où il y avait de la
+honte et une sorte de dégoût, la rêverie se dégageait brillante et
+suave.
+
+Justin avait une mère, noble, bonne, bien-aimée, qui regardait de loin
+avec miséricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes
+les mères, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait
+peur seulement de ces attaches demi-sérieuses qui peuvent peser sur tout
+un avenir.
+
+Jusqu'à ce moment, Justin, nouant et dénouant des chaînes fleuries,
+n'avait jamais été arrêté par l'idée de sa mère.
+
+Aujourd'hui, la pensée de sa mère vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui
+plutôt qu'hier? Pourquoi, à propos de la plus folle et de la plus
+passagère de toutes ses folies?
+
+Certes, l'aventure pouvait être ridicule au premier chef, mais du moins
+elle n'était pas dangereuse. Justin avait jeté à une mendiante une
+aumône un peu plus large que de raison, et c'était tout; son budget seul
+devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'était à parier cent
+contre un, car elle n'avait même pas pris la peine de lui demander son
+nom!
+
+L'heure du déjeuner passa, Justin resta étendu sur son lit comme un
+malade. Il était malade, en effet, il avait la fièvre, et chaque fois
+qu'un pas montait l'escalier, son coeur battait douloureusement.
+
+Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si
+son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son équipée,
+l'eût accusé d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de
+lancé. Justin avait la main leste.
+
+Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne répond d'un accès de
+fièvre.
+
+À l'heure du dîner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un mâle
+effort sur lui-même et secoué son vertige comme un vaillant jeune homme
+qu'il était.
+
+Au moment où il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et
+faillit tomber à la renverse.
+
+Une jeune fille vêtue de noir, avec une simplicité élégante et charmante
+était debout devant lui.
+
+Elle souriait, montrant ces belles perles qui étaient derrière les
+lèvres roses de Lily.
+
+--Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle.
+
+Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne répondit point.
+Elle ajouta:
+
+--J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je
+ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous
+attends ici depuis midi.
+
+--Six heures!... murmura Justin.
+
+--Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je
+ne vous avais pas dit merci.
+
+Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse
+des écoles, jeta bas son sceptre et déserta sa cour.
+
+Il est, non loin de Saint-Denis et tout près d'Enghien, un petit village
+charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur
+de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de
+guinguettes l'avaient respecté. Il a nom Épinay. La dernière fois que je
+l'ai admiré en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois
+cabarets neufs et deux cheminées à vapeur. Que Dieu le protège.
+
+En 1847 il était à vingt lieues d'Asnières.
+
+On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore «les nouveaux
+mariés». Ils étaient si beaux et si bons que tout le monde les aimait.
+Autour d'eux il y avait comme un respect attendri.
+
+Avant l'année finie, on fit un baptême. Dans le jardin plein de roses
+qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une
+grosse fille attelée à une voiture mignonne, roulant autour de la
+pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant.
+
+Quand la voiture s'arrêtait, c'est que Lily venait aux cris du petit
+ange qui appelait le sein de sa mère.
+
+Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tombèrent. Les rosiers
+étaient dépouillés de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily
+pleura.
+
+Justin voulut revenir à Paris. Ce n'était pas pour se séparer de Lily,
+au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles,
+des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup.
+
+Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le
+bon soleil d'Épinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait
+si jolie à si peu de frais. Justin la voulait admirée. Paris la regarda
+pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait
+plus guère qu'à l'enfant dans son berceau.
+
+Elle n'avait jamais reçu de lettres de Justin, parce qu'ils étaient
+toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'écriture lui
+serra le coeur. Elle était de Justin. Pourquoi Justin écrivait-il?
+
+Justin disait dans sa lettre:
+
+«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans
+toi.»
+
+Elle eut peine à comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha,
+malade, auprès du berceau.
+
+Justin écrivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis
+il écrivit moins fréquemment, puis il n'écrivit plus du tout.
+
+L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du
+quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de
+Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant çà et là un
+bijou ou un objet de toilette.
+
+Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, était
+toujours habillée comme l'enfant d'un prince.
+
+Nous retrouvons Lily au printemps de 1852. L'indigence était venue. Le
+costume de Lily en portait les marques, mais la pauvreté ne touchait pas
+encore à Petite-Reine.
+
+C'était à cause de Petite-Reine que les voisins de Lily, pris de ce
+souriant et gai respect qui est le bon côté du caractère parisien,
+l'appelaient la Gloriette.
+
+Il y avait dans ce surnom une pointe de moquerie et beaucoup de
+miséricorde pour l'excès de son amour maternel.
+
+La Gloriette et sa Petite-Reine étaient populaires des deux côtés de la
+Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, où Lily menait jouer sa
+fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgré la différence de leurs
+toilettes, dont chacun s'étonnait, il n'y avait point de méprise
+possible: quoique l'une fût l'élégance même et que le costume de l'autre
+eût pu convenir à une bonne, c'étaient bien la mère et l'enfant. On les
+aimait comme cela.
+
+Revenons cependant à la baraque de madame Canada, où nous avons laissé
+Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du
+quartier Mazas en savaient à peu près aussi long que nous, sauf ce
+détail de la première jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom
+de Justin de Vibray.
+
+Au fond elles ont toutes la même histoire.
+
+Petite-Reine ne se possédait pas de joie. C'était la première fois
+qu'elle allait au spectacle, et le spectacle était superbe.
+
+Comme si madame Canada eût voulu la remercier d'avoir montré le chemin
+«au monde», elle enleva de son programme la lutte à main plate,
+l'exercice du canon, le «travail» de l'homme qui porte trois cents
+livres entre ses dents gâtées et généralement tout ce qui ne devait
+point amuser sa petite providence.
+
+Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de
+cire, et jongla elle-même avec de belles boules de cuivre, des poignards
+et des saladiers; car elle possédait une grande quantité de talents.
+
+Mais ce qui ravit la fillette au troisième ciel, ce fut la danse de
+mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde
+raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule
+fois.
+
+Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gantées. Dans
+la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle était une
+partie du spectacle.
+
+On la regardait aussi de la scène, les deux yeux ronds du jeune Saladin
+étaient fixés sur elle avec une expression étrange. Vous n'avez pas
+oublié Saladin, le triangle.
+
+Il était un peu le maître chez madame Canada, ce Saladin, bien que la
+bonne femme le détestât cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son
+opinion, le «blanc-bec», comme elle l'appelait, était capable de tout.
+
+Mais il avait la protection du beau Similor, son père, qui l'aimait et
+qui le battait; il avait surtout la protection d'Échalot, sa nourrice.
+Saladin dominait les autres par son intelligence réellement supérieure
+au milieu dans lequel il vivait, et par son caractère étrange, tantôt
+caressant tantôt impérieux.
+
+Il savait onduler comme un serpent et sourire mieux qu'une femme; quand
+il était en colère, le regard de ses yeux ronds coupait, froid et
+tranchant comme une lame d'acier.
+
+C'était déjà un petit homme par ses vices, mais il gardait les
+faiblesses d'un enfant. Il fut jaloux du succès de mademoiselle
+Freluche, ou plutôt jaloux de l'impression qu'elle avait produite sur la
+fillette à laquelle il accordait une attention extraordinaire.
+
+Il voulut éblouir la fillette à son tour.
+
+Malgré madame Canada, qui avait écarté son travail du programme pour ne
+point effrayer Petite-Reine (et aussi pour finir plus vite, car l'heure
+du dîner approchait et la soupe aux choux était à point), Saladin,
+dépouillé de sa jaquette et vêtu d'un justaucorps pailleté, s'élança sur
+le devant de la scène en brandissant un sabre.
+
+Il était un peu grêle, mais très bien fait de sa personne, et la
+blancheur de marbre de son visage ressortait énergiquement sous les
+mèches bouclées de ses cheveux bruns.
+
+Freluche le trouvait beau comme un dieu.
+
+Il arriva, sûr de lui-même et planta la pointe de son sabre dans son
+gosier avec un aplomb vainqueur.
+
+Mais Petite-Reine poussa un cri perçant et se couvrit le visage en
+disant:
+
+--Celui-là est laid! je ne veux pas le voir. Mère, emmène-moi!
+
+Saladin s'arrêta. Ce ne fut pas un regard d'enfant qu'il jeta sur la
+fillette.
+
+--Raté, l'effet de l'avaleur! cria un gamin.
+
+Les deux commères protectrices du garçon boucher commandèrent:
+
+--Entonne ton coupe-chou, bonhomme! Aie pas peur.
+
+--Il est connu, fit observer un militaire, que les sabres et bancals
+pour l'avalage sont en _caoutechoucre_.
+
+Saladin brandit son glaive pour montrer qu'il était en vrai fer. La
+pâleur de sa joue devenait livide.
+
+--Viens-t'en, mère, viens-t'en! supplia Petite-Reine qui pleurait;
+celui-là me fait peur!
+
+Le sombre personnage qu'Échalot avait désigné ainsi: «un pair de France
+étranger», dit avec un geste imposant:
+
+--Assez!
+
+--As-tu fini, Barrabas! miaula le gamin.
+
+--Avale! crièrent les payses.
+
+--N'avale pas! ordonna madame Canada du fond de la coulisse.
+
+--Il avalera!
+
+--Il n'avalera pas!
+
+--_La Marseillaise!_
+
+--Et ta soeur!
+
+--Orgeat, limonade, bière!
+
+Au milieu du tumulte, et pendant que Petite-Reine épouvantée cachait son
+front dans le sein de sa mère, un large éclat de rire monta de la salle
+et envahit la scène. Spectateurs et saltimbanques se tordaient les côtes
+à contempler Saladin, immobile, vert de honte et de rage.
+
+Cela dura longtemps.
+
+Quand Saladin releva ses paupières, ses yeux saignaient comme ceux des
+oiseaux de proie.
+
+Il regarda le public d'abord, puis Petite-Reine, et s'enfuit, poursuivi
+jusqu'au fond de la coulisse par ce grand éclat de rire qui devait
+bouleverser trois destinées.
+
+
+
+
+IV
+
+Café noir
+
+
+--Tu veux toujours faire à ta tête, blanc-bec, dit madame Canada à
+Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils froncés et la tête
+basse.
+
+--L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une mécanique
+qui plaisait à nos ancêtres, ça passe au troubadour démodé comme la
+guitare et la comédie.
+
+--Toi, Amédée! s'écria le miséricordieux Échalot, tu ne saurais jamais
+dire un mot agréable à l'enfant. Il est fautif d'avoir _ostiné_ madame
+Canada, qu'est ici l'image de l'autorité, mais pour du talent, n'y a pas
+beaucoup d'artistes en foire qu'en soient comblés davantage par la
+Providence, ajoutée à l'éducation!
+
+Saladin regarda du même oeil rond, effronté et hautement dédaigneux ceux
+qui l'attaquaient et celui qui le défendait.
+
+Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans répondre un seul
+mot.
+
+Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu'à ce qu'il eût
+trouvé une large fente entre les planches. Il mit l'oeil à cette fente,
+et regarda Petite-Reine. La pluie qui commençait à tomber ne le chassa
+point.
+
+--Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La drôle de
+petite marionnette! Je lui fais peur! La voilà qui rit, maintenant
+qu'elle ne me voit plus. C'est bon.
+
+La représentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait
+largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en géant, Atlas,
+le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la mère gigogne.
+La séance se termina par les prestiges hydrauliques qui étaient des
+ombres chinoises.
+
+Quand Lily emmena Petite-Reine enchantée, la pluie tombait à torrents.
+Le pair de France étranger allait peut-être enfin proposer ses services,
+mais il fut prévenu.
+
+--Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme
+même, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec élégamment.
+
+Lily jeta un regard désolé sur la toilette de Petite-Reine qui dit:
+
+--Par exemple celui-là est bien gentil!
+
+Sur un geste de Lily, le jeune garçon sauta en bas des marches, c'était
+l'intrigant Saladin.
+
+Deux minutes après, il revenait avec une voiture.
+
+Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par
+la portière.
+
+--Vous allez? demanda Saladin.
+
+--Rue Lacuée, 5, place Mazas.
+
+Saladin répéta au cocher:
+
+--Rue Lacuée, 5, place Mazas.
+
+Il rentra tout pensif dans la baraque, où madame Canada disposait déjà,
+au beau milieu de la scène, une vieille porte sur deux tréteaux.
+
+C'était la table où fut servie la soupe aux choux.
+
+Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son
+état-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre,
+qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise.
+
+Chacun eut une bonne assiette de soupe.
+
+La soupe formait le repas réglementaire fourni par le gouvernement.
+Après la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire
+gardait le droit imprescriptible de se procurer à lui-même n'importe
+quelle douceur à l'aide de ses économies.
+
+Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il était allé acheter
+de grand matin, à pied, rue de Sèvres, où les arlequins sont bons et pas
+chers; Cologne dévora un demi-pain de munition, beurré de graisse à
+friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un
+oignon cru.
+
+Il y a toujours de l'élégance dans l'appétit des dames.
+
+L'état-major, composé de madame Canada, d'Échalot, de Similor et de
+Saladin, qui passait pour l'héritier présomptif de l'établissement,
+avait à partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard,
+quatre queues de mouton, une saucisse et des choux.
+
+Similor, nature brillante, mais égoïste, avait du vin dans un cruchon de
+Vichy. Il n'en offrit à personne. Échalot, au contraire, muni d'une
+bouteille de cidre à quatre sous en versa à madame Canada, puis à
+Saladin, qui ne le remercia pas.
+
+Le Théâtre Français et Hydraulique était un établissement considérable.
+Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fidèlement
+le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le
+tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et
+autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de
+mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une énorme voiture, sorte
+de maison roulante chargée de faire voyager tout cela et un cheval
+mourant qui traînait la voiture. Il se nommait Sapajou.
+
+Encore ne parlons-nous point du tableau, troué comme une écumoire, qui
+portait l'illustre signature de Coeur-d'Acier. Madame Canada faisait
+volontiers ce raisonnement:
+
+--Je ne retirerais pas cent écus du tout, mais s'il me fallait l'acheter
+je n'en serais pas quitte pour trois mille francs.
+
+Les ruines ont ainsi leur valeur mélancolique. La pluie mettait un terme
+aux représentations pour ce soir. Quand le repas fut achevé, madame
+Canada dit:
+
+--_Campo_! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne
+heure, rapport à ce que demain matin on commence le déménagement au
+petit jour.
+
+--Où va-t-on aller? demanda Cologne.
+
+--Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez à ce sujet, répliqua
+fièrement la directrice, tu répondras que tu l'ignores, imbécile!
+
+Les pensionnaires de madame Canada se dispersèrent aussitôt, et allèrent
+chacun à ses habitudes.
+
+Le vice est hors de prix, à Paris; ils sont plus pauvres que Job, et
+pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils
+jouent, ils mènent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes
+et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous
+donnerait une palette de son sang pour vingt sous!
+
+Poquet entretient une dame!
+
+Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfumés pleins
+de moite chaleur et bourrés d'asphyxies, où vous tomberiez morte au bout
+de dix secondes, madame, mais où l'on s'amuse autant et mieux que chez
+vous.
+
+Il y a là des élégances relatives, des raffinements qui font peur, des
+galanteries, des comédies.
+
+On vit, on pêche, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un
+monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la
+table des coups de pied à écorcher les grandes jambes de Cologne qui est
+idiot, mais géant.
+
+Vous voyez bien que c'est le monde!
+
+Similor eût rougi de descendre jusque-là. Il gagnait régulièrement la
+poule à un petit estaminet de la barrière et y faisait des dettes.
+
+Personne ne savait où allait Saladin.
+
+Mademoiselle Freluche se promenait comme Diogène, mais sans lanterne.
+
+Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin restèrent à la baraque.
+
+Saladin était toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil.
+
+Madame Canada et son Échalot, personnes rangées, se retirèrent dans
+leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que
+Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils,
+à peu près, pouvait se clore. Ils s'enfermèrent.
+
+Ils vous avaient là-dedans des airs heureux. C'étaient de bonnes gens,
+et ils s'aimaient.
+
+--Amandine, dit Échalot, nous avons à compter et à causer; si nous nous
+lâchions le café noir, en qualité d'extra, et sans en prendre
+l'habitude?
+
+--Gros gourmand! répondit madame Canada, qui avait déjà l'eau à la
+bouche. Va pour le café noir.
+
+C'est ici un art éminemment parisien que de préparer le café. On a pour
+cela des ustensiles ingénieux et charmants, des bijoux qui laissent voir
+l'eau en ébullition au moment où elle saisit les parfums de la poudre
+favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher à
+la cafetière.
+
+Je vais vous dire comment madame Canada faisait son café.
+
+Pendant qu'Échalot comptait des sous et des pièces blanches dans un
+boursicot de cuir et traçait des chiffres sur un papier gras, Amandine
+ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce
+mortier compact qu'on appelle du marc, et que les garçons de café
+revendent aux viveurs peu favorisés par la fortune.
+
+Ce marc, soit dit en passant, a déjà servi deux fois. Aussi madame
+Canada en prit-elle à pleines mains comme si elle eût voulu gâcher du
+plâtre.
+
+Elle le mit dans un poêlon avec un oignon brûlé, une pincée de poivre,
+et une gousse d'ail. Sous le poêlon, elle alluma du feu dans un réchaud
+qui boitait. Puis, ayant versé deux verres d'eau sur ce ragoût, elle se
+mit à remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait écume la soupe.
+
+Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussitôt
+que la chaleur du feu en dégagea les premiers effluves, les narines
+d'Échalot se dilatèrent énergiquement.
+
+Il cessa de manier ses gros sous et dit avec émotion:
+
+--Ça n'a pas cette odeur-là dans les établissements publics. Tout est
+meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait créé
+pour les plaisirs purs et l'agrément du chez soi, adouci par une honnête
+aisance. Ah! que de belles années perdues, mon Amandine! si on s'avait
+rencontré plus tôt avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un
+pour l'autre, on aurait semé dès sa jeunesse une situation assurée pour
+plus tard, à se récolter dans la maturité de l'âge.
+
+Madame Canada laissa tomber dans le poêlon un bout de cervelas et un bon
+petit morceau de gruyère qu'elle avait retrouvés sous sa main. Un vaste
+soupir souleva sa poitrine.
+
+--J'en ai prodigué des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle.
+Toutes les voluptés n'étaient pas assez pour nous. Égaux par le
+physique, on y mélangeait l'inconstance réciproque, à droite, à gauche,
+lui avec les bourgeoises les plus huppées de l'aristocratie et du
+commerce, moi avec des militaires gradés et des chefs d'établissement,
+mais sans jamais manquer à l'honneur! C'est l'existence de l'artiste,
+emporté par ce tourbillon déréglé de ne jamais penser qu'à sa bouche,
+bals, fêtes et cafés-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un
+enfant. Et des raisons, quand on revenait à la baraque, un peu lancés
+tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de
+frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse!
+
+Échalot la regardait avec admiration.
+
+--J'ai fréquenté les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du
+temps des Habits Noirs où nous avons trempé, quoique toujours délicats,
+mais pour avoir trouvé une comtesse qui s'exprime avec ta facilité,
+Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affrontée devant moi...
+
+--Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin,
+merci. À ces époques-là, je faisais le travail des poids. Canada était
+bel homme, mais il n'a pas duré contre moi... Que trouves-tu à la
+balance?
+
+--Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un
+jours, répondit Échalot, c'est maigre.
+
+La bouillie de marc était chaude. Madame Canada la versa dans un
+mouchoir à carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas
+sa perruque d'étoupe.
+
+--Le temps n'est plus à faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut
+s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui
+sustente les artistes... Tords-moi ça, Bibi!... En plus que des
+particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une
+entreprise honnête.
+
+Échalot prit un des côtés du mouchoir sans répondre.
+
+On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande
+tasse ébréchée.
+
+Cela vous eût fait fuir à l'autre bout du monde, mais Échalot et sa
+compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la
+fumée odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se
+rencontrèrent. Ils échangèrent un baiser qui n'avait rien de sensuel,
+sinon à l'endroit du café.
+
+--Parole! il embaume, dit Échalot. Le poêlon gardait un petit goût de
+chou...
+
+--C'est là le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut
+toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi.
+
+Échalot se hâta d'obéir. Le boursicot et le livre de comptes furent
+serrés et remplacés par deux petites écuelles de terre brune, un carafon
+d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade.
+
+Le carafon, hélas! était presque vide.
+
+Le contenu de la tasse ébréchée remplit les petites écuelles jusqu'aux
+bords.
+
+--C'est le sec qui est court! fit Échalot en regardant le carafon.
+
+Madame Canada eut un sourire.
+
+--On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce
+qu'il y a au fond des bouteilles.
+
+Cinq bouteilles étaient couchées sous le lit, reliques de bombances
+passées: une de cassis, une de parfait-amour, une d'élixir-des-braves,
+une de crème de Vénus, une de bière. On passa de l'eau dans toutes, on
+rinça, on décanta dans le carafon, et le niveau de «la goutte» monta
+sensiblement.
+
+Philémon Échalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de
+l'autre, le coeur content, la conscience légère, et firent deux parts de
+la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les écuelles.
+
+Le café, savouré à petites gorgées, fut proclamé délicieux. Quand les
+tasses furent à moitié, on y versa les rinçures, qui, à leur tour,
+méritèrent un éloge sincère et attendri.
+
+La pluie faisait rage au-dehors. Le poète Lucrèce l'a dit en beaux vers
+bien dogmatiquement égoïstes: «Qu'il est doux, quand la grande mer est
+agitée par la tempête, qu'il est doux d'être au port, et de suivre le
+danger des malheureux ballottés par la tourmente!»
+
+Ah! le philosophe!
+
+Philémon et Baucis écoutaient les tapages de l'averse et traduisaient à
+leur manière le distique du poète bourgeois.
+
+--Nous sommes bien clos, disait la Canada.
+
+--Bien couverts, ajoutait Échalot.
+
+--Tant pis pour les gens qui se mouillent!
+
+Ensemble ils imprimèrent à leurs tasses ce mouvement de rotation qui
+permet de boire la dernière goutte.
+
+--Amandine, soupira Échalot, j'ai une idée qui me trotte dans la tête.
+
+--Moi de même, répliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne?
+
+--Depuis ce soir.
+
+--La mienne aussi.
+
+La boîte qui servait de chambre au jeune Saladin était contiguë à
+l'armoire habitée par Philémon et Baucis.
+
+Saladin était _brûlé_ à son estaminet dont le maître lui avait présenté
+sa note. Il passait forcément dans son trou cette dernière soirée et
+n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria pénétrant à travers les fentes de
+la cloison lui inspira quelques jalouses pensées qu'on trouverait aussi
+dans Lucrèce, puis il se mit à écouter pour tuer le temps. Voici ce
+qu'il entendit:
+
+--Mon idée, reprenait Échalot, c'est que Saladin était un amour quand il
+avait cinq ans. Il faisait recette.
+
+--Et Freluche au même âge! s'écria madame Canada. Quel chérubin! Elle
+valait cent sous par jour à la moyenne!
+
+--Nous partons pour une tournée de province.
+
+--En province, les enfants font toujours de l'argent.
+
+--Quand ils sont jolis...
+
+--Comme la minette de ce soir, hé?
+
+Ce fut madame Canada qui dit cela. Échalot lui prit les deux mains et
+les serra en murmurant:
+
+--Tu es supérieure à ton sexe par la capacité, Amandine!
+
+--Je donnerais cinquante francs, s'écria la directrice, à qui
+m'apporterait un ange pareil!
+
+Saladin se redressa de l'autre côté de la cloison.
+
+--Bah! fit Échalot, c'est des rêves... personne ne nous apportera cela.
+
+--Il y a quelquefois des mères dénaturées..., fit Amandine. Allons nous
+coucher, la chandelle s'use.
+
+Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses
+cheveux. Lui aussi avait son idée. Il s'assit sur le pied de son lit.
+
+--Bonne nuit, Bibi, dit la Canada.
+
+--On pourrait aller jusqu'à cent francs, repartit Échalot. Dors bien,
+mon Amandine.
+
+--Cent francs, répéta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!...
+Perruche!
+
+Il réfléchit et un sourire méchant vint à sa lèvre pendant qu'il
+ajoutait:
+
+--Gagner cent francs... et se venger? ça serait drôle!
+
+
+
+
+V
+
+Café au lait
+
+
+Le lendemain matin, à l'heure où tout dormait encore dans
+l'établissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa
+hors de la maison roulante pour pénétrer dans la baraque. En passant
+près du matelas de Similor, il tâta un peu les poches de cet homme
+aimable mais débauché. Elles étaient vides.
+
+Dans la baraque, à gauche, mademoiselle Freluche était couchée sur un
+sac de paille, à droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'étendaient tout
+habillés sur deux tas de rubans de menuisier.
+
+Tous les trois ronflaient.
+
+Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du
+trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour
+inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgré les folies qu'il
+faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset,
+où d'autres mettent leur montre, il cachait trois pièces de vingt sous,
+ressource amassée pour les jours difficiles.
+
+Saladin les lui emprunta sans remords.
+
+Cologne ne possédait que soixante-dix centimes. C'était peu. Saladin les
+préleva tout de même.
+
+Après quoi, toujours rampant, il traversa la scène et se rendit auprès
+de mademoiselle Freluche.
+
+Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil léger, afin de
+les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment où
+Saladin éprouvait d'un doigt délicat la poche ménagée dans les plis du
+jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:
+
+--À la fin te voilà donc un homme, petite drogue! Saladin, malgré son
+audace, resta déconcerté.
+
+--As-tu toujours ta pièce de deux francs percée? demanda-t-il.
+
+Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.
+
+--Ça ne te regarde pas, répondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin
+lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.
+
+--Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant à sa voix des inflexions
+plus douces que les sons même de la clarinette de Cologne, quant à la
+chose de t'idolâtrer, ça y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta
+pièce pour une affaire.
+
+--Nix! répliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton
+solennel:
+
+--Je ne donnerais pas ma pièce de deux francs pour cinquante sous!
+
+Il faut une religion: Voltaire lui-même a bien voulu en convenir.
+Freluche ne s'inquiétait pas de Dieu, mais elle croyait aux pièces
+percées. Saladin croyait à toutes les pièces.
+
+--Écoute, reprit-il, papa Échalot ne me refuserait pas une avance sur
+mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de
+l'affaire. C'est superbe, quoi!
+
+Saladin avait le don de persuader. Malgré sa prudence, mademoiselle
+Freluche était déjà ébranlée.
+
+--Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.
+
+--La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.
+
+--Et combien j'aurai?
+
+--Dix francs.
+
+--Je veux vingt francs.
+
+--Tope!
+
+Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.
+
+Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une
+lieue son capitaliste.
+
+Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs
+préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper
+à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de _La
+Pie voleuse,_ situé à l'autre bout du rond-point.
+
+N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au
+boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de
+bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne».
+
+C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.
+
+Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de
+Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous
+les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai
+vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait
+honneur à la Judengasse de Francfort.
+
+Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était
+grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée
+de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.
+
+Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul
+soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il
+voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle.
+
+Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et
+la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour
+cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet
+qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait
+surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait
+aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un
+paquet qu'il emporta sous son bras.
+
+Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin
+chez ces sybarites de _La Pie voleuse_. Saladin entra dans la voiture et
+demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et
+peintureur.
+
+Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à
+_faire des têtes_ aux artistes.
+
+À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi
+maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de
+boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus
+généreux que Guzman.
+
+--Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin.
+La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la
+dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je
+paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.
+
+Saladin jeta son paquet sur la table et répondit:
+
+--Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai
+besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer
+chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me
+poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je
+mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi
+une tête analogue au costume.
+
+Languedoc le regarda avec admiration.
+
+--N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue!
+est-elle calée, ta chacune?
+
+--Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge
+fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose!
+
+--Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce
+matin, petite racaille!
+
+Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont
+l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments.
+Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt.
+
+La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans.
+
+Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un oeil de poudre
+grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce,
+et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il
+peignait à grands traits.
+
+--Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point
+pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le
+jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit.
+
+Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.
+
+--Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à
+m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!
+
+Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard
+Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient
+croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui
+se disait:
+
+--Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour
+acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien!
+l'affaire mitonne.
+
+C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de
+mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce
+quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même,
+entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle.
+
+Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée
+par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme
+aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin
+des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait,
+par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.
+
+Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté
+avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un
+berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à
+demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce
+semble, le dernier degré du bon marché.
+
+Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient
+l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de
+triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe
+évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.
+
+La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre
+établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des
+collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de
+Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien
+brossée.
+
+Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était
+joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant.
+C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à
+l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure.
+
+Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement
+fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des
+beaux rêves d'avenir!
+
+Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que
+rien ne devait éteindre.
+
+Mais supposez le coeur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui
+domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément,
+un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la
+passion.
+
+Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.
+
+La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire.
+
+Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son
+unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie!
+
+J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant
+dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec
+assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.
+
+La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son
+veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du
+sommeil de Petite-Reine.
+
+Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y
+avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle:
+Petite-Reine sera à moi toute seule.
+
+Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera
+avec tout son amour.
+
+Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de
+Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la
+chère enfant du matin au soir; mais son coeur était plein, et quand elle
+parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle
+remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans
+ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait
+Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres
+fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des
+petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie!
+
+Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature
+humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter
+quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la
+Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les
+joies, le plus grand de tous les orgueils.
+
+La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si
+belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de
+son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle
+peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible!
+
+Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant
+grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains
+ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces
+photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère.
+
+Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces
+chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des
+anges, mais moins jolis que Petite-Reine.
+
+Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine
+habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait
+captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses
+baisers affolés.--Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil
+devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles
+d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole.
+
+Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin,
+ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien
+vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau?
+
+Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce
+pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence,
+faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne
+maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère.
+
+D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si
+discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi.
+
+Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez
+donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine.
+
+Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de
+percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant,
+allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une
+coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône.
+
+Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux
+aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux
+lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait
+de ses grands yeux noirs.
+
+Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que
+Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle
+devait devenir encore plus belle.
+
+Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise
+beauté qui frappait le coeur ni le regard, c'était sa gentillesse de
+jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les
+grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en
+une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie
+qui s'épandait autour de son travail.
+
+Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant
+un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.
+
+C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur
+la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume
+coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines,
+mignonnes comme des jouets--puis un regard au berceau, et après chaque
+regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que
+sais-je?
+
+Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la
+fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine!
+Paresseuse!
+
+La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages
+pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite.
+
+En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans
+ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème,
+et sa voix changeait.
+
+Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères
+créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on
+les respectait.
+
+--Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous
+trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.
+
+Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau.
+
+Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de
+lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui
+réjouissent l'oeil, protégés par de robustes feuillées.
+
+Les lilas de Paris sont chauves.
+
+Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de
+feuilles! et toute la chambre embaumée!
+
+La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'oeil.
+
+Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent.
+J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la
+mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les
+feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.
+
+--Mère, le lait monte!
+
+Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le
+lait.
+
+Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la
+brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle
+appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc
+fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.
+
+L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème
+sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur
+le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange
+dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite.
+
+Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou.
+
+Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de
+Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti.
+C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient
+émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de
+province.
+
+Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour
+comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien
+seulement que mademoiselle Freluche?
+
+Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait
+donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent.
+Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina
+Patti.
+
+Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui
+toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous
+s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette
+misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le
+bossu?
+
+Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on
+enseigne la danse sur la corde.
+
+Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses.
+Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.
+
+Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une
+terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à
+regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être,
+tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur
+invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les
+larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh!
+certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais!
+
+Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse
+Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton
+place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.
+
+L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière,
+d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés,
+qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est
+jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le
+pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit
+pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise.
+
+Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût
+brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers
+jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues.
+
+Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à
+force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans
+s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait
+deux lignes, ni plus ni moins:
+
+«Mon Dieu, je vous donne mon coeur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous
+aime bien, rendez-moi mon petit père.»
+
+En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et
+racontait aux voisins le réveil du petit ange.
+
+--C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur!
+
+À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une
+femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint
+s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en
+disant:
+
+--Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te
+paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai?
+ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne
+pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue!
+
+Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son
+mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il
+regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame
+de la veille à la fenêtre du troisième étage.
+
+Il attendait. L'affaire marchait.
+
+
+
+
+VI
+
+La cerise
+
+
+Après la prière, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aimé
+jouer avec les belles branches de lilas, mais déjà, sur le pied du lit,
+toutes les diverses pièces de son costume mignon étaient rangées.
+
+--Mère, pourquoi m'habiller de si bonne heure?
+
+Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.
+
+--Parce que, chérie, tu vas aller toute la journée au Jardin des
+Plantes.
+
+--Avec toi? quel bonheur!
+
+--Non, avec madame Noblet qui mène les enfants.
+
+Ici, une moue. Lily sourit. Les mères aiment tant qu'on les regrette.
+
+Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commença les
+ablutions à grande eau.
+
+--Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?
+
+--Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent.
+Et je te mènerai où tu sais bien, faire faire ton portrait pour
+l'envoyer à petit père.
+
+On y avait été déjà une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine,
+trop enfant, avait bougé. Et dans l'épreuve, c'était un nuage que la
+Gloriette tenait entre ses bras.
+
+Seulement, on n'avait pas jeté l'épreuve parce que, je ne sais comment,
+le nuage souriait.
+
+Petite-Reine demanda:
+
+--Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?
+
+Elle fut embrassée, toute mouillée qu'elle était, et la jeune mère
+répondit:
+
+--Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.
+
+--Puisque tu dis que petit père riait toujours en regardant ma cerise!
+
+Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et
+peut-être une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur
+passé.
+
+Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et
+Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.
+
+Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge,
+brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle eût pendu
+encore à l'arbre sous un rayon de soleil.
+
+C'était un fruit de ce travail bizarre et mystérieux que la nature
+accomplit en se jouant chez celles qui vont être mères. Elles ont des
+désirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque
+part le témoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi
+que la postérité de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte
+de café sous l'oeil ou un bon verre de vin bleu répandu sur la moitié du
+visage. C'est hideux.
+
+Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misère,
+la jeune femme a souhaité ce que rêvent les heureuses: des fleurs, par
+exemple.
+
+Dumas fils, qui écrivit ce beau livre: _La Dame aux camélias_,
+trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre
+d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.
+
+La _dame aux roses_ ne se coiffe point comme les autres marquises; elle
+laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses épaules.
+Assurément, il n'y eut jamais que la main d'un époux ou le souffle du
+vent pour soulever ce riche voile et découvrir les deux roses pâles,
+divin pastel qu'une envie de sa mère estompa sur le vélin de sa nuque.
+
+J'ai dit le mot, ce sont des _envies_.
+
+Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.
+
+Au temps où Justin, bel étudiant, était fou de Lily et de sa petite, il
+jouait des heures entières auprès du berceau et c'étaient de longues
+joies quand on découvrait la cerise.
+
+Seulement la cerise ne pouvait pas être sur le portrait. Le hasard
+l'avait placée en un lieu qui se voile: entre l'épaule droite et le
+sein, tout près de l'aisselle.
+
+Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa
+la cerise avec un gros soupir.
+
+--Tu dis toujours que père nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il
+besoin d'un portrait pour venir nous voir?
+
+--Il ne fait pas ce qu'il veut, répliqua Lily. Donne tes jambes.
+
+C'était pour le pantalon festonné qui tombait sur les bas blancs, rayés
+d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.
+
+--Père est donc malheureux? demanda encore la fillette.
+
+--Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!
+
+C'était Lily qui avait fait le corset, calculé pour ne point gêner cette
+chère et frêle taille; c'était Lily qui avait brodé le fichu et la
+collerette.
+
+--Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre père!
+
+--Pas tant que toi, maman?
+
+--Si, autant que moi... passe tes manches.
+
+Elle pensait, la pauvre Gloriette:
+
+--S'il la voyait, mon Dieu!
+
+Et c'était vrai, il eût suffi d'un regard jeté sur cette adorable enfant
+pour ramener le plus indifférent des pères.
+
+Et Justin autrefois avait si bon coeur!
+
+La robe fut agrafée: une étoffe bien simple, mais choisie avec un goût!
+et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit
+manteau, évasé comme une cape espagnole, puis la toque d'où les cheveux
+ruisselants s'échappaient.
+
+Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu
+Petite-Reine si jolie.
+
+Petite-Reine elle-même, bien qu'il n'y eût point de glace dans la
+chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on
+devinait en elle une vague tentation d'être raide.
+
+Mais les lilas de la laitière étaient encore épars sur le berceau. Après
+avoir hésité pendant la moitié d'une minute, Petite-Reine fut vaincue,
+et, prenant son élan franchement, elle se roula parmi les fleurs.
+
+En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.
+
+--Mère Noblet! s'écria Lily. Nous sommes donc en retard!
+
+Il y avait eu une montre et même une pendule, mais c'était de
+l'histoire.
+
+Lily s'élança vers la croisée, d'où elle vit, sur la place Mazas, une
+bonne femme coiffée d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui
+conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habillés.
+
+C'était madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergère.
+
+En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des
+moutons, et les mères sortaient des maisons, à ce signal connu, pour lui
+amener leurs enfants.
+
+--Attendez-moi, mère Noblet, dit Lily par la fenêtre, nous descendons
+tout de suite.
+
+La Bergère souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un
+signe de tête caressant.
+
+--À votre aise, madame Lily, répondit-elle. Les petits vont s'amuser un
+peu dans les terrains.
+
+Le troupeau se précipita aussitôt vers un chantier ouvert où
+s'amassaient des matériaux et où restaient quelques arbres poudreux qui
+attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: «Nous allons
+avoir Petite-Reine!»
+
+Et la Bergère suivait gravement, tricotant un bas de laine.
+
+Saladin, derrière son voile bleu, attaché au béguin d'apparence
+monastique, lorgnait tout cela. Les choses se présentaient mieux encore
+qu'il n'eût osé l'espérer. La Bergère avait l'air d'une momie, sous son
+vaste abat-jour; le troupeau était nombreux; il ne s'agissait que d'un
+peu d'adresse.
+
+--J'en ai avalé d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on
+avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moitié de ce
+petit monde-là dans ma poche.
+
+Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait être, avec le
+temps, un homme considérable. Sous sa chétive enveloppe, il possédait
+déjà ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province,
+il avait volé à l'américaine avec succès. Le choix du vol à l'américaine
+indique une intelligence à la fois hardie et pratique. Tout le monde ne
+peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.
+
+Il y avait même, dans le talent précoce de notre jeune Saladin comme
+avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas
+si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de
+chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que
+moi ne respecte l'armée, cette vaillante gloire de la France. Mais
+l'imagination est une folle et je me suis laissé parfois bercer par
+cette pensée pacifique: un Saladin dévorant, quelque beau jour, tous les
+sabres de l'univers.
+
+On garderait, bien entendu, les panaches et les épaulettes qui ne font
+de mal à personne pour embellir les fêtes publiques.
+
+Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont
+l'enfance avait été un poème.
+
+Dès à présent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la
+décision et le courage à la besogne, cette tendance heureuse à
+généraliser les opérations. S'il avait eu le placement de la
+marchandise, il eût détourné la moitié de la clientèle de madame Noblet.
+
+C'est, à l'état élémentaire, le dialogue sublime de la production et du
+débouché.
+
+Évidemment, cet adolescent, dont l'éducation avait été négligée et qui
+n'avait même pas été employé dans le commerce, possédait en lui le germe
+des grandes combinaisons industrielles.
+
+Il quitta sa pièce de bois où on aurait pu le remarquer et tourna
+l'angle du boulevard Mazas.
+
+Un seul détail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'était la présence
+d'un gros garçon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier
+de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais très robuste. Il
+avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du
+troupeau de la Bergère en qualité de chien.
+
+Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une
+administration fort bien montée, et méritant à tous égards la confiance
+des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familièrement Médor, elle
+employait une sous-bergère, bossue et puissamment laide, qui n'offrait
+aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.
+
+La Gloriette fut juste trois minutes à faire sa toilette. Au bout de ce
+temps, Saladin, qui allait à pas tremblants, courbé en deux comme une
+pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la
+main. Elle traversa la place, récoltant partout sur son passage des
+sourires et de caressants bonjours.
+
+Justine, la petite coquette, se tenait cambrée déjà et jouissait de son
+succès.
+
+L'oeil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:
+
+--Elle fait sa sucrée... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!
+
+La Gloriette, habillée comme la veille et si jolie que madame Noblet
+poussa un grand soupir en songeant à ses vingt ans, avait sous le bras
+un paquet assez volumineux.
+
+--Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'à Versailles, dit-elle, un voile
+de mariée qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je
+vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais où donc est
+votre gardienne?
+
+--Madame, répondit la Bergère, mais j'ai Médor, et puis, je n'aurai qu'à
+choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de
+chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes
+enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne,
+ce trésor-là!
+
+Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.
+
+L'omnibus passait.
+
+Mais l'omnibus fut obligé d'attendre, parce que Lily donna encore des
+recommandations et une pièce blanche pour le cas où Petite-Reine aurait
+envie de quelque chose, et d'autres baisers après le dernier, et des
+promesses de bientôt revenir.
+
+Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fâcha. Quand Lily monta enfin,
+le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire général salua
+son entrée.
+
+Au moment où l'omnibus repartait, un coupé qui stationnait de l'autre
+côté de la place s'ébranla. L'homme au teint de mulâtre que nous avons
+vu entrer au théâtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le
+«pair de France étranger», montra sa figure bronzée à la portière et dit
+au cocher:
+
+--Suivez!
+
+Le cocher mit aussitôt son attelage au trot.
+
+Madame Noblet et son troupeau prenaient en même temps le chemin du
+Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.
+
+Il y avait un ordre établi. Ordinairement la sous-bergère bossue
+marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La
+bergère en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Médor fermait
+la marche, derrière les grandes.
+
+Aujourd'hui, Médor était en avant et madame Noblet avait le poste
+d'honneur à l'arrière-garde.
+
+Saladin s'ébranla quand toute la petite armée fut engagée sur le pont,
+et suivit le même chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il
+allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait même pas sur
+le succès de son entreprise.
+
+Si Boileau écrivait de nos jours une épître sur les inconvénients de
+Paris, les militaires y auraient une place considérable. Promenant par
+la ville leur appétit proverbial, leur soif qui jamais ne s'éteint et
+leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gênent tout
+naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.
+
+Comme ils n'ont rien à faire, ils marchent à pas lents, regardant tout
+et désirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intégrante de tous
+les embarras et n'en savent rien. Leur coeur est un incendie menaçant la
+voie publique. Supérieurs à don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont
+appris, dans les casernes de Quimper ou de Béziers, la féerique légende
+de Paris, plein de cuisinières distribuant des bouillons et de
+bourgeoises âgées offrant des petits verres à la jeunesse.
+
+Sur le champ de bataille, ce sont des héros; en temps de paix, on ne
+sait vraiment où les mettre. Il y a cette lugubre histoire de
+Versailles, dépeuplé par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin,
+allez-y voir.
+
+Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en
+l'absence du dernier cordon bleu, mangé par les cuirassiers. Entre dix
+et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui
+d'un brigadier corroboré de quatre gendarmes.
+
+Tel est l'état actuel et vraiment malheureux de la ville fondée par le
+grand roi. Que Paris tremble!
+
+À gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la
+place Valhubert, on trouve un bosquet très vaste, dévolu aux jeux des
+enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de
+vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y
+prétendait un vague droit de propriété; quand les collèges y venaient,
+elle se plaignait à un fossile de ses amis, nourri dans une pension de
+la rue Copeau et remarquable par l'immensité de son garde-vue vert.
+
+Le fossile n'était pas éloigné non plus de considérer comme des
+usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur _son_ banc, en face des
+plates-bandes contenant la série des plantes alimentaires.
+
+Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon
+ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carré délimité par un
+certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame
+Noblet prit position sur le banc où elle garda une place à son ami, et
+Médor, avec le panier, fut placé à l'autre extrémité du carré.
+
+Il était matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est à peine si
+quelques uniformes impatients se montraient déjà dans les parties
+sombres du bosquet, où l'on voyait aussi une demi-douzaine d'étudiants
+assis par terre sans façon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et
+Touillier, qui un traité de matière médicale.
+
+C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions
+bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent à prix réduit des
+étudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est
+l'académie.
+
+La Bergère s'étant installée commodément, le petit peuple se mit à
+jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine
+d'enfants de différents âges. Personne ne dépassait jamais les limites
+imaginaires, tracées par la volonté de madame Noblet. Médor, assis
+auprès du panier, se mit à dévorer un petit tas de desserts acheté à
+l'«Arlequin» de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.
+
+On jouait à la dame, et bien entendu, malgré son jeune âge, Petite-Reine
+était la dame. Elle épandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais
+on l'aimait.
+
+Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon.
+Il se tint longtemps à l'écart, regardant le jeu comme un renard qui
+guette des poules et combinant sans doute son plan.
+
+Tous les jeunes soldats, épars dans le bosquet, vinrent tour à tour lui
+faire des yeux tendres. Quelques-uns même se risquèrent jusqu'à glisser
+sous sa coiffe des paroles passionnées. Son déguisement avait beau faire
+de lui une vieille très laide, don Juan, non gradé, ne s'arrête pas pour
+si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.
+
+Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant
+de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces
+acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses
+auxiliaires.
+
+Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait
+espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'oeil de ses gardiens, se
+défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en
+elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de
+formidables coups de poing.
+
+Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade
+autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues,
+l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les
+traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.
+
+Saladin se disait:
+
+--Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux
+tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle
+fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là!
+j'ai gagné!
+
+Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas
+comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des
+souliers à boucles et une casquette à auvent.
+
+C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le
+calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière.
+
+Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers
+russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café
+Lamblin, le «mangeur de cosaques».
+
+Il racontait cela.
+
+Ce que c'est que de nous!
+
+Maintenant, on lui avait donné le nom de fossile à cause de son état
+très avancé de pétrification et parce que le quartier est plein de la
+gloire du Cuvier. Il était courtois, mais irritable. Quand il se
+fâchait, il avait la même voix que les trois pygargues, logés entre les
+aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.
+
+Dès que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.
+
+Le fossile vint s'asseoir à sa place, sur _son_ banc; madame Noblet et
+lui se firent les politesses d'usage, après quoi l'ancien mangeur de
+cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de
+chocolat, apportées dans du papier.
+
+Il détestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.
+
+Ces choses étant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plantée
+entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:
+
+--Si elle saute à la corde, vous m'éveillerez, chère madame.
+
+Elle, c'était Petite-Reine.
+
+En vérité, jusqu'à présent, le déguisement du pauvre Saladin n'avait pas
+produit de résultats bien appréciables. L'arrivée du fossile marquait
+l'heure de midi aussi sûrement que le canon du Palais-Royal.
+
+Après tout, c'est un dur métier que celui de loup. Ils rôdent parfois
+terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne
+n'a pitié d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous
+plaignons ces doux agneaux, à cause des côtelettes!
+
+Vers une heure, sur un signe de la Bergère, Médor ouvrit le panier aux
+provisions et tous les enfants vinrent reconnaître leur déjeuner.
+Saladin commençait à avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se
+demanda pour la première fois:
+
+--Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?
+
+Il s'éloigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure
+passait. De la façon dont les choses allaient, il était aussi impossible
+de «faire ses frais» que de prendre la lune avec les dents.
+
+Saladin, soucieux et se creusant la tête, atteignit la grande grille, où
+il déjeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste
+de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de
+biscuits et un bonhomme de pain d'épice; puis il revint par l'allée
+Buffon.
+
+Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les
+neuf dixièmes des promeneurs tournaient à droite pour rendre leurs
+devoirs aux lions, à l'éléphant, à la girafe et à l'hippopotame.
+
+Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproché de celui où
+madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse
+entrevue. Saladin s'y assit à tout hasard, les mains croisées sous son
+châle et si doucement humble que chacun pensa: Voilà une bonne vieille
+qui n'a pas l'air heureuse!
+
+--À la corde! à la corde! fit-on dans le troupeau.
+
+Aussitôt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.
+
+--Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son énorme
+visière, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaçant.
+
+On obéit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.
+
+Médor prit un bout de la corde; ordinairement, c'était la sous-bergère
+qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donné à une «grande». Madame
+Saladin, sous prétexte de mieux voir, se glissa dans le cercle.
+
+La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier _vinaigre_.
+Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu _entrer, sauter_
+et _sortir_ aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques
+jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues répondirent dans le lointain,
+et Médor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.
+
+Juste à ce moment, madame Saladin écartait son châle comme si la main
+lui démangeait.
+
+--C'est ça, la mère, dit Médor qui vit le mouvement, prenez la corde! et
+attention!
+
+Le coeur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la
+corde. Petite-Reine, bien secondée, récolta un tonnerre
+d'applaudissements.
+
+--Remercie madame, trésor, lui cria la Bergère. Il faut de la politesse.
+
+Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front à madame
+Saladin, qui lui donna un sucre de pomme après l'avoir embrassée.
+
+
+
+
+VII
+
+La voleuse d'enfants
+
+
+Le Petit Chaperon rouge devait être bien jeune quand il prit le loup
+pour sa mère-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup;
+sa figure de gamin, déjà usée, se prêtait merveilleusement au rôle qu'il
+avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son coeur et lui
+fit une belle révérence.
+
+Mais, d'un autre côté, compère le loup était tout seul dans la cabane
+avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines
+de témoins qui le gênaient.
+
+La corde à sauter l'avait, il est vrai, rapproché de Justine; mais le
+bosquet était désormais encombré.
+
+C'était de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la
+regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficultés
+de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.
+
+Saladin se retira discrètement au second rang. Deux heures sonnaient à
+l'horloge du Muséum.
+
+--Veux-tu te reposer, trésor? demanda la Bergère à Petite-Reine.
+
+--Non, répondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.
+
+Elle était toujours obéie. Le jeu des quatre coins commença. Madame
+Saladin, appuyée contre un arbre, se disait:
+
+--C'est la lune à prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne
+peut pas escamoter ça en plein jour comme une muscade. J'avais compté
+sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout ça!
+Pas même un embarras d'omnibus à espérer. Rasé! chou blanc! cent
+quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!
+
+Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant,
+vous allez voir.
+
+Au moment où madame Saladin, perdant courage, allait peut-être jeter le
+manche après la cognée, un grand mouvement se fit du côté de la grille
+de la rue Buffon: c'était une pension du voisinage qui venait promener
+ses premières communiantes. En même temps, par la place Valhubert, un
+collègue entra. Ce n'est pas tout: le théâtre des bêtes en cage fermait;
+le flot des curieux établit son cours par l'allée des néfliers du Japon
+et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Muséum
+revenaient par l'allée Buffon.
+
+On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire
+la plus populaire qu'il y ait à Paris. On racontait l'aventure du chat,
+imprudent et gourmand, qui s'était lancé dans la fosse à la poursuite
+d'un oiseau blessé; Martin avait mangé l'oiseau et le chat d'une seule
+bouchée, en se dandinant horriblement.
+
+Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.
+
+La famille anglaise était là: sept demoiselles, sept tartans roses et
+bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en
+marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,--la _mamma_ sentimentale et
+maigre; la _governess_, humble plus qu'un chien battu, et le _lord_
+couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son état dans le Strand.
+
+La «société» de province était là aussi: une douzaine de parapluies,
+hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-là, exaltant
+Marseille ou Landerneau, au détriment de Paris qui, au total, n'a qu'une
+chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dîners à 32 sous.
+
+C'était déjà la foule, et c'était la foule particulière au Jardin des
+Plantes, où l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des
+gamins, ainsi que partout, des hommes d'État en quantité, des guerriers
+par compagnies, des pachas, des odalisques et même des savants égarés.
+
+Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses
+narines. Il ne fallait désormais qu'un hasard gros comme le doigt pour
+transformer la foule en cohue.
+
+Les pêcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-même,
+on peut le faire naître.
+
+Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de
+hasard. Il aperçut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul,
+les mains derrière le dos, portant sous son turban la mélancolie de
+_Mignon regrettant la patrie_. Il aperçut aussi, à la grille qui mène au
+chemin de fer d'Orléans, une vaste tapissière pleine de coiffes.
+
+Il remercia le dieu des loups au fond de son âme, car les zouaves
+abondaient et flairaient déjà ce chargement de nourrices.
+
+En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin--la brave femme-,
+s'était concilié la bienveillance générale. Il se pencha à l'oreille de
+son voisin, qui était empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire,
+et lui dit en désignant le marchand de nougat:
+
+--Voulez-vous voir l'émir Abd el-Kader?
+
+Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.
+
+--Abd el-Kader! crièrent aussitôt cent voix de proche en proche. Et le
+marchand de nougat lui-même, ému à l'idée de rencontrer son illustre
+compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.
+
+Un tumultueux mouvement s'était fait. La famille anglaise, la «société»
+de province, les gamins, les paysans, les armées en disponibilité, les
+collégiens, les communiantes se ruèrent tous ensemble et impétueusement
+pour voir l'héroïque bédouin qui tint si longtemps en échec les armées
+de la France.
+
+--En rang, les enfants! cria madame Noblet effrayée.
+
+Médor se mit à rassembler le troupeau.
+
+Mais le chargement de nourrices arrivait semblable à un triomphant
+bouquet de pivoines écarlates. En marchant, les luronnes riaient et
+causaient toutes à la fois. Elles étaient une douzaine, elles avaient bu
+en route comme un demi-cent de sapeurs.
+
+Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins,
+prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vîtes-vous
+jamais le superbe étalon briser l'obstacle qui barre le chemin de la
+prairie où sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frémissant,
+bondissant, humant à pleins naseaux le vent qui venait des nourrices,
+attaquèrent la cohue en sens divers, la percèrent, la criblèrent, et
+chaque pivoine détachée du bouquet fut bientôt entourée d'une guirlande
+d'uniformes.
+
+Cela ne s'était pas fait sans une mémorable poussée. Il y eut des cris
+d'Anglaises, les plus déchirants de tous les cris connus, des huées de
+gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Médor
+mangeant couraient comme deux âmes en peine au milieu de ce tapage
+au-dessus duquel s'éleva la clameur inhumaine du fossile dont le pied
+goutteux venait d'être écrasé par un professeur d'histoire naturelle
+errant.
+
+Tout a une fin, cependant. La foule, moitié riant, moitié grondant,
+s'aperçut qu'on l'avait mystifiée. Au moment où le tumulte allait
+s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout
+heureuse qu'elle était d'avoir gagné dix minutes sur le temps de son
+absence.
+
+Il faut peu de chose pour inquiéter les mères; la Gloriette eut peur de
+ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hâta le pas en perdant son
+sourire.
+
+Mais elle fut rassurée tout d'abord par la vue de la Bergère et de Médor
+qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.
+
+Petite-Reine était sans doute au milieu, puisque c'était la place la
+plus sûre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet
+était si tranquille que toute crainte devait disparaître.
+
+--Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait
+ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainéants et de
+vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles...
+Justine! Voici maman.
+
+--Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle
+été bien sage?
+
+--Comme une image! Et nous avons sauté à la corde, il fallait voir!...
+Voici maman, Justine.
+
+Madame Lily se mit à rire, et comme Justine ne venait pas:
+
+--Il paraît qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La
+foule s'écoulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'à se débander
+pour reprendre ses jeux. Médor, inflexible, maintenait la discipline,
+mais il y avait une chose singulière: Médor avait lâché son pain et ne
+faisait pas sa randonnée habituelle comme un bon chien de berger; il
+restait derrière le groupe d'enfants, allant de l'un à l'autre, les
+dérangeant même pour voir l'intérieur de la phalange. Il avait l'air de
+compter; il était tout pâle, et, sous ses cheveux crépus, de larges
+gouttes de sueur perlaient.
+
+--Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie
+Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.
+
+La Gloriette écoutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait
+crier «coucou» avant d'être découverte, puis courir et se précipiter
+dans ses bras.
+
+Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.
+
+Une voix s'éleva derrière le troupeau, disant:
+
+--Il manque quelqu'un!
+
+Cette voix était sourde et rauque.
+
+Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des
+mots prononcés.
+
+Mais Lily frissonna de la tête aux pieds, et la teinte rose que la
+course avait amenée à ses joues tourna subitement au livide.
+
+--M'obéit-on, à la fin! s'écria la Bergère avec impatience. Ici,
+Petite-Reine! mademoiselle!
+
+Les rangs s'ouvrirent, Médor passa au travers en chancelant. Ses gros
+yeux battaient, et il faillit s'étrangler de l'effort qu'il fit pour
+prononcer ces mots:
+
+--C'est elle qui manque!
+
+Lily se leva toute droite et porta ses deux mains à son coeur. La
+Bergère ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.
+
+--Qui manque! répéta-t-elle.
+
+Puis elle ajouta:
+
+--Avec mon organisation c'est impossible!
+
+Lily marchait vers les enfants qui reculèrent à l'aspect de son visage
+déconcerté. Médor se mit à la suivre pas à pas, tandis que madame
+Noblet, retrouvant un peu de présence d'esprit dans le sentiment de sa
+fonction, s'écriait:
+
+--Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prévenez les
+gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de
+volé!
+
+--Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix
+caressante et douce.
+
+Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait
+autour d'elle. La foule s'était reformée avec une rapidité
+extraordinaire. La nouvelle du malheur arrivé courait comme le vent.
+Quelques braves gens, moins pressés de bavarder que de bien faire, se
+hâtaient de courir aux grilles.
+
+La Gloriette disait:
+
+--Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es là,
+mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Réponds-moi, où es-tu?
+
+Elle dérangeait chaque enfant l'un après l'autre, et ceux-ci la
+regardaient, ébahis, avec des larmes dans les yeux.
+
+Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait à
+mains jointes.
+
+--Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une
+consolation, laissez-moi voir ma chérie. Je sais bien qu'elle n'est pas
+perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!
+
+Il y eut un enfant qui répondit:
+
+--Cherchons!
+
+Et le troupeau s'éparpilla, tournant autour des arbres, quêtant,
+furetant, appelant:
+
+--Petite-Reine! Petite-Reine!
+
+Médor laissait faire, il semblait anéanti.
+
+Madame Noblet, au milieu du groupe, détaillait le signalement de
+Justine, mais chacun répondait:
+
+--Nous connaissons bien Petite-Reine!
+
+Et beaucoup partaient, les bonnes âmes, pour fouiller le jardin de bout
+en bout. D'autres arrivaient: le bosquet était plein, l'allée aussi. Le
+nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.
+
+Tous l'aimaient et disaient à ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa
+gentillesse, sa grâce et la mignonne vivacité de ses reparties. Tout à
+l'heure encore on l'avait applaudie, sautant à la corde, comme si on eût
+été au théâtre.
+
+Et sa mère qui en était si fière! si folle! sa mère qui, à cause d'elle,
+s'appelait la Gloriette!
+
+On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien
+qu'elle avait un coup au cerveau.
+
+Je ne sais comment dire cela: elle était belle, à l'adoration, là-bas,
+tout isolée au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche,
+tant il y avait de douleur terrible, navrante, prête à faire explosion
+sous l'apparente sérénité produite en elle par l'engourdissement moral.
+
+Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqué cela
+qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'était qu'une pauvre ouvrière. Sa fille
+était tout son bien, tout son coeur: elle n'avait au monde que sa fille.
+
+Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte
+d'indifférence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et
+dénouaient peu à peu ses cheveux, qui tombèrent bientôt en boucles
+mêlées sur ses épaules.
+
+Il y avait un homme au visage bronzé, encadré dans une barbe noire
+épaisse, qui se tenait à l'écart et suivait d'un oeil fixe tous ses
+mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilité était
+complète. Nous l'avons vu déjà par deux fois, au théâtre forain et dans
+le coupé qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du départ de la
+Gloriette et quand la Gloriette était montée en omnibus, c'était lui qui
+avait dit au cocher: Suivez.
+
+Depuis le départ de Justin, la Gloriette n'en était plus à compter ceux
+qui avaient essayé en vain de s'approcher d'elle. À supposer que
+celui-ci fût un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui
+parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il était muet.
+
+La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure régulière et
+sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.
+
+Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:
+
+--On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arrivé.
+
+--Oui, oui, fit Médor, qui secoua ses cheveux hérissés, comme s'il se
+fût éveillé tout à coup, je promets bien qu'on la retrouvera!
+
+Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croisées sur ses genoux.
+De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient
+maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans
+les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie
+proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs
+galants civils et militaires causent des alertes fréquentes.
+
+Il n'est guère de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque
+rougeaude, essoufflée à force de courir et qui demande aux gens si l'on
+n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.
+
+Le public est très sévère en ces circonstances, et il a raison. La faute
+de la bonne est invariablement mise sur le compte de «son soldat». Ce
+n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.
+
+On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient été prises pour
+modérer la fougue de ces vaillants coeurs à qui la paix laisse trop de
+loisirs. Si les mesures n'ont pas été prises, il faudrait les prendre.
+
+La liberté d'action de chacun est chose sacrée; mais d'autre part,
+certains jeux sont défendus au nom de la morale ou dans l'intérêt de la
+sécurité générale. Au nom de la sécurité et de la morale, il faut
+dénoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et
+qui constitue un danger permanent pour les familles.
+
+Ici, rien de semblable ne s'était produit; madame Noblet, par son âge,
+était au-dessus des séductions, et pourtant, d'un bout à l'autre du
+bosquet, les groupes répétaient la légende de la Picarde, amusée par son
+voltigeur, pendant que l'enfant confié à ses soins est entraîné Dieu
+sait où. La caricature a essayé de provoquer le rire à l'aide de cette
+terrible histoire de Mars, changé en chenille et infestant nos jardins.
+
+Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas désarmé
+pour cela.
+
+Soyez sûrs que la rancune inexplicable contre l'armée qui apparaît chez
+nous à de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misères. Le
+bouillon du sapeur, grenadier déclarant sa flamme pendant que le marmot
+crie et pleure à plat ventre sur le sable, ce ne sont pas là des plaies
+bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante démangeaison
+qui s'attaque justement à des épidermes très susceptibles. Les mères de
+famille et les maîtresses de maison n'aiment pas jouer des rôles de
+Prussiennes dans cette parodie de la comédie du pays conquis.
+
+Ceux qui professent pour l'armée affection et respect voudraient voir
+l'armée elle-même appliquer un remède quelconque à de si burlesques
+maladies.
+
+Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement
+intéressés à retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet
+mettait en rang le troupeau consterné, Médor restait immobile à regarder
+la Gloriette, et celle-ci, courbée en deux, l'oeil à demi fermé,
+semblait incapable d'agir et même de penser.
+
+Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'étaient chargés d'aller aux
+grilles revenaient l'un après l'autre. Les factionnaires n'avaient rien
+remarqué.
+
+Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononcé près
+d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.
+
+--Elle est cachée, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrière
+les arbres pour me faire des niches.
+
+Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour
+s'essuyer les yeux. C'était poignant. Médor dit avec un sanglot:
+
+--Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-là sera morte demain.
+
+--Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourné la corde? demanda tout
+à coup une voix dans la foule.
+
+Madame Noblet frémit et Médor sauta sur ses pieds.
+
+--Après? fit-on de toutes parts.
+
+Celui qui avait parlé sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon
+ceci:
+
+--Elle avait méchante mine, c'est sûr!
+
+Un des enfants dit:
+
+--Elle a donné un sucre de pomme à Petite-Reine.
+
+Et un autre:
+
+--Quand les soldats ont foncé pour aller aux paysannes, la femme a
+embrassé Petite-Reine et lui a encore donné un bonhomme de pain d'épice.
+Petite-Reine était bien contente; elle a dit à la femme: mène-moi voir
+les communiantes.
+
+En trois coups de coude, Médor perça le cercle formé par la foule. On le
+vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'allée Buffon.
+
+Un des gardiens prit par écrit le signalement de Petite-Reine et celui
+de la femme qui avait tourné la corde, puis il indiqua à madame Noblet
+la série de démarches à faire pour mettre la police sur les traces de
+l'enfant.
+
+--Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme ça, les bras croisés,
+que vous la retrouverez, non!
+
+--Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drôle de monde tout de même!
+
+--J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.
+
+--Mais la mère! que diable! quand on a perdu son enfant...
+
+Les yeux de Lily tombèrent par hasard sur celui qui allait parler.
+
+Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.
+
+--Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras,
+je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donnés à garder à
+une promeneuse!
+
+--Ah! s'écria madame Noblet avec désespoir, je sais quel tort cette
+histoire-là va faire à mon commerce!
+
+Elle jeta à Lily un regard où il y avait de la rancune et ajouta:
+
+--Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez être déjà
+chez le commissaire.
+
+Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui étaient blêmes comme des mains
+de morte, elle rejeta ses cheveux en arrière et dit tout bas:
+
+--Tout ce monde lui fait peur et m'empêche de la voir... Je sais bien
+qu'elle n'est pas perdue.
+
+Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleuâtre
+qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une
+sorte de grelottement agitait tout son corps.
+
+Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha
+droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'écartaient pour la
+laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beauté, prenant
+un caractère enfantin par le voile qui était sur son intelligence,
+rappela plus énergiquement à tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.
+
+--Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un
+murmure composé de cent voix qui échangeaient des paroles à voix basse.
+
+Tout est spectacle à Paris. C'était ici un spectacle étrange et qui ne
+rappelait en rien les scènes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement,
+ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines étaient oppressées. Et
+depuis que Lily avait quitté son banc, une douloureuse curiosité se
+peignait dans tous les regards.
+
+Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient à satiété comme elle
+était belle et douce, et riante, quel enchantement c'était que de la
+voir jouer sous les arbres, entourée d'enfants qui semblaient ses sujets
+et ses courtisans.
+
+Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle eût essayé
+d'étouffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un
+sourire où il y avait de l'espièglerie entrouvrait ses lèvres
+décolorées.
+
+Je l'ai dit et je le répète: c'était navrant, mais d'une autre façon que
+l'angoisse ordinaire.
+
+Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrêta au premier arbre qui se trouva
+sur son chemin et s'y appuya.
+
+Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.
+
+Ce n'était pas de l'espoir qui éclairait son visage, c'était comme une
+certitude de voir derrière l'arbre ce qu'elle cherchait.
+
+Quand elle vit que, derrière l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la
+tête lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.
+
+Le silence s'était fait. On voyait des gens qui pleuraient.
+
+Rien encore derrière le second arbre. Lily toucha son front et appela
+d'une voix chevrotante:
+
+--Justine, ma petite fille!
+
+Mais elle ne se découragea point et continua sa route vers le troisième
+arbre.
+
+En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:
+
+--Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu
+m'obéis toujours.
+
+Au pied du troisième arbre, l'homme au visage bronzé était debout. Ceux
+qui suivaient Lily le remarquèrent, plus pâle qu'elle et le regard cloué
+sur elle comme s'il eût subi une fascination.
+
+À l'approche de la jeune femme, il se retira pas à pas, à reculons, sans
+cesser de la regarder.
+
+Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrière; elle se laissa aller,
+accroupie et disant:
+
+--Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!
+
+À ce moment, Médor, lancé comme un boulet de canon, perça la foule de
+nouveau. Il était baigné de sueur.
+
+Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un oeil
+égaré, et le saisit au collet avec violence, en criant:
+
+--C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parlé à la voleuse
+d'enfants! Si personne ne m'aide à l'arrêter je l'arrêterai tout seul!
+
+
+
+
+VIII
+
+La foule
+
+
+Médor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en était pas plus fier,
+attendu que cette étiquette lui avait été fournie par l'administration
+de l'hospice des Enfants trouvés.
+
+Il était bon chien de berger; peut-être n'aurait-il point su faire autre
+chose. On lui donnait chez mère Noblet quinze sous par jour et le
+déjeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous
+à piquer des bretelles. C'était juste son loyer. Sa chambre lui
+appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixième étage
+d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.
+
+Sa chambre était une ancienne stalle d'écurie des Arènes nationales, où
+il avait été balayeur. Il l'avait eue à bon compte, lors de la vente; il
+l'avait montée, couverte, installée, meublée, cramponnée; il y tenait,
+ainsi qu'à son ménage, comme tout homme établi tient à son avoir.
+
+Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des
+immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'être démoli.
+
+On ne lui connaissait d'amitié que pour sa chambre, et il ne souriait
+jamais qu'à Petite-Reine.
+
+Lorsqu'on avait fait allusion, tout à l'heure, à la femme inconnue qui
+s'était offerte si obligeamment pour tourner la corde, Médor avait été
+frappé d'un trait de lumière. Ce n'était pas assurément un observateur,
+mais il avait l'instinct, et au moment où il prit sa course à travers la
+foule, il était sûr de tenir la piste de la voleuse d'enfants.
+
+La figure de cette femme se représentait à lui de plus en plus suspecte,
+à mesure qu'il interrogeait sa mémoire. Médor ne savait même pas qu'on
+pût «se faire une tête», mais les tons bizarres et violents de ce teint,
+les rides farineuses, tout ce que le voile du béguin laissait entrevoir
+lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la réalité même.
+
+Il avait son idée. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer
+l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperçue.
+
+Il fit le tour des grilles à toute course, demandant sur son chemin si
+on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands
+cheveux bouclés sous un petit toquet à plumes et conduite par une
+manière de folle qui portait un bonnet de béguine, auquel pendait un
+voile bleu.
+
+Ses questions restèrent longtemps sans réponse, mais enfin, à la petite
+porte donnant sur la rue Cuvier, derrière les bâtiments de
+l'administration, un brave soldat du centre se mit à rire dès les
+premiers mots de la phrase, répétée déjà tant de fois.
+
+--En plus, qu'elle est cocasse, la bonne soeur, répondit-il, et qu'elle
+bourrait la petite de biscuits.
+
+Médor s'était arrêté haletant.
+
+--Par où a-t-elle pris? interrogea-t-il.
+
+--Par un fiacre qui passait et qui a remonté au grand trot vers la place
+Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un
+particulier bien mis et beau linge avec une peau de basané mulâtre,
+approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui
+barrer la route. Il a regardé l'enfant, mais la vieille lui a rivé son
+clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de
+se moquer de lui, disant: payez-moi mon dû. Il a tiré sa bourse: comme
+quoi ça me paraît que c'est lui qui a soldé le fiacre avec son or.
+
+Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant à lui-même:
+
+--Il y a des personnes farces tout de même!
+
+Médor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance.
+Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue
+Cuvier? Médor se remit à courir et revint au bosquet pour chercher
+conseil.
+
+En arrivant, la première personne qu'il vit fut l'homme à la peau
+bronzée, dont le regard était fixé sur la Gloriette par une sorte de
+fascination.
+
+Toute la personne de cet homme se rapportait d'une façon si frappante au
+signalement donné par le soldat que Médor n'arrêta même pas son élan et
+tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.
+
+L'homme n'essaya pas de résister. Le rouge lui monta au visage et ses
+yeux, qui exprimaient l'étonnement de quelqu'un qu'on eût éveillé en
+sursaut, interrogèrent la foule avec une sorte de timidité sauvage.
+
+La foule, Dieu merci, répondit à ce regard. L'incident lui plaisait au
+suprême degré. C'était une péripétie nouvelle apportée au drame et qui
+poussait la curiosité de tous jusqu'à la fièvre.
+
+Notez que cette curiosité endémique de nos Parisiens n'empêche ni la
+compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les
+chagrins d'un héros de mélodrame ne font couler tant de larmes qu'à
+Paris.
+
+Seulement, en place publique comme au théâtre, l'émotion a son côté
+amusant qu'il est permis de cueillir.
+
+Chacun regardait l'inconnu et s'étonnait de ne l'avoir pas encore
+remarqué. C'était bien vraiment une figure fatale comme disaient
+volontiers les romans de cette époque. Sa tête ne ressemblait point à
+celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.
+
+Mère Noblet dit la première.
+
+--Il a l'air méchant, c'est un étranger.
+
+--Et surtout calé! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait
+rien de malveillant.
+
+--Un beau mâle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui
+avait dépassé la quarantaine.
+
+--Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrière. Une bonne d'enfant
+ajouta:
+
+--Dire qu'on rencontre de cela à Paris!
+
+Les petits n'étaient pas éloignés de le prendre pour l'ogre et le
+regardaient avec de grands yeux épouvantés.
+
+Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre créature. Elle
+restait affaissée sur elle-même au pied de son arbre, les yeux fixes et
+sans lumière. Sur ses lèvres qui remuaient lentement, sans produire
+aucun son, un nom se devinait, toujours le même, le nom de sa fille:
+Justine.
+
+Le cercle s'était resserré autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les
+deux mains de Médor, en disant avec un fort accent étranger que personne
+n'avait jamais entendu:
+
+--Laissez-moi, je ne m'échapperai pas.
+
+Sa voix était sourde et grave.
+
+--Pas de danger qu'il s'échappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte,
+on veille au grain par ici!
+
+--Son affaire est bonne, ajouta mère Noblet. Il donnera des dommages et
+intérêts.
+
+--Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naïf au second rang.
+
+--On en a besoin quelquefois comme ça, dans les grandes familles,
+répondit d'un air important la jeune ouvrière, pour la chose des
+successions.
+
+--Ou perpétuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.
+
+--Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mère est
+jolie comme un coeur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire
+suivre la mère.
+
+Cette idée eut un succès. Elle produisit un mouvement dans la foule qui
+eut envie d'applaudir. Désormais, l'étranger qui avait la barbe trop
+noire, atteint et convaincu d'être un traître de mélodrame, était percé
+à jour.
+
+Dans la foule, on cria:
+
+--Ici les gardiens! Et d'autres:
+
+--Voilà les sergents de ville!
+
+Il était temps d'arrêter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les
+sergents de ville avaient aussi du succès.
+
+L'opinion publique est sujette à de singulières erreurs; elle accuse
+volontiers de brutalité ce corps utile des sergents de ville dont le
+costume sert de modèle aux tailleurs de l'École polytechnique. Je parie
+qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un oeuf dans
+sa poche, vous retrouverez l'oeuf intact au bout de huit jours.
+
+C'est l'état paisible par excellence, pratiquant avec religion la
+philosophie péripatéticienne et dévot à la maxime _festina lente_.
+
+Ils arrivent toujours quand la roue a passé sur la jambe de la vieille
+dame renversée; jamais on ne les voit qu'au moment où la rixe s'apaise,
+et je sais beaucoup de fâcheux esprits qui demanderaient leur
+suppression, s'il n'était bien doux de les contempler, arpentant le
+trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables,
+et présentant l'image consolante de ce suprême _farniente_ qui est la
+récompense des justes aux Champs-Elysées.
+
+Les sergents de ville arrivaient, fidèles à leur devise: «Mieux vaut
+tard que jamais.» Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'oeuf.
+Derrière eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que
+personne n'eût pris pour vous ou moi.
+
+Une partie de la foule courut à eux et les entoura pour les mettre au
+fait de l'affaire.
+
+Elle était bien simple; il y avait là un malfaiteur, anglais, russe ou
+de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant délit
+de vol d'enfant, c'est-à-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme
+déguisée en soeur grise, à qui il avait donné devant témoins, une bourse
+pleine d'or.
+
+Peut-être est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de
+ville jusqu'à l'immobilité. Ils savent de quelle manière Paris s'y prend
+pour raconter une histoire.
+
+D'un air sérieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordèrent
+l'attroupement.
+
+Ils avaient les mains derrière le dos, ce qui fait partie du fourniment.
+
+À leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.
+
+Vingt voix dirent avec colère:
+
+--C'est ça, ne vous pressez pas!
+
+--L'enfant voyage pendant ce temps-là!
+
+--Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!
+
+--Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles?
+ajouta mère Noblet. Le voilà; empoignez-le!
+
+Médor étendit sa main crispée en disant:
+
+--Devant Dieu! je jure que c'est lui!
+
+Les deux sergents de ville écartèrent un peu trop sans façon ceux qui
+gênaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de
+leur conseiller plus de moelleux.
+
+Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit
+tranquillement:
+
+--Vos papiers, s'il vous plaît.
+
+--Qu'est-ce que ça fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en
+ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!
+
+Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parlé répondit:
+
+--Donnez-nous la paix et au large! circulez!
+
+Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la
+foule recula.
+
+Ce mouvement mit à découvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant
+aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Médor, qui n'avait
+plus à garder l'accusé, vint à elle et essaya de la relever. Elle lui
+sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Médor
+s'agenouilla auprès d'elle.
+
+La foule ne donna point attention à cela.
+
+Tous les yeux étaient sur le milord, tiré ainsi par l'animadversion
+publique, au grand mépris de toutes les notions acceptées sur la couleur
+du teint et du poil des Anglais. La foule espérait qu'il n'avait point
+de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un
+air embarrassé, semblait chercher des paroles d'explication.
+
+Le sergent de ville, défiant par devoir, mais poli à cause du «beau
+linge», tendait la main d'un air calme et fier.
+
+--C'est un faux milord! suggéra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve
+de sa naissance!
+
+--Il n'en manque pas, soupira la dame isolée, qui font de la poussière
+et qui n'ont rien sur eux!
+
+--Voilà plus de vingt ans que je fais les promenades avec succès, disait
+cependant mère Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on
+aurait serré les pouces de ce polisson-là dans un étau de taillandier
+jusqu'à ce qu'il ait dit où est la petite et payé gros pour la mère, qui
+me devrait bien quelque chose en ce cas-là...
+
+--Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voilà
+qui met la main à la poche! Il a son passeport!
+
+L'étranger, en effet, déboutonnait lentement le revers de sa redingote
+noire. Il prit dans la poche de côté un portefeuille où il choisit,
+parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au
+sergent de ville.
+
+--En voilà une belle preuve! grondèrent quelques voix.
+
+Mais à la vue du nom gravé sur la carte, le sergent de ville ôta son
+tricorne comme si c'eût été un simple chapeau bourgeois.
+
+Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient à quelques pas échangèrent
+un regard.
+
+--C'est sûr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame
+sans cavalier.
+
+--Avez-vous jamais vu! gronda la Bergère au comble de l'indignation; il
+ne manquerait plus que de lui faire des excuses!
+
+--Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une
+voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai dû accomplir mon
+devoir.
+
+--Voilà, conclut amèrement la mère Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon
+commerce est flambé! Ah! les riches!
+
+Une huée bruyante s'éleva de la foule.
+
+--L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.
+
+La Gloriette mit sa main sur l'épaule de Médor et lui demanda:
+
+--Quel enfant?
+
+On eût dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence
+allait s'éveiller. Médor ferma ses gros poings et sa voix domina tous
+les autres bruits.
+
+--Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a causé avec la voleuse d'enfants.
+Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!
+
+La Gloriette répéta en regardant le vague:
+
+--La voleuse d'enfants...
+
+Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tête se redressa dans une
+pose inquiète.
+
+Les groupes s'agitaient en colère; on se montrait au doigt l'étranger
+qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna à son
+troupeau de se mettre en rangs et dit à Médor avec rudesse:
+
+--À ton ouvrage, toi!
+
+--Non, repartit Médor, celle-là est trop malheureuse, je reste avec
+elle.
+
+--Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard éperdu, est-ce
+moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!
+
+La Bergère s'élança vers les sergents de ville pour faire respecter son
+autorité, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se
+mirent dos à dos pour prononcer le commandement sacramentel:
+
+--Circulez!
+
+--Mais l'enfant! l'enfant! répéta l'assistance.
+
+Médor ajouta:
+
+--Et la mère!
+
+--Où est la mère? demanda un des sergents.
+
+Personne ne répondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses
+pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlât. Le sergent la devina
+et marcha vers elle.
+
+--Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier,
+lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux
+qu'ils se soient trouvés là à la gare, vous ferez votre déclaration.
+S'il y a des témoins, ils déposeront. La Gloriette avait ses grands yeux
+fixés sur lui.
+
+--C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-là est ici pour moi! Et
+on m'a volé ma Petite-Reine!
+
+Médor la prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber à la renverse.
+
+Tous les bruits étaient morts comme par enchantement. Un silence profond
+entourait cette scène. L'angoisse des mères est contagieuse entre
+toutes. On voyait un large cercle de figures attristées, dont
+l'expression avait quelque chose de respectueux.
+
+--Je l'ai quittée ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je
+la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'étais trop heureuse, et
+qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pensé à elle tout le long du
+chemin, à elle, rien qu'à elle. Jamais je ne pense qu'à elle...
+Etes-vous bien sûr qu'on me l'ait volée? Pourquoi me l'aurait-on volée?
+À quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mère!
+
+Elle disait tout cela lentement et presque à voix basse, mais chacun
+l'entendait, même aux derniers rangs de la foule.
+
+Deux grosses larmes, les premières qu'elle eût versées, coulaient sur sa
+joue pâle.
+
+--On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes.
+
+La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un
+grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu'elle
+disait:
+
+--Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon
+sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes
+yeux, et mon âme!
+
+--En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre
+ses dents: Ça vous retourne, parole d'honneur!
+
+Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les
+regarda pas. Le sergent de ville dit:
+
+--Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si
+doucement, j'en ai le coeur étouffé.
+
+Et c'était l'impression de tout le monde. Désormais ce n'était plus
+l'émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette
+déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le
+coeur étouffé.
+
+L'étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui
+avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n'avait point
+profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la
+même place et toujours regardant.
+
+Au moment où l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le
+groupe principal et aborda les représentants de l'autorité.
+
+--Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté
+en désignant du doigt Médor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai
+parlé. Conduisez-moi chez le magistrat.
+
+--Vous êtes donc un brave homme, vous! s'écria Médor chaudement.
+
+Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous
+les visages que l'étranger eut un grave sourire.
+
+--Oui, répondit-il, je suis un brave homme.
+
+Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit
+avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui
+descendait vers la place Valhubert.
+
+Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule
+n'était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et
+convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange
+sauveur.
+
+Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la
+soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la
+masse du public qui n'avait pas sensiblement diminué.
+
+La Bergère faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de
+son petit bataillon.
+
+Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était
+restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la
+marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l'entrée, et un
+profond sanglot souleva son sein.
+
+--Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on
+détourné ce joli bijou de Petite-Reine?
+
+--C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrêtée ici,
+elle a voulu une bouteille de dragées...
+
+--Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous
+n'aviez pas d'argent, je vous faisais crédit de si bon coeur!
+
+--Je l'ai quittée, toute la moitié d'un jour... et on me l'a volée!...
+Ah! c'est vrai, vrai, vrai!
+
+Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de
+volubilité. La fièvre venait.
+
+--Allons, du courage! dit le sergent.
+
+--Toute la moitié d'un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut
+apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas
+besoin de donner leurs petits à garder!
+
+--C'est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la
+marchande. C'est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je
+connais mon affaire... Et la maison est abîmée!... parce qu'on laisse
+entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère!
+et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d'amener des chiens
+enragés, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui défendrai le
+gouvernement, si on fait des barricades!
+
+On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir.
+Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller,
+échevelée, admirablement belle dans ses larmes.
+
+Et dès qu'on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient.
+C'était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez
+dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des
+hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en
+gémissant:
+
+--Je ne l'ai plus! ils me l'ont volée! c'est vrai! c'est vrai! c'est
+vrai!
+
+
+
+
+IX
+
+Bureau de police
+
+
+À la tête du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrêta brusquement. Elle
+se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se
+relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus
+le flot de têtes qui l'en séparait. Elle murmura, perdant une idée
+qu'elle avait:
+
+--Tous ceux-là sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient
+tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...
+
+--Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la
+nuit...
+
+Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute
+bouffie de larmes.
+
+--Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié...
+
+--Moi, interrompit résolument Médor, je n'oublierai jamais!
+
+Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on
+promet une chose impossible.
+
+--Vous verrez, dit Médor avec simplicité.
+
+Mais l'idée de la Gloriette lui revenait.
+
+--Je veux retourner! je veux retourner s'écria-t-elle, on n'a pas
+cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il
+suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi,
+personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...
+
+«Et puis, s'interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j'ai
+oublié quelque chose là-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous
+assure que j'ai oublié quelque chose... Écoutez! mère Noblet me montrera
+l'endroit où elle l'a vue pour la dernière fois... et je retrouverai la
+place de son petit pied chéri... et j'emporterai la terre... et je
+l'aurai... et je la garderai...
+
+Un sanglot la suffoqua.
+
+--Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit.
+
+Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta:
+
+--Bonhomme, j'approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur
+Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas... J'ai idée qu'ils
+veulent battre la foire au pain d'épice, dont c'est le dernier jour,
+place du Trône. En avant!
+
+Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus.
+
+Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.
+
+La procession continua sa marche. À mesure qu'on approchait de la rue
+Lacuée, l'intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi
+se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde
+qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue.
+La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses
+deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux.
+
+La Gloriette sembla frappée; elle regarda attentivement la famille de la
+saltimbanque et murmura:
+
+--Sont-ils bien à elle, tous ces enfants?
+
+--Les mamans sont sorcières, dit le sergent. On va éplucher le Trône. En
+avant! en avant!
+
+Mais c'étaient maintenant des voisins qui se présentaient sur la route,
+des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours
+arrêtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.
+
+--Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle était si mignonne ce matin,
+en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si
+bien ses jolis pieds en dehors.
+
+--Elle m'a dit bonjour en passant...
+
+--Elle riait, elle chantait...
+
+--Ils me l'ont prise! répondait la Gloriette. Je suis toute seule, je
+n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!
+
+--Et il faut que ce soit celle-là pour la première fois que ça m'arrive!
+ajoutait la Bergère qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille:
+une enfant si connue! mon commerce est flambé, je n'ai plus que
+l'hôpital!
+
+Par le fait, mère Noblet n'eut pas besoin, ce soir-là, de reconduire ses
+brebis à domicile.
+
+Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un après
+l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme
+une proie.
+
+Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergère
+n'avait plus de troupeau.
+
+Elle croisa ses mains sous son vieux châle, et lança à Lily un regard
+plein de rancune en disant:
+
+--Et c'est elle qu'ils plaignent!
+
+On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui
+gardait maintenant le silence, affaissée dans sa douleur. Une douzaine
+de témoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande
+masse de l'attroupement resta dehors.
+
+Le milord, comme on persistait à appeler dans la foule cet étranger qui
+avait le teint d'un sang-mêlé, était déjà dans le cabinet du
+commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.
+
+Dans la pièce d'entrée, où se tenait le secrétaire, on donna une chaise
+à Lily, près de qui Médor restait comme une sentinelle.
+
+--Ça fait pis qu'une émeute, dit le second sergent de ville au
+secrétaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai
+rien vu de pareil. Cette bichette-là, c'est comme si on avait enlevé une
+princesse.
+
+Le secrétaire, attentif, ayant mis la plume à l'oreille, il fallut, pour
+la centième fois, entamer le récit détaillé de ce qui avait eu lieu.
+Lily pleurait silencieusement; la Bergère ponctuait les phrases, en
+disant:
+
+--Et c'est moi qui en pâtirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le
+cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprès du
+commissaire de police qui l'écoutait avec une respectueuse déférence,
+gardant à la main une large carte sur laquelle étaient inscrits ses noms
+et qualités.
+
+«Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de
+première classe, envoyé de S. M. l'empereur du Brésil.»
+
+Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrême difficulté, mais
+vis-à-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui
+convenait à sa dignité.
+
+--Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intéresse à
+l'enfant et à la mère. J'aurais pu tout à l'heure réparer le mal rien
+qu'en étendant la main, car le hasard m'a placé sur le chemin de la
+misérable créature qui a détourné l'enfant, mais la peine que j'ai à
+parler votre langage, mon désir de garder l'incognito et encore une
+circonstance qu'il me plaît de ne point mentionner: tout cela joint à
+une certaine timidité produite par mon ignorance de vos usages et de vos
+moeurs (je suis à Paris seulement depuis un mois) m'a empêché de parler
+et d'agir. J'ai laissé échapper l'occasion et j'en ai un regret mortel,
+car les larmes de cette malheureuse jeune mère m'ont percé le coeur.
+Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la
+femme qui a enlevé l'enfant.
+
+Le commissaire de police prit la plume et écrivit sous sa dictée le
+signalement minutieux de Saladin déguisé en femme.
+
+--Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achevé, m'est-il permis
+d'interroger Votre Excellence?
+
+--Cela vous est permis, répondit le duc de Chaves.
+
+--L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parlé
+à la voleuse d'enfants.
+
+--C'est la vérité.
+
+--Il me serait utile de connaître les paroles échangées entre cette
+femme et Votre Excellence.
+
+Le duc réfléchit quelques instants avant de répondre.
+
+--Ce qui a été dit entre cette femme et moi, déclara-t-il enfin, n'a
+aucun trait à l'affaire présente, sauf ma première question et sa
+première réponse. Je lui ai demandé: Où menez-vous cette enfant?
+
+--La petite vous connaissait?
+
+--Oui, car elle m'a souri... La femme m'a répondu: Je suis gardienne
+chez mère Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de
+son père où sa maman viendra la chercher.
+
+--Est-ce tout?
+
+--Non... La femme a ajouté quelques mots qui ne regardent que moi... et
+a fait appel à ma générosité.
+
+Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son
+interlocuteur d'un regard perçant.
+
+--Vous lui avez donné? prononça-t-il tout bas.
+
+--Oui, repartit le duc simplement. Je suis très riche.
+
+--C'était une pure aumône?
+
+Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.
+
+--Monsieur, dit-il au lieu de répondre et avec un visible embarras, dans
+mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de
+l'argent.
+
+--En France, répliqua simplement le commissaire, les magistrats
+regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.
+
+Le duc s'inclina, puis se leva.
+
+--Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre
+Excellence n'a point voulu outrager un honnête homme qui ne lui a jamais
+fait de mal. Je suppose encore, ou plutôt je suis certain, que Votre
+Excellence a des motifs tout charitables pour s'intéresser à cette
+affaire.
+
+Peut-être y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voilée
+sous la gravité respectueuse du débit. Le duc de Chaves se redressa.
+
+--Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant
+que cela est possible, dans les idées de Votre Excellence. En France,
+comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont même
+des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que
+l'argent met à leur disposition des moyens de trouver; il est certain
+aussi que la perspective d'une récompense les encourage et les stimule.
+
+Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs
+qu'il déposa sur le bureau.
+
+--C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines
+d'or chez nous. Avec la moitié de cette somme je ferai plus que le
+nécessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.
+
+Il prit un des billets et écrivit quelques lignes sur un papier à tête
+imprimée qu'il présenta ouvert au noble Portugais.
+
+--J'engage Votre Excellence à se rendre sur-le-champ chez monsieur le
+chef de la sûreté, à la préfecture, dit-il en se levant à son tour. Ce
+mot servira d'explication et, là-bas, l'autre billet pourra trouver son
+emploi.
+
+Il salua respectueusement, et le duc prit congé.
+
+Aussitôt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.
+
+--Il y a quelque chose là-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la
+jeune femme est jolie?
+
+--Plus que jolie, répliqua Picard. Elle est à croquer, malgré ses yeux
+rouges et ses pauvres joues pâles.
+
+--Faites venir Rioux.
+
+Rioux était un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil
+affectait un peu la forme fuyante des têtes de levrettes, mais, en dépit
+de l'évangile phrénologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il
+arriva tout soucieux.
+
+--Ce duc avait sa voiture à la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit
+entré au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drôle.
+
+--Et la voiture a suivi au pas derrière le monde, par le pont
+d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend à la porte.
+
+Le commissaire consulta sa montre d'un air égrillard.
+
+--Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces
+de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres,
+là-bas. Celui-ci n'a pas inventé la poudre. Je l'ai envoyé à la
+préfecture pour la règle, mais je ne serais pas fâché que le pot aux
+roses fût découvert par nous. Attention! il y a une prime.
+
+--Le grand seigneur m'en avait l'air, répondit Picard. Je suis resté
+pour ça.
+
+Rioux étendit les cinq doigts de sa maigre main.
+
+--Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.
+
+--Moi aussi, s'écria Picard. Ecrivons!
+
+Ils saisirent à la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la
+propreté, et tracèrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut
+d'abord le _truc_ du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur
+celui du sergent de ville et se prit à rire.
+
+--Le même! fit-il. _Ex aequo_. Ça doit être bon. Carte blanche et cent
+francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. À Dieu
+vat!
+
+Rioux et Picard se précipitèrent dehors.
+
+Le commissaire avait lu sur leurs carnets la même phrase, écrite
+lisiblement, avec des orthographes diverses, mais également fautives.
+
+«Faire aujourd'hui même l'épluchage de la foire au pain d'épice.»
+
+Rioux et Picard montèrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il
+s'agissait de se hâter.
+
+--Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien
+pour retrouver la petiote.
+
+--Rapport à la jeune dame, répliqua Picard, compris, le sentiment, je le
+partage.
+
+--Et on va y aller comme des tigres pas vrai?
+
+--À l'oeuf! mêle-t-on?
+
+--On mêle... Au galop, le cocher!
+
+Saladin ne se doutait guère d'être serré de si près.
+
+Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres
+quartiers.
+
+Il avait manoeuvré comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de
+donner au lecteur les détails de son expédition, en faisant toutefois
+observer qu'il était bien jeune. On ne peut demander la perfection à la
+quatorzième année. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.
+
+Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine
+avait les défauts de ses qualités. À force d'être sociable et «gentille
+avec le monde», elle arrivait à être un peu banale, toujours prête à
+prodiguer des caresses, pour faire naître ces sourires d'admiration qui
+partout l'accueillaient. Elle aimait son succès, il lui fallait sa
+vogue, et la Gloriette, hélas! n'avait pas peu contribué à exalter ce
+besoin d'être adulée.
+
+Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou
+c'était la vie, c'était le bonheur de la pauvre Gloriette.
+
+Au Jardin des Plantes, quand pour la première fois le regard de
+Petite-Reine était tombé sur madame Saladin, l'impression avait été une
+vive répugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu
+pendu au béguin, surtout, lui faisait peur.
+
+Sans le hasard qui avait permis à madame Saladin de montrer son talent
+pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine à s'effacer,
+mais Petite-Reine avait été applaudie grâce à cette vieille qui avait
+mis un voile bleu, et bientôt après cette même vieille lui avait donné
+un sucre de pomme. Petite-Reine était gourmande presque autant que
+coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite.
+
+Quand arriva la bagarre que nous avons amplement décrite, madame Saladin
+trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle
+lui donna le bonhomme en pain d'épice qui enchanta l'enfant et détourna
+son attention pendant deux grandes minutes.
+
+C'était plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui déjà gagnait au
+large vers l'extrémité du bosquet, saisit tout à coup Petite-Reine dans
+ses bras en disant d'une voix étouffée:
+
+--Prends garde! prends garde! les lions sont échappés! Vois comme les
+demoiselles de la communion se sauvent!
+
+Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes
+s'éloignaient. Petite-Reine, épouvantée, regarda et vit les lions. Les
+enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils désirent. Elle
+mit sa tête dans le sein de madame Saladin, qui se prit à courir en
+disant:
+
+--N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal.
+Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui
+s'arrêta dans l'allée des Robinias, où elle entama un tout autre genre
+de travail.
+
+--Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine
+découvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec étonnement.
+
+La prétendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas
+éveiller les soupçons. Les communiantes étaient dépassées.
+
+--Et les lions? fit l'enfant.
+
+--Ils sont enchaînés, on les a repris.
+
+--Retournons à mère Noblet, alors.
+
+--Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de
+la grande allée du milieu.
+
+--Mais non! repartit Justine, cherchant à s'orienter, c'est là-bas
+qu'est mère Noblet, sous les arbres.
+
+--Est-elle drôle! s'écria la vieille en la mangeant de baisers. Elle
+veut savoir ça mieux que moi!... alors, tu m'avais tout à fait oubliée,
+petiote?
+
+Elle lui fourra un biscuit entre les dents.
+
+--Le joli petit ange! dit un groupe de dames à la hauteur de la fosse
+aux ours. Voyez donc cet amour!
+
+Petite-Reine fut aussitôt distraite et envoya aux dames un beau sourire
+avec un baiser. Saladin la mit à terre et lui dit à l'oreille:
+
+--Fais-leur voir comme tu marches bien!
+
+Et l'enfant, reprenant aussitôt son rôle de petite merveille, marcha en
+se tenant droit, en balançant sa crinoline bouffante et les pieds bien
+en dehors.
+
+--Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique,
+je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans
+l'eau... C'est étonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de
+petit père, au moins?
+
+Justine s'arrêta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient.
+
+--Viens, continua la prétendue vieille. C'est moi que tu appelais
+bobonne, en ce temps-là...
+
+--Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosité s'éveillait.
+
+--Viens!... au temps où tu étais bien riche. Tu dormais dans un berceau
+tout plein de dentelles.
+
+--Mère m'a dit cela! murmura l'enfant.
+
+--Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit
+père, pas vrai?
+
+--Ah! je crois bien!... comme tu vas vite!
+
+--Voici les cocottes, annonça madame Saladin, arrivant au parc des
+oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-là qui se tient sur un pied,
+avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas
+revoir petit père!
+
+Justine sauta de joie.
+
+--Est-ce que c'est aujourd'hui? s'écria-t-elle.
+
+Saladin la reprit dans ses bras, car il était sur les épines. Le temps
+passait. D'une minute à l'autre, on pouvait le poursuivre.
+
+--Écoute, dit-il en baissant la voix, il y a des méchants, des bien
+méchants, qui empêchent ton petit père de demeurer avec ta petite mère.
+Tu étais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer ça.
+
+Justine fit un signe d'intelligence; elle était tout oreilles.
+
+--Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite mère m'a dit:
+«Bobonne, il faut que le père la voie. Quand il l'aura vue si mignonne,
+si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...»
+
+--Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine.
+
+--«Et ses belles bottines, et son toquet à plumes... alors, il voudra la
+voir toujours!»
+
+--Mais, voulut objecter l'enfant, mère Noblet...
+
+--Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter
+aujourd'hui...
+
+--Pourquoi?
+
+--À cause des méchants. Et si nous en rencontrons, des méchants, prends
+bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver
+plus d'un avant la maison tout en or où est petit père, dans la ville
+des nobles et des riches.
+
+Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'était rien auprès de l'idée de
+petit père et de sa maison tout en or.
+
+--Comment sont-ils faits, les méchants? demanda-t-elle.
+
+--Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite
+maman a été en avant...
+
+--Chez papa! s'écria Justine qui battit des mains dans sa joie.
+
+--Juste! chez petit papa chéri. Elle nous attend.
+
+Ils avaient traversé tout le jardin zoologique, et sortaient par la
+petite porte de la rue Cuvier.
+
+Justine ne faisait plus attention à rien, sinon à ce conte de fées où
+elle jouait un rôle.
+
+Madame Saladin, triomphant à la vue de cette issue qui était pour elle
+le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les
+lèvres de Petite-Reine.
+
+Mais c'est au port qu'on échoue souvent. Au moment où Saladin venait de
+dépasser le factionnaire, il se trouva face à face avec une figure de
+connaissance: l'homme au teint bronzé qui, la veille au soir, était
+entré sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada.
+
+Saladin ne s'attendait pas à cela. Au premier instant sa terreur alla
+jusqu'à l'angoisse.
+
+--Tu trembles? lui dit Justine effrayée.
+
+--C'est un méchant, balbutia Saladin.
+
+--Alors il faut rire et t'embrasser?
+
+Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant:
+
+--C'est vrai qu'il est tout noir!
+
+Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'oeil. Nous savons
+qu'un soupçon était né en lui et qu'il avait interrogé madame Saladin,
+nous savons aussi la réponse de madame Saladin.
+
+Il nous reste à dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc
+avait refusé de confier au commissaire de police.
+
+
+
+
+X
+
+Odyssée de madame Saladin
+
+
+Il y avait en ce Saladin, si remarquable dès son jeune âge, de la femme,
+de la vieille femme.
+
+Notre siècle, du reste, est extraordinairement fécond en adolescents
+ratatinés. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout,
+même dans l'amour. Chérubin a toujours quinze ans, mais il fait ses
+farces avec un lorgnon dans l'oeil: il a mal aux dents, il craint les
+courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de
+ses illusions perdues.
+
+Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas
+pris de meilleures précautions que Saladin, et sa conduite adroite
+mérite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en définitive il
+n'avait pu donner aux études de moeurs qu'une portion très minime de son
+temps, occupé qu'il était, depuis sa plus tendre jeunesse, à
+perfectionner son talent d'avaleur de sabres.
+
+Il les avalait très bien au figuré comme au réel, et nous le verrons
+travailler sur un théâtre bien autrement important que celui de madame
+Canada.
+
+Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves
+ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait
+seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fâcheuse d'un
+homme du monde suivant une femme appartenant à la classe populaire.
+
+L'idée lui vint tout à coup d'exploiter cette situation.
+
+Faisant appel à son effronterie native, il intervertit les rôles
+résolument et attaqua au lieu de se défendre.
+
+--Si vous vous dépêchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez
+peut-être encore la rencontrer là-bas... N'ayez pas peur: le
+factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat
+l'oeil, ce brave militaire.
+
+Le duc avait le rouge au front. Pour riposter à de pareilles attaques,
+même quand on est grand de Portugal de première classe et qu'on a
+affaire à la plus misérable des créatures, il faut avoir le mot net et
+précis qui remet chacun à sa place.
+
+Le duc parlait français avec difficulté.
+
+Il garda le silence et fit mine de s'éloigner. Saladin l'arrêta sans
+façon, il prétendait pousser plus loin sa victoire.
+
+--Tu vois si je m'embarrasse des méchants! dit-il à Petite-Reine. Si je
+veux, il va me donner de l'argent, regarde!
+
+Et barrant le passage à son adversaire, il ajouta insolemment:
+
+--Les femmes d'âge comme moi ça voit tout, possédant un coup d'oeil
+d'Amérique. Je m'ai aperçu de la chose dès la première fois que vous
+avez rôdé autour de chez nous et je me suis dit: voilà un beau brun qui
+perdra son temps et sa peine, si je ne m'en mêle pas un petit peu, car
+la personne est vertueuse comme l'or pur...
+
+«Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de
+l'écarter pour passer son chemin, ne méprisez pas le monde. Etes-vous
+généreux? Payez quelque chose à la minette et on glissera un ou deux
+mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui.
+
+Il tendit la main vaillamment.
+
+Le duc de Chaves hésita, puis y déposa une pièce d'or, après avoir baisé
+le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite:
+
+--Je vous défends de parler de moi à la mère de cette fillette.
+
+Et il s'éloigna.
+
+Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air,
+comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la
+rattraper à la volée, mais il se contint, bornant sa joie à crier tout
+bas:
+
+--Sauvés! sauvés, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y étaient
+déjà plus, et on nous aurait rattrapés au demi-cercle... As-tu vu,
+bichette, comme j'arrange les méchants! Nous allons arriver chez petit
+père en carrosse.
+
+Il arrêta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait
+suivi toute cette scène d'un regard curieux et qui reprit sa promenade
+en disant à part lui:
+
+--Elle est cocasse, la bonne soeur, et le basané a eu un rude coup de
+soleil. C'est peut-être le père de la moutarde, au moyen de l'adultère
+ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris.
+
+Le fiacre trottait déjà vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au
+cocher:
+
+--Place du Panthéon.
+
+Il avait son plan arrêté désormais. Il voulait prévenir toute
+possibilité de poursuite.
+
+Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la
+banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et
+demanda:
+
+--Est-ce bien loin, chez papa?
+
+--Non, répondit Saladin, qui pensait à part lui: cette barbe noire de
+mulâtre paierait peut-être des mille et des cents pour ravoir la minette
+et l'offrir à la mère comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure
+naturelle de joli garçon, je pourrais me présenter comme sauveteur...
+mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enragé, ce
+particulier-là... Je préfère les cent francs de maman Canada. C'est plus
+modeste, mais moins dangereux.
+
+--Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin.
+
+Saladin la mit sur ses genoux.
+
+--Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.
+
+--Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, répondit Saladin
+qui se pencha à la portière et commanda: Vous arrêterez rue de
+l'Estrapade.
+
+«Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine,
+tu auras une voiture en rubis, traînée par quatre chèvres qui ont les
+cornes rose et bleu de ciel.
+
+--Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de
+défiance.
+
+--C'est pour tromper les méchants, répondit Saladin.
+
+Le fiacre s'arrêta. Saladin regarda par l'une et l'autre portière, puis
+il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.
+
+Il la prit par la main, il entra chez un pâtissier pour renouveler sa
+provision de friandises; rien ne lui coûtait.
+
+Mais il réfléchissait laborieusement et se disait:
+
+--Tout ça n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout
+uniment changer de hardes et faire un peu la toilette à la petiote. Car
+je ne veux pas que papa Échalot et madame Canada devinent mon truc, et
+je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils
+seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied-à-terre et il
+faudra aller chercher ma défroque chez Languedoc, à _La Pie voleuse_. En
+plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue présentement le Théâtre
+Français et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moitié du chemin.
+Il y a de l'ouvrage!
+
+--Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le pâtissier,
+comment t'appelles-tu, amour?
+
+--Tu sais bien: Justine.
+
+--Justine qui?
+
+Petite-Reine le regarda bouche béante.
+
+--Tu sais bien, répéta-t-elle.
+
+--Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avancée,
+trésor. Où demeures-tu?
+
+--Chez nous, tu sais bien!
+
+Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si
+belle.
+
+--Où est-ce, chez toi, ma chérie?
+
+--Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec
+impatience.
+
+--Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux
+Saladin. Quand on néglige de leur mettre au cou un collier avec plaque
+de cuivre, bernique!
+
+Il insista pourtant:
+
+--Je parie que tu sais le nom de ta mère? interrogea-t-il bien
+doucement.
+
+--C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la
+Gloriette... pourquoi?
+
+--En route pour la maison tout en or! s'écria Saladin. Il n'y a pas
+d'ange pareil à toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.
+
+Il poussa la porte d'une allée noire, et d'un tour de main escamota le
+toquet de Petite-Reine qu'il remplaça par un mouchoir à carreaux.
+L'enfant voulut se fâcher, pour le coup, mais le rusé drôle se mit à la
+regarder avec admiration et battit des mains, en disant:
+
+--Ah! comme te voilà belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu
+dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.
+
+Il la reprit dans ses bras, un peu étonnée et craintive. Son plan était
+que le second cocher, en cas d'accident, ne pût donner le signalement de
+l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son
+vieux châle.
+
+En marchant, il redoublait de gaieté, promettant monts et merveilles et
+dépensant des trésors d'éloquence à décrire les miracles de la maison
+tout en or.
+
+Petite-Reine, étourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.
+
+Ils arrivèrent ainsi à une place de fiacres, où Saladin choisit une
+paire de forts chevaux.
+
+--À l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez
+pas trop vite, rapport à l'enfant qui est malade en voiture.
+
+Petite-Reine, qui était déjà sur les coussins, entendit et dit:
+
+--Mais non, je ne suis pas malade en voiture!
+
+Saladin monta à son tour.
+
+--Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'oeil, c'est pour lui
+jouer une niche, tu vois bien!
+
+--Je ne veux pas lui jouer de niche! s'écria Justine entrant en révolte
+avec la soudaineté des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es
+une menteuse!
+
+Saladin entonna une chanson, pensant à part lui:
+
+--Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu
+l'endormir pour faire ma visite à Languedoc. Va, trésor, on connaît son
+affaire. Tu vas bientôt commencer ton petit somme!
+
+Il ne cessa de chanter qu'au moment où le fiacre s'ébranla. Petite-Reine
+le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile
+et son béguin du même coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il
+faisait à dessein terribles.
+
+Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'écrier, mais elle ne put.
+L'étonnement et la frayeur l'étouffaient.
+
+Saladin se remit à chanter. En chantant, il ferma les portières et
+abaissa tous les stores l'un après l'autre, de sorte que l'intérieur du
+fiacre s'emplit d'une obscurité rougeâtre.
+
+--Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand
+enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards,
+des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'étais laid, et je te mène à
+l'ogre.
+
+Il fit en même temps deux ou trois contorsions accompagnées de grimaces.
+
+Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses
+yeux.
+
+--Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.
+
+Les mains de Petite-Reine glissèrent sur ses joues et tombèrent. Elle
+avait les paupières baissées. Elle sanglotait silencieusement.
+
+C'est une science.
+
+Certains procès qui effrayent de plus en plus souvent la conscience
+publique ont révélé ce hideux secret: il est plus facile et plus court
+d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les créatures
+dénaturées qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font
+pleurer.
+
+Il y a dans les larmes du premier âge un soporifique puissant qui jamais
+ne manque son effet. Les bêtes féroces qui viennent de temps en temps
+devant nos tribunaux répondre du dépérissement de leurs fils et de leurs
+filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela.
+
+C'est une science comme celle qui consiste à dompter les chevaux
+sauvages par la faim et la douleur.
+
+Mais on dit, et voilà ce qui oppresse bien autrement le coeur, on dit
+que la simple misère sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit
+l'enfant, il faut travailler sans trêve ni relâche. On n'a pas le loisir
+de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie.
+
+Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer
+Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs.
+Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas.
+
+Saladin n'était pas ému le moins du monde. Il avait la dureté froide du
+caillou, ce petit gaillard-là; il devait assurément faire son chemin
+dans les affaires.
+
+En examinant le travail mystérieux des larmes qui peu à peu amenait le
+sommeil, il songeait, il combinait.
+
+--Quant à être une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa
+pareille en foire. C'est bâti dans la perfection! Des épaules d'amour,
+quoi! et des mollets. C'est ça qui serait drôle, si elle devenait madame
+Saladin avec le temps. Eh! là-bas? madame la marquise de Saladin,
+peut-être, car je ferai mon trou, c'est sûr, comme un fer de pioche!
+
+Il haussa les épaules en éclatant de rire.
+
+--Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici là, murmura-t-il, mais ce
+n'est pas si bête que ça en a l'air. Y a manière d'avaler des sabres qui
+ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de
+batiste, dans les salons des premières sociétés, pour soutirer des
+billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant
+d'être une ganache, a connu le fil, fréquentant des banquiers et des
+colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande
+mécanique du _Fera-t-il jour demain_. C'est mort ou ce n'est pas mort,
+cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si
+c'est mort, on peut la ressusciter.
+
+Une plainte s'exhala des lèvres de Petite-Reine.
+
+--La paix! fit-il rudement.
+
+--Oh! mère! gémit l'enfant, viens, viens, je t'en prie!
+
+--La paix! répéta Saladin.
+
+Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus.
+Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.
+
+--Partie! dit-il, bonsoir les voisins! Ça va se réveiller artiste et
+première élève de mademoiselle Freluche, seule héritière de madame
+Saqui.
+
+--N'empêche, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses
+méditations, que tout dépend de la position qu'on occupe. Il y en a qui
+raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte,
+moi, pour grappiller cent francs. Seulement, ça vous fait la main, et il
+faut commencer par le commencement.
+
+Le fiacre s'arrêtait devant le numéro 17 de la rue Saint-Paul.
+
+--Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne
+veux pas le réveiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que
+demeure madame Guérinet, rentière.
+
+Le cocher quitta son siège et revint au bout d'un instant. Quand il mit
+la tête à la portière, Saladin avait repris sa coiffure de béguine et
+tenait Justine dans ses bras.
+
+Madame Guérinet, rentière, était, bien entendu, inconnue dans la maison.
+Saladin parut vivement contrarié et dit avec un gros soupir:
+
+--Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honnêtes. C'est
+une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donnée. Conduisez-nous au coin du
+boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est
+pâlot, ce pauvre trésor!
+
+--Une jolie petite fille, dit le cocher.
+
+--C'est un garçon, mais c'est si mièvre! tout le monde le prend pour une
+fille.
+
+Il embrassa l'enfant qui était entortillé dans le vieux châle, et le
+cocher reprit son siège.
+
+La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche
+à la barrière du Trône fut employée par Saladin à défaire complètement
+la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous,
+sans crinoline. Dans le courant de cette opération, il aperçut le signe
+que l'enfant portait au côté droit de sa poitrine auprès de l'épaule
+droite.
+
+--Tiens! tiens! dit-il en le considérant curieusement: une cerise! et
+une belle, ma foi! Il paraît que la maman est portée sur sa bouche.
+Voilà une marque qui serait bien gênante si elle était sur la figure.
+Heureusement que ça ne se voit pas, à moins d'être fièrement décolletée!
+
+Tout en causant ainsi avec lui-même, de bonne amitié, il laissa de côté
+la cerise, pur objet de curiosité qui ne se pouvait point vendre, pour
+détacher une chaînette d'or à laquelle pendait une croix du même métal.
+
+--Je ne donnerais pas ça pour vingt francs, dit-il, au poids.
+
+Puis, s'interrompant:
+
+--Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait
+mettre autour du cou des bébés, comme on fait aux petits épagneuls. La
+Gloriette avait eu la même idée!
+
+Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravés lisiblement:
+«Justine Justin, rue Lacuée, numéro 5. Madame Lily.»
+
+--Ça, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un méchant couteau
+usé jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces
+croix de ma mère, au cinquième acte de plusieurs pièces de l'Ambigu. Je
+vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-être à gratter la
+cerise.
+
+En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effacé les mots
+gravés sur le métal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou
+dans sa poche, en se disant:
+
+--Il n'y a pas de petites précautions; maintenant, au coup de feu! Si je
+peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac!
+
+Le cocher arrêtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embéguiné, et
+vint jusque sous le siège.
+
+--Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'éveiller, dit-il. C'est
+des factures que j'ai à recouvrer en foire et je resterai bien un gros
+quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte
+votre numéro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire.
+S'il s'éveillait, dites donc, empêchez-le de parler, car ça lui casse sa
+petite poitrine. Il a déjà quelque chose comme du délire. Si jeune, ça
+fait pitié, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre
+femme... Ah! Dieu de Dieu!
+
+Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit:
+
+--Moi, je suis la grand-mère, et Dieu sait que si j'ai repris à vendre
+en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon
+trésor!
+
+Il descendit l'allée des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la
+place du Trône.
+
+La journée avançait. Il pouvait être alors cinq heures de l'après-midi.
+
+Depuis le matin, la foire avait complètement changé d'aspect. De larges
+vides s'étaient produits entre les baraques, et celles qui restaient
+debout s'entouraient de tous les symptômes d'un prochain départ.
+
+Saladin s'attendait à cela; néanmoins, comme il avait au plus haut degré
+l'astuce du sauvage, il avança avec beaucoup de précaution.
+
+Le _truc_ inventé par Rioux et Picard était tout à fait à la portée de
+son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en
+foire. Sans préciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de
+poitrine qui pouvait se traduire ainsi:
+
+--L'ennemi est peut-être ici.
+
+D'un coup d'oeil, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait
+disparu. _La Pie voleuse_, au contraire, retraite de Languedoc, était
+encore debout au milieu des débris de deux établissements voisins.
+
+C'était bien. Mais ces débris restaient solitaires, personne ne se
+montrait parmi les banquettes amoncelées et les autres pièces du
+mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des
+groupes affairés s'étaient formés et bavardaient activement. C'était
+mauvais signe.
+
+À l'heure du départ, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre
+les préparatifs, surtout quand on est si près de la nuit tombante.
+
+Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets.
+L'idée lui vint de prendre ses jambes à son cou et de «se déguiser en
+cerf», comme ils disent, bornant ses bénéfices au petit collier d'or et
+à la croix.
+
+Mais si c'était vraiment la police, mise en chasse déjà pour l'affaire
+du Jardin des Plantes, Languedoc, interrogé, parlerait. Au premier mot
+du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconnaîtrait son
+propre ouvrage: _la tête_, faite avec tant d'art. Puis il y avait le
+vieux châle, le béguin, le voile bleu.
+
+Saladin s'était, en vérité, travesti comme pour jouer une farce au
+théâtre. Il avait, l'imprudent, attaché un écriteau à son propre dos!
+Hélas! hélas! on est jeune. Si précoce que soit l'intelligence, il y a
+la fougue du premier âge. Citerez-vous le grand Condé? à Rocroy il avait
+déjà quatre ans de plus que Saladin.
+
+Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui mûrissent et qui forment les âmes
+exceptionnellement trempées.
+
+Ce jour-là, Saladin devait vieillir d'un lustre.
+
+Il fit comme aurait fait Condé ou même Henri IV: il dompta sa colique et
+entra résolument à _La Pie voleuse_ par la porte de derrière, affectée à
+messieurs les artistes.
+
+Languedoc était justement dans son trou, occupé à arrimer son bagage.
+
+--C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de
+l'oeil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais à toi tout à l'heure.
+Il y a eu un enfant de volé.
+
+--Bah! fit Saladin. Un des vôtres?
+
+--Non, non. Ni un des nôtres, ni un des autres. Un enfant de la ville.
+
+--Bah!
+
+Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il
+dépouillait son costume de vieille femme.
+
+--Ça arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents. À quelle
+heure les Canada ont-ils démarré?
+
+--À trois heures.
+
+--Ont-ils dit où ils allaient?
+
+--À Melun, pour la fête.
+
+--Route de Lyon, fit Saladin assez crânement, c'est bon, merci.
+
+Il emplit d'eau une cuvette ébréchée et y plongea sa tête.
+
+--La petite drogue a le fil décidément! pensait Languedoc, qui
+s'approcha et lui toucha l'épaule par-derrière.
+
+Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'eût poignardé.
+
+--À la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu
+fait toute la journée, blanc-bec?
+
+--Je me suis donné de l'agrément, balbutia Saladin, avec la personne....
+
+--Tu en as bien l'air... Dépêche-toi à reprendre tes nippes.
+
+--Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troublé.
+
+--Parce que nous avons des agents et quarts-d'oeil qui visitent les
+divers établissements de fond en comble.
+
+--Ils sont venus ici?
+
+--Ils vont y venir!... écoute!
+
+Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer à l'intérieur
+de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:
+
+--Les voilà! Tiens-toi bien!
+
+
+
+
+XI
+
+Réveil de Petite-Reine
+
+
+Saladin était très pâle sous l'eau qui ruisselait de son visage et de
+ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds
+restait singulièrement assuré.
+
+--Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc.
+Moi, j'aime assez cela. Tu m'intéresses.
+
+On parlait toujours à quelque vingt pas de là, dans l'intérieur de la
+baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.
+
+--Tu as voulu m'effrayer, dit-il en tâchant de rire. Comment saurais-tu
+si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus?
+
+--Parce que, répondit Languedoc qui l'aida complaisamment à mettre son
+gilet, je les ai entr'aperçus comme ils entraient chez monsieur
+Cocherie, et que ça se reconnaît d'un coup d'oeil, étant toujours de
+très vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?
+
+Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.
+
+--Je vas te dire, répliqua-t-il avec une émotion que ses paroles mêmes
+pouvaient expliquer à la rigueur. Le mari de ma particulière est un
+enragé qu'a de la fortune, établi, député, décoré, et des accointances
+en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a inventé la frime de
+l'enfant volé pour me contrepincer et flanquer dans les fers à
+perpétuité jusqu'à la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troublé
+la paix de son ménage.
+
+--Pas mal! dit Languedoc.
+
+Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et
+grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup
+de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa défroque de vieille
+et s'assit dessus.
+
+La serpillière qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le
+maître de _La Pie voleuse_ montra sa vénérable tournure sur le seuil.
+
+--Ma vieille, dit-il à Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs
+désirent visiter ton séjour, et j'espère que tu ne t'y opposes pas.
+
+--Comment donc! dit le faiseur de têtes en saluant avec gentilhommerie,
+trop heureux de leur être agréable, à ces messieurs.
+
+Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux.
+Le directeur de _La Pie voleuse_ s'étant effacé, ils entrèrent et
+inventorièrent le trou d'un seul regard.
+
+Saladin, renversé sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il
+n'avait pas fumée.
+
+--Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien
+levé?
+
+--On nous a éventés dès l'arrivée, grommela Picard qui était de
+détestable humeur.
+
+--Affaire de physionomie, prononça gravement Languedoc.
+
+Saladin dit d'un air modeste:
+
+--Il y a une dame qu'est entrée tantôt avec une petite chez les singes,
+là-bas, au bout.
+
+--Comment faite, la dame? s'écria Rioux.
+
+--Une personne d'âge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un
+voile bleu.
+
+Picard avait déjà bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire
+merci.
+
+Ils gagnèrent à toute course la cabane qui servait de théâtre aux singes
+savants.
+
+Le maître de _La Pie voleuse_ regarda Saladin de travers et dit à
+Languedoc sévèrement:
+
+--Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances.
+
+Après quoi il tourna le dos fièrement.
+
+Saladin et Languedoc étaient seuls. Languedoc tendit sa large main sale
+d'un geste plein de dignité:
+
+--Blanc-bec, prononça-t-il majestueusement, ça te coûtera vingt francs
+au plus juste prix.
+
+--Comment! vingt francs! voulut se récrier Saladin.
+
+--Quatre pièces de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as
+effarouché la fillette.
+
+--Parole d'honneur!...
+
+--Crains de te parjurer! C'est bête quand ça ne sert à rien. Si tu
+refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te
+dénonce comme un jeune constrictor que tu es.
+
+Saladin prit dans sa poche la chaînette et la croix d'or.
+
+--Ça vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de
+monnaie. Je te les laisse en gage.
+
+Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le
+regardait faire et hésitait.
+
+--À prendre ou à laisser! dit Saladin.
+
+Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'élança dehors en disant
+avec un geste théâtral:
+
+--C'est bien! tu es mon complice!
+
+Il regagna l'allée des Triomphes en trois sauts. Une fois là, toujours
+courant, il coiffa de nouveau le béguin au voile bleu et se coula dans
+la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.
+
+--Le bibi ne s'est pas éveillé? demanda-t-il par la portière refermée.
+
+--Tiens, c'est vous, la mère, fit le cocher. Le mioche n'a pas bougé, on
+dirait un pauvre petit mort.
+
+Saladin poussa un énorme soupir.
+
+--À Charenton, par le boulevard de Picpus et la Brèche-aux-Loups,
+ordonna-t-il, c'est le plus court. Vous allez faire une bonne journée,
+parce que mes recouvrements ont été assez bien en foire.
+
+Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne
+retrouva sa libre respiration qu'au moment où le fiacre cahotait dans
+les ornières de la Brèche-aux-Loups.
+
+--Allons! s'écria-t-il, incapable de contenir son triomphe, éveille-toi,
+bichette! nous avons mené cette histoire-là à la papa! je n'avais pas un
+fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais
+flûte! ils n'y ont vu que du feu. J'ai été obligé de lâcher la croix,
+c'est vrai, mais j'avais gratté l'adresse. Pas bête, hé? Peut-être bien
+que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche,
+c'est pour le coup que nous allons à la maison tout en or! Éveille-toi!
+Papa! maman! des confitures! sauvés! mon Dieu! sauvés! Tous! tous!
+
+Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en vérité de tout son
+coeur. Le succès le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie
+autour de lui. Mais Petite-Reine ne s'éveillait point, il la sentait
+froide à travers le tissu éraillé du vieux châle.
+
+--Bah! fit-il, déterminé à ne point s'attrister, je ne l'ai pas tuée en
+lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-être! On
+parle de l'ogre à tous les enfants, et cela ne les tue pas. À tout
+prendre, il vaut mieux qu'elle reste endormie jusqu'à ce que j'aie payé
+le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait à
+geindre, ça pourrait paraître louche. Dodo, mimiche!
+
+Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de connaître sur
+le bout du doigt les moeurs de sa tribu. Il était bien sûr que la lourde
+voiture de madame Canada, attelée d'un seul cheval valétudinaire,
+n'avait pu fournir une longue étape. Toute la question gisait entre
+Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, située
+à quelques kilomètres de plus.
+
+Aussitôt qu'on eut dépassé Charenton, Saladin mit la tête à la portière
+et interrogea l'horizon de la route. Trois heures de marche n'avaient
+pas dû mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du
+Théâtre Français et Hydraulique.
+
+En effet, à un kilomètre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui
+commençait à se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au
+milieu d'un nuage de poussière. Bientôt il put lire une portion de la
+légende, collée à l'arrière, comme les marins écrivent le nom de leur
+navire sous le château de poupe:
+
+«Prestiges savants, exercices--variétés du XIXe siècle.»
+
+L'indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augmenté,
+sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d'Allemagne et géant
+chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient à la
+roue de droite; la roue de gauche était soignée par le directeur Échalot
+et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme,
+les mains dans les poches et le chapeau gris sur l'oreille, traînait à
+l'écart ses bottes éculées en glissant à mademoiselle Freluche des
+propositions anacréontiques.
+
+Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un coeur, son coeur
+aurait battu doucement à l'aspect de cette mouvante patrie.
+
+Mais Saladin se borna à dire:
+
+--Arrêtons les frais, nous voilà chez nous.
+
+Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux côtés de la
+route; sur la gauche, il aperçut un petit sentier, trop étroit pour
+donner passage à une voiture.
+
+--Stop! cria-t-il.
+
+--Où ça? demanda le cocher; il n'y a pas de maisons.
+
+Saladin sauta sur la chaussée, tenant Petite-Reine dans ses bras.
+
+--Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois
+francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? ça
+fait juste dix francs que voici... à l'avantage, mon brave!
+
+Le cocher reçut les deux pièces de cent sous et vit la vieille trottiner
+en traversant la route pour disparaître dans le petit sentier. Il ôta
+son chapeau de cuir et se gratta le front.
+
+--Une drôle de paroissienne tout de même, pensa-t-il. Ça me fait l'effet
+comme si on m'avait mis dedans, quoiqu'elle m'a bien payé tout mon dû...
+et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C'est égal, je vas
+toujours bien regarder l'endroit. J'ai idée qu'on m'en demandera des
+nouvelles à la préfecture.
+
+Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna
+ses chevaux et reprit le chemin de Paris.
+
+Saladin n'avait pas été bien loin. Au bout d'une centaine de pas,
+derrière l'angle d'un mur, il avait rencontré un bon gros tas de fumier
+carré, qui flanquait l'entrée d'un terrain, planté de betteraves.
+C'était, à ce qu'il paraîtrait, son affaire. Il déposa Petite-Reine sur
+le fumier et mit à côté d'elle le paquet contenant l'élégante petite
+robe, le toquet à plumes, les bottines et la crinoline, après quoi il
+examina les alentours avec soin.
+
+La nuit tombait rapidement. Le lieu était désert.
+
+Saladin revint sur ses pas jusqu'au bout du sentier pour voir si le
+cocher était parti. Satisfait à cet égard, il regagna son fumier, et
+travaillant à pleines mains, il y fit un trou d'assez grande dimension,
+dans lequel il mit d'abord les effets de Petite-Reine, puis sa propre
+robe à lui, et le fameux béguin, orné d'un voile bleu.
+
+--Ça se trouvera, c'est sûr, pensait-il, mais quand? On ne fumera pas le
+champ avant l'automne, et les objets auront une drôle de mine dans six
+mois.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-il, on ne peut pas les brûler, pas vrai? J'ai
+fait tout le possible.
+
+Ayant ainsi assuré la paix de sa conscience, Saladin reboucha le trou et
+para le fumier de manière à enlever toute trace de son opération. Il
+avait repris sa forme naturelle: c'était un gamin de quatorze ans, un
+peu mièvre, mais leste et dur de muscles, avec une figure assez jolie,
+malgré ce je-ne-sais-quoi de vieillot qui distingue les adolescents de
+son espèce.
+
+Il fit exprès de secouer Petite-Reine en la rechargeant sur son bras,
+mais Petite-Reine ne donna pas signe de vie.
+
+--Je lui aurai fait tout de même trop peur, se dit Saladin
+philosophiquement. Bah! on va la réchampir à la maison. Marche!
+
+Et il détala vers la route à longues enjambées.
+
+Un quart d'heure après, il rejoignait le Théâtre Français et
+Hydraulique, bivouaquant sur la place du marché à Maisons-Alfort.
+
+Son absence avait provoqué des sentiments divers parmi les membres de la
+famille Canada.
+
+Poquet le bossu lui attribuait franchement la perte de ses trois pièces
+de vingt sous, le géant Cologne le soupçonnait d'avoir escamoté ses
+soixante-quinze centimes, et mademoiselle Freluche regrettait amèrement
+de lui avoir confié sa pièce de quarante sous percée: tous trois
+désiraient son retour.
+
+Échalot était triste. Malgré l'égoïsme et la méchante conduite de
+Saladin, Échalot avait pour lui des entrailles paternelles, bien plus
+que son vrai père, Amédée Similor, homme de plaisirs. D'ailleurs, pour
+employer la formule d'Échalot: «L'enfant _avalait_ si bien!» Pas un seul
+souverain, en Europe, n'avait à sa cour un _avaleur_ de la force de
+l'enfant.
+
+--Bon débarras, disait madame Canada. Tant mieux s'il a été se faire
+pendre ailleurs!
+
+Similor ne partageait pas cette joie. Il avait, au milieu même de son
+indifférence, quelques souvenirs attendris. Saladin, excellent
+maraudeur, rapportait souvent des canards ou des poules, en campagne. On
+l'avait vu même, parfois, revenir avec un mouton.
+
+En ces occasions, Similor se souvenait qu'il était père, pour exiger les
+meilleurs morceaux.
+
+Quand Saladin fut signalé à l'horizon, Échalot dissimula sa joie pour ne
+pas «affronter» madame Canada, qui criait de sa grosse voix enrouée:
+
+--On ne pourra jamais le décoller de notre établissement, cet
+escargot-là!
+
+Mademoiselle Freluche, Cologne, et à leur tête Poquet, principal
+créancier, s'élancèrent à la rencontre du retardataire dans un but tout
+autre que de lui souhaiter la bienvenue.
+
+--Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée! Saladin se
+présenta d'un air fier.
+
+--Connais pas, dit-il. Tâchez de garder vos distances! Si vous êtes
+sages, on ne refuse pas de vous faire un petit cadeau sur les bénéfices
+de l'opération.
+
+--Qu'est-ce que tu apportes, méchant sujet? demanda de loin madame
+Canada. Tu finiras par ternir la réputation de l'établissement.
+
+Saladin continua d'avancer, la tête haute. Il répondit:
+
+--Faudra quitter ce ton-là quand on me parle. Je suis un jeune homme, et
+sans moi, l'établissement ne vaudrait pas cher.
+
+--Quand tu voudras nous faire l'amitié de t'en aller... commença madame
+Canada, prompte à se mettre en courroux.
+
+Mais Échalot la prit par la taille--une taille que ses deux bras tendus
+ne pouvaient entourer--et lui dit:
+
+--Amandine, ne casse pas les carreaux! Il a du talent comme avaleur.
+
+--Quand je voudrai vous faire l'amitié de m'en aller, reprenait
+cependant Saladin, je n'aurai qu'à choisir entre tous les établissements
+de la capitale et des départements dont j'ai les offres de m'embaucher à
+prix d'or, et je ne m'attendais pas à ce qu'on m'aurait invectivé juste
+à l'instant où je vous apporte votre fortune.
+
+Il arrivait sous la roue de la grande voiture.
+
+--Il a un colis! s'écria Similor en se rapprochant vivement.
+
+Son appétit trompé flairait des comestibles. Par-derrière, les trois
+victimes de Saladin radotaient.
+
+--Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée!
+
+Il faisait très sombre. La scène n'était éclairée que par un réverbère
+lointain. Saladin repoussa son père qui, toujours indiscret, voulait
+tâter le contenu du vieux châle et dit avec solennité:
+
+--C'est trois sommes insignifiantes. Taisez vos becs. J'ai à parler dans
+le particulier à madame la directrice et à papa Échalot.
+
+--Et je n'en suis pas? demanda Similor.
+
+--Si fait, repartit Saladin. D'après les lois de la nature, tu dois
+défendre mes intérêts pécuniaires et autres. Emboîte le pas. Nous allons
+nous rassembler dans l'appartement de madame.
+
+Il monta le marchepied qui donnait accès dans la maison roulante.
+Similor le suivit de près. On put remarquer qu'ils échangeaient quelques
+paroles à voix basse.
+
+La curiosité était très vivement excitée. Échalot et madame Canada se
+regardaient. Poquet, dit Atlas, secoua sa grosse tête crépue qui
+écrasait son petit corps et grommela:
+
+--Il va leur arracher une dent... une grosse!
+
+--Calme-toi, Amandine, murmurait le doux Échalot à l'oreille de sa
+compagne. Le petit en sait long: c'est moi qui lui ai développé son
+intelligence.
+
+Deux minutes après, la direction du Théâtre Français et Hydraulique,
+plus Similor et son fils naturel Saladin, étaient réunis en conseil dans
+la cabine où nous vîmes madame Canada cuisiner son fameux café noir. Le
+vieux châle avait passé des mains de Saladin dans celles de Similor qui
+avait déposé le paquet sur le lit et s'occupait d'un mystérieux travail.
+
+De la chambre, on ne pouvait voir quelle était sa besogne, parce que le
+lit était une armoire et que Similor, tournant le dos au conseil,
+bouchait complètement l'entrée.
+
+Saladin dit aux directeurs femelle et mâle:
+
+--Veuillez prendre la peine de vous asseoir.
+
+--Qu'est-ce que c'est que toutes ces manières, à la fin! s'écria madame
+Canada, dont tous les exordes jaillissaient _ab irato_. As-tu idée de
+nous faire poser, pierrot!
+
+--Laissez bouillir le mouton, prononça Similor au fond de l'alcôve. J'ai
+cru d'abord que la minette était décédée, mais du tout. Le petit me
+ressemble, il n'est pas maladroit.
+
+--Il a volé une «angorate», pensa le naïf Échalot, et il veut nous la
+glisser comme animal savant ou phénomène!
+
+Saladin fit un grand geste.
+
+--Depuis les jours de ma plus tendre enfance, commença-t-il sur un mode
+emphatique qui ne laissa pas d'impressionner favorablement le ménage
+Canada, j'ai trouvé dans ces lieux asile et protection. Mon père, nature
+agréable mais volage, s'occupait exclusivement de ses plaisirs; monsieur
+Échalot, que j'appelle papa Échalot dans l'élan de ma reconnaissance,
+m'a servi de mère, et même, à l'instar de la chèvre Amalthée, célèbre
+dans la mythologie, il m'a communiqué son sou de lait tous les matins.
+
+--Il en sait long! il en sait long! murmura Échalot, qui déjà fondait en
+larmes.
+
+Madame Canada elle-même passa le revers de sa grosse main sur ses yeux
+et dit:
+
+--Sûr qu'il a le fil, c'est pas l'embarras.
+
+--Ne te gêne pas pour me débiner, mulot! marmottait Similor tout entier
+à son oeuvre mystérieuse. Je la pince, ça la fait frétiller. Nom de nom!
+c'est un mignon petit coeur!
+
+--Par conséquence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus
+sincère m'attachent à la baraque, d'autant que madame Canada cache un
+coeur généreux sous sa brutalité.
+
+--De quoi! de quoi! fit la directrice.
+
+--Ne mousse pas! insinua Échalot. Il fait l'éloge de ton fonds.
+
+--D'autres, continua Saladin, emportés par l'inconstance de l'artiste à
+mon âge et les offres séduisantes de la plupart des concurrences comme
+premier avaleur, auraient décampé à la recherche d'émoluments plus
+sérieux, car il n'y a pas gras au Théâtre Français et Hydraulique.
+
+--As-tu fini? gronda madame Canada.
+
+--Ménage tes expressions, conseilla Échalot.
+
+--Moi, pas! reprit Saladin avec plus d'émotion. C'est étranger à mon
+caractère! Loin de nourrir des pensées de vous planter là à cause de ma
+supériorité, je me rogne mes propres ailes pour arrêter mon essor, et
+pareillement, j'amuse mon imagination fertile à chercher les bagatelles
+et trucs qui pourraient vous être agréables en vous prouvant ma
+tendresse. Exemple! c'est tout chaud tout bouillant: hier au soir en
+vous couchant vous avez manifesté le désir d'avoir une petite bichette
+qui soit comme ci et comme ça pour faire son éducation à la corde raide,
+avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont
+vous éprouvez du tort dans vos recettes par sa médiocrité...
+
+--C'est pourtant vrai, confessa Échalot. Mais l'a-t-il dorée, sa langue!
+
+--Alors tu écoutes à la serrure! fit madame Canada.
+
+--Qu'ai-je fait! s'écria Saladin au lieu de répondre. Vous m'aviez donné
+carte blanche jusqu'à cent francs...
+
+--À toi! comment! s'écrièrent à la fois les deux directeurs. Saladin mit
+la main sur son coeur.
+
+--Comme quoi, acheva-t-il, dans l'unique but de remplir vos voeux, j'ai
+été trouver des parents gênés, et je leur ai acheté leur petite fille.
+
+--Et qu'il ne s'agit pas de se dédire, les vieux! ajouta Similor qui se
+retourna tout à coup, élevant Petite-Reine entre ses bras. J'étais
+présent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C'est
+cent francs que vous devez au jeune homme.
+
+--Oh! le joli bijou! fit madame Canada à la vue de Petite-Reine toute
+pâle, toute interdite et regardant ce qui l'entourait avec de grands
+yeux étonnés. Elle ressemble à celle d'hier.
+
+--Elle est plus jolie! enchérit Échalot. Et comment ça se fait-il que
+des père et mère se séparent d'un trésor pareil!
+
+--Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d'effroi. Son regard
+était tombé sur Saladin et d'instinct ses yeux venaient de se refermer.
+Similor la déposa sur les genoux de madame Canada et répéta:
+
+--C'est cent francs!
+
+Échalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non
+moins éloquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures
+déchirées de son gilet et parla en ces termes:
+
+--Tuteur du jeune homme, je n'ai pas le choix, je dois défendre sa cause
+jusqu'à la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu'il a avancée
+sur son crédit auprès des parents malheureux, y a les sabres de
+l'avalage! Échalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de
+prévôt, on s'alignera au champ d'honneur.
+
+--Oh! fit le paillasse révolté, moi, verser ton sang, Amédée!
+
+--Alors, paye!
+
+Échalot hésitait. Madame Canada prit un grand parti.
+
+--Ça les vaut! dit-elle en dévorant de baisers Petite-Reine. Quand on
+aura soldé la note du pierrot, on ne devra rien à personne, par rapport
+à la minette... et je suis sûre qu'elle fera de l'argent à la prochaine
+foire au pain d'épice.
+
+Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avancèrent
+la main en même temps.
+
+--Je suis ton tuteur, dit Similor.
+
+Ces sauvages ont un vague respect de la légalité. Ce fut dans la main de
+Similor que madame Canada versa l'argent.
+
+Saladin était pâle jusqu'à paraître vert. Ses yeux ronds se fixèrent sur
+son père avec une expression étrange.
+
+--Qu'est-ce que tu vas me donner là-dessus? demanda-t-il d'une voix
+qu'on ne lui connaissait point.
+
+--Ma bénédiction, répondit Similor qui glissa la somme tout entière dans
+sa poche. Va te coucher, pierrot!
+
+Les yeux de Saladin se baissèrent.
+
+--C'est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage à tout. Tu es le
+plus fort aujourd'hui, papa, mais gare à demain!
+
+Petite-Reine s'était endormie sur les genoux de la grosse femme
+enchantée de son marché. Échalot la couvrait d'un bon regard.
+
+--En voilà une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, hé! Amandine?
+
+--Dans du coton, quoi! répondit madame Canada. Elle a rudement de la
+chance.
+
+
+
+
+XII
+
+Vox audita in rama...
+
+
+Quand le commissaire de police donna l'ordre d'introduire la pauvre
+Gloriette et les témoins, il n'avait plus rien à apprendre.
+
+L'enquête fut courte, quoique chacun eût la bonne envie de parler
+longuement.
+
+La Bergère interrompait tout le monde pour établir qu'il n'y avait point
+de sa faute, et qu'on lui devait un dédommagement.
+
+Lily n'entendait guère ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au
+hasard, rappelant hors de propos des détails, frivoles pour ceux qui
+l'écoutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle
+était fort affairée; évidemment sa raison chancelait.
+
+Le commissaire de police ayant demandé si quelqu'un voulait se charger
+de la ramener chez elle, vingt personnes s'offrirent, et, en effet, on
+lui fit jusqu'à sa maison une nombreuse escorte, à laquelle se
+joignirent bientôt les voisins. Telle commère qui avait suivi l'aventure
+depuis le Jardin des Plantes, eut la volupté de raconter la même
+histoire au moins cent fois, avec des variantes.
+
+Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit
+insatiable. L'amour se lasse, la gourmandise s'emplit: le besoin de
+parler ne s'assouvit jamais.
+
+À la porte de sa maison, Lily s'arrêta et regarda avec étonnement tout
+ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes restèrent
+bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et
+radotant avec un plaisir acharné.
+
+Lily avait gravi péniblement les marches de son escalier: quelqu'un la
+suivait, mais elle n'y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se
+retourner.
+
+Médor s'assit par terre sur le carré et s'adossa contre la porte
+refermée.
+
+--Autant là qu'ailleurs, caniche, se dit-il à lui-même. Si elle a
+besoin, je l'entendrai.
+
+Ceux qui restaient en bas virent Lily paraître à sa croisée et décrocher
+la cage où était le petit oiseau.
+
+Elle referma ensuite ses deux fenêtres.
+
+Elle était si pâle à ces derniers rayons du jour qui, d'ordinaire,
+rougissent la pâleur même, qu'on eût dit une vision. Ses grands cheveux
+épars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel
+n'avaient plus de pensée.
+
+--Quant à devenir folle, disait-on sur la place, c'est tout simple. Elle
+était fière de cette enfant-là comme on ne l'est pas. Et bien sûr
+qu'elle a déjà eu de gros chagrins avec le père!
+
+--La petite Clémence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un
+chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut volé, son enfant. Elle
+écrivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait
+pleurer, malgré l'orthographe. Après ça, elle alla se noyer.
+
+--C'était encore une jolie fille, celle-là!
+
+--Et son petit garçon, vous avait-il un air crâne?
+
+--Ce fut Médor, le chien de mère Noblet, qui vit le corps dans le
+canal...
+
+--La police est bonne pour empêcher le monde de passer tranquillement
+sur le trottoir, voilà!
+
+C'était un peu pour cela que Médor était assis par terre contre la porte
+de la Gloriette. Sa mémoire n'était pas très richement meublée, mais les
+souvenirs qu'il avait tenaient bon.
+
+Il ne voulait pas que Lily eût le sort de la petite Clémence, qui riait
+toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, Médor, avait vu le
+corps dans le canal.
+
+Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci?
+
+Il appartenait très franchement à cette classe que le dédain des riches
+et la charité des pauvres appellent «les brutes». Faut-il chercher le
+mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononcés par lui au Jardin
+des Plantes:
+
+--Celle-là est aussi trop malheureuse!
+
+Était-ce pure pitié? ou bien, car ces «brutes» ont un coeur, le pauvre
+diable avait-il été touché, comme beaucoup d'autres qui avaient de
+l'esprit, par l'exquise beauté de Lily?
+
+Il y avait de ceci peut-être et aussi de cela et encore autre chose.
+
+Lily ne s'en souvenait sans doute plus elle-même. Au commencement de son
+séjour dans la maison, un matin qu'elle sortait avec Justine dans ses
+bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant
+du quai de la Râpée, un convoi--le convoi du pauvre--en tout semblable à
+l'estampe justement célèbre qui porte ce titre.
+
+Seulement, au lieu du chien c'était Médor qui suivait la voiture noire
+des indigents, emportant la dépouille d'une vieille femme.
+
+Lily avait accompagné Médor jusqu'au Père-Lachaise.
+
+Et Médor ne l'avait point remerciée.
+
+C'est tout, cette fois. Pour Médor, il n'y avait vraiment pas héroïsme à
+dormir sur les tuiles d'un palier. Ce n'était que le début: il comptait
+faire mieux à l'occasion.
+
+Il entendit les deux croisées se fermer, puis il lui sembla que Lily,
+subitement affairée, allait et venait dans sa chambre avec une étrange
+vivacité.
+
+Il y a d'autres moyens que la rivière; Médor eut peur, il mit son oeil à
+la serrure.
+
+Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son
+réchaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses
+forces.
+
+C'est surtout dans ces quartiers, là-bas, que tout le monde, même les
+brutes, connaît l'emploi du charbon, avec les fenêtres closes, dans les
+chambres où il n'y a pas de cheminée.
+
+Mais la porte était mince et la Gloriette se mit à parler.
+
+--Ah çà! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus
+que l'heure! Après la promenade, on a grand-faim...
+
+Et elle soufflait tant qu'elle pouvait. Médor secoua sa grosse tête,
+pensant:
+
+--Ce n'est pas pour elle, le souper!
+
+En effet, la Gloriette s'arrêta tout d'un coup de souffler. Elle poussa
+un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine à la place du coeur et
+se redressa violemment.
+
+Elle resta ainsi immobile, l'oeil agrandi, les cheveux agités.
+
+Elle laissa le réchaud qui s'éteignit.
+
+La nuit venait. C'était à peu près l'heure où Saladin congédiait son
+fiacre sur la route de Maisons-Alfort.
+
+Lily ne parla plus. Elle s'assit sur le pied de son lit, la tête
+inclinée. Ses cheveux inondèrent son visage.
+
+Médor reprit sa première place en poussant un gros soupir.
+
+Il se passa du temps. Le palier était tout noir quand Médor entendit le
+frottement d'une allumette chimique. La bougie s'alluma dans la chambre
+de la Gloriette.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix désolée que
+Médor n'aurait point reconnue. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai!
+
+Puis il y eut des sanglots déchirants et profonds comme l'agonie d'un
+coeur.
+
+C'était la crise.
+
+Toute brute qu'il était, Médor sentait bien cela.
+
+Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d'un
+pauvre chien fatigué qui tire la langue.
+
+Il écoutait de toutes ses oreilles.
+
+--Elle était là, ce matin, disait Lily. Je l'ai quittée sur la place et
+quelque chose m'a serré le coeur; mais n'avais-je pas le coeur serré
+chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que
+craindre? Ah! je reconnaîtrai bien l'endroit où j'ai eu son dernier
+baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur
+sa bouche pour m'envoyer l'adieu que tout était fini... tout! tout! Elle
+n'a plus sa mère! à cet âge-là! plus de mère! moi qui avais si
+grand-peur de mourir!
+
+Sa voix chevrotait et faiblissait.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c'est vrai! Je ne l'ai
+plus! je ne l'aurai plus jamais! Notre père qui êtes au ciel, que votre
+nom soit béni! que votre règne arrive, que votre volonté soit faite...
+Oh! ce n'est pas votre volonté, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi
+voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l'aviez donnée, mon
+Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volonté soit faite sur la terre
+comme aux cieux... Ah! si nous étions mortes toutes deux, mortes
+ensemble. Vous qui êtes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l'aie
+dans mes bras à l'heure de mourir!
+
+Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumière pour aller
+vers le berceau dont une sorte d'instinct l'avait jusqu'alors éloignée:
+le berceau était tel qu'on l'avait laissé le matin; les draps restaient
+fripés et le petit serre-tête de Justine était demi-caché par les lilas,
+cadeau de la bonne laitière.
+
+Les lilas avaient déjà leurs fleurs et leurs feuilles fanées.
+
+La poitrine de la Gloriette rendit un râle.
+
+Au-dehors, Médor s'agenouilla, écoutant la voix de plus en plus changée
+qui disait:
+
+--Plus jamais! mon petit coeur! mon amour chéri! Justine! Est-ce
+possible, tout cela! Tu étais là! je vois la forme de ton corps... et tu
+me souriais derrière ces fleurs, si jolie! oh! si jolie!
+
+Elle se pencha pour baiser avec fièvre l'oreiller, le bonnet, les fleurs
+flétries, tout ce que Petite-Reine avait touché. Ses yeux brûlaient et
+n'avaient plus de larmes.
+
+Ses narines se gonflaient, cherchant l'émanation adorée...
+
+Puis elle tomba sur ses genoux et rapprocha le flambeau du sol.
+
+Il y avait là deux traces de petits pieds nus sur la poudre du carreau.
+
+Lily contempla ces empreintes, plongée qu'elle était dans une navrante
+extase. Elle lâcha le flambeau pour mettre ses deux mains à terre, elle
+se coucha à plat ventre, et les deux traces furent effacées à force de
+baisers.
+
+--Ayez pitié, mon Dieu! je ne vous ai rien fait! Notre père qui êtes au
+ciel, que votre nom soit béni, que votre règne arrive...
+
+Et de l'autre côté de la porte, Médor, pauvre créature, balbutiait
+aussi! les paroles du _Pater Noster_.
+
+Dieu devait entendre, pourtant!
+
+Lily fit un voeu, elle en fit dix, promettant des choses folles et si
+touchantes que le bienfait des pleurs lui revint.
+
+Elle s'affaissa, ivre de larmes, dans une sorte de repos, mais cherchant
+encore avec l'entêtement de toutes les ivresses à achever la prière
+commencée.
+
+--Si je pouvais prier, se disait-elle, prier bien! Donnez-nous
+aujourd'hui notre pain quotidien. Mon Dieu! où est-elle? et que lui
+répond-on quand elle dit en pleurant: «Petite mère! petite mère!...»
+Pardonnez-nous nos offenses, comme vous pardonnez à ceux qui nous ont
+offensés. Elle n'avait offensé personne, mon Dieu! et souvenez-vous!
+tout son pauvre petit argent était pour les pauvres.
+
+--Elle est plus calme, pensait Médor.
+
+Mais il tressaillit de la tête aux pieds au son d'une voix qui lui
+sembla autre et qui éclata comme une imprécation, criant dans le
+silence:
+
+--C'est lâche! c'est cruel! c'est barbare! Pourquoi ne pas écraser d'un
+coup, d'un seul coup, Dieu! Dieu fort! je suis faible; je ne peux pas me
+défendre, ni la défendre. Une femme! une enfant! oh! c'est cruel! cruel!
+Je veux l'enfer, que je n'ai pas mérité. Je veux te punir par mon
+injuste souffrance, Dieu aveugle! Dieu sourd!
+
+La voix se brisa, et ce furent des gémissements inarticulés. Puis
+quelque chose de doux comme un chant:
+
+--Pardon! je sais bien que vous me pardonnez, Dieu de bonté, Dieu de
+miséricorde! Je souffre trop, vous voyez cela, et punirez-vous la pauvre
+innocente de mon blasphème! Je suis folle, mais je suis à genoux, les
+mains jointes, les yeux en pleurs; je prie! je prie! donnez-nous
+aujourd'hui notre pain quotidien... pardonnez-nous.... ne nous induisez
+point en tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
+
+Elle se traîna, toujours agenouillée, jusqu'au crucifix qui était dans
+la ruelle de son lit. Au-dessus du crucifix il y avait une image de la
+Vierge.
+
+Elle tendit ses deux mains tremblantes.
+
+--Sainte Vierge, reprit-elle, ranimée et belle jusqu'au sublime dans
+l'ardeur de sa passion maternelle, Sainte Vierge, vous êtes mère. Dites
+à Dieu de me pardonner. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le
+Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le
+fruit de vos entrailles est béni. Ah! vous me souriez, bonne Vierge, et
+l'enfant Jésus me sourit dans vos bras. Sainte Marie, mère de Dieu,
+priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre
+mort. Ainsi soit-il.
+
+Ce dernier mot fut coupé par un cri d'allégresse.
+
+La Gloriette s'était dressée comme un ressort. Elle rejeta en arrière
+les boucles de ses cheveux et toute sa merveilleuse beauté rayonna
+l'espoir qui venait d'envahir son âme.
+
+--C'est vous! c'est vous! dit-elle en portant ses lèvres jusqu'aux pieds
+de la Vierge, c'est vous qui m'inspirez cela, sainte Marie adorée!
+merci! merci! J'avais oublié, moi qui n'ai plus ni mémoire ni pensée. La
+marque! n'est-ce pas un miracle du bon Dieu cette cerise qu'elle porte à
+la poitrine? Et je ne l'ai pas dit! et vous me l'avez rappelé! Je vais
+courir, Sainte Vierge, je vais réparer mon oubli, et ma Justine sera
+retrouvée!
+
+Sans prendre son chapeau ni mettre son châle sur ses épaules, elle
+ouvrit la porte si brusquement que Médor eut à peine le temps de se
+jeter de côté. Lily passa sans le voir et descendit l'escalier en se
+tenant à la rampe.
+
+Médor descendit après elle.
+
+Dans cette pauvre maison, il n'y avait point de concierge: ils purent
+sortir tous les deux sans éveiller l'attention de personne.
+
+Le temps avait marché. Il était onze heures du soir environ. Lily trouva
+sa route jusqu'à la maison de police. Elle allait d'un pas léger,
+presque joyeux. La servante qui gardait le bureau vint lui répondre, à
+travers un guichet, que monsieur le commissaire était au théâtre.
+
+Il n'y a, certes, point de mal à cela, d'autant que les théâtres ont des
+loges spéciales pour la surveillance, mais rien n'est parfait, et je
+vous engage à n'avoir jamais besoin du commissaire après la nuit tombée.
+
+Lily ne pouvait comprendre que le monde entier ne fût pas à sa
+disposition pour retrouver son cher trésor perdu. Quand la servante lui
+dit de revenir le lendemain, elle s'éloigna révoltée.
+
+Toute une nuit! En une nuit, un enfant peut être emporté si loin que la
+police elle-même n'a plus le bras assez long pour le joindre. Et qui
+sait ce qui peut nous arriver en une nuit? Les médecins vont la nuit au
+secours des malades; on vend du vin la nuit, on soupe, on danse, on
+vole, on joue, et les gardiens en uniforme veillent; mais tout ce qui
+est «administration», commis ou fonctionnaire, ferme boutique la nuit et
+dort.
+
+Lily parla aux sergents de ville, qui furent bons pour elle, car ils
+savaient déjà son histoire. On lui rendit compte de l'expédition faite
+en foire: la place du Trône avait été régulièrement «épluchée», mais
+sans résultat aucun.
+
+--Et que va-t-on faire, à présent? demanda Lily.
+
+Les sergents de ville ne sont pas institués pour savoir. Ils répondirent
+par cette fameuse phrase qui est le fond de la langue administrative et
+qui berce chez nous, du matin jusqu'au soir, dans des milliers de
+bureaux, des milliers d'intérêts:
+
+--ON VA PRENDRE DES MESURES.
+
+Phrase immense! qui permet à quatre Français sur dix de recevoir des
+appointements gras ou maigres.
+
+La Gloriette ne connaissait pas bien tout l'étonnant mérite de cette
+phrase, cependant elle se dit, comme le moissonneur de la fable:
+
+--J'aurai plus tôt fait d'agir par moi-même.
+
+Cela est bien vrai, en principe, mais chercher dans Paris, la nuit, une
+fillette perdue! Pauvre Lily!
+
+Il y a des entreprises, folles au premier chef, qui, du moins, sont un
+soulagement par l'occupation qu'elles donnent au corps et à la pensée.
+Lily se mit à marcher activement, revenant sur ses pas vers la Seine et
+travaillant mentalement.
+
+Comme elle traversait le pont d'Austerlitz, Médor se rapprocha d'elle,
+parce qu'il craignait un malheur.
+
+Jusqu'à ce moment Lily n'avait point vu qu'elle était suivie. Elle
+reconnut le pauvre bon garçon et lui dit:
+
+--C'est encore vous?
+
+--Ça n'est pas pour vous gêner, répondit Médor; mais on peut avoir
+besoin, pas vrai?
+
+Il essayait de sourire. Lily se mit à marcher.
+
+--Oui, dit-elle en se rapprochant brusquement du parapet, j'aurai besoin
+de tout le monde.
+
+Elle se pencha au-dessus de l'eau; Médor la saisit à bras-le-corps. Elle
+ne se défendit point et releva sur lui son regard angélique.
+
+--Si je me tuais, murmura-t-elle, qui la chercherait? qui la trouverait?
+qui serait sa mère?
+
+«Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je
+ne dis pas... mais elle n'est pas morte.
+
+--Ça, c'est juste! approuva Médor de tout son coeur. Pourquoi
+l'auraient-ils tuée? Et puis, si elle était morte, je le sentirais bien
+au fond de moi.
+
+Elle traversa d'un pas délibéré la place Valhubert et s'en alla tout
+droit à la grande grille du Jardin des Plantes, qu'elle s'étonna de
+trouver fermée.
+
+--Il faut pourtant bien que j'entre, se dit-elle; comment entrer? Elle
+frappa à la grille comme à une porte et le fer rendit à peine un son
+sous son doigt.
+
+Médor dit:
+
+--Il n'y a personne; le concierge est couché, on n'entre pas.
+
+--Ah! fit la Gloriette, et si elle est là, pourtant? car on n'a pas
+cherché partout, on n'a pas cherché du tout!
+
+--C'est vrai, murmura Médor.
+
+--Dans ma chambre, tout à l'heure, reprit Gloriette, j'avais un rêve; je
+la voyais couchée et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je
+sais où est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir!
+
+--Dame! fit Médor, les rêves, c'est quelquefois des avertissements.
+
+Lily frissonna.
+
+--Et les bêtes! s'écria-t-elle, les lions, les tigres...
+
+--Quant à ça, interrompit le bon garçon, les animaux restent dans leurs
+cages.
+
+Mais Lily continuait, emportée par la fièvre qui la tenait:
+
+--Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si
+elle allait tomber dans la fosse aux ours!
+
+Médor se grattait l'oreille tant qu'il pouvait. Lily prit sa course à
+toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai.
+
+--Il y a d'autres portes, dit-elle, je veux entrer, j'entrerai!
+
+Puis une pensée l'arrêta; elle rebroussa chemin toujours courant, et
+gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles.
+
+Il y avait un beau ciel étoile, où la lune à son second quartier nageait
+dans l'azur sans nuages. Sous l'ombre des tilleuls, de rares échappées
+de lumière pénétraient, tigrant le sol noir de taches blanches
+capricieusement dessinées.
+
+--C'est ici! ah! c'est ici! s'écria la Gloriette en secouant la grille
+avant tant de force que les hampes oscillèrent sous sa main, délicate
+comme la main d'un enfant. Voilà l'endroit où les petits jouaient. Elle
+ne peut pas être loin, allez, c'est certain. Dites! dites! comment
+voulez-vous qu'elle soit bien loin?
+
+--Dame! fit pour la seconde fois Médor.
+
+Son oreille saignait, tant il la tourmentait.
+
+--Est-ce qu'il n'y avait pas trop de monde? continuait Lily avec
+exaltation et volubilité. On ne pouvait pas voir derrière chaque arbre.
+Elle est là quelque part; j'en suis sûre, sûre! Elle aura mis sa tête
+sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si
+vous saviez combien j'ai passé d'heures à la regarder dormir! les
+belles, les chères heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus
+doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s'échappaient du
+serre-tête pour boucler sur l'oreiller! Et sa petite haleine tranquille!
+Et ses lèvres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas
+l'éveiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la
+croyez morte?
+
+Médor se fourrait les poings dans les yeux.
+
+Lily haletante et se pendant à la grille poursuivait:
+
+--Moi je vous dis qu'elle n'est pas morte! Elle fut une fois bien
+malade, il y eut un instant où le médecin me dit: j'ai peur. Mais moi,
+je regardai tout au fond de mon âme et j'espérai. Je la retirai de son
+lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit coeur contre le
+mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la
+chaleur de mon sang, tout ce que j'ai! C'était à Dieu que je disais
+cela, et c'était une si ardente prière! Elle était froide, je la sentis
+se réchauffer petit à petit. Elle s'endormit sur mon sein où je la
+gardai douze heures... Écoutez! n'a-t-elle pas appelé?
+
+Elle se fit mal en essayant de passer sa tête entre les barreaux, mais
+elle ne sentait pas son mal.
+
+Médor, obéissant, écouta de toutes ses oreilles. Il n'entendit rien.
+
+Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait à elle
+et lui pénétrait l'âme. La petite voix disait:
+
+--Maman, maman chérie, ne me vois-tu pas? Je suis là; viens me chercher!
+
+Lily répéta ces paroles une à une et Médor finit par entendre. Et Lily
+regarda tant qu'elle finit par voir.
+
+--Là, dit-elle d'une voix brève et saccadée, au pied de l'arbre! Sa tête
+est renversée dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c'est sa
+toque... et sa robe... Ah! je vois tout, jusqu'à ses jambes bien-aimées
+et ses bottines qui brillent Là... je vous dis là... là...
+
+Son doigt tendu convulsivement tremblait. Médor écarquillait ses pauvres
+yeux.
+
+--Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec colère, vous ne voulez
+pas voir!
+
+--Eh bien, si! dit Médor avec sa crédulité sublime, je veux voir... et
+je vois! parole d'honneur!
+
+La Gloriette poussa un long cri de joie et se lança contre la grille
+pour la briser.
+
+Médor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa à la force
+des poignets. Il était robuste, il put arriver au sommet de la grille et
+redescendre de l'autre côté. Lily suivait ce travail, haletante et
+balbutiait des paroles inarticulées.
+
+Quand Médor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers,
+pleurant, riant tout ensemble et disant:
+
+--Ah! ah! Dieu vous récompensera. Vous êtes heureux, vous! vous allez
+l'embrasser le premier!
+
+
+
+
+XIII
+
+Le berceau
+
+
+Quinze jours s'étaient écoulés, quinze misérables jours de tristesse
+morne et d'angoisse.
+
+Cette nuit où la Gloriette avait _vu_ Petite-Reine, couchée sous un
+arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes,
+Médor l'avait rapportée chez elle évanouie.
+
+Le bon garçon, en effet, avait trouvé au pied de l'arbre un petit tas de
+feuilles sèches qu'il aurait dû connaître, car c'était le troupeau de
+mère Noblet qui l'avait amassé. Lily l'attendait de l'autre côté de la
+grille, Lily ne doutait même pas du témoignage de ses sens égarés, elle
+était ivre de joie.
+
+Elle tomba comme morte quand Médor, au lieu de revenir avec l'enfant
+dans ses bras, poussa du pied les feuilles sèches qui bruirent et se
+dispersèrent sous le rayon de lune menteur.
+
+Elle tomba sans pousser même un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait
+brisé le coeur. Médor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la
+grille, il la souleva; elle s'éveilla dans son lit, après un long
+évanouissement.
+
+Médor était assis près d'elle.
+
+Depuis ce moment-là, Médor ne l'avait point quittée. La Gloriette
+s'était accoutumée à le voir. Il la servait. Sans lui, elle n'aurait pas
+mangé. Il s'était arrangé un lit de paille dans le bûcher. Il dormait là
+si légèrement que le moindre soupir de la malade le mettait debout.
+
+J'ai dit la malade, faute d'un autre mot. À proprement parler, Lily
+n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin,
+la torture plutôt, qui ne lui donnait point de trêve et qui la minait
+comme un poison mortel.
+
+Le premier jour, elle avait écrit une lettre de quelques lignes et ce
+travail l'avait laissée dans un état d'épuisement.
+
+Le second jour, elle mit l'adresse: «À monsieur Justin de Vibray, au
+château de Monceaux, en Bléré, près Tours.»
+
+Médor avait porté la lettre à la poste.
+
+Le troisième jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d'armoire
+à Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut dès lors
+une besogne sans fin, comparable à l'agitation que se donnent les
+enfants pour ranger leur ménage imaginaire.
+
+Tout ce qui appartenait à Petite-Reine, tout ce qu'elle avait touché,
+les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout,
+passés à l'état de relique sacrées, furent étagés sur le berceau qui
+devint un autel.
+
+Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait
+photographié où elle semblait tenir une ombre dans ses bras.
+
+Et c'était un symbole navrant, ce portrait de jeune mère qui berçait un
+nuage.
+
+Lily le regardait parfois pendant des heures entières, cherchant parmi
+cette brume des lignes, des traits, une image.
+
+Et l'image venait à force d'être appelée: Lily revoyait Petite-Reine,
+hélas! comme elle l'avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du
+Jardin des Plantes.
+
+C'était un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais
+qui lui donnait de si doux rêves!
+
+Quand elle avait fini de contempler sa chimère, elle baisait le portrait
+et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n'avaient plus de forces.
+
+Puis, comme si elle se fût reproché sa paresse, elle se levait, n'ayant
+plus le poids d'un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse
+chancelante de ses jambes; elle s'agitait, elle rangeait, non point sa
+chambre, mais le berceau, l'autel--toujours!
+
+Une fois, la laitière vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui
+montra le bouquet de lilas desséché. Elles ne se parlèrent point. La
+laitière dit en bas parmi les larmes qui l'étouffaient:
+
+--Ça fait l'effet d'un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est
+redevenue un petit enfant, et si jolie avec ça, et si douce! ça fend le
+coeur!
+
+On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer
+davantage.
+
+Lily était un petit enfant.
+
+Sans cela elle n'aurait pas pu supporter une heure de ce poignant
+martyre.
+
+Elle pensait peu, en dehors de ce culte puéril et admirable rendu au
+berceau de Justine.
+
+Elle ne sortait point. L'idée de chercher ne lui venait plus. Il ne faut
+pas dire qu'elle eût perdu tout espoir pourtant; l'espoir ne meurt
+jamais dans le coeur d'une mère; mais elle ne s'efforçait plus, elle
+espérait comme on rêve. C'était un petit enfant, un pauvre petit enfant.
+
+Médor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite:
+Lily ne s'étonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s'était
+jamais demandé pourquoi cet homme la servait.
+
+Médor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la
+nourriture. On vivait avec l'argent du voile brodé. Cela pouvait durer
+longtemps; Lily mangeait moins qu'un oiseau et Médor était fait au pain
+sec.
+
+Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il
+cherchait. Une chose certaine, c'est que la vieille femme au voile bleu
+eût passé un méchant quart d'heure s'il l'avait rencontrée sur son
+chemin.
+
+C'était celle-là qu'il guettait. Il avait son signalement dans la tête,
+il se croyait sûr de la reconnaître sous n'importe quel déguisement.
+
+Et il se disait sans ambages ni circonlocutions:
+
+--Je lui serrerai le cou jusqu'à ce qu'elle ait avoué où elle a mis la
+petiote, et par après je l'étranglerai.
+
+Il eût fait comme il le disait, avec plaisir.
+
+On le connaissait désormais au bureau de police, et on le redoutait. Les
+recherches, en effet, conduites d'abord avec beaucoup de zèle et
+activées par des promesses de primes étaient restées sans résultat. On
+n'avait pas découvert la moindre piste depuis l'expédition de la place
+du Trône, menée par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues,
+chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les
+chances de la meute.
+
+Il y avait pourtant une chose qui donnait à penser. Rioux, le plus
+ardent des deux agents, au début des poursuites, s'était arrêté tout à
+coup.
+
+Il parlait de fatigue, de dégoût et ne cachait pas son intention de
+quitter sous peu le service de la Sûreté. C'était Rioux qui était chargé
+de rendre compte des recherches à monsieur le duc de Chaves.
+
+Médor était sévère vis-à-vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide,
+il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu'il eût, au plus triste
+degré, la tournure et le costume de ceux à qui on ferme volontiers la
+bouche; mais l'affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et
+ces messieurs n'étaient pas fiers.
+
+Il était fort rare que Médor vînt rapporter à la Gloriette ses démarches
+inutiles. Il rentrait toujours d'un air riant et ne parlait que si on
+l'interrogeait.
+
+On ne l'interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses
+présentes.
+
+Quand elle parlait, c'était pour égrener tout le chapelet de ses
+souvenirs.
+
+Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son
+réveil, ses sourires, disant comme on l'aimait et comme on l'admirait,
+décrivant ses succès dans le cercle où l'on saute à la corde, répétant
+ses reparties enfantines, ses naïvetés, ses finesses, ses caprices, ses
+méchancetés mignonnes, et les élans de son petit coeur. C'était comme
+une litanie d'amour où la pauvre âme blessée épanchait son tourment.
+
+Médor écoutait religieusement ce radotage enfantin qu'il avait déjà
+entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la
+réplique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher
+détail que la mère elle-même oubliait.
+
+Dans le monde entier, la bonté de Dieu n'aurait pas pu choisir un
+oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la tête endolorie de la
+Gloriette.
+
+Était-elle reconnaissante? Elle était bonne, mais on ne saurait dire si
+elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce dévouement
+inespéré. Elle vivait en elle-même, ou mieux elle végétait, absorbée et
+engourdie.
+
+Quoi qu'il en fût, Médor ne lui demandait rien de plus; on le laissait
+se dévouer. Sans éclaircir la question plus que Lily, il allait son
+chemin, reconnaissant et content.
+
+Une circonstance, cependant, préoccupait Lily en dehors de ses adorés
+souvenirs, c'était la lettre écrite et envoyée le surlendemain de la
+catastrophe. Elle avait dit, en mettant l'adresse que nous avons
+transcrite:
+
+--Pour avoir la réponse, il faut trois jours.
+
+Le troisième jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le
+lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secoué sa blonde tête si
+douloureusement pâlie en murmurant:
+
+--Tout est fini! bien fini!
+
+Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait
+inquiète; elle écoutait; si un bruit de pas venait de l'escalier, elle
+attendait.
+
+Le dernier jour de la seconde semaine, quand Médor revint de ses
+courses, il la trouva occupée, selon l'habitude, à faire et défaire
+l'arrangement de ses bien-aimées reliques.
+
+Elle semblait plus gaie; une nuance rose animait l'ivoire de sa joue; en
+montant l'escalier, Médor l'entendit, qui chantait tout bas une petite
+chanson qu'elle avait apprise naguère à Justine.
+
+C'était tout à fait la voix d'un enfant. On eût dit qu'elle essayait de
+se tromper elle-même et d'écouter encore une fois le chant argentin de
+l'absente.
+
+Au moment où Médor entra, elle se tut et demanda:
+
+--N'avez-vous rien appris de nouveau?
+
+Médor fut étonné; il y avait plus d'une semaine qu'elle n'avait
+interrogé.
+
+--Tout va bien, répondit-il, on cherche, on trouvera.
+
+Lily lui tendit la main; c'était la première fois. On aurait pu voir le
+coeur du pauvre garçon battre sous sa veste.
+
+--Vous l'aimiez bien, dit-elle. C'est pour elle que vous avez pitié de
+moi.
+
+--C'est pour elle et pour vous, reprit Médor vivement.
+
+Mais il s'interrompit pour ajouter:
+
+--Oui, c'est vrai, je l'aimais bien, c'est pour elle.
+
+Ce fut tout. La Gloriette reprit son ouvrage.
+
+Au bout de quelques instants, elle revint à Médor qui s'était assis près
+de la porte et qui songeait. Elle tenait à la main deux bijoux de petits
+souliers.
+
+--J'ai retrouvé cela, dit-elle toute joyeuse, je les lui avais mis pour
+son baptême.
+
+Et elle raconta le baptême avec cette volubilité qu'elle avait chaque
+fois qu'elle parlait de Petite-Reine.
+
+--Son père était si heureux ce jour-là! soupira-t-elle en finissant.
+
+Elle n'avait jamais parlé du père de Petite-Reine, quoique Médor eût
+bien deviné que c'était l'homme qui demeurait au château de Monceaux, en
+Bléré, par Tours. Il resta muet, Lily continua:
+
+--Il est peut-être mort, puisqu'il ne me répond pas. Il avait bon coeur
+et il adorait l'enfant.
+
+--Il est peut-être aussi en voyage, suggéra l'excellent Médor, qui
+s'étonna d'éprouver une certaine répugnance à plaider la cause du père
+de Petite-Reine.
+
+--Ou bien ma lettre était mal faite, pensa tout haut la Gloriette. Je
+n'ai pas pu en écrire bien long, ma main tremblait trop. Je cherche à me
+souvenir.
+
+Elle pressa son front entre ses doigts.
+
+--Oui, reprit-elle, c'est cela, je lui ai dit: «Mon cher Justin, notre
+petite est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.» Est-ce assez?
+
+--Ah! fit Médor, si j'avais été au bout du monde, moi, ou sur le lit de
+mon agonie...
+
+Il n'acheva pas. La Gloriette continua en se parlant à elle-même.
+
+--Non, ce n'est pas assez; j'aurais dû ajouter: «Ce n'est pas pour vous
+retenir près de moi. Dès que vous m'aurez aidée à retrouver l'enfant,
+vous serez libre.»
+
+--L'aimez-vous bien? balbutia Médor malgré lui.
+
+Lily le regarda.
+
+--Je ne sais pas, répondit-elle. C'est son père.
+
+Elle baisa les petits souliers et leur chercha une place sur l'autel.
+Puis elle dit encore:
+
+--On doit parler d'elle au Jardin des Plantes, bien sûr. Je pensais
+cette nuit: mère Noblet va tous les jours dans le bosquet avec ses
+petits; c'est à elle qu'on doit dire tout ce qu'on apprend, tout ce
+qu'on sait, tout ce qui court... Si vous alliez causer avec mère Noblet?
+
+Médor était déjà debout. Il mit sa casquette, passa la porte et
+descendit l'escalier quatre à quatre.
+
+--Quoique, reprit Lily dont les yeux s'éteignirent, mère Noblet est une
+bonne vieille, elle n'aurait pas attendu; si elle savait quelque chose,
+elle serait venue me voir...
+
+--Quinze jours! s'interrompit-elle. Mon Dieu! mon Dieu! quinze jours que
+je ne l'ai plus!
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise, auprès du berceau et resta
+immobile, les mains jointes sur ses genoux.
+
+Elle était merveilleusement belle avec la pâleur presque transparente de
+ses joues, encadrées dans le splendide désordre de ses cheveux. Le jeûne
+involontaire avait agrandi ses grands yeux. Il y avait je ne sais quoi
+d'attendrissant et de charmant dans la désolation même de son sourire.
+Elle avait ce rayonnement de suave douleur qui fait adorer la Mère des
+larmes.
+
+Elle demeura ainsi longtemps, muette et perdue dans ce rêve, toujours le
+même, qui ressuscitait les joies mélancoliques de son passé. Le jour
+allait baissant. Des pas se firent entendre dans l'escalier.
+
+--Déjà! dit-elle, en pensant que c'était Médor.
+
+Mais à peine eut-elle prononcé ce mot que son cou gracieux se tendit en
+avant, tandis qu'un peu de sang montait à ses joues. Ses yeux
+s'ouvrirent tout larges.
+
+--Ce n'est pas Médor! murmura-t-elle. Si c'était...
+
+Le nom de Justin vint jusqu'à ses lèvres, épanouies par cette joie, vive
+entre toutes: la venue d'un bien qu'on n'espérait plus.
+
+Elle se leva électrisée par un espoir si grand qu'il valait presque une
+certitude. C'était Justin, et avec Justin, Petite-Reine serait bien vite
+retrouvée!
+
+On frappa.
+
+--Entrez! On entra.
+
+La Gloriette retomba, brisée, sur son siège.
+
+Ce n'était pas Justin.
+
+La Gloriette reconnut dans le nouvel arrivant l'homme au teint bronzé, à
+la barbe et aux cheveux noirs comme du charbon, qui s'était trouvé plus
+d'une fois sur son passage quinze jours auparavant, qui s'était assis
+non loin d'elle au théâtre de la foire--et que Médor avait pris au
+collet, dans le bosquet, en l'accusant d'avoir parlé à la voleuse
+d'enfants.
+
+Elle avait eu vaguement frayeur de cet homme autrefois, mais maintenant
+que pouvait-elle craindre?
+
+L'étranger fit quelques pas à l'intérieur de la chambre et salua avec
+respect. Il y avait de la noblesse dans son maintien, mais il y avait
+surtout un extrême embarras.
+
+À la rigueur, la sombre beauté de son visage aurait pu appartenir à don
+Juan, mais il n'en était pas ainsi de ses façons, qui trahissaient une
+timidité de sauvage ou d'enfant.
+
+Il baissa les yeux sous le regard de Lily et lui tendit sa carte,
+exactement comme il avait fait au commissaire de police.
+
+Lily jeta les yeux sur la carte qui portait: «Hernan-Maria Gerès da
+Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de première classe, envoyé
+extraordinaire de S. M. l'empereur du Brésil.»
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-elle avec le calme fatigué des grandes
+douleurs.
+
+--Je vous aime, répondit le duc d'une voix très basse.
+
+La carte glissa entre les doigts de Lily et tomba à terre. Elle tourna
+la tête.
+
+Cet homme, avec ses grands titres et son amour, était pour elle néant.
+
+Il ne l'avait point blessée en lui disant: «Je vous aime»; elle n'avait
+point conscience de l'audace craintive de ce duc, ni du ridicule qui se
+mêlait au côté bizarre et dramatique de cette scène.
+
+Elle n'avait conscience de rien.
+
+Le duc rougit sous le bronze de son teint. Peut-être qu'il avait honte.
+
+--Je vous aime, reprit-il pourtant, parlant avec effort et cherchant les
+mots de notre langue qui lui était rebelle; je vous aime passionnément,
+douloureusement. Je donnerais une portion de mon sang pour ne pas vous
+aimer.
+
+Lily n'écoutait pas. Elle se disait:
+
+--J'ai cru que c'était lui. C'est le dernier espoir trompé. Voici douze
+jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais.
+
+Elle se tourna tout à coup vers le duc et le regarda hardiment:
+
+--Etes-vous riche? fit-elle.
+
+--Je suis très riche, très riche!
+
+--Très riche, répéta Lily qui déjà reprenait à se parler à elle-même. Si
+j'étais riche, je leur dirais à tous: celui qui retrouvera Justine aura
+ma fortune!
+
+--Je puis le dire si vous voulez, prononça gravement le duc.
+
+--Pourquoi m'aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard.
+
+Il fléchit un genou, mais un geste impérieux de la jeune femme le releva
+tout interdit.
+
+--Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d'enfants?
+
+--Non, répliqua le duc, je ne connaissais que l'enfant.
+
+--La reconnaîtriez-vous, la voleuse?
+
+--Oui, certes.
+
+--Asseyez-vous là, près de moi.
+
+Le duc obéit. Il ne se méprenait pas, car son front se chargea de
+tristesse.
+
+Lily essayait de réfléchir et de raisonner.
+
+--J'ai cru que c'était vous, murmura-t-elle au bout d'un instant, vous
+qui l'aviez enlevée.
+
+--C'eût été moi, répondit le duc, si la pensée m'était venue que je vous
+aurais amenée à moi en vous prenant votre enfant.
+
+Lily frissonna, mais elle sourit.
+
+--Et vous ne l'avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse
+d'enfants?
+
+--Jamais. J'ai fait ce que j'ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il
+ne s'est pas écoulé un seul jour sans que j'aie stimulé par de l'argent
+ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels.
+
+Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la
+main. Le duc la porta à ses lèvres.
+
+--Pourquoi m'aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois.
+
+--Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue,
+voilà tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-être des
+femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontrées. Je descendis
+de voiture et je vous suivis jusqu'à votre maison. Depuis lors je n'ai
+pas eu d'autre pensée que vous.
+
+Lily murmura:
+
+--Vous m'aimez comme j'aime Petite-Reine.
+
+--Et j'aimerais Petite-Reine comme vous, prononça tout bas le duc.
+
+Sa voix était véritablement douce et bonne. Lily songeait
+laborieusement.
+
+--Et..., fit-elle encore en hésitant, vous n'avez rien découvert? Elle
+n'osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle
+devinait l'inutilité. Si elle l'eût regardé, elle aurait remarqué un
+trouble dans ses yeux qui se baissèrent.
+
+--Si fait, répondit-il en affermissant sa voix, j'ai découvert quelque
+chose.
+
+Lily appuya ses deux mains sur son coeur et n'interrogea plus. Elle
+attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole.
+
+--Écoutez-moi, dit le duc de Chaves résolument, je vais plaider ma cause
+et la vôtre. Nos deux bonheurs n'en feront qu'un, il le faut, sinon ils
+se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous êtes, ni votre
+passé; peu m'importe, j'ai de la richesse et de la noblesse pour deux;
+je ne veux de vous que votre avenir. Quand j'ai commencé ma recherche,
+je comptais venir à vous avec votre chérie dans mes bras et vous dire:
+«La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant à devenir la
+duchesse de Chaves...»
+
+--La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi!
+
+Elle n'était pas éblouie, non. Il est des détresses si profondes que
+l'ambition y meurt, même cette pauvre ambition naturelle à tout être
+humain, ce rêve où la bergère épouse un roi, et qui ne se réalise que
+dans les contes de fées.
+
+Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus
+ou moins avouée, mais nul ne s'en sépare qu'à l'heure de mourir.
+
+Lily ne l'avait plus cette ambition, parce que Lily était une morte. Si
+elle vivait, c'était en l'espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur.
+Cet homme en qui reposait désormais le suprême espoir de sa vie devait
+être un fou.
+
+Duchesse de Chaves!
+
+Monsieur le duc poursuivit:
+
+--Je n'ai pas pu. Au lieu de retrouver l'enfant, je n'ai fait
+qu'entrevoir sa trace.
+
+Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses
+lèvres. Le duc était très pâle.
+
+--Trace bien fugitive, continua-t-il; j'ai appris aujourd'hui même
+qu'une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour
+l'Amérique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement
+se rapporte...
+
+--La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer!
+
+Le duc acheva, et la sueur découlait de son front:
+
+--Alors, je suis venu à vous pour vous dire: Si vous voulez être la
+duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout
+sera employé à retrouver votre fille.
+
+La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme
+qu'elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir.
+
+Elle eût embrassé ses genoux.
+
+Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage allégresse et l'emporta
+plutôt qu'il ne l'entraîna vers l'escalier. À la porte de la rue, une
+voiture fermée attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux
+prirent aussitôt le galop.
+
+À peine la voiture avait-elle tourné l'angle du boulevard Contrescarpe,
+qu'un fiacre s'arrêta au n° 5 de la rue Lacuée. Un beau jeune homme en
+descendit et s'adressa à une voisine pour savoir à quel étage demeurait
+madame Lily.
+
+--Elle vient de sortir, répondit la voisine qui était par hasard
+charitable et qui n'ajouta pas: en équipage, avec un père-aux-écus.
+
+Le beau jeune homme monta. La porte était grande ouverte; il entra, et
+son regard ému tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel
+pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l'image confuse de
+Petite-Reine.
+
+Il s'assit à la place même que Lily venait de quitter et attendit.
+
+
+
+
+XIV
+
+Justin
+
+
+Le château de Monceaux était une riante demeure, bâtie à mi-côte entre
+une belle futaie et des prairies qui descendaient à la Loire. Tout ce
+pays est un jardin où les aspects heureux se déroulent en un tableau
+serein et riche.
+
+Des fenêtres du château, on voyait dix autres domaines en deçà et
+au-delà du fleuve, large nappe d'argent que rayait la sombre verdure des
+peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour,
+tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carrées. Au loin, Tours
+montrait, comme en un mirage, ses dômes et ses clochers.
+
+C'était là que vivait Justin de Vibray, l'ancien roi des étudiants,
+auprès de sa mère excellente qui l'adorait et voulait le marier.
+
+La chose était aisée. Les héritières abondaient aux alentours et les
+Tourangelles méritent assurément la réputation de beauté, de bonté, de
+vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux
+amoureux.
+
+La mère de Justin était veuve; elle jouissait d'une fortune honorable,
+et notre étudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti.
+Nous savons qu'il était très beau, très intelligent, et presque savant;
+nous savons aussi qu'il avait la tête chaude, le coeur sensible et un
+grain d'esprit aventureux.
+
+Ce n'est pas précisément l'ordinaire en Touraine où les gens sont
+tranquilles comme le paysage.
+
+Justin lui-même, du reste, croyait de bonne foi qu'il avait jeté le
+meilleur de son feu à Paris dans les petites bamboches de l'hôtel
+Corneille; il était rassasié des pauvres romans de la Chaumière et du
+Prado, et quant à ce poème dont Lily était l'héroïne, nous ne savons
+trop ce qu'en dire. Les débuts extravagants de l'aventure dépassaient de
+beaucoup les bornes de l'élément romanesque, contenu dans l'imagination
+de Justin. Il avait été pris, évidemment, à une heure de fièvre.
+
+Ou bien, c'était sa destinée, comme disaient les livres d'autrefois.
+
+Mais étant acceptée l'aventure, et il fallait bien l'accepter, puisque
+c'était de l'histoire, ce qui sortait tout à fait et violemment du
+caractère loyal de Justin, c'était sa conduite à l'égard de la jeune
+fille-mère.
+
+Il l'avait abandonnée auprès d'un berceau, celle que naguère il parait
+comme une idole, celle qu'il aimait à genoux, et il avait abandonné
+aussi, du même coup, l'enfant, gentil trésor que, la veille, il adorait
+follement.
+
+Il était honnête, pourtant, il était brave et généreux.
+
+Mais vous souvenez-vous de la première lettre écrite par lui à Lily, de
+cette lettre qui avait fait pâlir et trembler la pauvre fille avant même
+que l'enveloppe fût déchirée?
+
+«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans
+toi.»
+
+C'était vrai et c'était tout.
+
+Il n'y avait pas autre chose que cela.
+
+La mère de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En vérité, je
+l'ignore, mais les mères savent tout. Elle était venue, elle avait dit à
+Justin: «Je suis veuve, je n'ai que toi, veux-tu me faire mourir de
+chagrin?»
+
+Il n'y avait point là d'exagération. La mère de Justin avait bâti son
+château en Espagne, celui qu'elles bâtissent toutes: le cher fils marié,
+la bru mieux aimée qu'une fille et les petits-enfants gâtés à outrance.
+
+La bru, quelquefois n'est possible que de loin, elle met souvent un
+grain de fiel dans la réalisation de ce doux rêve, mais restent les
+petits qui ne se refusent jamais à l'opération du «gâtage».
+
+Je le dis comme cela est: la mère est capable d'en mourir si on démolit
+son château, à l'heure où la bru, non encore éprouvée, lui apparaît
+angélique dans le brouillard de l'inconnu.
+
+Or, notre beau Justin avait peu connu son père. Sa mère, maîtresse et
+esclave, était tout pour lui dans l'histoire de son enfance. Causer un
+chagrin à sa mère lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit
+purement et simplement, parce qu'elle le voulait. Quel grand mal de
+passer huit jours au château, peut-être quinze jours? Juste le temps de
+lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre...
+
+Mais la première fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa
+mère lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux:
+
+--Écoute, je ne te ferai jamais de reproches. C'est un malheur qu'il
+faut cacher. Tu as été fou, n'est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de
+cela!
+
+Elle se tut, rouge de colère ou de honte et arrêtant évidemment des
+paroles qui se pressaient sur ses lèvres.
+
+Une vision traversa l'esprit de Justin. Il revit la ruelle souillée,
+là-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui
+avait voulu embrasser Lily--et il revit Lily elle-même si étrangement
+belle sous ses haillons.
+
+Oh! cela ne l'empêchait point de l'aimer, mais il n'essaya plus de
+parler d'elle.
+
+On peut être roi des étudiants sans posséder la fermeté stoïque de Caton
+l'Ancien.
+
+Ce beau Justin vous eût émerveillés, sur le pré, l'épée au poing ou le
+pistolet à la main. Il était superbe d'indifférence quand il s'agissait
+de jouer sa vie.
+
+Mais il avait la faiblesse des forts. Il était poltron contre ceux qu'il
+aimait. La bru du château en Espagne devait avoir beau jeu, un jour
+venant.
+
+Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se défendre, si usant
+du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqué
+à son tour, je ne sais pas de quel côté la faiblesse de Justin eût
+versé.
+
+Car il aimait Lily sincèrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes,
+Lily aurait eu de quoi se défendre.
+
+Mais elle n'était pas là. Et d'ailleurs, se fût-elle défendue? il y
+avait dans le coeur de Lily, une bien autre fierté que dans celui de
+Justin.
+
+Une fierté exagérée, peut-être, car elle cessa d'écrire, aussitôt qu'une
+de ses lettres resta sans réponse.
+
+Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'était
+montrée à l'horizon, belle, riche, bien élevée, faisant venir ses
+toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.
+
+Et je crois que Justin la trouvait assez à son gré.
+
+Les choses allèrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir,
+avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au
+point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple
+sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il
+voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.
+
+Et c'était un peu comme dans ce portrait photographié, suspendu
+au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mélancolique et pâle de
+Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la
+deviner. Il l'avait laissée si petite! Elle grandissait, et comme elle
+devait déjà bien sourire!
+
+Le mariage avec la première bru présomptive manqua; Justin ne put pas se
+décider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie
+encore que la première et faisant venir de Paris jusqu'à ses gants et
+ses chaussures.
+
+La mère, infatigable, entamait les négociations pour une troisième bru
+qui était un ange, celle-là, ni plus ni moins, quand arriva au château
+de Monceaux la lettre de Lily.
+
+La lettre fut reçue par la mère qui la lut et la mit dans sa poche.
+
+C'était le jour de la première entrevue entre Justin et sa nouvelle
+fiancée. Les deux jeunes gens ne se déplurent pas.
+
+Mais quand la mère fut seule, le soir, à son tour, avant de s'endormir,
+elle eut un grand poids sur le coeur. Elle relut la lettre une fois,
+deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une écriture tremblante
+qui heurtait l'oeil comme un sanglot blesse l'oreille: «Mon cher Justin,
+notre petite fille est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.»
+
+La mère de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse.
+Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien
+entre toutes mères.
+
+Et elle songea. Justin était bien changé. Il végétait près d'elle,
+mélancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou
+Virgile presque toujours, car c'était un lettré, et, en outre, il
+craignait ces oeuvres où l'art nouveau entasse les émotions de la vie
+réelle.
+
+Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue.
+
+Puis il rentrait plus morne qu'il n'était parti.
+
+Jamais plus il n'avait prononcé le nom de Lily, mais quand sa mère
+l'interrogeait il répondait souvent avec son douloureux sourire:
+
+--Ne parlons pas de moi. J'ai été fou.
+
+On était bien loin d'être heureux en ce joli château de Monceaux, si
+riant et si paisible.
+
+Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne
+femme s'étonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit même sa besogne
+de marieuse acharnée et l'affaire de la troisième bru fit un pas.
+
+Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le coeur de la mère se serra de
+nouveau. Il fallut, bon gré mal gré, lire et relire la lettre de «cette
+fille». Et cette fois, on pensa à l'enfant.
+
+«Notre petite fille est perdue...»
+
+La mère de Justin, qui était une femme brave et convaincue, résista
+pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle céda le onzième
+jour.
+
+C'était la veille de cet après-midi où se passèrent les événements
+racontés au précédent chapitre. Justin et sa mère dînaient seuls. Justin
+était distrait et morne, selon sa coutume. On avait échangé, à de longs
+intervalles, quelques rares paroles.
+
+--Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous
+enfin ton avis sur Louise?
+
+C'était le nom de la troisième fiancée.
+
+--Elle est charmante, répondit Justin. Tout à fait charmante.
+
+--Alors tu l'aimeras?
+
+--Je ne crois pas, ma mère.
+
+La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience.
+
+--Ne te fâche pas, bonne mère, reprit Justin qui eut un sourire
+découragé. Tu sais bien que j'ai été fou. Cela me revient encore
+quelquefois.
+
+Il se leva et sortit.
+
+Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son
+appartement.
+
+Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander à l'office
+si Justin était rentré. Sur la réponse négative des domestiques, elle
+passa au salon et donna l'ordre suivant:
+
+--Vous direz à monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir
+vue. J'attends ici son retour.
+
+Quand Justin rentra, il était tard. On l'introduisit au salon où sa mère
+était debout près du seuil. Elle lui dit:
+
+--Embrasse-moi.
+
+C'était un grand amour que Justin avait pour sa mère.
+
+--Il est arrivé malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans
+ses bras.
+
+Puis il ajouta, l'entendant sangloter:
+
+--Qu'as-tu, mère, au nom de Dieu que veux-tu de moi?
+
+Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu.
+
+Et depuis qu'il était homme, on le faisait obéir, à son tour, avec des
+larmes.
+
+--Embrasse-moi, répéta la comtesse, embrasse-moi de tout ton coeur. Il
+est arrivé malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras
+peut-être pas me le pardonner!
+
+Justin sourit d'un air incrédule.
+
+Elle lui tendit la lettre ouverte.
+
+Justin y jeta les yeux et tomba brisé sur un siège.
+
+La comtesse se mit à genoux près de lui.
+
+--Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois
+bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!
+
+Justin l'attira vers lui et la baisa au front.
+
+--Je vous pardonne, ma mère, dit-il.
+
+Mais son regard ne quittait pas la pauvre écriture tremblée qui criait à
+l'aide.
+
+--Dix jours! pensa-t-il tout haut.
+
+--Je n'ai que toi, répliqua la comtesse comme si on l'eût accablée de
+reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!
+
+--Ma mère, je vous pardonne, répéta Justin.
+
+Mais il était si pâle que la comtesse, navrée, se couvrit le visage de
+ses mains en criant:
+
+--Ah! tu l'aimes! tu l'aimes!
+
+Justin répondit, portant à ses lèvres, sans le savoir peut-être, le
+papier où était l'écriture de Lily.
+
+--Vous m'aviez dit: «Veux-tu me faire mourir de chagrin?...» Ah! je vous
+aime bien, ma mère! Je l'ai abandonnée pour vous!
+
+La comtesse répéta avec une sorte de folie:
+
+--Je n'avais que toi!
+
+--Elle avait l'enfant, c'est vrai, prononça tout bas Justin. Et quand
+j'ai été parti, l'enfant l'a consolée. À présent, elle est seule...
+
+--Veux-tu que j'y aille? s'écria la comtesse qui se leva. Justin secoua
+la tête.
+
+--Vous n'avez pas de torts envers moi, ma mère, dit-il, ni envers elle.
+Vous êtes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis
+un lâche esprit et un misérable coeur. Le monde n'est rien pour moi, et
+j'ai fait comme si j'eusse été l'esclave du monde. Ah! je vous aime
+bien!
+
+La comtesse prit sa tête à pleines mains et le baisa passionnément.
+
+--Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon coeur! Mais Justin disait
+sous ses caresses:
+
+--La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est
+peut-être morte!
+
+Il essaya de se lever à son tour.
+
+--Tu vas partir! s'écria la comtesse épouvantée. Tu ne reviendras pas!
+
+Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de
+ses deux mains et s'affaissa sur lui-même. La comtesse le releva, forte
+comme un homme!
+
+--Je te dis que j'irai, fit-elle avec une émotion désordonnée. Je
+l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle!
+
+Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanimé pendant une
+partie de la nuit.
+
+Au matin, on attela; Justin et sa mère partirent pour Tours.
+
+La route fut silencieuse.
+
+À la gare du chemin de fer, au moment de la séparation, la comtesse dit:
+
+--Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez
+donnés. J'ai pensé toute la nuit et j'ai prié. Il y a des choses
+impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.
+
+--Je choisirai, ma mère, répondit Justin, dont les yeux étaient sans
+larmes.
+
+Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.
+
+La comtesse resta un instant immobile.
+
+La veille elle avait dit: «S'il le faut je l'aimerai...»
+
+Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'étonna de ne pas
+l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château
+dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!»
+
+Le train roulait vers Paris.
+
+Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin
+dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée.
+
+Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis
+elle se mit au lit, quoique le soleil n'eût pas fourni encore la moitié
+de sa course.
+
+Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s'il
+avait eu des compagnons de voyage. Il s'était absorbé en lui-même--pour
+choisir.
+
+Son choix était fait au moment où il donna l'adresse de Lily au cocher
+de fiacre, rue Lacuée, numéro 5.
+
+Il avait le coeur brisé, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse,
+cette folie le reprenait, éveillé d'une sorte de sommeil. Il revoyait
+Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment
+aimait-il donc sa mère!
+
+Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d'espérer la réunion de
+ces deux profondes tendresses qu'un abîme séparait aujourd'hui!
+
+Sa mère avait dit: «Il y a des choses impossibles!» mais là-bas,
+derrière le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une
+tête enfantine, auréolée de cheveux blonds.
+
+Sa fille! Est-ce que sa mère résisterait aux caresses de sa fille!
+
+Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir près
+du berceau vide, transformé en autel, et attendre.
+
+En attendant il prit le portrait photographié de Lily et il eut un
+sourire ému en prononçant ce mot qui vient à la bouche de tout le monde,
+quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une épreuve où la
+mère est «bien venue»: «Elle a bougé!»
+
+Elle avait bougé beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc,
+indécis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui
+pourtant était gracieux; un nuage souriant.
+
+Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une
+fascination. Il y avait de la mélancolie sur ses traits, mais elle était
+splendidement belle.
+
+Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lèvres, penchées vers
+le nuage, qu'elle était venue là pour avoir le portrait de l'enfant
+uniquement.
+
+Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de
+l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux
+orgueil.
+
+Tout en elle était charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop
+peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, même
+dans ce sens restreint exprimant le goût innocent de la parure; il n'y a
+que les jeunes mères pour s'oublier tout à fait et pour être adorables
+malgré elles.
+
+Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chère histoire
+dans la jeune gravité de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je
+ne sais quel tour austère, et il fallait la grâce enchantée de la taille
+pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.
+
+Justin en arriva à deviner et se dit: je ne serai plus que le second
+dans ce coeur...
+
+Et ce fut de la joie. La place était bonne, à côté de Justine adorée.
+
+Il lui semblait, tant il était heureux, que son premier effort allait
+retrouver Justine.
+
+La brume était déjà presque tombée que Justin regardait et songeait
+encore.
+
+Un pas lourd monta l'escalier.
+
+--J'ai été du temps, dit-on dès le carré; je ne voulais pas revenir sans
+avoir fait mon possible. Mais rien! La mère Noblet a perdu la moitié de
+ses pratiques et dit comme ça que nous en sommes la cause. Les autres,
+on croirait qu'on leur parle déjà du déluge... Ah!
+
+La voix s'arrêta brusquement sur ce cri. Médor venait d'apercevoir
+Justin.
+
+--Est-ce que je me suis trompé de porte? gronda-t-il dans son
+étonnement. Mais non. V'là le petit berceau. Où est la Gloriette?
+
+--J'attends madame Lily, lui fut-il répondu.
+
+--Ah! fit encore Médor, vous avez peut-être des nouvelles?
+
+--Non, je ne sais rien.
+
+Médor s'approcha et vint regarder l'étranger de tout près. Il faisait
+presque nuit.
+
+--Alors, dit-il, qui êtes-vous pour l'attendre comme ça, chez elle?...
+chez elle, je n'ai jamais vu personne.
+
+Justin hésita. Médor s'était mis entre lui et le jour pour l'examiner
+mieux.
+
+--Ah! fit-il pour la troisième fois et sur un ton qui marquait peu de
+sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous êtes celui qui... enfin,
+l'homme du château en Touraine!
+
+Justin fit un signe de tête affirmatif. Médor s'éloigna de lui.
+
+--Et vous, demanda Justin, qui êtes-vous?
+
+--C'est moi qu'ai perdu l'enfant, répliqua Médor avec rudesse. Alors, je
+rachète ça comme je peux.
+
+Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'après
+Justin le vit revenir tout essoufflé; il avait à la main un bougeoir
+allumé qu'il posa sur le guéridon.
+
+Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:
+
+--Si vous n'étiez pas là, je croirais que c'est vous; mais vous voilà,
+c'est impossible!
+
+Justin ne comprenait pas.
+
+Il y avait tant d'égarement dans les yeux du pauvre diable que Justin le
+soupçonna d'être ivre, dans le premier moment.
+
+Mais Médor n'était pas ivre; il parlait surtout pour lui-même et
+poursuivit cette argumentation bizarre destinée à éclairer sa propre
+pensée, ne s'inquiétant nullement de l'effet produit sur son
+interlocuteur.
+
+--Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sûr, puisqu'elle vous
+attendait et que vous ne veniez pas. Vous étiez dans un château, et elle
+dans une mansarde. Si la petite avait eu son père auprès d'elle, on ne
+l'aurait pas volée, pas vrai? c'est sûr. Mais ce n'est pas ça: elle n'a
+jamais parlé que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il
+y a donc que si vous l'aviez emmenée dans une belle voiture, c'était
+tout simple. Mais l'autre...
+
+--Quel autre? demanda Justin dont le coeur se serra terriblement.
+Expliquez-vous, je vous en prie!
+
+Médor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupières. Il
+continua:
+
+--J'aurais pleuré, pas vrai? parce que je m'étais habitué à la garder et
+à la servir... Ah! ah! Écoutez donc: celle-là a été trop malheureuse!
+Mais ce n'est pas ça! s'interrompit-il en balayant son front de sa large
+main. Qui donc était dans cette belle voiture où elle est montée,
+puisque vous voilà ici, vous.
+
+Justin s'était levé. Il balbutia:
+
+--Alors, elle est partie?
+
+--Après? fit Médor avec un emportement sans motif. N'était-elle pas
+libre de partir?
+
+Sa main lourde pesa sur l'épaule de Justin qui avait la tête courbée.
+
+--Vous voilà libre aussi, dit-il amèrement. Je ne connais pas bien les
+gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donné un prétexte;
+allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne
+soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tête
+contre la muraille, hé! l'homme du château!
+
+Médor avait la narine gonflée et l'oeil brûlant.
+
+Justin, en effet, ne prononça pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en
+alla pas non plus. Médor, qui le sentit chanceler, fut obligé de le
+soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le déposer, inerte,
+sur le lit de la Gloriette.
+
+
+
+
+XV
+
+Vente de Lily
+
+
+Quand Médor avait descendu l'escalier naguère sous le coup de son
+premier étonnement, son dessein n'était autre que d'attendre Lily en
+bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait être
+quelque part aux environs, guettant peut-être son retour à lui, Médor,
+qui, de son propre aveu, était en retard.
+
+Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'était montrée
+discrète et charitable lors de l'arrivée de Justin.
+
+Cette voisine, pour se dédommager, avait rassemblé là une demi-douzaine
+de commères des deux sexes et racontait, avec force embellissements,
+_l'équipée_ de la Gloriette.
+
+--On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur
+appartient peut-être à la haute administration. On dit que les chefs
+font comme ça de jolies connaissances, sans bourse délier et rien qu'en
+chantant: «J'ai le bras long, ma petite mère» sur l'air de _Ma
+Normandie, je me brûle l'oeil au fond de la rivière._ Faut bien rire un
+peu, dites donc! n'empêche que la Gloriette était en déshabillé, pas
+gênée du tout, vis-à-vis du monsieur, préfet ou marquis, tiré à quatre
+demi-cents d'épingles, avec barbe moderne et cheveux coiffés par le
+perruquier, tout ça noir, mais noir! noir! que le cocher avait une
+perruque blanche, à treize boudins, et le valet de pied pareillement de
+même, en plus que les chevaux étaient harnachés de cuir verni avec
+toutes les boucles en or, et des peintures aux portières: sauvages qui
+tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason.
+Ça s'appelle comme ça, je l'ai su à l'Ambigu. Et que le grand seigneur a
+donné la main noblement à la Gloriette qui faisait ses manières. Et
+fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'île d'Amour ou autre, à
+Asnières, quarante francs par tête... voilà!
+
+Les gros poings de Médor s'étaient fermés deux ou trois fois pendant
+cette conférence, et s'il n'avait assommé purement et simplement
+l'éloquente voisine, ce n'était pas faute de bonne envie.
+
+La pensée de Justin--l'homme du château--l'avait fait remonter.
+
+Il était revenu à Justin, comme si celui-ci eût pu lui fournir des
+renseignements. Peut-être encore, car il y avait un sentiment mauvais
+dans le coeur du pauvre Médor, avait-il voulu infliger à Justin une part
+de la peine qu'il éprouvait lui-même si cruellement. Médor s'arrogeait
+le droit de punir celui qu'il jugeait coupable.
+
+C'était une honnête et brave créature. Était-il à son insu et ne fût-ce
+qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le
+dire. Son dévouement, il est vrai, ressemblait à un culte, mais
+n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance
+d'abord, ensuite dans sa pitié.
+
+--Celle-là est trop malheureuse! avait-il dit.
+
+Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la
+sollicitude maternelle, l'abnégation de l'esclave et l'ardent respect
+des amours chevaleresques, était venu se joindre à la gratitude et à la
+compassion.
+
+Le tout formait une passion profonde, mais désintéressée splendidement,
+qui emplissait le coeur entier du pauvre diable.
+
+Quand il se vit en face de Justin évanoui, il éprouva une grande
+surprise.
+
+--Il l'aimait donc bien! se dit-il.
+
+Après quoi il se demanda:
+
+--Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonnée?
+
+Le bon Médor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour répondre à ces
+questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus
+pressé était de secourir Justin; Médor s'y employa de son mieux.
+
+--Paraît que c'est mon état, pensait-il avec un reste de rancune:
+soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas!
+
+Comme médecin, Médor n'en savait pas très long. Il jeta de l'eau au
+visage du malade qui demeura immobile.
+
+Nous l'avons dit, Justin était très remarquablement beau. Tout en
+travaillant à sa guérison, Médor le considéra d'abord d'un oeil qui
+n'était rien moins que bienveillant.
+
+Pour lui, cet «homme du château» était trop blanc, trop semblable à une
+femme, malgré la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lèvre. Il
+avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.
+
+--Ça n'est pas le même monde que nous, se disait-il, ça n'a que du
+bonheur dans la vie et ça fait le malheur des autres: c'est trop joli!
+
+Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et Médor s'étonna d'être ému. Il
+pensait:
+
+--Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la même manière de regarder que
+Petite-Reine.
+
+Justin reprit complètement ses sens au bout de quelques minutes. Il
+interrogea. Médor fut tout étonné lui-même de la douceur qu'il mettait
+désormais dans ses réponses.
+
+Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:
+
+--Je pense qu'aujourd'hui vous êtes plus fort que moi, l'ami. Vous
+eussiez bien fait de me casser la tête si j'avais mal parlé d'elle.
+
+Justin lui avait ensuite tendu sa main que Médor avait touchée, non sans
+un reste de défiance.
+
+Mais, au lieu du plaisir que le bon garçon s'était promis à frapper sur
+le coeur de l'homme du château, il mit malgré lui tous ses soins à
+diminuer le coup porté. Parmi les cancans de la voisine, il choisit
+celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima à sa manière.
+
+--Voilà, dit-il, on ne sait pas. La tête n'a pas toujours été bien
+solide chez elle depuis l'événement. Il y avait donc une personne que
+j'ai accusée, moi, d'avoir volé l'enfant, un duc, à ce qu'ils disent. Ce
+n'est pas mieux bâti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on
+n'est pas noir, remarquez ça, et peau tannée. Alors le particulier de la
+voiture où elle a monté répond à ce signalement... Attendez! Je ne suis
+pas bien mon idée: c'était pour vous dire qu'elle a monté dans la
+voiture rapport à la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour
+trahir l'amitié jurée avec vous, dont elle est incapable.
+
+Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'était assis sur le pied
+du lit.
+
+--Et depuis l'événement, dit-il, jamais vous ne l'avez quittée?
+
+--Jamais je ne la quitterai, répondit Médor, à moins toutefois que je
+devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.
+
+--Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.
+
+--Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon idée, mais je
+ne pensais pas bien de vous.
+
+--Vous aviez raison, répondit Justin avec une profonde tristesse.
+
+--Savoir! fit Médor complètement retourné. Quelqu'un qui dirait du mal
+de vous maintenant aurait affaire à moi. Quoi donc! mieux vaut tard que
+jamais, comme on dit, et à tout péché miséricorde. N'y aurait qu'une
+seule chose...
+
+Il s'arrêta et son regard devint sombre.
+
+--C'est si vous en aviez épousé une autre là-bas! acheva-t-il à voix
+basse après un silence.
+
+Justin ne répondit que par un sourire.
+
+--Alors, s'écria Médor joyeusement, va bien! vous l'épouserez! Et nous
+nous mettrons tous à chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra;
+j'ai été chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas,
+quand l'enfant sera retrouvée, bonsoir les voisins, on peut toujours
+gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la
+conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien
+qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir.
+
+La main de Justin pesa sur son bras.
+
+--Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il.
+
+La joie du bon garçon tomba, et il devint tout pâle.
+
+--Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas,
+où irait-elle?
+
+Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et
+Médor comptèrent dix coups. Ils se regardèrent. L'inquiétude de Justin
+gagna Médor qui dit:
+
+--Jamais rien de semblable n'est arrivé.
+
+Ils attendirent encore une heure. Médor se mit à parcourir la chambre
+comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arrêtant tout à coup en
+face de Justin qui semblait atterré.
+
+--Ça l'a peut-être repris! dit-il. J'entends sa folie!
+
+Et il raconta à Justin, qui pleurait en l'écoutant, la scène qui s'était
+passée auprès de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantôme
+de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres
+et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient à ébranler,
+puis, lui, Médor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de
+feuilles sèches blanchi par un rayon de lune.
+
+--Ça fit l'effet comme si c'était un coup de massue qu'elle recevait sur
+la tête, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai
+vu qu'elle retournait dans ces idées-là, voyant l'enfant partout.
+
+Pendant qu'il parlait, minuit sonna.
+
+Ils se levèrent. C'était le terme qu'ils avaient fixé tous deux, sans se
+communiquer leur pensée, pour limite extrême, au-delà de laquelle il
+n'était plus permis d'espérer le retour de Lily.
+
+Médor tourmentait ses cheveux crépus, dont la racine était baignée de
+sueur.
+
+--Un duc, murmura-t-il, ça peut être un coquin, surtout un duc américain
+ou autre. Sûr qu'il avait donné de l'argent à la voleuse d'enfants.
+C'est à moi-même que le factionnaire le dit. Moi, ça ne me gênerait pas
+de fricasser un duc s'il faisait du mal à la Gloriette!
+
+--Où demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.
+
+--Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque
+chose. La plante des pieds me brûle.
+
+Il descendit l'escalier en courant.
+
+Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il
+sortit à son tour, sans savoir où il allait.
+
+Il suivit le quai à pas lents; il ne cherchait pas. À quoi bon chercher?
+Un désespoir farouche lui oppressait le coeur. C'était comme un grand
+remords qui enveloppait jusqu'à sa mère.
+
+--Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centième fois, car
+toutes les profondes douleurs se répètent et radotent; elle m'a appelé
+dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne
+suis pas venu, elle s'est lassée... et pouvait-elle savoir à quel point
+je l'aime, puisque moi, moi-même, je ne le savais pas!
+
+C'était bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vécu triste, mais
+calme, au château de Monceaux, abrité en quelque sorte derrière
+l'autorité de sa mère.
+
+Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attiédi d'abord par
+la possession tranquille, avait couvé durant l'absence. Il n'y avait pas
+eu explosion parce que Justin était homme à s'engourdir aisément,
+d'abord, et ensuite parce que l'idée restait en lui, la certitude de
+n'avoir qu'un pas à faire pour ressaisir le bonheur abandonné.
+
+Ils sont nombreux, ceux-là qui, comme notre beau Justin, n'écoutent qu'à
+la dernière extrémité le murmure paresseux de leur conscience.
+
+Mais maintenant la dernière extrémité était atteinte. Ils s'éveillent,
+ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent
+lâchement sur le matelas morne de l'atonie.
+
+Justin s'arrêta une fois au moment où il allait maudire sa mère.
+
+Il sentait grandir en lui l'amour comme une fièvre.
+
+Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure,
+l'espoir l'avait saisi au collet et il s'était dit:
+
+--Elle est là peut-être, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si
+ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma
+vie...
+
+Et il s'élança courant sur le quai désert.
+
+Médor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il
+courait pour courir.
+
+En courant, la colère lui venait souvent contre l'homme du château, mais
+il revoyait bientôt les grands yeux mouillés de Justin, et il s'apaisait
+jusqu'à avoir pitié.
+
+Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la
+Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des réverbères une
+robe flotter dans la nuit--ou une forme couchée qu'il appelait et qui
+fuyait.
+
+Il resta longtemps à rôder autour de la Morgue, cette funèbre salle
+d'attente qui effraye et fascine.
+
+Dans cet immense Paris, combien de misères regardent la Morgue en
+tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des
+os, quand apparaissait à son horizon la blanche tour élevée au-dessus
+des caveaux de Saint-Denis!
+
+Au jour, Médor rentra et trouva Justin tout seul, agenouillé devant le
+berceau.
+
+La fatigue l'avait endormi là. Il tenait à la main le portrait, et sa
+tête reposait sur l'oreiller de Petite-Reine.
+
+Médor s'assit et attendit l'heure où il est possible de voir un
+commissaire de police. Justin s'éveilla. Ils ne se parlèrent point.
+Avant de s'en aller Médor dit pourtant:
+
+--Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.
+
+Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux
+de police comme partout, mais ici un élément s'était rencontré qui avait
+rafraîchi sans cesse la mémoire du commissaire et de ses agents.
+Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que
+Lily elle-même et son représentant Médor. Il avait donné de l'argent
+beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi à
+l'administration centrale, et certes, si les recherches étaient restées
+infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un
+meilleur résultat.
+
+Après l'expédition manquée de la foire au pain d'épice, la Sûreté avait
+généralisé les battues, dans Paris et hors Paris. On avait excepté
+seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la
+place du Trône avant l'enlèvement de la petite Justine. Nous n'avons pas
+oublié que le Théâtre Français et Hydraulique de madame Canada était
+précisément dans ce cas.
+
+Monsieur le duc de Chaves était un homme influent et bien posé à tous
+égards, quoique ses moeurs un peu excentriques le tinssent éloigné des
+centres mondains. La préfecture avait mis les agents Rioux et Picard,
+qui connaissaient les débuts de l'affaire à la disposition du très
+habile inspecteur chargé de poursuivre les recherches. On avait
+réellement agi pour le mieux, mais la petite Justine était restée
+introuvable.
+
+Et le renseignement donné par monsieur le duc à la Gloriette: ce départ
+d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amérique, qu'il
+fût vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la préfecture, ni du
+commissaire de police. Médor n'allait pas, cette fois, chez le
+commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait
+même pas pour déclarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait
+qu'une pareille déclaration serait tout à fait inutile. Son but était
+plus aisé à atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de
+monsieur le duc de Chaves.
+
+Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmené Lily dans
+cette belle voiture armoriée étaient une seule et même personne.
+
+Nous savons qu'il ne se trompait point.
+
+Il eut l'adresse et se rendit incontinent à l'hôtel habité par monsieur
+le duc.
+
+Là, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitté Paris, la
+veille au soir, pour retourner au Brésil.
+
+Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le
+portrait. On lui répondit que monsieur le duc était marié avec une très
+belle duchesse et on le mit à la porte.
+
+Ce dernier détail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre
+Médor. Sans ce dernier détail, il eût proposé à Justin de partir pour
+l'Amérique.
+
+Il revint la tête basse. L'événement de la veille se présentait
+désormais à son esprit comme une énigme insoluble.
+
+Quelques jours se passèrent. Médor avait gardé le silence vis-à-vis de
+Justin qui s'était logé dans le voisinage et venait tous les jours
+passer de longues heures auprès du berceau. Médor et lui ne se parlaient
+guère, ils avaient épuisé tout ce qui se pouvait dire.
+
+Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire
+de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l'exacte vérité, mais
+telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui
+montrait sa passion agrandie.
+
+Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui
+venait lui dire: «Je n'ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor
+ressentit le plus terrible embarras qu'il eût éprouvé en sa vie.
+
+Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mère
+est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau
+d'hôpital.
+
+Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l'appel du bonheur, ce
+respect qu'inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la
+fatalité.
+
+Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite
+est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il
+joignit ses grosses mains et murmura:
+
+--Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!
+
+Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'espérer. Il alla
+un matin jusqu'à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu
+revoir le paradis de ses jeunes tendresses.
+
+Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait même plus du
+petit ménage.
+
+Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose
+d'ascétique. Il n'avait qu'une pensée et son silence même l'exhalait
+d'une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette
+douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le
+symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où,
+courant les champs et les bois, au gré d'une folie paisible et chantant
+la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui
+rendait.
+
+Ou bien, il la voyait morte.
+
+Morte ou folle, il l'entourait d'une idolâtrie si ardente que Médor
+attendri en recevait le contrecoup. Médor l'aimait maintenant.
+
+En conscience, les propriétaires ne peuvent avoir égard à tous ces fades
+romans. Il faut les loyers payés. Au bout de trois semaines environ,
+vingt-quatre heures après les délais échus, un petit papier fut collé à
+la porte de la maison. Ce petit papier annonçait la vente de madame
+Lily.
+
+Médor épelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa
+inaperçue pour l'un et pour l'autre.
+
+Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire à vue d'oeil. Il devenait
+maigre et pâle, le bord de sa paupière s'enflammait, sa taille si
+élégante et si noble se voûtait comme celle d'un vieillard. Il y avait
+une chose singulière: chaque matin Médor le voyait arriver l'oeil
+fatigué, mais ardent, la joue hâve, mais teintée par places, entre cuir
+et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient à des meurtrissures.
+
+À ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et
+comme une lugubre gaieté.
+
+De ses habits, qui allaient s'usant déjà et se souillant sans qu'il y
+prît garde, et de toute sa personne se dégageait une odeur particulière
+où l'on eût démêlé le parfum de l'anis, modifié par une pénétrante
+amertume.
+
+Les gens comme Médor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon
+garçon s'était dit une fois ou deux:
+
+--Il aura bu l'absinthe, faut bien se récoeurer.
+
+À mesure que la journée avançait, l'animation de Justin tombait. Il
+s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, régulièrement, jusqu'à
+ce qu'enfin son exaltation se fit complète atonie.
+
+Le propriétaire était homme à ne négliger ni les usages ni même les
+convenances. Il ne fit procéder à la vente que le lendemain du délai
+légal.
+
+Ce fut un grand coup pour Justin et pour Médor qui ne s'y attendaient ni
+l'un ni l'autre; il sembla que c'était la fin de tout. Ils restèrent
+consternés devant les cinq ou six commères qui venaient acheter; les
+paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si
+misérable profanation.
+
+Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!
+
+Justin fut longtemps à trouver cette chose si simple:
+
+--J'achète le tout.
+
+Il voulut aussi garder la chambre à son compte, mais la chambre était
+louée.
+
+Médor se chargea d'opérer le déménagement. Son pauvre coeur défaillait;
+ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.
+
+Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect
+humain.
+
+Vers la brune, tout ce qui avait appartenu à la Gloriette était dans le
+logement de Justin, qui dit à Médor:
+
+--Vous êtes encore ici chez elle. Entrez, sortez à toute heure, selon
+votre volonté, comme si c'était votre maison.
+
+Médor remercia et s'enfuit. Il étouffait. Justin resta seul.
+
+Quand Médor rentra, il était onze heures avant minuit. Il ne vit rien
+d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oublié de
+remonter fumait et n'éclairait plus.
+
+Mais quand ses yeux furent habitués à cette obscurité, Médor aperçut
+Justin couché tout de son long sur le carreau, l'oeil ouvert, gonflé,
+sanglant.
+
+Auprès de lui était le berceau qui avait été de nouveau disposé en
+autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.
+
+Entre les jambes écartées de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe
+complètement vide.
+
+--Ah! ah! fit Médor qui recula d'un pas comme on fait à l'aspect d'un
+reptile venimeux, il veut en finir!
+
+Un papier froissé était dans les doigts de Justin, un papier encadré de
+noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.
+
+À la lueur de la lampe qui mourait, Médor épela les premières lignes de
+la lettre funèbre.
+
+--Sa mère! balbutia-t-il.
+
+Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui était baigné d'une sueur
+froide et acheva:
+
+--Sa mère est morte; il l'a tuée! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui
+qui est le plus malheureux.
+
+
+
+
+XVI
+
+Mémoires d'Échalot
+
+
+«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par
+suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil
+en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école,
+tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse,
+puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne
+Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle
+j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience
+de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la
+conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre
+position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au
+long.
+
+«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme
+le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je
+désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont
+amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre
+première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le
+maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les
+belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore,
+elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle
+est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros
+industriels.
+
+«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés
+dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous
+deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne,
+mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable,
+solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle
+est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser
+par notre économie.
+
+«C'est de commencer par le commencement.
+
+«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre
+voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de
+l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de
+Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de
+Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la
+fête, avec permission des autorités.
+
+«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles
+inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on
+voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les
+amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On
+avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais
+par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier
+avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor,
+mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort.
+
+«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les
+dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma
+carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas
+ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées.
+
+«À huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle
+de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaitée,
+qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le
+prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert
+vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment où même son
+pesant d'or ne l'aurait pas portée à s'en défaire, l'intérêt commercial
+se joignant à l'affection maternelle dans son coeur pour s'y opposer.
+
+«L'enfant était évanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je
+suppose, et Similor, à qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a
+tous les talents de société et autres, la repiqua par un truc à lui.
+Comme quoi elle s'endormit peu de temps après entre madame Canada et
+moi, dans notre propre chambre où nous passâmes une partie de la nuit à
+contempler sa beauté, disant que c'était une petitesse de la part des
+auteurs de ses jours de l'avoir lâchée comme ça pour soixante francs.
+
+«Car Saladin avait bien dû gagner quarante francs pour le moins, sur le
+marché.
+
+«Quoiqu'il l'avait peut-être tout uniment chipée. C'est plus dans sa
+nature adroite comme un singe. Et de manière ou d'autre, il en fut le
+boeuf, car Similor lui contre pinça la somme tout entière, à l'abri de
+l'autorité paternelle d'un tuteur. Ça nous amusa, Amandine et moi;
+c'était farce.
+
+«Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de
+leurs fautes et indélicatesses répétées pour que je parle ainsi d'Amédée
+Similor, mon ami de coeur, et de Saladin, dont j'ai été son unique
+nourrice, l'ayant abreuvé et sevré de mon lait, à mes frais, dans son
+enfance.
+
+«Sa défunte mère n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les
+militaires, même invalides, mais quel coeur! Enfin n'importe. On a
+chacun les défauts de la nature.
+
+«Dans le règne animal, on connaît des sujets dont tout est bon, même les
+rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas à charge une semaine,
+car dès le premier dimanche que nous travaillâmes en foire, à Melun,
+Saladin lui arrangea une crèche avec tout son bon goût qu'il avait, le
+polisson, et nous la fîmes voir entre deux bestiaux en qualité d'enfant
+Jésus. Mademoiselle Freluche faisait l'étoile qui guide les rois mages,
+représentés par Cologne, Poquet et Similor. Nous étions, madame Canada
+et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.
+
+«La petite était si jolie que tout Melun vint la voir à la queue leu
+leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localité, située
+dans le département de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de
+choux, à cause de la forêt de Fontainebleau, célèbre par son palais
+royal avec pièces d'eau et carpes, longues comme moi, dues à Henri IV,
+où François Ier, et la belle Gabrielle.
+
+«En voyageant, on apprend les particularités de ce genre.
+
+«On eut cent trente francs de boni net à Melun, tous frais faits, et
+Similor demanda douze francs de _guilte_ ou gratification, comme quoi il
+avait l'autorité sur celui qui avait levé la petite. Crainte de
+scandale, on en fixa les appointements journaliers à soixante-quinze
+centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui
+dit:
+
+«--Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas être vieux et
+quand je vas être fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider à
+respirer.
+
+«C'est là ce que récoltent les mauvais pères, par suite de la justice de
+Dieu.
+
+«Comme ça, la petite, presque au maillot, gagnait déjà par an deux cent
+soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs
+cinquante centimes. On en met au nombre des enfants célèbres qui n'ont
+pas débuté si gentiment dans leur spécialité.
+
+«Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle
+avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'était pas fâchée,
+parce qu'une sourde-muette ça attire la curiosité, pouvant servir en
+outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'était ni
+muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes.
+J'ai traversé l'humanité sans faire aucune poussière; néanmoins, je
+connais mes talents.
+
+«Pour moi, l'enfant était comme un couvreur qui a eu l'imprudence de
+tomber d'un cinquième étage sur le pavé, assez heureux pour ne pas se
+tuer, mais restant étourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait
+pas mal, mais sa petite cervelle n'était pas bien à sa place. Similor
+m'appela plus d'une fois maladroit à l'égard de cette opinion, mais je
+m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pèse, et quand il le voudra,
+malgré nos âges, je lui ferai encore une façon au sabre ou à la canne,
+ne craignant pas les combats.
+
+«Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du traître
+dans _Le Sonneur de Saint-Paul_ et _La Grâce de Dieu_.
+
+«La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, à
+Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, la chérie se mit à chanter je ne
+sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame
+Canada. Nous la mangeâmes de baisers. Elle s'accoutumait à nous très
+bien, et je crois qu'elle nous aimait déjà. Faut dire qu'elle était une
+idole pour nous; on l'élevait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on
+la donne tout de suite à mademoiselle Freluche pour l'exercice et les
+principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut
+inflexible, se bornant à lui dire: «Tiens-toi droite et mets tes pieds
+en dehors», comme aurore d'une éducation prochaine.
+
+«J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli
+et obéissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui
+coûtent des douze à quatorze francs tous les jours, souvent malades et
+sujets à périr par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans
+les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opéra, où la
+personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des
+chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes bêtes au
+fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propreté
+est incapable dans tous les lieux qu'ils fréquentent.
+
+«Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les ménageries
+ambulantes, ça fait tout simplement pitié. L'orgueil d'avoir un lion ou
+un éléphant a ruiné bien des pères de famille, sans parler que l'animal
+féroce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.
+
+«La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au
+serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.
+
+«Pour s'y retirer, dans les bêtes sauvages, il n'y a que les phoques et
+les moutons mérinos assez patients pour qu'on lui réussisse l'opération
+de la cinquième patte du phénomène vivant, en bois ou caoutchouc, bien
+plantée, et que rien ne paraît quand la cicatrice est tenue propre. En
+plus qu'alors, l'animal valétudinaire manque d'appétit et coûte peu pour
+la nourriture.
+
+«Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.
+
+«C'est supérieur aux clowns et jongleurs, généralement mauvais sujets.
+L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut
+des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bière et tabac; si
+elle est à barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je
+n'oserais même pas les préciser dans mes souvenirs.
+
+«Eh bien! tout ça n'est rien auprès des jumeaux siamois, ni des papas
+qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de
+siamois, bien collés, pour moins de six francs par jour et le café. Faut
+les servir; ils sont mal embouchés et passent leur vie à se battre
+réciproquement l'un contre l'autre.
+
+«Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encéphale et l'homme qui
+écrit avec son pied. Pour abréger, le phénomène, c'est la gale, gonflé
+d'orgueil et méprisant les personnes naturelles bien proportionnées.
+
+«Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui
+souhaiteront des renseignements détaillés sur la baraque pourront me
+consulter. Aucun des secrets de l'état ne m'est inconnu, depuis
+l'électricité jusqu'à la tireuse de cartes. Cet écrit étant destiné
+seulement à la famille de la jeune personne, je m'arrête, ajoutant que
+le ventriloque fait une heureuse exception et chérit ses semblables,
+toujours rempli de bonnes moeurs quand il est à jeun.
+
+«Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hérisse.
+
+«J'en reviens à l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame
+Canada et moi, plutôt périr que d'en arracher un à la douceur du foyer
+domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches
+traités avec une barbarie pire que les sauvages. La petite était à nous,
+puisqu'on l'avait achetée et payée. Et, cédant à mes sentiments
+spontanés, je fais savoir aux pères et mères assez maladroits pour
+couvrir leurs petits de bleus à l'aide d'instruments contondants que ce
+n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante à cent
+francs la pièce, plus cher même s'ils ont un talent, et jusqu'à mille
+francs si c'est des monstres.
+
+«Sans être monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli
+de figure, peut rapporter à la baraque autant que n'importe quel
+crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un
+ouvrage dramatique. Or, nous étions trois dans ce cas à la maison: moi
+d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odéon; Amédée
+Similor, qui comptait des années de figuration sur les planches, et
+Saladin, né là-dedans, puisque à l'âge de deux ans il avait rempli le
+rôle d'un enfant de carton dans une pièce à grand spectacle, rappelé à
+la fin avec monsieur Mélingue et madame Laurent.
+
+«J'étais étonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais
+Saladin avait le génie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec
+n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rôle
+charmant où elle n'avait qu'à se montrer pour faire de 12 à 15 francs de
+recette.
+
+«La petite fut tour à tour Moïse sauvé des eaux par la princesse
+égyptienne, Zélisca ou l'enfant préservé par un chien de la morsure d'un
+serpent boa d'Amérique, Winceslas ou le petit prince sauvé d'un incendie
+par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin était plus fécond que
+monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pièce, une fois payés.
+Comme il jouait au bouchon supérieurement et qu'il trichait mieux encore
+aux cartes, il cachait de l'argent partout.
+
+«Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation à
+la faveur de la puissance maternelle.
+
+«Pendant toute la première année, l'enfant fut affichée et annoncée sous
+le nom de mademoiselle Cerise à cause d'une circonstance exceptionnelle
+qui sera notée plus tard, en faveur de ses parents.
+
+«À la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulûmes savoir ce
+que mademoiselle Cerise nous avait rapporté. Mes comptes sont le modèle
+de la partie double; après dix minutes de chiffres je pus dire que
+l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.
+
+«C'était à Orléans (Loiret), sur la place du marché. Madame Canada me
+dit:
+
+«--C'est superbe, je paye le café.
+
+«--J'accepte, répondis-je. La Californie est à la maison, c'est
+agréable.
+
+«--Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette
+chérie-là, et j'aurais une fillette à moi que je ne l'aimerais pas tant.
+
+«Madame Canada jouit d'une juste renommée pour fricasser le café. C'est
+un velours qui sort de ses mains, ne ménageant aucun des ingrédients qui
+peuvent ajouter à son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car
+nous n'avions plus à y regarder de si près, étant favorisés par la
+recette. On passa la nuit tout entière à parler de la petite.
+
+«C'est sûr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage
+maintenant le désir honorable que j'ai de retrouver les parents de la
+jeune personne. Cette nuit-là, ce n'était pas ainsi, puisqu'elle me dit:
+
+«--Cerise, ça n'est pas un nom.
+
+«--C'est drôle, objectai-je, et ça tape l'oeil sur l'affiche.
+
+«--Possible, mais c'est un écriteau sur son dos. Si on le lui laisse,
+les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut
+de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.
+
+«C'était clair, on verra bientôt pourquoi.
+
+«--En définitive, les parents l'ont vendue, répondis-je sans être bien
+sûr que je disais la vérité.
+
+«Madame Canada haussa les épaules.
+
+«--C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.
+
+«Mais au fond du coeur nous avions tous deux la même idée. Les parents
+d'un ange pareil: ça doit être dans l'opulence.
+
+«--En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que
+nous avons payé, et cherchons un autre nom à la minette.
+
+«Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnâmes de la
+peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il était épluché,
+discuté, puis rejeté, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui
+était venu tout seul.
+
+«Et pendant tout cela, nous regardions cette chère figure blanche et
+rose--toute ronde--qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie
+cerise en vérité.
+
+«Car elle avait si bien repris, notre petite! c'était un charme que sa
+fraîcheur; c'est qu'aussi elle était dorlotée, mieux que chez des grands
+seigneurs.
+
+«Nous en étions à jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit
+ses grands yeux bleus et nous regarda.
+
+«--Deux saphirs! dit madame Canada.
+
+«--Saphir! répétai-je.
+
+«Et l'enfant eut son nom.
+
+«Elle rabaissa ses longues paupières et se rendormit.
+
+«Le lendemain, il fut défendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement
+que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.
+
+«Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on eût découvert en elle.
+Mademoiselle Cerise parut fâchée d'avoir perdu son nom; elle bouda.
+
+«Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.
+
+«Elle était, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle
+avait un coeur; je crois qu'elle nous aimait déjà.
+
+«Jusqu'alors, elle avait chanté quelquefois, prononçant assez bien les
+paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parlé. Vers ce
+temps, du jour au lendemain, elle se mit à babiller, non point comme si
+elle eût appris peu à peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un
+coup.
+
+«Ceci était d'autant plus sûr que son babil ne venait point de nous.
+Elle ne répétait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'était
+autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle
+causait de Médor, de la bergère, de la laitière. Tout ça indiquait
+suffisamment qu'elle avait été élevée à la campagne. Elle n'appelait
+point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement,
+preuve qu'on avait dû la battre.
+
+«Du reste, il ne servait à rien de l'interroger. Elle vous regardait
+tout à coup sans comprendre, ou bien elle pleurait à chaudes larmes.
+Nous essayâmes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au
+moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez
+dit qu'elle n'avait plus de mémoire. Et pourtant elle se souvenait très
+exactement de tout ce qui s'était passé depuis son arrivée à la maison.
+
+«Madame Canada était contente de cela. Elle disait:
+
+«--Ça fait que la mignonne est née native de la baraque, puisque tout le
+reste est pour elle ni vu ni connu.
+
+«Je vais donc arriver à son éducation.
+
+«Madame Canada n'était pas aussi instruite qu'elle l'aurait désiré,
+quoique étonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le
+café noir et l'esprit naturel. Moi, j'étais pris par les soins du
+ménage, la tenue des livres et la rédaction du boniment que j'en ai
+toujours fourni à la foule de nombreuses variétés, tous agréables et
+lardés du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut résolu,
+moi et ma femme, qu'on donnerait à l'enfant l'enseignement d'une
+princesse, je songeai tout de suite à Saladin pour la lecture,
+l'écriture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'à la
+tyrolienne, Similor eût été pour l'escrime, toujours séduisante en foire
+de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant à laquelle
+vous chercheriez en vain son émule dans Paris; enfin, gardant le
+principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous
+les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa
+carrière sérieuse.
+
+«En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanément pour la
+chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqués
+avec succès dans plusieurs villes de l'Europe.
+
+«Les rêves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la
+modération. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais
+père et mère de qui nous tenions la place, nous n'étions pas encore
+contents. Madame Canada avait été désossée dans sa petite jeunesse; elle
+disait souvent qu'il serait peut-être opportun pour l'avenir de l'enfant
+de lui lâcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer à
+mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.
+
+«On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter
+tout à l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant à Paris l'enfant
+irait à l'atelier Coeur-d'Acier prendre des leçons de peinture
+artistique auprès de monsieur Baruque et de monsieur
+Gondrequin-Militaire, à qui sont dus les premiers tableaux de la foire.
+
+«On ne peut pas dire que tout ça fût des vains songes; néanmoins, il y
+en avait trop pour une seule jeune personne qui dépassait à peine sa
+troisième année; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commençâmes
+par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute liberté,
+sauf une petite leçon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.
+
+«Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularités et un
+phénomène.
+
+«Le phénomène c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre
+le sein et l'épaule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans
+et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore très bien. Ai-je
+besoin d'ajouter que ce phénomène était l'origine de son premier nom? Ça
+me paraît superflu. Mon lecteur l'a deviné.
+
+«Les particularités, les voilà dans leur ordre naturel:
+
+«1er Pendant bien longtemps, la petite ne vint au théâtre que pour
+figurer ses rôles. On l'apportait dans la crèche de l'Enfant-Jésus ou
+dans le berceau de Moïse et puis on la remportait. C'était tout. Elle ne
+connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.
+
+«Un soir, peu de temps après qu'elle eut retrouvé la parole, je
+l'emmenai avec moi pour qu'elle vît danser mademoiselle Freluche:
+histoire de lui donner du goût pour la partie.
+
+«Aussitôt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se
+mit à trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais
+plus fort. Elle se leva, elle était aussi blanche qu'un linge et
+semblait hors d'elle-même.
+
+«--Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fenêtre.... le
+pont... la rivière... Ah! je ne sais plus!
+
+«Ce dernier mot vint après un grand effort, et l'enfant se rassit,
+épuisée.
+
+«Madame Canada eut le soupçon que sa maman était danseuse de corde. Moi
+pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.
+
+«Le vrai, c'était son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pensée telle
+qu'elle fut: sous la fenêtre de l'appartement où demeurait l'enfant, une
+danseuse de corde avait coutume de travailler. C'était auprès de la
+rivière et vis-à-vis d'un pont...
+
+«2e Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vînt le voir avaler des
+sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-là; ayant toujours
+gardé vis-à-vis de lui la faiblesse d'une mère nourrice, je cédai à ses
+désirs.
+
+«D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil
+garçon et qui se montrait très complaisant pour elle.
+
+«Quand il entra en scène, la petite le regardait en souriant. Mais à
+peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta
+violemment en arrière, disant comme l'autre fois:
+
+«--Maman! maman! maman!
+
+«Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre
+ses pauvres petites dents qui grinçaient:
+
+«--C'est lui!
+
+«Et elle tomba inanimée.»
+
+
+
+
+XVII
+
+Suite des mémoires d'Échalot
+
+
+«Faut vous faire savoir que nous eûmes une idée, moi et madame Canada.
+Le dernier soir de la foire au pain d'épice, place du Trône, à Paris, il
+était venu une petite dame avec une minette jolie, mais là comme toute
+une pannerée d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commencé d'avaler
+ses sabres, ce soir-là, la minette de Paris avait crié et pleuré,
+disant: «qu'il est laid! qu'il est laid!» Et notre Saladin s'était mis
+en colère, étant pétri d'orgueil.
+
+«Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces
+choses sont passées. Si on avait cherché tout de suite, on en saurait
+plus long, mais on avait l'excuse d'être loin de Paris.
+
+«Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande
+peur de l'avalage, moi et Amandine nous pensâmes subito à la minette de
+la place du Trône, et ça nous donna de la peine parce que la petite dame
+vous avait l'air de raffoler de son enfant.
+
+«On voulut s'informer à Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait,
+et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se
+faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localités. Il nous
+méprisait à haute voix. Ses camarades l'appelaient le _marquis_, et ça
+enflait son amour-propre.
+
+«Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait
+qu'à tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions
+ensemble, je vis dès ce temps-là que ce coupable père essayait de garder
+son influence sur le blanc-bec, plus rusé que lui, en se vantant de nos
+anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits
+Noirs.
+
+«C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une
+agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perrière.
+Si je voulais révéler dans mes présents mémoires tout ce que j'ai vu et
+entendu, mêlé, comme je l'étais, à des notaires et à des nobles, que je
+faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de
+_l'Épi-Scié_, j'étonnerais bien du monde, j'ai rencontré plus d'une
+fois, nez à nez, le fils de Louis XVII, qui était blond comme une
+quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les déesses de la fable,
+et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne
+Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte
+d'un coffre-fort. Ça semble drôle, mais quand c'est poussé raide, ça
+vaut la guillotine. Assez causé là-dessus.
+
+«D'ailleurs, à travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma
+considération, qui m'est plus chère que l'honneur. Dès que j'ai pu
+travailler, j'ai laissé le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont.
+Mais Similor, avec ses habitudes d'élégance et ses vices de mangetout,
+avait toujours conservé l'idée de retrouver les débris de l'association
+et de s'en servir pour faire sa fortune.
+
+«Saladin mordait à cela et c'était la seule supériorité que son père eût
+gardée sur lui.
+
+«Mais cet écrit n'est pas plus destiné à détailler les maladresses de
+Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au
+prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne
+connaissance; je manie la plume pour être utile à notre fille
+d'adoption, et je veux m'étendre seulement sur ce qui la regarde.
+
+«C'était, dès ce temps-là, un drôle de petit caractère, et des plus
+philosophes que moi n'auraient pas su le définir. On ne peut pas dire
+qu'elle était gaie, quoiqu'elle eût toujours son joli sourire sur les
+lèvres; il y avait derrière ce sourire je ne sais quoi qui restait
+triste ou plutôt froid; elle nous aimait bien à sa manière; elle
+semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais
+froidement. Je cherche à dire ça comme c'était au juste: le froid ne se
+montrait pas, il se devinait.
+
+«Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner
+ce qu'il y avait dans ce petit coeur. Nous l'aimions si tendrement que
+l'idée qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine
+serrait semblablement nos deux coeurs. Avait-elle des souvenirs? les
+cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait
+pour nous dire son pauvre petit secret?
+
+«Ou bien, comme nous l'avions pensé si souvent, le coup qui l'avait
+séparée de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y
+avait des moments où son regard fixe semblait dire: «Je cherche au fond
+de ma mémoire vide et je n'y trouve rien.» C'était le plus souvent
+ainsi, quand elle se croyait seule et non observée; d'autres fois, son
+grand oeil bleu s'allumait tout à coup; il semblait qu'elle allait
+renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait
+alors une expression de joie.
+
+«Mais tout cela s'évanouissait, ses yeux s'éteignaient; elle redevenait
+pâle et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un
+voile sur sa figure qui ne disait plus rien.
+
+«--Moi, répétait souvent Amandine, j'ai idée que la pauvre ange finira
+folle. Quelle malheur!
+
+«En attendant, elle grandissait en bonne santé et en talents. Ils
+commençaient à nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en
+défaire, on en aurait eu déjà une jolie somme, car les calés de la
+partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais état de la
+baraque, et ne se gênaient pas pour nous faire des propositions.
+
+«Mais sans parler des espérances qu'on avait fondées sur ses débuts
+comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous
+séparer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous
+l'avait apportée, était bien capable de nous la subtiliser, je lui dis,
+une fois pour toutes, en présence de son père et avec l'approbation de
+madame Canada:
+
+«--Toi, quoique j'aie gardé à ton vis-à-vis la faiblesse d'un père
+nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'écrase!
+
+«À la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caractère et ils
+savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'était comme du
+papier timbré.
+
+«Saladin, du reste, ne détestait pas l'enfant, bien au contraire. Il y
+avait des moments où nous craignions qu'il ne l'aimât trop, un jour
+venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses
+habitudes dissolues n'auraient pu le faire espérer; il se levait matin
+pour lui donner sa première leçon et, bien souvent le soir, au lieu
+d'aller à ses plaisirs, il dépensait encore une heure à la faire écrire
+et lire.
+
+«De son côté, la petite lui témoignait une reconnaissance douce et
+froide; elle était avec lui comme avec nous tous, impénétrable. Je parle
+ici tout à la fois de plusieurs années car, dès l'âge de trois ans,
+comme plus tard, à douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut
+toujours pour nous une énigme.
+
+«Non pas du tout qu'elle se montrât cachottière ou qu'elle s'éloignât de
+notre société; toujours et partout elle fut la joie de notre intérieur à
+moi et à Amandine, mais enfin si c'était mon métier d'écrire, je me
+ferais peut-être mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle
+ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable.
+
+«Dans les premières années, cette chose, que ce fût ou non un souvenir,
+se traduisait par ce tremblement dont j'ai parlé, et ce cri toujours le
+même: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel à sa mère lui
+attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-être parce
+qu'elle ne pouvait vraiment pas y répondre), elle choisit elle-même une
+autre formule, et dans ses crises, qui se résolvaient la plupart du
+temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu.
+
+«Ce fut à Nantes, grande et belle ville, qui est située sur la rivière,
+dans le département de la Loire-Inférieure, que mademoiselle Saphir fut
+plantée pour la première fois sur les grandes affiches comme premier
+sujet pour la corde raide, remplaçante de madame Saqui.
+
+«Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la
+troupe approuva notre mesure, car déjà, depuis plus de six mois, notre
+petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et
+mériter sa bienveillance même au sein de la capitale.
+
+«Elle avait six ans, elle était très grande pour son âge et
+admirablement élancée. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un
+costume d'azur en conformité de son nom. Quand elle parut semblable à un
+nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand
+murmure qui n'était ni de l'admiration ni de la surprise, qui était tout
+simplement de l'amour.
+
+«Voilà ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans
+les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans
+le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de
+tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement
+et la salle entière souriait d'émotion et d'aise.
+
+«Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que
+croître et embellir quand elle devint demoiselle.
+
+«Pour en revenir à ses débuts, il y avait chambrée complète parce qu'on
+affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne
+faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succès, mais il
+y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de
+mademoiselle Saphir, dû à moi et à madame Canada, n'était pas une
+inconséquence. On l'avait imprimé en lettres bleues, à facettes qui
+semblaient composées de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche
+et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait
+regardé, tout Nantes s'était dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle
+Saphir? hé, là-bas!
+
+«Et pour savoir, tout Nantes était venu voir, si bien qu'on avait refusé
+du monde à la porte en quantité.
+
+«Les voisins de la foire enrageaient à faire pitié.
+
+«Elle dansa comme un chérubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui
+faisait rien, elle s'était habituée à la foule dès sa plus petite
+enfance, dans la crèche, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent
+depuis, elle ne voyait pas le public.
+
+«Les applaudissements la berçaient ou l'animaient comme une musique;
+jamais ils ne l'exaltaient.
+
+«Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui
+était d'une pureté enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la
+larme à l'oeil: «Si par cas on danse sur la corde en Paradis, ça doit
+être de même pareillement».
+
+«Ce fut une soirée solennelle et je suis vexé de n'en avoir pas la date
+exacte pour la signaler ici; mais, à vue de pays, ce doit être vers la
+fin de mai de l'année 1858.
+
+«À la baraque nous étions tous transportés. Mademoiselle Freluche
+elle-même oubliait les regrets de l'ambition trompée pour admirer son
+élève; Similor enflait ses joues et disait: «Il y a du tabac dans cette
+poupée-là!
+
+«Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises
+connaissances en ville.
+
+«Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de
+Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt à mon Amandine et nous
+convînmes entre nous de redoubler de surveillance vis-à-vis du blanc-bec
+qui devenait un homme.
+
+«--Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au méchant drôle
+d'être émerveillé comme tout le monde!
+
+«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier,
+elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame
+Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places
+données à des amis pour l'encourager dans son premier pas à l'aide de
+bouquets d'administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout
+exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas
+criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis
+spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au
+Théâtre Français et Hydraulique, dont j'étais en nom dans sa direction
+maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la
+démence.
+
+«Dès qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta
+pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne
+sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations
+que la partie de l'avaleur, si intéressante pourtant, continue de
+baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une époque où vous
+auriez fait courir l'élite d'une ville, rien qu'en annonçant l'avalage,
+opéré par un artiste d'un mérite inférieur à celui de Saladin, qui,
+malgré les défauts de son coeur et de son esprit, comprenait joliment
+son affaire.
+
+«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par
+la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur
+son passage. Elle n'en paraissait pas plus fière; mais quand madame
+Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa
+poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle
+trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu'elle ne prononçait
+déjà plus: «Maman, maman, maman...»
+
+«L'instant après, elle s'élança vers sa mère d'adoption et la couvrit de
+caresses.
+
+«--Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour
+subvenir aux besoins de son existence déréglée, c'est des dérisions que
+de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle
+artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui
+sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de
+mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et
+que je les touche.
+
+«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix
+intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami.
+
+«--Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le
+vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance.
+N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que
+mademoiselle Saphir est la poule aux oeufs d'or, qui nous permettra de
+passer nos vieux jours dans l'opulence.
+
+«Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en
+revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite
+pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle
+Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de
+la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la
+mesure à l'unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous
+refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs
+de bénéfice.
+
+«C'était le Pérou, l'Eldorado, le rêve impossible; on n'avait jamais
+rien vu de pareil!
+
+«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans,
+s'il y avait des foires de cette durée; la recette n'avait pas baissé
+d'un centime.
+
+«Mais que nous importait désormais d'aller ici ou là? Nous avions avec
+nous notre talisman; nos résidences pouvaient changer de noms, notre
+succès était toujours le même.
+
+«Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen,
+Lyon, Lille, Strasbourg et autres versèrent tour à tour dans nos coffres
+le témoignage de leur admiration; nous n'avions qu'à nous présenter pour
+réussir; la renommée de notre étoile nous précédait désormais, et
+plusieurs conseils municipaux des localités secondaires nous firent des
+offres exceptionnelles que notre intérêt nous contraignit de refuser.
+
+«En 1859, au mois d'août, le Théâtre Français et Hydraulique fut dépecé
+pour être vendu au vieux bois. À son lieu et place sur le terrain de
+foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inauguré le THÉÂTRE DE
+MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: _Prestiges, élévations,
+grâce, adresse!_
+
+«C'était un assez beau monument, quoique portatif par le démontage. Un
+peu moins vaste que les établissements de messieurs Cocherie et Laroche,
+il pouvait passer pour plus élégant. La salle, spacieuse et commode,
+était calculée pour l'agrément du public, contenant beaucoup de
+premières, quelques secondes pour les gens sans façon et les militaires,
+mais point de troisièmes, la populace n'étant qu'un embarras dans les
+spectacles qui s'adressent surtout à la haute société.
+
+«Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premières étaient à 50
+centimes. On doit penser à quel chiffre considérable les recettes
+peuvent monter avec de pareils prix!
+
+«Le lecteur s'étonnera peut-être de n'avoir point vu Paris parmi les
+villes qui furent à même de rendre hommage à mademoiselle Saphir. Je
+n'ai pas pris la plume sans me résoudre à tous les aveux: Paris ne
+connaissait pas mademoiselle Saphir. La même pensée, peut-être coupable,
+qui nous avait portés autrefois à lui enlever son premier nom de Cerise,
+nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte à notre insu, à
+fuir la capitale où nous étions menacée de perdre notre adoré trésor.
+
+«Et qu'on ne se méprenne point. Je ne fais pas allusion aux bénéfices
+considérables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot trésor
+s'applique uniquement ici aux choses du coeur. Je ne méprise pas
+l'argent, madame Canada est dans le même cas, mais entre l'argent, tout
+l'argent de la terre, et notre bien-aimée fille, elle n'hésiterait pas
+un seul instant, ni moi non plus. J'en lève la main avec elle.
+
+«Cet écrit est la preuve que nos idées ont bien changé. Nous nous
+repentons du passé, nous ferons autrement dans l'avenir.
+
+«Rien ne nous coûtera pour retrouver les parents de notre petite. Rien
+ne nous gênera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air
+dans notre établissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon
+nourrisson Saladin ne fussent pas nos associés, il est certain qu'ils
+nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en
+plus paresseux et refusant toute espèce de services, ne mettait pas de
+bornes à ses exigences au sujet des prétendus droits qu'il avait sur
+notre fille, et Saladin parvenu à sa majorité rivalisait de cupidité
+avec son père.
+
+«Il était très habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne
+voudrais pas rabaisser ses talents: il s'était fait à lui-même une
+manière d'éducation soignée, lisant des livres de toute sorte dans son
+trou et se préparant à ce qu'il appelait ses campagnes.
+
+«Depuis longtemps déjà, il avait cessé d'aller au cabaret et n'imitait
+point la mauvaise conduite de son père. Au contraire, il était rangé et
+même avare, quoiqu'il sût très bien risquer d'un coup toutes ses
+économies quand il s'agissait de commerce.
+
+«Je ne peux pas m'empêcher de le dire, ce garçon-là, bien dirigé, eût
+été un joli sujet.
+
+«L'avalage se dégommant de plus en plus, il paraissait rarement devant
+le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis
+plusieurs années de grandes précautions pour altérer son physique quand
+il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Caraïbe soit
+en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de
+ces peuplades sauvages; chacun à la baraque lui gardait le secret, et
+quelquefois, en ville, il parvenait à cacher les rapports qu'il avait
+avec nous.
+
+«Dans bien des localités, il se faisait passer pour un jeune homme de
+famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronné d'un
+résultat pécuniaire n'est venu jusqu'à ma connaissance, mais je sais
+qu'il se faufila dans plusieurs maisons où il n'aurait point dû avoir
+accès, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour
+être son gouverneur.
+
+«Liberté, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des
+gendarmes, mais tant va la cruche à l'eau... vous savez le reste. Nous
+avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scènes; en
+plus que madame Canada concevait des soupçons et me disait que Saladin
+nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle
+Saphir.
+
+«Le blanc-bec n'en était que trop capable, quoiqu'il marquât
+généralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chère
+enfant sous sa dépendance par suite des leçons qu'il lui donnait et dont
+elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et
+nous nous étions bien aperçus qu'il exerçait sur elle une espèce
+d'autorité.
+
+«Elle était grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait
+tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle
+avait gardé cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant à craindre.
+Quand elle était petite, elle parlait peu, ne se confiait point et
+s'éloignait souvent de nous au moment même où nous attendions ses
+caresses. Maintenant, c'étaient des rêvasseries à n'en plus finir.
+
+«Saladin lui fournissait des livres qu'elle dévorait en cachette. À
+force de chercher, j'en surpris un, c'était _Alexis ou la Maisonnette
+dans les bois,_ de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous
+tînmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose à un
+libraire pour savoir si c'était là un écrit dangereux.
+
+«Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit
+précipitamment hors de sa chambre où Saladin était en train de lui
+donner une leçon de grammaire. L'enfant était fort troublée, elle avait
+ce tremblement dont j'ai parlé tant de fois et ses lèvres muettes
+appelaient sa mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien
+longtemps.
+
+«Nous l'interrogeâmes ensemble et séparément, moi et Amandine, mais elle
+ne voulut pas nous répondre: nous aurions dû être faits à cet étrange
+caractère, et pourtant nous en éprouvâmes un grand chagrin.
+
+«Le soir, j'invitai Similor et Saladin à prendre le café dans notre
+chambre. La chose était concertée avec madame Canada, je pris la parole
+et je dis:
+
+«--J'ai été pour vous le modèle des amis, Amédée, et voici un jeune
+homme qui me doit l'air qu'il respire, en récompense de quoi l'un et
+l'autre vous ne vous comportez pas bien à mon égard.
+
+«Ils voulurent se récrier, mais madame Canada leur glissa à l'oreille:
+
+«--Échalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux
+mots: vous êtes des canailles.
+
+«Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqué au sabre
+d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin
+l'arrêta au moment où il se levait furieux.
+
+«--C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le
+blanc-bec. Sois calme à mon instar.
+
+«Puis s'adressant à moi il ajouta:
+
+«--Papa Échalot, vous êtes une bonne créature, je ne vous en veux pas du
+tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploité tant
+qu'il a pu, c'était son droit, je l'approuve; quant à madame Canada,
+elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle
+est, et nous lui tirerons notre révérence pour jusqu'au jour du jugement
+dernier.
+
+«Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une séparation, et
+pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne
+l'avais jamais trouvé si gentil qu'au moment où il nous adressa cet
+effronté boniment.
+
+«Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses épaules
+le père et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en
+retira un sac de mille qu'elle jeta à Similor à toute volée, au risque
+de l'assommer.
+
+«Similor n'en éprouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au
+passage s'écria:
+
+«Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subséquents,
+c'est entre mes mains qu'il faudra verser.
+
+«Ma compagne resta bouche béante à le regarder, et moi je répétai:
+
+«--Comment, les paiements subséquents!
+
+«--Je suis maintenant le tuteur de papa, me répondit Saladin avec son
+sourire narquois, et vous êtes trop juste, respectable Échalot, pour
+nous refuser une pauvre rente viagère de 100 francs tous les mois en
+considération d'avoir apporté la fortune dans votre maison.
+
+«--Soit! répondit madame Canada qui était plus rouge qu'une tomate, mais
+va-t'en ou je vas te tordre le cou comme à un poulet!
+
+«Saladin prit son père par le bras.
+
+«--En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher à mon hôtel. Nous
+reviendrons demain matin embrasser papa Échalot et cette bonne maman
+Canada. Pourquoi se fâcher quand on peut se quitter gentiment? C'est sûr
+qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs
+par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir
+
+
+«Je fus longtemps à prendre mon parti de cette séparation. Pendant des
+années, Similor avait été toute ma famille; je ne pouvais penser sans
+attendrissement à notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que
+nous avions traversés ensemble.
+
+«La sensibilité est mon plus grand défaut, et je mourrai sans avoir pu
+m'en défaire. Les avantages extorqués par Saladin ne me laissèrent point
+de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle
+domestique quand, répondant à ses plaintes, je m'écriai malgré moi:
+
+«--Quel talent et comme il s'exprime avec facilité!
+
+«Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur départ. Cette
+joie me sembla d'abord dénaturée; mais au bout de quelques semaines, je
+fus bien forcé de me rendre à l'évidence.
+
+«Si l'absence d'Amédée et de Saladin laissait un vide dans mon coeur,
+l'effet contraire était produit dans notre caisse; je ne sais pas
+comment ils me volaient, quand ils étaient avec nous, mais dès que nous
+eûmes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos bénéfices
+s'accrut dans une proportion vraiment surprenante.
+
+«Il y eut un autre résultat bien plus précieux pour nous. Le caractère
+de notre chère enfant devint plus communicatif et plus tendre; il
+semblait dans les premiers jours que nous l'eussions délivrée d'une
+grande terreur.
+
+«Et pourtant, à différentes reprises, elle manifesta un certain regret
+du départ de Saladin, son maître. Elle avait en lui, au point de vue de
+ses études, une excessive confiance, et quand nous lui proposâmes, car
+notre position nous permettait désormais cette dépense, de lui donner
+une maîtresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre
+péremptoirement.
+
+«C'est à peu près tout ce que j'ai à enregistrer pour le quart d'heure.
+Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succès dépasse tout
+ce qui a été vu sur les plus grands théâtres des principales capitales
+de l'Europe. Son talent n'est égalé que par sa modestie.
+
+«Elle continue ses études toute seule, lisant non plus les petits romans
+que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres
+d'histoire et de poésies, composés par les premiers auteurs.
+
+«Moi et madame Canada nous avions conçu la crainte de la voir nous
+mépriser à mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence,
+mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et
+tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soirée sans remercier le
+bon Dieu qui nous l'a donnée.
+
+«Cette première idée de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle.
+Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus
+tranquille quand, après avoir fait son ouvrage, on s'est mis à genoux
+l'un auprès de l'autre pour rendre grâce à l'Etre suprême.
+
+«L'enfant demanda une fois à mon Amandine de la conduire à l'église;
+madame Canada me dit en revenant:
+
+«--Elle a prié comme un chérubin, quoi! Ça m'a donné envie et j'ai fait
+comme elle. Les chiens regardent bien les évêques.
+
+«Mademoiselle Saphir, après nous avoir embrassés, le soir de ce jour-là,
+s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et
+d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout à coup, elle
+nous regarda bien en face et nous demanda:
+
+«--Vous n'avez jamais connu ma mère?
+
+«Nous restâmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla
+dans les siennes.
+
+«--Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mère est-elle
+morte?
+
+«Ce fut Amandine qui répondit; moi je n'en aurais pas eu la force.
+
+«Je ne pouvais détacher mes regards de cette belle et noble enfant,
+toute pâle de désir et de crainte, dont les grands yeux mouillés nous
+suppliaient.
+
+«Mais d'où lui venait la pensée de sa mère? et pourquoi ce jour-là
+plutôt que la veille?
+
+«Madame Canada lui dit l'exacte vérité; elle lui raconta en peu de mots
+l'histoire de son arrivée à la baraque, toute petite qu'elle était, dans
+les bras de Saladin adolescent.
+
+«Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se
+souvenir; on eût dit qu'elle était sur la trace d'une impression qui la
+fuyait sans cesse.
+
+«Puis elle trembla, et pour la dernière fois nous l'entendîmes murmurer
+ces mots presque inintelligibles: «Maman, maman, maman....»
+
+«Elle nous quitta, après avoir embrassé non seulement nos fronts, mais
+encore nos mains.
+
+«Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon coeur des bons coeurs,
+me dit en essuyant ses yeux où les larmes revenaient malgré elle:
+
+«--Si pourtant la mère vivait!
+
+«Et depuis ce soir-là, nous avons parlé de la mère, nous deux, jusqu'à
+en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille
+et nous demandant si elle serait contente ou fâchée au jour où on lui
+dirait: «Voilà votre enfant».
+
+«Avant de finir mes mémoires, je vais marquer une circonstance qui
+prouvera d'une part les sentiments inspirés par mademoiselle Saphir à un
+public idolâtre et, de l'autre, jusqu'à quel point d'honnêteté morale et
+incorruptible moi et madame Canada nous étions parvenus dans la
+fréquentation de notre bon ange.
+
+«Au Mans, capitale du département de la Sarthe, nous donnâmes un nombre
+de représentations très suivies, remplaçant l'avalage et autres
+exercices démodés par une gymnastique plus en faveur, telle que trapèze
+et marche au plafond, le tout compliqué par deux vaudevilles dont nous
+avions la troupe assortie, capable de les jouer très convenablement.
+
+«Le lundi de la Pentecôte, il vint un homme en bourgeois qui nous
+proposa de louer notre salle tout entière pour une institution, ou
+collège, tenue par des abbés et où étaient des jeunes gens nobles de la
+localité. On nous invita à ne montrer que des tableaux dignes de cette
+jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abbés
+désiraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur répondit:
+
+«--C'est pour elle que se fait la partie.
+
+«Voilà donc qui est bien, nous épluchons les vaudevilles et nous donnons
+une représentation à laquelle les petites demoiselles de la première
+communion auraient pu assister.
+
+«Si bien que le directeur du collège vint nous en faire des compliments
+distingués à la fin du spectacle. Mais vous allez voir.
+
+«Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde était en train de
+se coucher, voilà qu'on frappe à la porte de la baraque.
+
+«--Qui va là? demanda madame Canada.
+
+«--Le comte Hector de Sabran, répondit une jolie petite voix qui
+essayait de se faire bien mâle, mais qu'on eût dit appartenir à une
+demoiselle.
+
+«--Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne.
+
+«--Je veux parler au directeur pour une affaire importante.
+
+«Amandine ouvrit à tout hasard; nous n'avions ni à craindre les voleurs,
+ni à redouter une visite; nous étions installés comme des princes.
+
+«On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre à
+coucher, et quoiqu'il fût en habit de ville, je reconnus en lui du
+premier coup d'oeil un des élèves du collège ecclésiastique.
+
+«C'était un beau petit homme de dix-sept à dix-huit ans, campé comme un
+jeune premier des meilleurs théâtres, joli à croquer, et pas trop
+déconcerté pour la circonstance.
+
+«--Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la tête haute mais avec un
+pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort élève en gymnastique de
+toute l'institution; je fais mieux le trapèze que votre bonhomme, et si
+vous me voyiez exécuter au tremplin le saut périlleux double, ça vous
+ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me
+destinais à l'École polytechnique, mais j'ai changé d'avis. Je suis
+orphelin; dans quatre ans, je serai maître de ma fortune; je vous
+propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'être
+gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous
+en donnerai.
+
+«Cette dernière phrase fut débitée d'un véritable ton de grandeur.
+
+«Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en
+foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la même délicatesse que
+moi et madame Canada.
+
+«J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine à
+découvrir qu'il était passionnément amoureux de notre chère fille, dont
+il nous demanda même la main honnêtement.
+
+«Madame Canada me pinça le bras et me dit à l'oreille:
+
+«--Voilà le bal qui s'entame! Désormais ils vont tous venir à la file et
+ça n'en finira plus!
+
+«Moi je songeais avec une douce mélancolie aux premiers battements de
+mon jeune coeur dans les temps jadis. L'adolescence m'intéresse et si
+j'avais pu espérer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la
+suite l'époux légitime de mademoiselle Saphir, j'aurais éprouvé de la
+satisfaction à favoriser son amour en tout bien tout honneur.
+
+«Mais pas de danger! J'ai vu aux théâtres du boulevard trop de pièces
+historiques, tirées des archives et autres, où les nobles abusent de la
+vertu des chastes jeunes filles du peuple.
+
+«Je répondis à monsieur le comte avec politesse mais fermeté que mes
+principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre.
+
+«Comme il essayait de me séduire avec douze louis qu'il avait, sa montre
+en or et une pipe d'écume, montée semblablement du même métal, je le
+pris par le bras et, me servant de ma force supérieure, je le
+reconduisis jusqu'à son institution.
+
+«Amandine m'approuva quoiqu'elle convînt avec moi que ce jeune comte
+était joli homme et qu'il eût fait un fier mari pour notre trésor, par
+la suite.
+
+«La jeunesse du temps présent est astucieuse et apprend de bonne heure
+ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de
+Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir reçut plusieurs lettres de lui
+et je la surpris une fois contemplant un portrait qui était, ma foi,
+fort ressemblant, où je reconnus la moustache naissante de monsieur le
+comte.
+
+«Nous quittâmes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire
+finie.
+
+«Il y a déjà du temps de cela, et présentement nous sommes en route pour
+Paris.
+
+«Ce sera notre dernière campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle
+Saphir, nous l'établirons de manière ou d'autre. Moi et madame Canada,
+nous sommes bien déterminés à donner notre démission générale
+d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de
+l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes
+s'ils sont morts.
+
+«Nous avons des moyens pour ça outre la marque dont j'ai parlé déjà qui
+est une précaution de la destinée.
+
+«Mais si la chose manquait, ça n'empêcherait pas la jeune personne
+d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un
+projet enfanté dans nos insomnies et qui s'exécutera, s'il est corroboré
+par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller à l'autel cimenter
+une liaison à quoi ne manque que le légitime. On a droit de mentionner
+sur les registres qu'on reconnaît son enfant préalable. Notre enfant est
+mademoiselle Saphir.
+
+«En cas de décès ou introuvabilité des vrais parents, ça serait encore
+un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de
+trente mille écus de côté, et on quitterait le nom de Canada, galvaudé
+en foire, pour prendre celui d'Échalot, plus propre au commerce et à
+l'industrie.
+
+«Voilà, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on
+est unanime pour vouloir que notre dernière apparition dans Paris
+éblouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera négligé
+dans le but de laisser un souvenir célèbre parmi les artistes en foire.
+J'ai l'affiche toute prête à coller en ces termes:
+
+«Mademoiselle Saphir, première danseuse du prestige d'élévation,
+supérieure à madame Saqui dans un genre nouveau, renonçant à ses succès
+de province après fortune faite, a bien voulu, d'après la demande
+générale des amateurs, donner, à Paris, douze représentations seulement,
+après quoi, prenant définitivement sa retraite à l'âge inusité de quinze
+ans passés, elle disparaîtra comme un météore.»
+
+_Fin des mémoires d'Échalot_ Échalot, que nous vîmes dans un autre récit
+réduit à cette extrémité de faire vacciner son nourrisson Saladin pour
+avoir trois francs à la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il
+avait bien réellement mis de côté plus de cent mille francs et son
+établissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son
+passage.
+
+C'était un monument. Le pauvre bidet Sapajou, décédé à la peine, au
+temps de l'ancienne et misérable baraque, était remplacé par trois
+magnifiques chevaux de roulage qui traînaient une gigantesque voiture
+haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste
+cabriolet où madame Canada, pomponnée de la façon la plus cossue,
+jouissait des agréments de la route en compagnie de son Échalot et des
+principaux patriciens de sa troupe.
+
+Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui
+semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage.
+
+Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui
+servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui
+était le domaine particulier de mademoiselle Saphir.
+
+Je dis charmant, parce que c'était Saphir elle-même qui en avait disposé
+le simple et frais arrangement.
+
+Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne
+jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne
+pas craindre le contact du ridicule.
+
+Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou
+laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en était pas moins
+belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d'un intérieur
+bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans
+le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Goethe, suave
+comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux
+choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les
+entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu
+à leur perfection.
+
+La retraite de Saphir s'ouvrait sur le côté de la voiture par une petite
+fenêtre drapée de rideaux de soie. À l'intérieur, il y avait un lit, un
+petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la
+cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole
+abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une
+image de la Vierge.
+
+Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré
+son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas à nier,
+sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence
+des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses
+traits, d'une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés
+enfantines, et pourtant l'aspect général de sa physionomie laissait dans
+l'esprit une saveur rêveuse et même mélancolique.
+
+Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits,
+et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie.
+
+Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se
+connaissait; elle n'éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada
+avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l'orgueil du
+succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements
+étaient un vain bruit, parce qu'elle ne s'était jamais montrée sans être
+applaudie.
+
+Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements
+suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu'à ce jour où le collège
+ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce
+jour-là Saphir n'ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu'il n'y eût
+rien en elle qui pût motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait
+chèrement à sa beauté.
+
+Nous expliquerons d'un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis
+du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret
+depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause
+des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais
+d'après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient
+l'oeuvre du prévoyant Saladin.
+
+Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été
+chargé de l'éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours,
+Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse,
+mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille
+devaient faire avorter.
+
+Saladin était un homme d'affaires et non point du tout un séducteur. Il
+méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait
+hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la
+position du pécheur.
+
+--Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus
+grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours
+d'avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par
+jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger
+qui vous fait tout d'un coup millionnaire.
+
+Saladin s'était dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs
+qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce
+n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le
+regain de l'affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en
+l'exploitant de tout autre manière. On pourra voir.
+
+La mère de Petite-Reine n'était pas riche, Saladin s'en doutait bien;
+mais il y avait un personnage qui l'avait frappé vivement et dont la
+mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c'était
+l'homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20
+francs, au guichet de la rue Cuvier.
+
+Saladin regrettait amèrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-là
+tout de suite.
+
+Patient de caractère, trafiquant dans l'âme et sacrifiant résolument le
+présent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un
+des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les récoltes
+futures.
+
+Il lui avait parlé de sa mère tout d'abord, c'est-à-dire aussitôt que
+l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystérieusement, à mots
+couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d'éveil et
+de désir l'imagination de la fillette.
+
+Il lui avait fait entendre que c'était là un grand secret, et il ne faut
+pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin
+avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l'antipathie naturelle de
+la jeune fille.
+
+Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par
+galanterie, mais par intérêt, avait essayé d'aller trop loin et trop
+vite.
+
+Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à
+son père, il avait avalé le sabre de travers.
+
+Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans
+l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot
+qu'elle ne disait jamais qu'à elle-même: ma mère.
+
+La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.
+
+Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrière les
+larges massifs de la forêt de Maintenon. C'était une chaude journée
+d'été; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussière, laissait de
+brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les
+champs.
+
+Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa
+main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux
+blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de
+ses genoux.
+
+Elle rêvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rêvait après
+avoir lu et relu trois lettres fatiguées et froissées qui sans doute
+avaient pour elle un incomparable intérêt.
+
+Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en
+éventail et recouvrant à demi un quatrième carré de papier, qui était
+une carte photographiée.
+
+Ces trois lettres et ce portrait étaient toute son histoire. Il ne lui
+était pas arrivé autre chose dans sa vie, à part le grand malheur qui la
+sépara de sa mère.
+
+Aussi je ne sais par quelle association d'idées ce premier chapitre d'un
+roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un dénouement, la
+reportait à la pensée de sa mère.
+
+Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes
+filles ne rient pas volontiers des naïvetés qui se trouvent dans les
+déclarations des lycéens. La première missive de M. le comte Hector de
+Sabran avait été apportée, en grand mystère, à Saphir, le lendemain de
+la fameuse représentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les
+quinquets du théâtre; elle ressemblait un peu à la seconde qui
+ressemblait beaucoup à la troisième, et toutes les trois disaient à la
+jeune fille qu'elle était belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait à
+deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle.
+
+La troisième contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons
+que ce jeune gentilhomme n'était pas du tout un menteur, puisqu'il avait
+fait dans les formes au ménage Canada la demande de la main de
+mademoiselle Saphir.
+
+Celle-ci n'avait éprouvé aucune espèce de scrupule à recevoir et à lire
+les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchantée. Elle
+n'avait pas remarqué monsieur Hector à la représentation, mais sur le
+papier il lui plaisait au possible.
+
+Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et
+mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les
+lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli.
+
+Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donné en quelque sorte le
+signal d'une ère nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris à
+tâche de l'imiter, à dater de ce moment et tout le long de ces trois
+années, mademoiselle Saphir avait reçu des quantités incalculables de
+billets doux et même de madrigaux rimes à la provinciale.
+
+Le ménage Canada n'était pas sans être flatté par cette averse de
+déclarations. Échalot et sa compagne se disaient: avec les principes
+qu'on lui avait donnés, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement
+de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilité
+subséquente de son mariage sérieux.
+
+Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la première ligne des
+billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu'à la
+signature.
+
+--Hector m'a déjà dit tout cela, pensait-elle.
+
+Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser à Hector.
+
+Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales
+que les jeunes filles prennent à la lettre:
+
+«Quand même un sort cruel, disait le collégien, nous séparerait pendant
+des années, votre souvenir vivrait toujours dans mon coeur et jamais je
+ne cesserais de vous adorer.»
+
+Le sort cruel ne les avait réunis qu'une fois depuis trois ans. Ce à
+quoi s'était occupé le coeur de monsieur Hector pendant ces trois ans,
+je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par
+cette tiède et lumineuse soirée d'été, mademoiselle Saphir avait des
+larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector.
+
+Ses lèvres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur,
+laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience.
+
+Elle disait:
+
+--Paris! si je retrouvais ma mère à Paris, et s'il connaissait ma mère!
+car c'est un comte et ma mère est peut-être une grande dame.
+
+La route de Versailles à Chartres, dans un paysage remarquablement beau,
+passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite après rencontre une
+large allée qui conduit en forêt.
+
+Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures
+poétiques, ou plutôt l'élément poétique se modifie avec le temps chez
+les mêmes natures. Saphir n'en était pas encore aux émotions que fait
+naître la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres
+et par le portrait.
+
+Tout à coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait
+en forêt, et juste au moment où l'arche Canada passait au trot solennel
+de ses percherons, une élégante calèche découverte tourna au galop
+l'angle de la route.
+
+Dans la calèche, qui portait un écusson timbré de la couronne ducale, il
+y avait une femme jeune encore et d'une beauté si attrayante que Saphir,
+pour l'avoir seulement entrevue, bondit à la fenêtre de son réduit.
+
+Auprès de la jeune femme emportée par le galop de ses chevaux et qu'on
+n'apercevait plus déjà que par-derrière, donnant ses cheveux blonds au
+vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un
+certain âge à la figure fortement basanée, qui se tenait immobile et
+droit. Ses cheveux très noirs et sa barbe de même couleur étaient chinés
+de plaques grisonnantes.
+
+Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne
+l'aurait pas si bien remarqué si son regard fût tombé tout de suite sur
+un beau et fier jeune homme à cheval qui caracolait de l'autre côté de
+la calèche, causant et riant avec la grande dame.
+
+Dès que mademoiselle Saphir eut aperçu ce jeune homme, elle ne vit plus
+rien; sa joue devint pâle comme le marbre, ses mains blêmies se
+joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant:
+
+--Hector! c'est Hector!
+
+C'était Hector, en effet, le comte Hector de Sabran.
+
+Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et _Mme_ la duchesse
+de Chaves.
+
+
+
+
+XIX
+
+Le marquis Saladin
+
+
+Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait
+ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa
+place marquée. Il était--négociant--à Paris.
+
+Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des
+civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le
+commerce qu'il faisait.
+
+Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et
+n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier.
+
+Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant
+le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits
+loups-cerviers disait de lui:
+
+--Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il
+avale des sabres.
+
+Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates
+véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de
+sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait
+connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta.
+
+J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui
+gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis.
+
+C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand
+il escamote des millions.
+
+Et Saladin n'en était pas là. Il opérait petitement, demeurait au
+cinquième étage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.
+
+C'était un valet de chambre assez laid et déjà vieux qui traînait sa
+livrée trop mûre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre.
+Il était beau parleur, presque autant que son maître, dont il racontait
+la romanesque histoire à tout venant.
+
+Le jeune marquis de Rosenthal était, selon son éloquent valet de
+chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du
+château à tourelles, à donjon et à pont-levis, où monsieur le marquis
+avait reçu le jour, durait dix minutes.
+
+L'histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu
+près celui-ci:
+
+Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son
+amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son
+père l'avait chassé dès l'âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de
+Rosenthal avait dès lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois
+d'argent qu'il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu
+tout à fait l'accent allemand, et s'était fait une réputation de
+brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.
+
+Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son
+méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal.
+
+--Ce n'est qu'une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de
+chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et
+d'après l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est
+appelé sous peu à jouir d'une fortune territoriale supérieure à
+l'apanage de la plupart des princes.
+
+Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser
+prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à
+l'américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer,
+avait gardé à un si haut degré l'accent du vieux gamin de Paris, embelli
+par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été
+véritablement sans excuse.
+
+Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa
+manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui
+manquait, selon son expression, excepté auprès des dames.
+
+Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste,
+avec la déférence qu'on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux
+Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son
+opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans
+ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.
+
+Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas
+tout à fait mauvais coeur, puisqu'il le reprenait toujours.
+
+D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste
+avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table
+et fumant et trinquant fraternellement.
+
+Il en était ainsi ce soir--un soir du mois d'août 1866-, au moment où
+nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis,
+en attendant l'immense héritage de ses pères.
+
+C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et
+meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un
+appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le
+marquis devait trois termes.
+
+La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal
+financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau
+de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.
+
+Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait
+lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.
+
+C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille
+grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt
+grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien
+des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux
+abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste
+et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop
+large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses
+yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi
+bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe
+ne paraissait.
+
+Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie
+naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide
+contentement qu'il avait de soi-même.
+
+--Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture,
+rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils
+naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus,
+c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me
+rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait
+mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester
+manchot.
+
+Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une
+expression de sincère mépris.
+
+--J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas.
+
+Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.
+
+--J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens
+forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups
+dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?
+
+Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.
+
+--Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de
+ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi
+je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une
+affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.
+
+Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.
+
+Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'oeil. Sa
+physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son
+orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de
+perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente
+involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration.
+
+Il pensait:
+
+--Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même
+c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il
+tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se
+brosserait le ventre.
+
+--On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par
+moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent
+francs, j'ai touché vingt louis.
+
+Similor enfla ses joues.
+
+--Et ça me passe sous le nez, alors, s'écria-t-il, quoique la rente soit
+due surtout à l'amitié de Damon et Pythias qui m'unissait à Échalot
+anciennement.
+
+Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa
+un demi-verre de vin.
+
+--J'ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il négligemment.
+
+Similor bondit sur sa chaise.
+
+--Ils sont à Paris! s'écria-t-il.
+
+--Depuis quatre jours, répliqua Saladin.
+
+--Et tu le savais!
+
+--Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.
+
+--Et tu ne le disais pas!
+
+--Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.
+
+Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un
+geste de profond dédain.
+
+--Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon
+illustre père, dit-il en riant. J'ai proposé à Saphir une bonne place.
+
+--Celle-là n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours
+ce qu'elle voudra.
+
+Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.
+
+--Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais
+très utile, car tu as bonne volonté; c'est l'éducation qui te manque, et
+le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas
+vrai, reprit-il avec plus d'animation, où l'on a besoin de s'épancher
+avec n'importe qui ou n'importe quoi...
+
+--On parlerait à son chien! interrompit Similor amèrement. J'ai vu dans
+les pièces de théâtre bien des enfants dénaturés, mais jamais un de ta
+force, petiot.
+
+L'oeil d'oiseau de Saladin était fixé sur lui avec une complète
+sérénité.
+
+--Tais-toi, fit-il encore, on a un coeur. Quand j'aurai les millions, tu
+seras mon concierge pour le restant de tes jours.
+
+Similor emplit son verre jusqu'au bord.
+
+--Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour
+sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le
+caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis
+nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin
+réfléchissait.
+
+--C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des
+mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire
+comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup
+je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on
+est logé comme des Auvergnats...
+
+--En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.
+
+--En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché
+aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma
+vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas
+mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison.
+
+--Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais
+une affection en ville?
+
+Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de
+monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit:
+
+--Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la
+déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si
+beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici:
+fille d'une duchesse.
+
+--Duchesse! comme nous sommes marquis?
+
+--Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de
+livres de rentes.
+
+--Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement.
+
+--Elle a refusé!
+
+--Parce qu'il aurait fallu épouser quelqu'un que je connais bien?
+
+--Peut-être. Cette fille-là est aussi bête que belle. Si j'avais pu lui
+dire mon secret tout entier, je l'aurais eue à mes genoux... mais voilà
+tantôt quatorze ans que je monte ma mécanique, mon affaire, ma seule
+affaire, qui a commencé par les cent francs que tu m'as volés comme un
+imbécile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.
+
+Saladin s'arrêta; à vue d'oeil, Similor devenait de plus en plus
+attentif.
+
+--Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le
+marquis ne parlait plus. Épanche-toi. Tu viens de le dire, à moins que
+ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai
+discret à l'égal de la tombe.
+
+D'un geste théâtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.
+
+--Tout est là, dit-il. C'est réglé comme un papier de musique: les
+tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opération
+dans ma poche!
+
+Similor rapprocha son siège, mais Saladin qui le couvrait de son regard
+fixe et effronté ajouta:
+
+--Ce serait de l'hébreu pour toi; tu n'es pas de force à me comprendre.
+
+Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin
+pour noyer sa rancune.
+
+--Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mérite pas
+intégralement tout le mépris qu'on inspire. Je ne demande pas à être
+employé dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un
+bout de rôle à trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacité. Il
+est sûr que tu as ton idée, petiot; tu viens de te révéler à ton père
+sous un aspect nouveau et intéressant. Je devine que la mère de
+mademoiselle Saphir est en jeu.
+
+Saladin, à ce dernier mot, lui lança un regard si aigu que Similor
+éprouva comme un choc électrique.
+
+--Touché! pensa-t-il. Un joli coup droit.
+
+Il ajouta modestement:
+
+--Voilà! En dehors de laquelle appréciation je n'y vois goutte, petiot,
+et tu gardes la totalité de ton secret.
+
+L'expression de crainte qui était dans les yeux de Saladin s'effaça peu
+à peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-même, mesurant avec
+orgueil l'immense supériorité qui le séparait de son père. Il prit un
+air majestueux et clément.
+
+--Papa, dit-il, je ne prétends pas que tu sois incapable de me donner un
+coup d'épaule à l'occasion. J'ai préparé l'affaire tout seul, largement
+et complètement, mais pour l'exécution il me faudra des aides, et c'est
+toi qui me les fourniras.
+
+--Bravo! s'écria Similor.
+
+Monsieur le marquis lui tendit la main avec bonté au travers de la
+table.
+
+--As-tu conservé des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en
+baissant la voix malgré lui.
+
+--Non, répondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherché et je n'ai pas
+trouvé. J'ai idée que la confrérie est allée à vau-l'eau.
+
+--Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.
+
+Pour le coup, les yeux de Similor exprimèrent une surprise franchement
+admirative.
+
+--Est-ce que tu serais là-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix
+émue.
+
+--J'ai cherché, moi aussi, répliqua Saladin, et j'ai trouvé. Tu n'as pas
+beaucoup contribué à mon éducation, papa; mais dans tout ce que tu
+disais il y avait du moins une chose que j'écoutais. Ce qui regarde
+l'histoire du _Fera-t-il jour demain_[*] est resté gravé dans ma mémoire.
+Il y avait une idée, une forte idée, et il y avait des hommes aussi dans
+cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi,
+maintenant, et c'était un gaillard; quant à monsieur Lecoq, on ne
+rencontre pas souvent son pareil.
+
+[* Voir _Les Habits Noirs_, premier tome de la série.]
+
+--Ceux-là sont morts, dit Similor.
+
+--Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu
+me demandais tout à l'heure à quoi j'ai dépensé mes bénéfices? Il m'en a
+coûté bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien
+baissé et se cache, depuis la catastrophe de l'hôtel de Clare[*].
+
+--J'étais là-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.
+
+--Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais
+l'association reste organisée comme autrefois. Le Père-à-tous est
+maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.
+
+--Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?
+
+--Comayrol...
+
+--Connu!
+
+--Jaffret...
+
+--Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!
+
+--Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...
+
+--Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrêtait.
+
+--Et puis moi! dit tout bas Saladin après un silence. L'ancien
+saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant
+dans une dévote attitude.
+
+--Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut
+que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il,
+ma tête s'échauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre,
+te dire quelque chose; tu viendras avec moi.
+
+--Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis
+XIV qu'on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!
+
+--Va! au galop.
+
+Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à
+parcourir la mansarde à grands pas. Il s'arrêtait chaque fois qu'il
+passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s'y
+regardait en prenant des poses d'orateur.
+
+--Les Canada sont à l'Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès
+qu'il fut assis sur la banquette d'un coupé de place à côté de son
+«papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite
+et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.
+
+--Avec un rien de moustache..., commença Similor.
+
+--À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai passé trois fois
+devant Cologne, j'ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne
+m'ont pas reconnu.
+
+--Et mademoiselle Saphir?
+
+--J'ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à
+Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit:
+«Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m'a regardé par deux fois,
+puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois
+qu'elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes
+tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous
+embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses
+claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m'a laissé
+aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitté le bras en me disant
+encore: «Passez votre chemin...»
+
+Il soupira et ajouta:
+
+--Ça vient de ce que je n'ai pas pu lui lâcher le secret tout entier.
+
+Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les
+boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:
+
+--Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé
+son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et
+pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.
+
+--Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de
+railler.
+
+--Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix
+tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait
+pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire.
+Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée,
+elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa
+fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa
+vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui
+grandit avec le temps.
+
+--Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait
+plus.
+
+Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de
+Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher
+d'arrêter.
+
+--Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais
+plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose.
+
+Il descendit et Similor le suivit.
+
+Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la
+rue Saint-Marc.
+
+--Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la
+blonde... la vois-tu?
+
+--Je la vois.
+
+--À qui ressemble-t-elle?
+
+Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de
+son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre
+l'autre, et s'écria:
+
+--Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir!
+
+Saladin lui serra le bras fortement, et dit:
+
+--Rentrons à la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper.
+Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.
+
+
+
+
+XX
+
+Saladin reconnaît l'ennemi
+
+
+Nous n'avons pas d'autre prétention que d'offrir Saladin au lecteur
+comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés
+défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays
+joyeux et gouailleur; il n'était ni gouailleur ni joyeux.
+
+Ces bonnes gens à l'aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter
+en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu
+pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient
+pour un peu à leurs paillettes.
+
+Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine
+énergie l'effet rétrospectif de l'oripeau. Il avait gardé, il devait
+garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous
+les comédiens. Vous l'eussiez passé à la lessive sans lui enlever
+l'emphase qui est l'éloquence même des tréteaux.
+
+Il se croyait pétri d'esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait
+du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degré, la patience et la
+volonté.
+
+C'était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de
+tranchant comme l'éperon qui taille le chemin des navires dans les
+glaces.
+
+Soit pendant qu'il était encore dans l'établissement Canada, soit depuis
+qu'il l'avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler
+énorme, malgré son résultat incomplet. Il s'était fait à lui-même une
+éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait,
+en somme, tout ce qu'un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin,
+ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus légère idée des
+choses, il s'était imaginé qu'on pouvait connaître le monde en regardant
+autour de soi. Cette vérité que le monde n'est visible que d'un certain
+point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à
+beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin.
+
+J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui
+semblaient avoir été écrites en foire.
+
+La prétention principale de Saladin, après tant d'efforts, était d'être
+un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même
+à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles;
+et, comme il s'observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil
+les différences de son langage quand il causait avec Similor, par
+exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la
+duchesse de Chaves--car Saladin avait franchi le seuil d'une grande
+dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve.
+
+L'aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidité n'est
+qu'une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade
+les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en
+homme du monde n'eût été qu'un comique d'assez bas étage, mais Saladin
+trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule
+même.
+
+Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont
+superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que
+d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.
+
+Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par
+un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que
+les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.
+
+Saladin devait réussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent
+la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre,
+et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l'aspect d'une femme
+lui était complètement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds,
+son allure était l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine
+cette fièvre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la
+possession même.
+
+Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit,
+un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son
+pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.
+
+Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils
+grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison
+du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.
+
+Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte
+vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il
+suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance
+donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et
+non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir,
+calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans
+les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors
+que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de
+quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à
+Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.
+
+C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait
+battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas
+reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet,
+par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait
+apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle
+avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne
+savait, de l'homme qui l'avait enlevée.
+
+Ceci était le principal, et c'était un chef-d'oeuvre d'induction.
+Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au
+guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits
+des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de
+l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout
+l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire.
+Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à
+force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme.
+
+Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la
+recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.
+
+Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.
+
+Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc
+de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait
+qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.
+
+Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852,
+et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer
+le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu.
+
+Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace
+l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou
+et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.
+
+La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des
+francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois
+son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du
+trapèze traverse parfois l'océan, et l'homme à la poupée alla, dit-on,
+une fois jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le
+bienfait de la ventriloquie.
+
+Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les
+renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal
+de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont
+il avait tout bonnement résolu de se constituer l'héritier.
+
+Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française
+qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente
+des immenses domaines qu'il possédait au Brésil, dans la province de
+Para, et songeait à revenir en Europe.
+
+Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de
+son plan se rapprochait à vue d'oeil. Dans le paroxysme de sa joie il
+commit sa première et sa dernière imprudence.
+
+Jusqu'alors il avait agi sur le coeur et l'imagination de Saphir au
+moyen de leviers, parfaitement appropriés à l'état intellectuel de la
+jeune fille. Ce n'était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais
+ç'aurait pu être un suborneur, s'il y avait vu son intérêt. Son _affaire_
+se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d'un mariage entre
+lui et l'héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver
+là, il fallait se faire aimer; Saladin n'en était pas à entamer cette
+besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraîner sa future amante des
+lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen
+Ducray-Duminil, c'est qu'il était prudent d'abord, et qu'ensuite il
+n'était pas très fort en littérature.
+
+N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait à une enfant, et qu'entre
+tous les produits du génie humain, _Alexis ou la Maisonnette dans les
+bois, Victor ou l'Enfant de la forêt_ et autres sont les plus propres à
+exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et
+retrouvées.
+
+Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et
+gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à
+montrer de la hardiesse.
+
+Souvenons-nous en outre qu'à l'âge de trente ans il ne devait point
+avoir de barbe.
+
+Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère
+vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l'écouta avec des larmes
+dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint
+imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.
+
+Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se
+mettre sous la protection du couple Canada.
+
+Mais c'est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle.
+
+La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût
+courbé la tête, Saladin la redressa.
+
+--Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de
+la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des
+misères, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec
+argent de poche et pension viagère que je me charge d'obtenir. Fais le
+mort, c'est moi qui ai la parole.
+
+Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin
+conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par
+mois.
+
+À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint.
+Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un
+caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse
+entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils
+faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des
+compagnons du devoir.
+
+Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans,
+stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles
+et prudents qui emploient les heures de l'attente à fortifier leurs
+positions; c'était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux
+héros de l'Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu'il traça
+autour de son affaire.
+
+Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que
+ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la
+considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu'en
+bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui
+échapper sans injustice.
+
+Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin
+trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.
+
+Il _faisait_ à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule
+supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame
+Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est
+un des plus curieux mystères de Paris.
+
+Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la
+place de la Bourse, et le chargea d'une série d'opérations en lui
+disant:
+
+--J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et
+ça me vaudra ma richesse.
+
+Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot.
+Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte
+de lui rendre compte de ses achats et ventes.
+
+La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.
+
+--L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre
+avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous
+avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est
+si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et
+trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de
+Sabran.
+
+--Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu.
+
+--Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom
+et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque
+chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte
+Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.
+
+Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame
+Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra
+chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à
+l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.
+
+Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur
+sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du
+boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la
+main sur l'épaule.
+
+--C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé.
+Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas
+entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte
+Hector de Sabran.
+
+--Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le
+nom dans la tête.
+
+Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte
+Hector de Sabran, Grand-Hôtel.
+
+--Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte.
+Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que
+j'ai l'honneur de parler?»
+
+--Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.
+
+--Juste! Mais c'est une opération de commerce en tout bien tout honneur.
+Si c'est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas
+monsieur le comte.
+
+--Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça?
+
+--Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta
+mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus
+tard.
+
+--Tiens, tiens, répéta Similor, tu m'intéresses... après?
+
+Saladin poursuivit:
+
+--On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air
+bien étonné et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le
+comte Hector que je demande.
+
+--Il me répondra: «Mais c'est moi qui suis le comte Hector!»
+
+--Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu
+disparaîtras, à moins qu'on ne te demande des explications.
+
+--Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un
+particulier est venu à la boutique acheter ceci ou cela en se faisant
+passer pour monsieur le comte. Ça n'est pas malin, après?
+
+--C'est tout. Marche.
+
+Similor entra sous la voûte du Grand-Hôtel. Saladin avait eu soin de lui
+faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-Hôtel n'est pas à l'abri de
+recevoir de temps en temps quelques figures hétéroclites.
+
+Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant.
+
+Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il
+avait même les jours où il était battu.
+
+--Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau très joli,
+qui a été bien fâché quand il a su qu'on avait levé chez nous trois
+paires de bottes vernies à son nom.
+
+--Tu es bien sûr de le reconnaître?
+
+--Quant à ça, oui.
+
+Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entrée du Grand-Hôtel,
+et s'y plaça près de lui.
+
+--Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.
+
+Après une demi-heure d'attente, un jeune homme très élégant sortit de
+l'hôtel, non pas en voiture, mais à pied.
+
+--Voilà! dit aussitôt Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le
+comte?
+
+Il voulut se lever, Saladin l'arrêta. Ce fut seulement lorsque Hector de
+Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la
+Chaussée-d'Antin que Saladin commença à le suivre, en disant:
+
+--Quand même il faudrait le filer toute la journée, on saura ce qu'on
+veut savoir.
+
+La première étape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout
+simplement au café Désiré pour lire les journaux et prendre son
+chocolat.
+
+Saladin était tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosité
+s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui
+toucha la joue paternellement et lui dit:
+
+--Ma vieille, c'est une invention délicate et de longueur; on versera
+plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu
+as un rôle, sois à la hauteur de la mission que je vais te confier.
+
+La mission consistait à faire le tour du pâté de maisons pour se poser
+en sentinelle à l'autre entrée de la maison Désiré, dans la rue Le
+Peletier, tandis que Saladin resterait à la porte donnant sur la rue
+Laffite.
+
+--Comme ça, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voilà la consigne: s'il
+sort de ton côté, tu le files, quand même il irait aux antipodes; tu
+marques toutes les maisons où il s'arrêtera, et tu viens me faire ton
+rapport.
+
+--Mais à quoi peut-il nous être bon, ce jeune premier-là? demanda
+Similor.
+
+--Tu le sauras un jour, et ce sera ta récompense: au galop!
+
+Monsieur le marquis de Saladin, resté seul, se promena de long en large
+sur le trottoir opposé. Les coulissiers, ses honorables confrères, qui
+abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectèrent
+sa méditation, pensant:
+
+--Il avale un sabre pour son déjeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore
+demain qu'il fera concurrence à la maison Rothschild.
+
+Saladin ne rêvait peut-être pas de faire jamais concurrence à la maison
+Rothschild, mais son imagination agréablement surexcitée lui montrait un
+coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de
+billets de banque, protégé par la plus compliquée de toutes les serrures
+de sûreté.
+
+Après une heure d'attente, pendant laquelle son estomac à jeun lui parla
+plusieurs fois, il vit sortir un garçon de la maison Désiré qui courut
+chercher un coupé sur le boulevard. Le coupé était pour monsieur le
+comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, après avoir pris son
+chocolat.
+
+Le coupé tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.
+
+--Papa va _dinguer_, se dit Saladin, mais c'est un détail. Ce qui
+m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.
+
+Il ne fallait pas penser à avertir Similor. Le cheval du coupé était par
+hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de
+ne le point perdre de vue.
+
+Il était maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effilées comme
+celles d'un cerf, et une haleine à rester trois minutes sous l'eau.
+Quand le coupé s'arrêta, à une demi-lieue de là, devant la porte d'un
+magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, c'est à peine si Saladin
+avait au front quelques gouttes de sueur.
+
+Monsieur le comte paya le coupé et disparut derrière les ventaux de
+l'élégante porte cochère qui se referma.
+
+Le coeur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais, à ce
+moment, il s'agita doucement.
+
+--C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis
+tombé du premier coup sur le nid de l'oiseau!
+
+Il regarda l'hôtel attentivement. C'était une de ces splendides
+demeures, bâties entre cour et jardin, dont la façade regarde le
+faubourg et qui déploient sur l'avenue Gabrielle leur arrière-face plus
+riche encore.
+
+Je ne sais pourquoi Saladin songea:
+
+--C'est tout près de l'hôtel de Praslin, où il y eut un duc qui tua une
+duchesse.
+
+Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.
+
+Saladin ôta son chapeau et s'écarta, car il était prudent et poli.
+L'homme qui l'avait heurté ne le vit même pas. C'était un personnage de
+haute taille, très brun de poil et de peau, mais ayant déjà dans sa
+barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.
+
+Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indépendamment du
+costume ou de tout autre signe extérieur, y compris la distinction du
+visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la
+couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la
+distinction.
+
+Saladin aurait parié que ce personnage au teint de bistre était pour le
+moins millionnaire.
+
+Celui-ci entra dans une allée qui faisait face au magnifique hôtel et
+s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de comédie qui jouent le
+rôle d'espion en laissant voir à tous, les fils blancs dont sont cousues
+leurs finesses.
+
+Saladin n'était pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa
+l'idée trop commode que cet homme pouvait bien être le fameux duc qui
+lui avait donné une pièce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier.
+C'eût été à son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier
+coup en plein milieu d'un drame qui aurait troublé si favorablement
+l'eau où il se proposait de pêcher.
+
+Et pourtant ses vagues souvenirs s'éveillaient: il est certain que
+l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes
+aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves
+enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et
+cette barbe noire comme de l'encre.
+
+Involontairement Saladin répéta en lui-même et cette fois avec un
+sourire cruel:
+
+--C'est tout près de l'hôtel de Praslin où il y eut un duc qui tua une
+duchesse!
+
+
+
+
+XXI
+
+Le duc de Chaves
+
+
+Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dévoraient les
+comestibles étalés derrière les carreaux d'un restaurant voisin, mais il
+était trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille
+en écoutant le cri de son appétit. Il chercha bien du regard un
+boulanger qui fût en vue de l'hôtel; n'en trouvant point, il se résigna
+stoïquement à supporter la faim, plutôt que d'abandonner son poste.
+
+Son point de départ était assurément assez vague. La somnambule de la
+rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande
+dame semblait prête à dépenser des sommes considérables pour retrouver
+un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait été prononcé, celui du
+jeune Hector de Sabran. Quant à la grande dame, Saladin n'avait aucun
+motif assuré de penser qu'il fût réellement à la porte de sa demeure; et
+à supposer même que l'hôtel fût réellement à elle, Saladin n'en pouvait
+conclure que la maîtresse de l'hôtel fût justement la Gloriette,
+c'est-à-dire madame la duchesse de Chaves.
+
+D'un autre côté, cet incident du prétendu millionnaire qui l'avait
+heurté tout à l'heure en passant, n'acquérait de valeur que si l'hôtel
+d'en face appartenait bien véritablement aux Chaves.
+
+Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.
+
+Et pourtant Saladin, à mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes,
+sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se
+gourmander lui-même et se dire qu'aucun fait positif n'étayait son
+espoir, ce n'était plus de l'espoir qu'il avait, c'était presque une
+certitude.
+
+Il était aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoyé sa
+voiture devant la porte de l'hôtel. Deux heures sonnèrent à une horloge
+voisine.
+
+Saladin se dit résolument:
+
+--On passera la nuit s'il le faut. On a le temps.
+
+Il ajouta:
+
+--Mon bonhomme noir n'a pas eu la même patience que moi; il s'est lassé
+de faire faction.
+
+L'allée en effet était vide derrière lui.
+
+Mais un cigare à moitié fumé tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tête
+instinctivement et vit briller deux gros yeux derrière les persiennes
+entrouvertes d'une fenêtre de l'entresol.
+
+--Tiens, tiens, murmura-t-il, ça se complique, mon richard a trouvé une
+autre guérite.
+
+La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit en ce moment à deux battants.
+
+Dans la vie du marquis Saladin les émotions n'abondaient pas. Il n'avait
+jamais aimé ni père, ni mère, ni frère, ni soeur; mais le coeur peut
+battre sans cela. Saladin s'aimait lui-même incomparablement; il
+s'agissait en ce moment de lui-même; il fut obligé de s'appuyer aux
+volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.
+
+Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagné ou perdu la
+première manche de cette romanesque partie qu'il préparait depuis tant
+d'années?
+
+La porte cochère restait ouverte et rien ne paraissait.
+
+Derrière les persiennes de l'entresol, l'homme à la barbe couleur
+d'encre moisie toussait en allumant un second cigare.
+
+L'âme entière de Saladin était dans ses yeux. Il ne se faisait pas
+d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et
+encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois à la
+baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment où elle
+confiait Petite-Reine à madame Noblet, la Bergère.
+
+Il n'avait pas l'espoir de la reconnaître dans le sens ordinaire du mot;
+c'était pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait présente dans
+ses moindres détails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait
+avec une certaine apparence de raison: je reconnaîtrai la mère par la
+fille.
+
+Le pavé de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers
+se montrèrent habillés de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent
+jusqu'à la porte, maintenant deux fringants chevaux.
+
+Le comte Hector était sur l'un, l'autre portait une amazone vêtue de
+drap noir, avec le chapeau mexicain entouré d'un voile.
+
+Saladin, par un mouvement irrésistible où il y avait plus que de la
+curiosité, traversa la moitié de la rue à la rencontre du cavalier et de
+l'amazone, derrière lesquels se refermait le portail de l'hôtel.
+
+Sa première pensée fut celle-ci: «Elle est trop jeune!»
+
+Et par le fait, c'était une jeune femme pleine de grâce et de beauté qui
+accompagnait l'heureux comte Hector.
+
+Sous son voile on apercevait sa figure un peu pâle mais souriante, et
+ses grands yeux avaient cet éclat mouillé qui n'appartient qu'à la
+jeunesse.
+
+Saladin était si près que le comte Hector fut obligé d'arrêter son
+cheval pour ne le point heurter.
+
+--Rangez-vous donc, imbécile, dit involontairement le jeune gentilhomme.
+
+Saladin ne se dérangea ni ne se fâcha. Il était sous le coup d'un
+étonnement qui allait jusqu'à la stupéfaction.
+
+Sa seconde pensée fut celle-ci: «C'est elle, toute pareille à autrefois!
+Elle n'a pas même vieilli!»
+
+La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour
+reconnaître cette fée qui allait lui donner la richesse, n'existait même
+pas. Point n'était besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de
+miracle, malgré l'injure de quatorze années, la jeune et belle créature
+qui s'était assise à quelques pas de lui jadis sur les pauvres
+banquettes du Théâtre Français et Hydraulique, et qui, le lendemain,
+avait embrassé en pleurant Petite-Reine, sa fillette adorée que, par le
+fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.
+
+Il n'y avait qu'une seule différence, encore était-elle produite par le
+costume que portait la Gloriette.
+
+La troisième pensée de Saladin fut un hommage rendu à l'aisance
+merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume
+nouveau.
+
+--On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses
+dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg
+Saint-Honoré.
+
+--Gare! lui cria un cocher d'omnibus.
+
+Saladin, qui était resté au milieu de la rue, sauta de côté vivement.
+
+--Gare! lui cria un cocher de fiacre.
+
+Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de là son
+regard, tourné par hasard vers la boutique où naguère il s'était appuyé,
+rencontra la fenêtre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repoussé les
+persiennes. Il s'accoudait commodément au balcon et suivait d'un oeil
+content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone.
+
+Une étrange gaieté entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de
+ce visage si sombre, une rangée de dents blanches qui brillaient comme
+celles d'un carnassier.
+
+Dans ces maisons que l'imagination bâtit à force d'hypothèses et qui
+tremblent au vent comme des châteaux de cartes, quand une des
+suppositions fondamentales arrive à devenir une vérité, tout l'édifice
+se consolide instantanément.
+
+L'identité de la Gloriette, devenue dame et maîtresse de l'hôtel de
+Chaves, établissait par contrecoup l'identité du bonhomme noir et blanc
+qui était bien évidemment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses
+fonctions de mari jaloux.
+
+Saladin ne savait pas encore à quoi cette circonstance pourrait lui
+servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un
+entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il eût pu la voir aussi bien
+derrière les persiennes de son cabinet.
+
+Il était à la source des renseignements et voulut savoir, car pour les
+diplomates de sa sorte rien n'est à négliger. Il pesa sur l'éblouissant
+bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'hôtel de
+Chaves, la porte s'ouvrit aussitôt.
+
+Saladin entra d'un air dégagé et demanda au concierge, bien mieux
+habillé que lui, s'il était possible de voir monsieur le duc.
+
+--Son Excellence est en voyage depuis deux jours, répondit le
+fonctionnaire avec majesté, et quand on veut avoir l'honneur d'être reçu
+par Son Excellence, on écrit pour demander audience.
+
+Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait
+l'habitude de ne rien laisser traîner, il ramassa au coin d'une borne,
+dans un petit tas de poussière, un objet brillant qui pouvait être en
+or, et le glissa dans sa poche.
+
+Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour
+pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait la révolution de Juillet,
+commença-t-il sa fortune légendaire en sauvant une épingle.
+
+Saladin était fixé désormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence
+pour choisir, en qualité d'observateur, cette fenêtre d'entresol.
+
+Son Excellence jouait décidément tout au long la vieille comédie de
+l'époux soupçonneux qui veut surprendre sa femme.
+
+Elle était fermée maintenant cette fenêtre. Monsieur le duc avait achevé
+sa besogne comme Saladin la sienne.
+
+--C'est égal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journée
+que moi!
+
+Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant
+dont l'étalage lui avait donné le supplice de Tantale et, contre ses
+habitudes d'économie, il se paya un plantureux déjeuner dînatoire.
+
+Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui était bien
+réellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourné le coin de
+l'avenue Marigny et gagné la grande avenue des Champs-Elysées.
+
+Le comte Hector était un charmant cavalier, assurément, mais madame la
+duchesse revenait d'un pays où les femmes font des miracles à cheval.
+C'était une amazone accomplie. La foule élégante qui encombrait à cette
+heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succès de
+curiosité.
+
+Ce sont, dit-on, des boîtes à médisances tous ces équipages coquets qui
+vont cueillir chaque jour, à la même heure, la plus enviée de toutes les
+voluptés parisiennes: la promenade au bois.
+
+Ces bouquets de femmes, qui émaillent si brillamment l'avenue de
+l'Étoile, ont la réputation de cacher de longues et innombrables épines.
+
+Peut-être, en effet, médisaient-elles de madame la duchesse et de son
+trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en vérité au
+milieu de tant de saluts empressés et de bienveillants sourires.
+
+Par exemple, on ne ménageait pas monsieur le duc absent. Toutes les
+dames s'accordaient à dire que c'était un sauvage d'autant plus
+disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la
+plus détestée qui soit au monde. C'était un joueur effréné, un duelliste
+de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran
+de mélodrame. C'était un buveur que le vin ne savait pas égayer et ses
+histoires galantes elles-mêmes avaient je ne sais quelle funèbre couleur
+de tragédie.
+
+Ah! certes, dans ces charmants comités qui roulaient en ressassant
+l'éternel radotage des nouvelles à la main, la malveillance n'était pas
+pour madame la duchesse. Elle eût été radicalement excusable si on avait
+su à peu près d'où elle venait.
+
+Mais on ne le savait pas et c'était terrible. Vous figurez-vous une
+duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle?
+
+Du reste, elle se tenait «à sa place», et on lui en savait gré. Le monde
+ne la voyait guère que dans les circonstances officielles, et, malgré
+l'immense fortune de son mari, elle n'était jamais entrée dans la lice
+où combattent les éblouissantes.
+
+À l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cessèrent de suivre le
+chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonnière des équipages
+tournait à gauche et s'engouffrait fidèlement dans l'avenue de
+l'Impératrice qui est le seul couloir authentique par où l'on puisse
+arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin,
+prirent un temps de galop sur la route de Neuilly.
+
+Ce fut là seulement qu'ils commencèrent à causer.
+
+--Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me
+semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cessé
+de chercher parce que cet amour était tout pour moi et que rien, rien au
+monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent désespéré. À mesure
+que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une
+fois je me suis éveillée, la nuit, oppressée par une angoisse
+inexprimable. J'avais rêvé qu'elle était morte.
+
+--Elle a été toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous
+l'aimez!
+
+--Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer
+l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sincèrement
+aimé, un seul. Il est des heures où je doute encore de son abandon,
+parce que son caractère était noble et que, chez lui, une lâcheté ne me
+semble pas possible... C'est une chose singulière que la vivacité de ces
+impressions après tant d'années écoulées! Loin d'aller s'éteignant les
+souvenirs de cette époque, qui fut en réalité toute ma vie, sont plus
+nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir
+grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit
+chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a
+grandi, embelli; comment elle s'est transformée, et il me semble qu'à
+l'aide de ce pauvre calcul où j'ai dépensé tant d'heures, si je la
+voyais là, devant moi, je la reconnaîtrais.
+
+Hector souriait, tout ému.
+
+--Comme vous auriez été heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut,
+et comme cet homme eût été heureux!
+
+--Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aimé, à cause d'elle. C'était un
+gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc.
+Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'étais, parce que je
+ne pouvais lui donner, en échange de sa passion, que mon coeur, où ma
+Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt
+pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si
+Dieu m'exauce enfin et la rend à ma folie!
+
+--Vous n'avez jamais songé, demanda le jeune comte, à chercher ce pauvre
+bon Médor dont vous m'avez raconté le dévouement si simple et si
+touchant?
+
+--Depuis mon retour en France, répondit madame de Chaves, j'ai fait
+l'impossible pour retrouver Médor. Tout a été inutile. Il a disparu; il
+est mort, sans doute.
+
+--Et mon oncle a cessé de vous prêter son aide?
+
+--Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes désirs sont
+devancés par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entraîné
+vers moi jadis est éteinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a
+remplacée. Il a repris sa liberté sans me rendre la mienne, et puisque
+nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer sérieusement. Je
+ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'être jaloux,
+mais...
+
+--Comment! s'écria le jeune homme vivement, vous seriez soupçonnée!
+
+--Écoutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont passés.
+Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduités
+à l'hôtel lui portaient ombrage.
+
+--Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait naître,
+c'est lui qui a favorisé ces assiduités, et maintenant que j'ai pour
+vous, belle cousine, une amitié de frère...
+
+--Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves.
+
+--J'ai dit de frère, répéta Hector en rougissant.
+
+Puis il se tut.
+
+La belle duchesse secoua la tête en souriant.
+
+--Voilà le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais
+vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je
+suis à sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour
+continuer mes recherches.
+
+--Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air étonné, comme s'il
+dépendait de mon oncle de changer votre situation.
+
+La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils étaient à la
+hauteur de la porte Maillot.
+
+--Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte.
+
+--Il y a moins de monde à la porte d'Orléans, répondit madame de Chaves,
+qui remit son cheval au trot.
+
+Un instant la route se poursuivit en silence.
+
+Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le
+duc, son mari, mon oncle, était en réalité le neveu propre de monsieur
+de Chaves, dont la soeur cadette avait épousé, à Rio de Janeiro,
+monsieur le comte de Sabran, attaché de l'ambassade française sous le
+règne de Louis-Philippe. Hector était le fruit de cette union; il avait
+perdu fort jeune son père et sa mère. À part un cousin du côté paternel
+qu'on avait nommé son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que
+monsieur de Chaves.
+
+Monsieur de Chaves, à son retour en France, l'avait appelé près de lui;
+son accueil avait été tout paternel, et il l'avait présenté à sa femme
+en disant:
+
+--Lilias, voici le fils de ma soeur chérie dont je vous ai parlé si
+souvent.
+
+Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le
+connaissait, n'avait jamais prononcé le nom de sa soeur chérie.
+
+C'était un étrange caractère que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit
+vrai en parlant de sa bonté; sa générosité n'avait pas de bornes, mais
+il semblait parfois qu'il y eût une lacune dans son intelligence et que
+sa nature morale fût affectée d'une maladie.
+
+Son père, avant lui, avait fait comme lui; il s'était mésallié. Monsieur
+le duc de Chaves était le fils d'une créature splendide qui avait ébloui
+Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui était soupçonnée
+d'avoir du sang mêlé dans les veines.
+
+Ce roman de fougueux amour avait eu un dénouement sombre, sur lequel
+planait, du reste, le mystère le plus complet.
+
+Monsieur de Chaves, le père, avait été trouvé mort dans son lit en un
+grand vieux château qu'il possédait dans la province de Coïmbre, en
+Portugal.
+
+Il fut constaté que sa femme avait quitté le château la veille au soir,
+emmenant avec elle son fils, alors âgé de onze ans, et une petite fille,
+plus jeune de deux ans.
+
+Ce fils était monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette;
+cette petite fille devait être la mère du comte Hector de Sabran.
+
+Monsieur le duc de Chaves avait été élevé par sa mère au Brésil. Une
+sorte de réprobation sourde entourait cette femme malgré son immense
+fortune.
+
+C'était à ce point que la soeur du duc, mère d'Hector, belle et pourvue
+d'une dot considérable, aurait eu de la peine à trouver un époux, si
+monsieur de Sabran, étranger et ignorant la funeste histoire de cette
+famille, ne fût devenu amoureux d'elle à la française, et ne l'eût
+épousée en quelque sorte par impromptu.
+
+Monsieur le duc, élevé dans les immenses possessions de sa famille, au
+fond de la province de Para, n'avait jamais frayé avec les jeunes gens
+de son rang. Entouré de serviteurs et de parasites qui, au Brésil,
+appartiennent volontiers à la pire espèce d'aventuriers, il avait
+dépensé son adolescence à des plaisirs violents, à de sauvages
+débauches. Sa mère encourageait ce genre de vie par une conduite plus
+que suspecte.
+
+Il y avait à l'habitation des scènes brutales et l'orgie finissait
+parfois dans le sang.
+
+Après la mort de sa mère, arrivée lorsque monsieur le duc touchait à sa
+vingtième année, il avait quitté ses terres pour se présenter à la cour
+où sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable.
+
+Le décès de la duchesse douairière rejetait du reste dans l'ombre un
+passé de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait être
+complice.
+
+La première fois qu'on annonça à l'audience impériale don Hernan-Maria
+da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosité fut excité
+parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait déjà de la
+jalousie.
+
+Hernan-Maria était un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la
+couleur basanée de sa peau trahissaient son origine mulâtre, au dire des
+courtisans portugais et brésiliens de sang pur, qui sont, par le fait,
+trois fois plus basanés que les quarterons.
+
+Dès cette première audience, il demanda d'un ton froid et fier à Sa
+Majesté l'honneur d'être employé à son service.
+
+On monte vite là-bas, quand on a derrière soi un nom et des millions. À
+vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, était un haut personnage,
+et il put doubler d'un seul coup sa fortune en épousant une des plus
+belles, une des plus riches héritières de l'empire.
+
+Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa
+duchesse. C'était ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave.
+
+Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Théâtre
+et lui meubla un palais.
+
+Ce fut alors une existence d'orgies à tous crins. Ses folies de joueur
+scandalisèrent une ville où toutes les classes de la population poussent
+l'amour du jeu jusqu'à la démence.
+
+Un soir, dans une académie de _monte_, il tua un colonel mexicain dans
+un duel au couteau, et fut blessé de deux balles par un citoyen des
+États-Unis dans un duel au revolver.
+
+Il y avait bal à la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un
+quadrille avec le bras en écharpe. Cela le mit à la mode; une belle
+dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'État,
+demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint.
+
+Ce fut ainsi qu'il vint à Paris, chargé de régler officieusement des
+indemnités fort importantes.
+
+À Paris, bien qu'il tînt grand état, la différence absolue des moeurs et
+la gaucherie qu'il avait à s'exprimer dans notre langue exagérèrent sa
+timidité naturelle. Il vécut à l'écart; dans le monde parisien, il passa
+pour une sorte de sauvage poussant l'austérité des moeurs jusqu'au
+stoïcisme.
+
+Par le fait, ses fredaines se bornaient à payer à une danseuse les
+appointements d'un ministre.
+
+Ce fut le hasard qui plaça sur sa route la Gloriette, un jour qu'il
+visitait le Jardin des Plantes.
+
+La passion le prenait comme un coup de foudre. Là-bas, au Brésil, il eût
+fait enlever la jeune femme dès le soir même. À Paris, il avait peur; il
+se mit à jouer le rôle d'un sombre et maladroit Céladon.
+
+Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il eût
+été son ombre.
+
+Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier
+mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette.
+
+Nous savons aussi qu'il lui promit mariage.
+
+Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle à
+l'accomplissement de cette promesse: la première duchesse de Chaves
+était sur le bâtiment qui emmenait la Gloriette au Brésil.
+
+
+
+
+XXII
+
+Madame la duchesse de Chaves
+
+
+À la porte d'Orléans, entre les deux grandes avenues, s'ouvre une route
+de chasse qui coupe le bois en diagonale dans toute sa largeur, passant
+à travers ces fourrés solitaires que la foule des promeneurs du lac ne
+connaît même pas.
+
+Car il y a des gens qui vont trois cent soixante-cinq fois par an au
+bois de Boulogne et qui font trois cent soixante-cinq fois le même tour.
+
+Ainsi est bâti le peuple le plus spirituel de l'univers.
+
+Hector et sa compagne marchaient au pas à l'ombre des grands arbres. Ils
+parlaient précisément de cette première duchesse de Chaves que nous
+avons nommée à la fin du précédent chapitre. La voix de Lily avait
+baissé son diapason malgré elle, son accent était lent et triste.
+
+--Je vivais fort isolée sur ce paquebot, dit-elle, votre oncle avait
+acheté tous ceux qui auraient pu me renseigner. Je voyais souvent sur le
+pont cette jeune femme admirablement belle, mais triste, dont la pâleur
+était encadrée dans ses longs cheveux noirs. Pas une seule fois,
+monsieur le duc ne lui parla devant moi, et ce fut des années après
+seulement que je connus son nom.
+
+«Elle s'appelait comme je me nomme maintenant, madame la duchesse de
+Chaves.
+
+--Avez-vous donc entendu parler...? commença Hector.
+
+Lily l'interrompit d'un geste grave.
+
+--Un an après notre arrivée au Brésil, prononça-t-elle à voix basse,
+monsieur le duc de Chaves me donna son nom dans la chapelle de
+Sainte-Marie-de-Gloire à Rio. J'ai appris depuis qu'à ce moment sa
+première femme était morte depuis sept mois. Ne m'interrogez pas. Je ne
+sais rien de plus que ce que je vais vous dire, et c'est peu de chose.
+
+«Monsieur le duc de Chaves avait introduit auprès de sa première femme
+un de leurs jeunes cousins sortant de l'Université. Il avait recommandé
+à madame la duchesse de patronner cet enfant dans le monde.
+
+«Puis un jour il lui reprocha d'avoir trop fidèlement obéi.
+
+«Le jeune homme fut tué, dans une rencontre de nuit, par un adversaire
+inconnu.
+
+«La duchesse mourut.
+
+«Et le frère de la duchesse, un homme bien vu à la cour pourtant, fut
+exilé pour avoir parler de poison.
+
+--Madame, dit Hector dont les sourcils étaient froncés, vous avez
+raison, je rendrai mes visites plus rares.
+
+--Oh! fit madame de Chaves en souriant, il ne faut pas prendre cet air
+fatal, nous ne sommes plus ici au Brésil; à Paris, le poison n'est pas
+de mode. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, ce sont
+peut-être des calomnies.
+
+Il y eut encore un long silence. Quand les chevaux sortirent du couvert,
+pour traverser les clairières qui avoisinent le château de Madrid,
+madame de Chaves reprit tout à coup d'un ton de légèreté affectée:
+
+--Et notre huitième merveille du monde? Et cette belle des belles? Il y
+a longtemps que nous n'avons causé de vos amours.
+
+--Chère cousine, répondit Hector, si elle n'existait pas, mon oncle
+aurait peut-être raison d'être jaloux.
+
+Lily éclata de rire franchement, les accès de gaieté étaient rares chez
+elle.
+
+Mais depuis quelques jours son caractère avait bien changé.
+
+--Mon cousin, s'écria-t-elle, ceci est une demi-déclaration, qui est
+très adroite ou très impertinente.
+
+--Puis-je être adroit avec vous, ma cousine, murmura Hector d'un ton de
+sincère émotion, puis-je être impertinent surtout? Vous savez bien que
+je vous aime, et vous savez bien de quelle façon je vous aime. Il est
+certain que vous êtes trop belle pour inspirer seulement l'affection
+qu'on porterait à une soeur, mais il est certain aussi que mon coeur est
+pris d'autant plus fortement que cet amour a résisté au ridicule qui,
+dit-on, tue toute chose, au ridicule évident, manifeste. Il ne faut pas
+plaisanter avec mon amour, qui me rend malheureux déjà et qui,
+peut-être, brisera ma vie.
+
+La duchesse lui tendit la main sans arrêter sa monture.
+
+--Avez-vous vos vingt ans accomplis, Hector? demanda-t-elle.
+
+--J'aurai vingt et un ans dans onze mois, répondit Hector, je suis
+bientôt majeur.
+
+--Et que comptez-vous faire, quand vous serez majeur? Hector ne répondit
+pas tout de suite.
+
+--Eh bien! insista madame de Chaves.
+
+--Eh bien! s'écria Hector avec un accent de passion qui fit tressaillir
+sa belle compagne, si elle m'aime, je l'épouserai, si elle ne m'aime
+pas, je mourrai!
+
+Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le
+pas d'eux-mêmes.
+
+--Vous ne m'avez jamais fait le récit détaillé de vos amours, dit la
+duchesse d'un ton sérieux. Vous êtes malade, toute femme est médecin;
+voyons, j'attends votre confession.
+
+La figure du jeune comte s'éclaira. Le plus grand bonheur de ces pauvres
+amoureux est de raconter leur martyre.
+
+Il prit l'histoire au premier battement de son coeur, alors qu'il était
+au collège ecclésiastique du Mans. Il montra, timidement et craignant
+plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait naître sur les lèvres de
+sa compagne, cette enfant d'une idéale beauté, chaste comme un rêve de
+poète et réduite à danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau
+grossier de saltimbanques.
+
+Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne
+subissant pas non plus la fièvre des bravos.
+
+Il l'avait vue telle qu'elle était, le comte Hector, parce qu'il
+l'aimait sincèrement et profondément.
+
+Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui
+sommeillait en elle à l'état latent parce qu'on ne lui avait jamais
+donné l'occasion d'éclater.
+
+Madame de Chaves suivait avec un entraînement, dont elle ne se rendait
+pas compte, ce récit d'une naïveté presque enfantine, et l'intérêt qui
+brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur.
+
+Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une
+croissante émotion, la fameuse scène de la demande en mariage, faite à
+Échalot et à madame Canada; il récita par coeur les lettres qu'il
+écrivait à mademoiselle Saphir, il avoua même l'envoi audacieux de sa
+photographie.
+
+Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait
+parfois, c'était pour prononcer de ces paroles qui trahissent
+involontairement l'intérêt excité.
+
+Hector la remerciait en son coeur et il allait toujours, ravi d'épancher
+son bien-aimé secret.
+
+Son histoire n'avait pas beaucoup d'incidents dramatiques. Depuis qu'il
+était à Paris, Hector avait assez vécu pour apprécier l'énorme
+complaisance de cette femme du monde, faisant à de pareilles bagatelles
+l'aumône de son attention.
+
+--Je vous ennuie, ma bonne, ma chère cousine, disait-il, il n'y a rien
+là-dedans, je le sens bien, sinon que j'aime comme un malheureux et
+comme un fou. Pour comprendre comment j'aime de la sorte, une femme si
+fort au-dessous de moi, selon les apparences, il faudrait que vous la
+vissiez.
+
+--Je la verrai, dit madame de Chaves comme malgré elle.
+
+--Non, oh! non! s'écria Hector d'un accent suppliant, vous ne pourriez
+la voir que dans son triomphe, c'est-à-dire dans sa misère. Je ne veux
+pas que vous la voyiez ainsi!
+
+--Mais enfin, murmura Lily qui rêvait, elle est donc bien belle, bien
+belle!
+
+La poitrine d'Hector se gonfla, et les yeux de sa compagne se baissèrent
+sous le regard de feu qu'il lui lança.
+
+--Elle est belle comme vous, dit-il en contenant sa voix, et je n'ai
+jamais trouvé personne à lui comparer que vous. Vous n'avez pas les
+mêmes traits, vous ne vous ressemblez pas, et pourtant, chaque fois que
+je vous vois, je pense à elle. J'établis entre elle et vous je ne sais
+quel lien mystérieux... comment vous dire cela? mon amour pour elle a
+comme un reflet dans ma tendresse pour vous... Vous pleurez! pourquoi
+pleurez-vous, madame?
+
+La duchesse essuya ses yeux vivement, et dit en essayant cette fois de
+railler:
+
+--C'est vrai, je pleure... et je ne sais pas lequel de nous deux est le
+plus fou, Hector, mon pauvre neveu!
+
+--Car, se reprit-elle, je suis votre tante, et il faudra bien à la fin
+que je vous parle raison... Mais auparavant, je veux savoir. Ne
+l'avez-vous jamais revue avant de la retrouver à Paris?
+
+--Je l'ai cherchée souvent et trouvée quelquefois, répondit Hector mais
+je sens plus amèrement que vous ne pourriez l'exprimer le malheur de
+cette passion qui m'entraîne; je résiste, j'ai honte. J'aimerais mieux
+ne la voir jamais que d'affronter ces terribles applaudissements que son
+talent soulève et qui me serrent si douloureusement le coeur.
+
+--Et cependant..., commença madame de Chaves.
+
+Hector l'interrompit, d'un geste doux, et sa voix prit un accent de
+recueillement.
+
+--Le hasard m'a servi une fois, dit-il, et mon pauvre roman, si triste,
+a du moins une page heureuse. L'année dernière, elle a été malade en
+passant à Melun, et vous ne sauriez croire à quel point les bonnes gens
+qui exploitent son talent l'aiment religieusement. C'est comme une
+famille où le père et la mère vivent agenouillés devant l'enfant. Je les
+crois riches d'une façon relative; du moins ne négligent-ils rien quand
+il s'agit de leur adorée Saphir. Lors de sa convalescence, ils lui
+louèrent un petit appartement dans une jolie maison voisine de la Seine
+sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.
+
+«Elle n'a pas, vous le pensez bien, s'interrompit timidement Hector, les
+frayeurs ni les préjugés des autres jeunes filles. Chaque matin elle
+allait toute seule faire une longue promenade à cheval en forêt. Il y a
+un dieu pour les amoureux, ma belle cousine; dès la première promenade
+qu'elle fit, je la rencontrai.
+
+--Mais, poursuivit Hector, ces rencontres en forêt ne m'avançaient pas
+beaucoup; je n'étais plus le lycéen du Mans, hardi à force d'ignorance.
+Mon amour avait grandi: je n'osais plus, je me cachais derrière les
+branches pour la regarder passer, et il me semblait impossible
+d'acquérir l'audace qu'il eût fallu pour l'aborder.
+
+--Vous n'êtes pas timide, pourtant, murmura la duchesse.
+
+--Non, répondit Hector, avec les femmes de notre monde je ne suis pas
+timide. Elles sont heureuses, nobles, défendues par le respect de tous
+mais celle-ci, qui pour moi était au-dessus de n'importe quelle
+princesse et qui en même temps tenait dans la vie un état si misérable,
+comment l'aborder? comment m'excuser de l'avoir abordée? et que lui dire
+enfin sur cette route où l'on ne pouvait parler à genoux?
+
+«Un jour j'eus la pensée de monter, moi aussi, à cheval. Elle se
+rendait, chaque matin, à une petite chapelle située au bord de l'eau, où
+elle semblait accomplir une neuvaine ou un voeu, car elle est pieuse
+comme un ange, et je ne sais pas d'où sa religion lui est venue.
+
+«Mon cheval croisa le sien, comme elle sortait de la chapelle, dans
+l'avenue qui rentre en forêt. J'avais eu tort de craindre et je ne sais
+point de grande dame qu'il soit plus facile d'aborder. Elle a l'autorité
+de celles qui, tout naturellement, se sentent le droit de faire le
+premier pas.
+
+«Elle me reconnut, avant même que je l'eusse saluée; elle poussa un cri,
+et, toute pâle de joie, elle prononça mon nom.
+
+«Ce fut sa main qui se tendit vers la mienne; tandis qu'elle murmurait:
+
+«--J'ai achevé aujourd'hui ma neuvaine, et c'était vous que je demandais
+à Dieu.
+
+«Hélas! belle cousine, s'écria ici Hector avec une colère douloureuse,
+vous allez la juger mal peut-être. Elle appartient à une classe où un
+pareil abandon peut sembler effronterie.
+
+Madame de Chaves lui serra la main fortement.
+
+--Continuez, dit-elle, ne plaidez pas sa cause qui est gagnée; je l'aime
+puisque vous l'aimez.
+
+Hector porta la douce main qu'on lui donnait à ses lèvres.
+
+--Merci! murmura-t-il, du fond du coeur, merci!... Mais ne me demandez
+pas de vous raconter ce qui fut dit dans ce tête-à-tête étrange et
+délicieux qui sera le plus cher souvenir de ma jeunesse. Les paroles
+échangées, je m'en souviens mais, quand je veux les répéter, il semble
+qu'elles perdent leur sens véritable. Le courant des pensées de Saphir
+ne se rapporte à rien de ce que vous ou moi nous pouvons connaître;
+c'est une naïveté bizarre où il y a de saintes aspirations. Elle semble
+avoir vécu dans une féerie, et le monde ne lui est apparu qu'au travers
+d'un rêve. Elle n'a rien du milieu grossier dans lequel se passa son
+enfance, sinon l'amour filial qu'elle porte aux pauvres gens qui l'ont
+élevée...
+
+--Ce n'est donc pas leur fille? demanda madame de Chaves avec vivacité.
+
+--Ce n'est pas leur fille, répondit Hector.
+
+Puis avec un sourire mélancolique, il ajouta tout bas:
+
+--Belle cousine, je suis égoïste quand je parle d'elle; j'oubliais que
+vous aviez aussi votre adorée folie.
+
+--C'est vrai, murmura la duchesse qui avait aux joues une rougeur
+fiévreuse, je pense à elle toujours, toujours! mais cela ne m'empêche
+pas de vous écouter pour vous, Hector. Continuez, je vous prie.
+
+--J'ai tout dit, répliqua le jeune comte de Sabran; nous fîmes une
+longue route côte à côte, comme nous voilà tous les deux, ma belle
+cousine; nous avions sur nos têtes l'ombre épaisse des grands arbres, et
+nulle rencontre ne vint troubler notre solitude. Nous parlâmes d'amour
+ou plutôt chaque chose que nous disions contenait une pensée d'amour.
+Elle n'a rien à cacher, je vous l'affirme, et son coeur se montre dans
+tout l'orgueil de son exquise pureté. Au bout d'une heure, nous étions
+des fiancés qui sont sûrs l'un de l'autre et n'ont plus à s'exprimer
+leur mutuelle tendresse. Qu'avions-nous dit? de ces riens que les coeurs
+traduisent et qui valent cent fois le serment banal d'aimer toujours.
+
+Elle était radieuse de beauté; l'allégresse de son âme illuminait son
+visage; l'avenir n'avait plus d'obstacles: Dieu nous devait le bonheur!
+
+Avant de me quitter, elle se pencha sur son cheval et me tendit son
+front charmant, où je déposai le premier baiser.
+
+Les arbres de la forêt éclaircissaient déjà leurs feuillages; on voyait
+la route de Melun à travers une dentelle de verdure.
+
+--À demain! me dit-elle.
+
+Et je restai seul.
+
+Le lendemain, elle ne vint pas. J'appris qu'elle avait quitté la petite
+maison où s'était achevée sa convalescence. Moi-même je repartis pour
+Paris où mon tuteur m'appelait.
+
+À Paris, les choses changent d'aspect. Je vis les jeunes gens de mon âge
+et j'eus pudeur d'une aventure pour laquelle je n'aurais osé chercher un
+confident.
+
+Je pensais, en faisant la revue de mes nouveaux amis: auquel d'entre eux
+pourrais-je dire que j'aime sérieusement, profondément, et pour en faire
+ma femme, une pauvre fille sans père ni mère, qui gagne de l'argent à
+danser sur la corde?
+
+La tête d'Hector se pencha sur sa poitrine et il resta silencieux.
+
+--Vous me l'avez dit à moi, murmura doucement madame de Chaves.
+
+--C'est vrai, prononça Hector d'une voix si basse qu'elle eut peine à
+l'entendre, et je ne sais pourquoi il me semblait que vous étiez
+intéressée à le savoir.
+
+Ils échangèrent un long regard et tous deux baissèrent les yeux.
+
+Leurs chevaux reprirent le grand trot.
+
+Ils avaient traversé toute la longueur du bois de Boulogne, et se
+trouvaient dans le quartier de la Muette.
+
+--Vous ne me parlez plus, murmura madame de Chaves.
+
+--Si fait, répondit Hector avec une sorte de répugnance, j'ai une faute
+à confesser... Belle cousine, une fois, j'ai eu peur de vous comme de
+mes amis.
+
+--Voyons cela.
+
+--C'était un de ces jours derniers, lors de la promenade que nous fîmes
+avec monsieur le duc à Maintenon, vous en calèche, moi à cheval. Il faut
+bien vous dire que j'ai beaucoup lutté contre cet amour et que, parfois,
+je me suis cru tout prêt d'être vainqueur.
+
+--Pauvre belle Saphir! soupira madame de Chaves.
+
+Hector, qui était en avant, se retourna et lui baisa encore la main.
+
+--Vous êtes une sainte, dit-il, et Dieu vous fera heureuse. Ce jour-là,
+comme nous quittions la forêt de Maintenon, au moment où nous tournions
+l'angle de la route de Paris, nous avons rencontré la pauvre maison
+roulante où Saphir habite avec ses parents saltimbanques.
+
+--Je l'ai vue! s'écria madame de Chaves, et je me souviens que je vous
+ai dit: cela ressemble à l'arche de Noé!
+
+--Oui, fit Hector en rougissant, vous avez plaisanté, je suis lâche
+contre la plaisanterie de ceux que j'aime. La fenêtre de la petite
+cabane de Saphir était ouverte; je n'ai pas ralenti le pas de mon cheval
+et je ne me suis pas même retourné...
+
+--En bonne chevalerie, dit gaiement la duchesse, voici un grand crime,
+mon neveu, et il vous faudra l'expier. Avons-nous demandé pardon à la
+dame de nos pensées?
+
+--Je l'ai vue, répondit Hector, mais je ne lui ai pas parlé.
+
+--Où l'avez-vous vue?
+
+--Dans un lieu, répondit-il tristement, où j'étais bien sûr de la
+trouver. Les baraques de la foire sont toutes rassemblées sur
+l'esplanade des Invalides pour la fête du 15 août. Celle des parents de
+Saphir ne pouvait manquer d'y être.
+
+Ils arrivaient à la grande avenue qui conduit de la Muette à la porte
+Dauphine. Hector voulut tourner dans cette direction, mais la duchesse
+l'arrêta et lui dit:
+
+--Ce n'est pas notre route.
+
+Et comme Hector l'interrogeait du regard, elle ajouta:
+
+--Nous allons à l'esplanade des Invalides. Je veux la voir!
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+MADEMOISELLE SAPHIR
+
+
+
+
+I
+
+Médor, dernier avaleur
+
+
+C'était d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprimé sa volonté
+de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas à cela. Il changea de couleur.
+
+Son amour était grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de
+son âge.
+
+--Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!
+
+--J'y pense, répondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie,
+j'ai le coeur gonflé par je ne sais quel espoir. Je vous le répète, il y
+a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air!
+
+Et comme Hector hésitait encore, elle ajouta:
+
+--À votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des
+choses qui m'ont frappée. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin
+qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle
+affirme en être capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant?
+
+Hector ne résista plus. Ils traversèrent les pelouses du Ranelagh et
+prirent la grande rue de Passy.
+
+Le soleil inclinait déjà vers l'horizon, quand ils franchirent le pont
+qui mène à l'esplanade. Comme ils ne pouvaient pénétrer dans la fête
+avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue latérale et gagnèrent la rue
+Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures à un garçon
+marchand de vin, puis ils redescendirent à pied sur l'esplanade.
+
+Ce n'était pas jour de grande recette; il y avait, néanmoins, comme
+c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques,
+tandis que d'autres restaient dans la plus complète solitude.
+
+Au centre de la fête, parmi les établissements les plus _conséquents_,
+pour employer le style de notre ami Échalot, le théâtre de mademoiselle
+Saphir dressait orgueilleusement sa façade orientale, ornée des plus
+audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers
+Coeur-d'Acier.
+
+On voyait là tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions,
+tours d'adresse et de force, bêtes sauvages, phénomènes athlétiques et
+autres attractions.
+
+Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de
+Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul
+pied en équilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux
+Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves!
+
+Saphir, son jeune amour, le rêve de ses vingt ans, caricaturée par le
+prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui
+ait dépassé la gloire de Raphaël, selon l'opinion de messieurs les
+artistes en foire.
+
+Monsieur Baruque, son émule, seconde étoile de l'atelier Coeur-d'Acier,
+avait peint sur le même tableau et à divers plans, avec cet inimitable
+talent qui se passe à la fois du dessin et de la couleur, le jongleur
+indien, la panthère africaine sautant à travers un cerceau, un Auriol
+chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer
+contre un crocodile de la Polynésie; dans un coin, Saladin avalait
+encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex
+sur l'abdomen non loin du Christ crucifié entre les deux larrons. À
+l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait
+une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la
+droite, l'empereur Napoléon III rentrait dans sa bonne ville de Paris
+après la paix de Villafranca.
+
+Dans les nuages, à droite, un médaillon, coupé en deux, représentait
+d'un côté la prise de Pékin, de l'autre des scènes de la tour de
+Nesle--à gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux
+regards des amateurs une messe de minuit à Saint-Pierre de Rome et
+l'incendie de la Villette.
+
+Cela paraîtra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce même
+tableau une femme à barbe, entourée de gendarmes et de membres de
+l'Académie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme
+portant sa tête au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un
+Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se
+soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement à un clou à
+crochet par l'extrémité de son petit doigt.
+
+Il n'y a que l'atelier Coeur-d'Acier, dont nous avons écrit ailleurs la
+grande et véridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont
+chaque pouce carré a son intérêt et son utilité. Cela ne coûte pas plus
+cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent
+en outre de remettre des pièces aux vieux tableaux d'église, détériorés
+par les voyages ou le temps.
+
+Tout était en mouvement sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir.
+Échalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffée
+d'une perruque d'étoupe toute neuve, battait la caisse. Mais, à part
+l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le géant Cologne,
+jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de
+l'ancien Théâtre Français et Hydraulique s'était magnifiquement
+transformé.
+
+Il n'y avait pas moins de six musiciens à l'orchestre, trois habillés en
+lanciers polonais, trois habillés en Turcs.
+
+Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un
+pitre déguisé en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun
+avait dans sa spécialité une réputation plus qu'européenne.
+
+En outre, deux tam-tams de grande taille grinçaient avec rage, tandis
+qu'une petite machine à vapeur poussait des sifflements, à faire saigner
+les oreilles.
+
+C'était complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus éclatantes
+illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'épique Laroche, dont
+les établissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprès du
+palais Canada.
+
+Au moment où le comte Hector et sa compagne traversaient la foule,
+Échalot annonçait dans son porte-voix que la grande représentation de
+mademoiselle Saphir allait commencer.
+
+--Quoique légèrement indisposée, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de
+l'indulgence du public.
+
+Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient
+le long de ses tempes.
+
+Il avait fait en vérité tout ce qu'il avait pu pour s'opposer à la
+fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au
+moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui
+faisait d'elle le point de mire de tous les regards.
+
+Mais la belle duchesse s'était montrée inflexible. Elle avait répété ce
+mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: «Je le veux!»
+
+Madame la duchesse de Chaves était pour le moins aussi émue que son
+cavalier qui sentait frémir son bras.
+
+La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain
+merveilleux, au son d'une musique impossible.
+
+Madame de Chaves cherchait à entraîner Hector qui ne résistait plus,
+opposant seulement à l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une
+véritable cohue les séparait encore de l'estrade.
+
+Le reste de la place était à peu près désert; l'établissement Canada
+monopolisait littéralement le succès.
+
+À une cinquantaine de pas de là, dans un autre rang de baraques plus
+pauvres, une baraque, la plus misérable de toutes, s'élevait formée de
+quelques planches mal jointes qui chancelaient.
+
+Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une
+enseigne écrite au cirage et qui disait: «Grands exercices de Claude
+Morin, dernier avaleur de sabres.»
+
+Un pauvre diable mal vêtu et dont la figure amaigrie disparaissait
+presque sous la masse énorme de ses cheveux crépus était assis par terre
+devant cette cabane la tête entre ses deux genoux.
+
+Il jetait un regard mélancolique sur le victorieux établissement des
+Canada qui lui faisait face.
+
+Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur
+lui-même ne se souvient sans doute plus que Claude Morin était le
+véritable nom de Médor.
+
+Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placés qu'ils étaient
+entre son bouge et l'estrade Canada.
+
+En ce moment, une voiture fermée s'arrêta devant le saut de loup des
+Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent au plus épais de
+la foule. Ils étaient tous les deux d'un certain âge, leurs tournures et
+leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.
+
+L'un d'eux, fortement basané, rabattait un chapeau à larges bords sur
+chevelure d'un noir mat où tranchaient quelques mèches grisonnantes.
+
+Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa
+barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, étaient arrangés avec
+une prétentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.
+
+Le premier semblait désireux de se cacher; l'autre portait haut sa
+figure souriante, contente, éclairée par un regard brillant et froid.
+
+C'était le second qui menait le premier; il perça la foule à grands
+coups de coudes, répondant aux murmures par des gracieux saluts et
+d'abondantes excuses débitées avec l'accent italien. En manoeuvrant
+ainsi, il parvint à guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de
+l'estrade.
+
+En cet endroit, il lui dit, avec un obséquieux sourire qui montra une
+rangée de dents plus blanches que celles d'un hippopotame:
+
+--Monsieur le duc, nous voici arrivés à bon port. Il n'y a point de
+grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger
+par elle-même, et je parierais ma tête à couper qu'elle sera contente de
+ma trouvaille.
+
+Monsieur le duc ne répondit que par un geste d'humeur bourrue.
+
+Madame de Chaves et son cavalier n'étaient pas à plus de dix pas de ce
+couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et,
+comme la duchesse s'en étonnait, il étendit silencieusement le doigt
+vers l'escalier que monsieur le duc commençait à gravir sur les traces
+de son compagnon.
+
+Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un
+léger cri.
+
+Les deux hommes se retournèrent.
+
+Madame de Chaves s'était baissée prestement et croyait avoir évité le
+regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basané,
+qu'on appelait monsieur le duc, se reprit à monter l'échelle, il avait
+aux lèvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu
+quelques heures auparavant derrière les persiennes demi-fermées de
+l'entresol faisant face au portail de Chaves.
+
+--En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire
+s'épanouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous?
+
+Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le
+bras:
+
+--Ami Gioja, quand même nous perdrions notre temps à l'intérieur de
+cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.
+
+Toute la personne de ce Gioja avait un éclat particulier et blessant,
+depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet métallique que
+jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et
+froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea.
+Mais le duc ne jugea pas à propos d'en dire davantage.
+
+C'était à leur tour d'entrer, ils entrèrent.
+
+Madame de Chaves était restée immobile et comme pétrifiée. Hector
+attendait sa décision sans mot dire.
+
+Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entraîna en sens
+contraire du mouvement général.
+
+Cela les fit passer devant la misérable cabane de ce pauvre Médor, qui,
+lui aussi, avait ses gros yeux écarquillés par l'étonnement, pour avoir
+vu monsieur le duc passer le seuil du théâtre Canada.
+
+Médor avait de la mémoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au
+grand événement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'oeil il
+avait reconnu le «milord» de la rue Cuvier.
+
+Il y a les favoris du succès, il y a les gens que la chance contraire
+poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause à
+la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Médor, depuis
+quatorze ans que nous l'avons quitté, avait fait de son mieux dans la
+mesure de ses moyens assez bornés; sa profession de chien de berger,
+sous les ordres de Madame Noblet, était bien véritablement à la hauteur
+de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualité
+principale, la fidélité.
+
+Il y avait du chien dans ce bon garçon et son ambition n'allait pas
+au-delà de celle des chiens: boire à sa soif, manger à sa faim, et
+dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une émotion
+poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son
+dévouement à la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se
+mourant près du berceau de sa fille.
+
+Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil.
+
+Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le
+pense un peu, puisque le premier mouvement de Médor avait été de
+souffrir du retour de Justin. Médor était donc jaloux. Mais les chiens
+le sont aussi.
+
+Je n'ai jamais admis l'opinion de ces précieux, professant que l'amour
+d'une pauvre créature, comme était Médor, peut ternir l'éclat de la plus
+éblouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et
+ce ne sont pas ces humbles adorations qui déshonorent.
+
+Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une échelle de
+significations diverses applicables à l'échelle des intelligences et des
+caractères.
+
+Médor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voilà ce qui
+est certain.
+
+Il avait pris en affection Justin diminué et vaincu, à cause de la
+Gloriette.
+
+Et quand il avait trouvé un jour Justin ivre d'absinthe, c'est-à-dire
+noyé dans le plus méprisable, dans le pire des découragements, Médor
+s'était dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tâcherai
+de faire tout, moi seul.
+
+La besogne de Médor c'était de retrouver Petite-Reine. Cette ardente
+volonté, née du désespoir de Lily, qu'il avait vu de si près, avait
+survécu en lui à la disparition même de la jeune mère.
+
+Les idées naissaient en lui difficilement; quand elles étaient nées,
+elles ne mouraient point, parce que d'autres idées ne venaient jamais
+les étouffer ou les chasser.
+
+D'ailleurs, il pensait peut-être vaguement que Petite-Reine retrouvée
+rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de
+revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.
+
+Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en
+tout, il n'avait jamais eu qu'une idée, et il la suivait patiemment,
+malgré l'inutilité de ce long effort.
+
+Il s'était dit, dès les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux
+conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait dû être
+enlevée par des saltimbanques.
+
+Pour la retrouver, le moyen le plus simple était donc de faire la revue
+des saltimbanques de France, et, pour en arriver là, le plus court
+chemin était de devenir soi-même un saltimbanque.
+
+Des calculateurs d'élite, et Saladin lui-même, n'auraient pas trouvé
+mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un
+plan et son exécution; or, notre ami n'avait pu donner à l'exécution de
+son plan que l'intelligence qu'il avait.
+
+Voici pourquoi nous avons parlé de mauvaise chance. Entre les mille
+variétés de _travaux_ qui gagnent le pain des saltimbanques, notre
+pauvre Médor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant.
+
+Il était devenu avaleur de sabres, au moment où Saladin, un virtuose
+pourtant dans la partie, désespérait déjà de l'«avalage».
+
+Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous,
+Médor était parvenu, cependant, à faire son tour de France. Il avalait
+les sabres très mal; le public mécontent le huait; mais il était si bon
+et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les
+banquettes et nettoyer les lampes.
+
+Un mathématicien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut
+parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. Médor, qui
+n'était pas mathématicien, se dit au bout d'un certain nombre d'années:
+puisque j'ai été partout et que je n'ai rencontré Petite-Reine nulle
+part, c'est qu'elle est introuvable--ou morte.
+
+Il revint alors à Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul être
+auquel il s'intéressât désormais. Justin avait disparu, ou plutôt il
+était tombé si bas que Médor ne le trouva plus dans la pauvre sphère où
+il se mouvait lui-même.
+
+Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le
+reconnut pas.
+
+Justin--l'homme du château-, monsieur le comte de Vibray, avait une
+hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de
+son ivresse chronique.
+
+Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela,
+mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire.
+
+Ce n'était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers.
+
+Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou
+où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq
+volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi
+ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un
+livre français: _Les Cinq Codes_. Justin l'avant tant lu et relu que les
+pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l'automne.
+
+Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il
+n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.
+
+Ils ajoutaient que, quand Justin n'était ivre qu'à demi, c'était encore
+un gaillard de bien bon conseil.
+
+Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les
+chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes
+forains dont il s'était rapproché à différentes reprises, mû peut-être
+par le même instinct que Médor.
+
+Ils l'appelaient le père Justin; quoiqu'il fût jeune encore, au dire de
+ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences
+de la vieillesse.
+
+Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait
+l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'était
+bien à contrecoeur et par nécessité qu'il avait fini par s'établir à son
+compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et
+de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l'étroite cabane, trop
+large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre,
+emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui
+environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand
+trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la
+tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis.
+
+Il se consolait néanmoins en disant qu'il était désormais le premier et
+le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai
+exactement par le défaut de concurrence.
+
+Médor avait un autre motif d'orgueil; il était le seul homme que le père
+Justin admît dans son trou. Médor, il est vrai, n'y allait jamais sans
+porter quelque chose à boire, mais il renouvelait ses visites aussi
+souvent qu'il le pouvait.
+
+Était-ce la conversation abrutie du misérable ivrogne qui l'attirait?
+Non. Que Justin eût la fièvre de l'alcool et déraisonnât honteusement ou
+que Justin, à jeun, par hasard, pris d'une gravité hautaine, en revînt à
+son langage d'autrefois qui, désormais, était burlesque dans sa bouche,
+Médor l'écoutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des
+refrains sans tête ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi
+ou déclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.
+
+Ce qui l'attirait par une séduction irrésistible, c'était une pauvre
+relique qu'il avait trouvée dans un coin du réduit de l'ivrogne, à
+moitié cachée sous la poussière.
+
+Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux
+duquel pendait une photographie qui représentait une jeune mère tenant
+son enfant dans ses bras, ou plutôt tenant un nuage, trace confuse de
+l'enfant qui avait bougé en posant.
+
+Le berceau de Petite-Reine disposé en autel par les mains de la
+Gloriette.
+
+Le portrait de la Gloriette pressant sur son coeur Petite-Reine.
+
+C'était pour cela que Médor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le
+père Justin, en payant son entrée avec des fonds de bouteilles. Quand
+une fois il était entré, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter,
+et venait s'asseoir dans le coin où était la relique, restant des heures
+entières en contemplation devant le berceau et devant le portrait.
+
+Au moment où Hector et madame de Chaves passèrent devant Médor, ils
+allaient encore lentement à cause de la foule. Médor, qui venait de
+reconnaître le duc de Chaves à la porte de la baraque, mit ses yeux
+grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans même le voir; mais il
+n'en fut pas de même pour la duchesse, quoiqu'elle eût son voile
+rabattu. À son aspect, il tressaillit de la tête aux pieds et tout son
+sang vint à sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort
+se fût détendu en lui.
+
+Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux à tour de
+bras, en répétant plusieurs fois de suite:
+
+--Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai rêvé?
+
+Pendant ce temps-là, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient
+déjà l'angle de la rue Saint-Dominique.
+
+Ce fut tant pis pour ceux qui étaient entre eux et Médor. Médor se jeta
+tête première dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva
+juste à temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs
+montures et redescendre vers la Seine.
+
+Pour la seconde fois Médor aperçut les traits de l'amazone, et il appuya
+les deux mains contre son coeur en se disant:
+
+--C'est elle! c'est bien elle!
+
+Les chevaux eurent beau trotter, Médor n'avait pas les longues jambes de
+Saladin, mais sa passion était autre et plus forte.
+
+Il eût suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu
+l'arrêter, sinon la mort.
+
+En arrivant à la porte cochère de l'hôtel de Chaves, la duchesse, qui
+n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute la route, dit:
+
+--Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir reçu une lettre de
+moi.
+
+Ils se séparèrent. Quelques secondes après, Médor, haletant et baigné de
+sueur, vint tomber sur le pavé dans l'enfoncement de la porte.
+
+Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, puis il dit:
+
+--Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu'à elle, mais
+j'arriverai!
+
+
+
+
+II
+
+Saladin ouvre la tranchée
+
+
+Nous avons laissé Saladin déjeunant avec l'appétit d'un juste au
+restaurant du faubourg Saint-Honoré. Il ne nous est pas permis de
+l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre héros, ensuite
+parce que sa physionomie copiée exactement sur nature absout notre récit
+de tout péché romanesque, et lui donne couleur d'histoire.
+
+Saladin, comme la plupart des héros de notre siècle, n'avait pas à
+proprement parler de généalogie; il était ce champignon qui pousse sur
+la couche formée par le vice parisien. La légende honteuse et burlesque
+de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'était un
+dieu à sa manière, et il avait sa chèvre Amalthée. Son père Similor,
+breveté pour la danse des salons, sa nourrice Échalot, sa mère Ida
+Corbeau, la Vénus invalide, ont été chantés par nous dans un poème où
+les badauds des quartiers riches profitèrent avec une curiosité étonnée
+de nos voyages et découvertes dans les sous-sols de la civilisation[*].
+
+Rude voyage où l'on trouve cependant, et malgré le dire calomnieux d'une
+littérature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la
+misère, plus de comédie sauvage et poussant le grotesque jusqu'à
+l'invraisemblable que d'éléments tragiques ou terribles.
+
+C'est toujours Paris, descendu à cent pieds sous terre, Paris qui n'a
+pas été à l'école et qui vit des enseignements malsains du mélodrame,
+unique lanterne allumée dans ces profondeurs.
+
+C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une élégance qui
+fait pitié, et je ne sais quelles prétentions à la fois risibles et
+douloureuses au bienfait des belles manières.
+
+Ce Paris-là, nous ne l'avons pas inventé, mais nous l'avons trouvé en
+allant voir un jour où pouvait être l'absurde souterrain habité par les
+cent mille bandits qui poignardent, étranglent, étouffent, assomment ou
+empoisonnent les cent mille victimes hachées annuellement dans la
+cuisine de l'églogue contemporaine.
+
+D'autres sont allés déjà sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas
+celui d'Eugène Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le
+centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on
+fera descendre un boulevard jusqu'à ces bas-fonds remplis
+d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens aisés iront voir en train
+de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dansée autrefois par les
+ambitions de l'ignorance et de la misère.
+
+Ida Corbeau était morte noyée dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de
+conduite d'Échalot l'avait tiré de presse; Similor lui-même, sans
+amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de
+laver sa figure et ses mains.
+
+Saladin, qui était la seconde génération, devait profiter de ce progrès
+et, qui sait, pénétrer peut-être à travers nos couches sociales si
+faciles à trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la considération
+publique.
+
+En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur
+la carte, en dépit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le coeur
+content comme un négociant qui vient de trouver le joint d'une
+combinaison difficile. L'idée de Saladin était simple à l'instar de
+toutes les grandes idées, et de plus, comme presque toutes les idées du
+peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de
+théâtre.
+
+Chacun connaît l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas à son gré
+une clientèle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants
+pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame à cinq cents
+représentations.
+
+Saladin avait inventé quelque chose d'analogue. Ayant enlevé jadis
+Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profité, il
+voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine
+à sa mère.
+
+Au point de départ, une forte lacune existait dans ce projet, car
+Petite-Reine était l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir
+qu'une récompense très bornée.
+
+Mais il y avait cet homme brun, cet étranger à barbe couleur d'encre qui
+avait donné un louis à Saladin déguisé en vieille femme.
+
+Ils ont beau être positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux
+qui sortent des profondeurs dont je parlais naguère sont romanesques
+jusqu'à la folie.
+
+Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et
+que la première mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont
+pris pour plus de trente millions de billets à 25 centimes aux loteries
+autorisées pour la plus grande gloire de la morale publique.
+
+Nos loups-cerviers n'en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse
+qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le
+sou.
+
+Revendre ce qu'il avait volé, telle était donc la première forme de
+l'idée de Saladin, et à mesure que les années s'écoulaient, il élevait
+en lui-même ses prétentions à l'endroit de ce marché fantastique, parce
+que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au
+faîte de la fortune.
+
+Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que
+l'homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant
+ardemment et patiemment un désir déterminé.
+
+Il n'y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants.
+
+La seconde forme de l'idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le
+drame; il se dit que l'heureuse mère en retrouvant sa fille n'aurait
+rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l'ange sauveur qui la
+lui ramènerait. Ce n'étaient pas, tant s'en faut, des suppositions
+faites à l'étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se
+mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les
+raisons qui auraient pu déterminer son refus.
+
+On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin
+s'était arrangé de manière à n'être plus saltimbanque; il s'était fait,
+comme nous l'avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais
+qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de
+lui-même.
+
+Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La
+vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus
+efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès.
+
+Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier
+les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables
+services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorité.
+
+Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici à une nature par trop
+supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte
+de crainte, mêlée d'admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour
+d'un coup d'oeil et se détourna de lui avec dédain.
+
+Ce mépris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins
+notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à
+sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.
+
+Après des années où il avait manoeuvré dans le vide, soutenu seulement
+par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin
+se rencontrait face à face avec la vérité.
+
+Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la
+complète réalisation de son rêve.
+
+Il n'y avait pas en lui beaucoup d'étonnement, il y avait un immense
+orgueil, joint au soupçon instinctif qu'il faudrait donner peut-être une
+troisième forme à son idée.
+
+--Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je
+connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille à la
+cheville! J'avais tout deviné recta, seulement, au lieu d'une marquise
+ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.
+
+Et il se frottait les mains entre deux bouchées.
+
+Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce
+fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et
+moyens à prendre pour exploiter son aubaine.
+
+Quoiqu'il n'admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il
+ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence
+impossible, d'agir sans elle.
+
+Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en
+définitive, peut offrir très décemment 10,000 francs à l'homme qui lui
+ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille
+livres de rente.
+
+Tout dépend de l'exécution.
+
+Saladin n'avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect
+se présenter à l'hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire,
+du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet désirable
+et se poser en gendre possible?
+
+De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de
+l'espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l'audace
+des aveugles au bord d'un précipice.
+
+Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et
+Saladin n'en manquait pas tout à fait, il était facile d'augurer que
+tout devait se terminer par une récompense honnête.
+
+Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de
+vin lui resta au gosier.
+
+Il travaillait désespérément, et ceux qui l'avaient vu commencer son
+repas d'un appétit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il
+demanda le café d'une voix presque dolente.
+
+Il chercha bien un instant quel levier de manoeuvre pourrait lui fournir
+la découverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves
+guettant sa femme derrière les persiennes d'un entresol.
+
+Mais ce genre de roman n'était pas dans les cordes de Saladin: tout au
+plus devinait-il vaguement qu'il y avait là un moyen d'action. La
+manière de s'en servir lui échappait absolument.
+
+Il huma son café d'un air mélancolique.
+
+Avant d'avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour
+chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne
+devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une
+sorte de colère en reconnaissant le butin qu'il avait ramassé deux
+heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'hôtel de
+Chaves.
+
+Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea
+et ses yeux ronds lancèrent un éclair.
+
+--Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!
+
+C'était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec
+des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré.
+
+--La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout
+blême et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y étais
+encore! je le regardai pour voir si c'était de l'or ou de l'argent, mais
+comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du
+fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...
+
+--L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son
+couteau sur la table.
+
+Ce n'était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et
+un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux.
+
+Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et
+la poitrine évasée. L'idée avait sa troisième forme.
+
+Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air
+protecteur.
+
+--Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que
+voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de
+vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir!
+
+«Et papa Similor qui _dingue_ dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en
+éclatant de rire. Bah! on n'est pas méchant, on lui fera un sort
+médiocre en rapport avec ses capacités.
+
+Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place,
+disant au cocher:
+
+--Rue Tiquetonne, n° 13.
+
+Vingt minutes après, il montait l'escalier terriblement noir de madame
+Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.
+
+Madame Lubin avait, à l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides
+ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et
+soignait ensuite les malades à l'aide des révélations qu'il tirait
+d'elle.
+
+C'est une des branches du métier et je connais des personnes
+respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.
+
+L'autre branche de l'état consiste à retrouver les objets perdus et à
+découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers,
+conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police
+correctionnelle.
+
+Une ou deux même ont passé en cour d'assises drapées dans leur dignité
+et fort étonnées qu'on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur
+cuisine, les fonctions du procureur impérial.
+
+Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite
+d'appartenir à la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux
+d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mômeries comme les
+sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que
+d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.
+
+Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il
+serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prétention morale
+que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous.
+
+Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en
+train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée.
+
+Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le
+plus faible.
+
+--Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le
+plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse
+comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras
+et disparut.
+
+--Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant.
+
+--Monsieur le marquis, répondit la somnambule d'un air digne, vous savez
+bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, _je dors_, et
+c'est tout frais; je suis lucide.
+
+Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.
+
+--J'aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre
+comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer.
+
+Madame Lubin était une femme d'une trentaine d'années, usée et surmenée,
+mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir
+auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit:
+
+--Causons... nos machines ont-elles monté aujourd'hui en bourse?
+
+--Il ne s'agit pas de cela, répondit Saladin d'un air grave, vos
+machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en
+question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?
+
+--Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?
+
+Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes.
+
+--Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!... Ça vous a-t-il servi
+à quelque chose l'adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée?
+
+Saladin fit un grave signe de tête.
+
+--Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d'un ton
+solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la
+duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du
+Faubourg-Saint-Honoré.
+
+--Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment
+savez-vous cela?
+
+--Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas
+d'être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la
+duchesse?
+
+La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter.
+Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.
+
+--Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en
+cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le
+registre.
+
+--Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l'avez
+fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de là?
+
+Saladin souriait dans sa cravate.
+
+--Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup
+d'oeil peut vous convaincre de la vétusté de l'objet.
+
+--C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez acheté d'occasion?
+En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu
+connaissait son bracelet. C'était, je le crois bien, une manière de
+relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce
+petit bric-à-brac à madame la duchesse.
+
+Saladin était de plus en plus majestueux.
+
+--Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous
+apporte seulement les moyens de faire preuve d'une très grande habileté
+ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux
+choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consultée,
+ensuite l'existence d'un individu doué de facultés extraordinaires et
+qui prétend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite
+personne... est-ce que ce n'est pas déjà joli?
+
+--Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu doué de facultés
+extraordinaires?
+
+--Naturellement, répondit Saladin, qui salua.
+
+--Y aura-t-il quelque chose pour moi?
+
+Saladin salua de nouveau et répéta:
+
+--Naturellement.
+
+--Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit
+revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l'enverrai chez
+vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit à moi.
+
+Saladin secoua la tête avec lenteur.
+
+--Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous
+prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des
+intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes
+nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable
+ingénieuse _Le Coq et la Perle_; il y a dans la vie des occasions dont
+le vulgaire ne peut pas profiter.
+
+--Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée.
+
+--Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une
+femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-à-vis d'un homme tel que
+moi, vous appartenez au vulgaire.
+
+Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d'oiseau, il ajouta:
+
+--Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables
+destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée?
+
+Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle
+aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d'illusions
+et respirent le roman par tous les pores.
+
+Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient
+un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis
+qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coudée.
+
+--C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'étonnant!
+Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde.
+Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
+
+Saladin répondit:
+
+--Qui sait si cette soirée n'est pas pour vous l'aurore d'une position
+fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez
+écrire ce que je vais vous dicter.
+
+Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprès de la table et disposa
+tout ce qu'il fallait pour écrire.
+
+--Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis.
+
+Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et
+paraissait méditer laborieusement.
+
+Il avait l'air d'un poète qui va enfanter un chef-d'oeuvre. Et par le
+fait il se disait:
+
+--La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et
+solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper
+la dame, et qu'elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si
+j'étais un casse-tête chinois.
+
+--Eh bien? fit la somnambule.
+
+Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:
+
+«Madame, «Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne
+respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.
+
+«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a également fait
+connaître l'existence et la supériorité.
+
+«L'objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par
+lui.
+
+«Peut-être l'homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret
+produit par une perte bien autrement cruelle...
+
+«Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.
+
+«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l'ancien agent de
+police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez
+affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!»
+
+--Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.
+
+--Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.
+
+--Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la
+couperais. Mettez l'adresse.
+
+Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son
+hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
+
+Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt
+sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.
+
+
+
+
+III
+
+Saladin monte à l'assaut
+
+
+Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même
+qu'il y a dans l'art des oeuvres très méprisables dont le succès est
+forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de
+vue.
+
+Le roman est entré dans nos moeurs bien plus profondément qu'on ne le
+pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour
+celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un
+roman.
+
+Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne
+comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par
+quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs,
+l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue.
+
+Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et,
+pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain,
+malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance
+très exceptionnelle.
+
+Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences
+à sa guise, et c'est là que commence le roman.
+
+C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la
+déduction logique des événements.
+
+Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à
+qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que
+l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années.
+
+Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la
+somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se
+rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons,
+n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.
+
+Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui,
+avant elle, avait porté ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.
+
+Elle lut la lettre au milieu d'une certaine préoccupation, non point
+qu'elle eût peur, car elle était brave comme toutes celles qui ont
+terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres
+s'accrochent au dernier amour, à la faible espérance qui était désormais
+toute sa vie.
+
+Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue
+Lacuée, à genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily
+était restée après tant de temps écoulé.
+
+Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et
+de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouvé dans
+sa poitrine le coeur d'une morte.
+
+Elle jeta la lettre qu'on lui avait apportée dans sa chambre à coucher,
+et se reprit à songer à cette rencontre bizarre: monsieur le duc de
+Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrés qui conduisaient à
+un théâtre forain.
+
+C'était fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc
+intéressait Lily médiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure
+c'était le singulier regard que monsieur de Chaves avait jeté sur elle.
+
+Monsieur de Chaves était à Paris quoiqu'il eût annoncé hautement son
+départ, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait
+comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduités du jeune
+Hector de Sabran pouvaient présenter un danger.
+
+S'il était une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman
+débordât, c'était assurément madame de Chaves. Depuis l'heure de sa
+naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quittée,
+quoiqu'il n'y eût pas un atome de tendance romanesque dans son esprit,
+ni dans son coeur.
+
+Elle avait passé au milieu de tout cela, portée par les événements, et
+n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.
+
+Justin lui-même ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.
+
+Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa
+position vis-à-vis de son mari demi-sauvage, c'était un roman bien
+connu, une légende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.
+
+Monsieur le duc n'était pas homme à chercher des intrigues subtiles. Il
+aimait avec une brutalité folle. Lily avait la conviction qu'il s'était
+débarrassé de sa première femme pour l'épouser, elle, Lily.
+
+Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait
+prendre le même moyen pour épouser une autre femme.
+
+Elle ne l'avait jamais aimé. Elle avait pour lui la répugnance terrifiée
+des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'était résignée à cette torture
+de vivre près d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce
+sacrifice le moyen de retrouver Justine.
+
+Elle eût fait plus encore, si une épreuve plus dure se fût présentée à
+elle.
+
+Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aimée passionnément pendant
+plusieurs années, et jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sur
+lui un remarquable empire.
+
+Il était fier de sa beauté. Il éprouvait à chaque instant de ces
+mouvements de jalousie qui enchaînent, et pour le garder esclave, Lily,
+soutenue par la pensée qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois
+surmonté un sentiment qui était plus que de la froideur.
+
+Le duc alors redevenait l'amant agenouillé des premiers jours.
+
+Au bois et dans les fêtes de la haute vie, en voyant passer cette femme
+si noblement fière, souriante et, en apparence, heureuse d'être partout
+la reine de beauté, vous n'eussiez jamais deviné la plaie incurable de
+son âme.
+
+Monsieur le duc de Chaves, de son côté, avait accompli loyalement au
+moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours été à la
+disposition de Lily, dès qu'il s'était agi de chercher Petite-Reine.
+
+Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donné à penser à la jeune
+mère que sa fille était partie pour l'Amérique.
+
+Et s'il avait menti, c'était pour emporter l'objet de sa passion comme
+une proie.
+
+Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-même ces événements
+lointains, mais la lettre mystérieuse, à son insu, prenait déjà sa
+pensée.
+
+Souvenons-nous que, même avant d'avoir reçu cette lettre, elle avait dit
+à Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: «Si cette
+somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver
+l'enfant...»
+
+La lettre était sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se
+prit à la regarder. Matériellement, cette lettre sentait l'endroit d'où
+elle venait: c'était un papier grossièrement parfumé, dans une enveloppe
+timbrée avec prétention.
+
+Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappée, ou plutôt
+blessée par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupées avec
+une majesté sibylline, lui sautèrent aux yeux comme une ridicule
+mystification.
+
+Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.
+
+Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la
+promesse mystérieuse!
+
+Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans émotion, la
+prière de passer chez un notaire inconnu.
+
+C'est là le roman, c'est là son prestige, c'est là ce qui mène les trois
+quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!
+
+Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman
+entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient
+entraînant.
+
+D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait
+découvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru
+tenir cachés; on avait retrouvé le bracelet; on avait fait bien plus: on
+avait deviné, et c'était magie, la secrète préoccupation de son coeur.
+
+Car cet objet, plus cher et plus cruellement regretté, auquel on faisait
+allusion, que pouvait-il être, sinon sa fille elle-même?
+
+Elle se mit au lit en songeant à la lettre.
+
+Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.
+
+Et, chose singulière, parmi les énigmes que la lettre proposait, les
+plus obsédantes pour sa pensée n'étaient pas celles dont l'exposé du
+moins se comprenait.
+
+Son adresse devinée, le bracelet retrouvé, l'allusion faite au sort de
+sa fille, tout cela s'évanouit peu à peu pour céder la place à ce
+problème, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se
+présentant à l'hôtel, sous le nom de Renaud, ancien employé de la
+police.
+
+De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit.
+Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà
+et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait
+donné l'ordre exprès d'introduire auprès d'elle monsieur Renaud sitôt
+qu'il se présenterait.
+
+Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait
+la porte cochère.
+
+Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune
+homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge,
+après l'avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu'au perron.
+
+Lily put l'examiner à son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas
+lent et solennel.
+
+C'était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu'on les voit à
+Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent
+quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir
+collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc
+rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un
+chapeau tyrolien à larges bords, d'où s'échappaient les mèches
+abondantes et lustrées d'une chevelure noire.
+
+Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une
+figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.
+
+L'instant d'après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit
+son entrée dans le boudoir de madame la duchesse.
+
+Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et
+dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent:
+
+--Voilà bien des années que je m'occupe de vous.
+
+Il avait en parlant un léger accent tudesque.
+
+Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une
+sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté.
+
+--Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres.
+
+La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas:
+
+--Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de
+vous.
+
+Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d'aplomb et de
+gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l'apprendre et à
+le répéter.
+
+Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une
+tête: une tête de marbre immobile et glacée.
+
+Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant
+l'audacieuse comédie qu'il allait jouer; peut-être du moins aurait-il
+choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.
+
+Sans prétendre qu'un autre stratagème n'eût point réussi auprès de cette
+pauvre femme, subjuguée d'avance et préparée à toutes les crédulités,
+nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.
+
+Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout
+par leurs côtés les plus invraisemblables.
+
+Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a
+condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se
+réfugient d'eux-mêmes dans l'impossible.
+
+Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l'influence de la poésie
+ambiante: ceci du haut en bas de l'échelle sociale. On est bien forcé de
+prendre le merveilleux où les poètes l'ont mis.
+
+Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se
+chargeaient de répondre aux questions de l'ambition effrénée ou de
+l'aveugle désespoir. Le XVIIIe siècle incrédule inventa les magnétiseurs
+et but en riant l'élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro.
+Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes.
+
+C'est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.
+
+Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C'est la baguette des
+fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien
+ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l'épée de
+d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.
+
+On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque
+chose.
+
+D'Artagnan mourut il y a longtemps.
+
+Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de
+banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas
+encore, beaucoup plus bas.
+
+Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de
+je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis,
+ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l'agent de
+police, pour l'entourer de rayons sur l'effronté piédestal de leurs
+fictions.
+
+On pêche ses héros où l'on peut, dans les temps de disette avérée. Il y
+a quelque chose d'original et à la fois de généreux à préférer les
+gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour
+siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs.
+Je ne puis que louer de tout mon coeur les hommes de grand talent qui se
+sont donné la mission de réhabiliter l'agent de police. Il était temps
+de flétrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le
+complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats
+qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas même, pour
+compenser la dérisoire modicité de leur paye, l'appoint de la
+considération publique.
+
+Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d'une complète
+apothéose, il y a de la marge, et peut-être n'était-il pas nécessaire de
+remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent
+dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole.
+
+Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme
+dans l'autre.
+
+Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le
+public.
+
+Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vérité; ma croyance
+est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien
+autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagération
+même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs.
+
+Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile,
+profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du détective.
+
+Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son
+effet, il prit le siège qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez
+vaste portefeuille en même temps qu'un objet enveloppé dans du papier
+qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.
+
+--Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.
+
+La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant
+dans la chambre, n'eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle
+chancela sur son siège et murmura:
+
+--Quoi, monsieur! vous savez?...
+
+--Je suis Renaud, répondit Saladin d'une voix basse et brève.
+
+Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet.
+
+--Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame
+Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite
+bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l'enfant: Justine,
+mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier...
+Contestez-vous?
+
+La duchesse le regardait bouche béante.
+
+--Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un
+autre carré de papier.
+
+--Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de
+la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie...
+
+Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupéfaction.
+
+--Quoi! même ces détails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence
+d'un signe de tête.
+
+--Je suis Renaud, répéta-t-il pour la seconde fois.
+
+Et il ajouta de sa voix glacée qui n'avait point d'inflexions:
+
+--Voiture procurée par un jeune garçon, avaleur de sabres de son état.
+Quatorze ans. Nom: Saladin.
+
+Il changea de carré de papier.
+
+--Journée du lendemain très chargée. Faits principaux: départ de la
+jeune mère pour Versailles; Petite-Reine confiée à une femme nommée la
+Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergère, dont le métier était
+de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nommé Médor,
+aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de
+mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet à voile bleu. Homme
+déguisé: ce même jeune garçon qui avait procuré la voiture la veille au
+soir...
+
+--Etes-vous sûr de cela? s'écria Lily qui haletait.
+
+--Je suis sûr de tout ce que je dis, répondit sèchement Saladin. J'ai
+interrogé moi-même le jeune garçon qui est maintenant un homme.
+
+--Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle
+vivante?
+
+Saladin jeta son carré de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui
+restaient dans son carnet.
+
+--Vous n'avez pas encore regardé si le petit bracelet est bien le vôtre,
+dit-il tranquillement.
+
+C'était vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves déplièrent
+l'enveloppe.
+
+--C'est lui! s'écria-t-elle en portant le bracelet à ses lèvres, c'est
+bien lui, et ma fille...
+
+--Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous égarons pas.
+Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possédiez, un
+autre qu'elle avait emporté...
+
+--Et celui-là?...
+
+--C'est celui qu'avait emporté Petite-Reine. Lily tendit ses mains
+jointes qui tremblaient.
+
+--Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas
+voulu vous jouer ainsi du coeur d'une mère!
+
+Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevèrent sur elle.
+
+--Procédons par ordre, s'il vous plaît, fit-il d'un ton d'autorité.
+Quand il en sera temps nous arriverons à ce qui regarde madame votre
+fille.
+
+
+
+
+IV
+
+Saladin fait un roman
+
+
+L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son
+étonnement pût augmenter, mais elle bondit sur son siège à ces derniers
+mots prononcés par Saladin: «...madame votre fille».
+
+--Ma fille! s'écria-t-elle, mariée!... mais c'est une enfant! Puis,
+retournée subitement par la grande joie qui envahissait son coeur, elle
+ajouta d'une voix tremblante:
+
+--Elle vit donc, puisqu'elle est mariée! Oh! qu'importe cela! qu'importe
+tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma
+fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille!
+
+Saladin lui adressa le signe que les pédagogues font aux enfants pour
+réclamer le silence.
+
+--Procédons par ordre, répéta-t-il après avoir trouvé dans son carnet le
+carré de papier qu'il cherchait; jusqu'à présent vous ne contestez pas?
+
+--Tout ce que vous avez dit, répliqua Lily qui le suppliait du regard,
+est la vérité même, et il a fallu un miracle d'habileté...
+
+--Je suis Renaud, dit pour la troisième fois Saladin.
+
+--Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses
+notes, grand de Portugal de 1er classe, chargé d'une mission
+particulière de l'empereur du Brésil, mêlé à tout cela indirectement.
+Était à la représentation de la foire. Était au Jardin des Plantes.
+Offrit des primes en argent à la police de Paris. Détermina la Gloriette
+à partir avec lui pour l'Amérique.--Lacune.
+
+«Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est nécessaire
+pour ma gouverne.
+
+En même temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux
+dernières pages, où il prit un carré qui contenait seulement ces mots:
+
+--Lacune. Retour en France. Duc marié à la Gloriette. Voyage dans les
+départements.
+
+Enfin un dernier papier disait:
+
+--Soupçons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19
+août 1866, monsieur de Chaves revenu secrètement pour surprendre sa
+femme. Embuscade.
+
+--C'était hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans répondre:
+
+--La voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran,
+Grand-Hôtel, chambre 38.
+
+La duchesse était muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son
+carnet.
+
+--Je vous prie, dit-il, de compléter brièvement et clairement ce qui
+concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous connaîtrez mieux la
+position où je suis vis-à-vis de vous, vous comprendrez que ma conduite
+dans toute cette affaire doit être dirigée par les renseignements les
+plus positifs.
+
+Saladin rapprocha son siège, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa
+un carré de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va
+prendre des notes.
+
+Le premier instinct de la duchesse fut d'obéir tout de suite et
+aveuglément.
+
+Aucun doute n'était en elle; on peut dire qu'elle était émerveillée et
+subjuguée. Si elle hésita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa
+mémoire.
+
+--Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non
+seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends.
+
+Les yeux de la duchesse évitèrent les siens, parce que la pensée de
+monsieur de Chaves venait de traverser son esprit.
+
+--Comment ignorez-vous une partie de la vérité, murmura-t-elle, vous qui
+avez appris des choses si difficiles à connaître?
+
+Saladin eut un sourire.
+
+--Nous voilà qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que
+cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai
+cherché à savoir, et ces choses-là n'étaient pas des plus faciles à
+deviner. Quant au reste, j'ai épargné ma peine, parce que j'avais la
+certitude de tout apprendre par vous.
+
+--Si je ne pouvais..., commença la duchesse.
+
+--Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire,
+et il est impossible qu'aucune force humaine enchaîne votre langue,
+quand je vous dis: je veux que vous parliez!
+
+Il s'exprimait avec emphase, mais sans élever la voix. La duchesse dit
+après un silence:
+
+--C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre.
+Ai-je le droit de révéler un secret qui ne m'appartient pas?
+
+Saladin croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--C'est le secret de l'autre que je veux connaître, dit-il, c'est
+l'autre qui est le maître ici; c'est de l'autre que dépend le sort de
+votre fille, et vous êtes trop mère pour ne pas comprendre que le sort
+de votre fille seul m'intéresse.
+
+--Elle sera heureuse..., s'écria madame de Chaves. Elle allait
+poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever.
+
+--Auriez-vous défiance? demanda-t-il avec une dignité sobre qui prouvait
+son vrai talent de comédien.
+
+--J'ai peur, murmura la duchesse.
+
+--De moi?
+
+--Non, de lui.
+
+La duchesse, en prononçant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur
+ses lèvres, comme si elle eût voulu se bâillonner elle-même.
+
+Le visage de Saladin changea, exprimant pour la première fois une nuance
+qui n'était point dans son rôle; son regard eut de l'étonnement et de la
+contrariété.
+
+--Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.
+
+--Il m'a aimée, répondit tout bas madame de Chaves.
+
+La main de Saladin se posa sur son bras.
+
+--J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent impérieux,
+non pas pour moi, mais pour elle.
+
+--Pour elle! répéta la duchesse, dont la voix chevrotait, brisée par les
+larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai
+souffert depuis tant d'années, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour
+elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le
+temps a passé, je n'ai rien oublié. En ce moment où Dieu fait luire à
+mes regards un espoir qui m'éblouit le coeur, il me semble que je
+deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se
+peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et
+d'avoir son front sous mes lèvres! J'ai vécu pour cela, uniquement pour
+cela; sans cela je n'aurais même pas eu besoin d'aller au-devant de la
+mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaillé, j'ai combattu,
+j'ai espéré en dépit même du désespoir qui me torturait l'âme... Et
+maintenant tout s'éclaire à la fois à l'improviste! Hier, il n'y avait
+autour de moi que ténèbres, et j'aurais donné mon sang pour connaître la
+route où elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je!
+pour deviner un rien, pour acquérir le plus vague de tous les indices.
+Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand
+bonheur que ma raison se refuse à le comprendre. Vous voilà, vous, un
+inconnu, vous venez à moi par une porte mystérieuse et qui fait songer
+aux miracles, vous me dites ce qui s'est passé exactement,
+minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire.
+
+«Les noms de l'enfant, vous me les répétez, les faits les plus
+indifférents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous étiez
+autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse où
+j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chère petite jusqu'au
+moment plus cruel où elle me fut enlevée. Je sais qu'il y a des
+merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que
+l'oeil de la police perce les ténèbres les plus épaisses, mais au nom du
+ciel, ne vous fâchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien
+faible et bien ébranlée. L'habileté qui sert à découvrir peut aussi
+servir à tromper...
+
+«Oh! pitié! pitié! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser,
+monsieur!
+
+--Madame, prononça froidement Saladin, j'ai pitié, mais vous ne m'avez
+pas offensé. Il faut aux grandes émotions de la femme un calmant: la
+plainte ou les larmes. Les minutes sont précieuses pour moi, et
+cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait à ma
+place, madame, car je suis maître absolu de la situation; j'ai des
+droits, et vous l'avez bien deviné, quoique aucune allusion à ce sujet
+ne soit tombée de votre bouche, j'ai des droits égaux, supérieurs même à
+ceux d'une mère.
+
+Un effroi mortel, où il y avait de la haine, se peignit sur les traits
+de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.
+
+--Cela devait être, prononça-t-il à voix basse; si nous ne sommés pas
+unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous
+serons des ennemis irréconciliables!
+
+--Vous êtes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les
+yeux.
+
+La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras.
+Peut-être n'eût-il point voulu abattre si tôt cette grosse carte, qui
+était un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il
+avait pu pour que ce mensonge sautât aux yeux comme l'évidence, mais il
+aurait voulu choisir son heure et profiter à son gré de l'effet produit.
+
+--Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intérêt à tous les
+trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermeté;
+mais je suis gentilhomme, et, pour la première fois depuis bien
+longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du
+gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous êtes sa mère; j'abdique
+le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si
+c'était à moi d'employer la prière. Écoutez-moi, je serai bref; vous
+allez savoir en face de qui la volonté de Dieu vous a mise.
+
+La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement.
+Tout répit, à cette heure, était précieux pour elle.
+
+Saladin se recueillit un instant, puis, après avoir économisé son
+souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusitée, il
+parla ainsi:
+
+--Mon père, margrave ou marquis de Rosenthal (Silésie prussienne),
+occupait un haut grade dans l'armée et s'était marié à une noble
+Polonaise, la princesse Bélowska. Il habitait Posen dont il était second
+gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanités à
+l'université de Breslaw.
+
+«Lors des grands troubles qui agitèrent la Pologne prussienne, mon père
+demanda son changement à cause de sa femme qui était parente de la
+plupart des chefs insurgés; la cour de Berlin refusa durement, et mon
+père fut obligé de garder son commandement.
+
+«J'avais fait un voyage à Posen, pendant les vacances de 1854, pour
+venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma
+mère, qui était d'habitude, une femme sédentaire, presque uniquement
+occupée de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la
+voiture était sans cesse attelée, et plus d'une fois j'entendis mon père
+lui dire:
+
+«--Madame, vous serez la cause de notre ruine.
+
+«Une nuit, je fus éveillé par un bruit qui se faisait dans la cour de
+notre maison. Deux voitures arrivèrent l'une après l'autre et les pas de
+plusieurs hommes sonnèrent dans les corridors.
+
+«À dater de ce moment, ma mère reprit sa vie d'autrefois, mais mon père
+n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des allées et des
+venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui
+m'entourait était que des hôtes mystérieux habitaient notre demeure.
+
+«On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major général lithuanien
+Gologine, qui, après le combat de Grodno, avait fait une trouée en avant
+et passé notre frontière, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il
+devait être réfugié aux environs de la ville avec son état-major.
+
+«Le jour même où je devais monter à cheval pour quitter la maison
+paternelle et retourner à mes études, une estafette du gouvernement
+apporta à mon père l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui
+commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec
+sa femme, et, comme je m'avançais jusqu'à la porte cochère pour le voir
+sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure.
+
+«Les choses vont vite chez nous, en Prusse, dès qu'il s'agit de
+conspirations, surtout quand elles ont rapport à la Pologne.
+
+«Je n'ai jamais revu ma mère, qui pourtant ne passa point en jugement.
+On publia la nouvelle qu'elle était morte dans son lit. Mon père fut
+passé par les armes sur la grande place de Posen, condamné légalement
+par un conseil de guerre.
+
+«La veille on avait fusillé, dans la plaine, Gologine et son état-major,
+au nombre de treize officiers, dont trois colonels.
+
+«Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'à
+Aix-la-Chapelle, et de là déposé à la frontière de Belgique, avec
+défense de rentrer sur le territoire prussien.
+
+«J'avais dix-huit ans, il me restait quelques frédérics d'or en poche;
+je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui
+s'intéressât à mon sort.
+
+«Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe
+sur mes pauvres aventures pour arriver à ce qui vous concerne.
+
+«Pour vivre, je m'étais fait comédien, et je courais la province,
+gagnant à peine de quoi n'être pas tout nu, en mangeant maigrement.
+
+«C'était un soir d'été, en l'année 1857, il y a de cela neuf ans.
+J'allais à pied entre Alençon et Domfront, portant au bout d'un bâton
+mon léger bagage, qui était toute ma fortune, les jours commençaient à
+être plus courts, on arrivait à la fin de septembre.
+
+«Vers six heures du soir, à deux lieues d'un gros bourg où je comptais
+passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la
+marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai:
+c'était une petite fille de six à sept ans qui était tombée, comme elle
+me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la
+galerie de derrière, et s'étant évanouie sur le coup n'avait pu appeler
+à son aide. Elle était blessée aux deux jambes assez grièvement, et
+c'est à cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de
+saltimbanques à laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, obligé
+de m'arrêter au bourg le plus voisin, où elle se mit au lit, pour y
+rester deux semaines.
+
+«Certes, dans la position où j'étais, personne n'aurait pu me blâmer de
+confier cette enfant à la charité publique, mais je suis le fils de mon
+père et de ma mère qui donnèrent leur vie pour secourir des malheureux.
+
+La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes
+aux yeux.
+
+--Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore
+fait, elle était si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands
+yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris à l'aimer comme si
+elle eût été ma jeune soeur ou ma fille.
+
+--Merci! murmura la duchesse d'une voix étouffée, oh! merci! Dieu vous
+récompensera.
+
+--Dieu me récompensa, répondit Saladin en souriant, puisque je résolus
+ce problème de ne pas mourir de faim avec ma protégée. Dans les longues
+heures que je passai près de son lit de souffrance, nous causâmes; nous
+causâmes beaucoup. Peut-être n'avons-nous jamais causé si bien depuis,
+car, plus tard, à mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'égarait
+de plus en plus, tandis qu'à ce moment où elle ne cherchait pas,
+quelques paroles vraisemblables, sinon précises, lui venaient de temps
+en temps aux lèvres.
+
+«Je sus ainsi qu'elle n'était pas née chez les saltimbanques, qu'il y
+avait une sorte de mur, obstruant sa mémoire, au-delà duquel elle
+cherchait en vain à connaître le passé.
+
+«Elle s'était éveillée; c'était son mot, vers l'âge de trois ans, au
+milieu de gens et d'objets qui ne lui étaient point familiers; mais
+cette impression avait été faiblissant à mesure qu'elle s'était habituée
+à ses nouveaux protecteurs.
+
+«Ceux-ci n'avaient point de méchanceté; ils la battaient seulement un
+peu pour lui apprendre des tours de force.
+
+La respiration de Lily s'arrêta dans sa poitrine.
+
+--Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les
+histoires d'enfants enlevés par les bohémiens et les Tsiganes. Je
+connaissais bien cela, et je reconstruisis aisément la pauvre histoire
+de ma petite amie.
+
+«Seulement, comme l'esprit va naturellement vers le grand, je me figurai
+d'abord, à cause de l'élégance de ses formes et de sa beauté
+aristocratique, qu'elle devait être l'enfant de quelque grande famille.
+
+«Cette opinion qui se trouvait être fausse en ce temps-là, puisque c'est
+seulement plus tard que vous êtes devenue une grande dame, servit du
+moins à faire naître et fortifier en moi l'idée de retrouver les parents
+de l'enfant.
+
+«Nous autres Prussiens, quand nous avons une idée, nous y tenons
+fortement et les obstacles ne nous arrêtent point.
+
+«Je vins à Paris avec ma petite amie que j'appelais Maria, du nom de ma
+mère; j'écrivis à Posen pour la première fois, demandant secours à des
+parents éloignés et à ceux qui avaient été les clients de ma famille.
+
+«Je reçus de l'argent et des encouragements car, là-bas, on n'oublie pas
+ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m'annoncèrent même qu'on
+s'occupait de faire rapporter ma sentence d'exil.
+
+«Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait déjà plus de mettre à
+profit leur bon vouloir. Mon idée avait grandi en moi à la taille d'une
+passion.
+
+«Et je suivais mon travail avec la patience d'un Huron cherchant des
+traces sur le sentier de la guerre.
+
+«Je passai un an et un mois à promener Maria dans Paris, lui faisant
+examiner tour à tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque
+paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizième mois seulement,
+et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j'obtins dans la
+même journée deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait
+de lumière appréciable.
+
+«Au Jardin des Plantes d'abord, où jamais je ne l'avais conduite, elle
+me parut inquiète, incertaine. Comme je l'examinais avec un soin
+minutieux, je la vis rougir et pâlir.
+
+«Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit
+un mouvement comme pour courir vers eux...
+
+La duchesse écoutait avec une passion croissante, et son âme passait
+dans son regard qui dévorait monsieur le marquis de Rosenthal.
+
+--Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s'évanouit comme un éclair. Je
+fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur
+le boulevard de l'Hôpital et sur le quai de la Gare. Je n'obtins aucun
+résultat.
+
+«Comme nous arrivions à la place Valhubert, son regard s'éclaira
+vaguement. Nous traversâmes le pont d'Austerlitz et j'entendis sa
+respiration se presser dans sa poitrine.
+
+«--Reconnais-tu quelque chose? demandai-je.
+
+«Elle poussa un petit cri, ses yeux dilatés se fixèrent sur une danseuse
+de corde qui travaillait au bord de l'eau en face de la rue Lacuée.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient
+convulsivement.
+
+--Je vous fais languir, n'est-ce pas? dit Saladin avec bonté; mais je ne
+puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble
+que l'instant d'après Maria s'étonnait de sa propre émotion.
+
+--Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle était si petite!
+
+--J'avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua
+Saladin. Je restai frappé vivement. Je compris que ce n'était plus aux
+impressions de l'enfant qu'il fallait m'adresser, du moins pour le
+moment, mais à un système de recherches et d'investigations qui devait
+avoir pour point de départ son émotion d'une minute.
+
+«Je me disais: la vue de sa mère éveillerait sans doute complètement ses
+souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant à cache-cache:
+je _brûle_! je suis bien sûr que la mère doit être près d'ici.
+
+«La pauvre Maria passa deux mauvaises semaines, presque toujours seule à
+la maison; moi j'employai ce temps à fouiller le quartier Mazas de fond
+en comble.
+
+«Un jour, en rentrant dîner, je lui dis:
+
+«--Bonjour, Justine.
+
+«Ses yeux s'ouvrirent tout grands, comme ils avaient fait quand nous
+avions aperçu la danseuse de corde.
+
+«--Bonjour, Petite-Reine, dis-je encore.
+
+«Elle baissa ses longues paupières bordées de soie et sembla chercher en
+elle-même.
+
+«Puis elle me demanda:
+
+«--Pourquoi me dites-vous cela, bon ami?
+
+La duchesse, qui s'était levée à demi, s'affaissa de nouveau sur son
+fauteuil.
+
+L'excellent Saladin sourit encore et murmura:
+
+--Madame, votre espérance est encore trompée; vous avez cru que nous
+étions au bout de nos peines... Et cependant, si tout eût été fini ce
+jour-là, le jeune marquis de Rosenthal ne se serait jamais appelé
+monsieur Renaud, agent de police.
+
+
+
+
+V
+
+Saladin voit le pied d'un Habit-Noir
+
+
+Saladin débitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son
+accent allemand qu'il n'exagérait jamais donnait à son récit une saveur
+particulière.
+
+Il avait trouvé cet accent tout fait sous le péristyle de la Bourse.
+
+--Je fus bientôt arrêté dans le rayon de mes investigations
+personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la
+police soi-même. J'avais noué des relations au commissariat du quartier
+Mazas, et je m'informai auprès d'un inspecteur s'il me serait possible
+d'entrer à la préfecture sous un nom d'emprunt qui mît à l'abri la
+noblesse de mes ancêtres.
+
+«Il fallait en arriver là ou abandonner la recherche qui me tenait si
+fort au coeur. J'avais découvert, en effet, il est à peine besoin de le
+dire, que la mère de ma petite Justine avait quitté le quartier Mazas
+depuis nombre d'années.
+
+«En Allemagne comme en France nous avons nos préjugés contre la police,
+mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu
+m'affilier à des malfaiteurs pour conquérir le bonheur de Petite-Reine,
+je n'aurais pas hésité un instant.
+
+«On soumit le cas à un gros bonnet de la sûreté qui avait la réputation
+de jauger les gens d'un coup d'oeil. Il répondit d'abord que tous les
+marquis étaient des imbéciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fainéant
+dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosité, disant qu'un
+marquis comme moi devait être une drôle de bête.
+
+«Je lui fus présenté; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure,
+dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employés pour
+constater l'identité de Petite-Reine.
+
+«--C'est naïf comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme
+qui n'est pas de l'état et n'en a pas les outils.
+
+«Il m'invita à dîner, non sans me faire sentir le prix de cette
+condescendance et me lança dès le soir même dans une histoire à faire
+dresser les cheveux.
+
+«Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui
+disparaît de temps en temps pour revenir toujours, dénoncée par ses
+crimes.
+
+«Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, après avoir volé
+et assassiné une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jeté dans
+les jambes de la justice un prétendu coupable que les preuves accumulées
+avec soin accablaient.
+
+«C'était aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre
+André Maynotte, qui disait lui-même à ses juges: «Je suis innocent, mais
+si j'étais chargé de me juger moi-même, je crois que je me
+condamnerais.»
+
+«Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui
+devait hériter d'elle et l'avait menacée.
+
+«Grâce à moi, le _truc_ des Habits Noirs fut découvert (je vous demande
+pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du
+même coup ma réputation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent
+encore.
+
+«On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne
+fus appelé à faire de la police active que dans les grandes occasions.
+
+«Sans me vanter, je vous aurais retrouvée plus tôt si vous aviez été en
+France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je
+voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science
+n'aboutissait à rien, je donnai ma démission à la sûreté et je
+m'embarquai pour l'Amérique avec Justine.
+
+«Je dirais que j'ai perdu là plus de deux ans s'il n'était certain que
+les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne
+manquions de rien, parce que j'étais chargé là-bas de représenter les
+intérêts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France.
+
+«Je dois avouer que mes recherches au Brésil furent couronnées d'un
+médiocre succès. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y étiez
+plus, mais en bonne police j'aurais dû tomber sur vos traces.
+
+«Il n'en fut pas ainsi, et à mon retour en France le nom de Chaves, sans
+m'être tout à fait indifférent, puisque je l'avais inscrit dès longtemps
+dans mes notes, n'éveillait en moi que de vagues suppositions.
+
+«Il y avait une raison à cela, madame, et vous l'avez déjà devinée, si
+vous connaissez le coeur humain. La tiédeur avait succédé à la passion
+dans mes recherches, ou plutôt la passion s'était portée ailleurs, et au
+lieu de l'ardent désir que j'avais autrefois, peut-être éprouvais-je une
+sorte de crainte de me rencontrer face à face avec l'objet de mes
+recherches: la mère de Justine.
+
+«Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me
+laissait voir naïvement l'attrait qui l'entraînait vers moi.
+
+«Je n'ai pas l'âge d'être son père.
+
+«Au moment où je suis tombé sur vos traces, madame, Justine et moi nous
+étions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet
+obtenu de Sa Majesté la révocation de la sentence d'exil lancée contre
+un enfant innocent, et si je ne suis pas sûr de recouvrer tous les biens
+de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer à ma jeune épouse,
+au sein de ma patrie, une existence honorable et indépendante.
+
+Saladin arrondit son débit pour prononcer cette phrase fleurie. Il était
+manifestement content de lui-même et regardait madame de Chaves d'un air
+vainqueur.
+
+Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde émotion qui
+l'avait agitée pendant la plus grande partie du récit. Ses beaux
+sourcils étaient froncés légèrement et les plis de son visage
+indiquaient le travail de la réflexion.
+
+--J'ai dit! prononça pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi,
+madame?
+
+Lily lui tendit la main de nouveau, mais évita de répondre à sa
+question.
+
+--Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue à élever l'ombre
+d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mère et
+mon trésor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque
+frayeur les conditions que, peut-être, vous voudrez m'imposer.
+
+--Madame, répliqua Saladin avec une dignité de plus en plus marquée, ma
+vie entière répond à cette inquiétude. Je suis gentilhomme, il m'est
+pénible de vous le répéter, et à l'heure où j'épousais la pauvre
+orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de
+donner à ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.
+
+--Vous êtes un galant homme, monsieur le marquis, prononça doucement
+madame de Chaves, que dominait toujours une secrète préoccupation;
+m'est-il permis de vous interroger?
+
+--Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un
+redoublement de fierté.
+
+Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.
+
+--Après tant d'années, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui
+était l'enfant au berceau... rien...
+
+Elle hésitait et tenait les yeux baissés. Si elle avait regardé Saladin
+en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'éclairer d'une
+soudaine lueur.
+
+La question qui était sur les lèvres de madame de Chaves et qu'il
+devinait déjà était de celles qu'il avait notées.
+
+Entre toutes les questions qu'il attendait c'était celle-là, très
+certainement, qui lui préparait la plus triomphante réponse.
+
+Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:
+
+--Votre tâche était deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement
+de retrouver la mère, il fallait encore que la mère reconnût dans la
+belle jeune femme présentée par vous l'enfant qui marchait à peine...
+Avez-vous songé à cela?
+
+Ses yeux se relevèrent lentement; ceux de Saladin étaient fixés sur
+elle.
+
+--J'y ai songé, répondit-il.
+
+--Et le moyen d'arriver à cette reconnaissance, vous l'aviez?
+
+--Si je ne l'avais pas eu, répondit Saladin, je n'aurais même pas risqué
+les premiers pas sur cette route hérissée d'obstacles.
+
+Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.
+
+--Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!
+
+--Pourquoi le dire, répondit Saladin, de plus en plus impassible,
+puisque vous le savez aussi bien que moi?
+
+--Je veux que vous parliez? s'écria la duchesse avec force. Tout dépend
+du mot que vous allez prononcer!
+
+Elle retenait son souffle pour écouter mieux. Saladin sembla jouir un
+instant de ce grand trouble qui la mettait à sa merci, puis il prononça
+lentement:
+
+--Dieu l'avait marquée, madame.
+
+--Ah!... fit la duchesse en un cri éclatant.
+
+Saladin poursuivit:
+
+--Il n'y avait que moi près d'elle, quand je la relevai blessée, presque
+mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner
+à l'enfant les soins d'une mère. Votre fille, madame, avait entre
+l'épaule et le sein à droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise
+rose et veloutée que vous dûtes baiser bien souvent...
+
+--Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.
+
+--Elle l'avait encore ce matin, répondit Saladin avec un sourire qui
+n'était pas exempt de fatuité.
+
+On se perdrait à vouloir exprimer les sentiments complexes ou même
+contraires qui peuvent frapper une âme dans un seul et même instant.
+
+La duchesse fut blessée violemment par le sens de cette réponse et
+surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, soulevée, en
+quelque sorte, par une passion supérieure, par la joie immense qui
+exaltait tout son être, elle quitta son siège en chancelant et ouvrit
+ses bras pour dire avec transport:
+
+--Je vous crois! oh! je vous crois... où est-elle?
+
+Saladin fut magnifique de sang-froid.
+
+--Chère madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les
+deux mains très affectueusement pour l'aider à se rasseoir, la question
+n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je
+n'ai jamais eu l'ombre d'un doute à cet égard.
+
+--Où est-elle? répétait la duchesse comme une folle, où est-elle?
+
+Saladin eut encore son geste de maître d'école.
+
+--Ne nous égarons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu où sa
+mère l'embrassera bientôt, si je le veux, mais où personne au monde ne
+la découvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse,
+quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile à l'un qu'à
+l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de
+faire cette confession loyale, à laquelle rien ne m'obligeait, j'avais
+eu l'honneur de vous adresser une importante question.
+
+La duchesse passa la main sur son front; ses idées vacillaient.
+
+--C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.
+
+Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux
+tout de suite. Quoi qu'elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et
+peur.
+
+Certes elle était encore bien incapable d'analyser le monde
+d'impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient.
+Elle était en face d'un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi
+à la hauteur d'un héros.
+
+Mais depuis deux heures que le héros était là, l'échange mystérieux qui
+a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit
+l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune
+marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité
+de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet
+homme mettait une poignante amertume.
+
+--Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête
+est faible et j'ai besoin d'être guidée.
+
+--La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet
+l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...
+
+--Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec
+fatigue.
+
+Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant
+ses notes:
+
+--Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation;
+j'ai une responsabilité considérable. On n'élève pas une jeune fille, et
+quand je dis _élever_ c'est pour exprimer mon idée le plus simplement et
+le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de
+Rosenthal... vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d'apprendre que
+votre fille porte ce titre et ce nom?
+
+--Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la première fois que vous
+les lui appliquez.
+
+--Je vous pardonne, prononça noblement Saladin. J'ai quelque philosophie
+et je sais faire la part de l'égoïsme jaloux d'une mère. Nous serons,
+j'en suis sûr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je
+vous répète que j'ai conscience d'être responsable et que, sous aucun
+prétexte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a été à la
+fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous plaît, de M. de Chaves.
+
+Lily fit de la tête un geste de consentement résigné.
+
+--Je procède selon votre permission, dit Saladin qui avait étalé ses
+carrés de papier sur le guéridon et qui tenait sa mine de plomb à la
+main. M. de Chaves était éperdument amoureux de vous... oui, n'est-ce
+pas? très bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long.
+
+Lily le regardait faire. La prostration la prenait.
+
+--Il était forcé de retourner au Brésil, continua Saladin, il inventa
+une histoire pour vous engager à le suivre. Quelle histoire?
+
+--Une troupe de bateleurs embarqués au Havre...
+
+--Et emmenant Petite-Reine? Très bien! ce n'est pas fort, mais les gens
+qui souffrent beaucoup sont crédules. Petite-Reine n'était pas en
+Amérique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus
+amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux
+quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous étiez sage,
+il parla de mariage.
+
+--Il avait parlé de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.
+
+--Bon! s'écria Saladin. Vous ignoriez qu'il eût une femme?
+
+--Je l'ignorais.
+
+--C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne connaît pas, dans ses moindres
+détails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se
+débarrassa-t-il de cette pauvre dame?
+
+--J'ai ouï parler de cela longtemps après notre mariage, balbutia Lily:
+une scène de jalousie...
+
+--Le flagrant délit! Nos codes modernes ont, comme cela, des
+commentaires très dramatiques.
+
+--Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant à la main un de ses
+carrés de papier, qu'étant donné le caractère et les moeurs de ce bon M.
+de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note déjà citée: «Soupçon,
+fausse absence; aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves, revenu
+secrètement--en embuscade pour surprendre sa femme.»
+
+--À la volonté de Dieu, murmura la duchesse.
+
+--Permettez, je n'ai pas achevé: «la voit partir à cheval avec le jeune
+comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, 38».
+
+Leurs regards se croisèrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et
+sereine fierté.
+
+--Sans doute! murmura Saladin, répondant à ce regard; vous êtes la vertu
+même, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme
+notre grand de Portugal de première classe. Qui sait si l'autre duchesse
+n'était pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son âme! vous
+l'avez remplacée, tâchons de nous bien tenir! L'intérêt de madame la
+marquise de Rosenthal exige désormais que vous enleviez à monsieur de
+Chaves tout prétexte de flagrant délit. Je tiens à vous conserver, ma
+belle-mère.
+
+La duchesse réprima un mouvement de répulsion et dit:
+
+--Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; néanmoins, à la
+suite des événements d'hier, j'ai cru devoir lui défendre ma porte.
+
+--Des événements! répéta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de
+Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'était passé sur
+l'esplanade des Invalides.
+
+Saladin parut prendre à ce récit un intérêt extraordinaire. Sa mine de
+plomb joua énergiquement sur le papier.
+
+--Tiens, tiens! fit-il avec un sourire étrange, son Excellence a été
+voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la
+foire. Monsieur de Chaves était-il seul?
+
+--Il était, répondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort
+souvent à l'hôtel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves
+se livre à certaines affaires industrielles.
+
+--Nous reviendrons à ces affaires qui m'intéressent beaucoup,
+interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce
+personnage?
+
+--C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis
+Pallante.
+
+Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrière sur son siège, sans
+prendre souci de cacher son profond étonnement.
+
+--Vous le connaissez? demanda la duchesse.
+
+Au lieu de répondre Saladin pensait:
+
+«Les Habits Noirs sont entrés ici avant moi! Notre comédie
+s'embrouille.»
+
+Madame de Chaves avait croisé ses mains sur ses genoux, et ne songeait
+déjà plus à la question qu'elle venait de faire.
+
+Saladin, lui, s'enfonçait de plus en plus dans ses réflexions. Il
+tombait là sur une révélation tout à fait inattendue, et qui devait
+modifier considérablement son plan.
+
+Son enfance, nous le savons, avait été bercée avec le récit des hauts
+faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.
+
+Similor, Échalot lui-même, le bon Échalot, parlaient des Habits Noirs
+avec le poétique respect qu'on doit aux personnages légendaires.
+
+Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occupé toute la
+vie de Saladin se présentait à lui sous diverses formes, une des formes
+de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.
+
+Un instant Saladin fut littéralement abasourdi en voyant que les Habits
+Noirs étaient à son insu dans son affaire.
+
+Son imagination travaillait déjà et il se disait:
+
+«Si monsieur le duc lui-même?... c'est impossible! il est encore trop
+riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie
+des femmes et il a tué déjà une fois, à tout le moins... Je saurai
+demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.»
+
+
+
+
+VI
+
+Saladin toise l'affaire
+
+
+Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin,
+d'ordinaire si net et si calme. C'était un garçon intelligent, mais ce
+n'était pas un homme de génie. Il préférait les routes plates, quelques
+longues qu'elles fussent, à ces chemins abrupts où l'on est obligé de
+gravir et de bondir.
+
+Il faut avoir les pieds bien plantés sur un terrain solide et ne subir
+aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.
+
+Il s'était bien attendu à modifier, selon les cas, la tournure
+élémentaire de sa grande idée, dont la forme suprême eût été son
+tranquille établissement à lui, le marquis Saladin, en qualité de gendre
+à l'hôtel de Chaves; mais il avait espéré cela comme on rêve, et ne
+s'était point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes à son arc.
+
+La découverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqué en
+creux dans le sable de son île, contrecarrait à la fois tous ses divers
+projets.
+
+On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place
+saccagée.
+
+Il éprouvait pour un peu cette lamentable déception de l'inventeur qui,
+venant prendre un brevet au ministère, trouverait une épure semblable à
+la sienne déposée dans les bureaux par autrui.
+
+Et notez que les inventeurs ont tous des idées à la douzaine, tandis que
+notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfanté qu'une.
+
+--Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fierté, je
+bénis la Providence qui m'a inspiré la pensée de multiplier les
+précautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris déjà.
+Toute cette enquête faite par moi n'avait qu'un but: connaître la
+position que votre fille retrouvée et reconnue aurait à l'hôtel de
+Chaves.
+
+--J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai répondu. N'avez-vous
+plus rien à me demander?
+
+Saladin consulta ses notes pour la forme. Il était singulièrement
+découragé. Il lui semblait que la duchesse elle-même confessait son
+impuissance: c'était évidemment une reine déchue.
+
+Au premier moment elle n'avait pas dit: «Amenez-moi ma fille.» Elle
+avait demandé: «Où est-elle?»
+
+--Vous n'êtes pas la maîtresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot
+le résultat de toutes ses réflexions.
+
+La duchesse releva sur lui son regard où il y avait un orgueil triste.
+Elle était si belle en ce moment qu'il resta comme ébloui.
+
+Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima
+en lui.
+
+--Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle après un
+silence.
+
+Les yeux de Saladin s'aiguisèrent comme s'il eût voulu percer, jusqu'au
+fond, le mystère de son âme.
+
+Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus.
+Saladin changea de ton encore une fois.
+
+--Madame, dit-il délibérément, je suis venu ici pour vous rendre votre
+fille. J'ai trouvé d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle à
+une mère; maintenant vous voilà inerte et comme anéantie.
+
+Il semble qu'un obstacle étranger à moi se soit mis entre votre fille et
+vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je
+vous comprenne.
+
+--C'est vous-même, répondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma
+joie. Au premier moment, j'ai été tout entière au bonheur, au plus
+grand, au seul bonheur que je puisse encore éprouver sur cette terre.
+Mais à mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me
+séparait de ma fille, et je cherche en moi-même les moyens de faire
+évanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-être, j'y parviendrai
+sûrement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des
+garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous
+saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience
+et vous jugerez.
+
+Saladin n'était pas homme à éprouver de l'enthousiasme, néanmoins il se
+sentit vaguement ému tant il y avait d'amour profond sous la froideur
+apparente de ces paroles.
+
+Cette femme qui restait maintenant glacée devant lui eût donné, il le
+sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.
+
+--Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le noeud de la
+question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me
+communiquer, à son sujet, quelque chose de nouveau, je vous écoute.
+
+--Monsieur de Chaves, répondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est
+l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontré jamais. Il
+adore à genoux, il outrage avec une brutalité féroce; sa générosité n'a
+point de bornes, mais il est cupide à ses heures comme un sauvage bandit
+de l'Amérique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un très
+grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le
+conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partagé aurait pu
+faire de monsieur de Chaves.
+
+--Et il n'a jamais été aimé? murmura Saladin.
+
+--Il a toujours été haï, dit la duchesse avec une sorte de dureté.
+Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il
+était impossible de voir sans admiration la beauté tragique de son pâle
+visage.
+
+--Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai
+peur de ses mains où il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses
+fureurs m'épouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui...
+
+Elle s'arrêta encore, mais cette fois, brusquement.
+
+Les yeux de Saladin brillaient.
+
+Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait à
+poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton
+d'affaires:
+
+--Sa fortune, s'il vous plaît?
+
+--Il est encore très riche, répliqua la duchesse. Sur six termes de
+paiement réglés après la vente de ses domaines dans la province de Para,
+il a reçu deux termes seulement.
+
+--À quelle somme se montent ces termes?
+
+--À trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.
+
+--Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient
+faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers
+termes payés ont été dissipés?
+
+--En presque totalité, répondit madame de Chaves. La vie de monsieur le
+duc est un tourbillon. Les échos de ses folies furieuses arrivent
+parfois dans ma solitude, mais jusqu'à ce jour j'y ai donné peu
+d'attention. Il joue et perd comme un insensé; le sourire d'une femme
+lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande
+affaire des émigrants: la Compagnie brésilienne.
+
+--Ah! interrompit Saladin, l'histoire où est mêlé ce précieux Annibal
+Gioja?
+
+La duchesse approuva d'un signe de tête.
+
+--Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant
+d'entamer ce chapitre, je désirerais savoir quelles sont les dates de
+paiement des termes de trois cent mille piastres.
+
+--Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a
+toujours, vers cette époque, redoublement d'orgies. Le troisième
+paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes à échéance.
+
+Saladin ne prit point de notes, mais quiconque eût observé sa
+physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'était encore
+une nouvelle face de l'affaire.
+
+--Arrivons, s'il vous plaît, dit-il, au vicomte Annibal et à la
+Compagnie brésilienne, cela m'intéresse, quoiqu'il me semble probable
+que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses auprès de Son
+Excellence.
+
+--L'affaire de l'émigration, répondit madame de Chaves, est une affaire
+comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore à
+nos biens du Brésil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province
+de Para, déjà vendus, mais à d'autres, plus reculés vers le sud-ouest.
+C'est une société par actions, dont la fondation a coûté de grosses
+sommes à monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux
+gens d'Europe qui consentent à s'établir au Brésil.
+
+--Y a-t-il eu déjà, demanda Saladin, un versement opéré sur les actions?
+
+--Je l'ignore, répliqua madame de Chaves.
+
+Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La
+duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence,
+désormais.
+
+--J'avais espéré mieux, dit Saladin qui se disposait évidemment à
+prendre congé; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une
+garantie suffisante dans la situation qui m'est présentée.
+
+--Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante,
+interrompit madame de Chaves sans aucun symptôme d'amertume, vous
+séparez la fille de la mère...
+
+--Par intérêt pour la fille, acheva Saladin.
+
+--Par intérêt pour la fille, répéta la duchesse, c'est bien ainsi que je
+l'entends, car autrement ce serait une infamie.
+
+Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le
+dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:
+
+--Vous m'avez mise en garde contre les excès d'un premier mouvement,
+contre ce rêve que pourrait faire une mère d'appeler à son aide la
+justice du pays, pour avoir raison d'un mariage illégal, en définitive,
+puisqu'il fut contracté, sans le consentement des parents, avec une
+mineure qui venait d'atteindre sa quinzième année.
+
+Saladin sourit.
+
+--Toutes ces questions me sont familières, dit-il, j'y ai songé
+beaucoup, et quoiqu'il fût possible de répondre judiciairement à une
+action pareille, j'ai préféré mettre «Mme Renaud» (il appuya sur ce
+dernier mot) en lieu de sûreté. Elle a peut-être même encore un autre
+nom, de même que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chère
+madame. Je vous le dis dans la sincérité de mon coeur: je suis maître de
+la situation, j'en suis maître dans toute la force du terme. Je
+trouverais des gendarmes à votre porte, je serais entouré par eux que,
+du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je
+suis maître de la situation! et la seule chose qui me fâche c'est que la
+situation ne soit pas meilleure.
+
+--Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout à coup madame de
+Chaves.
+
+Chose véritablement singulière, Saladin n'était pas préparé à cette
+question, la plus naturelle de toutes. Il fut troublé si visiblement que
+madame de Chaves se demanda si toute cette longue scène n'était pas une
+fantasmagorie.
+
+--Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle
+pourtant; je ne saurais pas tendre un piège et j'accepte les choses
+comme vous les avez posées: vous êtes le maître, je vous reconnais pour
+tel, je vous demande uniquement la possibilité d'embrasser ma fille.
+Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.
+
+--Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offensé.
+
+--Le prix que vous voudrez, répéta madame de Chaves, car nous avons
+parlé de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la
+mienne.
+
+Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils
+s'écarquillèrent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase.
+
+--Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui
+s'animait en parlant, je ne saurai pas où est cachée ma fille, ma pauvre
+chère enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et
+pour qui je consentirais à mendier mon pain dans la rue! Nous monterons
+en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la faculté de voir
+au moment seulement où je serai en présence de ma fille. Pour cela, je
+vous le répète, monsieur, et que Dieu me préserve de vous offenser! je
+vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage,
+monsieur le duc de Chaves m'a donné les diamants de sa famille évalués à
+deux cent mille piastres et la propriété de sa terre de Guarda, dans la
+province de Coïmbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent
+vingt mille francs.
+
+Saladin dépensait une force de héros à garder son impassibilité. Des
+gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.
+
+--Madame! madame! dit-il, ai-je si mal réussi à me faire apprécier par
+vous? je suis le marquis de Rosenthal!
+
+--Vous êtes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de
+dédain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par
+hasard différents épisodes d'une bien triste histoire, je croirai...
+
+Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait:
+
+--Je croirai que vous spéculez sur ma fille morte!
+
+Saladin resta un instant étourdi.
+
+La duchesse le mesura du regard et ajouta:
+
+--Répondez ou sortez.
+
+Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, écrasante de
+dédain, il fit sur lui-même un violent effort.
+
+--Madame! s'écria-t-il, disant pour la première fois la vérité qu'il
+devait entourer bientôt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous
+conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu où puisse vous
+recevoir votre fille. Nous en sommes arrivés à ce point de parler
+franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune
+personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une
+profession qu'on épaissit encore par un faux nom. Si vous montiez en
+voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble
+atelier vous la trouveriez? et entourée de quelles compagnes? Je vous ai
+dit la vérité, madame, en toutes choses, sauf peut-être en ce qui me
+concerne personnellement. Ne soyez pas irritée contre moi si j'ai
+diminué la distance qui sépare un pauvre proscrit allemand de
+l'héritière d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en
+réalité, voilà où gît mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la
+colère de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous,
+tant j'ai d'affection pour celle que nous chérissons tous les deux,
+Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours...
+est-ce trop? deux jours... et peut-être même moins, non plus pour vous
+conduire les yeux bandés vers celle que vous avez le droit de voir à
+visage découvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras.
+
+Il voyait battre le coeur de la duchesse.
+
+Et certes il avait bien changé de ton depuis la mention faite des deux
+cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de
+Coïmbre, en Portugal.
+
+Il fallait pour qu'il ne tombât pas aux pieds de son opulente belle-mère
+en lui disant: «Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein», il
+fallait une impossibilité véritable, et nous verrons bientôt que
+l'impossibilité existait.
+
+Saladin pouvait être un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce
+clair coup d'oeil qui perce le coeur humain.
+
+Il s'était dit: la première séance se passera en préliminaires.
+
+Comme s'il y avait des préliminaires pour un coeur maternel!
+
+Les choses avaient marché plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'était pas
+en mesure de livrer.
+
+--Deux jours! répéta la duchesse en se parlant à elle-même: c'est long.
+
+Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:
+
+--Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma
+fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements
+que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts,
+seulement, de même que j'avais passé sous silence ma fortune privée, de
+même j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis-à-vis de mon
+mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non
+pas à la façon ordinaire qui pourrait expliquer les soupçons jaloux de
+monsieur de Chaves, mais coupable à un plus haut degré peut-être,
+coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que
+j'ai accepté pour époux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu être
+sans bornes, la tendresse qu'il m'a vouée ressemble à de l'adoration.
+C'est le chagrin de trouver à ses côtés une froide statue qui l'a jeté
+tout frémissant de colère et de vengeance au plus profond de l'orgie.
+Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un père aussi bien
+qu'une mère. Il dépend de moi d'arrêter monsieur de Chaves sur la pente
+de sa ruine, je le sais, j'en suis sûre; bien souvent je me suis
+reproché de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant,
+pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai
+même pas besoin de feindre, que mon coeur s'ouvrira et que, pour ma
+fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera pénitence à mes
+genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse.
+
+Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un
+instant disparu derrière une nuée d'orage, se montrait de nouveau plus
+brillante que jamais, et chacune de ses facettes étincelait au soleil.
+
+Il y avait de quoi éblouir.
+
+Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:
+
+--Madame, dans deux jours, et peut-être à demain!
+
+
+
+
+VII
+
+Le nuage
+
+
+Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle
+essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment
+sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'espérer ou
+de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une
+écrasante fatigue.
+
+Son coeur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent
+d'irrésistible triomphe le gonflait.
+
+L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa
+lassitude.
+
+Elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en
+extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son âme entière
+s'élançait vers Dieu pour rendre grâces.
+
+--Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu'elle put parler, et sa voix
+était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous
+m'avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre
+le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire...
+Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des
+larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir!
+
+Elle s'arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle
+eût craint d'être folle.
+
+Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l'empire
+de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l'amant le plus sauvage.
+
+Agenouillée qu'elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans
+une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues
+par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés,
+le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au
+temps de croyance le génie des peintres chrétiens.
+
+--La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours... peut-être demain! Elle se
+redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait
+comme une auréole.
+
+Une dernière action de grâces s'élança de son coeur vers Dieu, puis elle
+resta muette et souriante--de ce sourire qu'elles ont, quand le cher
+enfant dort, heureux dans son berceau.
+
+--Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sûre que
+je la reconnaîtrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma
+pensée? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir?
+Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux
+blonds ont pris une nuance plus foncée... je sais tout cela, j'ai
+calculé tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait
+en ce moment...
+
+Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.
+
+--Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la
+draperie fermée.
+
+Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le
+domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier
+grossier n'était pas d'une entière propreté.
+
+--Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu'on ne fit pas attendre les
+lettres des pauvres.
+
+Elle l'éloigna d'un geste.
+
+Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily,
+généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d'or au
+premier venu.
+
+Mais on avait tué son beau rêve.
+
+La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l'avait jetée, non
+sans un mouvement de dépit.
+
+Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu'elle était bonne et qu'elle
+pensa:
+
+--Il attend peut-être.
+
+La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des
+traces d'humidité. Lily l'ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car
+la physionomie du message révélait d'avance son contenu. Ce devait être
+une supplique, accompagnée d'un certificat d'hospice ou de mairie.
+
+Mais la lettre n'était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en
+plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'écriture.
+
+Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un carton oblong qui portait à son
+revers l'adresse d'un photographe médaillé.
+
+Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse.
+
+C'était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le
+portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que
+Petite-Reine avait bougé en posant.
+
+Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de
+stupeur.
+
+Puis elle sonna violemment.
+
+Sa femme de chambre accourut.
+
+--Pas vous! s'écria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est
+Germain.... Germain! à l'instant même!
+
+On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l'eut
+trouvé, on l'envoya à madame la duchesse.
+
+--Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être
+remarquée.
+
+--Le concierge, répliqua Germain.
+
+--Faites monter le concierge sur-le-champ.
+
+Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait
+invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un
+fonctionnaire de cette importance.
+
+C'était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré
+sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de
+division qui coûte cher.
+
+Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela
+regarde ma femme, mais il se montra bon prince.
+
+--C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l'a fait
+attendre dehors.
+
+--Et il est encore là? demanda Lily vivement.
+
+--Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame,
+j'entends mon épouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte
+cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:
+
+«--Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je
+reviendrai demain... il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom.
+
+«Et je me souviens de son nom parce qu'il est drôle, s'interrompit ici
+le concierge; il s'appelle Médor.
+
+--Médor! répéta madame de Chaves d'une voix étouffée.
+
+Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la
+seconde fois:
+
+--Médor!
+
+Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau
+lui faisait mal.
+
+Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa
+chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.
+
+Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d'envoyer
+prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une
+rapidité inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser
+le temps de la réflexion.
+
+La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la
+porte de sa maison, l'avait conduite à la gare de chemin de fer du
+Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express
+l'emportait vers la mer.
+
+Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient
+l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de
+jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le
+lilas de la bonne laitière.
+
+L'autel.--Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces
+souvenirs!
+
+Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau,
+pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère.
+
+Elle n'avait gardé qu'une relique, et elle lui avait bien porté bonheur;
+c'était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez
+elle M. le marquis de Rosenthal.
+
+Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine
+avait cassé la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour
+le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la
+réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le
+bracelet.
+
+Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la
+faire aller chez une somnambule.
+
+Le marquis de Rosenthal!--Médor!
+
+Que de choses dans une seule journée!
+
+Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n'ajoutait point à la joie
+de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.
+
+Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et
+d'affection pourtant; elle s'était dit souvent: je voudrais le retrouver
+pour le faire heureux.
+
+Et maintenant elle avait peur de Médor.
+
+Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pensée qui venait
+à Lily.
+
+Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait
+besoin d'y croire et Lily se disait:
+
+--Si Médor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?
+
+Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu'il était venu, Lily
+repoussait-elle avec terreur cette idée qu'elle faisait peut-être un
+rêve?
+
+À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor
+n'aurait peut-être pas su répondre lui-même d'une façon bien
+catégorique.
+
+Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le
+désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas?
+
+Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passés
+à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le
+bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler
+il n'avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa
+vie.
+
+Et pourtant il n'était pas venu seulement pour revoir la Gloriette.
+
+Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez
+lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait,
+l'impossibilité de trouver se faisait plus évidente.
+
+En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d'avaleur de sabres,
+Médor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout à coup, en
+foire, face à face avec Petite-Reine.
+
+Et plus d'une fois, dans le cours de ses pérégrinations, il avait
+rencontré des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'âge de
+Petite-Reine, et auxquelles son imagination prêtait une ressemblance
+avec l'objet de ses constantes pensées.
+
+Il s'était ingénié alors, il avait interrogé, lui si timide, mais les
+réponses obtenues avaient toujours fait évanouir son espoir.
+
+Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.
+
+En face du lieu qu'il avait choisi pour bâtir sa misérable cabane, sur
+l'esplanade des Invalides, pour les fêtes du 15 août, s'élevait la
+pompeuse baraque des époux Canada, les maîtres de la foire.
+
+Ils étaient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils
+connaissaient Médor comme étant le seul ami du père Justin, le fameux
+homme de loi dont Médor nettoyait de temps en temps la tanière, quand
+toutefois le père Justin voulait bien le permettre.
+
+Échalot avait dit souvent à Médor:
+
+--Si l'avalage n'était pas une carrière démolie, nous te prendrions
+volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais pitié dans ton trou; mais
+l'avalage est fané jusqu'à ce que les caprices de la mode le fassent
+refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait
+vingt-quatre pouces, la chose a disparu complètement des habitudes du
+XIXe siècle.
+
+Médor était entré plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui,
+indépendamment de son talent et de sa beauté, l'un et l'autre bien
+au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur
+lui une impression indéfinissable.
+
+Il se demandait: à qui donc ressemble-t-elle?
+
+Et comme son idée fixe le tenait toujours, il évoquait le souvenir de la
+Gloriette.
+
+Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas à la Gloriette. Une fois
+Échalot lui dit:
+
+--Madame Canada t'invite à prendre le café noir.
+
+Et pendant qu'on prenait le café, madame Canada s'informa du lieu où
+perchait maintenant le père Justin. Elle avait besoin de le voir et de
+le consulter.
+
+--Au sujet de choses, ajouta Échalot, qui sont des mystères et des
+délicatesses par rapport à notre fille d'adoption dont tu n'as pas
+besoin d'en connaître le secret ni le bel avenir.
+
+Médor promit de conduire le ménage Canada chez le père Justin. Mais, en
+regagnant son trou, il se disait:
+
+--Il y a donc un secret! à qui ressemble-t-elle?
+
+La veille du jour où nous sommes, au matin, Médor avait rencontré
+mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, à la messe de
+Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
+
+Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austère, elle vous avait
+si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison!
+
+Assurément, monsieur le curé, qui avait remarqué sa piété modeste, se
+serait fâché tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle
+paroissienne était une saltimbanque.
+
+Médor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une idée
+lui poussa.
+
+--C'est au père Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout à coup, non pas
+au père Justin d'aujourd'hui, mais au crâne jeune homme qui vint, dans
+les temps, rue Lacuée, n° 5,--à l'homme du château, quoi!
+
+Cette découverte le troubla singulièrement. Il s'en occupa toute la
+journée, jusqu'à l'heure où sa fièvre changea parce qu'il avait vu le
+milord basané entrer à la baraque et la Gloriette, toujours jeune et
+belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme.
+
+Il était donc venu à l'hôtel de Chaves, non pas seulement pour voir la
+Gloriette, mais encore pour lui dire: «Je connais une jeune fille,
+autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au père de
+Petite-Reine.»
+
+Mais comment arriver auprès de madame la duchesse de Chaves?
+
+Médor avait au plus haut degré la conscience de sa misère. Entre lui et
+les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait
+l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais
+situé rue du Faubourg-Saint-Honoré.
+
+Pendant toute la nuit Médor réfléchit.
+
+Le matin, il se rendit chez le père Justin, non point pour lui faire
+part de son embarras, car le père Justin et lui ne causaient guère, mais
+tout uniment pour balayer un peu son taudis.
+
+En balayant le taudis, Médor aperçut le portrait photographié de la
+Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.
+
+Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son désir,
+il pria le père Justin lui-même, lorsque celui-ci rentra, déjà à demi
+ivre de lui écrire sur un carré de papier l'adresse de madame la
+duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
+
+Ainsi parvint à la Gloriette cet envoi qui était comme un vivant
+témoignage du passé déjà si lointain.
+
+Elle se regarda elle-même comme s'il y avait eu des années qu'elle ne
+s'était vue. Pour un instant, l'intervalle qui la séparait de sa
+jeunesse se voila comme un rêve.
+
+Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours indécis
+semblaient sourire, c'était Petite-Reine.
+
+Elle embrassa Petite-Reine--le nuage.
+
+Et malgré elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait
+naguère tomba.
+
+C'était un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses
+bras sinon un nuage?
+
+Et c'était une menace peut-être. Rien ne le lui disait, mais elle le
+sentait ainsi.
+
+Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allégresse et
+qui murmurait tout au fond de sa conscience:
+
+--Prends garde!
+
+Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les
+contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le
+nuage...
+
+Un pareil courant d'idées n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de
+faire toilette, surtout quand on vit, comme Mme de Chaves, dans une
+solitude presque absolue.
+
+Pourtant, vers deux heures de l'après-midi, madame la duchesse sonna ses
+femmes pour s'habiller.
+
+C'étaient deux bonnes personnes, bien dévouées, qui se dirent:
+
+--Il paraît que le comte Hector va venir.
+
+Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda
+un très grand soin à sa parure. Elle n'était contente de rien. Il fallut
+recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui,
+les autres jours, se faisait en un tour de main.
+
+Les deux fidèles caméristes se demandèrent:
+
+--Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?
+
+Et toutes les deux le plaignirent sincèrement, car c'était un doux et
+beau jeune homme.
+
+--Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles.
+
+--Non, répondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psyché en
+disposant les plis de sa robe.
+
+Évidemment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait
+être belle.
+
+Les deux caméristes, congédiées, parlèrent de cela longtemps.
+
+Quel était l'heureux mortel?...
+
+Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux
+mortel se faisait terriblement attendre.
+
+Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochère
+s'ouvrirent tout grands. C'était monsieur le duc, en chaise de poste,
+revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait.
+
+--Il n'est plus temps, pensèrent les deux femmes de chambre. L'heureux
+mortel a manqué le coche!
+
+Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles
+s'élancèrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonné.
+
+--Faites savoir à monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que
+je l'attends chez moi.
+
+--Ah bah! fit la première camériste dans l'antichambre.
+
+--Tiens! tiens! répondit l'autre.
+
+Elles éclatèrent de rire, et s'écrièrent ensemble:
+
+--Par exemple, je n'aurais pas deviné celle-là! Mieux vaut tard que
+jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel.
+
+
+
+
+VIII
+
+Le Club des Bonnets de soie noir
+
+
+Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province,
+qui avoisinaient l'Observatoire et qui viennent d'être démolies pour le
+tracé du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit café à
+la devanture décente où se réunissaient le soir quelques bons bourgeois
+et rentiers de ce quartier savant.
+
+Il s'appelait le café Massenet, du nom de son propriétaire, ancien
+balayeur au bureau des longitudes et qui posait auprès de ses clients
+pour un mathématicien démissionnaire.
+
+Monsieur Massenet en avait bien l'air. C'était un homme court, grave,
+essoufflé, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en
+cravate blanche.
+
+Sa femme, qui tenait le comptoir, était âgée, maigre et très longue;
+elle avait le sourire agréable quoiqu'il lui manquât bon nombre de
+dents. Celles qui restaient ne valaient pas les défuntes.
+
+Le café Massenet se composait d'un billard, le seul dans Paris où l'on
+pût voir encore des blouses à filets, d'une assez grande salle, dévolue
+aux habitués et consommateurs, et d'un salon de médiocre étendue entouré
+de divans à couverture de cuir éraillé, où «Ces Messieurs» seuls avaient
+le droit d'entrer.
+
+Le salon de Ces Messieurs était séparé de la salle commune par un
+couloir assez long, fermé aux deux bouts.
+
+Par surcroît de précaution, la seconde porte qui donnait sur le salon de
+Ces Messieurs était double: la vraie porte se trouvant défendue par un
+second battant rembourré.
+
+Vis-à-vis de cette porte une haute fenêtre donnait sur une ruelle
+déserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'après
+la nuit tombée, la fenêtre, toujours close, était en outre défendue par
+de forts volets.
+
+Ces Messieurs n'étaient pourtant pas des conspirateurs. Les habitués de
+la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la
+demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires à traiter qui ne
+regardaient qu'eux-mêmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de
+plus simple.
+
+De compte fait, ils pouvaient être une douzaine. On ne les avait pas vus
+souvent réunis au grand complet. En tête des plus assidus était monsieur
+Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propriétaire, rue de la Sorbonne, qui
+faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous
+les après-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux
+petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve
+d'un excellent coeur.
+
+Après lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses
+lunettes d'or et sa brillante élocution méridionale, le Dr Samuel,
+philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le payât, et un
+brave bonhomme, désigné sous le nom du «Prince», qui n'avait pas de
+profession connue.
+
+Les autres allaient et venaient.
+
+Les habitués de la salle commune et du billard à blouses appelaient la
+réunion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, à cause du
+bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure
+commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air.
+
+Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'était jeune, mais
+Comayrol arborait des gilets d'étudiant et portait ses lunettes d'or
+d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renoncé à
+plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer,
+avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau.
+
+Il était environ sept heures du soir. Dans le petit salon réservé à Ces
+Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire
+étaient réunis, à savoir, le Prince, qui portait la coiffure
+sacramentelle et lisait le _Journal des Villes et Campagnes_ en prenant
+son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces à
+l'autre bout du divan.
+
+Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit
+pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occupé à lire son journal
+était tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.
+
+Sa figure éminemment débonnaire et affectant la courbe bourbonienne
+aurait suffi à indiquer son illustre origine s'il n'eût porté, dans une
+vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves
+à faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe,
+lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du geôlier
+Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de
+Chateaubriand, de Lamartine, du général Cavaignac, de monsieur Gisquet,
+lettres de tout le monde.
+
+Plus des attestations, des procès-verbaux, des extraits de registres, le
+testament de son infortuné père, mort sous le nom de duc de Richemond,
+et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province
+prêtes à prendre les armes au premier appel de sa voix légitime.
+
+Ces diverses pièces avaient déjà servi à plusieurs «princes».
+
+Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs
+disaient que ce brave bonhomme était, pour le moins, le cinquième fils
+de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans
+l'exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie.
+
+Chaque fois qu'il en mourait un, on cherchait une honnête figure
+aquiline à front fuyant, plantée sur un torse bien nourri, on
+rassemblait les pièces éparpillées du dossier, et le nouvel héritier de
+la couronne de France apparaissait à l'horizon, selon le dicton
+historique: le roi est mort, vive le roi!
+
+Bien que les Habits Noirs fussent considérablement déchus, à l'époque où
+se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire çà et là
+quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII était pour eux un
+outil indispensable.
+
+On exciterait l'incrédulité en additionnant les chiffres fournis par les
+innombrables extorsions opérées, dans les faubourgs Saint-Germain de
+Paris et des départements, à l'aide de cette imposture qui a eu plus de
+têtes que l'hydre de Lerne: l'existence d'un fils de Louis XVI, échappé
+de la prison de l'Abbaye.
+
+Les Habits Noirs, toujours ingénieux, avaient inventé le fils de ce fils
+pour la commodité des dates.
+
+Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forcé de l'avouer,
+était tout ce qui restait de cette terrible association, remontant à Fra
+Diavolo et qui, sous le règne du Colonel, avait effrayé l'Europe par
+tant de drames sanglants.
+
+Les derniers Habits Noirs étaient Ces Messieurs ou plutôt Ces Messieurs
+formaient le conseil de maîtrise des derniers Habits Noirs, car vous
+eussiez encore trouvé dans les bas-fonds de Paris bon nombre d'affiliés
+du _Fera-t-il jour demain_. Et, quand il s'agissait de mettre à
+exécution quelque razzia bien organisée, les manoeuvriers ne manquaient
+pas à ces vénérables directeurs.
+
+--Il paraît, dit le Prince, que l'empereur Alexandre va changer
+l'uniforme de ses lanciers, là-bas, en Moscovie.
+
+Le Dr Samuel s'obstinait à tourner ses pouces et ne répondit pas. Le
+Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:
+
+--Il paraît que ces fusils à aiguille de Sadowa étaient déjà exposés au
+palais de l'Industrie en 1855. Les ingénieurs qui sortent de l'École
+polytechnique avaient déclaré que ça ne valait rien du tout. Les
+Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'élève de
+l'École polytechnique.
+
+--Ça court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme très laid et de
+méchante figure, l'École polytechnique n'en fait pas d'autres. J'étais
+un jour à Saint-Malo où les Ponts et Chaussées venaient de construire
+une jetée qui coûtait je ne sais plus combien de millions. La mer était
+grosse, un trois-mâts hollandais dérivait sur la jetée que l'École avait
+déclarée chef-d'oeuvre. Tout le monde était là, du haut des remparts, à
+plaindre le trois-mâts et à dire: «Le malheureux va se briser en
+pièces!» Il donna contre la jetée en plein, et savez-vous ce qui arriva?
+
+--Non, dit le Prince dont les petits yeux s'écarquillèrent curieusement.
+
+--Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jetée
+de l'École polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau où elle est
+encore, et plus chef-d'oeuvre que jamais!
+
+Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant
+un large éclat de rire.
+
+--Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux
+qui ne sont pas si drôles que celle-là!
+
+Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la
+voix:
+
+--Il paraît qu'il fera jour, cette nuit?
+
+--Il paraît, répéta Samuel.
+
+Et tous les deux rentrèrent dans le silence.
+
+Pendant ce silence, un bruit léger se fit du côté de la fenêtre. On eût
+dit que quelqu'un en caressait, au-dehors, les contrevents épais.
+
+Nos deux compagnons prêtèrent l'oreille, mais le bruit cessa au bout
+d'un moment.
+
+--Est-ce que vous étiez du temps des moines de la Merci, vous docteur?
+demanda tout à coup le Prince.
+
+--Oui, répondit Samuel.
+
+--Vous avez vu tout ce qu'on raconte des souterrains, là-bas, du côté de
+Sartène, en Corse? Les Habits Noirs étaient des lapins à ces époques-là.
+Moi, je suis nouveau et je n'ai pas encore eu la chance de partager dans
+une vraie affaire.
+
+--Il n'y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur.
+
+--Avez-vous connu Toulonnais-l'Amitié, vous?
+
+--Oui, répondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses
+pouces, j'ai connu monsieur Lecoq, on n'en fait plus comme cela... et
+j'ai connu le comte Corona, J.-B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de
+Bourgogne,--une rude femme, mais après cela, plus rien!
+
+--C'est égal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies économies. Mais
+pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d'Annibal Gioja pour lui
+donner le Scapulaire?
+
+Samuel haussa les épaules.
+
+--S'il venait un homme..., commença-t-il.
+
+Il s'arrêta et acheva entre ses dents:
+
+--Il n'y a plus d'hommes!
+
+Le Prince était en appétit de causer.
+
+--Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c'est un garçon d'un million et
+demi pour le moins, sans que ça paraisse.
+
+--Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur.
+
+--Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un
+geste de dédain.
+
+--Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut être et avoir été.
+
+--Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans!
+
+À ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor.
+
+--Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret,
+commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arrivés?... deux
+seulement! Ah! les paresseux! S'il vient un quidam demander monsieur
+Jaffret, propriétaire, de la part du nommé Amédée Similor, faites-le
+entrer, hé!
+
+La porte s'ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l'étude
+Deban, montra ses flamboyantes lunettes d'or.
+
+Dans un autre récit[*], nous avons pu apprécier la belle prestance et
+les talents de Comayrol. Il n'y avait pas en lui, peut-être, l'étoffe
+d'un Premier ministre, mais c'était du moins un chef de bureau très
+distingué. Son âge, un peu plus que mûr, tenait abondamment les
+promesses de sa trentième année: il était chauve avec ostentation, il
+était gras et, malgré le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui
+engraissent sont morts, il se portait à merveille.
+
+Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et chaîne
+de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lançait des
+rayons.
+
+Avec le temps, le contraste avait augmenté entre lui et le bon Jaffret,
+douce créature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi,
+mais ramenant quelques mèches honteuses sur le sommet de son crâne
+pointu.
+
+--Je vous présente le plus joli sac de la confrérie, dit Comayrol qui
+entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n'aurons plus rien à mettre
+sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d'aller voir
+un peu s'il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret!
+
+Le Prince qui s'était levé, éclata de rire bonnement, et le Dr Samuel
+lui-même se dérida.
+
+Mais Jaffret fit un pas en arrière et dit avec une irritation sénile:
+
+--Monsieur Comayrol, vous passez les bornes. Mon âge et ma position
+sociale devraient me défendre contre vos polissonneries!
+
+Comayrol se retourna, toujours bon enfant, le saisit à bras-le-corps et
+le porta jusque sur le divan en disant:
+
+--Pas plus lourd qu'un petit paquet de bois sec!
+
+La porte s'ouvrit de nouveau, donnant passage à une autre ruine:
+précieuse celle-là, et supérieurement entretenue.
+
+Du jais, de l'ivoire et des roses, tels étaient les matériaux de cette
+idole vieillie, le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante.
+
+--Verni de haut en bas! dit le joyeux Comayrol en lui tendant la main.
+Annibal, quand donc me donneras-tu l'adresse de ton embaumeur?
+
+Le brillant Napolitain ne daigna pas répondre, mais Jaffret dit en
+rabattant son bonnet de soie noire sur ses longues oreilles frileuses:
+
+--Mauvais temps! toujours mauvais temps cette année.
+
+Comayrol était allé s'asseoir auprès du Dr Samuel.
+
+--Mon Prince, dit-il de loin au fils de Louis XVII, depuis que vous avez
+hérité de vos droits divins à la couronne de Saint Louis, on ne vous a
+encore fait jouer aucun air varié avec escalade et effraction, hé?
+
+Le Prince épaissit le masque idiot qui était à demeure sur son visage et
+répondit avec un sourire content:
+
+--Il paraît que ça va chauffer, monsieur Comayrol?
+
+--Parlons raison, mes brebis, reprit celui-ci. Le vicomte Annibal est un
+Savoyard en sucre candi, et s'il a le Scapulaire, c'est pour la forme.
+La véritable tête de l'association, en l'absence d'un plus digne, c'est
+le bon Jaffret, un peu entamé par l'âge et les infirmités, mais qui
+marche encore assez droit, quand je suis là pour lui donner le bras.
+L'histoire de notre Brésilien commence à être mûre. Jaffret et moi, nous
+avons inondé le noble faubourg de ses actions, en présentant
+l'entreprise comme destinée à envoyer au Para tous les démagogues de
+France et de Navarre, transformés en propriétaires sages comme des
+images. À l'estime de Jaffret, monsieur le duc de Chaves doit avoir deux
+millions en caisse pour le moins.
+
+--Il m'a en effet parlé de deux millions, dit le vicomte Annibal.
+Jaffret le regarda de travers en murmurant:
+
+--Vous savez que vous n'avez pas le droit de toucher à ce gâteau, vous,
+bel homme.
+
+--Je pense être au-dessus du soupçon, répondit fièrement Annibal. En
+tout cas, monsieur le duc est d'une honnêteté antique à l'endroit des
+affaires. Hier il a emprunté deux mille louis plutôt que de toucher au
+contenu de sa caisse commerciale. Je conçois, mes très chers, que ma
+position de confiance intime auprès de Son Excellence vous inspire
+quelque jalousie ou même quelques inquiétudes. Nous sommes ensemble, le
+duc et moi, comme les deux doigts de la main; mais il ne faut pas
+oublier que vous me devez cette affaire et que, sans moi, les piastres
+brésiliennes vous passaient sous le nez!
+
+--Tu es un ange, Annibal! dit Comayrol. Messieurs, autre chose.
+Quelqu'un de vous se souvient-il d'un drôle, appelé Similor, qui fut
+employé différentes fois comme auxiliaire, notamment dans l'affaire
+J.-B. Schwartz et dans l'affaire de l'hôtel de Clare?
+
+Le bon Jaffret seul avait un vague souvenir de notre ami.
+
+--En deux mots, qu'est-ce que c'est que Similor? demanda le Dr Samuel.
+
+--C'est un va-nu-pieds, répondit Comayrol.
+
+--Et pourquoi nous parlez-vous de ce va-nu-pieds?
+
+--Parce qu'il ne faut rien négliger, répliqua l'ancien clerc de notaire.
+Similor est venu chez moi aujourd'hui et m'a rappelé ses états de
+services. J'ai cru d'abord qu'il voulait un secours, mais non, son désir
+était seulement de nous mettre en rapport avec un fils qu'il a et qu'il
+déclare être un brillant sujet. Je lui ai dit qu'il pouvait envoyer son
+fils, mais, dans l'intervalle, j'ai pris des renseignements, et je ne
+fais pas un fond énorme sur l'affaire. Au bureau de notre ancienne
+agence, où tous nos hommes sont classés et numérotés, on ne connaît pas
+d'autres fils au nommé Similor que le nommé Saladin, ancien artiste en
+foire et avaleur de sabres.
+
+--Jolie recrue! fut-il dit à la ronde.
+
+Le garçon du café Massenet apporta le punch au kirsch commandé. Quand il
+eut déposé le plateau sur une table, il tira de sa poche une large carte
+en porcelaine qu'il mit entre les mains de Comayrol.
+
+--Marquis de Rosenthal! lut l'ancien clerc de notaire. Connais pas... Ce
+monsieur est là?
+
+--Oui, répondit le garçon, il vient de la part de son père.
+
+Les membres du Club des Bonnets de soie noire échangèrent entre eux des
+regards indécis.
+
+--C'est peut-être le fils de ce Similor, murmura Jaffret.
+
+--Faites entrer, dit Comayrol, nous verrons bien.
+
+L'instant d'après un jeune homme habillé à la dernière mode, lorgnon
+dans l'oeil, cheveux séparés derrière la tête, col brisé comme une carte
+de visite qu'on laisse chez les concierges, petite jaquette boudin,
+pantalon demi-collant, chapeau bas, gants rouges et stick à bec de
+corbin, entra dans le cénacle à petits pas, et vint jusqu'au centre de
+la chambre où il s'arrêta pour lorgner curieusement les assistants.
+
+Le garçon s'était retiré. Le bon Jaffret prit la peine d'aller voir
+lui-même si les portes étaient bien fermées.
+
+--Messieurs, dit le nouvel arrivant, je suis bien votre serviteur. J'ai
+beaucoup entendu parler de vous. Comme j'ai besoin de quelques
+collaborateurs pour une petite opération présentant d'assez beaux
+bénéfices, j'ai songé à m'adresser à vous. Mon domestique se trouvait
+être de votre connaissance; il m'a indiqué un certain monsieur Comayrol.
+Lequel d'entre vous, s'il vous plaît, est monsieur Comayrol?
+
+--C'est moi, répliqua l'ancien domestique, monsieur le marquis, vous
+faites erreur, je n'ai vu que monsieur votre père.
+
+Saladin lui tendit le doigt avec une si parfaite insolence que les
+membres du club eurent un sourire d'involontaire approbation.
+
+--Mon père, dit-il du bout des lèvres, mon domestique, c'est tout un,
+cher monsieur Comayrol. Le maraud, dont vous me faites l'honneur de me
+parler, cumule ces deux fonctions auprès de ma personne.
+
+
+
+
+IX
+
+La chanson de l'avaleur
+
+
+Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononcé ces paroles remarquables
+prit un siège et vint se placer en face du divan où étaient Comayrol et
+le bon Jaffret.
+
+--Messieurs, poursuivit-il d'un ton décent et plein de modestie, vous
+êtes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet,
+c'est pourquoi il était bien naturel que je fisse toilette pour avoir
+l'honneur de me présenter devant vous: toilette de corps, toilette
+d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les
+jours; je suis préparé comme un candidat qui va passer son examen, et
+j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous
+aurez, je l'espère, quelque indulgence en faveur d'un néophyte qui vous
+veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie
+jusqu'à vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas
+votre décrépitude.
+
+--Vayadioux! s'écria Comayrol, nous ne détestons pas la plaisanterie,
+monsieur Saladin, mais nous avons autre chose à faire ici que de vous
+voir avaler des sabres!
+
+Le Prince et le Dr Samuel s'étaient rapprochés; le vicomte Gioja se
+tenait à l'écart d'un air superbe.
+
+--Je suis flatté, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que
+vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma
+personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'espère
+vous le prouver bientôt abondamment. Vous végétez depuis bien des années
+déjà, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en
+avoir trouvé un.
+
+--Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII à demi-voix.
+
+--Où veut en venir ce garçon? demanda Gioja de l'autre bout de la
+chambre.
+
+--Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai
+l'avantage de parler au valet de coeur de monsieur le duc de Chaves?
+
+--Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille.
+
+--Mon petit monsieur!... commença Gioja avec hauteur.
+
+--Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout à l'heure au rôle
+honorable que vous jouez auprès de monsieur le duc et qui pourrait
+éventuellement gêner les affaires de l'association. C'est vous qui avez
+le Scapulaire?
+
+Gioja ne répondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un
+air véritablement étonné.
+
+--J'ai fréquenté les bureaux de la préfecture, dit le marquis de
+Rosenthal entre parenthèses, en amateur et pour perfectionner mon
+éducation; je suis un peu docteur en toutes facultés et sais
+parfaitement vos petites histoires.
+
+--Vous n'êtes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? prononça
+Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus foncée.
+
+Jaffret lui toucha le bras et murmura:
+
+--Il m'intéresse.
+
+--Mon cher monsieur, répondit Saladin en s'adressant à Comayrol, je suis
+une nature indépendante et je désire faire mon chemin en dehors de
+l'administration. Seulement, il me plaît de vous faire savoir tout de
+suite que je suis gardé à carreau. Vous me voyez seul, vous êtes cinq,
+il est bon que la liberté de la discussion soit entre nous pleinement
+assurée.
+
+--Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la
+discussion, je vous prie, et rondement!
+
+--De tout coeur, répondit Saladin... seulement encore on n'a pas répondu
+à la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est
+maître du Scapulaire?
+
+--C'est ici le secret même de notre confrérie, fit observer le Dr Samuel
+qui n'avait pas encore parlé.
+
+Saladin le salua.
+
+--Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela
+et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes
+physionomies qui ont illustré l'histoire ancienne de votre ordre,
+j'aurais quelque répugnance à poser ma candidature en face de
+personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont à
+tout le moins très capables et très expérimentés.
+
+--Vous êtes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire.
+
+--Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de détrôner ce
+faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une société
+comme la vôtre ne doit pas avoir pour gérant un homme de paille.
+
+Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait à la main et fit un pas vers
+Saladin. Le bon Jaffret l'arrêta du geste en disant:
+
+--Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur.
+
+--D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que
+l'orateur causera avec vous en tête à tête quand ce sera votre bon
+plaisir.
+
+Le bon Jaffret prit encore la parole.
+
+--Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos réunions
+sont toujours paisibles.
+
+--Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos réunions
+redeviennent fructueuses comme elles l'étaient autrefois. Je compte
+apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et
+actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le
+cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.
+
+Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des séances
+parlementaires, et le fils de Louis XVII s'écria malgré lui:
+
+--Écoutez, morbleu! Écoutez!
+
+--J'ai beau écouter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor
+est aussi bavard que son père. Il a beaucoup parlé, mais, que je sache,
+il n'a encore rien dit.
+
+--Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague,
+bien vague...
+
+--Je vais préciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant
+d'entrer en matière, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au
+Gioja, oui ou non?
+
+--Non, répondirent à la fois tous les membres présents, excepté Gioja
+lui-même.
+
+--Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, à un jeune homme de
+courage et d'espérance qui vous apporterait, comme prime de joyeux
+avènement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant
+sans escompte ni retenues?
+
+Il y eut un moment d'hésitation, puis Comayrol répondit:
+
+--C'est selon.
+
+--C'est selon, répéta paternellement le bon Jaffret, selon, selon,
+selon.
+
+Le Prince et le docteur approuvèrent du bonnet.
+
+--Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des épreuves... des
+garanties...
+
+--Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mépris,
+de savoir avaler les sabres!
+
+Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.
+
+--Messieurs, s'écria-t-il en se levant et en passant sa main dans
+l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus
+infime degré de l'échelle jusqu'au plus élevé, permettez-moi de vous le
+dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien
+attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark...
+
+--Écoutez! fit le Prince, vivement intéressé.
+
+Au contraire, Comayrol s'écria:
+
+--Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, hé! Et Jaffret
+ajouta d'un accent plaintif:
+
+--Le cher jeune homme avait préparé une tirade... gare!
+
+--Le candidat électoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre
+Saladin, le ministre équilibrant le budget, les rois gênés qui enfilent
+des tirages comme des perles autour de leurs emprunts...
+
+--Et les philanthropes qui vous forcent à vous assurer sur la vie,
+déclama Comayrol en imitant son accent. Hé donc! Pécaire! Et les apôtres
+qui arrachent les dents avec un pistolet...
+
+--Et les bons coeurs, privés de capitaux, qui déclament contre
+l'usure... insinua le bon Jaffret.
+
+--Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrêt contre la
+contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel.
+
+--Avaleurs de sabres! s'écria le Prince, enchanté, avaleurs de sabres!
+
+Tout le monde répéta triomphalement en regardant Saladin:
+
+--Avaleurs de Sabres!
+
+Monsieur le marquis de Rosenthal avait été d'abord légèrement
+déconcerté, mais, à la fin de la manifestation, il avait repris son
+sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants
+sang-de-boeuf, et dit:
+
+--Bravo, mes chers seigneurs! vous êtes moins vieux que je ne croyais,
+je vous dois cette justice, et vous avez sabré ma chanson avec
+infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit
+on a moins de peine à se comprendre. Venons donc au fait. Demain
+monsieur le duc de Chaves, déjà nommé, aura, dans son hôtel du faubourg
+Saint-Honoré, une somme ronde de quinze cent mille francs.
+
+--Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal
+Gioja, la somme ronde est de deux millions.
+
+Saladin se tourna vers lui avec lenteur:
+
+--Ah! fit-il.
+
+Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour
+lui demander: est-ce vrai?
+
+Comayrol lui adressa un petit signe de tête moqueur que le bon Jaffret
+traduisit ainsi:
+
+--Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies;
+mais vous arrivez un peu trop tard.
+
+Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut à
+lui-même:
+
+--Y aurait-il donc à l'hôtel de Chaves trois millions cinq cent mille
+francs?
+
+--C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche,
+dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa dernière observation.
+
+--Comment! s'écria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille
+francs! Où prenez-vous ce calcul?
+
+--Je suis sûr du chiffre de quinze cent mille francs, répliqua Saladin;
+vous paraissez être sûrs du chiffre de deux millions. Les deux sommes
+doivent être distinctes, évidemment.
+
+Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le
+son de la trompette.
+
+--Il a du talent! répéta-t-il. Tirons la chose au clair. D'où viennent
+vos quinze cent mille francs, jeune homme?
+
+--Du Brésil, répondit Saladin, sans hésiter. Et maintenant que j'y
+songe, vos deux millions doivent venir de Paris.
+
+«J'ai deviné! ajouta-t-il, interprétant comme une réponse le jeu des
+physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer
+les deux millions?
+
+Comayrol eut un geste noble.
+
+--Nous ne sommes pas tout à fait des manchots, monsieur le marquis,
+répondit-il.
+
+--Je précise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes maîtres.
+Pouvez-vous regarder les deux millions comme étant dès à présent à votre
+avoir?... Vous hésitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus!
+Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire.
+
+Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de
+l'assistance, piquant chacun d'un regard perçant et froid.
+
+Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air étonné. Gioja baissa les
+yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul:
+
+--Très bien! ça me va!
+
+--Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois
+millions cinq cent mille francs, comme c'est désormais l'apparence,
+continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque à partir de
+demain je puis introduire à l'hôtel de Chaves autant d'hommes que vous
+le voudrez, à l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez.
+
+--Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon
+cher enfant.
+
+--Quel est votre moyen? demanda Comayrol.
+
+--Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi,
+jusqu'au moment où nous aurons conclu notre arrangement.
+
+--Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable!
+
+--Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix
+reprit une autorité véritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achevé les
+préliminaires. En qualité de Maître, de Père, puisque c'est votre mot,
+je prétends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis
+Maître.
+
+--C'est carré, dit Comayrol.
+
+--Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret.
+
+--Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel.
+
+--S'il s'était agi seulement de mes quinze cent mille francs, répondit
+Saladin, j'aurais exigé moitié.
+
+--À la bonne heure! s'écria l'assistance en choeur, moitié! ne nous
+gênons pas!
+
+--Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions,
+chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et
+j'aurai, moi, les quinze cent mille francs.
+
+Le bon Jaffret souffla dans ses joues.
+
+--Diable! dit le Prince.
+
+--Vous êtes fou, mon bon, décida Comayrol.
+
+Gioja riait dans sa barbe teinte.
+
+--C'est comme cela, dit tranquillement Saladin, à prendre ou à laisser.
+
+--Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on achèterait
+toute la serrurerie de Paris.
+
+--Vous n'y êtes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Maître
+veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans
+nos vieilles veines.
+
+--Juste! fit Saladin. Je ne vous défends pas de trouver cela cher, mais
+c'est mon prix.
+
+--Et si ce n'est pas le nôtre? dit Comayrol en le regardant fixement.
+
+Ses joues étaient écarlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son
+regard et répondit froidement:
+
+--Ce serait fâcheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma tête que vous
+en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne.
+
+Les membres du club essayèrent de rire, mais Saladin répéta en scandant
+les mots:
+
+--Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carrière dans
+l'administration en découvrant votre pot aux roses.
+
+Il était assis, comme nous l'avons dit, vis-à-vis d'un groupe formé par
+le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du
+divan qui servait de siège à ces messieurs, il y avait une grande glace.
+
+Derrière lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table
+qui soutenait un flambeau.
+
+Au-delà de la table, se tenait Annibal Gioja tantôt immobile, tantôt se
+promenant de long en large.
+
+Aux dernières paroles prononcées par Saladin, celui-ci vit les yeux de
+ses quatre interlocuteurs se fixer simultanément sur Gioja.
+
+Saladin savait où était Gioja. La glace, fumeuse et tachée, lui
+renvoyait confusément l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul
+instant de vue.
+
+Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas
+vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie
+noire se baissèrent en même temps, et le bon Jaffret eut un tout petit
+frisson.
+
+--Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du
+stylet napolitain.
+
+Il tourna la tête négligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arrêta
+court. Mais quand Saladin reprit sa position vis-à-vis de ses quatre
+interlocuteurs, la scène avait changé complètement. Chacun d'eux, même
+le bon Jaffret, avait le couteau à la main.
+
+--Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant.
+
+--Massenet ne dira rien, répondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, _il
+en mange._ Tu es frit, mon petit!
+
+Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui était à
+portée de sa main, et l'éleva au-dessus de sa tête.
+
+Au même instant trois petits coups furent frappés aux carreaux de la
+fenêtre qui donnait sur la ruelle.
+
+Les couteaux disparurent comme par enchantement.
+
+Et tout se tut, même le bruit des respirations.
+
+--Les volets ne sont donc pas fermés aujourd'hui! dit tout bas Comayrol,
+au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du
+Midi.
+
+--Comment ne sont-ils pas fermés! ajouta le bon Jaffret.
+
+--Ils étaient fermés, répondit Saladin, bien fermés, mais j'ai fait mon
+tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici près.
+
+--Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, ça va-t-il
+comme vous voulez?
+
+Comayrol se précipita à la fenêtre et l'ouvrit.
+
+--Qui est là? demanda-t-il. Personne ne répondit.
+
+Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait déserte.
+
+Pendant cela, de cette main qui naguère tenait le couteau, le bon
+Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en
+disant tout bas:
+
+--Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je
+vous donne ma voix de tout mon coeur, mon biribi.
+
+Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'épaule du
+Dr Samuel:
+
+--Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un.
+
+--On ne sait pas, répondit le docteur. On va voir. Saladin répondit au
+bon Jaffret:
+
+--Ça n'était pas malaisé à exécuter, vous êtes des bandits âgés et mûrs
+pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt
+ans de moins. Fermez voir la fenêtre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous
+êtes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous
+retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez
+besoin d'être remontés; vos cinq couteaux étaient si drôles! je me suis
+cru au salon de cire.
+
+Comayrol restait auprès de la fenêtre et ne cachait point sa mauvaise
+humeur.
+
+--Tu dis vrai, petit, prononça-t-il, entre ses dents: voilà quinze ans,
+tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle!
+
+Saladin lui envoya un baiser.
+
+--Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu
+m'auras juré obéissance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant
+de délibérer un petit peu, mes vénérables, pendant que je vais faire
+semblant de ne pas écouter, et puis vous me donnerez votre réponse
+officielle.
+
+Il s'éloigna du divan et alla prendre _Le Journal des villes et
+campagnes_ à l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets
+de soie noire se formèrent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix
+la plus caressante:
+
+--Annibal Gioja, respecté Maître, je vous demande la parole. Vous me
+l'accordez, merci. Vous êtes dégommé, mon garçon, et il n'y a pas grand
+mal.
+
+Gioja répondit à voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir.
+
+La délibération dura juste deux minutes, après quoi l'éloquent Comayrol,
+rendu à toute sa belle humeur, s'avança vers lui à la tête du club et
+lui dit:
+
+--Maître, le Scapulaire est à vous.
+
+Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote.
+
+--Garde, garde, mon garçon, lui dit Saladin, ce sont des formalités
+surannées. Nous ne détruirons rien de vos vieux usages, destinés à
+frapper l'imagination grossière de la populace, mais quant à nous
+autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous
+me nommez Père-à-tous et Habit-Noir en chef à l'unanimité? Levez la
+main!
+
+Toutes les mains s'étendirent, même celle de Gioja.
+
+--Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur.
+Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compté
+avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons
+causer.
+
+
+
+
+X
+
+Le Père-à-tous
+
+
+On sonna le garçon pour renouveler les rafraîchissements. À l'exception
+de Gioja, tout le monde était, sinon joyeux, du moins émoustillé par une
+curiosité très vive. Le bon Jaffret voulait offrir à monsieur le marquis
+un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet austère Saladin préféra
+un bock de bière. Chacun se fit donc servir à sa guise. Le Prince
+demanda un carafon de douceurs.
+
+--_Il fait jour_, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent
+refermées, attention! Je ne vous ai pas vanté ma marchandise, au
+contraire, cette maison-là m'appartient depuis le rez-de-chaussée
+jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous
+expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de
+mademoiselle de Chaves.
+
+--Par exemple! s'écria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse
+n'ont pas d'enfants.
+
+--Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler
+de mademoiselle de Chaves.
+
+Comayrol dit:
+
+--Le Maître ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son
+idée.
+
+--Il a bien plus d'une idée, repartit Saladin, et commençons par établir
+une chose, c'est que je n'ai plus aucune espèce d'intérêt à vous
+tromper, puisque je n'attends rien de vous.
+
+--C'est juste, fit-on à la ronde.
+
+Et le Prince ajouta:
+
+--Quel gaillard! écoutez!
+
+--En conséquence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est
+qu'elle est vraie, à moins que je ne fasse erreur moi-même. Tout homme
+est sujet à s'égarer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne
+qui m'a confié le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec
+madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec
+monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers
+subordonnés, que je ne suis pas le jouet d'un rêve. Mademoiselle de
+Chaves vous sera présentée demain.
+
+--Elle n'est donc pas à l'hôtel? demanda Gioja.
+
+--Mon brave, répondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons
+nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot métier, je suis de cet
+avis-là; mais votre industrie particulière auprès de cet honnête sauvage
+qu'on nomme M. de Chaves est une gêne pour nous dans le présent, et peut
+devenir un danger dans l'avenir.
+
+--Écoutez! fit le Prince qui avait dû habiter l'Angleterre et assister
+aux séances du Parlement.
+
+--Le Maître, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on
+parle a été le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc.
+
+--Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous,
+à portée de voir et d'entendre. Les services d'un genre spécial que vous
+rendez à M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte à nos respectables
+amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de
+l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous répète que
+vous nous gênez désormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route
+où notre poule aux oeufs d'or a coutume de pondre.
+
+--Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas!
+
+--Le jeune maître est ami des métaphores, ajouta le bon Jaffret.
+
+Mais le Dr Samuel murmura:
+
+--Moi, je crois comprendre.
+
+Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux énormes.
+
+--Il ne me plaît pas tout à fait, reprit Saladin, de mettre les points
+sur les «i». Je pense que je n'excède pas les bornes de mon autorité en
+donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire
+de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous.
+
+--Mademoiselle Saphir! répétèrent quelques voix étonnées.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol.
+
+Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.
+
+--Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune
+homme!
+
+Gioja avait tressailli vivement.
+
+--J'ignore qui a pu vous apprendre... commença-t-il.
+
+--C'est peut-être le roi Louis XIX, répondit Saladin qui tendit la main
+en riant au Prince, enchanté de cet honneur. En tout cas, au nom du
+conseil qui m'écoute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer.
+
+--Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa liberté d'action pour ses
+affaires particulières.
+
+--Non pas! dit Comayrol.
+
+--Cette doctrine, ajouta Jaffret, est complètement subversive du grand
+principe d'association!
+
+--C'est mon avis, appuya le Dr Samuel.
+
+--Et le Gioja, ajouta le Prince avec zèle, est expressément chargé de
+faire le mort!
+
+--Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si,
+par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef... Veuillez me
+regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce
+soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non
+seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en péril toute la
+confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme
+un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être
+de la prudence.
+
+--Je jure..., voulut interrompre Gioja.
+
+--Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce
+qui m'arrête, c'est que, d'un autre côté, le duc, habitué à vous voir
+tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous
+disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois,
+c'est l'amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.
+
+Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide.
+
+--Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c'est là une garantie
+certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous
+est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et
+je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!
+
+Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret
+exprima l'opinion générale en disant à ses deux voisins:
+
+--Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la
+tête et murmura:
+
+--Vayadioux! il met de l'animation dans nos séances.
+
+--C'est Dieu qui l'a envoyé, s'écria le Prince, pour régénérer une
+grande institution!
+
+--Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n'en parlons plus.
+Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique:
+connaissez-vous les envies?
+
+--Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien.
+
+--Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je
+suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu,
+moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci:
+pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une
+personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire,
+sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus
+habituels, à cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moitié de
+pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le
+pourriez-vous?
+
+--Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des
+réactifs.
+
+--Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de
+ces envies?
+
+--Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un
+observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis
+affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire
+à la santé, n'est pas introuvable.
+
+--Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.
+
+--Je crois deviner..., voulut dire le docteur.
+
+--Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas
+l'intention de vous parler en paraboles, mais répondez.
+
+--Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le
+dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts
+une distraction et un délassement.
+
+Saladin se leva.
+
+--Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d'avoir
+noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'être fructueuses
+pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n'ayez
+quelques communications à me faire.
+
+--Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrêté aucune mesure.
+
+--En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un
+crépuscule un peu inquiétant.
+
+Saladin leur tendit la main à tous les deux.
+
+--Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il;
+dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre
+sommeil pour la nuit qui viendra.
+
+--Il fera jour? demanda le Prince.
+
+--Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules,
+reste d'un temps qui était l'enfance de l'art, me semblent puériles...
+mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont
+respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi
+demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon
+d'attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte
+blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre
+boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à
+propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre
+adresse?
+
+Le Dr Samuel lui tendit sa carte.
+
+--Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune
+personne très douillette, je vous en préviens, et qu'il ne faudra pas
+faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la
+Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espèce dite
+bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mère.
+
+Il salua à la ronde et prit la porte.
+
+Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait
+de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur
+tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et
+Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gardée jusqu'alors dans sa
+poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le
+silence.
+
+--Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train!
+
+--Peuh! fit Comayrol.
+
+--Il a de l'acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja
+n'était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l'affaire du
+flambeau n'était pas forte.
+
+--J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.
+
+--La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris
+qu'il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en
+définitive, nous avions besoin d'un homme.
+
+--Est-ce un homme? demanda Gioja.
+
+--Ma foi, répondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce
+n'est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.
+
+--Qui vivra verra, gronda celui-ci.
+
+Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps.
+
+--Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frappé.
+
+--Moi de même, fit le bon Jaffret.
+
+Samuel ajouta:
+
+--Sans être décrépits, nous ne sommes plus de la première jeunesse, et
+il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.
+
+Aucun d'eux évidemment ne disait ce qu'il avait sur le coeur.
+
+--Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur
+l'épaule de Comayrol, quand tu prononças ton discours à propos du
+portefeuille de l'homme assassiné, là-bas, au cabaret de la Tour de
+Nesle, derrière la Chaumière, tu avais un bagou dans ce genre-là,
+sais-tu?
+
+--Un peu plus élégant, je suppose! répliqua l'ancien clerc de notaire,
+et je remuais des idées qui auraient de la peine à entrer dans la
+cervelle étroite de cet arlequin-là!
+
+--Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut là deux personnes
+pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amitié et Marguerite de Bourgogne.
+
+--On avait six pieds de plus en ce temps-là! s'écria Comayrol l'oeil
+brillant et le sang aux joues.
+
+--Ce qui n'empêche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il
+s'agissait alors de vingt misérables billets de mille francs, et
+qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous
+étions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les
+espoirs, tous les désirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une
+fortune à cet âge; à l'âge que nous avons, il faut la fortune faite,
+beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous
+juste à son temps.
+
+--Il coûte cher, fit observer Comayrol.
+
+--C'est en ceci, répondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours
+contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire
+qu'il était le maître de la situation au point de vue du travail à
+faire; mais l'opération faite, les rôles changent. Le bas peuple de
+notre confrérie ne connaît que nous.
+
+--J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.
+
+--Moi de même, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...
+
+Il se prit à rire et les autres l'imitèrent.
+
+--Pas si décrépits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernière goutte
+de son punch.
+
+Ainsi était attaqué le véritable état de la question.
+
+--Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous êtes encore plus futés que
+lui!
+
+--Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'après le coup nous ayons ce
+qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu
+vraiment que le Père-à-tous de cette vieillerie, l'association des
+Habits Noirs, à laquelle nous n'appartiendrons plus...
+
+--À laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.
+
+--C'est juste... Que le Père-à-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja
+ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent à
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.
+
+Il planta son chapeau à large bord sur son bonnet de soie noire et se
+dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.
+
+Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans
+rien perdre de sa douceur ordinaire:
+
+--Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!
+
+La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'épaule de Gioja.
+
+--Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon
+bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu
+serais haché menu comme chair à pâté.
+
+Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour
+lui.
+
+Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poignée de main à
+l'Italien en lui disant:
+
+--Il paraît que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma
+vieille! Nous avons enfin un homme.
+
+Annibal Gioja resté seul se laissa choir sur le divan et mit sa tête
+entre ses mains.
+
+--Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me
+chercher jusqu'en Italie!
+
+À cette même heure, on eût rencontré Similor et son fils Saladin
+marchant bras dessus, bras dessous dans les rues désertes qui sont
+au-delà du Luxembourg.
+
+Saladin avait rejoint son honoré père en quittant le café Massenet, et
+avait bien voulu le féliciter sur la façon précise et adroite dont
+Similor venait de jouer son bout de rôle.
+
+Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, était, ce soir, d'une
+humeur expansive.
+
+--Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne
+ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma
+vocation. Ça peut servir de point de départ à un honnête homme, mais, en
+somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrangé dans ma tête: trois
+mille livres de rentes suffisent à ton bonheur, pas vrai?
+
+--Mais..., voulut dire Similor.
+
+--Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de
+loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture,
+quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour
+l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des
+économies.
+
+--Quand, toi, tu auras un million et demi! s'écria Similor indigné.
+
+--Moi, papa, c'est différent, répondit monsieur le marquis sans s'animer
+le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le
+reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rôle de gendre. Je serais là
+comme un coq en pâte; j'y ai songé; ce qui m'arrête, c'est ma femme. Je
+suis né célibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la
+situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous
+jouera quelque méchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja,
+mon pied est sur sa tête, mais il y a Échalot et la Canada qui se
+remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever
+l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit être fini, et alors
+mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et
+authentique, je m'en bats l'oeil... Hé! cocher!
+
+Un fiacre passait qui s'arrêta.
+
+--Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant
+ou monte sur le siège; j'ai à causer avec moi-même.
+
+Il s'installa au fond de la voiture et referma la portière sur le nez de
+l'auteur de ses jours.
+
+
+
+
+XI
+
+L'envie
+
+
+La jeune modiste que Saladin avait montrée à son père Similor à travers
+les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait
+simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et
+avait reçu le jour quelque part en Germanie, d'où elles viennent par
+centaines, comme les clarinettes.
+
+Nous savons que Similor lui avait trouvé un grand air de ressemblance
+avec mademoiselle Saphir. Il en était ainsi sauf la grâce et
+l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le
+nom de Guite-à-tout-faire, était une fort jolie personne de dix-sept à
+dix-huit ans, qui en paraissait quinze.
+
+Son nom de Guite-à-tout-faire n'avait pas absolument trait à ses moeurs,
+qui étaient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand
+nombre de métiers qu'elle avait essayés, malgré son jeune âge. Elle
+était adroite comme une fée et réussissait à tout; mais, en même temps,
+elle était atteinte du péché de paresse à un tel degré qu'il lui était
+arrivé de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler.
+
+Elle avait vendu des balais dans les rues, chanté aux carrefours, figuré
+dans les petits théâtres, cousu des chemises, piqué des bretelles et des
+bottines; elle avait en outre trouvé moyen, au dire de ses ennemis, de
+passer quelques mois à Saint-Lazare.
+
+Néanmoins, elle trouvait toujours à se placer, même dans les maisons
+honorables, parce que personne à Paris ne savait chiffonner comme elle,
+en deux tours de pouce, un chapeau à la chien.
+
+Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, à
+l'atelier, pour être l'amant de Guite-à-tout-faire.
+
+Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il eût la touche exacte des jeunes
+héritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux
+cheveux bien peignés, et, quand son état de coulissier amateur fut
+connu, Guite reçut les félicitations de ses compagnes.
+
+La coulisse a des charmes étranges pour ces demoiselles.
+
+Quand on félicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son
+humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle eût un secret
+suspendu aux lèvres.
+
+Et ce secret, eu égard à l'expression du sourire, ne devait pas être à
+l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.
+
+Ces demoiselles en étaient venues à traduire ce sourire vaguement, mais
+tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles
+disaient:
+
+--C'est ce pauvre jeune homme!
+
+Un peu comme s'il lui eût manqué un bras ou un oeil.
+
+Le lendemain de cette soirée que nous avons passée en compagnie des
+membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du
+matin, Saladin frappa à la porte d'une petite chambrette, située au plus
+haut étage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui était la
+retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.
+
+On demanda: «Qui est là?» et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.
+
+Aussitôt, il se fit un bruit dans la chambre, où mademoiselle Guite
+n'était évidemment pas seule. Il y eut des allées, des venues, un son
+flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en
+même temps on causait et l'on ne se gênait vraiment pas pour rire.
+
+Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalisé le moins du
+monde, seulement, comme il était pressé, il laissait de temps en temps
+échapper un geste d'impatience en se promenant sur le carré.
+
+Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un
+jeune homme sortit qui ressemblait assez à un commis de nouveautés. Il
+salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne
+manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit
+son salut gravement et entra.
+
+La chambrette était fort en désordre. Guite, vêtue d'un peignoir de
+mousseline, avait commencé à se coiffer devant sa petite toilette. Ses
+cheveux magnifiques étaient épars; elle avait les épaules demi-nues.
+
+Et ses épaules, en vérité, étaient remarquablement belles.
+
+Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit:
+
+--Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.
+
+Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrière et lui envoya le plus
+coquet de ses sourires.
+
+--Vous êtes donc bien avare de votre temps? dit-elle.
+
+--Je n'en ai pas à perdre, répliqua Saladin.
+
+--Ah ça, s'écria Guite en frappant du pied et avec un dépit qui devait
+avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne
+me trouvez pas jolie, dites donc, à la fin?
+
+--Si fait, répondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous êtes
+jolie.
+
+--Et vous n'êtes pas jaloux? demanda encore la fillette effrontée d'un
+accent où débordait le dédain.
+
+--Ma foi non, repartit Saladin, dépêchons-nous, s'il vous plaît.
+
+Mademoiselle Guite rougit de colère.
+
+--Vous êtes..., commença-t-elle.
+
+Mais elle s'arrêta et reprit en riant:
+
+--Après tout, qu'est-ce que cela me fait!
+
+Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite
+trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se détourna à demi,
+curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin répéta seulement:
+
+--Voyons, minette, dépêchons.
+
+Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lacé ses
+bottines.
+
+--Voulez-vous être ma femme de chambre, monsieur le marquis?
+demanda-t-elle, essayant une dernière fois l'artillerie charmante de son
+regard.
+
+Saladin s'y prêta de bonne grâce; il prit la robe, il la passa, il
+l'agrafa et puis il alla se rasseoir.
+
+--Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite émerveillée, il n'y a pas
+beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!
+
+--Dépêchons, trésor, répondit Saladin; la voiture attend en bas.
+
+Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en équilibre sur ses cheveux
+crêpés à la diable et tous deux descendirent.
+
+En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme,
+portant un costume râpé dont la coupe était puissamment hétéroclite,
+attendait, assis sur la banquette de devant. Près de lui était une
+grande boîte plate, ressemblant assez à la boutique d'un peintre en
+bâtiment.
+
+Il ôta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent
+place sur la banquette de derrière.
+
+Le fiacre s'ébranla aussitôt, descendit à la Seine, traversa le
+Pont-Neuf, et s'arrêta devant une maison de bonne apparence, dans la rue
+Guénégaud, non loin des bâtiments de la Monnaie.
+
+Il y avait eu peu de paroles échangées pendant le trajet. Mademoiselle
+Guite ayant demandé:
+
+--Enfin, qu'est-ce que nous allons faire?
+
+Monsieur le marquis avait répondu simplement:
+
+--On va bien voir.
+
+Nos trois personnages montèrent deux étages d'un beau vieil escalier, et
+Saladin sonna à une porte sur laquelle un écusson de cuivre disait:
+«docteur-médecin».
+
+Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans
+leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon
+d'aspect sévère, et sentant le renfermé, qui était encombré d'objets
+disparates. Cela ressemblait un peu à la boutique d'un brocanteur.
+
+Le Dr Samuel avait la réputation méritée de se payer volontiers en
+nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note,
+il ne se fâchait point et emportait tout uniment une «bagatelle» dans
+ses poches.
+
+Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa
+redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou même un petit balai de
+cheminée, il disait, à l'exemple de l'empereur Titus, surnommé «les
+délices du genre humain»: «Je n'ai pas perdu ma journée.»
+
+--Vous allez nous annoncer à votre maître, dit Saladin à la servante, il
+nous attend et sait que nous sommes pressés.
+
+L'homme à la boîte plate et au costume hétéroclite alla prendre place,
+d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa
+compagne s'assirent sur le canapé. Au bout de trois minutes, le Dr
+Samuel parut, précédé par sa servante, portant sur un vaste plateau une
+assez grande quantité de fioles et de verres.
+
+Il y aurait eu de quoi servir des rafraîchissements à une douzaine
+d'invités. Seulement, les rafraîchissements n'avaient pas bonne mine.
+
+La servante déposa son fardeau sur une table, et un geste de son maître
+la congédia.
+
+--Voilà le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de
+couleur. Avant de commencer l'opération, je vous prie, mon cher
+monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet
+demandé.
+
+Puis, se penchant à l'oreille de Saladin, il ajouta:
+
+--Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?
+
+--En propre original, répondit Saladin.
+
+À ce mot d'opération, Guite s'était prise à trembler de tous ses
+membres. La laideur de Samuel augmentait son épouvante.
+
+--Pour tout l'or de la terre, déclara-t-elle franchement, je ne
+consentirais pas à me laisser faire du mal par ce docteur-là!
+
+Saladin attira vers lui sa blonde tête et la baisa fort affectueusement,
+ce qu'il n'avait point fait quand ils étaient seuls.
+
+--Petite chère folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui
+voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme à qui tu as
+confié ta destinée.
+
+Puis se retournant vers le docteur, il dit:
+
+--J'ai grande confiance en votre habileté, mon savant ami, mais j'aime
+trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous
+le permettez, nous allons d'abord essayer l'expérience _in anima vili_.
+
+--Sur vous? demanda Samuel.
+
+--Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.
+
+Il ajouta avec un sourire:
+
+--J'ai apporté ce qu'il faut.
+
+Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque
+quadrupède; mais, en ce moment, l'homme à la boîte plate se leva, sortit
+de son coin et dit:
+
+--Sans vous commander, voilà l'affaire, monsieur le médecin. C'est moi
+qui suis l'_anima vili_: Languedoc, artiste en foire, peintureur et
+faiseur de têtes à la maquille, pour vous être agréable si l'occasion
+s'en présentait dans n'importe quelle circonstance.
+
+Pendant que le Dr Samuel le regardait, étonné, Languedoc déboutonna sa
+vieille redingote, son gilet déjeté et sa chemise, qui n'était pas d'une
+blancheur exemplaire.
+
+Mademoiselle Guite, rassurée, pour le moment du moins, le regardait
+faire en riant de tout son coeur.
+
+Languedoc, ayant enlevé sa chemise d'un tour de main, resta vêtu de son
+seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des
+assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de
+tatouages et d'illustrations multipliées à l'infini.
+
+Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses
+pectoraux, et désigna au-dessous de son sein une place velue mais
+intacte, qui était bien large comme un écu de cent sous.
+
+--Sans vous commander, dit-il, monsieur le médecin, voici un endroit où
+il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la
+besogne.
+
+--En voilà un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier
+regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!
+
+--C'est la toison d'une bête fauve, murmura le docteur, on ne dessine
+pas sur une fourrure!
+
+--Sans vous commander, répliqua Languedoc, les diverses estampes dont se
+trouve jonché mon personnage ont été exécutées nonobstant le poil. Le
+poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de
+l'individu.
+
+--Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.
+
+Languedoc se redressa fièrement:
+
+--On le doit tout entier à la Providence! répondit-il. La main des
+hommes n'y a rien ajouté.
+
+Saladin, qui venait de se lever, traça sur une page de son carnet
+l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les
+mains du docteur en disant:
+
+--Rouge ici, rose là, une nuance jaune dans cette partie, apparence
+veloutée sur le tout.
+
+Le docteur avait l'air embarrassé.
+
+--L'ami, dit-il à Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le
+dos et restez immobile; nous allons essayer l'opération.
+
+--C'est bien des façons, monsieur le médecin, répondit Languedoc, mais
+du moment que votre idée est comme ça, allons-y; je suis ici pour
+obtempérer.
+
+Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans
+mouvement. Guite commençait à s'amuser beaucoup.
+
+--Ce garçon-là est superbe! dit-elle à Saladin. Quand je serai
+princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu'il se laisserait
+peindre aussi le dos?
+
+Le docteur avança une cinquième chaise, puis une sixième pour y mettre
+le plateau. Il déboucha successivement plusieurs fioles, et, après les
+avoir flairées, il opéra divers mélanges dans les verres.
+
+Les liquides qu'il mêlait ainsi répandaient dans l'air de ces bonnes
+odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires.
+Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient
+quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines
+effervescences.
+
+Languedoc était immobile sur son lit improvisé.
+
+Samuel, après avoir broyé ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux
+et quelques petits instruments de chirurgie, puis, à la place indiquée,
+la seule libre, entre un coq gaulois qui était bon teint, puisqu'il
+datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle impériale déployant ses
+ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d'un groupe de canons,
+au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualité, il
+commença à pointiller, à racler, à peindre.
+
+Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps à autre:
+
+--Tout un chacun a sa méthode différente! C'est une branche des
+beaux-arts qui a bien gagné depuis le commencement de ce siècle.
+
+Guite puis Saladin lui-même quittèrent le canapé pour venir regarder
+par-dessus le dossier des chaises.
+
+Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise,
+comme le fit observer Languedoc.
+
+Au bout de l'heure révolue, le docteur dit:
+
+--Voici à peu près la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait,
+mais, avant demain matin, la plaie aura pris l'aspect convenable.
+
+Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noirâtre qui
+représentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des
+négresses--ou, mieux, un petit abcès menacé par la gangrène.
+
+--Si on veut m'en faire autant, dit Guite avec résolution, je mordrai
+tout le monde et j'appellerai la garde.
+
+--Le fait est, ajouta Saladin, que nous n'y sommes pas du tout!
+
+--Attendez quelques heures..., voulut dire monsieur Samuel. Mais
+Languedoc, qui s'était levé pour aller se regarder dans un miroir,
+l'interrompit sans amertume ni rancune, et dit:
+
+--Quant à ça, monsieur le médecin, vous m'avez gâté la seule place que
+j'avais de libre. Il n'y a qu'un moyen, c'est d'y mettre un emplâtre.
+Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas reçu à l'examen
+du peintureur. Sans vous commander, c'est à votre tour de me prêter un
+bout de cuir pour que j'établisse un spécimen du signe de beauté qui
+doit orner l'estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet
+pareil sur la peau, les père et mère diraient malgré leur
+attendrissement: «Ça, ce n'est pas une cerise, c'est un vésicatoire!»
+
+--Je vous avais prévenu, murmura le Dr Samuel un peu confus. C'est le
+poil qui s'oppose... On ferait une pelisse avec la peau de ce garçon-là!
+
+--Montrez voir la vôtre! s'écria Languedoc qui avait remis sa chemise et
+qui releva gaillardement ses manches pour ouvrir sa boîte de peintre en
+bâtiment.
+
+Mais le docteur se refusa avec énergie à prêter sa personne pour de
+semblables expériences.
+
+--Alors, dit Languedoc, allez au marché m'acheter un autre _anima vili_,
+quand ce ne serait qu'une poule: la volaille étant la seule bête qui
+ait la peau analogue à l'humanité.
+
+Mademoiselle Guite-à-tout-faire examinait déjà le contenu de la boîte
+plate.
+
+--Je connais ça, dit-elle, complètement rassurée. Il n'y a point de
+mort-aux-rats là-dedans. Les comtesses en ont de toutes semblables,
+seulement elles sont en acajou.
+
+Languedoc se mit au port d'armes pour répondre:
+
+--La différence des fortunes... mais n'empêche que ces dames n'ont pas,
+si bien que moi, la manière de s'en servir!
+
+Guite lui donna une petite tape sur la joue.
+
+--Eh bien! papa, dit-elle, j'ai confiance en toi, moi, tu me chausses!
+
+Si tu veux me promettre, mais là, parole sacrée, par exemple, de ne pas
+me faire du bobo, je vais me mettre entre tes mains et je ne crierai que
+si tu m'écorches.
+
+Un attendrissement orgueilleux épanouit la face tannée de Languedoc.
+
+--L'enfant a de l'instinct, murmura-t-il.
+
+Puis, étendant la main:
+
+--Je prononce le serment, ma cocotte, dit-il, que ça ne vous cuira pas
+plus qu'un petit verre de sec après le noir!
+
+
+
+
+XII
+
+Triomphe de Languedoc
+
+
+Mademoiselle Guite n'en demanda pas davantage, elle dégrafa sa robe
+lentement, et, comme Saladin ainsi que le Dr Samuel faisaient mine de
+s'écarter, par décence, elle leur dit bonnement:
+
+--Ne vous dérangez pas, c'est des objets d'art.
+
+Languedoc, qui fouillait déjà les recoins de sa boîte, murmura d'un ton
+pénétré:
+
+--Quel Séraphin du ciel! et comme ça va faire naître le bonheur au sein
+du noble château de ses ancêtres!
+
+--Faut-il me coucher? demanda Guite.
+
+--Allons donc! repartit Languedoc, c'est bon pour les docteurs et
+officiers de santé, moi, je ne fais pas tant d'embarras. Asseyez-vous
+là, bijou, sur le coin de la table, une chaise sous vos petits pieds, et
+pensez à vos amours; Il est seulement interdit de bouger, pour que la
+guigne ait la rondeur désirable. Y sommes-nous?
+
+--Nous y sommes, répondit la fillette assise commodément et montrant au
+grand jour le satin de sa poitrine où il n'y avait ni coq gaulois ni
+drapeaux balancés au-dessus de l'aigle impériale.
+
+--Ma parole, fit Languedoc en prenant position, si on n'était pas de
+l'année 1807, comme la bataille d'Eylau, la main tremblerait; mais quand
+la maturité de l'âge s'ajoute à la pudeur de notre sexe, la distraction
+n'a plus de prise sur l'artiste.
+
+Il se mit à travailler, demandant de temps à autre:
+
+--L'enfant, vous fait-on mal?
+
+La troisième fois, au lieu de répondre, Guite entonna à pleine voix une
+chanson de canotière.
+
+--N, i, ni, fini! prononça gravement Languedoc, au bout d'un quart
+d'heure.
+
+Guite bondit sur ses pieds et s'élança vers un miroir.
+
+--Un amour de Montmorency! s'écria-t-elle, on a envie de la manger à
+l'eau-de-vie!
+
+Elle se retourna vers le docteur et Saladin, leur montrant, entre son
+sein droit et son épaule, une cerise si brillante qu'elle avait l'air
+humide de rosée.
+
+--Ce n'est pas un signe, cela, dit le docteur, c'est une lithographie
+coloriée.
+
+--Jaloux! fit mademoiselle Guite avec une moue.
+
+--La marque de l'autre, dit tout bas Saladin, ressemble beaucoup à ceci,
+seulement, elle est moins nette.
+
+--Quel âge avait-elle quand vous avez vu le signe pour la dernière fois?
+demanda Languedoc.
+
+--Six ou sept ans, répondit Saladin.
+
+--Et bien! blanc-bec, ma chatte... pardon, excuse, je voulais dire
+monsieur le marquis, les signes sont comme tout le reste dans la nature
+humaine, ils s'usent. Voici une minette qui a l'âge de l'aurore, et
+quand les fruits de son espèce commencent à tourner pour mûrir, j'ai vu
+ça en foire, moi, plutôt dix fois qu'une, les signes s'effacent au
+moment où la mioche devient demoiselle, ou bien, à tout le moins, ils
+déteignent. J'ai prévu la chose dans mon ouvrage.
+
+--Comment! s'écria le docteur, c'est rouge comme piment!
+
+--Une carafe d'eau, sans vous commander, monsieur le médecin, mais de
+l'eau pure, où vous n'aurez mis aucune drogue! Et, pour être plus sûr,
+je vas aller la cueillir moi-même à la fontaine.
+
+Il sortit.
+
+--C'est son état, dit Saladin au docteur en manière de consolation.
+
+--Moi, répondit Samuel, je vous offrais une chose indélébile.
+
+--Elle était propre votre chose! ricana mademoiselle Guite.
+
+Languedoc rentrait avec une carafe pleine. Saladin n'eut que le temps de
+glisser à l'oreille de Samuel:
+
+--Changez de ton avec lui; il faut que vous soyez une paire d'amis...,
+vous savez _qu'il fait jour_!
+
+--Rien dans les mains, rien dans les poches! dit Languedoc en
+s'approchant de la jeune fille. Un coin de votre joli mouchoir, ma
+bébelle, si c'est l'effet de votre complaisance.
+
+Guite lui tendit son mouchoir parfumé que Languedoc approcha de ses
+narines avec gourmandise. Il le trempa dans l'eau et commença
+incontinent à laver, sans précaution aucune, l'espèce de pastel qu'il
+avait appliqué sur la poitrine de Guite.
+
+--Vous allez tout enlever! dit-elle.
+
+--Pas peur! répliqua Languedoc. Ça me connaît. Encore un petit bain!...
+là! regardez voir, s'il vous plaît, messieurs et dame!
+
+--Parfait! s'écria Saladin.
+
+--Ma foi, dit le docteur qui avait sa leçon faite, toute jalousie à
+part, c'est vraiment un chef-d'oeuvre.
+
+Languedoc le regarda, étonné.
+
+--Vous êtes donc tout de même un brave homme, murmura-t-il, c'est drôle.
+
+--Mais oui, fit Samuel en riant, je suis un assez brave homme.
+
+--Seulement, ajouta-t-il, vous comprenez, j'ai été un peu humilié quand
+vous avez parlé de vésicatoire.
+
+--Monsieur le docteur, dit Languedoc avec effusion, les ignorants comme
+moi, ça ne ménage pas ses expressions, mais puisque vous trouvez ma
+guigne bien faite, j'ai idée que vous devez faire un fameux médecin.
+
+Pendant cela, Guite-à-tout-faire se regardait dans la glace et poussait
+de véritables cris de joie.
+
+--Mais c'est mignon comme tout, cette petite machine-là, disait-elle, on
+n'a qu'à glisser un secret pareil à deux ou trois chroniqueurs et il
+faudra faire venir des pompiers chaque fois qu'on ira à Mabille... Dites
+donc, monsieur Languedoc... c'est Languedoc, votre nom? Il est aussi
+drôle que vous... est-ce que c'est bon teint, ce bijou-là?
+
+--Ça n'est pas éternel comme les gravures en taille-douce, où la poudre
+à canon a passé sur le cuir, répondit le peintureur; mais c'est plus
+solide que la plupart des indiennes et jaconas. Ça peut aller à la
+lessive un nombre de fois indéterminé. Et quand il n'y en a plus,
+ajouta-t-il en frappant sur sa boîte, il y en a encore.
+
+--C'est juste, dit Guite, vous êtes un vieil amour, papa Languedoc,
+embrassez-moi.
+
+Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta:
+
+--Monsieur le marquis, déliez les cordons de votre bourse.
+
+--Un instant! répondit Saladin. Languedoc et moi nous n'en avons pas
+fini pour aujourd'hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit
+déjeuner fin.
+
+--C'est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonnés
+depuis la dernière foire au pain d'épice. Cette fois-là, monsieur le
+marquis, on t'avait dressé une assez jolie tête de portière, pas vrai?
+
+--Ah ça! fit mademoiselle Guite étonnée, vous avez donc gardé quelque
+chose ensemble, vous deux?
+
+--Ne faites pas attention, s'empressa de répondre Languedoc, en foire
+nous tutoyons tout le monde à tort et à travers, mais monsieur le
+marquis sait bien le respect que je lui porte.
+
+Saladin avait entraîné le Dr Samuel dans l'embrasure d'une fenêtre.
+
+--Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journée, lui dit-il
+tout bas. Les choses, désormais, vont marcher très vite. Je suppose que
+vous avez deviné la mécanique? Il s'agit maintenant de pousser la chère
+enfant dans les bras de sa tendre mère, de l'installer à l'hôtel, etc.
+C'est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai
+l'ordre et la marche de notre travail; prévenez donc nos amis, et soyez
+ici en permanence, à dater de deux heures.
+
+--Très bien, répondit le docteur qui ne demanda pas d'autre explication.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce
+brave homme a notre secret.
+
+Le docteur le regarda avec inquiétude.
+
+--Jamais je ne me charge de rien de semblable..., murmura-t-il.
+
+--Vous ne m'avez pas compris, poursuivit Saladin, il s'agit tout
+simplement de le faire déjeuner, bien déjeuner... déjeuner si bien qu'il
+s'endorme à la fin du repas.
+
+--Cela se peut, mais rien que cela.
+
+--Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas généreux de
+le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une
+décharge; vous le mettrez à cuver son vin dans un coin, et demain...
+
+--C'est que nous serons terriblement occupés demain, dit le docteur.
+
+--Certes, certes. Aussi, comme il aura la tête lourde, on lui donnera
+quelque potion qui le tiendra en repos. Après-demain, ou tout au plus
+tard le jour qui suivra, ne vous inquiétez pas, je me charge de lui.
+
+--Eh bien! voilà qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant
+l'embrasure, ce bon docteur se charge d'acquitter ma dette... ah! ah!
+maître Languedoc, s'il n'est pas peintureur comme toi, c'est du moins un
+fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous
+revenons nous mettre à table. Vous pourrez grignoter les hors-d'oeuvre
+en nous attendant. À bientôt! vieux, je suis content de toi et tu auras
+fait une bonne journée.
+
+Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras à mademoiselle
+Guite, et tous deux sortirent.
+
+Languedoc resta un peu déconcerté, mais le Dr Samuel, entrant
+franchement dans son rôle, lui offrit un cigare et lui demanda des
+explications sur son travail de tout à l'heure avec un empressement si
+bien joué que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute
+inquiétude.
+
+Une demi-heure après, ils s'asseyaient à table, en face l'un de l'autre,
+pour _grignoter les hors-d'oeuvre_. La glace était rompue, et vous les
+eussiez pris pour les meilleurs amis du monde.
+
+Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand
+trot vers le faubourg Saint-Honoré et l'hôtel de Chaves.
+
+Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s'agissait,
+sinon des choses très vagues et qui ressemblaient à des lambeaux de
+contes de fées. Les petites ouvrières de Paris, surtout quand elles
+ressemblent à mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux fées
+bien plus qu'en Dieu.
+
+Saladin, au début de leurs relations, s'était approché d'elle sous
+prétexte de lui faire la cour, mais cela n'avait pas duré, et il lui
+avait laissé entendre presque tout de suite qu'elle était destinée à
+jouer un rôle dans une féerie à grand spectacle qui ferait son bonheur
+et sa fortune.
+
+Saladin n'étant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne
+demandait pas mieux que de jouer la pièce, n'importe quelle pièce,
+aurait consenti volontiers à avoir un amant par-dessus le marché.
+
+Mais telle n'était pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son
+mieux l'imagination de la fillette, donnant à entendre que les
+circonstances étaient trop graves pour s'attarder à des frivolités.
+
+Mademoiselle Guite n'y comprenait rien. Elle avait assez d'éducation
+pour savoir que tous les intrigants d'opéra-comique mènent de front
+l'amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n'est pas une île
+déserte et qu'on y trouve d'autres galants que Saladin, mademoiselle
+Guite laissait aller et prenait patience.
+
+Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau garçon blanc et
+imberbe, était pour elle un problème vivant qui excitait sans cesse sa
+curiosité et un peu son dédain.
+
+Au moment même où ils montaient tous deux en voiture, en quittant la
+maison du docteur, Saladin lui dit en souriant:
+
+--Ma chère enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce
+pas chez votre maman.
+
+Guite devint aussitôt sérieuse.
+
+--Déjà! murmura-t-elle.
+
+Puis, après un silence:
+
+--Comme ça, sans préparation, sans rien savoir?
+
+--Il faut se mettre dans le vrai des choses, répondit froidement
+Saladin. Plus vous serez déconcertée, troublée, ahurie, mieux cela
+vaudra, ma fille. C'est le vrai.
+
+--Mais enfin..., voulut objecter la fillette.
+
+--C'est le vrai, réfléchissez: vous avez bien deviné un peu ce qu'est
+notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance nécessaire, et
+qui fera votre succès à la première représentation. Vous avez été
+enlevée à votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez
+seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez même pas cela;
+hier, vous saviez seulement... écoutez-moi bien, car c'est votre rôle,
+qu'un homme généreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez payé
+la générosité par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande
+route où des saltimbanques, vos maîtres, vous avaient perdue. Vous
+pouviez alors avoir de six à sept ans. L'homme généreux vous éleva très
+bien. Il n'était pas riche; mais vous n'êtes pas sans savoir confusément
+qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.
+
+--Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arrêtait.
+
+--C'est tout, répondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous
+épousa pour vous donner une situation dans le monde.
+
+--Alors, je suis mariée! s'écria la modiste qui retrouva un instant sa
+gaieté, mariée avec vous!
+
+Saladin fit un signe de tête affirmatif.
+
+--C'est drôle, dit Guite.
+
+Puis, revenant à l'embarras de sa situation, elle s'écria:
+
+--Mais nous voici déjà aux Tuileries! Dans dix minutes je serai auprès
+de cette dame qui se croira ma mère... Que lui dire?
+
+--Exactement ce que vous voudrez, répondit Saladin.
+
+--Mais encore...
+
+--Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut être
+racontée, ou l'histoire d'une autre, c'est bien égal! dites que je vous
+ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous
+l'entendrez, le roman de notre mutuel amour... ou bien encore
+taisez-vous, soyez timide jusqu'au mutisme... enfin, comprenez bien que
+tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un rôle appris à l'avance et
+récité avec trop d'aplomb.
+
+Ils traversaient la rue Royale, et Guite frémit en voyant la façade de
+la Madeleine.
+
+--Je n'ai plus que trois minutes! murmura-t-elle.
+
+--Votre effroi m'enchante, répondit Saladin, vous êtes juste comme il
+faut que vous soyez... À propos! trouvez moyen de glisser que nous avons
+fait ensemble le voyage d'Amérique. C'est nécessaire.
+
+--Mais, dit Guite qui, en vérité, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui
+était pas arrivé depuis bien des années: la cerise...
+
+--C'est une bague que vous avez au doigt, répliqua Saladin, et qui vaut
+tous les parchemins du monde; mais vous n'avez pas à vous en servir. La
+chose viendra d'elle-même en temps et lieu. La vérité, la vérité avant
+tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le
+jour de votre naissance, que feriez-vous?
+
+--Rien, répondit Guite, c'est pourtant vrai.
+
+--Vous voyez bien. Votre rôle est simple comme bonjour. Le tout est de
+ne pas chercher la petite bête: c'est votre mère qui fera tout.
+
+La voiture s'arrêtait devant la porte cochère de l'hôtel.
+
+--Résumé, dit rapidement Saladin: trouvée sur la grande route à sept
+ans, souvenirs très vagues d'une vie de saltimbanque, et peut-être, dans
+les brouillards, l'image d'une femme penchée au-dessus de votre
+berceau... Élevée chez moi, dans du coton, adorée par moi et me le
+rendant avec usure; éducation ébauchée, métier appris, voyage au Brésil,
+coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre mère.
+
+Il sauta sur le trottoir et tendit la main à Guite, qui dit, en
+descendant à son tour lestement:
+
+--Après ça, au petit bonheur! on fera de son mieux pour être idolâtrée
+par la dame, et, si on ne parvient pas à lui plaire, on s'en frotte
+l'oeil!
+
+--Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l'hôtel.
+
+«Ah! diable! reprit-il au moment où la porte roulait sur ses gonds, un
+détail, mais très important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous
+demanderez un petit réduit donnant sur les jardins. N'oubliez pas cela!
+c'est tout à fait indispensable.
+
+La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie à une impatience
+fiévreuse, vit enfin le ciel s'ouvrir, quand sa femme de chambre, qui
+était prévenue, annonça sans en avoir demandé la permission:
+
+--Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine.
+
+--Mademoiselle Justine! répéta la duchesse qui se leva chancelante; il
+m'avait dit...
+
+Elle fut interrompue par l'entrée de monsieur le marquis, dont la
+première parole répondit à sa pensée.
+
+--Madame la duchesse, murmura-t-il en s'inclinant respectueusement, il
+n'y a ici que votre fille. Je n'abdique pas des droits qui me sont plus
+chers que la vie, mais je m'efface complètement, entendez-moi bien,
+complètement devant votre grande joie de mère, et je sens que je serais
+de trop ici aujourd'hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me
+rappellerez.
+
+La duchesse, pendant qu'il parlait, avait traversé toute la chambre en
+s'appuyant aux meubles. Elle était, violemment émue et ressentait dans
+son coeur une reconnaissance immense.
+
+Ne trouvant point de paroles pour répondre, elle jeta ses deux bras
+autour du cou de Saladin et l'attira vers elle pour déposer un baiser
+sur son front.
+
+Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant
+ostensiblement ses paupières:
+
+--Merci, madame, du fond de mon coeur, merci!
+
+Puis il s'effaça, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la
+présenta à la duchesse en ajoutant:
+
+--Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite!
+
+Mme de Chaves s'empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine
+en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles étaient seules.
+
+
+
+
+XIII
+
+Mademoiselle Guite ronfle
+
+
+Le système de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-être
+d'une manière absolue, mais, à tout le moins, dans une mesure assez
+considérable.
+
+Il est certain que l'ignorance vaut toutes les préparations du monde,
+dans certains cas et vis-à-vis de certaines personnes.
+
+On peut dire que la préparation la plus parfaite possible ne sait jamais
+tout prévoir et fait un danger de tout ce qui n'est pas prévu. Elle
+n'est bonne d'ailleurs, qu'en face des gens de sang-froid.
+
+Saladin n'avait dans l'esprit ni largeur ni hauteur, mais il possédait
+le don des cerveaux étroits: la subtilité.
+
+Le premier venu ne serait pas arrivé à ce résultat de supprimer tout
+calcul par calcul; le premier venu n'aurait pas non plus deviné que la
+suprême habileté, dans la circonstance présente, était de se tenir à
+l'écart.
+
+Saladin s'était retiré de parti pris, par réflexion, après avoir agité
+le pour et le contre et s'être dit: «Il n'y a pas là matière à l'avalage
+du moindre sabre.»
+
+Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait être avalé utilement,
+c'était le signal du départ.
+
+Chose singulière et prouvant assurément combien Saladin avait deviné
+juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la première le silence par
+un mot qui exprimait son inquiétude involontaire et qui, dans la
+situation, était d'une profonde vérité.
+
+--Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l'étouffait
+de baisers, est-ce bien vrai que j'ai une mère!
+
+Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son
+visage bouleversé la pâleur remplaçait les larmes.
+
+Elle souffrait. Ce n'était pas une méchante fille et, dans son
+étourderie, elle n'avait pas deviné l'angoisse de ce moment.
+
+La vue de cette pauvre femme trompée qui se mourait lui serrait un peu
+le coeur.
+
+Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d'un mal
+que nous ne tarderons pas à dire.
+
+--C'est bien vrai, oui, oui, c'est bien vrai! répondit madame de Chaves
+sans savoir qu'elle parlait. Tu as une mère! oh! et comme elle t'aime,
+ta mère, si tu savais, si tu savais!
+
+Les pleurs l'aveuglaient, elle essuya ses yeux d'un grand geste, pour
+regarder sa fille qu'elle n'avait pas encore vue.
+
+Mais les larmes revenaient à flots. Elle était là, tout échevelée, et
+semblable à une folle, disant:
+
+--Tu es là, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce
+qu'on peut devenir aveugle comme cela tout d'un coup?
+
+Guite cette fois ne répondit pas. Instinctivement et par pitié, elle
+appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en même temps elle la
+baisa au front.
+
+Madame de Chaves l'enleva dans ses bras, ivre qu'elle était.
+
+--J'ai senti tes lèvres, dit-elle, les lèvres de ma fille! Tu es là,
+toi, que j'ai tant pleurée! Dieu n'est pas assez cruel pour me défendre
+de te voir! Viens au jour, viens, mène-moi! que je te voie! Je veux te
+voir!
+
+Guite, obéissante, mais presque aussi pâle qu'elle, la guida en
+chancelant vers la croisée.
+
+Madame de Chaves aperçut enfin son visage comme au travers d'une brume.
+Elle eut un éclat de rire spasmodique.
+
+--Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le
+croyais... plus belle! Certes, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que
+toi! Tiens, voilà que mes yeux s'éclairent. Oh! le bon Dieu! le bon
+Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois... mais tes cheveux, comme
+ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent
+caressé mon front quand je dormais!
+
+«Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une
+petite couronne que nous avions été chercher ensemble dans les blés, une
+couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas
+de tout cela, toi, n'est-ce pas ma Petite-Reine.
+
+--Non, répondit Guite en baissant les yeux sous l'ardent regard de la
+pauvre femme, je ne me souviens pas.
+
+--Tu as tout oublié, même ce nom de Petite-Reine?
+
+--Même ce nom, répéta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait
+n'avoir plus, pour cause unique, l'émotion du moment.
+
+--C'est singulier, murmura la duchesse, tu étais bien petite, mais on a
+dû te dire... cet homme... Monsieur le marquis de Rosenthal...
+
+--Mon mari, crut devoir interrompre la modiste.
+
+--Ton mari, prononça madame de Chaves, comme si ce mot eût blessé ses
+lèvres, tu es mariée! je ne peux pas m'habituer à cela, chérie!
+
+--Et moi, s'écria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose
+à dire, je ne peux pas m'habituer à vous appeler ma mère. Vous êtes si
+jeune et si belle, madame!
+
+La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se
+calmer.
+
+--Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite à
+m'aimer!
+
+--Je vous aime déjà, madame, prononça Guite avec effort.
+
+--Tu ne dis pas bien cela... je ne sais... tu es sans doute trop
+étonnée; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses.
+Oh! chère enfant! chère enfant! allons-nous être heureuses!
+
+Elle s'assit sur le divan et attira sa fille auprès d'elle.
+
+--J'étais plus vieille que tu n'es maintenant quand je t'ai eue,
+reprit-elle; tiens! voilà un petit bracelet que tu portais, la veille du
+jour où tu me fus volée.
+
+Elle lui montrait le bracelet rapporté par Saladin.
+
+--Tu vois, continua-t-elle, car il n'y avait qu'elle à parler, et
+mademoiselle Guite restait là, de plus en plus embarrassée; tu vois,
+nous étions bien pauvres: il n'y a que les enfants des pauvres à porter
+des objets comme ceux-là. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse
+d'être riche à cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je
+t'ai peut-être gagné une grande fortune... M'écoutes-tu?
+
+--Oh! oui, madame, dit Guite, je vous écoute.
+
+Les sourcils de la duchesse se froncèrent, exprimant une véritable
+colère.
+
+--Tu mets bien du temps à m'appeler ta mère! prononça-t-elle presque
+durement.
+
+Elle n'aurait point su expliquer d'où lui venait cette impatience qui
+agitait ses nerfs et qui ressemblait à du courroux.
+
+--Je vous appellerai ma mère, murmura Guite machinalement.
+
+--Bon! s'écria la pauvre femme, remarquant pour la première fois la
+pâleur qui couvrait le visage de sa fille, voilà que je t'ai fait peur!
+On dirait que tu souffres?
+
+--C'est la joie..., commença Guite.
+
+--Oui, oui! s'écria madame de Chaves, c'est la joie! ce doit être la
+joie! et comment ne m'aimerais-tu pas! est-ce que ce sont là des choses
+possibles! Mais où en étais-je! ma pauvre tête est si faible! ah! j'en
+étais à te dire que je t'avais gagné une fortune. Figure-toi que c'était
+une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m'avait rendue
+méchante, et l'homme à qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance,
+mon mari, souffrait de ma dureté, de ma froideur.
+
+--Mon père..., dit mademoiselle Guite.
+
+--Non! s'écria vivement madame de Chaves, pas ton père. Comment
+ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t'a donc pas appris!...
+
+--Il ne m'a rien appris, madame, c'est-à-dire ma mère, interrompit la
+modiste. Il m'a dit: tu sauras tout par ta mère.
+
+--Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant à
+elle-même, j'ai pensé à lui longtemps. Je crois que je pourrai l'aimer,
+puisque tu l'aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends
+pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caractère étrange.
+Laisse-moi poursuivre.
+
+Certes, Guite ne faisait rien pour s'y opposer. Elle se tenait
+languissante sur les coussins et avait l'air d'une jolie statue.
+
+Parfois la duchesse la regardait à la dérobée, et un nuage soucieux se
+répandait sur son beau front.
+
+--Je te disais que nous étions malheureux ici, reprit-elle, cela venait
+de moi et j'ai peut-être fait beaucoup de mal à mon mari. Hier, songeant
+que tu allais venir et qu'il te fallait tout, chez nous, son affection
+comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je
+l'ai dit, j'ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon
+appartement. Il y avait bien longtemps qu'il n'y était entré. Il est
+venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l'espérais. Je l'ai
+trouvé bien sombre et bien changé. Mais il m'aime, vois-tu, malgré lui,
+et comme je t'adore; il n'a pas su me résister; j'ai vu renaître sa
+passion qui m'épouvantait naguère... et c'est à genoux qu'il m'a promis
+que tu serais sa fille, me jurant qu'il n'y aurait désormais pour lui
+aucune joie en dehors de notre maison...
+
+--Il vous trompait donc avant cela, ma mère! demanda mademoiselle Guite
+avec une petite pointe de curiosité.
+
+Il y eut de l'étonnement dans le regard de la duchesse.
+
+--Tu es mariée, c'est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour
+parler ainsi. Qu'il te suffise de savoir que j'ai fait pour toi un
+sacrifice auquel je me serais refusée, quand il se fût agi de mon
+existence même! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l'ai
+bien mérité!
+
+Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu'à
+ses lèvres.
+
+--Et toi, dit-elle, tu ne m'embrasses pas! Mademoiselle Guite,
+obéissante, l'embrassa.
+
+--Petite-Reine était comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on
+les rend cruelles à force de les adorer.
+
+Et elle reposa les yeux sur son cher trésor, pour se bien repaître de sa
+vue.
+
+Mais l'émotion avait été en diminuant, de telle sorte que la pauvre mère
+resta comme effrayée en ne trouvant dans son coeur aucun reste de la
+béatitude qui en débordait naguère.
+
+Elle se sentait froide, à ce point que sa colère se tourna contre
+elle-même.
+
+--Je t'aime! je t'aime! je t'aime! dit-elle par trois fois, je veux
+t'aimer pour toutes les larmes que tu m'as coûtées, pour toutes les
+caresses que je n'ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t'en
+prie; je n'ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s'est pas
+même entrouverte dans un sourire!
+
+--Ma mère, murmura Guite qui eut une vraie larme, je vous jure que vous
+ne me voyez pas telle que je suis.
+
+La duchesse se précipita sur elle et but, dans un baiser passionné,
+cette larme unique qui déjà se desséchait.
+
+--On demande trop à Dieu, dit-elle. Le coeur devient ingrat à force
+d'être insatiable. Hier, j'aurais donné tout mon sang, jusqu'à la
+dernière goutte, pour le bonheur qui m'appartient aujourd'hui, et je me
+plains! et je désire autre chose encore, et mon bonheur ressemble
+presque à une souffrance!
+
+--C'est comme moi, mère, balbutia Guite d'un ton bien naturel cette
+fois, il ne faut pas vous effrayer, mais je ne me sens pas bien... je
+souffre.
+
+Sa pâleur augmentait, en effet; ses beaux yeux demi-clos s'entouraient
+d'un cercle bleuâtre. Il y avait en elle tous les signes d'un grand
+malaise, et il semblait que, selon l'expression populaire, son coeur
+allait tourner.
+
+Mme de Chaves la regardait, effrayée; ces symptômes l'épouvantaient et
+provoquaient en elle un trouble qu'elle prenait pour un élan de
+tendresse.
+
+--Pauvre enfant! se disait-elle, c'est l'excès de son émotion qui la
+faisait ainsi paraître insensible...
+
+Elle courut au guéridon et versa de l'eau fraîche dans un verre en
+répétant:
+
+--Ce ne sera rien, ma fille. La grande joie fait du mal comme la grande
+douleur.
+
+Elle approcha le verre des lèvres de Guite qui le repoussa, après
+l'avoir flairé.
+
+--Oui, dit-elle d'une voix qui avait déjà peine à sortir, la joie... la
+joie fait mal.
+
+Une idée terrible traversa le cerveau de madame de Chaves: une idée de
+mort.
+
+À ses yeux, qui peut-être n'avaient pas recouvré toute la sûreté de leur
+regard, les traits de sa fille allaient se décomposant rapidement.
+
+--C'est de l'air qu'il lui faut! pensa-t-elle, bouleversée du premier
+coup par cette nouvelle angoisse.
+
+Elle ouvrit la fenêtre.
+
+Quand elle revint à l'ottomane, la pose de mademoiselle Guite s'était
+affaissée, et sa joue presque livide pendait sur son épaule.
+
+La duchesse s'agenouilla, défaillante; elle perdait le souffle et ne
+songeait pas même à demander du secours.
+
+Il est bon de noter ici une circonstance qui pourra sembler frivole, au
+premier aspect, mais qui a son importance, sous le rapport historique.
+
+Le lecteur serait capable, en vérité, d'imputer à l'imprudence de
+Saladin la façon pitoyable dont marchait cette reconnaissance entre mère
+et fille. Rien n'allait; c'était une scène lamentablement estropiée.
+Pourquoi?
+
+Parce que Saladin n'avait pas fait la leçon suffisante à mademoiselle
+Guite et que la pauvre modiste, à bout de ressources, s'en tirait comme
+elle pouvait, par un évanouissement vrai ou feint.
+
+Eh bien! le lecteur se tromperait. Saladin n'était pas coupable. Il y
+avait autre chose, et voilà ce qu'il faut constater:
+
+La veille au soir, on était venu chercher mademoiselle Guite pour la
+conduire à Asnières, où le Rowing Club fraternisait avec la Société des
+régates parisiennes. C'était une très belle fête, dont les dames du
+sport nautique devaient se souvenir longtemps.
+
+Après le bal on s'était séparé par équipes pour déjeuner çà et là au gré
+des préférences de chacun.
+
+Mademoiselle Guite avait déjeuné, à Bois-Colombes, avec six jeunes loups
+de mer qui manoeuvraient la yole favorite _Miss Adah_.
+
+Cela faisait une nuit complète et très laborieuse, agitée par la danse,
+le punch, les glaces, et couronnée par ce diable de déjeuner, après
+lequel vinrent encore le punch, les glaces et la danse.
+
+Il y avait à peu près un demi-heure que mademoiselle Guite était revenue
+de Bois-Colombes, quand Saladin avait frappé à sa porte ce matin.
+
+Quoi qu'on ait pu écrire et dire sur le tempérament mémorable des
+modistes parisiennes, elles ne sont pas de fer. Nous n'irions point
+jusqu'à affirmer que l'émotion produite sur notre grisette par les
+événements de cette matinée ne fût pas pour quelque chose dans son état,
+mais son état était, avant tout, celui d'une jeune personne qui a trop
+dansé, trop bu, trop mangé et qui n'a pas assez dormi.
+
+Puisse la candeur de cet aveu en faire pardonner la désolante platitude:
+c'était de l'estomac que souffrait mademoiselle Guite, et son prétendu
+évanouissement était une attaque de ce lourd sommeil qui suit ce que
+mesdames les canotières appellent une noce.
+
+Mme de Chaves était à cent lieues de ces moeurs et ne savait
+probablement même pas que Paris est une puissance maritime, dont le
+principal port a nom Asnières.
+
+Elle restait haletante devant cette enfant dont les yeux se fermaient,
+tandis que sa bouche entrouverte, avec une expression de souffrance,
+semblait chercher sa respiration prête à se perdre.
+
+Cette erreur grandissait chez madame la duchesse, en même temps que
+mille pensées confuses naissaient en elle. Elle avait oublié déjà cette
+folie de tendresse qui l'avait tour à tour exaltée et brisée, aux
+premiers instants de l'entrevue. Comme il ne restait plus dans son âme
+trace de ces transports, elle se reprochait d'avoir été froide et
+d'avoir effrayé par sa froideur cette pauvre enfant qui, sans doute,
+avait rêvé si différent l'accueil d'une mère!
+
+Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes
+auparavant. La joie était si loin! Il y avait, en vérité, un siècle
+entre la minute présente et le premier baiser.
+
+--Je ne l'ai pas assez chérie, pensait Mme de Chaves. De même que je la
+trouvais glacée, elle devait se dire: est-ce que c'est là le coeur d'une
+mère? j'aurais dû la réchauffer, j'aurais dû l'embrasser de mon amour,
+j'aurais dû...
+
+Elle s'arrêta et pressa sa poitrine à deux mains.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il y a donc là! fit-elle avec une expression
+tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'écria-t-elle,
+prise d'un véritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie!
+Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon âme goutte à
+goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant,
+ma petite Justine, reviens à toi, je t'aime, va! c'est à force d'aimer
+qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le coeur!
+
+Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite était
+lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode.
+
+La duchesse baisa ses cheveux dont la racine était baignée de sueur.
+
+--Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise
+de nerfs, et bientôt, elle va s'éveiller.
+
+Mademoiselle Guite respirait, en effet, et même, de seconde en seconde,
+sa respiration devenait plus robuste.
+
+Mme de Chaves passa un coussin sous sa tête et se mit à côté d'elle,
+bien près, pour la regarder mieux.
+
+Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler
+et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il pût être, n'était né dans
+son esprit.
+
+Bien au contraire, tout l'effort de sa pensée se portait vers le désir
+d'expier son crime imaginaire, son crime de dureté et de froideur.
+
+--J'aurais dû l'interroger tout de suite, se disait-elle, ne lui parler
+que d'elle-même et de sa chère petite histoire, qu'elle m'aurait dite
+alors tout en prenant confiance en moi. Il semblait que le nom de son
+mari me blessait la bouche; elle a bien dû voir cela. Et que m'a-t-il
+fait, cet homme, sinon m'apporter le plus grand bonheur que j'aie
+éprouvé depuis que j'existe!
+
+Elle étouffa un soupir.
+
+--Oui, répéta-t-elle tristement, un bonheur... un bien grand bonheur!
+
+Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement:
+
+--Justine, Justine...
+
+Puis, prise d'une idée, elle se leva. Elle était dans un de ces moments
+où la pensée subit une sorte de paralysie et où la moindre idée qui
+vient semble une découverte énorme.
+
+--Mon flacon! s'écria-t-elle, mon flacon de sel! et je n'y ai pas songé!
+
+Le flacon était pourtant à la portée de sa main, sur l'étagère voisine.
+Elle le saisit, et le présenta tout ouvert aux narines de mademoiselle
+Guite.
+
+Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir.
+
+La duchesse lui tâta le pouls et le coeur.
+
+--Elle est calme, dit-elle avec une surprise où il y avait du
+contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois,
+car je ne retomberai plus dans la même faute. Je vais me faire aimer
+autant que j'aime...
+
+Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s'il eût éveillé en elle un
+nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux étaient fixes.
+
+--Autant que j'aime! répéta-t-elle lentement, après une longue minute de
+silence.
+
+Elle revint à l'ottomane et resta là, debout, les mains croisées sur sa
+poitrine.
+
+La langue ne possède pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle
+Guite ronflait.
+
+Il y a des choses innocentes et à la fois obscènes. Je ne saurais
+analyser l'effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur Mme
+la duchesse de Chaves.
+
+C'est ici peut-être qu'elle aurait dû avoir quelques remords, car elle
+ignorait l'origine de ce lourd sommeil et rien n'excusait la puérile
+colère qui contractait violemment la ligne, tout à l'heure si pure, de
+ses sourcils.
+
+Elle se détourna avec une répugnance qui allait jusqu'au dégoût.
+
+Puis, la réaction se faisant, elle se dit:
+
+--Qu'ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu'y a-t-il donc en moi? dormir lui
+fait du bien...
+
+Elle avait été s'asseoir tout à l'autre bout de la chambre, où le
+ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait.
+
+C'est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une
+personne qui n'en est pas à ses débuts.
+
+La duchesse s'irrita contre elle-même, haussa les épaules, sourit de
+pitié--mais les larmes lui vinrent aux yeux.
+
+Des larmes qui brûlaient sa paupière.
+
+Elle alla jusqu'à son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement.
+Elle pria avec désespoir.
+
+Mademoiselle Guite ronflait.
+
+Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait changé de
+posture.
+
+Elle était en quelque sorte vautrée sur le divan. Sa tête avait perdu le
+coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux épars. Ses deux
+bras relevés s'arrondissaient derrière sa tête comme on représente ceux
+de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait à terre, tandis que
+l'autre était allée accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur
+le dossier de l'ottomane.
+
+La fièvre donne ces mouvements désordonnés, mais je ne sais pourquoi
+cette pose, où la pudeur n'était point respectée, semblait cadrer avec
+la nature même de mademoiselle Guite.
+
+Il y avait là une sorte de révélation. Madame de Chaves le sentit ainsi.
+
+Cette pose la blessa comme un outrage.
+
+Elle eut honte dans chacune des fibres de son être.
+
+Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front,
+comme une personne qui vient d'être insultée.
+
+--Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c'est là ma fille.
+
+Ses paupières battirent, mais restèrent sèches, comme si la colère y eût
+brûlé les larmes au passage.
+
+--Est-ce ma fille?... murmura-t-elle entre ses dents serrées.
+
+Ses deux mains frémissantes touchèrent son front avec le geste des
+égarées; elle dit encore, si bas qu'une personne présente ne l'eût pas
+entendue:
+
+--Ce n'est pas ma fille!
+
+Sa propre voix l'effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot
+eût été prononcé, en quelque sorte, à l'intérieur de sa gorge.
+
+Ses cheveux remuèrent sur son crâne, agités par un vent de mystérieuse
+horreur.
+
+Sa taille avait grandi. La beauté de ses traits semblait rigide comme
+ces marbres qui représentent l'inflexibilité de la Justice antique.
+
+Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard désormais était de
+glace.
+
+--Non, répéta-t-elle d'une voix changée, ce n'est pas ma fille, je le
+sais, j'en suis sûre, mon coeur me l'a dit! Si elle était ma fille...
+
+Ceci fut un cri d'angoisse.
+
+Elle se mit à marcher vers l'ottomane et ajouta d'une voix stridente qui
+blessait ses lèvres au passage:
+
+--Je veux le savoir, dussé-je en mourir!
+
+Elle s'arrêta auprès du divan et prit, l'une après l'autre, les deux
+jambes de mademoiselle Guite pour les réunir dans la position ordinaire
+que donne le sommeil.
+
+À la toucher ses mains frémissaient douloureusement.
+
+Et plus douloureusement encore frémissait son coeur, car une voix disait
+en elle sans cesse:
+
+--Si c'était, si c'était ta fille!
+
+Elle déboutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une
+taille avenante et charmante.
+
+Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil.
+
+Cela n'arrêta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s'en prit
+au fichu.
+
+Mademoiselle Guite fronça le sourcil en grondant.
+
+Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en
+plus, voulut dénouer le cordon de la chemise.
+
+Un mot vint sur les lèvres de mademoiselle Guite, un mot que nous
+n'écrirons pas et qui mit une teinte écarlate, à la place de la pâleur,
+sur la joue de madame de Chaves.
+
+Elle sourit et leva au ciel ses yeux chargés de pleurs reconnaissants.
+
+--Oh! fit-elle en une ardente prière qui remerciait avec tout son coeur,
+je savais bien que c'était impossible!
+
+Désormais la certitude était faite en elle, et ce fut comme par manière
+d'acquit qu'elle continua de dénouer la chemise.
+
+Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite;
+un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu.
+
+Sans prendre désormais aucune précaution, elle écarta la chemise et se
+courba en deux pour regarder:
+
+Puis elle recula frappée de stupeur, tandis qu'un cri s'étranglait dans
+sa gorge.
+
+Ses deux bras étendus cherchèrent un appui; ces deux mots vinrent à ses
+lèvres:
+
+--C'est elle!
+
+En même temps elle roula sur le plancher, foudroyée.
+
+
+
+
+XIV
+
+La consultation
+
+
+C'était au commencement de cette même matinée, quelques minutes avant
+neuf heures, au troisième étage d'une chancelante maison, bâtie en
+torchis et en planches vermoulues par l'architecte de madame Barbe
+Mahaleur, toujours mère des chiffonniers, mais de plus propriétaire de
+plusieurs immeubles, groupés en cité, vers les confins du quartier des
+Invalides.
+
+Le père Justin, l'homme de loi le plus célèbre de Paris parmi les
+porteurs de hottes, les artistes en foire et autres industriels sans
+prétention, dormait sur un mince tas de paille dans le coin d'une
+chambre qui n'avait pas de mobilier.
+
+Il y a des pauvretés sombres comme la nuit des cachots, qui reportent
+l'esprit aux ténébreuses misères du Moyen Age ou à ces misères mille
+fois plus horribles que Londres cache derrière le mensonge insolent de
+sa richesse.
+
+Cette misère tend à disparaître chez nous. Une main opère de vastes
+trouées dans Paris, rejetant au loin les fourmilières indigentes et
+faisant pénétrer le jour là où il n'y avait que ténèbres.
+
+Cela ne détruit pas la misère, je ne sais pas même si la misère s'en
+trouve diminuée, ne fût-ce qu'un peu, mais cela supprime du moins la
+pestilence proverbiale et séculaire de certains quartiers qui
+rivalisaient de honte avec les ulcères les plus repoussants de Londres
+la lépreuse.
+
+La misère s'en va plus loin et, en s'expatriant, elle change d'aspect.
+
+C'est maintenant cette misère blanchâtre, saupoudrée, en quelque sorte,
+de plâtras, qui s'étale et ne se cache plus.
+
+Nous la voyons campée partout, autour de Paris, construisant avec une
+hâte prestigieuse ces cahutes provisoires qui semblent être faites
+exprès pour être démolies et reportées plus loin, quand Paris, sans
+cesse grandissant, vient les refouler du pied.
+
+C'est moins affreux, c'est peut-être plus laid. La nuit avait sa poésie.
+Ces masures blêmes et nues n'ont rien.
+
+On dirait qu'elles sont là par tolérance, comme un mendiant sur un
+seuil; elles n'ont pas osé prendre racine, attendant toujours le balai
+qui va en nettoyer le sol.
+
+De la chambre habitée par Justin on voyait un terrain nu, couleur de
+cendre, sur lequel s'alignaient, dans un certain ordre, les immeubles
+créés par Barbe Mahaleur.
+
+Le mot immeuble est ici tout à fait impropre, car les maisons de ce
+genre sont comme les champignons qui ne tiennent à rien.
+
+Barbe Mahaleur, spéculatrice intelligente, avait tout uniment affermé à
+vil prix, pour trois ans, un terrain vague, et s'y faisait quatre ou
+cinq mille livres de rentes en louant à l'aristocratie des chiffonniers
+des chambres qui coûtaient cent sous par mois.
+
+Le loyer allait à six francs, quand la chambre était garnie.
+
+La chambre était garnie quand Barbe y mettait un escabeau et une
+paillasse.
+
+La chambre du père Justin n'était pas garnie. Il n'y avait dedans que le
+petit tas de paille qu'il avait ramassé brin à brin et le pauvre berceau
+dont nous avons parlé si souvent: l'autel où, pendant quelques semaines,
+Lily avait pleuré sa fille.
+
+À part ces deux objets, vous n'auriez rien trouvé chez le père Justin,
+sinon sa bouteille, sa chandelle et sa bibliothèque qui n'était pas pour
+peu dans la réputation de science possédée par lui.
+
+Sa bibliothèque consistait en une petite planche clouée à la muraille et
+supportant une douzaine de livres terriblement souillés, parmi lesquels
+on pouvait remarquer _Les Cinq Codes_, deux volumes de Virgile et une
+très belle édition des oeuvres complètes d'Horace qui s'en allait en
+lambeaux.
+
+Le père Justin dormait tout habillé sur sa paille. Son costume était
+celui des plus pauvres chiffonniers. Le soleil du matin, pénétrant par
+une petite fenêtre où plusieurs carreaux manquaient, tombait d'aplomb
+sur sa figure hâve, couverte d'une barbe épaisse, et encadrée dans des
+cheveux blancs hérissés.
+
+Rien ne restait du beau jeune homme qui avait été le lion du quartier
+des Écoles, quelque vingt ans auparavant.
+
+Cette face fatiguée et inerte aurait semblé de pierre, si le sommeil
+fiévreux n'eût amené un point écarlate au sommet des pommettes.
+
+Le père Justin était étendu comme un mort, sur le dos, les bras allongés
+le long des flancs. Auprès de lui il y avait une bouteille vide, un bout
+de chandelle collé au carreau et le volume d'Horace ouvert.
+
+On frappa à sa porte, il ne s'éveilla pas; on frappa plus fort, il
+demeura immobile.
+
+Alors on entendit des voix sur le carré.
+
+--Est-ce que monsieur Justin serait déjà parti? demanda une de ces voix
+qui appartenait à une femme.
+
+--Le père Justin ne sort plus guère, fut-il répondu. Il gagne sa goutte
+à faire par-ci par-là des écritures pour la patronne qui donnerait gros
+pour l'avoir chez elle, mais le père Justin veut sa liberté.
+
+--Alors pourquoi ne répond-il pas, s'il est là? demanda la voix de
+femme.
+
+--Le père Justin fait ce qu'il veut, répliqua-t-on encore. Ce n'est pas
+un homme comme les autres et ceux qui s'y connaissent disent qu'il n'y a
+pas son pareil dans Paris. La Mahaleur lui a offert un francs cinquante
+par jour et la goutte pour tenir ses livres comme il faut, mais je t'en
+souhaite! Il vit de rien; un oiseau n'aurait pas assez du pain qu'il
+mange, et pour avoir l'air plus saoul que la bourrique du diable, il lui
+suffit d'un petit verre de n'importe quoi... Ah! ah! j'ai vu le temps où
+il vous sifflait une demi-bouteille d'absinthe comme une cuillerée de
+soupe, mais c'est passé.
+
+--Et donne-t-il encore ses consultations?
+
+--Quand ça lui fait plaisir... pas souvent. La plupart du temps il
+renvoie le monde en disant que ça l'ennuie. Dame, il est si usé, si usé!
+quoique, des fois, on l'a vu se redresser, ah! mais, haut comme un
+prince!
+
+La voix de femme conclut:
+
+--Nous avons pourtant bien besoin de ses conseils.
+
+Et on frappa de nouveau.
+
+Comme le père Justin ne bougeait pas plus qu'un Terme, la voix du voisin
+obligeant s'éleva.
+
+--Holà hé! papa! cria-t-elle à travers la porte, c'est des bourgeois
+cossus qui viennent pour vous demander comme ça d'où vient le vent.
+
+Toujours le même silence.
+
+C'était seulement la bonne foi publique qui servait de serrure à la
+porte du père Justin. Le voisin dit à ceux qui attendaient:
+
+--Vous avez l'air de deux personnes respectablement calées, je vas
+tenter un effort en votre faveur, pensant bien que vous ferez un joli
+cadeau au brave homme.
+
+Il tira la ficelle du loquet en ajoutant:
+
+--Arrivera ce qui pourra, donnez-vous la peine d'entrer.
+
+Les deux personnes respectablement calées, passèrent le seuil, et il
+nous est impossible de les peindre mieux que ces deux mots ne le
+faisaient.
+
+C'était d'abord, et par rang de sexe, Échalot, directeur adjoint du
+théâtre de mademoiselle Saphir habillé de bleu barbeau des pieds à la
+tête, sauf la cravate, qui était orange; c'était ensuite madame Canada,
+directrice en titre du même établissement, avec une robe de soie jaune,
+un châle tapis, des gants noirs, des bottines à glands et un bonnet
+habillé, chargé de feuillage.
+
+Un vrai bonnet «pour les soirées du commerce» qu'elle avait acheté dans
+le passage du Saumon, grotte de la nymphe qui coiffe les comptoirs
+élégants, mais économes.
+
+Grâce à Dieu on ne se refusait plus rien chez les Canada. Il y avait
+sept ans que le passage du Saumon cherchait à placer les branchages de
+ce bonnet.
+
+Nous devons dire qu'Échalot et sa compagne, déguisés ainsi, étaient bien
+plus effrayants à voir que dans leurs costumes naturels.
+
+La veuve Canada portait haut; elle avait conscience de la plus-value
+apportée en elle par son costume. Au contraire, le sensible Échalot ne
+semblait pas être bien sûr de la convenance de sa toilette. Il avait
+l'oeil inquiet et la tête un peu basse, quoique toutes les glaces,
+rencontrées sur sa route, lui eussent déclaré à l'unanimité qu'il était
+charmant.
+
+Le voisin obligeant avait refermé la porte derrière eux, les laissant se
+débrouiller comme ils l'entendraient.
+
+--Le voilà, dit tout bas Échalot en montrant du doigt le père Justin
+endormi. Que faut-il faire?
+
+--Tire ton chapeau, répondit madame Canada, d'abord et d'un!
+
+Échalot obéit.
+
+--Après? demanda-t-il. Ça n'a pas l'air qu'il ait envie de s'éveiller.
+
+--Des fois, répondit madame Canada, il peut faire semblant. Les hommes
+qui ont son éducation, c'est toujours original. Approche.
+
+Échalot la regarda d'un air indécis.
+
+--C'est que, murmura-t-il, on a convenu que c'était toi qui devait
+porter la parole officielle pour nous deux.
+
+--Approche! répéta impérieusement la veuve Canada. Échalot approcha.
+
+--On n'en est pas plus avancé, tu vois bien, Amandine, grommela-t-il en
+tournant son chapeau entre ses doigts.
+
+--Savoir, répondit la bonne femme, je connais les particularités de ses
+habitudes et faiblesses. Penche-toi, comme ça, au-dessus du lit
+poliment, et dis-lui: «Monsieur Justin, on est venu de bonne heure,
+insensiblement, pour vous offrir la politesse de la première goutte,
+avant les autres.»
+
+Échalot trouva sans doute le moyen ingénieux, il obéit de point en
+point, saluant les yeux fermés du chiffonnier et répétant textuellement
+la phrase de sa compagne.
+
+Au moment où il prononçait ces mots: «la première goutte», le père
+Justin ouvrit ses yeux tout grands d'un mouvement si brusque qu'Échalot
+recula, effrayé.
+
+--Pas peur! dit madame Canada qui s'avança bravement et prit sa place.
+Le plus fort est accompli.
+
+«Bonjour, tout de même, monsieur Justin, reprit-elle de sa voix la plus
+agréable, c'est pour avoir l'avantage de nous présenter devant vous
+comme étant des anciennes connaissances d'autrefois, au temps jadis de
+l'époque, prêts à aller remplir votre bouteille chez qui de droit, s'il
+y en a dans le quartier, comme c'est supposable.
+
+Justin fixa sur elle son oeil atone et ne broncha pas.
+
+--Par la même occasion, reprit madame Canada, qui ne se montra pas trop
+déconcertée, nourrissant tous deux, moi et mon homme, le projet de vous
+consulter à fond sur des circonstances et délicatesses où on est plongé
+jusqu'au cou, avec l'espoir légitime d'en sortir par l'entremise de vos
+connaissances.
+
+Au fond de son coeur, Échalot applaudissait, s'avouant à lui-même que
+pour l'éloquence, Amandine était un phénomène vivant.
+
+Le père Justin, cependant, referma les yeux et leva une de ses mains
+pour montrer la porte.
+
+C'était éloquent aussi, et surtout clair.
+
+Amandine drapa son châle avec majesté, dans l'intention évidente de
+protester énergiquement.
+
+--En douceur! fit Échalot qui lui toucha le bras par-derrière. Ne le
+chatouillons pas! j'ai idée qu'il doit être devenu méchant.
+
+--Méchant ou non, s'écria madame Canada, je m'en moque! Ça n'est pas une
+manière de recevoir le monde bien élevé, quand on s'est mis sur son
+trente-et-un, avec fiacre à l'heure, pour venir voir un arlequin pareil,
+qui n'a pas seulement de souliers dans ses pieds!
+
+C'était trop vrai. Le pantalon frangé du père Justin laissait voir
+l'extrémité de ses jambes nues, qui n'avaient ni chaussettes ni savates.
+
+--Si ça ne fait pas pitié! reprit la veuve Canada, emportée par la
+richesse de son tempérament sanguin, nu comme un ver, quoi! pas un coin
+de chemise sous sa vareuse! Il y a de l'incohérence à repousser des
+clients à leur aise, venant de loin pour lui offrir d'étrenner, en
+récompense d'un renseignement de deux sous, qu'on payerait au poids de
+l'or par la circonstance qu'on se trouve avoir besoin de son grimoire!
+
+--Amandine, Amandine! fit Échalot.
+
+--Toi, la paix! tous les hommes s'entre-soutiennent, commença Mme
+Canada.
+
+Mais elle n'acheva pas.
+
+--Hors d'ici! prononça tout à coup la voix rude et pleine du
+chiffonnier. Je n'ai pas encore soif et j'ai sommeil.
+
+--Dame! fit Échalot, charbonnier est maître chez soi. Tu as peut-être
+été trop loin, Amandine.
+
+--Allons chez un avocat, dit celle-ci, furieuse, chez un vrai!
+
+--Tu sais bien que tu n'as confiance qu'en monsieur Justin, objecta
+Échalot. Laisse-moi essayer les voies de l'aménité.
+
+«Pardon, excuse, père Justin, continua-t-il en s'avançant jusqu'au tas
+de paille, on n'a pas l'idée ni l'ombre de vous mépriser parce que vous
+allez pieds nus. Ma compagne est vive comme le sexe dont elle fait
+partie. Elle a oublié de vous spécifier qu'on n'est pas ici sans
+recommandation, se présentant l'un et l'autre, tous deux, moi et madame
+Canada, sous les auspices de votre ami Médor.
+
+--Ah! fit le père Justin, Médor..., vous connaissez Médor?
+
+--Dans l'intimité la plus douce, répondit Échalot.
+
+Le père Justin se souleva sur le coude et les regarda fixement.
+
+--Médor ne m'a jamais rien demandé, dit-il. Allez chercher à boire, je
+vas voir à vous écouter.
+
+Échalot prit aussitôt la bouteille et sortit.
+
+--Apporte du bon! ordonna madame Canada.
+
+--Non, dit Justin, du mauvais. C'est meilleur.
+
+Il laissa retomber sa tête sur la paille. Madame Canada chercha du
+regard un siège et, n'en trouvant pas, elle releva proprement sa belle
+robe pour s'asseoir par terre, contre la muraille.
+
+Une fois installée, elle poussa un gros soupir et dit d'un air
+important:
+
+--Vous êtes un homme qui comprenez, vous, monsieur Justin; je ne suis
+pas fâchée de vous parler entre quat'z-yeux, pendant qu'Échalot n'est
+pas là. C'est une affaire, voyez-vous, qui est tout à notre honneur,
+désirant terminer notre carrière par la régularité et la bienfaisance
+réunies: comme quoi le zeste de la question principale, qui enfonce
+toutes les autres dans notre perplexité, c'est de savoir si on peut
+légitimer l'enfant, qui n'est pas à vous naturellement, par un
+mariage... comment disent-ils ça? ce n'est pas conséquent... par un
+mariage... subséquent, j'y suis! fomenté entre deux personnes qui n'est
+ni son père ni sa mère: j'entends de la demoiselle en question,
+précitée... saisissez-vous?
+
+Elle s'arrêta pour reprendre haleine et jeta un regard triomphant vers
+l'étrange avocat, vautré dans sa paille; pour jouir de l'effet produit
+par ce remarquable discours.
+
+Le père Justin avait refermé les yeux et semblait dormir profondément.
+
+--Tous les hommes de talent ont un grain, grommela madame Canada, c'est
+sûr! N'empêche que je lui avais proprement expliqué le cas.
+
+Échalot revenait avec la bouteille pleine.
+
+--Voilà, papa! cria-t-il dès le seuil.
+
+Justin étendit sa main sèche et prit la bouteille. Il se souleva à demi,
+sans ouvrir les yeux, et mit dans sa bouche le goulot qui résonna entre
+ses dents.
+
+Il avala une gorgée, une seule, puis il dit d'un ton de fatigue
+attristée:
+
+--La vieille a parlé, je ne sais pas ce qu'elle a dit. Recommence,
+bonhomme, je vais faire attention à cause de Médor.
+
+Madame Canada haussa les épaules et eut le rire d'Oreste, remerciant
+ironiquement les dieux.
+
+--À la bonne heure, dit-elle, la vieille! Par alors, tu vas donc parler
+à mon lieu et place, bibi, c'est le monde renversé, marche!
+
+Échalot tourna vers elle un regard plein d'amour et se toucha le front
+comme pour dire: «Le pauvre homme a un coup de marteau.»
+
+Puis il se campa droit devant le tas de paille et commença:
+
+--Quoique n'ayant pas l'intelligence d'Amandine, qu'est madame Canada
+ici présente, je vais m'efforcer d'exposer les circonstances avec
+volubilité. Au cas où je m'embourberais, d'ailleurs, j'ai apporté sur
+moi les papiers de mes mémoires, rédigés par moi seul, dans le but qu'un
+homme de loi tel que vous pourrait les consulter avec avantage.
+
+Il tira de sa poche un large cahier qu'il passa sous son bras. Justin
+était plus immobile qu'une pierre.
+
+--Voilà, reprit Échalot, malgré que ça n'encourage pas beaucoup d'avoir
+en face un homme couché comme à la morgue. Notre idée est que la petite
+est la fille d'une grande dame ou princesse, qu'on l'arracha jadis à son
+amour maternel dès le berceau.
+
+--Explique donc..., voulut interrompre madame Canada.
+
+--La paix! commanda Justin durement.
+
+--Tu vois bien qu'il écoute, chérie, dit tout bas Échalot, ne l'hérisse
+pas... L'ayant élevée avec tout le soin dont on était capable,
+poursuivit-il en s'adressant à Justin, qu'elle est actuellement une des
+principales danseuses de corde contemporaines et au-dessus d'un état qui
+ne peut pas toujours convenir à ses vertus. Madame Canada et moi, dans
+l'intention de faire d'une pierre deux coups, nous avons dit:
+marions-nous, et par ce moyen, donnons à l'enfant le nom d'un état civil
+légitime.
+
+Il y eut sur le visage pétrifié de Justin quelque chose qui ressemblait
+à un sourire.
+
+--Vous êtes de bonnes gens, dit-il dans sa barbe grise.
+
+--Pour quant à ça, oui, s'écria madame Canada, le coeur sur la main,
+quoi! et dépassant par notre générosité bien des gens dont la position
+sociale est au-dessus de la baraque!
+
+Le doigt sec de Justin se leva pour lui imposer silence. Sans le respect
+fantastique qu'elle avait pour lui, madame Canada lui en eût dit de
+belles! Justin avala une seconde gorgée.
+
+--L'ami, reprit-il en s'adressant à Échalot, vous êtes-vous demandé,
+cette bonne femme et vous, si la jeune personne à laquelle vous portez
+un si grand intérêt serait bien flattée, un jour venant, d'être votre
+fille?
+
+--Comment! bien flattée! s'écria madame Canada qui bondit sur place.
+
+--Vous, la paix! dit Justin.
+
+--Insensiblement, répondit Échalot, la chose ne paraît pas faire l'ombre
+d'un doute. Ça m'étonne même que vous ne connaissiez pas la célébrité de
+madame Canada qui n'a pas sa pareille en foire.
+
+--Je la connais, murmura Justin.
+
+--Et pour ce qui regarde mon illustration particulière, poursuivit
+Échalot, quoique inférieure, elle ne laisse rien à désirer, ayant des
+antécédents d'agents d'affaires et même parmi les Habits Noirs avec
+lesquels j'ai su conserver mon honneur. Mademoiselle Saphir aurait donc
+le choix entre la qualité de mademoiselle Canada et celle de
+mademoiselle Échalot, selon son goût, nous étant égal à moi et à
+Amandine de nous appeler comme ci ou comme ça dans l'acte de mariage.
+
+--Vous ne lui connaissez pas d'autre nom que celui de Saphir? demanda
+Justin.
+
+--On l'appelait mademoiselle Cerise à ses débuts, répondit le bon
+paillasse, tout ça est dans mes mémoires ci-joints. Mais Cerise sembla
+trop léger pour l'affiche.
+
+--Et vous n'avez aucun indice au sujet de sa naissance? interrogea
+encore Justin.
+
+Échalot cligna de l'oeil, tandis que madame Canada soufflait et
+s'agitait sur le carreau qui lui servait de fauteuil. Son éloquence
+rentrée l'étouffait.
+
+--Avant d'arriver aux preuves de sa filiation, reprit Échalot, il est
+bon de compléter la liste des avantages que l'enfant récoltera dans la
+chose d'être légitimée par moi et Amandine. On n'est pas des artistes
+ordinaires, réputés comme la pierre qui roule pour ne pas amasser de
+mousse; on a roulé, mais nonobstant, la mousse y est. Moi et madame
+Canada, on possède cinq mille quatre cents livres de rentes, en
+obligations de divers chemins de fer, toutes garanties par l'empereur,
+de quoi l'enfant serait la seule et unique héritière.
+
+Les yeux de Justin étaient ouverts à demi. Sa physionomie de marbre
+exprimait quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'attention.
+
+--Vous êtes de braves gens, répéta-t-il. Parlez-moi de la mère.
+
+--Quelle mère? demanda madame Canada.
+
+--La princesse, dit Justin avec son sourire triste et fatigué.
+
+Il but en même temps une troisième gorgée, et une teinte rouge monta aux
+pommettes de ses maigres joues.
+
+Échalot prit à la main son cahier de papier et frappa dessus bruyamment.
+
+--Ni vu ni connu, la maman, répondit-il, et néanmoins le truc pour la
+retrouver est consigné là, tout au long, dans mes mémoires, écrits par
+moi-même et de ma propre main. Vous les lirez avec plaisir j'en suis
+sûr, à cause de ma sensibilité qui s'y épanche, et que tout ce qui
+regarde la jeune personne a l'intérêt d'un roman de Victor Ducange.
+
+Échalot ouvrit le cahier.
+
+Madame Canada avait croisé ses bras sur sa vaste poitrine, dans une
+attitude de résignation.
+
+--Dans tout ce que je vous ai dit, papa, comme dans mes mémoires
+eux-mêmes, reprit Échalot, j'ai gardé pour la bonne boucle le moyen qui
+doit servir à la reconnaissance. Avez-vous remarqué ce détail que le
+premier nom de l'enfant chez nous avait été mademoiselle Cerise?
+
+Pour la quatrième fois Justin avança la main et prit le goulot de la
+bouteille, mais il la repoussa sans boire, et, s'appuyant des deux mains
+aux carreaux, il essaya péniblement de se lever.
+
+En tout, c'est à peine s'il avait bu la valeur de deux petits verres
+d'eau-de-vie. Il avait néanmoins depuis quelques instants tous les
+signes de l'ivresse naissante. Ses bras tremblaient en soutenant le
+poids de son corps, la sueur était à ses tempes et ses yeux roulaient
+sous ses paupières à demi fermées.
+
+--Cerise? répéta-t-il d'une voix énervée, je ne comprends plus guère,
+vous avez parlé trop longtemps.
+
+Dans l'effort qu'il fit, la tête faillit emporter le corps. Échalot fut
+obligé de le soutenir.
+
+--C'est la bourrique du diable, gronda madame Canada. Justin, qui se
+levait en ce moment sur ses pieds, fixa sur elle son oeil morne.
+
+--Cerise? dit-il encore; pourquoi me parlez-vous de Cerise?
+
+--Parce que..., voulut répondre Amandine.
+
+--La paix! interrompit Justin. Vous êtes de bonnes gens; je vous ai
+écoutés tant que j'ai pu. Il y a fille et fille... pour certaines, votre
+nom et vos rentes seraient un bienfait, mais pour d'autres...
+
+Il eut encore son rire plein de lassitude, puis il dit:
+
+--Laissez vos papiers, vous êtes de bonnes gens, lorsque je les aurais
+examinés je vous ferai deux consultations, une pour vous, une pour
+l'enfant. Allez-vous-en, je suis ivre.
+
+Il prit le cahier des mains d'Échalot qui le regardait avec un respect
+mêlé de compassion.
+
+--Quand faudra-t-il revenir? demanda Amandine qui se leva bien plus
+lestement qu'on n'eût pu l'espérer de sa corpulence.
+
+--Jamais, répondit Justin; je n'aime pas qu'on vienne ici. J'irai chez
+vous. Il faut que je voie la jeune personne, pour savoir si vos bonnes
+intentions à son égard lui feraient du bien ou du mal.
+
+Il les poussa dehors.
+
+En descendant l'escalier, Échalot et madame Canada échangèrent un coup
+d'oeil dans lequel dominait la vénération superstitieuse à eux inspirée
+par ce philosophe en haillons.
+
+Un fois remontés dans le fiacre, ils lâchèrent la bride à leur besoin de
+parler.
+
+--Pour étonnant, c'est étonnant! dit madame Canada. Il vous commande
+comme si c'était un archevêque; mais il n'a pas dit grand, chose de bon,
+à prendre et à laisser.
+
+--Il a dit..., commença Échalot.
+
+--Ah! toi, s'écria la brave femme, tu as eu la parole tout le temps,
+c'est mon tour! À mon idée ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il se
+met comme cela en ribote avec ce qui me tiendrait dans l'oeil. Moi,
+j'aurais bu la moitié de sa bouteille sans rien perdre de ma dignité...
+et toi aussi, bibi, il faut te rendre cette justice, tu portes la voile
+aussi bien que moi. Mais enfin, nous n'en savons pas plus long qu'avant
+de sortir de chez nous.
+
+--Si fait, répondit Échalot qui était tout triste, nous en savons plus
+long.
+
+--Que donc savons-nous?
+
+--Nous savons quelque chose que je n'aurais jamais deviné.
+
+--Explique-toi, bibi, fit la bonne femme avec impatience.
+
+--Nous savons, prononça lentement le paillasse, que nous ne sommes
+peut-être pas dignes d'être le père et la mère de notre belle chérie.
+
+--Par exemple! se récria madame Canada qui devint rouge comme un pavot:
+pas dignes!
+
+--Voilà, fit Échalot avec abattement, moi, ça ne me serait pas venu à
+l'idée.
+
+Madame Canada resta un instant la bouche ouverte, comme si elle allait
+répliquer vertement, mais elle ne parla point.
+
+Et de rouge qu'elle était sa joue devint toute pâle.
+
+Quand ils arrivèrent à la baraque et que mademoiselle Saphir vint à eux,
+selon l'habitude, pour tendre son beau front à leurs baisers, ils la
+serrèrent sur leur coeur plus tendrement que les autres jours.
+
+Puis ils se retirèrent dans la cabine où ils dormaient tous deux. Ils
+avaient les yeux pleins de larmes.
+
+--Moi non plus, dit Mme Canada qui pressa la main d'Échalot, ça ne me
+serait pas venu à l'idée.
+
+
+
+
+XV
+
+Le père Justin
+
+
+Le père Justin, quand il fut seul, se mit à parcourir sa chambre d'un
+pas lent et mal assuré.
+
+Il allait, les mains derrière le dos, revenant sans cesse à la petite
+fenêtre par où entrait un rayon de soleil et jetant au-dehors son regard
+vague.
+
+De temps en temps, sa taille déjetée se redressait comme malgré lui, et
+il y avait alors dans sa pose je ne sais quoi de majestueux.
+
+La misère a aussi son emphase, et le pinceau des maîtres drape parfois
+plus noblement les haillons que le velours.
+
+Ainsi placé en face de la lumière, avec ses cheveux blancs mêlés et sa
+barbe grise, pleine de brins de paille, _Justin_ prenait cette beauté
+que cherchent les peintres. Maintenant que nul regard ne pesait sur lui,
+son front avait un étrange reflet de pensées, et l'on comprenait mieux
+la défaite qui laissait cet homme terrassé tout au fond de son morne
+malheur.
+
+Deux ou trois fois il prit, en passant, sa bouteille et l'approcha de
+ses lèvres sans boire.
+
+En ces moments, il y avait sur son visage quelque chose du dégoût qui
+saisit le malade à la vue du médicament amer.
+
+La dernière fois qu'il prit ainsi la bouteille, il dit en jetant autour
+de lui son regard découragé:
+
+--Ce sont de bonnes gens... l'enfant aura un père et une mère. Il jeta
+la bouteille sur la paille au risque de la briser et murmura:
+
+--Je déteste cela et je ne vis que de cela!
+
+Il s'approcha brusquement du berceau, seul meuble de son misérable
+taudis.
+
+--Je déteste cela aussi, reprit-il avec un mouvement soudain de fièvre,
+c'est le passé, c'est le reproche... je mourrai de cela!
+
+Son pas s'était assuré, il fit un tour dans la chambre, la taille droite
+et le jarret tendu.
+
+--Cerise! pensa-t-il tout haut; pourquoi ce nom? J'aimerais bien mieux
+devenir fou tout de suite.
+
+Il prit le cahier laissé par Échalot, l'ouvrit et en parcourut les
+premières lignes.
+
+--À quoi bon? continua-t-il en laissant retomber ses deux bras. Je sais
+leur histoire aussi bien qu'eux-mêmes. Ils ont raison, ces gens; avec
+l'argent qu'ils ont gagné loyalement et durement, ils ont le droit
+d'acheter le bonheur... L'enfant sera bien à eux puisqu'ils l'auront
+payée.
+
+Il y avait dans ces dernières paroles une amertume railleuse, un besoin
+de frapper qui ne savait à quoi se prendre.
+
+Justin laissa échapper le cahier d'Échalot dont les feuilles
+s'éparpillèrent sur la paille.
+
+--Ils l'ont appelée Cerise, dit-il encore, comme ils l'auraient nommée
+Rosette ou Réséda. Ah! c'est dormir que je voudrais, dormir toujours!
+
+Il revint au berceau et remua les pauvres petits débris qui le
+couvraient.
+
+--J'avais une fille, pensa-t-il à haute voix, j'avais une femme...
+j'avais de quoi leur donner noblesse et fortune... et ma mère, qui me
+prenait tout cela, mourut à l'heure où je n'avais plus qu'elle pour me
+consoler! Voici quatorze ans que je vis pour oublier et que je me
+souviens toujours. Justine aurait seize ans... Mais c'est une chose bien
+singulière, s'interrompit-il, qu'on m'ait volé ce portrait! Entre
+misérables on ne se vole guère, et d'ailleurs le portrait n'avait point
+de valeur. Non! il y a des gens qui sont condamnés plus sévèrement que
+les autres! Moi, je n'avais plus rien qu'un portrait de femme avec un
+nuage dans les bras: l'image de mon coeur, ce portrait, le symbole de ma
+vie! J'aimais cette femme aussi ardemment que le premier jour, mille
+fois plus ardemment qu'au temps de notre bonheur... et le nuage,
+l'enfant que je ne connais pas, je l'aimais, pour sa mère surtout...
+entre sa mère et moi l'enfant est le suprême lien... un nuage, un nuage!
+
+Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.
+
+--Ils m'ont volé ce portrait, mon pauvre bonheur, mon dernier souvenir!
+Je ne la vois plus là, si belle que mon coeur se fondait à la regarder.
+Ils ne pourront pas effacer son image de ma mémoire, mais il y avait
+cela dans ma chambre, et maintenant, il n'y a plus rien. J'ai jeté
+l'héritage de ma mère au vent, sans rire, sans jouir et en grinçant des
+dents. Mais cela, je voulais le garder; c'était à moi, c'était moi, Dieu
+n'aurait pas dû me le prendre.
+
+Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les
+petites hardes qui couvraient le berceau, mais à la différence de Lily
+qui, en présence des mêmes reliques, était tout entière à l'enfant,
+c'était vers la mère que le coeur endolori de Justin s'élançait.
+
+Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait
+et se mourait d'un grand, d'un terrible amour.
+
+En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout à coup son
+attention. C'était un tout petit carré de canevas comme ceux que l'on
+sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est
+d'apprendre à broder.
+
+Justin s'accroupit auprès du berceau, tenant le canevas à la main et le
+considérant avec une attention attendrie.
+
+C'était une relique de la mère, ceci, bien plus encore que de la fille.
+
+On distinguait si bien les points réguliers que la jeune mère avait
+ajoutés au travail imparfait de l'enfant!
+
+Le carré de canevas n'était pas entièrement recouvert. Ç'avait dû être
+un des derniers amusements de Petite-Reine, une des dernières
+complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-être la veille du jour
+où le malheur était entré dans la maison.
+
+Le fond de la tapisserie était d'un blanc rose--couleur de chair--et sur
+ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point
+qui devait être entièrement de la main de Lily.
+
+Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles échangées
+entre l'enfant et la mère, pendant que s'accomplissait ce souriant
+travail qui était une allusion à la secrète beauté dont Petite-Reine
+était si fière.
+
+Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une
+colère qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin
+de lui; il courut à son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit
+le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lampée.
+
+Il ne s'arrêta que pour reprendre haleine.
+
+--Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu
+là-dedans et deux heures de folie!
+
+Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et,
+se plaçant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert à la
+main, il le feuilleta d'un air grave.
+
+Sa joue s'animait à mesure qu'il lisait, et bientôt, cédant à un besoin
+irrésistible, il se mit à déclamer à haute voix avec une diction latine
+admirable.
+
+Puis lâchant le livre, il récita de mémoire l'ode entière:
+
+ _Pindarum quisquis--studet oemulari..._
+
+avec des gestes d'énergumène et des éclats de voix qui dénonçaient la
+démence.
+
+--Ma jeunesse! ma jeunesse! s'écria-t-il ensuite, le collège! ma mère!
+Ah! pourquoi suis-je venu à Paris!...
+
+Et sans transition, d'une voix ennuyée, il se mit à chanter un refrain
+d'étudiant. Sa joue était pourpre, mais ses yeux s'éteignaient.
+
+--Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille où il prit
+encore la bouteille. Les haillons étaient dans ma destinée. Moi, le
+comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons...
+et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle!
+
+Il but, mais le brusque effet de la précédente rasade ne se reproduisit
+point. Il alla vers la planchette qui supportait sa bibliothèque et y
+prit _Les Cinq Codes_ qu'il ouvrit pour les rejeter aussitôt avec
+humeur.
+
+Il essaya de chanter encore; sa voix s'arrêta dans son gosier.
+
+Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la
+poussière.
+
+--Allons! dit-il tout à coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai
+pas, voyons leur affaire!
+
+Il se coucha à plat ventre sur la paille, mit sa tête entre ses deux
+mains relevées sur les coudes, et commença à lire le manuscrit
+d'Échalot.
+
+Il n'avait pas parcouru la première page que son attention, violemment
+excitée, le clouait à la lecture de ces pauvres mémoires que le lecteur
+a suivis peut-être avec un sourire de pitié.
+
+Nul chef-d'oeuvre de l'esprit humain n'eût intéressé le père Justin à un
+si puissant degré.
+
+La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile
+et comme enchaîné par son ardente curiosité.
+
+Il n'avait pas été longtemps à deviner. Depuis ce matin, sa pensée était
+préparée, mais le long de ces pages où la verbeuse inexpérience du
+saltimbanque déroulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les
+indices, cherchait avec passion la certitude.
+
+La certitude était dans ce détail qu'Échalot, selon sa propre
+expression, avait gardé pour la bonne bouche.
+
+Quand Justin fut arrivé au signe porté par mademoiselle Saphir que le
+bon Échalot avait décrit et nommé tout naïvement la Cerise, il laissa
+aller le manuscrit et resta longtemps absorbé dans son émotion trop
+forte pour le misérable état de sa cervelle.
+
+L'ivresse était en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte
+que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait.
+
+L'heure du transport était passée.
+
+C'était la réaction maintenant, l'abrutissement qui envahissait son
+esprit comme un épais brouillard.
+
+Il disait tout bas d'une voix monotone:
+
+--Ma fille... c'est ma fille!
+
+Et il restait là, enchaîné par l'engourdissement vainqueur.
+
+Il luttait en dedans.
+
+C'était une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse
+larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts.
+
+Ses bras se détendirent enfin et sa tête tomba pesamment sur ses deux
+mains croisées.
+
+Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand
+on frappa doucement à la porte.
+
+Justin n'eut garde de répondre, mais celui qui frappait était habitué,
+sans doute, à ses manières, car la ficelle du loquet joua sans bruit et
+la porte fut ouverte.
+
+Médor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de
+suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille à demi vide.
+
+--Ivre mort! murmura-t-il. Reste à savoir à quelle heure il a bu. Il
+marcha dans la chambre en étouffant le bruit de ses pas et vint
+s'agenouiller auprès du lit.
+
+--Justin, dit-il doucement, père Justin... monsieur Justin!
+
+Le chiffonnier resta immobile et silencieux.
+
+--Faudrait pourtant vous réveiller, reprit Médor avec un accent de
+prière impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous
+ai trouvé endormi toujours, toujours... Voyons, père Justin,
+éveillez-vous.
+
+Il avait prononcé ces derniers mots en affermissant sa voix. Le
+chiffonnier fit un mouvement faible.
+
+--Éveillez-vous, répéta Médor qui poussa le courage jusqu'à lui secouer
+le bras.
+
+Justin gronda d'une voix harassée:
+
+--Je ne dors pas. C'est comme si j'étais mort.
+
+--Oui, oui, parbleu! murmura Médor, c'est comme ça, en effet, et ça
+finira par y être tout de bon. Enfin, vous pouvez m'écouter, c'est déjà
+quelque chose; j'en ai long à vous dire, père Justin.
+
+--J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne
+peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un
+effort désespéré pour relever la tête, j'ai bien réfléchi... ah! j'ai
+réfléchi tant que j'ai pu. Je disais à ces bonnes gens, car ce sont de
+bonnes gens: l'enfant ne peut pas être votre fille...
+
+--Quel enfant? demanda Médor étonné.
+
+--Elle, répondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur
+fille... c'est terrible à penser! leur fille! et pourtant, ils sont
+autant au-dessus de moi que j'étais au-dessus d'eux il y a quinze ans.
+Moi, moi, je suis le dernier degré de la misère et de la honte. Moi,
+rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille,
+puisque je ne peux pas avoir de fille!
+
+Médor écoutait, bouche béante, et comprenait à demi.
+
+--Votre fille! dit-il, étouffé par son grand trouble; parlez-vous
+vraiment de votre fille, papa Justin?
+
+--Oui, répliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte
+et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens,
+regarde, voilà ton père. Ah! je me suis laissé vivre trop longtemps!
+
+Médor l'aidait à se relever. En l'écoutant, il riait et il pleurait tout
+à la fois.
+
+--Et, dit-il, respirant à chaque mot, vous savez où elle est, votre
+fille?
+
+Il soutenait la tête de Justin à deux mains, de façon à bien voir sa
+figure.
+
+--Oui, balbutia celui-ci, je sais où elle est.
+
+--Mais regardez-moi donc, père Justin! s'écria Médor. J'ai peur de vous
+tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi
+rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que ça ne vous tombe pas
+comme un coup de massue...
+
+Justin ouvrit les yeux tout grands.
+
+--Quoi... Quoi? fit-il éperdu, haletant; est-ce que tu vas me parler
+d'elle?
+
+--Oui, répondit Médor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous
+bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous êtes un homme!
+
+--Parle, balbutia Justin qui défaillait, parle vite!
+
+--Eh bien! dit Médor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents
+pour l'enfant, allez. Si vous savez où est votre fille, tout est fini,
+car moi je sais où est sa mère.
+
+Justin s'échappa de ses bras et se tint debout, dressé de toute sa
+hauteur pendant une seconde.
+
+Puis il chancela et Médor s'élança pour le soutenir, croyant qu'il
+allait tomber à la renverse.
+
+Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets fléchirent; il
+s'agenouilla et mit sa tête entre ses mains.
+
+--Lily! prononça-t-il d'une voix que Médor n'avait jamais entendue. Elle
+n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la
+revoir?
+
+--Mais oui, mais oui, répondait toujours Médor, et vous avez supporté ça
+mieux que je ne pensais, papa!
+
+Justin pleurait silencieusement pendant que Médor continuait:
+
+--Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un hôtel qui
+est un palais.
+
+Les mains de Justin glissèrent, découvrant son visage livide. Il regarda
+Médor en face.
+
+--Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la
+revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir
+avant.
+
+Il se laissa choir la face contre terre.
+
+Médor le considéra un instant d'un air découragé.
+
+--C'est sûr qu'il s'est laissé glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais ça
+ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver
+seulement un petit coin de lui-même!
+
+Il se remit à genoux auprès du chiffonnier et fit mine de le relever
+encore une fois, mais ses mains s'arrêtèrent avant de le toucher et il
+se dit:
+
+--Ça n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le même canapé et se
+mettre à son niveau pour le remonter à la douce.
+
+Médor ne craignait pas beaucoup la poussière. Il se coucha à son tour
+sur le carreau poudreux, de façon à placer sa tête tout contre celle de
+Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands
+cheveux blancs.
+
+Ils étaient posés ainsi comme deux voyageurs fatigués qui font halte,
+étendus tout de leur long sur la marge de la route.
+
+--Je savais bien que ça vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en
+donnant à sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous,
+les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner
+un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force.
+
+Justin restait insensible et sourd. Médor approcha sa bouche tout auprès
+de son oreille et dit tout bas en détachant chacune de ses paroles:
+
+--Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle?
+
+Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps.
+
+--Vous étiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit Médor. Si je
+n'avais qu'à marcher derrière vous, on pourrait encore venir à son aide.
+
+Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il répéta avec
+une fatigue profonde:
+
+--À son aide?
+
+Il ajouta presque aussitôt après:
+
+--Elle est donc en danger?
+
+--Voilà que ça va mieux, papa Justin! s'écria Médor. Je ne vous ai pas
+tout dit, ou plutôt je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai
+parlé de son mari...
+
+--Son mari! répéta encore Justin.
+
+Sa tête se retourna lentement et ses yeux mornes se fixèrent sur ceux de
+son compagnon.
+
+--J'écoute, dit-il.
+
+--Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-être grand besoin de
+nous.
+
+Justin le regarda toujours.
+
+--Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que
+Lily était mariée.
+
+--Oui, fit Médor, mariée à un homme qui est un scélérat et qui me fait
+peur.
+
+Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi à demi.
+
+Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'éteignit, mais il prononça d'une
+voix distincte:
+
+--Parle haut et clair. Je ne suis mort qu'à moitié: j'écoute.
+
+
+
+
+XVI
+
+Justin s'éveille tout à fait
+
+
+La figure du bon Médor exprimait le contentement et l'espoir.
+
+--C'est vrai que vous n'êtes mort qu'à moitié, papa, dit-il, et encore
+parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous éveiller une bonne
+fois, tout irait sur des roulettes.
+
+--J'écoute, répéta Justin gravement.
+
+--Ah! ah! s'écria Médor, j'en ai long à vous dérouler. Je n'ai jamais
+jeté le manche après la cognée, moi; pendant que vous dormiez je
+cherchais. Voilà quatorze ans que je cherche sans m'arrêter. Je ne vous
+ai rien dit depuis tout ce temps, parce que ça n'aurait pas servi. Vous
+ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon
+idée, fi n'y a plus à reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-là a
+dû être pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je
+vois encore sa figure, et ça m'est toujours resté qu'il aurait pu
+arrêter la voleuse.
+
+--De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des années n'avait
+pas eu ce regard lucide.
+
+--Je parle du mari de la Gloriette, répondit Médor. Les yeux de Justin
+se baissèrent.
+
+--Qui est cet homme? demanda-t-il encore.
+
+--Un grand seigneur étranger, monsieur le duc de Chaves.
+
+--Ah! fit Justin, un duc!
+
+--Un vrai duc! et c'était à lui la voiture qui emmena madame Lily, le
+jour où vous revîntes à Paris.
+
+--Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma mère avait
+dit: «J'en mourrai.»
+
+--Ce n'est pas tout, reprit Médor.
+
+--J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi à me remettre sur ma
+paille. Ma mère en est morte.
+
+--À votre service, répondit Médor qui lui tendit aussitôt les deux
+mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous!
+
+Justin, avec le secours de son compagnon, parvint à regagner sa couche.
+Il ne s'y étendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans
+les genoux, et dit d'un accent résolu:
+
+--Non, non, je ne m'endormirai pas.
+
+Médor prit auprès de lui une posture pareille.
+
+--On va causer comme des amis, dit-il; ça va bien, pourvu que je puisse
+dénier mon rouleau. De parler, ça n'est pas mon fort, et pourtant il
+faut que vous sachiez tout, car il m'a passé des idées, quoi! des idées
+qui figent le sang. Cette grande maison fermée qu'elle habite est auprès
+de l'hôtel où ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse à
+coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques
+entendissent les cris de la bête féroce ou les plaintes de la victime.
+J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me
+dit dans le temps que cette autre femme-là mourrait bien vite, et ça n'a
+pas tardé, puisque le duc a épousé la Gloriette. Mais vous ne savez pas
+ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine à
+commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son
+front d'un coup de poing, je veux pourtant tâcher d'être clair!
+
+--Oui, tâche, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma tête
+est bien faible et j'essaye en vain de te suivre.
+
+--Il y a donc, reprit Médor, que pendant quinze jours je couchai dans le
+bûcher de la Gloriette, vous savez ça. Je passais mon temps à courir du
+commissariat de police à la préfecture. On ne connaissait que moi
+là-dedans, et j'étais à charge à tout ce monde qui se sentait en défaut
+et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-même: il faut qu'il y ait
+quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace.
+
+«On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement était
+fièrement reconnaissable; les agents qui avait commencé la battue
+étaient arrivés tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu
+recueillir tous les témoignages. Tout à coup, voilà ce qui arriva, et ça
+me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et
+monsieur Picard; l'un d'eux disparut et lâcha le métier, comme s'il
+avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'était
+monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une
+aile, et monsieur Rioux disait à qui voulait l'entendre: c'était Picard
+qui tenait le fil de tout.
+
+«M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il
+ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils détalent.
+
+«Voilà donc qui est sûr et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout à
+fait, et quand on en parlait les gens de la préfecture haussaient les
+épaules. Écoutez bien.
+
+«Un matin, dans une rue de Versailles où _j'avalais_ pour la fête du
+pays,! je me trouvai nez à nez avec monsieur Picard, habillé en bon
+bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement déjeuné.
+
+«Il y avait déjà du temps que tout était fini, et l'histoire était
+vieille pour tout le monde, mais pas pour moi.
+
+«J'abordai monsieur Picard comme ça, tout doucement, et je lui dis:
+
+«--Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu'à l'époque.
+
+«--Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit.
+
+«Je lui remémorai les circonstances où j'avais eu l'honneur de le
+fréquenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette.
+
+«--Ah! qu'il s'écria, bon, bon! ça date du déluge... et vous étiez un
+peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus
+vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite
+femme-là?
+
+«Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui
+offrir quelque chose.
+
+«--Quoique établi maintenant, me répondit-il, je n'ai pas la fierté du
+parvenu. Payez une tournée, je paierai l'autre; j'aime à causer avec les
+anciens de Paris.
+
+«Nous entrâmes au cabaret, et il commença à me dire du mal de la police,
+comme quoi s'il avait voulu publier ses mémoires secrets, ça ferait
+dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitté la
+préfecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille,
+composée de l'écume de la lie des boues de la société moderne. Ils sont
+tous comme ça, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce
+qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et ça m'est égal.
+
+«Mais en bavardant, il buvait; cet homme-là est encore plus soifeur que
+bavard.
+
+«Et moi, je le poussais, consommant tournée sur tournée, parce que je
+voyais bien qu'il en sortirait quelque chose.
+
+«Quand il fut tout à fait bien, je me mis à le contredire, sachant que
+ça fait mousser les ivrognes.
+
+«--Vous ne me ferez pas croire, m'écriai-je, qu'un duc et millionnaire
+soit capable de voler des petits enfants.
+
+«--Je n'ai pas dit qu'il a volé la fillette, repartit monsieur Picard,
+quoiqu'il en aurait été bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profité
+de la chose et qu'il voulait la belle blonde à tout prix. À tout prix,
+quoi! répéta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour
+avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris!
+Il est fait comme ça, ce sauvage-là; c'est un troubadour qui a les
+griffes d'un tigre.
+
+«--Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de
+l'autre duchesse qu'il avait à Paris en ce temps-là, la première: une
+belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette,
+j'entendais le glas de son épouse légitime... Ah mais! il s'en passe de
+drôles aussi dans les maisons des riches!
+
+«--Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je.
+
+«Il eut un petit peu de défiance pendant un moment. C'était mal engagé;
+dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse.
+
+«Mais il avait tant de bleu dans la tête que la défiance passa vite; il
+reprit:
+
+«--Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand
+on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal à personne... et
+puis d'ailleurs j'ai donné ma démission, quoi! On ne peut pas demander à
+un bourgeois jouissant de sa liberté d'être esclave d'une
+administration. Nous sommes des Français, dis donc, tous égaux devant la
+loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais
+comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de
+passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voilà donc qu'un
+matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait à l'oeuf, un
+bijou de rapport qui établissait comme quoi, ayant passé à l'inspection
+tous les cochers de place, j'avais trouvé enfin un numéro qui avait
+connaissance de la vieille femme au béguin et au voile bleu...
+
+--C'est long, s'interrompit Médor, mais tout ça est nécessaire.
+
+--J'écoute et je comprends, répondit Justin qui n'avait pas fait un
+mouvement depuis le commencement du récit.
+
+«--Vous jugez, papa, continua Médor, si j'étais tout oreilles. Je suais
+sang et eau à faire semblant d'être calme.
+
+«Monsieur Picard était en colère et trouvait que je ne m'intéressais pas
+assez à son histoire. Vieille éponge, va! je la dévorais, son histoire!
+
+«Et plus il allait, plus ça chauffait. Le cocher avait conduit la
+vieille au béguin sur la grande route, entre Charenton et
+Maisons-Alfort; c'était justement ça qui lui avait donné des soupçons,
+parce qu'elle avait dit halte à un endroit où il n'y avait pas de
+bâtisses.
+
+«--Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me
+remplaceront pas à l'administration! Je me rendis sur les lieux avec
+deux leveurs de première qualité et le cocher. Le cocher nous arrêta à
+la place même où la vieille était descendue avec le petit enfant un
+petit garçon, qu'elle disait, mais ces frimes-là sont connues. On visita
+les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en
+quittant la voiture ne menait nulle part, sinon à un champ de
+betteraves. Bien sûr qu'elle n'avait pas volé l'enfant pour l'enterrer
+dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de
+fumier.--Fouille! que je dis à mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous
+avions le béguin, le voile bleu, un petit toquet à plumes, une petite
+crinoline et des bottines qui étaient des joujoux...
+
+--Cette fois, s'interrompit encore Médor, n'y aurait pas eu moyen de
+cacher mon émotion. Je m'écriai franchement:
+
+«--Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voilà un joli rapport! et
+monsieur le duc dut être fièrement content de vous!
+
+«Monsieur Picard but une tournée, puis se rengorgea et me répondit:
+
+«--Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune.
+
+«--Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas
+retrouvée?
+
+«--Voilà! répondit monsieur Picard en clignant de l'oeil; tu n'es pas
+fort, bonhomme!
+
+«Je pris mon air le plus innocent.
+
+«--Tu n'es pas fort, répéta-t-il; il faudra te mettre les points sur les
+«i», je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je
+supprime le rapport, dont il était si fièrement content.
+
+«Je ne pus retenir un cri.
+
+«Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet.
+
+«--Ah! ah! fis-je aussitôt en me tenant les côtes, je comprends! Elle
+est bonne, tout de même! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve
+l'enfant.
+
+«--Juste! il ne voulait que la mère. Et il me fit faire un autre rapport
+avant de donner ma démission, le rapport d'une troupe de saltimbanques
+qui s'était embarquée au Havre pour l'Amérique emmenant une petite fille
+jolie, jolie...
+
+«--De l'âge de Petite-Reine! m'écriai-je.
+
+«--Juste. Tu y es!
+
+«--Et le duc vint raconter la chose à la Gloriette?
+
+«--Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un
+pauvre agneau.
+
+Médor s'arrêta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda
+en homme qui n'est pas bien sûr de son fait:
+
+--M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin?
+
+Celui-ci fit un signe de tête affirmatif.
+
+--C'est cet homme-là, prononça lentement Médor, qui est le mari de la
+Gloriette.
+
+--Oui, répéta Justin, c'est cet homme-là qui est son mari. Puis il
+reprit:
+
+--Qu'est devenue l'autre duchesse?
+
+--Pour ça, je n'en sais rien, repartit Médor, mais je m'en doute.
+
+--Tu penses qu'elle est morte?
+
+--Dame! puisque le duc est remarié.
+
+Les deux mains de Justin se relevèrent pour faire un voile à ses yeux.
+
+--Ce n'est pas tout, dit Médor.
+
+--Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore
+tout!
+
+--Cet homme-là n'a pas changé, papa, quoique ses cheveux soient gris
+maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous
+dire: «J'ai peur.» En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des
+Invalides un grand théâtre, et dans le théâtre une fille qui est sans
+mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la
+voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est
+aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi était sage. Avant-hier
+soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est là, voyez-vous,
+je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au théâtre
+avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on
+sait ce que ça veut dire.
+
+«J'avais l'idée d'entrer derrière eux, car mon voisin ne me refuserait
+pas la porte de son théâtre, mais c'est juste à ce moment-là que la
+Gloriette a passé devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir
+où elle demeure.
+
+--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Justin.
+
+--Ça me fait plaisir de voir comme vous écoutez bien, papa, repartit le
+bon Médor. Je ne lui ai pas parlé parce qu'elle était avec un beau jeune
+homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu
+les suivre que de loin.
+
+Justin songeait.
+
+--Mais quand je suis revenu de ma course, continua Médor, on sortait du
+théâtre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous
+deux et j'ai compris ceci en les écoutant: Monsieur le duc mettrait le
+feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la
+Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir!
+
+À ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa
+grande chevelure blanche comme une crinière de lion.
+
+Ce n'était plus le même homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute
+sa hauteur.
+
+Pendant que Médor le regardait avec étonnement, il essaya, mais en vain,
+de répéter ce nom: Mademoiselle Saphir.
+
+Ce nom restait obstinément dans sa gorge.
+
+Il remit ses mains lourdes sur les épaules de Médor, et parvint à
+prononcer d'une voix étranglée:
+
+--Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille!
+
+Médor resta comme accablé sous la stupéfaction. Il doutait. C'était
+peut-être la folie qui prenait ce pauvre homme.
+
+--C'est ma fille! répéta Justin avec éclat. Ma fille! ma fille!
+
+Il saisit les papiers d'Échalot et les feuilleta, cherchant le nom qui
+le fuyait.
+
+Il marchait en même temps à grands pas solides.
+
+Puis il s'arrêta devant Médor, confondu, pour dire avec un accent
+profond comme sa colère:
+
+--Ah! il veut aussi ma fille!
+
+«Mène-moi à l'hôtel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la
+porte et d'une voix subitement calmée.
+
+--C'est que..., balbutia Médor.
+
+--Eh bien! quoi? mène-moi, je le veux!
+
+--C'est bon de vouloir, murmura Médor, mais on n'entre pas dans cette
+maison-là; les gens comme nous du moins.
+
+Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une
+rougeur épaisse vint à son visage. Il s'arrêta et sa tête se courba.
+
+--J'ai déjà essayé, reprit Médor et même... c'est une idée qui m'était
+venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai
+portée à l'hôtel.
+
+--Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherché ce portrait.
+
+Il lui tendit la main en ajoutant:
+
+--Il était à toi aussi bien qu'à moi.
+
+--Porte close, continua Médor, impossible d'entrer. J'y suis retourné
+trois fois et j'ai pensé que peut-être c'était cet homme-là qui avait
+reçu la lettre.
+
+--Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin.
+
+Le travail inusité de la réflexion fronça violemment ses sourcils.
+
+--Viens! dit-il tout à coup.
+
+Il sortit comme il était, pieds nus et la tête découverte.
+
+Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arrêta à la porte
+d'une masure un peu plus grande que les autres et distinguée par cette
+enseigne:
+
+«Mme Barbe Mahaleur, propriétaire, bureau des locations».
+
+--Attends-moi, dit-il à Médor. Et il entra.
+
+Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, mère des chiffonniers, était
+assise dans son bureau devant un registre couvert d'écritures
+impossibles. À côté d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un
+verre à demi plein.
+
+Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe
+Mahaleur avait considérablement gagné en grosseur et n'avait rien perdu
+des teintes écarlates qui embellissaient autrefois son énorme visage.
+
+--Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. Ça
+fait pitié de te voir mourir de la pépie, quand tu pourrais lever le
+coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte.
+
+Elle lampa le restant de son verre avec ostentation.
+
+--Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui
+fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise
+marchandise que tu bois, squelette!
+
+--Je viens vous dire, répondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt
+louis.
+
+La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille.
+
+--Vingt louis! répéta-t-elle, rien que ça! on te pilerait dans un
+mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule.
+
+--J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je
+viens voir à vous les emprunter.
+
+--Vois, vois, mon bonhomme, s'écria Barbe en riant de tout son coeur, tu
+verras longtemps.
+
+--Vous m'avez souvent demandé, reprit Justin froidement, si je voulais
+tenir vos écritures.
+
+--Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voilà bien bas maintenant.
+
+--Pour vingt louis, je tiendrai vos écritures pendant le temps que vous
+voudrez.
+
+La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre.
+
+--En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle.
+
+--Oui, répondit Justin, je ferais un acte.
+
+Il y eut un éclair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe
+Mahaleur.
+
+Là-bas, dans ces fantastiques pays où l'on peut aller pour six sous en
+omnibus, mais qui sont plus éloignés de la civilisation que les savanes
+de l'Amérique, ils ont sur la valeur des contrats des idées toutes
+particulières et professent pour le papier timbré un superstitieux
+respect.
+
+Pour eux, ce qui est signé est sacré. La signature, si follement
+appliquée qu'elle soit, est la garantie robuste, la vérité authentique,
+par opposition à la parole qui n'est généralement que mensonge.
+
+--Assieds-toi là, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise,
+et écris, je vais te dicter.
+
+Justin s'assit.
+
+--On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing.
+Prends du timbre, là dans le tiroir à gauche, et ne fais pas de pâtés.
+
+Elle dicta:
+
+--Je soussigné, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage à
+servir madame Barbe Mahaleur, propriétaire, en qualité de commis aux
+écritures, et généralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre
+années, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni
+droit au logement, et je déclare avoir reçu ce jourd'hui 19 août 1866,
+la totalité de mes appointements desdites quatre années, comptant, sans
+escompte.
+
+--Escompte, dit Justin en achevant.
+
+--Relis-moi ça, ma poule.
+
+Justin relut.
+
+--Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est
+cher et je ne te retiens que deux mille francs.
+
+Elle riait. Justin signa.
+
+--Est-ce bête, les philosophes! dit Barbe, enchantée de son marché.
+Après ça, c'est peut-être moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce
+temps-là.
+
+Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de
+Justin.
+
+--Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle.
+
+--Non, répondit le chiffonnier, dans trois jours.
+
+--C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans
+trois jours soit, va-t'en.
+
+Justin sortit.
+
+Sur le seuil il retrouva Médor à qui il serra les deux mains en disant
+ces seuls mots:
+
+--Nous entrerons.
+
+
+
+
+XVII
+
+Le guet-apens
+
+
+Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise très
+simplement et même très modestement, selon son habitude, était
+agenouillée dans la chapelle de la Vierge à l'église
+Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffés en
+bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de
+taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine
+noire et un mantelet de la même étoffe.
+
+Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg
+Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et même de jeunes
+femmes vêtues avec cette simplicité, surtout autour des églises. C'est
+en quelque sorte l'uniforme de la messe.
+
+Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mêmes charmantes
+chrysalides, débarrassées de leurs coques, pourvues de leurs ailes de
+papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balancées que les
+nobles attelages emportent au bois.
+
+Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote du faubourg a sa
+duègne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait
+personne.
+
+Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours,
+accomplir ses devoirs religieux à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les
+habitués de la paroisse la connaissaient déjà. On avait admiré la
+parfaite distinction de sa tenue, sa beauté incomparable et la
+convenance si digne de sa mise.
+
+On s'étonnait de la voir mariée si jeune, car, là-bas, il n'y a pas
+d'autre explication à la solitude d'une jeune personne.
+
+Et certes nul n'avait pensé, malgré la charité qui s'égare parfois dans
+le hardi pays des hypothèses, que cette jeune inconnue à l'air si
+admirablement décent pût avoir conquis son émancipation par des moyens
+excentriques.
+
+On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est
+une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.
+
+Elle écoutait la messe pieusement, sans grimaces dévotes, mais sans
+distraction, et, la messe finie, elle se retirait à pied comme elle
+était venue.
+
+On est curieux à la paroisse. Quelques bonnes âmes avaient peut-être
+essayé de savoir où demeurait cette charmante étrangère. Je crois bien
+qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivés à la
+place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques
+rassemblées là pour la fête.
+
+Impossible de deviner où elle allait, à moins qu'elle n'eût son domicile
+dans une de ces maisons roulantes affectées aux saltimbanques, ce qui
+était, en vérité, complètement inadmissible.
+
+Ce matin, ceux qui avaient la bonté de faire attention à elle la
+trouvèrent plus pâle. Sur son joli visage il y avait quelque chose de
+languissant.
+
+Après la messe finie, elle resta un instant absorbée dans sa prière
+d'action de grâces, puis elle rabattit son voile et gagna le bénitier.
+
+Auprès du bénitier, un jeune homme très beau et très élégamment vêtu se
+tenait debout. Il n'y avait presque plus personne à l'église, mais,
+parmi les rares fidèles qui restaient, ceux qui étaient coutumiers du
+mignon péché de curiosité purent voir la jeune étrangère rougir, sous
+son voile, à l'aspect du brillant cavalier.
+
+Rougir--et sourire.
+
+Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de
+l'eau bénite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-même, mais en
+souriant aussi. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le
+signe de la croix.
+
+Ensemble ils sortirent.
+
+Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le
+cavalier marcha à ses côtés.
+
+Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'étonner de ce fait:
+ils ne se parlaient point.
+
+La jeune fille avait gardé son beau sourire, le jeune homme semblait
+souffrir d'un insurmontable embarras.
+
+La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. Là,
+mademoiselle Saphir s'arrêta et se tourna vers Hector de Sabran qui
+murmura, plus confus, plus timide que le jour où il l'avait vue pour la
+première fois, au théâtre, en compagnie de ses camarades du collège
+ecclésiastique du Mans:
+
+--Allons-nous donc nous séparer déjà?
+
+Au lieu de répondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:
+
+--Il y avait bien longtemps que je vous attendais.
+
+Une expression de ravissement se répandit sur les traits d'Hector. Il
+cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le
+coeur un vrai, un grand amour.
+
+--Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main,
+n'avez-vous rien à me dire?
+
+--Vous êtes pâle, balbutia Hector, je vous trouve changée.
+
+--C'est que je suis un peu malade, répondit-elle, depuis deux jours je
+ne danse pas.
+
+Hector détourna les yeux.
+
+--Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant
+sourire, je pense bien que vous avez honte...
+
+Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrêté
+sa parole:
+
+--Vous savez que je vous aime, prononça-t-il à voix basse. Les instants
+trop courts que j'ai passés près de vous à Fontainebleau sont toute ma
+vie. Je vous aime telle que vous êtes, et je ne respecte rien au monde
+autant que vous.
+
+Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.
+
+--Pas même..., commença-t-elle.
+
+Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:
+
+--C'est que je suis jalouse.
+
+Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'était pas le lieu. Saphir lui
+adressa un petit signe de tête comme pour prendre congé.
+
+--Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.
+
+--Je viens à la paroisse tous les matins à la même heure.
+
+--Je voudrais causer avec vous, dit-il.
+
+--Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme là-bas, sous les
+grands arbres?
+
+Il resta muet; elle ajouta en souriant:
+
+--Moi aussi, je le voudrais.
+
+Puis après une seconde de réflexion:
+
+--Ce soir, dit-elle, à dix heures, derrière le théâtre, ma fenêtre
+s'ouvre à droite; venez, je vous attendrai.
+
+Elle s'éloigna d'un pas gracieux.
+
+Hector resta comme étourdi de son bonheur.
+
+Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'était senti moins timide, lors de
+la première, et il s'en étonnait.
+
+Leur troisième entrevue, je vais la raconter.
+
+Dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge des Invalides. Sur
+l'esplanade presque déserte, quelques baraques s'obstinaient à faire
+tapage, appelant en vain les curieux clairsemés.
+
+Le théâtre Canada, au contraire, était clos et muet. Une large bande,
+collée à la devanture, annonçait relâche par indisposition de
+mademoiselle Saphir.
+
+Derrière le théâtre, il y avait un espace solitaire, encombré par les
+équipages de l'établissement Canada, et à droite duquel stationnait
+l'immense voiture qui servait de maison à la famille. Au centre de la
+voiture s'ouvrait une petite fenêtre carrée, au-delà de laquelle on
+voyait la lumière.
+
+Hector parut au bout du passage étroit qui contournait la baraque et
+communiquait avec l'esplanade. Au moment où il se montrait, deux ombres
+qui étaient restées jusqu'alors immobiles, collées, pour ainsi dire, à
+l'une des roues de la maison Canada, se baissèrent et glissèrent sous la
+voiture, de l'autre côté de laquelle un homme attendait.
+
+--Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.
+
+Une autre répondit:
+
+--Pas d'imprudence! attendons et profitons.
+
+Hector de Sabran avait traversé l'espace désert. Il n'eut pas besoin
+d'appeler. Au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de jeune
+fille se détacha en silhouette sur le fond clair de la fenêtre.
+
+--Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne
+tremblait pas.
+
+--C'est moi, répondit Hector.
+
+--Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?
+
+Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il
+avait le dos tourné, Saphir toucha le sol auprès de lui. Plus leste
+qu'un oiseau, elle avait sauté par la fenêtre.
+
+--Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.
+
+Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'à ce qu'elle
+eût trouvé un autre passage. Hector la suivait.
+
+Mais une des ombres s'était détachée de la maison Canada et suivait à
+son tour Hector.
+
+Sans s'arrêter, Saphir gagna le bosquet latéral qui est à gauche de
+l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa
+longueur jusqu'au quai.
+
+Les promeneurs étaient rares. La nuit très noire sentait l'orage et le
+ciel menaçait.
+
+Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est à peine si on
+l'apercevait entre les arbres.
+
+Arrivée à l'extrémité du bosquet, elle prit à gauche pour gagner l'allée
+tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai
+Billy.
+
+Ce fut aux premiers arbres de cette allée qu'elle s'arrêta seulement.
+Elle jeta un long regard derrière elle et elle ne vit qu'Hector.
+
+--Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne
+sais pourquoi j'ai peur.
+
+--Même avec moi? demanda Hector.
+
+--Surtout avec vous, répondit Saphir, et surtout pour vous. Oh!
+comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage,
+en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour
+vous aimer... Mais si je vous perdais...
+
+--Chère, chère enfant! murmura Hector attendri.
+
+--Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essayé de vous fuir. Au lieu
+de venir au rendez-vous que je vous avais donné là-bas, j'allai loin,
+bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je
+relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais
+rien que par les livres, la distance qui nous sépare tous deux, moi,
+pauvre fille d'une caste méprisée... et ridiculisée, ce qui est plus
+cruel!--et vous si fier, si beau, noble, riche...
+
+--Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit loué, puisque ma
+fortune est à vous!
+
+--Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'eût point pris garde à
+l'interruption, que vos paroles étaient celles de tous les jeunes gens,
+que vos lettres... Ah! c'est vous qui étiez un enfant quand vous
+écrivîtes ces lettres!
+
+Hector voulut protester. Saphir poursuivit:
+
+--Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus,
+mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne
+suis plus une enfant; j'ai plus médité peut-être que les jeunes filles
+de mon âge appartenant au monde, je me disais souvent, très souvent:
+J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie à lui de me
+chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes séparés à jamais.
+
+«Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle
+souriait, appuyée qu'elle était des deux mains au bras d'Hector.
+
+Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre de la
+nuit faisait plus suave et presque divine.
+
+Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se
+pressaient sur les lèvres d'Hector, mais il les retenait, écoutant avec
+ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son coeur.
+
+--N'est-ce pas que vous avez toujours pensé à moi un peu? demanda-t-elle
+soudain avec une gaieté enfantine.
+
+--Vous avez été le rêve de toute ma vie, répondit Hector.
+
+--Si vous m'aviez oubliée tout à fait, murmura-t-elle, je l'aurais su,
+quelque chose me l'aurait dit. J'étais avec vous sans cesse, avec vous
+autrement que par la pensée... et tenez, j'ai été malade une fois, bien
+malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais
+d'aimer, quand même je deviendrais une princesse, crurent que j'allais
+mourir. J'avais vu par la fenêtre de ma chambre une fois que nous étions
+en voyage...
+
+Elle s'arrêta pour le regarder fixement et reprit:
+
+--Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'était en venant à Paris, et
+depuis lors je ne me suis jamais bien guérie.
+
+--Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.
+
+--Vous le saurez, et il faudra me répondre franchement. Elle sentit sa
+main pressée contre le coeur d'Hector.
+
+--Franchement, répéta-t-elle avec gravité; quand on me trompe, moi je
+devine, et j'aime trop pour ne pas être jalouse.
+
+Hector cessa de marcher.
+
+--Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voilà deux ans déjà que je
+passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus.
+Je n'ai jamais aimé que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous
+en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.
+
+--Pas maintenant, répliqua Saphir qui semblait toute rêveuse. Puis avec
+pétulance:
+
+--J'ai fait ma première communion, dit-elle, on m'a donné un nom de
+sainte. Je songe à cela parce que je vois bien que vous hésitez à
+m'appeler Saphir.
+
+--C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offensée. Si vous
+saviez comme votre malheur ajoute à ma tendresse et grandit mon respect
+pour vous!
+
+Quand il se tut, Saphir l'écouta encore.
+
+--Chaque fois que je rêvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me
+parliez ainsi. Pour ma première communion, ils me donnèrent le nom de la
+Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lèvres d'Hector
+s'appuyèrent sur sa main.
+
+--Marie! murmura-t-il, mon adorée Marie!
+
+--Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes
+gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette
+humble famille, et ce sont eux qui m'ont donné la première idée de ma
+naissance.
+
+--Votre naissance? répéta Hector timidement.
+
+--Oh! vous êtes bon, dit-elle d'un ton pénétré, vous ne riez pas, merci!
+
+Puis, riant elle-même, mais avec une singulière tristesse, elle ajouta:
+
+--Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les
+filles trouvées comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une
+princesse.
+
+--Marie, chère Marie, s'écria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette
+amertume?
+
+--Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon
+rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous
+m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre
+bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle
+Saphir.
+
+Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector.
+
+--Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes
+mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve,
+c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis
+libre; mon père et ma mère sont morts.
+
+--Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins
+de larmes.
+
+--Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est
+grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de
+mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le
+vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille
+sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons
+ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que
+l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui
+lui appartiennent.
+
+Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et
+pénible.
+
+Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du
+côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.
+
+Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières
+rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les
+feuilles sèches.
+
+La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en
+distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient
+des becs de gaz.
+
+Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue
+était déserte.
+
+--Vous ne me répondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.
+
+--Je ne peux pas vous répondre, répliqua la jeune fille.
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mélancolique. Mais est-ce
+que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence,
+rien que deux, qui ont occupé uniquement ma pensée. Je devrais commencer
+par la première, mais vous êtes la seconde, Hector, et je ne sais plus
+laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et
+pour ma mère.
+
+--Votre mère! s'écria Hector, sauriez-vous!...
+
+--Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce
+que je prends pour de vagues souvenirs m'a été suggéré, sans doute après
+coup, par la seule personne qui se soit occupée de mon intelligence et
+de mon instruction. Écoutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce
+qui est à moi, puisque je me donne à vous sans réserve.
+
+Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au
+premier baiser.
+
+La lueur fugitive du réverbère voisin éclairait ses beaux yeux pleins
+d'amour et de fière pudeur.
+
+--Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance,
+c'est que je ne suis pas née dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu
+de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clarté ces impressions,
+confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'être
+souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pensée, sans
+cesse tournée vers cette brume, s'égare elle-même et prend l'imagination
+pour la mémoire. D'où venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque
+part dans Paris, j'en suis sûre. Je savais parler quand j'ai quitté ma
+mère, et la terreur indéfinissable qui reste encore en moi me dit que je
+fus enlevée par la violence. Le résultat de cette violence fut de me
+faire perdre la parole pour longtemps, et peut-être aussi la pensée. Je
+sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens très
+imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris à
+lire, à écrire et le peu que je sais, était alors un saltimbanque qui
+avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces
+jours derniers et j'ai refusé de l'écouter, parce que ses paroles
+étaient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner
+aucune preuve à l'appui de ce que je vais vous dire, ma mémoire
+elle-même est vide à cet égard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur
+indéfinissable qu'il m'inspirait à de certains moments. Cet homme a dû
+être mêlé au drame qui me sépara de ma mère, j'en ai la conviction;
+d'ailleurs il me parlait de ma mère, il est le seul qui m'ait parlé de
+ma mère en ce temps-là; il la plaçait dans un noble hôtel ou dans un
+château, et moi j'aurais juré que ses paroles se rapportaient aux
+fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien
+compris sa pensée, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de
+deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la flétrissant,
+m'enchaîner à lui, me faire son esclave, et je l'ai chassé.
+
+Malgré la nuit, on pouvait voir la pâleur qui était répandue sur le
+visage d'Hector.
+
+--Et où est-il, ce misérable! prononça-t-il d'une voix étouffée.
+
+--Il est à Paris, répondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je
+ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule créature que je
+déteste.
+
+--Malheur à lui! dit Hector.
+
+Elle l'entraîna vers un banc de pierre et s'y assit en disant:
+
+--Je suis bien lasse. J'ai la fièvre quand je parle de ces choses. Me
+comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de
+reconnaître ma mère, et que cependant je dois rester en France! À mes
+yeux, c'est un devoir sacré. Mon coeur me disait que vous viendriez,
+vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompée. Mon coeur me dit aussi que je
+retrouverai ma mère.
+
+Elle se tut. Hector restait pensif à ses côtés.
+
+--Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'idée tout à coup:
+
+--Moi, s'écria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnaître par ma
+mère, et c'est en songeant à cela, à cela qui prouve si bien la bonté de
+Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse,
+Hector, parce que Dieu m'a marquée d'un signe visible qui me rendra tôt
+ou tard les baisers de ma mère.
+
+Hector, depuis quelques instants, était en proie à une singulière
+agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille
+dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec Mme la duchesse de
+Chaves.
+
+Les amoureux croient aux miracles; il était ému jusqu'à la fièvre; il
+pensait:
+
+--Si c'était elle!
+
+À son insu, ces mots vinrent jusqu'à ses lèvres.
+
+--Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'écoutez plus.
+
+Hector se laissa glisser à genoux et prit deux belles petites mains qui
+frémirent entre les siennes.
+
+--Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie,
+et il m'a été si doux, si consolant de causer de vous avec elle!
+
+--Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses
+mains.
+
+--Avec quelqu'un qui vous aime déjà, répondit le jeune comte, parce que
+je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...
+
+--Si belle! répéta Saphir. Elle ajouta tout bas:
+
+--Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui était dans la calèche. Vous
+suiviez à cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, à la
+portière.
+
+--Route de Maintenon à Paris! s'écria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas
+qu'elle est belle?
+
+--Trop belle! répliqua Saphir d'une voix changée. Je ne vous ai pas
+encore dit de qui j'étais jalouse...
+
+--Vous! jalouse d'elle!
+
+--Dites-moi son nom.
+
+--Madame la duchesse de Chaves.
+
+--Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez à elle
+auprès de moi!
+
+--Je songeais à elle et c'était songer à vous, Marie, ma bien-aimée,
+Marie! De même que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mère, hier
+elle me disait: je cherche ma fille...
+
+--Sa fille! s'écria Saphir; elle! si jeune!
+
+--Sa fille qui aurait votre âge, sa fille qui fut enlevée, comme vous, à
+Paris, et à la même époque que vous.
+
+La tête de Saphir tomba sur l'épaule d'Hector.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'éveille rien
+en moi... et pourtant, voyez comme mon coeur bat! S'il se pouvait que ma
+mère me fût rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!
+
+Ces derniers mots furent un cri déchirant.
+
+Elle avait vu une forme sombre qui se détachait de l'arbre voisin; une
+main s'était levée au-dessus de la tête d'Hector qui rendit un râle et
+tomba foudroyé.
+
+Saphir ne put jeter qu'un cri.
+
+Un bâillon fut noué par-derrière sur sa bouche.
+
+Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du côté de l'esplanade.
+
+Trois hommes, qui jusqu'alors avaient été cachés par les arbres,
+entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans
+mouvement.
+
+La voiture s'arrêta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux
+soulevèrent Saphir, qui se débattait, et l'introduisirent dans la
+voiture dont ils refermèrent la portière.
+
+Elle voulut s'élancer dehors; elle n'était pas seule dans la voiture, où
+deux robustes mains comprimèrent ses mouvements.
+
+--Allez! dit-on sur le quai.
+
+--Où ça? demanda le cocher.
+
+--À l'hôtel, lui fut-il répondu avec impatience.
+
+Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:
+
+--Quel hôtel?
+
+--L'hôtel de Chaves, parbleu!
+
+Saphir entendit ces derniers mots comme en un rêve. Au moment où la
+voiture s'ébranlait, elle cessa de se débattre et s'affaissa, évanouie.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Décadence d'une grande institution
+
+
+Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon
+du café Massenet qui servait de lieu de réunion aux membres du Club des
+Bonnets de soie noire. Ces messieurs étaient venus assez tard; les
+garçons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils
+étaient pâles, inquiets; tout, jusqu'à leur costume, sentait le trouble,
+et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire:
+
+--Ça va mal! on jurerait une volée de banqueroutiers qui va partir pour
+la Belgique.
+
+La poésie et l'histoire ont consacré chèrement la gaieté de nos soldats
+aux heures qui précèdent la bataille. Tant qu'il y aura des maîtres pour
+tenir le pinceau, on éclairera des lueurs rougeâtres du bivouac le
+sommeil paisible de Napoléon, à la veille d'Austerlitz. Il y a des
+anecdotes légendaires sur la tranquillité un peu bourgeoise de Turenne,
+sur la splendide confiance de Condé et sur la soif héroïque de Vendôme.
+Henri IV seul fut accusé de coliques, dont il se guérissait à grand
+renfort de bons mots et d'estocades.
+
+Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre
+gaieté, et nos bandits eux-mêmes furent de tout temps d'excellents
+personnages de comédie.
+
+Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les
+derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut mélancolique.
+
+Ces messieurs étaient là, mornes et de mauvaise humeur, autour de la
+table où brûlait le punch au kirsch. Les habitués du billard avaient
+raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgré la
+saison d'été, ils avaient tous un double vêtement, et leurs poches
+gonflées parlaient de déménagement.
+
+--Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent méridional
+baissé de plusieurs tons.
+
+--Un temps affreux! répétèrent toutes les voix à la ronde avec des
+inflexions diverses et plaintives.
+
+Le bon Jaffret ajouta:
+
+--C'est à ne pas jeter un chien dehors.
+
+Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout à l'heure sur le
+quai commençait à se déchaîner; on entendait la pluie tomber à torrents,
+et le vent secouait les volets fermés de la fenêtre.
+
+--Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui était
+le moins lugubre des assistants.
+
+On lui jeta des regards de travers.
+
+--Quand on n'a rien à perdre..., commença le bon Jaffret.
+
+--Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du
+trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime à connaître ses
+chefs, et ce marquis-là me déplaît!
+
+--Messieurs, je l'ai vu à l'oeuvre, dit le Dr Samuel dont la néfaste
+figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce garçon n'est pas le
+premier venu. Il a monté en ma présence une mécanique qui me semblait
+d'abord grossière et puérile, mais qui a réussi complètement. Cette
+fille dont je vous ai parlé, la fille à la cerise, est installée à
+l'hôtel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue.
+
+--Ça, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgré lui un sourire, on a beau
+être de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli!
+
+--Qui a les instructions? demanda Comayrol.
+
+--Ce n'est pas moi, répondit Jaffret, et je ne suis pas trop fâché que
+monsieur le marquis ne m'ait pas honoré de sa confiance. Est-ce vous,
+docteur?
+
+Samuel répondit négativement.
+
+--Alors, nous en sommes au même point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce
+ne sera peut-être pas encore pour cette nuit.
+
+Un soulagement visible éclaira toutes les physionomies.
+
+--Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, où est notre ardeur
+d'autrefois?
+
+--La tienne est dans ta caisse, bonhomme, répliqua l'ancien clerc de
+notaire.
+
+Il ajouta:
+
+--Je parie que le prudent Annibal a trouvé moyen de faire une petite
+absence.
+
+--Tant pis pour lui! s'écria le fils de Louis XVII. Le Maître n'a pas
+l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable!
+
+Il versa du punch dans les verres, mais personne, excepté lui, n'y
+toucha.
+
+Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il
+referma ensuite avec soin.
+
+--J'ai déjà examiné les contrevents, dit-il en reprenant sa place,
+personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons à coeur
+ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y
+a pas à marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrangée
+industriellement, le duc était à nous, comme le joueur est au croupier,
+et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la
+police correctionnelle. Tout à coup, cet oiseau-là est tombé au milieu
+de nous par le tuyau de la cheminée, avec tout notre attirail du temps
+jadis: des couteaux, des fausses clefs: la misère! Nous n'avons plus
+vingt ans; il nous ramène tout droit à la cour d'assises. Moi, ça ne me
+va plus.
+
+--Ça ne va à personne, fit observer le bon Jaffret.
+
+--J'ai déjà vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de
+notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la maîtrise; mais
+Marguerite de Bourgogne était comtesse, comtesse de Clare[*], et nous
+avions vingt ans de moins.
+
+--Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret.
+
+--Où voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec
+une apparence de tranquillité.
+
+Comayrol baissa la voix pour dire:
+
+--Si on lui brûlait la politesse?
+
+--Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y
+eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor.
+
+--On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur
+Massenet au travers de la porte.
+
+--Faites entrer! s'écria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant.
+Nous étions en train de boire à sa santé.
+
+Similor, en grande livrée, passa le seuil. Il salua en maître à danser
+et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors. À la
+différence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait
+rajeuni de quatre lustres.
+
+Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant à
+l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agréable.
+
+--C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il,
+grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les
+armes. Il m'est agréable de revoir des chefs à qui j'ai obéi dans le
+temps avec fidélité, et dont je suis devenu presque l'égal par le lien
+de parenté qui m'unit à mon fils, lequel m'a chargé de vous communiquer
+que c'est décidément pour cette nuit la danse.
+
+--Nous sommes prêts à obéir au Maître, répondit le bon Jaffret.
+
+--Vous, s'écria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une
+semelle: vous êtes aussi ratatiné qu'autrefois. Par exemple, le Louis
+XVII a été changé en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne
+mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir.
+
+Samuel lui tendit son verre plein.
+
+Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit.
+
+--Ordre du Maître, dit-il en s'approchant de la lumière pour lire: «Nos
+amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la réunion, et
+m'attendre fût-ce jusqu'au jour...»
+
+--C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous
+coucher, pas vrai, mes vénérables?
+
+Il reprit:
+
+«Les _simples_ doivent être réunis chez le marchand de vin de la place
+Saint-Michel, prêts à partir au premier signal.»
+
+--C'est fait, dit à son tour Comayrol, ils sont là-bas douze hommes de
+premier choix et dont le Maître sera content.
+
+--Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret,
+par-ci par-là, dans les coins.
+
+--Je suis chargé, poursuivit Similor, de porter moi-même le signal à ces
+braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'expédition.
+
+Samuel traça une ligne de chiffres sur une page arrachée à son calepin
+et la lui remit.
+
+--Le chef des _simples_ est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez
+cela et vous direz: «Marchef, au galop!»
+
+--Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis chargé encore de
+vous faire savoir, dans le cas où ça vous plairait, de vous mêler à la
+polka, que le signal pour ouvrir la grille, là-bas, avenue Gabrielle,
+est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de
+passe sont _tempête--tant mieux_.
+
+Tout le monde s'inclina.
+
+--Je suis chargé enfin, acheva Similor, de rapporter au Maître les noms
+de ceux qui manquent à la réunion de ce soir.
+
+--Il ne manque que notre cher Annibal, répondit Jaffret, et il va
+peut-être venir.
+
+--Quant à ça, non, répliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on
+n'a _coupé la branche_ chez vous?
+
+Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise.
+
+--Très longtemps, répondit Samuel sèchement.
+
+--Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne
+lui offrait point, ça vous paraîtra comme si c'était du fruit nouveau. À
+vous revoir, mes vénérables, et soyez bien sages!
+
+Il remit son chapeau sur sa tête, gagna la porte d'un pas théâtral et
+sortit.
+
+Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour à
+tour ses compagnons. L'effroi était peint sur tous les visages.
+
+--Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des vénérables!
+
+--Vayadious! s'écria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque
+chose ou quelqu'un...
+
+--Annibal a désobéi, prononça froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa
+vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce:
+
+--Le fait est qu'il a désobéi.
+
+Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, défiance
+était née au sein même du cénacle.
+
+Ils restèrent tous désormais silencieux et immobiles, à l'exception du
+fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un
+verre de punch.
+
+On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors.
+
+Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait à la pendule quand le
+bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le
+carreau du corridor.
+
+Le vieux sanhédrin s'éveilla et toutes les têtes se dressèrent plus
+pâles.
+
+--Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton très leste, l'heure est
+avancée, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore à
+l'hôtel de Chaves.
+
+Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la
+table.
+
+--Je suis très las, dit-il, j'ai considérablement travaillé aujourd'hui.
+Les mesures à prendre étaient fort compliquées, je les ai prises, et
+désormais nous sommes absolument certains du succès.
+
+--Bravo, Maître! fit le prince tandis que les autres se taisaient.
+Saladin continua comme s'il eût reçu l'accueil plus sympathique.
+
+--Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous
+êtes bien sûrs qu'ils sont en caisse?
+
+--Nous en sommes sûrs, répondit Jaffret.
+
+--Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur
+le duc lui-même a été toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs
+envoyés du Brésil chez messieurs de Rothschild.
+
+--C'est bien de l'argent, fit Comayrol à voix basse.
+
+--Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton sévère.
+
+«Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compté sur vous,
+je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation
+et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les
+demander. Mais quant à vous, votre âge et votre _prudence_ (il appuya
+sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la réserve.
+
+Jaffret et le docteur approuvèrent d'un signe de tête. Comayrol
+grommela:
+
+--Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents!
+
+--Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais été au feu comme un
+jeune homme.
+
+Saladin continua:
+
+--Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que
+moi-même; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez
+confiance en moi, vous devez être compromis juste autant que moi-même.
+
+--Nous voudrions savoir..., commença Jaffret.
+
+--Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton péremptoire;
+j'ai dit: je le veux. Maintenant, je désire vous mettre rapidement au
+fait de ce qui va avoir lieu. J'ai passé la plus grande partie de la
+journée à l'hôtel de Chaves, où je suis un peu comme chez moi; le Dr
+Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les êtres de l'hôtel
+aussi bien que si je l'avais habité dix ans. Je n'ai pas à vous
+apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au
+rez-de-chaussée, gardés par deux employés que monsieur le duc a amenés
+du Brésil et qui couchent dans les bureaux mêmes. Ils sont tous les deux
+très bien armés, mais ils ne s'éveilleront pas cette nuit. J'y ai mis
+ordre.
+
+--Hein! fit le Prince avec une velléité d'enthousiasme, nous avons enfin
+un homme à notre tête.
+
+--Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur
+le duc de Chaves habite le premier étage à gauche, en entrant par
+l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite.
+J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a été question
+entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement
+particulier un très joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes,
+les _simples_, comme vous les appelez, ont à l'heure qu'il est la carte
+exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si
+mieux vous aimez mon père, qui les conduit, a pu, grâce à moi, visiter
+les lieux au jour. Mlle de Chaves, qui n'a rien à me refuser, attendra à
+la grille...
+
+--Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours
+compatissant. Pauvre chère jeune personne!
+
+--C'est un beau temps, répliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique
+lui donnera le signal d'ouvrir. Elle échangera le mot de passe avec nos
+hommes et les conduira elle-même aux bureaux dont elle a la clef.
+
+--Quel ange que cette jeune demoiselle! s'écria le Prince attendri. Les
+autres, malgré eux, écoutaient avec intérêt.
+
+Ils ne pouvaient refuser à ce Maître qui s'imposait à eux la précision
+du coup d'oeil et la netteté de l'exécution.
+
+--Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Maître Annibal Gioja est en
+ce moment même à l'hôtel de Chaves où il a introduit une jeune fille que
+je lui avais ordonné de respecter. Ce n'est pas à vous, messieurs, que
+j'ai à rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous
+plaît, décider à l'instant même du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon
+opinion c'est le cas de _couper la branche_.
+
+Cette expression, que nous avons déjà employée et qui a son explication
+dramatique dans un autre récit[*], faisait partie du vocabulaire secret
+des anciens Habits Noirs ou Frères de la Merci.
+
+C'était un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les
+boursiers appellent «exécuter» un homme.
+
+Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la défense du malheureux
+Napolitain. Comayrol prononça quelques paroles timides en sa faveur.
+
+--Je n'ai ni haine ni colère contre Annibal Gioja, répondit Saladin. Il
+n'a fait que son métier en vendant cette fille. Mais en faisant son
+métier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive être châtié.
+
+--Maître, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?
+
+Saladin répondit par un signe de tête affirmatif.
+
+--Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connaît aussi bien
+que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il
+entendait ce que vous venez de nous dire.
+
+--Vous craignez qu'il trahisse après avoir désobéi? demanda Saladin.
+
+--Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-être déjà à
+l'hôtel de Chaves.
+
+Samuel, Comayrol et le Prince lui-même semblaient fort ébranlés par
+cette opinion.
+
+--Mes frères, répondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette
+nuit, à l'hôtel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux.
+Monsieur le duc sera fort occupé, et l'on n'entendra guère au premier
+étage nos travailleurs du rez-de-chaussée. Quant au vicomte Annibal, il
+n'est pas homme à casser les vitres sans nécessité. Je l'ai vu
+aujourd'hui même et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais
+complètement changé d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe,
+je lui ai donné à peu près carte blanche. En le jugeant d'après son
+caractère, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de
+l'enlèvement, ensuite sa part dans l'opération.
+
+--Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donné carte blanche, il n'a pas
+désobéi.
+
+--Nous, de notre côté, poursuivit Saladin sans répondre, nous suivons
+l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un
+coupable. Annibal est tout rendu sur le théâtre du crime: je veux qu'il
+soit le coupable.
+
+--Il parlera, s'écrièrent deux ou trois voix. Saladin repartit
+lentement:
+
+--Il ne parlera pas!
+
+À ces derniers mots, il se leva après avoir consulté sa montre.
+
+--Messieurs, dit-il, vous êtes armés, je suppose?
+
+Ils l'étaient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs
+poches, c'étaient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-tête et
+couteaux. Ils avaient des épées dans les manches de leurs parapluies.
+
+Jamais si mauvais soldats n'avaient porté à la fois plus d'engins de
+destruction.
+
+Quand Saladin donna le signal du départ, chacun d'eux mit en ordre son
+arsenal. C'était à faire frémir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce
+bon, ce pacifique propriétaire, on eût trouvé de quoi défendre une
+barricade.
+
+Ils suivirent Saladin, leur général, et traversèrent la grande salle du
+café Massenet où il n'y avait plus personne. Les garçons avaient retardé
+la fermeture de l'établissement par respect pour eux.
+
+--Nous avons fait une petite débauche, dit Jaffret en passant; nous
+dormirons demain la grasse matinée.
+
+Ils sortirent faisant la tortue avec leurs parapluies, j'allais dire
+leurs boucliers, pour gagner deux fiacres qui les attendaient au-dehors.
+
+Monsieur Massenet, qui les regardait monter en voiture, fit cette
+observation:
+
+--Je ne sais pas s'ils se sont bien amusés ce soir, les braves
+messieurs, mais ils s'en vont comme des chiens qu'on fouette.
+
+Vers deux heures du matin la pluie tombait par douches et le vent
+secouait les grands ormes des Champs-Elysées.
+
+Certes, dans l'opinion des sergents de ville chargés de faire patrouille
+et qui avaient cherché un abri je ne sais où, pas une créature humaine
+ne devait être égarée sous ce déluge dans toute l'étendue de l'immense
+promenade.
+
+Deux fiacres venaient au petit trot, en longeant le Garde-Meuble,
+conduits par des cochers que le poids de leurs carricks inondés
+écrasait.
+
+Soit par suite de l'orage, soit que la main de l'homme y fût pour
+quelque chose, les deux becs de gaz qui étaient à droite et à gauche du
+jardin de l'hôtel de Chaves ne brûlaient plus. Il y avait là un espace
+d'une cinquantaine de pas qui semblait noir comme un four.
+
+Au milieu de cet espace sombre et juste en face de la grille, une
+allumette chimique cria, puis flamba.
+
+Ce fut tout. Personne ne se montra dans le jardin, au-delà duquel on
+voyait briller plusieurs fenêtres de l'hôtel, malgré l'heure avancée.
+
+Une seconde tentative du même genre eut le même résultat.
+
+C'était Similor en personne qui donnait ainsi le signal convenu, en
+protégeant l'allumette sous l'abri de son chapeau.
+
+--La demoiselle aura eu peur de s'enrhumer, grommela-t-il. C'est
+pourtant une jolie nuit pour travailler!
+
+Un oeil habitué à l'obscurité aurait pu voir que Similor n'était pas
+seul. Autour des arbres voisins, il y avait des ombres qui se mouvaient,
+et un homme, courbé sous la pluie, marchait à pas de loup le long de la
+grille.
+
+Du bout de l'avenue qui ouvre sur la place de la Concorde les deux
+fiacres venaient.
+
+L'homme qui marchait le long de la grille s'arrêta en poussant une
+exclamation d'étonnement.
+
+--La porte est grande ouverte! murmura-t-il.
+
+--Bah! dit Similor. Entrez voir, Marchef, mais pas d'imprudence!
+Coyatier entra dans le jardin tout noir, et disparut au bout de quelques
+pas.
+
+Les deux fiacres arrivaient. Similor alla vers la portière du premier et
+raconta ce qui venait de se passer.
+
+--Il y a une heure que nous sommes ici, dit-il, et de cinq minutes en
+cinq minutes, j'ai donné le signal. Rien n'a bougé.
+
+En ce moment, Coyatier revenait de son excursion. Il dit:
+
+--La porte de la maison est grande ouverte aussi.
+
+--Que faire? demanda Similor.
+
+La portière du premier fiacre s'ouvrit, et Saladin sauta dans l'eau qui
+baignait l'allée.
+
+--Venez, messieurs, ordonna-t-il à ceux qui restaient dans les voitures.
+
+L'instant d'après, sous un toit formé par six parapluies, les membres du
+Club des Bonnets de soie noire délibéraient.
+
+Les avis étaient partagés ainsi dans ce conclave: Comayrol, le bon
+Jaffret, le Dr Samuel et le Prince lui-même opinaient pour qu'on s'en
+allât.
+
+Mais Saladin, seul de son bord, leur ordonna de rester, et ils
+restèrent.
+
+
+
+
+XIX
+
+Aventures de nuit
+
+
+Nous avons laissé mademoiselle Guite-à-tout-faire dormant paisiblement
+auprès de la duchesse évanouie. Mademoiselle Guite ronfla longtemps de
+tout son coeur. Quand elle eut cuvé sa nuit d'Asnières et son déjeuner
+de Bois-Colombes, elle s'éveilla dans un très joli boudoir qui était la
+dernière pièce du pavillon, en retour sur le jardin.
+
+--Tiens! se dit-elle, voici une attention délicate de cette chère maman.
+Je crois que nous nous entendrons supérieurement ensemble!
+
+Elle sonna. Deux femmes de chambre attendaient pour sa toilette. La
+veille, mademoiselle Guite avait savonné elle-même son col et ses
+manches, mais aujourd'hui elle se laissa faire avec une royale
+désinvolture.
+
+Madame la duchesse de Chaves vint la chercher à l'heure du dîner, et
+Guite l'embrassa sur les deux joues. Ce n'était pas une méchante
+créature, elle ne demandait pas mieux qu'à faire le bonheur de sa
+nouvelle famille.
+
+Elle ne s'aperçut même pas de la froideur qui avait remplacé chez madame
+de Chaves les premiers élans de l'amour maternel.
+
+Elle s'assit à table entre le duc et la duchesse, aussi à son aise que
+si elle eût été à la Maison-d'or; en cabinet particulier. Madame de
+Chaves l'avait présentée en grande cérémonie.
+
+Le duc lui sembla un homme froid, taciturne mais poli. Elle fit à peu de
+chose près tous les frais de la conversation, et mangea d'excellent
+appétit.
+
+Le duc et la duchesse n'échangèrent entre eux que de rares paroles. La
+duchesse était souffrante.
+
+Quand mademoiselle Guite fut seule après le dîner, car elle n'avait pas
+eu l'idée de suivre madame de Chaves dans ses appartements, elle tint
+conseil avec elle-même, et se dit:
+
+--Ici, on doit mourir d'ennui, le plus sage est de se mettre du premier
+coup sur un bon pied. Ma chère maman est triste comme un bonnet de nuit,
+mon noble père ressemble à un jaloux Espagnol, et monsieur le marquis de
+Rosenthal est un des personnages les plus fatigants que je connaisse. On
+s'amusera comme on pourra.
+
+Pour commencer, elle fit atteler et s'en alla au bois toute seule.
+
+Le lendemain, madame de Chaves garda le lit. Mademoiselle Guite lui fit
+une jolie petite visite, le matin, et la prévint qu'elle était prise
+pour la journée.
+
+Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs
+de l'hôtel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis
+les salons d'apparat jusqu'à la portion réservée aux bureaux et caisse
+de la Compagnie brésilienne. Elle dîna dans son appartement avec
+monsieur le marquis et se fit conduire à l'Opéra.
+
+Mademoiselle Guite était plutôt d'Asnières et de la rue Vivienne, 6e
+étage, que du quartier Le Peletier. Néanmoins, dans sa loge, elle avait
+assez bien l'air d'une vraie marquise--beaucoup plus assurément que
+Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis.
+
+C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce
+qu'elles peuvent pour ressembler à mademoiselle Guite.
+
+De profonds moralistes leur ont conseillé de lutter avec mademoiselle
+Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du
+bon monde. Elles ont obéi et gagnent à cela d'avoir, auprès de leurs
+cousins, un succès du même genre, mais un peu moins brillant que celui
+de mademoiselle Guite.
+
+Auprès de leur mari, je ne sais pas.
+
+À la sortie de l'Opéra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec
+mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait
+d'elle, mais le coeur lui manqua. C'était grave et dangereux; il remit
+la chose au lendemain.
+
+Il eut tort, car le lendemain, aux premières paroles qu'il prononça,
+mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement à son aise.
+
+--Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-là, dit-elle, mais
+moi je suis à tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants
+pour me parler raison. Vous n'avez pas la tête de quelqu'un qui fait
+gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'étais
+venue ici pour enfiler des perles.
+
+Saladin fut rassuré, mais il gardait encore quelques scrupules.
+
+--Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment toisée. Mais c'est
+qu'il s'agit de quelque chose de très raide.
+
+--Allez toujours, fit mademoiselle Guite sans s'émouvoir.
+
+--Il faudrait ouvrir, la nuit qui vient, la porte de la grille donnant
+sur l'avenue Gabrielle.
+
+--J'ai la clef, dit mademoiselle Guite.
+
+--Comment! déjà! s'écria Saladin émerveillé.
+
+--Je l'ai demandée pour le cas où il me plairait de rentrer par là de
+nuit ou de jour. Je ne me gêne pas; j'ai tout demandé, j'ai tout obtenu,
+et malgré cela je m'ennuie. Égrenez votre chapelet.
+
+Elle crut que Saladin allait l'embrasser, tant il était joyeux, mais il
+se borna à lui offrir une décente poignée de main.
+
+Et il continua son explication qui ne laissa pas d'être longue.
+Mademoiselle Guite l'écouta fort attentivement et sans manifester aucun
+émoi. Quand l'explication fut achevée, elle dit seulement:
+
+--En effet, c'est rudement raide, mais bah!
+
+Puis elle ajouta en fixant sur lui ses grands yeux bleus liquides:
+
+--Combien que j'aurai pour ma peine?
+
+--Cinquante mille francs, répondit Saladin. Elle fit la grimace.
+
+--Voyons ne marchandons pas, reprit-il, cent mille francs, c'est le
+dernier mot.
+
+--Et la clef des champs? demanda mademoiselle Guite.
+
+--Liberté entière!
+
+Elle jeta une cigarette à moitié brûlée qu'elle tenait entre ses dents
+de lait, frappa dans la main de Saladin et dit résolument:
+
+--Le jeu est fait, rien ne va plus!
+
+Saladin resta encore quelque temps à l'hôtel pour en relever le plan
+exact et compléter ses instructions. Quand il se retira, mademoiselle
+Guite et lui échangèrent une loyale poignée de main.
+
+--N'oubliez pas les mots de passe, lui dit Saladin.
+
+--Je n'ai jamais rien oublié de ma vie... à tantôt!
+
+Saladin s'en allait. Mademoiselle Guite le rappela, et, dussé-je
+surprendre le lecteur, elle lui dit:
+
+--Vous savez, cette femme-là souffre; elle a été bonne pour moi. Je ne
+veux pas qu'on lui fasse du mal.
+
+Saladin n'avait aucune envie de faire du mal à madame la duchesse. Il
+protesta de ses bonnes intentions et s'éloigna.
+
+La soirée n'était pas encore très avancée. Mademoiselle Guite, restée
+seule, n'eut pas de remords, mais elle fut prise d'ennui. Elle alla
+faire une petite visite de politesse à madame de Chaves qui était
+couchée sur une chaise longue et semblait domptée par la fièvre. Cela
+lui dépensa une demi-heure.
+
+En sortant, elle bâillait à se démettre la mâchoire.
+
+Vers dix heures, elle se fit servir un joli souper et renvoya ses
+femmes.
+
+Elle était de celles qui peuvent manger et boire solitairement avec un
+sincère plaisir. Quand la demie après onze heures sonna, elle était
+encore à table, humant à petites gorgées son sixième verre de
+chartreuse.
+
+Le souper l'avait mise en joie.
+
+--C'est l'affaire d'un coup de collier, dit-elle; j'aurais mieux aimé
+qu'il fît beau temps, mais j'ai gagné des rhumes pour un louis et il
+s'agit ici de cinq mille livres de rentes au dernier vingt!
+
+C'était le moment convenu. Elle fit sa toilette d'aventures, prit la
+clef de la grille et sortit dans le jardin.
+
+Le jardin était inondé; la pluie tombait à torrents. Mademoiselle Guite
+suivit bravement les allées et chercha un abri où elle pût faire
+sentinelle.
+
+Elle se retourna à moitié chemin de la grille et jeta un regard sur
+l'hôtel.
+
+On y voyait briller çà et là quelques lumières, mais c'étaient de celles
+qui veillent au chevet des gens endormis. Seule, la chambre à coucher de
+Mme de Chaves était vivement éclairée.
+
+Les appartements du duc restaient noirs, ainsi que les bureaux de la
+Compagnie brésilienne.
+
+--Mon respectable père est à boire et à jouer, se dit mademoiselle
+Guite. Voilà un vrai vivant, qui jette des paquets de billets de banque
+à la tête des femmes et qui perd dix mille louis dans une soirée sans
+sourciller! Ça me fait de la peine de le voir dévaliser par un cancre
+comme M. le marquis de Rosenthal.
+
+Elle s'arrêta sous l'auvent de chaume d'un pavillon rustique, à quelques
+pas de la porte qui s'ouvrait vers l'extrémité de la grille la plus
+rapprochée de la place de la Concorde.
+
+--Je serai bien là, pensa-t-elle. Pourvu qu'ils ne me fassent pas
+attendre trop longtemps!
+
+Un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, et mademoiselle Guite,
+n'ayant rien d'autre à faire, se mit à jurer comme un charretier
+embourbé. Ses pieds mouillés lui faisaient froid, et, malgré son abri,
+les rafales lui fouettaient la pluie au visage.
+
+Vers minuit et quelques minutes, le temps s'éclaircit. Les nuages,
+déchirés par la tourmente, couraient tumultueusement sur l'azur du ciel.
+
+Dieu sait que mademoiselle Guite ne regardait point l'azur du ciel.
+
+Vers minuit et demi, les roues d'une voiture grincèrent sur le sable de
+l'avenue Gabrielle.
+
+--Enfin! s'écria mademoiselle Guite.
+
+Mais avant de dire combien adroitement et fidèlement elle accomplit son
+rôle, il nous faut revenir à deux de nos personnages que nous avons
+abandonnés depuis longtemps.
+
+Ce même soir, vers neuf heures, un coupé de place s'arrêta devant la
+porte cochère de l'hôtel de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Deux
+hommes en descendirent dont l'un semblait être un paysan proprement
+couvert; l'autre était vêtu de noir des pieds à la tête.
+
+C'était un homme de grande taille, qui portait haut, et dont les
+mouvements avaient une sorte de raideur. Ses longs cheveux étaient
+blancs, sa barbe était grise.
+
+C'était sans doute le maître du paysan endimanché.
+
+Ils demandèrent chez le concierge madame la duchesse de Chaves, et on
+leur répondit que madame la duchesse, très sérieusement indisposée, ne
+pouvait point recevoir.
+
+Le maître insista de ce ton imposant, quoique poli, qui d'ordinaire
+brise la résistance des valets, mais tout fut inutile.
+
+--À défaut de madame la duchesse, dit-il, je désire voir monsieur le
+duc.
+
+--Monsieur le duc est absent, répondit le concierge.
+
+--À l'heure qu'il est, il ne peut manquer de rentrer bientôt.
+
+--Monsieur le duc rentre plus souvent le matin que le soir.
+
+L'homme vêtu de noir et son paysan se consultèrent.
+
+Le maître dit, mais cette fois avec une autorité qui n'admettait pas de
+réplique:
+
+--L'affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance. Elle
+est importante pour madame la duchesse et pour monsieur le duc, bien
+plus encore que pour moi. Veuillez me faire entrer quelque part où je
+puisse écrire ou attendre.
+
+Le concierge n'osa pas refuser. Dans l'accent et surtout dans l'aspect
+de cet homme, il y avait quelque chose qui faisait froid et qui en même
+temps subjuguait.
+
+Quand le concierge revint vers sa femme il lui dit:
+
+--Je viens de voir quelqu'un qui a l'air d'un revenant.
+
+Pour obéir au désir de l'étranger, on traversa la cour et la salle
+d'attente de la Compagnie brésilienne fut ouverte. Sur la table, il y
+avait là tout ce qu'il faut pour écrire.
+
+Le maître s'assit devant la table; le paysan se tenait debout à l'écart;
+ils ne se parlaient point.
+
+Le maître écrivit une lettre qu'il déchira et dont il brûla ensuite les
+fragments à la bougie. Il commença une seconde lettre qui eut le même
+sort. Quand il eut fini la troisième, dans le courant de laquelle sa
+plume avait hésité bien des fois, onze heures sonnèrent à la pendule du
+salon voisin.
+
+--J'ai signé ton nom, dit le maître au paysan; elle s'en souviendra plus
+volontiers que du mien.
+
+Le paysan ne répondit que par un signe de tête qui approuvait.
+
+Le maître plia la lettre et mit l'adresse: à madame la duchesse de
+Chaves, pour lui être portée sur l'heure.
+
+Puis il appuya sa tête contre sa main et sembla se perdre dans de
+profondes réflexions.
+
+Cela fut long, car le paysan dit, après un silence qui lui avait semblé
+sans fin:
+
+--Voilà minuit qui sonne.
+
+Le maître se leva en sursaut.
+
+--Par ce déluge, murmura-t-il, et à cette heure, les Champs-Elysées
+doivent être déserts...
+
+Ils regagnèrent le pavillon du concierge et le maître dit en lui
+remettant la lettre.
+
+--Madame la duchesse de Chaves doit recevoir ce pli à l'instant même. Si
+elle dort, il faut l'éveiller.
+
+--Je vous ai dit..., commença le concierge.
+
+--Vous m'avez dit, interrompit l'étranger, que madame la duchesse est
+malade. Moi, je vous réponds: il faut qu'elle ait ce pli sur l'heure,
+fût-elle malade à mourir, et je vous rends responsable du malheur que
+pourrait occasionner le plus léger retard.
+
+Il sortit sur ces mots, laissant le concierge impressionné vivement.
+
+En remontant dans le coupé de place, le paysan avait donné un ordre. Le
+coupé se mit en mouvement, tourna l'angle de l'Elysée, descendit
+l'avenue Marigny et entra dans l'avenue Gabrielle.
+
+C'était le moment de l'éclaircie. Les nuages disjoints, poussés par le
+vent d'ouest, allaient en masses tumultueuses, mais la pluie avait cessé
+de tomber.
+
+Le maître et le paysan descendirent de voiture après avoir dépassé la
+grille du jardin de Chaves. Le cocher fut payé et s'éloigna.
+
+--Qu'est-ce que vous allez faire? demanda le paysan qui semblait
+inquiet.
+
+La main tremblante du maître pressa son front.
+
+--Il y a si longtemps que je ne suis plus du monde! murmura-t-il. C'est
+peut-être folie, mais il faut que je la voie. Quelque chose en moi me
+crie qu'un malheur menace... un grand malheur! Ce n'est pas ma fièvre de
+toutes les nuits qui me tient, c'est un pressentiment, une obsession, un
+vertige. Je ne peux pas m'éloigner de cette maison. Derrière les murs de
+cette maison je vois comme une bataille qui se livre entre le salut et
+le désespoir.
+
+Il s'approcha de la grille et en saisit les deux premiers barreaux.
+
+--Dame, fit le paysan, c'est peut-être une idée. Ça ne me gênerait pas
+beaucoup de grimper par ici pour descendre de l'autre côté.
+
+Il parlait bas et pourtant le maître lui imposa silence en serrant son
+bras fortement.
+
+--Écoute! fit-il.
+
+Un bruit de pas venait du côté de la place de la Concorde.
+
+Ils traversèrent tous deux l'avenue et se glissèrent sous les arbres du
+bosquet.
+
+Deux hommes approchèrent. Le premier s'arrêta au pied du réverbère qui
+était en deçà de la petite porte du jardin de Chaves, à vingt pas tout
+au plus de l'abri où mademoiselle Guite tenait sa faction, tandis que
+l'autre allait au second réverbère, planté au-delà du jardin.
+
+--Monte, Martin! dit le second en embrassant la colonne qui soutenait la
+lanterne.
+
+Ils grimpèrent aussitôt comme deux chats, avec une semblable agilité.
+
+Il y eut un double bruit de verre cassé et les deux becs de gaz
+s'éteignirent.
+
+Mademoiselle Guite, sous son toit de chaume, ne s'ennuyait plus; elle
+pensait:
+
+--Monsieur le marquis me l'avait bien dit! ce sont des gaillards qui
+entendent leur affaire. Maintenant les autres vont venir.
+
+Les deux grimpeurs, cependant, redescendaient tranquillement l'avenue
+Gabrielle comme deux travailleurs qui ont accompli leur besogne.
+
+Sous les arbres, le maître et son paysan avaient suivi cette scène avec
+un étonnement plein de curiosité.
+
+--Il va se passer quelque chose ici! dit le maître.
+
+--Ça, c'est sûr, répondit le paysan. J'ai idée qu'il vaut mieux pour
+nous attendre de ce côté que de l'autre.
+
+--Peut-être... attendons.
+
+--Si on attend, reprit le paysan, comme il y a une éternité que je n'ai
+fumé et qu'il n'y a pas un chat aux environs, je demande la permission
+d'en allumer une.
+
+Le maître ne répondit point. Le paysan bourra sa pipe et frotta sur son
+genou une allumette chimique qui prit feu aussitôt.
+
+Ils étaient sur la lisière du bosquet.
+
+Ils entendirent un éclat de rire argentin de l'autre côté de la grille
+et le bruit d'une clef dans la serrure.
+
+--À la bonne heure! dit mademoiselle Guite, voilà un signal qui se voit
+mieux quand on a pris la précaution d'éteindre les lanternes!
+
+La porte ouverte tourna sur ses gonds.
+
+--Eh bien! ajouta mademoiselle Guite, impatiente.
+
+Le maître mit un doigt sur sa bouche et traversa le premier l'avenue
+Gabrielle. Le paysan suivait.
+
+--Tiens! fit mademoiselle Guite, vous n'êtes que deux. Donnez-vous la
+peine d'entrer.
+
+«Ah! saperlotte! s'interrompit-elle, étourdie que je suis! je ne sais
+pas encore bien mon métier de factionnaire. J'allais oublier les mots de
+passe. Voyons, _tempête_! que répondez-vous?
+
+Elle faisait mine de défendre l'entrée en riant, car elle n'avait aucune
+espèce d'inquiétude.
+
+L'étranger habillé de noir, au lieu de répondre, lui planta la main sur
+la bouche si hermétiquement que son premier cri même fut étouffé.
+
+--Ton mouchoir, Médor! dit-il tout bas, et vite! bâillonne-moi ça en
+deux temps!
+
+Mademoiselle Guite voulut se débattre, mais les deux hommes étaient
+robustes. Le mouchoir, solidement lié sur sa bouche, la rendit muette.
+Le maître l'enleva dans ses bras.
+
+--Cherche une porte ouverte, ordonna-t-il à Médor.
+
+Celui-ci se mit en quête aussitôt et n'eut pas de peine à trouver
+l'entrée du pavillon en retour que mademoiselle Guite, en sortant, avait
+laissée entrebâillée.
+
+Le maître passa le seuil, après avoir dit au paysan:
+
+--Reste-là, guette la maison et surtout le dehors.
+
+Il déposa sur un divan la jeune fille qu'il tenait entre ses bras. La
+lampe était restée allumée; il la regarda et eut un mouvement de
+surprise.
+
+Cela ne l'empêcha pas d'arracher les cordons de tirage des fenêtres,
+dans l'intention évidente de garrotter sa prisonnière.
+
+Mais, avant de commencer ce travail, il regarda encore la jeune fille
+qui se débattait faiblement et une expression émue vint à son visage.
+
+--Elle ressemble à l'idée que je me suis faite, murmura-t-il, je la
+voyais ainsi en rêve... si c'était...
+
+Il n'acheva pas et d'un geste brusque il enleva le bâillon.
+
+--Qui êtes-vous, mon enfant? demanda-t-il d'une voix troublée.
+
+--Je suis, répondit mademoiselle Guite, qui se redressa dans son
+orgueilleuse colère, je suis madame la marquise de Rosenthal, et prenez
+garde à vous!
+
+L'étranger respira comme si on lui eût enlevé un poids de dessus le
+coeur.
+
+En un tour de main, madame la marquise de Rosenthal fut bâillonnée de
+nouveau et liée comme un paquet.
+
+L'étranger, après l'avoir déposée sur le divan, éteignit la lampe,
+sortit et referma la porte à clef.
+
+La pluie recommençait à tomber, et le vent qui criait dans les arbres
+annonçait un redoublement de bourrasque.
+
+L'étranger siffla doucement; Médor accourut.
+
+--Il y a une porte ouverte là, dit-il en montrant le corps de logis du
+côté des appartements de madame de Chaves, où l'on voyait maintenant
+briller de la lumière.
+
+--Qu'as-tu vu? demanda le maître.
+
+--Rien du dehors, mais, de l'intérieur, j'ai vu ouvrir cette porte.
+Quatre hommes sont sortis avec une lanterne qui m'a montré une figure de
+connaissance: le vieux jeune premier empaillé que j'avais vu avec
+monsieur le duc sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. Les
+hommes ont longé la maison à pas de loup et sont entrés là-bas.
+
+Il désignait du doigt la partie du rez-de-chaussée affectée aux bureaux
+de la Compagnie brésilienne.
+
+--Je me suis coulé derrière eux, ajouta-t-il, et j'ai entendu un bruit
+comme si on crochetait une porte!
+
+--C'est tout?
+
+--Non. L'empaillé disait: «Dépêchez-vous et n'ayez pas peur, monsieur le
+duc est trop occupé pour nous entendre.»
+
+Ils avaient marché en parlant jusqu'à la porte ouverte située sous les
+fenêtres de l'appartement de monsieur de Chaves. Le maître hésita un
+instant, puis il entra en disant:
+
+--Fais bonne garde. Je ne sais pas où je vais, mais il y a quelque chose
+de plus fort que moi qui me pousse.
+
+Il monta à tâtons un escalier de service.
+
+Sur le carré qui terminait cet escalier, il s'arrêta pour écouter et
+entendit un bruit prochain qui ressemblait à une lutte.
+
+Son regard qui cherchait de tous côtés rencontra une ligne étroite, à
+peine perceptible, qui brillait à vingt pas de lui, entre un seuil et
+une porte.
+
+Au moment même où il s'ébranlait pour aller de ce côté, un cri déchirant
+se fit entendre précisément derrière cette porte--un cri de femme.
+
+
+
+
+XX
+
+La lettre de Médor
+
+
+C'était cette même nuit, nous ne l'avons pas oublié, aux environs de
+onze heures, que l'amoureux tête-à-tête du comte Hector de Sabran et de
+mademoiselle Saphir avait été troublé par une lâche et violente attaque,
+dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides
+jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au
+moment où le fiacre qui lui servait de prison s'ébranlait. La dernière
+parole qu'elle eut entendue était celle-ci: à l'hôtel de Chaves.
+
+Sa première pensée quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand
+corridor où on la portait à bras, fut un vague souvenir de la douleur
+horrible qu'elle avait éprouvée en voyant tomber Hector sous le coup qui
+le terrassait.
+
+Qu'était-il devenu? Qui l'avait secouru? Était-ce une mortelle blessure?
+
+Sa seconde pensée fut: je suis à l'hôtel de Chaves.
+
+C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà
+où se reprendre pour espérer ou pour combattre.
+
+Les gens qui la portaient causaient.
+
+--Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à
+l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade,
+elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle
+sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel.
+Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le
+faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil,
+mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les
+convenances.
+
+--Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des
+porteurs; elle est comme morte.
+
+--Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le
+lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je
+l'aimerais mieux un peu plus émouillante, car monsieur le duc va nous
+revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur détestable pour tout
+l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas à choisir. Doucement!
+voici la porte de madame la duchesse.
+
+Ils étaient montés par l'escalier de service de l'aile droite, et
+passaient naturellement devant l'entrée des appartements de madame de
+Chaves.
+
+On fit silence; on écouta: toute cette portion de l'hôtel était
+silencieuse.
+
+D'un regard perçant, Saphir, que l'on croyait évanouie, essaya de
+reconnaître le lieu où elle passait ainsi.
+
+Nos hommes portaient de la lumière. Elle put voir toutes les
+particularités de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme
+antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.
+
+À l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de
+Chaves. C'était là que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.
+
+S'il existait un instrument avec un nom finissant en mètre pour mesurer
+l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans
+ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrés. Il avait
+déserté le cercle illustre où les gens à la mode ruinent leur bourse et
+leur vie. Le sauvage avait fini par dévorer en lui le gentilhomme, et
+Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares débauches des
+aventuriers de l'autre hémisphère.
+
+Sans prétendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette
+force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les
+petites maisons du dernier siècle, qui contenaient cinq cent mille écus
+de meubles et de tableaux sont généralement démolies, mais nos roués,
+plus économes, font du moins leurs farces en garni.
+
+À Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regardé comme
+le symptôme de la dernière décadence.
+
+Monsieur le duc n'était pas plus de Paris que les jaguars mexicains
+enfermés dans leurs cages au Jardin des Plantes.
+
+Son appartement, très riche et orné à la créole, avait une couleur et
+des parfums énergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des
+aventuriers de l'Amérique espagnole.
+
+Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le
+duc avait été là maintes fois jouer ces homériques parties où chacun
+abrite son or derrière un couteau dégainé. Vous eussiez reconnu chez
+monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les récits
+du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqué dans les États de l'Union,
+ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprès du mince poignard
+portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.
+
+Au moment où Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la
+chambre à coucher était vide, mais derrière les draperies légères d'une
+galerie régnante qui rappelait l'éternelle véranda des habitations
+tropicales, on voyait deux nègres de stature athlétique, étendus sur des
+nattes et dormant.
+
+Ils portaient la livrée de Chaves. Au bruit que fit la porte en
+s'ouvrant, ils se relevèrent sur le coude et leurs yeux blancs
+brillèrent au milieu de leurs faces d'ébène.
+
+Les porteurs de Saphir la déposèrent sur le lit.
+
+--Ici! dit Gioja.
+
+Les deux Noirs se levèrent aussitôt. C'étaient des animaux magnifiques
+qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des planètes ou des dieux.
+
+Gioja leur parlait comme à des chiens.
+
+--Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous
+avez vu.
+
+--Maître battra, gronda Saturne.
+
+Gioja leva une grosse canne qu'il tenait à la main.
+
+Les deux nègres courbèrent l'échine et se dirigèrent vers la porte.
+
+--Si maître ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur
+langage, vous l'apporterez.
+
+En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne étaient des
+hommes libres.
+
+Dès qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui était sur
+la table et s'approcha du lit pour éclairer le visage de Saphir.
+
+Ils étaient là quatre coquins fort bien vêtus. Leur emploi nécessite une
+certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont
+pas le même genre de bassesse que les visages des simples bandits.
+
+Il y a en eux du maquignon et de l'expert en oeuvres d'art.
+
+L'admirable beauté de la jeune fille, soudainement illuminée par l'éclat
+de la lampe, leur sauta aux yeux comme un éblouissement.
+
+Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant
+l'apparition de la diva.
+
+--Ah! firent-ils à l'unanimité, morceau de roi! combien?
+
+Gioja cligna de l'oeil.
+
+--Autant d'or et de billets de la Banque de France, répondit-il, que
+nous pourrons en emporter à nous quatre dans nos poches, sous nos
+chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans
+des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui
+sont à nous.
+
+Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une
+explication.
+
+Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumière de la
+lampe au-devant de ses yeux.
+
+--Une belle statue de marbre! murmura-t-il.
+
+Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.
+
+--Elle se gardera elle-même, ajouta le vicomte Annibal en reposant la
+lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'éveiller. Nous
+avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne
+est ailleurs.
+
+Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une
+bougie et la mit allumée dans sa lanterne.
+
+Ils traversèrent les corridors à pas de loup et descendirent l'escalier
+de service situé du même côté que le pavillon en retour, où madame la
+marquise de Rosenthal faisait sa résidence.
+
+Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte
+cochère, ouverte à deux battants et une voiture roulant sur le pavé de
+la cour.
+
+--Déjà Son Excellence! s'écria Gioja. Il faut nous hâter, mes braves. Du
+reste, vous serez traités en enfants gâtés; on a enlevé tous les
+cailloux de votre route. Les deux caissiers brésiliens ont bu ce soir
+des grogs qui leur donneront de beaux rêves, jusqu'à ce qu'on les
+éveille à coups de bâton.
+
+Ils arrivaient en bas. Le jardin fut traversé en suivant le mur du
+rez-de-chaussée. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrêta pour prêter
+l'oreille.
+
+--C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.
+
+De grosses gouttes, en effet, recommençaient à tomber et sonnaient en
+frappant les branches des arbres.
+
+Nos quatre rôdeurs de nuit entrèrent dans le vestibule des bureaux. Il y
+avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale
+fut crochetée en un clin d'oeil.
+
+Ils pénétrèrent dans les bureaux mêmes et rendirent tout d'abord une
+visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme
+des souches, à droite et à gauche de la pièce où se trouvait la caisse.
+
+--Le grog était bien préparé, dit Gioja. À l'ouvrage!
+
+Les querelles entre deux fabricants célèbres ont révélé le néant des
+serrures à combinaisons et à secret. Ce sont des obstacles
+insurmontables pour les profanes, mais les véritables adeptes dans l'art
+s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulève avec une ficelle.
+
+Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que
+celles des chirurgiens à la mode. Il opéra. La serrure tâtée, sondée,
+caressée, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or
+avec de monstrueux paquets de billets de banque.
+
+Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire étaient bien
+renseignés. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement
+les deux sommes annoncées.
+
+Gioja et ses compagnons se chargèrent à la hâte comme des mulets et
+n'eurent rien de plus pressé que de déguerpir.
+
+--Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver
+l'oiseau d'or déniché. Je suis fâché de ne pas voir la figure qu'il
+fera... À la grille!
+
+La pluie tombait à torrents. Malgré le bruit du vent et de l'orage,
+Gioja s'arrêta pour écouter une sorte de tumulte qui avait lieu dans
+l'aile habitée par monsieur le duc de Chaves.
+
+Il tourna la tête vers les fenêtres de Son Excellence et vit, sur les
+carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.
+
+--Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.
+
+Et il continua son chemin vers la grille, en disant à l'homme porteur de
+la trousse:
+
+--Fais-nous sauter cette dernière serrure!
+
+Mais à ce moment-là même, il recula effrayé en se trouvant devant une
+porte ouverte. Son hésitation ne dura qu'un instant.
+
+--Éteignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et
+sauve-qui-peut!
+
+Ils s'élancèrent, en effet, sous les arbres.
+
+Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait
+redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientôt.
+
+Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un éclat
+de rire dans ces ténèbres diaboliques.
+
+--Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un
+éclair, déchirant les nuages, éclaira pour un instant un tableau ainsi
+fait: quatre hommes séparés par un large espace et entourés chacun par
+plusieurs bandits qui avaient le couteau levé.
+
+À l'écart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au
+milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux
+noirs.
+
+Tout rentra dans la nuit.
+
+--Merci, dit encore la voix qui parlait à Gioja, tu as fait pour nous
+toute la besogne.
+
+Pendant que les échos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:
+
+--_Coupez la branche!_
+
+Il y eut des cris étouffés, un râle plaintif, puis le silence.
+
+Aussitôt que Gioja et ses compagnons eurent quitté la chambre à coucher
+de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et
+releva sa tête pâle.
+
+La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une résolution
+virile.
+
+Un instant, elle écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, puis elle
+sauta hors du lit et se dirigea à son tour vers la sortie.
+
+--Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisément
+l'appartement de madame la duchesse de Chaves.
+
+Ses pas qui, d'abord, avaient chancelé, se raffermirent, à mesure
+qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pensée
+d'envoyer du secours à Hector la soutenait.
+
+La galerie était longue et plongée dans une obscurité presque complète.
+Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par éclats
+intermittents, la lampe mourante.
+
+Saphir parvint jusqu'à cette place où le vicomte Gioja avait dit:
+Doucement! n'éveillons pas madame la duchesse.
+
+Il y avait là plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de
+l'une d'entre elles qui s'ouvrit.
+
+C'était une chambre obscure, à l'extrémité de laquelle une large
+ouverture, garnie de portières relevées, laissait voir une seconde
+pièce, où une lampe brillait.
+
+La lampe était posée sur un guéridon, auprès d'un lit qui supportait une
+femme étendue.
+
+Madame de Chaves avait la tête appuyée contre sa main et lisait. Saphir
+pouvait voir son beau visage languissant et décoloré.
+
+Elle appuya sa main sur sa poitrine où son coeur bondissait.
+
+Madame de Chaves semblait absorbée profondément par sa lecture.
+
+Nous connaissons la lettre qu'elle tenait à la main; elle avait été
+écrite, cette nuit même, dans la salle d'attente du rez-de-chaussée, par
+l'un de ces deux personnages qui avaient demandé madame la duchesse,
+puis monsieur le duc avec tant d'instance.
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+«Madame, voilà bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoyé
+le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.
+
+«Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne
+de vous, malgré le bizarre métier auquel le sort l'a réduite. Elle est
+avec de pauvres bonnes gens qui lui ont été secourables et à qui vous
+devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom
+mademoiselle Saphir.
+
+«Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace--et vous
+aussi peut-être. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous
+malade à la mort, il faut que je sois introduit près de vous.»
+
+Ce message était signé d'un nom que Mme de Chaves avait lu tout de
+suite, avant même de parcourir les premières lignes, et qui éveillait en
+elle un monde de souvenirs: Médor.
+
+Médor!--Autrefois le brave garçon ne savait pas écrire, et l'écriture de
+cette lettre ressemblait... Était-ce possible?
+
+Lily se sentait devenir folle.
+
+Elle lisait pourtant, laborieusement, le coeur serré par l'angoisse, car
+elle avait été trompée, mais le coeur soulevé aussi par d'immenses élans
+de joie.
+
+Quand elle eut achevé, sa tête s'inclina sur sa poitrine.
+
+--C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il
+aime et que j'aimais en l'écoutant... Saphir!
+
+Dans le silence une douce voix s'éleva qui dit:
+
+--Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.
+
+La duchesse, stupéfaite, leva les yeux. À quelques pas d'elle, la
+lumière éclairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rêves de
+mère amoureuse.
+
+Madame de Chaves voulut s'élancer hors de son lit et serait tombée sur
+le tapis, si Saphir ne l'eût retenue dans ses bras.
+
+Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans
+ses grands yeux bleus fixés sur elle avec des larmes, balbutiait:
+
+--C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien
+plus belle!... Oh! je suis éveillée et j'ai ma fille sur mon coeur!
+
+--Puissiez-vous dire vrai, madame, répliqua Saphir, car toute mon âme
+s'élance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-être
+en danger de mourir.
+
+La duchesse ne comprenait point. Saphir se dégagea de ses bras et courut
+vers le secrétaire ouvert où il y avait des plumes, de l'encre et du
+papier.
+
+Elle écrivit rapidement deux lignes.
+
+«Cher père et chère mère, rassurez-vous je suis sauvée. Un autre reste
+en péril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai
+d'Orsay; à la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un blessé et
+vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.»
+
+--Hector blessé! dit la duchesse qui lisait par-dessus son épaule.
+Saphir pliait déjà la lettre. Elle sonna elle-même.
+
+--Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sûre.
+
+--Si nous allions!... commença Mme de Chaves.
+
+--Nous irons... ou du moins j'irai, car vous êtes bien faible, mais il
+faut envoyer d'abord.
+
+Une femme de chambre se présentait. Saphir la regarda en face.
+
+--Celle-ci est dévouée, n'est-ce pas! demanda-t-elle à madame de Chaves.
+
+La duchesse répondit:
+
+--Je suis sûre d'elle.
+
+L'instant d'après, Brigitte partait en courant avec les instructions
+précises qui devaient lui faire trouver le théâtre Canada. Elle avait
+ordre d'éveiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la
+duchesse et de faire atteler.
+
+
+
+
+XXI
+
+Un vieux lion qui s'éveille
+
+
+Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules
+de nouveau, étaient assises l'une auprès de l'autre sur le canapé où,
+l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronflé.
+
+Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir était en ce
+lieu, à cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses!
+Chaque fois que la jeune fille commençait son récit une pluie de baisers
+l'interrompait.
+
+La duchesse était guérie, la duchesse était folle de joie; elle
+comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux
+hésitations qui l'avaient prise si vite en présence de _l'autre_.
+
+Elle parlait de l'autre à Saphir qui ne pouvait pas la comprendre,
+puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.
+
+La duchesse interrogeait, elle coupait les réponses, elle remerciait
+Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et pitié. Sa beauté
+avait des rayons. On n'eût point su dire laquelle de Saphir ou d'elle
+était belle le plus admirablement.
+
+--Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle.
+Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours
+ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir
+avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te
+rencontrer, t'aimer!
+
+Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame
+de Chaves la sécha à force de baisers.
+
+--Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous
+maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie.
+Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?
+
+Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides
+de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine.
+
+--Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais
+comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer
+comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une
+saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de
+cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus...
+Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à
+cela.
+
+--Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement.
+
+Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir
+écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné
+des chers petits enfants.
+
+Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait
+en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne
+se possédait plus.
+
+--Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain.
+Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne
+point vous séparer dans mon amour.
+
+--Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi,
+chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route
+de Maintenon?
+
+--Je vous avais vue si belle, ma mère!... commença la jeune fille.
+
+--Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne
+saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...
+
+Elle allait dire: «à ton père», mais n'acheva pas et un voile de pâleur
+descendit sur son visage.
+
+--Écoute, fit-elle mystérieusement, tout à l'heure, dans cette lettre
+qui me parlait de toi, je croyais reconnaître son écriture. Mais, se
+reprit-elle, que vais-je dire là? Je perds la tête tout à fait. Comment
+me comprendrais-tu, puisque tu avais un an à peine. Tiens, regarde, te
+voilà!
+
+Elle s'était levée plus pétulante qu'une vierge de seize ans et avait
+été chercher dans son livre d'heures la photographie envoyée par Médor.
+
+Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:
+
+--Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir était émue et toute
+sérieuse.
+
+--Je ne reconnais que vous, ma mère, dit-elle en portant le portrait à
+ses lèvres. Mais il y a en moi un trouble étrange, une fatigue que je ne
+saurais définir: c'est comme si ma mémoire comprimée allait éclater. Il
+me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me
+souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage bercé entre
+vos bras bien-aimés.
+
+Madame de Chaves l'attira doucement contre son coeur et, baissant la
+voix jusqu'au murmure, elle dit:
+
+--Tu avais autrefois...
+
+Elle s'arrêta, presque confuse, et Saphir rougit dans un délicieux
+sourire.
+
+--Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves
+qui ajouta:
+
+«Tu sais bien de quoi je parle, le signe?
+
+--Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissèrent.
+Elles riaient toutes deux avec un trouble où il y avait une ineffable
+pudeur.
+
+--Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de
+naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel côté?
+
+--Ici, répliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son
+épaule droite et son sein.
+
+Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir
+eut peine à l'entendre:
+
+--Je veux voir.
+
+--Et je veux que tu voies, répondit la jeune fille, qui la tutoyait pour
+la première fois.
+
+Ce furent encore des baisers.
+
+Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouillée devant elle, commença
+d'une main qui tremblait à détacher les agrafes de la robe.
+
+Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les
+deux mains en poussant un cri d'épouvante.
+
+La duchesse se leva, effrayée à son tour, et regarda en arrière, suivant
+le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drapée de portières par où
+elle était entrée.
+
+Il y avait là deux noirs visages éclairés par des yeux blancs qui
+semblaient étinceler.
+
+--Que faites-vous là? balbutia la duchesse, bégayant de colère en même
+temps que de frayeur.
+
+Entre les deux faces d'ébène de Saturne et de Jupiter, une troisième
+figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougeâtre.
+
+Monsieur le duc de Chaves était ivre, mais non point tant qu'il avait
+coutume de l'être en rentrant à ces heures de nuit. Il n'avait perdu que
+la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on était venu
+l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.
+
+--Cette belle enfant est à moi, dit-il, parlant le français aussi
+péniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forcé de la venir chercher
+jusqu'ici?
+
+--C'est ma fille, répondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse
+étranglait dans sa gorge.
+
+Le duc se prit à rire et fit un geste; les deux noirs s'ébranlèrent.
+
+--Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.
+
+--C'est ma fille! répéta madame de Chaves qui fit un pas à la rencontre
+des deux Noirs.
+
+Ceux-ci reculèrent, interdits.
+
+Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit
+de l'épaule gauche de Saturne et de l'épaule droite de Jupiter.
+
+--Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en
+verrons-nous une chaque semaine? _Diabo me cogo_! moi qui perds
+toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achetée et payée.
+
+Son rire énervé continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et
+des poignées d'or roulèrent en s'éparpillant sur le tapis.
+
+--Voyez plutôt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis,
+s'adressant aux Noirs:
+
+--Apporte! _Pe de cabra!_
+
+La cravache siffla de nouveau.
+
+Les deux nègres se précipitèrent et, malgré les efforts désespérés de
+madame de Chaves, ils s'emparèrent de Saphir qui restait pétrifiée par
+l'horreur.
+
+--Allez! ordonna le duc.
+
+Les deux Noirs enlevèrent Saphir et il s'apprêta à les suivre.
+
+--C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse
+femme avec démence en s'accrochant à ses vêtements.
+
+Il se débarrassa d'elle d'un geste violent et ne se détourna même pas
+pour la voir tomber évanouie.
+
+Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment où Annibal Gioja
+et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le
+jardin, les bureaux de la Compagnie brésilienne.
+
+Monsieur le duc avait reçu le message d'Annibal au beau milieu d'une
+veine inusitée qui amoncelait devant lui des tas d'or.
+
+Il n'avait pas même hésité, tant sa fantaisie était grande.
+
+En arrivant il s'était fort étonné de ne trouver ni Annibal ni la
+danseuse de corde.
+
+Saturne et Jupiter, effrayés par la colère terrible qui lui montait au
+cerveau, s'étaient mis à chercher. Saphir avait laissé entrouverte la
+porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guidés par le
+bruit des voix, n'eurent pas de peine à retrouver sa piste.
+
+Le lecteur sait le reste.
+
+Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une
+bouteille de rhum débouchée et un verre à demi plein.
+
+Saphir fut déposée sur le lit où déjà une fois on l'avait étendue.
+
+Les deux Noirs, remerciés par un dernier coup de cravache, furent mis
+dehors, et le duc poussa la porte sur eux, après quoi, il vint vider son
+verre de rhum.
+
+Il avait toujours ce rire hébété des gens ivres. En allant de la table
+au lit, il grommela quelques mots portugais, entremêlés de jurons.
+
+Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux
+épouvantés, et se dit à lui-même:
+
+--_Raios_! Annibal avait raison, voici une belle créature!
+
+Et, sans autre préambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de
+Saphir.
+
+Mais à quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures
+traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte
+comme un homme.
+
+C'était un de ces grands lits carrés qui n'ont pas de ruelle. Saphir
+raidit sa taille souple et, se débarrassant de l'étreinte du sauvage,
+elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre côté du lit.
+
+Le duc n'en rit que plus fort.
+
+--_Apre_! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les
+_macacas de Diabo_! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma
+belle, je ne déteste pas les griffes de panthères ni les dents de
+tigresses.
+
+Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour
+du lit.
+
+De ce côté, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une
+seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui était chose aisée, mais
+monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se déchirer.
+Seulement les dernières agrafes de son corsage, arrachées toutes à la
+fois, découvrirent son fichu, tandis que ses cheveux dénoués inondaient
+ses épaules.
+
+Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide à voir.
+
+Le duc poussa un râle de faune.
+
+--Sur mon salut éternel, dit Justine dont les deux mains étaient déjà
+prisonnières, je suis la fille de votre femme!
+
+--Tu mens, répondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui
+a le signe. Ah! ah! _bestiaga_! l'autre n'est pas si méchante que toi.
+
+Justine parvint à dégager une de ses mains et d'un geste désespéré, elle
+arracha elle-même le fichu, dernier voile qui défendît sa poitrine.
+
+Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides
+s'injectèrent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge.
+
+--_Burra_! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle!
+
+Ce qui aurait dû arrêter sa brutale passion l'exalta jusqu'au délire. Il
+se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous
+deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre côté.
+
+Là, Justine resta sans mouvement et la bête fauve victorieuse gronda:
+
+--_Os raios m'escartejâo_! je suis le maître!
+
+Mais à ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme
+l'acier répondit:
+
+--Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer à terre.
+
+Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la tête
+sans se retourner. Mais la voix répéta d'un accent plus impérieux.
+
+--Monsieur le duc, relevez-vous!
+
+Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait
+pas. C'était un personnage de haute taille, maigre et vêtu de noir de la
+tête aux pieds. Il avait un grand visage pâle avec des yeux fiers mais
+mornes et voilés par une sorte de brume. Sa barbe était grise, ses
+cheveux étaient blancs.
+
+Monsieur de Chaves s'était relevé tout étourdi, mais l'aspect de cet
+inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son
+sang-froid.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur.
+
+L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux épées, dont il
+jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc.
+
+--Mon nom importe peu, dit-il. Voici bientôt quinze ans, vous m'avez
+pris ma femme au moyen d'une lâche tromperie. Dès ce temps-là vous
+auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez épousée par
+un mensonge après vous être fait veuf par un assassinat: vous voyez que
+je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre
+cette même enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais
+comme une bête féroce. Comme une bête féroce j'aurais pu vous abattre,
+moi surtout qui ai oublié bien longtemps d'où je sors. Mais en touchant
+une épée, je me suis souvenu de ma qualité de gentilhomme.
+Défendez-vous!
+
+Le duc l'avait écouté sans l'interrompre. En l'écoutant, loin de relever
+l'épée, il s'était rapproché d'une console placée entre les deux
+fenêtres et dont la tablette supportait diverses armes.
+
+Il y prit un revolver et l'arma.
+
+--Je vais me défendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui
+refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes.
+
+Il visa. Un premier coup partit. L'étranger eut un tressaillement.
+
+Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de
+nouveau.
+
+L'étranger avait fait un pas vers lui.
+
+Monsieur le duc tira; mais à peine le coup eut-il retenti que le
+revolver s'échappa de sa main fouettée par l'épée.
+
+L'étranger avait encore tressailli.
+
+Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat
+d'épée lui fit lâcher prise.
+
+Il bondit avec un cri de rage jusqu'à l'autre extrémité de la chambre,
+où pendait une carabine de chasse. L'étranger ramassa l'épée qui était à
+terre; il rejoignit le duc au moment où celui-ci armait vivement la
+carabine et, lui plaçant la pointe de son arme au noeud de la gorge, il
+lui dit:
+
+--Lâchez cela et prenez ceci, ou vous êtes mort!
+
+Il lui tendait la garde de la seconde épée.
+
+Le duc obéit enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre
+posture, il lança un coup à bras raccourci dans le ventre de l'étranger
+qui para sur place et dit encore:
+
+--Mettez-vous en garde.
+
+Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coupé en deux par un
+coup droit qui lui traversa la poitrine.
+
+La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle
+s'était traînée à genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait
+ses sens parcourut la chambre d'un regard égaré.
+
+Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se
+tenait debout immobile auprès de lui, serrant encore son épée sanglante
+dans sa main.
+
+--Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta:
+
+--Ma fille! ton père! ton père!
+
+Elle aida Justine à se relever, et toutes deux revinrent à l'étranger
+qui souriait doucement, mais semblait avoir peine à se soutenir.
+
+--Justin! répéta la duchesse, Dieu t'a envoyé...
+
+--Mon père! c'est mon père qui m'a sauvée!
+
+Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis
+s'affaissa dans leurs bras aussitôt qu'elles l'eurent touché.
+
+Monsieur le duc était un tireur habile. Les deux balles de son revolver
+avaient porté.
+
+Le lendemain, l'hôtel de Chaves était une maison déserte. À l'extérieur,
+au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honoré, doit dans l'avenue
+Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'être donné
+rendez-vous.
+
+Il y avait, Dieu merci, matière à chroniques et à bavardages. Le corps
+de monsieur le duc avait été retrouvé percé d'un coup d'épée au milieu
+de sa chambre à coucher. Le lit était défait, quoiqu'on n'y eut point
+couché, les meubles étaient dérangés, et un revolver tombé à terre avait
+tiré deux de ses coups.
+
+Les Noirs et les autres domestiques interrogés avaient répondu que
+certains bruits s'étaient fait entendre dans la nuit, mais qu'à l'hôtel
+de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on était
+habitué à entendre toutes sortes de bruits.
+
+Ce n'était pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la
+Compagnie brésilienne s'étaient éveillés fort tard au milieu d'un
+véritable ravage. La caisse était forcée, et il y manquait une somme
+considérable.
+
+Ce n'était pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin,
+une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaquée sans
+doute par les malfaiteurs, avait passé la nuit garrottée et bâillonnée.
+
+Enfin, sous les bosquets des Champs-Elysées, en face du jardin de
+l'hôtel, une large trace de sang restait, malgré la pluie, et indiquait
+un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherché en vain le corps
+du délit.
+
+Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers détails
+tragiques et passaient, en somme, une agréable journée.
+
+La justice informait.
+
+Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du
+coup de canne plombée qui l'avait terrassé la veille, sous les arbres du
+quai d'Orsay, nous eussions rencontré tous les personnages de notre
+drame, rassemblés autour du lit de Justin de Vibray.
+
+Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et répondait désormais
+de l'existence du blessé.
+
+C'était Médor qui avait servi d'aide pendant l'opération.
+
+Toute la matinée on avait craint que Justin ne survécût point à
+l'extraction des balles; aussi, à tout événement avait-il voulu mettre
+d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle
+d'Hector de Sabran.
+
+Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux
+mouillés de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son
+sommeil.
+
+Échalot et madame Canada regardaient cela, et la célèbre Amandine,
+parlant au nom de la communauté, disait avec fierté mais la larme à
+l'oeil:
+
+--On sait se tenir à sa place. Nous n'appartenons pas à la même
+catégorie dans les castes de la société moderne, par conséquence on fera
+en sorte de ne point se rendre à charge à des personnes qui n'oseraient
+pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs
+coeurs généreux.
+
+--Mais néanmoins, ajouta Échalot dont la pauvre voix tremblait, on
+sollicite la permission d'assister dans un coin au mariage d'abord et
+puis au baptême... en plus, de venir tous les ans voir un peu comment se
+porte notre ancienne fille.
+
+_Post-scriptum._ Quant à monsieur le marquis Saladin de Rosenthal, nous
+verrons quelque jour peut-être comment il employa l'argent de la
+Compagnie brésilienne, et sur quel noble théâtre il eut l'honneur de
+s'étrangler en avalant son dernier sabre.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES ***
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+The Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'avaleur de sabres
+ Les Habits Noirs Tome VI
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 26, 2006 [EBook #19920]
+
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+
+<h1>Paul F&eacute;val</h1>
+
+<h2>LES HABITS NOIRS</h2>
+<h3>Tome VI</h3>
+<h1>L'AVALEUR DE SABRES</h1>
+
+<h3>(1867)</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:</h2>
+
+<p class="center">Les Habits Noirs<br />
+C&oelig;ur d'Acier<br />
+La rue de J&eacute;rusalem<br />
+L'arme invisible<br />
+Maman L&eacute;o<br />
+L'avaleur de sabres<br />
+Les compagnons du tr&eacute;sor<br />
+La bande Cadet</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Table" id="Table"></a>Table des mati&egrave;res</h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="4">
+<tr><td>&nbsp;</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="left">PREMI&Egrave;RE PARTIE PETITE-REINE.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#I">I</a></td><td align="left"> La foire au pain d'&eacute;pice.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II">II</a></td><td align="left"> Le roi des &eacute;tudiants.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III">III</a></td><td align="left"> Un &eacute;clat de rire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a></td><td align="left"> Caf&eacute; noir.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V">V</a></td><td align="left"> Caf&eacute; au lait.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a></td><td align="left"> La cerise.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a></td><td align="left"> La voleuse d'enfants.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td><td align="left"> La foule.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a></td><td align="left"> Bureau de police.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X">X</a></td><td align="left"> Odyss&eacute;e de madame Saladin.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a></td><td align="left"> R&eacute;veil de Petite-Reine.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a></td><td align="left"> Vox audita in rama....</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td><td align="left"> Le berceau.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td><td align="left"> Justin.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a></td><td align="left"> Vente de Lily.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI</a></td><td align="left"> M&eacute;moires d'&Eacute;chalo.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII</a></td><td align="left"> Suite des m&eacute;moires d'&Eacute;chalo.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td align="left"> Fin des m&eacute;moires d'&Eacute;chalot&mdash;Le premier roman de Saphir.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX</a></td><td align="left"> Le marquis Saladin.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XX">XX</a></td><td align="left"> Saladin reconna&icirc;t l'ennemi.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI</a></td><td align="left"> Le duc de Chaves.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII</a></td><td align="left"> Madame la duchesse de Chaves.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="left">DEUXI&Egrave;ME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#Ia">I</a></td><td align="left"> M&eacute;dor, dernier avaleur.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IIa">II</a></td><td align="left"> Saladin ouvre la tranch&eacute;e.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IIIa">III</a></td><td align="left"> Saladin monte &agrave; l'assaut.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IVa">IV</a></td><td align="left"> Saladin fait un roman.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#Va">V</a></td><td align="left"> Saladin voit le pied d'un Habit-Noir.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIa">VI</a></td><td align="left"> Saladin toise l'affaire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIIa">VII</a></td><td align="left"> Le nuage.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIIIa">VIII</a></td><td align="left"> Le Club des Bonnets de soie noir.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IXa">IX</a></td><td align="left"> La chanson de l'avaleur.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#Xa">X</a></td><td align="left"> Le P&egrave;re-&agrave;-tous.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIa">XI</a></td><td align="left"> L'envie.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIIa">XII</a></td><td align="left"> Triomphe de Languedoc.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIIIa">XIII</a></td><td align="left"> Mademoiselle Guite ronfle.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIVa">XIV</a></td><td align="left"> La consultation.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVa">XV</a></td><td align="left"> Le p&egrave;re Justin.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIa">XVI</a></td><td align="left"> Justin s'&eacute;veille tout &agrave; fait.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIIa">XVII</a></td><td align="left"> Le guet-apens.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIIIa">XVIII</a></td><td align="left"> D&eacute;cadence d'une grande institution.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIXa">XIX</a></td><td align="left"> Aventures de nui.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXa">XX</a></td><td align="left"> La lettre de M&eacute;dor.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIa">XXI</a></td><td align="left"> Un vieux lion qui s'&eacute;veille.</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+<h2> PETITE-REINE</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#Table">I</a></h2>
+
+<h3>La foire au pain d'&eacute;pice</h3>
+
+
+<p>Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit
+pouces et qui pouvait &ecirc;tre au besoin &laquo;g&eacute;ant belge&raquo; quand elle mettait
+six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un
+triangle en bas &acirc;ge et une grosse caisse du sexe f&eacute;minin, large comme
+une tour.</p>
+
+<p>Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un
+paillasse habill&eacute; de toile &agrave; matelas pour crier dans le porte-voix, et
+une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait &agrave; coups
+redoubl&eacute;s sur le tam-tam, roi des instruments destin&eacute;s &agrave; produire la
+musique enrag&eacute;e.</p>
+
+<p>Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande,
+mais abondamment d&eacute;labr&eacute;e, qui portait pour enseigne un tableau d&eacute;chir&eacute;
+repr&eacute;sentant la passion de Notre-Seigneur J&eacute;sus-Christ, des serpents
+boas, une charge de cavalerie, un lion d&eacute;vorant un missionnaire et le
+roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs
+de Tippoo-Sa&iuml;b.</p>
+
+<p>Le ciel du tableau o&ugrave; voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des
+com&egrave;tes, des trap&egrave;zes, Auriol en train d'ex&eacute;cuter le saut p&eacute;rilleux, et
+un oiseau rare, emportant un &acirc;ne dans ses serres, &eacute;tait coup&eacute; par une
+vaste banderole, d&eacute;roul&eacute;e en fantastiques m&eacute;andres, qui laissait lire la
+l&eacute;gende suivante:</p>
+
+<p class="center">
+Th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais et hydraulique<br />
+<br />
+<i>Prestiges savants, exercices et vari&eacute;t&eacute;s du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle des lumi&egrave;res</i><br />
+<br />
+Dirig&eacute; par madame Canada<br />
+<br />
+Premi&egrave;re physicienne des capitales de l'Europe civilis&eacute;e<br />
+</p>
+
+<p>La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'&eacute;tait
+un pauvre diable maigre, osseux, habill&eacute; en chirurgien militaire. Il
+portait un nez consid&eacute;rable, qui faisait presque le cercle quand il
+su&ccedil;ait le bec enrhum&eacute; de son instrument. Le trombone bossu &eacute;tait de
+Pontoise, o&ugrave; il avait eu des peines de c&oelig;ur en justice.</p>
+
+<p>Le triangle venait du quartier des Invalides &agrave; Paris. Il avait quatorze
+ans. &Agrave; sa figure coupante, s&egrave;che, s&eacute;rieuse et moqueuse &agrave; la fois, on lui
+en e&ucirc;t donn&eacute; vingt pour le moins, mais son corps &eacute;tait d'un enfant.</p>
+
+<p>Le premier aspect ne lui &eacute;tait pas d&eacute;favorable; son visage, assez joli,
+mais vieillot et d&eacute;j&agrave; us&eacute;, se couronnait d'une admirable chevelure
+noire, arrang&eacute;e avec coquetterie; au second regard, on &eacute;prouvait une
+sorte de malaise &agrave; voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne
+point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours
+ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque
+&eacute;l&eacute;gant aupr&egrave;s des haillons de ses camarades.</p>
+
+<p>La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom
+Poquet, dit Atlas, &agrave; cause de sa bosse, et le triangle se nommait
+Saladin tout court, ou plut&ocirc;t monsieur Saladin, car il occupait une
+position sociale. &Agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; la plupart des adolescents sont une charge
+pour les familles, il joignait &agrave; son talent sur le triangle, l'art
+d'avaler des sabres, et pouvait d&eacute;j&agrave; remplacer madame Canada, enrou&eacute;e,
+dans la t&acirc;che difficile de &laquo;tourner le compliment&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Tourner le compliment&raquo; ou &laquo;adresser le boniment&raquo;, c'est prononcer le
+discours pr&eacute;liminaire qui invite les populations &agrave; se pr&eacute;cipiter en
+foule dans la baraque.</p>
+
+<p>Outre sa capacit&eacute;, Saladin &eacute;tait fort bien dou&eacute; sous le rapport de la
+naissance et des protections. Il avait pour p&egrave;re le lancier polonais qui
+sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habill&eacute; de toile &agrave;
+matelas, pour marraine la femme ob&egrave;se, charg&eacute;e de battre la caisse.</p>
+
+<p>Cette femme n'&eacute;tait autre que madame veuve Canada, non seulement
+directrice du Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique, mais encore dompteuse de
+monstres f&eacute;roces. Elle pesait 220 &agrave; la cri&eacute;e; mais sa large face avait
+une expression si riante et si d&eacute;bonnaire, qu'on s'&eacute;tonnait toujours de
+lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.</p>
+
+<p>Chez elle c'&eacute;tait plut&ocirc;t habitude que duret&eacute; de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'ann&eacute;es, dont les jambes maigres
+supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus
+ang&eacute;lique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste
+faisait plaisir &agrave; voir. Il remplissait les fonctions du Canada m&acirc;le
+qu'une mort pr&eacute;matur&eacute;e avait enlev&eacute; &agrave; la foire; on l'appelait m&ecirc;me
+volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'&eacute;tait &Eacute;chalot,
+ex-gar&ccedil;on pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien mod&egrave;le pour le
+thorax, ancien employ&eacute; surnum&eacute;raire de la grande maison des Habits
+Noirs.</p>
+
+<p>Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet
+d'&Eacute;chalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale,
+fond&eacute;e sur l'estime, l'amour et la commodit&eacute;.</p>
+
+<p>Le lancier polonais, p&egrave;re de Saladin, n'avait pas de bonnes m&oelig;urs.
+C'&eacute;tait un homme du m&ecirc;me &acirc;ge qu'&Eacute;chalot, mais plus soigneux de sa
+personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de
+pommade &agrave; bon march&eacute; et il se faisait des sourcils avec un bouchon
+br&ucirc;l&eacute;.</p>
+
+<p>Cela donnait du feu &agrave; son regard, toujours dirig&eacute; vers les dames.</p>
+
+<p>Il n'avait pas offert de bons exemples &agrave; Saladin, son fils, et la veuve
+Canada se plaignait des pi&egrave;ges qu'il tendait sans cesse &agrave; son honneur.</p>
+
+<p>Il avait un joli nom: Am&eacute;d&eacute;e Similor. &Eacute;chalot et lui &eacute;taient Oreste et
+Pylade; seulement, comme Similor manquait de d&eacute;licatesse, il abusait de
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; d'&Eacute;chalot qui, sans lui, aurait d&eacute;j&agrave; pu prendre bon nombre
+d'actions dans le Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique et conduire madame
+Canada &agrave; l'autel.</p>
+
+<p>Similor avait &eacute;t&eacute; ma&icirc;tre &agrave; danser des familles, au Grand-Vainqueur,
+mod&egrave;le pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employ&eacute; dans
+les bureaux d&eacute;j&agrave; cit&eacute;s: la maison des Habits Noirs.</p>
+
+<p>L'art d'avaler des sabres endurcit peut-&ecirc;tre l'&acirc;me. Le jeune Saladin
+devait tout &agrave; &Eacute;chalot, car Similor son p&egrave;re ne lui avait jamais
+distribu&eacute; que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point
+&Eacute;chalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'e&ucirc;t nourri au biberon,
+&agrave; une &eacute;poque o&ugrave; deux sous de lait &eacute;taient pour lui une d&eacute;pense bien
+lourde, Saladin ne gardait &agrave; son bienfaiteur aucune esp&egrave;ce de
+reconnaissance. &Eacute;chalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit
+que de sensibilit&eacute;, mais il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de l'aimer.</p>
+
+<p>La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au
+th&eacute;&acirc;tre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien,
+elle &eacute;tait laide, effront&eacute;e et sans &eacute;ducation. Elle aurait voulu faire
+celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le
+lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de
+Voltaire, fortifi&eacute;e par les trucs les plus avantageux en foire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine
+de P&acirc;ques, &eacute;poque consacr&eacute;e par l'usage et les r&egrave;glements &agrave; cette grande
+f&ecirc;te populaire: la foire au pain d'&eacute;pice. Depuis bien des ann&eacute;es, on
+n'avait pas vu sur la place du Tr&ocirc;ne une si brillante r&eacute;union d'artistes
+brevet&eacute;s par les diff&eacute;rentes cours de l'Europe. Outre les marchands de
+nonnettes et de pav&eacute;s de Reims, tous fournisseurs des t&ecirc;tes couronn&eacute;es,
+il y avait l&agrave; le dentiste de l'empereur du Br&eacute;sil, le p&eacute;dicure de Sa
+Tr&egrave;s Gracieuse Majest&eacute; la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui
+fabrique les cuirs &agrave; rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies.</p>
+
+<p>Il y avait aussi, bien entendu, la dame incompl&egrave;tement lav&eacute;e qui tire
+les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des
+infantes d'Espagne, l'Abenc&eacute;rage qui livre aux palatins le vernis pour
+les chaussures, et le g&eacute;n&eacute;ral argentin qui, non content de d&eacute;graisser la
+cour de Su&egrave;de, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James,
+recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privil&egrave;ge, le poil &agrave;
+gratter &agrave; toute la maison du roi de Prusse.</p>
+
+<p>Quelques philosophes se sont demand&eacute; pourquoi ce burlesque et pompeux
+&eacute;talage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui
+ne passe pas pour &ecirc;tre peupl&eacute; de courtisans. Il y a un dieu malin occup&eacute;
+du matin au soir &agrave; poser ces probl&egrave;mes qui embarrassent les philosophes.</p>
+
+<p>Tandis que le milieu de l'immense rond-point &eacute;tait encombr&eacute; de boutiques
+o&ugrave; vous n'eussiez pas trouv&eacute; un seul paquet d'un sou qui ne f&ucirc;t timbr&eacute;
+d'un ou deux &eacute;cussons souverains, le pourtour, r&eacute;serv&eacute; aux th&eacute;&acirc;tres et
+exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'&eacute;taler des protections
+augustes. Je suis certain qu'au plus &eacute;pais du Moyen Age, les marchands
+forains rassembl&eacute;s au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant
+d'emphase les noms de rois et d'empereurs.</p>
+
+<p>Toute l'aristocratie de la baraque &eacute;tait l&agrave;, le c&eacute;l&egrave;bre Cocherie,
+Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la
+sibylle parisienne, le cheval &agrave; cinq queues, la pie voleuse, l'enfant
+enc&eacute;phale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte &agrave;
+mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,&mdash;des albinos, des n&egrave;gres, des
+Peaux-Rouges,&mdash;des phoques, des crocodiles,&mdash;l'hermaphrodite, le boa
+constrictor, le lapin qui joue aux dominos,&mdash;l'homme &agrave; la poup&eacute;e, les
+jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,&mdash;le salon de cire et cette
+cabane perc&eacute;e de trous ronds o&ugrave; l'on voyage pour deux sous &agrave; travers les
+cinq parties du monde.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait cinq heures du soir, le temps mena&ccedil;ait; pour tant et de si
+grandes attractions, la place du Tr&ocirc;ne contenait &agrave; peine en ce moment
+une centaine de fl&acirc;neurs endurcis qui regardaient volontiers les
+bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer.
+Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses,
+marquis et m&egrave;res gigognes faisaient assaut d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de coquetteries.
+C'est &agrave; ces heures de disette que les artistes en foire d&eacute;ploient le
+mieux leur vaillance proverbiale. Porte-voix, gongs, tam-tams, cr&eacute;celles,
+tambours, trompettes, grosses caisses, ophicl&eacute;ides s'acharnent &agrave;
+produire un tapage infernal, lors m&ecirc;me qu'il n'y a plus personne pour
+les entendre. L'id&eacute;e a d&ucirc; venir plus d'une fois &agrave; Bilboquet abandonn&eacute;
+d'incendier sa boutique pour avoir occasion de crier au feu.</p>
+
+<p>Cela attirerait peut-&ecirc;tre le monde.</p>
+
+<p>Les clameurs se croisaient avec une violence inou&iuml;e. C'&eacute;tait un
+p&ecirc;le-m&ecirc;le de contorsions v&eacute;h&eacute;mentes, de danses furieuses, de coups de
+pied toujours adress&eacute;s au m&ecirc;me endroit, de cris, de gestes, de sons de
+cloches, de vibrations m&eacute;talliques, de chansons, de p&eacute;tards et de
+fanfares.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez vos billets!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le voir pour le croire!</p>
+
+<p>&mdash;Deux sous!</p>
+
+<p>&mdash;Le seul ph&eacute;nom&egrave;ne vivant qui ait re&ccedil;u une m&eacute;daille d'or de la propre
+main du prince Albert!</p>
+
+<p>&mdash;Dzing! boum!</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan!</p>
+
+<p>&mdash;Sa malheureuse m&egrave;re mourut de douleur en voyant le monstre &agrave; qui elle
+avait donn&eacute; le jour!</p>
+
+<p>&mdash;Tara, tantara, tantara... couac! couac!</p>
+
+<p>&mdash;On offre trente mille francs comptant &agrave; qui montrera le
+pareil&mdash;vivant!</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! il y a encore six places, et ce sont les meilleures!</p>
+
+<p>&mdash;Suivez le monde! on verra le lion marin manger l'enfant &agrave; la mamelle!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un franc, ce n'est pas un demi-franc, ce n'est pas m&ecirc;me
+vingt-cinq centimes... Boum! dzing!</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit ans! 200 kilogrammes et des attraits sup&eacute;rieurs &agrave; son poids!
+On commence! Deux sous! deux! deux!</p>
+
+<p>Le Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique &eacute;tait situ&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la place
+du Tr&ocirc;ne, &agrave; gauche en montant du c&ocirc;t&eacute; du boulevard de Montreuil: bonne
+place le dimanche, o&ugrave; le flot vient de la barri&egrave;re, mauvaise place en
+semaine o&ugrave; les visiteurs plus rares arrivent du c&ocirc;t&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>L'eau va toujours &agrave; la rivi&egrave;re: Laroche, le Rothschild des bonisseurs,
+et cette puissante &laquo;famille Cocherie&raquo;, qui est l'op&eacute;ra de la foire,
+prennent invariablement les bons endroits.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e n'avait pas &eacute;t&eacute; heureuse, malgr&eacute; un charmant soleil de
+printemps, et le ciel noir pr&eacute;sageait une soir&eacute;e nulle.</p>
+
+<p>Madame Canada, coiff&eacute;e d'&eacute;toupes et portant sur son dos &eacute;l&eacute;phantin un
+petit caraco d'indienne Pompadour, battait la caisse avec une
+r&eacute;signation m&eacute;lancolique; Cologne, la clarinette, et Poquet, dit Atlas,
+le trombone soufflaient dans leurs terribles outils avec d&eacute;couragement.
+Saladin, l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif, &eacute;pluchait son triangle mollement;
+Similor, cherchant en vain &agrave; l'horizon des dames &agrave; qui d&eacute;cocher le trait
+galant de son regard, agitait la cloche comme par mani&egrave;re d'acquit.
+Seul, Paillasse-&Eacute;chalot, imperturbable dans sa constance, envoyait au
+travers de son porte-voix des appels mugissants, tout en relevant par de
+bonnes paroles le d&eacute;sespoir de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a jamais rien vu d'analogue dans Paris! criait-il, <i>(bas)</i> Allez,
+mademoiselle Freluche, nom d'un c&oelig;ur! tapez le chaudron comme un amour,
+ou vous n'aurez pas d'oignons dans votre soupe! <i>(Dans le porte-voix)</i>
+Jamais, jamais, jamais, on ne verra rien de si agr&eacute;able! (bas) Ferme,
+madame Canada, la jolie des jolies! Un peu de nerf, Similor! <i>(haut)</i> C'est la derni&egrave;re, unique et irr&eacute;vocable avant le d&eacute;part de la grande
+machine am&eacute;ricaine, &eacute;lectrique, pneumatique et agricole pour le
+Portugal, dont l'acad&eacute;mie des sciences nationales, a voulu l'examiner en
+d&eacute;tail pour en faire un rapport &agrave; monsieur Leverrier! <i>(bas)</i> Vas-y,
+Cologne! pousse, Poquet! Voil&agrave; trois payses l&agrave;-bas qu'on peut faire...
+et un artilleur, et une petite dame blonde avec sa minette! <i>(haut)</i> Les
+grandes eaux de Versailles au naturel, termin&eacute;es par la chute du Rhin &agrave;
+Schaffhouse, avec les embarcations entra&icirc;n&eacute;es par le courant du fleuve
+qui est la fronti&egrave;re naturelle de la patrie, <i>(bas)</i> Encore deux
+artilleurs: c'est pour les trois payses: dur! <i>(haut)</i> H&eacute;lo&iuml;se et
+Ab&eacute;lard par mademoiselle Freluche et le jeune Saladin, premier &eacute;l&egrave;ve du
+conservatoire de la Sicile, conquise par le g&eacute;n&eacute;ral Garibaldi! <i>(bas)</i>
+Attention! Deux grosses m&egrave;res et leur gar&ccedil;on boucher! Au carillon,
+Am&eacute;d&eacute;e! <i>(haut)</i> La mort d'Abel, par le m&ecirc;me qui avalera trois sabres de
+cavalerie et cassera une demi-douzaine de cailloux sur les appas de
+madame Canada, premi&egrave;re physicienne de l'Observatoire, <i>(bas)</i> Nom de
+nom! regardez! un pair de France &eacute;tranger ou marchand d'esclaves des
+colonies! c'est pour la petite blonde! Allume! <i>(haut)</i> Danses et
+&eacute;l&eacute;vations sur la corde roide, par mademoiselle Freluche, unique &eacute;l&egrave;ve
+que madame Saqui a emp&ecirc;ch&eacute;e depuis quelque temps de para&icirc;tre en public
+suite &agrave; la jalousie qu'elle lui inspire! <i>(dans le porte-voix)</i> Madame
+Saqui! madame Saqui! madame Saqui!</p>
+
+<p>Tout h&eacute;ro&iuml;sme a sa r&eacute;compense. Quand &Eacute;chalot s'arr&ecirc;ta &eacute;puis&eacute;, il y avait
+au moins une douzaine et demie de badauds devant la plate-forme du
+Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique: trois artilleurs, trois Picardes, deux
+bonnes femmes entre lesquelles un jeune homme faisait le panier &agrave; deux
+anses; quatre ou cinq soldats de la ligne et autant de gamins.</p>
+
+<p>Il y avait en outre la jeune dame blonde donnant la main &agrave; une adorable
+petite fille de trois ans, et un personnage de grande taille, tr&egrave;s brun
+de poil, plus brun de peau, qui suivait d'un &oelig;il fixe et sombre la
+jolie dame et son bijou de petite fille.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e de madame Canada, &eacute;lectris&eacute;e par cette affluence inattendue
+s'&eacute;veilla. Le lancier polonais agita sa cloche avec fi&egrave;vre en dardant
+aux payses, aux grosses m&egrave;res, &agrave; tout ce qui portait jupon, des
+&oelig;illades incendiaires. Dans l'humble situation que le sort lui avait
+faite, cet homme &eacute;tait le type pur de Don Juan. La musique &eacute;clata et
+mademoiselle Freluche lan&ccedil;a des taloches fr&eacute;n&eacute;tiques au tam-tam, tandis
+qu'&Eacute;chalot poussait des rauquements de tigre dans son porte-voix.</p>
+
+<p>H&eacute;las! tout cela fut inutile. Les trois payses pass&egrave;rent, et certes,
+malgr&eacute; la douceur de son naturel, madame Canada les e&ucirc;t volontiers
+&eacute;trangl&eacute;es, car elles entra&icirc;n&egrave;rent &agrave; leur suite les trois artilleurs.
+Les deux grosses m&egrave;res avec leur gar&ccedil;on boucher suivirent, attirant les
+gamins que ce trio divertissait. Les cinq soldats de la ligne firent
+comme les gamins, et la jolie blonde elle-m&ecirc;me, tournant le dos en sens
+contraire, prenait d&eacute;j&agrave; la route du faubourg Saint-Antoine, lorsque sa
+petite fille dit d'une voix gentille et doucette comme le chant d'un
+oiseau:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je voudrais voir madame Saqui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Saqui! madame Saqui! madame Saqui! rugit &Eacute;chalot dans son
+porte-voix. Deux sous! deux sous! deux sous!</p>
+
+<p>L'enfant pesa sur la main de sa m&egrave;re qui s'arr&ecirc;ta aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Amorc&eacute;! murmura le jeune Saladin, qui suivait cette sc&egrave;ne muette d'un
+regard d&eacute;j&agrave; connaisseur.</p>
+
+<p>Les yeux de Saladin &eacute;taient assez beaux, mais dans l'action de regarder
+fixement, ils s'arrondissaient comme des yeux d'&eacute;pervier.</p>
+
+<p>La jolie blonde &eacute;leva l'enfant dans ses bras en un mouvement de caresse
+passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demeurons bien loin, dit-elle, et il est tard. Demain, si tu
+voulais, Petite-Reine, nous descendrions voir la danseuse de corde du
+pont d'Austerlitz.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Petite-Reine, c'est aujourd'hui, et c'est madame Saqui
+que je veux voir.</p>
+
+<p>La jeune m&egrave;re, ob&eacute;issante, monta l'escalier tremblant qui conduisait &agrave;
+la plate-forme. Madame Canada, enlevant d'une main sa partie de grosse
+caisse, et faisant grincer de l'autre sa paire de cymbales &eacute;br&eacute;ch&eacute;es,
+enveloppa la m&egrave;re et l'enfant dans un regard de tendre gratitude. Elle
+avait bon c&oelig;ur, elle les e&ucirc;t embrass&eacute;es.</p>
+
+<p>Et il y avait de quoi, car le &laquo;pair de France &eacute;tranger&raquo; suivit la piste
+de la jolie blonde en rabattant son chapeau sur ses yeux. Deux
+demoiselles dont nous n'avons pas encore parl&eacute; et qui semblaient ne
+point appartenir au monde gourm&eacute; du faubourg Saint-Germain suivirent ce
+marchand d'esclaves; trois commis de magasin suivirent les deux
+demoiselles.</p>
+
+<p>Les cinq soldats de la ligne, ayant vu cela, se consult&egrave;rent: partout o&ugrave;
+l'on va, ils vont, le nez au vent, l'air &eacute;tonn&eacute;, la conscience sereine.
+Ils embo&icirc;t&egrave;rent le pas.</p>
+
+<p>Les trois gamins se dirent: &laquo;Para&icirc;t qu'il y a quelque chose de fameux&raquo;;
+et ils prirent la file.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! fit le gar&ccedil;on boucher &agrave; ses deux grosses m&egrave;res, payez-vous
+l'espectacle!</p>
+
+<p>Et les trois artilleurs, saisissant cet instant pour offrir leurs bras
+aux trois payses, propos&egrave;rent les d&eacute;lices du th&eacute;&acirc;tre en vogue.</p>
+
+<p>Vous voyez si madame Canada devait de la reconnaissance &agrave; Petite-Reine!</p>
+
+<p>&mdash;Deux sous! deux sous! deux sous! Prenez vos billets!</p>
+
+<p>De tous les coins de la place les moutons de Panurge arrivaient.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez le monde!!!</p>
+
+<p>La baraque &eacute;tait pleine. &Eacute;chalot, altier comme une tour, finit par se
+mettre au-devant de l'entr&eacute;e et renvoya un dernier gamin d'apparence
+insolvable, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Complet! Si je poss&eacute;dais la vaste salle de l'Acad&eacute;mie royale de
+musique, jeune homme, je ne serais pas oblig&eacute; de refuser tous les jours
+ma fortune!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#Table">II</a></h2>
+
+<h3>Le roi des &eacute;tudiants</h3>
+
+
+<p>Elle &eacute;tait pleine la baraque de madame Canada, premi&egrave;re physicienne des
+diverses capitales de l'Europe, v&eacute;ritablement pleine. Mais comme notre
+drame est tout entier dans la jeune dame blonde qui avait c&eacute;d&eacute; &agrave;
+l'enfantin caprice de sa fillette, nous ne nous occuperons que de
+Petite-Reine et de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Entr&eacute;es les premi&egrave;res, elles &eacute;taient naturellement au premier rang, et
+le parcimonieux &eacute;clairage de la sc&egrave;ne tombait d'aplomb sur elles. Il est
+probable que les trois quinquets servant de rampe et de lustre au
+Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique n'avaient jamais envoy&eacute; leurs fumeux
+rayons &agrave; rien de si exquis. L'enfant &eacute;tait gracieuse adorablement, mais
+la jeune m&egrave;re &eacute;tait plus gracieuse encore.</p>
+
+<p>Certes, le lecteur n'a pu supposer que nous ayons eu l'id&eacute;e folle
+d'introduire, pour lui, une grande dame dans la baraque de madame
+Canada. Madame Lily, ou, comme on l'appelait encore dans le quartier
+Mazas, la Gloriette n'&eacute;tait ni comtesse ni baronne; elle tenait m&ecirc;me, et
+par plus d'un c&ocirc;t&eacute; tr&egrave;s apparent, &agrave; la classe populaire; mais il y avait
+dans son maintien quelque chose de si net et de si d&eacute;cent; sa toilette,
+tr&egrave;s simple, portait un cachet si modestement mesur&eacute;, et en m&ecirc;me temps
+si &eacute;l&eacute;gant, malgr&eacute; l'humble valeur des objets qui la composaient, qu'on
+e&ucirc;t h&eacute;sit&eacute;, en conscience, &agrave; la ranger dans la cat&eacute;gorie des simples
+ouvri&egrave;res.</p>
+
+<p>Elle portait haut, sans le vouloir, sans le savoir aussi; elle &eacute;tait
+&laquo;distingu&eacute;e&raquo; en d&eacute;pit du petit cabas qui lui pendait au bras, car, il
+faut bien vous le dire, elle &eacute;tait venue &agrave; la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne tout
+expr&egrave;s pour acheter son d&icirc;ner un peu moins cher que dans Paris.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait jolie tout uniment et si franchement que son aspect &eacute;pandait
+une joie. Il y avait en elle un d&eacute;licat rayonnement de vie et de
+jeunesse &agrave; peine voil&eacute; par une nuance de m&eacute;lancolie, qui n'&eacute;tait pas sa
+nature m&ecirc;me, et qui trahissait &agrave; demi le secret d'un malheur fi&egrave;rement
+support&eacute;.</p>
+
+<p>Pourquoi l'appelait-on la Gloriette? vous croirez l'avoir devin&eacute; quand
+je vous aurai dit que l'homme au teint bronz&eacute;, cette mani&egrave;re de nabab
+qu'&Eacute;chalot appelait le marchand d'esclaves, assis non loin d'elle, n'osa
+point lui adresser la parole, malgr&eacute; sa pauvre robe noire, coton et
+laine; son ch&acirc;le &eacute;galement noir, qui n'&eacute;tait pas m&ecirc;me en vrai m&eacute;rinos,
+et son chapeau dont le taffetas avait des reflets un peu fauves.</p>
+
+<p>Non, ce n'&eacute;tait pas pour cela; ce n'&eacute;tait pas non plus pour le regard
+presque toujours souriant, mais parfois si hautain de ses grands yeux
+noirs, d&eacute;licieux contraste &agrave; sa blonde chevelure.</p>
+
+<p>Un matin, et il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps, Petite-Reine ne marchait pas
+encore, on avait vu madame Lily monter en fiacre avec une robe de soie
+et un ch&acirc;le qui pouvait bien &ecirc;tre un cachemire.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;le et la robe n'avaient jamais reparu, et cette banque populaire
+qui porte un si dr&ocirc;le de nom: le mont-de-pi&eacute;t&eacute;, savait sans doute ce que
+la robe et le ch&acirc;le &eacute;taient devenus. Ce n'&eacute;tait pas encore pour cela,
+non.</p>
+
+<p>Les voisins de madame Lily l'appelaient la Gloriette, &agrave; cause de
+Justine, sa ch&egrave;re gloire, sa fille, son tr&eacute;sor ch&eacute;ri, qui avait aussi
+l'honneur d'un surnom: Petite-Reine. Il faut d'ordinaire la fortune, le
+talent ou le vice pour &eacute;mouvoir les cancans d'un quartier de Paris.
+Madame Lily &eacute;tait tr&egrave;s pauvre; elle n'avait aucun talent connu, elle
+vivait seule et rigoureusement retir&eacute;e. Pourtant Dieu sait que son
+quartier s'occupait d'elle.</p>
+
+<p>On &eacute;tait parvenu &agrave; savoir vaguement quelques couplets d'une l&eacute;gende dont
+elle &eacute;tait l'h&eacute;ro&iuml;ne.</p>
+
+<p>Elle venait de tr&egrave;s bas&mdash;de si bas que beaucoup se demandaient si elle
+n'&eacute;tait point un peu princesse.</p>
+
+<p>Pour trouver sa patrie, il fallait passer la Seine, et remonter le
+boulevard de l'H&ocirc;pital. Au-del&agrave; de la barri&egrave;re d'Italie, il existait
+alors une ville &eacute;trange, toute compos&eacute;e de chiffonniers qui s'&eacute;taient
+b&acirc;ti des maisons avec l'impossible.</p>
+
+<p>Cette ville avait des quantit&eacute;s de noms. Elle s'appelait Babylone,
+P&eacute;kin-la-Guenille, le Camp-des-Aristos, la Garouille, la Californie, ou
+la vall&eacute;e de Cachemire, au choix.</p>
+
+<p>Quatre ou cinq ans en &ccedil;a, il y avait dans cette cit&eacute; de la mis&egrave;re
+parisienne toujours pr&ecirc;te &agrave; se railler elle-m&ecirc;me une jeune fille belle
+comme les amours et qui n'avait jamais port&eacute; la hotte, occup&eacute;e qu'elle
+&eacute;tait du matin au soir &agrave; servir les habitu&eacute;s de la Maison-d'Or.</p>
+
+<p>La Maison-d'Or de P&eacute;kin-la-Guenille, bien autrement achaland&eacute;e que
+l'&eacute;tablissement du m&ecirc;me nom, situ&eacute; boulevard des Italiens, &eacute;tait une
+grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des
+tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les
+principaux mat&eacute;riaux; en soumettant ses murailles &agrave; l'analyse, on e&ucirc;t
+trouv&eacute; d'incroyables fantaisies. Le toit &eacute;tait presque enti&egrave;rement form&eacute;
+de vieilles semelles, dispos&eacute;es avec art comme les &eacute;cailles des
+poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on
+avait employ&eacute; comme moellon de son vivant et que le temps avait
+proprement diss&eacute;qu&eacute;.</p>
+
+<p>La Maison-d'Or &eacute;tait tenue par Barbe Mahaleur, dite
+&laquo;l'Amouret-la-Chance&raquo;, ancienne guitariste, pr&eacute;sentement cabareti&egrave;re,
+sage-femme non re&ccedil;ue par la Facult&eacute; et M&egrave;re des chiffonniers.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une forte cr&eacute;ature d'une cinquantaine d'ann&eacute;es, taill&eacute;e comme un
+homme et sabr&eacute;e par la petite v&eacute;role. Elle avait les m&oelig;urs de la grande
+Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui
+avait arrach&eacute; l'&oelig;il gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait
+aussi la moiti&eacute; de son nez qu'on disait avoir &eacute;t&eacute; mang&eacute;e par un autre
+Potemkine. Cela ne l'emp&ecirc;chait pas d'&ecirc;tre belle femme.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;gnait sur les naturels de P&eacute;kin-la-Guenille par l'admiration et
+la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions,
+elle se montrait baroque, mais &eacute;quitable, &agrave; la fa&ccedil;on du roi Salomon,
+rendant cet arr&ecirc;t d'un go&ucirc;t douteux qui fonda sa renomm&eacute;e de
+jurisconsulte.</p>
+
+<p>Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des
+avances sur tas d'ordures et pratiquait m&ecirc;me, disait-on, la banque &agrave; la
+petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100 &agrave; l'ann&eacute;e: ceci
+officiellement, mais, sous le manteau de la chemin&eacute;e, on pouvait doubler
+le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la
+conscience.</p>
+
+<p>Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect
+public lui avait offert trop de &laquo;marc&raquo;, elle d&eacute;crochait l'instrument
+redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Gen&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il fallait alors applaudir &agrave; tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur
+n'aimait pas les ti&egrave;des.</p>
+
+<p>Il se trouvait &agrave; Babylone des cr&eacute;dules pour aller r&eacute;p&eacute;tant qu'elle
+poss&eacute;dait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en
+immeubles.</p>
+
+<p>Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans
+un fouillis &eacute;norme de cheveux blonds une petite figure p&acirc;lotte,
+illumin&eacute;e par une paire de grands yeux noirs. On s'&eacute;tonnait que Barbe
+n'e&ucirc;t pas encore estropi&eacute; Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait
+m&ecirc;me pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle
+l'appelait tant&ocirc;t ma fille, tant&ocirc;t ma ni&egrave;ce, tant&ocirc;t la <i>Vacabonne</i>.</p>
+
+<p>Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'&eacute;tait positivement fix&eacute;
+sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la
+Vacabonne et sa souveraine.</p>
+
+<p>En ce m&ecirc;me temps, c'est-&agrave;-dire vers 1847, l'h&ocirc;tel Corneille poss&eacute;dait le
+plus magnifique &eacute;tudiant qui e&ucirc;t &eacute;bloui le pays Latin depuis bien des
+ann&eacute;es. L'h&ocirc;tel Corneille &eacute;tait encore &agrave; cette &eacute;poque sans rival au
+quartier des &eacute;coles pour la richesse de ses appartements, et la
+prodigalit&eacute; de sa table d'h&ocirc;te. Il y avait des chambres &agrave; 50 francs par
+mois et l'on pouvait y d&eacute;penser 3 francs 50 &agrave; son d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Depuis, ces prix ont &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;s dans des &eacute;tablissements moins
+historiques.</p>
+
+<p>Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il &eacute;tait
+beau insolemment, &agrave; la fa&ccedil;on des soldats et des femmes; il &eacute;tait jeune,
+robuste, spirituel, g&eacute;n&eacute;reux, noble de naissance et riche.</p>
+
+<p>Il venait je ne sais d'o&ugrave; en Touraine. Bien rarement ces princes
+&eacute;blouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent
+exub&eacute;rants de sang et de s&egrave;ve; Paris casse leurs angles comme la mer
+fait pour les galets; Paris les p&acirc;lit, les calme et les forme; Paris les
+met &agrave; ce point de rondeur et d'uniformit&eacute; qu'il faut avoir pour entrer
+dans un des casiers de la vie commune.</p>
+
+<p>Un notaire doit &ecirc;tre pr&eacute;alablement taill&eacute; comme un diamant, mais non pas
+&agrave; facettes.</p>
+
+<p>Justin, diable &agrave; quatre s'il en fut, avait le triple talent du B&eacute;arnais
+et bien d'autres. Il eut l'honneur d'&ecirc;tre, pendant des semaines et des
+mois, la coqueluche de mesdames les &eacute;tudiantes, ce qui ne l'emp&ecirc;cha
+point de passer ses premiers examens avec succ&egrave;s; car il y avait de
+l'&eacute;toffe, en v&eacute;rit&eacute;, chez ce beau gar&ccedil;on-l&agrave;. Il avait fait d'excellentes
+&eacute;tudes; il pouvait mener de front le travail et le plaisir.</p>
+
+<p>Un jour, il disparut &agrave; la fois de l'h&ocirc;tel Corneille, des cours et m&ecirc;me
+de la Chaumi&egrave;re.</p>
+
+<p>On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut racont&eacute; qu'on
+l'avait rencontr&eacute; au bois avec une femme qui &eacute;tait un miracle de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le bois est loin de l'Od&eacute;on. Ce devait &ecirc;tre une duchesse, on chercha un
+autre roi du billard et des chopes.</p>
+
+<p>Mais Justin de Vibray ne fut pas oubli&eacute; ni remplac&eacute;, car il arriva
+quelque chose comme apr&egrave;s la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du
+Prado se divisa, et les successeurs de Justin lutt&egrave;rent en vain contre
+le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait
+l'amiti&eacute; de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une duchesse qui l'avait enlev&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la veille de passer un examen, Justin &eacute;tait sorti un matin de bonne
+heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude;
+au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le
+boulevard d'Arcueil, derri&egrave;re l'Observatoire et s'&eacute;tait plong&eacute; dans la
+lecture des cinq codes expliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une
+demi-heure de marche, ayant lev&eacute; les yeux par hasard, il poussa le m&ecirc;me
+cri que Christophe Colomb &agrave; la vue de la terre des Antilles. Justin
+avait d&eacute;couvert Babylone.</p>
+
+<p>Un instant, il resta &eacute;bahi devant cette prodigieuse capitale. Paris,
+l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la mis&egrave;re. Ce bivouac
+des sauvages de Paris se pr&eacute;sentait gaillardement au regard avec ses
+maisons fantastiques et sa population, dont &agrave; cette heure matinale rien
+ne peut donner une id&eacute;e. L'harmonie ne manquait point entre les masures,
+ruines &acirc;g&eacute;es de quelques semaines, qui semblaient avoir &eacute;t&eacute; b&acirc;ties selon
+un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui
+grouillaient dans les rues. Il y avait l&agrave; tels n&eacute;glig&eacute;s de chiffonni&egrave;res
+qui eussent bris&eacute; le crayon dans la main de Daumier.</p>
+
+<p>Comme Justin &eacute;tait en admiration devant les excentricit&eacute;s
+architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci
+sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes s&eacute;ductions de
+son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un k&eacute;pi coiffait la r&eacute;volte
+de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule &eacute;taient chastement
+couvertes par un petit torchon, rattach&eacute; autour de ses reins.</p>
+
+<p>Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhum&eacute;; Justin attendit,
+esp&eacute;rant une apparition encore plus grotesque.</p>
+
+<p>L'enfant qui se montra sur le seuil, v&ecirc;tue d'une mis&eacute;rable robe
+d'indienne frang&eacute;e et d'un pauvre mouchoir de cou, &agrave; jour comme une
+dentelle, gla&ccedil;a le rire sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, &eacute;videmment, ni
+regret d'une meilleure existence ni d&eacute;sir d'une autre vie.</p>
+
+<p>Mais elle &eacute;tait si belle, cette enfant, que Justin en eut le c&oelig;ur
+serr&eacute;.</p>
+
+<p>Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en mani&egrave;re de
+caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Va me chercher du c&acirc;bl&eacute;, petite vache!</p>
+
+<p>Ce dernier mot &eacute;tait doux comme une caresse.</p>
+
+<p>Le gros c&acirc;bl&eacute; ou carotte double est le tabac &agrave; chiquer le plus fort.
+Cette Mahaleur &eacute;tait port&eacute;e sur sa bouche.</p>
+
+<p>Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit.</p>
+
+<p>Certes, il ne pr&eacute;tendait point lier connaissance avec cette fille en
+haillons: &laquo;la petite vache&raquo;. Oh! certes!</p>
+
+<p>Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir,
+bord&eacute; par de grands murs sans fen&ecirc;tres, formant le derri&egrave;re de plusieurs
+usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine &agrave;
+passer de front dans ce d&eacute;fil&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; moiti&eacute; chemin, Lily se rencontra face &agrave; face avec un tr&egrave;s beau
+chiffonnier en grande tenue, le crochet &agrave; la main, la hotte sur le dos.
+C'&eacute;tait Payoux, dit la Tulipe-de-V&eacute;nus, qui avait l'honneur d'&ecirc;tre le
+favori actuel et r&eacute;gnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tourn&eacute;e
+avec une pointe de chambertin &agrave; trente centimes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'l&agrave; l'agneau!
+Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble &agrave; la fin!</p>
+
+<p>Il n'eut qu'&agrave; ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se
+rejeter en arri&egrave;re, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il poussa un cri et tomba assomm&eacute;.</p>
+
+<p>Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing.</p>
+
+<p>Pourquoi cette absurde violence? Voil&agrave; ce que Rogron, l'acharn&eacute;
+explicateur, n'aurait pas su expliquer.</p>
+
+<p>Justin avait assomm&eacute; ainsi de parti pris et restait plus &eacute;tourdi que la
+b&ecirc;te terrass&eacute;e.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait p&acirc;le, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge &agrave; ses
+yeux, qu'il frotta pour voir clair.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;veilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couch&eacute; comme un
+b&oelig;uf qui a re&ccedil;u le coup de massue, et la fillette, &eacute;vanouie ni plus ni
+moins qu'une demoiselle en mousseline blanche.</p>
+
+<p>Mais les &eacute;vanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent
+longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses
+beaux yeux, regarda Payoux couch&eacute; dans la boue, puis Justin, et sourit
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu grand-peur, merci.</p>
+
+<p>Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et
+p&eacute;n&eacute;traient.</p>
+
+<p>Justin ressentait en lui-m&ecirc;me une angoisse vague. Sa pens&eacute;e vacillait
+comme s'il e&ucirc;t subi une sorte d'ivresse. Il avait confus&eacute;ment conscience
+du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, r&eacute;pliqua Lily sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse ne choqua point Justin. Et, en v&eacute;rit&eacute;, les yeux de Lily
+qui &eacute;taient fix&eacute;s sur les siens avaient la limpidit&eacute; d'un regard d'ange.</p>
+
+<p>Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux.</p>
+
+<p>Un fiacre passait. Justin l'arr&ecirc;ta et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied.</p>
+
+<p>Le cocher riait ostensiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit Justin, rouge de honte.</p>
+
+<p>Lily fit comme le cocher, elle se mit &agrave; rire et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas.
+D'abord Payoux me faisait trop peur.</p>
+
+<p>Justin monta &agrave; son tour, apr&egrave;s avoir donn&eacute; son adresse au cocher.</p>
+
+<p>Quand il fut assis aupr&egrave;s de la fillette, il &eacute;prouva un inexprimable
+embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillit&eacute; de
+Lily l'augmentait.</p>
+
+<p>&mdash;On est bien ici, dit-elle, d&egrave;s que les chevaux s'&eacute;branl&egrave;rent. C'est la
+premi&egrave;re fois que je vais en voiture.</p>
+
+<p>Et comme si elle e&ucirc;t voulu mettre le comble &agrave; la d&eacute;tresse de Justin,
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#Table">III</a></h2>
+
+<h3>Un &eacute;clat de rire</h3>
+
+
+<p>Le plus large de tous les ab&icirc;mes creus&eacute;s par l'orgueil ou l'int&eacute;r&ecirc;t
+entre deux cr&eacute;atures humaines est certainement celui qui s&eacute;pare le Blanc
+du Noir, aux colonies.</p>
+
+<p>La libre Am&eacute;rique, tout en &eacute;mancipant les Noirs, a rendu plus profond le
+foss&eacute; qui les excommunie. En aucun pays du monde le &laquo;bois d'&eacute;b&egrave;ne&raquo; n'est
+aussi franchement maltrait&eacute; que dans les &Eacute;tats abolitionnistes de
+l'Union.</p>
+
+<p>Eh bien! l'Europe, habitu&eacute;e pourtant aux insolences
+hyper-aristocratiques de ces d&eacute;mocrates, poussa un jour un long cri
+d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre n&eacute;gresse, jet&eacute;e hors
+d'un omnibus &agrave; New York, par la brutalit&eacute; d'une demi-douzaine de
+philanthropes.</p>
+
+<p>Car ils s'expliqu&egrave;rent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le
+courage de leurs opinions. En lan&ccedil;ant sur le macadam la mis&eacute;rable femme
+qui &eacute;tait enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils
+&eacute;tablirent cette distinction am&eacute;ricaine: &laquo;Nous voulons que les Noirs
+soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une
+voiture publique o&ugrave; sont des Blancs!&raquo;</p>
+
+<p>C'est un joli peuple et pourri de logique.</p>
+
+<p>Chez nous, l'omnibus, fid&egrave;le aux promesses de son nom, admet tout le
+monde, m&ecirc;me les dames qui ont des chiens; son hospitalit&eacute; ne s'arr&ecirc;te
+qu'aux limites trac&eacute;es par la police, et certes les conducteurs sont
+plut&ocirc;t enclins &agrave; frauder le r&egrave;glement qui d&eacute;fend les incongruit&eacute;s, car
+il y a eu des cas d'asphyxie.</p>
+
+<p>On laisse monter les poissonni&egrave;res.</p>
+
+<p>Cette phrase, prononc&eacute;e par Lily sans la moindre vergogne: &laquo;Les
+conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter&raquo;, &eacute;tait un aveu si
+terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous
+la peau.</p>
+
+<p>Il regarda cette cr&eacute;ature dont le v&ecirc;tement, plus obsc&egrave;ne que la nudit&eacute;
+m&ecirc;me, rentrait dans la cat&eacute;gorie des choses &laquo;qui incommodent les
+voyageurs&raquo;. Il eut envie de sauter par la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle souriait; son sourire montrait un tr&eacute;sor de perles.</p>
+
+<p>Et &agrave; travers les trous de ses haillons, son exquise beaut&eacute; &eacute;pandait ces
+parfums de pudeur fi&egrave;re qu'exhalent les chefs-d'&oelig;uvre de l'art et les
+chefs-d'&oelig;uvre de Dieu. C'&eacute;tait &eacute;trange, offensant, presque divin.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais lire, dit-elle tout &agrave; coup en un mouvement d'enfantine vanit&eacute;,
+et comme si elle e&ucirc;t devin&eacute; vaguement qu'il lui fallait plaider sa
+cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je
+parle mal?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez bien... tr&egrave;s bien, murmura Justin au hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et
+de haut. Celle qui m'a appris &agrave; lire disait quelquefois en voyant passer
+de belles dames dans des cal&egrave;ches: &laquo;Voici Berthe! ou voici Marie!&raquo;
+c'&eacute;taient des &eacute;l&egrave;ves &agrave; elle, du temps o&ugrave; elle tenait un grand pensionnat
+de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim &agrave; force
+de tout boire. Alors, j'ai donn&eacute; chaque jour un sou &agrave; l'abb&eacute;, un vieil
+homme &agrave; demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en
+pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir
+seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants
+pour aller chez un directeur de th&eacute;&acirc;tre qui me donnera des r&ocirc;les &agrave;
+apprendre et autant d'argent que j'en voudrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez bien, r&eacute;p&eacute;ta Justin qui songeait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de
+r&eacute;pondre, Justin demanda &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc &agrave; cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, r&eacute;pliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma
+fortune, allez!</p>
+
+<p>Justin &eacute;prouva une sorte de soulagement &agrave; entendre ces mots. Nous ne
+dirons pas qu'il &eacute;tait amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait
+sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience
+d'elle-m&ecirc;me. Il fut content parce qu'il vit jour &agrave; secouer cette
+obsession.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez envie d'&ecirc;tre riche, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes m&egrave;re... d&eacute;j&agrave;! s'&eacute;cria l'&eacute;tudiant &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Elle &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me
+marierai pour l'avoir et pour l'adorer.</p>
+
+<p>Ce dernier mot fut prononc&eacute; avec une passion &eacute;trange et le regard de
+Justin se baissa devant les rayons qui s'allum&egrave;rent dans les grands yeux
+noirs de Lily.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait miraculeusement belle.</p>
+
+<p>Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait:</p>
+
+<p>&mdash;Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous
+donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un
+directeur de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite? interrompit-elle.</p>
+
+<p>Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets
+de cent francs. Il avait justement re&ccedil;u sa pension la veille.</p>
+
+<p>&Agrave; pareille aventure, il n'y avait qu'un d&eacute;nouement possible: l'aum&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Justin r&eacute;p&eacute;ta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs
+sur les genoux de Lily.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, dans la cit&eacute; des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les
+billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans
+cesse. C'est le r&ecirc;ve et la po&eacute;sie du m&eacute;tier: trouver un billet de
+banque!</p>
+
+<p>Le fiacre longeait au trot ce quai d&eacute;sert qui fait face &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu.
+Lily &eacute;tait rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourb&eacute;s
+de sa paupi&egrave;re ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin
+donna le signal d'arr&ecirc;ter. Lily sauta sur le pav&eacute; et s'enfuit.</p>
+
+<p>Le cocher rit encore, c'&eacute;tait un observateur.</p>
+
+<p>Quant &agrave; notre &eacute;tudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se
+frotta les mains de bon c&oelig;ur, puis encore il se demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ai-je donn&eacute; les trois billets?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir
+ainsi.</p>
+
+<p>Justin soupira longuement, mais ce n'&eacute;tait point le remords de sa
+prodigalit&eacute; qui lui arrachait ce profond soupir.</p>
+
+<p>Il avait devant les yeux une vision: Lily, transform&eacute;e par ce qui se
+peut acheter avec trois billets de banque de cent francs.</p>
+
+<p>Trois billets de cent francs ne sauraient v&ecirc;tir une comtesse, ni m&ecirc;me
+une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent
+pailleter une saltimbanque ou couvrir tr&egrave;s d&eacute;cemment une fillette.</p>
+
+<p>Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le
+prix de sa course, &agrave; la porte de Justin.</p>
+
+<p>Celui-ci monta &agrave; sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il &eacute;prouvait
+au c&oelig;ur cette meurtrissure qui reste apr&egrave;s la rupture d'une vieille et
+profonde amiti&eacute;.</p>
+
+<p>En tout, Lily et lui avaient &eacute;t&eacute; une demi-heure ensemble.</p>
+
+<p>Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie &agrave; tous
+crins ne l'e&ucirc;t point fatigu&eacute; davantage. Il n'essaya m&ecirc;me pas d'en
+appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Cette &icirc;le de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et
+belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de
+l'univers. Justin n'avait qu'&agrave; choisir parmi les plus folles et les plus
+jolies. Il essaya en vain d'&eacute;voquer les souriants visages de ses
+danseuses pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es. C'&eacute;tait l'&eacute;trange beaut&eacute; de Lily, demi-nue, qui
+passait et repassait devant ses yeux.</p>
+
+<p>Il voyait sa robe pauvre et plus que fan&eacute;e, drapant, mais d&eacute;voilant
+l'id&eacute;ale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs
+yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque c&eacute;leste,
+perdu sous la richesse d&eacute;sordonn&eacute;e d'une splendide chevelure blonde.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait enfuie, la sauvage cr&eacute;ature, sans dire merci, ni plus ni
+moins qu'un chien &agrave; qui on a jet&eacute; un os.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait bizarre et insens&eacute; dans cette aventure qui laissait apr&egrave;s
+elle la sensation d'une chute.</p>
+
+<p>Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale o&ugrave; il y avait de la
+honte et une sorte de d&eacute;go&ucirc;t, la r&ecirc;verie se d&eacute;gageait brillante et
+suave.</p>
+
+<p>Justin avait une m&egrave;re, noble, bonne, bien-aim&eacute;e, qui regardait de loin
+avec mis&eacute;ricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes
+les m&egrave;res, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait
+peur seulement de ces attaches demi-s&eacute;rieuses qui peuvent peser sur tout
+un avenir.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment, Justin, nouant et d&eacute;nouant des cha&icirc;nes fleuries,
+n'avait jamais &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; par l'id&eacute;e de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la pens&eacute;e de sa m&egrave;re vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui
+plut&ocirc;t qu'hier? Pourquoi, &agrave; propos de la plus folle et de la plus
+passag&egrave;re de toutes ses folies?</p>
+
+<p>Certes, l'aventure pouvait &ecirc;tre ridicule au premier chef, mais du moins
+elle n'&eacute;tait pas dangereuse. Justin avait jet&eacute; &agrave; une mendiante une
+aum&ocirc;ne un peu plus large que de raison, et c'&eacute;tait tout; son budget seul
+devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'&eacute;tait &agrave; parier cent
+contre un, car elle n'avait m&ecirc;me pas pris la peine de lui demander son
+nom!</p>
+
+<p>L'heure du d&eacute;jeuner passa, Justin resta &eacute;tendu sur son lit comme un
+malade. Il &eacute;tait malade, en effet, il avait la fi&egrave;vre, et chaque fois
+qu'un pas montait l'escalier, son c&oelig;ur battait douloureusement.</p>
+
+<p>Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si
+son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son &eacute;quip&eacute;e,
+l'e&ucirc;t accus&eacute; d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de
+lanc&eacute;. Justin avait la main leste.</p>
+
+<p>Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne r&eacute;pond d'un acc&egrave;s de
+fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&Agrave; l'heure du d&icirc;ner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un m&acirc;le
+effort sur lui-m&ecirc;me et secou&eacute; son vertige comme un vaillant jeune homme
+qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et
+faillit tomber &agrave; la renverse.</p>
+
+<p>Une jeune fille v&ecirc;tue de noir, avec une simplicit&eacute; &eacute;l&eacute;gante et charmante
+&eacute;tait debout devant lui.</p>
+
+<p>Elle souriait, montrant ces belles perles qui &eacute;taient derri&egrave;re les
+l&egrave;vres roses de Lily.</p>
+
+<p>&mdash;Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne r&eacute;pondit point.
+Elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je
+ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous
+attends ici depuis midi.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures!... murmura Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je
+ne vous avais pas dit merci.</p>
+
+<p>Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse
+des &eacute;coles, jeta bas son sceptre et d&eacute;serta sa cour.</p>
+
+<p>Il est, non loin de Saint-Denis et tout pr&egrave;s d'Enghien, un petit village
+charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur
+de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de
+guinguettes l'avaient respect&eacute;. Il a nom &Eacute;pinay. La derni&egrave;re fois que je
+l'ai admir&eacute; en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois
+cabarets neufs et deux chemin&eacute;es &agrave; vapeur. Que Dieu le prot&egrave;ge.</p>
+
+<p>En 1847 il &eacute;tait &agrave; vingt lieues d'Asni&egrave;res.</p>
+
+<p>On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore &laquo;les nouveaux
+mari&eacute;s&raquo;. Ils &eacute;taient si beaux et si bons que tout le monde les aimait.
+Autour d'eux il y avait comme un respect attendri.</p>
+
+<p>Avant l'ann&eacute;e finie, on fit un bapt&ecirc;me. Dans le jardin plein de roses
+qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une
+grosse fille attel&eacute;e &agrave; une voiture mignonne, roulant autour de la
+pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant.</p>
+
+<p>Quand la voiture s'arr&ecirc;tait, c'est que Lily venait aux cris du petit
+ange qui appelait le sein de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tomb&egrave;rent. Les rosiers
+&eacute;taient d&eacute;pouill&eacute;s de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily
+pleura.</p>
+
+<p>Justin voulut revenir &agrave; Paris. Ce n'&eacute;tait pas pour se s&eacute;parer de Lily,
+au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles,
+des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup.</p>
+
+<p>Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le
+bon soleil d'&Eacute;pinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait
+si jolie &agrave; si peu de frais. Justin la voulait admir&eacute;e. Paris la regarda
+pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait
+plus gu&egrave;re qu'&agrave; l'enfant dans son berceau.</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais re&ccedil;u de lettres de Justin, parce qu'ils &eacute;taient
+toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'&eacute;criture lui
+serra le c&oelig;ur. Elle &eacute;tait de Justin. Pourquoi Justin &eacute;crivait-il?</p>
+
+<p>Justin disait dans sa lettre:</p>
+
+<p>&laquo;Ma m&egrave;re est venue me chercher. &Agrave; bient&ocirc;t. Je ne pourrais pas vivre sans
+toi.&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut peine &agrave; comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha,
+malade, aupr&egrave;s du berceau.</p>
+
+<p>Justin &eacute;crivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis
+il &eacute;crivit moins fr&eacute;quemment, puis il n'&eacute;crivit plus du tout.</p>
+
+<p>L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du
+quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de
+Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant &ccedil;&agrave; et l&agrave; un
+bijou ou un objet de toilette.</p>
+
+<p>Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, &eacute;tait
+toujours habill&eacute;e comme l'enfant d'un prince.</p>
+
+<p>Nous retrouvons Lily au printemps de 1852. L'indigence &eacute;tait venue. Le
+costume de Lily en portait les marques, mais la pauvret&eacute; ne touchait pas
+encore &agrave; Petite-Reine.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; cause de Petite-Reine que les voisins de Lily, pris de ce
+souriant et gai respect qui est le bon c&ocirc;t&eacute; du caract&egrave;re parisien,
+l'appelaient la Gloriette.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce surnom une pointe de moquerie et beaucoup de
+mis&eacute;ricorde pour l'exc&egrave;s de son amour maternel.</p>
+
+<p>La Gloriette et sa Petite-Reine &eacute;taient populaires des deux c&ocirc;t&eacute;s de la
+Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, o&ugrave; Lily menait jouer sa
+fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgr&eacute; la diff&eacute;rence de leurs
+toilettes, dont chacun s'&eacute;tonnait, il n'y avait point de m&eacute;prise
+possible: quoique l'une f&ucirc;t l'&eacute;l&eacute;gance m&ecirc;me et que le costume de l'autre
+e&ucirc;t pu convenir &agrave; une bonne, c'&eacute;taient bien la m&egrave;re et l'enfant. On les
+aimait comme cela.</p>
+
+<p>Revenons cependant &agrave; la baraque de madame Canada, o&ugrave; nous avons laiss&eacute;
+Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du
+quartier Mazas en savaient &agrave; peu pr&egrave;s aussi long que nous, sauf ce
+d&eacute;tail de la premi&egrave;re jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom
+de Justin de Vibray.</p>
+
+<p>Au fond elles ont toutes la m&ecirc;me histoire.</p>
+
+<p>Petite-Reine ne se poss&eacute;dait pas de joie. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'elle allait au spectacle, et le spectacle &eacute;tait superbe.</p>
+
+<p>Comme si madame Canada e&ucirc;t voulu la remercier d'avoir montr&eacute; le chemin
+&laquo;au monde&raquo;, elle enleva de son programme la lutte &agrave; main plate,
+l'exercice du canon, le &laquo;travail&raquo; de l'homme qui porte trois cents
+livres entre ses dents g&acirc;t&eacute;es et g&eacute;n&eacute;ralement tout ce qui ne devait
+point amuser sa petite providence.</p>
+
+<p>Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de
+cire, et jongla elle-m&ecirc;me avec de belles boules de cuivre, des poignards
+et des saladiers; car elle poss&eacute;dait une grande quantit&eacute; de talents.</p>
+
+<p>Mais ce qui ravit la fillette au troisi&egrave;me ciel, ce fut la danse de
+mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde
+raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule
+fois.</p>
+
+<p>Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gant&eacute;es. Dans
+la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle &eacute;tait une
+partie du spectacle.</p>
+
+<p>On la regardait aussi de la sc&egrave;ne, les deux yeux ronds du jeune Saladin
+&eacute;taient fix&eacute;s sur elle avec une expression &eacute;trange. Vous n'avez pas
+oubli&eacute; Saladin, le triangle.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un peu le ma&icirc;tre chez madame Canada, ce Saladin, bien que la
+bonne femme le d&eacute;test&acirc;t cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son
+opinion, le &laquo;blanc-bec&raquo;, comme elle l'appelait, &eacute;tait capable de tout.</p>
+
+<p>Mais il avait la protection du beau Similor, son p&egrave;re, qui l'aimait et
+qui le battait; il avait surtout la protection d'&Eacute;chalot, sa nourrice.
+Saladin dominait les autres par son intelligence r&eacute;ellement sup&eacute;rieure
+au milieu dans lequel il vivait, et par son caract&egrave;re &eacute;trange, tant&ocirc;t
+caressant tant&ocirc;t imp&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Il savait onduler comme un serpent et sourire mieux qu'une femme; quand
+il &eacute;tait en col&egrave;re, le regard de ses yeux ronds coupait, froid et
+tranchant comme une lame d'acier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un petit homme par ses vices, mais il gardait les
+faiblesses d'un enfant. Il fut jaloux du succ&egrave;s de mademoiselle
+Freluche, ou plut&ocirc;t jaloux de l'impression qu'elle avait produite sur la
+fillette &agrave; laquelle il accordait une attention extraordinaire.</p>
+
+<p>Il voulut &eacute;blouir la fillette &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; madame Canada, qui avait &eacute;cart&eacute; son travail du programme pour ne
+point effrayer Petite-Reine (et aussi pour finir plus vite, car l'heure
+du d&icirc;ner approchait et la soupe aux choux &eacute;tait &agrave; point), Saladin,
+d&eacute;pouill&eacute; de sa jaquette et v&ecirc;tu d'un justaucorps paillet&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a sur
+le devant de la sc&egrave;ne en brandissant un sabre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un peu gr&ecirc;le, mais tr&egrave;s bien fait de sa personne, et la
+blancheur de marbre de son visage ressortait &eacute;nergiquement sous les
+m&egrave;ches boucl&eacute;es de ses cheveux bruns.</p>
+
+<p>Freluche le trouvait beau comme un dieu.</p>
+
+<p>Il arriva, s&ucirc;r de lui-m&ecirc;me et planta la pointe de son sabre dans son
+gosier avec un aplomb vainqueur.</p>
+
+<p>Mais Petite-Reine poussa un cri per&ccedil;ant et se couvrit le visage en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; est laid! je ne veux pas le voir. M&egrave;re, emm&egrave;ne-moi!</p>
+
+<p>Saladin s'arr&ecirc;ta. Ce ne fut pas un regard d'enfant qu'il jeta sur la
+fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Rat&eacute;, l'effet de l'avaleur! cria un gamin.</p>
+
+<p>Les deux comm&egrave;res protectrices du gar&ccedil;on boucher command&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Entonne ton coupe-chou, bonhomme! Aie pas peur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est connu, fit observer un militaire, que les sabres et bancals
+pour l'avalage sont en <i>caoutechoucre</i>.</p>
+
+<p>Saladin brandit son glaive pour montrer qu'il &eacute;tait en vrai fer. La
+p&acirc;leur de sa joue devenait livide.</p>
+
+<p>&mdash;Viens-t'en, m&egrave;re, viens-t'en! supplia Petite-Reine qui pleurait;
+celui-l&agrave; me fait peur!</p>
+
+<p>Le sombre personnage qu'&Eacute;chalot avait d&eacute;sign&eacute; ainsi: &laquo;un pair de France
+&eacute;tranger&raquo;, dit avec un geste imposant:</p>
+
+<p>&mdash;Assez!</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fini, Barrabas! miaula le gamin.</p>
+
+<p>&mdash;Avale! cri&egrave;rent les payses.</p>
+
+<p>&mdash;N'avale pas! ordonna madame Canada du fond de la coulisse.</p>
+
+<p>&mdash;Il avalera!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'avalera pas!</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Marseillaise!</i></p>
+
+<p>&mdash;Et ta s&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Orgeat, limonade, bi&egrave;re!</p>
+
+<p>Au milieu du tumulte, et pendant que Petite-Reine &eacute;pouvant&eacute;e cachait son
+front dans le sein de sa m&egrave;re, un large &eacute;clat de rire monta de la salle
+et envahit la sc&egrave;ne. Spectateurs et saltimbanques se tordaient les c&ocirc;tes
+&agrave; contempler Saladin, immobile, vert de honte et de rage.</p>
+
+<p>Cela dura longtemps.</p>
+
+<p>Quand Saladin releva ses paupi&egrave;res, ses yeux saignaient comme ceux des
+oiseaux de proie.</p>
+
+<p>Il regarda le public d'abord, puis Petite-Reine, et s'enfuit, poursuivi
+jusqu'au fond de la coulisse par ce grand &eacute;clat de rire qui devait
+bouleverser trois destin&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#Table">IV</a></h2>
+
+<h3>Caf&eacute; noir</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tu veux toujours faire &agrave; ta t&ecirc;te, blanc-bec, dit madame Canada &agrave;
+Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils fronc&eacute;s et la t&ecirc;te
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une m&eacute;canique
+qui plaisait &agrave; nos anc&ecirc;tres, &ccedil;a passe au troubadour d&eacute;mod&eacute; comme la
+guitare et la com&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Am&eacute;d&eacute;e! s'&eacute;cria le mis&eacute;ricordieux &Eacute;chalot, tu ne saurais jamais
+dire un mot agr&eacute;able &agrave; l'enfant. Il est fautif d'avoir <i>ostin&eacute;</i> madame
+Canada, qu'est ici l'image de l'autorit&eacute;, mais pour du talent, n'y a pas
+beaucoup d'artistes en foire qu'en soient combl&eacute;s davantage par la
+Providence, ajout&eacute;e &agrave; l'&eacute;ducation!</p>
+
+<p>Saladin regarda du m&ecirc;me &oelig;il rond, effront&eacute; et hautement d&eacute;daigneux ceux
+qui l'attaquaient et celui qui le d&eacute;fendait.</p>
+
+<p>Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans r&eacute;pondre un seul
+mot.</p>
+
+<p>Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t
+trouv&eacute; une large fente entre les planches. Il mit l'&oelig;il &agrave; cette fente,
+et regarda Petite-Reine. La pluie qui commen&ccedil;ait &agrave; tomber ne le chassa
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La dr&ocirc;le de
+petite marionnette! Je lui fais peur! La voil&agrave; qui rit, maintenant
+qu'elle ne me voit plus. C'est bon.</p>
+
+<p>La repr&eacute;sentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait
+largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en g&eacute;ant, Atlas,
+le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la m&egrave;re gigogne.
+La s&eacute;ance se termina par les prestiges hydrauliques qui &eacute;taient des
+ombres chinoises.</p>
+
+<p>Quand Lily emmena Petite-Reine enchant&eacute;e, la pluie tombait &agrave; torrents.
+Le pair de France &eacute;tranger allait peut-&ecirc;tre enfin proposer ses services,
+mais il fut pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme
+m&ecirc;me, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec &eacute;l&eacute;gamment.</p>
+
+<p>Lily jeta un regard d&eacute;sol&eacute; sur la toilette de Petite-Reine qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple celui-l&agrave; est bien gentil!</p>
+
+<p>Sur un geste de Lily, le jeune gar&ccedil;on sauta en bas des marches, c'&eacute;tait
+l'intrigant Saladin.</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, il revenait avec une voiture.</p>
+
+<p>Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par
+la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez? demanda Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Lacu&eacute;e, 5, place Mazas.</p>
+
+<p>Saladin r&eacute;p&eacute;ta au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Rue Lacu&eacute;e, 5, place Mazas.</p>
+
+<p>Il rentra tout pensif dans la baraque, o&ugrave; madame Canada disposait d&eacute;j&agrave;,
+au beau milieu de la sc&egrave;ne, une vieille porte sur deux tr&eacute;teaux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la table o&ugrave; fut servie la soupe aux choux.</p>
+
+<p>Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son
+&eacute;tat-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre,
+qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise.</p>
+
+<p>Chacun eut une bonne assiette de soupe.</p>
+
+<p>La soupe formait le repas r&eacute;glementaire fourni par le gouvernement.
+Apr&egrave;s la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire
+gardait le droit imprescriptible de se procurer &agrave; lui-m&ecirc;me n'importe
+quelle douceur &agrave; l'aide de ses &eacute;conomies.</p>
+
+<p>Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il &eacute;tait all&eacute; acheter
+de grand matin, &agrave; pied, rue de S&egrave;vres, o&ugrave; les arlequins sont bons et pas
+chers; Cologne d&eacute;vora un demi-pain de munition, beurr&eacute; de graisse &agrave;
+friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un
+oignon cru.</p>
+
+<p>Il y a toujours de l'&eacute;l&eacute;gance dans l'app&eacute;tit des dames.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat-major, compos&eacute; de madame Canada, d'&Eacute;chalot, de Similor et de
+Saladin, qui passait pour l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de l'&eacute;tablissement,
+avait &agrave; partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard,
+quatre queues de mouton, une saucisse et des choux.</p>
+
+<p>Similor, nature brillante, mais &eacute;go&iuml;ste, avait du vin dans un cruchon de
+Vichy. Il n'en offrit &agrave; personne. &Eacute;chalot, au contraire, muni d'une
+bouteille de cidre &agrave; quatre sous en versa &agrave; madame Canada, puis &agrave;
+Saladin, qui ne le remercia pas.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique &eacute;tait un &eacute;tablissement consid&eacute;rable.
+Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fid&egrave;lement
+le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le
+tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et
+autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de
+mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une &eacute;norme voiture, sorte
+de maison roulante charg&eacute;e de faire voyager tout cela et un cheval
+mourant qui tra&icirc;nait la voiture. Il se nommait Sapajou.</p>
+
+<p>Encore ne parlons-nous point du tableau, trou&eacute; comme une &eacute;cumoire, qui
+portait l'illustre signature de C&oelig;ur-d'Acier. Madame Canada faisait
+volontiers ce raisonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne retirerais pas cent &eacute;cus du tout, mais s'il me fallait l'acheter
+je n'en serais pas quitte pour trois mille francs.</p>
+
+<p>Les ruines ont ainsi leur valeur m&eacute;lancolique. La pluie mettait un terme
+aux repr&eacute;sentations pour ce soir. Quand le repas fut achev&eacute;, madame
+Canada dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Campo</i>! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne
+heure, rapport &agrave; ce que demain matin on commence le d&eacute;m&eacute;nagement au
+petit jour.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; va-t-on aller? demanda Cologne.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez &agrave; ce sujet, r&eacute;pliqua
+fi&egrave;rement la directrice, tu r&eacute;pondras que tu l'ignores, imb&eacute;cile!</p>
+
+<p>Les pensionnaires de madame Canada se dispers&egrave;rent aussit&ocirc;t, et all&egrave;rent
+chacun &agrave; ses habitudes.</p>
+
+<p>Le vice est hors de prix, &agrave; Paris; ils sont plus pauvres que Job, et
+pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils
+jouent, ils m&egrave;nent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes
+et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous
+donnerait une palette de son sang pour vingt sous!</p>
+
+<p>Poquet entretient une dame!</p>
+
+<p>Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfum&eacute;s pleins
+de moite chaleur et bourr&eacute;s d'asphyxies, o&ugrave; vous tomberiez morte au bout
+de dix secondes, madame, mais o&ugrave; l'on s'amuse autant et mieux que chez
+vous.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; des &eacute;l&eacute;gances relatives, des raffinements qui font peur, des
+galanteries, des com&eacute;dies.</p>
+
+<p>On vit, on p&ecirc;che, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un
+monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la
+table des coups de pied &agrave; &eacute;corcher les grandes jambes de Cologne qui est
+idiot, mais g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Vous voyez bien que c'est le monde!</p>
+
+<p>Similor e&ucirc;t rougi de descendre jusque-l&agrave;. Il gagnait r&eacute;guli&egrave;rement la
+poule &agrave; un petit estaminet de la barri&egrave;re et y faisait des dettes.</p>
+
+<p>Personne ne savait o&ugrave; allait Saladin.</p>
+
+<p>Mademoiselle Freluche se promenait comme Diog&egrave;ne, mais sans lanterne.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin rest&egrave;rent &agrave; la baraque.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil.</p>
+
+<p>Madame Canada et son &Eacute;chalot, personnes rang&eacute;es, se retir&egrave;rent dans
+leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que
+Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils,
+&agrave; peu pr&egrave;s, pouvait se clore. Ils s'enferm&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ils vous avaient l&agrave;-dedans des airs heureux. C'&eacute;taient de bonnes gens,
+et ils s'aimaient.</p>
+
+<p>&mdash;Amandine, dit &Eacute;chalot, nous avons &agrave; compter et &agrave; causer; si nous nous
+l&acirc;chions le caf&eacute; noir, en qualit&eacute; d'extra, et sans en prendre
+l'habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Gros gourmand! r&eacute;pondit madame Canada, qui avait d&eacute;j&agrave; l'eau &agrave; la
+bouche. Va pour le caf&eacute; noir.</p>
+
+<p>C'est ici un art &eacute;minemment parisien que de pr&eacute;parer le caf&eacute;. On a pour
+cela des ustensiles ing&eacute;nieux et charmants, des bijoux qui laissent voir
+l'eau en &eacute;bullition au moment o&ugrave; elle saisit les parfums de la poudre
+favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher &agrave;
+la cafeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Je vais vous dire comment madame Canada faisait son caf&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant qu'&Eacute;chalot comptait des sous et des pi&egrave;ces blanches dans un
+boursicot de cuir et tra&ccedil;ait des chiffres sur un papier gras, Amandine
+ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce
+mortier compact qu'on appelle du marc, et que les gar&ccedil;ons de caf&eacute;
+revendent aux viveurs peu favoris&eacute;s par la fortune.</p>
+
+<p>Ce marc, soit dit en passant, a d&eacute;j&agrave; servi deux fois. Aussi madame
+Canada en prit-elle &agrave; pleines mains comme si elle e&ucirc;t voulu g&acirc;cher du
+pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>Elle le mit dans un po&ecirc;lon avec un oignon br&ucirc;l&eacute;, une pinc&eacute;e de poivre,
+et une gousse d'ail. Sous le po&ecirc;lon, elle alluma du feu dans un r&eacute;chaud
+qui boitait. Puis, ayant vers&eacute; deux verres d'eau sur ce rago&ucirc;t, elle se
+mit &agrave; remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait &eacute;cume la soupe.</p>
+
+<p>Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussit&ocirc;t
+que la chaleur du feu en d&eacute;gagea les premiers effluves, les narines
+d'&Eacute;chalot se dilat&egrave;rent &eacute;nergiquement.</p>
+
+<p>Il cessa de manier ses gros sous et dit avec &eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'a pas cette odeur-l&agrave; dans les &eacute;tablissements publics. Tout est
+meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait cr&eacute;&eacute;
+pour les plaisirs purs et l'agr&eacute;ment du chez soi, adouci par une honn&ecirc;te
+aisance. Ah! que de belles ann&eacute;es perdues, mon Amandine! si on s'avait
+rencontr&eacute; plus t&ocirc;t avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un
+pour l'autre, on aurait sem&eacute; d&egrave;s sa jeunesse une situation assur&eacute;e pour
+plus tard, &agrave; se r&eacute;colter dans la maturit&eacute; de l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Madame Canada laissa tomber dans le po&ecirc;lon un bout de cervelas et un bon
+petit morceau de gruy&egrave;re qu'elle avait retrouv&eacute;s sous sa main. Un vaste
+soupir souleva sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai prodigu&eacute; des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle.
+Toutes les volupt&eacute;s n'&eacute;taient pas assez pour nous. &Eacute;gaux par le
+physique, on y m&eacute;langeait l'inconstance r&eacute;ciproque, &agrave; droite, &agrave; gauche,
+lui avec les bourgeoises les plus hupp&eacute;es de l'aristocratie et du
+commerce, moi avec des militaires grad&eacute;s et des chefs d'&eacute;tablissement,
+mais sans jamais manquer &agrave; l'honneur! C'est l'existence de l'artiste,
+emport&eacute; par ce tourbillon d&eacute;r&eacute;gl&eacute; de ne jamais penser qu'&agrave; sa bouche,
+bals, f&ecirc;tes et caf&eacute;s-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un
+enfant. Et des raisons, quand on revenait &agrave; la baraque, un peu lanc&eacute;s
+tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de
+frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot la regardait avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fr&eacute;quent&eacute; les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du
+temps des Habits Noirs o&ugrave; nous avons tremp&eacute;, quoique toujours d&eacute;licats,
+mais pour avoir trouv&eacute; une comtesse qui s'exprime avec ta facilit&eacute;,
+Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affront&eacute;e devant moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin,
+merci. &Agrave; ces &eacute;poques-l&agrave;, je faisais le travail des poids. Canada &eacute;tait
+bel homme, mais il n'a pas dur&eacute; contre moi... Que trouves-tu &agrave; la
+balance?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un
+jours, r&eacute;pondit &Eacute;chalot, c'est maigre.</p>
+
+<p>La bouillie de marc &eacute;tait chaude. Madame Canada la versa dans un
+mouchoir &agrave; carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas
+sa perruque d'&eacute;toupe.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps n'est plus &agrave; faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut
+s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui
+sustente les artistes... Tords-moi &ccedil;a, Bibi!... En plus que des
+particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une
+entreprise honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot prit un des c&ocirc;t&eacute;s du mouchoir sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande
+tasse &eacute;br&eacute;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>Cela vous e&ucirc;t fait fuir &agrave; l'autre bout du monde, mais &Eacute;chalot et sa
+compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la
+fum&eacute;e odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se
+rencontr&egrave;rent. Ils &eacute;chang&egrave;rent un baiser qui n'avait rien de sensuel,
+sinon &agrave; l'endroit du caf&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parole! il embaume, dit &Eacute;chalot. Le po&ecirc;lon gardait un petit go&ucirc;t de
+chou...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut
+toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot se h&acirc;ta d'ob&eacute;ir. Le boursicot et le livre de comptes furent
+serr&eacute;s et remplac&eacute;s par deux petites &eacute;cuelles de terre brune, un carafon
+d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade.</p>
+
+<p>Le carafon, h&eacute;las! &eacute;tait presque vide.</p>
+
+<p>Le contenu de la tasse &eacute;br&eacute;ch&eacute;e remplit les petites &eacute;cuelles jusqu'aux
+bords.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le sec qui est court! fit &Eacute;chalot en regardant le carafon.</p>
+
+<p>Madame Canada eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce
+qu'il y a au fond des bouteilles.</p>
+
+<p>Cinq bouteilles &eacute;taient couch&eacute;es sous le lit, reliques de bombances
+pass&eacute;es: une de cassis, une de parfait-amour, une d'&eacute;lixir-des-braves,
+une de cr&egrave;me de V&eacute;nus, une de bi&egrave;re. On passa de l'eau dans toutes, on
+rin&ccedil;a, on d&eacute;canta dans le carafon, et le niveau de &laquo;la goutte&raquo; monta
+sensiblement.</p>
+
+<p>Phil&eacute;mon &Eacute;chalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de
+l'autre, le c&oelig;ur content, la conscience l&eacute;g&egrave;re, et firent deux parts de
+la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les &eacute;cuelles.</p>
+
+<p>Le caf&eacute;, savour&eacute; &agrave; petites gorg&eacute;es, fut proclam&eacute; d&eacute;licieux. Quand les
+tasses furent &agrave; moiti&eacute;, on y versa les rin&ccedil;ures, qui, &agrave; leur tour,
+m&eacute;rit&egrave;rent un &eacute;loge sinc&egrave;re et attendri.</p>
+
+<p>La pluie faisait rage au-dehors. Le po&egrave;te Lucr&egrave;ce l'a dit en beaux vers
+bien dogmatiquement &eacute;go&iuml;stes: &laquo;Qu'il est doux, quand la grande mer est
+agit&eacute;e par la temp&ecirc;te, qu'il est doux d'&ecirc;tre au port, et de suivre le
+danger des malheureux ballott&eacute;s par la tourmente!&raquo;</p>
+
+<p>Ah! le philosophe!</p>
+
+<p>Phil&eacute;mon et Baucis &eacute;coutaient les tapages de l'averse et traduisaient &agrave;
+leur mani&egrave;re le distique du po&egrave;te bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes bien clos, disait la Canada.</p>
+
+<p>&mdash;Bien couverts, ajoutait &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour les gens qui se mouillent!</p>
+
+<p>Ensemble ils imprim&egrave;rent &agrave; leurs tasses ce mouvement de rotation qui
+permet de boire la derni&egrave;re goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Amandine, soupira &Eacute;chalot, j'ai une id&eacute;e qui me trotte dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Moi de m&ecirc;me, r&eacute;pliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne aussi.</p>
+
+<p>La bo&icirc;te qui servait de chambre au jeune Saladin &eacute;tait contigu&euml; &agrave;
+l'armoire habit&eacute;e par Phil&eacute;mon et Baucis.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait <i>br&ucirc;l&eacute;</i> &agrave; son estaminet dont le ma&icirc;tre lui avait pr&eacute;sent&eacute;
+sa note. Il passait forc&eacute;ment dans son trou cette derni&egrave;re soir&eacute;e et
+n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria p&eacute;n&eacute;trant &agrave; travers les fentes de
+la cloison lui inspira quelques jalouses pens&eacute;es qu'on trouverait aussi
+dans Lucr&egrave;ce, puis il se mit &agrave; &eacute;couter pour tuer le temps. Voici ce
+qu'il entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon id&eacute;e, reprenait &Eacute;chalot, c'est que Saladin &eacute;tait un amour quand il
+avait cinq ans. Il faisait recette.</p>
+
+<p>&mdash;Et Freluche au m&ecirc;me &acirc;ge! s'&eacute;cria madame Canada. Quel ch&eacute;rubin! Elle
+valait cent sous par jour &agrave; la moyenne!</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons pour une tourn&eacute;e de province.</p>
+
+<p>&mdash;En province, les enfants font toujours de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ils sont jolis...</p>
+
+<p>&mdash;Comme la minette de ce soir, h&eacute;?</p>
+
+<p>Ce fut madame Canada qui dit cela. &Eacute;chalot lui prit les deux mains et
+les serra en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sup&eacute;rieure &agrave; ton sexe par la capacit&eacute;, Amandine!</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerais cinquante francs, s'&eacute;cria la directrice, &agrave; qui
+m'apporterait un ange pareil!</p>
+
+<p>Saladin se redressa de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cloison.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit &Eacute;chalot, c'est des r&ecirc;ves... personne ne nous apportera cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelquefois des m&egrave;res d&eacute;natur&eacute;es..., fit Amandine. Allons nous
+coucher, la chandelle s'use.</p>
+
+<p>Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses
+cheveux. Lui aussi avait son id&eacute;e. Il s'assit sur le pied de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, Bibi, dit la Canada.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait aller jusqu'&agrave; cent francs, repartit &Eacute;chalot. Dors bien,
+mon Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Cent francs, r&eacute;p&eacute;ta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!...
+Perruche!</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit et un sourire m&eacute;chant vint &agrave; sa l&egrave;vre pendant qu'il
+ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Gagner cent francs... et se venger? &ccedil;a serait dr&ocirc;le!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#Table">V</a></h2>
+
+<h3>Caf&eacute; au lait</h3>
+
+
+<p>Le lendemain matin, &agrave; l'heure o&ugrave; tout dormait encore dans
+l'&eacute;tablissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa
+hors de la maison roulante pour p&eacute;n&eacute;trer dans la baraque. En passant
+pr&egrave;s du matelas de Similor, il t&acirc;ta un peu les poches de cet homme
+aimable mais d&eacute;bauch&eacute;. Elles &eacute;taient vides.</p>
+
+<p>Dans la baraque, &agrave; gauche, mademoiselle Freluche &eacute;tait couch&eacute;e sur un
+sac de paille, &agrave; droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'&eacute;tendaient tout
+habill&eacute;s sur deux tas de rubans de menuisier.</p>
+
+<p>Tous les trois ronflaient.</p>
+
+<p>Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du
+trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour
+inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgr&eacute; les folies qu'il
+faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset,
+o&ugrave; d'autres mettent leur montre, il cachait trois pi&egrave;ces de vingt sous,
+ressource amass&eacute;e pour les jours difficiles.</p>
+
+<p>Saladin les lui emprunta sans remords.</p>
+
+<p>Cologne ne poss&eacute;dait que soixante-dix centimes. C'&eacute;tait peu. Saladin les
+pr&eacute;leva tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, toujours rampant, il traversa la sc&egrave;ne et se rendit aupr&egrave;s
+de mademoiselle Freluche.</p>
+
+<p>Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil l&eacute;ger, afin de
+les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment o&ugrave;
+Saladin &eacute;prouvait d'un doigt d&eacute;licat la poche m&eacute;nag&eacute;e dans les plis du
+jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la fin te voil&agrave; donc un homme, petite drogue! Saladin, malgr&eacute; son
+audace, resta d&eacute;concert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu toujours ta pi&egrave;ce de deux francs perc&eacute;e? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te regarde pas, r&eacute;pondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin
+lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant &agrave; sa voix des inflexions
+plus douces que les sons m&ecirc;me de la clarinette de Cologne, quant &agrave; la
+chose de t'idol&acirc;trer, &ccedil;a y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta
+pi&egrave;ce pour une affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Nix! r&eacute;pliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton
+solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne donnerais pas ma pi&egrave;ce de deux francs pour cinquante sous!</p>
+
+<p>Il faut une religion: Voltaire lui-m&ecirc;me a bien voulu en convenir.
+Freluche ne s'inqui&eacute;tait pas de Dieu, mais elle croyait aux pi&egrave;ces
+perc&eacute;es. Saladin croyait &agrave; toutes les pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, reprit-il, papa &Eacute;chalot ne me refuserait pas une avance sur
+mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de
+l'affaire. C'est superbe, quoi!</p>
+
+<p>Saladin avait le don de persuader. Malgr&eacute; sa prudence, mademoiselle
+Freluche &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &eacute;branl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien j'aurai?</p>
+
+<p>&mdash;Dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tope!</p>
+
+<p>Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.</p>
+
+<p>Il arpenta la place du Tr&ocirc;ne d'un air important et qui sentait d'une
+lieue son capitaliste.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; quelques-uns de messieurs les artistes en foire commen&ccedil;aient leurs
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part. Saladin passa derri&egrave;re les tentes et alla frapper
+&agrave; la porte d'une maison roulante qui desservait le grand th&eacute;&acirc;tre de <i>La
+Pie voleuse,</i> situ&eacute; &agrave; l'autre bout du rond-point.</p>
+
+<p>N'ayant point re&ccedil;u de r&eacute;ponse, il prit la rue des Ormeaux, qui m&egrave;ne au
+boulevard de Montreuil, et entra dans l'&eacute;choppe d'un marchand de
+bric-&agrave;-brac, au lieu dit &laquo;La Petite-Allemagne&raquo;.</p>
+
+<p>C'est l&agrave;, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.</p>
+
+<p>Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Tr&ocirc;ne jusqu'au centre de
+Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous
+les corsages lac&eacute;s &agrave; l'alsacienne. On n'y parle point fran&ccedil;ais. J'y ai
+vu des barbes pointues et des houppelandes pel&eacute;es qui eussent fait
+honneur &agrave; la Judengasse de Francfort.</p>
+
+<p>Le marchand de bric-&agrave;-brac &eacute;tait juif, jaune et maigre; sa femme &eacute;tait
+grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussi&egrave;re, jonch&eacute;e
+de d&eacute;bris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.</p>
+
+<p>Saladin expliqua qu'il avait une vieille m&egrave;re, dont il &eacute;tait le seul
+soutien. Fils pieux, mais peu favoris&eacute; sous le rapport de la fortune, il
+voulait remonter &agrave; peu de frais la garde-robe maternelle.</p>
+
+<p>Ces juifs allemands sont tr&egrave;s souvent de braves gens. L'homme maigre et
+la femme grasse furent touch&eacute;s par la pi&eacute;t&eacute; filiale de Saladin. Pour
+cinq francs, ils trouv&egrave;rent moyen de lui composer un trousseau complet
+qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait
+surtout un b&eacute;guin &agrave; voile bleu (la vieille m&egrave;re de Saladin s'en allait
+aveugle) qui &eacute;tait une v&eacute;ritable trouvaille. Saladin fit du tout un
+paquet qu'il emporta sous son bras.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures quand il acheva son march&eacute;. Il faisait jour enfin
+chez ces sybarites de <i>La Pie voleuse</i>. Saladin entra dans la voiture et
+demanda monsieur Languedoc, grand premier r&ocirc;le, ophicl&eacute;ide, r&eacute;gisseur et
+peintureur.</p>
+
+<p>Ce dernier m&eacute;tier est double: il consiste &agrave; rechampir les d&eacute;cors et &agrave;
+<i>faire des t&ecirc;tes</i> aux artistes.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aide de tous ces talents r&eacute;unis, M. Languedoc gagnait de quoi
+maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunit&eacute; de
+boucher les trous de sa redingote. Il &eacute;tait gai comme un pinson et plus
+g&eacute;n&eacute;reux que Guzman.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va au Fran&ccedil;ais et Hydraulique! s'&eacute;cria-t-il en apercevant Saladin.
+La Canada a une chance de rat&eacute;. Vous aviez six francs pass&eacute;s &agrave; la
+derni&egrave;re d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La gr&ecirc;le! Je
+paye &agrave; d&eacute;jeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.</p>
+
+<p>Saladin jeta son paquet sur la table et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici des effets qui m'ont co&ucirc;t&eacute; trente francs comptant. J'en ai
+besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir &agrave; p&eacute;n&eacute;trer
+chez celle que j'adore, malgr&eacute; la jalousie de son bourgeois qui me
+poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera jou&eacute;. Je
+mettrai les hardes au clou et nous irons d&eacute;jeuner &agrave; la R&acirc;p&eacute;e. Fais-moi
+une t&ecirc;te analogue au costume.</p>
+
+<p>Languedoc le regarda avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue!
+est-elle cal&eacute;e, ta chacune?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que &ccedil;a! r&eacute;pliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge
+fin, chaussure vernie, fiacre &agrave; l'heure et prisant du tabac &agrave; la rose!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce
+matin, petite racaille!</p>
+
+<p>Tout en parlant, il avait atteint une bo&icirc;te carr&eacute;e et plate dont
+l'int&eacute;rieur &eacute;tait divis&eacute; en une quantit&eacute; de petits compartiments.
+Saladin s'assit sur le pied du lit et l'op&eacute;ration commen&ccedil;a aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te demand&eacute;e &eacute;tait celle d'une brave femme de 45 &agrave; 50 ans.</p>
+
+<p>Saladin fut d'abord coiff&eacute; avec la maladresse voulue; un &oelig;il de poudre
+grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce,
+et la houppe. Ce Languedoc n'&eacute;tait pas de l'&eacute;cole de Meissonier, il
+peignait &agrave; grands traits.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait pour le soir, &agrave; la lumi&egrave;re, dit-il en se mettant au point
+pour juger l'effet, on pousserait &agrave; la couleur; mais pas de b&ecirc;tise! Le
+jour, il faut m&eacute;nager sa marchandise... Regarde voir si &ccedil;a te va, petit.</p>
+
+<p>Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est! s'&eacute;cria celui-ci. Je reconnais ma tendre m&egrave;re! aide-moi &agrave;
+m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, madame Saladin, la m&egrave;re, descendait le boulevard
+Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et &Eacute;chalot l'auraient
+crois&eacute;e sur le trottoir sans reconna&icirc;tre en elle leur coupable fils qui
+se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour
+acheter du sucre d'orge &agrave; la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien!
+l'affaire mitonne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une maison de ch&eacute;tive apparence, situ&eacute;e &agrave; une trentaine de
+m&egrave;tres de l'angle form&eacute; par la rue Lacu&eacute;e et la place Mazas. Tout ce
+quartier &eacute;tait alors en voie de reconstruction et l'angle lui-m&ecirc;me,
+entour&eacute; d'une barri&egrave;re en planches, attendait une b&acirc;tisse nouvelle.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me &eacute;tage de la maison, il y avait une petite chambre, &eacute;clair&eacute;e
+par deux fen&ecirc;tres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme
+aucun obstacle ne masquait ces crois&eacute;es, la seconde regardait le Jardin
+des Plantes et toute une part du vieux Paris, la premi&egrave;re voyait,
+par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait clair, net et propre dans cette chambrette o&ugrave; la pauvret&eacute;
+avait je ne sais quel air d'&eacute;l&eacute;gance. Petite-Reine dormait dans un
+berceau d'osier, entour&eacute; de rideaux blancs comme neige et qui cachait &agrave;
+demi la couchette de sa m&egrave;re: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce
+semble, le dernier degr&eacute; du bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Une commode, une table de couturi&egrave;re et quelques chaises formaient
+l'ameublement. Tout cela souriait, inond&eacute; de gai soleil. Il n'y avait de
+triste qu'un meuble en bois de rose qui restait l&agrave;, parlant d'un luxe
+&eacute;vanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.</p>
+
+<p>La Gloriette &eacute;tait lev&eacute;e depuis longtemps d&eacute;j&agrave;. On le voyait &agrave; l'ordre
+&eacute;tabli dans le modeste m&eacute;nage. Elle avait savonn&eacute; des chemises, des
+collerettes, des bas mignons appartenant &agrave; Petite-Reine; les souliers de
+Petite-Reine &eacute;taient cir&eacute;s et sa gentille toilette attendait, bien
+bross&eacute;e.</p>
+
+<p>Que disions-nous qu'il &eacute;tait triste le meuble en bois de rose! Il &eacute;tait
+joyeux plut&ocirc;t et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant.
+C'&eacute;tait l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets &agrave;
+l'usage de l'enfant ador&eacute; qui &eacute;tait l'&acirc;me de cette demeure.</p>
+
+<p>Ah! qui pourrait dire comme on la ch&eacute;rissait, comme on &eacute;tait follement
+fi&egrave;re d'elle, et heureuse, et facile &agrave; glisser sur la pente d'or des
+beaux r&ecirc;ves d'avenir!</p>
+
+<p>Il y avait un deuil dans le pass&eacute;, un grand amour bris&eacute;, une douleur que
+rien ne devait &eacute;teindre.</p>
+
+<p>Mais supposez le c&oelig;ur le mieux dou&eacute;, vous y trouverez un battement qui
+domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionn&eacute;ment,
+un attrait, un &eacute;lan sup&eacute;rieur &agrave; tous autres: une vocation dans la
+passion.</p>
+
+<p>Celle-l&agrave; est m&egrave;re avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.</p>
+
+<p>La Gloriette &eacute;tait m&egrave;re jusqu'au culte, jusqu'au d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Elle avait aim&eacute; Justin, elle avait pleur&eacute; Justin, son premier, son
+unique ami, mais ce berceau, cette all&eacute;gresse, cette idol&acirc;trie!</p>
+
+<p>J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes &agrave; regarder l'enfant
+dont le p&egrave;re n'&eacute;tait plus; j'en ai vu qui regrettaient le p&egrave;re avec
+assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.</p>
+
+<p>La Gloriette avait souri parmi ses larmes, d&egrave;s le premier jour de son
+veuvage, pench&eacute;e qu'elle &eacute;tait en un recueillement d&eacute;vot au-dessus du
+sommeil de Petite-Reine.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait dit peut-&ecirc;tre apr&egrave;s le d&eacute;part de Justin, tant il peut y
+avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle:
+Petite-Reine sera &agrave; moi toute seule.</p>
+
+<p>Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera
+avec tout son amour.</p>
+
+<p>Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin &eacute;tait le p&egrave;re de
+Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il e&ucirc;t si bien admir&eacute; la
+ch&egrave;re enfant du matin au soir; mais son c&oelig;ur &eacute;tait plein, et quand elle
+parlait &agrave; Dieu, c'&eacute;tait un long cantique d'actions de gr&acirc;ces. Elle
+remerciait la bont&eacute; de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans
+ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait
+Dieu ou la fr&ecirc;le cr&eacute;ature endormie, calme, rose, et dont les l&egrave;vres
+fra&icirc;ches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des
+petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman ch&eacute;rie!</p>
+
+<p>Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une cr&eacute;ature
+humaine dont elle envi&acirc;t le sort, car la pauvret&eacute; est l&eacute;g&egrave;re &agrave; supporter
+quand une grande joie soutient l'&acirc;me, ou un grand orgueil, et la
+Gloriette avait pour exalter sa jeune &acirc;me la plus grande de toutes les
+joies, le plus grand de tous les orgueils.</p>
+
+<p>La Gloriette avait appris &agrave; Petite-Reine une pri&egrave;re bien courte, mais si
+belle! pour demander &agrave; la bonne Vierge, qui est m&egrave;re aussi, le retour de
+son papa. Elle &eacute;tait s&ucirc;re que Justin reviendrait, non point pour elle
+peut-&ecirc;tre, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen s&ucirc;r, infaillible!</p>
+
+<p>Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant
+grandissant devait avoir des besoins que le travail acharn&eacute; de ses mains
+ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces
+photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur m&egrave;re.</p>
+
+<p>Si vous saviez combien de fois elle s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; regarder tous ces
+ch&eacute;rubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des
+anges, mais moins jolis que Petite-Reine.</p>
+
+<p>Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine
+habill&eacute;e comme l'enfant J&eacute;sus; elle comptait enlever le filet qui tenait
+captifs ces cheveux blonds o&ugrave; elle baignait, le matin et le soir, ses
+baisers affol&eacute;s.&mdash;Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil
+devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadr&eacute; dans les boucles
+d'or de cette chevelure, glorieuse comme une aur&eacute;ole.</p>
+
+<p>Et, f&ucirc;t-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin,
+ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien
+vite pour s'agenouiller de l'autre c&ocirc;t&eacute; du berceau?</p>
+
+<p>Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment &eacute;tait fait ce
+pauvre beau Justin de Vibray, le roi des &eacute;tudiants, noble intelligence,
+faible volont&eacute;. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne
+maudissait point le ge&ocirc;lier de cette prison, qui &eacute;tait encore une m&egrave;re.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous v&icirc;mes hier, si
+discr&egrave;te et si sage dans le r&ocirc;le de maman, &eacute;tait un enfant aussi.</p>
+
+<p>Ce matin, &agrave; l'heure o&ugrave; l'&acirc;ge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez
+donn&eacute; dix-huit ou dix-neuf ans &agrave; toute peine.</p>
+
+<p>Elle avait son d&eacute;shabill&eacute; de travail: une jupe de bazin, une camisole de
+percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant,
+allaient o&ugrave; ils voulaient en un d&eacute;sordre charmant et lui faisaient une
+coiffure que nulle ne pourrait acheter, f&ucirc;t-ce au prix d'un tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Elle avait bien quelque p&acirc;leur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux
+aim&eacute;e, tant cette p&acirc;leur, d&eacute;licate et douce, se mariait heureusement aux
+lumi&egrave;res de sa chevelure et &agrave; cette profonde &eacute;tincelle qui jaillissait
+de ses grands yeux noirs.</p>
+
+<p>Lily &eacute;tait belle, bien plus qu'autrefois; plus belle m&ecirc;me que
+Petite-Reine n'&eacute;tait jolie. Un peintre connaisseur vous e&ucirc;t dit qu'elle
+devait devenir encore plus belle.</p>
+
+<p>Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'&eacute;tait point son exquise
+beaut&eacute; qui frappait le c&oelig;ur ni le regard, c'&eacute;tait sa gentillesse de
+jeune m&egrave;re, active &agrave; la besogne. En elle la m&egrave;re emportait tout. Les
+gr&acirc;ces enchant&eacute;es de sa taille, la splendeur de ses traits n'&eacute;taient en
+une sorte que des charmes accessoires aupr&egrave;s de la s&eacute;duction attendrie
+qui s'&eacute;pandait autour de son travail.</p>
+
+<p>Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commen&ccedil;ant
+un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur
+la corde o&ugrave; elle s&eacute;chait, le manteau &agrave; brosser, le chapeau dont la plume
+coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines,
+mignonnes comme des jouets&mdash;puis un regard au berceau, et apr&egrave;s chaque
+regard, vous pensez, l'irr&eacute;sistible besoin d'un baiser, puis, que
+sais-je?</p>
+
+<p>Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute &agrave; la
+fen&ecirc;tre... Psst! La laiti&egrave;re! Et le d&eacute;jeuner de Petite-Reine!
+Paresseuse!</p>
+
+<p>La laiti&egrave;re, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois &eacute;tages
+pour quatre sous, ou plut&ocirc;t pour madame Lily et pour la petite.</p>
+
+<p>En bas, la laiti&egrave;re avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans
+ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie cr&egrave;me,
+et sa voix changeait.</p>
+
+<p>Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux ch&egrave;res
+cr&eacute;atures! Tout le quartier &eacute;tait comme la laiti&egrave;re. On les aimait, on
+les respectait.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous
+trompez, je m'aper&ccedil;ois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.</p>
+
+<p>Madame Hureau &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; regarder Petite-Reine dans son berceau.</p>
+
+<p>Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'&eacute;veilla, inond&eacute;e de
+lilas tout frais, tout mouill&eacute;s, de bons gros lilas de campagne, qui
+r&eacute;jouissent l'&oelig;il, prot&eacute;g&eacute;s par de robustes feuill&eacute;es.</p>
+
+<p>Les lilas de Paris sont chauves.</p>
+
+<p>Le r&eacute;veil de l'enfant fut un cri d'all&eacute;gresse. Tant de fleurs! tant de
+feuilles! et toute la chambre embaum&eacute;e!</p>
+
+<p>La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme &agrave; l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Sur le r&eacute;chaud, pr&egrave;s de la porte, il y eut un petit po&ecirc;lon d'argent.
+J'ai dit d'argent: c'&eacute;tait pour l'ador&eacute;e. Le lait chauffa pendant que la
+m&egrave;re et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait &agrave; travers les
+feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, le lait monte!</p>
+
+<p>Et le gros bouquet presque achev&eacute; fut jet&eacute; &agrave; la diable pour sauver le
+lait.</p>
+
+<p>Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la
+brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle
+appelait &laquo;son caf&eacute;&raquo;. Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc
+fut vers&eacute; dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.</p>
+
+<p>L'ar&ocirc;me se d&eacute;gagea, pur et p&eacute;n&eacute;trant, de cette mignonne cornue. La cr&egrave;me
+sucr&eacute;e prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas &eacute;pars sur
+le berceau, et Petite-Reine d&eacute;jeuna de grand app&eacute;tit avec ce m&eacute;lange
+dont &Eacute;chalot n'aurait pas voulu, le sybarite.</p>
+
+<p>Il y manquait l'oignon et l'arri&egrave;re-go&ucirc;t de chou.</p>
+
+<p>Notre pens&eacute;e est revenue vers ce digne couple de la foire, &agrave; cause de
+Petite-Reine, si d&eacute;licieusement gentille en grignotant son pain r&ocirc;ti.
+C'&eacute;tait en prenant leur caf&eacute; noir que madame Canada et &Eacute;chalot avaient
+&eacute;mis ce souhait de poss&eacute;der une jolie fillette pour leur tourn&eacute;e de
+province.</p>
+
+<p>Et, en v&eacute;rit&eacute;, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour
+comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moiti&eacute; si bien
+seulement que mademoiselle Freluche?</p>
+
+<p>Cent francs! La direction du Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique aurait
+donn&eacute; cent francs pour r&eacute;aliser ce r&ecirc;ve. C'est beaucoup d'argent.
+Proportions gard&eacute;es, le Th&eacute;&acirc;tre-Italien ne paye pas plus cher Adelina
+Patti.</p>
+
+<p>Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui
+toujours avait dormi dans son ouate parfum&eacute;e, vous la figurez-vous
+s'&eacute;veillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette
+mis&egrave;re assombrie par le vice? entre Cologne, le g&eacute;ant, et Atlas, le
+bossu?</p>
+
+<p>Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants &agrave; qui on
+enseigne la danse sur la corde.</p>
+
+<p>Oh! certes, de pareilles pens&eacute;es ne viennent point aux m&egrave;res amoureuses.
+Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.</p>
+
+<p>Parfois, quand on aime passionn&eacute;ment, l'&acirc;me est prise tout &agrave; coup d'une
+terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent &agrave;
+regarder son tr&eacute;sor. Elle redoutait la mis&egrave;re, une maladie, peut-&ecirc;tre,
+tout ce qui effraie les m&egrave;res, mais cette honte extravagante, ce malheur
+invraisemblable, sa fille vol&eacute;e, sa fille battue, p&acirc;lie, chang&eacute;e par les
+larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh!
+certes, certes, la Gloriette n'y avait song&eacute; jamais!</p>
+
+<p>Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Tr&egrave;s Gracieuse
+Majest&eacute; George III, qui repr&eacute;sente l'honorable lady Hamilton de Hamilton
+place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.</p>
+
+<p>L'honorable lady peut &ecirc;tre &acirc;g&eacute;e de trois ans. Sa petite figure fi&egrave;re,
+d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perl&eacute;s,
+qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre t&ecirc;te de Louis XIV. Elle est
+jolie cette poup&eacute;e-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le
+pinceau aurait peupl&eacute; un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit
+pas ou plut&ocirc;t elle sourit &agrave; l'anglaise.</p>
+
+<p>Petite-Reine souriait comme &agrave; Paris; &agrave; la voir, Thomas Lawrence e&ucirc;t
+bris&eacute; ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers
+jours d'avril envoyait des reflets nacr&eacute;s &agrave; ses joues.</p>
+
+<p>Quand elle eut bien d&eacute;jeun&eacute;, sa m&egrave;re la mit &agrave; genoux, sa m&egrave;re, d&eacute;vote &agrave;
+force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans
+s'arr&ecirc;ter ni se tromper, cette belle pri&egrave;re dont j'ai parl&eacute;, qui avait
+deux lignes, ni plus ni moins:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, je vous donne mon c&oelig;ur. Bonne Vierge, m&egrave;re de Dieu, je vous
+aime bien, rendez-moi mon petit p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>En bas madame Hureau, la laiti&egrave;re, faisait son commerce sous la porte et
+racontait aux voisins le r&eacute;veil du petit ange.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la m&egrave;re, &ccedil;a fait peur!</p>
+
+<p>&Agrave; trente pas de l&agrave;, au milieu des d&eacute;combres d'une maison d&eacute;molie, une
+femme, pauvrement habill&eacute;e, et coiff&eacute;e d'un b&eacute;guin &agrave; voile bleu, vint
+s'asseoir sur une pi&egrave;ce de bois. La laiti&egrave;re la montra aux voisines en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis ce matin, voil&agrave; deux fois qu'elle vient r&ocirc;der, c'te
+paroissienne-l&agrave;. Elle regarde la maison. Une dr&ocirc;le de touche, pas vrai?
+&ccedil;a doit s'avoir &eacute;chapp&eacute; de la Salp&ecirc;tri&egrave;re. Je parie qu'on ne lui donne
+pas quinze cents livres de rentes &agrave; chaque fois qu'elle &eacute;ternue!</p>
+
+<p>Saladin, grim&eacute; et costum&eacute; en vieille femme, faisait pourtant de son
+mieux pour prendre une tournure d&eacute;cente sous son d&eacute;guisement. Il
+regardait en effet la maison, il avait d&eacute;j&agrave; reconnu la jolie petite dame
+de la veille &agrave; la fen&ecirc;tre du troisi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>Il attendait. L'affaire marchait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#Table">VI</a></h2>
+
+<h3>La cerise</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s la pri&egrave;re, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aim&eacute;
+jouer avec les belles branches de lilas, mais d&eacute;j&agrave;, sur le pied du lit,
+toutes les diverses pi&egrave;ces de son costume mignon &eacute;taient rang&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, pourquoi m'habiller de si bonne heure?</p>
+
+<p>Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, ch&eacute;rie, tu vas aller toute la journ&eacute;e au Jardin des
+Plantes.</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi? quel bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec madame Noblet qui m&egrave;ne les enfants.</p>
+
+<p>Ici, une moue. Lily sourit. Les m&egrave;res aiment tant qu'on les regrette.</p>
+
+<p>Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commen&ccedil;a les
+ablutions &agrave; grande eau.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent.
+Et je te m&egrave;nerai o&ugrave; tu sais bien, faire faire ton portrait pour
+l'envoyer &agrave; petit p&egrave;re.</p>
+
+<p>On y avait &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine,
+trop enfant, avait boug&eacute;. Et dans l'&eacute;preuve, c'&eacute;tait un nuage que la
+Gloriette tenait entre ses bras.</p>
+
+<p>Seulement, on n'avait pas jet&eacute; l'&eacute;preuve parce que, je ne sais comment,
+le nuage souriait.</p>
+
+<p>Petite-Reine demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?</p>
+
+<p>Elle fut embrass&eacute;e, toute mouill&eacute;e qu'elle &eacute;tait, et la jeune m&egrave;re
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu dis que petit p&egrave;re riait toujours en regardant ma cerise!</p>
+
+<p>Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et
+peut-&ecirc;tre une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et
+Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.</p>
+
+<p>Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge,
+brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle e&ucirc;t pendu
+encore &agrave; l'arbre sous un rayon de soleil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un fruit de ce travail bizarre et myst&eacute;rieux que la nature
+accomplit en se jouant chez celles qui vont &ecirc;tre m&egrave;res. Elles ont des
+d&eacute;sirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque
+part le t&eacute;moignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi
+que la post&eacute;rit&eacute; de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte
+de caf&eacute; sous l'&oelig;il ou un bon verre de vin bleu r&eacute;pandu sur la moiti&eacute; du
+visage. C'est hideux.</p>
+
+<p>Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la mis&egrave;re,
+la jeune femme a souhait&eacute; ce que r&ecirc;vent les heureuses: des fleurs, par
+exemple.</p>
+
+<p>Dumas fils, qui &eacute;crivit ce beau livre: <i>La Dame aux cam&eacute;lias</i>,
+trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre
+d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.</p>
+
+<p>La <i>dame aux roses</i> ne se coiffe point comme les autres marquises; elle
+laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses &eacute;paules.
+Assur&eacute;ment, il n'y eut jamais que la main d'un &eacute;poux ou le souffle du
+vent pour soulever ce riche voile et d&eacute;couvrir les deux roses p&acirc;les,
+divin pastel qu'une envie de sa m&egrave;re estompa sur le v&eacute;lin de sa nuque.</p>
+
+<p>J'ai dit le mot, ce sont des <i>envies</i>.</p>
+
+<p>Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.</p>
+
+<p>Au temps o&ugrave; Justin, bel &eacute;tudiant, &eacute;tait fou de Lily et de sa petite, il
+jouait des heures enti&egrave;res aupr&egrave;s du berceau et c'&eacute;taient de longues
+joies quand on d&eacute;couvrait la cerise.</p>
+
+<p>Seulement la cerise ne pouvait pas &ecirc;tre sur le portrait. Le hasard
+l'avait plac&eacute;e en un lieu qui se voile: entre l'&eacute;paule droite et le
+sein, tout pr&egrave;s de l'aisselle.</p>
+
+<p>Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa
+la cerise avec un gros soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis toujours que p&egrave;re nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il
+besoin d'un portrait pour venir nous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas ce qu'il veut, r&eacute;pliqua Lily. Donne tes jambes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour le pantalon festonn&eacute; qui tombait sur les bas blancs, ray&eacute;s
+d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re est donc malheureux? demanda encore la fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Lily qui avait fait le corset, calcul&eacute; pour ne point g&ecirc;ner cette
+ch&egrave;re et fr&ecirc;le taille; c'&eacute;tait Lily qui avait brod&eacute; le fichu et la
+collerette.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant que toi, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Si, autant que moi... passe tes manches.</p>
+
+<p>Elle pensait, la pauvre Gloriette:</p>
+
+<p>&mdash;S'il la voyait, mon Dieu!</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait vrai, il e&ucirc;t suffi d'un regard jet&eacute; sur cette adorable enfant
+pour ramener le plus indiff&eacute;rent des p&egrave;res.</p>
+
+<p>Et Justin autrefois avait si bon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>La robe fut agraf&eacute;e: une &eacute;toffe bien simple, mais choisie avec un go&ucirc;t!
+et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit
+manteau, &eacute;vas&eacute; comme une cape espagnole, puis la toque d'o&ugrave; les cheveux
+ruisselants s'&eacute;chappaient.</p>
+
+<p>Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu
+Petite-Reine si jolie.</p>
+
+<p>Petite-Reine elle-m&ecirc;me, bien qu'il n'y e&ucirc;t point de glace dans la
+chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on
+devinait en elle une vague tentation d'&ecirc;tre raide.</p>
+
+<p>Mais les lilas de la laiti&egrave;re &eacute;taient encore &eacute;pars sur le berceau. Apr&egrave;s
+avoir h&eacute;sit&eacute; pendant la moiti&eacute; d'une minute, Petite-Reine fut vaincue,
+et, prenant son &eacute;lan franchement, elle se roula parmi les fleurs.</p>
+
+<p>En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re Noblet! s'&eacute;cria Lily. Nous sommes donc en retard!</p>
+
+<p>Il y avait eu une montre et m&ecirc;me une pendule, mais c'&eacute;tait de
+l'histoire.</p>
+
+<p>Lily s'&eacute;lan&ccedil;a vers la crois&eacute;e, d'o&ugrave; elle vit, sur la place Mazas, une
+bonne femme coiff&eacute;e d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui
+conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habill&eacute;s.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Berg&egrave;re.</p>
+
+<p>En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des
+moutons, et les m&egrave;res sortaient des maisons, &agrave; ce signal connu, pour lui
+amener leurs enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi, m&egrave;re Noblet, dit Lily par la fen&ecirc;tre, nous descendons
+tout de suite.</p>
+
+<p>La Berg&egrave;re souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un
+signe de t&ecirc;te caressant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre aise, madame Lily, r&eacute;pondit-elle. Les petits vont s'amuser un
+peu dans les terrains.</p>
+
+<p>Le troupeau se pr&eacute;cipita aussit&ocirc;t vers un chantier ouvert o&ugrave;
+s'amassaient des mat&eacute;riaux et o&ugrave; restaient quelques arbres poudreux qui
+attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: &laquo;Nous allons
+avoir Petite-Reine!&raquo;</p>
+
+<p>Et la Berg&egrave;re suivait gravement, tricotant un bas de laine.</p>
+
+<p>Saladin, derri&egrave;re son voile bleu, attach&eacute; au b&eacute;guin d'apparence
+monastique, lorgnait tout cela. Les choses se pr&eacute;sentaient mieux encore
+qu'il n'e&ucirc;t os&eacute; l'esp&eacute;rer. La Berg&egrave;re avait l'air d'une momie, sous son
+vaste abat-jour; le troupeau &eacute;tait nombreux; il ne s'agissait que d'un
+peu d'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai aval&eacute; d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on
+avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moiti&eacute; de ce
+petit monde-l&agrave; dans ma poche.</p>
+
+<p>Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait &ecirc;tre, avec le
+temps, un homme consid&eacute;rable. Sous sa ch&eacute;tive enveloppe, il poss&eacute;dait
+d&eacute;j&agrave; ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province,
+il avait vol&eacute; &agrave; l'am&eacute;ricaine avec succ&egrave;s. Le choix du vol &agrave; l'am&eacute;ricaine
+indique une intelligence &agrave; la fois hardie et pratique. Tout le monde ne
+peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.</p>
+
+<p>Il y avait m&ecirc;me, dans le talent pr&eacute;coce de notre jeune Saladin comme
+avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas
+si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de
+chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que
+moi ne respecte l'arm&eacute;e, cette vaillante gloire de la France. Mais
+l'imagination est une folle et je me suis laiss&eacute; parfois bercer par
+cette pens&eacute;e pacifique: un Saladin d&eacute;vorant, quelque beau jour, tous les
+sabres de l'univers.</p>
+
+<p>On garderait, bien entendu, les panaches et les &eacute;paulettes qui ne font
+de mal &agrave; personne pour embellir les f&ecirc;tes publiques.</p>
+
+<p>Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont
+l'enfance avait &eacute;t&eacute; un po&egrave;me.</p>
+
+<p>D&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la
+d&eacute;cision et le courage &agrave; la besogne, cette tendance heureuse &agrave;
+g&eacute;n&eacute;raliser les op&eacute;rations. S'il avait eu le placement de la
+marchandise, il e&ucirc;t d&eacute;tourn&eacute; la moiti&eacute; de la client&egrave;le de madame Noblet.</p>
+
+<p>C'est, &agrave; l'&eacute;tat &eacute;l&eacute;mentaire, le dialogue sublime de la production et du
+d&eacute;bouch&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, cet adolescent, dont l'&eacute;ducation avait &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;e et qui
+n'avait m&ecirc;me pas &eacute;t&eacute; employ&eacute; dans le commerce, poss&eacute;dait en lui le germe
+des grandes combinaisons industrielles.</p>
+
+<p>Il quitta sa pi&egrave;ce de bois o&ugrave; on aurait pu le remarquer et tourna
+l'angle du boulevard Mazas.</p>
+
+<p>Un seul d&eacute;tail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'&eacute;tait la pr&eacute;sence
+d'un gros gar&ccedil;on portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier
+de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais tr&egrave;s robuste. Il
+avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du
+troupeau de la Berg&egrave;re en qualit&eacute; de chien.</p>
+
+<p>Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une
+administration fort bien mont&eacute;e, et m&eacute;ritant &agrave; tous &eacute;gards la confiance
+des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait famili&egrave;rement M&eacute;dor, elle
+employait une sous-berg&egrave;re, bossue et puissamment laide, qui n'offrait
+aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.</p>
+
+<p>La Gloriette fut juste trois minutes &agrave; faire sa toilette. Au bout de ce
+temps, Saladin, qui allait &agrave; pas tremblants, courb&eacute; en deux comme une
+pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la
+main. Elle traversa la place, r&eacute;coltant partout sur son passage des
+sourires et de caressants bonjours.</p>
+
+<p>Justine, la petite coquette, se tenait cambr&eacute;e d&eacute;j&agrave; et jouissait de son
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>L'&oelig;il rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle fait sa sucr&eacute;e... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!</p>
+
+<p>La Gloriette, habill&eacute;e comme la veille et si jolie que madame Noblet
+poussa un grand soupir en songeant &agrave; ses vingt ans, avait sous le bras
+un paquet assez volumineux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'&agrave; Versailles, dit-elle, un voile
+de mari&eacute;e qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je
+vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais o&ugrave; donc est
+votre gardienne?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit la Berg&egrave;re, mais j'ai M&eacute;dor, et puis, je n'aurai qu'&agrave;
+choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de
+chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes
+enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne,
+ce tr&eacute;sor-l&agrave;!</p>
+
+<p>Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.</p>
+
+<p>L'omnibus passait.</p>
+
+<p>Mais l'omnibus fut oblig&eacute; d'attendre, parce que Lily donna encore des
+recommandations et une pi&egrave;ce blanche pour le cas o&ugrave; Petite-Reine aurait
+envie de quelque chose, et d'autres baisers apr&egrave;s le dernier, et des
+promesses de bient&ocirc;t revenir.</p>
+
+<p>Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se f&acirc;cha. Quand Lily monta enfin,
+le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire g&eacute;n&eacute;ral salua
+son entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'omnibus repartait, un coup&eacute; qui stationnait de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la place s'&eacute;branla. L'homme au teint de mul&acirc;tre que nous avons
+vu entrer au th&eacute;&acirc;tre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le
+&laquo;pair de France &eacute;tranger&raquo;, montra sa figure bronz&eacute;e &agrave; la porti&egrave;re et dit
+au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez!</p>
+
+<p>Le cocher mit aussit&ocirc;t son attelage au trot.</p>
+
+<p>Madame Noblet et son troupeau prenaient en m&ecirc;me temps le chemin du
+Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Il y avait un ordre &eacute;tabli. Ordinairement la sous-berg&egrave;re bossue
+marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La
+berg&egrave;re en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et M&eacute;dor fermait
+la marche, derri&egrave;re les grandes.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, M&eacute;dor &eacute;tait en avant et madame Noblet avait le poste
+d'honneur &agrave; l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Saladin s'&eacute;branla quand toute la petite arm&eacute;e fut engag&eacute;e sur le pont,
+et suivit le m&ecirc;me chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il
+allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait m&ecirc;me pas sur
+le succ&egrave;s de son entreprise.</p>
+
+<p>Si Boileau &eacute;crivait de nos jours une &eacute;p&icirc;tre sur les inconv&eacute;nients de
+Paris, les militaires y auraient une place consid&eacute;rable. Promenant par
+la ville leur app&eacute;tit proverbial, leur soif qui jamais ne s'&eacute;teint et
+leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et g&ecirc;nent tout
+naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.</p>
+
+<p>Comme ils n'ont rien &agrave; faire, ils marchent &agrave; pas lents, regardant tout
+et d&eacute;sirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie int&eacute;grante de tous
+les embarras et n'en savent rien. Leur c&oelig;ur est un incendie mena&ccedil;ant la
+voie publique. Sup&eacute;rieurs &agrave; don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont
+appris, dans les casernes de Quimper ou de B&eacute;ziers, la f&eacute;erique l&eacute;gende
+de Paris, plein de cuisini&egrave;res distribuant des bouillons et de
+bourgeoises &acirc;g&eacute;es offrant des petits verres &agrave; la jeunesse.</p>
+
+<p>Sur le champ de bataille, ce sont des h&eacute;ros; en temps de paix, on ne
+sait vraiment o&ugrave; les mettre. Il y a cette lugubre histoire de
+Versailles, d&eacute;peupl&eacute; par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin,
+allez-y voir.</p>
+
+<p>Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en
+l'absence du dernier cordon bleu, mang&eacute; par les cuirassiers. Entre dix
+et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui
+d'un brigadier corrobor&eacute; de quatre gendarmes.</p>
+
+<p>Tel est l'&eacute;tat actuel et vraiment malheureux de la ville fond&eacute;e par le
+grand roi. Que Paris tremble!</p>
+
+<p>&Agrave; gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la
+place Valhubert, on trouve un bosquet tr&egrave;s vaste, d&eacute;volu aux jeux des
+enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de
+vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y
+pr&eacute;tendait un vague droit de propri&eacute;t&eacute;; quand les coll&egrave;ges y venaient,
+elle se plaignait &agrave; un fossile de ses amis, nourri dans une pension de
+la rue Copeau et remarquable par l'immensit&eacute; de son garde-vue vert.</p>
+
+<p>Le fossile n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute; non plus de consid&eacute;rer comme des
+usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur <i>son</i> banc, en face des
+plates-bandes contenant la s&eacute;rie des plantes alimentaires.</p>
+
+<p>Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon
+ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carr&eacute; d&eacute;limit&eacute; par un
+certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame
+Noblet prit position sur le banc o&ugrave; elle garda une place &agrave; son ami, et
+M&eacute;dor, avec le panier, fut plac&eacute; &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; du carr&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est &agrave; peine si
+quelques uniformes impatients se montraient d&eacute;j&agrave; dans les parties
+sombres du bosquet, o&ugrave; l'on voyait aussi une demi-douzaine d'&eacute;tudiants
+assis par terre sans fa&ccedil;on au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et
+Touillier, qui un trait&eacute; de mati&egrave;re m&eacute;dicale.</p>
+
+<p>C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions
+bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent &agrave; prix r&eacute;duit des
+&eacute;tudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est
+l'acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>La Berg&egrave;re s'&eacute;tant install&eacute;e commod&eacute;ment, le petit peuple se mit &agrave;
+jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine
+d'enfants de diff&eacute;rents &acirc;ges. Personne ne d&eacute;passait jamais les limites
+imaginaires, trac&eacute;es par la volont&eacute; de madame Noblet. M&eacute;dor, assis
+aupr&egrave;s du panier, se mit &agrave; d&eacute;vorer un petit tas de desserts achet&eacute; &agrave;
+l'&laquo;Arlequin&raquo; de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.</p>
+
+<p>On jouait &agrave; la dame, et bien entendu, malgr&eacute; son jeune &acirc;ge, Petite-Reine
+&eacute;tait la dame. Elle &eacute;pandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais
+on l'aimait.</p>
+
+<p>Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon.
+Il se tint longtemps &agrave; l'&eacute;cart, regardant le jeu comme un renard qui
+guette des poules et combinant sans doute son plan.</p>
+
+<p>Tous les jeunes soldats, &eacute;pars dans le bosquet, vinrent tour &agrave; tour lui
+faire des yeux tendres. Quelques-uns m&ecirc;me se risqu&egrave;rent jusqu'&agrave; glisser
+sous sa coiffe des paroles passionn&eacute;es. Son d&eacute;guisement avait beau faire
+de lui une vieille tr&egrave;s laide, don Juan, non grad&eacute;, ne s'arr&ecirc;te pas pour
+si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.</p>
+
+<p>Madame Saladin les repoussait avec fiert&eacute;, mais sans rudesse, les priant
+de ne pas outrager une m&egrave;re de famille. Elle devinait vaguement que ces
+acharn&eacute;s chercheurs d'aventures pouvaient, &agrave; leur insu, devenir ses
+auxiliaires.</p>
+
+<p>Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait
+esp&eacute;r&eacute;. Le petit troupeau, parqu&eacute; sous l'&oelig;il de ses gardiens, se
+d&eacute;fendait de lui-m&ecirc;me, et madame Saladin avait d&eacute;j&agrave; consid&eacute;r&eacute; en
+elle-m&ecirc;me que la grosse main de M&eacute;dor devait lancer, &agrave; l'occasion, de
+formidables coups de poing.</p>
+
+<p>Ce qu'il e&ucirc;t fallu, ce que Saladin avait r&ecirc;v&eacute;, c'&eacute;tait la promenade
+autour des parcs o&ugrave; sont les animaux; des all&eacute;es, des venues,
+l'attention des enfants sans cesse excit&eacute;e, M&eacute;dor courant apr&egrave;s les
+tra&icirc;nards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.</p>
+
+<p>Saladin se disait:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a sera dur. Elle est rus&eacute;e, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux
+tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle
+fr&eacute;quente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... L&agrave;!
+j'ai gagn&eacute;!</p>
+
+<p>Le fossile arrivait en effet, descendant l'all&eacute;e Buffon &agrave; petits pas
+compt&eacute;s. Il portait une l&eacute;vite &agrave; gigot du temps de la Restauration, des
+souliers &agrave; boucles et une casquette &agrave; auvent.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un beau sujet, bien dess&eacute;ch&eacute;, avec une canne en corbin et le
+calendrier de 1819 imprim&eacute; sur sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>Il avait tu&eacute; en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers
+russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au caf&eacute;
+Lamblin, le &laquo;mangeur de cosaques&raquo;.</p>
+
+<p>Il racontait cela.</p>
+
+<p>Ce que c'est que de nous!</p>
+
+<p>Maintenant, on lui avait donn&eacute; le nom de fossile &agrave; cause de son &eacute;tat
+tr&egrave;s avanc&eacute; de p&eacute;trification et parce que le quartier est plein de la
+gloire du Cuvier. Il &eacute;tait courtois, mais irritable. Quand il se
+f&acirc;chait, il avait la m&ecirc;me voix que les trois pygargues, log&eacute;s entre les
+aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.</p>
+
+<p>Le fossile vint s'asseoir &agrave; sa place, sur <i>son</i> banc; madame Noblet et
+lui se firent les politesses d'usage, apr&egrave;s quoi l'ancien mangeur de
+cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de
+chocolat, apport&eacute;es dans du papier.</p>
+
+<p>Il d&eacute;testait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.</p>
+
+<p>Ces choses &eacute;tant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plant&eacute;e
+entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle saute &agrave; la corde, vous m'&eacute;veillerez, ch&egrave;re madame.</p>
+
+<p>Elle, c'&eacute;tait Petite-Reine.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, le d&eacute;guisement du pauvre Saladin n'avait pas
+produit de r&eacute;sultats bien appr&eacute;ciables. L'arriv&eacute;e du fossile marquait
+l'heure de midi aussi s&ucirc;rement que le canon du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout, c'est un dur m&eacute;tier que celui de loup. Ils r&ocirc;dent parfois
+terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne
+n'a piti&eacute; d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous
+plaignons ces doux agneaux, &agrave; cause des c&ocirc;telettes!</p>
+
+<p>Vers une heure, sur un signe de la Berg&egrave;re, M&eacute;dor ouvrit le panier aux
+provisions et tous les enfants vinrent reconna&icirc;tre leur d&eacute;jeuner.
+Saladin commen&ccedil;ait &agrave; avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se
+demanda pour la premi&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure
+passait. De la fa&ccedil;on dont les choses allaient, il &eacute;tait aussi impossible
+de &laquo;faire ses frais&raquo; que de prendre la lune avec les dents.</p>
+
+<p>Saladin, soucieux et se creusant la t&ecirc;te, atteignit la grande grille, o&ugrave;
+il d&eacute;jeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste
+de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de
+biscuits et un bonhomme de pain d'&eacute;pice; puis il revint par l'all&eacute;e
+Buffon.</p>
+
+<p>Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les
+neuf dixi&egrave;mes des promeneurs tournaient &agrave; droite pour rendre leurs
+devoirs aux lions, &agrave; l'&eacute;l&eacute;phant, &agrave; la girafe et &agrave; l'hippopotame.</p>
+
+<p>Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproch&eacute; de celui o&ugrave;
+madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse
+entrevue. Saladin s'y assit &agrave; tout hasard, les mains crois&eacute;es sous son
+ch&acirc;le et si doucement humble que chacun pensa: Voil&agrave; une bonne vieille
+qui n'a pas l'air heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la corde! &agrave; la corde! fit-on dans le troupeau.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.</p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son &eacute;norme
+visi&egrave;re, en levant sa canne d'un geste tremblant et mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>On ob&eacute;it en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.</p>
+
+<p>M&eacute;dor prit un bout de la corde; ordinairement, c'&eacute;tait la sous-berg&egrave;re
+qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donn&eacute; &agrave; une &laquo;grande&raquo;. Madame
+Saladin, sous pr&eacute;texte de mieux voir, se glissa dans le cercle.</p>
+
+<p>La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier <i>vinaigre</i>.
+Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu <i>entrer, sauter</i>
+et <i>sortir</i> aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques
+jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues r&eacute;pondirent dans le lointain,
+et M&eacute;dor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.</p>
+
+<p>Juste &agrave; ce moment, madame Saladin &eacute;cartait son ch&acirc;le comme si la main
+lui d&eacute;mangeait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, la m&egrave;re, dit M&eacute;dor qui vit le mouvement, prenez la corde! et
+attention!</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la
+corde. Petite-Reine, bien second&eacute;e, r&eacute;colta un tonnerre
+d'applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Remercie madame, tr&eacute;sor, lui cria la Berg&egrave;re. Il faut de la politesse.</p>
+
+<p>Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front &agrave; madame
+Saladin, qui lui donna un sucre de pomme apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#Table">VII</a></h2>
+
+<h3>La voleuse d'enfants</h3>
+
+
+<p>Le Petit Chaperon rouge devait &ecirc;tre bien jeune quand il prit le loup
+pour sa m&egrave;re-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup;
+sa figure de gamin, d&eacute;j&agrave; us&eacute;e, se pr&ecirc;tait merveilleusement au r&ocirc;le qu'il
+avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son c&oelig;ur et lui
+fit une belle r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, comp&egrave;re le loup &eacute;tait tout seul dans la cabane
+avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines
+de t&eacute;moins qui le g&ecirc;naient.</p>
+
+<p>La corde &agrave; sauter l'avait, il est vrai, rapproch&eacute; de Justine; mais le
+bosquet &eacute;tait d&eacute;sormais encombr&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la
+regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficult&eacute;s
+de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.</p>
+
+<p>Saladin se retira discr&egrave;tement au second rang. Deux heures sonnaient &agrave;
+l'horloge du Mus&eacute;um.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te reposer, tr&eacute;sor? demanda la Berg&egrave;re &agrave; Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait toujours ob&eacute;ie. Le jeu des quatre coins commen&ccedil;a. Madame
+Saladin, appuy&eacute;e contre un arbre, se disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la lune &agrave; prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne
+peut pas escamoter &ccedil;a en plein jour comme une muscade. J'avais compt&eacute;
+sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout &ccedil;a!
+Pas m&ecirc;me un embarras d'omnibus &agrave; esp&eacute;rer. Ras&eacute;! chou blanc! cent
+quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant,
+vous allez voir.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; madame Saladin, perdant courage, allait peut-&ecirc;tre jeter le
+manche apr&egrave;s la cogn&eacute;e, un grand mouvement se fit du c&ocirc;t&eacute; de la grille
+de la rue Buffon: c'&eacute;tait une pension du voisinage qui venait promener
+ses premi&egrave;res communiantes. En m&ecirc;me temps, par la place Valhubert, un
+coll&egrave;gue entra. Ce n'est pas tout: le th&eacute;&acirc;tre des b&ecirc;tes en cage fermait;
+le flot des curieux &eacute;tablit son cours par l'all&eacute;e des n&eacute;fliers du Japon
+et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Mus&eacute;um
+revenaient par l'all&eacute;e Buffon.</p>
+
+<p>On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire
+la plus populaire qu'il y ait &agrave; Paris. On racontait l'aventure du chat,
+imprudent et gourmand, qui s'&eacute;tait lanc&eacute; dans la fosse &agrave; la poursuite
+d'un oiseau bless&eacute;; Martin avait mang&eacute; l'oiseau et le chat d'une seule
+bouch&eacute;e, en se dandinant horriblement.</p>
+
+<p>Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.</p>
+
+<p>La famille anglaise &eacute;tait l&agrave;: sept demoiselles, sept tartans roses et
+bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en
+marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,&mdash;la <i>mamma</i> sentimentale et
+maigre; la <i>governess</i>, humble plus qu'un chien battu, et le <i>lord</i>
+couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son &eacute;tat dans le Strand.</p>
+
+<p>La &laquo;soci&eacute;t&eacute;&raquo; de province &eacute;tait l&agrave; aussi: une douzaine de parapluies,
+hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-l&agrave;, exaltant
+Marseille ou Landerneau, au d&eacute;triment de Paris qui, au total, n'a qu'une
+chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les d&icirc;ners &agrave; 32 sous.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; la foule, et c'&eacute;tait la foule particuli&egrave;re au Jardin des
+Plantes, o&ugrave; l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des
+gamins, ainsi que partout, des hommes d'&Eacute;tat en quantit&eacute;, des guerriers
+par compagnies, des pachas, des odalisques et m&ecirc;me des savants &eacute;gar&eacute;s.</p>
+
+<p>Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses
+narines. Il ne fallait d&eacute;sormais qu'un hasard gros comme le doigt pour
+transformer la foule en cohue.</p>
+
+<p>Les p&ecirc;cheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-m&ecirc;me,
+on peut le faire na&icirc;tre.</p>
+
+<p>Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de
+hasard. Il aper&ccedil;ut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul,
+les mains derri&egrave;re le dos, portant sous son turban la m&eacute;lancolie de
+<i>Mignon regrettant la patrie</i>. Il aper&ccedil;ut aussi, &agrave; la grille qui m&egrave;ne au
+chemin de fer d'Orl&eacute;ans, une vaste tapissi&egrave;re pleine de coiffes.</p>
+
+<p>Il remercia le dieu des loups au fond de son &acirc;me, car les zouaves
+abondaient et flairaient d&eacute;j&agrave; ce chargement de nourrices.</p>
+
+<p>En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin&mdash;la brave femme-,
+s'&eacute;tait concili&eacute; la bienveillance g&eacute;n&eacute;rale. Il se pencha &agrave; l'oreille de
+son voisin, qui &eacute;tait empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire,
+et lui dit en d&eacute;signant le marchand de nougat:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous voir l'&eacute;mir Abd el-Kader?</p>
+
+<p>Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.</p>
+
+<p>&mdash;Abd el-Kader! cri&egrave;rent aussit&ocirc;t cent voix de proche en proche. Et le
+marchand de nougat lui-m&ecirc;me, &eacute;mu &agrave; l'id&eacute;e de rencontrer son illustre
+compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.</p>
+
+<p>Un tumultueux mouvement s'&eacute;tait fait. La famille anglaise, la &laquo;soci&eacute;t&eacute;&raquo;
+de province, les gamins, les paysans, les arm&eacute;es en disponibilit&eacute;, les
+coll&eacute;giens, les communiantes se ru&egrave;rent tous ensemble et imp&eacute;tueusement
+pour voir l'h&eacute;ro&iuml;que b&eacute;douin qui tint si longtemps en &eacute;chec les arm&eacute;es
+de la France.</p>
+
+<p>&mdash;En rang, les enfants! cria madame Noblet effray&eacute;e.</p>
+
+<p>M&eacute;dor se mit &agrave; rassembler le troupeau.</p>
+
+<p>Mais le chargement de nourrices arrivait semblable &agrave; un triomphant
+bouquet de pivoines &eacute;carlates. En marchant, les luronnes riaient et
+causaient toutes &agrave; la fois. Elles &eacute;taient une douzaine, elles avaient bu
+en route comme un demi-cent de sapeurs.</p>
+
+<p>Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins,
+prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. V&icirc;tes-vous
+jamais le superbe &eacute;talon briser l'obstacle qui barre le chemin de la
+prairie o&ugrave; sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, fr&eacute;missant,
+bondissant, humant &agrave; pleins naseaux le vent qui venait des nourrices,
+attaqu&egrave;rent la cohue en sens divers, la perc&egrave;rent, la cribl&egrave;rent, et
+chaque pivoine d&eacute;tach&eacute;e du bouquet fut bient&ocirc;t entour&eacute;e d'une guirlande
+d'uniformes.</p>
+
+<p>Cela ne s'&eacute;tait pas fait sans une m&eacute;morable pouss&eacute;e. Il y eut des cris
+d'Anglaises, les plus d&eacute;chirants de tous les cris connus, des hu&eacute;es de
+gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et M&eacute;dor
+mangeant couraient comme deux &acirc;mes en peine au milieu de ce tapage
+au-dessus duquel s'&eacute;leva la clameur inhumaine du fossile dont le pied
+goutteux venait d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; par un professeur d'histoire naturelle
+errant.</p>
+
+<p>Tout a une fin, cependant. La foule, moiti&eacute; riant, moiti&eacute; grondant,
+s'aper&ccedil;ut qu'on l'avait mystifi&eacute;e. Au moment o&ugrave; le tumulte allait
+s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout
+heureuse qu'elle &eacute;tait d'avoir gagn&eacute; dix minutes sur le temps de son
+absence.</p>
+
+<p>Il faut peu de chose pour inqui&eacute;ter les m&egrave;res; la Gloriette eut peur de
+ce rassemblement qui encombrait le bosquet et h&acirc;ta le pas en perdant son
+sourire.</p>
+
+<p>Mais elle fut rassur&eacute;e tout d'abord par la vue de la Berg&egrave;re et de M&eacute;dor
+qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.</p>
+
+<p>Petite-Reine &eacute;tait sans doute au milieu, puisque c'&eacute;tait la place la
+plus s&ucirc;re: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet
+&eacute;tait si tranquille que toute crainte devait dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait
+ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fain&eacute;ants et de
+vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles...
+Justine! Voici maman.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle
+&eacute;t&eacute; bien sage?</p>
+
+<p>&mdash;Comme une image! Et nous avons saut&eacute; &agrave; la corde, il fallait voir!...
+Voici maman, Justine.</p>
+
+<p>Madame Lily se mit &agrave; rire, et comme Justine ne venait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La
+foule s'&eacute;coulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'&agrave; se d&eacute;bander
+pour reprendre ses jeux. M&eacute;dor, inflexible, maintenait la discipline,
+mais il y avait une chose singuli&egrave;re: M&eacute;dor avait l&acirc;ch&eacute; son pain et ne
+faisait pas sa randonn&eacute;e habituelle comme un bon chien de berger; il
+restait derri&egrave;re le groupe d'enfants, allant de l'un &agrave; l'autre, les
+d&eacute;rangeant m&ecirc;me pour voir l'int&eacute;rieur de la phalange. Il avait l'air de
+compter; il &eacute;tait tout p&acirc;le, et, sous ses cheveux cr&eacute;pus, de larges
+gouttes de sueur perlaient.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie
+Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.</p>
+
+<p>La Gloriette &eacute;coutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait
+crier &laquo;coucou&raquo; avant d'&ecirc;tre d&eacute;couverte, puis courir et se pr&eacute;cipiter
+dans ses bras.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.</p>
+
+<p>Une voix s'&eacute;leva derri&egrave;re le troupeau, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il manque quelqu'un!</p>
+
+<p>Cette voix &eacute;tait sourde et rauque.</p>
+
+<p>Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des
+mots prononc&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais Lily frissonna de la t&ecirc;te aux pieds, et la teinte rose que la
+course avait amen&eacute;e &agrave; ses joues tourna subitement au livide.</p>
+
+<p>&mdash;M'ob&eacute;it-on, &agrave; la fin! s'&eacute;cria la Berg&egrave;re avec impatience. Ici,
+Petite-Reine! mademoiselle!</p>
+
+<p>Les rangs s'ouvrirent, M&eacute;dor passa au travers en chancelant. Ses gros
+yeux battaient, et il faillit s'&eacute;trangler de l'effort qu'il fit pour
+prononcer ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui manque!</p>
+
+<p>Lily se leva toute droite et porta ses deux mains &agrave; son c&oelig;ur. La
+Berg&egrave;re ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui manque! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Avec mon organisation c'est impossible!</p>
+
+<p>Lily marchait vers les enfants qui recul&egrave;rent &agrave; l'aspect de son visage
+d&eacute;concert&eacute;. M&eacute;dor se mit &agrave; la suivre pas &agrave; pas, tandis que madame
+Noblet, retrouvant un peu de pr&eacute;sence d'esprit dans le sentiment de sa
+fonction, s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Pr&eacute;venez les
+gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de
+vol&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix
+caressante et douce.</p>
+
+<p>Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait
+autour d'elle. La foule s'&eacute;tait reform&eacute;e avec une rapidit&eacute;
+extraordinaire. La nouvelle du malheur arriv&eacute; courait comme le vent.
+Quelques braves gens, moins press&eacute;s de bavarder que de bien faire, se
+h&acirc;taient de courir aux grilles.</p>
+
+<p>La Gloriette disait:</p>
+
+<p>&mdash;Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es l&agrave;,
+mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. R&eacute;ponds-moi, o&ugrave; es-tu?</p>
+
+<p>Elle d&eacute;rangeait chaque enfant l'un apr&egrave;s l'autre, et ceux-ci la
+regardaient, &eacute;bahis, avec des larmes dans les yeux.</p>
+
+<p>Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait &agrave;
+mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une
+consolation, laissez-moi voir ma ch&eacute;rie. Je sais bien qu'elle n'est pas
+perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!</p>
+
+<p>Il y eut un enfant qui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons!</p>
+
+<p>Et le troupeau s'&eacute;parpilla, tournant autour des arbres, qu&ecirc;tant,
+furetant, appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Petite-Reine! Petite-Reine!</p>
+
+<p>M&eacute;dor laissait faire, il semblait an&eacute;anti.</p>
+
+<p>Madame Noblet, au milieu du groupe, d&eacute;taillait le signalement de
+Justine, mais chacun r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous connaissons bien Petite-Reine!</p>
+
+<p>Et beaucoup partaient, les bonnes &acirc;mes, pour fouiller le jardin de bout
+en bout. D'autres arrivaient: le bosquet &eacute;tait plein, l'all&eacute;e aussi. Le
+nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.</p>
+
+<p>Tous l'aimaient et disaient &agrave; ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa
+gentillesse, sa gr&acirc;ce et la mignonne vivacit&eacute; de ses reparties. Tout &agrave;
+l'heure encore on l'avait applaudie, sautant &agrave; la corde, comme si on e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; au th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Et sa m&egrave;re qui en &eacute;tait si fi&egrave;re! si folle! sa m&egrave;re qui, &agrave; cause d'elle,
+s'appelait la Gloriette!</p>
+
+<p>On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien
+qu'elle avait un coup au cerveau.</p>
+
+<p>Je ne sais comment dire cela: elle &eacute;tait belle, &agrave; l'adoration, l&agrave;-bas,
+tout isol&eacute;e au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche,
+tant il y avait de douleur terrible, navrante, pr&ecirc;te &agrave; faire explosion
+sous l'apparente s&eacute;r&eacute;nit&eacute; produite en elle par l'engourdissement moral.</p>
+
+<p>Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqu&eacute; cela
+qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'&eacute;tait qu'une pauvre ouvri&egrave;re. Sa fille
+&eacute;tait tout son bien, tout son c&oelig;ur: elle n'avait au monde que sa fille.</p>
+
+<p>Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte
+d'indiff&eacute;rence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et
+d&eacute;nouaient peu &agrave; peu ses cheveux, qui tomb&egrave;rent bient&ocirc;t en boucles
+m&ecirc;l&eacute;es sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>Il y avait un homme au visage bronz&eacute;, encadr&eacute; dans une barbe noire
+&eacute;paisse, qui se tenait &agrave; l'&eacute;cart et suivait d'un &oelig;il fixe tous ses
+mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilit&eacute; &eacute;tait
+compl&egrave;te. Nous l'avons vu d&eacute;j&agrave; par deux fois, au th&eacute;&acirc;tre forain et dans
+le coup&eacute; qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du d&eacute;part de la
+Gloriette et quand la Gloriette &eacute;tait mont&eacute;e en omnibus, c'&eacute;tait lui qui
+avait dit au cocher: Suivez.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;part de Justin, la Gloriette n'en &eacute;tait plus &agrave; compter ceux
+qui avaient essay&eacute; en vain de s'approcher d'elle. &Agrave; supposer que
+celui-ci f&ucirc;t un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui
+parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il &eacute;tait muet.</p>
+
+<p>La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure r&eacute;guli&egrave;re et
+sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.</p>
+
+<p>Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:</p>
+
+<p>&mdash;On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, fit M&eacute;dor, qui secoua ses cheveux h&eacute;riss&eacute;s, comme s'il se
+f&ucirc;t &eacute;veill&eacute; tout &agrave; coup, je promets bien qu'on la retrouvera!</p>
+
+<p>Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains crois&eacute;es sur ses genoux.
+De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient
+maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans
+les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie
+proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs
+galants civils et militaires causent des alertes fr&eacute;quentes.</p>
+
+<p>Il n'est gu&egrave;re de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque
+rougeaude, essouffl&eacute;e &agrave; force de courir et qui demande aux gens si l'on
+n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.</p>
+
+<p>Le public est tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;re en ces circonstances, et il a raison. La faute
+de la bonne est invariablement mise sur le compte de &laquo;son soldat&raquo;. Ce
+n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.</p>
+
+<p>On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient &eacute;t&eacute; prises pour
+mod&eacute;rer la fougue de ces vaillants c&oelig;urs &agrave; qui la paix laisse trop de
+loisirs. Si les mesures n'ont pas &eacute;t&eacute; prises, il faudrait les prendre.</p>
+
+<p>La libert&eacute; d'action de chacun est chose sacr&eacute;e; mais d'autre part,
+certains jeux sont d&eacute;fendus au nom de la morale ou dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la
+s&eacute;curit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Au nom de la s&eacute;curit&eacute; et de la morale, il faut
+d&eacute;noncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et
+qui constitue un danger permanent pour les familles.</p>
+
+<p>Ici, rien de semblable ne s'&eacute;tait produit; madame Noblet, par son &acirc;ge,
+&eacute;tait au-dessus des s&eacute;ductions, et pourtant, d'un bout &agrave; l'autre du
+bosquet, les groupes r&eacute;p&eacute;taient la l&eacute;gende de la Picarde, amus&eacute;e par son
+voltigeur, pendant que l'enfant confi&eacute; &agrave; ses soins est entra&icirc;n&eacute; Dieu
+sait o&ugrave;. La caricature a essay&eacute; de provoquer le rire &agrave; l'aide de cette
+terrible histoire de Mars, chang&eacute; en chenille et infestant nos jardins.</p>
+
+<p>Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas d&eacute;sarm&eacute;
+pour cela.</p>
+
+<p>Soyez s&ucirc;rs que la rancune inexplicable contre l'arm&eacute;e qui appara&icirc;t chez
+nous &agrave; de certains moments n'est pas sans connexion avec ces mis&egrave;res. Le
+bouillon du sapeur, grenadier d&eacute;clarant sa flamme pendant que le marmot
+crie et pleure &agrave; plat ventre sur le sable, ce ne sont pas l&agrave; des plaies
+bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante d&eacute;mangeaison
+qui s'attaque justement &agrave; des &eacute;pidermes tr&egrave;s susceptibles. Les m&egrave;res de
+famille et les ma&icirc;tresses de maison n'aiment pas jouer des r&ocirc;les de
+Prussiennes dans cette parodie de la com&eacute;die du pays conquis.</p>
+
+<p>Ceux qui professent pour l'arm&eacute;e affection et respect voudraient voir
+l'arm&eacute;e elle-m&ecirc;me appliquer un rem&egrave;de quelconque &agrave; de si burlesques
+maladies.</p>
+
+<p>Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement
+int&eacute;ress&eacute;s &agrave; retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet
+mettait en rang le troupeau constern&eacute;, M&eacute;dor restait immobile &agrave; regarder
+la Gloriette, et celle-ci, courb&eacute;e en deux, l'&oelig;il &agrave; demi ferm&eacute;,
+semblait incapable d'agir et m&ecirc;me de penser.</p>
+
+<p>Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'&eacute;taient charg&eacute;s d'aller aux
+grilles revenaient l'un apr&egrave;s l'autre. Les factionnaires n'avaient rien
+remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononc&eacute; pr&egrave;s
+d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est cach&eacute;e, dit-elle doucement, elle se met comme cela derri&egrave;re
+les arbres pour me faire des niches.</p>
+
+<p>Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour
+s'essuyer les yeux. C'&eacute;tait poignant. M&eacute;dor dit avec un sanglot:</p>
+
+<p>&mdash;Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-l&agrave; sera morte demain.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourn&eacute; la corde? demanda tout
+&agrave; coup une voix dans la foule.</p>
+
+<p>Madame Noblet fr&eacute;mit et M&eacute;dor sauta sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? fit-on de toutes parts.</p>
+
+<p>Celui qui avait parl&eacute; sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon
+ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait m&eacute;chante mine, c'est s&ucirc;r!</p>
+
+<p>Un des enfants dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donn&eacute; un sucre de pomme &agrave; Petite-Reine.</p>
+
+<p>Et un autre:</p>
+
+<p>&mdash;Quand les soldats ont fonc&eacute; pour aller aux paysannes, la femme a
+embrass&eacute; Petite-Reine et lui a encore donn&eacute; un bonhomme de pain d'&eacute;pice.
+Petite-Reine &eacute;tait bien contente; elle a dit &agrave; la femme: m&egrave;ne-moi voir
+les communiantes.</p>
+
+<p>En trois coups de coude, M&eacute;dor per&ccedil;a le cercle form&eacute; par la foule. On le
+vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'all&eacute;e Buffon.</p>
+
+<p>Un des gardiens prit par &eacute;crit le signalement de Petite-Reine et celui
+de la femme qui avait tourn&eacute; la corde, puis il indiqua &agrave; madame Noblet
+la s&eacute;rie de d&eacute;marches &agrave; faire pour mettre la police sur les traces de
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme &ccedil;a, les bras crois&eacute;s,
+que vous la retrouverez, non!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! firent vingt voix, et c'est de dr&ocirc;le de monde tout de m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la m&egrave;re! que diable! quand on a perdu son enfant...</p>
+
+<p>Les yeux de Lily tomb&egrave;rent par hasard sur celui qui allait parler.</p>
+
+<p>Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras,
+je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donn&eacute;s &agrave; garder &agrave;
+une promeneuse!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria madame Noblet avec d&eacute;sespoir, je sais quel tort cette
+histoire-l&agrave; va faire &agrave; mon commerce!</p>
+
+<p>Elle jeta &agrave; Lily un regard o&ugrave; il y avait de la rancune et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez &ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+chez le commissaire.</p>
+
+<p>Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui &eacute;taient bl&ecirc;mes comme des mains
+de morte, elle rejeta ses cheveux en arri&egrave;re et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce monde lui fait peur et m'emp&ecirc;che de la voir... Je sais bien
+qu'elle n'est pas perdue.</p>
+
+<p>Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleu&acirc;tre
+qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une
+sorte de grelottement agitait tout son corps.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha
+droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'&eacute;cartaient pour la
+laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beaut&eacute;, prenant
+un caract&egrave;re enfantin par le voile qui &eacute;tait sur son intelligence,
+rappela plus &eacute;nergiquement &agrave; tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un
+murmure compos&eacute; de cent voix qui &eacute;changeaient des paroles &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Tout est spectacle &agrave; Paris. C'&eacute;tait ici un spectacle &eacute;trange et qui ne
+rappelait en rien les sc&egrave;nes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement,
+ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines &eacute;taient oppress&eacute;es. Et
+depuis que Lily avait quitt&eacute; son banc, une douloureuse curiosit&eacute; se
+peignait dans tous les regards.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient &agrave; sati&eacute;t&eacute; comme elle
+&eacute;tait belle et douce, et riante, quel enchantement c'&eacute;tait que de la
+voir jouer sous les arbres, entour&eacute;e d'enfants qui semblaient ses sujets
+et ses courtisans.</p>
+
+<p>Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle e&ucirc;t essay&eacute;
+d'&eacute;touffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un
+sourire o&ugrave; il y avait de l'espi&egrave;glerie entrouvrait ses l&egrave;vres
+d&eacute;color&eacute;es.</p>
+
+<p>Je l'ai dit et je le r&eacute;p&egrave;te: c'&eacute;tait navrant, mais d'une autre fa&ccedil;on que
+l'angoisse ordinaire.</p>
+
+<p>Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arr&ecirc;ta au premier arbre qui se trouva
+sur son chemin et s'y appuya.</p>
+
+<p>Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas de l'espoir qui &eacute;clairait son visage, c'&eacute;tait comme une
+certitude de voir derri&egrave;re l'arbre ce qu'elle cherchait.</p>
+
+<p>Quand elle vit que, derri&egrave;re l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la
+t&ecirc;te lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.</p>
+
+<p>Le silence s'&eacute;tait fait. On voyait des gens qui pleuraient.</p>
+
+<p>Rien encore derri&egrave;re le second arbre. Lily toucha son front et appela
+d'une voix chevrotante:</p>
+
+<p>&mdash;Justine, ma petite fille!</p>
+
+<p>Mais elle ne se d&eacute;couragea point et continua sa route vers le troisi&egrave;me
+arbre.</p>
+
+<p>En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu
+m'ob&eacute;is toujours.</p>
+
+<p>Au pied du troisi&egrave;me arbre, l'homme au visage bronz&eacute; &eacute;tait debout. Ceux
+qui suivaient Lily le remarqu&egrave;rent, plus p&acirc;le qu'elle et le regard clou&eacute;
+sur elle comme s'il e&ucirc;t subi une fascination.</p>
+
+<p>&Agrave; l'approche de la jeune femme, il se retira pas &agrave; pas, &agrave; reculons, sans
+cesser de la regarder.</p>
+
+<p>Elle atteignit l'arbre, elle chercha derri&egrave;re; elle se laissa aller,
+accroupie et disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, M&eacute;dor, lanc&eacute; comme un boulet de canon, per&ccedil;a la foule de
+nouveau. Il &eacute;tait baign&eacute; de sueur.</p>
+
+<p>Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un &oelig;il
+&eacute;gar&eacute;, et le saisit au collet avec violence, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parl&eacute; &agrave; la voleuse
+d'enfants! Si personne ne m'aide &agrave; l'arr&ecirc;ter je l'arr&ecirc;terai tout seul!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#Table">VIII</a></h2>
+
+<h3>La foule</h3>
+
+
+<p>M&eacute;dor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en &eacute;tait pas plus fier,
+attendu que cette &eacute;tiquette lui avait &eacute;t&eacute; fournie par l'administration
+de l'hospice des Enfants trouv&eacute;s.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait bon chien de berger; peut-&ecirc;tre n'aurait-il point su faire autre
+chose. On lui donnait chez m&egrave;re Noblet quinze sous par jour et le
+d&eacute;jeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous
+&agrave; piquer des bretelles. C'&eacute;tait juste son loyer. Sa chambre lui
+appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixi&egrave;me &eacute;tage
+d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.</p>
+
+<p>Sa chambre &eacute;tait une ancienne stalle d'&eacute;curie des Ar&egrave;nes nationales, o&ugrave;
+il avait &eacute;t&eacute; balayeur. Il l'avait eue &agrave; bon compte, lors de la vente; il
+l'avait mont&eacute;e, couverte, install&eacute;e, meubl&eacute;e, cramponn&eacute;e; il y tenait,
+ainsi qu'&agrave; son m&eacute;nage, comme tout homme &eacute;tabli tient &agrave; son avoir.</p>
+
+<p>Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des
+immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'&ecirc;tre d&eacute;moli.</p>
+
+<p>On ne lui connaissait d'amiti&eacute; que pour sa chambre, et il ne souriait
+jamais qu'&agrave; Petite-Reine.</p>
+
+<p>Lorsqu'on avait fait allusion, tout &agrave; l'heure, &agrave; la femme inconnue qui
+s'&eacute;tait offerte si obligeamment pour tourner la corde, M&eacute;dor avait &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; d'un trait de lumi&egrave;re. Ce n'&eacute;tait pas assur&eacute;ment un observateur,
+mais il avait l'instinct, et au moment o&ugrave; il prit sa course &agrave; travers la
+foule, il &eacute;tait s&ucirc;r de tenir la piste de la voleuse d'enfants.</p>
+
+<p>La figure de cette femme se repr&eacute;sentait &agrave; lui de plus en plus suspecte,
+&agrave; mesure qu'il interrogeait sa m&eacute;moire. M&eacute;dor ne savait m&ecirc;me pas qu'on
+p&ucirc;t &laquo;se faire une t&ecirc;te&raquo;, mais les tons bizarres et violents de ce teint,
+les rides farineuses, tout ce que le voile du b&eacute;guin laissait entrevoir
+lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il avait son id&eacute;e. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer
+l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Il fit le tour des grilles &agrave; toute course, demandant sur son chemin si
+on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands
+cheveux boucl&eacute;s sous un petit toquet &agrave; plumes et conduite par une
+mani&egrave;re de folle qui portait un bonnet de b&eacute;guine, auquel pendait un
+voile bleu.</p>
+
+<p>Ses questions rest&egrave;rent longtemps sans r&eacute;ponse, mais enfin, &agrave; la petite
+porte donnant sur la rue Cuvier, derri&egrave;re les b&acirc;timents de
+l'administration, un brave soldat du centre se mit &agrave; rire d&egrave;s les
+premiers mots de la phrase, r&eacute;p&eacute;t&eacute;e d&eacute;j&agrave; tant de fois.</p>
+
+<p>&mdash;En plus, qu'elle est cocasse, la bonne s&oelig;ur, r&eacute;pondit-il, et qu'elle
+bourrait la petite de biscuits.</p>
+
+<p>M&eacute;dor s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave; a-t-elle pris? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Par un fiacre qui passait et qui a remont&eacute; au grand trot vers la place
+Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un
+particulier bien mis et beau linge avec une peau de basan&eacute; mul&acirc;tre,
+approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui
+barrer la route. Il a regard&eacute; l'enfant, mais la vieille lui a riv&eacute; son
+clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de
+se moquer de lui, disant: payez-moi mon d&ucirc;. Il a tir&eacute; sa bourse: comme
+quoi &ccedil;a me para&icirc;t que c'est lui qui a sold&eacute; le fiacre avec son or.</p>
+
+<p>Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des personnes farces tout de m&ecirc;me!</p>
+
+<p>M&eacute;dor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance.
+Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue
+Cuvier? M&eacute;dor se remit &agrave; courir et revint au bosquet pour chercher
+conseil.</p>
+
+<p>En arrivant, la premi&egrave;re personne qu'il vit fut l'homme &agrave; la peau
+bronz&eacute;e, dont le regard &eacute;tait fix&eacute; sur la Gloriette par une sorte de
+fascination.</p>
+
+<p>Toute la personne de cet homme se rapportait d'une fa&ccedil;on si frappante au
+signalement donn&eacute; par le soldat que M&eacute;dor n'arr&ecirc;ta m&ecirc;me pas son &eacute;lan et
+tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.</p>
+
+<p>L'homme n'essaya pas de r&eacute;sister. Le rouge lui monta au visage et ses
+yeux, qui exprimaient l'&eacute;tonnement de quelqu'un qu'on e&ucirc;t &eacute;veill&eacute; en
+sursaut, interrog&egrave;rent la foule avec une sorte de timidit&eacute; sauvage.</p>
+
+<p>La foule, Dieu merci, r&eacute;pondit &agrave; ce regard. L'incident lui plaisait au
+supr&ecirc;me degr&eacute;. C'&eacute;tait une p&eacute;rip&eacute;tie nouvelle apport&eacute;e au drame et qui
+poussait la curiosit&eacute; de tous jusqu'&agrave; la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Notez que cette curiosit&eacute; end&eacute;mique de nos Parisiens n'emp&ecirc;che ni la
+compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les
+chagrins d'un h&eacute;ros de m&eacute;lodrame ne font couler tant de larmes qu'&agrave;
+Paris.</p>
+
+<p>Seulement, en place publique comme au th&eacute;&acirc;tre, l'&eacute;motion a son c&ocirc;t&eacute;
+amusant qu'il est permis de cueillir.</p>
+
+<p>Chacun regardait l'inconnu et s'&eacute;tonnait de ne l'avoir pas encore
+remarqu&eacute;. C'&eacute;tait bien vraiment une figure fatale comme disaient
+volontiers les romans de cette &eacute;poque. Sa t&ecirc;te ne ressemblait point &agrave;
+celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.</p>
+
+<p>M&egrave;re Noblet dit la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il a l'air m&eacute;chant, c'est un &eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout cal&eacute;! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait
+rien de malveillant.</p>
+
+<p>&mdash;Un beau m&acirc;le, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui
+avait d&eacute;pass&eacute; la quarantaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvri&egrave;re. Une bonne d'enfant
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Dire qu'on rencontre de cela &agrave; Paris!</p>
+
+<p>Les petits n'&eacute;taient pas &eacute;loign&eacute;s de le prendre pour l'ogre et le
+regardaient avec de grands yeux &eacute;pouvant&eacute;s.</p>
+
+<p>Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre cr&eacute;ature. Elle
+restait affaiss&eacute;e sur elle-m&ecirc;me au pied de son arbre, les yeux fixes et
+sans lumi&egrave;re. Sur ses l&egrave;vres qui remuaient lentement, sans produire
+aucun son, un nom se devinait, toujours le m&ecirc;me, le nom de sa fille:
+Justine.</p>
+
+<p>Le cercle s'&eacute;tait resserr&eacute; autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les
+deux mains de M&eacute;dor, en disant avec un fort accent &eacute;tranger que personne
+n'avait jamais entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, je ne m'&eacute;chapperai pas.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait sourde et grave.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger qu'il s'&eacute;chappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte,
+on veille au grain par ici!</p>
+
+<p>&mdash;Son affaire est bonne, ajouta m&egrave;re Noblet. Il donnera des dommages et
+int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un na&iuml;f au second rang.</p>
+
+<p>&mdash;On en a besoin quelquefois comme &ccedil;a, dans les grandes familles,
+r&eacute;pondit d'un air important la jeune ouvri&egrave;re, pour la chose des
+successions.</p>
+
+<p>&mdash;Ou perp&eacute;tuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite m&egrave;re est
+jolie comme un c&oelig;ur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire
+suivre la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e eut un succ&egrave;s. Elle produisit un mouvement dans la foule qui
+eut envie d'applaudir. D&eacute;sormais, l'&eacute;tranger qui avait la barbe trop
+noire, atteint et convaincu d'&ecirc;tre un tra&icirc;tre de m&eacute;lodrame, &eacute;tait perc&eacute;
+&agrave; jour.</p>
+
+<p>Dans la foule, on cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ici les gardiens! Et d'autres:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; les sergents de ville!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps d'arr&ecirc;ter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les
+sergents de ville avaient aussi du succ&egrave;s.</p>
+
+<p>L'opinion publique est sujette &agrave; de singuli&egrave;res erreurs; elle accuse
+volontiers de brutalit&eacute; ce corps utile des sergents de ville dont le
+costume sert de mod&egrave;le aux tailleurs de l'&Eacute;cole polytechnique. Je parie
+qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un &oelig;uf dans
+sa poche, vous retrouverez l'&oelig;uf intact au bout de huit jours.</p>
+
+<p>C'est l'&eacute;tat paisible par excellence, pratiquant avec religion la
+philosophie p&eacute;ripat&eacute;ticienne et d&eacute;vot &agrave; la maxime <i>festina lente</i>.</p>
+
+<p>Ils arrivent toujours quand la roue a pass&eacute; sur la jambe de la vieille
+dame renvers&eacute;e; jamais on ne les voit qu'au moment o&ugrave; la rixe s'apaise,
+et je sais beaucoup de f&acirc;cheux esprits qui demanderaient leur
+suppression, s'il n'&eacute;tait bien doux de les contempler, arpentant le
+trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables,
+et pr&eacute;sentant l'image consolante de ce supr&ecirc;me <i>farniente</i> qui est la
+r&eacute;compense des justes aux Champs-Elys&eacute;es.</p>
+
+<p>Les sergents de ville arrivaient, fid&egrave;les &agrave; leur devise: &laquo;Mieux vaut
+tard que jamais.&raquo; Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'&oelig;uf.
+Derri&egrave;re eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que
+personne n'e&ucirc;t pris pour vous ou moi.</p>
+
+<p>Une partie de la foule courut &agrave; eux et les entoura pour les mettre au
+fait de l'affaire.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait bien simple; il y avait l&agrave; un malfaiteur, anglais, russe ou
+de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant d&eacute;lit
+de vol d'enfant, c'est-&agrave;-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme
+d&eacute;guis&eacute;e en s&oelig;ur grise, &agrave; qui il avait donn&eacute; devant t&eacute;moins, une bourse
+pleine d'or.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de
+ville jusqu'&agrave; l'immobilit&eacute;. Ils savent de quelle mani&egrave;re Paris s'y prend
+pour raconter une histoire.</p>
+
+<p>D'un air s&eacute;rieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abord&egrave;rent
+l'attroupement.</p>
+
+<p>Ils avaient les mains derri&egrave;re le dos, ce qui fait partie du fourniment.</p>
+
+<p>&Agrave; leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.</p>
+
+<p>Vingt voix dirent avec col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, ne vous pressez pas!</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant voyage pendant ce temps-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles?
+ajouta m&egrave;re Noblet. Le voil&agrave;; empoignez-le!</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;tendit sa main crisp&eacute;e en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Devant Dieu! je jure que c'est lui!</p>
+
+<p>Les deux sergents de ville &eacute;cart&egrave;rent un peu trop sans fa&ccedil;on ceux qui
+g&ecirc;naient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de
+leur conseiller plus de moelleux.</p>
+
+<p>Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit
+tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Vos papiers, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en
+ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!</p>
+
+<p>Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parl&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous la paix et au large! circulez!</p>
+
+<p>Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la
+foule recula.</p>
+
+<p>Ce mouvement mit &agrave; d&eacute;couvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant
+aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. M&eacute;dor, qui n'avait
+plus &agrave; garder l'accus&eacute;, vint &agrave; elle et essaya de la relever. Elle lui
+sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. M&eacute;dor
+s'agenouilla aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>La foule ne donna point attention &agrave; cela.</p>
+
+<p>Tous les yeux &eacute;taient sur le milord, tir&eacute; ainsi par l'animadversion
+publique, au grand m&eacute;pris de toutes les notions accept&eacute;es sur la couleur
+du teint et du poil des Anglais. La foule esp&eacute;rait qu'il n'avait point
+de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un
+air embarrass&eacute;, semblait chercher des paroles d'explication.</p>
+
+<p>Le sergent de ville, d&eacute;fiant par devoir, mais poli &agrave; cause du &laquo;beau
+linge&raquo;, tendait la main d'un air calme et fier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un faux milord! sugg&eacute;ra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve
+de sa naissance!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en manque pas, soupira la dame isol&eacute;e, qui font de la poussi&egrave;re
+et qui n'ont rien sur eux!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; plus de vingt ans que je fais les promenades avec succ&egrave;s, disait
+cependant m&egrave;re Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on
+aurait serr&eacute; les pouces de ce polisson-l&agrave; dans un &eacute;tau de taillandier
+jusqu'&agrave; ce qu'il ait dit o&ugrave; est la petite et pay&eacute; gros pour la m&egrave;re, qui
+me devrait bien quelque chose en ce cas-l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voil&agrave;
+qui met la main &agrave; la poche! Il a son passeport!</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger, en effet, d&eacute;boutonnait lentement le revers de sa redingote
+noire. Il prit dans la poche de c&ocirc;t&eacute; un portefeuille o&ugrave; il choisit,
+parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au
+sergent de ville.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une belle preuve! grond&egrave;rent quelques voix.</p>
+
+<p>Mais &agrave; la vue du nom grav&eacute; sur la carte, le sergent de ville &ocirc;ta son
+tricorne comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un simple chapeau bourgeois.</p>
+
+<p>Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient &agrave; quelques pas &eacute;chang&egrave;rent
+un regard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame
+sans cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais vu! gronda la Berg&egrave;re au comble de l'indignation; il
+ne manquerait plus que de lui faire des excuses!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une
+voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai d&ucirc; accomplir mon
+devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, conclut am&egrave;rement la m&egrave;re Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon
+commerce est flamb&eacute;! Ah! les riches!</p>
+
+<p>Une hu&eacute;e bruyante s'&eacute;leva de la foule.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.</p>
+
+<p>La Gloriette mit sa main sur l'&eacute;paule de M&eacute;dor et lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel enfant?</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence
+allait s'&eacute;veiller. M&eacute;dor ferma ses gros poings et sa voix domina tous
+les autres bruits.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a caus&eacute; avec la voleuse d'enfants.
+Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!</p>
+
+<p>La Gloriette r&eacute;p&eacute;ta en regardant le vague:</p>
+
+<p>&mdash;La voleuse d'enfants...</p>
+
+<p>Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie t&ecirc;te se redressa dans une
+pose inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Les groupes s'agitaient en col&egrave;re; on se montrait au doigt l'&eacute;tranger
+qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna &agrave; son
+troupeau de se mettre en rangs et dit &agrave; M&eacute;dor avec rudesse:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ton ouvrage, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, repartit M&eacute;dor, celle-l&agrave; est trop malheureuse, je reste avec
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard &eacute;perdu, est-ce
+moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!</p>
+
+<p>La Berg&egrave;re s'&eacute;lan&ccedil;a vers les sergents de ville pour faire respecter son
+autorit&eacute;, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se
+mirent dos &agrave; dos pour prononcer le commandement sacramentel:</p>
+
+<p>&mdash;Circulez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'enfant! l'enfant! r&eacute;p&eacute;ta l'assistance.</p>
+
+<p>M&eacute;dor ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et la m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est la m&egrave;re? demanda un des sergents.</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses
+pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parl&acirc;t. Le sergent la devina
+et marcha vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier,
+lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux
+qu'ils se soient trouv&eacute;s l&agrave; &agrave; la gare, vous ferez votre d&eacute;claration.
+S'il y a des t&eacute;moins, ils d&eacute;poseront. La Gloriette avait ses grands yeux
+fix&eacute;s sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-l&agrave; est ici pour moi! Et
+on m'a vol&eacute; ma Petite-Reine!</p>
+
+<p>M&eacute;dor la prit dans ses bras pour l'emp&ecirc;cher de tomber &agrave; la renverse.</p>
+
+<p>Tous les bruits &eacute;taient morts comme par enchantement. Un silence profond
+entourait cette sc&egrave;ne. L'angoisse des m&egrave;res est contagieuse entre
+toutes. On voyait un large cercle de figures attrist&eacute;es, dont
+l'expression avait quelque chose de respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai quitt&eacute;e ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je
+la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'&eacute;tais trop heureuse, et
+qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pens&eacute; &agrave; elle tout le long du
+chemin, &agrave; elle, rien qu'&agrave; elle. Jamais je ne pense qu'&agrave; elle...
+Etes-vous bien s&ucirc;r qu'on me l'ait vol&eacute;e? Pourquoi me l'aurait-on vol&eacute;e?
+&Agrave; quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa m&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle disait tout cela lentement et presque &agrave; voix basse, mais chacun
+l'entendait, m&ecirc;me aux derniers rangs de la foule.</p>
+
+<p>Deux grosses larmes, les premi&egrave;res qu'elle e&ucirc;t vers&eacute;es, coulaient sur sa
+joue p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;On la retrouvera, insinu&egrave;rent quelques voix compatissantes.</p>
+
+<p>La Gloriette se raidit dans les bras de M&eacute;dor et ses yeux lanc&egrave;rent un
+grand &eacute;clair, mais sa voix resta faible et bris&eacute;e, tandis qu'elle
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon
+sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes
+yeux, et mon &acirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre
+ses dents: &Ccedil;a vous retourne, parole d'honneur!</p>
+
+<p>Ils se dirig&egrave;rent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les
+regarda pas. Le sergent de ville dit:</p>
+
+<p>&mdash;Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si
+doucement, j'en ai le c&oelig;ur &eacute;touff&eacute;.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait l'impression de tout le monde. D&eacute;sormais ce n'&eacute;tait plus
+l'&eacute;motion th&eacute;&acirc;trale, la curiosit&eacute; elle-m&ecirc;me tombait devant cette
+d&eacute;chirante douleur. La foule &eacute;tait comme la jeune m&egrave;re, elle avait le
+c&oelig;ur &eacute;touff&eacute;.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger que le sergent de ville avait appel&eacute; monsieur le duc et qui
+avait excit&eacute; un instant les violents soup&ccedil;ons de la cohue n'avait point
+profit&eacute; de la libert&eacute; qui lui &eacute;tait donn&eacute;e. Il restait toujours &agrave; la
+m&ecirc;me place et toujours regardant.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le
+groupe principal et aborda les repr&eacute;sentants de l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme a dit vrai, pronon&ccedil;a-t-il avec une extr&ecirc;me difficult&eacute;
+en d&eacute;signant du doigt M&eacute;dor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai
+parl&eacute;. Conduisez-moi chez le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc un brave homme, vous! s'&eacute;cria M&eacute;dor chaudement.</p>
+
+<p>Il traduisait ainsi avec tant de na&iuml;vet&eacute; la surprise qui &eacute;tait sur tous
+les visages que l'&eacute;tranger eut un grave sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit-il, je suis un brave homme.</p>
+
+<p>Quand il souriait, sa physionomie &eacute;tait remarquablement belle. Il prit
+avec les sergents de ville la t&ecirc;te de la nombreuse colonne qui
+descendait vers la place Valhubert.</p>
+
+<p>Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule
+n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;e maintenant de voir en cet homme, atteint et
+convaincu nagu&egrave;re de vampirisme, un h&eacute;ros de roman ou m&ecirc;me un ange
+sauveur.</p>
+
+<p>Le premier sergent de ville aidait Lily &agrave; droite, pendant que M&eacute;dor la
+soutenait &agrave; gauche, puis venait la Berg&egrave;re avec son troupeau, puis la
+masse du public qui n'avait pas sensiblement diminu&eacute;.</p>
+
+<p>La Berg&egrave;re faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de
+son petit bataillon.</p>
+
+<p>Comme on d&eacute;passait la grande grille, Lily, qui, en apparence, &eacute;tait
+rest&eacute;e insensible depuis ses derni&egrave;res paroles, &eacute;tendit ses bras vers la
+marchande de jouets et de g&acirc;teaux, &eacute;tablie &agrave; droite de l'entr&eacute;e, et un
+profond sanglot souleva son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on
+d&eacute;tourn&eacute; ce joli bijou de Petite-Reine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arr&ecirc;t&eacute;e ici,
+elle a voulu une bouteille de drag&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous
+n'aviez pas d'argent, je vous faisais cr&eacute;dit de si bon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai quitt&eacute;e, toute la moiti&eacute; d'un jour... et on me l'a vol&eacute;e!...
+Ah! c'est vrai, vrai, vrai!</p>
+
+<p>Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de
+volubilit&eacute;. La fi&egrave;vre venait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, du courage! dit le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Toute la moiti&eacute; d'un jour, r&eacute;p&eacute;ta la Gloriette. Chaque minute peut
+apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas
+besoin de donner leurs petits &agrave; garder!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! gronda m&egrave;re Noblet en passant &agrave; son tour devant la
+marchande. C'est &agrave; moi la faute! elle va me demander une rente. Je
+connais mon affaire... Et la maison est ab&icirc;m&eacute;e!... parce qu'on laisse
+entrer des communiantes, et des coll&egrave;ges, et des tourlourous, la mis&egrave;re!
+et des nourrices, la gr&ecirc;le! Il sera bient&ocirc;t permis d'amener des chiens
+enrag&eacute;s, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui d&eacute;fendrai le
+gouvernement, si on fait des barricades!</p>
+
+<p>On marchait. De tous c&ocirc;t&eacute;s les gens accouraient sur la place pour voir.
+Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller,
+&eacute;chevel&eacute;e, admirablement belle dans ses larmes.</p>
+
+<p>Et d&egrave;s qu'on avait prononc&eacute; le nom de Petite-Reine, ils comprenaient.
+C'&eacute;tait le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez
+dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des
+hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baign&eacute;s, et en
+g&eacute;missant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai plus! ils me l'ont vol&eacute;e! c'est vrai! c'est vrai! c'est
+vrai!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#Table">IX</a></h2>
+
+<h3>Bureau de police</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la t&ecirc;te du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arr&ecirc;ta brusquement. Elle
+se d&eacute;gagea des deux bras &agrave; la fois et essuya ses yeux. L&agrave; le terrain se
+rel&egrave;ve; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus
+le flot de t&ecirc;tes qui l'en s&eacute;parait. Elle murmura, perdant une id&eacute;e
+qu'elle avait:</p>
+
+<p>&mdash;Tous ceux-l&agrave; sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient
+tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je chercherai, pronon&ccedil;a une voix &agrave; son oreille, le jour, la
+nuit...</p>
+
+<p>Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de M&eacute;dor &eacute;tait toute
+bouffie de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, dit-elle, tous ceux-l&agrave; auront oubli&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, interrompit r&eacute;solument M&eacute;dor, je n'oublierai jamais!</p>
+
+<p>Lily, au lieu de remercier, haussa les &eacute;paules comme un enfant &agrave; qui on
+promet une chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez, dit M&eacute;dor avec simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais l'id&eacute;e de la Gloriette lui revenait.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux retourner! je veux retourner s'&eacute;cria-t-elle, on n'a pas
+cherch&eacute;, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il
+suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi,
+personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, s'interrompit-elle, r&eacute;sistant &agrave; ceux qui la soutenaient, j'ai
+oubli&eacute; quelque chose l&agrave;-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous
+assure que j'ai oubli&eacute; quelque chose... &Eacute;coutez! m&egrave;re Noblet me montrera
+l'endroit o&ugrave; elle l'a vue pour la derni&egrave;re fois... et je retrouverai la
+place de son petit pied ch&eacute;ri... et j'emporterai la terre... et je
+l'aurai... et je la garderai...</p>
+
+<p>Un sanglot la suffoqua.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupi&egrave;re battit.</p>
+
+<p>Et comme M&eacute;dor faisait mine de se r&eacute;volter, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Bonhomme, j'approuve ta sensibilit&eacute;, mais le temps presse. Monsieur
+Picard et monsieur Rioux me font signe l&agrave;-bas... J'ai id&eacute;e qu'ils
+veulent battre la foire au pain d'&eacute;pice, dont c'est le dernier jour,
+place du Tr&ocirc;ne. En avant!</p>
+
+<p>M&eacute;dor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne r&eacute;sistait plus.</p>
+
+<p>Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.</p>
+
+<p>La procession continua sa marche. &Agrave; mesure qu'on approchait de la rue
+Lacu&eacute;e, l'int&eacute;r&ecirc;t des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi
+se recruta de tous les badauds rassembl&eacute;s autour de la danseuse de corde
+qui est l&agrave; en permanence et dont Petite-Reine &eacute;tait une cliente assidue.
+La danseuse de corde vint elle-m&ecirc;me avec ses trois petites filles et ses
+deux petits gar&ccedil;ons qui ne se ressemblaient point entre eux.</p>
+
+<p>La Gloriette sembla frapp&eacute;e; elle regarda attentivement la famille de la
+saltimbanque et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils bien &agrave; elle, tous ces enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Les mamans sont sorci&egrave;res, dit le sergent. On va &eacute;plucher le Tr&ocirc;ne. En
+avant! en avant!</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;taient maintenant des voisins qui se pr&eacute;sentaient sur la route,
+des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours
+arr&ecirc;taient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle &eacute;tait si mignonne ce matin,
+en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si
+bien ses jolis pieds en dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit bonjour en passant...</p>
+
+<p>&mdash;Elle riait, elle chantait...</p>
+
+<p>&mdash;Ils me l'ont prise! r&eacute;pondait la Gloriette. Je suis toute seule, je
+n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Et il faut que ce soit celle-l&agrave; pour la premi&egrave;re fois que &ccedil;a m'arrive!
+ajoutait la Berg&egrave;re qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille:
+une enfant si connue! mon commerce est flamb&eacute;, je n'ai plus que
+l'h&ocirc;pital!</p>
+
+<p>Par le fait, m&egrave;re Noblet n'eut pas besoin, ce soir-l&agrave;, de reconduire ses
+brebis &agrave; domicile.</p>
+
+<p>Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un apr&egrave;s
+l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme
+une proie.</p>
+
+<p>Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Berg&egrave;re
+n'avait plus de troupeau.</p>
+
+<p>Elle croisa ses mains sous son vieux ch&acirc;le, et lan&ccedil;a &agrave; Lily un regard
+plein de rancune en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est elle qu'ils plaignent!</p>
+
+<p>On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui
+gardait maintenant le silence, affaiss&eacute;e dans sa douleur. Une douzaine
+de t&eacute;moins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande
+masse de l'attroupement resta dehors.</p>
+
+<p>Le milord, comme on persistait &agrave; appeler dans la foule cet &eacute;tranger qui
+avait le teint d'un sang-m&ecirc;l&eacute;, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans le cabinet du
+commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.</p>
+
+<p>Dans la pi&egrave;ce d'entr&eacute;e, o&ugrave; se tenait le secr&eacute;taire, on donna une chaise
+&agrave; Lily, pr&egrave;s de qui M&eacute;dor restait comme une sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait pis qu'une &eacute;meute, dit le second sergent de ville au
+secr&eacute;taire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai
+rien vu de pareil. Cette bichette-l&agrave;, c'est comme si on avait enlev&eacute; une
+princesse.</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire, attentif, ayant mis la plume &agrave; l'oreille, il fallut, pour
+la centi&egrave;me fois, entamer le r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; de ce qui avait eu lieu.
+Lily pleurait silencieusement; la Berg&egrave;re ponctuait les phrases, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est moi qui en p&acirc;tirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le
+cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis aupr&egrave;s du
+commissaire de police qui l'&eacute;coutait avec une respectueuse d&eacute;f&eacute;rence,
+gardant &agrave; la main une large carte sur laquelle &eacute;taient inscrits ses noms
+et qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Hernan-Maria Ger&egrave;s da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de
+premi&egrave;re classe, envoy&eacute; de S. M. l'empereur du Br&eacute;sil.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extr&ecirc;me difficult&eacute;, mais
+vis-&agrave;-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui
+convenait &agrave; sa dignit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'int&eacute;resse &agrave;
+l'enfant et &agrave; la m&egrave;re. J'aurais pu tout &agrave; l'heure r&eacute;parer le mal rien
+qu'en &eacute;tendant la main, car le hasard m'a plac&eacute; sur le chemin de la
+mis&eacute;rable cr&eacute;ature qui a d&eacute;tourn&eacute; l'enfant, mais la peine que j'ai &agrave;
+parler votre langage, mon d&eacute;sir de garder l'incognito et encore une
+circonstance qu'il me pla&icirc;t de ne point mentionner: tout cela joint &agrave;
+une certaine timidit&eacute; produite par mon ignorance de vos usages et de vos
+m&oelig;urs (je suis &agrave; Paris seulement depuis un mois) m'a emp&ecirc;ch&eacute; de parler
+et d'agir. J'ai laiss&eacute; &eacute;chapper l'occasion et j'en ai un regret mortel,
+car les larmes de cette malheureuse jeune m&egrave;re m'ont perc&eacute; le c&oelig;ur.
+Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la
+femme qui a enlev&eacute; l'enfant.</p>
+
+<p>Le commissaire de police prit la plume et &eacute;crivit sous sa dict&eacute;e le
+signalement minutieux de Saladin d&eacute;guis&eacute; en femme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achev&eacute;, m'est-il permis
+d'interroger Votre Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous est permis, r&eacute;pondit le duc de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parl&eacute;
+&agrave; la voleuse d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il me serait utile de conna&icirc;tre les paroles &eacute;chang&eacute;es entre cette
+femme et Votre Excellence.</p>
+
+<p>Le duc r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants avant de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui a &eacute;t&eacute; dit entre cette femme et moi, d&eacute;clara-t-il enfin, n'a
+aucun trait &agrave; l'affaire pr&eacute;sente, sauf ma premi&egrave;re question et sa
+premi&egrave;re r&eacute;ponse. Je lui ai demand&eacute;: O&ugrave; menez-vous cette enfant?</p>
+
+<p>&mdash;La petite vous connaissait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car elle m'a souri... La femme m'a r&eacute;pondu: Je suis gardienne
+chez m&egrave;re Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de
+son p&egrave;re o&ugrave; sa maman viendra la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non... La femme a ajout&eacute; quelques mots qui ne regardent que moi... et
+a fait appel &agrave; ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son
+interlocuteur d'un regard per&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui avez donn&eacute;? pronon&ccedil;a-t-il tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, repartit le duc simplement. Je suis tr&egrave;s riche.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une pure aum&ocirc;ne?</p>
+
+<p>Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il au lieu de r&eacute;pondre et avec un visible embarras, dans
+mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de
+l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;En France, r&eacute;pliqua simplement le commissaire, les magistrats
+regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.</p>
+
+<p>Le duc s'inclina, puis se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre
+Excellence n'a point voulu outrager un honn&ecirc;te homme qui ne lui a jamais
+fait de mal. Je suppose encore, ou plut&ocirc;t je suis certain, que Votre
+Excellence a des motifs tout charitables pour s'int&eacute;resser &agrave; cette
+affaire.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voil&eacute;e
+sous la gravit&eacute; respectueuse du d&eacute;bit. Le duc de Chaves se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant
+que cela est possible, dans les id&eacute;es de Votre Excellence. En France,
+comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont m&ecirc;me
+des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que
+l'argent met &agrave; leur disposition des moyens de trouver; il est certain
+aussi que la perspective d'une r&eacute;compense les encourage et les stimule.</p>
+
+<p>Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs
+qu'il d&eacute;posa sur le bureau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines
+d'or chez nous. Avec la moiti&eacute; de cette somme je ferai plus que le
+n&eacute;cessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.</p>
+
+<p>Il prit un des billets et &eacute;crivit quelques lignes sur un papier &agrave; t&ecirc;te
+imprim&eacute;e qu'il pr&eacute;senta ouvert au noble Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;J'engage Votre Excellence &agrave; se rendre sur-le-champ chez monsieur le
+chef de la s&ucirc;ret&eacute;, &agrave; la pr&eacute;fecture, dit-il en se levant &agrave; son tour. Ce
+mot servira d'explication et, l&agrave;-bas, l'autre billet pourra trouver son
+emploi.</p>
+
+<p>Il salua respectueusement, et le duc prit cong&eacute;.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose l&agrave;-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la
+jeune femme est jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jolie, r&eacute;pliqua Picard. Elle est &agrave; croquer, malgr&eacute; ses yeux
+rouges et ses pauvres joues p&acirc;les.</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Rioux.</p>
+
+<p>Rioux &eacute;tait un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil
+affectait un peu la forme fuyante des t&ecirc;tes de levrettes, mais, en d&eacute;pit
+de l'&eacute;vangile phr&eacute;nologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il
+arriva tout soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce duc avait sa voiture &agrave; la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit
+entr&eacute; au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et la voiture a suivi au pas derri&egrave;re le monde, par le pont
+d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Le commissaire consulta sa montre d'un air &eacute;grillard.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces
+de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres,
+l&agrave;-bas. Celui-ci n'a pas invent&eacute; la poudre. Je l'ai envoy&eacute; &agrave; la
+pr&eacute;fecture pour la r&egrave;gle, mais je ne serais pas f&acirc;ch&eacute; que le pot aux
+roses f&ucirc;t d&eacute;couvert par nous. Attention! il y a une prime.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand seigneur m'en avait l'air, r&eacute;pondit Picard. Je suis rest&eacute;
+pour &ccedil;a.</p>
+
+<p>Rioux &eacute;tendit les cinq doigts de sa maigre main.</p>
+
+<p>&mdash;Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, s'&eacute;cria Picard. Ecrivons!</p>
+
+<p>Ils saisirent &agrave; la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la
+propret&eacute;, et trac&egrave;rent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut
+d'abord le <i>truc</i> du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur
+celui du sergent de ville et se prit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Le m&ecirc;me! fit-il. <i>Ex aequo</i>. &Ccedil;a doit &ecirc;tre bon. Carte blanche et cent
+francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. &Agrave; Dieu
+vat!</p>
+
+<p>Rioux et Picard se pr&eacute;cipit&egrave;rent dehors.</p>
+
+<p>Le commissaire avait lu sur leurs carnets la m&ecirc;me phrase, &eacute;crite
+lisiblement, avec des orthographes diverses, mais &eacute;galement fautives.</p>
+
+<p>&laquo;Faire aujourd'hui m&ecirc;me l'&eacute;pluchage de la foire au pain d'&eacute;pice.&raquo;</p>
+
+<p>Rioux et Picard mont&egrave;rent fraternellement en fiacre place Mazas, car il
+s'agissait de se h&acirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien
+pour retrouver la petiote.</p>
+
+<p>&mdash;Rapport &agrave; la jeune dame, r&eacute;pliqua Picard, compris, le sentiment, je le
+partage.</p>
+
+<p>&mdash;Et on va y aller comme des tigres pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'&oelig;uf! m&ecirc;le-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;On m&ecirc;le... Au galop, le cocher!</p>
+
+<p>Saladin ne se doutait gu&egrave;re d'&ecirc;tre serr&eacute; de si pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres
+quartiers.</p>
+
+<p>Il avait man&oelig;uvr&eacute; comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de
+donner au lecteur les d&eacute;tails de son exp&eacute;dition, en faisant toutefois
+observer qu'il &eacute;tait bien jeune. On ne peut demander la perfection &agrave; la
+quatorzi&egrave;me ann&eacute;e. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.</p>
+
+<p>Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine
+avait les d&eacute;fauts de ses qualit&eacute;s. &Agrave; force d'&ecirc;tre sociable et &laquo;gentille
+avec le monde&raquo;, elle arrivait &agrave; &ecirc;tre un peu banale, toujours pr&ecirc;te &agrave;
+prodiguer des caresses, pour faire na&icirc;tre ces sourires d'admiration qui
+partout l'accueillaient. Elle aimait son succ&egrave;s, il lui fallait sa
+vogue, et la Gloriette, h&eacute;las! n'avait pas peu contribu&eacute; &agrave; exalter ce
+besoin d'&ecirc;tre adul&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou
+c'&eacute;tait la vie, c'&eacute;tait le bonheur de la pauvre Gloriette.</p>
+
+<p>Au Jardin des Plantes, quand pour la premi&egrave;re fois le regard de
+Petite-Reine &eacute;tait tomb&eacute; sur madame Saladin, l'impression avait &eacute;t&eacute; une
+vive r&eacute;pugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu
+pendu au b&eacute;guin, surtout, lui faisait peur.</p>
+
+<p>Sans le hasard qui avait permis &agrave; madame Saladin de montrer son talent
+pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine &agrave; s'effacer,
+mais Petite-Reine avait &eacute;t&eacute; applaudie gr&acirc;ce &agrave; cette vieille qui avait
+mis un voile bleu, et bient&ocirc;t apr&egrave;s cette m&ecirc;me vieille lui avait donn&eacute;
+un sucre de pomme. Petite-Reine &eacute;tait gourmande presque autant que
+coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite.</p>
+
+<p>Quand arriva la bagarre que nous avons amplement d&eacute;crite, madame Saladin
+trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle
+lui donna le bonhomme en pain d'&eacute;pice qui enchanta l'enfant et d&eacute;tourna
+son attention pendant deux grandes minutes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui d&eacute;j&agrave; gagnait au
+large vers l'extr&eacute;mit&eacute; du bosquet, saisit tout &agrave; coup Petite-Reine dans
+ses bras en disant d'une voix &eacute;touff&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde! prends garde! les lions sont &eacute;chapp&eacute;s! Vois comme les
+demoiselles de la communion se sauvent!</p>
+
+<p>Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes
+s'&eacute;loignaient. Petite-Reine, &eacute;pouvant&eacute;e, regarda et vit les lions. Les
+enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils d&eacute;sirent. Elle
+mit sa t&ecirc;te dans le sein de madame Saladin, qui se prit &agrave; courir en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal.
+Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui
+s'arr&ecirc;ta dans l'all&eacute;e des Robinias, o&ugrave; elle entama un tout autre genre
+de travail.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine
+d&eacute;couvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>La pr&eacute;tendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas
+&eacute;veiller les soup&ccedil;ons. Les communiantes &eacute;taient d&eacute;pass&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Et les lions? fit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont encha&icirc;n&eacute;s, on les a repris.</p>
+
+<p>&mdash;Retournons &agrave; m&egrave;re Noblet, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de
+la grande all&eacute;e du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! repartit Justine, cherchant &agrave; s'orienter, c'est l&agrave;-bas
+qu'est m&egrave;re Noblet, sous les arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle dr&ocirc;le! s'&eacute;cria la vieille en la mangeant de baisers. Elle
+veut savoir &ccedil;a mieux que moi!... alors, tu m'avais tout &agrave; fait oubli&eacute;e,
+petiote?</p>
+
+<p>Elle lui fourra un biscuit entre les dents.</p>
+
+<p>&mdash;Le joli petit ange! dit un groupe de dames &agrave; la hauteur de la fosse
+aux ours. Voyez donc cet amour!</p>
+
+<p>Petite-Reine fut aussit&ocirc;t distraite et envoya aux dames un beau sourire
+avec un baiser. Saladin la mit &agrave; terre et lui dit &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Fais-leur voir comme tu marches bien!</p>
+
+<p>Et l'enfant, reprenant aussit&ocirc;t son r&ocirc;le de petite merveille, marcha en
+se tenant droit, en balan&ccedil;ant sa crinoline bouffante et les pieds bien
+en dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique,
+je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans
+l'eau... C'est &eacute;tonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de
+petit p&egrave;re, au moins?</p>
+
+<p>Justine s'arr&ecirc;ta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, continua la pr&eacute;tendue vieille. C'est moi que tu appelais
+bobonne, en ce temps-l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosit&eacute; s'&eacute;veillait.</p>
+
+<p>&mdash;Viens!... au temps o&ugrave; tu &eacute;tais bien riche. Tu dormais dans un berceau
+tout plein de dentelles.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re m'a dit cela! murmura l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit
+p&egrave;re, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien!... comme tu vas vite!</p>
+
+<p>&mdash;Voici les cocottes, annon&ccedil;a madame Saladin, arrivant au parc des
+oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-l&agrave; qui se tient sur un pied,
+avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas
+revoir petit p&egrave;re!</p>
+
+<p>Justine sauta de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est aujourd'hui? s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Saladin la reprit dans ses bras, car il &eacute;tait sur les &eacute;pines. Le temps
+passait. D'une minute &agrave; l'autre, on pouvait le poursuivre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit-il en baissant la voix, il y a des m&eacute;chants, des bien
+m&eacute;chants, qui emp&ecirc;chent ton petit p&egrave;re de demeurer avec ta petite m&egrave;re.
+Tu &eacute;tais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer &ccedil;a.</p>
+
+<p>Justine fit un signe d'intelligence; elle &eacute;tait tout oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite m&egrave;re m'a dit:
+&laquo;Bobonne, il faut que le p&egrave;re la voie. Quand il l'aura vue si mignonne,
+si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et ses belles bottines, et son toquet &agrave; plumes... alors, il voudra la
+voir toujours!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais, voulut objecter l'enfant, m&egrave;re Noblet...</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter
+aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cause des m&eacute;chants. Et si nous en rencontrons, des m&eacute;chants, prends
+bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver
+plus d'un avant la maison tout en or o&ugrave; est petit p&egrave;re, dans la ville
+des nobles et des riches.</p>
+
+<p>Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'&eacute;tait rien aupr&egrave;s de l'id&eacute;e de
+petit p&egrave;re et de sa maison tout en or.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sont-ils faits, les m&eacute;chants? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite
+maman a &eacute;t&eacute; en avant...</p>
+
+<p>&mdash;Chez papa! s'&eacute;cria Justine qui battit des mains dans sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! chez petit papa ch&eacute;ri. Elle nous attend.</p>
+
+<p>Ils avaient travers&eacute; tout le jardin zoologique, et sortaient par la
+petite porte de la rue Cuvier.</p>
+
+<p>Justine ne faisait plus attention &agrave; rien, sinon &agrave; ce conte de f&eacute;es o&ugrave;
+elle jouait un r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Madame Saladin, triomphant &agrave; la vue de cette issue qui &eacute;tait pour elle
+le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les
+l&egrave;vres de Petite-Reine.</p>
+
+<p>Mais c'est au port qu'on &eacute;choue souvent. Au moment o&ugrave; Saladin venait de
+d&eacute;passer le factionnaire, il se trouva face &agrave; face avec une figure de
+connaissance: l'homme au teint bronz&eacute; qui, la veille au soir, &eacute;tait
+entr&eacute; sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada.</p>
+
+<p>Saladin ne s'attendait pas &agrave; cela. Au premier instant sa terreur alla
+jusqu'&agrave; l'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu trembles? lui dit Justine effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un m&eacute;chant, balbutia Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut rire et t'embrasser?</p>
+
+<p>Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'il est tout noir!</p>
+
+<p>Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'&oelig;il. Nous savons
+qu'un soup&ccedil;on &eacute;tait n&eacute; en lui et qu'il avait interrog&eacute; madame Saladin,
+nous savons aussi la r&eacute;ponse de madame Saladin.</p>
+
+<p>Il nous reste &agrave; dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc
+avait refus&eacute; de confier au commissaire de police.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#Table">X</a></h2>
+
+<h3>Odyss&eacute;e de madame Saladin</h3>
+
+
+<p>Il y avait en ce Saladin, si remarquable d&egrave;s son jeune &acirc;ge, de la femme,
+de la vieille femme.</p>
+
+<p>Notre si&egrave;cle, du reste, est extraordinairement f&eacute;cond en adolescents
+ratatin&eacute;s. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout,
+m&ecirc;me dans l'amour. Ch&eacute;rubin a toujours quinze ans, mais il fait ses
+farces avec un lorgnon dans l'&oelig;il: il a mal aux dents, il craint les
+courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de
+ses illusions perdues.</p>
+
+<p>Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas
+pris de meilleures pr&eacute;cautions que Saladin, et sa conduite adroite
+m&eacute;rite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en d&eacute;finitive il
+n'avait pu donner aux &eacute;tudes de m&oelig;urs qu'une portion tr&egrave;s minime de son
+temps, occup&eacute; qu'il &eacute;tait, depuis sa plus tendre jeunesse, &agrave;
+perfectionner son talent d'avaleur de sabres.</p>
+
+<p>Il les avalait tr&egrave;s bien au figur&eacute; comme au r&eacute;el, et nous le verrons
+travailler sur un th&eacute;&acirc;tre bien autrement important que celui de madame
+Canada.</p>
+
+<p>Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves
+ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait
+seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position f&acirc;cheuse d'un
+homme du monde suivant une femme appartenant &agrave; la classe populaire.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e lui vint tout &agrave; coup d'exploiter cette situation.</p>
+
+<p>Faisant appel &agrave; son effronterie native, il intervertit les r&ocirc;les
+r&eacute;solument et attaqua au lieu de se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous d&eacute;p&ecirc;chez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez
+peut-&ecirc;tre encore la rencontrer l&agrave;-bas... N'ayez pas peur: le
+factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat
+l'&oelig;il, ce brave militaire.</p>
+
+<p>Le duc avait le rouge au front. Pour riposter &agrave; de pareilles attaques,
+m&ecirc;me quand on est grand de Portugal de premi&egrave;re classe et qu'on a
+affaire &agrave; la plus mis&eacute;rable des cr&eacute;atures, il faut avoir le mot net et
+pr&eacute;cis qui remet chacun &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Le duc parlait fran&ccedil;ais avec difficult&eacute;.</p>
+
+<p>Il garda le silence et fit mine de s'&eacute;loigner. Saladin l'arr&ecirc;ta sans
+fa&ccedil;on, il pr&eacute;tendait pousser plus loin sa victoire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois si je m'embarrasse des m&eacute;chants! dit-il &agrave; Petite-Reine. Si je
+veux, il va me donner de l'argent, regarde!</p>
+
+<p>Et barrant le passage &agrave; son adversaire, il ajouta insolemment:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes d'&acirc;ge comme moi &ccedil;a voit tout, poss&eacute;dant un coup d'&oelig;il
+d'Am&eacute;rique. Je m'ai aper&ccedil;u de la chose d&egrave;s la premi&egrave;re fois que vous
+avez r&ocirc;d&eacute; autour de chez nous et je me suis dit: voil&agrave; un beau brun qui
+perdra son temps et sa peine, si je ne m'en m&ecirc;le pas un petit peu, car
+la personne est vertueuse comme l'or pur...</p>
+
+<p>&laquo;Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de
+l'&eacute;carter pour passer son chemin, ne m&eacute;prisez pas le monde. Etes-vous
+g&eacute;n&eacute;reux? Payez quelque chose &agrave; la minette et on glissera un ou deux
+mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui.</p>
+
+<p>Il tendit la main vaillamment.</p>
+
+<p>Le duc de Chaves h&eacute;sita, puis y d&eacute;posa une pi&egrave;ce d'or, apr&egrave;s avoir bais&eacute;
+le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;fends de parler de moi &agrave; la m&egrave;re de cette fillette.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air,
+comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la
+rattraper &agrave; la vol&eacute;e, mais il se contint, bornant sa joie &agrave; crier tout
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;s! sauv&eacute;s, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; plus, et on nous aurait rattrap&eacute;s au demi-cercle... As-tu vu,
+bichette, comme j'arrange les m&eacute;chants! Nous allons arriver chez petit
+p&egrave;re en carrosse.</p>
+
+<p>Il arr&ecirc;ta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait
+suivi toute cette sc&egrave;ne d'un regard curieux et qui reprit sa promenade
+en disant &agrave; part lui:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est cocasse, la bonne s&oelig;ur, et le basan&eacute; a eu un rude coup de
+soleil. C'est peut-&ecirc;tre le p&egrave;re de la moutarde, au moyen de l'adult&egrave;re
+ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris.</p>
+
+<p>Le fiacre trottait d&eacute;j&agrave; vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au
+cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Place du Panth&eacute;on.</p>
+
+<p>Il avait son plan arr&ecirc;t&eacute; d&eacute;sormais. Il voulait pr&eacute;venir toute
+possibilit&eacute; de poursuite.</p>
+
+<p>Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la
+banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien loin, chez papa?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Saladin, qui pensait &agrave; part lui: cette barbe noire de
+mul&acirc;tre paierait peut-&ecirc;tre des mille et des cents pour ravoir la minette
+et l'offrir &agrave; la m&egrave;re comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure
+naturelle de joli gar&ccedil;on, je pourrais me pr&eacute;senter comme sauveteur...
+mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enrag&eacute;, ce
+particulier-l&agrave;... Je pr&eacute;f&egrave;re les cent francs de maman Canada. C'est plus
+modeste, mais moins dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin.</p>
+
+<p>Saladin la mit sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, r&eacute;pondit Saladin
+qui se pencha &agrave; la porti&egrave;re et commanda: Vous arr&ecirc;terez rue de
+l'Estrapade.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine,
+tu auras une voiture en rubis, tra&icirc;n&eacute;e par quatre ch&egrave;vres qui ont les
+cornes rose et bleu de ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de
+d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour tromper les m&eacute;chants, r&eacute;pondit Saladin.</p>
+
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;ta. Saladin regarda par l'une et l'autre porti&egrave;re, puis
+il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.</p>
+
+<p>Il la prit par la main, il entra chez un p&acirc;tissier pour renouveler sa
+provision de friandises; rien ne lui co&ucirc;tait.</p>
+
+<p>Mais il r&eacute;fl&eacute;chissait laborieusement et se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout
+uniment changer de hardes et faire un peu la toilette &agrave; la petiote. Car
+je ne veux pas que papa &Eacute;chalot et madame Canada devinent mon truc, et
+je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils
+seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied-&agrave;-terre et il
+faudra aller chercher ma d&eacute;froque chez Languedoc, &agrave; <i>La Pie voleuse</i>. En
+plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue pr&eacute;sentement le Th&eacute;&acirc;tre
+Fran&ccedil;ais et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moiti&eacute; du chemin.
+Il y a de l'ouvrage!</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le p&acirc;tissier,
+comment t'appelles-tu, amour?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien: Justine.</p>
+
+<p>&mdash;Justine qui?</p>
+
+<p>Petite-Reine le regarda bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avanc&eacute;e,
+tr&eacute;sor. O&ugrave; demeures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Chez nous, tu sais bien!</p>
+
+<p>Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-ce, chez toi, ma ch&eacute;rie?</p>
+
+<p>&mdash;Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux
+Saladin. Quand on n&eacute;glige de leur mettre au cou un collier avec plaque
+de cuivre, bernique!</p>
+
+<p>Il insista pourtant:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que tu sais le nom de ta m&egrave;re? interrogea-t-il bien
+doucement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la
+Gloriette... pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;En route pour la maison tout en or! s'&eacute;cria Saladin. Il n'y a pas
+d'ange pareil &agrave; toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.</p>
+
+<p>Il poussa la porte d'une all&eacute;e noire, et d'un tour de main escamota le
+toquet de Petite-Reine qu'il rempla&ccedil;a par un mouchoir &agrave; carreaux.
+L'enfant voulut se f&acirc;cher, pour le coup, mais le rus&eacute; dr&ocirc;le se mit &agrave; la
+regarder avec admiration et battit des mains, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme te voil&agrave; belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu
+dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.</p>
+
+<p>Il la reprit dans ses bras, un peu &eacute;tonn&eacute;e et craintive. Son plan &eacute;tait
+que le second cocher, en cas d'accident, ne p&ucirc;t donner le signalement de
+l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son
+vieux ch&acirc;le.</p>
+
+<p>En marchant, il redoublait de gaiet&eacute;, promettant monts et merveilles et
+d&eacute;pensant des tr&eacute;sors d'&eacute;loquence &agrave; d&eacute;crire les miracles de la maison
+tout en or.</p>
+
+<p>Petite-Reine, &eacute;tourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent ainsi &agrave; une place de fiacres, o&ugrave; Saladin choisit une
+paire de forts chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez
+pas trop vite, rapport &agrave; l'enfant qui est malade en voiture.</p>
+
+<p>Petite-Reine, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sur les coussins, entendit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne suis pas malade en voiture!</p>
+
+<p>Saladin monta &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'&oelig;il, c'est pour lui
+jouer une niche, tu vois bien!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas lui jouer de niche! s'&eacute;cria Justine entrant en r&eacute;volte
+avec la soudainet&eacute; des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es
+une menteuse!</p>
+
+<p>Saladin entonna une chanson, pensant &agrave; part lui:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu
+l'endormir pour faire ma visite &agrave; Languedoc. Va, tr&eacute;sor, on conna&icirc;t son
+affaire. Tu vas bient&ocirc;t commencer ton petit somme!</p>
+
+<p>Il ne cessa de chanter qu'au moment o&ugrave; le fiacre s'&eacute;branla. Petite-Reine
+le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile
+et son b&eacute;guin du m&ecirc;me coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il
+faisait &agrave; dessein terribles.</p>
+
+<p>Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'&eacute;crier, mais elle ne put.
+L'&eacute;tonnement et la frayeur l'&eacute;touffaient.</p>
+
+<p>Saladin se remit &agrave; chanter. En chantant, il ferma les porti&egrave;res et
+abaissa tous les stores l'un apr&egrave;s l'autre, de sorte que l'int&eacute;rieur du
+fiacre s'emplit d'une obscurit&eacute; rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand
+enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards,
+des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'&eacute;tais laid, et je te m&egrave;ne &agrave;
+l'ogre.</p>
+
+<p>Il fit en m&ecirc;me temps deux ou trois contorsions accompagn&eacute;es de grimaces.</p>
+
+<p>Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.</p>
+
+<p>Les mains de Petite-Reine gliss&egrave;rent sur ses joues et tomb&egrave;rent. Elle
+avait les paupi&egrave;res baiss&eacute;es. Elle sanglotait silencieusement.</p>
+
+<p>C'est une science.</p>
+
+<p>Certains proc&egrave;s qui effrayent de plus en plus souvent la conscience
+publique ont r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce hideux secret: il est plus facile et plus court
+d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les cr&eacute;atures
+d&eacute;natur&eacute;es qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font
+pleurer.</p>
+
+<p>Il y a dans les larmes du premier &acirc;ge un soporifique puissant qui jamais
+ne manque son effet. Les b&ecirc;tes f&eacute;roces qui viennent de temps en temps
+devant nos tribunaux r&eacute;pondre du d&eacute;p&eacute;rissement de leurs fils et de leurs
+filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela.</p>
+
+<p>C'est une science comme celle qui consiste &agrave; dompter les chevaux
+sauvages par la faim et la douleur.</p>
+
+<p>Mais on dit, et voil&agrave; ce qui oppresse bien autrement le c&oelig;ur, on dit
+que la simple mis&egrave;re sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit
+l'enfant, il faut travailler sans tr&ecirc;ve ni rel&acirc;che. On n'a pas le loisir
+de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie.</p>
+
+<p>Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer
+Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs.
+Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas.</p>
+
+<p>Saladin n'&eacute;tait pas &eacute;mu le moins du monde. Il avait la duret&eacute; froide du
+caillou, ce petit gaillard-l&agrave;; il devait assur&eacute;ment faire son chemin
+dans les affaires.</p>
+
+<p>En examinant le travail myst&eacute;rieux des larmes qui peu &agrave; peu amenait le
+sommeil, il songeait, il combinait.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ecirc;tre une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa
+pareille en foire. C'est b&acirc;ti dans la perfection! Des &eacute;paules d'amour,
+quoi! et des mollets. C'est &ccedil;a qui serait dr&ocirc;le, si elle devenait madame
+Saladin avec le temps. Eh! l&agrave;-bas? madame la marquise de Saladin,
+peut-&ecirc;tre, car je ferai mon trou, c'est s&ucirc;r, comme un fer de pioche!</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules en &eacute;clatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici l&agrave;, murmura-t-il, mais ce
+n'est pas si b&ecirc;te que &ccedil;a en a l'air. Y a mani&egrave;re d'avaler des sabres qui
+ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de
+batiste, dans les salons des premi&egrave;res soci&eacute;t&eacute;s, pour soutirer des
+billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant
+d'&ecirc;tre une ganache, a connu le fil, fr&eacute;quentant des banquiers et des
+colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande
+m&eacute;canique du <i>Fera-t-il jour demain</i>. C'est mort ou ce n'est pas mort,
+cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si
+c'est mort, on peut la ressusciter.</p>
+
+<p>Une plainte s'exhala des l&egrave;vres de Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! fit-il rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! m&egrave;re! g&eacute;mit l'enfant, viens, viens, je t'en prie!</p>
+
+<p>&mdash;La paix! r&eacute;p&eacute;ta Saladin.</p>
+
+<p>Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus.
+Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Partie! dit-il, bonsoir les voisins! &Ccedil;a va se r&eacute;veiller artiste et
+premi&egrave;re &eacute;l&egrave;ve de mademoiselle Freluche, seule h&eacute;riti&egrave;re de madame
+Saqui.</p>
+
+<p>&mdash;N'emp&ecirc;che, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses
+m&eacute;ditations, que tout d&eacute;pend de la position qu'on occupe. Il y en a qui
+raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte,
+moi, pour grappiller cent francs. Seulement, &ccedil;a vous fait la main, et il
+faut commencer par le commencement.</p>
+
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;tait devant le num&eacute;ro 17 de la rue Saint-Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne
+veux pas le r&eacute;veiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que
+demeure madame Gu&eacute;rinet, renti&egrave;re.</p>
+
+<p>Le cocher quitta son si&egrave;ge et revint au bout d'un instant. Quand il mit
+la t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re, Saladin avait repris sa coiffure de b&eacute;guine et
+tenait Justine dans ses bras.</p>
+
+<p>Madame Gu&eacute;rinet, renti&egrave;re, &eacute;tait, bien entendu, inconnue dans la maison.
+Saladin parut vivement contrari&eacute; et dit avec un gros soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honn&ecirc;tes. C'est
+une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donn&eacute;e. Conduisez-nous au coin du
+boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est
+p&acirc;lot, ce pauvre tr&eacute;sor!</p>
+
+<p>&mdash;Une jolie petite fille, dit le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gar&ccedil;on, mais c'est si mi&egrave;vre! tout le monde le prend pour une
+fille.</p>
+
+<p>Il embrassa l'enfant qui &eacute;tait entortill&eacute; dans le vieux ch&acirc;le, et le
+cocher reprit son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche
+&agrave; la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne fut employ&eacute;e par Saladin &agrave; d&eacute;faire compl&egrave;tement
+la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous,
+sans crinoline. Dans le courant de cette op&eacute;ration, il aper&ccedil;ut le signe
+que l'enfant portait au c&ocirc;t&eacute; droit de sa poitrine aupr&egrave;s de l'&eacute;paule
+droite.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! dit-il en le consid&eacute;rant curieusement: une cerise! et
+une belle, ma foi! Il para&icirc;t que la maman est port&eacute;e sur sa bouche.
+Voil&agrave; une marque qui serait bien g&ecirc;nante si elle &eacute;tait sur la figure.
+Heureusement que &ccedil;a ne se voit pas, &agrave; moins d'&ecirc;tre fi&egrave;rement d&eacute;collet&eacute;e!</p>
+
+<p>Tout en causant ainsi avec lui-m&ecirc;me, de bonne amiti&eacute;, il laissa de c&ocirc;t&eacute;
+la cerise, pur objet de curiosit&eacute; qui ne se pouvait point vendre, pour
+d&eacute;tacher une cha&icirc;nette d'or &agrave; laquelle pendait une croix du m&ecirc;me m&eacute;tal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne donnerais pas &ccedil;a pour vingt francs, dit-il, au poids.</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait
+mettre autour du cou des b&eacute;b&eacute;s, comme on fait aux petits &eacute;pagneuls. La
+Gloriette avait eu la m&ecirc;me id&eacute;e!</p>
+
+<p>Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, grav&eacute;s lisiblement:
+&laquo;Justine Justin, rue Lacu&eacute;e, num&eacute;ro 5. Madame Lily.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un m&eacute;chant couteau
+us&eacute; jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces
+croix de ma m&egrave;re, au cinqui&egrave;me acte de plusieurs pi&egrave;ces de l'Ambigu. Je
+vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-&ecirc;tre &agrave; gratter la
+cerise.</p>
+
+<p>En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effac&eacute; les mots
+grav&eacute;s sur le m&eacute;tal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou
+dans sa poche, en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de petites pr&eacute;cautions; maintenant, au coup de feu! Si je
+peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac!</p>
+
+<p>Le cocher arr&ecirc;tait ses chevaux. Saladin descendit, bien emb&eacute;guin&eacute;, et
+vint jusque sous le si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'&eacute;veiller, dit-il. C'est
+des factures que j'ai &agrave; recouvrer en foire et je resterai bien un gros
+quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte
+votre num&eacute;ro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire.
+S'il s'&eacute;veillait, dites donc, emp&ecirc;chez-le de parler, car &ccedil;a lui casse sa
+petite poitrine. Il a d&eacute;j&agrave; quelque chose comme du d&eacute;lire. Si jeune, &ccedil;a
+fait piti&eacute;, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre
+femme... Ah! Dieu de Dieu!</p>
+
+<p>Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis la grand-m&egrave;re, et Dieu sait que si j'ai repris &agrave; vendre
+en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon
+tr&eacute;sor!</p>
+
+<p>Il descendit l'all&eacute;e des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la
+place du Tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e avan&ccedil;ait. Il pouvait &ecirc;tre alors cinq heures de l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>Depuis le matin, la foire avait compl&egrave;tement chang&eacute; d'aspect. De larges
+vides s'&eacute;taient produits entre les baraques, et celles qui restaient
+debout s'entouraient de tous les sympt&ocirc;mes d'un prochain d&eacute;part.</p>
+
+<p>Saladin s'attendait &agrave; cela; n&eacute;anmoins, comme il avait au plus haut degr&eacute;
+l'astuce du sauvage, il avan&ccedil;a avec beaucoup de pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Le <i>truc</i> invent&eacute; par Rioux et Picard &eacute;tait tout &agrave; fait &agrave; la port&eacute;e de
+son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en
+foire. Sans pr&eacute;ciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de
+poitrine qui pouvait se traduire ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi est peut-&ecirc;tre ici.</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait
+disparu. <i>La Pie voleuse</i>, au contraire, retraite de Languedoc, &eacute;tait
+encore debout au milieu des d&eacute;bris de deux &eacute;tablissements voisins.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien. Mais ces d&eacute;bris restaient solitaires, personne ne se
+montrait parmi les banquettes amoncel&eacute;es et les autres pi&egrave;ces du
+mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des
+groupes affair&eacute;s s'&eacute;taient form&eacute;s et bavardaient activement. C'&eacute;tait
+mauvais signe.</p>
+
+<p>&Agrave; l'heure du d&eacute;part, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre
+les pr&eacute;paratifs, surtout quand on est si pr&egrave;s de la nuit tombante.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets.
+L'id&eacute;e lui vint de prendre ses jambes &agrave; son cou et de &laquo;se d&eacute;guiser en
+cerf&raquo;, comme ils disent, bornant ses b&eacute;n&eacute;fices au petit collier d'or et
+&agrave; la croix.</p>
+
+<p>Mais si c'&eacute;tait vraiment la police, mise en chasse d&eacute;j&agrave; pour l'affaire
+du Jardin des Plantes, Languedoc, interrog&eacute;, parlerait. Au premier mot
+du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconna&icirc;trait son
+propre ouvrage: <i>la t&ecirc;te</i>, faite avec tant d'art. Puis il y avait le
+vieux ch&acirc;le, le b&eacute;guin, le voile bleu.</p>
+
+<p>Saladin s'&eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, travesti comme pour jouer une farce au
+th&eacute;&acirc;tre. Il avait, l'imprudent, attach&eacute; un &eacute;criteau &agrave; son propre dos!
+H&eacute;las! h&eacute;las! on est jeune. Si pr&eacute;coce que soit l'intelligence, il y a
+la fougue du premier &acirc;ge. Citerez-vous le grand Cond&eacute;? &agrave; Rocroy il avait
+d&eacute;j&agrave; quatre ans de plus que Saladin.</p>
+
+<p>Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui m&ucirc;rissent et qui forment les &acirc;mes
+exceptionnellement tremp&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, Saladin devait vieillir d'un lustre.</p>
+
+<p>Il fit comme aurait fait Cond&eacute; ou m&ecirc;me Henri IV: il dompta sa colique et
+entra r&eacute;solument &agrave; <i>La Pie voleuse</i> par la porte de derri&egrave;re, affect&eacute;e &agrave;
+messieurs les artistes.</p>
+
+<p>Languedoc &eacute;tait justement dans son trou, occup&eacute; &agrave; arrimer son bagage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de
+l'&oelig;il. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais &agrave; toi tout &agrave; l'heure.
+Il y a eu un enfant de vol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Saladin. Un des v&ocirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ni un des n&ocirc;tres, ni un des autres. Un enfant de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il
+d&eacute;pouillait son costume de vieille femme.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents. &Agrave; quelle
+heure les Canada ont-ils d&eacute;marr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ont-ils dit o&ugrave; ils allaient?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Melun, pour la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Route de Lyon, fit Saladin assez cr&acirc;nement, c'est bon, merci.</p>
+
+<p>Il emplit d'eau une cuvette &eacute;br&eacute;ch&eacute;e et y plongea sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;La petite drogue a le fil d&eacute;cid&eacute;ment! pensait Languedoc, qui
+s'approcha et lui toucha l'&eacute;paule par-derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'e&ucirc;t poignard&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu
+fait toute la journ&eacute;e, blanc-bec?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis donn&eacute; de l'agr&eacute;ment, balbutia Saladin, avec la personne....</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as bien l'air... D&eacute;p&ecirc;che-toi &agrave; reprendre tes nippes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troubl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous avons des agents et quarts-d'&oelig;il qui visitent les
+divers &eacute;tablissements de fond en comble.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont venus ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont y venir!... &eacute;coute!</p>
+
+<p>Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer &agrave; l'int&eacute;rieur
+de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave;! Tiens-toi bien!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#Table">XI</a></h2>
+
+<h3>R&eacute;veil de Petite-Reine</h3>
+
+
+<p>Saladin &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le sous l'eau qui ruisselait de son visage et de
+ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds
+restait singuli&egrave;rement assur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc.
+Moi, j'aime assez cela. Tu m'int&eacute;resses.</p>
+
+<p>On parlait toujours &agrave; quelque vingt pas de l&agrave;, dans l'int&eacute;rieur de la
+baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as voulu m'effrayer, dit-il en t&acirc;chant de rire. Comment saurais-tu
+si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, r&eacute;pondit Languedoc qui l'aida complaisamment &agrave; mettre son
+gilet, je les ai entr'aper&ccedil;us comme ils entraient chez monsieur
+Cocherie, et que &ccedil;a se reconna&icirc;t d'un coup d'&oelig;il, &eacute;tant toujours de
+tr&egrave;s vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?</p>
+
+<p>Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas te dire, r&eacute;pliqua-t-il avec une &eacute;motion que ses paroles m&ecirc;mes
+pouvaient expliquer &agrave; la rigueur. Le mari de ma particuli&egrave;re est un
+enrag&eacute; qu'a de la fortune, &eacute;tabli, d&eacute;put&eacute;, d&eacute;cor&eacute;, et des accointances
+en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a invent&eacute; la frime de
+l'enfant vol&eacute; pour me contrepincer et flanquer dans les fers &agrave;
+perp&eacute;tuit&eacute; jusqu'&agrave; la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troubl&eacute;
+la paix de son m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal! dit Languedoc.</p>
+
+<p>Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et
+grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup
+de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa d&eacute;froque de vieille
+et s'assit dessus.</p>
+
+<p>La serpilli&egrave;re qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le
+ma&icirc;tre de <i>La Pie voleuse</i> montra sa v&eacute;n&eacute;rable tournure sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vieille, dit-il &agrave; Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs
+d&eacute;sirent visiter ton s&eacute;jour, et j'esp&egrave;re que tu ne t'y opposes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! dit le faiseur de t&ecirc;tes en saluant avec gentilhommerie,
+trop heureux de leur &ecirc;tre agr&eacute;able, &agrave; ces messieurs.</p>
+
+<p>Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux.
+Le directeur de <i>La Pie voleuse</i> s'&eacute;tant effac&eacute;, ils entr&egrave;rent et
+inventori&egrave;rent le trou d'un seul regard.</p>
+
+<p>Saladin, renvers&eacute; sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il
+n'avait pas fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien
+lev&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;On nous a &eacute;vent&eacute;s d&egrave;s l'arriv&eacute;e, grommela Picard qui &eacute;tait de
+d&eacute;testable humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire de physionomie, pronon&ccedil;a gravement Languedoc.</p>
+
+<p>Saladin dit d'un air modeste:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une dame qu'est entr&eacute;e tant&ocirc;t avec une petite chez les singes,
+l&agrave;-bas, au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faite, la dame? s'&eacute;cria Rioux.</p>
+
+<p>&mdash;Une personne d'&acirc;ge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un
+voile bleu.</p>
+
+<p>Picard avait d&eacute;j&agrave; bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire
+merci.</p>
+
+<p>Ils gagn&egrave;rent &agrave; toute course la cabane qui servait de th&eacute;&acirc;tre aux singes
+savants.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de <i>La Pie voleuse</i> regarda Saladin de travers et dit &agrave;
+Languedoc s&eacute;v&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il tourna le dos fi&egrave;rement.</p>
+
+<p>Saladin et Languedoc &eacute;taient seuls. Languedoc tendit sa large main sale
+d'un geste plein de dignit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Blanc-bec, pronon&ccedil;a-t-il majestueusement, &ccedil;a te co&ucirc;tera vingt francs
+au plus juste prix.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vingt francs! voulut se r&eacute;crier Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre pi&egrave;ces de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as
+effarouch&eacute; la fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Crains de te parjurer! C'est b&ecirc;te quand &ccedil;a ne sert &agrave; rien. Si tu
+refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te
+d&eacute;nonce comme un jeune constrictor que tu es.</p>
+
+<p>Saladin prit dans sa poche la cha&icirc;nette et la croix d'or.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de
+monnaie. Je te les laisse en gage.</p>
+
+<p>Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le
+regardait faire et h&eacute;sitait.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; prendre ou &agrave; laisser! dit Saladin.</p>
+
+<p>Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'&eacute;lan&ccedil;a dehors en disant
+avec un geste th&eacute;&acirc;tral:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! tu es mon complice!</p>
+
+<p>Il regagna l'all&eacute;e des Triomphes en trois sauts. Une fois l&agrave;, toujours
+courant, il coiffa de nouveau le b&eacute;guin au voile bleu et se coula dans
+la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Le bibi ne s'est pas &eacute;veill&eacute;? demanda-t-il par la porti&egrave;re referm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vous, la m&egrave;re, fit le cocher. Le mioche n'a pas boug&eacute;, on
+dirait un pauvre petit mort.</p>
+
+<p>Saladin poussa un &eacute;norme soupir.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Charenton, par le boulevard de Picpus et la Br&egrave;che-aux-Loups,
+ordonna-t-il, c'est le plus court. Vous allez faire une bonne journ&eacute;e,
+parce que mes recouvrements ont &eacute;t&eacute; assez bien en foire.</p>
+
+<p>Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne
+retrouva sa libre respiration qu'au moment o&ugrave; le fiacre cahotait dans
+les orni&egrave;res de la Br&egrave;che-aux-Loups.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! s'&eacute;cria-t-il, incapable de contenir son triomphe, &eacute;veille-toi,
+bichette! nous avons men&eacute; cette histoire-l&agrave; &agrave; la papa! je n'avais pas un
+fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais
+fl&ucirc;te! ils n'y ont vu que du feu. J'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de l&acirc;cher la croix,
+c'est vrai, mais j'avais gratt&eacute; l'adresse. Pas b&ecirc;te, h&eacute;? Peut-&ecirc;tre bien
+que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche,
+c'est pour le coup que nous allons &agrave; la maison tout en or! &Eacute;veille-toi!
+Papa! maman! des confitures! sauv&eacute;s! mon Dieu! sauv&eacute;s! Tous! tous!</p>
+
+<p>Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en v&eacute;rit&eacute; de tout son
+c&oelig;ur. Le succ&egrave;s le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie
+autour de lui. Mais Petite-Reine ne s'&eacute;veillait point, il la sentait
+froide &agrave; travers le tissu &eacute;raill&eacute; du vieux ch&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-il, d&eacute;termin&eacute; &agrave; ne point s'attrister, je ne l'ai pas tu&eacute;e en
+lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-&ecirc;tre! On
+parle de l'ogre &agrave; tous les enfants, et cela ne les tue pas. &Agrave; tout
+prendre, il vaut mieux qu'elle reste endormie jusqu'&agrave; ce que j'aie pay&eacute;
+le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait &agrave;
+geindre, &ccedil;a pourrait para&icirc;tre louche. Dodo, mimiche!</p>
+
+<p>Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de conna&icirc;tre sur
+le bout du doigt les m&oelig;urs de sa tribu. Il &eacute;tait bien s&ucirc;r que la lourde
+voiture de madame Canada, attel&eacute;e d'un seul cheval val&eacute;tudinaire,
+n'avait pu fournir une longue &eacute;tape. Toute la question gisait entre
+Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, situ&eacute;e
+&agrave; quelques kilom&egrave;tres de plus.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'on eut d&eacute;pass&eacute; Charenton, Saladin mit la t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re
+et interrogea l'horizon de la route. Trois heures de marche n'avaient
+pas d&ucirc; mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du
+Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; un kilom&egrave;tre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui
+commen&ccedil;ait &agrave; se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au
+milieu d'un nuage de poussi&egrave;re. Bient&ocirc;t il put lire une portion de la
+l&eacute;gende, coll&eacute;e &agrave; l'arri&egrave;re, comme les marins &eacute;crivent le nom de leur
+navire sous le ch&acirc;teau de poupe:</p>
+
+<p>&laquo;Prestiges savants, exercices&mdash;vari&eacute;t&eacute;s du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle.&raquo;</p>
+
+<p>L'indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augment&eacute;,
+sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d'Allemagne et g&eacute;ant
+chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient &agrave; la
+roue de droite; la roue de gauche &eacute;tait soign&eacute;e par le directeur &Eacute;chalot
+et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme,
+les mains dans les poches et le chapeau gris sur l'oreille, tra&icirc;nait &agrave;
+l'&eacute;cart ses bottes &eacute;cul&eacute;es en glissant &agrave; mademoiselle Freluche des
+propositions anacr&eacute;ontiques.</p>
+
+<p>Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un c&oelig;ur, son c&oelig;ur
+aurait battu doucement &agrave; l'aspect de cette mouvante patrie.</p>
+
+<p>Mais Saladin se borna &agrave; dire:</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tons les frais, nous voil&agrave; chez nous.</p>
+
+<p>Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux c&ocirc;t&eacute;s de la
+route; sur la gauche, il aper&ccedil;ut un petit sentier, trop &eacute;troit pour
+donner passage &agrave; une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Stop! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a? demanda le cocher; il n'y a pas de maisons.</p>
+
+<p>Saladin sauta sur la chauss&eacute;e, tenant Petite-Reine dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois
+francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? &ccedil;a
+fait juste dix francs que voici... &agrave; l'avantage, mon brave!</p>
+
+<p>Le cocher re&ccedil;ut les deux pi&egrave;ces de cent sous et vit la vieille trottiner
+en traversant la route pour dispara&icirc;tre dans le petit sentier. Il &ocirc;ta
+son chapeau de cuir et se gratta le front.</p>
+
+<p>&mdash;Une dr&ocirc;le de paroissienne tout de m&ecirc;me, pensa-t-il. &Ccedil;a me fait l'effet
+comme si on m'avait mis dedans, quoiqu'elle m'a bien pay&eacute; tout mon d&ucirc;...
+et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C'est &eacute;gal, je vas
+toujours bien regarder l'endroit. J'ai id&eacute;e qu'on m'en demandera des
+nouvelles &agrave; la pr&eacute;fecture.</p>
+
+<p>Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna
+ses chevaux et reprit le chemin de Paris.</p>
+
+<p>Saladin n'avait pas &eacute;t&eacute; bien loin. Au bout d'une centaine de pas,
+derri&egrave;re l'angle d'un mur, il avait rencontr&eacute; un bon gros tas de fumier
+carr&eacute;, qui flanquait l'entr&eacute;e d'un terrain, plant&eacute; de betteraves.
+C'&eacute;tait, &agrave; ce qu'il para&icirc;trait, son affaire. Il d&eacute;posa Petite-Reine sur
+le fumier et mit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle le paquet contenant l'&eacute;l&eacute;gante petite
+robe, le toquet &agrave; plumes, les bottines et la crinoline, apr&egrave;s quoi il
+examina les alentours avec soin.</p>
+
+<p>La nuit tombait rapidement. Le lieu &eacute;tait d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Saladin revint sur ses pas jusqu'au bout du sentier pour voir si le
+cocher &eacute;tait parti. Satisfait &agrave; cet &eacute;gard, il regagna son fumier, et
+travaillant &agrave; pleines mains, il y fit un trou d'assez grande dimension,
+dans lequel il mit d'abord les effets de Petite-Reine, puis sa propre
+robe &agrave; lui, et le fameux b&eacute;guin, orn&eacute; d'un voile bleu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a se trouvera, c'est s&ucirc;r, pensait-il, mais quand? On ne fumera pas le
+champ avant l'automne, et les objets auront une dr&ocirc;le de mine dans six
+mois.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajouta-t-il, on ne peut pas les br&ucirc;ler, pas vrai? J'ai
+fait tout le possible.</p>
+
+<p>Ayant ainsi assur&eacute; la paix de sa conscience, Saladin reboucha le trou et
+para le fumier de mani&egrave;re &agrave; enlever toute trace de son op&eacute;ration. Il
+avait repris sa forme naturelle: c'&eacute;tait un gamin de quatorze ans, un
+peu mi&egrave;vre, mais leste et dur de muscles, avec une figure assez jolie,
+malgr&eacute; ce je-ne-sais-quoi de vieillot qui distingue les adolescents de
+son esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Il fit expr&egrave;s de secouer Petite-Reine en la rechargeant sur son bras,
+mais Petite-Reine ne donna pas signe de vie.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui aurai fait tout de m&ecirc;me trop peur, se dit Saladin
+philosophiquement. Bah! on va la r&eacute;champir &agrave; la maison. Marche!</p>
+
+<p>Et il d&eacute;tala vers la route &agrave; longues enjamb&eacute;es.</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, il rejoignait le Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et
+Hydraulique, bivouaquant sur la place du march&eacute; &agrave; Maisons-Alfort.</p>
+
+<p>Son absence avait provoqu&eacute; des sentiments divers parmi les membres de la
+famille Canada.</p>
+
+<p>Poquet le bossu lui attribuait franchement la perte de ses trois pi&egrave;ces
+de vingt sous, le g&eacute;ant Cologne le soup&ccedil;onnait d'avoir escamot&eacute; ses
+soixante-quinze centimes, et mademoiselle Freluche regrettait am&egrave;rement
+de lui avoir confi&eacute; sa pi&egrave;ce de quarante sous perc&eacute;e: tous trois
+d&eacute;siraient son retour.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot &eacute;tait triste. Malgr&eacute; l'&eacute;go&iuml;sme et la m&eacute;chante conduite de
+Saladin, &Eacute;chalot avait pour lui des entrailles paternelles, bien plus
+que son vrai p&egrave;re, Am&eacute;d&eacute;e Similor, homme de plaisirs. D'ailleurs, pour
+employer la formule d'&Eacute;chalot: &laquo;L'enfant <i>avalait</i> si bien!&raquo; Pas un seul
+souverain, en Europe, n'avait &agrave; sa cour un <i>avaleur</i> de la force de
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon d&eacute;barras, disait madame Canada. Tant mieux s'il a &eacute;t&eacute; se faire
+pendre ailleurs!</p>
+
+<p>Similor ne partageait pas cette joie. Il avait, au milieu m&ecirc;me de son
+indiff&eacute;rence, quelques souvenirs attendris. Saladin, excellent
+maraudeur, rapportait souvent des canards ou des poules, en campagne. On
+l'avait vu m&ecirc;me, parfois, revenir avec un mouton.</p>
+
+<p>En ces occasions, Similor se souvenait qu'il &eacute;tait p&egrave;re, pour exiger les
+meilleurs morceaux.</p>
+
+<p>Quand Saladin fut signal&eacute; &agrave; l'horizon, &Eacute;chalot dissimula sa joie pour ne
+pas &laquo;affronter&raquo; madame Canada, qui criait de sa grosse voix enrou&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;On ne pourra jamais le d&eacute;coller de notre &eacute;tablissement, cet
+escargot-l&agrave;!</p>
+
+<p>Mademoiselle Freluche, Cologne, et &agrave; leur t&ecirc;te Poquet, principal
+cr&eacute;ancier, s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; la rencontre du retardataire dans un but tout
+autre que de lui souhaiter la bienvenue.</p>
+
+<p>&mdash;Mes trois francs! mes quinze sous! ma pi&egrave;ce perc&eacute;e! Saladin se
+pr&eacute;senta d'un air fier.</p>
+
+<p>&mdash;Connais pas, dit-il. T&acirc;chez de garder vos distances! Si vous &ecirc;tes
+sages, on ne refuse pas de vous faire un petit cadeau sur les b&eacute;n&eacute;fices
+de l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu apportes, m&eacute;chant sujet? demanda de loin madame
+Canada. Tu finiras par ternir la r&eacute;putation de l'&eacute;tablissement.</p>
+
+<p>Saladin continua d'avancer, la t&ecirc;te haute. Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Faudra quitter ce ton-l&agrave; quand on me parle. Je suis un jeune homme, et
+sans moi, l'&eacute;tablissement ne vaudrait pas cher.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu voudras nous faire l'amiti&eacute; de t'en aller... commen&ccedil;a madame
+Canada, prompte &agrave; se mettre en courroux.</p>
+
+<p>Mais &Eacute;chalot la prit par la taille&mdash;une taille que ses deux bras tendus
+ne pouvaient entourer&mdash;et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Amandine, ne casse pas les carreaux! Il a du talent comme avaleur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je voudrai vous faire l'amiti&eacute; de m'en aller, reprenait
+cependant Saladin, je n'aurai qu'&agrave; choisir entre tous les &eacute;tablissements
+de la capitale et des d&eacute;partements dont j'ai les offres de m'embaucher &agrave;
+prix d'or, et je ne m'attendais pas &agrave; ce qu'on m'aurait invectiv&eacute; juste
+&agrave; l'instant o&ugrave; je vous apporte votre fortune.</p>
+
+<p>Il arrivait sous la roue de la grande voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un colis! s'&eacute;cria Similor en se rapprochant vivement.</p>
+
+<p>Son app&eacute;tit tromp&eacute; flairait des comestibles. Par-derri&egrave;re, les trois
+victimes de Saladin radotaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mes trois francs! mes quinze sous! ma pi&egrave;ce perc&eacute;e!</p>
+
+<p>Il faisait tr&egrave;s sombre. La sc&egrave;ne n'&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e que par un r&eacute;verb&egrave;re
+lointain. Saladin repoussa son p&egrave;re qui, toujours indiscret, voulait
+t&acirc;ter le contenu du vieux ch&acirc;le et dit avec solennit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trois sommes insignifiantes. Taisez vos becs. J'ai &agrave; parler dans
+le particulier &agrave; madame la directrice et &agrave; papa &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'en suis pas? demanda Similor.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, repartit Saladin. D'apr&egrave;s les lois de la nature, tu dois
+d&eacute;fendre mes int&eacute;r&ecirc;ts p&eacute;cuniaires et autres. Embo&icirc;te le pas. Nous allons
+nous rassembler dans l'appartement de madame.</p>
+
+<p>Il monta le marchepied qui donnait acc&egrave;s dans la maison roulante.
+Similor le suivit de pr&egrave;s. On put remarquer qu'ils &eacute;changeaient quelques
+paroles &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; &eacute;tait tr&egrave;s vivement excit&eacute;e. &Eacute;chalot et madame Canada se
+regardaient. Poquet, dit Atlas, secoua sa grosse t&ecirc;te cr&eacute;pue qui
+&eacute;crasait son petit corps et grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Il va leur arracher une dent... une grosse!</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, Amandine, murmurait le doux &Eacute;chalot &agrave; l'oreille de sa
+compagne. Le petit en sait long: c'est moi qui lui ai d&eacute;velopp&eacute; son
+intelligence.</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, la direction du Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique,
+plus Similor et son fils naturel Saladin, &eacute;taient r&eacute;unis en conseil dans
+la cabine o&ugrave; nous v&icirc;mes madame Canada cuisiner son fameux caf&eacute; noir. Le
+vieux ch&acirc;le avait pass&eacute; des mains de Saladin dans celles de Similor qui
+avait d&eacute;pos&eacute; le paquet sur le lit et s'occupait d'un myst&eacute;rieux travail.</p>
+
+<p>De la chambre, on ne pouvait voir quelle &eacute;tait sa besogne, parce que le
+lit &eacute;tait une armoire et que Similor, tournant le dos au conseil,
+bouchait compl&egrave;tement l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Saladin dit aux directeurs femelle et m&acirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez prendre la peine de vous asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que toutes ces mani&egrave;res, &agrave; la fin! s'&eacute;cria madame
+Canada, dont tous les exordes jaillissaient <i>ab irato</i>. As-tu id&eacute;e de
+nous faire poser, pierrot!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez bouillir le mouton, pronon&ccedil;a Similor au fond de l'alc&ocirc;ve. J'ai
+cru d'abord que la minette &eacute;tait d&eacute;c&eacute;d&eacute;e, mais du tout. Le petit me
+ressemble, il n'est pas maladroit.</p>
+
+<p>&mdash;Il a vol&eacute; une &laquo;angorate&raquo;, pensa le na&iuml;f &Eacute;chalot, et il veut nous la
+glisser comme animal savant ou ph&eacute;nom&egrave;ne!</p>
+
+<p>Saladin fit un grand geste.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis les jours de ma plus tendre enfance, commen&ccedil;a-t-il sur un mode
+emphatique qui ne laissa pas d'impressionner favorablement le m&eacute;nage
+Canada, j'ai trouv&eacute; dans ces lieux asile et protection. Mon p&egrave;re, nature
+agr&eacute;able mais volage, s'occupait exclusivement de ses plaisirs; monsieur
+&Eacute;chalot, que j'appelle papa &Eacute;chalot dans l'&eacute;lan de ma reconnaissance,
+m'a servi de m&egrave;re, et m&ecirc;me, &agrave; l'instar de la ch&egrave;vre Amalth&eacute;e, c&eacute;l&egrave;bre
+dans la mythologie, il m'a communiqu&eacute; son sou de lait tous les matins.</p>
+
+<p>&mdash;Il en sait long! il en sait long! murmura &Eacute;chalot, qui d&eacute;j&agrave; fondait en
+larmes.</p>
+
+<p>Madame Canada elle-m&ecirc;me passa le revers de sa grosse main sur ses yeux
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;r qu'il a le fil, c'est pas l'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te g&ecirc;ne pas pour me d&eacute;biner, mulot! marmottait Similor tout entier
+&agrave; son &oelig;uvre myst&eacute;rieuse. Je la pince, &ccedil;a la fait fr&eacute;tiller. Nom de nom!
+c'est un mignon petit c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Par cons&eacute;quence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus
+sinc&egrave;re m'attachent &agrave; la baraque, d'autant que madame Canada cache un
+c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux sous sa brutalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi! de quoi! fit la directrice.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mousse pas! insinua &Eacute;chalot. Il fait l'&eacute;loge de ton fonds.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres, continua Saladin, emport&eacute;s par l'inconstance de l'artiste &agrave;
+mon &acirc;ge et les offres s&eacute;duisantes de la plupart des concurrences comme
+premier avaleur, auraient d&eacute;camp&eacute; &agrave; la recherche d'&eacute;moluments plus
+s&eacute;rieux, car il n'y a pas gras au Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fini? gronda madame Canada.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;nage tes expressions, conseilla &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, pas! reprit Saladin avec plus d'&eacute;motion. C'est &eacute;tranger &agrave; mon
+caract&egrave;re! Loin de nourrir des pens&eacute;es de vous planter l&agrave; &agrave; cause de ma
+sup&eacute;riorit&eacute;, je me rogne mes propres ailes pour arr&ecirc;ter mon essor, et
+pareillement, j'amuse mon imagination fertile &agrave; chercher les bagatelles
+et trucs qui pourraient vous &ecirc;tre agr&eacute;ables en vous prouvant ma
+tendresse. Exemple! c'est tout chaud tout bouillant: hier au soir en
+vous couchant vous avez manifest&eacute; le d&eacute;sir d'avoir une petite bichette
+qui soit comme ci et comme &ccedil;a pour faire son &eacute;ducation &agrave; la corde raide,
+avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont
+vous &eacute;prouvez du tort dans vos recettes par sa m&eacute;diocrit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, confessa &Eacute;chalot. Mais l'a-t-il dor&eacute;e, sa langue!</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu &eacute;coutes &agrave; la serrure! fit madame Canada.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je fait! s'&eacute;cria Saladin au lieu de r&eacute;pondre. Vous m'aviez donn&eacute;
+carte blanche jusqu'&agrave; cent francs...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; toi! comment! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois les deux directeurs. Saladin mit
+la main sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Comme quoi, acheva-t-il, dans l'unique but de remplir vos v&oelig;ux, j'ai
+&eacute;t&eacute; trouver des parents g&ecirc;n&eacute;s, et je leur ai achet&eacute; leur petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il ne s'agit pas de se d&eacute;dire, les vieux! ajouta Similor qui se
+retourna tout &agrave; coup, &eacute;levant Petite-Reine entre ses bras. J'&eacute;tais
+pr&eacute;sent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C'est
+cent francs que vous devez au jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le joli bijou! fit madame Canada &agrave; la vue de Petite-Reine toute
+p&acirc;le, toute interdite et regardant ce qui l'entourait avec de grands
+yeux &eacute;tonn&eacute;s. Elle ressemble &agrave; celle d'hier.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est plus jolie! ench&eacute;rit &Eacute;chalot. Et comment &ccedil;a se fait-il que
+des p&egrave;re et m&egrave;re se s&eacute;parent d'un tr&eacute;sor pareil!</p>
+
+<p>&mdash;Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d'effroi. Son regard
+&eacute;tait tomb&eacute; sur Saladin et d'instinct ses yeux venaient de se refermer.
+Similor la d&eacute;posa sur les genoux de madame Canada et r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cent francs!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non
+moins &eacute;loquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures
+d&eacute;chir&eacute;es de son gilet et parla en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Tuteur du jeune homme, je n'ai pas le choix, je dois d&eacute;fendre sa cause
+jusqu'&agrave; la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu'il a avanc&eacute;e
+sur son cr&eacute;dit aupr&egrave;s des parents malheureux, y a les sabres de
+l'avalage! &Eacute;chalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de
+pr&eacute;v&ocirc;t, on s'alignera au champ d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le paillasse r&eacute;volt&eacute;, moi, verser ton sang, Am&eacute;d&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, paye!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot h&eacute;sitait. Madame Canada prit un grand parti.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a les vaut! dit-elle en d&eacute;vorant de baisers Petite-Reine. Quand on
+aura sold&eacute; la note du pierrot, on ne devra rien &agrave; personne, par rapport
+&agrave; la minette... et je suis s&ucirc;re qu'elle fera de l'argent &agrave; la prochaine
+foire au pain d'&eacute;pice.</p>
+
+<p>Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avanc&egrave;rent
+la main en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ton tuteur, dit Similor.</p>
+
+<p>Ces sauvages ont un vague respect de la l&eacute;galit&eacute;. Ce fut dans la main de
+Similor que madame Canada versa l'argent.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait p&acirc;le jusqu'&agrave; para&icirc;tre vert. Ses yeux ronds se fix&egrave;rent sur
+son p&egrave;re avec une expression &eacute;trange.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu vas me donner l&agrave;-dessus? demanda-t-il d'une voix
+qu'on ne lui connaissait point.</p>
+
+<p>&mdash;Ma b&eacute;n&eacute;diction, r&eacute;pondit Similor qui glissa la somme tout enti&egrave;re dans
+sa poche. Va te coucher, pierrot!</p>
+
+<p>Les yeux de Saladin se baiss&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage &agrave; tout. Tu es le
+plus fort aujourd'hui, papa, mais gare &agrave; demain!</p>
+
+<p>Petite-Reine s'&eacute;tait endormie sur les genoux de la grosse femme
+enchant&eacute;e de son march&eacute;. &Eacute;chalot la couvrait d'un bon regard.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, h&eacute;! Amandine?</p>
+
+<p>&mdash;Dans du coton, quoi! r&eacute;pondit madame Canada. Elle a rudement de la
+chance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#Table">XII</a></h2>
+
+<h3>Vox audita in rama...</h3>
+
+
+<p>Quand le commissaire de police donna l'ordre d'introduire la pauvre
+Gloriette et les t&eacute;moins, il n'avait plus rien &agrave; apprendre.</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te fut courte, quoique chacun e&ucirc;t la bonne envie de parler
+longuement.</p>
+
+<p>La Berg&egrave;re interrompait tout le monde pour &eacute;tablir qu'il n'y avait point
+de sa faute, et qu'on lui devait un d&eacute;dommagement.</p>
+
+<p>Lily n'entendait gu&egrave;re ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au
+hasard, rappelant hors de propos des d&eacute;tails, frivoles pour ceux qui
+l'&eacute;coutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle
+&eacute;tait fort affair&eacute;e; &eacute;videmment sa raison chancelait.</p>
+
+<p>Le commissaire de police ayant demand&eacute; si quelqu'un voulait se charger
+de la ramener chez elle, vingt personnes s'offrirent, et, en effet, on
+lui fit jusqu'&agrave; sa maison une nombreuse escorte, &agrave; laquelle se
+joignirent bient&ocirc;t les voisins. Telle comm&egrave;re qui avait suivi l'aventure
+depuis le Jardin des Plantes, eut la volupt&eacute; de raconter la m&ecirc;me
+histoire au moins cent fois, avec des variantes.</p>
+
+<p>Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit
+insatiable. L'amour se lasse, la gourmandise s'emplit: le besoin de
+parler ne s'assouvit jamais.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte de sa maison, Lily s'arr&ecirc;ta et regarda avec &eacute;tonnement tout
+ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes rest&egrave;rent
+bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et
+radotant avec un plaisir acharn&eacute;.</p>
+
+<p>Lily avait gravi p&eacute;niblement les marches de son escalier: quelqu'un la
+suivait, mais elle n'y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se
+retourner.</p>
+
+<p>M&eacute;dor s'assit par terre sur le carr&eacute; et s'adossa contre la porte
+referm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Autant l&agrave; qu'ailleurs, caniche, se dit-il &agrave; lui-m&ecirc;me. Si elle a
+besoin, je l'entendrai.</p>
+
+<p>Ceux qui restaient en bas virent Lily para&icirc;tre &agrave; sa crois&eacute;e et d&eacute;crocher
+la cage o&ugrave; &eacute;tait le petit oiseau.</p>
+
+<p>Elle referma ensuite ses deux fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si p&acirc;le &agrave; ces derniers rayons du jour qui, d'ordinaire,
+rougissent la p&acirc;leur m&ecirc;me, qu'on e&ucirc;t dit une vision. Ses grands cheveux
+&eacute;pars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel
+n'avaient plus de pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; devenir folle, disait-on sur la place, c'est tout simple. Elle
+&eacute;tait fi&egrave;re de cette enfant-l&agrave; comme on ne l'est pas. Et bien s&ucirc;r
+qu'elle a d&eacute;j&agrave; eu de gros chagrins avec le p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;La petite Cl&eacute;mence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un
+chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut vol&eacute;, son enfant. Elle
+&eacute;crivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait
+pleurer, malgr&eacute; l'orthographe. Apr&egrave;s &ccedil;a, elle alla se noyer.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait encore une jolie fille, celle-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Et son petit gar&ccedil;on, vous avait-il un air cr&acirc;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut M&eacute;dor, le chien de m&egrave;re Noblet, qui vit le corps dans le
+canal...</p>
+
+<p>&mdash;La police est bonne pour emp&ecirc;cher le monde de passer tranquillement
+sur le trottoir, voil&agrave;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un peu pour cela que M&eacute;dor &eacute;tait assis par terre contre la porte
+de la Gloriette. Sa m&eacute;moire n'&eacute;tait pas tr&egrave;s richement meubl&eacute;e, mais les
+souvenirs qu'il avait tenaient bon.</p>
+
+<p>Il ne voulait pas que Lily e&ucirc;t le sort de la petite Cl&eacute;mence, qui riait
+toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, M&eacute;dor, avait vu le
+corps dans le canal.</p>
+
+<p>Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci?</p>
+
+<p>Il appartenait tr&egrave;s franchement &agrave; cette classe que le d&eacute;dain des riches
+et la charit&eacute; des pauvres appellent &laquo;les brutes&raquo;. Faut-il chercher le
+mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononc&eacute;s par lui au Jardin
+des Plantes:</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave; est aussi trop malheureuse!</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce pure piti&eacute;? ou bien, car ces &laquo;brutes&raquo; ont un c&oelig;ur, le pauvre
+diable avait-il &eacute;t&eacute; touch&eacute;, comme beaucoup d'autres qui avaient de
+l'esprit, par l'exquise beaut&eacute; de Lily?</p>
+
+<p>Il y avait de ceci peut-&ecirc;tre et aussi de cela et encore autre chose.</p>
+
+<p>Lily ne s'en souvenait sans doute plus elle-m&ecirc;me. Au commencement de son
+s&eacute;jour dans la maison, un matin qu'elle sortait avec Justine dans ses
+bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant
+du quai de la R&acirc;p&eacute;e, un convoi&mdash;le convoi du pauvre&mdash;en tout semblable &agrave;
+l'estampe justement c&eacute;l&egrave;bre qui porte ce titre.</p>
+
+<p>Seulement, au lieu du chien c'&eacute;tait M&eacute;dor qui suivait la voiture noire
+des indigents, emportant la d&eacute;pouille d'une vieille femme.</p>
+
+<p>Lily avait accompagn&eacute; M&eacute;dor jusqu'au P&egrave;re-Lachaise.</p>
+
+<p>Et M&eacute;dor ne l'avait point remerci&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est tout, cette fois. Pour M&eacute;dor, il n'y avait vraiment pas h&eacute;ro&iuml;sme &agrave;
+dormir sur les tuiles d'un palier. Ce n'&eacute;tait que le d&eacute;but: il comptait
+faire mieux &agrave; l'occasion.</p>
+
+<p>Il entendit les deux crois&eacute;es se fermer, puis il lui sembla que Lily,
+subitement affair&eacute;e, allait et venait dans sa chambre avec une &eacute;trange
+vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a d'autres moyens que la rivi&egrave;re; M&eacute;dor eut peur, il mit son &oelig;il &agrave;
+la serrure.</p>
+
+<p>Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son
+r&eacute;chaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses
+forces.</p>
+
+<p>C'est surtout dans ces quartiers, l&agrave;-bas, que tout le monde, m&ecirc;me les
+brutes, conna&icirc;t l'emploi du charbon, avec les fen&ecirc;tres closes, dans les
+chambres o&ugrave; il n'y a pas de chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais la porte &eacute;tait mince et la Gloriette se mit &agrave; parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus
+que l'heure! Apr&egrave;s la promenade, on a grand-faim...</p>
+
+<p>Et elle soufflait tant qu'elle pouvait. M&eacute;dor secoua sa grosse t&ecirc;te,
+pensant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour elle, le souper!</p>
+
+<p>En effet, la Gloriette s'arr&ecirc;ta tout d'un coup de souffler. Elle poussa
+un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine &agrave; la place du c&oelig;ur et
+se redressa violemment.</p>
+
+<p>Elle resta ainsi immobile, l'&oelig;il agrandi, les cheveux agit&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle laissa le r&eacute;chaud qui s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>La nuit venait. C'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s l'heure o&ugrave; Saladin cong&eacute;diait son
+fiacre sur la route de Maisons-Alfort.</p>
+
+<p>Lily ne parla plus. Elle s'assit sur le pied de son lit, la t&ecirc;te
+inclin&eacute;e. Ses cheveux inond&egrave;rent son visage.</p>
+
+<p>M&eacute;dor reprit sa premi&egrave;re place en poussant un gros soupir.</p>
+
+<p>Il se passa du temps. Le palier &eacute;tait tout noir quand M&eacute;dor entendit le
+frottement d'une allumette chimique. La bougie s'alluma dans la chambre
+de la Gloriette.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix d&eacute;sol&eacute;e que
+M&eacute;dor n'aurait point reconnue. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai!</p>
+
+<p>Puis il y eut des sanglots d&eacute;chirants et profonds comme l'agonie d'un
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la crise.</p>
+
+<p>Toute brute qu'il &eacute;tait, M&eacute;dor sentait bien cela.</p>
+
+<p>Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d'un
+pauvre chien fatigu&eacute; qui tire la langue.</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait de toutes ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait l&agrave;, ce matin, disait Lily. Je l'ai quitt&eacute;e sur la place et
+quelque chose m'a serr&eacute; le c&oelig;ur; mais n'avais-je pas le c&oelig;ur serr&eacute;
+chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que
+craindre? Ah! je reconna&icirc;trai bien l'endroit o&ugrave; j'ai eu son dernier
+baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur
+sa bouche pour m'envoyer l'adieu que tout &eacute;tait fini... tout! tout! Elle
+n'a plus sa m&egrave;re! &agrave; cet &acirc;ge-l&agrave;! plus de m&egrave;re! moi qui avais si
+grand-peur de mourir!</p>
+
+<p>Sa voix chevrotait et faiblissait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c'est vrai! Je ne l'ai
+plus! je ne l'aurai plus jamais! Notre p&egrave;re qui &ecirc;tes au ciel, que votre
+nom soit b&eacute;ni! que votre r&egrave;gne arrive, que votre volont&eacute; soit faite...
+Oh! ce n'est pas votre volont&eacute;, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi
+voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l'aviez donn&eacute;e, mon
+Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volont&eacute; soit faite sur la terre
+comme aux cieux... Ah! si nous &eacute;tions mortes toutes deux, mortes
+ensemble. Vous qui &ecirc;tes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l'aie
+dans mes bras &agrave; l'heure de mourir!</p>
+
+<p>Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumi&egrave;re pour aller
+vers le berceau dont une sorte d'instinct l'avait jusqu'alors &eacute;loign&eacute;e:
+le berceau &eacute;tait tel qu'on l'avait laiss&eacute; le matin; les draps restaient
+frip&eacute;s et le petit serre-t&ecirc;te de Justine &eacute;tait demi-cach&eacute; par les lilas,
+cadeau de la bonne laiti&egrave;re.</p>
+
+<p>Les lilas avaient d&eacute;j&agrave; leurs fleurs et leurs feuilles fan&eacute;es.</p>
+
+<p>La poitrine de la Gloriette rendit un r&acirc;le.</p>
+
+<p>Au-dehors, M&eacute;dor s'agenouilla, &eacute;coutant la voix de plus en plus chang&eacute;e
+qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Plus jamais! mon petit c&oelig;ur! mon amour ch&eacute;ri! Justine! Est-ce
+possible, tout cela! Tu &eacute;tais l&agrave;! je vois la forme de ton corps... et tu
+me souriais derri&egrave;re ces fleurs, si jolie! oh! si jolie!</p>
+
+<p>Elle se pencha pour baiser avec fi&egrave;vre l'oreiller, le bonnet, les fleurs
+fl&eacute;tries, tout ce que Petite-Reine avait touch&eacute;. Ses yeux br&ucirc;laient et
+n'avaient plus de larmes.</p>
+
+<p>Ses narines se gonflaient, cherchant l'&eacute;manation ador&eacute;e...</p>
+
+<p>Puis elle tomba sur ses genoux et rapprocha le flambeau du sol.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; deux traces de petits pieds nus sur la poudre du carreau.</p>
+
+<p>Lily contempla ces empreintes, plong&eacute;e qu'elle &eacute;tait dans une navrante
+extase. Elle l&acirc;cha le flambeau pour mettre ses deux mains &agrave; terre, elle
+se coucha &agrave; plat ventre, et les deux traces furent effac&eacute;es &agrave; force de
+baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez piti&eacute;, mon Dieu! je ne vous ai rien fait! Notre p&egrave;re qui &ecirc;tes au
+ciel, que votre nom soit b&eacute;ni, que votre r&egrave;gne arrive...</p>
+
+<p>Et de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte, M&eacute;dor, pauvre cr&eacute;ature, balbutiait
+aussi! les paroles du <i>Pater Noster</i>.</p>
+
+<p>Dieu devait entendre, pourtant!</p>
+
+<p>Lily fit un v&oelig;u, elle en fit dix, promettant des choses folles et si
+touchantes que le bienfait des pleurs lui revint.</p>
+
+<p>Elle s'affaissa, ivre de larmes, dans une sorte de repos, mais cherchant
+encore avec l'ent&ecirc;tement de toutes les ivresses &agrave; achever la pri&egrave;re
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais prier, se disait-elle, prier bien! Donnez-nous
+aujourd'hui notre pain quotidien. Mon Dieu! o&ugrave; est-elle? et que lui
+r&eacute;pond-on quand elle dit en pleurant: &laquo;Petite m&egrave;re! petite m&egrave;re!...&raquo;
+Pardonnez-nous nos offenses, comme vous pardonnez &agrave; ceux qui nous ont
+offens&eacute;s. Elle n'avait offens&eacute; personne, mon Dieu! et souvenez-vous!
+tout son pauvre petit argent &eacute;tait pour les pauvres.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est plus calme, pensait M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Mais il tressaillit de la t&ecirc;te aux pieds au son d'une voix qui lui
+sembla autre et qui &eacute;clata comme une impr&eacute;cation, criant dans le
+silence:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&acirc;che! c'est cruel! c'est barbare! Pourquoi ne pas &eacute;craser d'un
+coup, d'un seul coup, Dieu! Dieu fort! je suis faible; je ne peux pas me
+d&eacute;fendre, ni la d&eacute;fendre. Une femme! une enfant! oh! c'est cruel! cruel!
+Je veux l'enfer, que je n'ai pas m&eacute;rit&eacute;. Je veux te punir par mon
+injuste souffrance, Dieu aveugle! Dieu sourd!</p>
+
+<p>La voix se brisa, et ce furent des g&eacute;missements inarticul&eacute;s. Puis
+quelque chose de doux comme un chant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! je sais bien que vous me pardonnez, Dieu de bont&eacute;, Dieu de
+mis&eacute;ricorde! Je souffre trop, vous voyez cela, et punirez-vous la pauvre
+innocente de mon blasph&egrave;me! Je suis folle, mais je suis &agrave; genoux, les
+mains jointes, les yeux en pleurs; je prie! je prie! donnez-nous
+aujourd'hui notre pain quotidien... pardonnez-nous.... ne nous induisez
+point en tentation, mais d&eacute;livrez-nous du mal. Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>Elle se tra&icirc;na, toujours agenouill&eacute;e, jusqu'au crucifix qui &eacute;tait dans
+la ruelle de son lit. Au-dessus du crucifix il y avait une image de la
+Vierge.</p>
+
+<p>Elle tendit ses deux mains tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge, reprit-elle, ranim&eacute;e et belle jusqu'au sublime dans
+l'ardeur de sa passion maternelle, Sainte Vierge, vous &ecirc;tes m&egrave;re. Dites
+&agrave; Dieu de me pardonner. Je vous salue, Marie, pleine de gr&acirc;ce, le
+Seigneur est avec vous, vous &ecirc;tes b&eacute;nie entre toutes les femmes, et le
+fruit de vos entrailles est b&eacute;ni. Ah! vous me souriez, bonne Vierge, et
+l'enfant J&eacute;sus me sourit dans vos bras. Sainte Marie, m&egrave;re de Dieu,
+priez pour nous, pauvres p&eacute;cheurs, maintenant et &agrave; l'heure de notre
+mort. Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>Ce dernier mot fut coup&eacute; par un cri d'all&eacute;gresse.</p>
+
+<p>La Gloriette s'&eacute;tait dress&eacute;e comme un ressort. Elle rejeta en arri&egrave;re
+les boucles de ses cheveux et toute sa merveilleuse beaut&eacute; rayonna
+l'espoir qui venait d'envahir son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous! c'est vous! dit-elle en portant ses l&egrave;vres jusqu'aux pieds
+de la Vierge, c'est vous qui m'inspirez cela, sainte Marie ador&eacute;e!
+merci! merci! J'avais oubli&eacute;, moi qui n'ai plus ni m&eacute;moire ni pens&eacute;e. La
+marque! n'est-ce pas un miracle du bon Dieu cette cerise qu'elle porte &agrave;
+la poitrine? Et je ne l'ai pas dit! et vous me l'avez rappel&eacute;! Je vais
+courir, Sainte Vierge, je vais r&eacute;parer mon oubli, et ma Justine sera
+retrouv&eacute;e!</p>
+
+<p>Sans prendre son chapeau ni mettre son ch&acirc;le sur ses &eacute;paules, elle
+ouvrit la porte si brusquement que M&eacute;dor eut &agrave; peine le temps de se
+jeter de c&ocirc;t&eacute;. Lily passa sans le voir et descendit l'escalier en se
+tenant &agrave; la rampe.</p>
+
+<p>M&eacute;dor descendit apr&egrave;s elle.</p>
+
+<p>Dans cette pauvre maison, il n'y avait point de concierge: ils purent
+sortir tous les deux sans &eacute;veiller l'attention de personne.</p>
+
+<p>Le temps avait march&eacute;. Il &eacute;tait onze heures du soir environ. Lily trouva
+sa route jusqu'&agrave; la maison de police. Elle allait d'un pas l&eacute;ger,
+presque joyeux. La servante qui gardait le bureau vint lui r&eacute;pondre, &agrave;
+travers un guichet, que monsieur le commissaire &eacute;tait au th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Il n'y a, certes, point de mal &agrave; cela, d'autant que les th&eacute;&acirc;tres ont des
+loges sp&eacute;ciales pour la surveillance, mais rien n'est parfait, et je
+vous engage &agrave; n'avoir jamais besoin du commissaire apr&egrave;s la nuit tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>Lily ne pouvait comprendre que le monde entier ne f&ucirc;t pas &agrave; sa
+disposition pour retrouver son cher tr&eacute;sor perdu. Quand la servante lui
+dit de revenir le lendemain, elle s'&eacute;loigna r&eacute;volt&eacute;e.</p>
+
+<p>Toute une nuit! En une nuit, un enfant peut &ecirc;tre emport&eacute; si loin que la
+police elle-m&ecirc;me n'a plus le bras assez long pour le joindre. Et qui
+sait ce qui peut nous arriver en une nuit? Les m&eacute;decins vont la nuit au
+secours des malades; on vend du vin la nuit, on soupe, on danse, on
+vole, on joue, et les gardiens en uniforme veillent; mais tout ce qui
+est &laquo;administration&raquo;, commis ou fonctionnaire, ferme boutique la nuit et
+dort.</p>
+
+<p>Lily parla aux sergents de ville, qui furent bons pour elle, car ils
+savaient d&eacute;j&agrave; son histoire. On lui rendit compte de l'exp&eacute;dition faite
+en foire: la place du Tr&ocirc;ne avait &eacute;t&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement &laquo;&eacute;pluch&eacute;e&raquo;, mais
+sans r&eacute;sultat aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Et que va-t-on faire, &agrave; pr&eacute;sent? demanda Lily.</p>
+
+<p>Les sergents de ville ne sont pas institu&eacute;s pour savoir. Ils r&eacute;pondirent
+par cette fameuse phrase qui est le fond de la langue administrative et
+qui berce chez nous, du matin jusqu'au soir, dans des milliers de
+bureaux, des milliers d'int&eacute;r&ecirc;ts:</p>
+
+<p>&mdash;ON VA PRENDRE DES MESURES.</p>
+
+<p>Phrase immense! qui permet &agrave; quatre Fran&ccedil;ais sur dix de recevoir des
+appointements gras ou maigres.</p>
+
+<p>La Gloriette ne connaissait pas bien tout l'&eacute;tonnant m&eacute;rite de cette
+phrase, cependant elle se dit, comme le moissonneur de la fable:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai plus t&ocirc;t fait d'agir par moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cela est bien vrai, en principe, mais chercher dans Paris, la nuit, une
+fillette perdue! Pauvre Lily!</p>
+
+<p>Il y a des entreprises, folles au premier chef, qui, du moins, sont un
+soulagement par l'occupation qu'elles donnent au corps et &agrave; la pens&eacute;e.
+Lily se mit &agrave; marcher activement, revenant sur ses pas vers la Seine et
+travaillant mentalement.</p>
+
+<p>Comme elle traversait le pont d'Austerlitz, M&eacute;dor se rapprocha d'elle,
+parce qu'il craignait un malheur.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment Lily n'avait point vu qu'elle &eacute;tait suivie. Elle
+reconnut le pauvre bon gar&ccedil;on et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas pour vous g&ecirc;ner, r&eacute;pondit M&eacute;dor; mais on peut avoir
+besoin, pas vrai?</p>
+
+<p>Il essayait de sourire. Lily se mit &agrave; marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle en se rapprochant brusquement du parapet, j'aurai besoin
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Elle se pencha au-dessus de l'eau; M&eacute;dor la saisit &agrave; bras-le-corps. Elle
+ne se d&eacute;fendit point et releva sur lui son regard ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>&mdash;Si je me tuais, murmura-t-elle, qui la chercherait? qui la trouverait?
+qui serait sa m&egrave;re?</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je
+ne dis pas... mais elle n'est pas morte.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est juste! approuva M&eacute;dor de tout son c&oelig;ur. Pourquoi
+l'auraient-ils tu&eacute;e? Et puis, si elle &eacute;tait morte, je le sentirais bien
+au fond de moi.</p>
+
+<p>Elle traversa d'un pas d&eacute;lib&eacute;r&eacute; la place Valhubert et s'en alla tout
+droit &agrave; la grande grille du Jardin des Plantes, qu'elle s'&eacute;tonna de
+trouver ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant bien que j'entre, se dit-elle; comment entrer? Elle
+frappa &agrave; la grille comme &agrave; une porte et le fer rendit &agrave; peine un son
+sous son doigt.</p>
+
+<p>M&eacute;dor dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a personne; le concierge est couch&eacute;, on n'entre pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la Gloriette, et si elle est l&agrave;, pourtant? car on n'a pas
+cherch&eacute; partout, on n'a pas cherch&eacute; du tout!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura M&eacute;dor.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma chambre, tout &agrave; l'heure, reprit Gloriette, j'avais un r&ecirc;ve; je
+la voyais couch&eacute;e et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je
+sais o&ugrave; est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit M&eacute;dor, les r&ecirc;ves, c'est quelquefois des avertissements.</p>
+
+<p>Lily frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Et les b&ecirc;tes! s'&eacute;cria-t-elle, les lions, les tigres...</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ccedil;a, interrompit le bon gar&ccedil;on, les animaux restent dans leurs
+cages.</p>
+
+<p>Mais Lily continuait, emport&eacute;e par la fi&egrave;vre qui la tenait:</p>
+
+<p>&mdash;Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si
+elle allait tomber dans la fosse aux ours!</p>
+
+<p>M&eacute;dor se grattait l'oreille tant qu'il pouvait. Lily prit sa course &agrave;
+toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a d'autres portes, dit-elle, je veux entrer, j'entrerai!</p>
+
+<p>Puis une pens&eacute;e l'arr&ecirc;ta; elle rebroussa chemin toujours courant, et
+gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles.</p>
+
+<p>Il y avait un beau ciel &eacute;toile, o&ugrave; la lune &agrave; son second quartier nageait
+dans l'azur sans nuages. Sous l'ombre des tilleuls, de rares &eacute;chapp&eacute;es
+de lumi&egrave;re p&eacute;n&eacute;traient, tigrant le sol noir de taches blanches
+capricieusement dessin&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici! ah! c'est ici! s'&eacute;cria la Gloriette en secouant la grille
+avant tant de force que les hampes oscill&egrave;rent sous sa main, d&eacute;licate
+comme la main d'un enfant. Voil&agrave; l'endroit o&ugrave; les petits jouaient. Elle
+ne peut pas &ecirc;tre loin, allez, c'est certain. Dites! dites! comment
+voulez-vous qu'elle soit bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit pour la seconde fois M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Son oreille saignait, tant il la tourmentait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y avait pas trop de monde? continuait Lily avec
+exaltation et volubilit&eacute;. On ne pouvait pas voir derri&egrave;re chaque arbre.
+Elle est l&agrave; quelque part; j'en suis s&ucirc;re, s&ucirc;re! Elle aura mis sa t&ecirc;te
+sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si
+vous saviez combien j'ai pass&eacute; d'heures &agrave; la regarder dormir! les
+belles, les ch&egrave;res heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus
+doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s'&eacute;chappaient du
+serre-t&ecirc;te pour boucler sur l'oreiller! Et sa petite haleine tranquille!
+Et ses l&egrave;vres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas
+l'&eacute;veiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la
+croyez morte?</p>
+
+<p>M&eacute;dor se fourrait les poings dans les yeux.</p>
+
+<p>Lily haletante et se pendant &agrave; la grille poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi je vous dis qu'elle n'est pas morte! Elle fut une fois bien
+malade, il y eut un instant o&ugrave; le m&eacute;decin me dit: j'ai peur. Mais moi,
+je regardai tout au fond de mon &acirc;me et j'esp&eacute;rai. Je la retirai de son
+lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit c&oelig;ur contre le
+mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la
+chaleur de mon sang, tout ce que j'ai! C'&eacute;tait &agrave; Dieu que je disais
+cela, et c'&eacute;tait une si ardente pri&egrave;re! Elle &eacute;tait froide, je la sentis
+se r&eacute;chauffer petit &agrave; petit. Elle s'endormit sur mon sein o&ugrave; je la
+gardai douze heures... &Eacute;coutez! n'a-t-elle pas appel&eacute;?</p>
+
+<p>Elle se fit mal en essayant de passer sa t&ecirc;te entre les barreaux, mais
+elle ne sentait pas son mal.</p>
+
+<p>M&eacute;dor, ob&eacute;issant, &eacute;couta de toutes ses oreilles. Il n'entendit rien.</p>
+
+<p>Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait &agrave; elle
+et lui p&eacute;n&eacute;trait l'&acirc;me. La petite voix disait:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, maman ch&eacute;rie, ne me vois-tu pas? Je suis l&agrave;; viens me chercher!</p>
+
+<p>Lily r&eacute;p&eacute;ta ces paroles une &agrave; une et M&eacute;dor finit par entendre. Et Lily
+regarda tant qu'elle finit par voir.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, dit-elle d'une voix br&egrave;ve et saccad&eacute;e, au pied de l'arbre! Sa t&ecirc;te
+est renvers&eacute;e dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c'est sa
+toque... et sa robe... Ah! je vois tout, jusqu'&agrave; ses jambes bien-aim&eacute;es
+et ses bottines qui brillent L&agrave;... je vous dis l&agrave;... l&agrave;...</p>
+
+<p>Son doigt tendu convulsivement tremblait. M&eacute;dor &eacute;carquillait ses pauvres
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec col&egrave;re, vous ne voulez
+pas voir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si! dit M&eacute;dor avec sa cr&eacute;dulit&eacute; sublime, je veux voir... et
+je vois! parole d'honneur!</p>
+
+<p>La Gloriette poussa un long cri de joie et se lan&ccedil;a contre la grille
+pour la briser.</p>
+
+<p>M&eacute;dor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa &agrave; la force
+des poignets. Il &eacute;tait robuste, il put arriver au sommet de la grille et
+redescendre de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Lily suivait ce travail, haletante et
+balbutiait des paroles inarticul&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand M&eacute;dor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers,
+pleurant, riant tout ensemble et disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Dieu vous r&eacute;compensera. Vous &ecirc;tes heureux, vous! vous allez
+l'embrasser le premier!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#Table">XIII</a></h2>
+
+<h3>Le berceau</h3>
+
+
+<p>Quinze jours s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s, quinze mis&eacute;rables jours de tristesse
+morne et d'angoisse.</p>
+
+<p>Cette nuit o&ugrave; la Gloriette avait <i>vu</i> Petite-Reine, couch&eacute;e sous un
+arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes,
+M&eacute;dor l'avait rapport&eacute;e chez elle &eacute;vanouie.</p>
+
+<p>Le bon gar&ccedil;on, en effet, avait trouv&eacute; au pied de l'arbre un petit tas de
+feuilles s&egrave;ches qu'il aurait d&ucirc; conna&icirc;tre, car c'&eacute;tait le troupeau de
+m&egrave;re Noblet qui l'avait amass&eacute;. Lily l'attendait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+grille, Lily ne doutait m&ecirc;me pas du t&eacute;moignage de ses sens &eacute;gar&eacute;s, elle
+&eacute;tait ivre de joie.</p>
+
+<p>Elle tomba comme morte quand M&eacute;dor, au lieu de revenir avec l'enfant
+dans ses bras, poussa du pied les feuilles s&egrave;ches qui bruirent et se
+dispers&egrave;rent sous le rayon de lune menteur.</p>
+
+<p>Elle tomba sans pousser m&ecirc;me un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait
+bris&eacute; le c&oelig;ur. M&eacute;dor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la
+grille, il la souleva; elle s'&eacute;veilla dans son lit, apr&egrave;s un long
+&eacute;vanouissement.</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;tait assis pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Depuis ce moment-l&agrave;, M&eacute;dor ne l'avait point quitt&eacute;e. La Gloriette
+s'&eacute;tait accoutum&eacute;e &agrave; le voir. Il la servait. Sans lui, elle n'aurait pas
+mang&eacute;. Il s'&eacute;tait arrang&eacute; un lit de paille dans le b&ucirc;cher. Il dormait l&agrave;
+si l&eacute;g&egrave;rement que le moindre soupir de la malade le mettait debout.</p>
+
+<p>J'ai dit la malade, faute d'un autre mot. &Agrave; proprement parler, Lily
+n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin,
+la torture plut&ocirc;t, qui ne lui donnait point de tr&ecirc;ve et qui la minait
+comme un poison mortel.</p>
+
+<p>Le premier jour, elle avait &eacute;crit une lettre de quelques lignes et ce
+travail l'avait laiss&eacute;e dans un &eacute;tat d'&eacute;puisement.</p>
+
+<p>Le second jour, elle mit l'adresse: &laquo;&Agrave; monsieur Justin de Vibray, au
+ch&acirc;teau de Monceaux, en Bl&eacute;r&eacute;, pr&egrave;s Tours.&raquo;</p>
+
+<p>M&eacute;dor avait port&eacute; la lettre &agrave; la poste.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d'armoire
+&agrave; Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut d&egrave;s lors
+une besogne sans fin, comparable &agrave; l'agitation que se donnent les
+enfants pour ranger leur m&eacute;nage imaginaire.</p>
+
+<p>Tout ce qui appartenait &agrave; Petite-Reine, tout ce qu'elle avait touch&eacute;,
+les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout,
+pass&eacute;s &agrave; l'&eacute;tat de relique sacr&eacute;es, furent &eacute;tag&eacute;s sur le berceau qui
+devint un autel.</p>
+
+<p>Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait
+photographi&eacute; o&ugrave; elle semblait tenir une ombre dans ses bras.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait un symbole navrant, ce portrait de jeune m&egrave;re qui ber&ccedil;ait un
+nuage.</p>
+
+<p>Lily le regardait parfois pendant des heures enti&egrave;res, cherchant parmi
+cette brume des lignes, des traits, une image.</p>
+
+<p>Et l'image venait &agrave; force d'&ecirc;tre appel&eacute;e: Lily revoyait Petite-Reine,
+h&eacute;las! comme elle l'avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du
+Jardin des Plantes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais
+qui lui donnait de si doux r&ecirc;ves!</p>
+
+<p>Quand elle avait fini de contempler sa chim&egrave;re, elle baisait le portrait
+et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n'avaient plus de forces.</p>
+
+<p>Puis, comme si elle se f&ucirc;t reproch&eacute; sa paresse, elle se levait, n'ayant
+plus le poids d'un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse
+chancelante de ses jambes; elle s'agitait, elle rangeait, non point sa
+chambre, mais le berceau, l'autel&mdash;toujours!</p>
+
+<p>Une fois, la laiti&egrave;re vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui
+montra le bouquet de lilas dess&eacute;ch&eacute;. Elles ne se parl&egrave;rent point. La
+laiti&egrave;re dit en bas parmi les larmes qui l'&eacute;touffaient:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait l'effet d'un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est
+redevenue un petit enfant, et si jolie avec &ccedil;a, et si douce! &ccedil;a fend le
+c&oelig;ur!</p>
+
+<p>On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer
+davantage.</p>
+
+<p>Lily &eacute;tait un petit enfant.</p>
+
+<p>Sans cela elle n'aurait pas pu supporter une heure de ce poignant
+martyre.</p>
+
+<p>Elle pensait peu, en dehors de ce culte pu&eacute;ril et admirable rendu au
+berceau de Justine.</p>
+
+<p>Elle ne sortait point. L'id&eacute;e de chercher ne lui venait plus. Il ne faut
+pas dire qu'elle e&ucirc;t perdu tout espoir pourtant; l'espoir ne meurt
+jamais dans le c&oelig;ur d'une m&egrave;re; mais elle ne s'effor&ccedil;ait plus, elle
+esp&eacute;rait comme on r&ecirc;ve. C'&eacute;tait un petit enfant, un pauvre petit enfant.</p>
+
+<p>M&eacute;dor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite:
+Lily ne s'&eacute;tonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s'&eacute;tait
+jamais demand&eacute; pourquoi cet homme la servait.</p>
+
+<p>M&eacute;dor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la
+nourriture. On vivait avec l'argent du voile brod&eacute;. Cela pouvait durer
+longtemps; Lily mangeait moins qu'un oiseau et M&eacute;dor &eacute;tait fait au pain
+sec.</p>
+
+<p>Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il
+cherchait. Une chose certaine, c'est que la vieille femme au voile bleu
+e&ucirc;t pass&eacute; un m&eacute;chant quart d'heure s'il l'avait rencontr&eacute;e sur son
+chemin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celle-l&agrave; qu'il guettait. Il avait son signalement dans la t&ecirc;te,
+il se croyait s&ucirc;r de la reconna&icirc;tre sous n'importe quel d&eacute;guisement.</p>
+
+<p>Et il se disait sans ambages ni circonlocutions:</p>
+
+<p>&mdash;Je lui serrerai le cou jusqu'&agrave; ce qu'elle ait avou&eacute; o&ugrave; elle a mis la
+petiote, et par apr&egrave;s je l'&eacute;tranglerai.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t fait comme il le disait, avec plaisir.</p>
+
+<p>On le connaissait d&eacute;sormais au bureau de police, et on le redoutait. Les
+recherches, en effet, conduites d'abord avec beaucoup de z&egrave;le et
+activ&eacute;es par des promesses de primes &eacute;taient rest&eacute;es sans r&eacute;sultat. On
+n'avait pas d&eacute;couvert la moindre piste depuis l'exp&eacute;dition de la place
+du Tr&ocirc;ne, men&eacute;e par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues,
+chaque heure qui passe donne une s&eacute;curit&eacute; au gibier et diminue les
+chances de la meute.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant une chose qui donnait &agrave; penser. Rioux, le plus
+ardent des deux agents, au d&eacute;but des poursuites, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; tout &agrave;
+coup.</p>
+
+<p>Il parlait de fatigue, de d&eacute;go&ucirc;t et ne cachait pas son intention de
+quitter sous peu le service de la S&ucirc;ret&eacute;. C'&eacute;tait Rioux qui &eacute;tait charg&eacute;
+de rendre compte des recherches &agrave; monsieur le duc de Chaves.</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;tait s&eacute;v&egrave;re vis-&agrave;-vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide,
+il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu'il e&ucirc;t, au plus triste
+degr&eacute;, la tournure et le costume de ceux &agrave; qui on ferme volontiers la
+bouche; mais l'affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et
+ces messieurs n'&eacute;taient pas fiers.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort rare que M&eacute;dor v&icirc;nt rapporter &agrave; la Gloriette ses d&eacute;marches
+inutiles. Il rentrait toujours d'un air riant et ne parlait que si on
+l'interrogeait.</p>
+
+<p>On ne l'interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses
+pr&eacute;sentes.</p>
+
+<p>Quand elle parlait, c'&eacute;tait pour &eacute;grener tout le chapelet de ses
+souvenirs.</p>
+
+<p>Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son
+r&eacute;veil, ses sourires, disant comme on l'aimait et comme on l'admirait,
+d&eacute;crivant ses succ&egrave;s dans le cercle o&ugrave; l'on saute &agrave; la corde, r&eacute;p&eacute;tant
+ses reparties enfantines, ses na&iuml;vet&eacute;s, ses finesses, ses caprices, ses
+m&eacute;chancet&eacute;s mignonnes, et les &eacute;lans de son petit c&oelig;ur. C'&eacute;tait comme
+une litanie d'amour o&ugrave; la pauvre &acirc;me bless&eacute;e &eacute;panchait son tourment.</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;coutait religieusement ce radotage enfantin qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la
+r&eacute;plique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher
+d&eacute;tail que la m&egrave;re elle-m&ecirc;me oubliait.</p>
+
+<p>Dans le monde entier, la bont&eacute; de Dieu n'aurait pas pu choisir un
+oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la t&ecirc;te endolorie de la
+Gloriette.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-elle reconnaissante? Elle &eacute;tait bonne, mais on ne saurait dire si
+elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce d&eacute;vouement
+inesp&eacute;r&eacute;. Elle vivait en elle-m&ecirc;me, ou mieux elle v&eacute;g&eacute;tait, absorb&eacute;e et
+engourdie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en f&ucirc;t, M&eacute;dor ne lui demandait rien de plus; on le laissait
+se d&eacute;vouer. Sans &eacute;claircir la question plus que Lily, il allait son
+chemin, reconnaissant et content.</p>
+
+<p>Une circonstance, cependant, pr&eacute;occupait Lily en dehors de ses ador&eacute;s
+souvenirs, c'&eacute;tait la lettre &eacute;crite et envoy&eacute;e le surlendemain de la
+catastrophe. Elle avait dit, en mettant l'adresse que nous avons
+transcrite:</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir la r&eacute;ponse, il faut trois jours.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le
+lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secou&eacute; sa blonde t&ecirc;te si
+douloureusement p&acirc;lie en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini! bien fini!</p>
+
+<p>Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait
+inqui&egrave;te; elle &eacute;coutait; si un bruit de pas venait de l'escalier, elle
+attendait.</p>
+
+<p>Le dernier jour de la seconde semaine, quand M&eacute;dor revint de ses
+courses, il la trouva occup&eacute;e, selon l'habitude, &agrave; faire et d&eacute;faire
+l'arrangement de ses bien-aim&eacute;es reliques.</p>
+
+<p>Elle semblait plus gaie; une nuance rose animait l'ivoire de sa joue; en
+montant l'escalier, M&eacute;dor l'entendit, qui chantait tout bas une petite
+chanson qu'elle avait apprise nagu&egrave;re &agrave; Justine.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout &agrave; fait la voix d'un enfant. On e&ucirc;t dit qu'elle essayait de
+se tromper elle-m&ecirc;me et d'&eacute;couter encore une fois le chant argentin de
+l'absente.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; M&eacute;dor entra, elle se tut et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous rien appris de nouveau?</p>
+
+<p>M&eacute;dor fut &eacute;tonn&eacute;; il y avait plus d'une semaine qu'elle n'avait
+interrog&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien, r&eacute;pondit-il, on cherche, on trouvera.</p>
+
+<p>Lily lui tendit la main; c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois. On aurait pu voir le
+c&oelig;ur du pauvre gar&ccedil;on battre sous sa veste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimiez bien, dit-elle. C'est pour elle que vous avez piti&eacute; de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour elle et pour vous, reprit M&eacute;dor vivement.</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, je l'aimais bien, c'est pour elle.</p>
+
+<p>Ce fut tout. La Gloriette reprit son ouvrage.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, elle revint &agrave; M&eacute;dor qui s'&eacute;tait assis pr&egrave;s
+de la porte et qui songeait. Elle tenait &agrave; la main deux bijoux de petits
+souliers.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai retrouv&eacute; cela, dit-elle toute joyeuse, je les lui avais mis pour
+son bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et elle raconta le bapt&ecirc;me avec cette volubilit&eacute; qu'elle avait chaque
+fois qu'elle parlait de Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re &eacute;tait si heureux ce jour-l&agrave;! soupira-t-elle en finissant.</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais parl&eacute; du p&egrave;re de Petite-Reine, quoique M&eacute;dor e&ucirc;t
+bien devin&eacute; que c'&eacute;tait l'homme qui demeurait au ch&acirc;teau de Monceaux, en
+Bl&eacute;r&eacute;, par Tours. Il resta muet, Lily continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est peut-&ecirc;tre mort, puisqu'il ne me r&eacute;pond pas. Il avait bon c&oelig;ur
+et il adorait l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est peut-&ecirc;tre aussi en voyage, sugg&eacute;ra l'excellent M&eacute;dor, qui
+s'&eacute;tonna d'&eacute;prouver une certaine r&eacute;pugnance &agrave; plaider la cause du p&egrave;re
+de Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien ma lettre &eacute;tait mal faite, pensa tout haut la Gloriette. Je
+n'ai pas pu en &eacute;crire bien long, ma main tremblait trop. Je cherche &agrave; me
+souvenir.</p>
+
+<p>Elle pressa son front entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle, c'est cela, je lui ai dit: &laquo;Mon cher Justin, notre
+petite est perdue, on me l'a vol&eacute;e, viens &agrave; mon secours.&raquo; Est-ce assez?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M&eacute;dor, si j'avais &eacute;t&eacute; au bout du monde, moi, ou sur le lit de
+mon agonie...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. La Gloriette continua en se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas assez; j'aurais d&ucirc; ajouter: &laquo;Ce n'est pas pour vous
+retenir pr&egrave;s de moi. D&egrave;s que vous m'aurez aid&eacute;e &agrave; retrouver l'enfant,
+vous serez libre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;L'aimez-vous bien? balbutia M&eacute;dor malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Lily le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit-elle. C'est son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle baisa les petits souliers et leur chercha une place sur l'autel.
+Puis elle dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;On doit parler d'elle au Jardin des Plantes, bien s&ucirc;r. Je pensais
+cette nuit: m&egrave;re Noblet va tous les jours dans le bosquet avec ses
+petits; c'est &agrave; elle qu'on doit dire tout ce qu'on apprend, tout ce
+qu'on sait, tout ce qui court... Si vous alliez causer avec m&egrave;re Noblet?</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;tait d&eacute;j&agrave; debout. Il mit sa casquette, passa la porte et
+descendit l'escalier quatre &agrave; quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique, reprit Lily dont les yeux s'&eacute;teignirent, m&egrave;re Noblet est une
+bonne vieille, elle n'aurait pas attendu; si elle savait quelque chose,
+elle serait venue me voir...</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours! s'interrompit-elle. Mon Dieu! mon Dieu! quinze jours que
+je ne l'ai plus!</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur une chaise, aupr&egrave;s du berceau et resta
+immobile, les mains jointes sur ses genoux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait merveilleusement belle avec la p&acirc;leur presque transparente de
+ses joues, encadr&eacute;es dans le splendide d&eacute;sordre de ses cheveux. Le je&ucirc;ne
+involontaire avait agrandi ses grands yeux. Il y avait je ne sais quoi
+d'attendrissant et de charmant dans la d&eacute;solation m&ecirc;me de son sourire.
+Elle avait ce rayonnement de suave douleur qui fait adorer la M&egrave;re des
+larmes.</p>
+
+<p>Elle demeura ainsi longtemps, muette et perdue dans ce r&ecirc;ve, toujours le
+m&ecirc;me, qui ressuscitait les joies m&eacute;lancoliques de son pass&eacute;. Le jour
+allait baissant. Des pas se firent entendre dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! dit-elle, en pensant que c'&eacute;tait M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine eut-elle prononc&eacute; ce mot que son cou gracieux se tendit en
+avant, tandis qu'un peu de sang montait &agrave; ses joues. Ses yeux
+s'ouvrirent tout larges.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas M&eacute;dor! murmura-t-elle. Si c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>Le nom de Justin vint jusqu'&agrave; ses l&egrave;vres, &eacute;panouies par cette joie, vive
+entre toutes: la venue d'un bien qu'on n'esp&eacute;rait plus.</p>
+
+<p>Elle se leva &eacute;lectris&eacute;e par un espoir si grand qu'il valait presque une
+certitude. C'&eacute;tait Justin, et avec Justin, Petite-Reine serait bien vite
+retrouv&eacute;e!</p>
+
+<p>On frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! On entra.</p>
+
+<p>La Gloriette retomba, bris&eacute;e, sur son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas Justin.</p>
+
+<p>La Gloriette reconnut dans le nouvel arrivant l'homme au teint bronz&eacute;, &agrave;
+la barbe et aux cheveux noirs comme du charbon, qui s'&eacute;tait trouv&eacute; plus
+d'une fois sur son passage quinze jours auparavant, qui s'&eacute;tait assis
+non loin d'elle au th&eacute;&acirc;tre de la foire&mdash;et que M&eacute;dor avait pris au
+collet, dans le bosquet, en l'accusant d'avoir parl&eacute; &agrave; la voleuse
+d'enfants.</p>
+
+<p>Elle avait eu vaguement frayeur de cet homme autrefois, mais maintenant
+que pouvait-elle craindre?</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger fit quelques pas &agrave; l'int&eacute;rieur de la chambre et salua avec
+respect. Il y avait de la noblesse dans son maintien, mais il y avait
+surtout un extr&ecirc;me embarras.</p>
+
+<p>&Agrave; la rigueur, la sombre beaut&eacute; de son visage aurait pu appartenir &agrave; don
+Juan, mais il n'en &eacute;tait pas ainsi de ses fa&ccedil;ons, qui trahissaient une
+timidit&eacute; de sauvage ou d'enfant.</p>
+
+<p>Il baissa les yeux sous le regard de Lily et lui tendit sa carte,
+exactement comme il avait fait au commissaire de police.</p>
+
+<p>Lily jeta les yeux sur la carte qui portait: &laquo;Hernan-Maria Ger&egrave;s da
+Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de premi&egrave;re classe, envoy&eacute;
+extraordinaire de S. M. l'empereur du Br&eacute;sil.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda-t-elle avec le calme fatigu&eacute; des grandes
+douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, r&eacute;pondit le duc d'une voix tr&egrave;s basse.</p>
+
+<p>La carte glissa entre les doigts de Lily et tomba &agrave; terre. Elle tourna
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Cet homme, avec ses grands titres et son amour, &eacute;tait pour elle n&eacute;ant.</p>
+
+<p>Il ne l'avait point bless&eacute;e en lui disant: &laquo;Je vous aime&raquo;; elle n'avait
+point conscience de l'audace craintive de ce duc, ni du ridicule qui se
+m&ecirc;lait au c&ocirc;t&eacute; bizarre et dramatique de cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Elle n'avait conscience de rien.</p>
+
+<p>Le duc rougit sous le bronze de son teint. Peut-&ecirc;tre qu'il avait honte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, reprit-il pourtant, parlant avec effort et cherchant les
+mots de notre langue qui lui &eacute;tait rebelle; je vous aime passionn&eacute;ment,
+douloureusement. Je donnerais une portion de mon sang pour ne pas vous
+aimer.</p>
+
+<p>Lily n'&eacute;coutait pas. Elle se disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru que c'&eacute;tait lui. C'est le dernier espoir tromp&eacute;. Voici douze
+jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais.</p>
+
+<p>Elle se tourna tout &agrave; coup vers le duc et le regarda hardiment:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous riche? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s riche, tr&egrave;s riche!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s riche, r&eacute;p&eacute;ta Lily qui d&eacute;j&agrave; reprenait &agrave; se parler &agrave; elle-m&ecirc;me. Si
+j'&eacute;tais riche, je leur dirais &agrave; tous: celui qui retrouvera Justine aura
+ma fortune!</p>
+
+<p>&mdash;Je puis le dire si vous voulez, pronon&ccedil;a gravement le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard.</p>
+
+<p>Il fl&eacute;chit un genou, mais un geste imp&eacute;rieux de la jeune femme le releva
+tout interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d'enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pliqua le duc, je ne connaissais que l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;La reconna&icirc;triez-vous, la voleuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous l&agrave;, pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>Le duc ob&eacute;it. Il ne se m&eacute;prenait pas, car son front se chargea de
+tristesse.</p>
+
+<p>Lily essayait de r&eacute;fl&eacute;chir et de raisonner.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru que c'&eacute;tait vous, murmura-t-elle au bout d'un instant, vous
+qui l'aviez enlev&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moi, r&eacute;pondit le duc, si la pens&eacute;e m'&eacute;tait venue que je vous
+aurais amen&eacute;e &agrave; moi en vous prenant votre enfant.</p>
+
+<p>Lily frissonna, mais elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse
+d'enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. J'ai fait ce que j'ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il
+ne s'est pas &eacute;coul&eacute; un seul jour sans que j'aie stimul&eacute; par de l'argent
+ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels.</p>
+
+<p>Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la
+main. Le duc la porta &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue,
+voil&agrave; tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-&ecirc;tre des
+femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontr&eacute;es. Je descendis
+de voiture et je vous suivis jusqu'&agrave; votre maison. Depuis lors je n'ai
+pas eu d'autre pens&eacute;e que vous.</p>
+
+<p>Lily murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez comme j'aime Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aimerais Petite-Reine comme vous, pronon&ccedil;a tout bas le duc.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait v&eacute;ritablement douce et bonne. Lily songeait
+laborieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et..., fit-elle encore en h&eacute;sitant, vous n'avez rien d&eacute;couvert? Elle
+n'osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle
+devinait l'inutilit&eacute;. Si elle l'e&ucirc;t regard&eacute;, elle aurait remarqu&eacute; un
+trouble dans ses yeux qui se baiss&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, r&eacute;pondit-il en affermissant sa voix, j'ai d&eacute;couvert quelque
+chose.</p>
+
+<p>Lily appuya ses deux mains sur son c&oelig;ur et n'interrogea plus. Elle
+attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, dit le duc de Chaves r&eacute;solument, je vais plaider ma cause
+et la v&ocirc;tre. Nos deux bonheurs n'en feront qu'un, il le faut, sinon ils
+se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous &ecirc;tes, ni votre
+pass&eacute;; peu m'importe, j'ai de la richesse et de la noblesse pour deux;
+je ne veux de vous que votre avenir. Quand j'ai commenc&eacute; ma recherche,
+je comptais venir &agrave; vous avec votre ch&eacute;rie dans mes bras et vous dire:
+&laquo;La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant &agrave; devenir la
+duchesse de Chaves...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi!</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait pas &eacute;blouie, non. Il est des d&eacute;tresses si profondes que
+l'ambition y meurt, m&ecirc;me cette pauvre ambition naturelle &agrave; tout &ecirc;tre
+humain, ce r&ecirc;ve o&ugrave; la berg&egrave;re &eacute;pouse un roi, et qui ne se r&eacute;alise que
+dans les contes de f&eacute;es.</p>
+
+<p>Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus
+ou moins avou&eacute;e, mais nul ne s'en s&eacute;pare qu'&agrave; l'heure de mourir.</p>
+
+<p>Lily ne l'avait plus cette ambition, parce que Lily &eacute;tait une morte. Si
+elle vivait, c'&eacute;tait en l'espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur.
+Cet homme en qui reposait d&eacute;sormais le supr&ecirc;me espoir de sa vie devait
+&ecirc;tre un fou.</p>
+
+<p>Duchesse de Chaves!</p>
+
+<p>Monsieur le duc poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pu. Au lieu de retrouver l'enfant, je n'ai fait
+qu'entrevoir sa trace.</p>
+
+<p>Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses
+l&egrave;vres. Le duc &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Trace bien fugitive, continua-t-il; j'ai appris aujourd'hui m&ecirc;me
+qu'une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour
+l'Am&eacute;rique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement
+se rapporte...</p>
+
+<p>&mdash;La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer!</p>
+
+<p>Le duc acheva, et la sueur d&eacute;coulait de son front:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis venu &agrave; vous pour vous dire: Si vous voulez &ecirc;tre la
+duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout
+sera employ&eacute; &agrave; retrouver votre fille.</p>
+
+<p>La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme
+qu'elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t embrass&eacute; ses genoux.</p>
+
+<p>Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage all&eacute;gresse et l'emporta
+plut&ocirc;t qu'il ne l'entra&icirc;na vers l'escalier. &Agrave; la porte de la rue, une
+voiture ferm&eacute;e attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux
+prirent aussit&ocirc;t le galop.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la voiture avait-elle tourn&eacute; l'angle du boulevard Contrescarpe,
+qu'un fiacre s'arr&ecirc;ta au n&deg; 5 de la rue Lacu&eacute;e. Un beau jeune homme en
+descendit et s'adressa &agrave; une voisine pour savoir &agrave; quel &eacute;tage demeurait
+madame Lily.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient de sortir, r&eacute;pondit la voisine qui &eacute;tait par hasard
+charitable et qui n'ajouta pas: en &eacute;quipage, avec un p&egrave;re-aux-&eacute;cus.</p>
+
+<p>Le beau jeune homme monta. La porte &eacute;tait grande ouverte; il entra, et
+son regard &eacute;mu tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel
+pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l'image confuse de
+Petite-Reine.</p>
+
+<p>Il s'assit &agrave; la place m&ecirc;me que Lily venait de quitter et attendit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#Table">XIV</a></h2>
+
+<h3>Justin</h3>
+
+
+<p>Le ch&acirc;teau de Monceaux &eacute;tait une riante demeure, b&acirc;tie &agrave; mi-c&ocirc;te entre
+une belle futaie et des prairies qui descendaient &agrave; la Loire. Tout ce
+pays est un jardin o&ugrave; les aspects heureux se d&eacute;roulent en un tableau
+serein et riche.</p>
+
+<p>Des fen&ecirc;tres du ch&acirc;teau, on voyait dix autres domaines en de&ccedil;&agrave; et
+au-del&agrave; du fleuve, large nappe d'argent que rayait la sombre verdure des
+peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour,
+tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carr&eacute;es. Au loin, Tours
+montrait, comme en un mirage, ses d&ocirc;mes et ses clochers.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que vivait Justin de Vibray, l'ancien roi des &eacute;tudiants,
+aupr&egrave;s de sa m&egrave;re excellente qui l'adorait et voulait le marier.</p>
+
+<p>La chose &eacute;tait ais&eacute;e. Les h&eacute;riti&egrave;res abondaient aux alentours et les
+Tourangelles m&eacute;ritent assur&eacute;ment la r&eacute;putation de beaut&eacute;, de bont&eacute;, de
+vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux
+amoureux.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Justin &eacute;tait veuve; elle jouissait d'une fortune honorable,
+et notre &eacute;tudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti.
+Nous savons qu'il &eacute;tait tr&egrave;s beau, tr&egrave;s intelligent, et presque savant;
+nous savons aussi qu'il avait la t&ecirc;te chaude, le c&oelig;ur sensible et un
+grain d'esprit aventureux.</p>
+
+<p>Ce n'est pas pr&eacute;cis&eacute;ment l'ordinaire en Touraine o&ugrave; les gens sont
+tranquilles comme le paysage.</p>
+
+<p>Justin lui-m&ecirc;me, du reste, croyait de bonne foi qu'il avait jet&eacute; le
+meilleur de son feu &agrave; Paris dans les petites bamboches de l'h&ocirc;tel
+Corneille; il &eacute;tait rassasi&eacute; des pauvres romans de la Chaumi&egrave;re et du
+Prado, et quant &agrave; ce po&egrave;me dont Lily &eacute;tait l'h&eacute;ro&iuml;ne, nous ne savons
+trop ce qu'en dire. Les d&eacute;buts extravagants de l'aventure d&eacute;passaient de
+beaucoup les bornes de l'&eacute;l&eacute;ment romanesque, contenu dans l'imagination
+de Justin. Il avait &eacute;t&eacute; pris, &eacute;videmment, &agrave; une heure de fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Ou bien, c'&eacute;tait sa destin&eacute;e, comme disaient les livres d'autrefois.</p>
+
+<p>Mais &eacute;tant accept&eacute;e l'aventure, et il fallait bien l'accepter, puisque
+c'&eacute;tait de l'histoire, ce qui sortait tout &agrave; fait et violemment du
+caract&egrave;re loyal de Justin, c'&eacute;tait sa conduite &agrave; l'&eacute;gard de la jeune
+fille-m&egrave;re.</p>
+
+<p>Il l'avait abandonn&eacute;e aupr&egrave;s d'un berceau, celle que nagu&egrave;re il parait
+comme une idole, celle qu'il aimait &agrave; genoux, et il avait abandonn&eacute;
+aussi, du m&ecirc;me coup, l'enfant, gentil tr&eacute;sor que, la veille, il adorait
+follement.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait honn&ecirc;te, pourtant, il &eacute;tait brave et g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>Mais vous souvenez-vous de la premi&egrave;re lettre &eacute;crite par lui &agrave; Lily, de
+cette lettre qui avait fait p&acirc;lir et trembler la pauvre fille avant m&ecirc;me
+que l'enveloppe f&ucirc;t d&eacute;chir&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;Ma m&egrave;re est venue me chercher. &Agrave; bient&ocirc;t. Je ne pourrais pas vivre sans
+toi.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai et c'&eacute;tait tout.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas autre chose que cela.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En v&eacute;rit&eacute;, je
+l'ignore, mais les m&egrave;res savent tout. Elle &eacute;tait venue, elle avait dit &agrave;
+Justin: &laquo;Je suis veuve, je n'ai que toi, veux-tu me faire mourir de
+chagrin?&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait point l&agrave; d'exag&eacute;ration. La m&egrave;re de Justin avait b&acirc;ti son
+ch&acirc;teau en Espagne, celui qu'elles b&acirc;tissent toutes: le cher fils mari&eacute;,
+la bru mieux aim&eacute;e qu'une fille et les petits-enfants g&acirc;t&eacute;s &agrave; outrance.</p>
+
+<p>La bru, quelquefois n'est possible que de loin, elle met souvent un
+grain de fiel dans la r&eacute;alisation de ce doux r&ecirc;ve, mais restent les
+petits qui ne se refusent jamais &agrave; l'op&eacute;ration du &laquo;g&acirc;tage&raquo;.</p>
+
+<p>Je le dis comme cela est: la m&egrave;re est capable d'en mourir si on d&eacute;molit
+son ch&acirc;teau, &agrave; l'heure o&ugrave; la bru, non encore &eacute;prouv&eacute;e, lui appara&icirc;t
+ang&eacute;lique dans le brouillard de l'inconnu.</p>
+
+<p>Or, notre beau Justin avait peu connu son p&egrave;re. Sa m&egrave;re, ma&icirc;tresse et
+esclave, &eacute;tait tout pour lui dans l'histoire de son enfance. Causer un
+chagrin &agrave; sa m&egrave;re lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit
+purement et simplement, parce qu'elle le voulait. Quel grand mal de
+passer huit jours au ch&acirc;teau, peut-&ecirc;tre quinze jours? Juste le temps de
+lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre...</p>
+
+<p>Mais la premi&egrave;re fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa
+m&egrave;re lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, je ne te ferai jamais de reproches. C'est un malheur qu'il
+faut cacher. Tu as &eacute;t&eacute; fou, n'est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de
+cela!</p>
+
+<p>Elle se tut, rouge de col&egrave;re ou de honte et arr&ecirc;tant &eacute;videmment des
+paroles qui se pressaient sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Une vision traversa l'esprit de Justin. Il revit la ruelle souill&eacute;e,
+l&agrave;-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui
+avait voulu embrasser Lily&mdash;et il revit Lily elle-m&ecirc;me si &eacute;trangement
+belle sous ses haillons.</p>
+
+<p>Oh! cela ne l'emp&ecirc;chait point de l'aimer, mais il n'essaya plus de
+parler d'elle.</p>
+
+<p>On peut &ecirc;tre roi des &eacute;tudiants sans poss&eacute;der la fermet&eacute; sto&iuml;que de Caton
+l'Ancien.</p>
+
+<p>Ce beau Justin vous e&ucirc;t &eacute;merveill&eacute;s, sur le pr&eacute;, l'&eacute;p&eacute;e au poing ou le
+pistolet &agrave; la main. Il &eacute;tait superbe d'indiff&eacute;rence quand il s'agissait
+de jouer sa vie.</p>
+
+<p>Mais il avait la faiblesse des forts. Il &eacute;tait poltron contre ceux qu'il
+aimait. La bru du ch&acirc;teau en Espagne devait avoir beau jeu, un jour
+venant.</p>
+
+<p>Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se d&eacute;fendre, si usant
+du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqu&eacute;
+&agrave; son tour, je ne sais pas de quel c&ocirc;t&eacute; la faiblesse de Justin e&ucirc;t
+vers&eacute;.</p>
+
+<p>Car il aimait Lily sinc&egrave;rement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes,
+Lily aurait eu de quoi se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Mais elle n'&eacute;tait pas l&agrave;. Et d'ailleurs, se f&ucirc;t-elle d&eacute;fendue? il y
+avait dans le c&oelig;ur de Lily, une bien autre fiert&eacute; que dans celui de
+Justin.</p>
+
+<p>Une fiert&eacute; exag&eacute;r&eacute;e, peut-&ecirc;tre, car elle cessa d'&eacute;crire, aussit&ocirc;t qu'une
+de ses lettres resta sans r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'&eacute;tait
+montr&eacute;e &agrave; l'horizon, belle, riche, bien &eacute;lev&eacute;e, faisant venir ses
+toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.</p>
+
+<p>Et je crois que Justin la trouvait assez &agrave; son gr&eacute;.</p>
+
+<p>Les choses all&egrave;rent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir,
+avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au
+point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple
+sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il
+voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait un peu comme dans ce portrait photographi&eacute;, suspendu
+au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage m&eacute;lancolique et p&acirc;le de
+Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la
+deviner. Il l'avait laiss&eacute;e si petite! Elle grandissait, et comme elle
+devait d&eacute;j&agrave; bien sourire!</p>
+
+<p>Le mariage avec la premi&egrave;re bru pr&eacute;somptive manqua; Justin ne put pas se
+d&eacute;cider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie
+encore que la premi&egrave;re et faisant venir de Paris jusqu'&agrave; ses gants et
+ses chaussures.</p>
+
+<p>La m&egrave;re, infatigable, entamait les n&eacute;gociations pour une troisi&egrave;me bru
+qui &eacute;tait un ange, celle-l&agrave;, ni plus ni moins, quand arriva au ch&acirc;teau
+de Monceaux la lettre de Lily.</p>
+
+<p>La lettre fut re&ccedil;ue par la m&egrave;re qui la lut et la mit dans sa poche.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jour de la premi&egrave;re entrevue entre Justin et sa nouvelle
+fianc&eacute;e. Les deux jeunes gens ne se d&eacute;plurent pas.</p>
+
+<p>Mais quand la m&egrave;re fut seule, le soir, &agrave; son tour, avant de s'endormir,
+elle eut un grand poids sur le c&oelig;ur. Elle relut la lettre une fois,
+deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une &eacute;criture tremblante
+qui heurtait l'&oelig;il comme un sanglot blesse l'oreille: &laquo;Mon cher Justin,
+notre petite fille est perdue, on me l'a vol&eacute;e, viens &agrave; mon secours.&raquo;</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse.
+Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien
+entre toutes m&egrave;res.</p>
+
+<p>Et elle songea. Justin &eacute;tait bien chang&eacute;. Il v&eacute;g&eacute;tait pr&egrave;s d'elle,
+m&eacute;lancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou
+Virgile presque toujours, car c'&eacute;tait un lettr&eacute;, et, en outre, il
+craignait ces &oelig;uvres o&ugrave; l'art nouveau entasse les &eacute;motions de la vie
+r&eacute;elle.</p>
+
+<p>Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue.</p>
+
+<p>Puis il rentrait plus morne qu'il n'&eacute;tait parti.</p>
+
+<p>Jamais plus il n'avait prononc&eacute; le nom de Lily, mais quand sa m&egrave;re
+l'interrogeait il r&eacute;pondait souvent avec son douloureux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de moi. J'ai &eacute;t&eacute; fou.</p>
+
+<p>On &eacute;tait bien loin d'&ecirc;tre heureux en ce joli ch&acirc;teau de Monceaux, si
+riant et si paisible.</p>
+
+<p>Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne
+femme s'&eacute;tonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit m&ecirc;me sa besogne
+de marieuse acharn&eacute;e et l'affaire de la troisi&egrave;me bru fit un pas.</p>
+
+<p>Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le c&oelig;ur de la m&egrave;re se serra de
+nouveau. Il fallut, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, lire et relire la lettre de &laquo;cette
+fille&raquo;. Et cette fois, on pensa &agrave; l'enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Notre petite fille est perdue...&raquo;</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Justin, qui &eacute;tait une femme brave et convaincue, r&eacute;sista
+pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle c&eacute;da le onzi&egrave;me
+jour.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la veille de cet apr&egrave;s-midi o&ugrave; se pass&egrave;rent les &eacute;v&eacute;nements
+racont&eacute;s au pr&eacute;c&eacute;dent chapitre. Justin et sa m&egrave;re d&icirc;naient seuls. Justin
+&eacute;tait distrait et morne, selon sa coutume. On avait &eacute;chang&eacute;, &agrave; de longs
+intervalles, quelques rares paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous
+enfin ton avis sur Louise?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le nom de la troisi&egrave;me fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante, r&eacute;pondit Justin. Tout &agrave; fait charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu l'aimeras?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te f&acirc;che pas, bonne m&egrave;re, reprit Justin qui eut un sourire
+d&eacute;courag&eacute;. Tu sais bien que j'ai &eacute;t&eacute; fou. Cela me revient encore
+quelquefois.</p>
+
+<p>Il se leva et sortit.</p>
+
+<p>Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son
+appartement.</p>
+
+<p>Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander &agrave; l'office
+si Justin &eacute;tait rentr&eacute;. Sur la r&eacute;ponse n&eacute;gative des domestiques, elle
+passa au salon et donna l'ordre suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz &agrave; monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir
+vue. J'attends ici son retour.</p>
+
+<p>Quand Justin rentra, il &eacute;tait tard. On l'introduisit au salon o&ugrave; sa m&egrave;re
+&eacute;tait debout pr&egrave;s du seuil. Elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand amour que Justin avait pour sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute; malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans
+ses bras.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, l'entendant sangloter:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, m&egrave;re, au nom de Dieu que veux-tu de moi?</p>
+
+<p>Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu.</p>
+
+<p>Et depuis qu'il &eacute;tait homme, on le faisait ob&eacute;ir, &agrave; son tour, avec des
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, r&eacute;p&eacute;ta la comtesse, embrasse-moi de tout ton c&oelig;ur. Il
+est arriv&eacute; malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras
+peut-&ecirc;tre pas me le pardonner!</p>
+
+<p>Justin sourit d'un air incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la lettre ouverte.</p>
+
+<p>Justin y jeta les yeux et tomba bris&eacute; sur un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>La comtesse se mit &agrave; genoux pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois
+bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!</p>
+
+<p>Justin l'attira vers lui et la baisa au front.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, ma m&egrave;re, dit-il.</p>
+
+<p>Mais son regard ne quittait pas la pauvre &eacute;criture trembl&eacute;e qui criait &agrave;
+l'aide.</p>
+
+<p>&mdash;Dix jours! pensa-t-il tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que toi, r&eacute;pliqua la comtesse comme si on l'e&ucirc;t accabl&eacute;e de
+reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, je vous pardonne, r&eacute;p&eacute;ta Justin.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait si p&acirc;le que la comtesse, navr&eacute;e, se couvrit le visage de
+ses mains en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu l'aimes! tu l'aimes!</p>
+
+<p>Justin r&eacute;pondit, portant &agrave; ses l&egrave;vres, sans le savoir peut-&ecirc;tre, le
+papier o&ugrave; &eacute;tait l'&eacute;criture de Lily.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez dit: &laquo;Veux-tu me faire mourir de chagrin?...&raquo; Ah! je vous
+aime bien, ma m&egrave;re! Je l'ai abandonn&eacute;e pour vous!</p>
+
+<p>La comtesse r&eacute;p&eacute;ta avec une sorte de folie:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais que toi!</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait l'enfant, c'est vrai, pronon&ccedil;a tout bas Justin. Et quand
+j'ai &eacute;t&eacute; parti, l'enfant l'a consol&eacute;e. &Agrave; pr&eacute;sent, elle est seule...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que j'y aille? s'&eacute;cria la comtesse qui se leva. Justin secoua
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de torts envers moi, ma m&egrave;re, dit-il, ni envers elle.
+Vous &ecirc;tes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis
+un l&acirc;che esprit et un mis&eacute;rable c&oelig;ur. Le monde n'est rien pour moi, et
+j'ai fait comme si j'eusse &eacute;t&eacute; l'esclave du monde. Ah! je vous aime
+bien!</p>
+
+<p>La comtesse prit sa t&ecirc;te &agrave; pleines mains et le baisa passionn&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon c&oelig;ur! Mais Justin disait
+sous ses caresses:</p>
+
+<p>&mdash;La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est
+peut-&ecirc;tre morte!</p>
+
+<p>Il essaya de se lever &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas partir! s'&eacute;cria la comtesse &eacute;pouvant&eacute;e. Tu ne reviendras pas!</p>
+
+<p>Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de
+ses deux mains et s'affaissa sur lui-m&ecirc;me. La comtesse le releva, forte
+comme un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que j'irai, fit-elle avec une &eacute;motion d&eacute;sordonn&eacute;e. Je
+l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle!</p>
+
+<p>Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanim&eacute; pendant une
+partie de la nuit.</p>
+
+<p>Au matin, on attela; Justin et sa m&egrave;re partirent pour Tours.</p>
+
+<p>La route fut silencieuse.</p>
+
+<p>&Agrave; la gare du chemin de fer, au moment de la s&eacute;paration, la comtesse dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez
+donn&eacute;s. J'ai pens&eacute; toute la nuit et j'ai pri&eacute;. Il y a des choses
+impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je choisirai, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit Justin, dont les yeux &eacute;taient sans
+larmes.</p>
+
+<p>Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.</p>
+
+<p>La comtesse resta un instant immobile.</p>
+
+<p>La veille elle avait dit: &laquo;S'il le faut je l'aimerai...&raquo;</p>
+
+<p>Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'&eacute;tonna de ne pas
+l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au ch&acirc;teau
+dirent entre eux: &laquo;Madame a vieilli de vingt ans!&raquo;</p>
+
+<p>Le train roulait vers Paris.</p>
+
+<p>Des fen&ecirc;tres de sa chambre &agrave; coucher, la comtesse put le voir au loin
+dans la plaine d&eacute;rouler sa longue chevelure de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, o&ugrave; elle resta longtemps, puis
+elle se mit au lit, quoique le soleil n'e&ucirc;t pas fourni encore la moiti&eacute;
+de sa course.</p>
+
+<p>Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, &agrave; Paris, s'il
+avait eu des compagnons de voyage. Il s'&eacute;tait absorb&eacute; en lui-m&ecirc;me&mdash;pour
+choisir.</p>
+
+<p>Son choix &eacute;tait fait au moment o&ugrave; il donna l'adresse de Lily au cocher
+de fiacre, rue Lacu&eacute;e, num&eacute;ro 5.</p>
+
+<p>Il avait le c&oelig;ur bris&eacute;, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse,
+cette folie le reprenait, &eacute;veill&eacute; d'une sorte de sommeil. Il revoyait
+Lily, son d&eacute;licieux r&ecirc;ve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment
+aimait-il donc sa m&egrave;re!</p>
+
+<p>Si jamais, oh! si jamais il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; permis d'esp&eacute;rer la r&eacute;union de
+ces deux profondes tendresses qu'un ab&icirc;me s&eacute;parait aujourd'hui!</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re avait dit: &laquo;Il y a des choses impossibles!&raquo; mais l&agrave;-bas,
+derri&egrave;re le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une
+t&ecirc;te enfantine, aur&eacute;ol&eacute;e de cheveux blonds.</p>
+
+<p>Sa fille! Est-ce que sa m&egrave;re r&eacute;sisterait aux caresses de sa fille!</p>
+
+<p>Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir pr&egrave;s
+du berceau vide, transform&eacute; en autel, et attendre.</p>
+
+<p>En attendant il prit le portrait photographi&eacute; de Lily et il eut un
+sourire &eacute;mu en pronon&ccedil;ant ce mot qui vient &agrave; la bouche de tout le monde,
+quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une &eacute;preuve o&ugrave; la
+m&egrave;re est &laquo;bien venue&raquo;: &laquo;Elle a boug&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait boug&eacute; beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc,
+ind&eacute;cis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui
+pourtant &eacute;tait gracieux; un nuage souriant.</p>
+
+<p>Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une
+fascination. Il y avait de la m&eacute;lancolie sur ses traits, mais elle &eacute;tait
+splendidement belle.</p>
+
+<p>Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses l&egrave;vres, pench&eacute;es vers
+le nuage, qu'elle &eacute;tait venue l&agrave; pour avoir le portrait de l'enfant
+uniquement.</p>
+
+<p>Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de
+l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux
+orgueil.</p>
+
+<p>Tout en elle &eacute;tait charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop
+peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, m&ecirc;me
+dans ce sens restreint exprimant le go&ucirc;t innocent de la parure; il n'y a
+que les jeunes m&egrave;res pour s'oublier tout &agrave; fait et pour &ecirc;tre adorables
+malgr&eacute; elles.</p>
+
+<p>Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et ch&egrave;re histoire
+dans la jeune gravit&eacute; de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je
+ne sais quel tour aust&egrave;re, et il fallait la gr&acirc;ce enchant&eacute;e de la taille
+pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.</p>
+
+<p>Justin en arriva &agrave; deviner et se dit: je ne serai plus que le second
+dans ce c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Et ce fut de la joie. La place &eacute;tait bonne, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Justine ador&eacute;e.</p>
+
+<p>Il lui semblait, tant il &eacute;tait heureux, que son premier effort allait
+retrouver Justine.</p>
+
+<p>La brume &eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque tomb&eacute;e que Justin regardait et songeait
+encore.</p>
+
+<p>Un pas lourd monta l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; du temps, dit-on d&egrave;s le carr&eacute;; je ne voulais pas revenir sans
+avoir fait mon possible. Mais rien! La m&egrave;re Noblet a perdu la moiti&eacute; de
+ses pratiques et dit comme &ccedil;a que nous en sommes la cause. Les autres,
+on croirait qu'on leur parle d&eacute;j&agrave; du d&eacute;luge... Ah!</p>
+
+<p>La voix s'arr&ecirc;ta brusquement sur ce cri. M&eacute;dor venait d'apercevoir
+Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je me suis tromp&eacute; de porte? gronda-t-il dans son
+&eacute;tonnement. Mais non. V'l&agrave; le petit berceau. O&ugrave; est la Gloriette?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends madame Lily, lui fut-il r&eacute;pondu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit encore M&eacute;dor, vous avez peut-&ecirc;tre des nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais rien.</p>
+
+<p>M&eacute;dor s'approcha et vint regarder l'&eacute;tranger de tout pr&egrave;s. Il faisait
+presque nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, qui &ecirc;tes-vous pour l'attendre comme &ccedil;a, chez elle?...
+chez elle, je n'ai jamais vu personne.</p>
+
+<p>Justin h&eacute;sita. M&eacute;dor s'&eacute;tait mis entre lui et le jour pour l'examiner
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il pour la troisi&egrave;me fois et sur un ton qui marquait peu de
+sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous &ecirc;tes celui qui... enfin,
+l'homme du ch&acirc;teau en Touraine!</p>
+
+<p>Justin fit un signe de t&ecirc;te affirmatif. M&eacute;dor s'&eacute;loigna de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, demanda Justin, qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qu'ai perdu l'enfant, r&eacute;pliqua M&eacute;dor avec rudesse. Alors, je
+rach&egrave;te &ccedil;a comme je peux.</p>
+
+<p>Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'apr&egrave;s
+Justin le vit revenir tout essouffl&eacute;; il avait &agrave; la main un bougeoir
+allum&eacute; qu'il posa sur le gu&eacute;ridon.</p>
+
+<p>Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'&eacute;tiez pas l&agrave;, je croirais que c'est vous; mais vous voil&agrave;,
+c'est impossible!</p>
+
+<p>Justin ne comprenait pas.</p>
+
+<p>Il y avait tant d'&eacute;garement dans les yeux du pauvre diable que Justin le
+soup&ccedil;onna d'&ecirc;tre ivre, dans le premier moment.</p>
+
+<p>Mais M&eacute;dor n'&eacute;tait pas ivre; il parlait surtout pour lui-m&ecirc;me et
+poursuivit cette argumentation bizarre destin&eacute;e &agrave; &eacute;clairer sa propre
+pens&eacute;e, ne s'inqui&eacute;tant nullement de l'effet produit sur son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est s&ucirc;r, puisqu'elle vous
+attendait et que vous ne veniez pas. Vous &eacute;tiez dans un ch&acirc;teau, et elle
+dans une mansarde. Si la petite avait eu son p&egrave;re aupr&egrave;s d'elle, on ne
+l'aurait pas vol&eacute;e, pas vrai? c'est s&ucirc;r. Mais ce n'est pas &ccedil;a: elle n'a
+jamais parl&eacute; que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il
+y a donc que si vous l'aviez emmen&eacute;e dans une belle voiture, c'&eacute;tait
+tout simple. Mais l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Quel autre? demanda Justin dont le c&oelig;ur se serra terriblement.
+Expliquez-vous, je vous en prie!</p>
+
+<p>M&eacute;dor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupi&egrave;res. Il
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pleur&eacute;, pas vrai? parce que je m'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; la garder et
+&agrave; la servir... Ah! ah! &Eacute;coutez donc: celle-l&agrave; a &eacute;t&eacute; trop malheureuse!
+Mais ce n'est pas &ccedil;a! s'interrompit-il en balayant son front de sa large
+main. Qui donc &eacute;tait dans cette belle voiture o&ugrave; elle est mont&eacute;e,
+puisque vous voil&agrave; ici, vous.</p>
+
+<p>Justin s'&eacute;tait lev&eacute;. Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle est partie?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? fit M&eacute;dor avec un emportement sans motif. N'&eacute;tait-elle pas
+libre de partir?</p>
+
+<p>Sa main lourde pesa sur l'&eacute;paule de Justin qui avait la t&ecirc;te courb&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; libre aussi, dit-il am&egrave;rement. Je ne connais pas bien les
+gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donn&eacute; un pr&eacute;texte;
+allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne
+soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la t&ecirc;te
+contre la muraille, h&eacute;! l'homme du ch&acirc;teau!</p>
+
+<p>M&eacute;dor avait la narine gonfl&eacute;e et l'&oelig;il br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>Justin, en effet, ne pronon&ccedil;a pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en
+alla pas non plus. M&eacute;dor, qui le sentit chanceler, fut oblig&eacute; de le
+soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le d&eacute;poser, inerte,
+sur le lit de la Gloriette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#Table">XV</a></h2>
+
+<h3>Vente de Lily</h3>
+
+
+<p>Quand M&eacute;dor avait descendu l'escalier nagu&egrave;re sous le coup de son
+premier &eacute;tonnement, son dessein n'&eacute;tait autre que d'attendre Lily en
+bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait &ecirc;tre
+quelque part aux environs, guettant peut-&ecirc;tre son retour &agrave; lui, M&eacute;dor,
+qui, de son propre aveu, &eacute;tait en retard.</p>
+
+<p>Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'&eacute;tait montr&eacute;e
+discr&egrave;te et charitable lors de l'arriv&eacute;e de Justin.</p>
+
+<p>Cette voisine, pour se d&eacute;dommager, avait rassembl&eacute; l&agrave; une demi-douzaine
+de comm&egrave;res des deux sexes et racontait, avec force embellissements,
+<i>l'&eacute;quip&eacute;e</i> de la Gloriette.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur
+appartient peut-&ecirc;tre &agrave; la haute administration. On dit que les chefs
+font comme &ccedil;a de jolies connaissances, sans bourse d&eacute;lier et rien qu'en
+chantant: &laquo;J'ai le bras long, ma petite m&egrave;re&raquo; sur l'air de <i>Ma
+Normandie, je me br&ucirc;le l'&oelig;il au fond de la rivi&egrave;re.</i> Faut bien rire un
+peu, dites donc! n'emp&ecirc;che que la Gloriette &eacute;tait en d&eacute;shabill&eacute;, pas
+g&ecirc;n&eacute;e du tout, vis-&agrave;-vis du monsieur, pr&eacute;fet ou marquis, tir&eacute; &agrave; quatre
+demi-cents d'&eacute;pingles, avec barbe moderne et cheveux coiff&eacute;s par le
+perruquier, tout &ccedil;a noir, mais noir! noir! que le cocher avait une
+perruque blanche, &agrave; treize boudins, et le valet de pied pareillement de
+m&ecirc;me, en plus que les chevaux &eacute;taient harnach&eacute;s de cuir verni avec
+toutes les boucles en or, et des peintures aux porti&egrave;res: sauvages qui
+tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason.
+&Ccedil;a s'appelle comme &ccedil;a, je l'ai su &agrave; l'Ambigu. Et que le grand seigneur a
+donn&eacute; la main noblement &agrave; la Gloriette qui faisait ses mani&egrave;res. Et
+fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'&icirc;le d'Amour ou autre, &agrave;
+Asni&egrave;res, quarante francs par t&ecirc;te... voil&agrave;!</p>
+
+<p>Les gros poings de M&eacute;dor s'&eacute;taient ferm&eacute;s deux ou trois fois pendant
+cette conf&eacute;rence, et s'il n'avait assomm&eacute; purement et simplement
+l'&eacute;loquente voisine, ce n'&eacute;tait pas faute de bonne envie.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e de Justin&mdash;l'homme du ch&acirc;teau&mdash;l'avait fait remonter.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait revenu &agrave; Justin, comme si celui-ci e&ucirc;t pu lui fournir des
+renseignements. Peut-&ecirc;tre encore, car il y avait un sentiment mauvais
+dans le c&oelig;ur du pauvre M&eacute;dor, avait-il voulu infliger &agrave; Justin une part
+de la peine qu'il &eacute;prouvait lui-m&ecirc;me si cruellement. M&eacute;dor s'arrogeait
+le droit de punir celui qu'il jugeait coupable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une honn&ecirc;te et brave cr&eacute;ature. &Eacute;tait-il &agrave; son insu et ne f&ucirc;t-ce
+qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le
+dire. Son d&eacute;vouement, il est vrai, ressemblait &agrave; un culte, mais
+n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance
+d'abord, ensuite dans sa piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave; est trop malheureuse! avait-il dit.</p>
+
+<p>Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la
+sollicitude maternelle, l'abn&eacute;gation de l'esclave et l'ardent respect
+des amours chevaleresques, &eacute;tait venu se joindre &agrave; la gratitude et &agrave; la
+compassion.</p>
+
+<p>Le tout formait une passion profonde, mais d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e splendidement,
+qui emplissait le c&oelig;ur entier du pauvre diable.</p>
+
+<p>Quand il se vit en face de Justin &eacute;vanoui, il &eacute;prouva une grande
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aimait donc bien! se dit-il.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il se demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonn&eacute;e?</p>
+
+<p>Le bon M&eacute;dor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour r&eacute;pondre &agrave; ces
+questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus
+press&eacute; &eacute;tait de secourir Justin; M&eacute;dor s'y employa de son mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Para&icirc;t que c'est mon &eacute;tat, pensait-il avec un reste de rancune:
+soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas!</p>
+
+<p>Comme m&eacute;decin, M&eacute;dor n'en savait pas tr&egrave;s long. Il jeta de l'eau au
+visage du malade qui demeura immobile.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, Justin &eacute;tait tr&egrave;s remarquablement beau. Tout en
+travaillant &agrave; sa gu&eacute;rison, M&eacute;dor le consid&eacute;ra d'abord d'un &oelig;il qui
+n'&eacute;tait rien moins que bienveillant.</p>
+
+<p>Pour lui, cet &laquo;homme du ch&acirc;teau&raquo; &eacute;tait trop blanc, trop semblable &agrave; une
+femme, malgr&eacute; la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa l&egrave;vre. Il
+avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas le m&ecirc;me monde que nous, se disait-il, &ccedil;a n'a que du
+bonheur dans la vie et &ccedil;a fait le malheur des autres: c'est trop joli!</p>
+
+<p>Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et M&eacute;dor s'&eacute;tonna d'&ecirc;tre &eacute;mu. Il
+pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la m&ecirc;me mani&egrave;re de regarder que
+Petite-Reine.</p>
+
+<p>Justin reprit compl&egrave;tement ses sens au bout de quelques minutes. Il
+interrogea. M&eacute;dor fut tout &eacute;tonn&eacute; lui-m&ecirc;me de la douceur qu'il mettait
+d&eacute;sormais dans ses r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'aujourd'hui vous &ecirc;tes plus fort que moi, l'ami. Vous
+eussiez bien fait de me casser la t&ecirc;te si j'avais mal parl&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Justin lui avait ensuite tendu sa main que M&eacute;dor avait touch&eacute;e, non sans
+un reste de d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Mais, au lieu du plaisir que le bon gar&ccedil;on s'&eacute;tait promis &agrave; frapper sur
+le c&oelig;ur de l'homme du ch&acirc;teau, il mit malgr&eacute; lui tous ses soins &agrave;
+diminuer le coup port&eacute;. Parmi les cancans de la voisine, il choisit
+celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima &agrave; sa mani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-il, on ne sait pas. La t&ecirc;te n'a pas toujours &eacute;t&eacute; bien
+solide chez elle depuis l'&eacute;v&eacute;nement. Il y avait donc une personne que
+j'ai accus&eacute;e, moi, d'avoir vol&eacute; l'enfant, un duc, &agrave; ce qu'ils disent. Ce
+n'est pas mieux b&acirc;ti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on
+n'est pas noir, remarquez &ccedil;a, et peau tann&eacute;e. Alors le particulier de la
+voiture o&ugrave; elle a mont&eacute; r&eacute;pond &agrave; ce signalement... Attendez! Je ne suis
+pas bien mon id&eacute;e: c'&eacute;tait pour vous dire qu'elle a mont&eacute; dans la
+voiture rapport &agrave; la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour
+trahir l'amiti&eacute; jur&eacute;e avec vous, dont elle est incapable.</p>
+
+<p>Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'&eacute;tait assis sur le pied
+du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis l'&eacute;v&eacute;nement, dit-il, jamais vous ne l'avez quitt&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne la quitterai, r&eacute;pondit M&eacute;dor, &agrave; moins toutefois que je
+devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.</p>
+
+<p>&mdash;Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon id&eacute;e, mais je
+ne pensais pas bien de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison, r&eacute;pondit Justin avec une profonde tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Savoir! fit M&eacute;dor compl&egrave;tement retourn&eacute;. Quelqu'un qui dirait du mal
+de vous maintenant aurait affaire &agrave; moi. Quoi donc! mieux vaut tard que
+jamais, comme on dit, et &agrave; tout p&eacute;ch&eacute; mis&eacute;ricorde. N'y aurait qu'une
+seule chose...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta et son regard devint sombre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si vous en aviez &eacute;pous&eacute; une autre l&agrave;-bas! acheva-t-il &agrave; voix
+basse apr&egrave;s un silence.</p>
+
+<p>Justin ne r&eacute;pondit que par un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'&eacute;cria M&eacute;dor joyeusement, va bien! vous l'&eacute;pouserez! Et nous
+nous mettrons tous &agrave; chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra;
+j'ai &eacute;t&eacute; chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas,
+quand l'enfant sera retrouv&eacute;e, bonsoir les voisins, on peut toujours
+gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la
+conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien
+qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir.</p>
+
+<p>La main de Justin pesa sur son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il.</p>
+
+<p>La joie du bon gar&ccedil;on tomba, et il devint tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas,
+o&ugrave; irait-elle?</p>
+
+<p>Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et
+M&eacute;dor compt&egrave;rent dix coups. Ils se regard&egrave;rent. L'inqui&eacute;tude de Justin
+gagna M&eacute;dor qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais rien de semblable n'est arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Ils attendirent encore une heure. M&eacute;dor se mit &agrave; parcourir la chambre
+comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arr&ecirc;tant tout &agrave; coup en
+face de Justin qui semblait atterr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a l'a peut-&ecirc;tre repris! dit-il. J'entends sa folie!</p>
+
+<p>Et il raconta &agrave; Justin, qui pleurait en l'&eacute;coutant, la sc&egrave;ne qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;e aupr&egrave;s de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fant&ocirc;me
+de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres
+et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient &agrave; &eacute;branler,
+puis, lui, M&eacute;dor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de
+feuilles s&egrave;ches blanchi par un rayon de lune.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fit l'effet comme si c'&eacute;tait un coup de massue qu'elle recevait sur
+la t&ecirc;te, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai
+vu qu'elle retournait dans ces id&eacute;es-l&agrave;, voyant l'enfant partout.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, minuit sonna.</p>
+
+<p>Ils se lev&egrave;rent. C'&eacute;tait le terme qu'ils avaient fix&eacute; tous deux, sans se
+communiquer leur pens&eacute;e, pour limite extr&ecirc;me, au-del&agrave; de laquelle il
+n'&eacute;tait plus permis d'esp&eacute;rer le retour de Lily.</p>
+
+<p>M&eacute;dor tourmentait ses cheveux cr&eacute;pus, dont la racine &eacute;tait baign&eacute;e de
+sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Un duc, murmura-t-il, &ccedil;a peut &ecirc;tre un coquin, surtout un duc am&eacute;ricain
+ou autre. S&ucirc;r qu'il avait donn&eacute; de l'argent &agrave; la voleuse d'enfants.
+C'est &agrave; moi-m&ecirc;me que le factionnaire le dit. Moi, &ccedil;a ne me g&ecirc;nerait pas
+de fricasser un duc s'il faisait du mal &agrave; la Gloriette!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque
+chose. La plante des pieds me br&ucirc;le.</p>
+
+<p>Il descendit l'escalier en courant.</p>
+
+<p>Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il
+sortit &agrave; son tour, sans savoir o&ugrave; il allait.</p>
+
+<p>Il suivit le quai &agrave; pas lents; il ne cherchait pas. &Agrave; quoi bon chercher?
+Un d&eacute;sespoir farouche lui oppressait le c&oelig;ur. C'&eacute;tait comme un grand
+remords qui enveloppait jusqu'&agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centi&egrave;me fois, car
+toutes les profondes douleurs se r&eacute;p&egrave;tent et radotent; elle m'a appel&eacute;
+dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne
+suis pas venu, elle s'est lass&eacute;e... et pouvait-elle savoir &agrave; quel point
+je l'aime, puisque moi, moi-m&ecirc;me, je ne le savais pas!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait v&eacute;cu triste, mais
+calme, au ch&acirc;teau de Monceaux, abrit&eacute; en quelque sorte derri&egrave;re
+l'autorit&eacute; de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, atti&eacute;di d'abord par
+la possession tranquille, avait couv&eacute; durant l'absence. Il n'y avait pas
+eu explosion parce que Justin &eacute;tait homme &agrave; s'engourdir ais&eacute;ment,
+d'abord, et ensuite parce que l'id&eacute;e restait en lui, la certitude de
+n'avoir qu'un pas &agrave; faire pour ressaisir le bonheur abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Ils sont nombreux, ceux-l&agrave; qui, comme notre beau Justin, n'&eacute;coutent qu'&agrave;
+la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute; le murmure paresseux de leur conscience.</p>
+
+<p>Mais maintenant la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute; &eacute;tait atteinte. Ils s'&eacute;veillent,
+ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent
+l&acirc;chement sur le matelas morne de l'atonie.</p>
+
+<p>Justin s'arr&ecirc;ta une fois au moment o&ugrave; il allait maudire sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Il sentait grandir en lui l'amour comme une fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure,
+l'espoir l'avait saisi au collet et il s'&eacute;tait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est l&agrave; peut-&ecirc;tre, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si
+ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma
+vie...</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a courant sur le quai d&eacute;sert.</p>
+
+<p>M&eacute;dor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il
+courait pour courir.</p>
+
+<p>En courant, la col&egrave;re lui venait souvent contre l'homme du ch&acirc;teau, mais
+il revoyait bient&ocirc;t les grands yeux mouill&eacute;s de Justin, et il s'apaisait
+jusqu'&agrave; avoir piti&eacute;.</p>
+
+<p>Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la
+Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des r&eacute;verb&egrave;res une
+robe flotter dans la nuit&mdash;ou une forme couch&eacute;e qu'il appelait et qui
+fuyait.</p>
+
+<p>Il resta longtemps &agrave; r&ocirc;der autour de la Morgue, cette fun&egrave;bre salle
+d'attente qui effraye et fascine.</p>
+
+<p>Dans cet immense Paris, combien de mis&egrave;res regardent la Morgue en
+tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des
+os, quand apparaissait &agrave; son horizon la blanche tour &eacute;lev&eacute;e au-dessus
+des caveaux de Saint-Denis!</p>
+
+<p>Au jour, M&eacute;dor rentra et trouva Justin tout seul, agenouill&eacute; devant le
+berceau.</p>
+
+<p>La fatigue l'avait endormi l&agrave;. Il tenait &agrave; la main le portrait, et sa
+t&ecirc;te reposait sur l'oreiller de Petite-Reine.</p>
+
+<p>M&eacute;dor s'assit et attendit l'heure o&ugrave; il est possible de voir un
+commissaire de police. Justin s'&eacute;veilla. Ils ne se parl&egrave;rent point.
+Avant de s'en aller M&eacute;dor dit pourtant:</p>
+
+<p>&mdash;Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.</p>
+
+<p>Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux
+de police comme partout, mais ici un &eacute;l&eacute;ment s'&eacute;tait rencontr&eacute; qui avait
+rafra&icirc;chi sans cesse la m&eacute;moire du commissaire et de ses agents.
+Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que
+Lily elle-m&ecirc;me et son repr&eacute;sentant M&eacute;dor. Il avait donn&eacute; de l'argent
+beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi &agrave;
+l'administration centrale, et certes, si les recherches &eacute;taient rest&eacute;es
+infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un
+meilleur r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'exp&eacute;dition manqu&eacute;e de la foire au pain d'&eacute;pice, la S&ucirc;ret&eacute; avait
+g&eacute;n&eacute;ralis&eacute; les battues, dans Paris et hors Paris. On avait except&eacute;
+seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la
+place du Tr&ocirc;ne avant l'enl&egrave;vement de la petite Justine. Nous n'avons pas
+oubli&eacute; que le Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique de madame Canada &eacute;tait
+pr&eacute;cis&eacute;ment dans ce cas.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Chaves &eacute;tait un homme influent et bien pos&eacute; &agrave; tous
+&eacute;gards, quoique ses m&oelig;urs un peu excentriques le tinssent &eacute;loign&eacute; des
+centres mondains. La pr&eacute;fecture avait mis les agents Rioux et Picard,
+qui connaissaient les d&eacute;buts de l'affaire &agrave; la disposition du tr&egrave;s
+habile inspecteur charg&eacute; de poursuivre les recherches. On avait
+r&eacute;ellement agi pour le mieux, mais la petite Justine &eacute;tait rest&eacute;e
+introuvable.</p>
+
+<p>Et le renseignement donn&eacute; par monsieur le duc &agrave; la Gloriette: ce d&eacute;part
+d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Am&eacute;rique, qu'il
+f&ucirc;t vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la pr&eacute;fecture, ni du
+commissaire de police. M&eacute;dor n'allait pas, cette fois, chez le
+commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait
+m&ecirc;me pas pour d&eacute;clarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait
+qu'une pareille d&eacute;claration serait tout &agrave; fait inutile. Son but &eacute;tait
+plus ais&eacute; &agrave; atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de
+monsieur le duc de Chaves.</p>
+
+<p>Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmen&eacute; Lily dans
+cette belle voiture armori&eacute;e &eacute;taient une seule et m&ecirc;me personne.</p>
+
+<p>Nous savons qu'il ne se trompait point.</p>
+
+<p>Il eut l'adresse et se rendit incontinent &agrave; l'h&ocirc;tel habit&eacute; par monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>L&agrave;, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitt&eacute; Paris, la
+veille au soir, pour retourner au Br&eacute;sil.</p>
+
+<p>Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le
+portrait. On lui r&eacute;pondit que monsieur le duc &eacute;tait mari&eacute; avec une tr&egrave;s
+belle duchesse et on le mit &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Ce dernier d&eacute;tail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre
+M&eacute;dor. Sans ce dernier d&eacute;tail, il e&ucirc;t propos&eacute; &agrave; Justin de partir pour
+l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Il revint la t&ecirc;te basse. L'&eacute;v&eacute;nement de la veille se pr&eacute;sentait
+d&eacute;sormais &agrave; son esprit comme une &eacute;nigme insoluble.</p>
+
+<p>Quelques jours se pass&egrave;rent. M&eacute;dor avait gard&eacute; le silence vis-&agrave;-vis de
+Justin qui s'&eacute;tait log&eacute; dans le voisinage et venait tous les jours
+passer de longues heures aupr&egrave;s du berceau. M&eacute;dor et lui ne se parlaient
+gu&egrave;re, ils avaient &eacute;puis&eacute; tout ce qui se pouvait dire.</p>
+
+<p>Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire
+de leurs jeunes amours, non pas peut-&ecirc;tre selon l'exacte v&eacute;rit&eacute;, mais
+telle que la colorait d&eacute;sormais son souvenir d&eacute;vot, telle que la lui
+montrait sa passion agrandie.</p>
+
+<p>Quand il arriva au voyage de sa m&egrave;re en deuil, sa m&egrave;re tant aim&eacute;e, qui
+venait lui dire: &laquo;Je n'ai plus que toi, aie piti&eacute; de moi&raquo;, M&eacute;dor
+ressentit le plus terrible embarras qu'il e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; en sa vie.</p>
+
+<p>Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une m&egrave;re
+est compris par ceux-l&agrave; m&ecirc;mes que leur m&egrave;re jeta dans un berceau
+d'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Il prit pour Justin, suivant sa m&egrave;re malgr&eacute; l'appel du bonheur, ce
+respect qu'inspirent aux intelligences &eacute;l&eacute;mentaires les victimes de la
+fatalit&eacute;.</p>
+
+<p>Et quand il sut que Justin, pour ob&eacute;ir &agrave; cet autre cri: &laquo;Notre petite
+est perdue&raquo;, avait abandonn&eacute; aussi la solitude d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de sa m&egrave;re, il
+joignit ses grosses mains et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!</p>
+
+<p>M&eacute;dor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'esp&eacute;rer. Il alla
+un matin jusqu'&agrave; &Eacute;pinay avec la pens&eacute;e que, peut-&ecirc;tre, Lily avait voulu
+revoir le paradis de ses jeunes tendresses.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait m&ecirc;me plus du
+petit m&eacute;nage.</p>
+
+<p>Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose
+d'asc&eacute;tique. Il n'avait qu'une pens&eacute;e et son silence m&ecirc;me l'exhalait
+d'une fa&ccedil;on chaque jour plus touchante. Le portrait photographi&eacute;, cette
+douce femme qui ber&ccedil;ait un nuage dans ses bras, &eacute;tait pour lui comme le
+symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cach&eacute;e je ne sais o&ugrave;,
+courant les champs et les bois, au gr&eacute; d'une folie paisible et chantant
+la chanson des m&egrave;res au cher petit fant&ocirc;me que son d&eacute;lire cl&eacute;ment lui
+rendait.</p>
+
+<p>Ou bien, il la voyait morte.</p>
+
+<p>Morte ou folle, il l'entourait d'une idol&acirc;trie si ardente que M&eacute;dor
+attendri en recevait le contrecoup. M&eacute;dor l'aimait maintenant.</p>
+
+<p>En conscience, les propri&eacute;taires ne peuvent avoir &eacute;gard &agrave; tous ces fades
+romans. Il faut les loyers pay&eacute;s. Au bout de trois semaines environ,
+vingt-quatre heures apr&egrave;s les d&eacute;lais &eacute;chus, un petit papier fut coll&eacute; &agrave;
+la porte de la maison. Ce petit papier annon&ccedil;ait la vente de madame
+Lily.</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;pelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa
+inaper&ccedil;ue pour l'un et pour l'autre.</p>
+
+<p>Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire &agrave; vue d'&oelig;il. Il devenait
+maigre et p&acirc;le, le bord de sa paupi&egrave;re s'enflammait, sa taille si
+&eacute;l&eacute;gante et si noble se vo&ucirc;tait comme celle d'un vieillard. Il y avait
+une chose singuli&egrave;re: chaque matin M&eacute;dor le voyait arriver l'&oelig;il
+fatigu&eacute;, mais ardent, la joue h&acirc;ve, mais teint&eacute;e par places, entre cuir
+et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient &agrave; des meurtrissures.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et
+comme une lugubre gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>De ses habits, qui allaient s'usant d&eacute;j&agrave; et se souillant sans qu'il y
+pr&icirc;t garde, et de toute sa personne se d&eacute;gageait une odeur particuli&egrave;re
+o&ugrave; l'on e&ucirc;t d&eacute;m&ecirc;l&eacute; le parfum de l'anis, modifi&eacute; par une p&eacute;n&eacute;trante
+amertume.</p>
+
+<p>Les gens comme M&eacute;dor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon
+gar&ccedil;on s'&eacute;tait dit une fois ou deux:</p>
+
+<p>&mdash;Il aura bu l'absinthe, faut bien se r&eacute;c&oelig;urer.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que la journ&eacute;e avan&ccedil;ait, l'animation de Justin tombait. Il
+s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, r&eacute;guli&egrave;rement, jusqu'&agrave;
+ce qu'enfin son exaltation se fit compl&egrave;te atonie.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire &eacute;tait homme &agrave; ne n&eacute;gliger ni les usages ni m&ecirc;me les
+convenances. Il ne fit proc&eacute;der &agrave; la vente que le lendemain du d&eacute;lai
+l&eacute;gal.</p>
+
+<p>Ce fut un grand coup pour Justin et pour M&eacute;dor qui ne s'y attendaient ni
+l'un ni l'autre; il sembla que c'&eacute;tait la fin de tout. Ils rest&egrave;rent
+constern&eacute;s devant les cinq ou six comm&egrave;res qui venaient acheter; les
+paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si
+mis&eacute;rable profanation.</p>
+
+<p>Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!</p>
+
+<p>Justin fut longtemps &agrave; trouver cette chose si simple:</p>
+
+<p>&mdash;J'ach&egrave;te le tout.</p>
+
+<p>Il voulut aussi garder la chambre &agrave; son compte, mais la chambre &eacute;tait
+lou&eacute;e.</p>
+
+<p>M&eacute;dor se chargea d'op&eacute;rer le d&eacute;m&eacute;nagement. Son pauvre c&oelig;ur d&eacute;faillait;
+ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.</p>
+
+<p>Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect
+humain.</p>
+
+<p>Vers la brune, tout ce qui avait appartenu &agrave; la Gloriette &eacute;tait dans le
+logement de Justin, qui dit &agrave; M&eacute;dor:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes encore ici chez elle. Entrez, sortez &agrave; toute heure, selon
+votre volont&eacute;, comme si c'&eacute;tait votre maison.</p>
+
+<p>M&eacute;dor remercia et s'enfuit. Il &eacute;touffait. Justin resta seul.</p>
+
+<p>Quand M&eacute;dor rentra, il &eacute;tait onze heures avant minuit. Il ne vit rien
+d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oubli&eacute; de
+remonter fumait et n'&eacute;clairait plus.</p>
+
+<p>Mais quand ses yeux furent habitu&eacute;s &agrave; cette obscurit&eacute;, M&eacute;dor aper&ccedil;ut
+Justin couch&eacute; tout de son long sur le carreau, l'&oelig;il ouvert, gonfl&eacute;,
+sanglant.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de lui &eacute;tait le berceau qui avait &eacute;t&eacute; de nouveau dispos&eacute; en
+autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.</p>
+
+<p>Entre les jambes &eacute;cart&eacute;es de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe
+compl&egrave;tement vide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit M&eacute;dor qui recula d'un pas comme on fait &agrave; l'aspect d'un
+reptile venimeux, il veut en finir!</p>
+
+<p>Un papier froiss&eacute; &eacute;tait dans les doigts de Justin, un papier encadr&eacute; de
+noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.</p>
+
+<p>&Agrave; la lueur de la lampe qui mourait, M&eacute;dor &eacute;pela les premi&egrave;res lignes de
+la lettre fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re! balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui &eacute;tait baign&eacute; d'une sueur
+froide et acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re est morte; il l'a tu&eacute;e! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui
+qui est le plus malheureux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#Table">XVI</a></h2>
+
+<h3>M&eacute;moires d'&Eacute;chalot</h3>
+
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; donc pourquoi je prends la plume, sachant &eacute;crire pas mal, par
+suite d'avoir &eacute;t&eacute; apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil
+en aiguille, divers autres &eacute;tats o&ugrave; il est bon d'avoir &eacute;t&eacute; &agrave; l'&eacute;cole,
+tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer mod&egrave;le pour le torse,
+puis artiste en foire, et finalement associ&eacute; de ma ch&egrave;re compagne
+Amandine, veuve l&eacute;gitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle
+j'aime &agrave; consigner ici ses vertus et qualit&eacute;s, attendant avec impatience
+de pouvoir l&acirc;cher d&eacute;finitivement la baraque, avec fortune faite, pour la
+conduire &agrave; l'autel, dans le double but de nous r&eacute;gulariser notre
+position civile et un autre projet que je marquerai ci-apr&egrave;s plus au
+long.</p>
+
+<p>&laquo;C'est parce que tous les temp&eacute;raments, m&ecirc;me les mieux constitu&eacute;s, comme
+le mien et celui d'Amandine, &eacute;tant sujets &agrave; p&eacute;rir avec le temps, je
+d&eacute;sire laisser derri&egrave;re nous une trace palpable des &eacute;v&eacute;nements qui ont
+amen&eacute;, &agrave; la maison l'aisance et la b&eacute;n&eacute;diction, sous la forme de notre
+premi&egrave;re danseuse de corde, mademoiselle Saphir, &eacute;l&egrave;ve de moi pour le
+maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les
+belles-lettres; &agrave; cette fin que si ses vrais p&egrave;re et m&egrave;re vivent encore,
+elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amiti&eacute; dont elle
+est digne, quand m&ecirc;me &ccedil;a serait des t&ecirc;tes couronn&eacute;es, marquis ou gros
+industriels.</p>
+
+<p>&laquo;Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement d&eacute;c&eacute;d&eacute;s
+dans l'intervalle, je r&eacute;v&egrave;le ici le second but de notre mariage &agrave; nous
+deux la veuve Canada, qui serait de l&eacute;gitimer ladite jeune personne,
+mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille &agrave; chaux et &agrave; sable,
+solidement, avec tous les papiers, et unique h&eacute;riti&egrave;re du magot qu'elle
+est la principale auteur que nous avons &eacute;t&eacute; susceptibles de l'amasser
+par notre &eacute;conomie.</p>
+
+<p>&laquo;C'est de commencer par le commencement.</p>
+
+<p>&laquo;Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arr&ecirc;t&acirc;mes notre
+voiture, tra&icirc;n&eacute;e par Sapajou, qui &eacute;tait notre cheval, d&eacute;j&agrave; malade de
+l'affection v&eacute;t&eacute;rinaire, dont il est mort, sur la place de
+Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de
+Paris, place du Tr&ocirc;ne, foire au pain d'&eacute;pice, destination Melun, pour la
+f&ecirc;te, avec permission des autorit&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;La veille on avait prononc&eacute;, moi et madame Canada, des paroles
+incons&eacute;quentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la mati&egrave;re qu'on
+voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les
+amours de V&eacute;nus et Paphos, &agrave; Cyth&egrave;re, pour la coller au balancier. On
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;cout&eacute; indiscr&egrave;tement, non pas par l'oreille des f&eacute;es, mais
+par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier
+avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor,
+mon ex-ami, ins&eacute;parable jusqu'&agrave; la mort.</p>
+
+<p>&laquo;J'en aurais long &agrave; dire sur ces deux-l&agrave;, le p&egrave;re et l'enfant, dont les
+d&eacute;vergondages nous ont caus&eacute; les seuls d&eacute;sagr&eacute;ments sensibles de ma
+carri&egrave;re: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je pr&eacute;f&egrave;re ne pas
+ternir leur r&eacute;putation qu'est le seul bien des personnes malais&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle
+de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhait&eacute;e,
+qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le
+prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert
+vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment o&ugrave; m&ecirc;me son
+pesant d'or ne l'aurait pas port&eacute;e &agrave; s'en d&eacute;faire, l'int&eacute;r&ecirc;t commercial
+se joignant &agrave; l'affection maternelle dans son c&oelig;ur pour s'y opposer.</p>
+
+<p>&laquo;L'enfant &eacute;tait &eacute;vanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je
+suppose, et Similor, &agrave; qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a
+tous les talents de soci&eacute;t&eacute; et autres, la repiqua par un truc &agrave; lui.
+Comme quoi elle s'endormit peu de temps apr&egrave;s entre madame Canada et
+moi, dans notre propre chambre o&ugrave; nous pass&acirc;mes une partie de la nuit &agrave;
+contempler sa beaut&eacute;, disant que c'&eacute;tait une petitesse de la part des
+auteurs de ses jours de l'avoir l&acirc;ch&eacute;e comme &ccedil;a pour soixante francs.</p>
+
+<p>&laquo;Car Saladin avait bien d&ucirc; gagner quarante francs pour le moins, sur le
+march&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quoiqu'il l'avait peut-&ecirc;tre tout uniment chip&eacute;e. C'est plus dans sa
+nature adroite comme un singe. Et de mani&egrave;re ou d'autre, il en fut le
+b&oelig;uf, car Similor lui contre pin&ccedil;a la somme tout enti&egrave;re, &agrave; l'abri de
+l'autorit&eacute; paternelle d'un tuteur. &Ccedil;a nous amusa, Amandine et moi;
+c'&eacute;tait farce.</p>
+
+<p>&laquo;Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de
+leurs fautes et ind&eacute;licatesses r&eacute;p&eacute;t&eacute;es pour que je parle ainsi d'Am&eacute;d&eacute;e
+Similor, mon ami de c&oelig;ur, et de Saladin, dont j'ai &eacute;t&eacute; son unique
+nourrice, l'ayant abreuv&eacute; et sevr&eacute; de mon lait, &agrave; mes frais, dans son
+enfance.</p>
+
+<p>&laquo;Sa d&eacute;funte m&egrave;re n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les
+militaires, m&ecirc;me invalides, mais quel c&oelig;ur! Enfin n'importe. On a
+chacun les d&eacute;fauts de la nature.</p>
+
+<p>&laquo;Dans le r&egrave;gne animal, on conna&icirc;t des sujets dont tout est bon, m&ecirc;me les
+rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas &agrave; charge une semaine,
+car d&egrave;s le premier dimanche que nous travaill&acirc;mes en foire, &agrave; Melun,
+Saladin lui arrangea une cr&egrave;che avec tout son bon go&ucirc;t qu'il avait, le
+polisson, et nous la f&icirc;mes voir entre deux bestiaux en qualit&eacute; d'enfant
+J&eacute;sus. Mademoiselle Freluche faisait l'&eacute;toile qui guide les rois mages,
+repr&eacute;sent&eacute;s par Cologne, Poquet et Similor. Nous &eacute;tions, madame Canada
+et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.</p>
+
+<p>&laquo;La petite &eacute;tait si jolie que tout Melun vint la voir &agrave; la queue leu
+leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localit&eacute;, situ&eacute;e
+dans le d&eacute;partement de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de
+choux, &agrave; cause de la for&ecirc;t de Fontainebleau, c&eacute;l&egrave;bre par son palais
+royal avec pi&egrave;ces d'eau et carpes, longues comme moi, dues &agrave; Henri IV,
+o&ugrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, et la belle Gabrielle.</p>
+
+<p>&laquo;En voyageant, on apprend les particularit&eacute;s de ce genre.</p>
+
+<p>&laquo;On eut cent trente francs de boni net &agrave; Melun, tous frais faits, et
+Similor demanda douze francs de <i>guilte</i> ou gratification, comme quoi il
+avait l'autorit&eacute; sur celui qui avait lev&eacute; la petite. Crainte de
+scandale, on en fixa les appointements journaliers &agrave; soixante-quinze
+centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas &ecirc;tre vieux et
+quand je vas &ecirc;tre fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider &agrave;
+respirer.</p>
+
+<p>&laquo;C'est l&agrave; ce que r&eacute;coltent les mauvais p&egrave;res, par suite de la justice de
+Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;Comme &ccedil;a, la petite, presque au maillot, gagnait d&eacute;j&agrave; par an deux cent
+soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs
+cinquante centimes. On en met au nombre des enfants c&eacute;l&egrave;bres qui n'ont
+pas d&eacute;but&eacute; si gentiment dans leur sp&eacute;cialit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle
+avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute;e,
+parce qu'une sourde-muette &ccedil;a attire la curiosit&eacute;, pouvant servir en
+outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'&eacute;tait ni
+muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes.
+J'ai travers&eacute; l'humanit&eacute; sans faire aucune poussi&egrave;re; n&eacute;anmoins, je
+connais mes talents.</p>
+
+<p>&laquo;Pour moi, l'enfant &eacute;tait comme un couvreur qui a eu l'imprudence de
+tomber d'un cinqui&egrave;me &eacute;tage sur le pav&eacute;, assez heureux pour ne pas se
+tuer, mais restant &eacute;tourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait
+pas mal, mais sa petite cervelle n'&eacute;tait pas bien &agrave; sa place. Similor
+m'appela plus d'une fois maladroit &agrave; l'&eacute;gard de cette opinion, mais je
+m'en moque. Similor brille plus qu'il ne p&egrave;se, et quand il le voudra,
+malgr&eacute; nos &acirc;ges, je lui ferai encore une fa&ccedil;on au sabre ou &agrave; la canne,
+ne craignant pas les combats.</p>
+
+<p>&laquo;Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du tra&icirc;tre
+dans <i>Le Sonneur de Saint-Paul</i> et <i>La Gr&acirc;ce de Dieu</i>.</p>
+
+<p>&laquo;La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, &agrave;
+Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-D&ocirc;me, la ch&eacute;rie se mit &agrave; chanter je ne
+sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame
+Canada. Nous la mange&acirc;mes de baisers. Elle s'accoutumait &agrave; nous tr&egrave;s
+bien, et je crois qu'elle nous aimait d&eacute;j&agrave;. Faut dire qu'elle &eacute;tait une
+idole pour nous; on l'&eacute;levait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on
+la donne tout de suite &agrave; mademoiselle Freluche pour l'exercice et les
+principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut
+inflexible, se bornant &agrave; lui dire: &laquo;Tiens-toi droite et mets tes pieds
+en dehors&raquo;, comme aurore d'une &eacute;ducation prochaine.</p>
+
+<p>&laquo;J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli
+et ob&eacute;issant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui
+co&ucirc;tent des douze &agrave; quatorze francs tous les jours, souvent malades et
+sujets &agrave; p&eacute;rir par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans
+les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Op&eacute;ra, o&ugrave; la
+personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des
+chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes b&ecirc;tes au
+fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propret&eacute;
+est incapable dans tous les lieux qu'ils fr&eacute;quentent.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les m&eacute;nageries
+ambulantes, &ccedil;a fait tout simplement piti&eacute;. L'orgueil d'avoir un lion ou
+un &eacute;l&eacute;phant a ruin&eacute; bien des p&egrave;res de famille, sans parler que l'animal
+f&eacute;roce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au
+serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.</p>
+
+<p>&laquo;Pour s'y retirer, dans les b&ecirc;tes sauvages, il n'y a que les phoques et
+les moutons m&eacute;rinos assez patients pour qu'on lui r&eacute;ussisse l'op&eacute;ration
+de la cinqui&egrave;me patte du ph&eacute;nom&egrave;ne vivant, en bois ou caoutchouc, bien
+plant&eacute;e, et que rien ne para&icirc;t quand la cicatrice est tenue propre. En
+plus qu'alors, l'animal val&eacute;tudinaire manque d'app&eacute;tit et co&ucirc;te peu pour
+la nourriture.</p>
+
+<p>&laquo;Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.</p>
+
+<p>&laquo;C'est sup&eacute;rieur aux clowns et jongleurs, g&eacute;n&eacute;ralement mauvais sujets.
+L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut
+des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bi&egrave;re et tabac; si
+elle est &agrave; barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je
+n'oserais m&ecirc;me pas les pr&eacute;ciser dans mes souvenirs.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! tout &ccedil;a n'est rien aupr&egrave;s des jumeaux siamois, ni des papas
+qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de
+siamois, bien coll&eacute;s, pour moins de six francs par jour et le caf&eacute;. Faut
+les servir; ils sont mal embouch&eacute;s et passent leur vie &agrave; se battre
+r&eacute;ciproquement l'un contre l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille enc&eacute;phale et l'homme qui
+&eacute;crit avec son pied. Pour abr&eacute;ger, le ph&eacute;nom&egrave;ne, c'est la gale, gonfl&eacute;
+d'orgueil et m&eacute;prisant les personnes naturelles bien proportionn&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui
+souhaiteront des renseignements d&eacute;taill&eacute;s sur la baraque pourront me
+consulter. Aucun des secrets de l'&eacute;tat ne m'est inconnu, depuis
+l'&eacute;lectricit&eacute; jusqu'&agrave; la tireuse de cartes. Cet &eacute;crit &eacute;tant destin&eacute;
+seulement &agrave; la famille de la jeune personne, je m'arr&ecirc;te, ajoutant que
+le ventriloque fait une heureuse exception et ch&eacute;rit ses semblables,
+toujours rempli de bonnes m&oelig;urs quand il est &agrave; jeun.</p>
+
+<p>&laquo;Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le h&eacute;risse.</p>
+
+<p>&laquo;J'en reviens &agrave; l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame
+Canada et moi, plut&ocirc;t p&eacute;rir que d'en arracher un &agrave; la douceur du foyer
+domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches
+trait&eacute;s avec une barbarie pire que les sauvages. La petite &eacute;tait &agrave; nous,
+puisqu'on l'avait achet&eacute;e et pay&eacute;e. Et, c&eacute;dant &agrave; mes sentiments
+spontan&eacute;s, je fais savoir aux p&egrave;res et m&egrave;res assez maladroits pour
+couvrir leurs petits de bleus &agrave; l'aide d'instruments contondants que ce
+n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante &agrave; cent
+francs la pi&egrave;ce, plus cher m&ecirc;me s'ils ont un talent, et jusqu'&agrave; mille
+francs si c'est des monstres.</p>
+
+<p>&laquo;Sans &ecirc;tre monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli
+de figure, peut rapporter &agrave; la baraque autant que n'importe quel
+crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un
+ouvrage dramatique. Or, nous &eacute;tions trois dans ce cas &agrave; la maison: moi
+d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Od&eacute;on; Am&eacute;d&eacute;e
+Similor, qui comptait des ann&eacute;es de figuration sur les planches, et
+Saladin, n&eacute; l&agrave;-dedans, puisque &agrave; l'&acirc;ge de deux ans il avait rempli le
+r&ocirc;le d'un enfant de carton dans une pi&egrave;ce &agrave; grand spectacle, rappel&eacute; &agrave;
+la fin avec monsieur M&eacute;lingue et madame Laurent.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais &eacute;tonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais
+Saladin avait le g&eacute;nie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec
+n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un r&ocirc;le
+charmant o&ugrave; elle n'avait qu'&agrave; se montrer pour faire de 12 &agrave; 15 francs de
+recette.</p>
+
+<p>&laquo;La petite fut tour &agrave; tour Mo&iuml;se sauv&eacute; des eaux par la princesse
+&eacute;gyptienne, Z&eacute;lisca ou l'enfant pr&eacute;serv&eacute; par un chien de la morsure d'un
+serpent boa d'Am&eacute;rique, Winceslas ou le petit prince sauv&eacute; d'un incendie
+par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin &eacute;tait plus f&eacute;cond que
+monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pi&egrave;ce, une fois pay&eacute;s.
+Comme il jouait au bouchon sup&eacute;rieurement et qu'il trichait mieux encore
+aux cartes, il cachait de l'argent partout.</p>
+
+<p>&laquo;Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation &agrave;
+la faveur de la puissance maternelle.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant toute la premi&egrave;re ann&eacute;e, l'enfant fut affich&eacute;e et annonc&eacute;e sous
+le nom de mademoiselle Cerise &agrave; cause d'une circonstance exceptionnelle
+qui sera not&eacute;e plus tard, en faveur de ses parents.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voul&ucirc;mes savoir ce
+que mademoiselle Cerise nous avait rapport&eacute;. Mes comptes sont le mod&egrave;le
+de la partie double; apr&egrave;s dix minutes de chiffres je pus dire que
+l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait &agrave; Orl&eacute;ans (Loiret), sur la place du march&eacute;. Madame Canada me
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est superbe, je paye le caf&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'accepte, r&eacute;pondis-je. La Californie est &agrave; la maison, c'est
+agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette
+ch&eacute;rie-l&agrave;, et j'aurais une fillette &agrave; moi que je ne l'aimerais pas tant.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada jouit d'une juste renomm&eacute;e pour fricasser le caf&eacute;. C'est
+un velours qui sort de ses mains, ne m&eacute;nageant aucun des ingr&eacute;dients qui
+peuvent ajouter &agrave; son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car
+nous n'avions plus &agrave; y regarder de si pr&egrave;s, &eacute;tant favoris&eacute;s par la
+recette. On passa la nuit tout enti&egrave;re &agrave; parler de la petite.</p>
+
+<p>&laquo;C'est s&ucirc;r qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage
+maintenant le d&eacute;sir honorable que j'ai de retrouver les parents de la
+jeune personne. Cette nuit-l&agrave;, ce n'&eacute;tait pas ainsi, puisqu'elle me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cerise, &ccedil;a n'est pas un nom.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est dr&ocirc;le, objectai-je, et &ccedil;a tape l'&oelig;il sur l'affiche.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Possible, mais c'est un &eacute;criteau sur son dos. Si on le lui laisse,
+les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut
+de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait clair, on verra bient&ocirc;t pourquoi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;En d&eacute;finitive, les parents l'ont vendue, r&eacute;pondis-je sans &ecirc;tre bien
+s&ucirc;r que je disais la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.</p>
+
+<p>&laquo;Mais au fond du c&oelig;ur nous avions tous deux la m&ecirc;me id&eacute;e. Les parents
+d'un ange pareil: &ccedil;a doit &ecirc;tre dans l'opulence.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que
+nous avons pay&eacute;, et cherchons un autre nom &agrave; la minette.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donn&acirc;mes de la
+peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il &eacute;tait &eacute;pluch&eacute;,
+discut&eacute;, puis rejet&eacute;, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui
+&eacute;tait venu tout seul.</p>
+
+<p>&laquo;Et pendant tout cela, nous regardions cette ch&egrave;re figure blanche et
+rose&mdash;toute ronde&mdash;qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie
+cerise en v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Car elle avait si bien repris, notre petite! c'&eacute;tait un charme que sa
+fra&icirc;cheur; c'est qu'aussi elle &eacute;tait dorlot&eacute;e, mieux que chez des grands
+seigneurs.</p>
+
+<p>&laquo;Nous en &eacute;tions &agrave; jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit
+ses grands yeux bleus et nous regarda.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Deux saphirs! dit madame Canada.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Saphir! r&eacute;p&eacute;tai-je.</p>
+
+<p>&laquo;Et l'enfant eut son nom.</p>
+
+<p>&laquo;Elle rabaissa ses longues paupi&egrave;res et se rendormit.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, il fut d&eacute;fendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement
+que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on e&ucirc;t d&eacute;couvert en elle.
+Mademoiselle Cerise parut f&acirc;ch&eacute;e d'avoir perdu son nom; elle bouda.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;tait, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle
+avait un c&oelig;ur; je crois qu'elle nous aimait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Jusqu'alors, elle avait chant&eacute; quelquefois, pronon&ccedil;ant assez bien les
+paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parl&eacute;. Vers ce
+temps, du jour au lendemain, elle se mit &agrave; babiller, non point comme si
+elle e&ucirc;t appris peu &agrave; peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un
+coup.</p>
+
+<p>&laquo;Ceci &eacute;tait d'autant plus s&ucirc;r que son babil ne venait point de nous.
+Elle ne r&eacute;p&eacute;tait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'&eacute;tait
+autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle
+causait de M&eacute;dor, de la berg&egrave;re, de la laiti&egrave;re. Tout &ccedil;a indiquait
+suffisamment qu'elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e &agrave; la campagne. Elle n'appelait
+point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement,
+preuve qu'on avait d&ucirc; la battre.</p>
+
+<p>&laquo;Du reste, il ne servait &agrave; rien de l'interroger. Elle vous regardait
+tout &agrave; coup sans comprendre, ou bien elle pleurait &agrave; chaudes larmes.
+Nous essay&acirc;mes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au
+moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez
+dit qu'elle n'avait plus de m&eacute;moire. Et pourtant elle se souvenait tr&egrave;s
+exactement de tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; depuis son arriv&eacute;e &agrave; la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada &eacute;tait contente de cela. Elle disait:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Ccedil;a fait que la mignonne est n&eacute;e native de la baraque, puisque tout le
+reste est pour elle ni vu ni connu.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais donc arriver &agrave; son &eacute;ducation.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada n'&eacute;tait pas aussi instruite qu'elle l'aurait d&eacute;sir&eacute;,
+quoique &eacute;tonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le
+caf&eacute; noir et l'esprit naturel. Moi, j'&eacute;tais pris par les soins du
+m&eacute;nage, la tenue des livres et la r&eacute;daction du boniment que j'en ai
+toujours fourni &agrave; la foule de nombreuses vari&eacute;t&eacute;s, tous agr&eacute;ables et
+lard&eacute;s du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut r&eacute;solu,
+moi et ma femme, qu'on donnerait &agrave; l'enfant l'enseignement d'une
+princesse, je songeai tout de suite &agrave; Saladin pour la lecture,
+l'&eacute;criture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'&agrave; la
+tyrolienne, Similor e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour l'escrime, toujours s&eacute;duisante en foire
+de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant &agrave; laquelle
+vous chercheriez en vain son &eacute;mule dans Paris; enfin, gardant le
+principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous
+les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa
+carri&egrave;re s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&laquo;En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontan&eacute;ment pour la
+chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqu&eacute;s
+avec succ&egrave;s dans plusieurs villes de l'Europe.</p>
+
+<p>&laquo;Les r&ecirc;ves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la
+mod&eacute;ration. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais
+p&egrave;re et m&egrave;re de qui nous tenions la place, nous n'&eacute;tions pas encore
+contents. Madame Canada avait &eacute;t&eacute; d&eacute;soss&eacute;e dans sa petite jeunesse; elle
+disait souvent qu'il serait peut-&ecirc;tre opportun pour l'avenir de l'enfant
+de lui l&acirc;cher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer &agrave;
+mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.</p>
+
+<p>&laquo;On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter
+tout &agrave; l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant &agrave; Paris l'enfant
+irait &agrave; l'atelier C&oelig;ur-d'Acier prendre des le&ccedil;ons de peinture
+artistique aupr&egrave;s de monsieur Baruque et de monsieur
+Gondrequin-Militaire, &agrave; qui sont dus les premiers tableaux de la foire.</p>
+
+<p>&laquo;On ne peut pas dire que tout &ccedil;a f&ucirc;t des vains songes; n&eacute;anmoins, il y
+en avait trop pour une seule jeune personne qui d&eacute;passait &agrave; peine sa
+troisi&egrave;me ann&eacute;e; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commen&ccedil;&acirc;mes
+par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute libert&eacute;,
+sauf une petite le&ccedil;on que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.</p>
+
+<p>&laquo;Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularit&eacute;s et un
+ph&eacute;nom&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Le ph&eacute;nom&egrave;ne c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre
+le sein et l'&eacute;paule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans
+et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore tr&egrave;s bien. Ai-je
+besoin d'ajouter que ce ph&eacute;nom&egrave;ne &eacute;tait l'origine de son premier nom? &Ccedil;a
+me para&icirc;t superflu. Mon lecteur l'a devin&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Les particularit&eacute;s, les voil&agrave; dans leur ordre naturel:</p>
+
+<p>&laquo;1<sup>er</sup> Pendant bien longtemps, la petite ne vint au th&eacute;&acirc;tre que pour
+figurer ses r&ocirc;les. On l'apportait dans la cr&egrave;che de l'Enfant-J&eacute;sus ou
+dans le berceau de Mo&iuml;se et puis on la remportait. C'&eacute;tait tout. Elle ne
+connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.</p>
+
+<p>&laquo;Un soir, peu de temps apr&egrave;s qu'elle eut retrouv&eacute; la parole, je
+l'emmenai avec moi pour qu'elle v&icirc;t danser mademoiselle Freluche:
+histoire de lui donner du go&ucirc;t pour la partie.</p>
+
+<p>&laquo;Aussit&ocirc;t que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se
+mit &agrave; trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais
+plus fort. Elle se leva, elle &eacute;tait aussi blanche qu'un linge et
+semblait hors d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fen&ecirc;tre.... le
+pont... la rivi&egrave;re... Ah! je ne sais plus!</p>
+
+<p>&laquo;Ce dernier mot vint apr&egrave;s un grand effort, et l'enfant se rassit,
+&eacute;puis&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada eut le soup&ccedil;on que sa maman &eacute;tait danseuse de corde. Moi
+pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.</p>
+
+<p>&laquo;Le vrai, c'&eacute;tait son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pens&eacute;e telle
+qu'elle fut: sous la fen&ecirc;tre de l'appartement o&ugrave; demeurait l'enfant, une
+danseuse de corde avait coutume de travailler. C'&eacute;tait aupr&egrave;s de la
+rivi&egrave;re et vis-&agrave;-vis d'un pont...</p>
+
+<p>&laquo;2<sup>e</sup> Saladin tourmentait souvent pour qu'elle v&icirc;nt le voir avaler des
+sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-l&agrave;; ayant toujours
+gard&eacute; vis-&agrave;-vis de lui la faiblesse d'une m&egrave;re nourrice, je c&eacute;dai &agrave; ses
+d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>&laquo;D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil
+gar&ccedil;on et qui se montrait tr&egrave;s complaisant pour elle.</p>
+
+<p>&laquo;Quand il entra en sc&egrave;ne, la petite le regardait en souriant. Mais &agrave;
+peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta
+violemment en arri&egrave;re, disant comme l'autre fois:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Maman! maman! maman!</p>
+
+<p>&laquo;Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre
+ses pauvres petites dents qui grin&ccedil;aient:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est lui!</p>
+
+<p>&laquo;Et elle tomba inanim&eacute;e.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#Table">XVII</a></h2>
+
+<h3>Suite des m&eacute;moires d'&Eacute;chalot</h3>
+
+
+<p>&laquo;Faut vous faire savoir que nous e&ucirc;mes une id&eacute;e, moi et madame Canada.
+Le dernier soir de la foire au pain d'&eacute;pice, place du Tr&ocirc;ne, &agrave; Paris, il
+&eacute;tait venu une petite dame avec une minette jolie, mais l&agrave; comme toute
+une panner&eacute;e d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commenc&eacute; d'avaler
+ses sabres, ce soir-l&agrave;, la minette de Paris avait cri&eacute; et pleur&eacute;,
+disant: &laquo;qu'il est laid! qu'il est laid!&raquo; Et notre Saladin s'&eacute;tait mis
+en col&egrave;re, &eacute;tant p&eacute;tri d'orgueil.</p>
+
+<p>&laquo;Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces
+choses sont pass&eacute;es. Si on avait cherch&eacute; tout de suite, on en saurait
+plus long, mais on avait l'excuse d'&ecirc;tre loin de Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande
+peur de l'avalage, moi et Amandine nous pens&acirc;mes subito &agrave; la minette de
+la place du Tr&ocirc;ne, et &ccedil;a nous donna de la peine parce que la petite dame
+vous avait l'air de raffoler de son enfant.</p>
+
+<p>&laquo;On voulut s'informer &agrave; Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait,
+et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se
+faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localit&eacute;s. Il nous
+m&eacute;prisait &agrave; haute voix. Ses camarades l'appelaient le <i>marquis</i>, et &ccedil;a
+enflait son amour-propre.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait
+qu'&agrave; tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions
+ensemble, je vis d&egrave;s ce temps-l&agrave; que ce coupable p&egrave;re essayait de garder
+son influence sur le blanc-bec, plus rus&eacute; que lui, en se vantant de nos
+anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits
+Noirs.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une
+agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perri&egrave;re.
+Si je voulais r&eacute;v&eacute;ler dans mes pr&eacute;sents m&eacute;moires tout ce que j'ai vu et
+entendu, m&ecirc;l&eacute;, comme je l'&eacute;tais, &agrave; des notaires et &agrave; des nobles, que je
+faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de
+<i>l'&Eacute;pi-Sci&eacute;</i>, j'&eacute;tonnerais bien du monde, j'ai rencontr&eacute; plus d'une
+fois, nez &agrave; nez, le fils de Louis XVII, qui &eacute;tait blond comme une
+quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les d&eacute;esses de la fable,
+et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne
+Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte
+d'un coffre-fort. &Ccedil;a semble dr&ocirc;le, mais quand c'est pouss&eacute; raide, &ccedil;a
+vaut la guillotine. Assez caus&eacute; l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, &agrave; travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma
+consid&eacute;ration, qui m'est plus ch&egrave;re que l'honneur. D&egrave;s que j'ai pu
+travailler, j'ai laiss&eacute; le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont.
+Mais Similor, avec ses habitudes d'&eacute;l&eacute;gance et ses vices de mangetout,
+avait toujours conserv&eacute; l'id&eacute;e de retrouver les d&eacute;bris de l'association
+et de s'en servir pour faire sa fortune.</p>
+
+<p>&laquo;Saladin mordait &agrave; cela et c'&eacute;tait la seule sup&eacute;riorit&eacute; que son p&egrave;re e&ucirc;t
+gard&eacute;e sur lui.</p>
+
+<p>&laquo;Mais cet &eacute;crit n'est pas plus destin&eacute; &agrave; d&eacute;tailler les maladresses de
+Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au
+prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne
+connaissance; je manie la plume pour &ecirc;tre utile &agrave; notre fille
+d'adoption, et je veux m'&eacute;tendre seulement sur ce qui la regarde.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait, d&egrave;s ce temps-l&agrave;, un dr&ocirc;le de petit caract&egrave;re, et des plus
+philosophes que moi n'auraient pas su le d&eacute;finir. On ne peut pas dire
+qu'elle &eacute;tait gaie, quoiqu'elle e&ucirc;t toujours son joli sourire sur les
+l&egrave;vres; il y avait derri&egrave;re ce sourire je ne sais quoi qui restait
+triste ou plut&ocirc;t froid; elle nous aimait bien &agrave; sa mani&egrave;re; elle
+semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais
+froidement. Je cherche &agrave; dire &ccedil;a comme c'&eacute;tait au juste: le froid ne se
+montrait pas, il se devinait.</p>
+
+<p>&laquo;Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner
+ce qu'il y avait dans ce petit c&oelig;ur. Nous l'aimions si tendrement que
+l'id&eacute;e qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine
+serrait semblablement nos deux c&oelig;urs. Avait-elle des souvenirs? les
+cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait
+pour nous dire son pauvre petit secret?</p>
+
+<p>&laquo;Ou bien, comme nous l'avions pens&eacute; si souvent, le coup qui l'avait
+s&eacute;par&eacute;e de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y
+avait des moments o&ugrave; son regard fixe semblait dire: &laquo;Je cherche au fond
+de ma m&eacute;moire vide et je n'y trouve rien.&raquo; C'&eacute;tait le plus souvent
+ainsi, quand elle se croyait seule et non observ&eacute;e; d'autres fois, son
+grand &oelig;il bleu s'allumait tout &agrave; coup; il semblait qu'elle allait
+renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait
+alors une expression de joie.</p>
+
+<p>&laquo;Mais tout cela s'&eacute;vanouissait, ses yeux s'&eacute;teignaient; elle redevenait
+p&acirc;le et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un
+voile sur sa figure qui ne disait plus rien.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Moi, r&eacute;p&eacute;tait souvent Amandine, j'ai id&eacute;e que la pauvre ange finira
+folle. Quelle malheur!</p>
+
+<p>&laquo;En attendant, elle grandissait en bonne sant&eacute; et en talents. Ils
+commen&ccedil;aient &agrave; nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en
+d&eacute;faire, on en aurait eu d&eacute;j&agrave; une jolie somme, car les cal&eacute;s de la
+partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais &eacute;tat de la
+baraque, et ne se g&ecirc;naient pas pour nous faire des propositions.</p>
+
+<p>&laquo;Mais sans parler des esp&eacute;rances qu'on avait fond&eacute;es sur ses d&eacute;buts
+comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous
+s&eacute;parer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous
+l'avait apport&eacute;e, &eacute;tait bien capable de nous la subtiliser, je lui dis,
+une fois pour toutes, en pr&eacute;sence de son p&egrave;re et avec l'approbation de
+madame Canada:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Toi, quoique j'aie gard&eacute; &agrave; ton vis-&agrave;-vis la faiblesse d'un p&egrave;re
+nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'&eacute;crase!</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caract&egrave;re et ils
+savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'&eacute;tait comme du
+papier timbr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Saladin, du reste, ne d&eacute;testait pas l'enfant, bien au contraire. Il y
+avait des moments o&ugrave; nous craignions qu'il ne l'aim&acirc;t trop, un jour
+venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses
+habitudes dissolues n'auraient pu le faire esp&eacute;rer; il se levait matin
+pour lui donner sa premi&egrave;re le&ccedil;on et, bien souvent le soir, au lieu
+d'aller &agrave; ses plaisirs, il d&eacute;pensait encore une heure &agrave; la faire &eacute;crire
+et lire.</p>
+
+<p>&laquo;De son c&ocirc;t&eacute;, la petite lui t&eacute;moignait une reconnaissance douce et
+froide; elle &eacute;tait avec lui comme avec nous tous, imp&eacute;n&eacute;trable. Je parle
+ici tout &agrave; la fois de plusieurs ann&eacute;es car, d&egrave;s l'&acirc;ge de trois ans,
+comme plus tard, &agrave; douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut
+toujours pour nous une &eacute;nigme.</p>
+
+<p>&laquo;Non pas du tout qu'elle se montr&acirc;t cachotti&egrave;re ou qu'elle s'&eacute;loign&acirc;t de
+notre soci&eacute;t&eacute;; toujours et partout elle fut la joie de notre int&eacute;rieur &agrave;
+moi et &agrave; Amandine, mais enfin si c'&eacute;tait mon m&eacute;tier d'&eacute;crire, je me
+ferais peut-&ecirc;tre mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle
+ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable.</p>
+
+<p>&laquo;Dans les premi&egrave;res ann&eacute;es, cette chose, que ce f&ucirc;t ou non un souvenir,
+se traduisait par ce tremblement dont j'ai parl&eacute;, et ce cri toujours le
+m&ecirc;me: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel &agrave; sa m&egrave;re lui
+attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-&ecirc;tre parce
+qu'elle ne pouvait vraiment pas y r&eacute;pondre), elle choisit elle-m&ecirc;me une
+autre formule, et dans ses crises, qui se r&eacute;solvaient la plupart du
+temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut &agrave; Nantes, grande et belle ville, qui est situ&eacute;e sur la rivi&egrave;re,
+dans le d&eacute;partement de la Loire-Inf&eacute;rieure, que mademoiselle Saphir fut
+plant&eacute;e pour la premi&egrave;re fois sur les grandes affiches comme premier
+sujet pour la corde raide, rempla&ccedil;ante de madame Saqui.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la
+troupe approuva notre mesure, car d&eacute;j&agrave;, depuis plus de six mois, notre
+petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et
+m&eacute;riter sa bienveillance m&ecirc;me au sein de la capitale.</p>
+
+<p>&laquo;Elle avait six ans, elle &eacute;tait tr&egrave;s grande pour son &acirc;ge et
+admirablement &eacute;lanc&eacute;e. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un
+costume d'azur en conformit&eacute; de son nom. Quand elle parut semblable &agrave; un
+nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand
+murmure qui n'&eacute;tait ni de l'admiration ni de la surprise, qui &eacute;tait tout
+simplement de l'amour.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans
+les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans
+le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de
+tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement
+et la salle enti&egrave;re souriait d'&eacute;motion et d'aise.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que
+cro&icirc;tre et embellir quand elle devint demoiselle.</p>
+
+<p>&laquo;Pour en revenir &agrave; ses d&eacute;buts, il y avait chambr&eacute;e compl&egrave;te parce qu'on
+affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne
+faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succ&egrave;s, mais il
+y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de
+mademoiselle Saphir, d&ucirc; &agrave; moi et &agrave; madame Canada, n'&eacute;tait pas une
+incons&eacute;quence. On l'avait imprim&eacute; en lettres bleues, &agrave; facettes qui
+semblaient compos&eacute;es de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche
+et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait
+regard&eacute;, tout Nantes s'&eacute;tait dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle
+Saphir? h&eacute;, l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>&laquo;Et pour savoir, tout Nantes &eacute;tait venu voir, si bien qu'on avait refus&eacute;
+du monde &agrave; la porte en quantit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Les voisins de la foire enrageaient &agrave; faire piti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Elle dansa comme un ch&eacute;rubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui
+faisait rien, elle s'&eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; la foule d&egrave;s sa plus petite
+enfance, dans la cr&egrave;che, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent
+depuis, elle ne voyait pas le public.</p>
+
+<p>&laquo;Les applaudissements la ber&ccedil;aient ou l'animaient comme une musique;
+jamais ils ne l'exaltaient.</p>
+
+<p>&laquo;Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui
+&eacute;tait d'une puret&eacute; enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la
+larme &agrave; l'&oelig;il: &laquo;Si par cas on danse sur la corde en Paradis, &ccedil;a doit
+&ecirc;tre de m&ecirc;me pareillement&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut une soir&eacute;e solennelle et je suis vex&eacute; de n'en avoir pas la date
+exacte pour la signaler ici; mais, &agrave; vue de pays, ce doit &ecirc;tre vers la
+fin de mai de l'ann&eacute;e 1858.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la baraque nous &eacute;tions tous transport&eacute;s. Mademoiselle Freluche
+elle-m&ecirc;me oubliait les regrets de l'ambition tromp&eacute;e pour admirer son
+&eacute;l&egrave;ve; Similor enflait ses joues et disait: &laquo;Il y a du tabac dans cette
+poup&eacute;e-l&agrave;!</p>
+
+<p>&laquo;Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises
+connaissances en ville.</p>
+
+<p>&laquo;Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de
+Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt &agrave; mon Amandine et nous
+conv&icirc;nmes entre nous de redoubler de surveillance vis-&agrave;-vis du blanc-bec
+qui devenait un homme.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au m&eacute;chant dr&ocirc;le
+d'&ecirc;tre &eacute;merveill&eacute; comme tout le monde!</p>
+
+<p>&laquo;Quand mademoiselle Saphir fit sa derni&egrave;re &eacute;l&eacute;vation sans balancier,
+elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame
+Canada nous avions d&eacute;pens&eacute; une trentaine de sous et cinq ou six places
+donn&eacute;es &agrave; des amis pour l'encourager dans son premier pas &agrave; l'aide de
+bouquets d'administration, il y avait des gens qui &eacute;taient sortis tout
+expr&egrave;s pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas
+criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exag&eacute;rer, je puis
+sp&eacute;cifier que la portion des habitants de Nantes rassembl&eacute;s ce soir au
+Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique, dont j'&eacute;tais en nom dans sa direction
+maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la
+d&eacute;mence.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta
+pas trente pel&eacute;s pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne
+sais pas si je me trompe, mais il me semble r&eacute;sulter de mes observations
+que la partie de l'avaleur, si int&eacute;ressante pourtant, continue de
+baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une &eacute;poque o&ugrave; vous
+auriez fait courir l'&eacute;lite d'une ville, rien qu'en annon&ccedil;ant l'avalage,
+op&eacute;r&eacute; par un artiste d'un m&eacute;rite inf&eacute;rieur &agrave; celui de Saladin, qui,
+malgr&eacute; les d&eacute;fauts de son c&oelig;ur et de son esprit, comprenait joliment
+son affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies form&eacute;es par
+la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-m&ecirc;me battaient des mains sur
+son passage. Elle n'en paraissait pas plus fi&egrave;re; mais quand madame
+Canada, inond&eacute;e des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa
+poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arri&egrave;re, elle
+trembla, et nous devin&acirc;mes sur ses l&egrave;vres ces mots qu'elle ne pronon&ccedil;ait
+d&eacute;j&agrave; plus: &laquo;Maman, maman, maman...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;L'instant apr&egrave;s, elle s'&eacute;lan&ccedil;a vers sa m&egrave;re d'adoption et la couvrit de
+caresses.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vieux, me dit Similor toujours pr&ecirc;t &agrave; profiter des circonstances pour
+subvenir aux besoins de son existence d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, c'est des d&eacute;risions que
+de r&eacute;compenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle
+artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui
+sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de
+mademoiselle Saphir soient port&eacute;s &agrave; 1 franc 50 centimes journellement et
+que je les touche.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix
+int&eacute;rieure, je consentis &agrave; cette nouvelle exag&eacute;ration de mon ancien ami.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Laisse bouillir le mouton, dis-je &agrave; ma compagne, Saladin, sans le
+vouloir, a pay&eacute; bien cher les soins que je donnai &agrave; sa petite enfance.
+N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que
+mademoiselle Saphir est la poule aux &oelig;ufs d'or, qui nous permettra de
+passer nos vieux jours dans l'opulence.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en
+revanche, devant la galerie o&ugrave; se faisait le boniment, une petite
+pancarte annon&ccedil;ait que, pendant les repr&eacute;sentations de mademoiselle
+Saphir, le prix des places serait momentan&eacute;ment doubl&eacute;. Les coll&egrave;gues de
+la foire vinrent lire la pancarte dans la matin&eacute;e, et d&eacute;sapprouv&egrave;rent la
+mesure &agrave; l'unanimit&eacute;; nonobstant, d&egrave;s la premi&egrave;re fourn&eacute;e, nous
+refus&acirc;mes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs
+de b&eacute;n&eacute;fice.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait le P&eacute;rou, l'Eldorado, le r&ecirc;ve impossible; on n'avait jamais
+rien vu de pareil!</p>
+
+<p>&laquo;Nous rest&acirc;mes dix jours &agrave; Nantes; nous aurions pu y rester cent ans,
+s'il y avait des foires de cette dur&eacute;e; la recette n'avait pas baiss&eacute;
+d'un centime.</p>
+
+<p>&laquo;Mais que nous importait d&eacute;sormais d'aller ici ou l&agrave;? Nous avions avec
+nous notre talisman; nos r&eacute;sidences pouvaient changer de noms, notre
+succ&egrave;s &eacute;tait toujours le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen,
+Lyon, Lille, Strasbourg et autres vers&egrave;rent tour &agrave; tour dans nos coffres
+le t&eacute;moignage de leur admiration; nous n'avions qu'&agrave; nous pr&eacute;senter pour
+r&eacute;ussir; la renomm&eacute;e de notre &eacute;toile nous pr&eacute;c&eacute;dait d&eacute;sormais, et
+plusieurs conseils municipaux des localit&eacute;s secondaires nous firent des
+offres exceptionnelles que notre int&eacute;r&ecirc;t nous contraignit de refuser.</p>
+
+<p>&laquo;En 1859, au mois d'ao&ucirc;t, le Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique fut d&eacute;pec&eacute;
+pour &ecirc;tre vendu au vieux bois. &Agrave; son lieu et place sur le terrain de
+foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inaugur&eacute; le TH&Eacute;&Acirc;TRE DE
+MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: <i>Prestiges, &eacute;l&eacute;vations,
+gr&acirc;ce, adresse!</i></p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un assez beau monument, quoique portatif par le d&eacute;montage. Un
+peu moins vaste que les &eacute;tablissements de messieurs Cocherie et Laroche,
+il pouvait passer pour plus &eacute;l&eacute;gant. La salle, spacieuse et commode,
+&eacute;tait calcul&eacute;e pour l'agr&eacute;ment du public, contenant beaucoup de
+premi&egrave;res, quelques secondes pour les gens sans fa&ccedil;on et les militaires,
+mais point de troisi&egrave;mes, la populace n'&eacute;tant qu'un embarras dans les
+spectacles qui s'adressent surtout &agrave; la haute soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premi&egrave;res &eacute;taient &agrave; 50
+centimes. On doit penser &agrave; quel chiffre consid&eacute;rable les recettes
+peuvent monter avec de pareils prix!</p>
+
+<p>&laquo;Le lecteur s'&eacute;tonnera peut-&ecirc;tre de n'avoir point vu Paris parmi les
+villes qui furent &agrave; m&ecirc;me de rendre hommage &agrave; mademoiselle Saphir. Je
+n'ai pas pris la plume sans me r&eacute;soudre &agrave; tous les aveux: Paris ne
+connaissait pas mademoiselle Saphir. La m&ecirc;me pens&eacute;e, peut-&ecirc;tre coupable,
+qui nous avait port&eacute;s autrefois &agrave; lui enlever son premier nom de Cerise,
+nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte &agrave; notre insu, &agrave;
+fuir la capitale o&ugrave; nous &eacute;tions menac&eacute;e de perdre notre ador&eacute; tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>&laquo;Et qu'on ne se m&eacute;prenne point. Je ne fais pas allusion aux b&eacute;n&eacute;fices
+consid&eacute;rables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot tr&eacute;sor
+s'applique uniquement ici aux choses du c&oelig;ur. Je ne m&eacute;prise pas
+l'argent, madame Canada est dans le m&ecirc;me cas, mais entre l'argent, tout
+l'argent de la terre, et notre bien-aim&eacute;e fille, elle n'h&eacute;siterait pas
+un seul instant, ni moi non plus. J'en l&egrave;ve la main avec elle.</p>
+
+<p>&laquo;Cet &eacute;crit est la preuve que nos id&eacute;es ont bien chang&eacute;. Nous nous
+repentons du pass&eacute;, nous ferons autrement dans l'avenir.</p>
+
+<p>&laquo;Rien ne nous co&ucirc;tera pour retrouver les parents de notre petite. Rien
+ne nous g&ecirc;nera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air
+dans notre &eacute;tablissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon
+nourrisson Saladin ne fussent pas nos associ&eacute;s, il est certain qu'ils
+nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en
+plus paresseux et refusant toute esp&egrave;ce de services, ne mettait pas de
+bornes &agrave; ses exigences au sujet des pr&eacute;tendus droits qu'il avait sur
+notre fille, et Saladin parvenu &agrave; sa majorit&eacute; rivalisait de cupidit&eacute;
+avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait tr&egrave;s habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne
+voudrais pas rabaisser ses talents: il s'&eacute;tait fait &agrave; lui-m&ecirc;me une
+mani&egrave;re d'&eacute;ducation soign&eacute;e, lisant des livres de toute sorte dans son
+trou et se pr&eacute;parant &agrave; ce qu'il appelait ses campagnes.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, il avait cess&eacute; d'aller au cabaret et n'imitait
+point la mauvaise conduite de son p&egrave;re. Au contraire, il &eacute;tait rang&eacute; et
+m&ecirc;me avare, quoiqu'il s&ucirc;t tr&egrave;s bien risquer d'un coup toutes ses
+&eacute;conomies quand il s'agissait de commerce.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne peux pas m'emp&ecirc;cher de le dire, ce gar&ccedil;on-l&agrave;, bien dirig&eacute;, e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un joli sujet.</p>
+
+<p>&laquo;L'avalage se d&eacute;gommant de plus en plus, il paraissait rarement devant
+le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis
+plusieurs ann&eacute;es de grandes pr&eacute;cautions pour alt&eacute;rer son physique quand
+il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Cara&iuml;be soit
+en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de
+ces peuplades sauvages; chacun &agrave; la baraque lui gardait le secret, et
+quelquefois, en ville, il parvenait &agrave; cacher les rapports qu'il avait
+avec nous.</p>
+
+<p>&laquo;Dans bien des localit&eacute;s, il se faisait passer pour un jeune homme de
+famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronn&eacute; d'un
+r&eacute;sultat p&eacute;cuniaire n'est venu jusqu'&agrave; ma connaissance, mais je sais
+qu'il se faufila dans plusieurs maisons o&ugrave; il n'aurait point d&ucirc; avoir
+acc&egrave;s, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour
+&ecirc;tre son gouverneur.</p>
+
+<p>&laquo;Libert&eacute;, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des
+gendarmes, mais tant va la cruche &agrave; l'eau... vous savez le reste. Nous
+avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des sc&egrave;nes; en
+plus que madame Canada concevait des soup&ccedil;ons et me disait que Saladin
+nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle
+Saphir.</p>
+
+<p>&laquo;Le blanc-bec n'en &eacute;tait que trop capable, quoiqu'il marqu&acirc;t
+g&eacute;n&eacute;ralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre ch&egrave;re
+enfant sous sa d&eacute;pendance par suite des le&ccedil;ons qu'il lui donnait et dont
+elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et
+nous nous &eacute;tions bien aper&ccedil;us qu'il exer&ccedil;ait sur elle une esp&egrave;ce
+d'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;tait grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait
+tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle
+avait gard&eacute; cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant &agrave; craindre.
+Quand elle &eacute;tait petite, elle parlait peu, ne se confiait point et
+s'&eacute;loignait souvent de nous au moment m&ecirc;me o&ugrave; nous attendions ses
+caresses. Maintenant, c'&eacute;taient des r&ecirc;vasseries &agrave; n'en plus finir.</p>
+
+<p>&laquo;Saladin lui fournissait des livres qu'elle d&eacute;vorait en cachette. &Agrave;
+force de chercher, j'en surpris un, c'&eacute;tait <i>Alexis ou la Maisonnette
+dans les bois,</i> de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous
+t&icirc;nmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose &agrave; un
+libraire pour savoir si c'&eacute;tait l&agrave; un &eacute;crit dangereux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit
+pr&eacute;cipitamment hors de sa chambre o&ugrave; Saladin &eacute;tait en train de lui
+donner une le&ccedil;on de grammaire. L'enfant &eacute;tait fort troubl&eacute;e, elle avait
+ce tremblement dont j'ai parl&eacute; tant de fois et ses l&egrave;vres muettes
+appelaient sa m&egrave;re, ce qui ne lui &eacute;tait pas arriv&eacute; depuis bien
+longtemps.</p>
+
+<p>&laquo;Nous l'interroge&acirc;mes ensemble et s&eacute;par&eacute;ment, moi et Amandine, mais elle
+ne voulut pas nous r&eacute;pondre: nous aurions d&ucirc; &ecirc;tre faits &agrave; cet &eacute;trange
+caract&egrave;re, et pourtant nous en &eacute;prouv&acirc;mes un grand chagrin.</p>
+
+<p>&laquo;Le soir, j'invitai Similor et Saladin &agrave; prendre le caf&eacute; dans notre
+chambre. La chose &eacute;tait concert&eacute;e avec madame Canada, je pris la parole
+et je dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; pour vous le mod&egrave;le des amis, Am&eacute;d&eacute;e, et voici un jeune
+homme qui me doit l'air qu'il respire, en r&eacute;compense de quoi l'un et
+l'autre vous ne vous comportez pas bien &agrave; mon &eacute;gard.</p>
+
+<p>&laquo;Ils voulurent se r&eacute;crier, mais madame Canada leur glissa &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Eacute;chalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux
+mots: vous &ecirc;tes des canailles.</p>
+
+<p>&laquo;Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqu&eacute; au sabre
+d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin
+l'arr&ecirc;ta au moment o&ugrave; il se levait furieux.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le
+blanc-bec. Sois calme &agrave; mon instar.</p>
+
+<p>&laquo;Puis s'adressant &agrave; moi il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Papa &Eacute;chalot, vous &ecirc;tes une bonne cr&eacute;ature, je ne vous en veux pas du
+tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploit&eacute; tant
+qu'il a pu, c'&eacute;tait son droit, je l'approuve; quant &agrave; madame Canada,
+elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle
+est, et nous lui tirerons notre r&eacute;v&eacute;rence pour jusqu'au jour du jugement
+dernier.</p>
+
+<p>&laquo;Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une s&eacute;paration, et
+pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne
+l'avais jamais trouv&eacute; si gentil qu'au moment o&ugrave; il nous adressa cet
+effront&eacute; boniment.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses &eacute;paules
+le p&egrave;re et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en
+retira un sac de mille qu'elle jeta &agrave; Similor &agrave; toute vol&eacute;e, au risque
+de l'assommer.</p>
+
+<p>&laquo;Similor n'en &eacute;prouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au
+passage s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subs&eacute;quents,
+c'est entre mes mains qu'il faudra verser.</p>
+
+<p>&laquo;Ma compagne resta bouche b&eacute;ante &agrave; le regarder, et moi je r&eacute;p&eacute;tai:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment, les paiements subs&eacute;quents!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis maintenant le tuteur de papa, me r&eacute;pondit Saladin avec son
+sourire narquois, et vous &ecirc;tes trop juste, respectable &Eacute;chalot, pour
+nous refuser une pauvre rente viag&egrave;re de 100 francs tous les mois en
+consid&eacute;ration d'avoir apport&eacute; la fortune dans votre maison.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Soit! r&eacute;pondit madame Canada qui &eacute;tait plus rouge qu'une tomate, mais
+va-t'en ou je vas te tordre le cou comme &agrave; un poulet!</p>
+
+<p>&laquo;Saladin prit son p&egrave;re par le bras.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher &agrave; mon h&ocirc;tel. Nous
+reviendrons demain matin embrasser papa &Eacute;chalot et cette bonne maman
+Canada. Pourquoi se f&acirc;cher quand on peut se quitter gentiment? C'est s&ucirc;r
+qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs
+par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#Table">XVIII</a></h2>
+
+<h3>Fin des m&eacute;moires d'&Eacute;chalot&mdash;Le premier roman de Saphir</h3>
+
+
+<p>&laquo;Je fus longtemps &agrave; prendre mon parti de cette s&eacute;paration. Pendant des
+ann&eacute;es, Similor avait &eacute;t&eacute; toute ma famille; je ne pouvais penser sans
+attendrissement &agrave; notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que
+nous avions travers&eacute;s ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;La sensibilit&eacute; est mon plus grand d&eacute;faut, et je mourrai sans avoir pu
+m'en d&eacute;faire. Les avantages extorqu&eacute;s par Saladin ne me laiss&egrave;rent point
+de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle
+domestique quand, r&eacute;pondant &agrave; ses plaintes, je m'&eacute;criai malgr&eacute; moi:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quel talent et comme il s'exprime avec facilit&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur d&eacute;part. Cette
+joie me sembla d'abord d&eacute;natur&eacute;e; mais au bout de quelques semaines, je
+fus bien forc&eacute; de me rendre &agrave; l'&eacute;vidence.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'absence d'Am&eacute;d&eacute;e et de Saladin laissait un vide dans mon c&oelig;ur,
+l'effet contraire &eacute;tait produit dans notre caisse; je ne sais pas
+comment ils me volaient, quand ils &eacute;taient avec nous, mais d&egrave;s que nous
+e&ucirc;mes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos b&eacute;n&eacute;fices
+s'accrut dans une proportion vraiment surprenante.</p>
+
+<p>&laquo;Il y eut un autre r&eacute;sultat bien plus pr&eacute;cieux pour nous. Le caract&egrave;re
+de notre ch&egrave;re enfant devint plus communicatif et plus tendre; il
+semblait dans les premiers jours que nous l'eussions d&eacute;livr&eacute;e d'une
+grande terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant, &agrave; diff&eacute;rentes reprises, elle manifesta un certain regret
+du d&eacute;part de Saladin, son ma&icirc;tre. Elle avait en lui, au point de vue de
+ses &eacute;tudes, une excessive confiance, et quand nous lui propos&acirc;mes, car
+notre position nous permettait d&eacute;sormais cette d&eacute;pense, de lui donner
+une ma&icirc;tresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre
+p&eacute;remptoirement.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; peu pr&egrave;s tout ce que j'ai &agrave; enregistrer pour le quart d'heure.
+Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succ&egrave;s d&eacute;passe tout
+ce qui a &eacute;t&eacute; vu sur les plus grands th&eacute;&acirc;tres des principales capitales
+de l'Europe. Son talent n'est &eacute;gal&eacute; que par sa modestie.</p>
+
+<p>&laquo;Elle continue ses &eacute;tudes toute seule, lisant non plus les petits romans
+que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres
+d'histoire et de po&eacute;sies, compos&eacute;s par les premiers auteurs.</p>
+
+<p>&laquo;Moi et madame Canada nous avions con&ccedil;u la crainte de la voir nous
+m&eacute;priser &agrave; mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence,
+mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et
+tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soir&eacute;e sans remercier le
+bon Dieu qui nous l'a donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Cette premi&egrave;re id&eacute;e de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle.
+Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus
+tranquille quand, apr&egrave;s avoir fait son ouvrage, on s'est mis &agrave; genoux
+l'un aupr&egrave;s de l'autre pour rendre gr&acirc;ce &agrave; l'Etre supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;L'enfant demanda une fois &agrave; mon Amandine de la conduire &agrave; l'&eacute;glise;
+madame Canada me dit en revenant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Elle a pri&eacute; comme un ch&eacute;rubin, quoi! &Ccedil;a m'a donn&eacute; envie et j'ai fait
+comme elle. Les chiens regardent bien les &eacute;v&ecirc;ques.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle Saphir, apr&egrave;s nous avoir embrass&eacute;s, le soir de ce jour-l&agrave;,
+s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et
+d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout &agrave; coup, elle
+nous regarda bien en face et nous demanda:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous n'avez jamais connu ma m&egrave;re?</p>
+
+<p>&laquo;Nous rest&acirc;mes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla
+dans les siennes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma m&egrave;re est-elle
+morte?</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut Amandine qui r&eacute;pondit; moi je n'en aurais pas eu la force.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pouvais d&eacute;tacher mes regards de cette belle et noble enfant,
+toute p&acirc;le de d&eacute;sir et de crainte, dont les grands yeux mouill&eacute;s nous
+suppliaient.</p>
+
+<p>&laquo;Mais d'o&ugrave; lui venait la pens&eacute;e de sa m&egrave;re? et pourquoi ce jour-l&agrave;
+plut&ocirc;t que la veille?</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada lui dit l'exacte v&eacute;rit&eacute;; elle lui raconta en peu de mots
+l'histoire de son arriv&eacute;e &agrave; la baraque, toute petite qu'elle &eacute;tait, dans
+les bras de Saladin adolescent.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se
+souvenir; on e&ucirc;t dit qu'elle &eacute;tait sur la trace d'une impression qui la
+fuyait sans cesse.</p>
+
+<p>&laquo;Puis elle trembla, et pour la derni&egrave;re fois nous l'entend&icirc;mes murmurer
+ces mots presque inintelligibles: &laquo;Maman, maman, maman....&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Elle nous quitta, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; non seulement nos fronts, mais
+encore nos mains.</p>
+
+<p>&laquo;Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon c&oelig;ur des bons c&oelig;urs,
+me dit en essuyant ses yeux o&ugrave; les larmes revenaient malgr&eacute; elle:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si pourtant la m&egrave;re vivait!</p>
+
+<p>&laquo;Et depuis ce soir-l&agrave;, nous avons parl&eacute; de la m&egrave;re, nous deux, jusqu'&agrave;
+en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille
+et nous demandant si elle serait contente ou f&acirc;ch&eacute;e au jour o&ugrave; on lui
+dirait: &laquo;Voil&agrave; votre enfant&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Avant de finir mes m&eacute;moires, je vais marquer une circonstance qui
+prouvera d'une part les sentiments inspir&eacute;s par mademoiselle Saphir &agrave; un
+public idol&acirc;tre et, de l'autre, jusqu'&agrave; quel point d'honn&ecirc;tet&eacute; morale et
+incorruptible moi et madame Canada nous &eacute;tions parvenus dans la
+fr&eacute;quentation de notre bon ange.</p>
+
+<p>&laquo;Au Mans, capitale du d&eacute;partement de la Sarthe, nous donn&acirc;mes un nombre
+de repr&eacute;sentations tr&egrave;s suivies, rempla&ccedil;ant l'avalage et autres
+exercices d&eacute;mod&eacute;s par une gymnastique plus en faveur, telle que trap&egrave;ze
+et marche au plafond, le tout compliqu&eacute; par deux vaudevilles dont nous
+avions la troupe assortie, capable de les jouer tr&egrave;s convenablement.</p>
+
+<p>&laquo;Le lundi de la Pentec&ocirc;te, il vint un homme en bourgeois qui nous
+proposa de louer notre salle tout enti&egrave;re pour une institution, ou
+coll&egrave;ge, tenue par des abb&eacute;s et o&ugrave; &eacute;taient des jeunes gens nobles de la
+localit&eacute;. On nous invita &agrave; ne montrer que des tableaux dignes de cette
+jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abb&eacute;s
+d&eacute;siraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est pour elle que se fait la partie.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; donc qui est bien, nous &eacute;pluchons les vaudevilles et nous donnons
+une repr&eacute;sentation &agrave; laquelle les petites demoiselles de la premi&egrave;re
+communion auraient pu assister.</p>
+
+<p>&laquo;Si bien que le directeur du coll&egrave;ge vint nous en faire des compliments
+distingu&eacute;s &agrave; la fin du spectacle. Mais vous allez voir.</p>
+
+<p>&laquo;Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde &eacute;tait en train de
+se coucher, voil&agrave; qu'on frappe &agrave; la porte de la baraque.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qui va l&agrave;? demanda madame Canada.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le comte Hector de Sabran, r&eacute;pondit une jolie petite voix qui
+essayait de se faire bien m&acirc;le, mais qu'on e&ucirc;t dit appartenir &agrave; une
+demoiselle.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je veux parler au directeur pour une affaire importante.</p>
+
+<p>&laquo;Amandine ouvrit &agrave; tout hasard; nous n'avions ni &agrave; craindre les voleurs,
+ni &agrave; redouter une visite; nous &eacute;tions install&eacute;s comme des princes.</p>
+
+<p>&laquo;On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre &agrave;
+coucher, et quoiqu'il f&ucirc;t en habit de ville, je reconnus en lui du
+premier coup d'&oelig;il un des &eacute;l&egrave;ves du coll&egrave;ge eccl&eacute;siastique.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un beau petit homme de dix-sept &agrave; dix-huit ans, camp&eacute; comme un
+jeune premier des meilleurs th&eacute;&acirc;tres, joli &agrave; croquer, et pas trop
+d&eacute;concert&eacute; pour la circonstance.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la t&ecirc;te haute mais avec un
+pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort &eacute;l&egrave;ve en gymnastique de
+toute l'institution; je fais mieux le trap&egrave;ze que votre bonhomme, et si
+vous me voyiez ex&eacute;cuter au tremplin le saut p&eacute;rilleux double, &ccedil;a vous
+ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me
+destinais &agrave; l'&Eacute;cole polytechnique, mais j'ai chang&eacute; d'avis. Je suis
+orphelin; dans quatre ans, je serai ma&icirc;tre de ma fortune; je vous
+propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'&ecirc;tre
+gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous
+en donnerai.</p>
+
+<p>&laquo;Cette derni&egrave;re phrase fut d&eacute;bit&eacute;e d'un v&eacute;ritable ton de grandeur.</p>
+
+<p>&laquo;Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en
+foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la m&ecirc;me d&eacute;licatesse que
+moi et madame Canada.</p>
+
+<p>&laquo;J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine &agrave;
+d&eacute;couvrir qu'il &eacute;tait passionn&eacute;ment amoureux de notre ch&egrave;re fille, dont
+il nous demanda m&ecirc;me la main honn&ecirc;tement.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Canada me pin&ccedil;a le bras et me dit &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voil&agrave; le bal qui s'entame! D&eacute;sormais ils vont tous venir &agrave; la file et
+&ccedil;a n'en finira plus!</p>
+
+<p>&laquo;Moi je songeais avec une douce m&eacute;lancolie aux premiers battements de
+mon jeune c&oelig;ur dans les temps jadis. L'adolescence m'int&eacute;resse et si
+j'avais pu esp&eacute;rer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la
+suite l'&eacute;poux l&eacute;gitime de mademoiselle Saphir, j'aurais &eacute;prouv&eacute; de la
+satisfaction &agrave; favoriser son amour en tout bien tout honneur.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pas de danger! J'ai vu aux th&eacute;&acirc;tres du boulevard trop de pi&egrave;ces
+historiques, tir&eacute;es des archives et autres, o&ugrave; les nobles abusent de la
+vertu des chastes jeunes filles du peuple.</p>
+
+<p>&laquo;Je r&eacute;pondis &agrave; monsieur le comte avec politesse mais fermet&eacute; que mes
+principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre.</p>
+
+<p>&laquo;Comme il essayait de me s&eacute;duire avec douze louis qu'il avait, sa montre
+en or et une pipe d'&eacute;cume, mont&eacute;e semblablement du m&ecirc;me m&eacute;tal, je le
+pris par le bras et, me servant de ma force sup&eacute;rieure, je le
+reconduisis jusqu'&agrave; son institution.</p>
+
+<p>&laquo;Amandine m'approuva quoiqu'elle conv&icirc;nt avec moi que ce jeune comte
+&eacute;tait joli homme et qu'il e&ucirc;t fait un fier mari pour notre tr&eacute;sor, par
+la suite.</p>
+
+<p>&laquo;La jeunesse du temps pr&eacute;sent est astucieuse et apprend de bonne heure
+ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de
+Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir re&ccedil;ut plusieurs lettres de lui
+et je la surpris une fois contemplant un portrait qui &eacute;tait, ma foi,
+fort ressemblant, o&ugrave; je reconnus la moustache naissante de monsieur le
+comte.</p>
+
+<p>&laquo;Nous quitt&acirc;mes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire
+finie.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a d&eacute;j&agrave; du temps de cela, et pr&eacute;sentement nous sommes en route pour
+Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sera notre derni&egrave;re campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle
+Saphir, nous l'&eacute;tablirons de mani&egrave;re ou d'autre. Moi et madame Canada,
+nous sommes bien d&eacute;termin&eacute;s &agrave; donner notre d&eacute;mission g&eacute;n&eacute;rale
+d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de
+l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes
+s'ils sont morts.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons des moyens pour &ccedil;a outre la marque dont j'ai parl&eacute; d&eacute;j&agrave; qui
+est une pr&eacute;caution de la destin&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mais si la chose manquait, &ccedil;a n'emp&ecirc;cherait pas la jeune personne
+d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un
+projet enfant&eacute; dans nos insomnies et qui s'ex&eacute;cutera, s'il est corrobor&eacute;
+par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller &agrave; l'autel cimenter
+une liaison &agrave; quoi ne manque que le l&eacute;gitime. On a droit de mentionner
+sur les registres qu'on reconna&icirc;t son enfant pr&eacute;alable. Notre enfant est
+mademoiselle Saphir.</p>
+
+<p>&laquo;En cas de d&eacute;c&egrave;s ou introuvabilit&eacute; des vrais parents, &ccedil;a serait encore
+un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de
+trente mille &eacute;cus de c&ocirc;t&eacute;, et on quitterait le nom de Canada, galvaud&eacute;
+en foire, pour prendre celui d'&Eacute;chalot, plus propre au commerce et &agrave;
+l'industrie.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on
+est unanime pour vouloir que notre derni&egrave;re apparition dans Paris
+&eacute;blouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera n&eacute;glig&eacute;
+dans le but de laisser un souvenir c&eacute;l&egrave;bre parmi les artistes en foire.
+J'ai l'affiche toute pr&ecirc;te &agrave; coller en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle Saphir, premi&egrave;re danseuse du prestige d'&eacute;l&eacute;vation,
+sup&eacute;rieure &agrave; madame Saqui dans un genre nouveau, renon&ccedil;ant &agrave; ses succ&egrave;s
+de province apr&egrave;s fortune faite, a bien voulu, d'apr&egrave;s la demande
+g&eacute;n&eacute;rale des amateurs, donner, &agrave; Paris, douze repr&eacute;sentations seulement,
+apr&egrave;s quoi, prenant d&eacute;finitivement sa retraite &agrave; l'&acirc;ge inusit&eacute; de quinze
+ans pass&eacute;s, elle dispara&icirc;tra comme un m&eacute;t&eacute;ore.&raquo;</p>
+
+<p><i>Fin des m&eacute;moires d'&Eacute;chalot</i> &Eacute;chalot, que nous v&icirc;mes dans un autre r&eacute;cit
+r&eacute;duit &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute; de faire vacciner son nourrisson Saladin pour
+avoir trois francs &agrave; la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il
+avait bien r&eacute;ellement mis de c&ocirc;t&eacute; plus de cent mille francs et son
+&eacute;tablissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son
+passage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un monument. Le pauvre bidet Sapajou, d&eacute;c&eacute;d&eacute; &agrave; la peine, au
+temps de l'ancienne et mis&eacute;rable baraque, &eacute;tait remplac&eacute; par trois
+magnifiques chevaux de roulage qui tra&icirc;naient une gigantesque voiture
+haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste
+cabriolet o&ugrave; madame Canada, pomponn&eacute;e de la fa&ccedil;on la plus cossue,
+jouissait des agr&eacute;ments de la route en compagnie de son &Eacute;chalot et des
+principaux patriciens de sa troupe.</p>
+
+<p>Le fretin suivait &agrave; pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui
+semblaient tout fiers de tra&icirc;ner un si consid&eacute;rable &eacute;quipage.</p>
+
+<p>Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui
+servait de retraite au couple Canada, il y avait un r&eacute;duit charmant qui
+&eacute;tait le domaine particulier de mademoiselle Saphir.</p>
+
+<p>Je dis charmant, parce que c'&eacute;tait Saphir elle-m&ecirc;me qui en avait dispos&eacute;
+le simple et frais arrangement.</p>
+
+<p>Il y a des &ecirc;tres privil&eacute;gi&eacute;s que la contagion du burlesque ne gagne
+jamais, comme il y a des choses assez po&eacute;tiques, assez belles pour ne
+pas craindre le contact du ridicule.</p>
+
+<p>Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou
+laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en &eacute;tait pas moins
+belle. Vous avez tous admir&eacute; au fond, au plus profond d'un int&eacute;rieur
+bourgeoisement comique, quelque jeune fleur anim&eacute;e, portant haut, sans
+le savoir, sa distinction native, svelte comme un r&ecirc;ve de Goethe, suave
+comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux
+choses jolies; les choses belles valent ind&eacute;pendamment de ce qui les
+entoure et parfois m&ecirc;me le caprice du contraste ajoute un charme impr&eacute;vu
+&agrave; leur perfection.</p>
+
+<p>La retraite de Saphir s'ouvrait sur le c&ocirc;t&eacute; de la voiture par une petite
+fen&ecirc;tre drap&eacute;e de rideaux de soie. &Agrave; l'int&eacute;rieur, il y avait un lit, un
+petit divan, un m&eacute;tier &agrave; broder et une table avec quelques livres. &Agrave; la
+cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole
+abondamment incrust&eacute;e de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une
+image de la Vierge.</p>
+
+<p>Saphir avait bient&ocirc;t seize ans, elle &eacute;tait grande, &eacute;lanc&eacute;e, et, malgr&eacute;
+son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas &agrave; nier,
+sa taille gardait cette gr&acirc;ce indolente qui semble exclure la violence
+des mouvements. Elle &eacute;tait belle &agrave; la fois ing&eacute;nument et noblement; ses
+traits, d'une puret&eacute; admirable, avaient encore quelque chose des gaiet&eacute;s
+enfantines, et pourtant l'aspect g&eacute;n&eacute;ral de sa physionomie laissait dans
+l'esprit une saveur r&ecirc;veuse et m&ecirc;me m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits,
+et qui semblaient regarder au-del&agrave; des choses de la vie.</p>
+
+<p>Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se
+connaissait; elle n'&eacute;prouvait &agrave; cela ni plaisir ni honte. Madame Canada
+avait perdu beaucoup de peine &agrave; vouloir lui inculquer l'orgueil du
+succ&egrave;s. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements
+&eacute;taient un vain bruit, parce qu'elle ne s'&eacute;tait jamais montr&eacute;e sans &ecirc;tre
+applaudie.</p>
+
+<p>Ainsi en avait-il &eacute;t&eacute; de ses charmes, malgr&eacute; certains enseignements
+sugg&eacute;r&eacute;s par le trop z&eacute;l&eacute; Saladin, jusqu'&agrave; ce jour o&ugrave; le coll&egrave;ge
+eccl&eacute;siastique du Mans avait lou&eacute; la salle tout enti&egrave;re. Depuis ce
+jour-l&agrave; Saphir n'ignorait plus sa beaut&eacute; splendide, et quoiqu'il n'y e&ucirc;t
+rien en elle qui p&ucirc;t motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait
+ch&egrave;rement &agrave; sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Nous expliquerons d'un mot le c&ocirc;t&eacute; de sa nature qui se posait vis-&agrave;-vis
+du m&eacute;nage Canada comme une imp&eacute;n&eacute;trable &eacute;nigme. Saphir avait un secret
+depuis sa plus petite enfance; elle pensait &agrave; sa m&egrave;re, non point &agrave; cause
+des souvenirs confus qui lui &eacute;taient rest&eacute;s apr&egrave;s sa maladie, mais
+d'apr&egrave;s des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui &eacute;taient
+l'&oelig;uvre du pr&eacute;voyant Saladin.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier que, d&egrave;s les premiers jours, Saladin avait &eacute;t&eacute;
+charg&eacute; de l'&eacute;ducation intellectuelle de Saphir. D&egrave;s les premiers jours,
+Saladin avait con&ccedil;u un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse,
+mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille
+devaient faire avorter.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait un homme d'affaires et non point du tout un s&eacute;ducteur. Il
+m&eacute;prisait les vices de son p&egrave;re qui ne rapportaient rien et professait
+hautement cette th&eacute;orie que tout p&eacute;ch&eacute; doit profiter &agrave; la bourse ou &agrave; la
+position du p&eacute;cheur.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde, disait-il, quand il &eacute;tait en humeur de philosopher, est plus
+grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours
+d'avaler des sabres; seulement &agrave; la baraque &ccedil;a rapporte trente sous par
+jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille &agrave; manger
+qui vous fait tout d'un coup millionnaire.</p>
+
+<p>Saladin s'&eacute;tait dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs
+qui ont &eacute;t&eacute; mang&eacute;s par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce
+n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le
+regain de l'affaire, en ramenant la petite &agrave; sa famille ou en
+l'exploitant de tout autre mani&egrave;re. On pourra voir.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Petite-Reine n'&eacute;tait pas riche, Saladin s'en doutait bien;
+mais il y avait un personnage qui l'avait frapp&eacute; vivement et dont la
+m&eacute;moire restait en lui comme une promesse des contes de f&eacute;es: c'&eacute;tait
+l'homme au teint basan&eacute;, &agrave; la barbe noire, qui lui avait donn&eacute; 20
+francs, au guichet de la rue Cuvier.</p>
+
+<p>Saladin regrettait am&egrave;rement de n'avoir pas fait affaire avec celui-l&agrave;
+tout de suite.</p>
+
+<p>Patient de caract&egrave;re, trafiquant dans l'&acirc;me et sacrifiant r&eacute;solument le
+pr&eacute;sent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un
+des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les r&eacute;coltes
+futures.</p>
+
+<p>Il lui avait parl&eacute; de sa m&egrave;re tout d'abord, c'est-&agrave;-dire aussit&ocirc;t que
+l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait myst&eacute;rieusement, &agrave; mots
+couverts et calcul&eacute;s pour entretenir dans un &eacute;tat perp&eacute;tuel d'&eacute;veil et
+de d&eacute;sir l'imagination de la fillette.</p>
+
+<p>Il lui avait fait entendre que c'&eacute;tait l&agrave; un grand secret, et il ne faut
+pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin
+avait gard&eacute;e sur mademoiselle Saphir, malgr&eacute; l'antipathie naturelle de
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par
+galanterie, mais par int&eacute;r&ecirc;t, avait essay&eacute; d'aller trop loin et trop
+vite.</p>
+
+<p>Ce fut la cause de son d&eacute;part. Cette fois-l&agrave;, comme il le dit lui-m&ecirc;me &agrave;
+son p&egrave;re, il avait aval&eacute; le sabre de travers.</p>
+
+<p>Chose singuli&egrave;re, le d&eacute;part de Saladin avait laiss&eacute; un grand vide dans
+l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot
+qu'elle ne disait jamais qu'&agrave; elle-m&ecirc;me: ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.</p>
+
+<p>Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derri&egrave;re les
+larges massifs de la for&ecirc;t de Maintenon. C'&eacute;tait une chaude journ&eacute;e
+d'&eacute;t&eacute;; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussi&egrave;re, laissait de
+brillantes gouttelettes aux feuill&eacute;es de ronces qui bordaient les
+champs.</p>
+
+<p>Mademoiselle Saphir &eacute;tait sur son petit divan, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur sa
+main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux
+blonds. &Agrave; ses pieds gisait une broderie commenc&eacute;e qui avait gliss&eacute; de
+ses genoux.</p>
+
+<p>Elle r&ecirc;vait, mais non point au hasard et toute seule; elle r&ecirc;vait apr&egrave;s
+avoir lu et relu trois lettres fatigu&eacute;es et froiss&eacute;es qui sans doute
+avaient pour elle un incomparable int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en
+&eacute;ventail et recouvrant &agrave; demi un quatri&egrave;me carr&eacute; de papier, qui &eacute;tait
+une carte photographi&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces trois lettres et ce portrait &eacute;taient toute son histoire. Il ne lui
+&eacute;tait pas arriv&eacute; autre chose dans sa vie, &agrave; part le grand malheur qui la
+s&eacute;para de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Aussi je ne sais par quelle association d'id&eacute;es ce premier chapitre d'un
+roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un d&eacute;nouement, la
+reportait &agrave; la pens&eacute;e de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes
+filles ne rient pas volontiers des na&iuml;vet&eacute;s qui se trouvent dans les
+d&eacute;clarations des lyc&eacute;ens. La premi&egrave;re missive de M. le comte Hector de
+Sabran avait &eacute;t&eacute; apport&eacute;e, en grand myst&egrave;re, &agrave; Saphir, le lendemain de
+la fameuse repr&eacute;sentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les
+quinquets du th&eacute;&acirc;tre; elle ressemblait un peu &agrave; la seconde qui
+ressemblait beaucoup &agrave; la troisi&egrave;me, et toutes les trois disaient &agrave; la
+jeune fille qu'elle &eacute;tait belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait &agrave;
+deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons
+que ce jeune gentilhomme n'&eacute;tait pas du tout un menteur, puisqu'il avait
+fait dans les formes au m&eacute;nage Canada la demande de la main de
+mademoiselle Saphir.</p>
+
+<p>Celle-ci n'avait &eacute;prouv&eacute; aucune esp&egrave;ce de scrupule &agrave; recevoir et &agrave; lire
+les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchant&eacute;e. Elle
+n'avait pas remarqu&eacute; monsieur Hector &agrave; la repr&eacute;sentation, mais sur le
+papier il lui plaisait au possible.</p>
+
+<p>Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et
+mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les
+lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli.</p>
+
+<p>Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donn&eacute; en quelque sorte le
+signal d'une &egrave;re nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris &agrave;
+t&acirc;che de l'imiter, &agrave; dater de ce moment et tout le long de ces trois
+ann&eacute;es, mademoiselle Saphir avait re&ccedil;u des quantit&eacute;s incalculables de
+billets doux et m&ecirc;me de madrigaux rimes &agrave; la provinciale.</p>
+
+<p>Le m&eacute;nage Canada n'&eacute;tait pas sans &ecirc;tre flatt&eacute; par cette averse de
+d&eacute;clarations. &Eacute;chalot et sa compagne se disaient: avec les principes
+qu'on lui avait donn&eacute;s, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement
+de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilit&eacute;
+subs&eacute;quente de son mariage s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la premi&egrave;re ligne des
+billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu'&agrave; la
+signature.</p>
+
+<p>&mdash;Hector m'a d&eacute;j&agrave; dit tout cela, pensait-elle.</p>
+
+<p>Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser &agrave; Hector.</p>
+
+<p>Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales
+que les jeunes filles prennent &agrave; la lettre:</p>
+
+<p>&laquo;Quand m&ecirc;me un sort cruel, disait le coll&eacute;gien, nous s&eacute;parerait pendant
+des ann&eacute;es, votre souvenir vivrait toujours dans mon c&oelig;ur et jamais je
+ne cesserais de vous adorer.&raquo;</p>
+
+<p>Le sort cruel ne les avait r&eacute;unis qu'une fois depuis trois ans. Ce &agrave;
+quoi s'&eacute;tait occup&eacute; le c&oelig;ur de monsieur Hector pendant ces trois ans,
+je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par
+cette ti&egrave;de et lumineuse soir&eacute;e d'&eacute;t&eacute;, mademoiselle Saphir avait des
+larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector.</p>
+
+<p>Ses l&egrave;vres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur,
+laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience.</p>
+
+<p>Elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Paris! si je retrouvais ma m&egrave;re &agrave; Paris, et s'il connaissait ma m&egrave;re!
+car c'est un comte et ma m&egrave;re est peut-&ecirc;tre une grande dame.</p>
+
+<p>La route de Versailles &agrave; Chartres, dans un paysage remarquablement beau,
+passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite apr&egrave;s rencontre une
+large all&eacute;e qui conduit en for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures
+po&eacute;tiques, ou plut&ocirc;t l'&eacute;l&eacute;ment po&eacute;tique se modifie avec le temps chez
+les m&ecirc;mes natures. Saphir n'en &eacute;tait pas encore aux &eacute;motions que fait
+na&icirc;tre la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres
+et par le portrait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait
+en for&ecirc;t, et juste au moment o&ugrave; l'arche Canada passait au trot solennel
+de ses percherons, une &eacute;l&eacute;gante cal&egrave;che d&eacute;couverte tourna au galop
+l'angle de la route.</p>
+
+<p>Dans la cal&egrave;che, qui portait un &eacute;cusson timbr&eacute; de la couronne ducale, il
+y avait une femme jeune encore et d'une beaut&eacute; si attrayante que Saphir,
+pour l'avoir seulement entrevue, bondit &agrave; la fen&ecirc;tre de son r&eacute;duit.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de la jeune femme emport&eacute;e par le galop de ses chevaux et qu'on
+n'apercevait plus d&eacute;j&agrave; que par-derri&egrave;re, donnant ses cheveux blonds au
+vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un
+certain &acirc;ge &agrave; la figure fortement basan&eacute;e, qui se tenait immobile et
+droit. Ses cheveux tr&egrave;s noirs et sa barbe de m&ecirc;me couleur &eacute;taient chin&eacute;s
+de plaques grisonnantes.</p>
+
+<p>Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne
+l'aurait pas si bien remarqu&eacute; si son regard f&ucirc;t tomb&eacute; tout de suite sur
+un beau et fier jeune homme &agrave; cheval qui caracolait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de
+la cal&egrave;che, causant et riant avec la grande dame.</p>
+
+<p>D&egrave;s que mademoiselle Saphir eut aper&ccedil;u ce jeune homme, elle ne vit plus
+rien; sa joue devint p&acirc;le comme le marbre, ses mains bl&ecirc;mies se
+joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Hector! c'est Hector!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Hector, en effet, le comte Hector de Sabran.</p>
+
+<p>Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et <i>M<sup>me</sup></i> la duchesse
+de Chaves.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#Table">XIX</a></h2>
+
+<h3>Le marquis Saladin</h3>
+
+
+<p>Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figur&eacute;. Il avait fait
+ses d&eacute;buts sur ce grand th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; depuis si longtemps il r&ecirc;vait sa
+place marqu&eacute;e. Il &eacute;tait&mdash;n&eacute;gociant&mdash;&agrave; Paris.</p>
+
+<p>Les n&eacute;gociants comme lui abondent tellement dans la capitale des
+civilisations modernes que j'&eacute;prouve une sorte de pudeur &agrave; sp&eacute;cifier le
+commerce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas &eacute;tage, et
+n'avait pu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent percer sa coque de coulissier.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant
+le passage de l'Op&eacute;ra, o&ugrave; ce Marseillais qui classe les petits
+loups-cerviers disait de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il
+avale des sabres.</p>
+
+<p>Ce Marseillais a donn&eacute; des surnoms &agrave; trente ou quarante diplomates
+v&eacute;reux dans Paris. C'est sa sp&eacute;cialit&eacute;. Le sobriquet d'avaleur de
+sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait
+connaissance de l'ancien m&eacute;tier de monsieur le marquis, lui resta.</p>
+
+<p>J'avais oubli&eacute; de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui
+g&acirc;tent les habilet&eacute;s de th&eacute;&acirc;tre et de province, s'&eacute;tait fait marquis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand
+il escamote des millions.</p>
+
+<p>Et Saladin n'en &eacute;tait pas l&agrave;. Il op&eacute;rait petitement, demeurait au
+cinqui&egrave;me &eacute;tage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un valet de chambre assez laid et d&eacute;j&agrave; vieux qui tra&icirc;nait sa
+livr&eacute;e trop m&ucirc;re dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre.
+Il &eacute;tait beau parleur, presque autant que son ma&icirc;tre, dont il racontait
+la romanesque histoire &agrave; tout venant.</p>
+
+<p>Le jeune marquis de Rosenthal &eacute;tait, selon son &eacute;loquent valet de
+chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du
+ch&acirc;teau &agrave; tourelles, &agrave; donjon et &agrave; pont-levis, o&ugrave; monsieur le marquis
+avait re&ccedil;u le jour, durait dix minutes.</p>
+
+<p>L'histoire variait souvent dans ses d&eacute;tails, mais le th&egrave;me restait &agrave; peu
+pr&egrave;s celui-ci:</p>
+
+<p>Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse &agrave; cause de son
+amour pour sa m&egrave;re, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son
+p&egrave;re l'avait chass&eacute; d&egrave;s l'&acirc;ge de quatorze ans, et le jeune Frantz de
+Rosenthal avait d&egrave;s lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois
+d'argent qu'il devait &agrave; la sollicitude de sa m&egrave;re. Il avait ainsi perdu
+tout &agrave; fait l'accent allemand, et s'&eacute;tait fait une r&eacute;putation de
+brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.</p>
+
+<p>Malheureusement sa m&egrave;re avait fini par succomber aux cruaut&eacute;s de son
+m&eacute;prisable &eacute;poux, lequel avait coup&eacute; les vivres &agrave; Frantz de Rosenthal.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'une &eacute;clipse momentan&eacute;e, disait en finissant le valet de
+chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et
+d'apr&egrave;s l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est
+appel&eacute; sous peu &agrave; jouir d'une fortune territoriale sup&eacute;rieure &agrave;
+l'apanage de la plupart des princes.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser
+prendre encore &agrave; des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup &agrave;
+l'am&eacute;ricaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer,
+avait gard&eacute; &agrave; un si haut degr&eacute; l'accent du vieux gamin de Paris, embelli
+par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+v&eacute;ritablement sans excuse.</p>
+
+<p>Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il &eacute;tait habile &agrave; sa
+mani&egrave;re, et certes les pr&eacute;jug&eacute;s ne le g&ecirc;naient point: mais la chance lui
+manquait, selon son expression, except&eacute; aupr&egrave;s des dames.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste,
+avec la d&eacute;f&eacute;rence qu'on doit &agrave; un ancien serviteur. On avait vu le vieux
+Meyer jet&eacute; dehors, apr&egrave;s une querelle o&ugrave; il avait soutenu peut-&ecirc;tre son
+opinion un peu trop vivement, passer la nuit &agrave; la belle &eacute;toile ou dans
+ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.</p>
+
+<p>Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune ma&icirc;tre n'avait pas
+tout &agrave; fait mauvais c&oelig;ur, puisqu'il le reprenait toujours.</p>
+
+<p>D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant &agrave; l'improviste
+avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis &agrave; la m&ecirc;me table
+et fumant et trinquant fraternellement.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait ainsi ce soir&mdash;un soir du mois d'ao&ucirc;t 1866-, au moment o&ugrave;
+nous entrons dans le domicile modeste o&ugrave; v&eacute;g&eacute;tait monsieur le marquis,
+en attendant l'immense h&eacute;ritage de ses p&egrave;res.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une chambre mansard&eacute;e, situ&eacute;e dans la rue Neuve-Saint-Georges et
+meubl&eacute;e assez proprement. Deux autres petites chambres compl&eacute;taient un
+appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le
+marquis devait trois termes.</p>
+
+<p>La table &eacute;tait servie, c'est-&agrave;-dire qu'il y avait sur un journal
+financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau
+de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.</p>
+
+<p>Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait
+lentement de long en large, les mains crois&eacute;es derri&egrave;re le dos.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait maintenant un homme de vingt-huit &agrave; trente ans, mais sa taille
+gr&ecirc;le lui gardait une apparence plus jeune; il &eacute;tait de ceux qui, plut&ocirc;t
+grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre &agrave; la taille moyenne. Bien
+des gens l'auraient trouv&eacute; fort joli gar&ccedil;on; il avait des cheveux
+abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste
+et plus blanc que l'ivoire. Son nez &eacute;tait droit et mince, sa bouche trop
+large avait une certaine gr&acirc;ce dans le sourire, mais le regard de ses
+yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet p&eacute;nible, aussi
+bien que la blancheur, particuli&egrave;re de sa peau, o&ugrave; nulle trace de barbe
+ne paraissait.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Similor, c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me bonhomme &agrave; la physionomie
+na&iuml;ve et fut&eacute;e, tout en m&ecirc;me temps, et imperturbable dans le solide
+contentement qu'il avait de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture,
+rien ne m'&ocirc;terait de l'id&eacute;e que tu as du talent, puisque tu es mon fils
+naturel, mais tu as manqu&eacute; ton coup dans Paris depuis trois ans et plus,
+c'est certain. Nous sommes br&ucirc;l&eacute;s sans avoir travaill&eacute;; les gens me
+rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait
+mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester
+manchot.</p>
+
+<p>Saladin arr&ecirc;ta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une
+expression de sinc&egrave;re m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon id&eacute;e, pronon&ccedil;a-t-il tout bas.</p>
+
+<p>Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon id&eacute;e, r&eacute;p&eacute;ta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens
+forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups
+dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?</p>
+
+<p>Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de
+ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imb&eacute;ciles; moi
+je suis de mon &eacute;poque: un homme s&eacute;rieux; je ne ferai jamais qu'une
+affaire, et cette affaire-l&agrave; sera ma fortune.</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et se remit &agrave; marcher.</p>
+
+<p>Similor, sans perdre une bouch&eacute;e, le suivait du coin de l'&oelig;il. Sa
+physionomie &eacute;tait &agrave; peindre. On y e&ucirc;t trouv&eacute; de l'humilit&eacute; parmi son
+orgueil et, au milieu de son m&eacute;pris pour ce fanfaron qui venait de
+perdre trois ann&eacute;es &agrave; s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente
+involontaire et myst&eacute;rieuse o&ugrave; il y avait une pointe d'admiration.</p>
+
+<p>Il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tant tout petit, il avait des trucs &eacute;tonnants, et si tout de m&ecirc;me
+c'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute; qu'il manigance un grand myst&egrave;re! N'emp&ecirc;che, reprit-il
+tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuit&eacute; des Canada, on se
+brosserait le ventre.</p>
+
+<p>&mdash;On a l'annuit&eacute; des Canada, r&eacute;pondit froidement Saladin, et c'est par
+moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent
+francs, j'ai touch&eacute; vingt louis.</p>
+
+<p>Similor enfla ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a me passe sous le nez, alors, s'&eacute;cria-t-il, quoique la rente soit
+due surtout &agrave; l'amiti&eacute; de Damon et Pythias qui m'unissait &agrave; &Eacute;chalot
+anciennement.</p>
+
+<p>Saladin, au lieu de r&eacute;pondre, vint prendre sa place &agrave; table, et se versa
+un demi-verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai caus&eacute; avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il n&eacute;gligemment.</p>
+
+<p>Similor bondit sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont &agrave; Paris! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quatre jours, r&eacute;pliqua Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le savais!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne le disais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.</p>
+
+<p>Il but son verre &agrave; petites gorg&eacute;es, et le reposa sur la table avec un
+geste de profond d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon
+illustre p&egrave;re, dit-il en riant. J'ai propos&eacute; &agrave; Saphir une bonne place.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave; n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours
+ce qu'elle voudra.</p>
+
+<p>Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais
+tr&egrave;s utile, car tu as bonne volont&eacute;; c'est l'&eacute;ducation qui te manque, et
+le s&eacute;rieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas
+vrai, reprit-il avec plus d'animation, o&ugrave; l'on a besoin de s'&eacute;pancher
+avec n'importe qui ou n'importe quoi...</p>
+
+<p>&mdash;On parlerait &agrave; son chien! interrompit Similor am&egrave;rement. J'ai vu dans
+les pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre bien des enfants d&eacute;natur&eacute;s, mais jamais un de ta
+force, petiot.</p>
+
+<p>L'&oelig;il d'oiseau de Saladin &eacute;tait fix&eacute; sur lui avec une compl&egrave;te
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, fit-il encore, on a un c&oelig;ur. Quand j'aurai les millions, tu
+seras mon concierge pour le restant de tes jours.</p>
+
+<p>Similor emplit son verre jusqu'au bord.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, &eacute;touffant un soupir et faisant de son mieux pour
+sourire, tu es dr&ocirc;le tout de m&ecirc;me, petiot, et j'avais aussi &agrave; ton &acirc;ge le
+caract&egrave;re d'un damn&eacute; farceur. Attrape seulement les millions et puis
+nous verrons. Quelle place as-tu offerte &agrave; mademoiselle Saphir? Saladin
+r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une histoire &agrave; compartiments, murmura-t-il. Faut des
+math&eacute;matiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon id&eacute;e, claire
+comme un soleil, et puis il y a tant et tant de d&eacute;tails que tout &agrave; coup
+je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on
+est log&eacute; comme des Auvergnats...</p>
+
+<p>&mdash;En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.</p>
+
+<p>&mdash;En plus qu'on doit le loyer, r&eacute;p&eacute;ta Saladin, et pourtant j'ai arrach&eacute;
+aux Canada, depuis trois ans, une quantit&eacute; de dents qui t'&eacute;tonnerait, ma
+vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai r&eacute;ussi pas
+mal de brocantage dont le produit n'est pas entr&eacute; &agrave; la maison.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais
+une affection en ville?</p>
+
+<p>Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de
+monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la
+d&eacute;teste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si
+beau que cette gamine-l&agrave;. La place que je lui ai offerte, la voici:
+fille d'une duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Duchesse! comme nous sommes marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de
+livres de rentes.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a refus&eacute;? demanda Similor sans trop d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a refus&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il aurait fallu &eacute;pouser quelqu'un que je connais bien?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre. Cette fille-l&agrave; est aussi b&ecirc;te que belle. Si j'avais pu lui
+dire mon secret tout entier, je l'aurais eue &agrave; mes genoux... mais voil&agrave;
+tant&ocirc;t quatorze ans que je monte ma m&eacute;canique, mon affaire, ma seule
+affaire, qui a commenc&eacute; par les cent francs que tu m'as vol&eacute;s comme un
+imb&eacute;cile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.</p>
+
+<p>Saladin s'arr&ecirc;ta; &agrave; vue d'&oelig;il, Similor devenait de plus en plus
+attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le
+marquis ne parlait plus. &Eacute;panche-toi. Tu viens de le dire, &agrave; moins que
+ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai
+discret &agrave; l'&eacute;gal de la tombe.</p>
+
+<p>D'un geste th&eacute;&acirc;tral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est l&agrave;, dit-il. C'est r&eacute;gl&eacute; comme un papier de musique: les
+tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'op&eacute;ration
+dans ma poche!</p>
+
+<p>Similor rapprocha son si&egrave;ge, mais Saladin qui le couvrait de son regard
+fixe et effront&eacute; ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de l'h&eacute;breu pour toi; tu n'es pas de force &agrave; me comprendre.</p>
+
+<p>Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin
+pour noyer sa rancune.</p>
+
+<p>&mdash;Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne m&eacute;rite pas
+int&eacute;gralement tout le m&eacute;pris qu'on inspire. Je ne demande pas &agrave; &ecirc;tre
+employ&eacute; dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un
+bout de r&ocirc;le &agrave; trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacit&eacute;. Il
+est s&ucirc;r que tu as ton id&eacute;e, petiot; tu viens de te r&eacute;v&eacute;ler &agrave; ton p&egrave;re
+sous un aspect nouveau et int&eacute;ressant. Je devine que la m&egrave;re de
+mademoiselle Saphir est en jeu.</p>
+
+<p>Saladin, &agrave; ce dernier mot, lui lan&ccedil;a un regard si aigu que Similor
+&eacute;prouva comme un choc &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>&mdash;Touch&eacute;! pensa-t-il. Un joli coup droit.</p>
+
+<p>Il ajouta modestement:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! En dehors de laquelle appr&eacute;ciation je n'y vois goutte, petiot,
+et tu gardes la totalit&eacute; de ton secret.</p>
+
+<p>L'expression de crainte qui &eacute;tait dans les yeux de Saladin s'effa&ccedil;a peu
+&agrave; peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-m&ecirc;me, mesurant avec
+orgueil l'immense sup&eacute;riorit&eacute; qui le s&eacute;parait de son p&egrave;re. Il prit un
+air majestueux et cl&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit-il, je ne pr&eacute;tends pas que tu sois incapable de me donner un
+coup d'&eacute;paule &agrave; l'occasion. J'ai pr&eacute;par&eacute; l'affaire tout seul, largement
+et compl&egrave;tement, mais pour l'ex&eacute;cution il me faudra des aides, et c'est
+toi qui me les fourniras.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! s'&eacute;cria Similor.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis lui tendit la main avec bont&eacute; au travers de la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu conserv&eacute; des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en
+baissant la voix malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherch&eacute; et je n'ai pas
+trouv&eacute;. J'ai id&eacute;e que la confr&eacute;rie est all&eacute;e &agrave; vau-l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.</p>
+
+<p>Pour le coup, les yeux de Similor exprim&egrave;rent une surprise franchement
+admirative.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu serais l&agrave;-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix
+&eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cherch&eacute;, moi aussi, r&eacute;pliqua Saladin, et j'ai trouv&eacute;. Tu n'as pas
+beaucoup contribu&eacute; &agrave; mon &eacute;ducation, papa; mais dans tout ce que tu
+disais il y avait du moins une chose que j'&eacute;coutais. Ce qui regarde
+l'histoire du <i>Fera-t-il jour demain</i>[*] est rest&eacute; grav&eacute; dans ma m&eacute;moire.
+Il y avait une id&eacute;e, une forte id&eacute;e, et il y avait des hommes aussi dans
+cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi,
+maintenant, et c'&eacute;tait un gaillard; quant &agrave; monsieur Lecoq, on ne
+rencontre pas souvent son pareil.</p>
+
+<p>[* Voir <i>Les Habits Noirs</i>, premier tome de la s&eacute;rie.]</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-l&agrave; sont morts, dit Similor.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu
+me demandais tout &agrave; l'heure &agrave; quoi j'ai d&eacute;pens&eacute; mes b&eacute;n&eacute;fices? Il m'en a
+co&ucirc;t&eacute; bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien
+baiss&eacute; et se cache, depuis la catastrophe de l'h&ocirc;tel de Clare[*].</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l&agrave;-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais
+l'association reste organis&eacute;e comme autrefois. Le P&egrave;re-&agrave;-tous est
+maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.</p>
+
+<p>&mdash;Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?</p>
+
+<p>&mdash;Comayrol...</p>
+
+<p>&mdash;Connu!</p>
+
+<p>&mdash;Jaffret...</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!</p>
+
+<p>&mdash;Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arr&ecirc;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis moi! dit tout bas Saladin apr&egrave;s un silence. L'ancien
+saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant
+dans une d&eacute;vote attitude.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut
+que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il,
+ma t&ecirc;te s'&eacute;chauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre,
+te dire quelque chose; tu viendras avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis
+XIV qu'on e&ucirc;t fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!</p>
+
+<p>&mdash;Va! au galop.</p>
+
+<p>Similor descendit les &eacute;tages quatre &agrave; quatre, et Saladin se mit &agrave;
+parcourir la mansarde &agrave; grands pas. Il s'arr&ecirc;tait chaque fois qu'il
+passait devant une petite glace, pendue entre les deux fen&ecirc;tres, et s'y
+regardait en prenant des poses d'orateur.</p>
+
+<p>&mdash;Les Canada sont &agrave; l'Esplanade pour les f&ecirc;tes du 15 ao&ucirc;t, dit-il d&egrave;s
+qu'il fut assis sur la banquette d'un coup&eacute; de place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son
+&laquo;papa&raquo;: je suis all&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute; deux fois voir si ma t&ecirc;te est bien faite
+et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.</p>
+
+<p>&mdash;Avec un rien de moustache..., commen&ccedil;a Similor.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai pass&eacute; trois fois
+devant Cologne, j'ai allum&eacute; mon cigare &agrave; la pipe de Poquet, et ils ne
+m'ont pas reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et mademoiselle Saphir?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouv&eacute; mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse &agrave;
+Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit:
+&laquo;Passez votre chemin.&raquo; Je me suis nomm&eacute;. Elle m'a regard&eacute; par deux fois,
+puis elle a murmur&eacute;: &laquo;Vous &ecirc;tes bien chang&eacute; depuis le temps!&raquo; Je crois
+qu'elle avait quelque chose pour moi malgr&eacute; tout, et que nous sommes
+tous les deux de m&ecirc;me, ne sachant pas si nous avons envie de nous
+embrasser ou de nous mordre. Je lui ai d&eacute;fil&eacute; mon chapelet: des choses
+claires comme le jour et qui auraient s&eacute;duit une momie. Elle m'a laiss&eacute;
+aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitt&eacute; le bras en me disant
+encore: &laquo;Passez votre chemin...&raquo;</p>
+
+<p>Il soupira et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vient de ce que je n'ai pas pu lui l&acirc;cher le secret tout entier.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les
+boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu vas comprendre &ccedil;a: il y a dans Paris une femme &agrave; qui j'ai vol&eacute;
+son enfant pour cent francs; elle &eacute;tait dans ce temps-l&agrave; tr&egrave;s pauvre et
+pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de
+railler.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit pour la troisi&egrave;me fois le jeune homme, dont la voix
+tremblait d'&eacute;motion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait
+pas. La femme dont je parle a &eacute;pous&eacute; un duc dix fois millionnaire.
+Depuis quatorze ans, dans la sph&egrave;re nouvelle o&ugrave; la fortune l'a plac&eacute;e,
+elle n'a pas pass&eacute; une heure sans songer &agrave; sa fille, sans chercher sa
+fille, sans promettre &agrave; Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa
+vie en &eacute;change de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui
+grandit avec le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait
+plus.</p>
+
+<p>Le fiacre avait travers&eacute; le boulevard et s'engageait dans la rue de
+Richelieu. Au lieu de r&eacute;pondre, Saladin donna l'ordre au cocher
+d'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais dit &agrave; Saphir: vous &ecirc;tes sa fille, murmura-t-il, je n'avais
+plus rien pour la tenir... Non, j'ai d&ucirc; chercher autre chose.</p>
+
+<p>Il descendit et Similor le suivit.</p>
+
+<p>Tous deux s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant un magasin de modes, situ&eacute; non loin de la
+rue Saint-Marc.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, dit Saladin, la troisi&egrave;me jeune personne &agrave; droite... la
+blonde... la vois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui ressemble-t-elle?</p>
+
+<p>Similor h&eacute;sita un instant, mais, la jeune fille ayant lev&eacute; les yeux de
+son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre
+l'autre, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Parole sacr&eacute;e! elle ressemble &agrave; mademoiselle Saphir!</p>
+
+<p>Saladin lui serra le bras fortement, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons &agrave; la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper.
+Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#Table">XX</a></h2>
+
+<h3>Saladin reconna&icirc;t l'ennemi</h3>
+
+
+<p>Nous n'avons pas d'autre pr&eacute;tention que d'offrir Saladin au lecteur
+comme un animal tr&egrave;s curieux, pris sur le fait avec ses c&ocirc;t&eacute;s
+d&eacute;faillants et ses c&ocirc;t&eacute;s puissants. Il venait de la foire, ce pays
+joyeux et gouailleur; il n'&eacute;tait ni gouailleur ni joyeux.</p>
+
+<p>Ces bonnes gens &agrave; l'aspect grotesque &agrave; qui nous avons coutume de jeter
+en passant un regard distrait et d&eacute;daigneux vivent dans un milieu
+pauvre, mais qui participe &agrave; la f&eacute;erie. Neuf sur dix parmi eux croient
+pour un peu &agrave; leurs paillettes.</p>
+
+<p>Saladin ne croyait &agrave; rien, et cependant il subissait avec une certaine
+&eacute;nergie l'effet r&eacute;trospectif de l'oripeau. Il avait gard&eacute;, il devait
+garder toujours cette pu&eacute;rile vanit&eacute; qui est un peu la maladie de tous
+les com&eacute;diens. Vous l'eussiez pass&eacute; &agrave; la lessive sans lui enlever
+l'emphase qui est l'&eacute;loquence m&ecirc;me des tr&eacute;teaux.</p>
+
+<p>Il se croyait p&eacute;tri d'esprit et ne se trompait pas tout &agrave; fait; il avait
+du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degr&eacute;, la patience et la
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de
+tranchant comme l'&eacute;peron qui taille le chemin des navires dans les
+glaces.</p>
+
+<p>Soit pendant qu'il &eacute;tait encore dans l'&eacute;tablissement Canada, soit depuis
+qu'il l'avait quitt&eacute;, le travail solitaire op&eacute;r&eacute; par lui peut sembler
+&eacute;norme, malgr&eacute; son r&eacute;sultat incomplet. Il s'&eacute;tait fait &agrave; lui-m&ecirc;me une
+&eacute;ducation, mal dirig&eacute;e sans doute et mal conduite, mais qui comprenait,
+en somme, tout ce qu'un civilis&eacute; doit savoir. Il &eacute;tait all&eacute; plus loin,
+ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus l&eacute;g&egrave;re id&eacute;e des
+choses, il s'&eacute;tait imagin&eacute; qu'on pouvait conna&icirc;tre le monde en regardant
+autour de soi. Cette v&eacute;rit&eacute; que le monde n'est visible que d'un certain
+point, sous un certain angle et &agrave; travers un certain milieu, &eacute;chappe &agrave;
+beaucoup de gens plus exp&eacute;riment&eacute;s que Saladin.</p>
+
+<p>J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui
+semblaient avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crites en foire.</p>
+
+<p>La pr&eacute;tention principale de Saladin, apr&egrave;s tant d'efforts, &eacute;tait d'&ecirc;tre
+un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-m&ecirc;me
+&agrave; Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les r&ocirc;les;
+et, comme il s'observait lui-m&ecirc;me sans cesse, il mesurait avec orgueil
+les diff&eacute;rences de son langage quand il causait avec Similor, par
+exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de M<sup>me</sup> la
+duchesse de Chaves&mdash;car Saladin avait franchi le seuil d'une grande
+dame, et il &eacute;tait sorti vainqueur de cette &eacute;preuve.</p>
+
+<p>L'aplomb consiste &agrave; ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidit&eacute; n'est
+qu'une clairvoyance plus ou moins exag&eacute;r&eacute;e qui donne &agrave; la vanit&eacute; malade
+les apparences de la modestie, Saladin d&eacute;guis&eacute; purement et simplement en
+homme du monde n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'un comique d'assez bas &eacute;tage, mais Saladin
+trouvant l'occasion de jouer au rose-croix b&eacute;n&eacute;ficiait de son ridicule
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Les grandes douleurs sont cr&eacute;dules, les grandes passions sont
+superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que
+d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.</p>
+
+<p>Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles &agrave; ex&eacute;cuter par
+un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que
+les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.</p>
+
+<p>Saladin devait r&eacute;ussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent
+la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il &eacute;tait tr&egrave;s sobre,
+et ce fr&eacute;missement qui fait vibrer la jeunesse &agrave; l'aspect d'une femme
+lui &eacute;tait compl&egrave;tement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds,
+son allure &eacute;tait l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine
+cette fi&egrave;vre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la
+possession m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Saladin d&eacute;sirait l'argent pour l'argent; c'&eacute;tait un calculateur &eacute;troit,
+un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son
+p&eacute;cule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Ces avares na&iuml;fs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils
+grattent leur trou avec une lenteur acharn&eacute;e, comme le ver qui a raison
+du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.</p>
+
+<p>Sa force &eacute;tait dans ce fait &eacute;nonc&eacute; par lui-m&ecirc;me et qui r&eacute;sumait l'exacte
+v&eacute;rit&eacute;: il n'avait jamais eu qu'une id&eacute;e depuis l'&acirc;ge de raison. Il
+suivait une affaire, romanesque au d&eacute;but, mais &agrave; laquelle sa persistance
+donnait une base r&eacute;elle. Il avait travaill&eacute; en vue de cette affaire et
+non pas pour autre chose. Sa conduite vis-&agrave;-vis de mademoiselle Saphir,
+calcul&eacute;e avec une audacieuse prudence, se rapportait &agrave; son affaire. Dans
+les premi&egrave;res ann&eacute;es qui suivirent l'enl&egrave;vement de Petite-Reine et alors
+que personne ne faisait attention &agrave; lui, il avait trouv&eacute; moyen de
+quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'&agrave;
+Paris, accomplissant pour cela de v&eacute;ritables voyages.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ici son &eacute;l&eacute;ment: la petite ruse, le travail de furet. Il avait
+battu le quartier Mazas pouce &agrave; pouce, et, bien s&ucirc;r de n'&ecirc;tre pas
+reconnu, il &eacute;tait parvenu &agrave; savoir, par les voisins, par madame Noblet,
+par les bas employ&eacute;s du bureau de police, tout ce qui se pouvait
+apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle
+avait men&eacute;, son d&eacute;part myst&eacute;rieux, et jusqu'au nom, que personne ne
+savait, de l'homme qui l'avait enlev&eacute;e.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait le principal, et c'&eacute;tait un chef-d'&oelig;uvre d'induction.
+Saladin avait un souvenir tr&egrave;s vif de l'&eacute;tranger qui l'avait arr&ecirc;t&eacute; au
+guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'apr&egrave;s les r&eacute;cits
+des voisins, il ne doutait pas que cet homme f&ucirc;t l'auteur de
+l'enl&egrave;vement. Pour savoir son nom, il d&eacute;pensa une semaine et tout
+l'argent qu'il avait &agrave; d&eacute;salt&eacute;rer le gar&ccedil;on de bureau du commissaire.
+Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-m&ecirc;me, mais, &agrave;
+force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'&eacute;nigme.</p>
+
+<p>Il y avait un homme qui avait propos&eacute; des primes pour activer la
+recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.</p>
+
+<p>Saladin ne demanda plus rien et cessa de r&ocirc;der dans le quartier Mazas.</p>
+
+<p>Depuis lors il s'assit en face de cet unique probl&egrave;me: retrouver le duc
+de Chaves. Ses premi&egrave;res investigations le convainquirent d'un fait
+qu'il avait devin&eacute;: le duc de Chaves &eacute;tait puissamment riche.</p>
+
+<p>Mais il avait quitt&eacute; la France avec toute sa maison au mois de mai 1852,
+et Saladin, malgr&eacute; toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer
+le Nouveau Monde o&ugrave; monsieur le duc s'&eacute;tait rendu.</p>
+
+<p>Il patienta sans abandonner un seul instant son r&ecirc;ve. Le temps remplace
+l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou
+et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.</p>
+
+<p>La confr&eacute;rie des artistes en foire, sans &ecirc;tre organis&eacute;e comme celle des
+francs-ma&ccedil;ons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois
+son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du
+trap&egrave;ze traverse parfois l'oc&eacute;an, et l'homme &agrave; la poup&eacute;e alla, dit-on,
+une fois jusqu'&agrave; la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le
+bienfait de la ventriloquie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s des ann&eacute;es de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les
+renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal
+de premi&egrave;re classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont
+il avait tout bonnement r&eacute;solu de se constituer l'h&eacute;ritier.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Chaves &eacute;tait mari&eacute; en secondes noces &agrave; une Fran&ccedil;aise
+qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour op&eacute;rer la vente
+des immenses domaines qu'il poss&eacute;dait au Br&eacute;sil, dans la province de
+Para, et songeait &agrave; revenir en Europe.</p>
+
+<p>Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de
+son plan se rapprochait &agrave; vue d'&oelig;il. Dans le paroxysme de sa joie il
+commit sa premi&egrave;re et sa derni&egrave;re imprudence.</p>
+
+<p>Jusqu'alors il avait agi sur le c&oelig;ur et l'imagination de Saphir au
+moyen de leviers, parfaitement appropri&eacute;s &agrave; l'&eacute;tat intellectuel de la
+jeune fille. Ce n'&eacute;tait pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais
+&ccedil;'aurait pu &ecirc;tre un suborneur, s'il y avait vu son int&eacute;r&ecirc;t. Son <i>affaire</i>
+se pr&eacute;sentait &agrave; lui, en ce temps-l&agrave; sous la forme d'un mariage entre
+lui et l'h&eacute;riti&egrave;re unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver
+l&agrave;, il fallait se faire aimer; Saladin n'en &eacute;tait pas &agrave; entamer cette
+besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entra&icirc;ner sa future amante des
+lectures plus enflamm&eacute;es que les pages enfantines &eacute;crites par le citoyen
+Ducray-Duminil, c'est qu'il &eacute;tait prudent d'abord, et qu'ensuite il
+n'&eacute;tait pas tr&egrave;s fort en litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait &agrave; une enfant, et qu'entre
+tous les produits du g&eacute;nie humain, <i>Alexis ou la Maisonnette dans les
+bois, Victor ou l'Enfant de la for&ecirc;t</i> et autres sont les plus propres &agrave;
+exalter les imaginations na&iuml;ves dans la question des m&egrave;res perdues et
+retrouv&eacute;es.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et
+gauche, par cons&eacute;quent brutal, quand il se contraignait lui-m&ecirc;me &agrave;
+montrer de la hardiesse.</p>
+
+<p>Souvenons-nous en outre qu'&agrave; l'&acirc;ge de trente ans il ne devait point
+avoir de barbe.</p>
+
+<p>Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en r&ecirc;ve, de la m&egrave;re
+vaguement ador&eacute;e, il fut &eacute;loquent et Saphir l'&eacute;couta avec des larmes
+dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-m&ecirc;me, il devint
+imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.</p>
+
+<p>Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se
+mettre sous la protection du couple Canada.</p>
+
+<p>Mais c'est ici que la v&eacute;ritable valeur de notre h&eacute;ros se r&eacute;v&egrave;le.</p>
+
+<p>La situation se pr&eacute;sentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre e&ucirc;t
+courb&eacute; la t&ecirc;te, Saladin la redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il &agrave; Similor &eacute;mu par la solennit&eacute; de
+la convocation; papa &Eacute;chalot et la Canada veulent nous faire des
+mis&egrave;res, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec
+argent de poche et pension viag&egrave;re que je me charge d'obtenir. Fais le
+mort, c'est moi qui ai la parole.</p>
+
+<p>Similor &eacute;tait subjugu&eacute;; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin
+conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par
+mois.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint.
+Le duc et la duchesse de Chaves &eacute;taient revenus en Europe, mais, par un
+caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse
+entra&icirc;na son mari dans un voyage sans fin &agrave; travers nos provinces. Ils
+faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des
+compagnons du devoir.</p>
+
+<p>Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans,
+stup&eacute;fait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces g&eacute;n&eacute;raux habiles
+et prudents qui emploient les heures de l'attente &agrave; fortifier leurs
+positions; c'&eacute;tait un Wellington que ce Saladin, et le pr&eacute;cautionneux
+h&eacute;ros de l'Angleterre e&ucirc;t admir&eacute; les lignes et les d&eacute;fenses qu'il tra&ccedil;a
+autour de son affaire.</p>
+
+<p>Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que
+ce f&ucirc;t toujours la m&ecirc;me affaire. Il la fit virer sur son axe, il la
+consid&eacute;ra sous vingt jours diff&eacute;rents, il la poss&eacute;da si absolument qu'en
+bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui
+&eacute;chapper sans injustice.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin
+trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.</p>
+
+<p>Il <i>faisait</i> &agrave; la Bourse, en qualit&eacute; de coulissier pour une somnambule
+supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame
+Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est
+un des plus curieux myst&egrave;res de Paris.</p>
+
+<p>Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la
+place de la Bourse, et le chargea d'une s&eacute;rie d'op&eacute;rations en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;nich&eacute; une dame qui a &eacute;gar&eacute; un petit bracelet de trente sous, et
+&ccedil;a me vaudra ma richesse.</p>
+
+<p>Saladin, toujours en pr&eacute;sence de son id&eacute;e fixe, resta frapp&eacute; de ce mot.
+Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous pr&eacute;texte
+de lui rendre compte de ses achats et ventes.</p>
+
+<p>La bonne femme &eacute;tait encore tout occup&eacute;e de son aubaine.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre
+avec une mani&egrave;re d'&eacute;chapp&eacute; de coll&egrave;ge, un mignon gar&ccedil;on, ma foi! nous
+avons des personnes qui ne d&eacute;testent pas la jeunesse. Mais celle-ci est
+si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'&acirc;ge, entre vingt-huit et
+trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de
+Sabran.</p>
+
+<p>&mdash;Et la dame? demanda Saladin &agrave; qui l'&eacute;chapp&eacute; de coll&egrave;ge importait peu.</p>
+
+<p>&mdash;Nisquette! r&eacute;pondit madame Lubin; &ccedil;a ne donne pas volontiers son nom
+et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque
+chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte
+Hector, Grand-H&ocirc;tel, appartement n&deg; 38. On a laiss&eacute; trois louis.</p>
+
+<p>Quand Saladin se trouva seul dans la rue apr&egrave;s avoir quitt&eacute; madame
+Lubin, il &eacute;tait &eacute;mu comme &agrave; l'approche d'un grand &eacute;v&eacute;nement. Il rentra
+chez lui et passa une nuit blanche &agrave; creuser son affaire, semblable &agrave;
+l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.</p>
+
+<p>Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur
+sa pr&eacute;occupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'&agrave; l'angle du
+boulevard et de la rue de la Chauss&eacute;e-d'Antin. Arriv&eacute; l&agrave;, il lui mit la
+main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour monter une petite m&eacute;canique, commen&ccedil;a-t-il d'un air d&eacute;gag&eacute;.
+Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit men&eacute; joliment. Tu vas
+entrer au Grand-H&ocirc;tel, ici pr&egrave;s, et tu vas demander monsieur le comte
+Hector de Sabran.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte Hector de Sabran, r&eacute;p&eacute;ta Similor pour se mettre le
+nom dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Saladin lui tendit un carr&eacute; de papier o&ugrave; il avait &eacute;crit lui-m&ecirc;me: Comte
+Hector de Sabran, Grand-H&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme, continua-t-il, est au n&deg; 38, tu frapperas &agrave; sa porte.
+Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: &laquo;Est-ce &agrave; monsieur Ginguenot que
+j'ai l'honneur de parler?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! Mais c'est une op&eacute;ration de commerce en tout bien tout honneur.
+Si c'est au contraire un domestique qui se pr&eacute;sente, tu demanderas
+monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta
+mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconna&icirc;tre plus
+tard.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, r&eacute;p&eacute;ta Similor, tu m'int&eacute;resses... apr&egrave;s?</p>
+
+<p>Saladin poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air
+bien &eacute;tonn&eacute; et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le
+comte Hector que je demande.</p>
+
+<p>&mdash;Il me r&eacute;pondra: &laquo;Mais c'est moi qui suis le comte Hector!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et tu riposteras: &laquo;Alors, je suis vol&eacute;!&raquo; Tu tireras ta r&eacute;v&eacute;rence et tu
+dispara&icirc;tras, &agrave; moins qu'on ne te demande des explications.</p>
+
+<p>&mdash;Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un
+particulier est venu &agrave; la boutique acheter ceci ou cela en se faisant
+passer pour monsieur le comte. &Ccedil;a n'est pas malin, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout. Marche.</p>
+
+<p>Similor entra sous la vo&ucirc;te du Grand-H&ocirc;tel. Saladin avait eu soin de lui
+faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-H&ocirc;tel n'est pas &agrave; l'abri de
+recevoir de temps en temps quelques figures h&eacute;t&eacute;roclites.</p>
+
+<p>Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il
+avait m&ecirc;me les jours o&ugrave; il &eacute;tait battu.</p>
+
+<p>&mdash;Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau tr&egrave;s joli,
+qui a &eacute;t&eacute; bien f&acirc;ch&eacute; quand il a su qu'on avait lev&eacute; chez nous trois
+paires de bottes vernies &agrave; son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien s&ucirc;r de le reconna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ccedil;a, oui.</p>
+
+<p>Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entr&eacute;e du Grand-H&ocirc;tel,
+et s'y pla&ccedil;a pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une demi-heure d'attente, un jeune homme tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant sortit de
+l'h&ocirc;tel, non pas en voiture, mais &agrave; pied.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! dit aussit&ocirc;t Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le
+comte?</p>
+
+<p>Il voulut se lever, Saladin l'arr&ecirc;ta. Ce fut seulement lorsque Hector de
+Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la
+Chauss&eacute;e-d'Antin que Saladin commen&ccedil;a &agrave; le suivre, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand m&ecirc;me il faudrait le filer toute la journ&eacute;e, on saura ce qu'on
+veut savoir.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re &eacute;tape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout
+simplement au caf&eacute; D&eacute;sir&eacute; pour lire les journaux et prendre son
+chocolat.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosit&eacute;
+s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui
+toucha la joue paternellement et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma vieille, c'est une invention d&eacute;licate et de longueur; on versera
+plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu
+as un r&ocirc;le, sois &agrave; la hauteur de la mission que je vais te confier.</p>
+
+<p>La mission consistait &agrave; faire le tour du p&acirc;t&eacute; de maisons pour se poser
+en sentinelle &agrave; l'autre entr&eacute;e de la maison D&eacute;sir&eacute;, dans la rue Le
+Peletier, tandis que Saladin resterait &agrave; la porte donnant sur la rue
+Laffite.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voil&agrave; la consigne: s'il
+sort de ton c&ocirc;t&eacute;, tu le files, quand m&ecirc;me il irait aux antipodes; tu
+marques toutes les maisons o&ugrave; il s'arr&ecirc;tera, et tu viens me faire ton
+rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi peut-il nous &ecirc;tre bon, ce jeune premier-l&agrave;? demanda
+Similor.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras un jour, et ce sera ta r&eacute;compense: au galop!</p>
+
+<p>Monsieur le marquis de Saladin, rest&eacute; seul, se promena de long en large
+sur le trottoir oppos&eacute;. Les coulissiers, ses honorables confr&egrave;res, qui
+abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respect&egrave;rent
+sa m&eacute;ditation, pensant:</p>
+
+<p>&mdash;Il avale un sabre pour son d&eacute;jeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore
+demain qu'il fera concurrence &agrave; la maison Rothschild.</p>
+
+<p>Saladin ne r&ecirc;vait peut-&ecirc;tre pas de faire jamais concurrence &agrave; la maison
+Rothschild, mais son imagination agr&eacute;ablement surexcit&eacute;e lui montrait un
+coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de
+billets de banque, prot&eacute;g&eacute; par la plus compliqu&eacute;e de toutes les serrures
+de s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure d'attente, pendant laquelle son estomac &agrave; jeun lui parla
+plusieurs fois, il vit sortir un gar&ccedil;on de la maison D&eacute;sir&eacute; qui courut
+chercher un coup&eacute; sur le boulevard. Le coup&eacute; &eacute;tait pour monsieur le
+comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, apr&egrave;s avoir pris son
+chocolat.</p>
+
+<p>Le coup&eacute; tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Papa va <i>dinguer</i>, se dit Saladin, mais c'est un d&eacute;tail. Ce qui
+m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas penser &agrave; avertir Similor. Le cheval du coup&eacute; &eacute;tait par
+hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de
+ne le point perdre de vue.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effil&eacute;es comme
+celles d'un cerf, et une haleine &agrave; rester trois minutes sous l'eau.
+Quand le coup&eacute; s'arr&ecirc;ta, &agrave; une demi-lieue de l&agrave;, devant la porte d'un
+magnifique h&ocirc;tel du faubourg Saint-Honor&eacute;, c'est &agrave; peine si Saladin
+avait au front quelques gouttes de sueur.</p>
+
+<p>Monsieur le comte paya le coup&eacute; et disparut derri&egrave;re les ventaux de
+l'&eacute;l&eacute;gante porte coch&egrave;re qui se referma.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais, &agrave; ce
+moment, il s'agita doucement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis
+tomb&eacute; du premier coup sur le nid de l'oiseau!</p>
+
+<p>Il regarda l'h&ocirc;tel attentivement. C'&eacute;tait une de ces splendides
+demeures, b&acirc;ties entre cour et jardin, dont la fa&ccedil;ade regarde le
+faubourg et qui d&eacute;ploient sur l'avenue Gabrielle leur arri&egrave;re-face plus
+riche encore.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi Saladin songea:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout pr&egrave;s de l'h&ocirc;tel de Praslin, o&ugrave; il y eut un duc qui tua une
+duchesse.</p>
+
+<p>Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.</p>
+
+<p>Saladin &ocirc;ta son chapeau et s'&eacute;carta, car il &eacute;tait prudent et poli.
+L'homme qui l'avait heurt&eacute; ne le vit m&ecirc;me pas. C'&eacute;tait un personnage de
+haute taille, tr&egrave;s brun de poil et de peau, mais ayant d&eacute;j&agrave; dans sa
+barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine ind&eacute;pendamment du
+costume ou de tout autre signe ext&eacute;rieur, y compris la distinction du
+visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la
+couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la
+distinction.</p>
+
+<p>Saladin aurait pari&eacute; que ce personnage au teint de bistre &eacute;tait pour le
+moins millionnaire.</p>
+
+<p>Celui-ci entra dans une all&eacute;e qui faisait face au magnifique h&ocirc;tel et
+s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de com&eacute;die qui jouent le
+r&ocirc;le d'espion en laissant voir &agrave; tous, les fils blancs dont sont cousues
+leurs finesses.</p>
+
+<p>Saladin n'&eacute;tait pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa
+l'id&eacute;e trop commode que cet homme pouvait bien &ecirc;tre le fameux duc qui
+lui avait donn&eacute; une pi&egrave;ce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier.
+C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave; son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier
+coup en plein milieu d'un drame qui aurait troubl&eacute; si favorablement
+l'eau o&ugrave; il se proposait de p&ecirc;cher.</p>
+
+<p>Et pourtant ses vagues souvenirs s'&eacute;veillaient: il est certain que
+l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes
+aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves
+enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et
+cette barbe noire comme de l'encre.</p>
+
+<p>Involontairement Saladin r&eacute;p&eacute;ta en lui-m&ecirc;me et cette fois avec un
+sourire cruel:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout pr&egrave;s de l'h&ocirc;tel de Praslin o&ugrave; il y eut un duc qui tua une
+duchesse!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#Table">XXI</a></h2>
+
+<h3>Le duc de Chaves</h3>
+
+
+<p>Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin d&eacute;voraient les
+comestibles &eacute;tal&eacute;s derri&egrave;re les carreaux d'un restaurant voisin, mais il
+&eacute;tait trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille
+en &eacute;coutant le cri de son app&eacute;tit. Il chercha bien du regard un
+boulanger qui f&ucirc;t en vue de l'h&ocirc;tel; n'en trouvant point, il se r&eacute;signa
+sto&iuml;quement &agrave; supporter la faim, plut&ocirc;t que d'abandonner son poste.</p>
+
+<p>Son point de d&eacute;part &eacute;tait assur&eacute;ment assez vague. La somnambule de la
+rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande
+dame semblait pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;penser des sommes consid&eacute;rables pour retrouver
+un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait &eacute;t&eacute; prononc&eacute;, celui du
+jeune Hector de Sabran. Quant &agrave; la grande dame, Saladin n'avait aucun
+motif assur&eacute; de penser qu'il f&ucirc;t r&eacute;ellement &agrave; la porte de sa demeure; et
+&agrave; supposer m&ecirc;me que l'h&ocirc;tel f&ucirc;t r&eacute;ellement &agrave; elle, Saladin n'en pouvait
+conclure que la ma&icirc;tresse de l'h&ocirc;tel f&ucirc;t justement la Gloriette,
+c'est-&agrave;-dire madame la duchesse de Chaves.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, cet incident du pr&eacute;tendu millionnaire qui l'avait
+heurt&eacute; tout &agrave; l'heure en passant, n'acqu&eacute;rait de valeur que si l'h&ocirc;tel
+d'en face appartenait bien v&eacute;ritablement aux Chaves.</p>
+
+<p>Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.</p>
+
+<p>Et pourtant Saladin, &agrave; mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes,
+sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se
+gourmander lui-m&ecirc;me et se dire qu'aucun fait positif n'&eacute;tayait son
+espoir, ce n'&eacute;tait plus de l'espoir qu'il avait, c'&eacute;tait presque une
+certitude.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoy&eacute; sa
+voiture devant la porte de l'h&ocirc;tel. Deux heures sonn&egrave;rent &agrave; une horloge
+voisine.</p>
+
+<p>Saladin se dit r&eacute;solument:</p>
+
+<p>&mdash;On passera la nuit s'il le faut. On a le temps.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonhomme noir n'a pas eu la m&ecirc;me patience que moi; il s'est lass&eacute;
+de faire faction.</p>
+
+<p>L'all&eacute;e en effet &eacute;tait vide derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Mais un cigare &agrave; moiti&eacute; fum&eacute; tomba aux pieds de Saladin. Il leva la t&ecirc;te
+instinctivement et vit briller deux gros yeux derri&egrave;re les persiennes
+entrouvertes d'une fen&ecirc;tre de l'entresol.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, murmura-t-il, &ccedil;a se complique, mon richard a trouv&eacute; une
+autre gu&eacute;rite.</p>
+
+<p>La porte coch&egrave;re de l'h&ocirc;tel s'ouvrit en ce moment &agrave; deux battants.</p>
+
+<p>Dans la vie du marquis Saladin les &eacute;motions n'abondaient pas. Il n'avait
+jamais aim&eacute; ni p&egrave;re, ni m&egrave;re, ni fr&egrave;re, ni s&oelig;ur; mais le c&oelig;ur peut
+battre sans cela. Saladin s'aimait lui-m&ecirc;me incomparablement; il
+s'agissait en ce moment de lui-m&ecirc;me; il fut oblig&eacute; de s'appuyer aux
+volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.</p>
+
+<p>Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagn&eacute; ou perdu la
+premi&egrave;re manche de cette romanesque partie qu'il pr&eacute;parait depuis tant
+d'ann&eacute;es?</p>
+
+<p>La porte coch&egrave;re restait ouverte et rien ne paraissait.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les persiennes de l'entresol, l'homme &agrave; la barbe couleur
+d'encre moisie toussait en allumant un second cigare.</p>
+
+<p>L'&acirc;me enti&egrave;re de Saladin &eacute;tait dans ses yeux. Il ne se faisait pas
+d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et
+encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois &agrave; la
+baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment o&ugrave; elle
+confiait Petite-Reine &agrave; madame Noblet, la Berg&egrave;re.</p>
+
+<p>Il n'avait pas l'espoir de la reconna&icirc;tre dans le sens ordinaire du mot;
+c'&eacute;tait pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait pr&eacute;sente dans
+ses moindres d&eacute;tails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait
+avec une certaine apparence de raison: je reconna&icirc;trai la m&egrave;re par la
+fille.</p>
+
+<p>Le pav&eacute; de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers
+se montr&egrave;rent habill&eacute;s de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent
+jusqu'&agrave; la porte, maintenant deux fringants chevaux.</p>
+
+<p>Le comte Hector &eacute;tait sur l'un, l'autre portait une amazone v&ecirc;tue de
+drap noir, avec le chapeau mexicain entour&eacute; d'un voile.</p>
+
+<p>Saladin, par un mouvement irr&eacute;sistible o&ugrave; il y avait plus que de la
+curiosit&eacute;, traversa la moiti&eacute; de la rue &agrave; la rencontre du cavalier et de
+l'amazone, derri&egrave;re lesquels se refermait le portail de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut celle-ci: &laquo;Elle est trop jeune!&raquo;</p>
+
+<p>Et par le fait, c'&eacute;tait une jeune femme pleine de gr&acirc;ce et de beaut&eacute; qui
+accompagnait l'heureux comte Hector.</p>
+
+<p>Sous son voile on apercevait sa figure un peu p&acirc;le mais souriante, et
+ses grands yeux avaient cet &eacute;clat mouill&eacute; qui n'appartient qu'&agrave; la
+jeunesse.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait si pr&egrave;s que le comte Hector fut oblig&eacute; d'arr&ecirc;ter son
+cheval pour ne le point heurter.</p>
+
+<p>&mdash;Rangez-vous donc, imb&eacute;cile, dit involontairement le jeune gentilhomme.</p>
+
+<p>Saladin ne se d&eacute;rangea ni ne se f&acirc;cha. Il &eacute;tait sous le coup d'un
+&eacute;tonnement qui allait jusqu'&agrave; la stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>Sa seconde pens&eacute;e fut celle-ci: &laquo;C'est elle, toute pareille &agrave; autrefois!
+Elle n'a pas m&ecirc;me vieilli!&raquo;</p>
+
+<p>La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour
+reconna&icirc;tre cette f&eacute;e qui allait lui donner la richesse, n'existait m&ecirc;me
+pas. Point n'&eacute;tait besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de
+miracle, malgr&eacute; l'injure de quatorze ann&eacute;es, la jeune et belle cr&eacute;ature
+qui s'&eacute;tait assise &agrave; quelques pas de lui jadis sur les pauvres
+banquettes du Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique, et qui, le lendemain,
+avait embrass&eacute; en pleurant Petite-Reine, sa fillette ador&eacute;e que, par le
+fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une seule diff&eacute;rence, encore &eacute;tait-elle produite par le
+costume que portait la Gloriette.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me pens&eacute;e de Saladin fut un hommage rendu &agrave; l'aisance
+merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses
+dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg
+Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Gare! lui cria un cocher d'omnibus.</p>
+
+<p>Saladin, qui &eacute;tait rest&eacute; au milieu de la rue, sauta de c&ocirc;t&eacute; vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Gare! lui cria un cocher de fiacre.</p>
+
+<p>Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de l&agrave; son
+regard, tourn&eacute; par hasard vers la boutique o&ugrave; nagu&egrave;re il s'&eacute;tait appuy&eacute;,
+rencontra la fen&ecirc;tre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repouss&eacute; les
+persiennes. Il s'accoudait commod&eacute;ment au balcon et suivait d'un &oelig;il
+content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone.</p>
+
+<p>Une &eacute;trange gaiet&eacute; entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de
+ce visage si sombre, une rang&eacute;e de dents blanches qui brillaient comme
+celles d'un carnassier.</p>
+
+<p>Dans ces maisons que l'imagination b&acirc;tit &agrave; force d'hypoth&egrave;ses et qui
+tremblent au vent comme des ch&acirc;teaux de cartes, quand une des
+suppositions fondamentales arrive &agrave; devenir une v&eacute;rit&eacute;, tout l'&eacute;difice
+se consolide instantan&eacute;ment.</p>
+
+<p>L'identit&eacute; de la Gloriette, devenue dame et ma&icirc;tresse de l'h&ocirc;tel de
+Chaves, &eacute;tablissait par contrecoup l'identit&eacute; du bonhomme noir et blanc
+qui &eacute;tait bien &eacute;videmment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses
+fonctions de mari jaloux.</p>
+
+<p>Saladin ne savait pas encore &agrave; quoi cette circonstance pourrait lui
+servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un
+entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il e&ucirc;t pu la voir aussi bien
+derri&egrave;re les persiennes de son cabinet.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; la source des renseignements et voulut savoir, car pour les
+diplomates de sa sorte rien n'est &agrave; n&eacute;gliger. Il pesa sur l'&eacute;blouissant
+bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'h&ocirc;tel de
+Chaves, la porte s'ouvrit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Saladin entra d'un air d&eacute;gag&eacute; et demanda au concierge, bien mieux
+habill&eacute; que lui, s'il &eacute;tait possible de voir monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence est en voyage depuis deux jours, r&eacute;pondit le
+fonctionnaire avec majest&eacute;, et quand on veut avoir l'honneur d'&ecirc;tre re&ccedil;u
+par Son Excellence, on &eacute;crit pour demander audience.</p>
+
+<p>Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait
+l'habitude de ne rien laisser tra&icirc;ner, il ramassa au coin d'une borne,
+dans un petit tas de poussi&egrave;re, un objet brillant qui pouvait &ecirc;tre en
+or, et le glissa dans sa poche.</p>
+
+<p>Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour
+pardon &agrave; Dieu et aux hommes d'avoir fait la r&eacute;volution de Juillet,
+commen&ccedil;a-t-il sa fortune l&eacute;gendaire en sauvant une &eacute;pingle.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait fix&eacute; d&eacute;sormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence
+pour choisir, en qualit&eacute; d'observateur, cette fen&ecirc;tre d'entresol.</p>
+
+<p>Son Excellence jouait d&eacute;cid&eacute;ment tout au long la vieille com&eacute;die de
+l'&eacute;poux soup&ccedil;onneux qui veut surprendre sa femme.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait ferm&eacute;e maintenant cette fen&ecirc;tre. Monsieur le duc avait achev&eacute;
+sa besogne comme Saladin la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journ&eacute;e
+que moi!</p>
+
+<p>Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant
+dont l'&eacute;talage lui avait donn&eacute; le supplice de Tantale et, contre ses
+habitudes d'&eacute;conomie, il se paya un plantureux d&eacute;jeuner d&icirc;natoire.</p>
+
+<p>Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui &eacute;tait bien
+r&eacute;ellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourn&eacute; le coin de
+l'avenue Marigny et gagn&eacute; la grande avenue des Champs-Elys&eacute;es.</p>
+
+<p>Le comte Hector &eacute;tait un charmant cavalier, assur&eacute;ment, mais madame la
+duchesse revenait d'un pays o&ugrave; les femmes font des miracles &agrave; cheval.
+C'&eacute;tait une amazone accomplie. La foule &eacute;l&eacute;gante qui encombrait &agrave; cette
+heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succ&egrave;s de
+curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce sont, dit-on, des bo&icirc;tes &agrave; m&eacute;disances tous ces &eacute;quipages coquets qui
+vont cueillir chaque jour, &agrave; la m&ecirc;me heure, la plus envi&eacute;e de toutes les
+volupt&eacute;s parisiennes: la promenade au bois.</p>
+
+<p>Ces bouquets de femmes, qui &eacute;maillent si brillamment l'avenue de
+l'&Eacute;toile, ont la r&eacute;putation de cacher de longues et innombrables &eacute;pines.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, en effet, m&eacute;disaient-elles de madame la duchesse et de son
+trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en v&eacute;rit&eacute; au
+milieu de tant de saluts empress&eacute;s et de bienveillants sourires.</p>
+
+<p>Par exemple, on ne m&eacute;nageait pas monsieur le duc absent. Toutes les
+dames s'accordaient &agrave; dire que c'&eacute;tait un sauvage d'autant plus
+disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la
+plus d&eacute;test&eacute;e qui soit au monde. C'&eacute;tait un joueur effr&eacute;n&eacute;, un duelliste
+de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran
+de m&eacute;lodrame. C'&eacute;tait un buveur que le vin ne savait pas &eacute;gayer et ses
+histoires galantes elles-m&ecirc;mes avaient je ne sais quelle fun&egrave;bre couleur
+de trag&eacute;die.</p>
+
+<p>Ah! certes, dans ces charmants comit&eacute;s qui roulaient en ressassant
+l'&eacute;ternel radotage des nouvelles &agrave; la main, la malveillance n'&eacute;tait pas
+pour madame la duchesse. Elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; radicalement excusable si on avait
+su &agrave; peu pr&egrave;s d'o&ugrave; elle venait.</p>
+
+<p>Mais on ne le savait pas et c'&eacute;tait terrible. Vous figurez-vous une
+duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle?</p>
+
+<p>Du reste, elle se tenait &laquo;&agrave; sa place&raquo;, et on lui en savait gr&eacute;. Le monde
+ne la voyait gu&egrave;re que dans les circonstances officielles, et, malgr&eacute;
+l'immense fortune de son mari, elle n'&eacute;tait jamais entr&eacute;e dans la lice
+o&ugrave; combattent les &eacute;blouissantes.</p>
+
+<p>&Agrave; l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cess&egrave;rent de suivre le
+chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonni&egrave;re des &eacute;quipages
+tournait &agrave; gauche et s'engouffrait fid&egrave;lement dans l'avenue de
+l'Imp&eacute;ratrice qui est le seul couloir authentique par o&ugrave; l'on puisse
+arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin,
+prirent un temps de galop sur la route de Neuilly.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; seulement qu'ils commenc&egrave;rent &agrave; causer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me
+semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cess&eacute;
+de chercher parce que cet amour &eacute;tait tout pour moi et que rien, rien au
+monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. &Agrave; mesure
+que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une
+fois je me suis &eacute;veill&eacute;e, la nuit, oppress&eacute;e par une angoisse
+inexprimable. J'avais r&ecirc;v&eacute; qu'elle &eacute;tait morte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a &eacute;t&eacute; toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous
+l'aimez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer
+l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sinc&egrave;rement
+aim&eacute;, un seul. Il est des heures o&ugrave; je doute encore de son abandon,
+parce que son caract&egrave;re &eacute;tait noble et que, chez lui, une l&acirc;chet&eacute; ne me
+semble pas possible... C'est une chose singuli&egrave;re que la vivacit&eacute; de ces
+impressions apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es &eacute;coul&eacute;es! Loin d'aller s'&eacute;teignant les
+souvenirs de cette &eacute;poque, qui fut en r&eacute;alit&eacute; toute ma vie, sont plus
+nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir
+grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit
+chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a
+grandi, embelli; comment elle s'est transform&eacute;e, et il me semble qu'&agrave;
+l'aide de ce pauvre calcul o&ugrave; j'ai d&eacute;pens&eacute; tant d'heures, si je la
+voyais l&agrave;, devant moi, je la reconna&icirc;trais.</p>
+
+<p>Hector souriait, tout &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous auriez &eacute;t&eacute; heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut,
+et comme cet homme e&ucirc;t &eacute;t&eacute; heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aim&eacute;, &agrave; cause d'elle. C'&eacute;tait un
+gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc.
+Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'&eacute;tais, parce que je
+ne pouvais lui donner, en &eacute;change de sa passion, que mon c&oelig;ur, o&ugrave; ma
+Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt
+pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si
+Dieu m'exauce enfin et la rend &agrave; ma folie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais song&eacute;, demanda le jeune comte, &agrave; chercher ce pauvre
+bon M&eacute;dor dont vous m'avez racont&eacute; le d&eacute;vouement si simple et si
+touchant?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis mon retour en France, r&eacute;pondit madame de Chaves, j'ai fait
+l'impossible pour retrouver M&eacute;dor. Tout a &eacute;t&eacute; inutile. Il a disparu; il
+est mort, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon oncle a cess&eacute; de vous pr&ecirc;ter son aide?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes d&eacute;sirs sont
+devanc&eacute;s par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entra&icirc;n&eacute;
+vers moi jadis est &eacute;teinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a
+remplac&eacute;e. Il a repris sa libert&eacute; sans me rendre la mienne, et puisque
+nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer s&eacute;rieusement. Je
+ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'&ecirc;tre jaloux,
+mais...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria le jeune homme vivement, vous seriez soup&ccedil;onn&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont pass&eacute;s.
+Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduit&eacute;s
+&agrave; l'h&ocirc;tel lui portaient ombrage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait na&icirc;tre,
+c'est lui qui a favoris&eacute; ces assiduit&eacute;s, et maintenant que j'ai pour
+vous, belle cousine, une amiti&eacute; de fr&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit de fr&egrave;re, r&eacute;p&eacute;ta Hector en rougissant.</p>
+
+<p>Puis il se tut.</p>
+
+<p>La belle duchesse secoua la t&ecirc;te en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais
+vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je
+suis &agrave; sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour
+continuer mes recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air &eacute;tonn&eacute;, comme s'il
+d&eacute;pendait de mon oncle de changer votre situation.</p>
+
+<p>La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils &eacute;taient &agrave; la
+hauteur de la porte Maillot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a moins de monde &agrave; la porte d'Orl&eacute;ans, r&eacute;pondit madame de Chaves,
+qui remit son cheval au trot.</p>
+
+<p>Un instant la route se poursuivit en silence.</p>
+
+<p>Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le
+duc, son mari, mon oncle, &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; le neveu propre de monsieur
+de Chaves, dont la s&oelig;ur cadette avait &eacute;pous&eacute;, &agrave; Rio de Janeiro,
+monsieur le comte de Sabran, attach&eacute; de l'ambassade fran&ccedil;aise sous le
+r&egrave;gne de Louis-Philippe. Hector &eacute;tait le fruit de cette union; il avait
+perdu fort jeune son p&egrave;re et sa m&egrave;re. &Agrave; part un cousin du c&ocirc;t&eacute; paternel
+qu'on avait nomm&eacute; son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que
+monsieur de Chaves.</p>
+
+<p>Monsieur de Chaves, &agrave; son retour en France, l'avait appel&eacute; pr&egrave;s de lui;
+son accueil avait &eacute;t&eacute; tout paternel, et il l'avait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; sa femme
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lilias, voici le fils de ma s&oelig;ur ch&eacute;rie dont je vous ai parl&eacute; si
+souvent.</p>
+
+<p>Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le
+connaissait, n'avait jamais prononc&eacute; le nom de sa s&oelig;ur ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;trange caract&egrave;re que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit
+vrai en parlant de sa bont&eacute;; sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; n'avait pas de bornes, mais
+il semblait parfois qu'il y e&ucirc;t une lacune dans son intelligence et que
+sa nature morale f&ucirc;t affect&eacute;e d'une maladie.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re, avant lui, avait fait comme lui; il s'&eacute;tait m&eacute;salli&eacute;. Monsieur
+le duc de Chaves &eacute;tait le fils d'une cr&eacute;ature splendide qui avait &eacute;bloui
+Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui &eacute;tait soup&ccedil;onn&eacute;e
+d'avoir du sang m&ecirc;l&eacute; dans les veines.</p>
+
+<p>Ce roman de fougueux amour avait eu un d&eacute;nouement sombre, sur lequel
+planait, du reste, le myst&egrave;re le plus complet.</p>
+
+<p>Monsieur de Chaves, le p&egrave;re, avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; mort dans son lit en un
+grand vieux ch&acirc;teau qu'il poss&eacute;dait dans la province de Co&iuml;mbre, en
+Portugal.</p>
+
+<p>Il fut constat&eacute; que sa femme avait quitt&eacute; le ch&acirc;teau la veille au soir,
+emmenant avec elle son fils, alors &acirc;g&eacute; de onze ans, et une petite fille,
+plus jeune de deux ans.</p>
+
+<p>Ce fils &eacute;tait monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette;
+cette petite fille devait &ecirc;tre la m&egrave;re du comte Hector de Sabran.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Chaves avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par sa m&egrave;re au Br&eacute;sil. Une
+sorte de r&eacute;probation sourde entourait cette femme malgr&eacute; son immense
+fortune.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; ce point que la s&oelig;ur du duc, m&egrave;re d'Hector, belle et pourvue
+d'une dot consid&eacute;rable, aurait eu de la peine &agrave; trouver un &eacute;poux, si
+monsieur de Sabran, &eacute;tranger et ignorant la funeste histoire de cette
+famille, ne f&ucirc;t devenu amoureux d'elle &agrave; la fran&ccedil;aise, et ne l'e&ucirc;t
+&eacute;pous&eacute;e en quelque sorte par impromptu.</p>
+
+<p>Monsieur le duc, &eacute;lev&eacute; dans les immenses possessions de sa famille, au
+fond de la province de Para, n'avait jamais fray&eacute; avec les jeunes gens
+de son rang. Entour&eacute; de serviteurs et de parasites qui, au Br&eacute;sil,
+appartiennent volontiers &agrave; la pire esp&egrave;ce d'aventuriers, il avait
+d&eacute;pens&eacute; son adolescence &agrave; des plaisirs violents, &agrave; de sauvages
+d&eacute;bauches. Sa m&egrave;re encourageait ce genre de vie par une conduite plus
+que suspecte.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; l'habitation des sc&egrave;nes brutales et l'orgie finissait
+parfois dans le sang.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de sa m&egrave;re, arriv&eacute;e lorsque monsieur le duc touchait &agrave; sa
+vingti&egrave;me ann&eacute;e, il avait quitt&eacute; ses terres pour se pr&eacute;senter &agrave; la cour
+o&ugrave; sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable.</p>
+
+<p>Le d&eacute;c&egrave;s de la duchesse douairi&egrave;re rejetait du reste dans l'ombre un
+pass&eacute; de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait &ecirc;tre
+complice.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois qu'on annon&ccedil;a &agrave; l'audience imp&eacute;riale don Hernan-Maria
+da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosit&eacute; fut excit&eacute;
+parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait d&eacute;j&agrave; de la
+jalousie.</p>
+
+<p>Hernan-Maria &eacute;tait un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la
+couleur basan&eacute;e de sa peau trahissaient son origine mul&acirc;tre, au dire des
+courtisans portugais et br&eacute;siliens de sang pur, qui sont, par le fait,
+trois fois plus basan&eacute;s que les quarterons.</p>
+
+<p>D&egrave;s cette premi&egrave;re audience, il demanda d'un ton froid et fier &agrave; Sa
+Majest&eacute; l'honneur d'&ecirc;tre employ&eacute; &agrave; son service.</p>
+
+<p>On monte vite l&agrave;-bas, quand on a derri&egrave;re soi un nom et des millions. &Agrave;
+vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, &eacute;tait un haut personnage,
+et il put doubler d'un seul coup sa fortune en &eacute;pousant une des plus
+belles, une des plus riches h&eacute;riti&egrave;res de l'empire.</p>
+
+<p>Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa
+duchesse. C'&eacute;tait ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave.</p>
+
+<p>Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Th&eacute;&acirc;tre
+et lui meubla un palais.</p>
+
+<p>Ce fut alors une existence d'orgies &agrave; tous crins. Ses folies de joueur
+scandalis&egrave;rent une ville o&ugrave; toutes les classes de la population poussent
+l'amour du jeu jusqu'&agrave; la d&eacute;mence.</p>
+
+<p>Un soir, dans une acad&eacute;mie de <i>monte</i>, il tua un colonel mexicain dans
+un duel au couteau, et fut bless&eacute; de deux balles par un citoyen des
+&Eacute;tats-Unis dans un duel au revolver.</p>
+
+<p>Il y avait bal &agrave; la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un
+quadrille avec le bras en &eacute;charpe. Cela le mit &agrave; la mode; une belle
+dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'&Eacute;tat,
+demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'il vint &agrave; Paris, charg&eacute; de r&eacute;gler officieusement des
+indemnit&eacute;s fort importantes.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, bien qu'il t&icirc;nt grand &eacute;tat, la diff&eacute;rence absolue des m&oelig;urs et
+la gaucherie qu'il avait &agrave; s'exprimer dans notre langue exag&eacute;r&egrave;rent sa
+timidit&eacute; naturelle. Il v&eacute;cut &agrave; l'&eacute;cart; dans le monde parisien, il passa
+pour une sorte de sauvage poussant l'aust&eacute;rit&eacute; des m&oelig;urs jusqu'au
+sto&iuml;cisme.</p>
+
+<p>Par le fait, ses fredaines se bornaient &agrave; payer &agrave; une danseuse les
+appointements d'un ministre.</p>
+
+<p>Ce fut le hasard qui pla&ccedil;a sur sa route la Gloriette, un jour qu'il
+visitait le Jardin des Plantes.</p>
+
+<p>La passion le prenait comme un coup de foudre. L&agrave;-bas, au Br&eacute;sil, il e&ucirc;t
+fait enlever la jeune femme d&egrave;s le soir m&ecirc;me. &Agrave; Paris, il avait peur; il
+se mit &agrave; jouer le r&ocirc;le d'un sombre et maladroit C&eacute;ladon.</p>
+
+<p>Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; son ombre.</p>
+
+<p>Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier
+mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette.</p>
+
+<p>Nous savons aussi qu'il lui promit mariage.</p>
+
+<p>Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle &agrave;
+l'accomplissement de cette promesse: la premi&egrave;re duchesse de Chaves
+&eacute;tait sur le b&acirc;timent qui emmenait la Gloriette au Br&eacute;sil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#Table">XXII</a></h2>
+
+<h3>Madame la duchesse de Chaves</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la porte d'Orl&eacute;ans, entre les deux grandes avenues, s'ouvre une route
+de chasse qui coupe le bois en diagonale dans toute sa largeur, passant
+&agrave; travers ces fourr&eacute;s solitaires que la foule des promeneurs du lac ne
+conna&icirc;t m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Car il y a des gens qui vont trois cent soixante-cinq fois par an au
+bois de Boulogne et qui font trois cent soixante-cinq fois le m&ecirc;me tour.</p>
+
+<p>Ainsi est b&acirc;ti le peuple le plus spirituel de l'univers.</p>
+
+<p>Hector et sa compagne marchaient au pas &agrave; l'ombre des grands arbres. Ils
+parlaient pr&eacute;cis&eacute;ment de cette premi&egrave;re duchesse de Chaves que nous
+avons nomm&eacute;e &agrave; la fin du pr&eacute;c&eacute;dent chapitre. La voix de Lily avait
+baiss&eacute; son diapason malgr&eacute; elle, son accent &eacute;tait lent et triste.</p>
+
+<p>&mdash;Je vivais fort isol&eacute;e sur ce paquebot, dit-elle, votre oncle avait
+achet&eacute; tous ceux qui auraient pu me renseigner. Je voyais souvent sur le
+pont cette jeune femme admirablement belle, mais triste, dont la p&acirc;leur
+&eacute;tait encadr&eacute;e dans ses longs cheveux noirs. Pas une seule fois,
+monsieur le duc ne lui parla devant moi, et ce fut des ann&eacute;es apr&egrave;s
+seulement que je connus son nom.</p>
+
+<p>&laquo;Elle s'appelait comme je me nomme maintenant, madame la duchesse de
+Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc entendu parler...? commen&ccedil;a Hector.</p>
+
+<p>Lily l'interrompit d'un geste grave.</p>
+
+<p>&mdash;Un an apr&egrave;s notre arriv&eacute;e au Br&eacute;sil, pronon&ccedil;a-t-elle &agrave; voix basse,
+monsieur le duc de Chaves me donna son nom dans la chapelle de
+Sainte-Marie-de-Gloire &agrave; Rio. J'ai appris depuis qu'&agrave; ce moment sa
+premi&egrave;re femme &eacute;tait morte depuis sept mois. Ne m'interrogez pas. Je ne
+sais rien de plus que ce que je vais vous dire, et c'est peu de chose.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le duc de Chaves avait introduit aupr&egrave;s de sa premi&egrave;re femme
+un de leurs jeunes cousins sortant de l'Universit&eacute;. Il avait recommand&eacute;
+&agrave; madame la duchesse de patronner cet enfant dans le monde.</p>
+
+<p>&laquo;Puis un jour il lui reprocha d'avoir trop fid&egrave;lement ob&eacute;i.</p>
+
+<p>&laquo;Le jeune homme fut tu&eacute;, dans une rencontre de nuit, par un adversaire
+inconnu.</p>
+
+<p>&laquo;La duchesse mourut.</p>
+
+<p>&laquo;Et le fr&egrave;re de la duchesse, un homme bien vu &agrave; la cour pourtant, fut
+exil&eacute; pour avoir parler de poison.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Hector dont les sourcils &eacute;taient fronc&eacute;s, vous avez
+raison, je rendrai mes visites plus rares.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit madame de Chaves en souriant, il ne faut pas prendre cet air
+fatal, nous ne sommes plus ici au Br&eacute;sil; &agrave; Paris, le poison n'est pas
+de mode. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus s&eacute;rieux, ce sont
+peut-&ecirc;tre des calomnies.</p>
+
+<p>Il y eut encore un long silence. Quand les chevaux sortirent du couvert,
+pour traverser les clairi&egrave;res qui avoisinent le ch&acirc;teau de Madrid,
+madame de Chaves reprit tout &agrave; coup d'un ton de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; affect&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Et notre huiti&egrave;me merveille du monde? Et cette belle des belles? Il y
+a longtemps que nous n'avons caus&eacute; de vos amours.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re cousine, r&eacute;pondit Hector, si elle n'existait pas, mon oncle
+aurait peut-&ecirc;tre raison d'&ecirc;tre jaloux.</p>
+
+<p>Lily &eacute;clata de rire franchement, les acc&egrave;s de gaiet&eacute; &eacute;taient rares chez
+elle.</p>
+
+<p>Mais depuis quelques jours son caract&egrave;re avait bien chang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, s'&eacute;cria-t-elle, ceci est une demi-d&eacute;claration, qui est
+tr&egrave;s adroite ou tr&egrave;s impertinente.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je &ecirc;tre adroit avec vous, ma cousine, murmura Hector d'un ton de
+sinc&egrave;re &eacute;motion, puis-je &ecirc;tre impertinent surtout? Vous savez bien que
+je vous aime, et vous savez bien de quelle fa&ccedil;on je vous aime. Il est
+certain que vous &ecirc;tes trop belle pour inspirer seulement l'affection
+qu'on porterait &agrave; une s&oelig;ur, mais il est certain aussi que mon c&oelig;ur est
+pris d'autant plus fortement que cet amour a r&eacute;sist&eacute; au ridicule qui,
+dit-on, tue toute chose, au ridicule &eacute;vident, manifeste. Il ne faut pas
+plaisanter avec mon amour, qui me rend malheureux d&eacute;j&agrave; et qui,
+peut-&ecirc;tre, brisera ma vie.</p>
+
+<p>La duchesse lui tendit la main sans arr&ecirc;ter sa monture.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vos vingt ans accomplis, Hector? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai vingt et un ans dans onze mois, r&eacute;pondit Hector, je suis
+bient&ocirc;t majeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et que comptez-vous faire, quand vous serez majeur? Hector ne r&eacute;pondit
+pas tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! insista madame de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria Hector avec un accent de passion qui fit tressaillir
+sa belle compagne, si elle m'aime, je l'&eacute;pouserai, si elle ne m'aime
+pas, je mourrai!</p>
+
+<p>Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le
+pas d'eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez jamais fait le r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; de vos amours, dit la
+duchesse d'un ton s&eacute;rieux. Vous &ecirc;tes malade, toute femme est m&eacute;decin;
+voyons, j'attends votre confession.</p>
+
+<p>La figure du jeune comte s'&eacute;claira. Le plus grand bonheur de ces pauvres
+amoureux est de raconter leur martyre.</p>
+
+<p>Il prit l'histoire au premier battement de son c&oelig;ur, alors qu'il &eacute;tait
+au coll&egrave;ge eccl&eacute;siastique du Mans. Il montra, timidement et craignant
+plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait na&icirc;tre sur les l&egrave;vres de
+sa compagne, cette enfant d'une id&eacute;ale beaut&eacute;, chaste comme un r&ecirc;ve de
+po&egrave;te et r&eacute;duite &agrave; danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau
+grossier de saltimbanques.</p>
+
+<p>Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne
+subissant pas non plus la fi&egrave;vre des bravos.</p>
+
+<p>Il l'avait vue telle qu'elle &eacute;tait, le comte Hector, parce qu'il
+l'aimait sinc&egrave;rement et profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il avait devin&eacute; le calme ang&eacute;lique de son &acirc;me et cette haute fiert&eacute; qui
+sommeillait en elle &agrave; l'&eacute;tat latent parce qu'on ne lui avait jamais
+donn&eacute; l'occasion d'&eacute;clater.</p>
+
+<p>Madame de Chaves suivait avec un entra&icirc;nement, dont elle ne se rendait
+pas compte, ce r&eacute;cit d'une na&iuml;vet&eacute; presque enfantine, et l'int&eacute;r&ecirc;t qui
+brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur.</p>
+
+<p>Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une
+croissante &eacute;motion, la fameuse sc&egrave;ne de la demande en mariage, faite &agrave;
+&Eacute;chalot et &agrave; madame Canada; il r&eacute;cita par c&oelig;ur les lettres qu'il
+&eacute;crivait &agrave; mademoiselle Saphir, il avoua m&ecirc;me l'envoi audacieux de sa
+photographie.</p>
+
+<p>Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait
+parfois, c'&eacute;tait pour prononcer de ces paroles qui trahissent
+involontairement l'int&eacute;r&ecirc;t excit&eacute;.</p>
+
+<p>Hector la remerciait en son c&oelig;ur et il allait toujours, ravi d'&eacute;pancher
+son bien-aim&eacute; secret.</p>
+
+<p>Son histoire n'avait pas beaucoup d'incidents dramatiques. Depuis qu'il
+&eacute;tait &agrave; Paris, Hector avait assez v&eacute;cu pour appr&eacute;cier l'&eacute;norme
+complaisance de cette femme du monde, faisant &agrave; de pareilles bagatelles
+l'aum&ocirc;ne de son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ennuie, ma bonne, ma ch&egrave;re cousine, disait-il, il n'y a rien
+l&agrave;-dedans, je le sens bien, sinon que j'aime comme un malheureux et
+comme un fou. Pour comprendre comment j'aime de la sorte, une femme si
+fort au-dessous de moi, selon les apparences, il faudrait que vous la
+vissiez.</p>
+
+<p>&mdash;Je la verrai, dit madame de Chaves comme malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, oh! non! s'&eacute;cria Hector d'un accent suppliant, vous ne pourriez
+la voir que dans son triomphe, c'est-&agrave;-dire dans sa mis&egrave;re. Je ne veux
+pas que vous la voyiez ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, murmura Lily qui r&ecirc;vait, elle est donc bien belle, bien
+belle!</p>
+
+<p>La poitrine d'Hector se gonfla, et les yeux de sa compagne se baiss&egrave;rent
+sous le regard de feu qu'il lui lan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est belle comme vous, dit-il en contenant sa voix, et je n'ai
+jamais trouv&eacute; personne &agrave; lui comparer que vous. Vous n'avez pas les
+m&ecirc;mes traits, vous ne vous ressemblez pas, et pourtant, chaque fois que
+je vous vois, je pense &agrave; elle. J'&eacute;tablis entre elle et vous je ne sais
+quel lien myst&eacute;rieux... comment vous dire cela? mon amour pour elle a
+comme un reflet dans ma tendresse pour vous... Vous pleurez! pourquoi
+pleurez-vous, madame?</p>
+
+<p>La duchesse essuya ses yeux vivement, et dit en essayant cette fois de
+railler:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je pleure... et je ne sais pas lequel de nous deux est le
+plus fou, Hector, mon pauvre neveu!</p>
+
+<p>&mdash;Car, se reprit-elle, je suis votre tante, et il faudra bien &agrave; la fin
+que je vous parle raison... Mais auparavant, je veux savoir. Ne
+l'avez-vous jamais revue avant de la retrouver &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cherch&eacute;e souvent et trouv&eacute;e quelquefois, r&eacute;pondit Hector mais
+je sens plus am&egrave;rement que vous ne pourriez l'exprimer le malheur de
+cette passion qui m'entra&icirc;ne; je r&eacute;siste, j'ai honte. J'aimerais mieux
+ne la voir jamais que d'affronter ces terribles applaudissements que son
+talent soul&egrave;ve et qui me serrent si douloureusement le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant..., commen&ccedil;a madame de Chaves.</p>
+
+<p>Hector l'interrompit, d'un geste doux, et sa voix prit un accent de
+recueillement.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard m'a servi une fois, dit-il, et mon pauvre roman, si triste,
+a du moins une page heureuse. L'ann&eacute;e derni&egrave;re, elle a &eacute;t&eacute; malade en
+passant &agrave; Melun, et vous ne sauriez croire &agrave; quel point les bonnes gens
+qui exploitent son talent l'aiment religieusement. C'est comme une
+famille o&ugrave; le p&egrave;re et la m&egrave;re vivent agenouill&eacute;s devant l'enfant. Je les
+crois riches d'une fa&ccedil;on relative; du moins ne n&eacute;gligent-ils rien quand
+il s'agit de leur ador&eacute;e Saphir. Lors de sa convalescence, ils lui
+lou&egrave;rent un petit appartement dans une jolie maison voisine de la Seine
+sur la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t de Fontainebleau.</p>
+
+<p>&laquo;Elle n'a pas, vous le pensez bien, s'interrompit timidement Hector, les
+frayeurs ni les pr&eacute;jug&eacute;s des autres jeunes filles. Chaque matin elle
+allait toute seule faire une longue promenade &agrave; cheval en for&ecirc;t. Il y a
+un dieu pour les amoureux, ma belle cousine; d&egrave;s la premi&egrave;re promenade
+qu'elle fit, je la rencontrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, poursuivit Hector, ces rencontres en for&ecirc;t ne m'avan&ccedil;aient pas
+beaucoup; je n'&eacute;tais plus le lyc&eacute;en du Mans, hardi &agrave; force d'ignorance.
+Mon amour avait grandi: je n'osais plus, je me cachais derri&egrave;re les
+branches pour la regarder passer, et il me semblait impossible
+d'acqu&eacute;rir l'audace qu'il e&ucirc;t fallu pour l'aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas timide, pourtant, murmura la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Hector, avec les femmes de notre monde je ne suis pas
+timide. Elles sont heureuses, nobles, d&eacute;fendues par le respect de tous
+mais celle-ci, qui pour moi &eacute;tait au-dessus de n'importe quelle
+princesse et qui en m&ecirc;me temps tenait dans la vie un &eacute;tat si mis&eacute;rable,
+comment l'aborder? comment m'excuser de l'avoir abord&eacute;e? et que lui dire
+enfin sur cette route o&ugrave; l'on ne pouvait parler &agrave; genoux?</p>
+
+<p>&laquo;Un jour j'eus la pens&eacute;e de monter, moi aussi, &agrave; cheval. Elle se
+rendait, chaque matin, &agrave; une petite chapelle situ&eacute;e au bord de l'eau, o&ugrave;
+elle semblait accomplir une neuvaine ou un v&oelig;u, car elle est pieuse
+comme un ange, et je ne sais pas d'o&ugrave; sa religion lui est venue.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cheval croisa le sien, comme elle sortait de la chapelle, dans
+l'avenue qui rentre en for&ecirc;t. J'avais eu tort de craindre et je ne sais
+point de grande dame qu'il soit plus facile d'aborder. Elle a l'autorit&eacute;
+de celles qui, tout naturellement, se sentent le droit de faire le
+premier pas.</p>
+
+<p>&laquo;Elle me reconnut, avant m&ecirc;me que je l'eusse salu&eacute;e; elle poussa un cri,
+et, toute p&acirc;le de joie, elle pronon&ccedil;a mon nom.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut sa main qui se tendit vers la mienne; tandis qu'elle murmurait:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'ai achev&eacute; aujourd'hui ma neuvaine, et c'&eacute;tait vous que je demandais
+&agrave; Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! belle cousine, s'&eacute;cria ici Hector avec une col&egrave;re douloureuse,
+vous allez la juger mal peut-&ecirc;tre. Elle appartient &agrave; une classe o&ugrave; un
+pareil abandon peut sembler effronterie.</p>
+
+<p>Madame de Chaves lui serra la main fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit-elle, ne plaidez pas sa cause qui est gagn&eacute;e; je l'aime
+puisque vous l'aimez.</p>
+
+<p>Hector porta la douce main qu'on lui donnait &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! murmura-t-il, du fond du c&oelig;ur, merci!... Mais ne me demandez
+pas de vous raconter ce qui fut dit dans ce t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te &eacute;trange et
+d&eacute;licieux qui sera le plus cher souvenir de ma jeunesse. Les paroles
+&eacute;chang&eacute;es, je m'en souviens mais, quand je veux les r&eacute;p&eacute;ter, il semble
+qu'elles perdent leur sens v&eacute;ritable. Le courant des pens&eacute;es de Saphir
+ne se rapporte &agrave; rien de ce que vous ou moi nous pouvons conna&icirc;tre;
+c'est une na&iuml;vet&eacute; bizarre o&ugrave; il y a de saintes aspirations. Elle semble
+avoir v&eacute;cu dans une f&eacute;erie, et le monde ne lui est apparu qu'au travers
+d'un r&ecirc;ve. Elle n'a rien du milieu grossier dans lequel se passa son
+enfance, sinon l'amour filial qu'elle porte aux pauvres gens qui l'ont
+&eacute;lev&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est donc pas leur fille? demanda madame de Chaves avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas leur fille, r&eacute;pondit Hector.</p>
+
+<p>Puis avec un sourire m&eacute;lancolique, il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Belle cousine, je suis &eacute;go&iuml;ste quand je parle d'elle; j'oubliais que
+vous aviez aussi votre ador&eacute;e folie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura la duchesse qui avait aux joues une rougeur
+fi&eacute;vreuse, je pense &agrave; elle toujours, toujours! mais cela ne m'emp&ecirc;che
+pas de vous &eacute;couter pour vous, Hector. Continuez, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout dit, r&eacute;pliqua le jeune comte de Sabran; nous f&icirc;mes une
+longue route c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, comme nous voil&agrave; tous les deux, ma belle
+cousine; nous avions sur nos t&ecirc;tes l'ombre &eacute;paisse des grands arbres, et
+nulle rencontre ne vint troubler notre solitude. Nous parl&acirc;mes d'amour
+ou plut&ocirc;t chaque chose que nous disions contenait une pens&eacute;e d'amour.
+Elle n'a rien &agrave; cacher, je vous l'affirme, et son c&oelig;ur se montre dans
+tout l'orgueil de son exquise puret&eacute;. Au bout d'une heure, nous &eacute;tions
+des fianc&eacute;s qui sont s&ucirc;rs l'un de l'autre et n'ont plus &agrave; s'exprimer
+leur mutuelle tendresse. Qu'avions-nous dit? de ces riens que les c&oelig;urs
+traduisent et qui valent cent fois le serment banal d'aimer toujours.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait radieuse de beaut&eacute;; l'all&eacute;gresse de son &acirc;me illuminait son
+visage; l'avenir n'avait plus d'obstacles: Dieu nous devait le bonheur!</p>
+
+<p>Avant de me quitter, elle se pencha sur son cheval et me tendit son
+front charmant, o&ugrave; je d&eacute;posai le premier baiser.</p>
+
+<p>Les arbres de la for&ecirc;t &eacute;claircissaient d&eacute;j&agrave; leurs feuillages; on voyait
+la route de Melun &agrave; travers une dentelle de verdure.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain! me dit-elle.</p>
+
+<p>Et je restai seul.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle ne vint pas. J'appris qu'elle avait quitt&eacute; la petite
+maison o&ugrave; s'&eacute;tait achev&eacute;e sa convalescence. Moi-m&ecirc;me je repartis pour
+Paris o&ugrave; mon tuteur m'appelait.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, les choses changent d'aspect. Je vis les jeunes gens de mon &acirc;ge
+et j'eus pudeur d'une aventure pour laquelle je n'aurais os&eacute; chercher un
+confident.</p>
+
+<p>Je pensais, en faisant la revue de mes nouveaux amis: auquel d'entre eux
+pourrais-je dire que j'aime s&eacute;rieusement, profond&eacute;ment, et pour en faire
+ma femme, une pauvre fille sans p&egrave;re ni m&egrave;re, qui gagne de l'argent &agrave;
+danser sur la corde?</p>
+
+<p>La t&ecirc;te d'Hector se pencha sur sa poitrine et il resta silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'avez dit &agrave; moi, murmura doucement madame de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, pronon&ccedil;a Hector d'une voix si basse qu'elle eut peine &agrave;
+l'entendre, et je ne sais pourquoi il me semblait que vous &eacute;tiez
+int&eacute;ress&eacute;e &agrave; le savoir.</p>
+
+<p>Ils &eacute;chang&egrave;rent un long regard et tous deux baiss&egrave;rent les yeux.</p>
+
+<p>Leurs chevaux reprirent le grand trot.</p>
+
+<p>Ils avaient travers&eacute; toute la longueur du bois de Boulogne, et se
+trouvaient dans le quartier de la Muette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me parlez plus, murmura madame de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, r&eacute;pondit Hector avec une sorte de r&eacute;pugnance, j'ai une faute
+&agrave; confesser... Belle cousine, une fois, j'ai eu peur de vous comme de
+mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un de ces jours derniers, lors de la promenade que nous f&icirc;mes
+avec monsieur le duc &agrave; Maintenon, vous en cal&egrave;che, moi &agrave; cheval. Il faut
+bien vous dire que j'ai beaucoup lutt&eacute; contre cet amour et que, parfois,
+je me suis cru tout pr&ecirc;t d'&ecirc;tre vainqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre belle Saphir! soupira madame de Chaves.</p>
+
+<p>Hector, qui &eacute;tait en avant, se retourna et lui baisa encore la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une sainte, dit-il, et Dieu vous fera heureuse. Ce jour-l&agrave;,
+comme nous quittions la for&ecirc;t de Maintenon, au moment o&ugrave; nous tournions
+l'angle de la route de Paris, nous avons rencontr&eacute; la pauvre maison
+roulante o&ugrave; Saphir habite avec ses parents saltimbanques.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue! s'&eacute;cria madame de Chaves, et je me souviens que je vous
+ai dit: cela ressemble &agrave; l'arche de No&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Hector en rougissant, vous avez plaisant&eacute;, je suis l&acirc;che
+contre la plaisanterie de ceux que j'aime. La fen&ecirc;tre de la petite
+cabane de Saphir &eacute;tait ouverte; je n'ai pas ralenti le pas de mon cheval
+et je ne me suis pas m&ecirc;me retourn&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;En bonne chevalerie, dit gaiement la duchesse, voici un grand crime,
+mon neveu, et il vous faudra l'expier. Avons-nous demand&eacute; pardon &agrave; la
+dame de nos pens&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue, r&eacute;pondit Hector, mais je ne lui ai pas parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; l'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un lieu, r&eacute;pondit-il tristement, o&ugrave; j'&eacute;tais bien s&ucirc;r de la
+trouver. Les baraques de la foire sont toutes rassembl&eacute;es sur
+l'esplanade des Invalides pour la f&ecirc;te du 15 ao&ucirc;t. Celle des parents de
+Saphir ne pouvait manquer d'y &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ils arrivaient &agrave; la grande avenue qui conduit de la Muette &agrave; la porte
+Dauphine. Hector voulut tourner dans cette direction, mais la duchesse
+l'arr&ecirc;ta et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas notre route.</p>
+
+<p>Et comme Hector l'interrogeait du regard, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons &agrave; l'esplanade des Invalides. Je veux la voir!</p>
+
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h2>MADEMOISELLE SAPHIR</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#Table">I</a></h2>
+
+<h3>M&eacute;dor, dernier avaleur</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprim&eacute; sa volont&eacute;
+de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas &agrave; cela. Il changea de couleur.</p>
+
+<p>Son amour &eacute;tait grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de
+son &acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!</p>
+
+<p>&mdash;J'y pense, r&eacute;pondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie,
+j'ai le c&oelig;ur gonfl&eacute; par je ne sais quel espoir. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, il y
+a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air!</p>
+
+<p>Et comme Hector h&eacute;sitait encore, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des
+choses qui m'ont frapp&eacute;e. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin
+qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle
+affirme en &ecirc;tre capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant?</p>
+
+<p>Hector ne r&eacute;sista plus. Ils travers&egrave;rent les pelouses du Ranelagh et
+prirent la grande rue de Passy.</p>
+
+<p>Le soleil inclinait d&eacute;j&agrave; vers l'horizon, quand ils franchirent le pont
+qui m&egrave;ne &agrave; l'esplanade. Comme ils ne pouvaient p&eacute;n&eacute;trer dans la f&ecirc;te
+avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue lat&eacute;rale et gagn&egrave;rent la rue
+Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures &agrave; un gar&ccedil;on
+marchand de vin, puis ils redescendirent &agrave; pied sur l'esplanade.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas jour de grande recette; il y avait, n&eacute;anmoins, comme
+c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques,
+tandis que d'autres restaient dans la plus compl&egrave;te solitude.</p>
+
+<p>Au centre de la f&ecirc;te, parmi les &eacute;tablissements les plus <i>cons&eacute;quents</i>,
+pour employer le style de notre ami &Eacute;chalot, le th&eacute;&acirc;tre de mademoiselle
+Saphir dressait orgueilleusement sa fa&ccedil;ade orientale, orn&eacute;e des plus
+audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers
+C&oelig;ur-d'Acier.</p>
+
+<p>On voyait l&agrave; tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions,
+tours d'adresse et de force, b&ecirc;tes sauvages, ph&eacute;nom&egrave;nes athl&eacute;tiques et
+autres attractions.</p>
+
+<p>Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de
+Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul
+pied en &eacute;quilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux
+Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves!</p>
+
+<p>Saphir, son jeune amour, le r&ecirc;ve de ses vingt ans, caricatur&eacute;e par le
+prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui
+ait d&eacute;pass&eacute; la gloire de Rapha&euml;l, selon l'opinion de messieurs les
+artistes en foire.</p>
+
+<p>Monsieur Baruque, son &eacute;mule, seconde &eacute;toile de l'atelier C&oelig;ur-d'Acier,
+avait peint sur le m&ecirc;me tableau et &agrave; divers plans, avec cet inimitable
+talent qui se passe &agrave; la fois du dessin et de la couleur, le jongleur
+indien, la panth&egrave;re africaine sautant &agrave; travers un cerceau, un Auriol
+chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer
+contre un crocodile de la Polyn&eacute;sie; dans un coin, Saladin avalait
+encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex
+sur l'abdomen non loin du Christ crucifi&eacute; entre les deux larrons. &Agrave;
+l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait
+une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la
+droite, l'empereur Napol&eacute;on III rentrait dans sa bonne ville de Paris
+apr&egrave;s la paix de Villafranca.</p>
+
+<p>Dans les nuages, &agrave; droite, un m&eacute;daillon, coup&eacute; en deux, repr&eacute;sentait
+d'un c&ocirc;t&eacute; la prise de P&eacute;kin, de l'autre des sc&egrave;nes de la tour de
+Nesle&mdash;&agrave; gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux
+regards des amateurs une messe de minuit &agrave; Saint-Pierre de Rome et
+l'incendie de la Villette.</p>
+
+<p>Cela para&icirc;tra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce m&ecirc;me
+tableau une femme &agrave; barbe, entour&eacute;e de gendarmes et de membres de
+l'Acad&eacute;mie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme
+portant sa t&ecirc;te au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un
+Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se
+soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement &agrave; un clou &agrave;
+crochet par l'extr&eacute;mit&eacute; de son petit doigt.</p>
+
+<p>Il n'y a que l'atelier C&oelig;ur-d'Acier, dont nous avons &eacute;crit ailleurs la
+grande et v&eacute;ridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont
+chaque pouce carr&eacute; a son int&eacute;r&ecirc;t et son utilit&eacute;. Cela ne co&ucirc;te pas plus
+cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent
+en outre de remettre des pi&egrave;ces aux vieux tableaux d'&eacute;glise, d&eacute;t&eacute;rior&eacute;s
+par les voyages ou le temps.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait en mouvement sur l'estrade du th&eacute;&acirc;tre de mademoiselle Saphir.
+&Eacute;chalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiff&eacute;e
+d'une perruque d'&eacute;toupe toute neuve, battait la caisse. Mais, &agrave; part
+l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le g&eacute;ant Cologne,
+jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de
+l'ancien Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais et Hydraulique s'&eacute;tait magnifiquement
+transform&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas moins de six musiciens &agrave; l'orchestre, trois habill&eacute;s en
+lanciers polonais, trois habill&eacute;s en Turcs.</p>
+
+<p>Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un
+pitre d&eacute;guis&eacute; en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun
+avait dans sa sp&eacute;cialit&eacute; une r&eacute;putation plus qu'europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>En outre, deux tam-tams de grande taille grin&ccedil;aient avec rage, tandis
+qu'une petite machine &agrave; vapeur poussait des sifflements, &agrave; faire saigner
+les oreilles.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus &eacute;clatantes
+illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'&eacute;pique Laroche, dont
+les &eacute;tablissements voisins semblaient de vulgaires cabanes aupr&egrave;s du
+palais Canada.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le comte Hector et sa compagne traversaient la foule,
+&Eacute;chalot annon&ccedil;ait dans son porte-voix que la grande repr&eacute;sentation de
+mademoiselle Saphir allait commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique l&eacute;g&egrave;rement indispos&eacute;e, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de
+l'indulgence du public.</p>
+
+<p>Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient
+le long de ses tempes.</p>
+
+<p>Il avait fait en v&eacute;rit&eacute; tout ce qu'il avait pu pour s'opposer &agrave; la
+fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au
+moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui
+faisait d'elle le point de mire de tous les regards.</p>
+
+<p>Mais la belle duchesse s'&eacute;tait montr&eacute;e inflexible. Elle avait r&eacute;p&eacute;t&eacute; ce
+mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: &laquo;Je le veux!&raquo;</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Chaves &eacute;tait pour le moins aussi &eacute;mue que son
+cavalier qui sentait fr&eacute;mir son bras.</p>
+
+<p>La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain
+merveilleux, au son d'une musique impossible.</p>
+
+<p>Madame de Chaves cherchait &agrave; entra&icirc;ner Hector qui ne r&eacute;sistait plus,
+opposant seulement &agrave; l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une
+v&eacute;ritable cohue les s&eacute;parait encore de l'estrade.</p>
+
+<p>Le reste de la place &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;sert; l'&eacute;tablissement Canada
+monopolisait litt&eacute;ralement le succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&Agrave; une cinquantaine de pas de l&agrave;, dans un autre rang de baraques plus
+pauvres, une baraque, la plus mis&eacute;rable de toutes, s'&eacute;levait form&eacute;e de
+quelques planches mal jointes qui chancelaient.</p>
+
+<p>Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une
+enseigne &eacute;crite au cirage et qui disait: &laquo;Grands exercices de Claude
+Morin, dernier avaleur de sabres.&raquo;</p>
+
+<p>Un pauvre diable mal v&ecirc;tu et dont la figure amaigrie disparaissait
+presque sous la masse &eacute;norme de ses cheveux cr&eacute;pus &eacute;tait assis par terre
+devant cette cabane la t&ecirc;te entre ses deux genoux.</p>
+
+<p>Il jetait un regard m&eacute;lancolique sur le victorieux &eacute;tablissement des
+Canada qui lui faisait face.</p>
+
+<p>Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur
+lui-m&ecirc;me ne se souvient sans doute plus que Claude Morin &eacute;tait le
+v&eacute;ritable nom de M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, plac&eacute;s qu'ils &eacute;taient
+entre son bouge et l'estrade Canada.</p>
+
+<p>En ce moment, une voiture ferm&eacute;e s'arr&ecirc;ta devant le saut de loup des
+Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirig&egrave;rent au plus &eacute;pais de
+la foule. Ils &eacute;taient tous les deux d'un certain &acirc;ge, leurs tournures et
+leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.</p>
+
+<p>L'un d'eux, fortement basan&eacute;, rabattait un chapeau &agrave; larges bords sur
+chevelure d'un noir mat o&ugrave; tranchaient quelques m&egrave;ches grisonnantes.</p>
+
+<p>Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa
+barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, &eacute;taient arrang&eacute;s avec
+une pr&eacute;tentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.</p>
+
+<p>Le premier semblait d&eacute;sireux de se cacher; l'autre portait haut sa
+figure souriante, contente, &eacute;clair&eacute;e par un regard brillant et froid.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le second qui menait le premier; il per&ccedil;a la foule &agrave; grands
+coups de coudes, r&eacute;pondant aux murmures par des gracieux saluts et
+d'abondantes excuses d&eacute;bit&eacute;es avec l'accent italien. En man&oelig;uvrant
+ainsi, il parvint &agrave; guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de
+l'estrade.</p>
+
+<p>En cet endroit, il lui dit, avec un obs&eacute;quieux sourire qui montra une
+rang&eacute;e de dents plus blanches que celles d'un hippopotame:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, nous voici arriv&eacute;s &agrave; bon port. Il n'y a point de
+grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger
+par elle-m&ecirc;me, et je parierais ma t&ecirc;te &agrave; couper qu'elle sera contente de
+ma trouvaille.</p>
+
+<p>Monsieur le duc ne r&eacute;pondit que par un geste d'humeur bourrue.</p>
+
+<p>Madame de Chaves et son cavalier n'&eacute;taient pas &agrave; plus de dix pas de ce
+couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et,
+comme la duchesse s'en &eacute;tonnait, il &eacute;tendit silencieusement le doigt
+vers l'escalier que monsieur le duc commen&ccedil;ait &agrave; gravir sur les traces
+de son compagnon.</p>
+
+<p>Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un
+l&eacute;ger cri.</p>
+
+<p>Les deux hommes se retourn&egrave;rent.</p>
+
+<p>Madame de Chaves s'&eacute;tait baiss&eacute;e prestement et croyait avoir &eacute;vit&eacute; le
+regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basan&eacute;,
+qu'on appelait monsieur le duc, se reprit &agrave; monter l'&eacute;chelle, il avait
+aux l&egrave;vres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu
+quelques heures auparavant derri&egrave;re les persiennes demi-ferm&eacute;es de
+l'entresol faisant face au portail de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire
+s'&eacute;panouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous?</p>
+
+<p>Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le
+bras:</p>
+
+<p>&mdash;Ami Gioja, quand m&ecirc;me nous perdrions notre temps &agrave; l'int&eacute;rieur de
+cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.</p>
+
+<p>Toute la personne de ce Gioja avait un &eacute;clat particulier et blessant,
+depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet m&eacute;tallique que
+jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et
+froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea.
+Mais le duc ne jugea pas &agrave; propos d'en dire davantage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; leur tour d'entrer, ils entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Madame de Chaves &eacute;tait rest&eacute;e immobile et comme p&eacute;trifi&eacute;e. Hector
+attendait sa d&eacute;cision sans mot dire.</p>
+
+<p>Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entra&icirc;na en sens
+contraire du mouvement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Cela les fit passer devant la mis&eacute;rable cabane de ce pauvre M&eacute;dor, qui,
+lui aussi, avait ses gros yeux &eacute;carquill&eacute;s par l'&eacute;tonnement, pour avoir
+vu monsieur le duc passer le seuil du th&eacute;&acirc;tre Canada.</p>
+
+<p>M&eacute;dor avait de la m&eacute;moire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au
+grand &eacute;v&eacute;nement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'&oelig;il il
+avait reconnu le &laquo;milord&raquo; de la rue Cuvier.</p>
+
+<p>Il y a les favoris du succ&egrave;s, il y a les gens que la chance contraire
+poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause &agrave;
+la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. M&eacute;dor, depuis
+quatorze ans que nous l'avons quitt&eacute;, avait fait de son mieux dans la
+mesure de ses moyens assez born&eacute;s; sa profession de chien de berger,
+sous les ordres de Madame Noblet, &eacute;tait bien v&eacute;ritablement &agrave; la hauteur
+de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualit&eacute;
+principale, la fid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait du chien dans ce bon gar&ccedil;on et son ambition n'allait pas
+au-del&agrave; de celle des chiens: boire &agrave; sa soif, manger &agrave; sa faim, et
+dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une &eacute;motion
+poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son
+d&eacute;vouement &agrave; la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se
+mourant pr&egrave;s du berceau de sa fille.</p>
+
+<p>Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil.</p>
+
+<p>Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le
+pense un peu, puisque le premier mouvement de M&eacute;dor avait &eacute;t&eacute; de
+souffrir du retour de Justin. M&eacute;dor &eacute;tait donc jaloux. Mais les chiens
+le sont aussi.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais admis l'opinion de ces pr&eacute;cieux, professant que l'amour
+d'une pauvre cr&eacute;ature, comme &eacute;tait M&eacute;dor, peut ternir l'&eacute;clat de la plus
+&eacute;blouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et
+ce ne sont pas ces humbles adorations qui d&eacute;shonorent.</p>
+
+<p>Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une &eacute;chelle de
+significations diverses applicables &agrave; l'&eacute;chelle des intelligences et des
+caract&egrave;res.</p>
+
+<p>M&eacute;dor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voil&agrave; ce qui
+est certain.</p>
+
+<p>Il avait pris en affection Justin diminu&eacute; et vaincu, &agrave; cause de la
+Gloriette.</p>
+
+<p>Et quand il avait trouv&eacute; un jour Justin ivre d'absinthe, c'est-&agrave;-dire
+noy&eacute; dans le plus m&eacute;prisable, dans le pire des d&eacute;couragements, M&eacute;dor
+s'&eacute;tait dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je t&acirc;cherai
+de faire tout, moi seul.</p>
+
+<p>La besogne de M&eacute;dor c'&eacute;tait de retrouver Petite-Reine. Cette ardente
+volont&eacute;, n&eacute;e du d&eacute;sespoir de Lily, qu'il avait vu de si pr&egrave;s, avait
+surv&eacute;cu en lui &agrave; la disparition m&ecirc;me de la jeune m&egrave;re.</p>
+
+<p>Les id&eacute;es naissaient en lui difficilement; quand elles &eacute;taient n&eacute;es,
+elles ne mouraient point, parce que d'autres id&eacute;es ne venaient jamais
+les &eacute;touffer ou les chasser.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il pensait peut-&ecirc;tre vaguement que Petite-Reine retrouv&eacute;e
+rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de
+revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.</p>
+
+<p>Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en
+tout, il n'avait jamais eu qu'une id&eacute;e, et il la suivait patiemment,
+malgr&eacute; l'inutilit&eacute; de ce long effort.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait dit, d&egrave;s les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux
+conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait d&ucirc; &ecirc;tre
+enlev&eacute;e par des saltimbanques.</p>
+
+<p>Pour la retrouver, le moyen le plus simple &eacute;tait donc de faire la revue
+des saltimbanques de France, et, pour en arriver l&agrave;, le plus court
+chemin &eacute;tait de devenir soi-m&ecirc;me un saltimbanque.</p>
+
+<p>Des calculateurs d'&eacute;lite, et Saladin lui-m&ecirc;me, n'auraient pas trouv&eacute;
+mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un
+plan et son ex&eacute;cution; or, notre ami n'avait pu donner &agrave; l'ex&eacute;cution de
+son plan que l'intelligence qu'il avait.</p>
+
+<p>Voici pourquoi nous avons parl&eacute; de mauvaise chance. Entre les mille
+vari&eacute;t&eacute;s de <i>travaux</i> qui gagnent le pain des saltimbanques, notre
+pauvre M&eacute;dor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait devenu avaleur de sabres, au moment o&ugrave; Saladin, un virtuose
+pourtant dans la partie, d&eacute;sesp&eacute;rait d&eacute;j&agrave; de l'&laquo;avalage&raquo;.</p>
+
+<p>Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous,
+M&eacute;dor &eacute;tait parvenu, cependant, &agrave; faire son tour de France. Il avalait
+les sabres tr&egrave;s mal; le public m&eacute;content le huait; mais il &eacute;tait si bon
+et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les
+banquettes et nettoyer les lampes.</p>
+
+<p>Un math&eacute;maticien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut
+parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. M&eacute;dor, qui
+n'&eacute;tait pas math&eacute;maticien, se dit au bout d'un certain nombre d'ann&eacute;es:
+puisque j'ai &eacute;t&eacute; partout et que je n'ai rencontr&eacute; Petite-Reine nulle
+part, c'est qu'elle est introuvable&mdash;ou morte.</p>
+
+<p>Il revint alors &agrave; Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul &ecirc;tre
+auquel il s'int&eacute;ress&acirc;t d&eacute;sormais. Justin avait disparu, ou plut&ocirc;t il
+&eacute;tait tomb&eacute; si bas que M&eacute;dor ne le trouva plus dans la pauvre sph&egrave;re o&ugrave;
+il se mouvait lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face &agrave; face, il ne le
+reconnut pas.</p>
+
+<p>Justin&mdash;l'homme du ch&acirc;teau-, monsieur le comte de Vibray, avait une
+hotte sur le dos, un crochet &agrave; la main, et chancelait sous le poids de
+son ivresse chronique.</p>
+
+<p>M&eacute;dor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela,
+mais Justin consentit seulement &agrave; se laisser payer &agrave; boire.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus un homme. On avait piti&eacute; de lui parmi les chiffonniers.</p>
+
+<p>Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie pass&eacute;e. Dans le trou
+o&ugrave; il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq
+volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi
+ces livres, dont la plupart &eacute;taient imprim&eacute;s en latin, se trouvait un
+livre fran&ccedil;ais: <i>Les Cinq Codes</i>. Justin l'avant tant lu et relu que les
+pages se d&eacute;tachaient comme les feuilles mortes qui tombent &agrave; l'automne.</p>
+
+<p>Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin &agrave; jeun, il
+n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.</p>
+
+<p>Ils ajoutaient que, quand Justin n'&eacute;tait ivre qu'&agrave; demi, c'&eacute;tait encore
+un gaillard de bien bon conseil.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;putation &agrave; cet &eacute;gard &eacute;tait consid&eacute;rable, non seulement parmi les
+chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes
+forains dont il s'&eacute;tait rapproch&eacute; &agrave; diff&eacute;rentes reprises, m&ucirc; peut-&ecirc;tre
+par le m&ecirc;me instinct que M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Ils l'appelaient le p&egrave;re Justin; quoiqu'il f&ucirc;t jeune encore, au dire de
+ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences
+de la vieillesse.</p>
+
+<p>Depuis un an, M&eacute;dor, poursuivi par le discr&eacute;dit croissant o&ugrave; se perdait
+l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'&eacute;tait
+bien &agrave; contrec&oelig;ur et par n&eacute;cessit&eacute; qu'il avait fini par s'&eacute;tablir &agrave; son
+compte. Quelques planches, emprunt&eacute;es &agrave; son ancien immeuble a&eacute;rien, et
+de vieux clous, lui avaient suffi pour b&acirc;tir l'&eacute;troite cabane, trop
+large encore pour son commerce abandonn&eacute;. Il travaillait comme un n&egrave;gre,
+emportant sa maison sur son dos, de f&ecirc;te en f&ecirc;te, dans les villages qui
+environnent Paris, et r&eacute;coltant de loin en loin quelques sous, quand
+trois ou quatre amateurs obstin&eacute;s de ce grand art, d&eacute;c&eacute;d&eacute; comme la
+trag&eacute;die, daignaient passer le seuil de son taudis.</p>
+
+<p>Il se consolait n&eacute;anmoins en disant qu'il &eacute;tait d&eacute;sormais le premier et
+le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai
+exactement par le d&eacute;faut de concurrence.</p>
+
+<p>M&eacute;dor avait un autre motif d'orgueil; il &eacute;tait le seul homme que le p&egrave;re
+Justin adm&icirc;t dans son trou. M&eacute;dor, il est vrai, n'y allait jamais sans
+porter quelque chose &agrave; boire, mais il renouvelait ses visites aussi
+souvent qu'il le pouvait.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce la conversation abrutie du mis&eacute;rable ivrogne qui l'attirait?
+Non. Que Justin e&ucirc;t la fi&egrave;vre de l'alcool et d&eacute;raisonn&acirc;t honteusement ou
+que Justin, &agrave; jeun, par hasard, pris d'une gravit&eacute; hautaine, en rev&icirc;nt &agrave;
+son langage d'autrefois qui, d&eacute;sormais, &eacute;tait burlesque dans sa bouche,
+M&eacute;dor l'&eacute;coutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des
+refrains sans t&ecirc;te ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi
+ou d&eacute;clamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.</p>
+
+<p>Ce qui l'attirait par une s&eacute;duction irr&eacute;sistible, c'&eacute;tait une pauvre
+relique qu'il avait trouv&eacute;e dans un coin du r&eacute;duit de l'ivrogne, &agrave;
+moiti&eacute; cach&eacute;e sous la poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux
+duquel pendait une photographie qui repr&eacute;sentait une jeune m&egrave;re tenant
+son enfant dans ses bras, ou plut&ocirc;t tenant un nuage, trace confuse de
+l'enfant qui avait boug&eacute; en posant.</p>
+
+<p>Le berceau de Petite-Reine dispos&eacute; en autel par les mains de la
+Gloriette.</p>
+
+<p>Le portrait de la Gloriette pressant sur son c&oelig;ur Petite-Reine.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour cela que M&eacute;dor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le
+p&egrave;re Justin, en payant son entr&eacute;e avec des fonds de bouteilles. Quand
+une fois il &eacute;tait entr&eacute;, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter,
+et venait s'asseoir dans le coin o&ugrave; &eacute;tait la relique, restant des heures
+enti&egrave;res en contemplation devant le berceau et devant le portrait.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Hector et madame de Chaves pass&egrave;rent devant M&eacute;dor, ils
+allaient encore lentement &agrave; cause de la foule. M&eacute;dor, qui venait de
+reconna&icirc;tre le duc de Chaves &agrave; la porte de la baraque, mit ses yeux
+grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans m&ecirc;me le voir; mais il
+n'en fut pas de m&ecirc;me pour la duchesse, quoiqu'elle e&ucirc;t son voile
+rabattu. &Agrave; son aspect, il tressaillit de la t&ecirc;te aux pieds et tout son
+sang vint &agrave; sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort
+se f&ucirc;t d&eacute;tendu en lui.</p>
+
+<p>Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux &agrave; tour de
+bras, en r&eacute;p&eacute;tant plusieurs fois de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai r&ecirc;v&eacute;?</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient
+d&eacute;j&agrave; l'angle de la rue Saint-Dominique.</p>
+
+<p>Ce fut tant pis pour ceux qui &eacute;taient entre eux et M&eacute;dor. M&eacute;dor se jeta
+t&ecirc;te premi&egrave;re dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva
+juste &agrave; temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs
+montures et redescendre vers la Seine.</p>
+
+<p>Pour la seconde fois M&eacute;dor aper&ccedil;ut les traits de l'amazone, et il appuya
+les deux mains contre son c&oelig;ur en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle! c'est bien elle!</p>
+
+<p>Les chevaux eurent beau trotter, M&eacute;dor n'avait pas les longues jambes de
+Saladin, mais sa passion &eacute;tait autre et plus forte.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu
+l'arr&ecirc;ter, sinon la mort.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; la porte coch&egrave;re de l'h&ocirc;tel de Chaves, la duchesse, qui
+n'avait pas prononc&eacute; un seul mot pendant toute la route, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir re&ccedil;u une lettre de
+moi.</p>
+
+<p>Ils se s&eacute;par&egrave;rent. Quelques secondes apr&egrave;s, M&eacute;dor, haletant et baign&eacute; de
+sueur, vint tomber sur le pav&eacute; dans l'enfoncement de la porte.</p>
+
+<p>Il resta quelques minutes &agrave; reprendre son souffle, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu'&agrave; elle, mais
+j'arriverai!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#Table">II</a></h2>
+
+<h3>Saladin ouvre la tranch&eacute;e</h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Saladin d&eacute;jeunant avec l'app&eacute;tit d'un juste au
+restaurant du faubourg Saint-Honor&eacute;. Il ne nous est pas permis de
+l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre h&eacute;ros, ensuite
+parce que sa physionomie copi&eacute;e exactement sur nature absout notre r&eacute;cit
+de tout p&eacute;ch&eacute; romanesque, et lui donne couleur d'histoire.</p>
+
+<p>Saladin, comme la plupart des h&eacute;ros de notre si&egrave;cle, n'avait pas &agrave;
+proprement parler de g&eacute;n&eacute;alogie; il &eacute;tait ce champignon qui pousse sur
+la couche form&eacute;e par le vice parisien. La l&eacute;gende honteuse et burlesque
+de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'&eacute;tait un
+dieu &agrave; sa mani&egrave;re, et il avait sa ch&egrave;vre Amalth&eacute;e. Son p&egrave;re Similor,
+brevet&eacute; pour la danse des salons, sa nourrice &Eacute;chalot, sa m&egrave;re Ida
+Corbeau, la V&eacute;nus invalide, ont &eacute;t&eacute; chant&eacute;s par nous dans un po&egrave;me o&ugrave;
+les badauds des quartiers riches profit&egrave;rent avec une curiosit&eacute; &eacute;tonn&eacute;e
+de nos voyages et d&eacute;couvertes dans les sous-sols de la civilisation[*].</p>
+
+<p>Rude voyage o&ugrave; l'on trouve cependant, et malgr&eacute; le dire calomnieux d'une
+litt&eacute;rature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la
+mis&egrave;re, plus de com&eacute;die sauvage et poussant le grotesque jusqu'&agrave;
+l'invraisemblable que d'&eacute;l&eacute;ments tragiques ou terribles.</p>
+
+<p>C'est toujours Paris, descendu &agrave; cent pieds sous terre, Paris qui n'a
+pas &eacute;t&eacute; &agrave; l'&eacute;cole et qui vit des enseignements malsains du m&eacute;lodrame,
+unique lanterne allum&eacute;e dans ces profondeurs.</p>
+
+<p>C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une &eacute;l&eacute;gance qui
+fait piti&eacute;, et je ne sais quelles pr&eacute;tentions &agrave; la fois risibles et
+douloureuses au bienfait des belles mani&egrave;res.</p>
+
+<p>Ce Paris-l&agrave;, nous ne l'avons pas invent&eacute;, mais nous l'avons trouv&eacute; en
+allant voir un jour o&ugrave; pouvait &ecirc;tre l'absurde souterrain habit&eacute; par les
+cent mille bandits qui poignardent, &eacute;tranglent, &eacute;touffent, assomment ou
+empoisonnent les cent mille victimes hach&eacute;es annuellement dans la
+cuisine de l'&eacute;glogue contemporaine.</p>
+
+<p>D'autres sont all&eacute;s d&eacute;j&agrave; sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas
+celui d'Eug&egrave;ne Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le
+centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on
+fera descendre un boulevard jusqu'&agrave; ces bas-fonds remplis
+d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens ais&eacute;s iront voir en train
+de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dans&eacute;e autrefois par les
+ambitions de l'ignorance et de la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Ida Corbeau &eacute;tait morte noy&eacute;e dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de
+conduite d'&Eacute;chalot l'avait tir&eacute; de presse; Similor lui-m&ecirc;me, sans
+amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de
+laver sa figure et ses mains.</p>
+
+<p>Saladin, qui &eacute;tait la seconde g&eacute;n&eacute;ration, devait profiter de ce progr&egrave;s
+et, qui sait, p&eacute;n&eacute;trer peut-&ecirc;tre &agrave; travers nos couches sociales si
+faciles &agrave; trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la consid&eacute;ration
+publique.</p>
+
+<p>En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur
+la carte, en d&eacute;pit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le c&oelig;ur
+content comme un n&eacute;gociant qui vient de trouver le joint d'une
+combinaison difficile. L'id&eacute;e de Saladin &eacute;tait simple &agrave; l'instar de
+toutes les grandes id&eacute;es, et de plus, comme presque toutes les id&eacute;es du
+peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de
+th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Chacun conna&icirc;t l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas &agrave; son gr&eacute;
+une client&egrave;le suffisante, cassait les bras et les jambes des passants
+pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame &agrave; cinq cents
+repr&eacute;sentations.</p>
+
+<p>Saladin avait invent&eacute; quelque chose d'analogue. Ayant enlev&eacute; jadis
+Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profit&eacute;, il
+voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine
+&agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Au point de d&eacute;part, une forte lacune existait dans ce projet, car
+Petite-Reine &eacute;tait l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir
+qu'une r&eacute;compense tr&egrave;s born&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il y avait cet homme brun, cet &eacute;tranger &agrave; barbe couleur d'encre qui
+avait donn&eacute; un louis &agrave; Saladin d&eacute;guis&eacute; en vieille femme.</p>
+
+<p>Ils ont beau &ecirc;tre positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux
+qui sortent des profondeurs dont je parlais nagu&egrave;re sont romanesques
+jusqu'&agrave; la folie.</p>
+
+<p>Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et
+que la premi&egrave;re mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont
+pris pour plus de trente millions de billets &agrave; 25 centimes aux loteries
+autoris&eacute;es pour la plus grande gloire de la morale publique.</p>
+
+<p>Nos loups-cerviers n'en sont plus &agrave; m&eacute;conna&icirc;tre cette v&eacute;rit&eacute; miraculeuse
+qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le
+sou.</p>
+
+<p>Revendre ce qu'il avait vol&eacute;, telle &eacute;tait donc la premi&egrave;re forme de
+l'id&eacute;e de Saladin, et &agrave; mesure que les ann&eacute;es s'&eacute;coulaient, il &eacute;levait
+en lui-m&ecirc;me ses pr&eacute;tentions &agrave; l'endroit de ce march&eacute; fantastique, parce
+que son d&eacute;sir, devenu foi, lui montrait la m&egrave;re indigente parvenue au
+fa&icirc;te de la fortune.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en v&eacute;rit&eacute;, que
+l'homme a ce myst&eacute;rieux pouvoir de modifier la destin&eacute;e en couvant
+ardemment et patiemment un d&eacute;sir d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y a pour &eacute;chouer toujours que les irr&eacute;solus et les changeants.</p>
+
+<p>La seconde forme de l'id&eacute;e de Saladin fut un vaudeville: progr&egrave;s sur le
+drame; il se dit que l'heureuse m&egrave;re en retrouvant sa fille n'aurait
+rien &agrave; refuser, pas m&ecirc;me la main de sa fille, &agrave; l'ange sauveur qui la
+lui ram&egrave;nerait. Ce n'&eacute;taient pas, tant s'en faut, des suppositions
+faites &agrave; l'&eacute;tourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se
+mettait en face de cette m&egrave;re, comtesse ou marquise, et il &eacute;pluchait les
+raisons qui auraient pu d&eacute;terminer son refus.</p>
+
+<p>On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin
+s'&eacute;tait arrang&eacute; de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre plus saltimbanque; il s'&eacute;tait fait,
+comme nous l'avons dit, une &eacute;ducation, assur&eacute;ment fort incompl&egrave;te, mais
+qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux &eacute;poques de modestie. La
+vanit&eacute;, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus
+efficaces parmi les qualit&eacute;s qui d&eacute;terminent le succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier
+les sympathies de sa future fianc&eacute;e; il lui avait rendu de v&eacute;ritables
+services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici &agrave; une nature par trop
+sup&eacute;rieure &agrave; la sienne. Saphir, enfant, avait &eacute;prouv&eacute; pour lui une sorte
+de crainte, m&ecirc;l&eacute;e d'admiration, mais Saphir jeune fille le per&ccedil;a &agrave; jour
+d'un coup d'&oelig;il et se d&eacute;tourna de lui avec d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Ce m&eacute;pris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et n&eacute;anmoins
+notre Saladin doutait encore, parce que la pens&eacute;e du d&eacute;dain appliqu&eacute;e &agrave;
+sa pr&eacute;cieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s des ann&eacute;es o&ugrave; il avait man&oelig;uvr&eacute; dans le vide, soutenu seulement
+par son obstination &agrave; croire que son d&eacute;sir valait une certitude, Saladin
+se rencontrait face &agrave; face avec la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Et il restait &eacute;bloui devant cette v&eacute;rit&eacute; qui se trouvait &ecirc;tre la
+compl&egrave;te r&eacute;alisation de son r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas en lui beaucoup d'&eacute;tonnement, il y avait un immense
+orgueil, joint au soup&ccedil;on instinctif qu'il faudrait donner peut-&ecirc;tre une
+troisi&egrave;me forme &agrave; son id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort! se disait-il en d&eacute;vorant son d&eacute;jeuner d&icirc;natoire; je
+connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille &agrave; la
+cheville! J'avais tout devin&eacute; recta, seulement, au lieu d'une marquise
+ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.</p>
+
+<p>Et il se frottait les mains entre deux bouch&eacute;es.</p>
+
+<p>Le commencement de son repas, il le donna compl&egrave;tement au triomphe. Ce
+fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et
+moyens &agrave; prendre pour exploiter son aubaine.</p>
+
+<p>Quoiqu'il n'adm&icirc;t pas le m&eacute;pris de mademoiselle Saphir &agrave; son &eacute;gard, il
+ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence
+impossible, d'agir sans elle.</p>
+
+<p>Les affaires valent par la fa&ccedil;on dont on les m&egrave;ne. Une m&egrave;re, en
+d&eacute;finitive, peut offrir tr&egrave;s d&eacute;cemment 10,000 francs &agrave; l'homme qui lui
+ram&egrave;ne sa fille, comme elle peut &ecirc;tre oblig&eacute;e de lui servir vingt mille
+livres de rente.</p>
+
+<p>Tout d&eacute;pend de l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Saladin n'avait jamais r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; cela. Comment faire? Sous quel aspect
+se pr&eacute;senter &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves? Comment y &ecirc;tre admis? Comment y faire,
+du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet d&eacute;sirable
+et se poser en gendre possible?</p>
+
+<p>De loin ces difficult&eacute;s peuvent sembler v&eacute;nielles &agrave; un aventurier de
+l'esp&egrave;ce de Saladin, &agrave; qui son ignorance absolue du monde donne l'audace
+des aveugles au bord d'un pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>Mais de pr&egrave;s, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et
+Saladin n'en manquait pas tout &agrave; fait, il &eacute;tait facile d'augurer que
+tout devait se terminer par une r&eacute;compense honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de
+vin lui resta au gosier.</p>
+
+<p>Il travaillait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, et ceux qui l'avaient vu commencer son
+repas d'un app&eacute;tit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il
+demanda le caf&eacute; d'une voix presque dolente.</p>
+
+<p>Il chercha bien un instant quel levier de man&oelig;uvre pourrait lui fournir
+la d&eacute;couverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves
+guettant sa femme derri&egrave;re les persiennes d'un entresol.</p>
+
+<p>Mais ce genre de roman n'&eacute;tait pas dans les cordes de Saladin: tout au
+plus devinait-il vaguement qu'il y avait l&agrave; un moyen d'action. La
+mani&egrave;re de s'en servir lui &eacute;chappait absolument.</p>
+
+<p>Il huma son caf&eacute; d'un air m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Avant d'avaler la derni&egrave;re gorg&eacute;e, il mit la main &agrave; la poche pour
+chercher son porte-monnaie et sentit un objet &eacute;tranger, dont il ne
+devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une
+sorte de col&egrave;re en reconnaissant le butin qu'il avait ramass&eacute; deux
+heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'h&ocirc;tel de
+Chaves.</p>
+
+<p>Mais une r&eacute;flexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea
+et ses yeux ronds lanc&egrave;rent un &eacute;clair.</p>
+
+<p>&mdash;Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec
+des perles de verre, mont&eacute;es sur un fermoir en cuivre dor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui &eacute;tait tout
+bl&ecirc;me et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y &eacute;tais
+encore! je le regardai pour voir si c'&eacute;tait de l'or ou de l'argent, mais
+comme &ccedil;a ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du
+fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...</p>
+
+<p>&mdash;L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son
+couteau sur la table.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me homme. Sa taille avait gagn&eacute; quatre pouces, et
+un rayon de fi&egrave;re intelligence brillait dans ses yeux.</p>
+
+<p>Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et
+la poitrine &eacute;vas&eacute;e. L'id&eacute;e avait sa troisi&egrave;me forme.</p>
+
+<p>Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air
+protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-l&agrave; ne savent pas, se disait-il avec une gaiet&eacute; bienveillante, que
+voil&agrave; un beau gar&ccedil;on qui a son affaire dans le sac; marquis pour de
+vrai, rentier, d&eacute;cor&eacute; et tout, dans un prochain avenir!</p>
+
+<p>&laquo;Et papa Similor qui <i>dingue</i> dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en
+&eacute;clatant de rire. Bah! on n'est pas m&eacute;chant, on lui fera un sort
+m&eacute;diocre en rapport avec ses capacit&eacute;s.</p>
+
+<p>Il gagna les abords de la Madeleine, o&ugrave; il prit un cabriolet de place,
+disant au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Rue Tiquetonne, n&deg; 13.</p>
+
+<p>Vingt minutes apr&egrave;s, il montait l'escalier terriblement noir de madame
+Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.</p>
+
+<p>Madame Lubin avait, &agrave; l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides
+ou autres, un &laquo;m&eacute;decin&raquo; qui la plongeait dans le sommeil magn&eacute;tique et
+soignait ensuite les malades &agrave; l'aide des r&eacute;v&eacute;lations qu'il tirait
+d'elle.</p>
+
+<p>C'est une des branches du m&eacute;tier et je connais des personnes
+respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.</p>
+
+<p>L'autre branche de l'&eacute;tat consiste &agrave; retrouver les objets perdus et &agrave;
+d&eacute;couvrir les voleurs. Ce dernier d&eacute;tail, qui pr&eacute;sente des dangers,
+conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police
+correctionnelle.</p>
+
+<p>Une ou deux m&ecirc;me ont pass&eacute; en cour d'assises drap&eacute;es dans leur dignit&eacute;
+et fort &eacute;tonn&eacute;es qu'on voul&ucirc;t les emp&ecirc;cher de remplir, en faisant leur
+cuisine, les fonctions du procureur imp&eacute;rial.</p>
+
+<p>Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite
+d'appartenir &agrave; la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux
+d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres m&ocirc;meries comme les
+sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plut&ocirc;t que
+d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.</p>
+
+<p>Le &laquo;m&eacute;decin&raquo; est rarement convaincu. Il fait ce m&eacute;tier-l&agrave; comme il
+serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre pr&eacute;tention morale
+que de d&icirc;ner tous les jours aux restaurants &agrave; quarante sous.</p>
+
+<p>Quand Saladin entra chez madame Lubin, son m&eacute;decin et elle &eacute;taient en
+train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce sont en g&eacute;n&eacute;ral des m&eacute;nages o&ugrave; le m&eacute;decin joue le r&ocirc;le du sexe le
+plus faible.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le
+plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse
+comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, ayant consult&eacute; du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras
+et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Dormez-vous, ma comm&egrave;re? demanda Saladin en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, r&eacute;pondit la somnambule d'un air digne, vous savez
+bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-l&agrave;; oui, <i>je dors</i>, et
+c'est tout frais; je suis lucide.</p>
+
+<p>Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux que vous fussiez &eacute;veill&eacute;e, dit-il, mais &agrave; la guerre
+comme &agrave; la guerre. Venez &ccedil;a, nous allons causer.</p>
+
+<p>Madame Lubin &eacute;tait une femme d'une trentaine d'ann&eacute;es, us&eacute;e et surmen&eacute;e,
+mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir
+aupr&egrave;s de Saladin, prit une pose coquette et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Causons... nos machines ont-elles mont&eacute; aujourd'hui en bourse?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela, r&eacute;pondit Saladin d'un air grave, vos
+machines sont de la petite bi&egrave;re. Combien auriez-vous de la dame en
+question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?</p>
+
+<p>Les yeux ronds de Saladin &eacute;taient fix&eacute;s sur elle comme deux lanternes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle tout &agrave; coup, la dame au bracelet!... &Ccedil;a vous a-t-il servi
+&agrave; quelque chose l'adresse du Grand-H&ocirc;tel que je vous ai donn&eacute;e?</p>
+
+<p>Saladin fit un grave signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, pronon&ccedil;a-t-il d'un ton
+solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la
+duchesse de Chaves, qui a ce magnifique h&ocirc;tel rue du
+Faubourg-Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit madame Lubin &eacute;tonn&eacute;e, vraiment! une duchesse! et comment
+savez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas
+d'&ecirc;tre sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la
+duchesse?</p>
+
+<p>La somnambule ouvrit un petit registre et se mit &agrave; le feuilleter.
+Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en
+cuivre dor&eacute;. Saladin lan&ccedil;a &agrave; la vol&eacute;e le bracelet qui vint tomber sur le
+registre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son si&egrave;ge, vous l'avez
+fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de l&agrave;?</p>
+
+<p>Saladin souriait dans sa cravate.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup
+d'&oelig;il peut vous convaincre de la v&eacute;tust&eacute; de l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez achet&eacute; d'occasion?
+En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu
+connaissait son bracelet. C'&eacute;tait, je le crois bien, une mani&egrave;re de
+relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce
+petit bric-&agrave;-brac &agrave; madame la duchesse.</p>
+
+<p>Saladin &eacute;tait de plus en plus majestueux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous
+apporte seulement les moyens de faire preuve d'une tr&egrave;s grande habilet&eacute;
+ou lucidit&eacute;, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux
+choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consult&eacute;e,
+ensuite l'existence d'un individu dou&eacute; de facult&eacute;s extraordinaires et
+qui pr&eacute;tend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite
+personne... est-ce que ce n'est pas d&eacute;j&agrave; joli?</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu dou&eacute; de facult&eacute;s
+extraordinaires?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, r&eacute;pondit Saladin, qui salua.</p>
+
+<p>&mdash;Y aura-t-il quelque chose pour moi?</p>
+
+<p>Saladin salua de nouveau et r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit
+revenir demain. Je lui ferai votre commission et m&ecirc;me je l'enverrai chez
+vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit &agrave; moi.</p>
+
+<p>Saladin secoua la t&ecirc;te avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous
+prendre vos affaires. Il y a l&agrave;-dedans des int&eacute;r&ecirc;ts engag&eacute;s, des
+int&eacute;r&ecirc;ts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, &agrave; cause de mes
+nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable
+ing&eacute;nieuse <i>Le Coq et la Perle</i>; il y a dans la vie des occasions dont
+le vulgaire ne peut pas profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Le vulgaire! r&eacute;p&eacute;ta madame Lubin scandalis&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne madame, r&eacute;pliqua Saladin avec condescendance, vous &ecirc;tes une
+femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-&agrave;-vis d'un homme tel que
+moi, vous appartenez au vulgaire.</p>
+
+<p>Puis, se levant et rejetant en arri&egrave;re sa t&ecirc;te d'oiseau, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables
+destin&eacute;es. Ne vous en &eacute;tiez-vous pas dout&eacute;e?</p>
+
+<p>Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaill&acirc;t pas en foire, appartenait, elle
+aussi, tr&egrave;s &eacute;nergiquement, &agrave; la classe des gens qui vivent d'illusions
+et respirent le roman par tous les pores.</p>
+
+<p>Comme elle gagnait sa vie &agrave; jouer un r&ocirc;le, les choses th&eacute;&acirc;trales avaient
+un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis
+qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coud&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'&eacute;tonnant!
+Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde.
+Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p>
+
+<p>Saladin r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait si cette soir&eacute;e n'est pas pour vous l'aurore d'une position
+fixe et honorable? Mettez-vous l&agrave;, devant ce gu&eacute;ridon, et veuillez
+&eacute;crire ce que je vais vous dicter.</p>
+
+<p>Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit aupr&egrave;s de la table et disposa
+tout ce qu'il fallait pour &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous r&eacute;sister, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et
+paraissait m&eacute;diter laborieusement.</p>
+
+<p>Il avait l'air d'un po&egrave;te qui va enfanter un chef-d'&oelig;uvre. Et par le
+fait il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;La chose doit &ecirc;tre soign&eacute;e et propre &agrave; me planter l&agrave;-dedans, droit et
+solide comme un m&acirc;t de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper
+la dame, et qu'elle passe toute la nuit &agrave; r&ecirc;vasser de moi comme si
+j'&eacute;tais un casse-t&ecirc;te chinois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit la somnambule.</p>
+
+<p>Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, &laquo;Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne
+respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a &eacute;galement fait
+conna&icirc;tre l'existence et la sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'objet que vous avez perdu et qui vous &eacute;tait cher vous sera rendu par
+lui.</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre l'homme dont je parle pourrait-il gu&eacute;rir en vous le regret
+produit par une perte bien autrement cruelle...</p>
+
+<p>&laquo;Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.</p>
+
+<p>&laquo;On annoncera demain chez vous, &agrave; la premi&egrave;re heure, l'ancien agent de
+police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez
+affaire au jeune et c&eacute;l&egrave;bre marquis de Rosenthal!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si ma main droite le savait, r&eacute;pondit Saladin avec emphase, je la
+couperais. Mettez l'adresse.</p>
+
+<p>Madame Lubin adressa la lettre &agrave; madame la duchesse de Chaves en son
+h&ocirc;tel, rue du Faubourg-Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt
+sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#Table">III</a></h2>
+
+<h3>Saladin monte &agrave; l'assaut</h3>
+
+
+<p>Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent r&eacute;ussir, de m&ecirc;me
+qu'il y a dans l'art des &oelig;uvres tr&egrave;s m&eacute;prisables dont le succ&egrave;s est
+forc&eacute;. Pour juger ceci et cela il faut se placer &agrave; de certains points de
+vue.</p>
+
+<p>Le roman est entr&eacute; dans nos m&oelig;urs bien plus profond&eacute;ment qu'on ne le
+pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour
+celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie m&ecirc;me devient un
+roman.</p>
+
+<p>Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne
+comme au point de vue des espoirs de gu&eacute;rison qu'elle laisse, touche par
+quelque c&ocirc;t&eacute; au domaine exploit&eacute; habituellement par les conteurs,
+l'invasion du roman dans la vie passe &agrave; l'&eacute;tat de tyrannie absolue.</p>
+
+<p>Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait v&eacute;ritable et,
+pour ne point abandonner le sujet m&ecirc;me de notre r&eacute;cit, il est certain,
+malheureusement, que l'enl&egrave;vement d'un enfant n'est pas une circonstance
+tr&egrave;s exceptionnelle.</p>
+
+<p>Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des cons&eacute;quences
+&agrave; sa guise, et c'est l&agrave; que commence le roman.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait-&agrave;-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la
+d&eacute;duction logique des &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Nous ne craignons pas de dire que l'imagination bless&eacute;e de toute m&egrave;re &agrave;
+qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que
+l'habilet&eacute; du plus f&eacute;cond romancier n'en saurait trouver en dix ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Madame de Chaves re&ccedil;ut le soir m&ecirc;me par la poste la lettre de la
+somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inqui&eacute;tude qui se
+rapportait &agrave; un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons,
+n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.</p>
+
+<p>Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui,
+avant elle, avait port&eacute; ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.</p>
+
+<p>Elle lut la lettre au milieu d'une certaine pr&eacute;occupation, non point
+qu'elle e&ucirc;t peur, car elle &eacute;tait brave comme toutes celles qui ont
+terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres
+s'accrochent au dernier amour, &agrave; la faible esp&eacute;rance qui &eacute;tait d&eacute;sormais
+toute sa vie.</p>
+
+<p>Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue
+Lacu&eacute;e, &agrave; genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily
+&eacute;tait rest&eacute;e apr&egrave;s tant de temps &eacute;coul&eacute;.</p>
+
+<p>Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et
+de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouv&eacute; dans
+sa poitrine le c&oelig;ur d'une morte.</p>
+
+<p>Elle jeta la lettre qu'on lui avait apport&eacute;e dans sa chambre &agrave; coucher,
+et se reprit &agrave; songer &agrave; cette rencontre bizarre: monsieur le duc de
+Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degr&eacute;s qui conduisaient &agrave;
+un th&eacute;&acirc;tre forain.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc
+int&eacute;ressait Lily m&eacute;diocrement, et ce qui lui restait de cette aventure
+c'&eacute;tait le singulier regard que monsieur de Chaves avait jet&eacute; sur elle.</p>
+
+<p>Monsieur de Chaves &eacute;tait &agrave; Paris quoiqu'il e&ucirc;t annonc&eacute; hautement son
+d&eacute;part, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait
+comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduit&eacute;s du jeune
+Hector de Sabran pouvaient pr&eacute;senter un danger.</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman
+d&eacute;bord&acirc;t, c'&eacute;tait assur&eacute;ment madame de Chaves. Depuis l'heure de sa
+naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quitt&eacute;e,
+quoiqu'il n'y e&ucirc;t pas un atome de tendance romanesque dans son esprit,
+ni dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle avait pass&eacute; au milieu de tout cela, port&eacute;e par les &eacute;v&eacute;nements, et
+n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.</p>
+
+<p>Justin lui-m&ecirc;me ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.</p>
+
+<p>Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa
+position vis-&agrave;-vis de son mari demi-sauvage, c'&eacute;tait un roman bien
+connu, une l&eacute;gende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Monsieur le duc n'&eacute;tait pas homme &agrave; chercher des intrigues subtiles. Il
+aimait avec une brutalit&eacute; folle. Lily avait la conviction qu'il s'&eacute;tait
+d&eacute;barrass&eacute; de sa premi&egrave;re femme pour l'&eacute;pouser, elle, Lily.</p>
+
+<p>Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait
+prendre le m&ecirc;me moyen pour &eacute;pouser une autre femme.</p>
+
+<p>Elle ne l'avait jamais aim&eacute;. Elle avait pour lui la r&eacute;pugnance terrifi&eacute;e
+des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute;e &agrave; cette torture
+de vivre pr&egrave;s d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce
+sacrifice le moyen de retrouver Justine.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t fait plus encore, si une &eacute;preuve plus dure se f&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute;e &agrave;
+elle.</p>
+
+<p>Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aim&eacute;e passionn&eacute;ment pendant
+plusieurs ann&eacute;es, et jusqu'&agrave; ces derniers temps, elle avait gard&eacute; sur
+lui un remarquable empire.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fier de sa beaut&eacute;. Il &eacute;prouvait &agrave; chaque instant de ces
+mouvements de jalousie qui encha&icirc;nent, et pour le garder esclave, Lily,
+soutenue par la pens&eacute;e qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois
+surmont&eacute; un sentiment qui &eacute;tait plus que de la froideur.</p>
+
+<p>Le duc alors redevenait l'amant agenouill&eacute; des premiers jours.</p>
+
+<p>Au bois et dans les f&ecirc;tes de la haute vie, en voyant passer cette femme
+si noblement fi&egrave;re, souriante et, en apparence, heureuse d'&ecirc;tre partout
+la reine de beaut&eacute;, vous n'eussiez jamais devin&eacute; la plaie incurable de
+son &acirc;me.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Chaves, de son c&ocirc;t&eacute;, avait accompli loyalement au
+moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours &eacute;t&eacute; &agrave; la
+disposition de Lily, d&egrave;s qu'il s'&eacute;tait agi de chercher Petite-Reine.</p>
+
+<p>Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donn&eacute; &agrave; penser &agrave; la jeune
+m&egrave;re que sa fille &eacute;tait partie pour l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Et s'il avait menti, c'&eacute;tait pour emporter l'objet de sa passion comme
+une proie.</p>
+
+<p>Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-m&ecirc;me ces &eacute;v&eacute;nements
+lointains, mais la lettre myst&eacute;rieuse, &agrave; son insu, prenait d&eacute;j&agrave; sa
+pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Souvenons-nous que, m&ecirc;me avant d'avoir re&ccedil;u cette lettre, elle avait dit
+&agrave; Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: &laquo;Si cette
+somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver
+l'enfant...&raquo;</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se
+prit &agrave; la regarder. Mat&eacute;riellement, cette lettre sentait l'endroit d'o&ugrave;
+elle venait: c'&eacute;tait un papier grossi&egrave;rement parfum&eacute;, dans une enveloppe
+timbr&eacute;e avec pr&eacute;tention.</p>
+
+<p>Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frapp&eacute;e, ou plut&ocirc;t
+bless&eacute;e par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coup&eacute;es avec
+une majest&eacute; sibylline, lui saut&egrave;rent aux yeux comme une ridicule
+mystification.</p>
+
+<p>Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.</p>
+
+<p>Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la
+promesse myst&eacute;rieuse!</p>
+
+<p>Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans &eacute;motion, la
+pri&egrave;re de passer chez un notaire inconnu.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; le roman, c'est l&agrave; son prestige, c'est l&agrave; ce qui m&egrave;ne les trois
+quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!</p>
+
+<p>Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman
+entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient
+entra&icirc;nant.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait
+d&eacute;couvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru
+tenir cach&eacute;s; on avait retrouv&eacute; le bracelet; on avait fait bien plus: on
+avait devin&eacute;, et c'&eacute;tait magie, la secr&egrave;te pr&eacute;occupation de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Car cet objet, plus cher et plus cruellement regrett&eacute;, auquel on faisait
+allusion, que pouvait-il &ecirc;tre, sinon sa fille elle-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Elle se mit au lit en songeant &agrave; la lettre.</p>
+
+<p>Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, parmi les &eacute;nigmes que la lettre proposait, les
+plus obs&eacute;dantes pour sa pens&eacute;e n'&eacute;taient pas celles dont l'expos&eacute; du
+moins se comprenait.</p>
+
+<p>Son adresse devin&eacute;e, le bracelet retrouv&eacute;, l'allusion faite au sort de
+sa fille, tout cela s'&eacute;vanouit peu &agrave; peu pour c&eacute;der la place &agrave; ce
+probl&egrave;me, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se
+pr&eacute;sentant &agrave; l'h&ocirc;tel, sous le nom de Renaud, ancien employ&eacute; de la
+police.</p>
+
+<p>De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas ferm&eacute; l'&oelig;il de la nuit.
+Avant huit heures, elle &eacute;tait assise dans son boudoir, impatiente d&eacute;j&agrave;
+et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait
+donn&eacute; l'ordre expr&egrave;s d'introduire aupr&egrave;s d'elle monsieur Renaud sit&ocirc;t
+qu'il se pr&eacute;senterait.</p>
+
+<p>Demi-cach&eacute;e derri&egrave;re ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait
+la porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune
+homme, v&ecirc;tu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge,
+apr&egrave;s l'avoir &eacute;cout&eacute;, le conduisit lui-m&ecirc;me jusqu'au perron.</p>
+
+<p>Lily put l'examiner &agrave; son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas
+lent et solennel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;tudiant allemand, non pas pr&eacute;cis&eacute;ment tel qu'on les voit &agrave;
+Leipzig ou &agrave; T&uuml;bingen, mais tel que les th&eacute;&acirc;tres nous les montrent
+quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir
+collant, veste et jaquette noires surmont&eacute;es par un vaste col blanc
+rabattu. Seule, la casquette traditionnelle &eacute;tait remplac&eacute;e par un
+chapeau tyrolien &agrave; larges bords, d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient les m&egrave;ches
+abondantes et lustr&eacute;es d'une chevelure noire.</p>
+
+<p>Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une
+figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s, un domestique annon&ccedil;a monsieur Renaud, et Saladin fit
+son entr&eacute;e dans le boudoir de madame la duchesse.</p>
+
+<p>Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point tr&egrave;s bas, et
+dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troubl&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien des ann&eacute;es que je m'occupe de vous.</p>
+
+<p>Il avait en parlant un l&eacute;ger accent tudesque.</p>
+
+<p>Madame de Chaves ne trouva pas de r&eacute;ponse, elle le regardait avec une
+sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous veux que du bien, pronon&ccedil;a-t-il du bout des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>La duchesse lui montra de la main un si&egrave;ge et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis esp&eacute;rer de
+vous.</p>
+
+<p>Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il &eacute;tait superbe d'aplomb et de
+gravit&eacute;. Il avait pass&eacute; la nuit &agrave; composer son r&ocirc;le, &agrave; l'apprendre et &agrave;
+le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>Languedoc, d&eacute;nich&eacute; &agrave; la foire par Similor, &eacute;tait venu lui faire une
+t&ecirc;te: une t&ecirc;te de marbre immobile et glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Si Saladin avait su le monde, peut-&ecirc;tre aurait-il recul&eacute; devant
+l'audacieuse com&eacute;die qu'il allait jouer; peut-&ecirc;tre du moins aurait-il
+choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.</p>
+
+<p>Sans pr&eacute;tendre qu'un autre stratag&egrave;me n'e&ucirc;t point r&eacute;ussi aupr&egrave;s de cette
+pauvre femme, subjugu&eacute;e d'avance et pr&eacute;par&eacute;e &agrave; toutes les cr&eacute;dulit&eacute;s,
+nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.</p>
+
+<p>Nous ajoutons que les com&eacute;dies de ce genre arrivent au succ&egrave;s, surtout
+par leurs c&ocirc;t&eacute;s les plus invraisemblables.</p>
+
+<p>Les charlatans sauvent parfois ceux que la m&eacute;decine s&eacute;rieuse a
+condamn&eacute;s. Il en est ainsi dans la vie, et certains d&eacute;couragements se
+r&eacute;fugient d'eux-m&ecirc;mes dans l'impossible.</p>
+
+<p>Chaque si&egrave;cle, du reste, subit pour un peu l'influence de la po&eacute;sie
+ambiante: ceci du haut en bas de l'&eacute;chelle sociale. On est bien forc&eacute; de
+prendre le merveilleux o&ugrave; les po&egrave;tes l'ont mis.</p>
+
+<p>Les sorciers du Moyen Age, succ&eacute;dant aux oracles antiques, se
+chargeaient de r&eacute;pondre aux questions de l'ambition effr&eacute;n&eacute;e ou de
+l'aveugle d&eacute;sespoir. Le XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle incr&eacute;dule inventa les magn&eacute;tiseurs
+et but en riant l'&eacute;lixir de vie, distill&eacute; par le comte de Cagliostro.
+Nous avons eu de nos jours les m&eacute;diums et les tables tournantes.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.</p>
+
+<p>Mais le merveilleux po&eacute;tique est autrement fait. C'est la baguette des
+f&eacute;es, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien
+ce sont les prouesses encore plus &eacute;tonnantes accomplies par l'&eacute;p&eacute;e de
+d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>On ne croit pas &agrave; tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque
+chose.</p>
+
+<p>D'Artagnan mourut il y a longtemps.</p>
+
+<p>Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lan&ccedil;ait les billets de
+banque comme la foudre, on a &eacute;t&eacute; chercher le merveilleux plus bas
+encore, beaucoup plus bas.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les rev&ecirc;tir de
+je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis,
+ont os&eacute; prendre cette personnalit&eacute; d&eacute;test&eacute;e et m&eacute;pris&eacute;e: l'agent de
+police, pour l'entourer de rayons sur l'effront&eacute; pi&eacute;destal de leurs
+fictions.</p>
+
+<p>On p&ecirc;che ses h&eacute;ros o&ugrave; l'on peut, dans les temps de disette av&eacute;r&eacute;e. Il y
+a quelque chose d'original et &agrave; la fois de g&eacute;n&eacute;reux &agrave; pr&eacute;f&eacute;rer les
+gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour
+siffler toujours les gendarmes en applaudissant fid&egrave;lement les voleurs.
+Je ne puis que louer de tout mon c&oelig;ur les hommes de grand talent qui se
+sont donn&eacute; la mission de r&eacute;habiliter l'agent de police. Il &eacute;tait temps
+de fl&eacute;trir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le
+complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats
+qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas m&ecirc;me, pour
+compenser la d&eacute;risoire modicit&eacute; de leur paye, l'appoint de la
+consid&eacute;ration publique.</p>
+
+<p>Mais, entre les r&eacute;habilitations &eacute;quitables et les fus&eacute;es d'une compl&egrave;te
+apoth&eacute;ose, il y a de la marge, et peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait-il pas n&eacute;cessaire de
+remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la s&ucirc;ret&eacute; portent
+dans la vie r&eacute;elle par une trop fulgurante aur&eacute;ole.</p>
+
+<p>Pour plaire, nous sera-t-il r&eacute;pondu, il faut exag&eacute;rer dans un sens comme
+dans l'autre.</p>
+
+<p>Ceux qui disent cela mentent, insultant &agrave; la fois les &eacute;crivains et le
+public.</p>
+
+<p>Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte v&eacute;rit&eacute;; ma croyance
+est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des r&eacute;alit&eacute;s bien
+autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exag&eacute;ration
+m&ecirc;me de ceux qui se battent les flancs pour &eacute;tonner les na&iuml;fs.</p>
+
+<p>Saladin, com&eacute;dien de petite venue, mais tr&egrave;s soigneux et tr&egrave;s habile,
+profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du d&eacute;tective.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir examin&eacute; madame la duchesse le temps voulu pour produire son
+effet, il prit le si&egrave;ge qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez
+vaste portefeuille en m&ecirc;me temps qu'un objet envelopp&eacute; dans du papier
+qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.</p>
+
+<p>La duchesse &agrave; ce nom devint p&acirc;le comme une morte. Le tonnerre, &eacute;clatant
+dans la chambre, n'e&ucirc;t pas produit sur elle un pareil effet. Elle
+chancela sur son si&egrave;ge et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, monsieur! vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Renaud, r&eacute;pondit Saladin d'une voix basse et br&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il se mit en m&ecirc;me temps &agrave; feuilleter rapidement son carnet.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Lacu&eacute;e, n&deg; 5, dit-il en prenant un premier carr&eacute; de papier: Madame
+Lily, dite la Gloriette, dix-huit &agrave; vingt ans, tr&egrave;s jolie, conduite
+bonne, enfant dont on ne conna&icirc;t pas le p&egrave;re; nom de l'enfant: Justine,
+mais plus souvent appel&eacute;e Petite-Reine dans le quartier...
+Contestez-vous?</p>
+
+<p>La duchesse le regardait bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un
+autre carr&eacute; de papier.</p>
+
+<p>&mdash;Fin avril 1852, reprit-il, m&egrave;re et fille entr&eacute;es dans une baraque de
+la foire, place du Tr&ocirc;ne. Voiture prise &agrave; cause de la pluie...</p>
+
+<p>Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! m&ecirc;me ces d&eacute;tails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence
+d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Renaud, r&eacute;p&eacute;ta-t-il pour la seconde fois.</p>
+
+<p>Et il ajouta de sa voix glac&eacute;e qui n'avait point d'inflexions:</p>
+
+<p>&mdash;Voiture procur&eacute;e par un jeune gar&ccedil;on, avaleur de sabres de son &eacute;tat.
+Quatorze ans. Nom: Saladin.</p>
+
+<p>Il changea de carr&eacute; de papier.</p>
+
+<p>&mdash;Journ&eacute;e du lendemain tr&egrave;s charg&eacute;e. Faits principaux: d&eacute;part de la
+jeune m&egrave;re pour Versailles; Petite-Reine confi&eacute;e &agrave; une femme nomm&eacute;e la
+Noblet et portant aussi le sobriquet de la Berg&egrave;re, dont le m&eacute;tier &eacute;tait
+de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nomm&eacute; M&eacute;dor,
+aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de
+mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet &agrave; voile bleu. Homme
+d&eacute;guis&eacute;: ce m&ecirc;me jeune gar&ccedil;on qui avait procur&eacute; la voiture la veille au
+soir...</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous s&ucirc;r de cela? s'&eacute;cria Lily qui haletait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r de tout ce que je dis, r&eacute;pondit s&egrave;chement Saladin. J'ai
+interrog&eacute; moi-m&ecirc;me le jeune gar&ccedil;on qui est maintenant un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle
+vivante?</p>
+
+<p>Saladin jeta son carr&eacute; de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui
+restaient dans son carnet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas encore regard&eacute; si le petit bracelet est bien le v&ocirc;tre,
+dit-il tranquillement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves d&eacute;pli&egrave;rent
+l'enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! s'&eacute;cria-t-elle en portant le bracelet &agrave; ses l&egrave;vres, c'est
+bien lui, et ma fille...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous &eacute;garons pas.
+Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous poss&eacute;diez, un
+autre qu'elle avait emport&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et celui-l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qu'avait emport&eacute; Petite-Reine. Lily tendit ses mains
+jointes qui tremblaient.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas
+voulu vous jouer ainsi du c&oelig;ur d'une m&egrave;re!</p>
+
+<p>Les yeux ronds et fixes de Saladin se relev&egrave;rent sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Proc&eacute;dons par ordre, s'il vous pla&icirc;t, fit-il d'un ton d'autorit&eacute;.
+Quand il en sera temps nous arriverons &agrave; ce qui regarde madame votre
+fille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#Table">IV</a></h2>
+
+<h3>Saladin fait un roman</h3>
+
+
+<p>L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son
+&eacute;tonnement p&ucirc;t augmenter, mais elle bondit sur son si&egrave;ge &agrave; ces derniers
+mots prononc&eacute;s par Saladin: &laquo;...madame votre fille&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! s'&eacute;cria-t-elle, mari&eacute;e!... mais c'est une enfant! Puis,
+retourn&eacute;e subitement par la grande joie qui envahissait son c&oelig;ur, elle
+ajouta d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Elle vit donc, puisqu'elle est mari&eacute;e! Oh! qu'importe cela! qu'importe
+tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma
+fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille!</p>
+
+<p>Saladin lui adressa le signe que les p&eacute;dagogues font aux enfants pour
+r&eacute;clamer le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Proc&eacute;dons par ordre, r&eacute;p&eacute;ta-t-il apr&egrave;s avoir trouv&eacute; dans son carnet le
+carr&eacute; de papier qu'il cherchait; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent vous ne contestez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous avez dit, r&eacute;pliqua Lily qui le suppliait du regard,
+est la v&eacute;rit&eacute; m&ecirc;me, et il a fallu un miracle d'habilet&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Renaud, dit pour la troisi&egrave;me fois Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses
+notes, grand de Portugal de 1<sup>er</sup> classe, charg&eacute; d'une mission
+particuli&egrave;re de l'empereur du Br&eacute;sil, m&ecirc;l&eacute; &agrave; tout cela indirectement.
+&Eacute;tait &agrave; la repr&eacute;sentation de la foire. &Eacute;tait au Jardin des Plantes.
+Offrit des primes en argent &agrave; la police de Paris. D&eacute;termina la Gloriette
+&agrave; partir avec lui pour l'Am&eacute;rique.&mdash;Lacune.</p>
+
+<p>&laquo;Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est n&eacute;cessaire
+pour ma gouverne.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux
+derni&egrave;res pages, o&ugrave; il prit un carr&eacute; qui contenait seulement ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Lacune. Retour en France. Duc mari&eacute; &agrave; la Gloriette. Voyage dans les
+d&eacute;partements.</p>
+
+<p>Enfin un dernier papier disait:</p>
+
+<p>&mdash;Soup&ccedil;ons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19
+ao&ucirc;t 1866, monsieur de Chaves revenu secr&egrave;tement pour surprendre sa
+femme. Embuscade.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;La voit partir &agrave; cheval avec le jeune comte Hector de Sabran,
+Grand-H&ocirc;tel, chambre 38.</p>
+
+<p>La duchesse &eacute;tait muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son
+carnet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, dit-il, de compl&eacute;ter bri&egrave;vement et clairement ce qui
+concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous conna&icirc;trez mieux la
+position o&ugrave; je suis vis-&agrave;-vis de vous, vous comprendrez que ma conduite
+dans toute cette affaire doit &ecirc;tre dirig&eacute;e par les renseignements les
+plus positifs.</p>
+
+<p>Saladin rapprocha son si&egrave;ge, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa
+un carr&eacute; de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va
+prendre des notes.</p>
+
+<p>Le premier instinct de la duchesse fut d'ob&eacute;ir tout de suite et
+aveugl&eacute;ment.</p>
+
+<p>Aucun doute n'&eacute;tait en elle; on peut dire qu'elle &eacute;tait &eacute;merveill&eacute;e et
+subjugu&eacute;e. Si elle h&eacute;sita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non
+seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends.</p>
+
+<p>Les yeux de la duchesse &eacute;vit&egrave;rent les siens, parce que la pens&eacute;e de
+monsieur de Chaves venait de traverser son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ignorez-vous une partie de la v&eacute;rit&eacute;, murmura-t-elle, vous qui
+avez appris des choses si difficiles &agrave; conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>Saladin eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voil&agrave; qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que
+cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai
+cherch&eacute; &agrave; savoir, et ces choses-l&agrave; n'&eacute;taient pas des plus faciles &agrave;
+deviner. Quant au reste, j'ai &eacute;pargn&eacute; ma peine, parce que j'avais la
+certitude de tout apprendre par vous.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne pouvais..., commen&ccedil;a la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire,
+et il est impossible qu'aucune force humaine encha&icirc;ne votre langue,
+quand je vous dis: je veux que vous parliez!</p>
+
+<p>Il s'exprimait avec emphase, mais sans &eacute;lever la voix. La duchesse dit
+apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre.
+Ai-je le droit de r&eacute;v&eacute;ler un secret qui ne m'appartient pas?</p>
+
+<p>Saladin croisa ses bras sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le secret de l'autre que je veux conna&icirc;tre, dit-il, c'est
+l'autre qui est le ma&icirc;tre ici; c'est de l'autre que d&eacute;pend le sort de
+votre fille, et vous &ecirc;tes trop m&egrave;re pour ne pas comprendre que le sort
+de votre fille seul m'int&eacute;resse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera heureuse..., s'&eacute;cria madame de Chaves. Elle allait
+poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous d&eacute;fiance? demanda-t-il avec une dignit&eacute; sobre qui prouvait
+son vrai talent de com&eacute;dien.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, murmura la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;De moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, de lui.</p>
+
+<p>La duchesse, en pronon&ccedil;ant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur
+ses l&egrave;vres, comme si elle e&ucirc;t voulu se b&acirc;illonner elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le visage de Saladin changea, exprimant pour la premi&egrave;re fois une nuance
+qui n'&eacute;tait point dans son r&ocirc;le; son regard eut de l'&eacute;tonnement et de la
+contrari&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a aim&eacute;e, r&eacute;pondit tout bas madame de Chaves.</p>
+
+<p>La main de Saladin se posa sur son bras.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent imp&eacute;rieux,
+non pas pour moi, mais pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pour elle! r&eacute;p&eacute;ta la duchesse, dont la voix chevrotait, bris&eacute;e par les
+larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pens&eacute;, tout ce que j'ai
+souffert depuis tant d'ann&eacute;es, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour
+elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le
+temps a pass&eacute;, je n'ai rien oubli&eacute;. En ce moment o&ugrave; Dieu fait luire &agrave;
+mes regards un espoir qui m'&eacute;blouit le c&oelig;ur, il me semble que je
+deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se
+peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et
+d'avoir son front sous mes l&egrave;vres! J'ai v&eacute;cu pour cela, uniquement pour
+cela; sans cela je n'aurais m&ecirc;me pas eu besoin d'aller au-devant de la
+mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaill&eacute;, j'ai combattu,
+j'ai esp&eacute;r&eacute; en d&eacute;pit m&ecirc;me du d&eacute;sespoir qui me torturait l'&acirc;me... Et
+maintenant tout s'&eacute;claire &agrave; la fois &agrave; l'improviste! Hier, il n'y avait
+autour de moi que t&eacute;n&egrave;bres, et j'aurais donn&eacute; mon sang pour conna&icirc;tre la
+route o&ugrave; elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je!
+pour deviner un rien, pour acqu&eacute;rir le plus vague de tous les indices.
+Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand
+bonheur que ma raison se refuse &agrave; le comprendre. Vous voil&agrave;, vous, un
+inconnu, vous venez &agrave; moi par une porte myst&eacute;rieuse et qui fait songer
+aux miracles, vous me dites ce qui s'est pass&eacute; exactement,
+minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire.</p>
+
+<p>&laquo;Les noms de l'enfant, vous me les r&eacute;p&eacute;tez, les faits les plus
+indiff&eacute;rents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous &eacute;tiez
+autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse o&ugrave;
+j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma ch&egrave;re petite jusqu'au
+moment plus cruel o&ugrave; elle me fut enlev&eacute;e. Je sais qu'il y a des
+merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que
+l'&oelig;il de la police perce les t&eacute;n&egrave;bres les plus &eacute;paisses, mais au nom du
+ciel, ne vous f&acirc;chez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien
+faible et bien &eacute;branl&eacute;e. L'habilet&eacute; qui sert &agrave; d&eacute;couvrir peut aussi
+servir &agrave; tromper...</p>
+
+<p>&laquo;Oh! piti&eacute;! piti&eacute;! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser,
+monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pronon&ccedil;a froidement Saladin, j'ai piti&eacute;, mais vous ne m'avez
+pas offens&eacute;. Il faut aux grandes &eacute;motions de la femme un calmant: la
+plainte ou les larmes. Les minutes sont pr&eacute;cieuses pour moi, et
+cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait &agrave; ma
+place, madame, car je suis ma&icirc;tre absolu de la situation; j'ai des
+droits, et vous l'avez bien devin&eacute;, quoique aucune allusion &agrave; ce sujet
+ne soit tomb&eacute;e de votre bouche, j'ai des droits &eacute;gaux, sup&eacute;rieurs m&ecirc;me &agrave;
+ceux d'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>Un effroi mortel, o&ugrave; il y avait de la haine, se peignit sur les traits
+de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait &ecirc;tre, pronon&ccedil;a-t-il &agrave; voix basse; si nous ne somm&eacute;s pas
+unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous
+serons des ennemis irr&eacute;conciliables!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les
+yeux.</p>
+
+<p>La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras.
+Peut-&ecirc;tre n'e&ucirc;t-il point voulu abattre si t&ocirc;t cette grosse carte, qui
+&eacute;tait un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il
+avait pu pour que ce mensonge saut&acirc;t aux yeux comme l'&eacute;vidence, mais il
+aurait voulu choisir son heure et profiter &agrave; son gr&eacute; de l'effet produit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre int&eacute;r&ecirc;t &agrave; tous les
+trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermet&eacute;;
+mais je suis gentilhomme, et, pour la premi&egrave;re fois depuis bien
+longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du
+gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous &ecirc;tes sa m&egrave;re; j'abdique
+le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si
+c'&eacute;tait &agrave; moi d'employer la pri&egrave;re. &Eacute;coutez-moi, je serai bref; vous
+allez savoir en face de qui la volont&eacute; de Dieu vous a mise.</p>
+
+<p>La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement.
+Tout r&eacute;pit, &agrave; cette heure, &eacute;tait pr&eacute;cieux pour elle.</p>
+
+<p>Saladin se recueillit un instant, puis, apr&egrave;s avoir &eacute;conomis&eacute; son
+souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusit&eacute;e, il
+parla ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, margrave ou marquis de Rosenthal (Sil&eacute;sie prussienne),
+occupait un haut grade dans l'arm&eacute;e et s'&eacute;tait mari&eacute; &agrave; une noble
+Polonaise, la princesse B&eacute;lowska. Il habitait Posen dont il &eacute;tait second
+gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanit&eacute;s &agrave;
+l'universit&eacute; de Breslaw.</p>
+
+<p>&laquo;Lors des grands troubles qui agit&egrave;rent la Pologne prussienne, mon p&egrave;re
+demanda son changement &agrave; cause de sa femme qui &eacute;tait parente de la
+plupart des chefs insurg&eacute;s; la cour de Berlin refusa durement, et mon
+p&egrave;re fut oblig&eacute; de garder son commandement.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais fait un voyage &agrave; Posen, pendant les vacances de 1854, pour
+venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma
+m&egrave;re, qui &eacute;tait d'habitude, une femme s&eacute;dentaire, presque uniquement
+occup&eacute;e de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la
+voiture &eacute;tait sans cesse attel&eacute;e, et plus d'une fois j'entendis mon p&egrave;re
+lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Madame, vous serez la cause de notre ruine.</p>
+
+<p>&laquo;Une nuit, je fus &eacute;veill&eacute; par un bruit qui se faisait dans la cour de
+notre maison. Deux voitures arriv&egrave;rent l'une apr&egrave;s l'autre et les pas de
+plusieurs hommes sonn&egrave;rent dans les corridors.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; dater de ce moment, ma m&egrave;re reprit sa vie d'autrefois, mais mon p&egrave;re
+n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des all&eacute;es et des
+venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui
+m'entourait &eacute;tait que des h&ocirc;tes myst&eacute;rieux habitaient notre demeure.</p>
+
+<p>&laquo;On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major g&eacute;n&eacute;ral lithuanien
+Gologine, qui, apr&egrave;s le combat de Grodno, avait fait une trou&eacute;e en avant
+et pass&eacute; notre fronti&egrave;re, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il
+devait &ecirc;tre r&eacute;fugi&eacute; aux environs de la ville avec son &eacute;tat-major.</p>
+
+<p>&laquo;Le jour m&ecirc;me o&ugrave; je devais monter &agrave; cheval pour quitter la maison
+paternelle et retourner &agrave; mes &eacute;tudes, une estafette du gouvernement
+apporta &agrave; mon p&egrave;re l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui
+commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec
+sa femme, et, comme je m'avan&ccedil;ais jusqu'&agrave; la porte coch&egrave;re pour le voir
+sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure.</p>
+
+<p>&laquo;Les choses vont vite chez nous, en Prusse, d&egrave;s qu'il s'agit de
+conspirations, surtout quand elles ont rapport &agrave; la Pologne.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai jamais revu ma m&egrave;re, qui pourtant ne passa point en jugement.
+On publia la nouvelle qu'elle &eacute;tait morte dans son lit. Mon p&egrave;re fut
+pass&eacute; par les armes sur la grande place de Posen, condamn&eacute; l&eacute;galement
+par un conseil de guerre.</p>
+
+<p>&laquo;La veille on avait fusill&eacute;, dans la plaine, Gologine et son &eacute;tat-major,
+au nombre de treize officiers, dont trois colonels.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'&agrave;
+Aix-la-Chapelle, et de l&agrave; d&eacute;pos&eacute; &agrave; la fronti&egrave;re de Belgique, avec
+d&eacute;fense de rentrer sur le territoire prussien.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais dix-huit ans, il me restait quelques fr&eacute;d&eacute;rics d'or en poche;
+je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui
+s'int&eacute;ress&acirc;t &agrave; mon sort.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe
+sur mes pauvres aventures pour arriver &agrave; ce qui vous concerne.</p>
+
+<p>&laquo;Pour vivre, je m'&eacute;tais fait com&eacute;dien, et je courais la province,
+gagnant &agrave; peine de quoi n'&ecirc;tre pas tout nu, en mangeant maigrement.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un soir d'&eacute;t&eacute;, en l'ann&eacute;e 1857, il y a de cela neuf ans.
+J'allais &agrave; pied entre Alen&ccedil;on et Domfront, portant au bout d'un b&acirc;ton
+mon l&eacute;ger bagage, qui &eacute;tait toute ma fortune, les jours commen&ccedil;aient &agrave;
+&ecirc;tre plus courts, on arrivait &agrave; la fin de septembre.</p>
+
+<p>&laquo;Vers six heures du soir, &agrave; deux lieues d'un gros bourg o&ugrave; je comptais
+passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la
+marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai:
+c'&eacute;tait une petite fille de six &agrave; sept ans qui &eacute;tait tomb&eacute;e, comme elle
+me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la
+galerie de derri&egrave;re, et s'&eacute;tant &eacute;vanouie sur le coup n'avait pu appeler
+&agrave; son aide. Elle &eacute;tait bless&eacute;e aux deux jambes assez gri&egrave;vement, et
+c'est &agrave; cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de
+saltimbanques &agrave; laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, oblig&eacute;
+de m'arr&ecirc;ter au bourg le plus voisin, o&ugrave; elle se mit au lit, pour y
+rester deux semaines.</p>
+
+<p>&laquo;Certes, dans la position o&ugrave; j'&eacute;tais, personne n'aurait pu me bl&acirc;mer de
+confier cette enfant &agrave; la charit&eacute; publique, mais je suis le fils de mon
+p&egrave;re et de ma m&egrave;re qui donn&egrave;rent leur vie pour secourir des malheureux.</p>
+
+<p>La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes
+aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore
+fait, elle &eacute;tait si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands
+yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris &agrave; l'aimer comme si
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma jeune s&oelig;ur ou ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! murmura la duchesse d'une voix &eacute;touff&eacute;e, oh! merci! Dieu vous
+r&eacute;compensera.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me r&eacute;compensa, r&eacute;pondit Saladin en souriant, puisque je r&eacute;solus
+ce probl&egrave;me de ne pas mourir de faim avec ma prot&eacute;g&eacute;e. Dans les longues
+heures que je passai pr&egrave;s de son lit de souffrance, nous caus&acirc;mes; nous
+caus&acirc;mes beaucoup. Peut-&ecirc;tre n'avons-nous jamais caus&eacute; si bien depuis,
+car, plus tard, &agrave; mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'&eacute;garait
+de plus en plus, tandis qu'&agrave; ce moment o&ugrave; elle ne cherchait pas,
+quelques paroles vraisemblables, sinon pr&eacute;cises, lui venaient de temps
+en temps aux l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Je sus ainsi qu'elle n'&eacute;tait pas n&eacute;e chez les saltimbanques, qu'il y
+avait une sorte de mur, obstruant sa m&eacute;moire, au-del&agrave; duquel elle
+cherchait en vain &agrave; conna&icirc;tre le pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Elle s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;e; c'&eacute;tait son mot, vers l'&acirc;ge de trois ans, au
+milieu de gens et d'objets qui ne lui &eacute;taient point familiers; mais
+cette impression avait &eacute;t&eacute; faiblissant &agrave; mesure qu'elle s'&eacute;tait habitu&eacute;e
+&agrave; ses nouveaux protecteurs.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux-ci n'avaient point de m&eacute;chancet&eacute;; ils la battaient seulement un
+peu pour lui apprendre des tours de force.</p>
+
+<p>La respiration de Lily s'arr&ecirc;ta dans sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les
+histoires d'enfants enlev&eacute;s par les boh&eacute;miens et les Tsiganes. Je
+connaissais bien cela, et je reconstruisis ais&eacute;ment la pauvre histoire
+de ma petite amie.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, comme l'esprit va naturellement vers le grand, je me figurai
+d'abord, &agrave; cause de l'&eacute;l&eacute;gance de ses formes et de sa beaut&eacute;
+aristocratique, qu'elle devait &ecirc;tre l'enfant de quelque grande famille.</p>
+
+<p>&laquo;Cette opinion qui se trouvait &ecirc;tre fausse en ce temps-l&agrave;, puisque c'est
+seulement plus tard que vous &ecirc;tes devenue une grande dame, servit du
+moins &agrave; faire na&icirc;tre et fortifier en moi l'id&eacute;e de retrouver les parents
+de l'enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Nous autres Prussiens, quand nous avons une id&eacute;e, nous y tenons
+fortement et les obstacles ne nous arr&ecirc;tent point.</p>
+
+<p>&laquo;Je vins &agrave; Paris avec ma petite amie que j'appelais Maria, du nom de ma
+m&egrave;re; j'&eacute;crivis &agrave; Posen pour la premi&egrave;re fois, demandant secours &agrave; des
+parents &eacute;loign&eacute;s et &agrave; ceux qui avaient &eacute;t&eacute; les clients de ma famille.</p>
+
+<p>&laquo;Je re&ccedil;us de l'argent et des encouragements car, l&agrave;-bas, on n'oublie pas
+ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m'annonc&egrave;rent m&ecirc;me qu'on
+s'occupait de faire rapporter ma sentence d'exil.</p>
+
+<p>&laquo;Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait d&eacute;j&agrave; plus de mettre &agrave;
+profit leur bon vouloir. Mon id&eacute;e avait grandi en moi &agrave; la taille d'une
+passion.</p>
+
+<p>&laquo;Et je suivais mon travail avec la patience d'un Huron cherchant des
+traces sur le sentier de la guerre.</p>
+
+<p>&laquo;Je passai un an et un mois &agrave; promener Maria dans Paris, lui faisant
+examiner tour &agrave; tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque
+paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizi&egrave;me mois seulement,
+et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j'obtins dans la
+m&ecirc;me journ&eacute;e deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait
+de lumi&egrave;re appr&eacute;ciable.</p>
+
+<p>&laquo;Au Jardin des Plantes d'abord, o&ugrave; jamais je ne l'avais conduite, elle
+me parut inqui&egrave;te, incertaine. Comme je l'examinais avec un soin
+minutieux, je la vis rougir et p&acirc;lir.</p>
+
+<p>&laquo;Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit
+un mouvement comme pour courir vers eux...</p>
+
+<p>La duchesse &eacute;coutait avec une passion croissante, et son &acirc;me passait
+dans son regard qui d&eacute;vorait monsieur le marquis de Rosenthal.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s'&eacute;vanouit comme un &eacute;clair. Je
+fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur
+le boulevard de l'H&ocirc;pital et sur le quai de la Gare. Je n'obtins aucun
+r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>&laquo;Comme nous arrivions &agrave; la place Valhubert, son regard s'&eacute;claira
+vaguement. Nous travers&acirc;mes le pont d'Austerlitz et j'entendis sa
+respiration se presser dans sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Reconnais-tu quelque chose? demandai-je.</p>
+
+<p>&laquo;Elle poussa un petit cri, ses yeux dilat&eacute;s se fix&egrave;rent sur une danseuse
+de corde qui travaillait au bord de l'eau en face de la rue Lacu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient
+convulsivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais languir, n'est-ce pas? dit Saladin avec bont&eacute;; mais je ne
+puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble
+que l'instant d'apr&egrave;s Maria s'&eacute;tonnait de sa propre &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle &eacute;tait si petite!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua
+Saladin. Je restai frapp&eacute; vivement. Je compris que ce n'&eacute;tait plus aux
+impressions de l'enfant qu'il fallait m'adresser, du moins pour le
+moment, mais &agrave; un syst&egrave;me de recherches et d'investigations qui devait
+avoir pour point de d&eacute;part son &eacute;motion d'une minute.</p>
+
+<p>&laquo;Je me disais: la vue de sa m&egrave;re &eacute;veillerait sans doute compl&egrave;tement ses
+souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant &agrave; cache-cache:
+je <i>br&ucirc;le</i>! je suis bien s&ucirc;r que la m&egrave;re doit &ecirc;tre pr&egrave;s d'ici.</p>
+
+<p>&laquo;La pauvre Maria passa deux mauvaises semaines, presque toujours seule &agrave;
+la maison; moi j'employai ce temps &agrave; fouiller le quartier Mazas de fond
+en comble.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, en rentrant d&icirc;ner, je lui dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bonjour, Justine.</p>
+
+<p>&laquo;Ses yeux s'ouvrirent tout grands, comme ils avaient fait quand nous
+avions aper&ccedil;u la danseuse de corde.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bonjour, Petite-Reine, dis-je encore.</p>
+
+<p>&laquo;Elle baissa ses longues paupi&egrave;res bord&eacute;es de soie et sembla chercher en
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Puis elle me demanda:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pourquoi me dites-vous cela, bon ami?</p>
+
+<p>La duchesse, qui s'&eacute;tait lev&eacute;e &agrave; demi, s'affaissa de nouveau sur son
+fauteuil.</p>
+
+<p>L'excellent Saladin sourit encore et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, votre esp&eacute;rance est encore tromp&eacute;e; vous avez cru que nous
+&eacute;tions au bout de nos peines... Et cependant, si tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fini ce
+jour-l&agrave;, le jeune marquis de Rosenthal ne se serait jamais appel&eacute;
+monsieur Renaud, agent de police.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Va" id="Va"></a><a href="#Table">V</a></h2>
+
+<h3>Saladin voit le pied d'un Habit-Noir</h3>
+
+
+<p>Saladin d&eacute;bitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son
+accent allemand qu'il n'exag&eacute;rait jamais donnait &agrave; son r&eacute;cit une saveur
+particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Il avait trouv&eacute; cet accent tout fait sous le p&eacute;ristyle de la Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Je fus bient&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute; dans le rayon de mes investigations
+personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la
+police soi-m&ecirc;me. J'avais nou&eacute; des relations au commissariat du quartier
+Mazas, et je m'informai aupr&egrave;s d'un inspecteur s'il me serait possible
+d'entrer &agrave; la pr&eacute;fecture sous un nom d'emprunt qui m&icirc;t &agrave; l'abri la
+noblesse de mes anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&laquo;Il fallait en arriver l&agrave; ou abandonner la recherche qui me tenait si
+fort au c&oelig;ur. J'avais d&eacute;couvert, en effet, il est &agrave; peine besoin de le
+dire, que la m&egrave;re de ma petite Justine avait quitt&eacute; le quartier Mazas
+depuis nombre d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;En Allemagne comme en France nous avons nos pr&eacute;jug&eacute;s contre la police,
+mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu
+m'affilier &agrave; des malfaiteurs pour conqu&eacute;rir le bonheur de Petite-Reine,
+je n'aurais pas h&eacute;sit&eacute; un instant.</p>
+
+<p>&laquo;On soumit le cas &agrave; un gros bonnet de la s&ucirc;ret&eacute; qui avait la r&eacute;putation
+de jauger les gens d'un coup d'&oelig;il. Il r&eacute;pondit d'abord que tous les
+marquis &eacute;taient des imb&eacute;ciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fain&eacute;ant
+dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosit&eacute;, disant qu'un
+marquis comme moi devait &ecirc;tre une dr&ocirc;le de b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Je lui fus pr&eacute;sent&eacute;; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure,
+dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employ&eacute;s pour
+constater l'identit&eacute; de Petite-Reine.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est na&iuml;f comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme
+qui n'est pas de l'&eacute;tat et n'en a pas les outils.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'invita &agrave; d&icirc;ner, non sans me faire sentir le prix de cette
+condescendance et me lan&ccedil;a d&egrave;s le soir m&ecirc;me dans une histoire &agrave; faire
+dresser les cheveux.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui
+dispara&icirc;t de temps en temps pour revenir toujours, d&eacute;nonc&eacute;e par ses
+crimes.</p>
+
+<p>&laquo;Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, apr&egrave;s avoir vol&eacute;
+et assassin&eacute; une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jet&eacute; dans
+les jambes de la justice un pr&eacute;tendu coupable que les preuves accumul&eacute;es
+avec soin accablaient.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre
+Andr&eacute; Maynotte, qui disait lui-m&ecirc;me &agrave; ses juges: &laquo;Je suis innocent, mais
+si j'&eacute;tais charg&eacute; de me juger moi-m&ecirc;me, je crois que je me
+condamnerais.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui
+devait h&eacute;riter d'elle et l'avait menac&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce &agrave; moi, le <i>truc</i> des Habits Noirs fut d&eacute;couvert (je vous demande
+pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du
+m&ecirc;me coup ma r&eacute;putation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent
+encore.</p>
+
+<p>&laquo;On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne
+fus appel&eacute; &agrave; faire de la police active que dans les grandes occasions.</p>
+
+<p>&laquo;Sans me vanter, je vous aurais retrouv&eacute;e plus t&ocirc;t si vous aviez &eacute;t&eacute; en
+France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je
+voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science
+n'aboutissait &agrave; rien, je donnai ma d&eacute;mission &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; et je
+m'embarquai pour l'Am&eacute;rique avec Justine.</p>
+
+<p>&laquo;Je dirais que j'ai perdu l&agrave; plus de deux ans s'il n'&eacute;tait certain que
+les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne
+manquions de rien, parce que j'&eacute;tais charg&eacute; l&agrave;-bas de repr&eacute;senter les
+int&eacute;r&ecirc;ts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France.</p>
+
+<p>&laquo;Je dois avouer que mes recherches au Br&eacute;sil furent couronn&eacute;es d'un
+m&eacute;diocre succ&egrave;s. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y &eacute;tiez
+plus, mais en bonne police j'aurais d&ucirc; tomber sur vos traces.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'en fut pas ainsi, et &agrave; mon retour en France le nom de Chaves, sans
+m'&ecirc;tre tout &agrave; fait indiff&eacute;rent, puisque je l'avais inscrit d&egrave;s longtemps
+dans mes notes, n'&eacute;veillait en moi que de vagues suppositions.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait une raison &agrave; cela, madame, et vous l'avez d&eacute;j&agrave; devin&eacute;e, si
+vous connaissez le c&oelig;ur humain. La ti&eacute;deur avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; la passion
+dans mes recherches, ou plut&ocirc;t la passion s'&eacute;tait port&eacute;e ailleurs, et au
+lieu de l'ardent d&eacute;sir que j'avais autrefois, peut-&ecirc;tre &eacute;prouvais-je une
+sorte de crainte de me rencontrer face &agrave; face avec l'objet de mes
+recherches: la m&egrave;re de Justine.</p>
+
+<p>&laquo;Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me
+laissait voir na&iuml;vement l'attrait qui l'entra&icirc;nait vers moi.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas l'&acirc;ge d'&ecirc;tre son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Au moment o&ugrave; je suis tomb&eacute; sur vos traces, madame, Justine et moi nous
+&eacute;tions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet
+obtenu de Sa Majest&eacute; la r&eacute;vocation de la sentence d'exil lanc&eacute;e contre
+un enfant innocent, et si je ne suis pas s&ucirc;r de recouvrer tous les biens
+de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer &agrave; ma jeune &eacute;pouse,
+au sein de ma patrie, une existence honorable et ind&eacute;pendante.</p>
+
+<p>Saladin arrondit son d&eacute;bit pour prononcer cette phrase fleurie. Il &eacute;tait
+manifestement content de lui-m&ecirc;me et regardait madame de Chaves d'un air
+vainqueur.</p>
+
+<p>Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde &eacute;motion qui
+l'avait agit&eacute;e pendant la plus grande partie du r&eacute;cit. Ses beaux
+sourcils &eacute;taient fronc&eacute;s l&eacute;g&egrave;rement et les plis de son visage
+indiquaient le travail de la r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit! pronon&ccedil;a pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi,
+madame?</p>
+
+<p>Lily lui tendit la main de nouveau, mais &eacute;vita de r&eacute;pondre &agrave; sa
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue &agrave; &eacute;lever l'ombre
+d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis m&egrave;re et
+mon tr&eacute;sor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque
+frayeur les conditions que, peut-&ecirc;tre, vous voudrez m'imposer.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua Saladin avec une dignit&eacute; de plus en plus marqu&eacute;e, ma
+vie enti&egrave;re r&eacute;pond &agrave; cette inqui&eacute;tude. Je suis gentilhomme, il m'est
+p&eacute;nible de vous le r&eacute;p&eacute;ter, et &agrave; l'heure o&ugrave; j'&eacute;pousais la pauvre
+orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de
+donner &agrave; ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un galant homme, monsieur le marquis, pronon&ccedil;a doucement
+madame de Chaves, que dominait toujours une secr&egrave;te pr&eacute;occupation;
+m'est-il permis de vous interroger?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, madame, r&eacute;pliqua Saladin, cachant son trouble sous un
+redoublement de fiert&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui
+&eacute;tait l'enfant au berceau... rien...</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sitait et tenait les yeux baiss&eacute;s. Si elle avait regard&eacute; Saladin
+en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'&eacute;clairer d'une
+soudaine lueur.</p>
+
+<p>La question qui &eacute;tait sur les l&egrave;vres de madame de Chaves et qu'il
+devinait d&eacute;j&agrave; &eacute;tait de celles qu'il avait not&eacute;es.</p>
+
+<p>Entre toutes les questions qu'il attendait c'&eacute;tait celle-l&agrave;, tr&egrave;s
+certainement, qui lui pr&eacute;parait la plus triomphante r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;Votre t&acirc;che &eacute;tait deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement
+de retrouver la m&egrave;re, il fallait encore que la m&egrave;re reconn&ucirc;t dans la
+belle jeune femme pr&eacute;sent&eacute;e par vous l'enfant qui marchait &agrave; peine...
+Avez-vous song&eacute; &agrave; cela?</p>
+
+<p>Ses yeux se relev&egrave;rent lentement; ceux de Saladin &eacute;taient fix&eacute;s sur
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai song&eacute;, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et le moyen d'arriver &agrave; cette reconnaissance, vous l'aviez?</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne l'avais pas eu, r&eacute;pondit Saladin, je n'aurais m&ecirc;me pas risqu&eacute;
+les premiers pas sur cette route h&eacute;riss&eacute;e d'obstacles.</p>
+
+<p>Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le dire, r&eacute;pondit Saladin, de plus en plus impassible,
+puisque vous le savez aussi bien que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous parliez? s'&eacute;cria la duchesse avec force. Tout d&eacute;pend
+du mot que vous allez prononcer!</p>
+
+<p>Elle retenait son souffle pour &eacute;couter mieux. Saladin sembla jouir un
+instant de ce grand trouble qui la mettait &agrave; sa merci, puis il pronon&ccedil;a
+lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu l'avait marqu&eacute;e, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit la duchesse en un cri &eacute;clatant.</p>
+
+<p>Saladin poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait que moi pr&egrave;s d'elle, quand je la relevai bless&eacute;e, presque
+mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner
+&agrave; l'enfant les soins d'une m&egrave;re. Votre fille, madame, avait entre
+l'&eacute;paule et le sein &agrave; droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise
+rose et velout&eacute;e que vous d&ucirc;tes baiser bien souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'avait encore ce matin, r&eacute;pondit Saladin avec un sourire qui
+n'&eacute;tait pas exempt de fatuit&eacute;.</p>
+
+<p>On se perdrait &agrave; vouloir exprimer les sentiments complexes ou m&ecirc;me
+contraires qui peuvent frapper une &acirc;me dans un seul et m&ecirc;me instant.</p>
+
+<p>La duchesse fut bless&eacute;e violemment par le sens de cette r&eacute;ponse et
+surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, soulev&eacute;e, en
+quelque sorte, par une passion sup&eacute;rieure, par la joie immense qui
+exaltait tout son &ecirc;tre, elle quitta son si&egrave;ge en chancelant et ouvrit
+ses bras pour dire avec transport:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois! oh! je vous crois... o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>Saladin fut magnifique de sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les
+deux mains tr&egrave;s affectueusement pour l'aider &agrave; se rasseoir, la question
+n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je
+n'ai jamais eu l'ombre d'un doute &agrave; cet &eacute;gard.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle? r&eacute;p&eacute;tait la duchesse comme une folle, o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>Saladin eut encore son geste de ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous &eacute;garons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu o&ugrave; sa
+m&egrave;re l'embrassera bient&ocirc;t, si je le veux, mais o&ugrave; personne au monde ne
+la d&eacute;couvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse,
+quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile &agrave; l'un qu'&agrave;
+l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de
+faire cette confession loyale, &agrave; laquelle rien ne m'obligeait, j'avais
+eu l'honneur de vous adresser une importante question.</p>
+
+<p>La duchesse passa la main sur son front; ses id&eacute;es vacillaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.</p>
+
+<p>Elle regarda Saladin, comme pour &eacute;clairer sa m&eacute;moire, et baissa les yeux
+tout de suite. Quoi qu'elle en e&ucirc;t, cet homme lui faisait r&eacute;pugnance et
+peur.</p>
+
+<p>Certes elle &eacute;tait encore bien incapable d'analyser le monde
+d'impressions qui &eacute;tait en elle; deux courants oppos&eacute;s la poussaient.
+Elle &eacute;tait en face d'un gentilhomme que sa fi&egrave;vre e&ucirc;t volontiers grandi
+&agrave; la hauteur d'un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Mais depuis deux heures que le h&eacute;ros &eacute;tait l&agrave;, l'&eacute;change myst&eacute;rieux qui
+a lieu entre deux &acirc;mes, loin de faire na&icirc;tre la sympathie, avait produit
+l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empi&eacute;t&eacute; par trop sur le jeune
+marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la n&eacute;cessit&eacute;
+de lier ensemble la pens&eacute;e de sa fille retrouv&eacute;e et la pens&eacute;e de cet
+homme mettait une poignante amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous d&eacute;sirez savoir; ma t&ecirc;te
+est faible et j'ai besoin d'&ecirc;tre guid&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;La forme la plus commode, r&eacute;pliqua aussit&ocirc;t Saladin, serait en effet
+l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...</p>
+
+<p>&mdash;Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec
+fatigue.</p>
+
+<p>Saladin se h&acirc;ta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant
+ses notes:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rends gr&acirc;ce. Je vois que vous comprenez bien ma situation;
+j'ai une responsabilit&eacute; consid&eacute;rable. On n'&eacute;l&egrave;ve pas une jeune fille, et
+quand je dis <i>&eacute;lever</i> c'est pour exprimer mon id&eacute;e le plus simplement et
+le plus modestement possible, attendu que M<sup>lle</sup> la marquise de
+Rosenthal... vous p&acirc;lissez, madame! Vous d&eacute;plairait-il d'apprendre que
+votre fille porte ce titre et ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la premi&egrave;re fois que vous
+les lui appliquez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, pronon&ccedil;a noblement Saladin. J'ai quelque philosophie
+et je sais faire la part de l'&eacute;go&iuml;sme jaloux d'une m&egrave;re. Nous serons,
+j'en suis s&ucirc;r, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je
+vous r&eacute;p&egrave;te que j'ai conscience d'&ecirc;tre responsable et que, sous aucun
+pr&eacute;texte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a &eacute;t&eacute; &agrave; la
+fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous pla&icirc;t, de M. de Chaves.</p>
+
+<p>Lily fit de la t&ecirc;te un geste de consentement r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je proc&egrave;de selon votre permission, dit Saladin qui avait &eacute;tal&eacute; ses
+carr&eacute;s de papier sur le gu&eacute;ridon et qui tenait sa mine de plomb &agrave; la
+main. M. de Chaves &eacute;tait &eacute;perdument amoureux de vous... oui, n'est-ce
+pas? tr&egrave;s bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>Lily le regardait faire. La prostration la prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait forc&eacute; de retourner au Br&eacute;sil, continua Saladin, il inventa
+une histoire pour vous engager &agrave; le suivre. Quelle histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Une troupe de bateleurs embarqu&eacute;s au Havre...</p>
+
+<p>&mdash;Et emmenant Petite-Reine? Tr&egrave;s bien! ce n'est pas fort, mais les gens
+qui souffrent beaucoup sont cr&eacute;dules. Petite-Reine n'&eacute;tait pas en
+Am&eacute;rique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus
+amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux
+quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous &eacute;tiez sage,
+il parla de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait parl&eacute; de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria Saladin. Vous ignoriez qu'il e&ucirc;t une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne conna&icirc;t pas, dans ses moindres
+d&eacute;tails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se
+d&eacute;barrassa-t-il de cette pauvre dame?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ou&iuml; parler de cela longtemps apr&egrave;s notre mariage, balbutia Lily:
+une sc&egrave;ne de jalousie...</p>
+
+<p>&mdash;Le flagrant d&eacute;lit! Nos codes modernes ont, comme cela, des
+commentaires tr&egrave;s dramatiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant &agrave; la main un de ses
+carr&eacute;s de papier, qu'&eacute;tant donn&eacute; le caract&egrave;re et les m&oelig;urs de ce bon M.
+de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note d&eacute;j&agrave; cit&eacute;e: &laquo;Soup&ccedil;on,
+fausse absence; aujourd'hui, 19 ao&ucirc;t 1866, monsieur de Chaves, revenu
+secr&egrave;tement&mdash;en embuscade pour surprendre sa femme.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la volont&eacute; de Dieu, murmura la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, je n'ai pas achev&eacute;: &laquo;la voit partir &agrave; cheval avec le jeune
+comte Hector de Sabran, Grand-H&ocirc;tel, 38&raquo;.</p>
+
+<p>Leurs regards se crois&egrave;rent. Celui de la duchesse exprimait une haute et
+sereine fiert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! murmura Saladin, r&eacute;pondant &agrave; ce regard; vous &ecirc;tes la vertu
+m&ecirc;me, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme
+notre grand de Portugal de premi&egrave;re classe. Qui sait si l'autre duchesse
+n'&eacute;tait pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son &acirc;me! vous
+l'avez remplac&eacute;e, t&acirc;chons de nous bien tenir! L'int&eacute;r&ecirc;t de madame la
+marquise de Rosenthal exige d&eacute;sormais que vous enleviez &agrave; monsieur de
+Chaves tout pr&eacute;texte de flagrant d&eacute;lit. Je tiens &agrave; vous conserver, ma
+belle-m&egrave;re.</p>
+
+<p>La duchesse r&eacute;prima un mouvement de r&eacute;pulsion et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; n&eacute;anmoins, &agrave; la
+suite des &eacute;v&eacute;nements d'hier, j'ai cru devoir lui d&eacute;fendre ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Des &eacute;v&eacute;nements! r&eacute;p&eacute;ta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de
+Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; sur
+l'esplanade des Invalides.</p>
+
+<p>Saladin parut prendre &agrave; ce r&eacute;cit un int&eacute;r&ecirc;t extraordinaire. Sa mine de
+plomb joua &eacute;nergiquement sur le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens! fit-il avec un sourire &eacute;trange, son Excellence a &eacute;t&eacute;
+voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la
+foire. Monsieur de Chaves &eacute;tait-il seul?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait, r&eacute;pondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort
+souvent &agrave; l'h&ocirc;tel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves
+se livre &agrave; certaines affaires industrielles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reviendrons &agrave; ces affaires qui m'int&eacute;ressent beaucoup,
+interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce
+personnage?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis
+Pallante.</p>
+
+<p>Saladin enfla ses joues, et se renversa en arri&egrave;re sur son si&egrave;ge, sans
+prendre souci de cacher son profond &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? demanda la duchesse.</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre Saladin pensait:</p>
+
+<p>&laquo;Les Habits Noirs sont entr&eacute;s ici avant moi! Notre com&eacute;die
+s'embrouille.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Chaves avait crois&eacute; ses mains sur ses genoux, et ne songeait
+d&eacute;j&agrave; plus &agrave; la question qu'elle venait de faire.</p>
+
+<p>Saladin, lui, s'enfon&ccedil;ait de plus en plus dans ses r&eacute;flexions. Il
+tombait l&agrave; sur une r&eacute;v&eacute;lation tout &agrave; fait inattendue, et qui devait
+modifier consid&eacute;rablement son plan.</p>
+
+<p>Son enfance, nous le savons, avait &eacute;t&eacute; berc&eacute;e avec le r&eacute;cit des hauts
+faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.</p>
+
+<p>Similor, &Eacute;chalot lui-m&ecirc;me, le bon &Eacute;chalot, parlaient des Habits Noirs
+avec le po&eacute;tique respect qu'on doit aux personnages l&eacute;gendaires.</p>
+
+<p>Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occup&eacute; toute la
+vie de Saladin se pr&eacute;sentait &agrave; lui sous diverses formes, une des formes
+de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.</p>
+
+<p>Un instant Saladin fut litt&eacute;ralement abasourdi en voyant que les Habits
+Noirs &eacute;taient &agrave; son insu dans son affaire.</p>
+
+<p>Son imagination travaillait d&eacute;j&agrave; et il se disait:</p>
+
+<p>&laquo;Si monsieur le duc lui-m&ecirc;me?... c'est impossible! il est encore trop
+riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie
+des femmes et il a tu&eacute; d&eacute;j&agrave; une fois, &agrave; tout le moins... Je saurai
+demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIa" id="VIa"></a><a href="#Table">VI</a></h2>
+
+<h3>Saladin toise l'affaire</h3>
+
+
+<p>Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin,
+d'ordinaire si net et si calme. C'&eacute;tait un gar&ccedil;on intelligent, mais ce
+n'&eacute;tait pas un homme de g&eacute;nie. Il pr&eacute;f&eacute;rait les routes plates, quelques
+longues qu'elles fussent, &agrave; ces chemins abrupts o&ugrave; l'on est oblig&eacute; de
+gravir et de bondir.</p>
+
+<p>Il faut avoir les pieds bien plant&eacute;s sur un terrain solide et ne subir
+aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait bien attendu &agrave; modifier, selon les cas, la tournure
+&eacute;l&eacute;mentaire de sa grande id&eacute;e, dont la forme supr&ecirc;me e&ucirc;t &eacute;t&eacute; son
+tranquille &eacute;tablissement &agrave; lui, le marquis Saladin, en qualit&eacute; de gendre
+&agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves; mais il avait esp&eacute;r&eacute; cela comme on r&ecirc;ve, et ne
+s'&eacute;tait point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes &agrave; son arc.</p>
+
+<p>La d&eacute;couverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqu&eacute; en
+creux dans le sable de son &icirc;le, contrecarrait &agrave; la fois tous ses divers
+projets.</p>
+
+<p>On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place
+saccag&eacute;e.</p>
+
+<p>Il &eacute;prouvait pour un peu cette lamentable d&eacute;ception de l'inventeur qui,
+venant prendre un brevet au minist&egrave;re, trouverait une &eacute;pure semblable &agrave;
+la sienne d&eacute;pos&eacute;e dans les bureaux par autrui.</p>
+
+<p>Et notez que les inventeurs ont tous des id&eacute;es &agrave; la douzaine, tandis que
+notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfant&eacute; qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fiert&eacute;, je
+b&eacute;nis la Providence qui m'a inspir&eacute; la pens&eacute;e de multiplier les
+pr&eacute;cautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris d&eacute;j&agrave;.
+Toute cette enqu&ecirc;te faite par moi n'avait qu'un but: conna&icirc;tre la
+position que votre fille retrouv&eacute;e et reconnue aurait &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai r&eacute;pondu. N'avez-vous
+plus rien &agrave; me demander?</p>
+
+<p>Saladin consulta ses notes pour la forme. Il &eacute;tait singuli&egrave;rement
+d&eacute;courag&eacute;. Il lui semblait que la duchesse elle-m&ecirc;me confessait son
+impuissance: c'&eacute;tait &eacute;videmment une reine d&eacute;chue.</p>
+
+<p>Au premier moment elle n'avait pas dit: &laquo;Amenez-moi ma fille.&raquo; Elle
+avait demand&eacute;: &laquo;O&ugrave; est-elle?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas la ma&icirc;tresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot
+le r&eacute;sultat de toutes ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>La duchesse releva sur lui son regard o&ugrave; il y avait un orgueil triste.
+Elle &eacute;tait si belle en ce moment qu'il resta comme &eacute;bloui.</p>
+
+<p>Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima
+en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle apr&egrave;s un
+silence.</p>
+
+<p>Les yeux de Saladin s'aiguis&egrave;rent comme s'il e&ucirc;t voulu percer, jusqu'au
+fond, le myst&egrave;re de son &acirc;me.</p>
+
+<p>Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus.
+Saladin changea de ton encore une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment, je suis venu ici pour vous rendre votre
+fille. J'ai trouv&eacute; d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle &agrave;
+une m&egrave;re; maintenant vous voil&agrave; inerte et comme an&eacute;antie.</p>
+
+<p>Il semble qu'un obstacle &eacute;tranger &agrave; moi se soit mis entre votre fille et
+vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je
+vous comprenne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma
+joie. Au premier moment, j'ai &eacute;t&eacute; tout enti&egrave;re au bonheur, au plus
+grand, au seul bonheur que je puisse encore &eacute;prouver sur cette terre.
+Mais &agrave; mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me
+s&eacute;parait de ma fille, et je cherche en moi-m&ecirc;me les moyens de faire
+&eacute;vanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-&ecirc;tre, j'y parviendrai
+s&ucirc;rement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des
+garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous
+saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience
+et vous jugerez.</p>
+
+<p>Saladin n'&eacute;tait pas homme &agrave; &eacute;prouver de l'enthousiasme, n&eacute;anmoins il se
+sentit vaguement &eacute;mu tant il y avait d'amour profond sous la froideur
+apparente de ces paroles.</p>
+
+<p>Cette femme qui restait maintenant glac&eacute;e devant lui e&ucirc;t donn&eacute;, il le
+sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le n&oelig;ud de la
+question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me
+communiquer, &agrave; son sujet, quelque chose de nouveau, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Chaves, r&eacute;pondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est
+l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontr&eacute; jamais. Il
+adore &agrave; genoux, il outrage avec une brutalit&eacute; f&eacute;roce; sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; n'a
+point de bornes, mais il est cupide &agrave; ses heures comme un sauvage bandit
+de l'Am&eacute;rique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un tr&egrave;s
+grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le
+conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partag&eacute; aurait pu
+faire de monsieur de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'a jamais &eacute;t&eacute; aim&eacute;? murmura Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Il a toujours &eacute;t&eacute; ha&iuml;, dit la duchesse avec une sorte de duret&eacute;.
+Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il
+&eacute;tait impossible de voir sans admiration la beaut&eacute; tragique de son p&acirc;le
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai
+peur de ses mains o&ugrave; il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses
+fureurs m'&eacute;pouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta encore, mais cette fois, brusquement.</p>
+
+<p>Les yeux de Saladin brillaient.</p>
+
+<p>Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait &agrave;
+poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton
+d'affaires:</p>
+
+<p>&mdash;Sa fortune, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore tr&egrave;s riche, r&eacute;pliqua la duchesse. Sur six termes de
+paiement r&eacute;gl&eacute;s apr&egrave;s la vente de ses domaines dans la province de Para,
+il a re&ccedil;u deux termes seulement.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle somme se montent ces termes?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient
+faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers
+termes pay&eacute;s ont &eacute;t&eacute; dissip&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;En presque totalit&eacute;, r&eacute;pondit madame de Chaves. La vie de monsieur le
+duc est un tourbillon. Les &eacute;chos de ses folies furieuses arrivent
+parfois dans ma solitude, mais jusqu'&agrave; ce jour j'y ai donn&eacute; peu
+d'attention. Il joue et perd comme un insens&eacute;; le sourire d'une femme
+lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande
+affaire des &eacute;migrants: la Compagnie br&eacute;silienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! interrompit Saladin, l'histoire o&ugrave; est m&ecirc;l&eacute; ce pr&eacute;cieux Annibal
+Gioja?</p>
+
+<p>La duchesse approuva d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant
+d'entamer ce chapitre, je d&eacute;sirerais savoir quelles sont les dates de
+paiement des termes de trois cent mille piastres.</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a
+toujours, vers cette &eacute;poque, redoublement d'orgies. Le troisi&egrave;me
+paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes &agrave; &eacute;ch&eacute;ance.</p>
+
+<p>Saladin ne prit point de notes, mais quiconque e&ucirc;t observ&eacute; sa
+physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'&eacute;tait encore
+une nouvelle face de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivons, s'il vous pla&icirc;t, dit-il, au vicomte Annibal et &agrave; la
+Compagnie br&eacute;silienne, cela m'int&eacute;resse, quoiqu'il me semble probable
+que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses aupr&egrave;s de Son
+Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire de l'&eacute;migration, r&eacute;pondit madame de Chaves, est une affaire
+comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore &agrave;
+nos biens du Br&eacute;sil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province
+de Para, d&eacute;j&agrave; vendus, mais &agrave; d'autres, plus recul&eacute;s vers le sud-ouest.
+C'est une soci&eacute;t&eacute; par actions, dont la fondation a co&ucirc;t&eacute; de grosses
+sommes &agrave; monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux
+gens d'Europe qui consentent &agrave; s'&eacute;tablir au Br&eacute;sil.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il eu d&eacute;j&agrave;, demanda Saladin, un versement op&eacute;r&eacute; sur les actions?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, r&eacute;pliqua madame de Chaves.</p>
+
+<p>Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La
+duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence,
+d&eacute;sormais.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais esp&eacute;r&eacute; mieux, dit Saladin qui se disposait &eacute;videmment &agrave;
+prendre cong&eacute;; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une
+garantie suffisante dans la situation qui m'est pr&eacute;sent&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante,
+interrompit madame de Chaves sans aucun sympt&ocirc;me d'amertume, vous
+s&eacute;parez la fille de la m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Par int&eacute;r&ecirc;t pour la fille, acheva Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Par int&eacute;r&ecirc;t pour la fille, r&eacute;p&eacute;ta la duchesse, c'est bien ainsi que je
+l'entends, car autrement ce serait une infamie.</p>
+
+<p>Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le
+dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez mise en garde contre les exc&egrave;s d'un premier mouvement,
+contre ce r&ecirc;ve que pourrait faire une m&egrave;re d'appeler &agrave; son aide la
+justice du pays, pour avoir raison d'un mariage ill&eacute;gal, en d&eacute;finitive,
+puisqu'il fut contract&eacute;, sans le consentement des parents, avec une
+mineure qui venait d'atteindre sa quinzi&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Saladin sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes ces questions me sont famili&egrave;res, dit-il, j'y ai song&eacute;
+beaucoup, et quoiqu'il f&ucirc;t possible de r&eacute;pondre judiciairement &agrave; une
+action pareille, j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mettre &laquo;M<sup>me</sup> Renaud&raquo; (il appuya sur ce
+dernier mot) en lieu de s&ucirc;ret&eacute;. Elle a peut-&ecirc;tre m&ecirc;me encore un autre
+nom, de m&ecirc;me que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, ch&egrave;re
+madame. Je vous le dis dans la sinc&eacute;rit&eacute; de mon c&oelig;ur: je suis ma&icirc;tre de
+la situation, j'en suis ma&icirc;tre dans toute la force du terme. Je
+trouverais des gendarmes &agrave; votre porte, je serais entour&eacute; par eux que,
+du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je
+suis ma&icirc;tre de la situation! et la seule chose qui me f&acirc;che c'est que la
+situation ne soit pas meilleure.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout &agrave; coup madame de
+Chaves.</p>
+
+<p>Chose v&eacute;ritablement singuli&egrave;re, Saladin n'&eacute;tait pas pr&eacute;par&eacute; &agrave; cette
+question, la plus naturelle de toutes. Il fut troubl&eacute; si visiblement que
+madame de Chaves se demanda si toute cette longue sc&egrave;ne n'&eacute;tait pas une
+fantasmagorie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle
+pourtant; je ne saurais pas tendre un pi&egrave;ge et j'accepte les choses
+comme vous les avez pos&eacute;es: vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre, je vous reconnais pour
+tel, je vous demande uniquement la possibilit&eacute; d'embrasser ma fille.
+Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le prix que vous voudrez, r&eacute;p&eacute;ta madame de Chaves, car nous avons
+parl&eacute; de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la
+mienne.</p>
+
+<p>Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils
+s'&eacute;carquill&egrave;rent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui
+s'animait en parlant, je ne saurai pas o&ugrave; est cach&eacute;e ma fille, ma pauvre
+ch&egrave;re enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et
+pour qui je consentirais &agrave; mendier mon pain dans la rue! Nous monterons
+en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la facult&eacute; de voir
+au moment seulement o&ugrave; je serai en pr&eacute;sence de ma fille. Pour cela, je
+vous le r&eacute;p&egrave;te, monsieur, et que Dieu me pr&eacute;serve de vous offenser! je
+vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage,
+monsieur le duc de Chaves m'a donn&eacute; les diamants de sa famille &eacute;valu&eacute;s &agrave;
+deux cent mille piastres et la propri&eacute;t&eacute; de sa terre de Guarda, dans la
+province de Co&iuml;mbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent
+vingt mille francs.</p>
+
+<p>Saladin d&eacute;pensait une force de h&eacute;ros &agrave; garder son impassibilit&eacute;. Des
+gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! dit-il, ai-je si mal r&eacute;ussi &agrave; me faire appr&eacute;cier par
+vous? je suis le marquis de Rosenthal!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de
+d&eacute;dain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par
+hasard diff&eacute;rents &eacute;pisodes d'une bien triste histoire, je croirai...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait:</p>
+
+<p>&mdash;Je croirai que vous sp&eacute;culez sur ma fille morte!</p>
+
+<p>Saladin resta un instant &eacute;tourdi.</p>
+
+<p>La duchesse le mesura du regard et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;pondez ou sortez.</p>
+
+<p>Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, &eacute;crasante de
+d&eacute;dain, il fit sur lui-m&ecirc;me un violent effort.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! s'&eacute;cria-t-il, disant pour la premi&egrave;re fois la v&eacute;rit&eacute; qu'il
+devait entourer bient&ocirc;t de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous
+conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu o&ugrave; puisse vous
+recevoir votre fille. Nous en sommes arriv&eacute;s &agrave; ce point de parler
+franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune
+personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une
+profession qu'on &eacute;paissit encore par un faux nom. Si vous montiez en
+voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble
+atelier vous la trouveriez? et entour&eacute;e de quelles compagnes? Je vous ai
+dit la v&eacute;rit&eacute;, madame, en toutes choses, sauf peut-&ecirc;tre en ce qui me
+concerne personnellement. Ne soyez pas irrit&eacute;e contre moi si j'ai
+diminu&eacute; la distance qui s&eacute;pare un pauvre proscrit allemand de
+l'h&eacute;riti&egrave;re d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en
+r&eacute;alit&eacute;, voil&agrave; o&ugrave; g&icirc;t mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la
+col&egrave;re de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous,
+tant j'ai d'affection pour celle que nous ch&eacute;rissons tous les deux,
+Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours...
+est-ce trop? deux jours... et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me moins, non plus pour vous
+conduire les yeux band&eacute;s vers celle que vous avez le droit de voir &agrave;
+visage d&eacute;couvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras.</p>
+
+<p>Il voyait battre le c&oelig;ur de la duchesse.</p>
+
+<p>Et certes il avait bien chang&eacute; de ton depuis la mention faite des deux
+cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de
+Co&iuml;mbre, en Portugal.</p>
+
+<p>Il fallait pour qu'il ne tomb&acirc;t pas aux pieds de son opulente belle-m&egrave;re
+en lui disant: &laquo;Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein&raquo;, il
+fallait une impossibilit&eacute; v&eacute;ritable, et nous verrons bient&ocirc;t que
+l'impossibilit&eacute; existait.</p>
+
+<p>Saladin pouvait &ecirc;tre un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce
+clair coup d'&oelig;il qui perce le c&oelig;ur humain.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait dit: la premi&egrave;re s&eacute;ance se passera en pr&eacute;liminaires.</p>
+
+<p>Comme s'il y avait des pr&eacute;liminaires pour un c&oelig;ur maternel!</p>
+
+<p>Les choses avaient march&eacute; plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'&eacute;tait pas
+en mesure de livrer.</p>
+
+<p>&mdash;Deux jours! r&eacute;p&eacute;ta la duchesse en se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me: c'est long.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma
+fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements
+que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts,
+seulement, de m&ecirc;me que j'avais pass&eacute; sous silence ma fortune priv&eacute;e, de
+m&ecirc;me j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis-&agrave;-vis de mon
+mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non
+pas &agrave; la fa&ccedil;on ordinaire qui pourrait expliquer les soup&ccedil;ons jaloux de
+monsieur de Chaves, mais coupable &agrave; un plus haut degr&eacute; peut-&ecirc;tre,
+coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que
+j'ai accept&eacute; pour &eacute;poux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu &ecirc;tre
+sans bornes, la tendresse qu'il m'a vou&eacute;e ressemble &agrave; de l'adoration.
+C'est le chagrin de trouver &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s une froide statue qui l'a jet&eacute;
+tout fr&eacute;missant de col&egrave;re et de vengeance au plus profond de l'orgie.
+Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un p&egrave;re aussi bien
+qu'une m&egrave;re. Il d&eacute;pend de moi d'arr&ecirc;ter monsieur de Chaves sur la pente
+de sa ruine, je le sais, j'en suis s&ucirc;re; bien souvent je me suis
+reproch&eacute; de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant,
+pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai
+m&ecirc;me pas besoin de feindre, que mon c&oelig;ur s'ouvrira et que, pour ma
+fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera p&eacute;nitence &agrave; mes
+genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse.</p>
+
+<p>Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un
+instant disparu derri&egrave;re une nu&eacute;e d'orage, se montrait de nouveau plus
+brillante que jamais, et chacune de ses facettes &eacute;tincelait au soleil.</p>
+
+<p>Il y avait de quoi &eacute;blouir.</p>
+
+<p>Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dans deux jours, et peut-&ecirc;tre &agrave; demain!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a><a href="#Table">VII</a></h2>
+
+<h3>Le nuage</h3>
+
+
+<p>Madame de Chaves, rest&eacute;e seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle
+essaya de r&eacute;sumer en elle-m&ecirc;me cette sc&egrave;ne, qui changeait si violemment
+sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'esp&eacute;rer ou
+de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une
+&eacute;crasante fatigue.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent
+d'irr&eacute;sistible triomphe le gonflait.</p>
+
+<p>L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa
+lassitude.</p>
+
+<p>Elle vint s'agenouiller &agrave; son prie-Dieu pour y rester un instant en
+extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son &acirc;me enti&egrave;re
+s'&eacute;lan&ccedil;ait vers Dieu pour rendre gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur J&eacute;sus! murmura-t-elle d&egrave;s qu'elle put parler, et sa voix
+&eacute;tait douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes m&egrave;res, vous
+m'avez exauc&eacute;e. Que vous &ecirc;tes bon! divinement bon! vous devez entendre
+le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire...
+Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleur&eacute;, et des
+larmes si cruelles! Je vais &ecirc;tre heureuse! je vais la revoir!</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta sur ce mot, pressant son front &agrave; deux mains comme si elle
+e&ucirc;t craint d'&ecirc;tre folle.</p>
+
+<p>Et en conscience, elle avait raison, celle-l&agrave;, de compter sur l'empire
+de sa beaut&eacute; pour encha&icirc;ner &agrave; ses genoux l'amant le plus sauvage.</p>
+
+<p>Agenouill&eacute;e qu'elle &eacute;tait en ce moment, ou plut&ocirc;t accroupie &agrave; demi dans
+une pose pleine de d&eacute;sordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues
+par-dessus ses mains p&acirc;les qui pressaient ses tempes, les yeux mouill&eacute;s,
+le sein fr&eacute;missant, elle &eacute;tait belle comme ces saintes que cr&eacute;ait au
+temps de croyance le g&eacute;nie des peintres chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>&mdash;La revoir! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, dans deux jours... peut-&ecirc;tre demain! Elle se
+redressa, &eacute;clair&eacute;e plus vivement par son all&eacute;gresse, qui la couronnait
+comme une aur&eacute;ole.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re action de gr&acirc;ces s'&eacute;lan&ccedil;a de son c&oelig;ur vers Dieu, puis elle
+resta muette et souriante&mdash;de ce sourire qu'elles ont, quand le cher
+enfant dort, heureux dans son berceau.</p>
+
+<p>&mdash;Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis s&ucirc;re que
+je la reconna&icirc;trai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma
+pens&eacute;e? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir?
+Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux
+blonds ont pris une nuance plus fonc&eacute;e... je sais tout cela, j'ai
+calcul&eacute; tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait
+en ce moment...</p>
+
+<p>Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derri&egrave;re la
+draperie ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Lily se leva en soupirant; elle avait presque esp&eacute;r&eacute; un miracle. Le
+domestique lui remit un pli maladroitement fa&ccedil;onn&eacute; et dont le papier
+grossier n'&eacute;tait pas d'une enti&egrave;re propret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse, dit-il, a ordonn&eacute; qu'on ne fit pas attendre les
+lettres des pauvres.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;loigna d'un geste.</p>
+
+<p>Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily,
+g&eacute;n&eacute;reuse tous les jours, e&ucirc;t donn&eacute;, &agrave; cette heure, des poign&eacute;es d'or au
+premier venu.</p>
+
+<p>Mais on avait tu&eacute; son beau r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>La lettre resta un instant sur le gu&eacute;ridon o&ugrave; elle l'avait jet&eacute;e, non
+sans un mouvement de d&eacute;pit.</p>
+
+<p>Elle la reprit bient&ocirc;t, pourtant, parce qu'elle &eacute;tait bonne et qu'elle
+pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Il attend peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait ferm&eacute;e avec un pain &agrave; cacheter qui gardait encore des
+traces d'humidit&eacute;. Lily l'ouvrit, sans &eacute;motion aucune, assur&eacute;ment, car
+la physionomie du message r&eacute;v&eacute;lait d'avance son contenu. Ce devait &ecirc;tre
+une supplique, accompagn&eacute;e d'un certificat d'hospice ou de mairie.</p>
+
+<p>Mais la lettre n'&eacute;tait pas une supplique. Le papier blanc, macul&eacute; en
+plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'&eacute;criture.</p>
+
+<p>Il n'y avait, &agrave; l'int&eacute;rieur, qu'un carton oblong qui portait &agrave; son
+revers l'adresse d'un photographe m&eacute;daill&eacute;.</p>
+
+<p>Lily, &eacute;tonn&eacute;e, le retourna et faillit tomber &agrave; la renverse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son propre portrait &agrave; elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le
+portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que
+Petite-Reine avait boug&eacute; en posant.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de
+stupeur.</p>
+
+<p>Puis elle sonna violemment.</p>
+
+<p>Sa femme de chambre accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vous! s'&eacute;cria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est
+Germain.... Germain! &agrave; l'instant m&ecirc;me!</p>
+
+<p>On chercha Germain qui &eacute;tait retourn&eacute; &agrave; ses affaires, et quand on l'eut
+trouv&eacute;, on l'envoya &agrave; madame la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une &eacute;motion qui dut &ecirc;tre
+remarqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Le concierge, r&eacute;pliqua Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Faites monter le concierge sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait
+invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un
+fonctionnaire de cette importance.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honor&eacute;
+sait en produire, un concierge &agrave; t&ecirc;te de pr&eacute;fet, &agrave; ventre de chef de
+division qui co&ucirc;te cher.</p>
+
+<p>Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu r&eacute;pondre: cela
+regarde ma femme, mais il se montra bon prince.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peign&eacute;. On l'a fait
+attendre dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est encore l&agrave;? demanda Lily vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame,
+j'entends mon &eacute;pouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte
+coch&egrave;re, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je
+reviendrai demain... il a ajout&eacute;: la duchesse conna&icirc;t bien mon nom.</p>
+
+<p>&laquo;Et je me souviens de son nom parce qu'il est dr&ocirc;le, s'interrompit ici
+le concierge; il s'appelle M&eacute;dor.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;dor! r&eacute;p&eacute;ta madame de Chaves d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en r&eacute;p&eacute;tant pour la
+seconde fois:</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;dor!</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te &eacute;tait faible et le flot de pens&eacute;es qui se ruait dans son cerveau
+lui faisait mal.</p>
+
+<p>Quatorze ans auparavant, elle avait laiss&eacute; ce portrait dans sa
+chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.</p>
+
+<p>Sans doute, elle avait la pens&eacute;e de revenir ou du moins d'envoyer
+prendre ces ch&egrave;res reliques, mais les choses avaient march&eacute; avec une
+rapidit&eacute; inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser
+le temps de la r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>La voiture o&ugrave; elle &eacute;tait mont&eacute;e avec monsieur le duc de Chaves, &agrave; la
+porte de sa maison, l'avait conduite &agrave; la gare de chemin de fer du
+Havre, et une heure apr&egrave;s son d&eacute;part de chez elle, un train express
+l'emportait vers la mer.</p>
+
+<p>Elle avait regrett&eacute; bien souvent ces choses abandonn&eacute;es qui &eacute;taient
+l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de
+jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas dess&eacute;ch&eacute;, le
+lilas de la bonne laiti&egrave;re.</p>
+
+<p>L'autel.&mdash;Et comme ce nom de M&eacute;dor ressuscitait &eacute;nergiquement tous ces
+souvenirs!</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;tait l&agrave;, fid&egrave;le et doux, regardant aussi le petit berceau,
+pleurant aussi, &eacute;coutant la plainte de la jeune m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle n'avait gard&eacute; qu'une relique, et elle lui avait bien port&eacute; bonheur;
+c'&eacute;tait le petit bracelet &agrave; fermoir en cuivre dor&eacute; qui avait amen&eacute; chez
+elle M. le marquis de Rosenthal.</p>
+
+<p>Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine
+avait cass&eacute; la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour
+le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la
+r&eacute;paration devenait, h&eacute;las! inutile, Lily avait toujours gard&eacute; le
+bracelet.</p>
+
+<p>Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la
+faire aller chez une somnambule.</p>
+
+<p>Le marquis de Rosenthal!&mdash;M&eacute;dor!</p>
+
+<p>Que de choses dans une seule journ&eacute;e!</p>
+
+<p>Mais je ne sais pourquoi la pens&eacute;e de M&eacute;dor n'ajoutait point &agrave; la joie
+de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.</p>
+
+<p>Elle avait gard&eacute; &agrave; cette bonne cr&eacute;ature un souvenir de reconnaissance et
+d'affection pourtant; elle s'&eacute;tait dit souvent: je voudrais le retrouver
+pour le faire heureux.</p>
+
+<p>Et maintenant elle avait peur de M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pens&eacute;e qui venait
+&agrave; Lily.</p>
+
+<p>Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait
+besoin d'y croire et Lily se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Si M&eacute;dor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?</p>
+
+<p>Pourquoi &eacute;tait-il venu? Pourquoi, depuis qu'il &eacute;tait venu, Lily
+repoussait-elle avec terreur cette id&eacute;e qu'elle faisait peut-&ecirc;tre un
+r&ecirc;ve?</p>
+
+<p>&Agrave; cette question de savoir pourquoi il &eacute;tait venu, ce pauvre bon M&eacute;dor
+n'aurait peut-&ecirc;tre pas su r&eacute;pondre lui-m&ecirc;me d'une fa&ccedil;on bien
+cat&eacute;gorique.</p>
+
+<p>Certes, il ne venait pas chercher une aum&ocirc;ne. &Eacute;tait-ce uniquement le
+d&eacute;sir de voir la Gloriette qui avait guid&eacute; ses pas?</p>
+
+<p>Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait pass&eacute;s
+&agrave; garder la folie de la jeune m&egrave;re, couch&eacute; comme un chien dans le
+b&ucirc;cher, formaient la grande page de ses souvenirs. &Agrave; proprement parler
+il n'avait v&eacute;cu ni avant, ni apr&egrave;s: ces quelques jours &eacute;taient toute sa
+vie.</p>
+
+<p>Et pourtant il n'&eacute;tait pas venu seulement pour revoir la Gloriette.</p>
+
+<p>Il avait bien cherch&eacute; depuis quatorze ans. Chercher &eacute;tait devenu chez
+lui une sorte de manie, car, &agrave; mesure que le temps passait,
+l'impossibilit&eacute; de trouver se faisait plus &eacute;vidente.</p>
+
+<p>En gagnant maigrement son pain au m&eacute;tier abandonn&eacute; d'avaleur de sabres,
+M&eacute;dor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout &agrave; coup, en
+foire, face &agrave; face avec Petite-Reine.</p>
+
+<p>Et plus d'une fois, dans le cours de ses p&eacute;r&eacute;grinations, il avait
+rencontr&eacute; des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'&acirc;ge de
+Petite-Reine, et auxquelles son imagination pr&ecirc;tait une ressemblance
+avec l'objet de ses constantes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait ing&eacute;ni&eacute; alors, il avait interrog&eacute;, lui si timide, mais les
+r&eacute;ponses obtenues avaient toujours fait &eacute;vanouir son espoir.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.</p>
+
+<p>En face du lieu qu'il avait choisi pour b&acirc;tir sa mis&eacute;rable cabane, sur
+l'esplanade des Invalides, pour les f&ecirc;tes du 15 ao&ucirc;t, s'&eacute;levait la
+pompeuse baraque des &eacute;poux Canada, les ma&icirc;tres de la foire.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils
+connaissaient M&eacute;dor comme &eacute;tant le seul ami du p&egrave;re Justin, le fameux
+homme de loi dont M&eacute;dor nettoyait de temps en temps la tani&egrave;re, quand
+toutefois le p&egrave;re Justin voulait bien le permettre.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot avait dit souvent &agrave; M&eacute;dor:</p>
+
+<p>&mdash;Si l'avalage n'&eacute;tait pas une carri&egrave;re d&eacute;molie, nous te prendrions
+volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais piti&eacute; dans ton trou; mais
+l'avalage est fan&eacute; jusqu'&agrave; ce que les caprices de la mode le fassent
+refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait
+vingt-quatre pouces, la chose a disparu compl&egrave;tement des habitudes du
+XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;tait entr&eacute; plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui,
+ind&eacute;pendamment de son talent et de sa beaut&eacute;, l'un et l'autre bien
+au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur
+lui une impression ind&eacute;finissable.</p>
+
+<p>Il se demandait: &agrave; qui donc ressemble-t-elle?</p>
+
+<p>Et comme son id&eacute;e fixe le tenait toujours, il &eacute;voquait le souvenir de la
+Gloriette.</p>
+
+<p>Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas &agrave; la Gloriette. Une fois
+&Eacute;chalot lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Canada t'invite &agrave; prendre le caf&eacute; noir.</p>
+
+<p>Et pendant qu'on prenait le caf&eacute;, madame Canada s'informa du lieu o&ugrave;
+perchait maintenant le p&egrave;re Justin. Elle avait besoin de le voir et de
+le consulter.</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de choses, ajouta &Eacute;chalot, qui sont des myst&egrave;res et des
+d&eacute;licatesses par rapport &agrave; notre fille d'adoption dont tu n'as pas
+besoin d'en conna&icirc;tre le secret ni le bel avenir.</p>
+
+<p>M&eacute;dor promit de conduire le m&eacute;nage Canada chez le p&egrave;re Justin. Mais, en
+regagnant son trou, il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc un secret! &agrave; qui ressemble-t-elle?</p>
+
+<p>La veille du jour o&ugrave; nous sommes, au matin, M&eacute;dor avait rencontr&eacute;
+mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, &agrave; la messe de
+Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.</p>
+
+<p>Et vraiment, avec sa toilette simple et presque aust&egrave;re, elle vous avait
+si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison!</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, monsieur le cur&eacute;, qui avait remarqu&eacute; sa pi&eacute;t&eacute; modeste, se
+serait f&acirc;ch&eacute; tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle
+paroissienne &eacute;tait une saltimbanque.</p>
+
+<p>M&eacute;dor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une id&eacute;e
+lui poussa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au p&egrave;re Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout &agrave; coup, non pas
+au p&egrave;re Justin d'aujourd'hui, mais au cr&acirc;ne jeune homme qui vint, dans
+les temps, rue Lacu&eacute;e, n&deg; 5,&mdash;&agrave; l'homme du ch&acirc;teau, quoi!</p>
+
+<p>Cette d&eacute;couverte le troubla singuli&egrave;rement. Il s'en occupa toute la
+journ&eacute;e, jusqu'&agrave; l'heure o&ugrave; sa fi&egrave;vre changea parce qu'il avait vu le
+milord basan&eacute; entrer &agrave; la baraque et la Gloriette, toujours jeune et
+belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc venu &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves, non pas seulement pour voir la
+Gloriette, mais encore pour lui dire: &laquo;Je connais une jeune fille,
+autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au p&egrave;re de
+Petite-Reine.&raquo;</p>
+
+<p>Mais comment arriver aupr&egrave;s de madame la duchesse de Chaves?</p>
+
+<p>M&eacute;dor avait au plus haut degr&eacute; la conscience de sa mis&egrave;re. Entre lui et
+les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait
+l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais
+situ&eacute; rue du Faubourg-Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit M&eacute;dor r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>Le matin, il se rendit chez le p&egrave;re Justin, non point pour lui faire
+part de son embarras, car le p&egrave;re Justin et lui ne causaient gu&egrave;re, mais
+tout uniment pour balayer un peu son taudis.</p>
+
+<p>En balayant le taudis, M&eacute;dor aper&ccedil;ut le portrait photographi&eacute; de la
+Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.</p>
+
+<p>Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son d&eacute;sir,
+il pria le p&egrave;re Justin lui-m&ecirc;me, lorsque celui-ci rentra, d&eacute;j&agrave; &agrave; demi
+ivre de lui &eacute;crire sur un carr&eacute; de papier l'adresse de madame la
+duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi parvint &agrave; la Gloriette cet envoi qui &eacute;tait comme un vivant
+t&eacute;moignage du pass&eacute; d&eacute;j&agrave; si lointain.</p>
+
+<p>Elle se regarda elle-m&ecirc;me comme s'il y avait eu des ann&eacute;es qu'elle ne
+s'&eacute;tait vue. Pour un instant, l'intervalle qui la s&eacute;parait de sa
+jeunesse se voila comme un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours ind&eacute;cis
+semblaient sourire, c'&eacute;tait Petite-Reine.</p>
+
+<p>Elle embrassa Petite-Reine&mdash;le nuage.</p>
+
+<p>Et malgr&eacute; elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait
+nagu&egrave;re tomba.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses
+bras sinon un nuage?</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait une menace peut-&ecirc;tre. Rien ne le lui disait, mais elle le
+sentait ainsi.</p>
+
+<p>Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son all&eacute;gresse et
+qui murmurait tout au fond de sa conscience:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde!</p>
+
+<p>Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les
+contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le
+nuage...</p>
+
+<p>Un pareil courant d'id&eacute;es n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de
+faire toilette, surtout quand on vit, comme M<sup>me</sup> de Chaves, dans une
+solitude presque absolue.</p>
+
+<p>Pourtant, vers deux heures de l'apr&egrave;s-midi, madame la duchesse sonna ses
+femmes pour s'habiller.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient deux bonnes personnes, bien d&eacute;vou&eacute;es, qui se dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t que le comte Hector va venir.</p>
+
+<p>Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda
+un tr&egrave;s grand soin &agrave; sa parure. Elle n'&eacute;tait contente de rien. Il fallut
+recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui,
+les autres jours, se faisait en un tour de main.</p>
+
+<p>Les deux fid&egrave;les cam&eacute;ristes se demand&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?</p>
+
+<p>Et toutes les deux le plaignirent sinc&egrave;rement, car c'&eacute;tait un doux et
+beau jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psych&eacute; en
+disposant les plis de sa robe.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait
+&ecirc;tre belle.</p>
+
+<p>Les deux cam&eacute;ristes, cong&eacute;di&eacute;es, parl&egrave;rent de cela longtemps.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait l'heureux mortel?...</p>
+
+<p>Trois heures sonn&egrave;rent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux
+mortel se faisait terriblement attendre.</p>
+
+<p>Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte coch&egrave;re
+s'ouvrirent tout grands. C'&eacute;tait monsieur le duc, en chaise de poste,
+revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus temps, pens&egrave;rent les deux femmes de chambre. L'heureux
+mortel a manqu&eacute; le coche!</p>
+
+<p>Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles
+s'&eacute;lanc&egrave;rent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Faites savoir &agrave; monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que
+je l'attends chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit la premi&egrave;re cam&eacute;riste dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>Elles &eacute;clat&egrave;rent de rire, et s'&eacute;cri&egrave;rent ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, je n'aurais pas devin&eacute; celle-l&agrave;! Mieux vaut tard que
+jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a><a href="#Table">VIII</a></h2>
+
+<h3>Le Club des Bonnets de soie noir</h3>
+
+
+<p>Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province,
+qui avoisinaient l'Observatoire et qui viennent d'&ecirc;tre d&eacute;molies pour le
+trac&eacute; du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit caf&eacute; &agrave;
+la devanture d&eacute;cente o&ugrave; se r&eacute;unissaient le soir quelques bons bourgeois
+et rentiers de ce quartier savant.</p>
+
+<p>Il s'appelait le caf&eacute; Massenet, du nom de son propri&eacute;taire, ancien
+balayeur au bureau des longitudes et qui posait aupr&egrave;s de ses clients
+pour un math&eacute;maticien d&eacute;missionnaire.</p>
+
+<p>Monsieur Massenet en avait bien l'air. C'&eacute;tait un homme court, grave,
+essouffl&eacute;, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en
+cravate blanche.</p>
+
+<p>Sa femme, qui tenait le comptoir, &eacute;tait &acirc;g&eacute;e, maigre et tr&egrave;s longue;
+elle avait le sourire agr&eacute;able quoiqu'il lui manqu&acirc;t bon nombre de
+dents. Celles qui restaient ne valaient pas les d&eacute;funtes.</p>
+
+<p>Le caf&eacute; Massenet se composait d'un billard, le seul dans Paris o&ugrave; l'on
+p&ucirc;t voir encore des blouses &agrave; filets, d'une assez grande salle, d&eacute;volue
+aux habitu&eacute;s et consommateurs, et d'un salon de m&eacute;diocre &eacute;tendue entour&eacute;
+de divans &agrave; couverture de cuir &eacute;raill&eacute;, o&ugrave; &laquo;Ces Messieurs&raquo; seuls avaient
+le droit d'entrer.</p>
+
+<p>Le salon de Ces Messieurs &eacute;tait s&eacute;par&eacute; de la salle commune par un
+couloir assez long, ferm&eacute; aux deux bouts.</p>
+
+<p>Par surcro&icirc;t de pr&eacute;caution, la seconde porte qui donnait sur le salon de
+Ces Messieurs &eacute;tait double: la vraie porte se trouvant d&eacute;fendue par un
+second battant rembourr&eacute;.</p>
+
+<p>Vis-&agrave;-vis de cette porte une haute fen&ecirc;tre donnait sur une ruelle
+d&eacute;serte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'apr&egrave;s
+la nuit tomb&eacute;e, la fen&ecirc;tre, toujours close, &eacute;tait en outre d&eacute;fendue par
+de forts volets.</p>
+
+<p>Ces Messieurs n'&eacute;taient pourtant pas des conspirateurs. Les habitu&eacute;s de
+la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la
+demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires &agrave; traiter qui ne
+regardaient qu'eux-m&ecirc;mes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de
+plus simple.</p>
+
+<p>De compte fait, ils pouvaient &ecirc;tre une douzaine. On ne les avait pas vus
+souvent r&eacute;unis au grand complet. En t&ecirc;te des plus assidus &eacute;tait monsieur
+Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propri&eacute;taire, rue de la Sorbonne, qui
+faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous
+les apr&egrave;s-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux
+petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve
+d'un excellent c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses
+lunettes d'or et sa brillante &eacute;locution m&eacute;ridionale, le Dr Samuel,
+philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le pay&acirc;t, et un
+brave bonhomme, d&eacute;sign&eacute; sous le nom du &laquo;Prince&raquo;, qui n'avait pas de
+profession connue.</p>
+
+<p>Les autres allaient et venaient.</p>
+
+<p>Les habitu&eacute;s de la salle commune et du billard &agrave; blouses appelaient la
+r&eacute;union de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, &agrave; cause du
+bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure
+commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air.</p>
+
+<p>Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'&eacute;tait jeune, mais
+Comayrol arborait des gilets d'&eacute;tudiant et portait ses lunettes d'or
+d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renonc&eacute; &agrave;
+plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer,
+avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ sept heures du soir. Dans le petit salon r&eacute;serv&eacute; &agrave; Ces
+Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire
+&eacute;taient r&eacute;unis, &agrave; savoir, le Prince, qui portait la coiffure
+sacramentelle et lisait le <i>Journal des Villes et Campagnes</i> en prenant
+son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces &agrave;
+l'autre bout du divan.</p>
+
+<p>Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit
+pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occup&eacute; &agrave; lire son journal
+&eacute;tait tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.</p>
+
+<p>Sa figure &eacute;minemment d&eacute;bonnaire et affectant la courbe bourbonienne
+aurait suffi &agrave; indiquer son illustre origine s'il n'e&ucirc;t port&eacute;, dans une
+vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves
+&agrave; faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe,
+lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du ge&ocirc;lier
+Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de
+Chateaubriand, de Lamartine, du g&eacute;n&eacute;ral Cavaignac, de monsieur Gisquet,
+lettres de tout le monde.</p>
+
+<p>Plus des attestations, des proc&egrave;s-verbaux, des extraits de registres, le
+testament de son infortun&eacute; p&egrave;re, mort sous le nom de duc de Richemond,
+et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province
+pr&ecirc;tes &agrave; prendre les armes au premier appel de sa voix l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>Ces diverses pi&egrave;ces avaient d&eacute;j&agrave; servi &agrave; plusieurs &laquo;princes&raquo;.</p>
+
+<p>Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs
+disaient que ce brave bonhomme &eacute;tait, pour le moins, le cinqui&egrave;me fils
+de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans
+l'exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il en mourait un, on cherchait une honn&ecirc;te figure
+aquiline &agrave; front fuyant, plant&eacute;e sur un torse bien nourri, on
+rassemblait les pi&egrave;ces &eacute;parpill&eacute;es du dossier, et le nouvel h&eacute;ritier de
+la couronne de France apparaissait &agrave; l'horizon, selon le dicton
+historique: le roi est mort, vive le roi!</p>
+
+<p>Bien que les Habits Noirs fussent consid&eacute;rablement d&eacute;chus, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;
+se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII &eacute;tait pour eux un
+outil indispensable.</p>
+
+<p>On exciterait l'incr&eacute;dulit&eacute; en additionnant les chiffres fournis par les
+innombrables extorsions op&eacute;r&eacute;es, dans les faubourgs Saint-Germain de
+Paris et des d&eacute;partements, &agrave; l'aide de cette imposture qui a eu plus de
+t&ecirc;tes que l'hydre de Lerne: l'existence d'un fils de Louis XVI, &eacute;chapp&eacute;
+de la prison de l'Abbaye.</p>
+
+<p>Les Habits Noirs, toujours ing&eacute;nieux, avaient invent&eacute; le fils de ce fils
+pour la commodit&eacute; des dates.</p>
+
+<p>Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forc&eacute; de l'avouer,
+&eacute;tait tout ce qui restait de cette terrible association, remontant &agrave; Fra
+Diavolo et qui, sous le r&egrave;gne du Colonel, avait effray&eacute; l'Europe par
+tant de drames sanglants.</p>
+
+<p>Les derniers Habits Noirs &eacute;taient Ces Messieurs ou plut&ocirc;t Ces Messieurs
+formaient le conseil de ma&icirc;trise des derniers Habits Noirs, car vous
+eussiez encore trouv&eacute; dans les bas-fonds de Paris bon nombre d'affili&eacute;s
+du <i>Fera-t-il jour demain</i>. Et, quand il s'agissait de mettre &agrave;
+ex&eacute;cution quelque razzia bien organis&eacute;e, les man&oelig;uvriers ne manquaient
+pas &agrave; ces v&eacute;n&eacute;rables directeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, dit le Prince, que l'empereur Alexandre va changer
+l'uniforme de ses lanciers, l&agrave;-bas, en Moscovie.</p>
+
+<p>Le Dr Samuel s'obstinait &agrave; tourner ses pouces et ne r&eacute;pondit pas. Le
+Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t que ces fusils &agrave; aiguille de Sadowa &eacute;taient d&eacute;j&agrave; expos&eacute;s au
+palais de l'Industrie en 1855. Les ing&eacute;nieurs qui sortent de l'&Eacute;cole
+polytechnique avaient d&eacute;clar&eacute; que &ccedil;a ne valait rien du tout. Les
+Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'&eacute;l&egrave;ve de
+l'&Eacute;cole polytechnique.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme tr&egrave;s laid et de
+m&eacute;chante figure, l'&Eacute;cole polytechnique n'en fait pas d'autres. J'&eacute;tais
+un jour &agrave; Saint-Malo o&ugrave; les Ponts et Chauss&eacute;es venaient de construire
+une jet&eacute;e qui co&ucirc;tait je ne sais plus combien de millions. La mer &eacute;tait
+grosse, un trois-m&acirc;ts hollandais d&eacute;rivait sur la jet&eacute;e que l'&Eacute;cole avait
+d&eacute;clar&eacute;e chef-d'&oelig;uvre. Tout le monde &eacute;tait l&agrave;, du haut des remparts, &agrave;
+plaindre le trois-m&acirc;ts et &agrave; dire: &laquo;Le malheureux va se briser en
+pi&egrave;ces!&raquo; Il donna contre la jet&eacute;e en plein, et savez-vous ce qui arriva?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le Prince dont les petits yeux s'&eacute;carquill&egrave;rent curieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jet&eacute;e
+de l'&Eacute;cole polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau o&ugrave; elle est
+encore, et plus chef-d'&oelig;uvre que jamais!</p>
+
+<p>Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant
+un large &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux
+qui ne sont pas si dr&ocirc;les que celle-l&agrave;!</p>
+
+<p>Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t qu'il fera jour, cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, r&eacute;p&eacute;ta Samuel.</p>
+
+<p>Et tous les deux rentr&egrave;rent dans le silence.</p>
+
+<p>Pendant ce silence, un bruit l&eacute;ger se fit du c&ocirc;t&eacute; de la fen&ecirc;tre. On e&ucirc;t
+dit que quelqu'un en caressait, au-dehors, les contrevents &eacute;pais.</p>
+
+<p>Nos deux compagnons pr&ecirc;t&egrave;rent l'oreille, mais le bruit cessa au bout
+d'un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous &eacute;tiez du temps des moines de la Merci, vous docteur?
+demanda tout &agrave; coup le Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu tout ce qu'on raconte des souterrains, l&agrave;-bas, du c&ocirc;t&eacute; de
+Sart&egrave;ne, en Corse? Les Habits Noirs &eacute;taient des lapins &agrave; ces &eacute;poques-l&agrave;.
+Moi, je suis nouveau et je n'ai pas encore eu la chance de partager dans
+une vraie affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous connu Toulonnais-l'Amiti&eacute;, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses
+pouces, j'ai connu monsieur Lecoq, on n'en fait plus comme cela... et
+j'ai connu le comte Corona, J.-B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de
+Bourgogne,&mdash;une rude femme, mais apr&egrave;s cela, plus rien!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies &eacute;conomies. Mais
+pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d'Annibal Gioja pour lui
+donner le Scapulaire?</p>
+
+<p>Samuel haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;S'il venait un homme..., commen&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta et acheva entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus d'hommes!</p>
+
+<p>Le Prince &eacute;tait en app&eacute;tit de causer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c'est un gar&ccedil;on d'un million et
+demi pour le moins, sans que &ccedil;a paraisse.</p>
+
+<p>&mdash;Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un
+geste de d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut &ecirc;tre et avoir &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret,
+commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arriv&eacute;s?... deux
+seulement! Ah! les paresseux! S'il vient un quidam demander monsieur
+Jaffret, propri&eacute;taire, de la part du nomm&eacute; Am&eacute;d&eacute;e Similor, faites-le
+entrer, h&eacute;!</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l'&eacute;tude
+Deban, montra ses flamboyantes lunettes d'or.</p>
+
+<p>Dans un autre r&eacute;cit[*], nous avons pu appr&eacute;cier la belle prestance et
+les talents de Comayrol. Il n'y avait pas en lui, peut-&ecirc;tre, l'&eacute;toffe
+d'un Premier ministre, mais c'&eacute;tait du moins un chef de bureau tr&egrave;s
+distingu&eacute;. Son &acirc;ge, un peu plus que m&ucirc;r, tenait abondamment les
+promesses de sa trenti&egrave;me ann&eacute;e: il &eacute;tait chauve avec ostentation, il
+&eacute;tait gras et, malgr&eacute; le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui
+engraissent sont morts, il se portait &agrave; merveille.</p>
+
+<p>Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et cha&icirc;ne
+de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lan&ccedil;ait des
+rayons.</p>
+
+<p>Avec le temps, le contraste avait augment&eacute; entre lui et le bon Jaffret,
+douce cr&eacute;ature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi,
+mais ramenant quelques m&egrave;ches honteuses sur le sommet de son cr&acirc;ne
+pointu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;sente le plus joli sac de la confr&eacute;rie, dit Comayrol qui
+entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n'aurons plus rien &agrave; mettre
+sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d'aller voir
+un peu s'il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret!</p>
+
+<p>Le Prince qui s'&eacute;tait lev&eacute;, &eacute;clata de rire bonnement, et le Dr Samuel
+lui-m&ecirc;me se d&eacute;rida.</p>
+
+<p>Mais Jaffret fit un pas en arri&egrave;re et dit avec une irritation s&eacute;nile:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Comayrol, vous passez les bornes. Mon &acirc;ge et ma position
+sociale devraient me d&eacute;fendre contre vos polissonneries!</p>
+
+<p>Comayrol se retourna, toujours bon enfant, le saisit &agrave; bras-le-corps et
+le porta jusque sur le divan en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus lourd qu'un petit paquet de bois sec!</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit de nouveau, donnant passage &agrave; une autre ruine:
+pr&eacute;cieuse celle-l&agrave;, et sup&eacute;rieurement entretenue.</p>
+
+<p>Du jais, de l'ivoire et des roses, tels &eacute;taient les mat&eacute;riaux de cette
+idole vieillie, le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante.</p>
+
+<p>&mdash;Verni de haut en bas! dit le joyeux Comayrol en lui tendant la main.
+Annibal, quand donc me donneras-tu l'adresse de ton embaumeur?</p>
+
+<p>Le brillant Napolitain ne daigna pas r&eacute;pondre, mais Jaffret dit en
+rabattant son bonnet de soie noire sur ses longues oreilles frileuses:</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais temps! toujours mauvais temps cette ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Comayrol &eacute;tait all&eacute; s'asseoir aupr&egrave;s du Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Prince, dit-il de loin au fils de Louis XVII, depuis que vous avez
+h&eacute;rit&eacute; de vos droits divins &agrave; la couronne de Saint Louis, on ne vous a
+encore fait jouer aucun air vari&eacute; avec escalade et effraction, h&eacute;?</p>
+
+<p>Le Prince &eacute;paissit le masque idiot qui &eacute;tait &agrave; demeure sur son visage et
+r&eacute;pondit avec un sourire content:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t que &ccedil;a va chauffer, monsieur Comayrol?</p>
+
+<p>&mdash;Parlons raison, mes brebis, reprit celui-ci. Le vicomte Annibal est un
+Savoyard en sucre candi, et s'il a le Scapulaire, c'est pour la forme.
+La v&eacute;ritable t&ecirc;te de l'association, en l'absence d'un plus digne, c'est
+le bon Jaffret, un peu entam&eacute; par l'&acirc;ge et les infirmit&eacute;s, mais qui
+marche encore assez droit, quand je suis l&agrave; pour lui donner le bras.
+L'histoire de notre Br&eacute;silien commence &agrave; &ecirc;tre m&ucirc;re. Jaffret et moi, nous
+avons inond&eacute; le noble faubourg de ses actions, en pr&eacute;sentant
+l'entreprise comme destin&eacute;e &agrave; envoyer au Para tous les d&eacute;magogues de
+France et de Navarre, transform&eacute;s en propri&eacute;taires sages comme des
+images. &Agrave; l'estime de Jaffret, monsieur le duc de Chaves doit avoir deux
+millions en caisse pour le moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a en effet parl&eacute; de deux millions, dit le vicomte Annibal.
+Jaffret le regarda de travers en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que vous n'avez pas le droit de toucher &agrave; ce g&acirc;teau, vous,
+bel homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense &ecirc;tre au-dessus du soup&ccedil;on, r&eacute;pondit fi&egrave;rement Annibal. En
+tout cas, monsieur le duc est d'une honn&ecirc;tet&eacute; antique &agrave; l'endroit des
+affaires. Hier il a emprunt&eacute; deux mille louis plut&ocirc;t que de toucher au
+contenu de sa caisse commerciale. Je con&ccedil;ois, mes tr&egrave;s chers, que ma
+position de confiance intime aupr&egrave;s de Son Excellence vous inspire
+quelque jalousie ou m&ecirc;me quelques inqui&eacute;tudes. Nous sommes ensemble, le
+duc et moi, comme les deux doigts de la main; mais il ne faut pas
+oublier que vous me devez cette affaire et que, sans moi, les piastres
+br&eacute;siliennes vous passaient sous le nez!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un ange, Annibal! dit Comayrol. Messieurs, autre chose.
+Quelqu'un de vous se souvient-il d'un dr&ocirc;le, appel&eacute; Similor, qui fut
+employ&eacute; diff&eacute;rentes fois comme auxiliaire, notamment dans l'affaire
+J.-B. Schwartz et dans l'affaire de l'h&ocirc;tel de Clare?</p>
+
+<p>Le bon Jaffret seul avait un vague souvenir de notre ami.</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots, qu'est-ce que c'est que Similor? demanda le Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un va-nu-pieds, r&eacute;pondit Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi nous parlez-vous de ce va-nu-pieds?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il ne faut rien n&eacute;gliger, r&eacute;pliqua l'ancien clerc de notaire.
+Similor est venu chez moi aujourd'hui et m'a rappel&eacute; ses &eacute;tats de
+services. J'ai cru d'abord qu'il voulait un secours, mais non, son d&eacute;sir
+&eacute;tait seulement de nous mettre en rapport avec un fils qu'il a et qu'il
+d&eacute;clare &ecirc;tre un brillant sujet. Je lui ai dit qu'il pouvait envoyer son
+fils, mais, dans l'intervalle, j'ai pris des renseignements, et je ne
+fais pas un fond &eacute;norme sur l'affaire. Au bureau de notre ancienne
+agence, o&ugrave; tous nos hommes sont class&eacute;s et num&eacute;rot&eacute;s, on ne conna&icirc;t pas
+d'autres fils au nomm&eacute; Similor que le nomm&eacute; Saladin, ancien artiste en
+foire et avaleur de sabres.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie recrue! fut-il dit &agrave; la ronde.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on du caf&eacute; Massenet apporta le punch au kirsch command&eacute;. Quand il
+eut d&eacute;pos&eacute; le plateau sur une table, il tira de sa poche une large carte
+en porcelaine qu'il mit entre les mains de Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis de Rosenthal! lut l'ancien clerc de notaire. Connais pas... Ce
+monsieur est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le gar&ccedil;on, il vient de la part de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Les membres du Club des Bonnets de soie noire &eacute;chang&egrave;rent entre eux des
+regards ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre le fils de ce Similor, murmura Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit Comayrol, nous verrons bien.</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s un jeune homme habill&eacute; &agrave; la derni&egrave;re mode, lorgnon
+dans l'&oelig;il, cheveux s&eacute;par&eacute;s derri&egrave;re la t&ecirc;te, col bris&eacute; comme une carte
+de visite qu'on laisse chez les concierges, petite jaquette boudin,
+pantalon demi-collant, chapeau bas, gants rouges et stick &agrave; bec de
+corbin, entra dans le c&eacute;nacle &agrave; petits pas, et vint jusqu'au centre de
+la chambre o&ugrave; il s'arr&ecirc;ta pour lorgner curieusement les assistants.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on s'&eacute;tait retir&eacute;. Le bon Jaffret prit la peine d'aller voir
+lui-m&ecirc;me si les portes &eacute;taient bien ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le nouvel arrivant, je suis bien votre serviteur. J'ai
+beaucoup entendu parler de vous. Comme j'ai besoin de quelques
+collaborateurs pour une petite op&eacute;ration pr&eacute;sentant d'assez beaux
+b&eacute;n&eacute;fices, j'ai song&eacute; &agrave; m'adresser &agrave; vous. Mon domestique se trouvait
+&ecirc;tre de votre connaissance; il m'a indiqu&eacute; un certain monsieur Comayrol.
+Lequel d'entre vous, s'il vous pla&icirc;t, est monsieur Comayrol?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, r&eacute;pliqua l'ancien domestique, monsieur le marquis, vous
+faites erreur, je n'ai vu que monsieur votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>Saladin lui tendit le doigt avec une si parfaite insolence que les
+membres du club eurent un sourire d'involontaire approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit-il du bout des l&egrave;vres, mon domestique, c'est tout un,
+cher monsieur Comayrol. Le maraud, dont vous me faites l'honneur de me
+parler, cumule ces deux fonctions aupr&egrave;s de ma personne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IXa" id="IXa"></a><a href="#Table">IX</a></h2>
+
+<h3>La chanson de l'avaleur</h3>
+
+
+<p>Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononc&eacute; ces paroles remarquables
+prit un si&egrave;ge et vint se placer en face du divan o&ugrave; &eacute;taient Comayrol et
+le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, poursuivit-il d'un ton d&eacute;cent et plein de modestie, vous
+&ecirc;tes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet,
+c'est pourquoi il &eacute;tait bien naturel que je fisse toilette pour avoir
+l'honneur de me pr&eacute;senter devant vous: toilette de corps, toilette
+d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les
+jours; je suis pr&eacute;par&eacute; comme un candidat qui va passer son examen, et
+j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous
+aurez, je l'esp&egrave;re, quelque indulgence en faveur d'un n&eacute;ophyte qui vous
+veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie
+jusqu'&agrave; vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas
+votre d&eacute;cr&eacute;pitude.</p>
+
+<p>&mdash;Vayadioux! s'&eacute;cria Comayrol, nous ne d&eacute;testons pas la plaisanterie,
+monsieur Saladin, mais nous avons autre chose &agrave; faire ici que de vous
+voir avaler des sabres!</p>
+
+<p>Le Prince et le Dr Samuel s'&eacute;taient rapproch&eacute;s; le vicomte Gioja se
+tenait &agrave; l'&eacute;cart d'un air superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis flatt&eacute;, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que
+vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma
+personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'esp&egrave;re
+vous le prouver bient&ocirc;t abondamment. Vous v&eacute;g&eacute;tez depuis bien des ann&eacute;es
+d&eacute;j&agrave;, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en
+avoir trouv&eacute; un.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; veut en venir ce gar&ccedil;on? demanda Gioja de l'autre bout de la
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai
+l'avantage de parler au valet de c&oelig;ur de monsieur le duc de Chaves?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit monsieur!... commen&ccedil;a Gioja avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout &agrave; l'heure au r&ocirc;le
+honorable que vous jouez aupr&egrave;s de monsieur le duc et qui pourrait
+&eacute;ventuellement g&ecirc;ner les affaires de l'association. C'est vous qui avez
+le Scapulaire?</p>
+
+<p>Gioja ne r&eacute;pondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un
+air v&eacute;ritablement &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fr&eacute;quent&eacute; les bureaux de la pr&eacute;fecture, dit le marquis de
+Rosenthal entre parenth&egrave;ses, en amateur et pour perfectionner mon
+&eacute;ducation; je suis un peu docteur en toutes facult&eacute;s et sais
+parfaitement vos petites histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? pronon&ccedil;a
+Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus fonc&eacute;e.</p>
+
+<p>Jaffret lui toucha le bras et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'int&eacute;resse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, r&eacute;pondit Saladin en s'adressant &agrave; Comayrol, je suis
+une nature ind&eacute;pendante et je d&eacute;sire faire mon chemin en dehors de
+l'administration. Seulement, il me pla&icirc;t de vous faire savoir tout de
+suite que je suis gard&eacute; &agrave; carreau. Vous me voyez seul, vous &ecirc;tes cinq,
+il est bon que la libert&eacute; de la discussion soit entre nous pleinement
+assur&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la
+discussion, je vous prie, et rondement!</p>
+
+<p>&mdash;De tout c&oelig;ur, r&eacute;pondit Saladin... seulement encore on n'a pas r&eacute;pondu
+&agrave; la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est
+ma&icirc;tre du Scapulaire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici le secret m&ecirc;me de notre confr&eacute;rie, fit observer le Dr Samuel
+qui n'avait pas encore parl&eacute;.</p>
+
+<p>Saladin le salua.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela
+et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes
+physionomies qui ont illustr&eacute; l'histoire ancienne de votre ordre,
+j'aurais quelque r&eacute;pugnance &agrave; poser ma candidature en face de
+personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont &agrave;
+tout le moins tr&egrave;s capables et tr&egrave;s exp&eacute;riment&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de d&eacute;tr&ocirc;ner ce
+faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une soci&eacute;t&eacute;
+comme la v&ocirc;tre ne doit pas avoir pour g&eacute;rant un homme de paille.</p>
+
+<p>Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait &agrave; la main et fit un pas vers
+Saladin. Le bon Jaffret l'arr&ecirc;ta du geste en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que
+l'orateur causera avec vous en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te quand ce sera votre bon
+plaisir.</p>
+
+<p>Le bon Jaffret prit encore la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos r&eacute;unions
+sont toujours paisibles.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos r&eacute;unions
+redeviennent fructueuses comme elles l'&eacute;taient autrefois. Je compte
+apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et
+actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le
+cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des s&eacute;ances
+parlementaires, et le fils de Louis XVII s'&eacute;cria malgr&eacute; lui:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, morbleu! &Eacute;coutez!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beau &eacute;couter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor
+est aussi bavard que son p&egrave;re. Il a beaucoup parl&eacute;, mais, que je sache,
+il n'a encore rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague,
+bien vague...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais pr&eacute;ciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant
+d'entrer en mati&egrave;re, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au
+Gioja, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondirent &agrave; la fois tous les membres pr&eacute;sents, except&eacute; Gioja
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, &agrave; un jeune homme de
+courage et d'esp&eacute;rance qui vous apporterait, comme prime de joyeux
+av&egrave;nement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant
+sans escompte ni retenues?</p>
+
+<p>Il y eut un moment d'h&eacute;sitation, puis Comayrol r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon, r&eacute;p&eacute;ta paternellement le bon Jaffret, selon, selon,
+selon.</p>
+
+<p>Le Prince et le docteur approuv&egrave;rent du bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des &eacute;preuves... des
+garanties...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer m&eacute;pris,
+de savoir avaler les sabres!</p>
+
+<p>Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s'&eacute;cria-t-il en se levant et en passant sa main dans
+l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus
+infime degr&eacute; de l'&eacute;chelle jusqu'au plus &eacute;lev&eacute;, permettez-moi de vous le
+dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien
+attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez! fit le Prince, vivement int&eacute;ress&eacute;.</p>
+
+<p>Au contraire, Comayrol s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, h&eacute;! Et Jaffret
+ajouta d'un accent plaintif:</p>
+
+<p>&mdash;Le cher jeune homme avait pr&eacute;par&eacute; une tirade... gare!</p>
+
+<p>&mdash;Le candidat &eacute;lectoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre
+Saladin, le ministre &eacute;quilibrant le budget, les rois g&ecirc;n&eacute;s qui enfilent
+des tirages comme des perles autour de leurs emprunts...</p>
+
+<p>&mdash;Et les philanthropes qui vous forcent &agrave; vous assurer sur la vie,
+d&eacute;clama Comayrol en imitant son accent. H&eacute; donc! P&eacute;caire! Et les ap&ocirc;tres
+qui arrachent les dents avec un pistolet...</p>
+
+<p>&mdash;Et les bons c&oelig;urs, priv&eacute;s de capitaux, qui d&eacute;clament contre
+l'usure... insinua le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arr&ecirc;t contre la
+contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Avaleurs de sabres! s'&eacute;cria le Prince, enchant&eacute;, avaleurs de sabres!</p>
+
+<p>Tout le monde r&eacute;p&eacute;ta triomphalement en regardant Saladin:</p>
+
+<p>&mdash;Avaleurs de Sabres!</p>
+
+<p>Monsieur le marquis de Rosenthal avait &eacute;t&eacute; d'abord l&eacute;g&egrave;rement
+d&eacute;concert&eacute;, mais, &agrave; la fin de la manifestation, il avait repris son
+sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants
+sang-de-b&oelig;uf, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, mes chers seigneurs! vous &ecirc;tes moins vieux que je ne croyais,
+je vous dois cette justice, et vous avez sabr&eacute; ma chanson avec
+infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit
+on a moins de peine &agrave; se comprendre. Venons donc au fait. Demain
+monsieur le duc de Chaves, d&eacute;j&agrave; nomm&eacute;, aura, dans son h&ocirc;tel du faubourg
+Saint-Honor&eacute;, une somme ronde de quinze cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal
+Gioja, la somme ronde est de deux millions.</p>
+
+<p>Saladin se tourna vers lui avec lenteur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il.</p>
+
+<p>Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour
+lui demander: est-ce vrai?</p>
+
+<p>Comayrol lui adressa un petit signe de t&ecirc;te moqueur que le bon Jaffret
+traduisit ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies;
+mais vous arrivez un peu trop tard.</p>
+
+<p>Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut &agrave;
+lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Y aurait-il donc &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves trois millions cinq cent mille
+francs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche,
+dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa derni&egrave;re observation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille
+francs! O&ugrave; prenez-vous ce calcul?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r du chiffre de quinze cent mille francs, r&eacute;pliqua Saladin;
+vous paraissez &ecirc;tre s&ucirc;rs du chiffre de deux millions. Les deux sommes
+doivent &ecirc;tre distinctes, &eacute;videmment.</p>
+
+<p>Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le
+son de la trompette.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du talent! r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Tirons la chose au clair. D'o&ugrave; viennent
+vos quinze cent mille francs, jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Du Br&eacute;sil, r&eacute;pondit Saladin, sans h&eacute;siter. Et maintenant que j'y
+songe, vos deux millions doivent venir de Paris.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai devin&eacute;! ajouta-t-il, interpr&eacute;tant comme une r&eacute;ponse le jeu des
+physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer
+les deux millions?</p>
+
+<p>Comayrol eut un geste noble.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas tout &agrave; fait des manchots, monsieur le marquis,
+r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;cise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes ma&icirc;tres.
+Pouvez-vous regarder les deux millions comme &eacute;tant d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent &agrave; votre
+avoir?... Vous h&eacute;sitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus!
+Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire.</p>
+
+<p>Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de
+l'assistance, piquant chacun d'un regard per&ccedil;ant et froid.</p>
+
+<p>Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air &eacute;tonn&eacute;. Gioja baissa les
+yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! &ccedil;a me va!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois
+millions cinq cent mille francs, comme c'est d&eacute;sormais l'apparence,
+continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque &agrave; partir de
+demain je puis introduire &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves autant d'hommes que vous
+le voudrez, &agrave; l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon
+cher enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre moyen? demanda Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi,
+jusqu'au moment o&ugrave; nous aurons conclu notre arrangement.</p>
+
+<p>&mdash;Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix
+reprit une autorit&eacute; v&eacute;ritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achev&eacute; les
+pr&eacute;liminaires. En qualit&eacute; de Ma&icirc;tre, de P&egrave;re, puisque c'est votre mot,
+je pr&eacute;tends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis
+Ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est carr&eacute;, dit Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'&eacute;tait agi seulement de mes quinze cent mille francs, r&eacute;pondit
+Saladin, j'aurais exig&eacute; moiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! s'&eacute;cria l'assistance en ch&oelig;ur, moiti&eacute;! ne nous
+g&ecirc;nons pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions,
+chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et
+j'aurai, moi, les quinze cent mille francs.</p>
+
+<p>Le bon Jaffret souffla dans ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit le Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, mon bon, d&eacute;cida Comayrol.</p>
+
+<p>Gioja riait dans sa barbe teinte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela, dit tranquillement Saladin, &agrave; prendre ou &agrave; laisser.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on ach&egrave;terait
+toute la serrurerie de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y &ecirc;tes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Ma&icirc;tre
+veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans
+nos vieilles veines.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! fit Saladin. Je ne vous d&eacute;fends pas de trouver cela cher, mais
+c'est mon prix.</p>
+
+<p>&mdash;Et si ce n'est pas le n&ocirc;tre? dit Comayrol en le regardant fixement.</p>
+
+<p>Ses joues &eacute;taient &eacute;carlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son
+regard et r&eacute;pondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait f&acirc;cheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma t&ecirc;te que vous
+en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne.</p>
+
+<p>Les membres du club essay&egrave;rent de rire, mais Saladin r&eacute;p&eacute;ta en scandant
+les mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carri&egrave;re dans
+l'administration en d&eacute;couvrant votre pot aux roses.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis, comme nous l'avons dit, vis-&agrave;-vis d'un groupe form&eacute; par
+le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du
+divan qui servait de si&egrave;ge &agrave; ces messieurs, il y avait une grande glace.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table
+qui soutenait un flambeau.</p>
+
+<p>Au-del&agrave; de la table, se tenait Annibal Gioja tant&ocirc;t immobile, tant&ocirc;t se
+promenant de long en large.</p>
+
+<p>Aux derni&egrave;res paroles prononc&eacute;es par Saladin, celui-ci vit les yeux de
+ses quatre interlocuteurs se fixer simultan&eacute;ment sur Gioja.</p>
+
+<p>Saladin savait o&ugrave; &eacute;tait Gioja. La glace, fumeuse et tach&eacute;e, lui
+renvoyait confus&eacute;ment l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul
+instant de vue.</p>
+
+<p>Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas
+vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie
+noire se baiss&egrave;rent en m&ecirc;me temps, et le bon Jaffret eut un tout petit
+frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du
+stylet napolitain.</p>
+
+<p>Il tourna la t&ecirc;te n&eacute;gligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arr&ecirc;ta
+court. Mais quand Saladin reprit sa position vis-&agrave;-vis de ses quatre
+interlocuteurs, la sc&egrave;ne avait chang&eacute; compl&egrave;tement. Chacun d'eux, m&ecirc;me
+le bon Jaffret, avait le couteau &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Massenet ne dira rien, r&eacute;pondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, <i>il
+en mange.</i> Tu es frit, mon petit!</p>
+
+<p>Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui &eacute;tait &agrave;
+port&eacute;e de sa main, et l'&eacute;leva au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant trois petits coups furent frapp&eacute;s aux carreaux de la
+fen&ecirc;tre qui donnait sur la ruelle.</p>
+
+<p>Les couteaux disparurent comme par enchantement.</p>
+
+<p>Et tout se tut, m&ecirc;me le bruit des respirations.</p>
+
+<p>&mdash;Les volets ne sont donc pas ferm&eacute;s aujourd'hui! dit tout bas Comayrol,
+au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du
+Midi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne sont-ils pas ferm&eacute;s! ajouta le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Ils &eacute;taient ferm&eacute;s, r&eacute;pondit Saladin, bien ferm&eacute;s, mais j'ai fait mon
+tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, &ccedil;a va-t-il
+comme vous voulez?</p>
+
+<p>Comayrol se pr&eacute;cipita &agrave; la fen&ecirc;tre et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? demanda-t-il. Personne ne r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Pendant cela, de cette main qui nagu&egrave;re tenait le couteau, le bon
+Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en
+disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je
+vous donne ma voix de tout mon c&oelig;ur, mon biribi.</p>
+
+<p>Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'&eacute;paule du
+Dr Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas, r&eacute;pondit le docteur. On va voir. Saladin r&eacute;pondit au
+bon Jaffret:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'&eacute;tait pas malais&eacute; &agrave; ex&eacute;cuter, vous &ecirc;tes des bandits &acirc;g&eacute;s et m&ucirc;rs
+pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt
+ans de moins. Fermez voir la fen&ecirc;tre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous
+&ecirc;tes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous
+retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez
+besoin d'&ecirc;tre remont&eacute;s; vos cinq couteaux &eacute;taient si dr&ocirc;les! je me suis
+cru au salon de cire.</p>
+
+<p>Comayrol restait aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre et ne cachait point sa mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis vrai, petit, pronon&ccedil;a-t-il, entre ses dents: voil&agrave; quinze ans,
+tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle!</p>
+
+<p>Saladin lui envoya un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu
+m'auras jur&eacute; ob&eacute;issance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant
+de d&eacute;lib&eacute;rer un petit peu, mes v&eacute;n&eacute;rables, pendant que je vais faire
+semblant de ne pas &eacute;couter, et puis vous me donnerez votre r&eacute;ponse
+officielle.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna du divan et alla prendre <i>Le Journal des villes et
+campagnes</i> &agrave; l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets
+de soie noire se form&egrave;rent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix
+la plus caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Annibal Gioja, respect&eacute; Ma&icirc;tre, je vous demande la parole. Vous me
+l'accordez, merci. Vous &ecirc;tes d&eacute;gomm&eacute;, mon gar&ccedil;on, et il n'y a pas grand
+mal.</p>
+
+<p>Gioja r&eacute;pondit &agrave; voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir.</p>
+
+<p>La d&eacute;lib&eacute;ration dura juste deux minutes, apr&egrave;s quoi l'&eacute;loquent Comayrol,
+rendu &agrave; toute sa belle humeur, s'avan&ccedil;a vers lui &agrave; la t&ecirc;te du club et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, le Scapulaire est &agrave; vous.</p>
+
+<p>Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Garde, garde, mon gar&ccedil;on, lui dit Saladin, ce sont des formalit&eacute;s
+surann&eacute;es. Nous ne d&eacute;truirons rien de vos vieux usages, destin&eacute;s &agrave;
+frapper l'imagination grossi&egrave;re de la populace, mais quant &agrave; nous
+autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous
+me nommez P&egrave;re-&agrave;-tous et Habit-Noir en chef &agrave; l'unanimit&eacute;? Levez la
+main!</p>
+
+<p>Toutes les mains s'&eacute;tendirent, m&ecirc;me celle de Gioja.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur.
+Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compt&eacute;
+avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons
+causer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Xa" id="Xa"></a><a href="#Table">X</a></h2>
+
+<h3>Le P&egrave;re-&agrave;-tous</h3>
+
+
+<p>On sonna le gar&ccedil;on pour renouveler les rafra&icirc;chissements. &Agrave; l'exception
+de Gioja, tout le monde &eacute;tait, sinon joyeux, du moins &eacute;moustill&eacute; par une
+curiosit&eacute; tr&egrave;s vive. Le bon Jaffret voulait offrir &agrave; monsieur le marquis
+un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet aust&egrave;re Saladin pr&eacute;f&eacute;ra
+un bock de bi&egrave;re. Chacun se fit donc servir &agrave; sa guise. Le Prince
+demanda un carafon de douceurs.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Il fait jour</i>, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent
+referm&eacute;es, attention! Je ne vous ai pas vant&eacute; ma marchandise, au
+contraire, cette maison-l&agrave; m'appartient depuis le rez-de-chauss&eacute;e
+jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous
+expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de
+mademoiselle de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! s'&eacute;cria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse
+n'ont pas d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler
+de mademoiselle de Chaves.</p>
+
+<p>Comayrol dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le Ma&icirc;tre ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son
+id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien plus d'une id&eacute;e, repartit Saladin, et commen&ccedil;ons par &eacute;tablir
+une chose, c'est que je n'ai plus aucune esp&egrave;ce d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; vous
+tromper, puisque je n'attends rien de vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, fit-on &agrave; la ronde.</p>
+
+<p>Et le Prince ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quel gaillard! &eacute;coutez!</p>
+
+<p>&mdash;En cons&eacute;quence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est
+qu'elle est vraie, &agrave; moins que je ne fasse erreur moi-m&ecirc;me. Tout homme
+est sujet &agrave; s'&eacute;garer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne
+qui m'a confi&eacute; le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec
+madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec
+monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers
+subordonn&eacute;s, que je ne suis pas le jouet d'un r&ecirc;ve. Mademoiselle de
+Chaves vous sera pr&eacute;sent&eacute;e demain.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est donc pas &agrave; l'h&ocirc;tel? demanda Gioja.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave, r&eacute;pondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons
+nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot m&eacute;tier, je suis de cet
+avis-l&agrave;; mais votre industrie particuli&egrave;re aupr&egrave;s de cet honn&ecirc;te sauvage
+qu'on nomme M. de Chaves est une g&ecirc;ne pour nous dans le pr&eacute;sent, et peut
+devenir un danger dans l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez! fit le Prince qui avait d&ucirc; habiter l'Angleterre et assister
+aux s&eacute;ances du Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Le Ma&icirc;tre, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on
+parle a &eacute;t&eacute; le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous,
+&agrave; port&eacute;e de voir et d'entendre. Les services d'un genre sp&eacute;cial que vous
+rendez &agrave; M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte &agrave; nos respectables
+amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de
+l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous r&eacute;p&egrave;te que
+vous nous g&ecirc;nez d&eacute;sormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route
+o&ugrave; notre poule aux &oelig;ufs d'or a coutume de pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas!</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune ma&icirc;tre est ami des m&eacute;taphores, ajouta le bon Jaffret.</p>
+
+<p>Mais le Dr Samuel murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je crois comprendre.</p>
+
+<p>Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux &eacute;normes.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me pla&icirc;t pas tout &agrave; fait, reprit Saladin, de mettre les points
+sur les &laquo;i&raquo;. Je pense que je n'exc&egrave;de pas les bornes de mon autorit&eacute; en
+donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire
+de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Saphir! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent quelques voix &eacute;tonn&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol.</p>
+
+<p>Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune
+homme!</p>
+
+<p>Gioja avait tressailli vivement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore qui a pu vous apprendre... commen&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre le roi Louis XIX, r&eacute;pondit Saladin qui tendit la main
+en riant au Prince, enchant&eacute; de cet honneur. En tout cas, au nom du
+conseil qui m'&eacute;coute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa libert&eacute; d'action pour ses
+affaires particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! dit Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Cette doctrine, ajouta Jaffret, est compl&egrave;tement subversive du grand
+principe d'association!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, appuya le Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Et le Gioja, ajouta le Prince avec z&egrave;le, est express&eacute;ment charg&eacute; de
+faire le mort!</p>
+
+<p>&mdash;Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si,
+par hasard, fantaisie lui venait de d&eacute;sob&eacute;ir &agrave; son chef... Veuillez me
+regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce
+soir, un mot r&eacute;p&eacute;t&eacute; par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non
+seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en p&eacute;ril toute la
+confr&eacute;rie. En cons&eacute;quence, on pourrait pr&eacute;sentement vous ficeler comme
+un paquet et vous placer par pr&eacute;caution en lieu s&ucirc;r. Ce serait peut-&ecirc;tre
+de la prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure..., voulut interrompre Gioja.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous &agrave; vos serments. Ce
+qui m'arr&ecirc;te, c'est que, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, le duc, habitu&eacute; &agrave; vous voir
+tous les jours, pourrait concevoir des soup&ccedil;ons ou des craintes, si vous
+disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois,
+c'est l'amour d&eacute;r&eacute;gl&eacute; que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.</p>
+
+<p>Il y eut un sourire sur toutes les l&egrave;vres. Gioja &eacute;tait livide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes poltron, continua froidement Saladin, c'est l&agrave; une garantie
+certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous
+est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et
+je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Le conseil approuvait &eacute;videmment, et le bon Jaffret
+exprima l'opinion g&eacute;n&eacute;rale en disant &agrave; ses deux voisins:</p>
+
+<p>&mdash;Il a la sagesse pr&eacute;coce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la
+t&ecirc;te et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vayadioux! il met de l'animation dans nos s&eacute;ances.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui l'a envoy&eacute;, s'&eacute;cria le Prince, pour r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer une
+grande institution!</p>
+
+<p>&mdash;Un point final! dit Saladin. Gioja est r&eacute;gl&eacute;, n'en parlons plus.
+Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique:
+connaissez-vous les envies?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a de diff&eacute;rentes sortes, en m&eacute;decine, commen&ccedil;a le praticien.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je
+suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu,
+moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci:
+pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une
+personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire,
+sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus
+habituels, &agrave; cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moiti&eacute; de
+p&ecirc;che, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le
+pourriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s certainement, r&eacute;pondit Samuel, nous avons des caustiques et des
+r&eacute;actifs.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! et la l&eacute;g&egrave;re diff&eacute;rence de plan qui existe &agrave; la surface de
+ces envies?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;ment un
+observateur. Ceci est peut-&ecirc;tre plus difficile, mais n&eacute;anmoins je puis
+affirmer que le moyen de produire cette l&eacute;g&egrave;re extumescence, sans nuire
+&agrave; la sant&eacute;, n'est pas introuvable.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois deviner..., voulut dire le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas
+l'intention de vous parler en paraboles, mais r&eacute;pondez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le
+dessinerais, je le peindrais m&ecirc;me, ayant cherch&eacute; autrefois dans les arts
+une distraction et un d&eacute;lassement.</p>
+
+<p>Saladin se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je suis tout particuli&egrave;rement satisfait d'avoir
+nou&eacute; avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'&ecirc;tre fructueuses
+pour vous et pour moi. La s&eacute;ance est lev&eacute;e, &agrave; moins que vous n'ayez
+quelques communications &agrave; me faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Comayrol, nous n'avons arr&ecirc;t&eacute; aucune mesure.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, soupira Jaffret, notre jeune Ma&icirc;tre nous laisse dans un
+cr&eacute;puscule un peu inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>Saladin leur tendit la main &agrave; tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous s&eacute;parons pas pour longtemps, mes tr&egrave;s chers, r&eacute;pondit-il;
+dormez bien seulement cette nuit, car je ne r&eacute;pondrais pas de votre
+sommeil pour la nuit qui viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Il fera jour? demanda le Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sauriez croire, r&eacute;pondit Saladin, comme ces vieilles formules,
+reste d'un temps qui &eacute;tait l'enfance de l'art, me semblent pu&eacute;riles...
+mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont
+respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi
+demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon
+d'attacher le Gioja ici pr&eacute;sent par la patte, je vous laisse carte
+blanche. Docteur, pr&eacute;parez vos caustiques, vos r&eacute;actifs et toute votre
+bo&icirc;te &agrave; couleurs; demain, &agrave; la premi&egrave;re heure, je serai chez vous. Et &agrave;
+propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre
+adresse?</p>
+
+<p>Le Dr Samuel lui tendit sa carte.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune
+personne tr&egrave;s douillette, je vous en pr&eacute;viens, et qu'il ne faudra pas
+faire crier, &agrave; laquelle vous aurez la bont&eacute;, rempla&ccedil;ant en ceci la
+Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'esp&egrave;ce dite
+bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Il salua &agrave; la ronde et prit la porte.</p>
+
+<p>Un grand silence r&eacute;gna, apr&egrave;s sa sortie, dans le petit salon qui servait
+de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur
+tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch &agrave; petites gorg&eacute;es, et
+Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gard&eacute;e jusqu'alors dans sa
+poche, peut-&ecirc;tre par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, dit-il, que nous allons &ecirc;tre men&eacute;s grand train!</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Il a de l'acquit pour son &acirc;ge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja
+n'&eacute;tait pas une poule mouill&eacute;e de qualit&eacute; sup&eacute;rieure, l'affaire du
+flambeau n'&eacute;tait pas forte.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;La force du petit, fit observer Samuel, est &eacute;videmment dans le m&eacute;pris
+qu'il a pour nous. Je ne d&eacute;teste pas cette fa&ccedil;on de raisonner et, en
+d&eacute;finitive, nous avions besoin d'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un homme? demanda Gioja.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, r&eacute;pondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce
+n'est pas tout &agrave; fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vivra verra, gronda celui-ci.</p>
+
+<p>Comayrol et Jaffret le regard&egrave;rent en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi de m&ecirc;me, fit le bon Jaffret.</p>
+
+<p>Samuel ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Sans &ecirc;tre d&eacute;cr&eacute;pits, nous ne sommes plus de la premi&egrave;re jeunesse, et
+il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.</p>
+
+<p>Aucun d'eux &eacute;videmment ne disait ce qu'il avait sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur
+l'&eacute;paule de Comayrol, quand tu pronon&ccedil;as ton discours &agrave; propos du
+portefeuille de l'homme assassin&eacute;, l&agrave;-bas, au cabaret de la Tour de
+Nesle, derri&egrave;re la Chaumi&egrave;re, tu avais un bagou dans ce genre-l&agrave;,
+sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus &eacute;l&eacute;gant, je suppose! r&eacute;pliqua l'ancien clerc de notaire,
+et je remuais des id&eacute;es qui auraient de la peine &agrave; entrer dans la
+cervelle &eacute;troite de cet arlequin-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut l&agrave; deux personnes
+pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amiti&eacute; et Marguerite de Bourgogne.</p>
+
+<p>&mdash;On avait six pieds de plus en ce temps-l&agrave;! s'&eacute;cria Comayrol l'&oelig;il
+brillant et le sang aux joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'emp&ecirc;che pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il
+s'agissait alors de vingt mis&eacute;rables billets de mille francs, et
+qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous
+&eacute;tions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les
+espoirs, tous les d&eacute;sirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une
+fortune &agrave; cet &acirc;ge; &agrave; l'&acirc;ge que nous avons, il faut la fortune faite,
+beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous
+juste &agrave; son temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il co&ucirc;te cher, fit observer Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en ceci, r&eacute;pondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours
+contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire
+qu'il &eacute;tait le ma&icirc;tre de la situation au point de vue du travail &agrave;
+faire; mais l'op&eacute;ration faite, les r&ocirc;les changent. Le bas peuple de
+notre confr&eacute;rie ne conna&icirc;t que nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi de m&ecirc;me, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...</p>
+
+<p>Il se prit &agrave; rire et les autres l'imit&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si d&eacute;cr&eacute;pits! acheva le bon Jaffret qui humait la derni&egrave;re goutte
+de son punch.</p>
+
+<p>Ainsi &eacute;tait attaqu&eacute; le v&eacute;ritable &eacute;tat de la question.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous &ecirc;tes encore plus fut&eacute;s que
+lui!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'apr&egrave;s le coup nous ayons ce
+qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu
+vraiment que le P&egrave;re-&agrave;-tous de cette vieillerie, l'association des
+Habits Noirs, &agrave; laquelle nous n'appartiendrons plus...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... Que le P&egrave;re-&agrave;-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja
+ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent &agrave;
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.</p>
+
+<p>Il planta son chapeau &agrave; large bord sur son bonnet de soie noire et se
+dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.</p>
+
+<p>Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans
+rien perdre de sa douceur ordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!</p>
+
+<p>La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'&eacute;paule de Gioja.</p>
+
+<p>&mdash;Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon
+bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu
+serais hach&eacute; menu comme chair &agrave; p&acirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour
+lui.</p>
+
+<p>Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poign&eacute;e de main &agrave;
+l'Italien en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma
+vieille! Nous avons enfin un homme.</p>
+
+<p>Annibal Gioja rest&eacute; seul se laissa choir sur le divan et mit sa t&ecirc;te
+entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me
+chercher jusqu'en Italie!</p>
+
+<p>&Agrave; cette m&ecirc;me heure, on e&ucirc;t rencontr&eacute; Similor et son fils Saladin
+marchant bras dessus, bras dessous dans les rues d&eacute;sertes qui sont
+au-del&agrave; du Luxembourg.</p>
+
+<p>Saladin avait rejoint son honor&eacute; p&egrave;re en quittant le caf&eacute; Massenet, et
+avait bien voulu le f&eacute;liciter sur la fa&ccedil;on pr&eacute;cise et adroite dont
+Similor venait de jouer son bout de r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, &eacute;tait, ce soir, d'une
+humeur expansive.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne
+ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma
+vocation. &Ccedil;a peut servir de point de d&eacute;part &agrave; un honn&ecirc;te homme, mais, en
+somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrang&eacute; dans ma t&ecirc;te: trois
+mille livres de rentes suffisent &agrave; ton bonheur, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., voulut dire Similor.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de
+loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture,
+quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour
+l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des
+&eacute;conomies.</p>
+
+<p>&mdash;Quand, toi, tu auras un million et demi! s'&eacute;cria Similor indign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, papa, c'est diff&eacute;rent, r&eacute;pondit monsieur le marquis sans s'animer
+le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le
+reste, si je voulais, rien qu'en jouant le r&ocirc;le de gendre. Je serais l&agrave;
+comme un coq en p&acirc;te; j'y ai song&eacute;; ce qui m'arr&ecirc;te, c'est ma femme. Je
+suis n&eacute; c&eacute;libataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la
+situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous
+jouera quelque m&eacute;chant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja,
+mon pied est sur sa t&ecirc;te, mais il y a &Eacute;chalot et la Canada qui se
+remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever
+l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit &ecirc;tre fini, et alors
+mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et
+authentique, je m'en bats l'&oelig;il... H&eacute;! cocher!</p>
+
+<p>Un fiacre passait qui s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant
+ou monte sur le si&egrave;ge; j'ai &agrave; causer avec moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il s'installa au fond de la voiture et referma la porti&egrave;re sur le nez de
+l'auteur de ses jours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIa" id="XIa"></a><a href="#Table">XI</a></h2>
+
+<h3>L'envie</h3>
+
+
+<p>La jeune modiste que Saladin avait montr&eacute;e &agrave; son p&egrave;re Similor &agrave; travers
+les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait
+simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et
+avait re&ccedil;u le jour quelque part en Germanie, d'o&ugrave; elles viennent par
+centaines, comme les clarinettes.</p>
+
+<p>Nous savons que Similor lui avait trouv&eacute; un grand air de ressemblance
+avec mademoiselle Saphir. Il en &eacute;tait ainsi sauf la gr&acirc;ce et
+l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le
+nom de Guite-&agrave;-tout-faire, &eacute;tait une fort jolie personne de dix-sept &agrave;
+dix-huit ans, qui en paraissait quinze.</p>
+
+<p>Son nom de Guite-&agrave;-tout-faire n'avait pas absolument trait &agrave; ses m&oelig;urs,
+qui &eacute;taient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand
+nombre de m&eacute;tiers qu'elle avait essay&eacute;s, malgr&eacute; son jeune &acirc;ge. Elle
+&eacute;tait adroite comme une f&eacute;e et r&eacute;ussissait &agrave; tout; mais, en m&ecirc;me temps,
+elle &eacute;tait atteinte du p&eacute;ch&eacute; de paresse &agrave; un tel degr&eacute; qu'il lui &eacute;tait
+arriv&eacute; de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler.</p>
+
+<p>Elle avait vendu des balais dans les rues, chant&eacute; aux carrefours, figur&eacute;
+dans les petits th&eacute;&acirc;tres, cousu des chemises, piqu&eacute; des bretelles et des
+bottines; elle avait en outre trouv&eacute; moyen, au dire de ses ennemis, de
+passer quelques mois &agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, elle trouvait toujours &agrave; se placer, m&ecirc;me dans les maisons
+honorables, parce que personne &agrave; Paris ne savait chiffonner comme elle,
+en deux tours de pouce, un chapeau &agrave; la chien.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, &agrave;
+l'atelier, pour &ecirc;tre l'amant de Guite-&agrave;-tout-faire.</p>
+
+<p>Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il e&ucirc;t la touche exacte des jeunes
+h&eacute;ritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux
+cheveux bien peign&eacute;s, et, quand son &eacute;tat de coulissier amateur fut
+connu, Guite re&ccedil;ut les f&eacute;licitations de ses compagnes.</p>
+
+<p>La coulisse a des charmes &eacute;tranges pour ces demoiselles.</p>
+
+<p>Quand on f&eacute;licitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son
+humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle e&ucirc;t un secret
+suspendu aux l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Et ce secret, eu &eacute;gard &agrave; l'expression du sourire, ne devait pas &ecirc;tre &agrave;
+l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.</p>
+
+<p>Ces demoiselles en &eacute;taient venues &agrave; traduire ce sourire vaguement, mais
+tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles
+disaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce pauvre jeune homme!</p>
+
+<p>Un peu comme s'il lui e&ucirc;t manqu&eacute; un bras ou un &oelig;il.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soir&eacute;e que nous avons pass&eacute;e en compagnie des
+membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du
+matin, Saladin frappa &agrave; la porte d'une petite chambrette, situ&eacute;e au plus
+haut &eacute;tage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui &eacute;tait la
+retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.</p>
+
+<p>On demanda: &laquo;Qui est l&agrave;?&raquo; et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, il se fit un bruit dans la chambre, o&ugrave; mademoiselle Guite
+n'&eacute;tait &eacute;videmment pas seule. Il y eut des all&eacute;es, des venues, un son
+flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en
+m&ecirc;me temps on causait et l'on ne se g&ecirc;nait vraiment pas pour rire.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalis&eacute; le moins du
+monde, seulement, comme il &eacute;tait press&eacute;, il laissait de temps en temps
+&eacute;chapper un geste d'impatience en se promenant sur le carr&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un
+jeune homme sortit qui ressemblait assez &agrave; un commis de nouveaut&eacute;s. Il
+salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne
+manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit
+son salut gravement et entra.</p>
+
+<p>La chambrette &eacute;tait fort en d&eacute;sordre. Guite, v&ecirc;tue d'un peignoir de
+mousseline, avait commenc&eacute; &agrave; se coiffer devant sa petite toilette. Ses
+cheveux magnifiques &eacute;taient &eacute;pars; elle avait les &eacute;paules demi-nues.</p>
+
+<p>Et ses &eacute;paules, en v&eacute;rit&eacute;, &eacute;taient remarquablement belles.</p>
+
+<p>Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.</p>
+
+<p>Guite rejeta ses cheveux prodigues en arri&egrave;re et lui envoya le plus
+coquet de ses sourires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc bien avare de votre temps? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas &agrave; perdre, r&eacute;pliqua Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a, s'&eacute;cria Guite en frappant du pied et avec un d&eacute;pit qui devait
+avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne
+me trouvez pas jolie, dites donc, &agrave; la fin?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, r&eacute;pondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous &ecirc;tes
+jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'&ecirc;tes pas jaloux? demanda encore la fillette effront&eacute;e d'un
+accent o&ugrave; d&eacute;bordait le d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, repartit Saladin, d&eacute;p&ecirc;chons-nous, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite rougit de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes..., commen&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta et reprit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, qu'est-ce que cela me fait!</p>
+
+<p>Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite
+trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se d&eacute;tourna &agrave; demi,
+curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin r&eacute;p&eacute;ta seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, minette, d&eacute;p&ecirc;chons.</p>
+
+<p>Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lac&eacute; ses
+bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous &ecirc;tre ma femme de chambre, monsieur le marquis?
+demanda-t-elle, essayant une derni&egrave;re fois l'artillerie charmante de son
+regard.</p>
+
+<p>Saladin s'y pr&ecirc;ta de bonne gr&acirc;ce; il prit la robe, il la passa, il
+l'agrafa et puis il alla se rasseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite &eacute;merveill&eacute;e, il n'y a pas
+beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons, tr&eacute;sor, r&eacute;pondit Saladin; la voiture attend en bas.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en &eacute;quilibre sur ses cheveux
+cr&ecirc;p&eacute;s &agrave; la diable et tous deux descendirent.</p>
+
+<p>En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme,
+portant un costume r&acirc;p&eacute; dont la coupe &eacute;tait puissamment h&eacute;t&eacute;roclite,
+attendait, assis sur la banquette de devant. Pr&egrave;s de lui &eacute;tait une
+grande bo&icirc;te plate, ressemblant assez &agrave; la boutique d'un peintre en
+b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Il &ocirc;ta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent
+place sur la banquette de derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le fiacre s'&eacute;branla aussit&ocirc;t, descendit &agrave; la Seine, traversa le
+Pont-Neuf, et s'arr&ecirc;ta devant une maison de bonne apparence, dans la rue
+Gu&eacute;n&eacute;gaud, non loin des b&acirc;timents de la Monnaie.</p>
+
+<p>Il y avait eu peu de paroles &eacute;chang&eacute;es pendant le trajet. Mademoiselle
+Guite ayant demand&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qu'est-ce que nous allons faire?</p>
+
+<p>Monsieur le marquis avait r&eacute;pondu simplement:</p>
+
+<p>&mdash;On va bien voir.</p>
+
+<p>Nos trois personnages mont&egrave;rent deux &eacute;tages d'un beau vieil escalier, et
+Saladin sonna &agrave; une porte sur laquelle un &eacute;cusson de cuivre disait:
+&laquo;docteur-m&eacute;decin&raquo;.</p>
+
+<p>Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans
+leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon
+d'aspect s&eacute;v&egrave;re, et sentant le renferm&eacute;, qui &eacute;tait encombr&eacute; d'objets
+disparates. Cela ressemblait un peu &agrave; la boutique d'un brocanteur.</p>
+
+<p>Le Dr Samuel avait la r&eacute;putation m&eacute;rit&eacute;e de se payer volontiers en
+nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note,
+il ne se f&acirc;chait point et emportait tout uniment une &laquo;bagatelle&raquo; dans
+ses poches.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa
+redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou m&ecirc;me un petit balai de
+chemin&eacute;e, il disait, &agrave; l'exemple de l'empereur Titus, surnomm&eacute; &laquo;les
+d&eacute;lices du genre humain&raquo;: &laquo;Je n'ai pas perdu ma journ&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez nous annoncer &agrave; votre ma&icirc;tre, dit Saladin &agrave; la servante, il
+nous attend et sait que nous sommes press&eacute;s.</p>
+
+<p>L'homme &agrave; la bo&icirc;te plate et au costume h&eacute;t&eacute;roclite alla prendre place,
+d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa
+compagne s'assirent sur le canap&eacute;. Au bout de trois minutes, le Dr
+Samuel parut, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par sa servante, portant sur un vaste plateau une
+assez grande quantit&eacute; de fioles et de verres.</p>
+
+<p>Il y aurait eu de quoi servir des rafra&icirc;chissements &agrave; une douzaine
+d'invit&eacute;s. Seulement, les rafra&icirc;chissements n'avaient pas bonne mine.</p>
+
+<p>La servante d&eacute;posa son fardeau sur une table, et un geste de son ma&icirc;tre
+la cong&eacute;dia.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de
+couleur. Avant de commencer l'op&eacute;ration, je vous prie, mon cher
+monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet
+demand&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, se penchant &agrave; l'oreille de Saladin, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;En propre original, r&eacute;pondit Saladin.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot d'op&eacute;ration, Guite s'&eacute;tait prise &agrave; trembler de tous ses
+membres. La laideur de Samuel augmentait son &eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout l'or de la terre, d&eacute;clara-t-elle franchement, je ne
+consentirais pas &agrave; me laisser faire du mal par ce docteur-l&agrave;!</p>
+
+<p>Saladin attira vers lui sa blonde t&ecirc;te et la baisa fort affectueusement,
+ce qu'il n'avait point fait quand ils &eacute;taient seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Petite ch&egrave;re folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui
+voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme &agrave; qui tu as
+confi&eacute; ta destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers le docteur, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai grande confiance en votre habilet&eacute;, mon savant ami, mais j'aime
+trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous
+le permettez, nous allons d'abord essayer l'exp&eacute;rience <i>in anima vili</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Sur vous? demanda Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.</p>
+
+<p>Il ajouta avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai apport&eacute; ce qu'il faut.</p>
+
+<p>Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque
+quadrup&egrave;de; mais, en ce moment, l'homme &agrave; la bo&icirc;te plate se leva, sortit
+de son coin et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous commander, voil&agrave; l'affaire, monsieur le m&eacute;decin. C'est moi
+qui suis l'<i>anima vili</i>: Languedoc, artiste en foire, peintureur et
+faiseur de t&ecirc;tes &agrave; la maquille, pour vous &ecirc;tre agr&eacute;able si l'occasion
+s'en pr&eacute;sentait dans n'importe quelle circonstance.</p>
+
+<p>Pendant que le Dr Samuel le regardait, &eacute;tonn&eacute;, Languedoc d&eacute;boutonna sa
+vieille redingote, son gilet d&eacute;jet&eacute; et sa chemise, qui n'&eacute;tait pas d'une
+blancheur exemplaire.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite, rassur&eacute;e, pour le moment du moins, le regardait
+faire en riant de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Languedoc, ayant enlev&eacute; sa chemise d'un tour de main, resta v&ecirc;tu de son
+seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des
+assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de
+tatouages et d'illustrations multipli&eacute;es &agrave; l'infini.</p>
+
+<p>Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses
+pectoraux, et d&eacute;signa au-dessous de son sein une place velue mais
+intacte, qui &eacute;tait bien large comme un &eacute;cu de cent sous.</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous commander, dit-il, monsieur le m&eacute;decin, voici un endroit o&ugrave;
+il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la
+besogne.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier
+regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la toison d'une b&ecirc;te fauve, murmura le docteur, on ne dessine
+pas sur une fourrure!</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous commander, r&eacute;pliqua Languedoc, les diverses estampes dont se
+trouve jonch&eacute; mon personnage ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es nonobstant le poil. Le
+poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de
+l'individu.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.</p>
+
+<p>Languedoc se redressa fi&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;On le doit tout entier &agrave; la Providence! r&eacute;pondit-il. La main des
+hommes n'y a rien ajout&eacute;.</p>
+
+<p>Saladin, qui venait de se lever, tra&ccedil;a sur une page de son carnet
+l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les
+mains du docteur en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Rouge ici, rose l&agrave;, une nuance jaune dans cette partie, apparence
+velout&eacute;e sur le tout.</p>
+
+<p>Le docteur avait l'air embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;L'ami, dit-il &agrave; Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le
+dos et restez immobile; nous allons essayer l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien des fa&ccedil;ons, monsieur le m&eacute;decin, r&eacute;pondit Languedoc, mais
+du moment que votre id&eacute;e est comme &ccedil;a, allons-y; je suis ici pour
+obtemp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans
+mouvement. Guite commen&ccedil;ait &agrave; s'amuser beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gar&ccedil;on-l&agrave; est superbe! dit-elle &agrave; Saladin. Quand je serai
+princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu'il se laisserait
+peindre aussi le dos?</p>
+
+<p>Le docteur avan&ccedil;a une cinqui&egrave;me chaise, puis une sixi&egrave;me pour y mettre
+le plateau. Il d&eacute;boucha successivement plusieurs fioles, et, apr&egrave;s les
+avoir flair&eacute;es, il op&eacute;ra divers m&eacute;langes dans les verres.</p>
+
+<p>Les liquides qu'il m&ecirc;lait ainsi r&eacute;pandaient dans l'air de ces bonnes
+odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires.
+Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient
+quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines
+effervescences.</p>
+
+<p>Languedoc &eacute;tait immobile sur son lit improvis&eacute;.</p>
+
+<p>Samuel, apr&egrave;s avoir broy&eacute; ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux
+et quelques petits instruments de chirurgie, puis, &agrave; la place indiqu&eacute;e,
+la seule libre, entre un coq gaulois qui &eacute;tait bon teint, puisqu'il
+datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle imp&eacute;riale d&eacute;ployant ses
+ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d'un groupe de canons,
+au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualit&eacute;, il
+commen&ccedil;a &agrave; pointiller, &agrave; racler, &agrave; peindre.</p>
+
+<p>Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps &agrave; autre:</p>
+
+<p>&mdash;Tout un chacun a sa m&eacute;thode diff&eacute;rente! C'est une branche des
+beaux-arts qui a bien gagn&eacute; depuis le commencement de ce si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Guite puis Saladin lui-m&ecirc;me quitt&egrave;rent le canap&eacute; pour venir regarder
+par-dessus le dossier des chaises.</p>
+
+<p>Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise,
+comme le fit observer Languedoc.</p>
+
+<p>Au bout de l'heure r&eacute;volue, le docteur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici &agrave; peu pr&egrave;s la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait,
+mais, avant demain matin, la plaie aura pris l'aspect convenable.</p>
+
+<p>Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noir&acirc;tre qui
+repr&eacute;sentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des
+n&eacute;gresses&mdash;ou, mieux, un petit abc&egrave;s menac&eacute; par la gangr&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Si on veut m'en faire autant, dit Guite avec r&eacute;solution, je mordrai
+tout le monde et j'appellerai la garde.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, ajouta Saladin, que nous n'y sommes pas du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez quelques heures..., voulut dire monsieur Samuel. Mais
+Languedoc, qui s'&eacute;tait lev&eacute; pour aller se regarder dans un miroir,
+l'interrompit sans amertume ni rancune, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ccedil;a, monsieur le m&eacute;decin, vous m'avez g&acirc;t&eacute; la seule place que
+j'avais de libre. Il n'y a qu'un moyen, c'est d'y mettre un empl&acirc;tre.
+Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas re&ccedil;u &agrave; l'examen
+du peintureur. Sans vous commander, c'est &agrave; votre tour de me pr&ecirc;ter un
+bout de cuir pour que j'&eacute;tablisse un sp&eacute;cimen du signe de beaut&eacute; qui
+doit orner l'estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet
+pareil sur la peau, les p&egrave;re et m&egrave;re diraient malgr&eacute; leur
+attendrissement: &laquo;&Ccedil;a, ce n'est pas une cerise, c'est un v&eacute;sicatoire!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais pr&eacute;venu, murmura le Dr Samuel un peu confus. C'est le
+poil qui s'oppose... On ferait une pelisse avec la peau de ce gar&ccedil;on-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Montrez voir la v&ocirc;tre! s'&eacute;cria Languedoc qui avait remis sa chemise et
+qui releva gaillardement ses manches pour ouvrir sa bo&icirc;te de peintre en
+b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Mais le docteur se refusa avec &eacute;nergie &agrave; pr&ecirc;ter sa personne pour de
+semblables exp&eacute;riences.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Languedoc, allez au march&eacute; m'acheter un autre <i>anima vili</i>,
+quand ce ne serait qu'une poule: la volaille &eacute;tant la seule b&ecirc;te qui
+ait la peau analogue &agrave; l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite-&agrave;-tout-faire examinait d&eacute;j&agrave; le contenu de la bo&icirc;te
+plate.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais &ccedil;a, dit-elle, compl&egrave;tement rassur&eacute;e. Il n'y a point de
+mort-aux-rats l&agrave;-dedans. Les comtesses en ont de toutes semblables,
+seulement elles sont en acajou.</p>
+
+<p>Languedoc se mit au port d'armes pour r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;La diff&eacute;rence des fortunes... mais n'emp&ecirc;che que ces dames n'ont pas,
+si bien que moi, la mani&egrave;re de s'en servir!</p>
+
+<p>Guite lui donna une petite tape sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! papa, dit-elle, j'ai confiance en toi, moi, tu me chausses!</p>
+
+<p>Si tu veux me promettre, mais l&agrave;, parole sacr&eacute;e, par exemple, de ne pas
+me faire du bobo, je vais me mettre entre tes mains et je ne crierai que
+si tu m'&eacute;corches.</p>
+
+<p>Un attendrissement orgueilleux &eacute;panouit la face tann&eacute;e de Languedoc.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant a de l'instinct, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, &eacute;tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Je prononce le serment, ma cocotte, dit-il, que &ccedil;a ne vous cuira pas
+plus qu'un petit verre de sec apr&egrave;s le noir!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIa" id="XIIa"></a><a href="#Table">XII</a></h2>
+
+<h3>Triomphe de Languedoc</h3>
+
+
+<p>Mademoiselle Guite n'en demanda pas davantage, elle d&eacute;grafa sa robe
+lentement, et, comme Saladin ainsi que le Dr Samuel faisaient mine de
+s'&eacute;carter, par d&eacute;cence, elle leur dit bonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous d&eacute;rangez pas, c'est des objets d'art.</p>
+
+<p>Languedoc, qui fouillait d&eacute;j&agrave; les recoins de sa bo&icirc;te, murmura d'un ton
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Quel S&eacute;raphin du ciel! et comme &ccedil;a va faire na&icirc;tre le bonheur au sein
+du noble ch&acirc;teau de ses anc&ecirc;tres!</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il me coucher? demanda Guite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! repartit Languedoc, c'est bon pour les docteurs et
+officiers de sant&eacute;, moi, je ne fais pas tant d'embarras. Asseyez-vous
+l&agrave;, bijou, sur le coin de la table, une chaise sous vos petits pieds, et
+pensez &agrave; vos amours; Il est seulement interdit de bouger, pour que la
+guigne ait la rondeur d&eacute;sirable. Y sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes, r&eacute;pondit la fillette assise commod&eacute;ment et montrant au
+grand jour le satin de sa poitrine o&ugrave; il n'y avait ni coq gaulois ni
+drapeaux balanc&eacute;s au-dessus de l'aigle imp&eacute;riale.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole, fit Languedoc en prenant position, si on n'&eacute;tait pas de
+l'ann&eacute;e 1807, comme la bataille d'Eylau, la main tremblerait; mais quand
+la maturit&eacute; de l'&acirc;ge s'ajoute &agrave; la pudeur de notre sexe, la distraction
+n'a plus de prise sur l'artiste.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; travailler, demandant de temps &agrave; autre:</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant, vous fait-on mal?</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me fois, au lieu de r&eacute;pondre, Guite entonna &agrave; pleine voix une
+chanson de canoti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;N, i, ni, fini! pronon&ccedil;a gravement Languedoc, au bout d'un quart
+d'heure.</p>
+
+<p>Guite bondit sur ses pieds et s'&eacute;lan&ccedil;a vers un miroir.</p>
+
+<p>&mdash;Un amour de Montmorency! s'&eacute;cria-t-elle, on a envie de la manger &agrave;
+l'eau-de-vie!</p>
+
+<p>Elle se retourna vers le docteur et Saladin, leur montrant, entre son
+sein droit et son &eacute;paule, une cerise si brillante qu'elle avait l'air
+humide de ros&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un signe, cela, dit le docteur, c'est une lithographie
+colori&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Jaloux! fit mademoiselle Guite avec une moue.</p>
+
+<p>&mdash;La marque de l'autre, dit tout bas Saladin, ressemble beaucoup &agrave; ceci,
+seulement, elle est moins nette.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge avait-elle quand vous avez vu le signe pour la derni&egrave;re fois?
+demanda Languedoc.</p>
+
+<p>&mdash;Six ou sept ans, r&eacute;pondit Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! blanc-bec, ma chatte... pardon, excuse, je voulais dire
+monsieur le marquis, les signes sont comme tout le reste dans la nature
+humaine, ils s'usent. Voici une minette qui a l'&acirc;ge de l'aurore, et
+quand les fruits de son esp&egrave;ce commencent &agrave; tourner pour m&ucirc;rir, j'ai vu
+&ccedil;a en foire, moi, plut&ocirc;t dix fois qu'une, les signes s'effacent au
+moment o&ugrave; la mioche devient demoiselle, ou bien, &agrave; tout le moins, ils
+d&eacute;teignent. J'ai pr&eacute;vu la chose dans mon ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria le docteur, c'est rouge comme piment!</p>
+
+<p>&mdash;Une carafe d'eau, sans vous commander, monsieur le m&eacute;decin, mais de
+l'eau pure, o&ugrave; vous n'aurez mis aucune drogue! Et, pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r,
+je vas aller la cueillir moi-m&ecirc;me &agrave; la fontaine.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est son &eacute;tat, dit Saladin au docteur en mani&egrave;re de consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pondit Samuel, je vous offrais une chose ind&eacute;l&eacute;bile.</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait propre votre chose! ricana mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>Languedoc rentrait avec une carafe pleine. Saladin n'eut que le temps de
+glisser &agrave; l'oreille de Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Changez de ton avec lui; il faut que vous soyez une paire d'amis...,
+vous savez <i>qu'il fait jour</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Rien dans les mains, rien dans les poches! dit Languedoc en
+s'approchant de la jeune fille. Un coin de votre joli mouchoir, ma
+b&eacute;belle, si c'est l'effet de votre complaisance.</p>
+
+<p>Guite lui tendit son mouchoir parfum&eacute; que Languedoc approcha de ses
+narines avec gourmandise. Il le trempa dans l'eau et commen&ccedil;a
+incontinent &agrave; laver, sans pr&eacute;caution aucune, l'esp&egrave;ce de pastel qu'il
+avait appliqu&eacute; sur la poitrine de Guite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez tout enlever! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas peur! r&eacute;pliqua Languedoc. &Ccedil;a me conna&icirc;t. Encore un petit bain!...
+l&agrave;! regardez voir, s'il vous pla&icirc;t, messieurs et dame!</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! s'&eacute;cria Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le docteur qui avait sa le&ccedil;on faite, toute jalousie &agrave;
+part, c'est vraiment un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Languedoc le regarda, &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc tout de m&ecirc;me un brave homme, murmura-t-il, c'est dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, fit Samuel en riant, je suis un assez brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, ajouta-t-il, vous comprenez, j'ai &eacute;t&eacute; un peu humili&eacute; quand
+vous avez parl&eacute; de v&eacute;sicatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur, dit Languedoc avec effusion, les ignorants comme
+moi, &ccedil;a ne m&eacute;nage pas ses expressions, mais puisque vous trouvez ma
+guigne bien faite, j'ai id&eacute;e que vous devez faire un fameux m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Pendant cela, Guite-&agrave;-tout-faire se regardait dans la glace et poussait
+de v&eacute;ritables cris de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est mignon comme tout, cette petite machine-l&agrave;, disait-elle, on
+n'a qu'&agrave; glisser un secret pareil &agrave; deux ou trois chroniqueurs et il
+faudra faire venir des pompiers chaque fois qu'on ira &agrave; Mabille... Dites
+donc, monsieur Languedoc... c'est Languedoc, votre nom? Il est aussi
+dr&ocirc;le que vous... est-ce que c'est bon teint, ce bijou-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas &eacute;ternel comme les gravures en taille-douce, o&ugrave; la poudre
+&agrave; canon a pass&eacute; sur le cuir, r&eacute;pondit le peintureur; mais c'est plus
+solide que la plupart des indiennes et jaconas. &Ccedil;a peut aller &agrave; la
+lessive un nombre de fois ind&eacute;termin&eacute;. Et quand il n'y en a plus,
+ajouta-t-il en frappant sur sa bo&icirc;te, il y en a encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Guite, vous &ecirc;tes un vieil amour, papa Languedoc,
+embrassez-moi.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, d&eacute;liez les cordons de votre bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! r&eacute;pondit Saladin. Languedoc et moi nous n'en avons pas
+fini pour aujourd'hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit
+d&eacute;jeuner fin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonn&eacute;s
+depuis la derni&egrave;re foire au pain d'&eacute;pice. Cette fois-l&agrave;, monsieur le
+marquis, on t'avait dress&eacute; une assez jolie t&ecirc;te de porti&egrave;re, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! fit mademoiselle Guite &eacute;tonn&eacute;e, vous avez donc gard&eacute; quelque
+chose ensemble, vous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, s'empressa de r&eacute;pondre Languedoc, en foire
+nous tutoyons tout le monde &agrave; tort et &agrave; travers, mais monsieur le
+marquis sait bien le respect que je lui porte.</p>
+
+<p>Saladin avait entra&icirc;n&eacute; le Dr Samuel dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journ&eacute;e, lui dit-il
+tout bas. Les choses, d&eacute;sormais, vont marcher tr&egrave;s vite. Je suppose que
+vous avez devin&eacute; la m&eacute;canique? Il s'agit maintenant de pousser la ch&egrave;re
+enfant dans les bras de sa tendre m&egrave;re, de l'installer &agrave; l'h&ocirc;tel, etc.
+C'est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai
+l'ordre et la marche de notre travail; pr&eacute;venez donc nos amis, et soyez
+ici en permanence, &agrave; dater de deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, r&eacute;pondit le docteur qui ne demanda pas d'autre explication.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce
+brave homme a notre secret.</p>
+
+<p>Le docteur le regarda avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne me charge de rien de semblable..., murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas compris, poursuivit Saladin, il s'agit tout
+simplement de le faire d&eacute;jeuner, bien d&eacute;jeuner... d&eacute;jeuner si bien qu'il
+s'endorme &agrave; la fin du repas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, mais rien que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas g&eacute;n&eacute;reux de
+le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une
+d&eacute;charge; vous le mettrez &agrave; cuver son vin dans un coin, et demain...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nous serons terriblement occup&eacute;s demain, dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, certes. Aussi, comme il aura la t&ecirc;te lourde, on lui donnera
+quelque potion qui le tiendra en repos. Apr&egrave;s-demain, ou tout au plus
+tard le jour qui suivra, ne vous inqui&eacute;tez pas, je me charge de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave; qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant
+l'embrasure, ce bon docteur se charge d'acquitter ma dette... ah! ah!
+ma&icirc;tre Languedoc, s'il n'est pas peintureur comme toi, c'est du moins un
+fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous
+revenons nous mettre &agrave; table. Vous pourrez grignoter les hors-d'&oelig;uvre
+en nous attendant. &Agrave; bient&ocirc;t! vieux, je suis content de toi et tu auras
+fait une bonne journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras &agrave; mademoiselle
+Guite, et tous deux sortirent.</p>
+
+<p>Languedoc resta un peu d&eacute;concert&eacute;, mais le Dr Samuel, entrant
+franchement dans son r&ocirc;le, lui offrit un cigare et lui demanda des
+explications sur son travail de tout &agrave; l'heure avec un empressement si
+bien jou&eacute; que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute
+inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, ils s'asseyaient &agrave; table, en face l'un de l'autre,
+pour <i>grignoter les hors-d'&oelig;uvre</i>. La glace &eacute;tait rompue, et vous les
+eussiez pris pour les meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand
+trot vers le faubourg Saint-Honor&eacute; et l'h&ocirc;tel de Chaves.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s'agissait,
+sinon des choses tr&egrave;s vagues et qui ressemblaient &agrave; des lambeaux de
+contes de f&eacute;es. Les petites ouvri&egrave;res de Paris, surtout quand elles
+ressemblent &agrave; mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux f&eacute;es
+bien plus qu'en Dieu.</p>
+
+<p>Saladin, au d&eacute;but de leurs relations, s'&eacute;tait approch&eacute; d'elle sous
+pr&eacute;texte de lui faire la cour, mais cela n'avait pas dur&eacute;, et il lui
+avait laiss&eacute; entendre presque tout de suite qu'elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave;
+jouer un r&ocirc;le dans une f&eacute;erie &agrave; grand spectacle qui ferait son bonheur
+et sa fortune.</p>
+
+<p>Saladin n'&eacute;tant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne
+demandait pas mieux que de jouer la pi&egrave;ce, n'importe quelle pi&egrave;ce,
+aurait consenti volontiers &agrave; avoir un amant par-dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>Mais telle n'&eacute;tait pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son
+mieux l'imagination de la fillette, donnant &agrave; entendre que les
+circonstances &eacute;taient trop graves pour s'attarder &agrave; des frivolit&eacute;s.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite n'y comprenait rien. Elle avait assez d'&eacute;ducation
+pour savoir que tous les intrigants d'op&eacute;ra-comique m&egrave;nent de front
+l'amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n'est pas une &icirc;le
+d&eacute;serte et qu'on y trouve d'autres galants que Saladin, mademoiselle
+Guite laissait aller et prenait patience.</p>
+
+<p>Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau gar&ccedil;on blanc et
+imberbe, &eacute;tait pour elle un probl&egrave;me vivant qui excitait sans cesse sa
+curiosit&eacute; et un peu son d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; ils montaient tous deux en voiture, en quittant la
+maison du docteur, Saladin lui dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce
+pas chez votre maman.</p>
+
+<p>Guite devint aussit&ocirc;t s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, sans pr&eacute;paration, sans rien savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut se mettre dans le vrai des choses, r&eacute;pondit froidement
+Saladin. Plus vous serez d&eacute;concert&eacute;e, troubl&eacute;e, ahurie, mieux cela
+vaudra, ma fille. C'est le vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin..., voulut objecter la fillette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le vrai, r&eacute;fl&eacute;chissez: vous avez bien devin&eacute; un peu ce qu'est
+notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance n&eacute;cessaire, et
+qui fera votre succ&egrave;s &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation. Vous avez &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;e &agrave; votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez
+seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez m&ecirc;me pas cela;
+hier, vous saviez seulement... &eacute;coutez-moi bien, car c'est votre r&ocirc;le,
+qu'un homme g&eacute;n&eacute;reux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez pay&eacute;
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande
+route o&ugrave; des saltimbanques, vos ma&icirc;tres, vous avaient perdue. Vous
+pouviez alors avoir de six &agrave; sept ans. L'homme g&eacute;n&eacute;reux vous &eacute;leva tr&egrave;s
+bien. Il n'&eacute;tait pas riche; mais vous n'&ecirc;tes pas sans savoir confus&eacute;ment
+qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arr&ecirc;tait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, r&eacute;pondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous
+&eacute;pousa pour vous donner une situation dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis mari&eacute;e! s'&eacute;cria la modiste qui retrouva un instant sa
+gaiet&eacute;, mari&eacute;e avec vous!</p>
+
+<p>Saladin fit un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, dit Guite.</p>
+
+<p>Puis, revenant &agrave; l'embarras de sa situation, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous voici d&eacute;j&agrave; aux Tuileries! Dans dix minutes je serai aupr&egrave;s
+de cette dame qui se croira ma m&egrave;re... Que lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Exactement ce que vous voudrez, r&eacute;pondit Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore...</p>
+
+<p>&mdash;Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut &ecirc;tre
+racont&eacute;e, ou l'histoire d'une autre, c'est bien &eacute;gal! dites que je vous
+ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous
+l'entendrez, le roman de notre mutuel amour... ou bien encore
+taisez-vous, soyez timide jusqu'au mutisme... enfin, comprenez bien que
+tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un r&ocirc;le appris &agrave; l'avance et
+r&eacute;cit&eacute; avec trop d'aplomb.</p>
+
+<p>Ils traversaient la rue Royale, et Guite fr&eacute;mit en voyant la fa&ccedil;ade de
+la Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus que trois minutes! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre effroi m'enchante, r&eacute;pondit Saladin, vous &ecirc;tes juste comme il
+faut que vous soyez... &Agrave; propos! trouvez moyen de glisser que nous avons
+fait ensemble le voyage d'Am&eacute;rique. C'est n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Guite qui, en v&eacute;rit&eacute;, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui
+&eacute;tait pas arriv&eacute; depuis bien des ann&eacute;es: la cerise...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bague que vous avez au doigt, r&eacute;pliqua Saladin, et qui vaut
+tous les parchemins du monde; mais vous n'avez pas &agrave; vous en servir. La
+chose viendra d'elle-m&ecirc;me en temps et lieu. La v&eacute;rit&eacute;, la v&eacute;rit&eacute; avant
+tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le
+jour de votre naissance, que feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit Guite, c'est pourtant vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien. Votre r&ocirc;le est simple comme bonjour. Le tout est de
+ne pas chercher la petite b&ecirc;te: c'est votre m&egrave;re qui fera tout.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;tait devant la porte coch&egrave;re de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;sum&eacute;, dit rapidement Saladin: trouv&eacute;e sur la grande route &agrave; sept
+ans, souvenirs tr&egrave;s vagues d'une vie de saltimbanque, et peut-&ecirc;tre, dans
+les brouillards, l'image d'une femme pench&eacute;e au-dessus de votre
+berceau... &Eacute;lev&eacute;e chez moi, dans du coton, ador&eacute;e par moi et me le
+rendant avec usure; &eacute;ducation &eacute;bauch&eacute;e, m&eacute;tier appris, voyage au Br&eacute;sil,
+coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre m&egrave;re.</p>
+
+<p>Il sauta sur le trottoir et tendit la main &agrave; Guite, qui dit, en
+descendant &agrave; son tour lestement:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s &ccedil;a, au petit bonheur! on fera de son mieux pour &ecirc;tre idol&acirc;tr&eacute;e
+par la dame, et, si on ne parvient pas &agrave; lui plaire, on s'en frotte
+l'&oelig;il!</p>
+
+<p>&mdash;Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! diable! reprit-il au moment o&ugrave; la porte roulait sur ses gonds, un
+d&eacute;tail, mais tr&egrave;s important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous
+demanderez un petit r&eacute;duit donnant sur les jardins. N'oubliez pas cela!
+c'est tout &agrave; fait indispensable.</p>
+
+<p>La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie &agrave; une impatience
+fi&eacute;vreuse, vit enfin le ciel s'ouvrir, quand sa femme de chambre, qui
+&eacute;tait pr&eacute;venue, annon&ccedil;a sans en avoir demand&eacute; la permission:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Justine! r&eacute;p&eacute;ta la duchesse qui se leva chancelante; il
+m'avait dit...</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par l'entr&eacute;e de monsieur le marquis, dont la
+premi&egrave;re parole r&eacute;pondit &agrave; sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse, murmura-t-il en s'inclinant respectueusement, il
+n'y a ici que votre fille. Je n'abdique pas des droits qui me sont plus
+chers que la vie, mais je m'efface compl&egrave;tement, entendez-moi bien,
+compl&egrave;tement devant votre grande joie de m&egrave;re, et je sens que je serais
+de trop ici aujourd'hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me
+rappellerez.</p>
+
+<p>La duchesse, pendant qu'il parlait, avait travers&eacute; toute la chambre en
+s'appuyant aux meubles. Elle &eacute;tait, violemment &eacute;mue et ressentait dans
+son c&oelig;ur une reconnaissance immense.</p>
+
+<p>Ne trouvant point de paroles pour r&eacute;pondre, elle jeta ses deux bras
+autour du cou de Saladin et l'attira vers elle pour d&eacute;poser un baiser
+sur son front.</p>
+
+<p>Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant
+ostensiblement ses paupi&egrave;res:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, du fond de mon c&oelig;ur, merci!</p>
+
+<p>Puis il s'effa&ccedil;a, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la
+pr&eacute;senta &agrave; la duchesse en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chaves s'empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine
+en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles &eacute;taient seules.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIIa" id="XIIIa"></a><a href="#Table">XIII</a></h2>
+
+<h3>Mademoiselle Guite ronfle</h3>
+
+
+<p>Le syst&egrave;me de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-&ecirc;tre
+d'une mani&egrave;re absolue, mais, &agrave; tout le moins, dans une mesure assez
+consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il est certain que l'ignorance vaut toutes les pr&eacute;parations du monde,
+dans certains cas et vis-&agrave;-vis de certaines personnes.</p>
+
+<p>On peut dire que la pr&eacute;paration la plus parfaite possible ne sait jamais
+tout pr&eacute;voir et fait un danger de tout ce qui n'est pas pr&eacute;vu. Elle
+n'est bonne d'ailleurs, qu'en face des gens de sang-froid.</p>
+
+<p>Saladin n'avait dans l'esprit ni largeur ni hauteur, mais il poss&eacute;dait
+le don des cerveaux &eacute;troits: la subtilit&eacute;.</p>
+
+<p>Le premier venu ne serait pas arriv&eacute; &agrave; ce r&eacute;sultat de supprimer tout
+calcul par calcul; le premier venu n'aurait pas non plus devin&eacute; que la
+supr&ecirc;me habilet&eacute;, dans la circonstance pr&eacute;sente, &eacute;tait de se tenir &agrave;
+l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>Saladin s'&eacute;tait retir&eacute; de parti pris, par r&eacute;flexion, apr&egrave;s avoir agit&eacute;
+le pour et le contre et s'&ecirc;tre dit: &laquo;Il n'y a pas l&agrave; mati&egrave;re &agrave; l'avalage
+du moindre sabre.&raquo;</p>
+
+<p>Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait &ecirc;tre aval&eacute; utilement,
+c'&eacute;tait le signal du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Chose singuli&egrave;re et prouvant assur&eacute;ment combien Saladin avait devin&eacute;
+juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la premi&egrave;re le silence par
+un mot qui exprimait son inqui&eacute;tude involontaire et qui, dans la
+situation, &eacute;tait d'une profonde v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l'&eacute;touffait
+de baisers, est-ce bien vrai que j'ai une m&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son
+visage boulevers&eacute; la p&acirc;leur rempla&ccedil;ait les larmes.</p>
+
+<p>Elle souffrait. Ce n'&eacute;tait pas une m&eacute;chante fille et, dans son
+&eacute;tourderie, elle n'avait pas devin&eacute; l'angoisse de ce moment.</p>
+
+<p>La vue de cette pauvre femme tromp&eacute;e qui se mourait lui serrait un peu
+le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d'un mal
+que nous ne tarderons pas &agrave; dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, oui, oui, c'est bien vrai! r&eacute;pondit madame de Chaves
+sans savoir qu'elle parlait. Tu as une m&egrave;re! oh! et comme elle t'aime,
+ta m&egrave;re, si tu savais, si tu savais!</p>
+
+<p>Les pleurs l'aveuglaient, elle essuya ses yeux d'un grand geste, pour
+regarder sa fille qu'elle n'avait pas encore vue.</p>
+
+<p>Mais les larmes revenaient &agrave; flots. Elle &eacute;tait l&agrave;, tout &eacute;chevel&eacute;e, et
+semblable &agrave; une folle, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es l&agrave;, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce
+qu'on peut devenir aveugle comme cela tout d'un coup?</p>
+
+<p>Guite cette fois ne r&eacute;pondit pas. Instinctivement et par piti&eacute;, elle
+appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en m&ecirc;me temps elle la
+baisa au front.</p>
+
+<p>Madame de Chaves l'enleva dans ses bras, ivre qu'elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai senti tes l&egrave;vres, dit-elle, les l&egrave;vres de ma fille! Tu es l&agrave;,
+toi, que j'ai tant pleur&eacute;e! Dieu n'est pas assez cruel pour me d&eacute;fendre
+de te voir! Viens au jour, viens, m&egrave;ne-moi! que je te voie! Je veux te
+voir!</p>
+
+<p>Guite, ob&eacute;issante, mais presque aussi p&acirc;le qu'elle, la guida en
+chancelant vers la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de Chaves aper&ccedil;ut enfin son visage comme au travers d'une brume.
+Elle eut un &eacute;clat de rire spasmodique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le
+croyais... plus belle! Certes, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que
+toi! Tiens, voil&agrave; que mes yeux s'&eacute;clairent. Oh! le bon Dieu! le bon
+Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois... mais tes cheveux, comme
+ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent
+caress&eacute; mon front quand je dormais!</p>
+
+<p>&laquo;Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une
+petite couronne que nous avions &eacute;t&eacute; chercher ensemble dans les bl&eacute;s, une
+couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas
+de tout cela, toi, n'est-ce pas ma Petite-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Guite en baissant les yeux sous l'ardent regard de la
+pauvre femme, je ne me souviens pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tout oubli&eacute;, m&ecirc;me ce nom de Petite-Reine?</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me ce nom, r&eacute;p&eacute;ta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait
+n'avoir plus, pour cause unique, l'&eacute;motion du moment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, murmura la duchesse, tu &eacute;tais bien petite, mais on a
+d&ucirc; te dire... cet homme... Monsieur le marquis de Rosenthal...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, crut devoir interrompre la modiste.</p>
+
+<p>&mdash;Ton mari, pronon&ccedil;a madame de Chaves, comme si ce mot e&ucirc;t bless&eacute; ses
+l&egrave;vres, tu es mari&eacute;e! je ne peux pas m'habituer &agrave; cela, ch&eacute;rie!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'&eacute;cria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose
+&agrave; dire, je ne peux pas m'habituer &agrave; vous appeler ma m&egrave;re. Vous &ecirc;tes si
+jeune et si belle, madame!</p>
+
+<p>La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se
+calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite &agrave;
+m'aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime d&eacute;j&agrave;, madame, pronon&ccedil;a Guite avec effort.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne dis pas bien cela... je ne sais... tu es sans doute trop
+&eacute;tonn&eacute;e; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses.
+Oh! ch&egrave;re enfant! ch&egrave;re enfant! allons-nous &ecirc;tre heureuses!</p>
+
+<p>Elle s'assit sur le divan et attira sa fille aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais plus vieille que tu n'es maintenant quand je t'ai eue,
+reprit-elle; tiens! voil&agrave; un petit bracelet que tu portais, la veille du
+jour o&ugrave; tu me fus vol&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle lui montrait le bracelet rapport&eacute; par Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, continua-t-elle, car il n'y avait qu'elle &agrave; parler, et
+mademoiselle Guite restait l&agrave;, de plus en plus embarrass&eacute;e; tu vois,
+nous &eacute;tions bien pauvres: il n'y a que les enfants des pauvres &agrave; porter
+des objets comme ceux-l&agrave;. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse
+d'&ecirc;tre riche &agrave; cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je
+t'ai peut-&ecirc;tre gagn&eacute; une grande fortune... M'&eacute;coutes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame, dit Guite, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>Les sourcils de la duchesse se fronc&egrave;rent, exprimant une v&eacute;ritable
+col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mets bien du temps &agrave; m'appeler ta m&egrave;re! pronon&ccedil;a-t-elle presque
+durement.</p>
+
+<p>Elle n'aurait point su expliquer d'o&ugrave; lui venait cette impatience qui
+agitait ses nerfs et qui ressemblait &agrave; du courroux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous appellerai ma m&egrave;re, murmura Guite machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria la pauvre femme, remarquant pour la premi&egrave;re fois la
+p&acirc;leur qui couvrait le visage de sa fille, voil&agrave; que je t'ai fait peur!
+On dirait que tu souffres?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la joie..., commen&ccedil;a Guite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! s'&eacute;cria madame de Chaves, c'est la joie! ce doit &ecirc;tre la
+joie! et comment ne m'aimerais-tu pas! est-ce que ce sont l&agrave; des choses
+possibles! Mais o&ugrave; en &eacute;tais-je! ma pauvre t&ecirc;te est si faible! ah! j'en
+&eacute;tais &agrave; te dire que je t'avais gagn&eacute; une fortune. Figure-toi que c'&eacute;tait
+une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m'avait rendue
+m&eacute;chante, et l'homme &agrave; qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance,
+mon mari, souffrait de ma duret&eacute;, de ma froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re..., dit mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'&eacute;cria vivement madame de Chaves, pas ton p&egrave;re. Comment
+ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t'a donc pas appris!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a rien appris, madame, c'est-&agrave;-dire ma m&egrave;re, interrompit la
+modiste. Il m'a dit: tu sauras tout par ta m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant &agrave;
+elle-m&ecirc;me, j'ai pens&eacute; &agrave; lui longtemps. Je crois que je pourrai l'aimer,
+puisque tu l'aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends
+pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caract&egrave;re &eacute;trange.
+Laisse-moi poursuivre.</p>
+
+<p>Certes, Guite ne faisait rien pour s'y opposer. Elle se tenait
+languissante sur les coussins et avait l'air d'une jolie statue.</p>
+
+<p>Parfois la duchesse la regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, et un nuage soucieux se
+r&eacute;pandait sur son beau front.</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais que nous &eacute;tions malheureux ici, reprit-elle, cela venait
+de moi et j'ai peut-&ecirc;tre fait beaucoup de mal &agrave; mon mari. Hier, songeant
+que tu allais venir et qu'il te fallait tout, chez nous, son affection
+comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je
+l'ai dit, j'ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon
+appartement. Il y avait bien longtemps qu'il n'y &eacute;tait entr&eacute;. Il est
+venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l'esp&eacute;rais. Je l'ai
+trouv&eacute; bien sombre et bien chang&eacute;. Mais il m'aime, vois-tu, malgr&eacute; lui,
+et comme je t'adore; il n'a pas su me r&eacute;sister; j'ai vu rena&icirc;tre sa
+passion qui m'&eacute;pouvantait nagu&egrave;re... et c'est &agrave; genoux qu'il m'a promis
+que tu serais sa fille, me jurant qu'il n'y aurait d&eacute;sormais pour lui
+aucune joie en dehors de notre maison...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous trompait donc avant cela, ma m&egrave;re! demanda mademoiselle Guite
+avec une petite pointe de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut de l'&eacute;tonnement dans le regard de la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es mari&eacute;e, c'est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour
+parler ainsi. Qu'il te suffise de savoir que j'ai fait pour toi un
+sacrifice auquel je me serais refus&eacute;e, quand il se f&ucirc;t agi de mon
+existence m&ecirc;me! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l'ai
+bien m&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu'&agrave;
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, dit-elle, tu ne m'embrasses pas! Mademoiselle Guite,
+ob&eacute;issante, l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Petite-Reine &eacute;tait comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on
+les rend cruelles &agrave; force de les adorer.</p>
+
+<p>Et elle reposa les yeux sur son cher tr&eacute;sor, pour se bien repa&icirc;tre de sa
+vue.</p>
+
+<p>Mais l'&eacute;motion avait &eacute;t&eacute; en diminuant, de telle sorte que la pauvre m&egrave;re
+resta comme effray&eacute;e en ne trouvant dans son c&oelig;ur aucun reste de la
+b&eacute;atitude qui en d&eacute;bordait nagu&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle se sentait froide, &agrave; ce point que sa col&egrave;re se tourna contre
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! je t'aime! je t'aime! dit-elle par trois fois, je veux
+t'aimer pour toutes les larmes que tu m'as co&ucirc;t&eacute;es, pour toutes les
+caresses que je n'ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t'en
+prie; je n'ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s'est pas
+m&ecirc;me entrouverte dans un sourire!</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, murmura Guite qui eut une vraie larme, je vous jure que vous
+ne me voyez pas telle que je suis.</p>
+
+<p>La duchesse se pr&eacute;cipita sur elle et but, dans un baiser passionn&eacute;,
+cette larme unique qui d&eacute;j&agrave; se dess&eacute;chait.</p>
+
+<p>&mdash;On demande trop &agrave; Dieu, dit-elle. Le c&oelig;ur devient ingrat &agrave; force
+d'&ecirc;tre insatiable. Hier, j'aurais donn&eacute; tout mon sang, jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re goutte, pour le bonheur qui m'appartient aujourd'hui, et je me
+plains! et je d&eacute;sire autre chose encore, et mon bonheur ressemble
+presque &agrave; une souffrance!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi, m&egrave;re, balbutia Guite d'un ton bien naturel cette
+fois, il ne faut pas vous effrayer, mais je ne me sens pas bien... je
+souffre.</p>
+
+<p>Sa p&acirc;leur augmentait, en effet; ses beaux yeux demi-clos s'entouraient
+d'un cercle bleu&acirc;tre. Il y avait en elle tous les signes d'un grand
+malaise, et il semblait que, selon l'expression populaire, son c&oelig;ur
+allait tourner.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chaves la regardait, effray&eacute;e; ces sympt&ocirc;mes l'&eacute;pouvantaient et
+provoquaient en elle un trouble qu'elle prenait pour un &eacute;lan de
+tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! se disait-elle, c'est l'exc&egrave;s de son &eacute;motion qui la
+faisait ainsi para&icirc;tre insensible...</p>
+
+<p>Elle courut au gu&eacute;ridon et versa de l'eau fra&icirc;che dans un verre en
+r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera rien, ma fille. La grande joie fait du mal comme la grande
+douleur.</p>
+
+<p>Elle approcha le verre des l&egrave;vres de Guite qui le repoussa, apr&egrave;s
+l'avoir flair&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle d'une voix qui avait d&eacute;j&agrave; peine &agrave; sortir, la joie... la
+joie fait mal.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e terrible traversa le cerveau de madame de Chaves: une id&eacute;e de
+mort.</p>
+
+<p>&Agrave; ses yeux, qui peut-&ecirc;tre n'avaient pas recouvr&eacute; toute la s&ucirc;ret&eacute; de leur
+regard, les traits de sa fille allaient se d&eacute;composant rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'air qu'il lui faut! pensa-t-elle, boulevers&eacute;e du premier
+coup par cette nouvelle angoisse.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Quand elle revint &agrave; l'ottomane, la pose de mademoiselle Guite s'&eacute;tait
+affaiss&eacute;e, et sa joue presque livide pendait sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>La duchesse s'agenouilla, d&eacute;faillante; elle perdait le souffle et ne
+songeait pas m&ecirc;me &agrave; demander du secours.</p>
+
+<p>Il est bon de noter ici une circonstance qui pourra sembler frivole, au
+premier aspect, mais qui a son importance, sous le rapport historique.</p>
+
+<p>Le lecteur serait capable, en v&eacute;rit&eacute;, d'imputer &agrave; l'imprudence de
+Saladin la fa&ccedil;on pitoyable dont marchait cette reconnaissance entre m&egrave;re
+et fille. Rien n'allait; c'&eacute;tait une sc&egrave;ne lamentablement estropi&eacute;e.
+Pourquoi?</p>
+
+<p>Parce que Saladin n'avait pas fait la le&ccedil;on suffisante &agrave; mademoiselle
+Guite et que la pauvre modiste, &agrave; bout de ressources, s'en tirait comme
+elle pouvait, par un &eacute;vanouissement vrai ou feint.</p>
+
+<p>Eh bien! le lecteur se tromperait. Saladin n'&eacute;tait pas coupable. Il y
+avait autre chose, et voil&agrave; ce qu'il faut constater:</p>
+
+<p>La veille au soir, on &eacute;tait venu chercher mademoiselle Guite pour la
+conduire &agrave; Asni&egrave;res, o&ugrave; le Rowing Club fraternisait avec la Soci&eacute;t&eacute; des
+r&eacute;gates parisiennes. C'&eacute;tait une tr&egrave;s belle f&ecirc;te, dont les dames du
+sport nautique devaient se souvenir longtemps.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le bal on s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; par &eacute;quipes pour d&eacute;jeuner &ccedil;&agrave; et l&agrave; au gr&eacute;
+des pr&eacute;f&eacute;rences de chacun.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite avait d&eacute;jeun&eacute;, &agrave; Bois-Colombes, avec six jeunes loups
+de mer qui man&oelig;uvraient la yole favorite <i>Miss Adah</i>.</p>
+
+<p>Cela faisait une nuit compl&egrave;te et tr&egrave;s laborieuse, agit&eacute;e par la danse,
+le punch, les glaces, et couronn&eacute;e par ce diable de d&eacute;jeuner, apr&egrave;s
+lequel vinrent encore le punch, les glaces et la danse.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; peu pr&egrave;s un demi-heure que mademoiselle Guite &eacute;tait revenue
+de Bois-Colombes, quand Saladin avait frapp&eacute; &agrave; sa porte ce matin.</p>
+
+<p>Quoi qu'on ait pu &eacute;crire et dire sur le temp&eacute;rament m&eacute;morable des
+modistes parisiennes, elles ne sont pas de fer. Nous n'irions point
+jusqu'&agrave; affirmer que l'&eacute;motion produite sur notre grisette par les
+&eacute;v&eacute;nements de cette matin&eacute;e ne f&ucirc;t pas pour quelque chose dans son &eacute;tat,
+mais son &eacute;tat &eacute;tait, avant tout, celui d'une jeune personne qui a trop
+dans&eacute;, trop bu, trop mang&eacute; et qui n'a pas assez dormi.</p>
+
+<p>Puisse la candeur de cet aveu en faire pardonner la d&eacute;solante platitude:
+c'&eacute;tait de l'estomac que souffrait mademoiselle Guite, et son pr&eacute;tendu
+&eacute;vanouissement &eacute;tait une attaque de ce lourd sommeil qui suit ce que
+mesdames les canoti&egrave;res appellent une noce.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chaves &eacute;tait &agrave; cent lieues de ces m&oelig;urs et ne savait
+probablement m&ecirc;me pas que Paris est une puissance maritime, dont le
+principal port a nom Asni&egrave;res.</p>
+
+<p>Elle restait haletante devant cette enfant dont les yeux se fermaient,
+tandis que sa bouche entrouverte, avec une expression de souffrance,
+semblait chercher sa respiration pr&ecirc;te &agrave; se perdre.</p>
+
+<p>Cette erreur grandissait chez madame la duchesse, en m&ecirc;me temps que
+mille pens&eacute;es confuses naissaient en elle. Elle avait oubli&eacute; d&eacute;j&agrave; cette
+folie de tendresse qui l'avait tour &agrave; tour exalt&eacute;e et bris&eacute;e, aux
+premiers instants de l'entrevue. Comme il ne restait plus dans son &acirc;me
+trace de ces transports, elle se reprochait d'avoir &eacute;t&eacute; froide et
+d'avoir effray&eacute; par sa froideur cette pauvre enfant qui, sans doute,
+avait r&ecirc;v&eacute; si diff&eacute;rent l'accueil d'une m&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes
+auparavant. La joie &eacute;tait si loin! Il y avait, en v&eacute;rit&eacute;, un si&egrave;cle
+entre la minute pr&eacute;sente et le premier baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas assez ch&eacute;rie, pensait M<sup>me</sup> de Chaves. De m&ecirc;me que je la
+trouvais glac&eacute;e, elle devait se dire: est-ce que c'est l&agrave; le c&oelig;ur d'une
+m&egrave;re? j'aurais d&ucirc; la r&eacute;chauffer, j'aurais d&ucirc; l'embrasser de mon amour,
+j'aurais d&ucirc;...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta et pressa sa poitrine &agrave; deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il y a donc l&agrave;! fit-elle avec une expression
+tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'&eacute;cria-t-elle,
+prise d'un v&eacute;ritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie!
+Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon &acirc;me goutte &agrave;
+goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant,
+ma petite Justine, reviens &agrave; toi, je t'aime, va! c'est &agrave; force d'aimer
+qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite &eacute;tait
+lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode.</p>
+
+<p>La duchesse baisa ses cheveux dont la racine &eacute;tait baign&eacute;e de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise
+de nerfs, et bient&ocirc;t, elle va s'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite respirait, en effet, et m&ecirc;me, de seconde en seconde,
+sa respiration devenait plus robuste.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chaves passa un coussin sous sa t&ecirc;te et se mit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+bien pr&egrave;s, pour la regarder mieux.</p>
+
+<p>Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler
+et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre, n'&eacute;tait n&eacute; dans
+son esprit.</p>
+
+<p>Bien au contraire, tout l'effort de sa pens&eacute;e se portait vers le d&eacute;sir
+d'expier son crime imaginaire, son crime de duret&eacute; et de froideur.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais d&ucirc; l'interroger tout de suite, se disait-elle, ne lui parler
+que d'elle-m&ecirc;me et de sa ch&egrave;re petite histoire, qu'elle m'aurait dite
+alors tout en prenant confiance en moi. Il semblait que le nom de son
+mari me blessait la bouche; elle a bien d&ucirc; voir cela. Et que m'a-t-il
+fait, cet homme, sinon m'apporter le plus grand bonheur que j'aie
+&eacute;prouv&eacute; depuis que j'existe!</p>
+
+<p>Elle &eacute;touffa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle tristement, un bonheur... un bien grand bonheur!</p>
+
+<p>Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Justine, Justine...</p>
+
+<p>Puis, prise d'une id&eacute;e, elle se leva. Elle &eacute;tait dans un de ces moments
+o&ugrave; la pens&eacute;e subit une sorte de paralysie et o&ugrave; la moindre id&eacute;e qui
+vient semble une d&eacute;couverte &eacute;norme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon flacon! s'&eacute;cria-t-elle, mon flacon de sel! et je n'y ai pas song&eacute;!</p>
+
+<p>Le flacon &eacute;tait pourtant &agrave; la port&eacute;e de sa main, sur l'&eacute;tag&egrave;re voisine.
+Elle le saisit, et le pr&eacute;senta tout ouvert aux narines de mademoiselle
+Guite.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir.</p>
+
+<p>La duchesse lui t&acirc;ta le pouls et le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est calme, dit-elle avec une surprise o&ugrave; il y avait du
+contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois,
+car je ne retomberai plus dans la m&ecirc;me faute. Je vais me faire aimer
+autant que j'aime...</p>
+
+<p>Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s'il e&ucirc;t &eacute;veill&eacute; en elle un
+nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux &eacute;taient fixes.</p>
+
+<p>&mdash;Autant que j'aime! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle lentement, apr&egrave;s une longue minute de
+silence.</p>
+
+<p>Elle revint &agrave; l'ottomane et resta l&agrave;, debout, les mains crois&eacute;es sur sa
+poitrine.</p>
+
+<p>La langue ne poss&egrave;de pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle
+Guite ronflait.</p>
+
+<p>Il y a des choses innocentes et &agrave; la fois obsc&egrave;nes. Je ne saurais
+analyser l'effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur M<sup>me</sup>
+la duchesse de Chaves.</p>
+
+<p>C'est ici peut-&ecirc;tre qu'elle aurait d&ucirc; avoir quelques remords, car elle
+ignorait l'origine de ce lourd sommeil et rien n'excusait la pu&eacute;rile
+col&egrave;re qui contractait violemment la ligne, tout &agrave; l'heure si pure, de
+ses sourcils.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;tourna avec une r&eacute;pugnance qui allait jusqu'au d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Puis, la r&eacute;action se faisant, elle se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu'y a-t-il donc en moi? dormir lui
+fait du bien...</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; s'asseoir tout &agrave; l'autre bout de la chambre, o&ugrave; le
+ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait.</p>
+
+<p>C'est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une
+personne qui n'en est pas &agrave; ses d&eacute;buts.</p>
+
+<p>La duchesse s'irrita contre elle-m&ecirc;me, haussa les &eacute;paules, sourit de
+piti&eacute;&mdash;mais les larmes lui vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Des larmes qui br&ucirc;laient sa paupi&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle alla jusqu'&agrave; son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement.
+Elle pria avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite ronflait.</p>
+
+<p>Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait chang&eacute; de
+posture.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait en quelque sorte vautr&eacute;e sur le divan. Sa t&ecirc;te avait perdu le
+coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux &eacute;pars. Ses deux
+bras relev&eacute;s s'arrondissaient derri&egrave;re sa t&ecirc;te comme on repr&eacute;sente ceux
+de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait &agrave; terre, tandis que
+l'autre &eacute;tait all&eacute;e accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur
+le dossier de l'ottomane.</p>
+
+<p>La fi&egrave;vre donne ces mouvements d&eacute;sordonn&eacute;s, mais je ne sais pourquoi
+cette pose, o&ugrave; la pudeur n'&eacute;tait point respect&eacute;e, semblait cadrer avec
+la nature m&ecirc;me de mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une sorte de r&eacute;v&eacute;lation. Madame de Chaves le sentit ainsi.</p>
+
+<p>Cette pose la blessa comme un outrage.</p>
+
+<p>Elle eut honte dans chacune des fibres de son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front,
+comme une personne qui vient d'&ecirc;tre insult&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c'est l&agrave; ma fille.</p>
+
+<p>Ses paupi&egrave;res battirent, mais rest&egrave;rent s&egrave;ches, comme si la col&egrave;re y e&ucirc;t
+br&ucirc;l&eacute; les larmes au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ma fille?... murmura-t-elle entre ses dents serr&eacute;es.</p>
+
+<p>Ses deux mains fr&eacute;missantes touch&egrave;rent son front avec le geste des
+&eacute;gar&eacute;es; elle dit encore, si bas qu'une personne pr&eacute;sente ne l'e&ucirc;t pas
+entendue:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma fille!</p>
+
+<p>Sa propre voix l'effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; prononc&eacute;, en quelque sorte, &agrave; l'int&eacute;rieur de sa gorge.</p>
+
+<p>Ses cheveux remu&egrave;rent sur son cr&acirc;ne, agit&eacute;s par un vent de myst&eacute;rieuse
+horreur.</p>
+
+<p>Sa taille avait grandi. La beaut&eacute; de ses traits semblait rigide comme
+ces marbres qui repr&eacute;sentent l'inflexibilit&eacute; de la Justice antique.</p>
+
+<p>Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard d&eacute;sormais &eacute;tait de
+glace.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle d'une voix chang&eacute;e, ce n'est pas ma fille, je le
+sais, j'en suis s&ucirc;re, mon c&oelig;ur me l'a dit! Si elle &eacute;tait ma fille...</p>
+
+<p>Ceci fut un cri d'angoisse.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; marcher vers l'ottomane et ajouta d'une voix stridente qui
+blessait ses l&egrave;vres au passage:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le savoir, duss&eacute;-je en mourir!</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta aupr&egrave;s du divan et prit, l'une apr&egrave;s l'autre, les deux
+jambes de mademoiselle Guite pour les r&eacute;unir dans la position ordinaire
+que donne le sommeil.</p>
+
+<p>&Agrave; la toucher ses mains fr&eacute;missaient douloureusement.</p>
+
+<p>Et plus douloureusement encore fr&eacute;missait son c&oelig;ur, car une voix disait
+en elle sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait, si c'&eacute;tait ta fille!</p>
+
+<p>Elle d&eacute;boutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une
+taille avenante et charmante.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil.</p>
+
+<p>Cela n'arr&ecirc;ta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s'en prit
+au fichu.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite fron&ccedil;a le sourcil en grondant.</p>
+
+<p>Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en
+plus, voulut d&eacute;nouer le cordon de la chemise.</p>
+
+<p>Un mot vint sur les l&egrave;vres de mademoiselle Guite, un mot que nous
+n'&eacute;crirons pas et qui mit une teinte &eacute;carlate, &agrave; la place de la p&acirc;leur,
+sur la joue de madame de Chaves.</p>
+
+<p>Elle sourit et leva au ciel ses yeux charg&eacute;s de pleurs reconnaissants.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle en une ardente pri&egrave;re qui remerciait avec tout son c&oelig;ur,
+je savais bien que c'&eacute;tait impossible!</p>
+
+<p>D&eacute;sormais la certitude &eacute;tait faite en elle, et ce fut comme par mani&egrave;re
+d'acquit qu'elle continua de d&eacute;nouer la chemise.</p>
+
+<p>Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite;
+un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu.</p>
+
+<p>Sans prendre d&eacute;sormais aucune pr&eacute;caution, elle &eacute;carta la chemise et se
+courba en deux pour regarder:</p>
+
+<p>Puis elle recula frapp&eacute;e de stupeur, tandis qu'un cri s'&eacute;tranglait dans
+sa gorge.</p>
+
+<p>Ses deux bras &eacute;tendus cherch&egrave;rent un appui; ces deux mots vinrent &agrave; ses
+l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle roula sur le plancher, foudroy&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIVa" id="XIVa"></a><a href="#Table">XIV</a></h2>
+
+<h3>La consultation</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait au commencement de cette m&ecirc;me matin&eacute;e, quelques minutes avant
+neuf heures, au troisi&egrave;me &eacute;tage d'une chancelante maison, b&acirc;tie en
+torchis et en planches vermoulues par l'architecte de madame Barbe
+Mahaleur, toujours m&egrave;re des chiffonniers, mais de plus propri&eacute;taire de
+plusieurs immeubles, group&eacute;s en cit&eacute;, vers les confins du quartier des
+Invalides.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Justin, l'homme de loi le plus c&eacute;l&egrave;bre de Paris parmi les
+porteurs de hottes, les artistes en foire et autres industriels sans
+pr&eacute;tention, dormait sur un mince tas de paille dans le coin d'une
+chambre qui n'avait pas de mobilier.</p>
+
+<p>Il y a des pauvret&eacute;s sombres comme la nuit des cachots, qui reportent
+l'esprit aux t&eacute;n&eacute;breuses mis&egrave;res du Moyen Age ou &agrave; ces mis&egrave;res mille
+fois plus horribles que Londres cache derri&egrave;re le mensonge insolent de
+sa richesse.</p>
+
+<p>Cette mis&egrave;re tend &agrave; dispara&icirc;tre chez nous. Une main op&egrave;re de vastes
+trou&eacute;es dans Paris, rejetant au loin les fourmili&egrave;res indigentes et
+faisant p&eacute;n&eacute;trer le jour l&agrave; o&ugrave; il n'y avait que t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Cela ne d&eacute;truit pas la mis&egrave;re, je ne sais pas m&ecirc;me si la mis&egrave;re s'en
+trouve diminu&eacute;e, ne f&ucirc;t-ce qu'un peu, mais cela supprime du moins la
+pestilence proverbiale et s&eacute;culaire de certains quartiers qui
+rivalisaient de honte avec les ulc&egrave;res les plus repoussants de Londres
+la l&eacute;preuse.</p>
+
+<p>La mis&egrave;re s'en va plus loin et, en s'expatriant, elle change d'aspect.</p>
+
+<p>C'est maintenant cette mis&egrave;re blanch&acirc;tre, saupoudr&eacute;e, en quelque sorte,
+de pl&acirc;tras, qui s'&eacute;tale et ne se cache plus.</p>
+
+<p>Nous la voyons camp&eacute;e partout, autour de Paris, construisant avec une
+h&acirc;te prestigieuse ces cahutes provisoires qui semblent &ecirc;tre faites
+expr&egrave;s pour &ecirc;tre d&eacute;molies et report&eacute;es plus loin, quand Paris, sans
+cesse grandissant, vient les refouler du pied.</p>
+
+<p>C'est moins affreux, c'est peut-&ecirc;tre plus laid. La nuit avait sa po&eacute;sie.
+Ces masures bl&ecirc;mes et nues n'ont rien.</p>
+
+<p>On dirait qu'elles sont l&agrave; par tol&eacute;rance, comme un mendiant sur un
+seuil; elles n'ont pas os&eacute; prendre racine, attendant toujours le balai
+qui va en nettoyer le sol.</p>
+
+<p>De la chambre habit&eacute;e par Justin on voyait un terrain nu, couleur de
+cendre, sur lequel s'alignaient, dans un certain ordre, les immeubles
+cr&eacute;&eacute;s par Barbe Mahaleur.</p>
+
+<p>Le mot immeuble est ici tout &agrave; fait impropre, car les maisons de ce
+genre sont comme les champignons qui ne tiennent &agrave; rien.</p>
+
+<p>Barbe Mahaleur, sp&eacute;culatrice intelligente, avait tout uniment afferm&eacute; &agrave;
+vil prix, pour trois ans, un terrain vague, et s'y faisait quatre ou
+cinq mille livres de rentes en louant &agrave; l'aristocratie des chiffonniers
+des chambres qui co&ucirc;taient cent sous par mois.</p>
+
+<p>Le loyer allait &agrave; six francs, quand la chambre &eacute;tait garnie.</p>
+
+<p>La chambre &eacute;tait garnie quand Barbe y mettait un escabeau et une
+paillasse.</p>
+
+<p>La chambre du p&egrave;re Justin n'&eacute;tait pas garnie. Il n'y avait dedans que le
+petit tas de paille qu'il avait ramass&eacute; brin &agrave; brin et le pauvre berceau
+dont nous avons parl&eacute; si souvent: l'autel o&ugrave;, pendant quelques semaines,
+Lily avait pleur&eacute; sa fille.</p>
+
+<p>&Agrave; part ces deux objets, vous n'auriez rien trouv&eacute; chez le p&egrave;re Justin,
+sinon sa bouteille, sa chandelle et sa biblioth&egrave;que qui n'&eacute;tait pas pour
+peu dans la r&eacute;putation de science poss&eacute;d&eacute;e par lui.</p>
+
+<p>Sa biblioth&egrave;que consistait en une petite planche clou&eacute;e &agrave; la muraille et
+supportant une douzaine de livres terriblement souill&eacute;s, parmi lesquels
+on pouvait remarquer <i>Les Cinq Codes</i>, deux volumes de Virgile et une
+tr&egrave;s belle &eacute;dition des &oelig;uvres compl&egrave;tes d'Horace qui s'en allait en
+lambeaux.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Justin dormait tout habill&eacute; sur sa paille. Son costume &eacute;tait
+celui des plus pauvres chiffonniers. Le soleil du matin, p&eacute;n&eacute;trant par
+une petite fen&ecirc;tre o&ugrave; plusieurs carreaux manquaient, tombait d'aplomb
+sur sa figure h&acirc;ve, couverte d'une barbe &eacute;paisse, et encadr&eacute;e dans des
+cheveux blancs h&eacute;riss&eacute;s.</p>
+
+<p>Rien ne restait du beau jeune homme qui avait &eacute;t&eacute; le lion du quartier
+des &Eacute;coles, quelque vingt ans auparavant.</p>
+
+<p>Cette face fatigu&eacute;e et inerte aurait sembl&eacute; de pierre, si le sommeil
+fi&eacute;vreux n'e&ucirc;t amen&eacute; un point &eacute;carlate au sommet des pommettes.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Justin &eacute;tait &eacute;tendu comme un mort, sur le dos, les bras allong&eacute;s
+le long des flancs. Aupr&egrave;s de lui il y avait une bouteille vide, un bout
+de chandelle coll&eacute; au carreau et le volume d'Horace ouvert.</p>
+
+<p>On frappa &agrave; sa porte, il ne s'&eacute;veilla pas; on frappa plus fort, il
+demeura immobile.</p>
+
+<p>Alors on entendit des voix sur le carr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que monsieur Justin serait d&eacute;j&agrave; parti? demanda une de ces voix
+qui appartenait &agrave; une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Justin ne sort plus gu&egrave;re, fut-il r&eacute;pondu. Il gagne sa goutte
+&agrave; faire par-ci par-l&agrave; des &eacute;critures pour la patronne qui donnerait gros
+pour l'avoir chez elle, mais le p&egrave;re Justin veut sa libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi ne r&eacute;pond-il pas, s'il est l&agrave;? demanda la voix de
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Justin fait ce qu'il veut, r&eacute;pliqua-t-on encore. Ce n'est pas
+un homme comme les autres et ceux qui s'y connaissent disent qu'il n'y a
+pas son pareil dans Paris. La Mahaleur lui a offert un francs cinquante
+par jour et la goutte pour tenir ses livres comme il faut, mais je t'en
+souhaite! Il vit de rien; un oiseau n'aurait pas assez du pain qu'il
+mange, et pour avoir l'air plus saoul que la bourrique du diable, il lui
+suffit d'un petit verre de n'importe quoi... Ah! ah! j'ai vu le temps o&ugrave;
+il vous sifflait une demi-bouteille d'absinthe comme une cuiller&eacute;e de
+soupe, mais c'est pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et donne-t-il encore ses consultations?</p>
+
+<p>&mdash;Quand &ccedil;a lui fait plaisir... pas souvent. La plupart du temps il
+renvoie le monde en disant que &ccedil;a l'ennuie. Dame, il est si us&eacute;, si us&eacute;!
+quoique, des fois, on l'a vu se redresser, ah! mais, haut comme un
+prince!</p>
+
+<p>La voix de femme conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons pourtant bien besoin de ses conseils.</p>
+
+<p>Et on frappa de nouveau.</p>
+
+<p>Comme le p&egrave;re Justin ne bougeait pas plus qu'un Terme, la voix du voisin
+obligeant s'&eacute;leva.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave; h&eacute;! papa! cria-t-elle &agrave; travers la porte, c'est des bourgeois
+cossus qui viennent pour vous demander comme &ccedil;a d'o&ugrave; vient le vent.</p>
+
+<p>Toujours le m&ecirc;me silence.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait seulement la bonne foi publique qui servait de serrure &agrave; la
+porte du p&egrave;re Justin. Le voisin dit &agrave; ceux qui attendaient:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air de deux personnes respectablement cal&eacute;es, je vas
+tenter un effort en votre faveur, pensant bien que vous ferez un joli
+cadeau au brave homme.</p>
+
+<p>Il tira la ficelle du loquet en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrivera ce qui pourra, donnez-vous la peine d'entrer.</p>
+
+<p>Les deux personnes respectablement cal&eacute;es, pass&egrave;rent le seuil, et il
+nous est impossible de les peindre mieux que ces deux mots ne le
+faisaient.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord, et par rang de sexe, &Eacute;chalot, directeur adjoint du
+th&eacute;&acirc;tre de mademoiselle Saphir habill&eacute; de bleu barbeau des pieds &agrave; la
+t&ecirc;te, sauf la cravate, qui &eacute;tait orange; c'&eacute;tait ensuite madame Canada,
+directrice en titre du m&ecirc;me &eacute;tablissement, avec une robe de soie jaune,
+un ch&acirc;le tapis, des gants noirs, des bottines &agrave; glands et un bonnet
+habill&eacute;, charg&eacute; de feuillage.</p>
+
+<p>Un vrai bonnet &laquo;pour les soir&eacute;es du commerce&raquo; qu'elle avait achet&eacute; dans
+le passage du Saumon, grotte de la nymphe qui coiffe les comptoirs
+&eacute;l&eacute;gants, mais &eacute;conomes.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; Dieu on ne se refusait plus rien chez les Canada. Il y avait
+sept ans que le passage du Saumon cherchait &agrave; placer les branchages de
+ce bonnet.</p>
+
+<p>Nous devons dire qu'&Eacute;chalot et sa compagne, d&eacute;guis&eacute;s ainsi, &eacute;taient bien
+plus effrayants &agrave; voir que dans leurs costumes naturels.</p>
+
+<p>La veuve Canada portait haut; elle avait conscience de la plus-value
+apport&eacute;e en elle par son costume. Au contraire, le sensible &Eacute;chalot ne
+semblait pas &ecirc;tre bien s&ucirc;r de la convenance de sa toilette. Il avait
+l'&oelig;il inquiet et la t&ecirc;te un peu basse, quoique toutes les glaces,
+rencontr&eacute;es sur sa route, lui eussent d&eacute;clar&eacute; &agrave; l'unanimit&eacute; qu'il &eacute;tait
+charmant.</p>
+
+<p>Le voisin obligeant avait referm&eacute; la porte derri&egrave;re eux, les laissant se
+d&eacute;brouiller comme ils l'entendraient.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, dit tout bas &Eacute;chalot en montrant du doigt le p&egrave;re Justin
+endormi. Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tire ton chapeau, r&eacute;pondit madame Canada, d'abord et d'un!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? demanda-t-il. &Ccedil;a n'a pas l'air qu'il ait envie de s'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>&mdash;Des fois, r&eacute;pondit madame Canada, il peut faire semblant. Les hommes
+qui ont son &eacute;ducation, c'est toujours original. Approche.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot la regarda d'un air ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, murmura-t-il, on a convenu que c'&eacute;tait toi qui devait
+porter la parole officielle pour nous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Approche! r&eacute;p&eacute;ta imp&eacute;rieusement la veuve Canada. &Eacute;chalot approcha.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en est pas plus avanc&eacute;, tu vois bien, Amandine, grommela-t-il en
+tournant son chapeau entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Savoir, r&eacute;pondit la bonne femme, je connais les particularit&eacute;s de ses
+habitudes et faiblesses. Penche-toi, comme &ccedil;a, au-dessus du lit
+poliment, et dis-lui: &laquo;Monsieur Justin, on est venu de bonne heure,
+insensiblement, pour vous offrir la politesse de la premi&egrave;re goutte,
+avant les autres.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;chalot trouva sans doute le moyen ing&eacute;nieux, il ob&eacute;it de point en
+point, saluant les yeux ferm&eacute;s du chiffonnier et r&eacute;p&eacute;tant textuellement
+la phrase de sa compagne.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il pronon&ccedil;ait ces mots: &laquo;la premi&egrave;re goutte&raquo;, le p&egrave;re
+Justin ouvrit ses yeux tout grands d'un mouvement si brusque qu'&Eacute;chalot
+recula, effray&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pas peur! dit madame Canada qui s'avan&ccedil;a bravement et prit sa place.
+Le plus fort est accompli.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, tout de m&ecirc;me, monsieur Justin, reprit-elle de sa voix la plus
+agr&eacute;able, c'est pour avoir l'avantage de nous pr&eacute;senter devant vous
+comme &eacute;tant des anciennes connaissances d'autrefois, au temps jadis de
+l'&eacute;poque, pr&ecirc;ts &agrave; aller remplir votre bouteille chez qui de droit, s'il
+y en a dans le quartier, comme c'est supposable.</p>
+
+<p>Justin fixa sur elle son &oelig;il atone et ne broncha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Par la m&ecirc;me occasion, reprit madame Canada, qui ne se montra pas trop
+d&eacute;concert&eacute;e, nourrissant tous deux, moi et mon homme, le projet de vous
+consulter &agrave; fond sur des circonstances et d&eacute;licatesses o&ugrave; on est plong&eacute;
+jusqu'au cou, avec l'espoir l&eacute;gitime d'en sortir par l'entremise de vos
+connaissances.</p>
+
+<p>Au fond de son c&oelig;ur, &Eacute;chalot applaudissait, s'avouant &agrave; lui-m&ecirc;me que
+pour l'&eacute;loquence, Amandine &eacute;tait un ph&eacute;nom&egrave;ne vivant.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Justin, cependant, referma les yeux et leva une de ses mains
+pour montrer la porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &eacute;loquent aussi, et surtout clair.</p>
+
+<p>Amandine drapa son ch&acirc;le avec majest&eacute;, dans l'intention &eacute;vidente de
+protester &eacute;nergiquement.</p>
+
+<p>&mdash;En douceur! fit &Eacute;chalot qui lui toucha le bras par-derri&egrave;re. Ne le
+chatouillons pas! j'ai id&eacute;e qu'il doit &ecirc;tre devenu m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chant ou non, s'&eacute;cria madame Canada, je m'en moque! &Ccedil;a n'est pas une
+mani&egrave;re de recevoir le monde bien &eacute;lev&eacute;, quand on s'est mis sur son
+trente-et-un, avec fiacre &agrave; l'heure, pour venir voir un arlequin pareil,
+qui n'a pas seulement de souliers dans ses pieds!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait trop vrai. Le pantalon frang&eacute; du p&egrave;re Justin laissait voir
+l'extr&eacute;mit&eacute; de ses jambes nues, qui n'avaient ni chaussettes ni savates.</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a ne fait pas piti&eacute;! reprit la veuve Canada, emport&eacute;e par la
+richesse de son temp&eacute;rament sanguin, nu comme un ver, quoi! pas un coin
+de chemise sous sa vareuse! Il y a de l'incoh&eacute;rence &agrave; repousser des
+clients &agrave; leur aise, venant de loin pour lui offrir d'&eacute;trenner, en
+r&eacute;compense d'un renseignement de deux sous, qu'on payerait au poids de
+l'or par la circonstance qu'on se trouve avoir besoin de son grimoire!</p>
+
+<p>&mdash;Amandine, Amandine! fit &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, la paix! tous les hommes s'entre-soutiennent, commen&ccedil;a M<sup>me</sup>
+Canada.</p>
+
+<p>Mais elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Hors d'ici! pronon&ccedil;a tout &agrave; coup la voix rude et pleine du
+chiffonnier. Je n'ai pas encore soif et j'ai sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit &Eacute;chalot, charbonnier est ma&icirc;tre chez soi. Tu as peut-&ecirc;tre
+&eacute;t&eacute; trop loin, Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Allons chez un avocat, dit celle-ci, furieuse, chez un vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que tu n'as confiance qu'en monsieur Justin, objecta
+&Eacute;chalot. Laisse-moi essayer les voies de l'am&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, excuse, p&egrave;re Justin, continua-t-il en s'avan&ccedil;ant jusqu'au tas
+de paille, on n'a pas l'id&eacute;e ni l'ombre de vous m&eacute;priser parce que vous
+allez pieds nus. Ma compagne est vive comme le sexe dont elle fait
+partie. Elle a oubli&eacute; de vous sp&eacute;cifier qu'on n'est pas ici sans
+recommandation, se pr&eacute;sentant l'un et l'autre, tous deux, moi et madame
+Canada, sous les auspices de votre ami M&eacute;dor.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le p&egrave;re Justin, M&eacute;dor..., vous connaissez M&eacute;dor?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'intimit&eacute; la plus douce, r&eacute;pondit &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Justin se souleva sur le coude et les regarda fixement.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;dor ne m'a jamais rien demand&eacute;, dit-il. Allez chercher &agrave; boire, je
+vas voir &agrave; vous &eacute;couter.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot prit aussit&ocirc;t la bouteille et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte du bon! ordonna madame Canada.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Justin, du mauvais. C'est meilleur.</p>
+
+<p>Il laissa retomber sa t&ecirc;te sur la paille. Madame Canada chercha du
+regard un si&egrave;ge et, n'en trouvant pas, elle releva proprement sa belle
+robe pour s'asseoir par terre, contre la muraille.</p>
+
+<p>Une fois install&eacute;e, elle poussa un gros soupir et dit d'un air
+important:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un homme qui comprenez, vous, monsieur Justin; je ne suis
+pas f&acirc;ch&eacute;e de vous parler entre quat'z-yeux, pendant qu'&Eacute;chalot n'est
+pas l&agrave;. C'est une affaire, voyez-vous, qui est tout &agrave; notre honneur,
+d&eacute;sirant terminer notre carri&egrave;re par la r&eacute;gularit&eacute; et la bienfaisance
+r&eacute;unies: comme quoi le zeste de la question principale, qui enfonce
+toutes les autres dans notre perplexit&eacute;, c'est de savoir si on peut
+l&eacute;gitimer l'enfant, qui n'est pas &agrave; vous naturellement, par un
+mariage... comment disent-ils &ccedil;a? ce n'est pas cons&eacute;quent... par un
+mariage... subs&eacute;quent, j'y suis! foment&eacute; entre deux personnes qui n'est
+ni son p&egrave;re ni sa m&egrave;re: j'entends de la demoiselle en question,
+pr&eacute;cit&eacute;e... saisissez-vous?</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta pour reprendre haleine et jeta un regard triomphant vers
+l'&eacute;trange avocat, vautr&eacute; dans sa paille; pour jouir de l'effet produit
+par ce remarquable discours.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Justin avait referm&eacute; les yeux et semblait dormir profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les hommes de talent ont un grain, grommela madame Canada, c'est
+s&ucirc;r! N'emp&ecirc;che que je lui avais proprement expliqu&eacute; le cas.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot revenait avec la bouteille pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, papa! cria-t-il d&egrave;s le seuil.</p>
+
+<p>Justin &eacute;tendit sa main s&egrave;che et prit la bouteille. Il se souleva &agrave; demi,
+sans ouvrir les yeux, et mit dans sa bouche le goulot qui r&eacute;sonna entre
+ses dents.</p>
+
+<p>Il avala une gorg&eacute;e, une seule, puis il dit d'un ton de fatigue
+attrist&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;La vieille a parl&eacute;, je ne sais pas ce qu'elle a dit. Recommence,
+bonhomme, je vais faire attention &agrave; cause de M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Madame Canada haussa les &eacute;paules et eut le rire d'Oreste, remerciant
+ironiquement les dieux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, dit-elle, la vieille! Par alors, tu vas donc parler
+&agrave; mon lieu et place, bibi, c'est le monde renvers&eacute;, marche!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot tourna vers elle un regard plein d'amour et se toucha le front
+comme pour dire: &laquo;Le pauvre homme a un coup de marteau.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il se campa droit devant le tas de paille et commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Quoique n'ayant pas l'intelligence d'Amandine, qu'est madame Canada
+ici pr&eacute;sente, je vais m'efforcer d'exposer les circonstances avec
+volubilit&eacute;. Au cas o&ugrave; je m'embourberais, d'ailleurs, j'ai apport&eacute; sur
+moi les papiers de mes m&eacute;moires, r&eacute;dig&eacute;s par moi seul, dans le but qu'un
+homme de loi tel que vous pourrait les consulter avec avantage.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche un large cahier qu'il passa sous son bras. Justin
+&eacute;tait plus immobile qu'une pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, reprit &Eacute;chalot, malgr&eacute; que &ccedil;a n'encourage pas beaucoup d'avoir
+en face un homme couch&eacute; comme &agrave; la morgue. Notre id&eacute;e est que la petite
+est la fille d'une grande dame ou princesse, qu'on l'arracha jadis &agrave; son
+amour maternel d&egrave;s le berceau.</p>
+
+<p>&mdash;Explique donc..., voulut interrompre madame Canada.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! commanda Justin durement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien qu'il &eacute;coute, ch&eacute;rie, dit tout bas &Eacute;chalot, ne l'h&eacute;risse
+pas... L'ayant &eacute;lev&eacute;e avec tout le soin dont on &eacute;tait capable,
+poursuivit-il en s'adressant &agrave; Justin, qu'elle est actuellement une des
+principales danseuses de corde contemporaines et au-dessus d'un &eacute;tat qui
+ne peut pas toujours convenir &agrave; ses vertus. Madame Canada et moi, dans
+l'intention de faire d'une pierre deux coups, nous avons dit:
+marions-nous, et par ce moyen, donnons &agrave; l'enfant le nom d'un &eacute;tat civil
+l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>Il y eut sur le visage p&eacute;trifi&eacute; de Justin quelque chose qui ressemblait
+&agrave; un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes de bonnes gens, dit-il dans sa barbe grise.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quant &agrave; &ccedil;a, oui, s'&eacute;cria madame Canada, le c&oelig;ur sur la main,
+quoi! et d&eacute;passant par notre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; bien des gens dont la position
+sociale est au-dessus de la baraque!</p>
+
+<p>Le doigt sec de Justin se leva pour lui imposer silence. Sans le respect
+fantastique qu'elle avait pour lui, madame Canada lui en e&ucirc;t dit de
+belles! Justin avala une seconde gorg&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'ami, reprit-il en s'adressant &agrave; &Eacute;chalot, vous &ecirc;tes-vous demand&eacute;,
+cette bonne femme et vous, si la jeune personne &agrave; laquelle vous portez
+un si grand int&eacute;r&ecirc;t serait bien flatt&eacute;e, un jour venant, d'&ecirc;tre votre
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! bien flatt&eacute;e! s'&eacute;cria madame Canada qui bondit sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, la paix! dit Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Insensiblement, r&eacute;pondit &Eacute;chalot, la chose ne para&icirc;t pas faire l'ombre
+d'un doute. &Ccedil;a m'&eacute;tonne m&ecirc;me que vous ne connaissiez pas la c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de
+madame Canada qui n'a pas sa pareille en foire.</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, murmura Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour ce qui regarde mon illustration particuli&egrave;re, poursuivit
+&Eacute;chalot, quoique inf&eacute;rieure, elle ne laisse rien &agrave; d&eacute;sirer, ayant des
+ant&eacute;c&eacute;dents d'agents d'affaires et m&ecirc;me parmi les Habits Noirs avec
+lesquels j'ai su conserver mon honneur. Mademoiselle Saphir aurait donc
+le choix entre la qualit&eacute; de mademoiselle Canada et celle de
+mademoiselle &Eacute;chalot, selon son go&ucirc;t, nous &eacute;tant &eacute;gal &agrave; moi et &agrave;
+Amandine de nous appeler comme ci ou comme &ccedil;a dans l'acte de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lui connaissez pas d'autre nom que celui de Saphir? demanda
+Justin.</p>
+
+<p>&mdash;On l'appelait mademoiselle Cerise &agrave; ses d&eacute;buts, r&eacute;pondit le bon
+paillasse, tout &ccedil;a est dans mes m&eacute;moires ci-joints. Mais Cerise sembla
+trop l&eacute;ger pour l'affiche.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez aucun indice au sujet de sa naissance? interrogea
+encore Justin.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot cligna de l'&oelig;il, tandis que madame Canada soufflait et
+s'agitait sur le carreau qui lui servait de fauteuil. Son &eacute;loquence
+rentr&eacute;e l'&eacute;touffait.</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'arriver aux preuves de sa filiation, reprit &Eacute;chalot, il est
+bon de compl&eacute;ter la liste des avantages que l'enfant r&eacute;coltera dans la
+chose d'&ecirc;tre l&eacute;gitim&eacute;e par moi et Amandine. On n'est pas des artistes
+ordinaires, r&eacute;put&eacute;s comme la pierre qui roule pour ne pas amasser de
+mousse; on a roul&eacute;, mais nonobstant, la mousse y est. Moi et madame
+Canada, on poss&egrave;de cinq mille quatre cents livres de rentes, en
+obligations de divers chemins de fer, toutes garanties par l'empereur,
+de quoi l'enfant serait la seule et unique h&eacute;riti&egrave;re.</p>
+
+<p>Les yeux de Justin &eacute;taient ouverts &agrave; demi. Sa physionomie de marbre
+exprimait quelque chose qui ressemblait vaguement &agrave; de l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes de braves gens, r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Parlez-moi de la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle m&egrave;re? demanda madame Canada.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse, dit Justin avec son sourire triste et fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>Il but en m&ecirc;me temps une troisi&egrave;me gorg&eacute;e, et une teinte rouge monta aux
+pommettes de ses maigres joues.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot prit &agrave; la main son cahier de papier et frappa dessus bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Ni vu ni connu, la maman, r&eacute;pondit-il, et n&eacute;anmoins le truc pour la
+retrouver est consign&eacute; l&agrave;, tout au long, dans mes m&eacute;moires, &eacute;crits par
+moi-m&ecirc;me et de ma propre main. Vous les lirez avec plaisir j'en suis
+s&ucirc;r, &agrave; cause de ma sensibilit&eacute; qui s'y &eacute;panche, et que tout ce qui
+regarde la jeune personne a l'int&eacute;r&ecirc;t d'un roman de Victor Ducange.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot ouvrit le cahier.</p>
+
+<p>Madame Canada avait crois&eacute; ses bras sur sa vaste poitrine, dans une
+attitude de r&eacute;signation.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tout ce que je vous ai dit, papa, comme dans mes m&eacute;moires
+eux-m&ecirc;mes, reprit &Eacute;chalot, j'ai gard&eacute; pour la bonne boucle le moyen qui
+doit servir &agrave; la reconnaissance. Avez-vous remarqu&eacute; ce d&eacute;tail que le
+premier nom de l'enfant chez nous avait &eacute;t&eacute; mademoiselle Cerise?</p>
+
+<p>Pour la quatri&egrave;me fois Justin avan&ccedil;a la main et prit le goulot de la
+bouteille, mais il la repoussa sans boire, et, s'appuyant des deux mains
+aux carreaux, il essaya p&eacute;niblement de se lever.</p>
+
+<p>En tout, c'est &agrave; peine s'il avait bu la valeur de deux petits verres
+d'eau-de-vie. Il avait n&eacute;anmoins depuis quelques instants tous les
+signes de l'ivresse naissante. Ses bras tremblaient en soutenant le
+poids de son corps, la sueur &eacute;tait &agrave; ses tempes et ses yeux roulaient
+sous ses paupi&egrave;res &agrave; demi ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Cerise? r&eacute;p&eacute;ta-t-il d'une voix &eacute;nerv&eacute;e, je ne comprends plus gu&egrave;re,
+vous avez parl&eacute; trop longtemps.</p>
+
+<p>Dans l'effort qu'il fit, la t&ecirc;te faillit emporter le corps. &Eacute;chalot fut
+oblig&eacute; de le soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la bourrique du diable, gronda madame Canada. Justin, qui se
+levait en ce moment sur ses pieds, fixa sur elle son &oelig;il morne.</p>
+
+<p>&mdash;Cerise? dit-il encore; pourquoi me parlez-vous de Cerise?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que..., voulut r&eacute;pondre Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! interrompit Justin. Vous &ecirc;tes de bonnes gens; je vous ai
+&eacute;cout&eacute;s tant que j'ai pu. Il y a fille et fille... pour certaines, votre
+nom et vos rentes seraient un bienfait, mais pour d'autres...</p>
+
+<p>Il eut encore son rire plein de lassitude, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez vos papiers, vous &ecirc;tes de bonnes gens, lorsque je les aurais
+examin&eacute;s je vous ferai deux consultations, une pour vous, une pour
+l'enfant. Allez-vous-en, je suis ivre.</p>
+
+<p>Il prit le cahier des mains d'&Eacute;chalot qui le regardait avec un respect
+m&ecirc;l&eacute; de compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Quand faudra-t-il revenir? demanda Amandine qui se leva bien plus
+lestement qu'on n'e&ucirc;t pu l'esp&eacute;rer de sa corpulence.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, r&eacute;pondit Justin; je n'aime pas qu'on vienne ici. J'irai chez
+vous. Il faut que je voie la jeune personne, pour savoir si vos bonnes
+intentions &agrave; son &eacute;gard lui feraient du bien ou du mal.</p>
+
+<p>Il les poussa dehors.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, &Eacute;chalot et madame Canada &eacute;chang&egrave;rent un coup
+d'&oelig;il dans lequel dominait la v&eacute;n&eacute;ration superstitieuse &agrave; eux inspir&eacute;e
+par ce philosophe en haillons.</p>
+
+<p>Un fois remont&eacute;s dans le fiacre, ils l&acirc;ch&egrave;rent la bride &agrave; leur besoin de
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &eacute;tonnant, c'est &eacute;tonnant! dit madame Canada. Il vous commande
+comme si c'&eacute;tait un archev&ecirc;que; mais il n'a pas dit grand, chose de bon,
+&agrave; prendre et &agrave; laisser.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit..., commen&ccedil;a &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toi, s'&eacute;cria la brave femme, tu as eu la parole tout le temps,
+c'est mon tour! &Agrave; mon id&eacute;e ce qu'il y a de plus dr&ocirc;le, c'est qu'il se
+met comme cela en ribote avec ce qui me tiendrait dans l'&oelig;il. Moi,
+j'aurais bu la moiti&eacute; de sa bouteille sans rien perdre de ma dignit&eacute;...
+et toi aussi, bibi, il faut te rendre cette justice, tu portes la voile
+aussi bien que moi. Mais enfin, nous n'en savons pas plus long qu'avant
+de sortir de chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, r&eacute;pondit &Eacute;chalot qui &eacute;tait tout triste, nous en savons plus
+long.</p>
+
+<p>&mdash;Que donc savons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons quelque chose que je n'aurais jamais devin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, bibi, fit la bonne femme avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons, pronon&ccedil;a lentement le paillasse, que nous ne sommes
+peut-&ecirc;tre pas dignes d'&ecirc;tre le p&egrave;re et la m&egrave;re de notre belle ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! se r&eacute;cria madame Canada qui devint rouge comme un pavot:
+pas dignes!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, fit &Eacute;chalot avec abattement, moi, &ccedil;a ne me serait pas venu &agrave;
+l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame Canada resta un instant la bouche ouverte, comme si elle allait
+r&eacute;pliquer vertement, mais elle ne parla point.</p>
+
+<p>Et de rouge qu'elle &eacute;tait sa joue devint toute p&acirc;le.</p>
+
+<p>Quand ils arriv&egrave;rent &agrave; la baraque et que mademoiselle Saphir vint &agrave; eux,
+selon l'habitude, pour tendre son beau front &agrave; leurs baisers, ils la
+serr&egrave;rent sur leur c&oelig;ur plus tendrement que les autres jours.</p>
+
+<p>Puis ils se retir&egrave;rent dans la cabine o&ugrave; ils dormaient tous deux. Ils
+avaient les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi non plus, dit M<sup>me</sup> Canada qui pressa la main d'&Eacute;chalot, &ccedil;a ne me
+serait pas venu &agrave; l'id&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVa" id="XVa"></a><a href="#Table">XV</a></h2>
+
+<h3>Le p&egrave;re Justin</h3>
+
+
+<p>Le p&egrave;re Justin, quand il fut seul, se mit &agrave; parcourir sa chambre d'un
+pas lent et mal assur&eacute;.</p>
+
+<p>Il allait, les mains derri&egrave;re le dos, revenant sans cesse &agrave; la petite
+fen&ecirc;tre par o&ugrave; entrait un rayon de soleil et jetant au-dehors son regard
+vague.</p>
+
+<p>De temps en temps, sa taille d&eacute;jet&eacute;e se redressait comme malgr&eacute; lui, et
+il y avait alors dans sa pose je ne sais quoi de majestueux.</p>
+
+<p>La mis&egrave;re a aussi son emphase, et le pinceau des ma&icirc;tres drape parfois
+plus noblement les haillons que le velours.</p>
+
+<p>Ainsi plac&eacute; en face de la lumi&egrave;re, avec ses cheveux blancs m&ecirc;l&eacute;s et sa
+barbe grise, pleine de brins de paille, <i>Justin</i> prenait cette beaut&eacute;
+que cherchent les peintres. Maintenant que nul regard ne pesait sur lui,
+son front avait un &eacute;trange reflet de pens&eacute;es, et l'on comprenait mieux
+la d&eacute;faite qui laissait cet homme terrass&eacute; tout au fond de son morne
+malheur.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois il prit, en passant, sa bouteille et l'approcha de
+ses l&egrave;vres sans boire.</p>
+
+<p>En ces moments, il y avait sur son visage quelque chose du d&eacute;go&ucirc;t qui
+saisit le malade &agrave; la vue du m&eacute;dicament amer.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re fois qu'il prit ainsi la bouteille, il dit en jetant autour
+de lui son regard d&eacute;courag&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de bonnes gens... l'enfant aura un p&egrave;re et une m&egrave;re. Il jeta
+la bouteille sur la paille au risque de la briser et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;teste cela et je ne vis que de cela!</p>
+
+<p>Il s'approcha brusquement du berceau, seul meuble de son mis&eacute;rable
+taudis.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;teste cela aussi, reprit-il avec un mouvement soudain de fi&egrave;vre,
+c'est le pass&eacute;, c'est le reproche... je mourrai de cela!</p>
+
+<p>Son pas s'&eacute;tait assur&eacute;, il fit un tour dans la chambre, la taille droite
+et le jarret tendu.</p>
+
+<p>&mdash;Cerise! pensa-t-il tout haut; pourquoi ce nom? J'aimerais bien mieux
+devenir fou tout de suite.</p>
+
+<p>Il prit le cahier laiss&eacute; par &Eacute;chalot, l'ouvrit et en parcourut les
+premi&egrave;res lignes.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon? continua-t-il en laissant retomber ses deux bras. Je sais
+leur histoire aussi bien qu'eux-m&ecirc;mes. Ils ont raison, ces gens; avec
+l'argent qu'ils ont gagn&eacute; loyalement et durement, ils ont le droit
+d'acheter le bonheur... L'enfant sera bien &agrave; eux puisqu'ils l'auront
+pay&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait dans ces derni&egrave;res paroles une amertume railleuse, un besoin
+de frapper qui ne savait &agrave; quoi se prendre.</p>
+
+<p>Justin laissa &eacute;chapper le cahier d'&Eacute;chalot dont les feuilles
+s'&eacute;parpill&egrave;rent sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Ils l'ont appel&eacute;e Cerise, dit-il encore, comme ils l'auraient nomm&eacute;e
+Rosette ou R&eacute;s&eacute;da. Ah! c'est dormir que je voudrais, dormir toujours!</p>
+
+<p>Il revint au berceau et remua les pauvres petits d&eacute;bris qui le
+couvraient.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais une fille, pensa-t-il &agrave; haute voix, j'avais une femme...
+j'avais de quoi leur donner noblesse et fortune... et ma m&egrave;re, qui me
+prenait tout cela, mourut &agrave; l'heure o&ugrave; je n'avais plus qu'elle pour me
+consoler! Voici quatorze ans que je vis pour oublier et que je me
+souviens toujours. Justine aurait seize ans... Mais c'est une chose bien
+singuli&egrave;re, s'interrompit-il, qu'on m'ait vol&eacute; ce portrait! Entre
+mis&eacute;rables on ne se vole gu&egrave;re, et d'ailleurs le portrait n'avait point
+de valeur. Non! il y a des gens qui sont condamn&eacute;s plus s&eacute;v&egrave;rement que
+les autres! Moi, je n'avais plus rien qu'un portrait de femme avec un
+nuage dans les bras: l'image de mon c&oelig;ur, ce portrait, le symbole de ma
+vie! J'aimais cette femme aussi ardemment que le premier jour, mille
+fois plus ardemment qu'au temps de notre bonheur... et le nuage,
+l'enfant que je ne connais pas, je l'aimais, pour sa m&egrave;re surtout...
+entre sa m&egrave;re et moi l'enfant est le supr&ecirc;me lien... un nuage, un nuage!</p>
+
+<p>Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'ont vol&eacute; ce portrait, mon pauvre bonheur, mon dernier souvenir!
+Je ne la vois plus l&agrave;, si belle que mon c&oelig;ur se fondait &agrave; la regarder.
+Ils ne pourront pas effacer son image de ma m&eacute;moire, mais il y avait
+cela dans ma chambre, et maintenant, il n'y a plus rien. J'ai jet&eacute;
+l'h&eacute;ritage de ma m&egrave;re au vent, sans rire, sans jouir et en grin&ccedil;ant des
+dents. Mais cela, je voulais le garder; c'&eacute;tait &agrave; moi, c'&eacute;tait moi, Dieu
+n'aurait pas d&ucirc; me le prendre.</p>
+
+<p>Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les
+petites hardes qui couvraient le berceau, mais &agrave; la diff&eacute;rence de Lily
+qui, en pr&eacute;sence des m&ecirc;mes reliques, &eacute;tait tout enti&egrave;re &agrave; l'enfant,
+c'&eacute;tait vers la m&egrave;re que le c&oelig;ur endolori de Justin s'&eacute;lan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait
+et se mourait d'un grand, d'un terrible amour.</p>
+
+<p>En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout &agrave; coup son
+attention. C'&eacute;tait un tout petit carr&eacute; de canevas comme ceux que l'on
+sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est
+d'apprendre &agrave; broder.</p>
+
+<p>Justin s'accroupit aupr&egrave;s du berceau, tenant le canevas &agrave; la main et le
+consid&eacute;rant avec une attention attendrie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une relique de la m&egrave;re, ceci, bien plus encore que de la fille.</p>
+
+<p>On distinguait si bien les points r&eacute;guliers que la jeune m&egrave;re avait
+ajout&eacute;s au travail imparfait de l'enfant!</p>
+
+<p>Le carr&eacute; de canevas n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement recouvert. &Ccedil;'avait d&ucirc; &ecirc;tre
+un des derniers amusements de Petite-Reine, une des derni&egrave;res
+complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-&ecirc;tre la veille du jour
+o&ugrave; le malheur &eacute;tait entr&eacute; dans la maison.</p>
+
+<p>Le fond de la tapisserie &eacute;tait d'un blanc rose&mdash;couleur de chair&mdash;et sur
+ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point
+qui devait &ecirc;tre enti&egrave;rement de la main de Lily.</p>
+
+<p>Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles &eacute;chang&eacute;es
+entre l'enfant et la m&egrave;re, pendant que s'accomplissait ce souriant
+travail qui &eacute;tait une allusion &agrave; la secr&egrave;te beaut&eacute; dont Petite-Reine
+&eacute;tait si fi&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une
+col&egrave;re qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin
+de lui; il courut &agrave; son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit
+le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lamp&eacute;e.</p>
+
+<p>Il ne s'arr&ecirc;ta que pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu
+l&agrave;-dedans et deux heures de folie!</p>
+
+<p>Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et,
+se pla&ccedil;ant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert &agrave; la
+main, il le feuilleta d'un air grave.</p>
+
+<p>Sa joue s'animait &agrave; mesure qu'il lisait, et bient&ocirc;t, c&eacute;dant &agrave; un besoin
+irr&eacute;sistible, il se mit &agrave; d&eacute;clamer &agrave; haute voix avec une diction latine
+admirable.</p>
+
+<p>Puis l&acirc;chant le livre, il r&eacute;cita de m&eacute;moire l'ode enti&egrave;re:</p>
+
+<p class="center">
+<i>Pindarum quisquis&mdash;studet oemulari...</i>
+</p>
+
+<p>avec des gestes d'&eacute;nergum&egrave;ne et des &eacute;clats de voix qui d&eacute;non&ccedil;aient la
+d&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Ma jeunesse! ma jeunesse! s'&eacute;cria-t-il ensuite, le coll&egrave;ge! ma m&egrave;re!
+Ah! pourquoi suis-je venu &agrave; Paris!...</p>
+
+<p>Et sans transition, d'une voix ennuy&eacute;e, il se mit &agrave; chanter un refrain
+d'&eacute;tudiant. Sa joue &eacute;tait pourpre, mais ses yeux s'&eacute;teignaient.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille o&ugrave; il prit
+encore la bouteille. Les haillons &eacute;taient dans ma destin&eacute;e. Moi, le
+comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons...
+et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle!</p>
+
+<p>Il but, mais le brusque effet de la pr&eacute;c&eacute;dente rasade ne se reproduisit
+point. Il alla vers la planchette qui supportait sa biblioth&egrave;que et y
+prit <i>Les Cinq Codes</i> qu'il ouvrit pour les rejeter aussit&ocirc;t avec
+humeur.</p>
+
+<p>Il essaya de chanter encore; sa voix s'arr&ecirc;ta dans son gosier.</p>
+
+<p>Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la
+poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit-il tout &agrave; coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai
+pas, voyons leur affaire!</p>
+
+<p>Il se coucha &agrave; plat ventre sur la paille, mit sa t&ecirc;te entre ses deux
+mains relev&eacute;es sur les coudes, et commen&ccedil;a &agrave; lire le manuscrit
+d'&Eacute;chalot.</p>
+
+<p>Il n'avait pas parcouru la premi&egrave;re page que son attention, violemment
+excit&eacute;e, le clouait &agrave; la lecture de ces pauvres m&eacute;moires que le lecteur
+a suivis peut-&ecirc;tre avec un sourire de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Nul chef-d'&oelig;uvre de l'esprit humain n'e&ucirc;t int&eacute;ress&eacute; le p&egrave;re Justin &agrave; un
+si puissant degr&eacute;.</p>
+
+<p>La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile
+et comme encha&icirc;n&eacute; par son ardente curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'avait pas &eacute;t&eacute; longtemps &agrave; deviner. Depuis ce matin, sa pens&eacute;e &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute;e, mais le long de ces pages o&ugrave; la verbeuse inexp&eacute;rience du
+saltimbanque d&eacute;roulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les
+indices, cherchait avec passion la certitude.</p>
+
+<p>La certitude &eacute;tait dans ce d&eacute;tail qu'&Eacute;chalot, selon sa propre
+expression, avait gard&eacute; pour la bonne bouche.</p>
+
+<p>Quand Justin fut arriv&eacute; au signe port&eacute; par mademoiselle Saphir que le
+bon &Eacute;chalot avait d&eacute;crit et nomm&eacute; tout na&iuml;vement la Cerise, il laissa
+aller le manuscrit et resta longtemps absorb&eacute; dans son &eacute;motion trop
+forte pour le mis&eacute;rable &eacute;tat de sa cervelle.</p>
+
+<p>L'ivresse &eacute;tait en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte
+que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait.</p>
+
+<p>L'heure du transport &eacute;tait pass&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la r&eacute;action maintenant, l'abrutissement qui envahissait son
+esprit comme un &eacute;pais brouillard.</p>
+
+<p>Il disait tout bas d'une voix monotone:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille... c'est ma fille!</p>
+
+<p>Et il restait l&agrave;, encha&icirc;n&eacute; par l'engourdissement vainqueur.</p>
+
+<p>Il luttait en dedans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse
+larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts.</p>
+
+<p>Ses bras se d&eacute;tendirent enfin et sa t&ecirc;te tomba pesamment sur ses deux
+mains crois&eacute;es.</p>
+
+<p>Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand
+on frappa doucement &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Justin n'eut garde de r&eacute;pondre, mais celui qui frappait &eacute;tait habitu&eacute;,
+sans doute, &agrave; ses mani&egrave;res, car la ficelle du loquet joua sans bruit et
+la porte fut ouverte.</p>
+
+<p>M&eacute;dor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de
+suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille &agrave; demi vide.</p>
+
+<p>&mdash;Ivre mort! murmura-t-il. Reste &agrave; savoir &agrave; quelle heure il a bu. Il
+marcha dans la chambre en &eacute;touffant le bruit de ses pas et vint
+s'agenouiller aupr&egrave;s du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Justin, dit-il doucement, p&egrave;re Justin... monsieur Justin!</p>
+
+<p>Le chiffonnier resta immobile et silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Faudrait pourtant vous r&eacute;veiller, reprit M&eacute;dor avec un accent de
+pri&egrave;re impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous
+ai trouv&eacute; endormi toujours, toujours... Voyons, p&egrave;re Justin,
+&eacute;veillez-vous.</p>
+
+<p>Il avait prononc&eacute; ces derniers mots en affermissant sa voix. Le
+chiffonnier fit un mouvement faible.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;veillez-vous, r&eacute;p&eacute;ta M&eacute;dor qui poussa le courage jusqu'&agrave; lui secouer
+le bras.</p>
+
+<p>Justin gronda d'une voix harass&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dors pas. C'est comme si j'&eacute;tais mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, parbleu! murmura M&eacute;dor, c'est comme &ccedil;a, en effet, et &ccedil;a
+finira par y &ecirc;tre tout de bon. Enfin, vous pouvez m'&eacute;couter, c'est d&eacute;j&agrave;
+quelque chose; j'en ai long &agrave; vous dire, p&egrave;re Justin.</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne
+peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un
+effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour relever la t&ecirc;te, j'ai bien r&eacute;fl&eacute;chi... ah! j'ai
+r&eacute;fl&eacute;chi tant que j'ai pu. Je disais &agrave; ces bonnes gens, car ce sont de
+bonnes gens: l'enfant ne peut pas &ecirc;tre votre fille...</p>
+
+<p>&mdash;Quel enfant? demanda M&eacute;dor &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Elle, r&eacute;pondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur
+fille... c'est terrible &agrave; penser! leur fille! et pourtant, ils sont
+autant au-dessus de moi que j'&eacute;tais au-dessus d'eux il y a quinze ans.
+Moi, moi, je suis le dernier degr&eacute; de la mis&egrave;re et de la honte. Moi,
+rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille,
+puisque je ne peux pas avoir de fille!</p>
+
+<p>M&eacute;dor &eacute;coutait, bouche b&eacute;ante, et comprenait &agrave; demi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille! dit-il, &eacute;touff&eacute; par son grand trouble; parlez-vous
+vraiment de votre fille, papa Justin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte
+et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens,
+regarde, voil&agrave; ton p&egrave;re. Ah! je me suis laiss&eacute; vivre trop longtemps!</p>
+
+<p>M&eacute;dor l'aidait &agrave; se relever. En l'&eacute;coutant, il riait et il pleurait tout
+&agrave; la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit-il, respirant &agrave; chaque mot, vous savez o&ugrave; elle est, votre
+fille?</p>
+
+<p>Il soutenait la t&ecirc;te de Justin &agrave; deux mains, de fa&ccedil;on &agrave; bien voir sa
+figure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, balbutia celui-ci, je sais o&ugrave; elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez-moi donc, p&egrave;re Justin! s'&eacute;cria M&eacute;dor. J'ai peur de vous
+tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi
+rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que &ccedil;a ne vous tombe pas
+comme un coup de massue...</p>
+
+<p>Justin ouvrit les yeux tout grands.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi... Quoi? fit-il &eacute;perdu, haletant; est-ce que tu vas me parler
+d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit M&eacute;dor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous
+bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous &ecirc;tes un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Parle, balbutia Justin qui d&eacute;faillait, parle vite!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit M&eacute;dor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents
+pour l'enfant, allez. Si vous savez o&ugrave; est votre fille, tout est fini,
+car moi je sais o&ugrave; est sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Justin s'&eacute;chappa de ses bras et se tint debout, dress&eacute; de toute sa
+hauteur pendant une seconde.</p>
+
+<p>Puis il chancela et M&eacute;dor s'&eacute;lan&ccedil;a pour le soutenir, croyant qu'il
+allait tomber &agrave; la renverse.</p>
+
+<p>Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets fl&eacute;chirent; il
+s'agenouilla et mit sa t&ecirc;te entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Lily! pronon&ccedil;a-t-il d'une voix que M&eacute;dor n'avait jamais entendue. Elle
+n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la
+revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mais oui, r&eacute;pondait toujours M&eacute;dor, et vous avez support&eacute; &ccedil;a
+mieux que je ne pensais, papa!</p>
+
+<p>Justin pleurait silencieusement pendant que M&eacute;dor continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un h&ocirc;tel qui
+est un palais.</p>
+
+<p>Les mains de Justin gliss&egrave;rent, d&eacute;couvrant son visage livide. Il regarda
+M&eacute;dor en face.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la
+revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir
+avant.</p>
+
+<p>Il se laissa choir la face contre terre.</p>
+
+<p>M&eacute;dor le consid&eacute;ra un instant d'un air d&eacute;courag&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r qu'il s'est laiss&eacute; glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais &ccedil;a
+ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver
+seulement un petit coin de lui-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; genoux aupr&egrave;s du chiffonnier et fit mine de le relever
+encore une fois, mais ses mains s'arr&ecirc;t&egrave;rent avant de le toucher et il
+se dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le m&ecirc;me canap&eacute; et se
+mettre &agrave; son niveau pour le remonter &agrave; la douce.</p>
+
+<p>M&eacute;dor ne craignait pas beaucoup la poussi&egrave;re. Il se coucha &agrave; son tour
+sur le carreau poudreux, de fa&ccedil;on &agrave; placer sa t&ecirc;te tout contre celle de
+Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands
+cheveux blancs.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient pos&eacute;s ainsi comme deux voyageurs fatigu&eacute;s qui font halte,
+&eacute;tendus tout de leur long sur la marge de la route.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que &ccedil;a vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en
+donnant &agrave; sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous,
+les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner
+un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force.</p>
+
+<p>Justin restait insensible et sourd. M&eacute;dor approcha sa bouche tout aupr&egrave;s
+de son oreille et dit tout bas en d&eacute;tachant chacune de ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle?</p>
+
+<p>Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit M&eacute;dor. Si je
+n'avais qu'&agrave; marcher derri&egrave;re vous, on pourrait encore venir &agrave; son aide.</p>
+
+<p>Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il r&eacute;p&eacute;ta avec
+une fatigue profonde:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; son aide?</p>
+
+<p>Il ajouta presque aussit&ocirc;t apr&egrave;s:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc en danger?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; que &ccedil;a va mieux, papa Justin! s'&eacute;cria M&eacute;dor. Je ne vous ai pas
+tout dit, ou plut&ocirc;t je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai
+parl&eacute; de son mari...</p>
+
+<p>&mdash;Son mari! r&eacute;p&eacute;ta encore Justin.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te se retourna lentement et ses yeux mornes se fix&egrave;rent sur ceux de
+son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-&ecirc;tre grand besoin de
+nous.</p>
+
+<p>Justin le regarda toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que
+Lily &eacute;tait mari&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit M&eacute;dor, mari&eacute;e &agrave; un homme qui est un sc&eacute;l&eacute;rat et qui me fait
+peur.</p>
+
+<p>Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi &agrave; demi.</p>
+
+<p>Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'&eacute;teignit, mais il pronon&ccedil;a d'une
+voix distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Parle haut et clair. Je ne suis mort qu'&agrave; moiti&eacute;: j'&eacute;coute.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIa" id="XVIa"></a><a href="#Table">XVI</a></h2>
+
+<h3>Justin s'&eacute;veille tout &agrave; fait</h3>
+
+
+<p>La figure du bon M&eacute;dor exprimait le contentement et l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que vous n'&ecirc;tes mort qu'&agrave; moiti&eacute;, papa, dit-il, et encore
+parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous &eacute;veiller une bonne
+fois, tout irait sur des roulettes.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute, r&eacute;p&eacute;ta Justin gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! s'&eacute;cria M&eacute;dor, j'en ai long &agrave; vous d&eacute;rouler. Je n'ai jamais
+jet&eacute; le manche apr&egrave;s la cogn&eacute;e, moi; pendant que vous dormiez je
+cherchais. Voil&agrave; quatorze ans que je cherche sans m'arr&ecirc;ter. Je ne vous
+ai rien dit depuis tout ce temps, parce que &ccedil;a n'aurait pas servi. Vous
+ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon
+id&eacute;e, fi n'y a plus &agrave; reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-l&agrave; a
+d&ucirc; &ecirc;tre pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je
+vois encore sa figure, et &ccedil;a m'est toujours rest&eacute; qu'il aurait pu
+arr&ecirc;ter la voleuse.</p>
+
+<p>&mdash;De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des ann&eacute;es n'avait
+pas eu ce regard lucide.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle du mari de la Gloriette, r&eacute;pondit M&eacute;dor. Les yeux de Justin
+se baiss&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est cet homme? demanda-t-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand seigneur &eacute;tranger, monsieur le duc de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Justin, un duc!</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai duc! et c'&eacute;tait &agrave; lui la voiture qui emmena madame Lily, le
+jour o&ugrave; vous rev&icirc;ntes &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma m&egrave;re avait
+dit: &laquo;J'en mourrai.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, reprit M&eacute;dor.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi &agrave; me remettre sur ma
+paille. Ma m&egrave;re en est morte.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre service, r&eacute;pondit M&eacute;dor qui lui tendit aussit&ocirc;t les deux
+mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous!</p>
+
+<p>Justin, avec le secours de son compagnon, parvint &agrave; regagner sa couche.
+Il ne s'y &eacute;tendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans
+les genoux, et dit d'un accent r&eacute;solu:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne m'endormirai pas.</p>
+
+<p>M&eacute;dor prit aupr&egrave;s de lui une posture pareille.</p>
+
+<p>&mdash;On va causer comme des amis, dit-il; &ccedil;a va bien, pourvu que je puisse
+d&eacute;nier mon rouleau. De parler, &ccedil;a n'est pas mon fort, et pourtant il
+faut que vous sachiez tout, car il m'a pass&eacute; des id&eacute;es, quoi! des id&eacute;es
+qui figent le sang. Cette grande maison ferm&eacute;e qu'elle habite est aupr&egrave;s
+de l'h&ocirc;tel o&ugrave; ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse &agrave;
+coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques
+entendissent les cris de la b&ecirc;te f&eacute;roce ou les plaintes de la victime.
+J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me
+dit dans le temps que cette autre femme-l&agrave; mourrait bien vite, et &ccedil;a n'a
+pas tard&eacute;, puisque le duc a &eacute;pous&eacute; la Gloriette. Mais vous ne savez pas
+ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine &agrave;
+commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son
+front d'un coup de poing, je veux pourtant t&acirc;cher d'&ecirc;tre clair!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, t&acirc;che, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma t&ecirc;te
+est bien faible et j'essaye en vain de te suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc, reprit M&eacute;dor, que pendant quinze jours je couchai dans le
+b&ucirc;cher de la Gloriette, vous savez &ccedil;a. Je passais mon temps &agrave; courir du
+commissariat de police &agrave; la pr&eacute;fecture. On ne connaissait que moi
+l&agrave;-dedans, et j'&eacute;tais &agrave; charge &agrave; tout ce monde qui se sentait en d&eacute;faut
+et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-m&ecirc;me: il faut qu'il y ait
+quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace.</p>
+
+<p>&laquo;On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement &eacute;tait
+fi&egrave;rement reconnaissable; les agents qui avait commenc&eacute; la battue
+&eacute;taient arriv&eacute;s tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu
+recueillir tous les t&eacute;moignages. Tout &agrave; coup, voil&agrave; ce qui arriva, et &ccedil;a
+me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et
+monsieur Picard; l'un d'eux disparut et l&acirc;cha le m&eacute;tier, comme s'il
+avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'&eacute;tait
+monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une
+aile, et monsieur Rioux disait &agrave; qui voulait l'entendre: c'&eacute;tait Picard
+qui tenait le fil de tout.</p>
+
+<p>&laquo;M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il
+ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils d&eacute;talent.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; donc qui est s&ucirc;r et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout &agrave;
+fait, et quand on en parlait les gens de la pr&eacute;fecture haussaient les
+&eacute;paules. &Eacute;coutez bien.</p>
+
+<p>&laquo;Un matin, dans une rue de Versailles o&ugrave; <i>j'avalais</i> pour la f&ecirc;te du
+pays,! je me trouvai nez &agrave; nez avec monsieur Picard, habill&eacute; en bon
+bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement d&eacute;jeun&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait d&eacute;j&agrave; du temps que tout &eacute;tait fini, et l'histoire &eacute;tait
+vieille pour tout le monde, mais pas pour moi.</p>
+
+<p>&laquo;J'abordai monsieur Picard comme &ccedil;a, tout doucement, et je lui dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu'&agrave; l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit.</p>
+
+<p>&laquo;Je lui rem&eacute;morai les circonstances o&ugrave; j'avais eu l'honneur de le
+fr&eacute;quenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! qu'il s'&eacute;cria, bon, bon! &ccedil;a date du d&eacute;luge... et vous &eacute;tiez un
+peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus
+vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite
+femme-l&agrave;?</p>
+
+<p>&laquo;Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui
+offrir quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quoique &eacute;tabli maintenant, me r&eacute;pondit-il, je n'ai pas la fiert&eacute; du
+parvenu. Payez une tourn&eacute;e, je paierai l'autre; j'aime &agrave; causer avec les
+anciens de Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Nous entr&acirc;mes au cabaret, et il commen&ccedil;a &agrave; me dire du mal de la police,
+comme quoi s'il avait voulu publier ses m&eacute;moires secrets, &ccedil;a ferait
+dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitt&eacute; la
+pr&eacute;fecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille,
+compos&eacute;e de l'&eacute;cume de la lie des boues de la soci&eacute;t&eacute; moderne. Ils sont
+tous comme &ccedil;a, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce
+qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et &ccedil;a m'est &eacute;gal.</p>
+
+<p>&laquo;Mais en bavardant, il buvait; cet homme-l&agrave; est encore plus soifeur que
+bavard.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, je le poussais, consommant tourn&eacute;e sur tourn&eacute;e, parce que je
+voyais bien qu'il en sortirait quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Quand il fut tout &agrave; fait bien, je me mis &agrave; le contredire, sachant que
+&ccedil;a fait mousser les ivrognes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous ne me ferez pas croire, m'&eacute;criai-je, qu'un duc et millionnaire
+soit capable de voler des petits enfants.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je n'ai pas dit qu'il a vol&eacute; la fillette, repartit monsieur Picard,
+quoiqu'il en aurait &eacute;t&eacute; bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profit&eacute;
+de la chose et qu'il voulait la belle blonde &agrave; tout prix. &Agrave; tout prix,
+quoi! r&eacute;p&eacute;ta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour
+avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris!
+Il est fait comme &ccedil;a, ce sauvage-l&agrave;; c'est un troubadour qui a les
+griffes d'un tigre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de
+l'autre duchesse qu'il avait &agrave; Paris en ce temps-l&agrave;, la premi&egrave;re: une
+belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette,
+j'entendais le glas de son &eacute;pouse l&eacute;gitime... Ah mais! il s'en passe de
+dr&ocirc;les aussi dans les maisons des riches!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je.</p>
+
+<p>&laquo;Il eut un petit peu de d&eacute;fiance pendant un moment. C'&eacute;tait mal engag&eacute;;
+dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il avait tant de bleu dans la t&ecirc;te que la d&eacute;fiance passa vite; il
+reprit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand
+on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal &agrave; personne... et
+puis d'ailleurs j'ai donn&eacute; ma d&eacute;mission, quoi! On ne peut pas demander &agrave;
+un bourgeois jouissant de sa libert&eacute; d'&ecirc;tre esclave d'une
+administration. Nous sommes des Fran&ccedil;ais, dis donc, tous &eacute;gaux devant la
+loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais
+comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de
+passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voil&agrave; donc qu'un
+matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait &agrave; l'&oelig;uf, un
+bijou de rapport qui &eacute;tablissait comme quoi, ayant pass&eacute; &agrave; l'inspection
+tous les cochers de place, j'avais trouv&eacute; enfin un num&eacute;ro qui avait
+connaissance de la vieille femme au b&eacute;guin et au voile bleu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est long, s'interrompit M&eacute;dor, mais tout &ccedil;a est n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute et je comprends, r&eacute;pondit Justin qui n'avait pas fait un
+mouvement depuis le commencement du r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous jugez, papa, continua M&eacute;dor, si j'&eacute;tais tout oreilles. Je suais
+sang et eau &agrave; faire semblant d'&ecirc;tre calme.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Picard &eacute;tait en col&egrave;re et trouvait que je ne m'int&eacute;ressais pas
+assez &agrave; son histoire. Vieille &eacute;ponge, va! je la d&eacute;vorais, son histoire!</p>
+
+<p>&laquo;Et plus il allait, plus &ccedil;a chauffait. Le cocher avait conduit la
+vieille au b&eacute;guin sur la grande route, entre Charenton et
+Maisons-Alfort; c'&eacute;tait justement &ccedil;a qui lui avait donn&eacute; des soup&ccedil;ons,
+parce qu'elle avait dit halte &agrave; un endroit o&ugrave; il n'y avait pas de
+b&acirc;tisses.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me
+remplaceront pas &agrave; l'administration! Je me rendis sur les lieux avec
+deux leveurs de premi&egrave;re qualit&eacute; et le cocher. Le cocher nous arr&ecirc;ta &agrave;
+la place m&ecirc;me o&ugrave; la vieille &eacute;tait descendue avec le petit enfant un
+petit gar&ccedil;on, qu'elle disait, mais ces frimes-l&agrave; sont connues. On visita
+les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en
+quittant la voiture ne menait nulle part, sinon &agrave; un champ de
+betteraves. Bien s&ucirc;r qu'elle n'avait pas vol&eacute; l'enfant pour l'enterrer
+dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de
+fumier.&mdash;Fouille! que je dis &agrave; mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous
+avions le b&eacute;guin, le voile bleu, un petit toquet &agrave; plumes, une petite
+crinoline et des bottines qui &eacute;taient des joujoux...</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, s'interrompit encore M&eacute;dor, n'y aurait pas eu moyen de
+cacher mon &eacute;motion. Je m'&eacute;criai franchement:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voil&agrave; un joli rapport! et
+monsieur le duc dut &ecirc;tre fi&egrave;rement content de vous!</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Picard but une tourn&eacute;e, puis se rengorgea et me r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas
+retrouv&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voil&agrave;! r&eacute;pondit monsieur Picard en clignant de l'&oelig;il; tu n'es pas
+fort, bonhomme!</p>
+
+<p>&laquo;Je pris mon air le plus innocent.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu n'es pas fort, r&eacute;p&eacute;ta-t-il; il faudra te mettre les points sur les
+&laquo;i&raquo;, je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je
+supprime le rapport, dont il &eacute;tait si fi&egrave;rement content.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pus retenir un cri.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! ah! fis-je aussit&ocirc;t en me tenant les c&ocirc;tes, je comprends! Elle
+est bonne, tout de m&ecirc;me! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve
+l'enfant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Juste! il ne voulait que la m&egrave;re. Et il me fit faire un autre rapport
+avant de donner ma d&eacute;mission, le rapport d'une troupe de saltimbanques
+qui s'&eacute;tait embarqu&eacute;e au Havre pour l'Am&eacute;rique emmenant une petite fille
+jolie, jolie...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De l'&acirc;ge de Petite-Reine! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Juste. Tu y es!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et le duc vint raconter la chose &agrave; la Gloriette?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un
+pauvre agneau.</p>
+
+<p>M&eacute;dor s'arr&ecirc;ta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda
+en homme qui n'est pas bien s&ucirc;r de son fait:</p>
+
+<p>&mdash;M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin?</p>
+
+<p>Celui-ci fit un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cet homme-l&agrave;, pronon&ccedil;a lentement M&eacute;dor, qui est le mari de la
+Gloriette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;p&eacute;ta Justin, c'est cet homme-l&agrave; qui est son mari. Puis il
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenue l'autre duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, je n'en sais rien, repartit M&eacute;dor, mais je m'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses qu'elle est morte?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! puisque le duc est remari&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux mains de Justin se relev&egrave;rent pour faire un voile &agrave; ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, dit M&eacute;dor.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme-l&agrave; n'a pas chang&eacute;, papa, quoique ses cheveux soient gris
+maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous
+dire: &laquo;J'ai peur.&raquo; En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des
+Invalides un grand th&eacute;&acirc;tre, et dans le th&eacute;&acirc;tre une fille qui est sans
+mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la
+voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est
+aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi &eacute;tait sage. Avant-hier
+soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est l&agrave;, voyez-vous,
+je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au th&eacute;&acirc;tre
+avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on
+sait ce que &ccedil;a veut dire.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais l'id&eacute;e d'entrer derri&egrave;re eux, car mon voisin ne me refuserait
+pas la porte de son th&eacute;&acirc;tre, mais c'est juste &agrave; ce moment-l&agrave; que la
+Gloriette a pass&eacute; devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir
+o&ugrave; elle demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne lui as-tu pas parl&eacute;? demanda Justin.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me fait plaisir de voir comme vous &eacute;coutez bien, papa, repartit le
+bon M&eacute;dor. Je ne lui ai pas parl&eacute; parce qu'elle &eacute;tait avec un beau jeune
+homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu
+les suivre que de loin.</p>
+
+<p>Justin songeait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je suis revenu de ma course, continua M&eacute;dor, on sortait du
+th&eacute;&acirc;tre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous
+deux et j'ai compris ceci en les &eacute;coutant: Monsieur le duc mettrait le
+feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la
+Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir!</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa
+grande chevelure blanche comme une crini&egrave;re de lion.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute
+sa hauteur.</p>
+
+<p>Pendant que M&eacute;dor le regardait avec &eacute;tonnement, il essaya, mais en vain,
+de r&eacute;p&eacute;ter ce nom: Mademoiselle Saphir.</p>
+
+<p>Ce nom restait obstin&eacute;ment dans sa gorge.</p>
+
+<p>Il remit ses mains lourdes sur les &eacute;paules de M&eacute;dor, et parvint &agrave;
+prononcer d'une voix &eacute;trangl&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille!</p>
+
+<p>M&eacute;dor resta comme accabl&eacute; sous la stup&eacute;faction. Il doutait. C'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre la folie qui prenait ce pauvre homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille! r&eacute;p&eacute;ta Justin avec &eacute;clat. Ma fille! ma fille!</p>
+
+<p>Il saisit les papiers d'&Eacute;chalot et les feuilleta, cherchant le nom qui
+le fuyait.</p>
+
+<p>Il marchait en m&ecirc;me temps &agrave; grands pas solides.</p>
+
+<p>Puis il s'arr&ecirc;ta devant M&eacute;dor, confondu, pour dire avec un accent
+profond comme sa col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il veut aussi ma fille!</p>
+
+<p>&laquo;M&egrave;ne-moi &agrave; l'h&ocirc;tel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la
+porte et d'une voix subitement calm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., balbutia M&eacute;dor.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? m&egrave;ne-moi, je le veux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon de vouloir, murmura M&eacute;dor, mais on n'entre pas dans cette
+maison-l&agrave;; les gens comme nous du moins.</p>
+
+<p>Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une
+rougeur &eacute;paisse vint &agrave; son visage. Il s'arr&ecirc;ta et sa t&ecirc;te se courba.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; essay&eacute;, reprit M&eacute;dor et m&ecirc;me... c'est une id&eacute;e qui m'&eacute;tait
+venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai
+port&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherch&eacute; ce portrait.</p>
+
+<p>Il lui tendit la main en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait &agrave; toi aussi bien qu'&agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Porte close, continua M&eacute;dor, impossible d'entrer. J'y suis retourn&eacute;
+trois fois et j'ai pens&eacute; que peut-&ecirc;tre c'&eacute;tait cet homme-l&agrave; qui avait
+re&ccedil;u la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin.</p>
+
+<p>Le travail inusit&eacute; de la r&eacute;flexion fron&ccedil;a violemment ses sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! dit-il tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Il sortit comme il &eacute;tait, pieds nus et la t&ecirc;te d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte
+d'une masure un peu plus grande que les autres et distingu&eacute;e par cette
+enseigne:</p>
+
+<p>&laquo;M<sup>me</sup> Barbe Mahaleur, propri&eacute;taire, bureau des locations&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi, dit-il &agrave; M&eacute;dor. Et il entra.</p>
+
+<p>Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, m&egrave;re des chiffonniers, &eacute;tait
+assise dans son bureau devant un registre couvert d'&eacute;critures
+impossibles. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un
+verre &agrave; demi plein.</p>
+
+<p>Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe
+Mahaleur avait consid&eacute;rablement gagn&eacute; en grosseur et n'avait rien perdu
+des teintes &eacute;carlates qui embellissaient autrefois son &eacute;norme visage.</p>
+
+<p>&mdash;Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. &Ccedil;a
+fait piti&eacute; de te voir mourir de la p&eacute;pie, quand tu pourrais lever le
+coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte.</p>
+
+<p>Elle lampa le restant de son verre avec ostentation.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui
+fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise
+marchandise que tu bois, squelette!</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous dire, r&eacute;pondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt
+louis.</p>
+
+<p>La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt louis! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, rien que &ccedil;a! on te pilerait dans un
+mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je
+viens voir &agrave; vous les emprunter.</p>
+
+<p>&mdash;Vois, vois, mon bonhomme, s'&eacute;cria Barbe en riant de tout son c&oelig;ur, tu
+verras longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez souvent demand&eacute;, reprit Justin froidement, si je voulais
+tenir vos &eacute;critures.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voil&agrave; bien bas maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vingt louis, je tiendrai vos &eacute;critures pendant le temps que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre.</p>
+
+<p>&mdash;En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Justin, je ferais un acte.</p>
+
+<p>Il y eut un &eacute;clair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe
+Mahaleur.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, dans ces fantastiques pays o&ugrave; l'on peut aller pour six sous en
+omnibus, mais qui sont plus &eacute;loign&eacute;s de la civilisation que les savanes
+de l'Am&eacute;rique, ils ont sur la valeur des contrats des id&eacute;es toutes
+particuli&egrave;res et professent pour le papier timbr&eacute; un superstitieux
+respect.</p>
+
+<p>Pour eux, ce qui est sign&eacute; est sacr&eacute;. La signature, si follement
+appliqu&eacute;e qu'elle soit, est la garantie robuste, la v&eacute;rit&eacute; authentique,
+par opposition &agrave; la parole qui n'est g&eacute;n&eacute;ralement que mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi l&agrave;, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise,
+et &eacute;cris, je vais te dicter.</p>
+
+<p>Justin s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing.
+Prends du timbre, l&agrave; dans le tiroir &agrave; gauche, et ne fais pas de p&acirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle dicta:</p>
+
+<p>&mdash;Je soussign&eacute;, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage &agrave;
+servir madame Barbe Mahaleur, propri&eacute;taire, en qualit&eacute; de commis aux
+&eacute;critures, et g&eacute;n&eacute;ralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre
+ann&eacute;es, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni
+droit au logement, et je d&eacute;clare avoir re&ccedil;u ce jourd'hui 19 ao&ucirc;t 1866,
+la totalit&eacute; de mes appointements desdites quatre ann&eacute;es, comptant, sans
+escompte.</p>
+
+<p>&mdash;Escompte, dit Justin en achevant.</p>
+
+<p>&mdash;Relis-moi &ccedil;a, ma poule.</p>
+
+<p>Justin relut.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est
+cher et je ne te retiens que deux mille francs.</p>
+
+<p>Elle riait. Justin signa.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce b&ecirc;te, les philosophes! dit Barbe, enchant&eacute;e de son march&eacute;.
+Apr&egrave;s &ccedil;a, c'est peut-&ecirc;tre moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce
+temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de
+Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le chiffonnier, dans trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans
+trois jours soit, va-t'en.</p>
+
+<p>Justin sortit.</p>
+
+<p>Sur le seuil il retrouva M&eacute;dor &agrave; qui il serra les deux mains en disant
+ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;Nous entrerons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIIa" id="XVIIa"></a><a href="#Table">XVII</a></h2>
+
+<h3>Le guet-apens</h3>
+
+
+<p>Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise tr&egrave;s
+simplement et m&ecirc;me tr&egrave;s modestement, selon son habitude, &eacute;tait
+agenouill&eacute;e dans la chapelle de la Vierge &agrave; l'&eacute;glise
+Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiff&eacute;s en
+bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de
+taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine
+noire et un mantelet de la m&ecirc;me &eacute;toffe.</p>
+
+<p>Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg
+Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et m&ecirc;me de jeunes
+femmes v&ecirc;tues avec cette simplicit&eacute;, surtout autour des &eacute;glises. C'est
+en quelque sorte l'uniforme de la messe.</p>
+
+<p>Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces m&ecirc;mes charmantes
+chrysalides, d&eacute;barrass&eacute;es de leurs coques, pourvues de leurs ailes de
+papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balanc&eacute;es que les
+nobles attelages emportent au bois.</p>
+
+<p>Seulement, &agrave; d&eacute;faut d'une m&egrave;re, chaque jeune d&eacute;vote du faubourg a sa
+du&egrave;gne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait
+personne.</p>
+
+<p>Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours,
+accomplir ses devoirs religieux &agrave; Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les
+habitu&eacute;s de la paroisse la connaissaient d&eacute;j&agrave;. On avait admir&eacute; la
+parfaite distinction de sa tenue, sa beaut&eacute; incomparable et la
+convenance si digne de sa mise.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tonnait de la voir mari&eacute;e si jeune, car, l&agrave;-bas, il n'y a pas
+d'autre explication &agrave; la solitude d'une jeune personne.</p>
+
+<p>Et certes nul n'avait pens&eacute;, malgr&eacute; la charit&eacute; qui s'&eacute;gare parfois dans
+le hardi pays des hypoth&egrave;ses, que cette jeune inconnue &agrave; l'air si
+admirablement d&eacute;cent p&ucirc;t avoir conquis son &eacute;mancipation par des moyens
+excentriques.</p>
+
+<p>On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est
+une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.</p>
+
+<p>Elle &eacute;coutait la messe pieusement, sans grimaces d&eacute;votes, mais sans
+distraction, et, la messe finie, elle se retirait &agrave; pied comme elle
+&eacute;tait venue.</p>
+
+<p>On est curieux &agrave; la paroisse. Quelques bonnes &acirc;mes avaient peut-&ecirc;tre
+essay&eacute; de savoir o&ugrave; demeurait cette charmante &eacute;trang&egrave;re. Je crois bien
+qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arriv&eacute;s &agrave; la
+place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques
+rassembl&eacute;es l&agrave; pour la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Impossible de deviner o&ugrave; elle allait, &agrave; moins qu'elle n'e&ucirc;t son domicile
+dans une de ces maisons roulantes affect&eacute;es aux saltimbanques, ce qui
+&eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, compl&egrave;tement inadmissible.</p>
+
+<p>Ce matin, ceux qui avaient la bont&eacute; de faire attention &agrave; elle la
+trouv&egrave;rent plus p&acirc;le. Sur son joli visage il y avait quelque chose de
+languissant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la messe finie, elle resta un instant absorb&eacute;e dans sa pri&egrave;re
+d'action de gr&acirc;ces, puis elle rabattit son voile et gagna le b&eacute;nitier.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s du b&eacute;nitier, un jeune homme tr&egrave;s beau et tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gamment v&ecirc;tu se
+tenait debout. Il n'y avait presque plus personne &agrave; l'&eacute;glise, mais,
+parmi les rares fid&egrave;les qui restaient, ceux qui &eacute;taient coutumiers du
+mignon p&eacute;ch&eacute; de curiosit&eacute; purent voir la jeune &eacute;trang&egrave;re rougir, sous
+son voile, &agrave; l'aspect du brillant cavalier.</p>
+
+<p>Rougir&mdash;et sourire.</p>
+
+<p>Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de
+l'eau b&eacute;nite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-m&ecirc;me, mais en
+souriant aussi. Leurs mains se touch&egrave;rent et ils firent ensemble le
+signe de la croix.</p>
+
+<p>Ensemble ils sortirent.</p>
+
+<p>Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le
+cavalier marcha &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'&eacute;tonner de ce fait:
+ils ne se parlaient point.</p>
+
+<p>La jeune fille avait gard&eacute; son beau sourire, le jeune homme semblait
+souffrir d'un insurmontable embarras.</p>
+
+<p>La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. L&agrave;,
+mademoiselle Saphir s'arr&ecirc;ta et se tourna vers Hector de Sabran qui
+murmura, plus confus, plus timide que le jour o&ugrave; il l'avait vue pour la
+premi&egrave;re fois, au th&eacute;&acirc;tre, en compagnie de ses camarades du coll&egrave;ge
+eccl&eacute;siastique du Mans:</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous donc nous s&eacute;parer d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait bien longtemps que je vous attendais.</p>
+
+<p>Une expression de ravissement se r&eacute;pandit sur les traits d'Hector. Il
+cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le
+c&oelig;ur un vrai, un grand amour.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main,
+n'avez-vous rien &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes p&acirc;le, balbutia Hector, je vous trouve chang&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis un peu malade, r&eacute;pondit-elle, depuis deux jours je
+ne danse pas.</p>
+
+<p>Hector d&eacute;tourna les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant
+sourire, je pense bien que vous avez honte...</p>
+
+<p>Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arr&ecirc;t&eacute;
+sa parole:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je vous aime, pronon&ccedil;a-t-il &agrave; voix basse. Les instants
+trop courts que j'ai pass&eacute;s pr&egrave;s de vous &agrave; Fontainebleau sont toute ma
+vie. Je vous aime telle que vous &ecirc;tes, et je ne respecte rien au monde
+autant que vous.</p>
+
+<p>Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me..., commen&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis jalouse.</p>
+
+<p>Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'&eacute;tait pas le lieu. Saphir lui
+adressa un petit signe de t&ecirc;te comme pour prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens &agrave; la paroisse tous les matins &agrave; la m&ecirc;me heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais causer avec vous, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme l&agrave;-bas, sous les
+grands arbres?</p>
+
+<p>Il resta muet; elle ajouta en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je le voudrais.</p>
+
+<p>Puis apr&egrave;s une seconde de r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, dit-elle, &agrave; dix heures, derri&egrave;re le th&eacute;&acirc;tre, ma fen&ecirc;tre
+s'ouvre &agrave; droite; venez, je vous attendrai.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;loigna d'un pas gracieux.</p>
+
+<p>Hector resta comme &eacute;tourdi de son bonheur.</p>
+
+<p>Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'&eacute;tait senti moins timide, lors de
+la premi&egrave;re, et il s'en &eacute;tonnait.</p>
+
+<p>Leur troisi&egrave;me entrevue, je vais la raconter.</p>
+
+<p>Dix heures du soir venaient de sonner &agrave; l'horloge des Invalides. Sur
+l'esplanade presque d&eacute;serte, quelques baraques s'obstinaient &agrave; faire
+tapage, appelant en vain les curieux clairsem&eacute;s.</p>
+
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre Canada, au contraire, &eacute;tait clos et muet. Une large bande,
+coll&eacute;e &agrave; la devanture, annon&ccedil;ait rel&acirc;che par indisposition de
+mademoiselle Saphir.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le th&eacute;&acirc;tre, il y avait un espace solitaire, encombr&eacute; par les
+&eacute;quipages de l'&eacute;tablissement Canada, et &agrave; droite duquel stationnait
+l'immense voiture qui servait de maison &agrave; la famille. Au centre de la
+voiture s'ouvrait une petite fen&ecirc;tre carr&eacute;e, au-del&agrave; de laquelle on
+voyait la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Hector parut au bout du passage &eacute;troit qui contournait la baraque et
+communiquait avec l'esplanade. Au moment o&ugrave; il se montrait, deux ombres
+qui &eacute;taient rest&eacute;es jusqu'alors immobiles, coll&eacute;es, pour ainsi dire, &agrave;
+l'une des roues de la maison Canada, se baiss&egrave;rent et gliss&egrave;rent sous la
+voiture, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de laquelle un homme attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.</p>
+
+<p>Une autre r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'imprudence! attendons et profitons.</p>
+
+<p>Hector de Sabran avait travers&eacute; l'espace d&eacute;sert. Il n'eut pas besoin
+d'appeler. Au bruit l&eacute;ger de ses pas, une gracieuse figure de jeune
+fille se d&eacute;tacha en silhouette sur le fond clair de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne
+tremblait pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, r&eacute;pondit Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?</p>
+
+<p>Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il
+avait le dos tourn&eacute;, Saphir toucha le sol aupr&egrave;s de lui. Plus leste
+qu'un oiseau, elle avait saut&eacute; par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.</p>
+
+<p>Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'&agrave; ce qu'elle
+e&ucirc;t trouv&eacute; un autre passage. Hector la suivait.</p>
+
+<p>Mais une des ombres s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e de la maison Canada et suivait &agrave;
+son tour Hector.</p>
+
+<p>Sans s'arr&ecirc;ter, Saphir gagna le bosquet lat&eacute;ral qui est &agrave; gauche de
+l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa
+longueur jusqu'au quai.</p>
+
+<p>Les promeneurs &eacute;taient rares. La nuit tr&egrave;s noire sentait l'orage et le
+ciel mena&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est &agrave; peine si on
+l'apercevait entre les arbres.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du bosquet, elle prit &agrave; gauche pour gagner l'all&eacute;e
+tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai
+Billy.</p>
+
+<p>Ce fut aux premiers arbres de cette all&eacute;e qu'elle s'arr&ecirc;ta seulement.
+Elle jeta un long regard derri&egrave;re elle et elle ne vit qu'Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne
+sais pourquoi j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me avec moi? demanda Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout avec vous, r&eacute;pondit Saphir, et surtout pour vous. Oh!
+comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage,
+en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour
+vous aimer... Mais si je vous perdais...</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re, ch&egrave;re enfant! murmura Hector attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essay&eacute; de vous fuir. Au lieu
+de venir au rendez-vous que je vous avais donn&eacute; l&agrave;-bas, j'allai loin,
+bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je
+relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais
+rien que par les livres, la distance qui nous s&eacute;pare tous deux, moi,
+pauvre fille d'une caste m&eacute;pris&eacute;e... et ridiculis&eacute;e, ce qui est plus
+cruel!&mdash;et vous si fier, si beau, noble, riche...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit lou&eacute;, puisque ma
+fortune est &agrave; vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'e&ucirc;t point pris garde &agrave;
+l'interruption, que vos paroles &eacute;taient celles de tous les jeunes gens,
+que vos lettres... Ah! c'est vous qui &eacute;tiez un enfant quand vous
+&eacute;criv&icirc;tes ces lettres!</p>
+
+<p>Hector voulut protester. Saphir poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus,
+mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne
+suis plus une enfant; j'ai plus m&eacute;dit&eacute; peut-&ecirc;tre que les jeunes filles
+de mon &acirc;ge appartenant au monde, je me disais souvent, tr&egrave;s souvent:
+J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie &agrave; lui de me
+chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes s&eacute;par&eacute;s &agrave; jamais.</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle
+souriait, appuy&eacute;e qu'elle &eacute;tait des deux mains au bras d'Hector.</p>
+
+<p>Celui-ci contemplait en extase sa d&eacute;licieuse beaut&eacute; que l'ombre de la
+nuit faisait plus suave et presque divine.</p>
+
+<p>Ils allaient lentement, serr&eacute;s l'un contre l'autre. Les paroles se
+pressaient sur les l&egrave;vres d'Hector, mais il les retenait, &eacute;coutant avec
+ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que vous avez toujours pens&eacute; &agrave; moi un peu? demanda-t-elle
+soudain avec une gaiet&eacute; enfantine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; le r&ecirc;ve de toute ma vie, r&eacute;pondit Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aviez oubli&eacute;e tout &agrave; fait, murmura-t-elle, je l'aurais su,
+quelque chose me l'aurait dit. J'&eacute;tais avec vous sans cesse, avec vous
+autrement que par la pens&eacute;e... et tenez, j'ai &eacute;t&eacute; malade une fois, bien
+malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais
+d'aimer, quand m&ecirc;me je deviendrais une princesse, crurent que j'allais
+mourir. J'avais vu par la fen&ecirc;tre de ma chambre une fois que nous &eacute;tions
+en voyage...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta pour le regarder fixement et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'&eacute;tait en venant &agrave; Paris, et
+depuis lors je ne me suis jamais bien gu&eacute;rie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez, et il faudra me r&eacute;pondre franchement. Elle sentit sa
+main press&eacute;e contre le c&oelig;ur d'Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle avec gravit&eacute;; quand on me trompe, moi je
+devine, et j'aime trop pour ne pas &ecirc;tre jalouse.</p>
+
+<p>Hector cessa de marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voil&agrave; deux ans d&eacute;j&agrave; que je
+passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus.
+Je n'ai jamais aim&eacute; que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous
+en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant, r&eacute;pliqua Saphir qui semblait toute r&ecirc;veuse. Puis avec
+p&eacute;tulance:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ma premi&egrave;re communion, dit-elle, on m'a donn&eacute; un nom de
+sainte. Je songe &agrave; cela parce que je vois bien que vous h&eacute;sitez &agrave;
+m'appeler Saphir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offens&eacute;e. Si vous
+saviez comme votre malheur ajoute &agrave; ma tendresse et grandit mon respect
+pour vous!</p>
+
+<p>Quand il se tut, Saphir l'&eacute;couta encore.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque fois que je r&ecirc;vais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me
+parliez ainsi. Pour ma premi&egrave;re communion, ils me donn&egrave;rent le nom de la
+Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les l&egrave;vres d'Hector
+s'appuy&egrave;rent sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Marie! murmura-t-il, mon ador&eacute;e Marie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes
+gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette
+humble famille, et ce sont eux qui m'ont donn&eacute; la premi&egrave;re id&eacute;e de ma
+naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre naissance? r&eacute;p&eacute;ta Hector timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes bon, dit-elle d'un ton p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, vous ne riez pas, merci!</p>
+
+<p>Puis, riant elle-m&ecirc;me, mais avec une singuli&egrave;re tristesse, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les
+filles trouv&eacute;es comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une
+princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, ch&egrave;re Marie, s'&eacute;cria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette
+amertume?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, r&eacute;pondit-elle en baissant la voix, il y a un moment o&ugrave; mon
+r&ecirc;ve s'arr&ecirc;te. Je n'ai jamais pu aller au-del&agrave;. Je sais bien que vous
+m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre
+bouche... mais vous &ecirc;tes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle
+Saphir.</p>
+
+<p>Elle sentit sur sa main les l&egrave;vres d'Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous &ecirc;tes
+mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre r&ecirc;ve,
+c'est la r&eacute;alit&eacute; de notre vie. Rien ne l'arr&ecirc;tera, ce r&ecirc;ve, je suis
+libre; mon p&egrave;re et ma m&egrave;re sont morts.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins
+de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis libre, r&eacute;p&eacute;ta Hector dont la voix s'animait; le monde est
+grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le pass&eacute; de
+mademoiselle Saphir, Marie, un pass&eacute; bien pur, mais qui, pour le
+vulgaire, pourrait &ecirc;tre mati&egrave;re &agrave; raillerie, les biens de ma famille
+sont au Br&eacute;sil. Dites un mot, je vous emm&egrave;nerai, et nous creuserons
+ainsi l'ab&icirc;me entre madame la comtesse de Sabran et celle que
+l'injustice du sort &eacute;gara un instant si loin des brillants sentiers qui
+lui appartiennent.</p>
+
+<p>Saphir ne r&eacute;pondit pas tout de suite; sa respiration &eacute;tait courte et
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du
+c&ocirc;t&eacute; de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.</p>
+
+<p>Tous deux regard&egrave;rent. Ce pouvait &ecirc;tre le vent, car les premi&egrave;res
+rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussi&egrave;re et les
+feuilles s&egrave;ches.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en
+distance, sous les arbres, les p&acirc;les &eacute;chapp&eacute;es de clart&eacute; qui venaient
+des becs de gaz.</p>
+
+<p>Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue
+&eacute;tait d&eacute;serte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me r&eacute;pondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas vous r&eacute;pondre, r&eacute;pliqua la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret, dit-elle avec un sourire m&eacute;lancolique. Mais est-ce
+que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence,
+rien que deux, qui ont occup&eacute; uniquement ma pens&eacute;e. Je devrais commencer
+par la premi&egrave;re, mais vous &ecirc;tes la seconde, Hector, et je ne sais plus
+laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et
+pour ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Votre m&egrave;re! s'&eacute;cria Hector, sauriez-vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce
+que je prends pour de vagues souvenirs m'a &eacute;t&eacute; sugg&eacute;r&eacute;, sans doute apr&egrave;s
+coup, par la seule personne qui se soit occup&eacute;e de mon intelligence et
+de mon instruction. &Eacute;coutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce
+qui est &agrave; moi, puisque je me donne &agrave; vous sans r&eacute;serve.</p>
+
+<p>Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au
+premier baiser.</p>
+
+<p>La lueur fugitive du r&eacute;verb&egrave;re voisin &eacute;clairait ses beaux yeux pleins
+d'amour et de fi&egrave;re pudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance,
+c'est que je ne suis pas n&eacute;e dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu
+de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clart&eacute; ces impressions,
+confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'&ecirc;tre
+souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pens&eacute;e, sans
+cesse tourn&eacute;e vers cette brume, s'&eacute;gare elle-m&ecirc;me et prend l'imagination
+pour la m&eacute;moire. D'o&ugrave; venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque
+part dans Paris, j'en suis s&ucirc;re. Je savais parler quand j'ai quitt&eacute; ma
+m&egrave;re, et la terreur ind&eacute;finissable qui reste encore en moi me dit que je
+fus enlev&eacute;e par la violence. Le r&eacute;sultat de cette violence fut de me
+faire perdre la parole pour longtemps, et peut-&ecirc;tre aussi la pens&eacute;e. Je
+sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens tr&egrave;s
+imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris &agrave;
+lire, &agrave; &eacute;crire et le peu que je sais, &eacute;tait alors un saltimbanque qui
+avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces
+jours derniers et j'ai refus&eacute; de l'&eacute;couter, parce que ses paroles
+&eacute;taient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner
+aucune preuve &agrave; l'appui de ce que je vais vous dire, ma m&eacute;moire
+elle-m&ecirc;me est vide &agrave; cet &eacute;gard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur
+ind&eacute;finissable qu'il m'inspirait &agrave; de certains moments. Cet homme a d&ucirc;
+&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; au drame qui me s&eacute;para de ma m&egrave;re, j'en ai la conviction;
+d'ailleurs il me parlait de ma m&egrave;re, il est le seul qui m'ait parl&eacute; de
+ma m&egrave;re en ce temps-l&agrave;; il la pla&ccedil;ait dans un noble h&ocirc;tel ou dans un
+ch&acirc;teau, et moi j'aurais jur&eacute; que ses paroles se rapportaient aux
+fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien
+compris sa pens&eacute;e, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de
+deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la fl&eacute;trissant,
+m'encha&icirc;ner &agrave; lui, me faire son esclave, et je l'ai chass&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la nuit, on pouvait voir la p&acirc;leur qui &eacute;tait r&eacute;pandue sur le
+visage d'Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-il, ce mis&eacute;rable! pronon&ccedil;a-t-il d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; Paris, r&eacute;pondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je
+ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule cr&eacute;ature que je
+d&eacute;teste.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur &agrave; lui! dit Hector.</p>
+
+<p>Elle l'entra&icirc;na vers un banc de pierre et s'y assit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien lasse. J'ai la fi&egrave;vre quand je parle de ces choses. Me
+comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de
+reconna&icirc;tre ma m&egrave;re, et que cependant je dois rester en France! &Agrave; mes
+yeux, c'est un devoir sacr&eacute;. Mon c&oelig;ur me disait que vous viendriez,
+vous voyez bien qu'il ne m'a pas tromp&eacute;e. Mon c&oelig;ur me dit aussi que je
+retrouverai ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle se tut. Hector restait pensif &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'id&eacute;e tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, s'&eacute;cria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconna&icirc;tre par ma
+m&egrave;re, et c'est en songeant &agrave; cela, &agrave; cela qui prouve si bien la bont&eacute; de
+Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse,
+Hector, parce que Dieu m'a marqu&eacute;e d'un signe visible qui me rendra t&ocirc;t
+ou tard les baisers de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Hector, depuis quelques instants, &eacute;tait en proie &agrave; une singuli&egrave;re
+agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille
+dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec M<sup>me</sup> la duchesse de
+Chaves.</p>
+
+<p>Les amoureux croient aux miracles; il &eacute;tait &eacute;mu jusqu'&agrave; la fi&egrave;vre; il
+pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait elle!</p>
+
+<p>&Agrave; son insu, ces mots vinrent jusqu'&agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'&eacute;coutez plus.</p>
+
+<p>Hector se laissa glisser &agrave; genoux et prit deux belles petites mains qui
+fr&eacute;mirent entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie,
+et il m'a &eacute;t&eacute; si doux, si consolant de causer de vous avec elle!</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quelqu'un qui vous aime d&eacute;j&agrave;, r&eacute;pondit le jeune comte, parce que
+je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...</p>
+
+<p>&mdash;Si belle! r&eacute;p&eacute;ta Saphir. Elle ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui &eacute;tait dans la cal&egrave;che. Vous
+suiviez &agrave; cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, &agrave; la
+porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Route de Maintenon &agrave; Paris! s'&eacute;cria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas
+qu'elle est belle?</p>
+
+<p>&mdash;Trop belle! r&eacute;pliqua Saphir d'une voix chang&eacute;e. Je ne vous ai pas
+encore dit de qui j'&eacute;tais jalouse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous! jalouse d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez &agrave; elle
+aupr&egrave;s de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je songeais &agrave; elle et c'&eacute;tait songer &agrave; vous, Marie, ma bien-aim&eacute;e,
+Marie! De m&ecirc;me que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma m&egrave;re, hier
+elle me disait: je cherche ma fille...</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille! s'&eacute;cria Saphir; elle! si jeune!</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille qui aurait votre &acirc;ge, sa fille qui fut enlev&eacute;e, comme vous, &agrave;
+Paris, et &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque que vous.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de Saphir tomba sur l'&eacute;paule d'Hector.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'&eacute;veille rien
+en moi... et pourtant, voyez comme mon c&oelig;ur bat! S'il se pouvait que ma
+m&egrave;re me f&ucirc;t rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent un cri d&eacute;chirant.</p>
+
+<p>Elle avait vu une forme sombre qui se d&eacute;tachait de l'arbre voisin; une
+main s'&eacute;tait lev&eacute;e au-dessus de la t&ecirc;te d'Hector qui rendit un r&acirc;le et
+tomba foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>Saphir ne put jeter qu'un cri.</p>
+
+<p>Un b&acirc;illon fut nou&eacute; par-derri&egrave;re sur sa bouche.</p>
+
+<p>Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du c&ocirc;t&eacute; de l'esplanade.</p>
+
+<p>Trois hommes, qui jusqu'alors avaient &eacute;t&eacute; cach&eacute;s par les arbres,
+entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans
+mouvement.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux
+soulev&egrave;rent Saphir, qui se d&eacute;battait, et l'introduisirent dans la
+voiture dont ils referm&egrave;rent la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle voulut s'&eacute;lancer dehors; elle n'&eacute;tait pas seule dans la voiture, o&ugrave;
+deux robustes mains comprim&egrave;rent ses mouvements.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dit-on sur le quai.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a? demanda le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'h&ocirc;tel, lui fut-il r&eacute;pondu avec impatience.</p>
+
+<p>Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:</p>
+
+<p>&mdash;Quel h&ocirc;tel?</p>
+
+<p>&mdash;L'h&ocirc;tel de Chaves, parbleu!</p>
+
+<p>Saphir entendit ces derniers mots comme en un r&ecirc;ve. Au moment o&ugrave; la
+voiture s'&eacute;branlait, elle cessa de se d&eacute;battre et s'affaissa, &eacute;vanouie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIIIa" id="XVIIIa"></a><a href="#Table">XVIII</a></h2>
+
+<h3>D&eacute;cadence d'une grande institution</h3>
+
+
+<p>Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon
+du caf&eacute; Massenet qui servait de lieu de r&eacute;union aux membres du Club des
+Bonnets de soie noire. Ces messieurs &eacute;taient venus assez tard; les
+gar&ccedil;ons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils
+&eacute;taient p&acirc;les, inquiets; tout, jusqu'&agrave; leur costume, sentait le trouble,
+et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va mal! on jurerait une vol&eacute;e de banqueroutiers qui va partir pour
+la Belgique.</p>
+
+<p>La po&eacute;sie et l'histoire ont consacr&eacute; ch&egrave;rement la gaiet&eacute; de nos soldats
+aux heures qui pr&eacute;c&egrave;dent la bataille. Tant qu'il y aura des ma&icirc;tres pour
+tenir le pinceau, on &eacute;clairera des lueurs rouge&acirc;tres du bivouac le
+sommeil paisible de Napol&eacute;on, &agrave; la veille d'Austerlitz. Il y a des
+anecdotes l&eacute;gendaires sur la tranquillit&eacute; un peu bourgeoise de Turenne,
+sur la splendide confiance de Cond&eacute; et sur la soif h&eacute;ro&iuml;que de Vend&ocirc;me.
+Henri IV seul fut accus&eacute; de coliques, dont il se gu&eacute;rissait &agrave; grand
+renfort de bons mots et d'estocades.</p>
+
+<p>Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre
+gaiet&eacute;, et nos bandits eux-m&ecirc;mes furent de tout temps d'excellents
+personnages de com&eacute;die.</p>
+
+<p>Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les
+derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Ces messieurs &eacute;taient l&agrave;, mornes et de mauvaise humeur, autour de la
+table o&ugrave; br&ucirc;lait le punch au kirsch. Les habitu&eacute;s du billard avaient
+raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgr&eacute; la
+saison d'&eacute;t&eacute;, ils avaient tous un double v&ecirc;tement, et leurs poches
+gonfl&eacute;es parlaient de d&eacute;m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>&mdash;Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent m&eacute;ridional
+baiss&eacute; de plusieurs tons.</p>
+
+<p>&mdash;Un temps affreux! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent toutes les voix &agrave; la ronde avec des
+inflexions diverses et plaintives.</p>
+
+<p>Le bon Jaffret ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; ne pas jeter un chien dehors.</p>
+
+<p>Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout &agrave; l'heure sur le
+quai commen&ccedil;ait &agrave; se d&eacute;cha&icirc;ner; on entendait la pluie tomber &agrave; torrents,
+et le vent secouait les volets ferm&eacute;s de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui &eacute;tait
+le moins lugubre des assistants.</p>
+
+<p>On lui jeta des regards de travers.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on n'a rien &agrave; perdre..., commen&ccedil;a le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du
+trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime &agrave; conna&icirc;tre ses
+chefs, et ce marquis-l&agrave; me d&eacute;pla&icirc;t!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je l'ai vu &agrave; l'&oelig;uvre, dit le Dr Samuel dont la n&eacute;faste
+figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce gar&ccedil;on n'est pas le
+premier venu. Il a mont&eacute; en ma pr&eacute;sence une m&eacute;canique qui me semblait
+d'abord grossi&egrave;re et pu&eacute;rile, mais qui a r&eacute;ussi compl&egrave;tement. Cette
+fille dont je vous ai parl&eacute;, la fille &agrave; la cerise, est install&eacute;e &agrave;
+l'h&ocirc;tel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgr&eacute; lui un sourire, on a beau
+&ecirc;tre de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli!</p>
+
+<p>&mdash;Qui a les instructions? demanda Comayrol.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, r&eacute;pondit Jaffret, et je ne suis pas trop f&acirc;ch&eacute; que
+monsieur le marquis ne m'ait pas honor&eacute; de sa confiance. Est-ce vous,
+docteur?</p>
+
+<p>Samuel r&eacute;pondit n&eacute;gativement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous en sommes au m&ecirc;me point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce
+ne sera peut-&ecirc;tre pas encore pour cette nuit.</p>
+
+<p>Un soulagement visible &eacute;claira toutes les physionomies.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, o&ugrave; est notre ardeur
+d'autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;La tienne est dans ta caisse, bonhomme, r&eacute;pliqua l'ancien clerc de
+notaire.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que le prudent Annibal a trouv&eacute; moyen de faire une petite
+absence.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour lui! s'&eacute;cria le fils de Louis XVII. Le Ma&icirc;tre n'a pas
+l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable!</p>
+
+<p>Il versa du punch dans les verres, mais personne, except&eacute; lui, n'y
+toucha.</p>
+
+<p>Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il
+referma ensuite avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; examin&eacute; les contrevents, dit-il en reprenant sa place,
+personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons &agrave; c&oelig;ur
+ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y
+a pas &agrave; marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrang&eacute;e
+industriellement, le duc &eacute;tait &agrave; nous, comme le joueur est au croupier,
+et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la
+police correctionnelle. Tout &agrave; coup, cet oiseau-l&agrave; est tomb&eacute; au milieu
+de nous par le tuyau de la chemin&eacute;e, avec tout notre attirail du temps
+jadis: des couteaux, des fausses clefs: la mis&egrave;re! Nous n'avons plus
+vingt ans; il nous ram&egrave;ne tout droit &agrave; la cour d'assises. Moi, &ccedil;a ne me
+va plus.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne va &agrave; personne, fit observer le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de
+notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la ma&icirc;trise; mais
+Marguerite de Bourgogne &eacute;tait comtesse, comtesse de Clare[*], et nous
+avions vingt ans de moins.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec
+une apparence de tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>Comayrol baissa la voix pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Si on lui br&ucirc;lait la politesse?</p>
+
+<p>&mdash;Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y
+eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur
+Massenet au travers de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer! s'&eacute;cria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant.
+Nous &eacute;tions en train de boire &agrave; sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>Similor, en grande livr&eacute;e, passa le seuil. Il salua en ma&icirc;tre &agrave; danser
+et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors. &Agrave; la
+diff&eacute;rence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait
+rajeuni de quatre lustres.</p>
+
+<p>Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant &agrave;
+l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il,
+grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les
+armes. Il m'est agr&eacute;able de revoir des chefs &agrave; qui j'ai ob&eacute;i dans le
+temps avec fid&eacute;lit&eacute;, et dont je suis devenu presque l'&eacute;gal par le lien
+de parent&eacute; qui m'unit &agrave; mon fils, lequel m'a charg&eacute; de vous communiquer
+que c'est d&eacute;cid&eacute;ment pour cette nuit la danse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; ob&eacute;ir au Ma&icirc;tre, r&eacute;pondit le bon Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, s'&eacute;cria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une
+semelle: vous &ecirc;tes aussi ratatin&eacute; qu'autrefois. Par exemple, le Louis
+XVII a &eacute;t&eacute; chang&eacute; en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne
+mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir.</p>
+
+<p>Samuel lui tendit son verre plein.</p>
+
+<p>Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du Ma&icirc;tre, dit-il en s'approchant de la lumi&egrave;re pour lire: &laquo;Nos
+amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la r&eacute;union, et
+m'attendre f&ucirc;t-ce jusqu'au jour...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous
+coucher, pas vrai, mes v&eacute;n&eacute;rables?</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Les <i>simples</i> doivent &ecirc;tre r&eacute;unis chez le marchand de vin de la place
+Saint-Michel, pr&ecirc;ts &agrave; partir au premier signal.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit &agrave; son tour Comayrol, ils sont l&agrave;-bas douze hommes de
+premier choix et dont le Ma&icirc;tre sera content.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret,
+par-ci par-l&agrave;, dans les coins.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charg&eacute;, poursuivit Similor, de porter moi-m&ecirc;me le signal &agrave; ces
+braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Samuel tra&ccedil;a une ligne de chiffres sur une page arrach&eacute;e &agrave; son calepin
+et la lui remit.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef des <i>simples</i> est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez
+cela et vous direz: &laquo;Marchef, au galop!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis charg&eacute; encore de
+vous faire savoir, dans le cas o&ugrave; &ccedil;a vous plairait, de vous m&ecirc;ler &agrave; la
+polka, que le signal pour ouvrir la grille, l&agrave;-bas, avenue Gabrielle,
+est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de
+passe sont <i>temp&ecirc;te&mdash;tant mieux</i>.</p>
+
+<p>Tout le monde s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charg&eacute; enfin, acheva Similor, de rapporter au Ma&icirc;tre les noms
+de ceux qui manquent &agrave; la r&eacute;union de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manque que notre cher Annibal, r&eacute;pondit Jaffret, et il va
+peut-&ecirc;tre venir.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ccedil;a, non, r&eacute;pliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on
+n'a <i>coup&eacute; la branche</i> chez vous?</p>
+
+<p>Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s longtemps, r&eacute;pondit Samuel s&egrave;chement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne
+lui offrait point, &ccedil;a vous para&icirc;tra comme si c'&eacute;tait du fruit nouveau. &Agrave;
+vous revoir, mes v&eacute;n&eacute;rables, et soyez bien sages!</p>
+
+<p>Il remit son chapeau sur sa t&ecirc;te, gagna la porte d'un pas th&eacute;&acirc;tral et
+sortit.</p>
+
+<p>Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour &agrave;
+tour ses compagnons. L'effroi &eacute;tait peint sur tous les visages.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des v&eacute;n&eacute;rables!</p>
+
+<p>&mdash;Vayadious! s'&eacute;cria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque
+chose ou quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Annibal a d&eacute;sob&eacute;i, pronon&ccedil;a froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa
+vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce:</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il a d&eacute;sob&eacute;i.</p>
+
+<p>Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, d&eacute;fiance
+&eacute;tait n&eacute;e au sein m&ecirc;me du c&eacute;nacle.</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent tous d&eacute;sormais silencieux et immobiles, &agrave; l'exception du
+fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un
+verre de punch.</p>
+
+<p>On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors.</p>
+
+<p>Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait &agrave; la pendule quand le
+bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le
+carreau du corridor.</p>
+
+<p>Le vieux sanh&eacute;drin s'&eacute;veilla et toutes les t&ecirc;tes se dress&egrave;rent plus
+p&acirc;les.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton tr&egrave;s leste, l'heure est
+avanc&eacute;e, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore &agrave;
+l'h&ocirc;tel de Chaves.</p>
+
+<p>Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s las, dit-il, j'ai consid&eacute;rablement travaill&eacute; aujourd'hui.
+Les mesures &agrave; prendre &eacute;taient fort compliqu&eacute;es, je les ai prises, et
+d&eacute;sormais nous sommes absolument certains du succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Ma&icirc;tre! fit le prince tandis que les autres se taisaient.
+Saladin continua comme s'il e&ucirc;t re&ccedil;u l'accueil plus sympathique.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous
+&ecirc;tes bien s&ucirc;rs qu'ils sont en caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sommes s&ucirc;rs, r&eacute;pondit Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur
+le duc lui-m&ecirc;me a &eacute;t&eacute; toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs
+envoy&eacute;s du Br&eacute;sil chez messieurs de Rothschild.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien de l'argent, fit Comayrol &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compt&eacute; sur vous,
+je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation
+et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les
+demander. Mais quant &agrave; vous, votre &acirc;ge et votre <i>prudence</i> (il appuya
+sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la r&eacute;serve.</p>
+
+<p>Jaffret et le docteur approuv&egrave;rent d'un signe de t&ecirc;te. Comayrol
+grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais &eacute;t&eacute; au feu comme un
+jeune homme.</p>
+
+<p>Saladin continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que
+moi-m&ecirc;me; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez
+confiance en moi, vous devez &ecirc;tre compromis juste autant que moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voudrions savoir..., commen&ccedil;a Jaffret.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton p&eacute;remptoire;
+j'ai dit: je le veux. Maintenant, je d&eacute;sire vous mettre rapidement au
+fait de ce qui va avoir lieu. J'ai pass&eacute; la plus grande partie de la
+journ&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves, o&ugrave; je suis un peu comme chez moi; le Dr
+Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les &ecirc;tres de l'h&ocirc;tel
+aussi bien que si je l'avais habit&eacute; dix ans. Je n'ai pas &agrave; vous
+apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au
+rez-de-chauss&eacute;e, gard&eacute;s par deux employ&eacute;s que monsieur le duc a amen&eacute;s
+du Br&eacute;sil et qui couchent dans les bureaux m&ecirc;mes. Ils sont tous les deux
+tr&egrave;s bien arm&eacute;s, mais ils ne s'&eacute;veilleront pas cette nuit. J'y ai mis
+ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit le Prince avec une vell&eacute;it&eacute; d'enthousiasme, nous avons enfin
+un homme &agrave; notre t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur
+le duc de Chaves habite le premier &eacute;tage &agrave; gauche, en entrant par
+l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite.
+J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a &eacute;t&eacute; question
+entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement
+particulier un tr&egrave;s joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes,
+les <i>simples</i>, comme vous les appelez, ont &agrave; l'heure qu'il est la carte
+exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si
+mieux vous aimez mon p&egrave;re, qui les conduit, a pu, gr&acirc;ce &agrave; moi, visiter
+les lieux au jour. M<sup>lle</sup> de Chaves, qui n'a rien &agrave; me refuser, attendra &agrave;
+la grille...</p>
+
+<p>&mdash;Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours
+compatissant. Pauvre ch&egrave;re jeune personne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un beau temps, r&eacute;pliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique
+lui donnera le signal d'ouvrir. Elle &eacute;changera le mot de passe avec nos
+hommes et les conduira elle-m&ecirc;me aux bureaux dont elle a la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ange que cette jeune demoiselle! s'&eacute;cria le Prince attendri. Les
+autres, malgr&eacute; eux, &eacute;coutaient avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient refuser &agrave; ce Ma&icirc;tre qui s'imposait &agrave; eux la pr&eacute;cision
+du coup d'&oelig;il et la nettet&eacute; de l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Ma&icirc;tre Annibal Gioja est en
+ce moment m&ecirc;me &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves o&ugrave; il a introduit une jeune fille que
+je lui avais ordonn&eacute; de respecter. Ce n'est pas &agrave; vous, messieurs, que
+j'ai &agrave; rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous
+pla&icirc;t, d&eacute;cider &agrave; l'instant m&ecirc;me du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon
+opinion c'est le cas de <i>couper la branche</i>.</p>
+
+<p>Cette expression, que nous avons d&eacute;j&agrave; employ&eacute;e et qui a son explication
+dramatique dans un autre r&eacute;cit[*], faisait partie du vocabulaire secret
+des anciens Habits Noirs ou Fr&egrave;res de la Merci.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les
+boursiers appellent &laquo;ex&eacute;cuter&raquo; un homme.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la d&eacute;fense du malheureux
+Napolitain. Comayrol pronon&ccedil;a quelques paroles timides en sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni haine ni col&egrave;re contre Annibal Gioja, r&eacute;pondit Saladin. Il
+n'a fait que son m&eacute;tier en vendant cette fille. Mais en faisant son
+m&eacute;tier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive &ecirc;tre ch&acirc;ti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?</p>
+
+<p>Saladin r&eacute;pondit par un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il conna&icirc;t aussi bien
+que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il
+entendait ce que vous venez de nous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez qu'il trahisse apr&egrave;s avoir d&eacute;sob&eacute;i? demanda Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; &agrave;
+l'h&ocirc;tel de Chaves.</p>
+
+<p>Samuel, Comayrol et le Prince lui-m&ecirc;me semblaient fort &eacute;branl&eacute;s par
+cette opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Mes fr&egrave;res, r&eacute;pondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette
+nuit, &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux.
+Monsieur le duc sera fort occup&eacute;, et l'on n'entendra gu&egrave;re au premier
+&eacute;tage nos travailleurs du rez-de-chauss&eacute;e. Quant au vicomte Annibal, il
+n'est pas homme &agrave; casser les vitres sans n&eacute;cessit&eacute;. Je l'ai vu
+aujourd'hui m&ecirc;me et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais
+compl&egrave;tement chang&eacute; d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe,
+je lui ai donn&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s carte blanche. En le jugeant d'apr&egrave;s son
+caract&egrave;re, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de
+l'enl&egrave;vement, ensuite sa part dans l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donn&eacute; carte blanche, il n'a pas
+d&eacute;sob&eacute;i.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, de notre c&ocirc;t&eacute;, poursuivit Saladin sans r&eacute;pondre, nous suivons
+l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un
+coupable. Annibal est tout rendu sur le th&eacute;&acirc;tre du crime: je veux qu'il
+soit le coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Il parlera, s'&eacute;cri&egrave;rent deux ou trois voix. Saladin repartit
+lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne parlera pas!</p>
+
+<p>&Agrave; ces derniers mots, il se leva apr&egrave;s avoir consult&eacute; sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous &ecirc;tes arm&eacute;s, je suppose?</p>
+
+<p>Ils l'&eacute;taient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs
+poches, c'&eacute;taient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-t&ecirc;te et
+couteaux. Ils avaient des &eacute;p&eacute;es dans les manches de leurs parapluies.</p>
+
+<p>Jamais si mauvais soldats n'avaient port&eacute; &agrave; la fois plus d'engins de
+destruction.</p>
+
+<p>Quand Saladin donna le signal du d&eacute;part, chacun d'eux mit en ordre son
+arsenal. C'&eacute;tait &agrave; faire fr&eacute;mir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce
+bon, ce pacifique propri&eacute;taire, on e&ucirc;t trouv&eacute; de quoi d&eacute;fendre une
+barricade.</p>
+
+<p>Ils suivirent Saladin, leur g&eacute;n&eacute;ral, et travers&egrave;rent la grande salle du
+caf&eacute; Massenet o&ugrave; il n'y avait plus personne. Les gar&ccedil;ons avaient retard&eacute;
+la fermeture de l'&eacute;tablissement par respect pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait une petite d&eacute;bauche, dit Jaffret en passant; nous
+dormirons demain la grasse matin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils sortirent faisant la tortue avec leurs parapluies, j'allais dire
+leurs boucliers, pour gagner deux fiacres qui les attendaient au-dehors.</p>
+
+<p>Monsieur Massenet, qui les regardait monter en voiture, fit cette
+observation:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas s'ils se sont bien amus&eacute;s ce soir, les braves
+messieurs, mais ils s'en vont comme des chiens qu'on fouette.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin la pluie tombait par douches et le vent
+secouait les grands ormes des Champs-Elys&eacute;es.</p>
+
+<p>Certes, dans l'opinion des sergents de ville charg&eacute;s de faire patrouille
+et qui avaient cherch&eacute; un abri je ne sais o&ugrave;, pas une cr&eacute;ature humaine
+ne devait &ecirc;tre &eacute;gar&eacute;e sous ce d&eacute;luge dans toute l'&eacute;tendue de l'immense
+promenade.</p>
+
+<p>Deux fiacres venaient au petit trot, en longeant le Garde-Meuble,
+conduits par des cochers que le poids de leurs carricks inond&eacute;s
+&eacute;crasait.</p>
+
+<p>Soit par suite de l'orage, soit que la main de l'homme y f&ucirc;t pour
+quelque chose, les deux becs de gaz qui &eacute;taient &agrave; droite et &agrave; gauche du
+jardin de l'h&ocirc;tel de Chaves ne br&ucirc;laient plus. Il y avait l&agrave; un espace
+d'une cinquantaine de pas qui semblait noir comme un four.</p>
+
+<p>Au milieu de cet espace sombre et juste en face de la grille, une
+allumette chimique cria, puis flamba.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Personne ne se montra dans le jardin, au-del&agrave; duquel on
+voyait briller plusieurs fen&ecirc;tres de l'h&ocirc;tel, malgr&eacute; l'heure avanc&eacute;e.</p>
+
+<p>Une seconde tentative du m&ecirc;me genre eut le m&ecirc;me r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Similor en personne qui donnait ainsi le signal convenu, en
+prot&eacute;geant l'allumette sous l'abri de son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;La demoiselle aura eu peur de s'enrhumer, grommela-t-il. C'est
+pourtant une jolie nuit pour travailler!</p>
+
+<p>Un &oelig;il habitu&eacute; &agrave; l'obscurit&eacute; aurait pu voir que Similor n'&eacute;tait pas
+seul. Autour des arbres voisins, il y avait des ombres qui se mouvaient,
+et un homme, courb&eacute; sous la pluie, marchait &agrave; pas de loup le long de la
+grille.</p>
+
+<p>Du bout de l'avenue qui ouvre sur la place de la Concorde les deux
+fiacres venaient.</p>
+
+<p>L'homme qui marchait le long de la grille s'arr&ecirc;ta en poussant une
+exclamation d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;La porte est grande ouverte! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Similor. Entrez voir, Marchef, mais pas d'imprudence!
+Coyatier entra dans le jardin tout noir, et disparut au bout de quelques
+pas.</p>
+
+<p>Les deux fiacres arrivaient. Similor alla vers la porti&egrave;re du premier et
+raconta ce qui venait de se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une heure que nous sommes ici, dit-il, et de cinq minutes en
+cinq minutes, j'ai donn&eacute; le signal. Rien n'a boug&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment, Coyatier revenait de son excursion. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;La porte de la maison est grande ouverte aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? demanda Similor.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re du premier fiacre s'ouvrit, et Saladin sauta dans l'eau qui
+baignait l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, messieurs, ordonna-t-il &agrave; ceux qui restaient dans les voitures.</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s, sous un toit form&eacute; par six parapluies, les membres du
+Club des Bonnets de soie noire d&eacute;lib&eacute;raient.</p>
+
+<p>Les avis &eacute;taient partag&eacute;s ainsi dans ce conclave: Comayrol, le bon
+Jaffret, le Dr Samuel et le Prince lui-m&ecirc;me opinaient pour qu'on s'en
+all&acirc;t.</p>
+
+<p>Mais Saladin, seul de son bord, leur ordonna de rester, et ils
+rest&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIXa" id="XIXa"></a><a href="#Table">XIX</a></h2>
+
+<h3>Aventures de nuit</h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; mademoiselle Guite-&agrave;-tout-faire dormant paisiblement
+aupr&egrave;s de la duchesse &eacute;vanouie. Mademoiselle Guite ronfla longtemps de
+tout son c&oelig;ur. Quand elle eut cuv&eacute; sa nuit d'Asni&egrave;res et son d&eacute;jeuner
+de Bois-Colombes, elle s'&eacute;veilla dans un tr&egrave;s joli boudoir qui &eacute;tait la
+derni&egrave;re pi&egrave;ce du pavillon, en retour sur le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! se dit-elle, voici une attention d&eacute;licate de cette ch&egrave;re maman.
+Je crois que nous nous entendrons sup&eacute;rieurement ensemble!</p>
+
+<p>Elle sonna. Deux femmes de chambre attendaient pour sa toilette. La
+veille, mademoiselle Guite avait savonn&eacute; elle-m&ecirc;me son col et ses
+manches, mais aujourd'hui elle se laissa faire avec une royale
+d&eacute;sinvolture.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Chaves vint la chercher &agrave; l'heure du d&icirc;ner, et
+Guite l'embrassa sur les deux joues. Ce n'&eacute;tait pas une m&eacute;chante
+cr&eacute;ature, elle ne demandait pas mieux qu'&agrave; faire le bonheur de sa
+nouvelle famille.</p>
+
+<p>Elle ne s'aper&ccedil;ut m&ecirc;me pas de la froideur qui avait remplac&eacute; chez madame
+de Chaves les premiers &eacute;lans de l'amour maternel.</p>
+
+<p>Elle s'assit &agrave; table entre le duc et la duchesse, aussi &agrave; son aise que
+si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave; la Maison-d'or; en cabinet particulier. Madame de
+Chaves l'avait pr&eacute;sent&eacute;e en grande c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Le duc lui sembla un homme froid, taciturne mais poli. Elle fit &agrave; peu de
+chose pr&egrave;s tous les frais de la conversation, et mangea d'excellent
+app&eacute;tit.</p>
+
+<p>Le duc et la duchesse n'&eacute;chang&egrave;rent entre eux que de rares paroles. La
+duchesse &eacute;tait souffrante.</p>
+
+<p>Quand mademoiselle Guite fut seule apr&egrave;s le d&icirc;ner, car elle n'avait pas
+eu l'id&eacute;e de suivre madame de Chaves dans ses appartements, elle tint
+conseil avec elle-m&ecirc;me, et se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, on doit mourir d'ennui, le plus sage est de se mettre du premier
+coup sur un bon pied. Ma ch&egrave;re maman est triste comme un bonnet de nuit,
+mon noble p&egrave;re ressemble &agrave; un jaloux Espagnol, et monsieur le marquis de
+Rosenthal est un des personnages les plus fatigants que je connaisse. On
+s'amusera comme on pourra.</p>
+
+<p>Pour commencer, elle fit atteler et s'en alla au bois toute seule.</p>
+
+<p>Le lendemain, madame de Chaves garda le lit. Mademoiselle Guite lui fit
+une jolie petite visite, le matin, et la pr&eacute;vint qu'elle &eacute;tait prise
+pour la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs
+de l'h&ocirc;tel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis
+les salons d'apparat jusqu'&agrave; la portion r&eacute;serv&eacute;e aux bureaux et caisse
+de la Compagnie br&eacute;silienne. Elle d&icirc;na dans son appartement avec
+monsieur le marquis et se fit conduire &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite &eacute;tait plut&ocirc;t d'Asni&egrave;res et de la rue Vivienne, 6<sup>e</sup>
+&eacute;tage, que du quartier Le Peletier. N&eacute;anmoins, dans sa loge, elle avait
+assez bien l'air d'une vraie marquise&mdash;beaucoup plus assur&eacute;ment que
+Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis.</p>
+
+<p>C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce
+qu'elles peuvent pour ressembler &agrave; mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>De profonds moralistes leur ont conseill&eacute; de lutter avec mademoiselle
+Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du
+bon monde. Elles ont ob&eacute;i et gagnent &agrave; cela d'avoir, aupr&egrave;s de leurs
+cousins, un succ&egrave;s du m&ecirc;me genre, mais un peu moins brillant que celui
+de mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de leur mari, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&Agrave; la sortie de l'Op&eacute;ra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec
+mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait
+d'elle, mais le c&oelig;ur lui manqua. C'&eacute;tait grave et dangereux; il remit
+la chose au lendemain.</p>
+
+<p>Il eut tort, car le lendemain, aux premi&egrave;res paroles qu'il pronon&ccedil;a,
+mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement &agrave; son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-l&agrave;, dit-elle, mais
+moi je suis &agrave; tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants
+pour me parler raison. Vous n'avez pas la t&ecirc;te de quelqu'un qui fait
+gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'&eacute;tais
+venue ici pour enfiler des perles.</p>
+
+<p>Saladin fut rassur&eacute;, mais il gardait encore quelques scrupules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment tois&eacute;e. Mais c'est
+qu'il s'agit de quelque chose de tr&egrave;s raide.</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours, fit mademoiselle Guite sans s'&eacute;mouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait ouvrir, la nuit qui vient, la porte de la grille donnant
+sur l'avenue Gabrielle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la clef, dit mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! d&eacute;j&agrave;! s'&eacute;cria Saladin &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai demand&eacute;e pour le cas o&ugrave; il me plairait de rentrer par l&agrave; de
+nuit ou de jour. Je ne me g&ecirc;ne pas; j'ai tout demand&eacute;, j'ai tout obtenu,
+et malgr&eacute; cela je m'ennuie. &Eacute;grenez votre chapelet.</p>
+
+<p>Elle crut que Saladin allait l'embrasser, tant il &eacute;tait joyeux, mais il
+se borna &agrave; lui offrir une d&eacute;cente poign&eacute;e de main.</p>
+
+<p>Et il continua son explication qui ne laissa pas d'&ecirc;tre longue.
+Mademoiselle Guite l'&eacute;couta fort attentivement et sans manifester aucun
+&eacute;moi. Quand l'explication fut achev&eacute;e, elle dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est rudement raide, mais bah!</p>
+
+<p>Puis elle ajouta en fixant sur lui ses grands yeux bleus liquides:</p>
+
+<p>&mdash;Combien que j'aurai pour ma peine?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille francs, r&eacute;pondit Saladin. Elle fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ne marchandons pas, reprit-il, cent mille francs, c'est le
+dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Et la clef des champs? demanda mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>&mdash;Libert&eacute; enti&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle jeta une cigarette &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;e qu'elle tenait entre ses dents
+de lait, frappa dans la main de Saladin et dit r&eacute;solument:</p>
+
+<p>&mdash;Le jeu est fait, rien ne va plus!</p>
+
+<p>Saladin resta encore quelque temps &agrave; l'h&ocirc;tel pour en relever le plan
+exact et compl&eacute;ter ses instructions. Quand il se retira, mademoiselle
+Guite et lui &eacute;chang&egrave;rent une loyale poign&eacute;e de main.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas les mots de passe, lui dit Saladin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais rien oubli&eacute; de ma vie... &agrave; tant&ocirc;t!</p>
+
+<p>Saladin s'en allait. Mademoiselle Guite le rappela, et, duss&eacute;-je
+surprendre le lecteur, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, cette femme-l&agrave; souffre; elle a &eacute;t&eacute; bonne pour moi. Je ne
+veux pas qu'on lui fasse du mal.</p>
+
+<p>Saladin n'avait aucune envie de faire du mal &agrave; madame la duchesse. Il
+protesta de ses bonnes intentions et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e n'&eacute;tait pas encore tr&egrave;s avanc&eacute;e. Mademoiselle Guite, rest&eacute;e
+seule, n'eut pas de remords, mais elle fut prise d'ennui. Elle alla
+faire une petite visite de politesse &agrave; madame de Chaves qui &eacute;tait
+couch&eacute;e sur une chaise longue et semblait dompt&eacute;e par la fi&egrave;vre. Cela
+lui d&eacute;pensa une demi-heure.</p>
+
+<p>En sortant, elle b&acirc;illait &agrave; se d&eacute;mettre la m&acirc;choire.</p>
+
+<p>Vers dix heures, elle se fit servir un joli souper et renvoya ses
+femmes.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait de celles qui peuvent manger et boire solitairement avec un
+sinc&egrave;re plaisir. Quand la demie apr&egrave;s onze heures sonna, elle &eacute;tait
+encore &agrave; table, humant &agrave; petites gorg&eacute;es son sixi&egrave;me verre de
+chartreuse.</p>
+
+<p>Le souper l'avait mise en joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'affaire d'un coup de collier, dit-elle; j'aurais mieux aim&eacute;
+qu'il f&icirc;t beau temps, mais j'ai gagn&eacute; des rhumes pour un louis et il
+s'agit ici de cinq mille livres de rentes au dernier vingt!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment convenu. Elle fit sa toilette d'aventures, prit la
+clef de la grille et sortit dans le jardin.</p>
+
+<p>Le jardin &eacute;tait inond&eacute;; la pluie tombait &agrave; torrents. Mademoiselle Guite
+suivit bravement les all&eacute;es et chercha un abri o&ugrave; elle p&ucirc;t faire
+sentinelle.</p>
+
+<p>Elle se retourna &agrave; moiti&eacute; chemin de la grille et jeta un regard sur
+l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>On y voyait briller &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques lumi&egrave;res, mais c'&eacute;taient de celles
+qui veillent au chevet des gens endormis. Seule, la chambre &agrave; coucher de
+M<sup>me</sup> de Chaves &eacute;tait vivement &eacute;clair&eacute;e.</p>
+
+<p>Les appartements du duc restaient noirs, ainsi que les bureaux de la
+Compagnie br&eacute;silienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon respectable p&egrave;re est &agrave; boire et &agrave; jouer, se dit mademoiselle
+Guite. Voil&agrave; un vrai vivant, qui jette des paquets de billets de banque
+&agrave; la t&ecirc;te des femmes et qui perd dix mille louis dans une soir&eacute;e sans
+sourciller! &Ccedil;a me fait de la peine de le voir d&eacute;valiser par un cancre
+comme M. le marquis de Rosenthal.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta sous l'auvent de chaume d'un pavillon rustique, &agrave; quelques
+pas de la porte qui s'ouvrait vers l'extr&eacute;mit&eacute; de la grille la plus
+rapproch&eacute;e de la place de la Concorde.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai bien l&agrave;, pensa-t-elle. Pourvu qu'ils ne me fassent pas
+attendre trop longtemps!</p>
+
+<p>Un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, et mademoiselle Guite,
+n'ayant rien d'autre &agrave; faire, se mit &agrave; jurer comme un charretier
+embourb&eacute;. Ses pieds mouill&eacute;s lui faisaient froid, et, malgr&eacute; son abri,
+les rafales lui fouettaient la pluie au visage.</p>
+
+<p>Vers minuit et quelques minutes, le temps s'&eacute;claircit. Les nuages,
+d&eacute;chir&eacute;s par la tourmente, couraient tumultueusement sur l'azur du ciel.</p>
+
+<p>Dieu sait que mademoiselle Guite ne regardait point l'azur du ciel.</p>
+
+<p>Vers minuit et demi, les roues d'une voiture grinc&egrave;rent sur le sable de
+l'avenue Gabrielle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'&eacute;cria mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>Mais avant de dire combien adroitement et fid&egrave;lement elle accomplit son
+r&ocirc;le, il nous faut revenir &agrave; deux de nos personnages que nous avons
+abandonn&eacute;s depuis longtemps.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, vers neuf heures, un coup&eacute; de place s'arr&ecirc;ta devant la
+porte coch&egrave;re de l'h&ocirc;tel de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honor&eacute;. Deux
+hommes en descendirent dont l'un semblait &ecirc;tre un paysan proprement
+couvert; l'autre &eacute;tait v&ecirc;tu de noir des pieds &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de grande taille, qui portait haut, et dont les
+mouvements avaient une sorte de raideur. Ses longs cheveux &eacute;taient
+blancs, sa barbe &eacute;tait grise.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sans doute le ma&icirc;tre du paysan endimanch&eacute;.</p>
+
+<p>Ils demand&egrave;rent chez le concierge madame la duchesse de Chaves, et on
+leur r&eacute;pondit que madame la duchesse, tr&egrave;s s&eacute;rieusement indispos&eacute;e, ne
+pouvait point recevoir.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre insista de ce ton imposant, quoique poli, qui d'ordinaire
+brise la r&eacute;sistance des valets, mais tout fut inutile.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; d&eacute;faut de madame la duchesse, dit-il, je d&eacute;sire voir monsieur le
+duc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc est absent, r&eacute;pondit le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'heure qu'il est, il ne peut manquer de rentrer bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc rentre plus souvent le matin que le soir.</p>
+
+<p>L'homme v&ecirc;tu de noir et son paysan se consult&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre dit, mais cette fois avec une autorit&eacute; qui n'admettait pas de
+r&eacute;plique:</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance. Elle
+est importante pour madame la duchesse et pour monsieur le duc, bien
+plus encore que pour moi. Veuillez me faire entrer quelque part o&ugrave; je
+puisse &eacute;crire ou attendre.</p>
+
+<p>Le concierge n'osa pas refuser. Dans l'accent et surtout dans l'aspect
+de cet homme, il y avait quelque chose qui faisait froid et qui en m&ecirc;me
+temps subjuguait.</p>
+
+<p>Quand le concierge revint vers sa femme il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de voir quelqu'un qui a l'air d'un revenant.</p>
+
+<p>Pour ob&eacute;ir au d&eacute;sir de l'&eacute;tranger, on traversa la cour et la salle
+d'attente de la Compagnie br&eacute;silienne fut ouverte. Sur la table, il y
+avait l&agrave; tout ce qu'il faut pour &eacute;crire.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre s'assit devant la table; le paysan se tenait debout &agrave; l'&eacute;cart;
+ils ne se parlaient point.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre &eacute;crivit une lettre qu'il d&eacute;chira et dont il br&ucirc;la ensuite les
+fragments &agrave; la bougie. Il commen&ccedil;a une seconde lettre qui eut le m&ecirc;me
+sort. Quand il eut fini la troisi&egrave;me, dans le courant de laquelle sa
+plume avait h&eacute;sit&eacute; bien des fois, onze heures sonn&egrave;rent &agrave; la pendule du
+salon voisin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sign&eacute; ton nom, dit le ma&icirc;tre au paysan; elle s'en souviendra plus
+volontiers que du mien.</p>
+
+<p>Le paysan ne r&eacute;pondit que par un signe de t&ecirc;te qui approuvait.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre plia la lettre et mit l'adresse: &agrave; madame la duchesse de
+Chaves, pour lui &ecirc;tre port&eacute;e sur l'heure.</p>
+
+<p>Puis il appuya sa t&ecirc;te contre sa main et sembla se perdre dans de
+profondes r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Cela fut long, car le paysan dit, apr&egrave;s un silence qui lui avait sembl&eacute;
+sans fin:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; minuit qui sonne.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre se leva en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Par ce d&eacute;luge, murmura-t-il, et &agrave; cette heure, les Champs-Elys&eacute;es
+doivent &ecirc;tre d&eacute;serts...</p>
+
+<p>Ils regagn&egrave;rent le pavillon du concierge et le ma&icirc;tre dit en lui
+remettant la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse de Chaves doit recevoir ce pli &agrave; l'instant m&ecirc;me. Si
+elle dort, il faut l'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit..., commen&ccedil;a le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit, interrompit l'&eacute;tranger, que madame la duchesse est
+malade. Moi, je vous r&eacute;ponds: il faut qu'elle ait ce pli sur l'heure,
+f&ucirc;t-elle malade &agrave; mourir, et je vous rends responsable du malheur que
+pourrait occasionner le plus l&eacute;ger retard.</p>
+
+<p>Il sortit sur ces mots, laissant le concierge impressionn&eacute; vivement.</p>
+
+<p>En remontant dans le coup&eacute; de place, le paysan avait donn&eacute; un ordre. Le
+coup&eacute; se mit en mouvement, tourna l'angle de l'Elys&eacute;e, descendit
+l'avenue Marigny et entra dans l'avenue Gabrielle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment de l'&eacute;claircie. Les nuages disjoints, pouss&eacute;s par le
+vent d'ouest, allaient en masses tumultueuses, mais la pluie avait cess&eacute;
+de tomber.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre et le paysan descendirent de voiture apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; la
+grille du jardin de Chaves. Le cocher fut pay&eacute; et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous allez faire? demanda le paysan qui semblait
+inquiet.</p>
+
+<p>La main tremblante du ma&icirc;tre pressa son front.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a si longtemps que je ne suis plus du monde! murmura-t-il. C'est
+peut-&ecirc;tre folie, mais il faut que je la voie. Quelque chose en moi me
+crie qu'un malheur menace... un grand malheur! Ce n'est pas ma fi&egrave;vre de
+toutes les nuits qui me tient, c'est un pressentiment, une obsession, un
+vertige. Je ne peux pas m'&eacute;loigner de cette maison. Derri&egrave;re les murs de
+cette maison je vois comme une bataille qui se livre entre le salut et
+le d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la grille et en saisit les deux premiers barreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, fit le paysan, c'est peut-&ecirc;tre une id&eacute;e. &Ccedil;a ne me g&ecirc;nerait pas
+beaucoup de grimper par ici pour descendre de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il parlait bas et pourtant le ma&icirc;tre lui imposa silence en serrant son
+bras fortement.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute! fit-il.</p>
+
+<p>Un bruit de pas venait du c&ocirc;t&eacute; de la place de la Concorde.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent tous deux l'avenue et se gliss&egrave;rent sous les arbres du
+bosquet.</p>
+
+<p>Deux hommes approch&egrave;rent. Le premier s'arr&ecirc;ta au pied du r&eacute;verb&egrave;re qui
+&eacute;tait en de&ccedil;&agrave; de la petite porte du jardin de Chaves, &agrave; vingt pas tout
+au plus de l'abri o&ugrave; mademoiselle Guite tenait sa faction, tandis que
+l'autre allait au second r&eacute;verb&egrave;re, plant&eacute; au-del&agrave; du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Monte, Martin! dit le second en embrassant la colonne qui soutenait la
+lanterne.</p>
+
+<p>Ils grimp&egrave;rent aussit&ocirc;t comme deux chats, avec une semblable agilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut un double bruit de verre cass&eacute; et les deux becs de gaz
+s'&eacute;teignirent.</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite, sous son toit de chaume, ne s'ennuyait plus; elle
+pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis me l'avait bien dit! ce sont des gaillards qui
+entendent leur affaire. Maintenant les autres vont venir.</p>
+
+<p>Les deux grimpeurs, cependant, redescendaient tranquillement l'avenue
+Gabrielle comme deux travailleurs qui ont accompli leur besogne.</p>
+
+<p>Sous les arbres, le ma&icirc;tre et son paysan avaient suivi cette sc&egrave;ne avec
+un &eacute;tonnement plein de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il va se passer quelque chose ici! dit le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est s&ucirc;r, r&eacute;pondit le paysan. J'ai id&eacute;e qu'il vaut mieux pour
+nous attendre de ce c&ocirc;t&eacute; que de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre... attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Si on attend, reprit le paysan, comme il y a une &eacute;ternit&eacute; que je n'ai
+fum&eacute; et qu'il n'y a pas un chat aux environs, je demande la permission
+d'en allumer une.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre ne r&eacute;pondit point. Le paysan bourra sa pipe et frotta sur son
+genou une allumette chimique qui prit feu aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient sur la lisi&egrave;re du bosquet.</p>
+
+<p>Ils entendirent un &eacute;clat de rire argentin de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la grille
+et le bruit d'une clef dans la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit mademoiselle Guite, voil&agrave; un signal qui se voit
+mieux quand on a pris la pr&eacute;caution d'&eacute;teindre les lanternes!</p>
+
+<p>La porte ouverte tourna sur ses gonds.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta mademoiselle Guite, impatiente.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre mit un doigt sur sa bouche et traversa le premier l'avenue
+Gabrielle. Le paysan suivait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit mademoiselle Guite, vous n'&ecirc;tes que deux. Donnez-vous la
+peine d'entrer.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! saperlotte! s'interrompit-elle, &eacute;tourdie que je suis! je ne sais
+pas encore bien mon m&eacute;tier de factionnaire. J'allais oublier les mots de
+passe. Voyons, <i>temp&ecirc;te</i>! que r&eacute;pondez-vous?</p>
+
+<p>Elle faisait mine de d&eacute;fendre l'entr&eacute;e en riant, car elle n'avait aucune
+esp&egrave;ce d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger habill&eacute; de noir, au lieu de r&eacute;pondre, lui planta la main sur
+la bouche si herm&eacute;tiquement que son premier cri m&ecirc;me fut &eacute;touff&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ton mouchoir, M&eacute;dor! dit-il tout bas, et vite! b&acirc;illonne-moi &ccedil;a en
+deux temps!</p>
+
+<p>Mademoiselle Guite voulut se d&eacute;battre, mais les deux hommes &eacute;taient
+robustes. Le mouchoir, solidement li&eacute; sur sa bouche, la rendit muette.
+Le ma&icirc;tre l'enleva dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Cherche une porte ouverte, ordonna-t-il &agrave; M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Celui-ci se mit en qu&ecirc;te aussit&ocirc;t et n'eut pas de peine &agrave; trouver
+l'entr&eacute;e du pavillon en retour que mademoiselle Guite, en sortant, avait
+laiss&eacute;e entreb&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre passa le seuil, apr&egrave;s avoir dit au paysan:</p>
+
+<p>&mdash;Reste-l&agrave;, guette la maison et surtout le dehors.</p>
+
+<p>Il d&eacute;posa sur un divan la jeune fille qu'il tenait entre ses bras. La
+lampe &eacute;tait rest&eacute;e allum&eacute;e; il la regarda et eut un mouvement de
+surprise.</p>
+
+<p>Cela ne l'emp&ecirc;cha pas d'arracher les cordons de tirage des fen&ecirc;tres,
+dans l'intention &eacute;vidente de garrotter sa prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais, avant de commencer ce travail, il regarda encore la jeune fille
+qui se d&eacute;battait faiblement et une expression &eacute;mue vint &agrave; son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ressemble &agrave; l'id&eacute;e que je me suis faite, murmura-t-il, je la
+voyais ainsi en r&ecirc;ve... si c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas et d'un geste brusque il enleva le b&acirc;illon.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous, mon enfant? demanda-t-il d'une voix troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, r&eacute;pondit mademoiselle Guite, qui se redressa dans son
+orgueilleuse col&egrave;re, je suis madame la marquise de Rosenthal, et prenez
+garde &agrave; vous!</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger respira comme si on lui e&ucirc;t enlev&eacute; un poids de dessus le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En un tour de main, madame la marquise de Rosenthal fut b&acirc;illonn&eacute;e de
+nouveau et li&eacute;e comme un paquet.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger, apr&egrave;s l'avoir d&eacute;pos&eacute;e sur le divan, &eacute;teignit la lampe,
+sortit et referma la porte &agrave; clef.</p>
+
+<p>La pluie recommen&ccedil;ait &agrave; tomber, et le vent qui criait dans les arbres
+annon&ccedil;ait un redoublement de bourrasque.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger siffla doucement; M&eacute;dor accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une porte ouverte l&agrave;, dit-il en montrant le corps de logis du
+c&ocirc;t&eacute; des appartements de madame de Chaves, o&ugrave; l'on voyait maintenant
+briller de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu vu? demanda le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du dehors, mais, de l'int&eacute;rieur, j'ai vu ouvrir cette porte.
+Quatre hommes sont sortis avec une lanterne qui m'a montr&eacute; une figure de
+connaissance: le vieux jeune premier empaill&eacute; que j'avais vu avec
+monsieur le duc sur l'estrade du th&eacute;&acirc;tre de mademoiselle Saphir. Les
+hommes ont long&eacute; la maison &agrave; pas de loup et sont entr&eacute;s l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Il d&eacute;signait du doigt la partie du rez-de-chauss&eacute;e affect&eacute;e aux bureaux
+de la Compagnie br&eacute;silienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis coul&eacute; derri&egrave;re eux, ajouta-t-il, et j'ai entendu un bruit
+comme si on crochetait une porte!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non. L'empaill&eacute; disait: &laquo;D&eacute;p&ecirc;chez-vous et n'ayez pas peur, monsieur le
+duc est trop occup&eacute; pour nous entendre.&raquo;</p>
+
+<p>Ils avaient march&eacute; en parlant jusqu'&agrave; la porte ouverte situ&eacute;e sous les
+fen&ecirc;tres de l'appartement de monsieur de Chaves. Le ma&icirc;tre h&eacute;sita un
+instant, puis il entra en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Fais bonne garde. Je ne sais pas o&ugrave; je vais, mais il y a quelque chose
+de plus fort que moi qui me pousse.</p>
+
+<p>Il monta &agrave; t&acirc;tons un escalier de service.</p>
+
+<p>Sur le carr&eacute; qui terminait cet escalier, il s'arr&ecirc;ta pour &eacute;couter et
+entendit un bruit prochain qui ressemblait &agrave; une lutte.</p>
+
+<p>Son regard qui cherchait de tous c&ocirc;t&eacute;s rencontra une ligne &eacute;troite, &agrave;
+peine perceptible, qui brillait &agrave; vingt pas de lui, entre un seuil et
+une porte.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; il s'&eacute;branlait pour aller de ce c&ocirc;t&eacute;, un cri d&eacute;chirant
+se fit entendre pr&eacute;cis&eacute;ment derri&egrave;re cette porte&mdash;un cri de femme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXa" id="XXa"></a><a href="#Table">XX</a></h2>
+
+<h3>La lettre de M&eacute;dor</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait cette m&ecirc;me nuit, nous ne l'avons pas oubli&eacute;, aux environs de
+onze heures, que l'amoureux t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te du comte Hector de Sabran et de
+mademoiselle Saphir avait &eacute;t&eacute; troubl&eacute; par une l&acirc;che et violente attaque,
+dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides
+jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au
+moment o&ugrave; le fiacre qui lui servait de prison s'&eacute;branlait. La derni&egrave;re
+parole qu'elle eut entendue &eacute;tait celle-ci: &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand
+corridor o&ugrave; on la portait &agrave; bras, fut un vague souvenir de la douleur
+horrible qu'elle avait &eacute;prouv&eacute;e en voyant tomber Hector sous le coup qui
+le terrassait.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-il devenu? Qui l'avait secouru? &Eacute;tait-ce une mortelle blessure?</p>
+
+<p>Sa seconde pens&eacute;e fut: je suis &agrave; l'h&ocirc;tel de Chaves.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une courageuse enfant. L'effort de son &acirc;me bris&eacute;e cherchait d&eacute;j&agrave;
+o&ugrave; se reprendre pour esp&eacute;rer ou pour combattre.</p>
+
+<p>Les gens qui la portaient causaient.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout &agrave;
+l'heure &eacute;tait avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade,
+elle doit avoir le sommeil l&eacute;ger, la moindre chose est que la nouvelle
+sultane favorite ne l'&eacute;veille pas en faisant son entr&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel.
+Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le
+faubourg Saint-Honor&eacute; comme si c'&eacute;tait un trou perdu au fond du Br&eacute;sil,
+mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les
+convenances.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des
+porteurs; elle est comme morte.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le
+lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je
+l'aimerais mieux un peu plus &eacute;mouillante, car monsieur le duc va nous
+revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur d&eacute;testable pour tout
+l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas &agrave; choisir. Doucement!
+voici la porte de madame la duchesse.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient mont&eacute;s par l'escalier de service de l'aile droite, et
+passaient naturellement devant l'entr&eacute;e des appartements de madame de
+Chaves.</p>
+
+<p>On fit silence; on &eacute;couta: toute cette portion de l'h&ocirc;tel &eacute;tait
+silencieuse.</p>
+
+<p>D'un regard per&ccedil;ant, Saphir, que l'on croyait &eacute;vanouie, essaya de
+reconna&icirc;tre le lieu o&ugrave; elle passait ainsi.</p>
+
+<p>Nos hommes portaient de la lumi&egrave;re. Elle put voir toutes les
+particularit&eacute;s de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme
+antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de
+Chaves. C'&eacute;tait l&agrave; que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.</p>
+
+<p>S'il existait un instrument avec un nom finissant en m&egrave;tre pour mesurer
+l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans
+ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degr&eacute;s. Il avait
+d&eacute;sert&eacute; le cercle illustre o&ugrave; les gens &agrave; la mode ruinent leur bourse et
+leur vie. Le sauvage avait fini par d&eacute;vorer en lui le gentilhomme, et
+Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares d&eacute;bauches des
+aventuriers de l'autre h&eacute;misph&egrave;re.</p>
+
+<p>Sans pr&eacute;tendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette
+force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les
+petites maisons du dernier si&egrave;cle, qui contenaient cinq cent mille &eacute;cus
+de meubles et de tableaux sont g&eacute;n&eacute;ralement d&eacute;molies, mais nos rou&eacute;s,
+plus &eacute;conomes, font du moins leurs farces en garni.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regard&eacute; comme
+le sympt&ocirc;me de la derni&egrave;re d&eacute;cadence.</p>
+
+<p>Monsieur le duc n'&eacute;tait pas plus de Paris que les jaguars mexicains
+enferm&eacute;s dans leurs cages au Jardin des Plantes.</p>
+
+<p>Son appartement, tr&egrave;s riche et orn&eacute; &agrave; la cr&eacute;ole, avait une couleur et
+des parfums &eacute;nergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des
+aventuriers de l'Am&eacute;rique espagnole.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le
+duc avait &eacute;t&eacute; l&agrave; maintes fois jouer ces hom&eacute;riques parties o&ugrave; chacun
+abrite son or derri&egrave;re un couteau d&eacute;gain&eacute;. Vous eussiez reconnu chez
+monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les r&eacute;cits
+du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqu&eacute; dans les &Eacute;tats de l'Union,
+ainsi que le rifle et le revolver-Colt, aupr&egrave;s du mince poignard
+portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la
+chambre &agrave; coucher &eacute;tait vide, mais derri&egrave;re les draperies l&eacute;g&egrave;res d'une
+galerie r&eacute;gnante qui rappelait l'&eacute;ternelle v&eacute;randa des habitations
+tropicales, on voyait deux n&egrave;gres de stature athl&eacute;tique, &eacute;tendus sur des
+nattes et dormant.</p>
+
+<p>Ils portaient la livr&eacute;e de Chaves. Au bruit que fit la porte en
+s'ouvrant, ils se relev&egrave;rent sur le coude et leurs yeux blancs
+brill&egrave;rent au milieu de leurs faces d'&eacute;b&egrave;ne.</p>
+
+<p>Les porteurs de Saphir la d&eacute;pos&egrave;rent sur le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ici! dit Gioja.</p>
+
+<p>Les deux Noirs se lev&egrave;rent aussit&ocirc;t. C'&eacute;taient des animaux magnifiques
+qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des plan&egrave;tes ou des dieux.</p>
+
+<p>Gioja leur parlait comme &agrave; des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous
+avez vu.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre battra, gronda Saturne.</p>
+
+<p>Gioja leva une grosse canne qu'il tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Les deux n&egrave;gres courb&egrave;rent l'&eacute;chine et se dirig&egrave;rent vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Si ma&icirc;tre ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur
+langage, vous l'apporterez.</p>
+
+<p>En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne &eacute;taient des
+hommes libres.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui &eacute;tait sur
+la table et s'approcha du lit pour &eacute;clairer le visage de Saphir.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient l&agrave; quatre coquins fort bien v&ecirc;tus. Leur emploi n&eacute;cessite une
+certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont
+pas le m&ecirc;me genre de bassesse que les visages des simples bandits.</p>
+
+<p>Il y a en eux du maquignon et de l'expert en &oelig;uvres d'art.</p>
+
+<p>L'admirable beaut&eacute; de la jeune fille, soudainement illumin&eacute;e par l'&eacute;clat
+de la lampe, leur sauta aux yeux comme un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant
+l'apparition de la diva.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! firent-ils &agrave; l'unanimit&eacute;, morceau de roi! combien?</p>
+
+<p>Gioja cligna de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Autant d'or et de billets de la Banque de France, r&eacute;pondit-il, que
+nous pourrons en emporter &agrave; nous quatre dans nos poches, sous nos
+chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans
+des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui
+sont &agrave; nous.</p>
+
+<p>Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une
+explication.</p>
+
+<p>Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumi&egrave;re de la
+lampe au-devant de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle statue de marbre! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se gardera elle-m&ecirc;me, ajouta le vicomte Annibal en reposant la
+lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'&eacute;veiller. Nous
+avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne
+est ailleurs.</p>
+
+<p>Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une
+bougie et la mit allum&eacute;e dans sa lanterne.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent les corridors &agrave; pas de loup et descendirent l'escalier
+de service situ&eacute; du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; que le pavillon en retour, o&ugrave; madame la
+marquise de Rosenthal faisait sa r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte
+coch&egrave;re, ouverte &agrave; deux battants et une voiture roulant sur le pav&eacute; de
+la cour.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave; Son Excellence! s'&eacute;cria Gioja. Il faut nous h&acirc;ter, mes braves. Du
+reste, vous serez trait&eacute;s en enfants g&acirc;t&eacute;s; on a enlev&eacute; tous les
+cailloux de votre route. Les deux caissiers br&eacute;siliens ont bu ce soir
+des grogs qui leur donneront de beaux r&ecirc;ves, jusqu'&agrave; ce qu'on les
+&eacute;veille &agrave; coups de b&acirc;ton.</p>
+
+<p>Ils arrivaient en bas. Le jardin fut travers&eacute; en suivant le mur du
+rez-de-chauss&eacute;e. Vers le milieu de la route, Gioja s'arr&ecirc;ta pour pr&ecirc;ter
+l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.</p>
+
+<p>De grosses gouttes, en effet, recommen&ccedil;aient &agrave; tomber et sonnaient en
+frappant les branches des arbres.</p>
+
+<p>Nos quatre r&ocirc;deurs de nuit entr&egrave;rent dans le vestibule des bureaux. Il y
+avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale
+fut crochet&eacute;e en un clin d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans les bureaux m&ecirc;mes et rendirent tout d'abord une
+visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme
+des souches, &agrave; droite et &agrave; gauche de la pi&egrave;ce o&ugrave; se trouvait la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Le grog &eacute;tait bien pr&eacute;par&eacute;, dit Gioja. &Agrave; l'ouvrage!</p>
+
+<p>Les querelles entre deux fabricants c&eacute;l&egrave;bres ont r&eacute;v&eacute;l&eacute; le n&eacute;ant des
+serrures &agrave; combinaisons et &agrave; secret. Ce sont des obstacles
+insurmontables pour les profanes, mais les v&eacute;ritables adeptes dans l'art
+s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soul&egrave;ve avec une ficelle.</p>
+
+<p>Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que
+celles des chirurgiens &agrave; la mode. Il op&eacute;ra. La serrure t&acirc;t&eacute;e, sond&eacute;e,
+caress&eacute;e, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or
+avec de monstrueux paquets de billets de banque.</p>
+
+<p>Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire &eacute;taient bien
+renseign&eacute;s. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement
+les deux sommes annonc&eacute;es.</p>
+
+<p>Gioja et ses compagnons se charg&egrave;rent &agrave; la h&acirc;te comme des mulets et
+n'eurent rien de plus press&eacute; que de d&eacute;guerpir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver
+l'oiseau d'or d&eacute;nich&eacute;. Je suis f&acirc;ch&eacute; de ne pas voir la figure qu'il
+fera... &Agrave; la grille!</p>
+
+<p>La pluie tombait &agrave; torrents. Malgr&eacute; le bruit du vent et de l'orage,
+Gioja s'arr&ecirc;ta pour &eacute;couter une sorte de tumulte qui avait lieu dans
+l'aile habit&eacute;e par monsieur le duc de Chaves.</p>
+
+<p>Il tourna la t&ecirc;te vers les fen&ecirc;tres de Son Excellence et vit, sur les
+carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et il continua son chemin vers la grille, en disant &agrave; l'homme porteur de
+la trousse:</p>
+
+<p>&mdash;Fais-nous sauter cette derni&egrave;re serrure!</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment-l&agrave; m&ecirc;me, il recula effray&eacute; en se trouvant devant une
+porte ouverte. Son h&eacute;sitation ne dura qu'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;teignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et
+sauve-qui-peut!</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;lanc&egrave;rent, en effet, sous les arbres.</p>
+
+<p>Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait
+redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un &eacute;clat
+de rire dans ces t&eacute;n&egrave;bres diaboliques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un
+&eacute;clair, d&eacute;chirant les nuages, &eacute;claira pour un instant un tableau ainsi
+fait: quatre hommes s&eacute;par&eacute;s par un large espace et entour&eacute;s chacun par
+plusieurs bandits qui avaient le couteau lev&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;cart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au
+milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux
+noirs.</p>
+
+<p>Tout rentra dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit encore la voix qui parlait &agrave; Gioja, tu as fait pour nous
+toute la besogne.</p>
+
+<p>Pendant que les &eacute;chos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Coupez la branche!</i></p>
+
+<p>Il y eut des cris &eacute;touff&eacute;s, un r&acirc;le plaintif, puis le silence.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que Gioja et ses compagnons eurent quitt&eacute; la chambre &agrave; coucher
+de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et
+releva sa t&ecirc;te p&acirc;le.</p>
+
+<p>La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une r&eacute;solution
+virile.</p>
+
+<p>Un instant, elle &eacute;couta le bruit des pas qui s'&eacute;loignaient, puis elle
+sauta hors du lit et se dirigea &agrave; son tour vers la sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver ais&eacute;ment
+l'appartement de madame la duchesse de Chaves.</p>
+
+<p>Ses pas qui, d'abord, avaient chancel&eacute;, se raffermirent, &agrave; mesure
+qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pens&eacute;e
+d'envoyer du secours &agrave; Hector la soutenait.</p>
+
+<p>La galerie &eacute;tait longue et plong&eacute;e dans une obscurit&eacute; presque compl&egrave;te.
+Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par &eacute;clats
+intermittents, la lampe mourante.</p>
+
+<p>Saphir parvint jusqu'&agrave; cette place o&ugrave; le vicomte Gioja avait dit:
+Doucement! n'&eacute;veillons pas madame la duchesse.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de
+l'une d'entre elles qui s'ouvrit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une chambre obscure, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de laquelle une large
+ouverture, garnie de porti&egrave;res relev&eacute;es, laissait voir une seconde
+pi&egrave;ce, o&ugrave; une lampe brillait.</p>
+
+<p>La lampe &eacute;tait pos&eacute;e sur un gu&eacute;ridon, aupr&egrave;s d'un lit qui supportait une
+femme &eacute;tendue.</p>
+
+<p>Madame de Chaves avait la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre sa main et lisait. Saphir
+pouvait voir son beau visage languissant et d&eacute;color&eacute;.</p>
+
+<p>Elle appuya sa main sur sa poitrine o&ugrave; son c&oelig;ur bondissait.</p>
+
+<p>Madame de Chaves semblait absorb&eacute;e profond&eacute;ment par sa lecture.</p>
+
+<p>Nous connaissons la lettre qu'elle tenait &agrave; la main; elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;crite, cette nuit m&ecirc;me, dans la salle d'attente du rez-de-chauss&eacute;e, par
+l'un de ces deux personnages qui avaient demand&eacute; madame la duchesse,
+puis monsieur le duc avec tant d'instance.</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, voil&agrave; bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoy&eacute;
+le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne
+de vous, malgr&eacute; le bizarre m&eacute;tier auquel le sort l'a r&eacute;duite. Elle est
+avec de pauvres bonnes gens qui lui ont &eacute;t&eacute; secourables et &agrave; qui vous
+devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom
+mademoiselle Saphir.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace&mdash;et vous
+aussi peut-&ecirc;tre. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous
+malade &agrave; la mort, il faut que je sois introduit pr&egrave;s de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Ce message &eacute;tait sign&eacute; d'un nom que M<sup>me</sup> de Chaves avait lu tout de
+suite, avant m&ecirc;me de parcourir les premi&egrave;res lignes, et qui &eacute;veillait en
+elle un monde de souvenirs: M&eacute;dor.</p>
+
+<p>M&eacute;dor!&mdash;Autrefois le brave gar&ccedil;on ne savait pas &eacute;crire, et l'&eacute;criture de
+cette lettre ressemblait... &Eacute;tait-ce possible?</p>
+
+<p>Lily se sentait devenir folle.</p>
+
+<p>Elle lisait pourtant, laborieusement, le c&oelig;ur serr&eacute; par l'angoisse, car
+elle avait &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e, mais le c&oelig;ur soulev&eacute; aussi par d'immenses &eacute;lans
+de joie.</p>
+
+<p>Quand elle eut achev&eacute;, sa t&ecirc;te s'inclina sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il
+aime et que j'aimais en l'&eacute;coutant... Saphir!</p>
+
+<p>Dans le silence une douce voix s'&eacute;leva qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.</p>
+
+<p>La duchesse, stup&eacute;faite, leva les yeux. &Agrave; quelques pas d'elle, la
+lumi&egrave;re &eacute;clairait une jeune fille, belle, plus belle que ses r&ecirc;ves de
+m&egrave;re amoureuse.</p>
+
+<p>Madame de Chaves voulut s'&eacute;lancer hors de son lit et serait tomb&eacute;e sur
+le tapis, si Saphir ne l'e&ucirc;t retenue dans ses bras.</p>
+
+<p>Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans
+ses grands yeux bleus fix&eacute;s sur elle avec des larmes, balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien
+plus belle!... Oh! je suis &eacute;veill&eacute;e et j'ai ma fille sur mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Puissiez-vous dire vrai, madame, r&eacute;pliqua Saphir, car toute mon &acirc;me
+s'&eacute;lance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-&ecirc;tre
+en danger de mourir.</p>
+
+<p>La duchesse ne comprenait point. Saphir se d&eacute;gagea de ses bras et courut
+vers le secr&eacute;taire ouvert o&ugrave; il y avait des plumes, de l'encre et du
+papier.</p>
+
+<p>Elle &eacute;crivit rapidement deux lignes.</p>
+
+<p>&laquo;Cher p&egrave;re et ch&egrave;re m&egrave;re, rassurez-vous je suis sauv&eacute;e. Un autre reste
+en p&eacute;ril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai
+d'Orsay; &agrave; la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un bless&eacute; et
+vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Hector bless&eacute;! dit la duchesse qui lisait par-dessus son &eacute;paule.
+Saphir pliait d&eacute;j&agrave; la lettre. Elle sonna elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous allions!... commen&ccedil;a M<sup>me</sup> de Chaves.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons... ou du moins j'irai, car vous &ecirc;tes bien faible, mais il
+faut envoyer d'abord.</p>
+
+<p>Une femme de chambre se pr&eacute;sentait. Saphir la regarda en face.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est d&eacute;vou&eacute;e, n'est-ce pas! demanda-t-elle &agrave; madame de Chaves.</p>
+
+<p>La duchesse r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;re d'elle.</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s, Brigitte partait en courant avec les instructions
+pr&eacute;cises qui devaient lui faire trouver le th&eacute;&acirc;tre Canada. Elle avait
+ordre d'&eacute;veiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la
+duchesse et de faire atteler.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIa" id="XXIa"></a><a href="#Table">XXI</a></h2>
+
+<h3>Un vieux lion qui s'&eacute;veille</h3>
+
+
+<p>Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules
+de nouveau, &eacute;taient assises l'une aupr&egrave;s de l'autre sur le canap&eacute; o&ugrave;,
+l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronfl&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir &eacute;tait en ce
+lieu, &agrave; cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses!
+Chaque fois que la jeune fille commen&ccedil;ait son r&eacute;cit une pluie de baisers
+l'interrompait.</p>
+
+<p>La duchesse &eacute;tait gu&eacute;rie, la duchesse &eacute;tait folle de joie; elle
+comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux
+h&eacute;sitations qui l'avaient prise si vite en pr&eacute;sence de <i>l'autre</i>.</p>
+
+<p>Elle parlait de l'autre &agrave; Saphir qui ne pouvait pas la comprendre,
+puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.</p>
+
+<p>La duchesse interrogeait, elle coupait les r&eacute;ponses, elle remerciait
+Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et piti&eacute;. Sa beaut&eacute;
+avait des rayons. On n'e&ucirc;t point su dire laquelle de Saphir ou d'elle
+&eacute;tait belle le plus admirablement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'emp&ecirc;cherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle.
+Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours
+ton p&egrave;re et ta m&egrave;re... et figure-toi que j'&eacute;tais all&eacute;e avant-hier soir
+avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te
+rencontrer, t'aimer!</p>
+
+<p>Et comme une larme, &agrave; ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame
+de Chaves la s&eacute;cha &agrave; force de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous
+maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie.
+Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?</p>
+
+<p>Ceci fut murmur&eacute; d'une voix jalouse d&eacute;j&agrave;. Elle sentit les l&egrave;vres froides
+de Saphir sur son front et la serra passionn&eacute;ment contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais
+comme il t'aime, lui! J'&eacute;tais sa confidente, et je le grondais d'adorer
+comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une
+saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profond&eacute;ment &agrave; cause de
+cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus...
+Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se r&eacute;signer &agrave;
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re! ma m&egrave;re, murmurait Saphir, qui l'&eacute;coutait avec ravissement.</p>
+
+<p>Je ne puis mieux exprimer la v&eacute;rit&eacute; qu'&agrave; l'aide de cette parole: Saphir
+&eacute;coutait madame de Chaves comme les m&egrave;res &eacute;coutent le babil d&eacute;sordonn&eacute;
+des chers petits enfants.</p>
+
+<p>Les r&ocirc;les &eacute;taient retourn&eacute;s. Madame de Chaves &eacute;tait l'enfant; il y avait
+en elle, &agrave; cette heure, l'all&eacute;gresse turbulente du premier &acirc;ge. Elle ne
+se poss&eacute;dait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &ecirc;tre bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain.
+Heureusement qu'il &eacute;tait comme mon fils avant cela, je t&acirc;cherai de ne
+point vous s&eacute;parer dans mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc &eacute;t&eacute; jalouse aussi,
+ch&eacute;rie? jalouse de moi, ce jour o&ugrave; nous nous rencontr&acirc;mes sur la route
+de Maintenon?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais vue si belle, ma m&egrave;re!... commen&ccedil;a la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne
+saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...</p>
+
+<p>Elle allait dire: &laquo;&agrave; ton p&egrave;re&raquo;, mais n'acheva pas et un voile de p&acirc;leur
+descendit sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, fit-elle myst&eacute;rieusement, tout &agrave; l'heure, dans cette lettre
+qui me parlait de toi, je croyais reconna&icirc;tre son &eacute;criture. Mais, se
+reprit-elle, que vais-je dire l&agrave;? Je perds la t&ecirc;te tout &agrave; fait. Comment
+me comprendrais-tu, puisque tu avais un an &agrave; peine. Tiens, regarde, te
+voil&agrave;!</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e plus p&eacute;tulante qu'une vierge de seize ans et avait
+&eacute;t&eacute; chercher dans son livre d'heures la photographie envoy&eacute;e par M&eacute;dor.</p>
+
+<p>Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir &eacute;tait &eacute;mue et toute
+s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reconnais que vous, ma m&egrave;re, dit-elle en portant le portrait &agrave;
+ses l&egrave;vres. Mais il y a en moi un trouble &eacute;trange, une fatigue que je ne
+saurais d&eacute;finir: c'est comme si ma m&eacute;moire comprim&eacute;e allait &eacute;clater. Il
+me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me
+souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage berc&eacute; entre
+vos bras bien-aim&eacute;s.</p>
+
+<p>Madame de Chaves l'attira doucement contre son c&oelig;ur et, baissant la
+voix jusqu'au murmure, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais autrefois...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, presque confuse, et Saphir rougit dans un d&eacute;licieux
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves
+qui ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais bien de quoi je parle, le signe?</p>
+
+<p>&mdash;Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baiss&egrave;rent.
+Elles riaient toutes deux avec un trouble o&ugrave; il y avait une ineffable
+pudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de
+naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel c&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, r&eacute;pliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son
+&eacute;paule droite et son sein.</p>
+
+<p>Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir
+eut peine &agrave; l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et je veux que tu voies, r&eacute;pondit la jeune fille, qui la tutoyait pour
+la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Ce furent encore des baisers.</p>
+
+<p>Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouill&eacute;e devant elle, commen&ccedil;a
+d'une main qui tremblait &agrave; d&eacute;tacher les agrafes de la robe.</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les
+deux mains en poussant un cri d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>La duchesse se leva, effray&eacute;e &agrave; son tour, et regarda en arri&egrave;re, suivant
+le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drap&eacute;e de porti&egrave;res par o&ugrave;
+elle &eacute;tait entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; deux noirs visages &eacute;clair&eacute;s par des yeux blancs qui
+semblaient &eacute;tinceler.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l&agrave;? balbutia la duchesse, b&eacute;gayant de col&egrave;re en m&ecirc;me
+temps que de frayeur.</p>
+
+<p>Entre les deux faces d'&eacute;b&egrave;ne de Saturne et de Jupiter, une troisi&egrave;me
+figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Chaves &eacute;tait ivre, mais non point tant qu'il avait
+coutume de l'&ecirc;tre en rentrant &agrave; ces heures de nuit. Il n'avait perdu que
+la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on &eacute;tait venu
+l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.</p>
+
+<p>&mdash;Cette belle enfant est &agrave; moi, dit-il, parlant le fran&ccedil;ais aussi
+p&eacute;niblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forc&eacute; de la venir chercher
+jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille, r&eacute;pondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse
+&eacute;tranglait dans sa gorge.</p>
+
+<p>Le duc se prit &agrave; rire et fit un geste; les deux noirs s'&eacute;branl&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille! r&eacute;p&eacute;ta madame de Chaves qui fit un pas &agrave; la rencontre
+des deux Noirs.</p>
+
+<p>Ceux-ci recul&egrave;rent, interdits.</p>
+
+<p>Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit
+de l'&eacute;paule gauche de Saturne et de l'&eacute;paule droite de Jupiter.</p>
+
+<p>&mdash;Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en
+verrons-nous une chaque semaine? <i>Diabo me cogo</i>! moi qui perds
+toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achet&eacute;e et pay&eacute;e.</p>
+
+<p>Son rire &eacute;nerv&eacute; continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et
+des poign&eacute;es d'or roul&egrave;rent en s'&eacute;parpillant sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez plut&ocirc;t! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis,
+s'adressant aux Noirs:</p>
+
+<p>&mdash;Apporte! <i>Pe de cabra!</i></p>
+
+<p>La cravache siffla de nouveau.</p>
+
+<p>Les deux n&egrave;gres se pr&eacute;cipit&egrave;rent et, malgr&eacute; les efforts d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de
+madame de Chaves, ils s'empar&egrave;rent de Saphir qui restait p&eacute;trifi&eacute;e par
+l'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! ordonna le duc.</p>
+
+<p>Les deux Noirs enlev&egrave;rent Saphir et il s'appr&ecirc;ta &agrave; les suivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse
+femme avec d&eacute;mence en s'accrochant &agrave; ses v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;barrassa d'elle d'un geste violent et ne se d&eacute;tourna m&ecirc;me pas
+pour la voir tomber &eacute;vanouie.</p>
+
+<p>Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment o&ugrave; Annibal Gioja
+et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le
+jardin, les bureaux de la Compagnie br&eacute;silienne.</p>
+
+<p>Monsieur le duc avait re&ccedil;u le message d'Annibal au beau milieu d'une
+veine inusit&eacute;e qui amoncelait devant lui des tas d'or.</p>
+
+<p>Il n'avait pas m&ecirc;me h&eacute;sit&eacute;, tant sa fantaisie &eacute;tait grande.</p>
+
+<p>En arrivant il s'&eacute;tait fort &eacute;tonn&eacute; de ne trouver ni Annibal ni la
+danseuse de corde.</p>
+
+<p>Saturne et Jupiter, effray&eacute;s par la col&egrave;re terrible qui lui montait au
+cerveau, s'&eacute;taient mis &agrave; chercher. Saphir avait laiss&eacute; entrouverte la
+porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guid&eacute;s par le
+bruit des voix, n'eurent pas de peine &agrave; retrouver sa piste.</p>
+
+<p>Le lecteur sait le reste.</p>
+
+<p>Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une
+bouteille de rhum d&eacute;bouch&eacute;e et un verre &agrave; demi plein.</p>
+
+<p>Saphir fut d&eacute;pos&eacute;e sur le lit o&ugrave; d&eacute;j&agrave; une fois on l'avait &eacute;tendue.</p>
+
+<p>Les deux Noirs, remerci&eacute;s par un dernier coup de cravache, furent mis
+dehors, et le duc poussa la porte sur eux, apr&egrave;s quoi, il vint vider son
+verre de rhum.</p>
+
+<p>Il avait toujours ce rire h&eacute;b&eacute;t&eacute; des gens ivres. En allant de la table
+au lit, il grommela quelques mots portugais, entrem&ecirc;l&eacute;s de jurons.</p>
+
+<p>Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux
+&eacute;pouvant&eacute;s, et se dit &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Raios</i>! Annibal avait raison, voici une belle cr&eacute;ature!</p>
+
+<p>Et, sans autre pr&eacute;ambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de
+Saphir.</p>
+
+<p>Mais &agrave; quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures
+traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte
+comme un homme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces grands lits carr&eacute;s qui n'ont pas de ruelle. Saphir
+raidit sa taille souple et, se d&eacute;barrassant de l'&eacute;treinte du sauvage,
+elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre c&ocirc;t&eacute; du lit.</p>
+
+<p>Le duc n'en rit que plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Apre</i>! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les
+<i>macacas de Diabo</i>! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma
+belle, je ne d&eacute;teste pas les griffes de panth&egrave;res ni les dents de
+tigresses.</p>
+
+<p>Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour
+du lit.</p>
+
+<p>De ce c&ocirc;t&eacute;, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une
+seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui &eacute;tait chose ais&eacute;e, mais
+monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se d&eacute;chirer.
+Seulement les derni&egrave;res agrafes de son corsage, arrach&eacute;es toutes &agrave; la
+fois, d&eacute;couvrirent son fichu, tandis que ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s inondaient
+ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide &agrave; voir.</p>
+
+<p>Le duc poussa un r&acirc;le de faune.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon salut &eacute;ternel, dit Justine dont les deux mains &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+prisonni&egrave;res, je suis la fille de votre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, r&eacute;pondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui
+a le signe. Ah! ah! <i>bestiaga</i>! l'autre n'est pas si m&eacute;chante que toi.</p>
+
+<p>Justine parvint &agrave; d&eacute;gager une de ses mains et d'un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, elle
+arracha elle-m&ecirc;me le fichu, dernier voile qui d&eacute;fend&icirc;t sa poitrine.</p>
+
+<p>Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides
+s'inject&egrave;rent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Burra</i>! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle!</p>
+
+<p>Ce qui aurait d&ucirc; arr&ecirc;ter sa brutale passion l'exalta jusqu'au d&eacute;lire. Il
+se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous
+deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, Justine resta sans mouvement et la b&ecirc;te fauve victorieuse gronda:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Os raios m'escartej&acirc;o</i>! je suis le ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme
+l'acier r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer &agrave; terre.</p>
+
+<p>Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la t&ecirc;te
+sans se retourner. Mais la voix r&eacute;p&eacute;ta d'un accent plus imp&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, relevez-vous!</p>
+
+<p>Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait
+pas. C'&eacute;tait un personnage de haute taille, maigre et v&ecirc;tu de noir de la
+t&ecirc;te aux pieds. Il avait un grand visage p&acirc;le avec des yeux fiers mais
+mornes et voil&eacute;s par une sorte de brume. Sa barbe &eacute;tait grise, ses
+cheveux &eacute;taient blancs.</p>
+
+<p>Monsieur de Chaves s'&eacute;tait relev&eacute; tout &eacute;tourdi, mais l'aspect de cet
+inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? demanda-t-il avec hauteur.</p>
+
+<p>L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux &eacute;p&eacute;es, dont il
+jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom importe peu, dit-il. Voici bient&ocirc;t quinze ans, vous m'avez
+pris ma femme au moyen d'une l&acirc;che tromperie. D&egrave;s ce temps-l&agrave; vous
+auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez &eacute;pous&eacute;e par
+un mensonge apr&egrave;s vous &ecirc;tre fait veuf par un assassinat: vous voyez que
+je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre
+cette m&ecirc;me enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais
+comme une b&ecirc;te f&eacute;roce. Comme une b&ecirc;te f&eacute;roce j'aurais pu vous abattre,
+moi surtout qui ai oubli&eacute; bien longtemps d'o&ugrave; je sors. Mais en touchant
+une &eacute;p&eacute;e, je me suis souvenu de ma qualit&eacute; de gentilhomme.
+D&eacute;fendez-vous!</p>
+
+<p>Le duc l'avait &eacute;cout&eacute; sans l'interrompre. En l'&eacute;coutant, loin de relever
+l'&eacute;p&eacute;e, il s'&eacute;tait rapproch&eacute; d'une console plac&eacute;e entre les deux
+fen&ecirc;tres et dont la tablette supportait diverses armes.</p>
+
+<p>Il y prit un revolver et l'arma.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me d&eacute;fendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui
+refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes.</p>
+
+<p>Il visa. Un premier coup partit. L'&eacute;tranger eut un tressaillement.</p>
+
+<p>Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de
+nouveau.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger avait fait un pas vers lui.</p>
+
+<p>Monsieur le duc tira; mais &agrave; peine le coup eut-il retenti que le
+revolver s'&eacute;chappa de sa main fouett&eacute;e par l'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger avait encore tressailli.</p>
+
+<p>Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat
+d'&eacute;p&eacute;e lui fit l&acirc;cher prise.</p>
+
+<p>Il bondit avec un cri de rage jusqu'&agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la chambre,
+o&ugrave; pendait une carabine de chasse. L'&eacute;tranger ramassa l'&eacute;p&eacute;e qui &eacute;tait &agrave;
+terre; il rejoignit le duc au moment o&ugrave; celui-ci armait vivement la
+carabine et, lui pla&ccedil;ant la pointe de son arme au n&oelig;ud de la gorge, il
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;chez cela et prenez ceci, ou vous &ecirc;tes mort!</p>
+
+<p>Il lui tendait la garde de la seconde &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Le duc ob&eacute;it enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre
+posture, il lan&ccedil;a un coup &agrave; bras raccourci dans le ventre de l'&eacute;tranger
+qui para sur place et dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous en garde.</p>
+
+<p>Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coup&eacute; en deux par un
+coup droit qui lui traversa la poitrine.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle
+s'&eacute;tait tra&icirc;n&eacute;e &agrave; genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait
+ses sens parcourut la chambre d'un regard &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se
+tenait debout immobile aupr&egrave;s de lui, serrant encore son &eacute;p&eacute;e sanglante
+dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! ton p&egrave;re! ton p&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle aida Justine &agrave; se relever, et toutes deux revinrent &agrave; l'&eacute;tranger
+qui souriait doucement, mais semblait avoir peine &agrave; se soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;Justin! r&eacute;p&eacute;ta la duchesse, Dieu t'a envoy&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! c'est mon p&egrave;re qui m'a sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis
+s'affaissa dans leurs bras aussit&ocirc;t qu'elles l'eurent touch&eacute;.</p>
+
+<p>Monsieur le duc &eacute;tait un tireur habile. Les deux balles de son revolver
+avaient port&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'h&ocirc;tel de Chaves &eacute;tait une maison d&eacute;serte. &Agrave; l'ext&eacute;rieur,
+au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honor&eacute;, doit dans l'avenue
+Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'&ecirc;tre donn&eacute;
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Il y avait, Dieu merci, mati&egrave;re &agrave; chroniques et &agrave; bavardages. Le corps
+de monsieur le duc avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; perc&eacute; d'un coup d'&eacute;p&eacute;e au milieu
+de sa chambre &agrave; coucher. Le lit &eacute;tait d&eacute;fait, quoiqu'on n'y eut point
+couch&eacute;, les meubles &eacute;taient d&eacute;rang&eacute;s, et un revolver tomb&eacute; &agrave; terre avait
+tir&eacute; deux de ses coups.</p>
+
+<p>Les Noirs et les autres domestiques interrog&eacute;s avaient r&eacute;pondu que
+certains bruits s'&eacute;taient fait entendre dans la nuit, mais qu'&agrave; l'h&ocirc;tel
+de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on &eacute;tait
+habitu&eacute; &agrave; entendre toutes sortes de bruits.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la
+Compagnie br&eacute;silienne s'&eacute;taient &eacute;veill&eacute;s fort tard au milieu d'un
+v&eacute;ritable ravage. La caisse &eacute;tait forc&eacute;e, et il y manquait une somme
+consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin,
+une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaqu&eacute;e sans
+doute par les malfaiteurs, avait pass&eacute; la nuit garrott&eacute;e et b&acirc;illonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Enfin, sous les bosquets des Champs-Elys&eacute;es, en face du jardin de
+l'h&ocirc;tel, une large trace de sang restait, malgr&eacute; la pluie, et indiquait
+un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherch&eacute; en vain le corps
+du d&eacute;lit.</p>
+
+<p>Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers d&eacute;tails
+tragiques et passaient, en somme, une agr&eacute;able journ&eacute;e.</p>
+
+<p>La justice informait.</p>
+
+<p>Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du
+coup de canne plomb&eacute;e qui l'avait terrass&eacute; la veille, sous les arbres du
+quai d'Orsay, nous eussions rencontr&eacute; tous les personnages de notre
+drame, rassembl&eacute;s autour du lit de Justin de Vibray.</p>
+
+<p>Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et r&eacute;pondait d&eacute;sormais
+de l'existence du bless&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M&eacute;dor qui avait servi d'aide pendant l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Toute la matin&eacute;e on avait craint que Justin ne surv&eacute;c&ucirc;t point &agrave;
+l'extraction des balles; aussi, &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement avait-il voulu mettre
+d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle
+d'Hector de Sabran.</p>
+
+<p>Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux
+mouill&eacute;s de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son
+sommeil.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot et madame Canada regardaient cela, et la c&eacute;l&egrave;bre Amandine,
+parlant au nom de la communaut&eacute;, disait avec fiert&eacute; mais la larme &agrave;
+l'&oelig;il:</p>
+
+<p>&mdash;On sait se tenir &agrave; sa place. Nous n'appartenons pas &agrave; la m&ecirc;me
+cat&eacute;gorie dans les castes de la soci&eacute;t&eacute; moderne, par cons&eacute;quence on fera
+en sorte de ne point se rendre &agrave; charge &agrave; des personnes qui n'oseraient
+pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs
+c&oelig;urs g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n&eacute;anmoins, ajouta &Eacute;chalot dont la pauvre voix tremblait, on
+sollicite la permission d'assister dans un coin au mariage d'abord et
+puis au bapt&ecirc;me... en plus, de venir tous les ans voir un peu comment se
+porte notre ancienne fille.</p>
+
+<p><i>Post-scriptum.</i> Quant &agrave; monsieur le marquis Saladin de Rosenthal, nous
+verrons quelque jour peut-&ecirc;tre comment il employa l'argent de la
+Compagnie br&eacute;silienne, et sur quel noble th&eacute;&acirc;tre il eut l'honneur de
+s'&eacute;trangler en avalant son dernier sabre.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
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new file mode 100644
index 0000000..6312041
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+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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