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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19920-8.txt b/19920-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3812062 --- /dev/null +++ b/19920-8.txt @@ -0,0 +1,20758 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'avaleur de sabres + Les Habits Noirs Tome VI + +Author: Paul Féval + +Release Date: November 26, 2006 [EBook #19920] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Paul Féval + +LES HABITS NOIRS + +L'AVALEUR DE SABRES + +Tome VI + +(1867) + + + + +Table des matières + + +PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE. + +I La foire au pain d'épice. +II Le roi des étudiants. +III Un éclat de rire. +IV Café noir. +V Café au lait. +VI La cerise. +VII La voleuse d'enfants. +VIII La foule. +IX Bureau de police. +X Odyssée de madame Saladin. +XI Réveil de Petite-Reine. +XII Vox audita in rama.... +XIII Le berceau. +XIV Justin. +XV Vente de Lily. +XVI Mémoires d'Échalo. +XVII Suite des mémoires d'Échalo. +XVIII Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir. +XIX Le marquis Saladin. +XX Saladin reconnaît l'ennemi. +XXI Le duc de Chaves. +XXII Madame la duchesse de Chaves. + +DEUXIÈME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR. + +I Médor, dernier avaleur. +II Saladin ouvre la tranchée. +III Saladin monte à l'assaut. +IV Saladin fait un roman. +V Saladin voit le pied d'un Habit-Noir. +VI Saladin toise l'affaire. +VII Le nuage. +VIII Le Club des Bonnets de soie noir. +IX La chanson de l'avaleur. +X Le Père-à-tous. +XI L'envie. +XII Triomphe de Languedoc. +XIII Mademoiselle Guite ronfle. +XIV La consultation. +XV Le père Justin. +XVI Justin s'éveille tout à fait. +XVII Le guet-apens. +XVIII Décadence d'une grande institution. +XIX Aventures de nui. +XX La lettre de Médor. +XXI Un vieux lion qui s'éveille. + + + + +Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes: + + +Les Habits Noirs +Coeur d'Acier +La rue de Jérusalem +L'arme invisible +Maman Léo +L'avaleur de sabres +Les compagnons du trésor +La bande Cadet + + + + +PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE + + + + +I + +La foire au pain d'épice + + +Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit +pouces et qui pouvait être au besoin «géant belge» quand elle mettait +six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un +triangle en bas âge et une grosse caisse du sexe féminin, large comme +une tour. + +Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un +paillasse habillé de toile à matelas pour crier dans le porte-voix, et +une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait à coups +redoublés sur le tam-tam, roi des instruments destinés à produire la +musique enragée. + +Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande, +mais abondamment délabrée, qui portait pour enseigne un tableau déchiré +représentant la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des serpents +boas, une charge de cavalerie, un lion dévorant un missionnaire et le +roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs +de Tippoo-Saïb. + +Le ciel du tableau où voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des +comètes, des trapèzes, Auriol en train d'exécuter le saut périlleux, et +un oiseau rare, emportant un âne dans ses serres, était coupé par une +vaste banderole, déroulée en fantastiques méandres, qui laissait lire la +légende suivante: + + Théâtre français et hydraulique + +_Prestiges savants, exercices et variétés du XIXe siècle des lumières_ + + Dirigé par madame Canada + + Première physicienne des capitales de l'Europe civilisée + +La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'était +un pauvre diable maigre, osseux, habillé en chirurgien militaire. Il +portait un nez considérable, qui faisait presque le cercle quand il +suçait le bec enrhumé de son instrument. Le trombone bossu était de +Pontoise, où il avait eu des peines de coeur en justice. + +Le triangle venait du quartier des Invalides à Paris. Il avait quatorze +ans. À sa figure coupante, sèche, sérieuse et moqueuse à la fois, on lui +en eût donné vingt pour le moins, mais son corps était d'un enfant. + +Le premier aspect ne lui était pas défavorable; son visage, assez joli, +mais vieillot et déjà usé, se couronnait d'une admirable chevelure +noire, arrangée avec coquetterie; au second regard, on éprouvait une +sorte de malaise à voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne +point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours +ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque +élégant auprès des haillons de ses camarades. + +La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom +Poquet, dit Atlas, à cause de sa bosse, et le triangle se nommait +Saladin tout court, ou plutôt monsieur Saladin, car il occupait une +position sociale. À l'âge où la plupart des adolescents sont une charge +pour les familles, il joignait à son talent sur le triangle, l'art +d'avaler des sabres, et pouvait déjà remplacer madame Canada, enrouée, +dans la tâche difficile de «tourner le compliment». + +«Tourner le compliment» ou «adresser le boniment», c'est prononcer le +discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter en +foule dans la baraque. + +Outre sa capacité, Saladin était fort bien doué sous le rapport de la +naissance et des protections. Il avait pour père le lancier polonais qui +sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habillé de toile à +matelas, pour marraine la femme obèse, chargée de battre la caisse. + +Cette femme n'était autre que madame veuve Canada, non seulement +directrice du Théâtre Français et Hydraulique, mais encore dompteuse de +monstres féroces. Elle pesait 220 à la criée; mais sa large face avait +une expression si riante et si débonnaire, qu'on s'étonnait toujours de +lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge. + +Chez elle c'était plutôt habitude que dureté de coeur. + +Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'années, dont les jambes maigres +supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus +angélique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste +faisait plaisir à voir. Il remplissait les fonctions du Canada mâle +qu'une mort prématurée avait enlevé à la foire; on l'appelait même +volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'était Échalot, +ex-garçon pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien modèle pour le +thorax, ancien employé surnuméraire de la grande maison des Habits +Noirs. + +Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet +d'Échalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale, +fondée sur l'estime, l'amour et la commodité. + +Le lancier polonais, père de Saladin, n'avait pas de bonnes moeurs. +C'était un homme du même âge qu'Échalot, mais plus soigneux de sa +personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de +pommade à bon marché et il se faisait des sourcils avec un bouchon +brûlé. + +Cela donnait du feu à son regard, toujours dirigé vers les dames. + +Il n'avait pas offert de bons exemples à Saladin, son fils, et la veuve +Canada se plaignait des pièges qu'il tendait sans cesse à son honneur. + +Il avait un joli nom: Amédée Similor. Échalot et lui étaient Oreste et +Pylade; seulement, comme Similor manquait de délicatesse, il abusait de +la générosité d'Échalot qui, sans lui, aurait déjà pu prendre bon nombre +d'actions dans le Théâtre Français et Hydraulique et conduire madame +Canada à l'autel. + +Similor avait été maître à danser des familles, au Grand-Vainqueur, +modèle pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employé dans +les bureaux déjà cités: la maison des Habits Noirs. + +L'art d'avaler des sabres endurcit peut-être l'âme. Le jeune Saladin +devait tout à Échalot, car Similor son père ne lui avait jamais +distribué que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point +Échalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'eût nourri au biberon, +à une époque où deux sous de lait étaient pour lui une dépense bien +lourde, Saladin ne gardait à son bienfaiteur aucune espèce de +reconnaissance. Échalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit +que de sensibilité, mais il ne pouvait s'empêcher de l'aimer. + +La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au +théâtre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien, +elle était laide, effrontée et sans éducation. Elle aurait voulu faire +celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le +lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de +Voltaire, fortifiée par les trucs les plus avantageux en foire. + +C'était vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine +de Pâques, époque consacrée par l'usage et les règlements à cette grande +fête populaire: la foire au pain d'épice. Depuis bien des années, on +n'avait pas vu sur la place du Trône une si brillante réunion d'artistes +brevetés par les différentes cours de l'Europe. Outre les marchands de +nonnettes et de pavés de Reims, tous fournisseurs des têtes couronnées, +il y avait là le dentiste de l'empereur du Brésil, le pédicure de Sa +Très Gracieuse Majesté la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui +fabrique les cuirs à rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies. + +Il y avait aussi, bien entendu, la dame incomplètement lavée qui tire +les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des +infantes d'Espagne, l'Abencérage qui livre aux palatins le vernis pour +les chaussures, et le général argentin qui, non content de dégraisser la +cour de Suède, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James, +recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privilège, le poil à +gratter à toute la maison du roi de Prusse. + +Quelques philosophes se sont demandé pourquoi ce burlesque et pompeux +étalage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui +ne passe pas pour être peuplé de courtisans. Il y a un dieu malin occupé +du matin au soir à poser ces problèmes qui embarrassent les philosophes. + +Tandis que le milieu de l'immense rond-point était encombré de boutiques +où vous n'eussiez pas trouvé un seul paquet d'un sou qui ne fût timbré +d'un ou deux écussons souverains, le pourtour, réservé aux théâtres et +exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'étaler des protections +augustes. Je suis certain qu'au plus épais du Moyen Age, les marchands +forains rassemblés au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant +d'emphase les noms de rois et d'empereurs. + +Toute l'aristocratie de la baraque était là, le célèbre Cocherie, +Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la +sibylle parisienne, le cheval à cinq queues, la pie voleuse, l'enfant +encéphale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte à +mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,--des albinos, des nègres, des +Peaux-Rouges,--des phoques, des crocodiles,--l'hermaphrodite, le boa +constrictor, le lapin qui joue aux dominos,--l'homme à la poupée, les +jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,--le salon de cire et cette +cabane percée de trous ronds où l'on voyage pour deux sous à travers les +cinq parties du monde. + +Il était cinq heures du soir, le temps menaçait; pour tant et de si +grandes attractions, la place du Trône contenait à peine en ce moment +une centaine de flâneurs endurcis qui regardaient volontiers les +bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer. +Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses, +marquis et mères gigognes faisaient assaut désespéré de coquetteries. +C'est à ces heures de disette que les artistes en foire déploient le +mieux leur vaillance proverbiale. Porte-voix, gongs, tam-tams, crécelles, +tambours, trompettes, grosses caisses, ophicléides s'acharnent à +produire un tapage infernal, lors même qu'il n'y a plus personne pour +les entendre. L'idée a dû venir plus d'une fois à Bilboquet abandonné +d'incendier sa boutique pour avoir occasion de crier au feu. + +Cela attirerait peut-être le monde. + +Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. C'était un +pêle-mêle de contorsions véhémentes, de danses furieuses, de coups de +pied toujours adressés au même endroit, de cris, de gestes, de sons de +cloches, de vibrations métalliques, de chansons, de pétards et de +fanfares. + +--Prenez vos billets! + +--Il faut le voir pour le croire! + +--Deux sous! + +--Le seul phénomène vivant qui ait reçu une médaille d'or de la propre +main du prince Albert! + +--Dzing! boum! + +--Pan! pan! + +--Sa malheureuse mère mourut de douleur en voyant le monstre à qui elle +avait donné le jour! + +--Tara, tantara, tantara... couac! couac! + +--On offre trente mille francs comptant à qui montrera le +pareil--vivant! + +--Entrez! il y a encore six places, et ce sont les meilleures! + +--Suivez le monde! on verra le lion marin manger l'enfant à la mamelle! + +--Ce n'est pas un franc, ce n'est pas un demi-franc, ce n'est pas même +vingt-cinq centimes... Boum! dzing! + +--Dix-huit ans! 200 kilogrammes et des attraits supérieurs à son poids! +On commence! Deux sous! deux! deux! + +Le Théâtre Français et Hydraulique était situé à l'extrémité de la place +du Trône, à gauche en montant du côté du boulevard de Montreuil: bonne +place le dimanche, où le flot vient de la barrière, mauvaise place en +semaine où les visiteurs plus rares arrivent du côté de Paris. + +L'eau va toujours à la rivière: Laroche, le Rothschild des bonisseurs, +et cette puissante «famille Cocherie», qui est l'opéra de la foire, +prennent invariablement les bons endroits. + +La journée n'avait pas été heureuse, malgré un charmant soleil de +printemps, et le ciel noir présageait une soirée nulle. + +Madame Canada, coiffée d'étoupes et portant sur son dos éléphantin un +petit caraco d'indienne Pompadour, battait la caisse avec une +résignation mélancolique; Cologne, la clarinette, et Poquet, dit Atlas, +le trombone soufflaient dans leurs terribles outils avec découragement. +Saladin, l'héritier présomptif, épluchait son triangle mollement; +Similor, cherchant en vain à l'horizon des dames à qui décocher le trait +galant de son regard, agitait la cloche comme par manière d'acquit. +Seul, Paillasse-Échalot, imperturbable dans sa constance, envoyait au +travers de son porte-voix des appels mugissants, tout en relevant par de +bonnes paroles le désespoir de ses compagnons. + +--On n'a jamais rien vu d'analogue dans Paris! criait-il, _(bas)_ Allez, +mademoiselle Freluche, nom d'un coeur! tapez le chaudron comme un amour, +ou vous n'aurez pas d'oignons dans votre soupe! _(Dans le porte-voix)_ +Jamais, jamais, jamais, on ne verra rien de si agréable! (bas) Ferme, +madame Canada, la jolie des jolies! Un peu de nerf, Similor! _(haut)_ +C'est la dernière, unique et irrévocable avant le départ de la grande +machine américaine, électrique, pneumatique et agricole pour le +Portugal, dont l'académie des sciences nationales, a voulu l'examiner en +détail pour en faire un rapport à monsieur Leverrier! _(bas)_ Vas-y, +Cologne! pousse, Poquet! Voilà trois payses là-bas qu'on peut faire... +et un artilleur, et une petite dame blonde avec sa minette! _(haut)_ Les +grandes eaux de Versailles au naturel, terminées par la chute du Rhin à +Schaffhouse, avec les embarcations entraînées par le courant du fleuve +qui est la frontière naturelle de la patrie, _(bas)_ Encore deux +artilleurs: c'est pour les trois payses: dur! _(haut)_ Héloïse et +Abélard par mademoiselle Freluche et le jeune Saladin, premier élève du +conservatoire de la Sicile, conquise par le général Garibaldi! _(bas)_ +Attention! Deux grosses mères et leur garçon boucher! Au carillon, +Amédée! _(haut)_ La mort d'Abel, par le même qui avalera trois sabres de +cavalerie et cassera une demi-douzaine de cailloux sur les appas de +madame Canada, première physicienne de l'Observatoire, _(bas)_ Nom de +nom! regardez! un pair de France étranger ou marchand d'esclaves des +colonies! c'est pour la petite blonde! Allume! _(haut)_ Danses et +élévations sur la corde roide, par mademoiselle Freluche, unique élève +que madame Saqui a empêchée depuis quelque temps de paraître en public +suite à la jalousie qu'elle lui inspire! _(dans le porte-voix)_ Madame +Saqui! madame Saqui! madame Saqui! + +Tout héroïsme a sa récompense. Quand Échalot s'arrêta épuisé, il y avait +au moins une douzaine et demie de badauds devant la plate-forme du +Théâtre Français et Hydraulique: trois artilleurs, trois Picardes, deux +bonnes femmes entre lesquelles un jeune homme faisait le panier à deux +anses; quatre ou cinq soldats de la ligne et autant de gamins. + +Il y avait en outre la jeune dame blonde donnant la main à une adorable +petite fille de trois ans, et un personnage de grande taille, très brun +de poil, plus brun de peau, qui suivait d'un oeil fixe et sombre la +jolie dame et son bijou de petite fille. + +L'armée de madame Canada, électrisée par cette affluence inattendue +s'éveilla. Le lancier polonais agita sa cloche avec fièvre en dardant +aux payses, aux grosses mères, à tout ce qui portait jupon, des +oeillades incendiaires. Dans l'humble situation que le sort lui avait +faite, cet homme était le type pur de Don Juan. La musique éclata et +mademoiselle Freluche lança des taloches frénétiques au tam-tam, tandis +qu'Échalot poussait des rauquements de tigre dans son porte-voix. + +Hélas! tout cela fut inutile. Les trois payses passèrent, et certes, +malgré la douceur de son naturel, madame Canada les eût volontiers +étranglées, car elles entraînèrent à leur suite les trois artilleurs. +Les deux grosses mères avec leur garçon boucher suivirent, attirant les +gamins que ce trio divertissait. Les cinq soldats de la ligne firent +comme les gamins, et la jolie blonde elle-même, tournant le dos en sens +contraire, prenait déjà la route du faubourg Saint-Antoine, lorsque sa +petite fille dit d'une voix gentille et doucette comme le chant d'un +oiseau: + +--Maman, je voudrais voir madame Saqui. + +--Madame Saqui! madame Saqui! madame Saqui! rugit Échalot dans son +porte-voix. Deux sous! deux sous! deux sous! + +L'enfant pesa sur la main de sa mère qui s'arrêta aussitôt. + +--Amorcé! murmura le jeune Saladin, qui suivait cette scène muette d'un +regard déjà connaisseur. + +Les yeux de Saladin étaient assez beaux, mais dans l'action de regarder +fixement, ils s'arrondissaient comme des yeux d'épervier. + +La jolie blonde éleva l'enfant dans ses bras en un mouvement de caresse +passionnée. + +--Nous demeurons bien loin, dit-elle, et il est tard. Demain, si tu +voulais, Petite-Reine, nous descendrions voir la danseuse de corde du +pont d'Austerlitz. + +--Non, répondit Petite-Reine, c'est aujourd'hui, et c'est madame Saqui +que je veux voir. + +La jeune mère, obéissante, monta l'escalier tremblant qui conduisait à +la plate-forme. Madame Canada, enlevant d'une main sa partie de grosse +caisse, et faisant grincer de l'autre sa paire de cymbales ébréchées, +enveloppa la mère et l'enfant dans un regard de tendre gratitude. Elle +avait bon coeur, elle les eût embrassées. + +Et il y avait de quoi, car le «pair de France étranger» suivit la piste +de la jolie blonde en rabattant son chapeau sur ses yeux. Deux +demoiselles dont nous n'avons pas encore parlé et qui semblaient ne +point appartenir au monde gourmé du faubourg Saint-Germain suivirent ce +marchand d'esclaves; trois commis de magasin suivirent les deux +demoiselles. + +Les cinq soldats de la ligne, ayant vu cela, se consultèrent: partout où +l'on va, ils vont, le nez au vent, l'air étonné, la conscience sereine. +Ils emboîtèrent le pas. + +Les trois gamins se dirent: «Paraît qu'il y a quelque chose de fameux»; +et ils prirent la file. + +--Ohé! fit le garçon boucher à ses deux grosses mères, payez-vous +l'espectacle! + +Et les trois artilleurs, saisissant cet instant pour offrir leurs bras +aux trois payses, proposèrent les délices du théâtre en vogue. + +Vous voyez si madame Canada devait de la reconnaissance à Petite-Reine! + +--Deux sous! deux sous! deux sous! Prenez vos billets! + +De tous les coins de la place les moutons de Panurge arrivaient. + +--Suivez le monde!!! + +La baraque était pleine. Échalot, altier comme une tour, finit par se +mettre au-devant de l'entrée et renvoya un dernier gamin d'apparence +insolvable, en disant: + +--Complet! Si je possédais la vaste salle de l'Académie royale de +musique, jeune homme, je ne serais pas obligé de refuser tous les jours +ma fortune! + + + + +II + +Le roi des étudiants + + +Elle était pleine la baraque de madame Canada, première physicienne des +diverses capitales de l'Europe, véritablement pleine. Mais comme notre +drame est tout entier dans la jeune dame blonde qui avait cédé à +l'enfantin caprice de sa fillette, nous ne nous occuperons que de +Petite-Reine et de sa mère. + +Entrées les premières, elles étaient naturellement au premier rang, et +le parcimonieux éclairage de la scène tombait d'aplomb sur elles. Il est +probable que les trois quinquets servant de rampe et de lustre au +Théâtre Français et Hydraulique n'avaient jamais envoyé leurs fumeux +rayons à rien de si exquis. L'enfant était gracieuse adorablement, mais +la jeune mère était plus gracieuse encore. + +Certes, le lecteur n'a pu supposer que nous ayons eu l'idée folle +d'introduire, pour lui, une grande dame dans la baraque de madame +Canada. Madame Lily, ou, comme on l'appelait encore dans le quartier +Mazas, la Gloriette n'était ni comtesse ni baronne; elle tenait même, et +par plus d'un côté très apparent, à la classe populaire; mais il y avait +dans son maintien quelque chose de si net et de si décent; sa toilette, +très simple, portait un cachet si modestement mesuré, et en même temps +si élégant, malgré l'humble valeur des objets qui la composaient, qu'on +eût hésité, en conscience, à la ranger dans la catégorie des simples +ouvrières. + +Elle portait haut, sans le vouloir, sans le savoir aussi; elle était +«distinguée» en dépit du petit cabas qui lui pendait au bras, car, il +faut bien vous le dire, elle était venue à la barrière du Trône tout +exprès pour acheter son dîner un peu moins cher que dans Paris. + +Elle était jolie tout uniment et si franchement que son aspect épandait +une joie. Il y avait en elle un délicat rayonnement de vie et de +jeunesse à peine voilé par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa +nature même, et qui trahissait à demi le secret d'un malheur fièrement +supporté. + +Pourquoi l'appelait-on la Gloriette? vous croirez l'avoir deviné quand +je vous aurai dit que l'homme au teint bronzé, cette manière de nabab +qu'Échalot appelait le marchand d'esclaves, assis non loin d'elle, n'osa +point lui adresser la parole, malgré sa pauvre robe noire, coton et +laine; son châle également noir, qui n'était pas même en vrai mérinos, +et son chapeau dont le taffetas avait des reflets un peu fauves. + +Non, ce n'était pas pour cela; ce n'était pas non plus pour le regard +presque toujours souriant, mais parfois si hautain de ses grands yeux +noirs, délicieux contraste à sa blonde chevelure. + +Un matin, et il y avait déjà longtemps, Petite-Reine ne marchait pas +encore, on avait vu madame Lily monter en fiacre avec une robe de soie +et un châle qui pouvait bien être un cachemire. + +Le châle et la robe n'avaient jamais reparu, et cette banque populaire +qui porte un si drôle de nom: le mont-de-piété, savait sans doute ce que +la robe et le châle étaient devenus. Ce n'était pas encore pour cela, +non. + +Les voisins de madame Lily l'appelaient la Gloriette, à cause de +Justine, sa chère gloire, sa fille, son trésor chéri, qui avait aussi +l'honneur d'un surnom: Petite-Reine. Il faut d'ordinaire la fortune, le +talent ou le vice pour émouvoir les cancans d'un quartier de Paris. +Madame Lily était très pauvre; elle n'avait aucun talent connu, elle +vivait seule et rigoureusement retirée. Pourtant Dieu sait que son +quartier s'occupait d'elle. + +On était parvenu à savoir vaguement quelques couplets d'une légende dont +elle était l'héroïne. + +Elle venait de très bas--de si bas que beaucoup se demandaient si elle +n'était point un peu princesse. + +Pour trouver sa patrie, il fallait passer la Seine, et remonter le +boulevard de l'Hôpital. Au-delà de la barrière d'Italie, il existait +alors une ville étrange, toute composée de chiffonniers qui s'étaient +bâti des maisons avec l'impossible. + +Cette ville avait des quantités de noms. Elle s'appelait Babylone, +Pékin-la-Guenille, le Camp-des-Aristos, la Garouille, la Californie, ou +la vallée de Cachemire, au choix. + +Quatre ou cinq ans en ça, il y avait dans cette cité de la misère +parisienne toujours prête à se railler elle-même une jeune fille belle +comme les amours et qui n'avait jamais porté la hotte, occupée qu'elle +était du matin au soir à servir les habitués de la Maison-d'Or. + +La Maison-d'Or de Pékin-la-Guenille, bien autrement achalandée que +l'établissement du même nom, situé boulevard des Italiens, était une +grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des +tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les +principaux matériaux; en soumettant ses murailles à l'analyse, on eût +trouvé d'incroyables fantaisies. Le toit était presque entièrement formé +de vieilles semelles, disposées avec art comme les écailles des +poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on +avait employé comme moellon de son vivant et que le temps avait +proprement disséqué. + +La Maison-d'Or était tenue par Barbe Mahaleur, dite +«l'Amouret-la-Chance», ancienne guitariste, présentement cabaretière, +sage-femme non reçue par la Faculté et Mère des chiffonniers. + +C'était une forte créature d'une cinquantaine d'années, taillée comme un +homme et sabrée par la petite vérole. Elle avait les moeurs de la grande +Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui +avait arraché l'oeil gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait +aussi la moitié de son nez qu'on disait avoir été mangée par un autre +Potemkine. Cela ne l'empêchait pas d'être belle femme. + +Elle régnait sur les naturels de Pékin-la-Guenille par l'admiration et +la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions, +elle se montrait baroque, mais équitable, à la façon du roi Salomon, +rendant cet arrêt d'un goût douteux qui fonda sa renommée de +jurisconsulte. + +Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des +avances sur tas d'ordures et pratiquait même, disait-on, la banque à la +petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100 à l'année: ceci +officiellement, mais, sous le manteau de la cheminée, on pouvait doubler +le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la +conscience. + +Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect +public lui avait offert trop de «marc», elle décrochait l'instrument +redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Genève. + +Il fallait alors applaudir à tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur +n'aimait pas les tièdes. + +Il se trouvait à Babylone des crédules pour aller répétant qu'elle +possédait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en +immeubles. + +Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans +un fouillis énorme de cheveux blonds une petite figure pâlotte, +illuminée par une paire de grands yeux noirs. On s'étonnait que Barbe +n'eût pas encore estropié Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait +même pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle +l'appelait tantôt ma fille, tantôt ma nièce, tantôt la _Vacabonne_. + +Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'était positivement fixé +sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la +Vacabonne et sa souveraine. + +En ce même temps, c'est-à-dire vers 1847, l'hôtel Corneille possédait le +plus magnifique étudiant qui eût ébloui le pays Latin depuis bien des +années. L'hôtel Corneille était encore à cette époque sans rival au +quartier des écoles pour la richesse de ses appartements, et la +prodigalité de sa table d'hôte. Il y avait des chambres à 50 francs par +mois et l'on pouvait y dépenser 3 francs 50 à son dîner. + +Depuis, ces prix ont été dépassés dans des établissements moins +historiques. + +Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il était +beau insolemment, à la façon des soldats et des femmes; il était jeune, +robuste, spirituel, généreux, noble de naissance et riche. + +Il venait je ne sais d'où en Touraine. Bien rarement ces princes +éblouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent +exubérants de sang et de sève; Paris casse leurs angles comme la mer +fait pour les galets; Paris les pâlit, les calme et les forme; Paris les +met à ce point de rondeur et d'uniformité qu'il faut avoir pour entrer +dans un des casiers de la vie commune. + +Un notaire doit être préalablement taillé comme un diamant, mais non pas +à facettes. + +Justin, diable à quatre s'il en fut, avait le triple talent du Béarnais +et bien d'autres. Il eut l'honneur d'être, pendant des semaines et des +mois, la coqueluche de mesdames les étudiantes, ce qui ne l'empêcha +point de passer ses premiers examens avec succès; car il y avait de +l'étoffe, en vérité, chez ce beau garçon-là. Il avait fait d'excellentes +études; il pouvait mener de front le travail et le plaisir. + +Un jour, il disparut à la fois de l'hôtel Corneille, des cours et même +de la Chaumière. + +On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut raconté qu'on +l'avait rencontré au bois avec une femme qui était un miracle de beauté. + +Le bois est loin de l'Odéon. Ce devait être une duchesse, on chercha un +autre roi du billard et des chopes. + +Mais Justin de Vibray ne fut pas oublié ni remplacé, car il arriva +quelque chose comme après la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du +Prado se divisa, et les successeurs de Justin luttèrent en vain contre +le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait +l'amitié de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes. + +Ce n'était pas une duchesse qui l'avait enlevé. + +À la veille de passer un examen, Justin était sorti un matin de bonne +heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude; +au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le +boulevard d'Arcueil, derrière l'Observatoire et s'était plongé dans la +lecture des cinq codes expliqués. + +Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une +demi-heure de marche, ayant levé les yeux par hasard, il poussa le même +cri que Christophe Colomb à la vue de la terre des Antilles. Justin +avait découvert Babylone. + +Un instant, il resta ébahi devant cette prodigieuse capitale. Paris, +l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la misère. Ce bivouac +des sauvages de Paris se présentait gaillardement au regard avec ses +maisons fantastiques et sa population, dont à cette heure matinale rien +ne peut donner une idée. L'harmonie ne manquait point entre les masures, +ruines âgées de quelques semaines, qui semblaient avoir été bâties selon +un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui +grouillaient dans les rues. Il y avait là tels négligés de chiffonnières +qui eussent brisé le crayon dans la main de Daumier. + +Comme Justin était en admiration devant les excentricités +architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci +sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes séductions de +son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un képi coiffait la révolte +de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule étaient chastement +couvertes par un petit torchon, rattaché autour de ses reins. + +Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhumé; Justin attendit, +espérant une apparition encore plus grotesque. + +L'enfant qui se montra sur le seuil, vêtue d'une misérable robe +d'indienne frangée et d'un pauvre mouchoir de cou, à jour comme une +dentelle, glaça le rire sur ses lèvres. + +Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, évidemment, ni +regret d'une meilleure existence ni désir d'une autre vie. + +Mais elle était si belle, cette enfant, que Justin en eut le coeur +serré. + +Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en manière de +caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant: + +--Va me chercher du câblé, petite vache! + +Ce dernier mot était doux comme une caresse. + +Le gros câblé ou carotte double est le tabac à chiquer le plus fort. +Cette Mahaleur était portée sur sa bouche. + +Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit. + +Certes, il ne prétendait point lier connaissance avec cette fille en +haillons: «la petite vache». Oh! certes! + +Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir, +bordé par de grands murs sans fenêtres, formant le derrière de plusieurs +usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine à +passer de front dans ce défilé. + +À moitié chemin, Lily se rencontra face à face avec un très beau +chiffonnier en grande tenue, le crochet à la main, la hotte sur le dos. +C'était Payoux, dit la Tulipe-de-Vénus, qui avait l'honneur d'être le +favori actuel et régnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tournée +avec une pointe de chambertin à trente centimes. + +--Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'là l'agneau! +Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble à la fin! + +Il n'eut qu'à ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se +rejeter en arrière, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les +lèvres. + +Après quoi il poussa un cri et tomba assommé. + +Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing. + +Pourquoi cette absurde violence? Voilà ce que Rogron, l'acharné +explicateur, n'aurait pas su expliquer. + +Justin avait assommé ainsi de parti pris et restait plus étourdi que la +bête terrassée. + +Il était pâle, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge à ses +yeux, qu'il frotta pour voir clair. + +Il s'éveilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couché comme un +boeuf qui a reçu le coup de massue, et la fillette, évanouie ni plus ni +moins qu'une demoiselle en mousseline blanche. + +Mais les évanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent +longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses +beaux yeux, regarda Payoux couché dans la boue, puis Justin, et sourit +en disant: + +--J'ai eu grand-peur, merci. + +Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et +pénétraient. + +Justin ressentait en lui-même une angoisse vague. Sa pensée vacillait +comme s'il eût subi une sorte d'ivresse. Il avait confusément conscience +du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit: + +--Voulez-vous venir avec moi? + +--Je veux bien, répliqua Lily sans hésiter. + +Cette réponse ne choqua point Justin. Et, en vérité, les yeux de Lily +qui étaient fixés sur les siens avaient la limpidité d'un regard d'ange. + +Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux. + +Un fiacre passait. Justin l'arrêta et l'ouvrit. + +--Où allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied. + +Le cocher riait ostensiblement. + +--Je ne sais pas, répondit Justin, rouge de honte. + +Lily fit comme le cocher, elle se mit à rire et ajouta: + +--La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas. +D'abord Payoux me faisait trop peur. + +Justin monta à son tour, après avoir donné son adresse au cocher. + +Quand il fut assis auprès de la fillette, il éprouva un inexprimable +embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillité de +Lily l'augmentait. + +--On est bien ici, dit-elle, dès que les chevaux s'ébranlèrent. C'est la +première fois que je vais en voiture. + +Et comme si elle eût voulu mettre le comble à la détresse de Justin, +elle ajouta: + +--Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter. + + + + +III + +Un éclat de rire + + +Le plus large de tous les abîmes creusés par l'orgueil ou l'intérêt +entre deux créatures humaines est certainement celui qui sépare le Blanc +du Noir, aux colonies. + +La libre Amérique, tout en émancipant les Noirs, a rendu plus profond le +fossé qui les excommunie. En aucun pays du monde le «bois d'ébène» n'est +aussi franchement maltraité que dans les États abolitionnistes de +l'Union. + +Eh bien! l'Europe, habituée pourtant aux insolences +hyper-aristocratiques de ces démocrates, poussa un jour un long cri +d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre négresse, jetée hors +d'un omnibus à New York, par la brutalité d'une demi-douzaine de +philanthropes. + +Car ils s'expliquèrent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le +courage de leurs opinions. En lançant sur le macadam la misérable femme +qui était enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils +établirent cette distinction américaine: «Nous voulons que les Noirs +soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une +voiture publique où sont des Blancs!» + +C'est un joli peuple et pourri de logique. + +Chez nous, l'omnibus, fidèle aux promesses de son nom, admet tout le +monde, même les dames qui ont des chiens; son hospitalité ne s'arrête +qu'aux limites tracées par la police, et certes les conducteurs sont +plutôt enclins à frauder le règlement qui défend les incongruités, car +il y a eu des cas d'asphyxie. + +On laisse monter les poissonnières. + +Cette phrase, prononcée par Lily sans la moindre vergogne: «Les +conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter», était un aveu si +terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous +la peau. + +Il regarda cette créature dont le vêtement, plus obscène que la nudité +même, rentrait dans la catégorie des choses «qui incommodent les +voyageurs». Il eut envie de sauter par la portière. + +Elle souriait; son sourire montrait un trésor de perles. + +Et à travers les trous de ses haillons, son exquise beauté épandait ces +parfums de pudeur fière qu'exhalent les chefs-d'oeuvre de l'art et les +chefs-d'oeuvre de Dieu. C'était étrange, offensant, presque divin. + +--Je sais lire, dit-elle tout à coup en un mouvement d'enfantine vanité, +et comme si elle eût deviné vaguement qu'il lui fallait plaider sa +cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je +parle mal? + +--Vous parlez bien... très bien, murmura Justin au hasard. + +--Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et +de haut. Celle qui m'a appris à lire disait quelquefois en voyant passer +de belles dames dans des calèches: «Voici Berthe! ou voici Marie!» +c'étaient des élèves à elle, du temps où elle tenait un grand pensionnat +de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim à force +de tout boire. Alors, j'ai donné chaque jour un sou à l'abbé, un vieil +homme à demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en +pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir +seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants +pour aller chez un directeur de théâtre qui me donnera des rôles à +apprendre et autant d'argent que j'en voudrai. + +--Vous parlez bien, répéta Justin qui songeait. + +--Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de +répondre, Justin demanda à son tour: + +--C'est donc à cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi? + +--Mais oui, répliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma +fortune, allez! + +Justin éprouva une sorte de soulagement à entendre ces mots. Nous ne +dirons pas qu'il était amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait +sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience +d'elle-même. Il fut content parce qu'il vit jour à secouer cette +obsession. + +--Vous avez envie d'être riche, dit-il. + +--Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite. + +--Vous êtes mère... déjà! s'écria l'étudiant étonné. + +Elle éclata de rire. + +--Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me +marierai pour l'avoir et pour l'adorer. + +Ce dernier mot fut prononcé avec une passion étrange et le regard de +Justin se baissa devant les rayons qui s'allumèrent dans les grands yeux +noirs de Lily. + +Elle était miraculeusement belle. + +Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait: + +--Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous +donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un +directeur de théâtre. + +Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre. + +--Tout de suite? interrompit-elle. + +Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets +de cent francs. Il avait justement reçu sa pension la veille. + +À pareille aventure, il n'y avait qu'un dénouement possible: l'aumône. + +Justin répéta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs +sur les genoux de Lily. + +Là-bas, dans la cité des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les +billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans +cesse. C'est le rêve et la poésie du métier: trouver un billet de +banque! + +Le fiacre longeait au trot ce quai désert qui fait face à l'Hôtel-Dieu. +Lily était rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourbés +de sa paupière ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin +donna le signal d'arrêter. Lily sauta sur le pavé et s'enfuit. + +Le cocher rit encore, c'était un observateur. + +Quant à notre étudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se +frotta les mains de bon coeur, puis encore il se demanda: + +--Pourquoi ai-je donné les trois billets? + +C'était absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir +ainsi. + +Justin soupira longuement, mais ce n'était point le remords de sa +prodigalité qui lui arrachait ce profond soupir. + +Il avait devant les yeux une vision: Lily, transformée par ce qui se +peut acheter avec trois billets de banque de cent francs. + +Trois billets de cent francs ne sauraient vêtir une comtesse, ni même +une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent +pailleter une saltimbanque ou couvrir très décemment une fillette. + +Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le +prix de sa course, à la porte de Justin. + +Celui-ci monta à sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il éprouvait +au coeur cette meurtrissure qui reste après la rupture d'une vieille et +profonde amitié. + +En tout, Lily et lui avaient été une demi-heure ensemble. + +Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie à tous +crins ne l'eût point fatigué davantage. Il n'essaya même pas d'en +appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oublié. + +Cette île de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et +belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de +l'univers. Justin n'avait qu'à choisir parmi les plus folles et les plus +jolies. Il essaya en vain d'évoquer les souriants visages de ses +danseuses préférées. C'était l'étrange beauté de Lily, demi-nue, qui +passait et repassait devant ses yeux. + +Il voyait sa robe pauvre et plus que fanée, drapant, mais dévoilant +l'idéale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs +yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque céleste, +perdu sous la richesse désordonnée d'une splendide chevelure blonde. + +Elle s'était enfuie, la sauvage créature, sans dire merci, ni plus ni +moins qu'un chien à qui on a jeté un os. + +Tout était bizarre et insensé dans cette aventure qui laissait après +elle la sensation d'une chute. + +Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale où il y avait de la +honte et une sorte de dégoût, la rêverie se dégageait brillante et +suave. + +Justin avait une mère, noble, bonne, bien-aimée, qui regardait de loin +avec miséricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes +les mères, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait +peur seulement de ces attaches demi-sérieuses qui peuvent peser sur tout +un avenir. + +Jusqu'à ce moment, Justin, nouant et dénouant des chaînes fleuries, +n'avait jamais été arrêté par l'idée de sa mère. + +Aujourd'hui, la pensée de sa mère vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui +plutôt qu'hier? Pourquoi, à propos de la plus folle et de la plus +passagère de toutes ses folies? + +Certes, l'aventure pouvait être ridicule au premier chef, mais du moins +elle n'était pas dangereuse. Justin avait jeté à une mendiante une +aumône un peu plus large que de raison, et c'était tout; son budget seul +devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'était à parier cent +contre un, car elle n'avait même pas pris la peine de lui demander son +nom! + +L'heure du déjeuner passa, Justin resta étendu sur son lit comme un +malade. Il était malade, en effet, il avait la fièvre, et chaque fois +qu'un pas montait l'escalier, son coeur battait douloureusement. + +Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si +son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son équipée, +l'eût accusé d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de +lancé. Justin avait la main leste. + +Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne répond d'un accès de +fièvre. + +À l'heure du dîner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un mâle +effort sur lui-même et secoué son vertige comme un vaillant jeune homme +qu'il était. + +Au moment où il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et +faillit tomber à la renverse. + +Une jeune fille vêtue de noir, avec une simplicité élégante et charmante +était debout devant lui. + +Elle souriait, montrant ces belles perles qui étaient derrière les +lèvres roses de Lily. + +--Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle. + +Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne répondit point. +Elle ajouta: + +--J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je +ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous +attends ici depuis midi. + +--Six heures!... murmura Justin. + +--Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je +ne vous avais pas dit merci. + +Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse +des écoles, jeta bas son sceptre et déserta sa cour. + +Il est, non loin de Saint-Denis et tout près d'Enghien, un petit village +charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur +de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de +guinguettes l'avaient respecté. Il a nom Épinay. La dernière fois que je +l'ai admiré en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois +cabarets neufs et deux cheminées à vapeur. Que Dieu le protège. + +En 1847 il était à vingt lieues d'Asnières. + +On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore «les nouveaux +mariés». Ils étaient si beaux et si bons que tout le monde les aimait. +Autour d'eux il y avait comme un respect attendri. + +Avant l'année finie, on fit un baptême. Dans le jardin plein de roses +qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une +grosse fille attelée à une voiture mignonne, roulant autour de la +pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant. + +Quand la voiture s'arrêtait, c'est que Lily venait aux cris du petit +ange qui appelait le sein de sa mère. + +Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tombèrent. Les rosiers +étaient dépouillés de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily +pleura. + +Justin voulut revenir à Paris. Ce n'était pas pour se séparer de Lily, +au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles, +des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup. + +Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le +bon soleil d'Épinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait +si jolie à si peu de frais. Justin la voulait admirée. Paris la regarda +pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait +plus guère qu'à l'enfant dans son berceau. + +Elle n'avait jamais reçu de lettres de Justin, parce qu'ils étaient +toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'écriture lui +serra le coeur. Elle était de Justin. Pourquoi Justin écrivait-il? + +Justin disait dans sa lettre: + +«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans +toi.» + +Elle eut peine à comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha, +malade, auprès du berceau. + +Justin écrivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis +il écrivit moins fréquemment, puis il n'écrivit plus du tout. + +L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du +quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de +Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant çà et là un +bijou ou un objet de toilette. + +Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, était +toujours habillée comme l'enfant d'un prince. + +Nous retrouvons Lily au printemps de 1852. L'indigence était venue. Le +costume de Lily en portait les marques, mais la pauvreté ne touchait pas +encore à Petite-Reine. + +C'était à cause de Petite-Reine que les voisins de Lily, pris de ce +souriant et gai respect qui est le bon côté du caractère parisien, +l'appelaient la Gloriette. + +Il y avait dans ce surnom une pointe de moquerie et beaucoup de +miséricorde pour l'excès de son amour maternel. + +La Gloriette et sa Petite-Reine étaient populaires des deux côtés de la +Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, où Lily menait jouer sa +fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgré la différence de leurs +toilettes, dont chacun s'étonnait, il n'y avait point de méprise +possible: quoique l'une fût l'élégance même et que le costume de l'autre +eût pu convenir à une bonne, c'étaient bien la mère et l'enfant. On les +aimait comme cela. + +Revenons cependant à la baraque de madame Canada, où nous avons laissé +Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du +quartier Mazas en savaient à peu près aussi long que nous, sauf ce +détail de la première jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom +de Justin de Vibray. + +Au fond elles ont toutes la même histoire. + +Petite-Reine ne se possédait pas de joie. C'était la première fois +qu'elle allait au spectacle, et le spectacle était superbe. + +Comme si madame Canada eût voulu la remercier d'avoir montré le chemin +«au monde», elle enleva de son programme la lutte à main plate, +l'exercice du canon, le «travail» de l'homme qui porte trois cents +livres entre ses dents gâtées et généralement tout ce qui ne devait +point amuser sa petite providence. + +Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de +cire, et jongla elle-même avec de belles boules de cuivre, des poignards +et des saladiers; car elle possédait une grande quantité de talents. + +Mais ce qui ravit la fillette au troisième ciel, ce fut la danse de +mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde +raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule +fois. + +Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gantées. Dans +la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle était une +partie du spectacle. + +On la regardait aussi de la scène, les deux yeux ronds du jeune Saladin +étaient fixés sur elle avec une expression étrange. Vous n'avez pas +oublié Saladin, le triangle. + +Il était un peu le maître chez madame Canada, ce Saladin, bien que la +bonne femme le détestât cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son +opinion, le «blanc-bec», comme elle l'appelait, était capable de tout. + +Mais il avait la protection du beau Similor, son père, qui l'aimait et +qui le battait; il avait surtout la protection d'Échalot, sa nourrice. +Saladin dominait les autres par son intelligence réellement supérieure +au milieu dans lequel il vivait, et par son caractère étrange, tantôt +caressant tantôt impérieux. + +Il savait onduler comme un serpent et sourire mieux qu'une femme; quand +il était en colère, le regard de ses yeux ronds coupait, froid et +tranchant comme une lame d'acier. + +C'était déjà un petit homme par ses vices, mais il gardait les +faiblesses d'un enfant. Il fut jaloux du succès de mademoiselle +Freluche, ou plutôt jaloux de l'impression qu'elle avait produite sur la +fillette à laquelle il accordait une attention extraordinaire. + +Il voulut éblouir la fillette à son tour. + +Malgré madame Canada, qui avait écarté son travail du programme pour ne +point effrayer Petite-Reine (et aussi pour finir plus vite, car l'heure +du dîner approchait et la soupe aux choux était à point), Saladin, +dépouillé de sa jaquette et vêtu d'un justaucorps pailleté, s'élança sur +le devant de la scène en brandissant un sabre. + +Il était un peu grêle, mais très bien fait de sa personne, et la +blancheur de marbre de son visage ressortait énergiquement sous les +mèches bouclées de ses cheveux bruns. + +Freluche le trouvait beau comme un dieu. + +Il arriva, sûr de lui-même et planta la pointe de son sabre dans son +gosier avec un aplomb vainqueur. + +Mais Petite-Reine poussa un cri perçant et se couvrit le visage en +disant: + +--Celui-là est laid! je ne veux pas le voir. Mère, emmène-moi! + +Saladin s'arrêta. Ce ne fut pas un regard d'enfant qu'il jeta sur la +fillette. + +--Raté, l'effet de l'avaleur! cria un gamin. + +Les deux commères protectrices du garçon boucher commandèrent: + +--Entonne ton coupe-chou, bonhomme! Aie pas peur. + +--Il est connu, fit observer un militaire, que les sabres et bancals +pour l'avalage sont en _caoutechoucre_. + +Saladin brandit son glaive pour montrer qu'il était en vrai fer. La +pâleur de sa joue devenait livide. + +--Viens-t'en, mère, viens-t'en! supplia Petite-Reine qui pleurait; +celui-là me fait peur! + +Le sombre personnage qu'Échalot avait désigné ainsi: «un pair de France +étranger», dit avec un geste imposant: + +--Assez! + +--As-tu fini, Barrabas! miaula le gamin. + +--Avale! crièrent les payses. + +--N'avale pas! ordonna madame Canada du fond de la coulisse. + +--Il avalera! + +--Il n'avalera pas! + +--_La Marseillaise!_ + +--Et ta soeur! + +--Orgeat, limonade, bière! + +Au milieu du tumulte, et pendant que Petite-Reine épouvantée cachait son +front dans le sein de sa mère, un large éclat de rire monta de la salle +et envahit la scène. Spectateurs et saltimbanques se tordaient les côtes +à contempler Saladin, immobile, vert de honte et de rage. + +Cela dura longtemps. + +Quand Saladin releva ses paupières, ses yeux saignaient comme ceux des +oiseaux de proie. + +Il regarda le public d'abord, puis Petite-Reine, et s'enfuit, poursuivi +jusqu'au fond de la coulisse par ce grand éclat de rire qui devait +bouleverser trois destinées. + + + + +IV + +Café noir + + +--Tu veux toujours faire à ta tête, blanc-bec, dit madame Canada à +Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils froncés et la tête +basse. + +--L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une mécanique +qui plaisait à nos ancêtres, ça passe au troubadour démodé comme la +guitare et la comédie. + +--Toi, Amédée! s'écria le miséricordieux Échalot, tu ne saurais jamais +dire un mot agréable à l'enfant. Il est fautif d'avoir _ostiné_ madame +Canada, qu'est ici l'image de l'autorité, mais pour du talent, n'y a pas +beaucoup d'artistes en foire qu'en soient comblés davantage par la +Providence, ajoutée à l'éducation! + +Saladin regarda du même oeil rond, effronté et hautement dédaigneux ceux +qui l'attaquaient et celui qui le défendait. + +Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans répondre un seul +mot. + +Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu'à ce qu'il eût +trouvé une large fente entre les planches. Il mit l'oeil à cette fente, +et regarda Petite-Reine. La pluie qui commençait à tomber ne le chassa +point. + +--Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La drôle de +petite marionnette! Je lui fais peur! La voilà qui rit, maintenant +qu'elle ne me voit plus. C'est bon. + +La représentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait +largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en géant, Atlas, +le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la mère gigogne. +La séance se termina par les prestiges hydrauliques qui étaient des +ombres chinoises. + +Quand Lily emmena Petite-Reine enchantée, la pluie tombait à torrents. +Le pair de France étranger allait peut-être enfin proposer ses services, +mais il fut prévenu. + +--Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme +même, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec élégamment. + +Lily jeta un regard désolé sur la toilette de Petite-Reine qui dit: + +--Par exemple celui-là est bien gentil! + +Sur un geste de Lily, le jeune garçon sauta en bas des marches, c'était +l'intrigant Saladin. + +Deux minutes après, il revenait avec une voiture. + +Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par +la portière. + +--Vous allez? demanda Saladin. + +--Rue Lacuée, 5, place Mazas. + +Saladin répéta au cocher: + +--Rue Lacuée, 5, place Mazas. + +Il rentra tout pensif dans la baraque, où madame Canada disposait déjà, +au beau milieu de la scène, une vieille porte sur deux tréteaux. + +C'était la table où fut servie la soupe aux choux. + +Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son +état-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre, +qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise. + +Chacun eut une bonne assiette de soupe. + +La soupe formait le repas réglementaire fourni par le gouvernement. +Après la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire +gardait le droit imprescriptible de se procurer à lui-même n'importe +quelle douceur à l'aide de ses économies. + +Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il était allé acheter +de grand matin, à pied, rue de Sèvres, où les arlequins sont bons et pas +chers; Cologne dévora un demi-pain de munition, beurré de graisse à +friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un +oignon cru. + +Il y a toujours de l'élégance dans l'appétit des dames. + +L'état-major, composé de madame Canada, d'Échalot, de Similor et de +Saladin, qui passait pour l'héritier présomptif de l'établissement, +avait à partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard, +quatre queues de mouton, une saucisse et des choux. + +Similor, nature brillante, mais égoïste, avait du vin dans un cruchon de +Vichy. Il n'en offrit à personne. Échalot, au contraire, muni d'une +bouteille de cidre à quatre sous en versa à madame Canada, puis à +Saladin, qui ne le remercia pas. + +Le Théâtre Français et Hydraulique était un établissement considérable. +Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fidèlement +le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le +tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et +autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de +mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une énorme voiture, sorte +de maison roulante chargée de faire voyager tout cela et un cheval +mourant qui traînait la voiture. Il se nommait Sapajou. + +Encore ne parlons-nous point du tableau, troué comme une écumoire, qui +portait l'illustre signature de Coeur-d'Acier. Madame Canada faisait +volontiers ce raisonnement: + +--Je ne retirerais pas cent écus du tout, mais s'il me fallait l'acheter +je n'en serais pas quitte pour trois mille francs. + +Les ruines ont ainsi leur valeur mélancolique. La pluie mettait un terme +aux représentations pour ce soir. Quand le repas fut achevé, madame +Canada dit: + +--_Campo_! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne +heure, rapport à ce que demain matin on commence le déménagement au +petit jour. + +--Où va-t-on aller? demanda Cologne. + +--Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez à ce sujet, répliqua +fièrement la directrice, tu répondras que tu l'ignores, imbécile! + +Les pensionnaires de madame Canada se dispersèrent aussitôt, et allèrent +chacun à ses habitudes. + +Le vice est hors de prix, à Paris; ils sont plus pauvres que Job, et +pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils +jouent, ils mènent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes +et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous +donnerait une palette de son sang pour vingt sous! + +Poquet entretient une dame! + +Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfumés pleins +de moite chaleur et bourrés d'asphyxies, où vous tomberiez morte au bout +de dix secondes, madame, mais où l'on s'amuse autant et mieux que chez +vous. + +Il y a là des élégances relatives, des raffinements qui font peur, des +galanteries, des comédies. + +On vit, on pêche, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un +monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la +table des coups de pied à écorcher les grandes jambes de Cologne qui est +idiot, mais géant. + +Vous voyez bien que c'est le monde! + +Similor eût rougi de descendre jusque-là. Il gagnait régulièrement la +poule à un petit estaminet de la barrière et y faisait des dettes. + +Personne ne savait où allait Saladin. + +Mademoiselle Freluche se promenait comme Diogène, mais sans lanterne. + +Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin restèrent à la baraque. + +Saladin était toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil. + +Madame Canada et son Échalot, personnes rangées, se retirèrent dans +leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que +Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils, +à peu près, pouvait se clore. Ils s'enfermèrent. + +Ils vous avaient là-dedans des airs heureux. C'étaient de bonnes gens, +et ils s'aimaient. + +--Amandine, dit Échalot, nous avons à compter et à causer; si nous nous +lâchions le café noir, en qualité d'extra, et sans en prendre +l'habitude? + +--Gros gourmand! répondit madame Canada, qui avait déjà l'eau à la +bouche. Va pour le café noir. + +C'est ici un art éminemment parisien que de préparer le café. On a pour +cela des ustensiles ingénieux et charmants, des bijoux qui laissent voir +l'eau en ébullition au moment où elle saisit les parfums de la poudre +favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher à +la cafetière. + +Je vais vous dire comment madame Canada faisait son café. + +Pendant qu'Échalot comptait des sous et des pièces blanches dans un +boursicot de cuir et traçait des chiffres sur un papier gras, Amandine +ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce +mortier compact qu'on appelle du marc, et que les garçons de café +revendent aux viveurs peu favorisés par la fortune. + +Ce marc, soit dit en passant, a déjà servi deux fois. Aussi madame +Canada en prit-elle à pleines mains comme si elle eût voulu gâcher du +plâtre. + +Elle le mit dans un poêlon avec un oignon brûlé, une pincée de poivre, +et une gousse d'ail. Sous le poêlon, elle alluma du feu dans un réchaud +qui boitait. Puis, ayant versé deux verres d'eau sur ce ragoût, elle se +mit à remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait écume la soupe. + +Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussitôt +que la chaleur du feu en dégagea les premiers effluves, les narines +d'Échalot se dilatèrent énergiquement. + +Il cessa de manier ses gros sous et dit avec émotion: + +--Ça n'a pas cette odeur-là dans les établissements publics. Tout est +meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait créé +pour les plaisirs purs et l'agrément du chez soi, adouci par une honnête +aisance. Ah! que de belles années perdues, mon Amandine! si on s'avait +rencontré plus tôt avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un +pour l'autre, on aurait semé dès sa jeunesse une situation assurée pour +plus tard, à se récolter dans la maturité de l'âge. + +Madame Canada laissa tomber dans le poêlon un bout de cervelas et un bon +petit morceau de gruyère qu'elle avait retrouvés sous sa main. Un vaste +soupir souleva sa poitrine. + +--J'en ai prodigué des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle. +Toutes les voluptés n'étaient pas assez pour nous. Égaux par le +physique, on y mélangeait l'inconstance réciproque, à droite, à gauche, +lui avec les bourgeoises les plus huppées de l'aristocratie et du +commerce, moi avec des militaires gradés et des chefs d'établissement, +mais sans jamais manquer à l'honneur! C'est l'existence de l'artiste, +emporté par ce tourbillon déréglé de ne jamais penser qu'à sa bouche, +bals, fêtes et cafés-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un +enfant. Et des raisons, quand on revenait à la baraque, un peu lancés +tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de +frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse! + +Échalot la regardait avec admiration. + +--J'ai fréquenté les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du +temps des Habits Noirs où nous avons trempé, quoique toujours délicats, +mais pour avoir trouvé une comtesse qui s'exprime avec ta facilité, +Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affrontée devant moi... + +--Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin, +merci. À ces époques-là, je faisais le travail des poids. Canada était +bel homme, mais il n'a pas duré contre moi... Que trouves-tu à la +balance? + +--Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un +jours, répondit Échalot, c'est maigre. + +La bouillie de marc était chaude. Madame Canada la versa dans un +mouchoir à carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas +sa perruque d'étoupe. + +--Le temps n'est plus à faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut +s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui +sustente les artistes... Tords-moi ça, Bibi!... En plus que des +particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une +entreprise honnête. + +Échalot prit un des côtés du mouchoir sans répondre. + +On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande +tasse ébréchée. + +Cela vous eût fait fuir à l'autre bout du monde, mais Échalot et sa +compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la +fumée odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se +rencontrèrent. Ils échangèrent un baiser qui n'avait rien de sensuel, +sinon à l'endroit du café. + +--Parole! il embaume, dit Échalot. Le poêlon gardait un petit goût de +chou... + +--C'est là le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut +toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi. + +Échalot se hâta d'obéir. Le boursicot et le livre de comptes furent +serrés et remplacés par deux petites écuelles de terre brune, un carafon +d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade. + +Le carafon, hélas! était presque vide. + +Le contenu de la tasse ébréchée remplit les petites écuelles jusqu'aux +bords. + +--C'est le sec qui est court! fit Échalot en regardant le carafon. + +Madame Canada eut un sourire. + +--On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce +qu'il y a au fond des bouteilles. + +Cinq bouteilles étaient couchées sous le lit, reliques de bombances +passées: une de cassis, une de parfait-amour, une d'élixir-des-braves, +une de crème de Vénus, une de bière. On passa de l'eau dans toutes, on +rinça, on décanta dans le carafon, et le niveau de «la goutte» monta +sensiblement. + +Philémon Échalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de +l'autre, le coeur content, la conscience légère, et firent deux parts de +la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les écuelles. + +Le café, savouré à petites gorgées, fut proclamé délicieux. Quand les +tasses furent à moitié, on y versa les rinçures, qui, à leur tour, +méritèrent un éloge sincère et attendri. + +La pluie faisait rage au-dehors. Le poète Lucrèce l'a dit en beaux vers +bien dogmatiquement égoïstes: «Qu'il est doux, quand la grande mer est +agitée par la tempête, qu'il est doux d'être au port, et de suivre le +danger des malheureux ballottés par la tourmente!» + +Ah! le philosophe! + +Philémon et Baucis écoutaient les tapages de l'averse et traduisaient à +leur manière le distique du poète bourgeois. + +--Nous sommes bien clos, disait la Canada. + +--Bien couverts, ajoutait Échalot. + +--Tant pis pour les gens qui se mouillent! + +Ensemble ils imprimèrent à leurs tasses ce mouvement de rotation qui +permet de boire la dernière goutte. + +--Amandine, soupira Échalot, j'ai une idée qui me trotte dans la tête. + +--Moi de même, répliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne? + +--Depuis ce soir. + +--La mienne aussi. + +La boîte qui servait de chambre au jeune Saladin était contiguë à +l'armoire habitée par Philémon et Baucis. + +Saladin était _brûlé_ à son estaminet dont le maître lui avait présenté +sa note. Il passait forcément dans son trou cette dernière soirée et +n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria pénétrant à travers les fentes de +la cloison lui inspira quelques jalouses pensées qu'on trouverait aussi +dans Lucrèce, puis il se mit à écouter pour tuer le temps. Voici ce +qu'il entendit: + +--Mon idée, reprenait Échalot, c'est que Saladin était un amour quand il +avait cinq ans. Il faisait recette. + +--Et Freluche au même âge! s'écria madame Canada. Quel chérubin! Elle +valait cent sous par jour à la moyenne! + +--Nous partons pour une tournée de province. + +--En province, les enfants font toujours de l'argent. + +--Quand ils sont jolis... + +--Comme la minette de ce soir, hé? + +Ce fut madame Canada qui dit cela. Échalot lui prit les deux mains et +les serra en murmurant: + +--Tu es supérieure à ton sexe par la capacité, Amandine! + +--Je donnerais cinquante francs, s'écria la directrice, à qui +m'apporterait un ange pareil! + +Saladin se redressa de l'autre côté de la cloison. + +--Bah! fit Échalot, c'est des rêves... personne ne nous apportera cela. + +--Il y a quelquefois des mères dénaturées..., fit Amandine. Allons nous +coucher, la chandelle s'use. + +Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses +cheveux. Lui aussi avait son idée. Il s'assit sur le pied de son lit. + +--Bonne nuit, Bibi, dit la Canada. + +--On pourrait aller jusqu'à cent francs, repartit Échalot. Dors bien, +mon Amandine. + +--Cent francs, répéta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!... +Perruche! + +Il réfléchit et un sourire méchant vint à sa lèvre pendant qu'il +ajoutait: + +--Gagner cent francs... et se venger? ça serait drôle! + + + + +V + +Café au lait + + +Le lendemain matin, à l'heure où tout dormait encore dans +l'établissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa +hors de la maison roulante pour pénétrer dans la baraque. En passant +près du matelas de Similor, il tâta un peu les poches de cet homme +aimable mais débauché. Elles étaient vides. + +Dans la baraque, à gauche, mademoiselle Freluche était couchée sur un +sac de paille, à droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'étendaient tout +habillés sur deux tas de rubans de menuisier. + +Tous les trois ronflaient. + +Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du +trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour +inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgré les folies qu'il +faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset, +où d'autres mettent leur montre, il cachait trois pièces de vingt sous, +ressource amassée pour les jours difficiles. + +Saladin les lui emprunta sans remords. + +Cologne ne possédait que soixante-dix centimes. C'était peu. Saladin les +préleva tout de même. + +Après quoi, toujours rampant, il traversa la scène et se rendit auprès +de mademoiselle Freluche. + +Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil léger, afin de +les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment où +Saladin éprouvait d'un doigt délicat la poche ménagée dans les plis du +jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit: + +--À la fin te voilà donc un homme, petite drogue! Saladin, malgré son +audace, resta déconcerté. + +--As-tu toujours ta pièce de deux francs percée? demanda-t-il. + +Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit. + +--Ça ne te regarde pas, répondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin +lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges. + +--Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant à sa voix des inflexions +plus douces que les sons même de la clarinette de Cologne, quant à la +chose de t'idolâtrer, ça y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta +pièce pour une affaire. + +--Nix! répliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton +solennel: + +--Je ne donnerais pas ma pièce de deux francs pour cinquante sous! + +Il faut une religion: Voltaire lui-même a bien voulu en convenir. +Freluche ne s'inquiétait pas de Dieu, mais elle croyait aux pièces +percées. Saladin croyait à toutes les pièces. + +--Écoute, reprit-il, papa Échalot ne me refuserait pas une avance sur +mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de +l'affaire. C'est superbe, quoi! + +Saladin avait le don de persuader. Malgré sa prudence, mademoiselle +Freluche était déjà ébranlée. + +--Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant. + +--La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous. + +--Et combien j'aurai? + +--Dix francs. + +--Je veux vingt francs. + +--Tope! + +Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous. + +Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une +lieue son capitaliste. + +Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs +préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper +à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de _La +Pie voleuse,_ situé à l'autre bout du rond-point. + +N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au +boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de +bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne». + +C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent. + +Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de +Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous +les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai +vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait +honneur à la Judengasse de Francfort. + +Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était +grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée +de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient. + +Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul +soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il +voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle. + +Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et +la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour +cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet +qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait +surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait +aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un +paquet qu'il emporta sous son bras. + +Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin +chez ces sybarites de _La Pie voleuse_. Saladin entra dans la voiture et +demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et +peintureur. + +Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à +_faire des têtes_ aux artistes. + +À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi +maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de +boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus +généreux que Guzman. + +--Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin. +La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la +dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je +paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme. + +Saladin jeta son paquet sur la table et répondit: + +--Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai +besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer +chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me +poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je +mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi +une tête analogue au costume. + +Languedoc le regarda avec admiration. + +--N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue! +est-elle calée, ta chacune? + +--Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge +fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose! + +--Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce +matin, petite racaille! + +Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont +l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments. +Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt. + +La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans. + +Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un oeil de poudre +grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce, +et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il +peignait à grands traits. + +--Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point +pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le +jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit. + +Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir. + +--Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à +m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu! + +Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard +Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient +croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui +se disait: + +--Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour +acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien! +l'affaire mitonne. + +C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de +mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce +quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même, +entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle. + +Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée +par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme +aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin +des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait, +par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine. + +Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté +avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un +berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à +demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce +semble, le dernier degré du bon marché. + +Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient +l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de +triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe +évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait. + +La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre +établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des +collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de +Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien +brossée. + +Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était +joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant. +C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à +l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure. + +Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement +fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des +beaux rêves d'avenir! + +Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que +rien ne devait éteindre. + +Mais supposez le coeur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui +domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément, +un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la +passion. + +Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante. + +La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire. + +Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son +unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie! + +J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant +dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec +assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur. + +La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son +veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du +sommeil de Petite-Reine. + +Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y +avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle: +Petite-Reine sera à moi toute seule. + +Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera +avec tout son amour. + +Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de +Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la +chère enfant du matin au soir; mais son coeur était plein, et quand elle +parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle +remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans +ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait +Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres +fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des +petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie! + +Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature +humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter +quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la +Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les +joies, le plus grand de tous les orgueils. + +La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si +belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de +son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle +peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible! + +Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant +grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains +ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces +photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère. + +Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces +chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des +anges, mais moins jolis que Petite-Reine. + +Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine +habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait +captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses +baisers affolés.--Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil +devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles +d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole. + +Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin, +ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien +vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau? + +Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce +pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence, +faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne +maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère. + +D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si +discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi. + +Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez +donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine. + +Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de +percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant, +allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une +coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône. + +Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux +aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux +lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait +de ses grands yeux noirs. + +Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que +Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle +devait devenir encore plus belle. + +Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise +beauté qui frappait le coeur ni le regard, c'était sa gentillesse de +jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les +grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en +une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie +qui s'épandait autour de son travail. + +Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant +un doux chant, interrompu par une distraction maternelle. + +C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur +la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume +coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines, +mignonnes comme des jouets--puis un regard au berceau, et après chaque +regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que +sais-je? + +Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la +fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine! +Paresseuse! + +La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages +pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite. + +En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans +ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème, +et sa voix changeait. + +Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères +créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on +les respectait. + +--Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous +trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure. + +Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau. + +Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de +lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui +réjouissent l'oeil, protégés par de robustes feuillées. + +Les lilas de Paris sont chauves. + +Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de +feuilles! et toute la chambre embaumée! + +La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'oeil. + +Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent. +J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la +mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les +feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges. + +--Mère, le lait monte! + +Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le +lait. + +Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la +brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle +appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc +fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma. + +L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème +sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur +le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange +dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite. + +Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou. + +Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de +Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti. +C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient +émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de +province. + +Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour +comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien +seulement que mademoiselle Freluche? + +Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait +donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent. +Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina +Patti. + +Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui +toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous +s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette +misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le +bossu? + +Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on +enseigne la danse sur la corde. + +Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses. +Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles. + +Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une +terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à +regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être, +tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur +invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les +larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh! +certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais! + +Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse +Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton +place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat. + +L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière, +d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés, +qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est +jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le +pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit +pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise. + +Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût +brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers +jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues. + +Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à +force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans +s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait +deux lignes, ni plus ni moins: + +«Mon Dieu, je vous donne mon coeur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous +aime bien, rendez-moi mon petit père.» + +En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et +racontait aux voisins le réveil du petit ange. + +--C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur! + +À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une +femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint +s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en +disant: + +--Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te +paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai? +ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne +pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue! + +Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son +mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il +regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame +de la veille à la fenêtre du troisième étage. + +Il attendait. L'affaire marchait. + + + + +VI + +La cerise + + +Après la prière, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aimé +jouer avec les belles branches de lilas, mais déjà, sur le pied du lit, +toutes les diverses pièces de son costume mignon étaient rangées. + +--Mère, pourquoi m'habiller de si bonne heure? + +Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout. + +--Parce que, chérie, tu vas aller toute la journée au Jardin des +Plantes. + +--Avec toi? quel bonheur! + +--Non, avec madame Noblet qui mène les enfants. + +Ici, une moue. Lily sourit. Les mères aiment tant qu'on les regrette. + +Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commença les +ablutions à grande eau. + +--Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici? + +--Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent. +Et je te mènerai où tu sais bien, faire faire ton portrait pour +l'envoyer à petit père. + +On y avait été déjà une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine, +trop enfant, avait bougé. Et dans l'épreuve, c'était un nuage que la +Gloriette tenait entre ses bras. + +Seulement, on n'avait pas jeté l'épreuve parce que, je ne sais comment, +le nuage souriait. + +Petite-Reine demanda: + +--Y aura-t-il ma cerise sur le portrait? + +Elle fut embrassée, toute mouillée qu'elle était, et la jeune mère +répondit: + +--Je voudrais bien, mais je n'oserais pas. + +--Puisque tu dis que petit père riait toujours en regardant ma cerise! + +Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et +peut-être une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur +passé. + +Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et +Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera. + +Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge, +brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle eût pendu +encore à l'arbre sous un rayon de soleil. + +C'était un fruit de ce travail bizarre et mystérieux que la nature +accomplit en se jouant chez celles qui vont être mères. Elles ont des +désirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque +part le témoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi +que la postérité de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte +de café sous l'oeil ou un bon verre de vin bleu répandu sur la moitié du +visage. C'est hideux. + +Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misère, +la jeune femme a souhaité ce que rêvent les heureuses: des fleurs, par +exemple. + +Dumas fils, qui écrivit ce beau livre: _La Dame aux camélias_, +trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre +d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste. + +La _dame aux roses_ ne se coiffe point comme les autres marquises; elle +laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses épaules. +Assurément, il n'y eut jamais que la main d'un époux ou le souffle du +vent pour soulever ce riche voile et découvrir les deux roses pâles, +divin pastel qu'une envie de sa mère estompa sur le vélin de sa nuque. + +J'ai dit le mot, ce sont des _envies_. + +Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises. + +Au temps où Justin, bel étudiant, était fou de Lily et de sa petite, il +jouait des heures entières auprès du berceau et c'étaient de longues +joies quand on découvrait la cerise. + +Seulement la cerise ne pouvait pas être sur le portrait. Le hasard +l'avait placée en un lieu qui se voile: entre l'épaule droite et le +sein, tout près de l'aisselle. + +Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa +la cerise avec un gros soupir. + +--Tu dis toujours que père nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il +besoin d'un portrait pour venir nous voir? + +--Il ne fait pas ce qu'il veut, répliqua Lily. Donne tes jambes. + +C'était pour le pantalon festonné qui tombait sur les bas blancs, rayés +d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux. + +--Père est donc malheureux? demanda encore la fillette. + +--Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset! + +C'était Lily qui avait fait le corset, calculé pour ne point gêner cette +chère et frêle taille; c'était Lily qui avait brodé le fichu et la +collerette. + +--Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre père! + +--Pas tant que toi, maman? + +--Si, autant que moi... passe tes manches. + +Elle pensait, la pauvre Gloriette: + +--S'il la voyait, mon Dieu! + +Et c'était vrai, il eût suffi d'un regard jeté sur cette adorable enfant +pour ramener le plus indifférent des pères. + +Et Justin autrefois avait si bon coeur! + +La robe fut agrafée: une étoffe bien simple, mais choisie avec un goût! +et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit +manteau, évasé comme une cape espagnole, puis la toque d'où les cheveux +ruisselants s'échappaient. + +Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu +Petite-Reine si jolie. + +Petite-Reine elle-même, bien qu'il n'y eût point de glace dans la +chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on +devinait en elle une vague tentation d'être raide. + +Mais les lilas de la laitière étaient encore épars sur le berceau. Après +avoir hésité pendant la moitié d'une minute, Petite-Reine fut vaincue, +et, prenant son élan franchement, elle se roula parmi les fleurs. + +En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette. + +--Mère Noblet! s'écria Lily. Nous sommes donc en retard! + +Il y avait eu une montre et même une pendule, mais c'était de +l'histoire. + +Lily s'élança vers la croisée, d'où elle vit, sur la place Mazas, une +bonne femme coiffée d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui +conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habillés. + +C'était madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergère. + +En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des +moutons, et les mères sortaient des maisons, à ce signal connu, pour lui +amener leurs enfants. + +--Attendez-moi, mère Noblet, dit Lily par la fenêtre, nous descendons +tout de suite. + +La Bergère souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un +signe de tête caressant. + +--À votre aise, madame Lily, répondit-elle. Les petits vont s'amuser un +peu dans les terrains. + +Le troupeau se précipita aussitôt vers un chantier ouvert où +s'amassaient des matériaux et où restaient quelques arbres poudreux qui +attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: «Nous allons +avoir Petite-Reine!» + +Et la Bergère suivait gravement, tricotant un bas de laine. + +Saladin, derrière son voile bleu, attaché au béguin d'apparence +monastique, lorgnait tout cela. Les choses se présentaient mieux encore +qu'il n'eût osé l'espérer. La Bergère avait l'air d'une momie, sous son +vaste abat-jour; le troupeau était nombreux; il ne s'agissait que d'un +peu d'adresse. + +--J'en ai avalé d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on +avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moitié de ce +petit monde-là dans ma poche. + +Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait être, avec le +temps, un homme considérable. Sous sa chétive enveloppe, il possédait +déjà ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province, +il avait volé à l'américaine avec succès. Le choix du vol à l'américaine +indique une intelligence à la fois hardie et pratique. Tout le monde ne +peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard. + +Il y avait même, dans le talent précoce de notre jeune Saladin comme +avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas +si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de +chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que +moi ne respecte l'armée, cette vaillante gloire de la France. Mais +l'imagination est une folle et je me suis laissé parfois bercer par +cette pensée pacifique: un Saladin dévorant, quelque beau jour, tous les +sabres de l'univers. + +On garderait, bien entendu, les panaches et les épaulettes qui ne font +de mal à personne pour embellir les fêtes publiques. + +Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont +l'enfance avait été un poème. + +Dès à présent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la +décision et le courage à la besogne, cette tendance heureuse à +généraliser les opérations. S'il avait eu le placement de la +marchandise, il eût détourné la moitié de la clientèle de madame Noblet. + +C'est, à l'état élémentaire, le dialogue sublime de la production et du +débouché. + +Évidemment, cet adolescent, dont l'éducation avait été négligée et qui +n'avait même pas été employé dans le commerce, possédait en lui le germe +des grandes combinaisons industrielles. + +Il quitta sa pièce de bois où on aurait pu le remarquer et tourna +l'angle du boulevard Mazas. + +Un seul détail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'était la présence +d'un gros garçon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier +de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais très robuste. Il +avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du +troupeau de la Bergère en qualité de chien. + +Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une +administration fort bien montée, et méritant à tous égards la confiance +des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familièrement Médor, elle +employait une sous-bergère, bossue et puissamment laide, qui n'offrait +aucun danger au point de vue de messieurs les militaires. + +La Gloriette fut juste trois minutes à faire sa toilette. Au bout de ce +temps, Saladin, qui allait à pas tremblants, courbé en deux comme une +pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la +main. Elle traversa la place, récoltant partout sur son passage des +sourires et de caressants bonjours. + +Justine, la petite coquette, se tenait cambrée déjà et jouissait de son +succès. + +L'oeil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait: + +--Elle fait sa sucrée... ah! tu me trouves laid, toi? Patience! + +La Gloriette, habillée comme la veille et si jolie que madame Noblet +poussa un grand soupir en songeant à ses vingt ans, avait sous le bras +un paquet assez volumineux. + +--Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'à Versailles, dit-elle, un voile +de mariée qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je +vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais où donc est +votre gardienne? + +--Madame, répondit la Bergère, mais j'ai Médor, et puis, je n'aurai qu'à +choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de +chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes +enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne, +ce trésor-là! + +Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser. + +L'omnibus passait. + +Mais l'omnibus fut obligé d'attendre, parce que Lily donna encore des +recommandations et une pièce blanche pour le cas où Petite-Reine aurait +envie de quelque chose, et d'autres baisers après le dernier, et des +promesses de bientôt revenir. + +Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fâcha. Quand Lily monta enfin, +le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire général salua +son entrée. + +Au moment où l'omnibus repartait, un coupé qui stationnait de l'autre +côté de la place s'ébranla. L'homme au teint de mulâtre que nous avons +vu entrer au théâtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le +«pair de France étranger», montra sa figure bronzée à la portière et dit +au cocher: + +--Suivez! + +Le cocher mit aussitôt son attelage au trot. + +Madame Noblet et son troupeau prenaient en même temps le chemin du +Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz. + +Il y avait un ordre établi. Ordinairement la sous-bergère bossue +marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La +bergère en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Médor fermait +la marche, derrière les grandes. + +Aujourd'hui, Médor était en avant et madame Noblet avait le poste +d'honneur à l'arrière-garde. + +Saladin s'ébranla quand toute la petite armée fut engagée sur le pont, +et suivit le même chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il +allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait même pas sur +le succès de son entreprise. + +Si Boileau écrivait de nos jours une épître sur les inconvénients de +Paris, les militaires y auraient une place considérable. Promenant par +la ville leur appétit proverbial, leur soif qui jamais ne s'éteint et +leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gênent tout +naturellement, comme les voitures de blanchisseuses. + +Comme ils n'ont rien à faire, ils marchent à pas lents, regardant tout +et désirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intégrante de tous +les embarras et n'en savent rien. Leur coeur est un incendie menaçant la +voie publique. Supérieurs à don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont +appris, dans les casernes de Quimper ou de Béziers, la féerique légende +de Paris, plein de cuisinières distribuant des bouillons et de +bourgeoises âgées offrant des petits verres à la jeunesse. + +Sur le champ de bataille, ce sont des héros; en temps de paix, on ne +sait vraiment où les mettre. Il y a cette lugubre histoire de +Versailles, dépeuplé par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin, +allez-y voir. + +Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en +l'absence du dernier cordon bleu, mangé par les cuirassiers. Entre dix +et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui +d'un brigadier corroboré de quatre gendarmes. + +Tel est l'état actuel et vraiment malheureux de la ville fondée par le +grand roi. Que Paris tremble! + +À gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la +place Valhubert, on trouve un bosquet très vaste, dévolu aux jeux des +enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de +vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y +prétendait un vague droit de propriété; quand les collèges y venaient, +elle se plaignait à un fossile de ses amis, nourri dans une pension de +la rue Copeau et remarquable par l'immensité de son garde-vue vert. + +Le fossile n'était pas éloigné non plus de considérer comme des +usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur _son_ banc, en face des +plates-bandes contenant la série des plantes alimentaires. + +Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon +ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carré délimité par un +certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame +Noblet prit position sur le banc où elle garda une place à son ami, et +Médor, avec le panier, fut placé à l'autre extrémité du carré. + +Il était matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est à peine si +quelques uniformes impatients se montraient déjà dans les parties +sombres du bosquet, où l'on voyait aussi une demi-douzaine d'étudiants +assis par terre sans façon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et +Touillier, qui un traité de matière médicale. + +C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions +bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent à prix réduit des +étudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est +l'académie. + +La Bergère s'étant installée commodément, le petit peuple se mit à +jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine +d'enfants de différents âges. Personne ne dépassait jamais les limites +imaginaires, tracées par la volonté de madame Noblet. Médor, assis +auprès du panier, se mit à dévorer un petit tas de desserts acheté à +l'«Arlequin» de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition. + +On jouait à la dame, et bien entendu, malgré son jeune âge, Petite-Reine +était la dame. Elle épandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais +on l'aimait. + +Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon. +Il se tint longtemps à l'écart, regardant le jeu comme un renard qui +guette des poules et combinant sans doute son plan. + +Tous les jeunes soldats, épars dans le bosquet, vinrent tour à tour lui +faire des yeux tendres. Quelques-uns même se risquèrent jusqu'à glisser +sous sa coiffe des paroles passionnées. Son déguisement avait beau faire +de lui une vieille très laide, don Juan, non gradé, ne s'arrête pas pour +si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits. + +Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant +de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces +acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses +auxiliaires. + +Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait +espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'oeil de ses gardiens, se +défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en +elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de +formidables coups de poing. + +Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade +autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues, +l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les +traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre. + +Saladin se disait: + +--Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux +tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle +fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là! +j'ai gagné! + +Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas +comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des +souliers à boucles et une casquette à auvent. + +C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le +calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière. + +Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers +russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café +Lamblin, le «mangeur de cosaques». + +Il racontait cela. + +Ce que c'est que de nous! + +Maintenant, on lui avait donné le nom de fossile à cause de son état +très avancé de pétrification et parce que le quartier est plein de la +gloire du Cuvier. Il était courtois, mais irritable. Quand il se +fâchait, il avait la même voix que les trois pygargues, logés entre les +aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux. + +Dès que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient. + +Le fossile vint s'asseoir à sa place, sur _son_ banc; madame Noblet et +lui se firent les politesses d'usage, après quoi l'ancien mangeur de +cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de +chocolat, apportées dans du papier. + +Il détestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine. + +Ces choses étant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plantée +entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant: + +--Si elle saute à la corde, vous m'éveillerez, chère madame. + +Elle, c'était Petite-Reine. + +En vérité, jusqu'à présent, le déguisement du pauvre Saladin n'avait pas +produit de résultats bien appréciables. L'arrivée du fossile marquait +l'heure de midi aussi sûrement que le canon du Palais-Royal. + +Après tout, c'est un dur métier que celui de loup. Ils rôdent parfois +terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne +n'a pitié d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous +plaignons ces doux agneaux, à cause des côtelettes! + +Vers une heure, sur un signe de la Bergère, Médor ouvrit le panier aux +provisions et tous les enfants vinrent reconnaître leur déjeuner. +Saladin commençait à avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se +demanda pour la première fois: + +--Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille? + +Il s'éloigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure +passait. De la façon dont les choses allaient, il était aussi impossible +de «faire ses frais» que de prendre la lune avec les dents. + +Saladin, soucieux et se creusant la tête, atteignit la grande grille, où +il déjeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste +de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de +biscuits et un bonhomme de pain d'épice; puis il revint par l'allée +Buffon. + +Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les +neuf dixièmes des promeneurs tournaient à droite pour rendre leurs +devoirs aux lions, à l'éléphant, à la girafe et à l'hippopotame. + +Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproché de celui où +madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse +entrevue. Saladin s'y assit à tout hasard, les mains croisées sous son +châle et si doucement humble que chacun pensa: Voilà une bonne vieille +qui n'a pas l'air heureuse! + +--À la corde! à la corde! fit-on dans le troupeau. + +Aussitôt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma. + +--Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son énorme +visière, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaçant. + +On obéit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc. + +Médor prit un bout de la corde; ordinairement, c'était la sous-bergère +qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donné à une «grande». Madame +Saladin, sous prétexte de mieux voir, se glissa dans le cercle. + +La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier _vinaigre_. +Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu _entrer, sauter_ +et _sortir_ aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques +jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues répondirent dans le lointain, +et Médor chercha des yeux dans le cercle une figure connue. + +Juste à ce moment, madame Saladin écartait son châle comme si la main +lui démangeait. + +--C'est ça, la mère, dit Médor qui vit le mouvement, prenez la corde! et +attention! + +Le coeur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la +corde. Petite-Reine, bien secondée, récolta un tonnerre +d'applaudissements. + +--Remercie madame, trésor, lui cria la Bergère. Il faut de la politesse. + +Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front à madame +Saladin, qui lui donna un sucre de pomme après l'avoir embrassée. + + + + +VII + +La voleuse d'enfants + + +Le Petit Chaperon rouge devait être bien jeune quand il prit le loup +pour sa mère-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup; +sa figure de gamin, déjà usée, se prêtait merveilleusement au rôle qu'il +avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son coeur et lui +fit une belle révérence. + +Mais, d'un autre côté, compère le loup était tout seul dans la cabane +avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines +de témoins qui le gênaient. + +La corde à sauter l'avait, il est vrai, rapproché de Justine; mais le +bosquet était désormais encombré. + +C'était de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la +regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficultés +de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer. + +Saladin se retira discrètement au second rang. Deux heures sonnaient à +l'horloge du Muséum. + +--Veux-tu te reposer, trésor? demanda la Bergère à Petite-Reine. + +--Non, répondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins. + +Elle était toujours obéie. Le jeu des quatre coins commença. Madame +Saladin, appuyée contre un arbre, se disait: + +--C'est la lune à prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne +peut pas escamoter ça en plein jour comme une muscade. J'avais compté +sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout ça! +Pas même un embarras d'omnibus à espérer. Rasé! chou blanc! cent +quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce! + +Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant, +vous allez voir. + +Au moment où madame Saladin, perdant courage, allait peut-être jeter le +manche après la cognée, un grand mouvement se fit du côté de la grille +de la rue Buffon: c'était une pension du voisinage qui venait promener +ses premières communiantes. En même temps, par la place Valhubert, un +collègue entra. Ce n'est pas tout: le théâtre des bêtes en cage fermait; +le flot des curieux établit son cours par l'allée des néfliers du Japon +et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Muséum +revenaient par l'allée Buffon. + +On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire +la plus populaire qu'il y ait à Paris. On racontait l'aventure du chat, +imprudent et gourmand, qui s'était lancé dans la fosse à la poursuite +d'un oiseau blessé; Martin avait mangé l'oiseau et le chat d'une seule +bouchée, en se dandinant horriblement. + +Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire. + +La famille anglaise était là: sept demoiselles, sept tartans roses et +bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en +marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,--la _mamma_ sentimentale et +maigre; la _governess_, humble plus qu'un chien battu, et le _lord_ +couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son état dans le Strand. + +La «société» de province était là aussi: une douzaine de parapluies, +hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-là, exaltant +Marseille ou Landerneau, au détriment de Paris qui, au total, n'a qu'une +chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dîners à 32 sous. + +C'était déjà la foule, et c'était la foule particulière au Jardin des +Plantes, où l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des +gamins, ainsi que partout, des hommes d'État en quantité, des guerriers +par compagnies, des pachas, des odalisques et même des savants égarés. + +Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses +narines. Il ne fallait désormais qu'un hasard gros comme le doigt pour +transformer la foule en cohue. + +Les pêcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-même, +on peut le faire naître. + +Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de +hasard. Il aperçut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul, +les mains derrière le dos, portant sous son turban la mélancolie de +_Mignon regrettant la patrie_. Il aperçut aussi, à la grille qui mène au +chemin de fer d'Orléans, une vaste tapissière pleine de coiffes. + +Il remercia le dieu des loups au fond de son âme, car les zouaves +abondaient et flairaient déjà ce chargement de nourrices. + +En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin--la brave femme-, +s'était concilié la bienveillance générale. Il se pencha à l'oreille de +son voisin, qui était empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire, +et lui dit en désignant le marchand de nougat: + +--Voulez-vous voir l'émir Abd el-Kader? + +Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader. + +--Abd el-Kader! crièrent aussitôt cent voix de proche en proche. Et le +marchand de nougat lui-même, ému à l'idée de rencontrer son illustre +compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader. + +Un tumultueux mouvement s'était fait. La famille anglaise, la «société» +de province, les gamins, les paysans, les armées en disponibilité, les +collégiens, les communiantes se ruèrent tous ensemble et impétueusement +pour voir l'héroïque bédouin qui tint si longtemps en échec les armées +de la France. + +--En rang, les enfants! cria madame Noblet effrayée. + +Médor se mit à rassembler le troupeau. + +Mais le chargement de nourrices arrivait semblable à un triomphant +bouquet de pivoines écarlates. En marchant, les luronnes riaient et +causaient toutes à la fois. Elles étaient une douzaine, elles avaient bu +en route comme un demi-cent de sapeurs. + +Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins, +prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vîtes-vous +jamais le superbe étalon briser l'obstacle qui barre le chemin de la +prairie où sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frémissant, +bondissant, humant à pleins naseaux le vent qui venait des nourrices, +attaquèrent la cohue en sens divers, la percèrent, la criblèrent, et +chaque pivoine détachée du bouquet fut bientôt entourée d'une guirlande +d'uniformes. + +Cela ne s'était pas fait sans une mémorable poussée. Il y eut des cris +d'Anglaises, les plus déchirants de tous les cris connus, des huées de +gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Médor +mangeant couraient comme deux âmes en peine au milieu de ce tapage +au-dessus duquel s'éleva la clameur inhumaine du fossile dont le pied +goutteux venait d'être écrasé par un professeur d'histoire naturelle +errant. + +Tout a une fin, cependant. La foule, moitié riant, moitié grondant, +s'aperçut qu'on l'avait mystifiée. Au moment où le tumulte allait +s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout +heureuse qu'elle était d'avoir gagné dix minutes sur le temps de son +absence. + +Il faut peu de chose pour inquiéter les mères; la Gloriette eut peur de +ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hâta le pas en perdant son +sourire. + +Mais elle fut rassurée tout d'abord par la vue de la Bergère et de Médor +qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte. + +Petite-Reine était sans doute au milieu, puisque c'était la place la +plus sûre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet +était si tranquille que toute crainte devait disparaître. + +--Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait +ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainéants et de +vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles... +Justine! Voici maman. + +--Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle +été bien sage? + +--Comme une image! Et nous avons sauté à la corde, il fallait voir!... +Voici maman, Justine. + +Madame Lily se mit à rire, et comme Justine ne venait pas: + +--Il paraît qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La +foule s'écoulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'à se débander +pour reprendre ses jeux. Médor, inflexible, maintenait la discipline, +mais il y avait une chose singulière: Médor avait lâché son pain et ne +faisait pas sa randonnée habituelle comme un bon chien de berger; il +restait derrière le groupe d'enfants, allant de l'un à l'autre, les +dérangeant même pour voir l'intérieur de la phalange. Il avait l'air de +compter; il était tout pâle, et, sous ses cheveux crépus, de larges +gouttes de sueur perlaient. + +--Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie +Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur. + +La Gloriette écoutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait +crier «coucou» avant d'être découverte, puis courir et se précipiter +dans ses bras. + +Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit. + +Une voix s'éleva derrière le troupeau, disant: + +--Il manque quelqu'un! + +Cette voix était sourde et rauque. + +Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des +mots prononcés. + +Mais Lily frissonna de la tête aux pieds, et la teinte rose que la +course avait amenée à ses joues tourna subitement au livide. + +--M'obéit-on, à la fin! s'écria la Bergère avec impatience. Ici, +Petite-Reine! mademoiselle! + +Les rangs s'ouvrirent, Médor passa au travers en chancelant. Ses gros +yeux battaient, et il faillit s'étrangler de l'effort qu'il fit pour +prononcer ces mots: + +--C'est elle qui manque! + +Lily se leva toute droite et porta ses deux mains à son coeur. La +Bergère ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre. + +--Qui manque! répéta-t-elle. + +Puis elle ajouta: + +--Avec mon organisation c'est impossible! + +Lily marchait vers les enfants qui reculèrent à l'aspect de son visage +déconcerté. Médor se mit à la suivre pas à pas, tandis que madame +Noblet, retrouvant un peu de présence d'esprit dans le sentiment de sa +fonction, s'écriait: + +--Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prévenez les +gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de +volé! + +--Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix +caressante et douce. + +Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait +autour d'elle. La foule s'était reformée avec une rapidité +extraordinaire. La nouvelle du malheur arrivé courait comme le vent. +Quelques braves gens, moins pressés de bavarder que de bien faire, se +hâtaient de courir aux grilles. + +La Gloriette disait: + +--Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es là, +mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Réponds-moi, où es-tu? + +Elle dérangeait chaque enfant l'un après l'autre, et ceux-ci la +regardaient, ébahis, avec des larmes dans les yeux. + +Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait à +mains jointes. + +--Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une +consolation, laissez-moi voir ma chérie. Je sais bien qu'elle n'est pas +perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer! + +Il y eut un enfant qui répondit: + +--Cherchons! + +Et le troupeau s'éparpilla, tournant autour des arbres, quêtant, +furetant, appelant: + +--Petite-Reine! Petite-Reine! + +Médor laissait faire, il semblait anéanti. + +Madame Noblet, au milieu du groupe, détaillait le signalement de +Justine, mais chacun répondait: + +--Nous connaissons bien Petite-Reine! + +Et beaucoup partaient, les bonnes âmes, pour fouiller le jardin de bout +en bout. D'autres arrivaient: le bosquet était plein, l'allée aussi. Le +nom de Petite-Reine allait et venait par la foule. + +Tous l'aimaient et disaient à ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa +gentillesse, sa grâce et la mignonne vivacité de ses reparties. Tout à +l'heure encore on l'avait applaudie, sautant à la corde, comme si on eût +été au théâtre. + +Et sa mère qui en était si fière! si folle! sa mère qui, à cause d'elle, +s'appelait la Gloriette! + +On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien +qu'elle avait un coup au cerveau. + +Je ne sais comment dire cela: elle était belle, à l'adoration, là-bas, +tout isolée au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche, +tant il y avait de douleur terrible, navrante, prête à faire explosion +sous l'apparente sérénité produite en elle par l'engourdissement moral. + +Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqué cela +qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'était qu'une pauvre ouvrière. Sa fille +était tout son bien, tout son coeur: elle n'avait au monde que sa fille. + +Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte +d'indifférence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et +dénouaient peu à peu ses cheveux, qui tombèrent bientôt en boucles +mêlées sur ses épaules. + +Il y avait un homme au visage bronzé, encadré dans une barbe noire +épaisse, qui se tenait à l'écart et suivait d'un oeil fixe tous ses +mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilité était +complète. Nous l'avons vu déjà par deux fois, au théâtre forain et dans +le coupé qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du départ de la +Gloriette et quand la Gloriette était montée en omnibus, c'était lui qui +avait dit au cocher: Suivez. + +Depuis le départ de Justin, la Gloriette n'en était plus à compter ceux +qui avaient essayé en vain de s'approcher d'elle. À supposer que +celui-ci fût un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui +parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il était muet. + +La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure régulière et +sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix. + +Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard: + +--On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arrivé. + +--Oui, oui, fit Médor, qui secoua ses cheveux hérissés, comme s'il se +fût éveillé tout à coup, je promets bien qu'on la retrouvera! + +Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croisées sur ses genoux. +De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient +maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans +les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie +proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs +galants civils et militaires causent des alertes fréquentes. + +Il n'est guère de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque +rougeaude, essoufflée à force de courir et qui demande aux gens si l'on +n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu. + +Le public est très sévère en ces circonstances, et il a raison. La faute +de la bonne est invariablement mise sur le compte de «son soldat». Ce +n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent. + +On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient été prises pour +modérer la fougue de ces vaillants coeurs à qui la paix laisse trop de +loisirs. Si les mesures n'ont pas été prises, il faudrait les prendre. + +La liberté d'action de chacun est chose sacrée; mais d'autre part, +certains jeux sont défendus au nom de la morale ou dans l'intérêt de la +sécurité générale. Au nom de la sécurité et de la morale, il faut +dénoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et +qui constitue un danger permanent pour les familles. + +Ici, rien de semblable ne s'était produit; madame Noblet, par son âge, +était au-dessus des séductions, et pourtant, d'un bout à l'autre du +bosquet, les groupes répétaient la légende de la Picarde, amusée par son +voltigeur, pendant que l'enfant confié à ses soins est entraîné Dieu +sait où. La caricature a essayé de provoquer le rire à l'aide de cette +terrible histoire de Mars, changé en chenille et infestant nos jardins. + +Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas désarmé +pour cela. + +Soyez sûrs que la rancune inexplicable contre l'armée qui apparaît chez +nous à de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misères. Le +bouillon du sapeur, grenadier déclarant sa flamme pendant que le marmot +crie et pleure à plat ventre sur le sable, ce ne sont pas là des plaies +bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante démangeaison +qui s'attaque justement à des épidermes très susceptibles. Les mères de +famille et les maîtresses de maison n'aiment pas jouer des rôles de +Prussiennes dans cette parodie de la comédie du pays conquis. + +Ceux qui professent pour l'armée affection et respect voudraient voir +l'armée elle-même appliquer un remède quelconque à de si burlesques +maladies. + +Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement +intéressés à retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet +mettait en rang le troupeau consterné, Médor restait immobile à regarder +la Gloriette, et celle-ci, courbée en deux, l'oeil à demi fermé, +semblait incapable d'agir et même de penser. + +Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'étaient chargés d'aller aux +grilles revenaient l'un après l'autre. Les factionnaires n'avaient rien +remarqué. + +Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononcé près +d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens. + +--Elle est cachée, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrière +les arbres pour me faire des niches. + +Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour +s'essuyer les yeux. C'était poignant. Médor dit avec un sanglot: + +--Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-là sera morte demain. + +--Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourné la corde? demanda tout +à coup une voix dans la foule. + +Madame Noblet frémit et Médor sauta sur ses pieds. + +--Après? fit-on de toutes parts. + +Celui qui avait parlé sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon +ceci: + +--Elle avait méchante mine, c'est sûr! + +Un des enfants dit: + +--Elle a donné un sucre de pomme à Petite-Reine. + +Et un autre: + +--Quand les soldats ont foncé pour aller aux paysannes, la femme a +embrassé Petite-Reine et lui a encore donné un bonhomme de pain d'épice. +Petite-Reine était bien contente; elle a dit à la femme: mène-moi voir +les communiantes. + +En trois coups de coude, Médor perça le cercle formé par la foule. On le +vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'allée Buffon. + +Un des gardiens prit par écrit le signalement de Petite-Reine et celui +de la femme qui avait tourné la corde, puis il indiqua à madame Noblet +la série de démarches à faire pour mettre la police sur les traces de +l'enfant. + +--Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme ça, les bras croisés, +que vous la retrouverez, non! + +--Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drôle de monde tout de même! + +--J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser. + +--Mais la mère! que diable! quand on a perdu son enfant... + +Les yeux de Lily tombèrent par hasard sur celui qui allait parler. + +Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas. + +--Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras, +je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donnés à garder à +une promeneuse! + +--Ah! s'écria madame Noblet avec désespoir, je sais quel tort cette +histoire-là va faire à mon commerce! + +Elle jeta à Lily un regard où il y avait de la rancune et ajouta: + +--Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez être déjà +chez le commissaire. + +Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui étaient blêmes comme des mains +de morte, elle rejeta ses cheveux en arrière et dit tout bas: + +--Tout ce monde lui fait peur et m'empêche de la voir... Je sais bien +qu'elle n'est pas perdue. + +Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleuâtre +qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une +sorte de grelottement agitait tout son corps. + +Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha +droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'écartaient pour la +laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beauté, prenant +un caractère enfantin par le voile qui était sur son intelligence, +rappela plus énergiquement à tous, en ce moment, Petite-Reine perdue. + +--Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un +murmure composé de cent voix qui échangeaient des paroles à voix basse. + +Tout est spectacle à Paris. C'était ici un spectacle étrange et qui ne +rappelait en rien les scènes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement, +ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines étaient oppressées. Et +depuis que Lily avait quitté son banc, une douloureuse curiosité se +peignait dans tous les regards. + +Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient à satiété comme elle +était belle et douce, et riante, quel enchantement c'était que de la +voir jouer sous les arbres, entourée d'enfants qui semblaient ses sujets +et ses courtisans. + +Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle eût essayé +d'étouffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un +sourire où il y avait de l'espièglerie entrouvrait ses lèvres +décolorées. + +Je l'ai dit et je le répète: c'était navrant, mais d'une autre façon que +l'angoisse ordinaire. + +Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrêta au premier arbre qui se trouva +sur son chemin et s'y appuya. + +Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement. + +Ce n'était pas de l'espoir qui éclairait son visage, c'était comme une +certitude de voir derrière l'arbre ce qu'elle cherchait. + +Quand elle vit que, derrière l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la +tête lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant. + +Le silence s'était fait. On voyait des gens qui pleuraient. + +Rien encore derrière le second arbre. Lily toucha son front et appela +d'une voix chevrotante: + +--Justine, ma petite fille! + +Mais elle ne se découragea point et continua sa route vers le troisième +arbre. + +En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix: + +--Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu +m'obéis toujours. + +Au pied du troisième arbre, l'homme au visage bronzé était debout. Ceux +qui suivaient Lily le remarquèrent, plus pâle qu'elle et le regard cloué +sur elle comme s'il eût subi une fascination. + +À l'approche de la jeune femme, il se retira pas à pas, à reculons, sans +cesser de la regarder. + +Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrière; elle se laissa aller, +accroupie et disant: + +--Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre! + +À ce moment, Médor, lancé comme un boulet de canon, perça la foule de +nouveau. Il était baigné de sueur. + +Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un oeil +égaré, et le saisit au collet avec violence, en criant: + +--C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parlé à la voleuse +d'enfants! Si personne ne m'aide à l'arrêter je l'arrêterai tout seul! + + + + +VIII + +La foule + + +Médor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en était pas plus fier, +attendu que cette étiquette lui avait été fournie par l'administration +de l'hospice des Enfants trouvés. + +Il était bon chien de berger; peut-être n'aurait-il point su faire autre +chose. On lui donnait chez mère Noblet quinze sous par jour et le +déjeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous +à piquer des bretelles. C'était juste son loyer. Sa chambre lui +appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixième étage +d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs. + +Sa chambre était une ancienne stalle d'écurie des Arènes nationales, où +il avait été balayeur. Il l'avait eue à bon compte, lors de la vente; il +l'avait montée, couverte, installée, meublée, cramponnée; il y tenait, +ainsi qu'à son ménage, comme tout homme établi tient à son avoir. + +Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des +immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'être démoli. + +On ne lui connaissait d'amitié que pour sa chambre, et il ne souriait +jamais qu'à Petite-Reine. + +Lorsqu'on avait fait allusion, tout à l'heure, à la femme inconnue qui +s'était offerte si obligeamment pour tourner la corde, Médor avait été +frappé d'un trait de lumière. Ce n'était pas assurément un observateur, +mais il avait l'instinct, et au moment où il prit sa course à travers la +foule, il était sûr de tenir la piste de la voleuse d'enfants. + +La figure de cette femme se représentait à lui de plus en plus suspecte, +à mesure qu'il interrogeait sa mémoire. Médor ne savait même pas qu'on +pût «se faire une tête», mais les tons bizarres et violents de ce teint, +les rides farineuses, tout ce que le voile du béguin laissait entrevoir +lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la réalité même. + +Il avait son idée. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer +l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperçue. + +Il fit le tour des grilles à toute course, demandant sur son chemin si +on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands +cheveux bouclés sous un petit toquet à plumes et conduite par une +manière de folle qui portait un bonnet de béguine, auquel pendait un +voile bleu. + +Ses questions restèrent longtemps sans réponse, mais enfin, à la petite +porte donnant sur la rue Cuvier, derrière les bâtiments de +l'administration, un brave soldat du centre se mit à rire dès les +premiers mots de la phrase, répétée déjà tant de fois. + +--En plus, qu'elle est cocasse, la bonne soeur, répondit-il, et qu'elle +bourrait la petite de biscuits. + +Médor s'était arrêté haletant. + +--Par où a-t-elle pris? interrogea-t-il. + +--Par un fiacre qui passait et qui a remonté au grand trot vers la place +Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un +particulier bien mis et beau linge avec une peau de basané mulâtre, +approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui +barrer la route. Il a regardé l'enfant, mais la vieille lui a rivé son +clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de +se moquer de lui, disant: payez-moi mon dû. Il a tiré sa bourse: comme +quoi ça me paraît que c'est lui qui a soldé le fiacre avec son or. + +Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant à lui-même: + +--Il y a des personnes farces tout de même! + +Médor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance. +Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue +Cuvier? Médor se remit à courir et revint au bosquet pour chercher +conseil. + +En arrivant, la première personne qu'il vit fut l'homme à la peau +bronzée, dont le regard était fixé sur la Gloriette par une sorte de +fascination. + +Toute la personne de cet homme se rapportait d'une façon si frappante au +signalement donné par le soldat que Médor n'arrêta même pas son élan et +tomba sur lui comme on s'empare d'une proie. + +L'homme n'essaya pas de résister. Le rouge lui monta au visage et ses +yeux, qui exprimaient l'étonnement de quelqu'un qu'on eût éveillé en +sursaut, interrogèrent la foule avec une sorte de timidité sauvage. + +La foule, Dieu merci, répondit à ce regard. L'incident lui plaisait au +suprême degré. C'était une péripétie nouvelle apportée au drame et qui +poussait la curiosité de tous jusqu'à la fièvre. + +Notez que cette curiosité endémique de nos Parisiens n'empêche ni la +compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les +chagrins d'un héros de mélodrame ne font couler tant de larmes qu'à +Paris. + +Seulement, en place publique comme au théâtre, l'émotion a son côté +amusant qu'il est permis de cueillir. + +Chacun regardait l'inconnu et s'étonnait de ne l'avoir pas encore +remarqué. C'était bien vraiment une figure fatale comme disaient +volontiers les romans de cette époque. Sa tête ne ressemblait point à +celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue. + +Mère Noblet dit la première. + +--Il a l'air méchant, c'est un étranger. + +--Et surtout calé! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait +rien de malveillant. + +--Un beau mâle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui +avait dépassé la quarantaine. + +--Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrière. Une bonne d'enfant +ajouta: + +--Dire qu'on rencontre de cela à Paris! + +Les petits n'étaient pas éloignés de le prendre pour l'ogre et le +regardaient avec de grands yeux épouvantés. + +Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre créature. Elle +restait affaissée sur elle-même au pied de son arbre, les yeux fixes et +sans lumière. Sur ses lèvres qui remuaient lentement, sans produire +aucun son, un nom se devinait, toujours le même, le nom de sa fille: +Justine. + +Le cercle s'était resserré autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les +deux mains de Médor, en disant avec un fort accent étranger que personne +n'avait jamais entendu: + +--Laissez-moi, je ne m'échapperai pas. + +Sa voix était sourde et grave. + +--Pas de danger qu'il s'échappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte, +on veille au grain par ici! + +--Son affaire est bonne, ajouta mère Noblet. Il donnera des dommages et +intérêts. + +--Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naïf au second rang. + +--On en a besoin quelquefois comme ça, dans les grandes familles, +répondit d'un air important la jeune ouvrière, pour la chose des +successions. + +--Ou perpétuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu. + +--Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mère est +jolie comme un coeur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire +suivre la mère. + +Cette idée eut un succès. Elle produisit un mouvement dans la foule qui +eut envie d'applaudir. Désormais, l'étranger qui avait la barbe trop +noire, atteint et convaincu d'être un traître de mélodrame, était percé +à jour. + +Dans la foule, on cria: + +--Ici les gardiens! Et d'autres: + +--Voilà les sergents de ville! + +Il était temps d'arrêter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les +sergents de ville avaient aussi du succès. + +L'opinion publique est sujette à de singulières erreurs; elle accuse +volontiers de brutalité ce corps utile des sergents de ville dont le +costume sert de modèle aux tailleurs de l'École polytechnique. Je parie +qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un oeuf dans +sa poche, vous retrouverez l'oeuf intact au bout de huit jours. + +C'est l'état paisible par excellence, pratiquant avec religion la +philosophie péripatéticienne et dévot à la maxime _festina lente_. + +Ils arrivent toujours quand la roue a passé sur la jambe de la vieille +dame renversée; jamais on ne les voit qu'au moment où la rixe s'apaise, +et je sais beaucoup de fâcheux esprits qui demanderaient leur +suppression, s'il n'était bien doux de les contempler, arpentant le +trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables, +et présentant l'image consolante de ce suprême _farniente_ qui est la +récompense des justes aux Champs-Elysées. + +Les sergents de ville arrivaient, fidèles à leur devise: «Mieux vaut +tard que jamais.» Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'oeuf. +Derrière eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que +personne n'eût pris pour vous ou moi. + +Une partie de la foule courut à eux et les entoura pour les mettre au +fait de l'affaire. + +Elle était bien simple; il y avait là un malfaiteur, anglais, russe ou +de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant délit +de vol d'enfant, c'est-à-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme +déguisée en soeur grise, à qui il avait donné devant témoins, une bourse +pleine d'or. + +Peut-être est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de +ville jusqu'à l'immobilité. Ils savent de quelle manière Paris s'y prend +pour raconter une histoire. + +D'un air sérieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordèrent +l'attroupement. + +Ils avaient les mains derrière le dos, ce qui fait partie du fourniment. + +À leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois. + +Vingt voix dirent avec colère: + +--C'est ça, ne vous pressez pas! + +--L'enfant voyage pendant ce temps-là! + +--Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord! + +--Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles? +ajouta mère Noblet. Le voilà; empoignez-le! + +Médor étendit sa main crispée en disant: + +--Devant Dieu! je jure que c'est lui! + +Les deux sergents de ville écartèrent un peu trop sans façon ceux qui +gênaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de +leur conseiller plus de moelleux. + +Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit +tranquillement: + +--Vos papiers, s'il vous plaît. + +--Qu'est-ce que ça fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en +ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant! + +Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parlé répondit: + +--Donnez-nous la paix et au large! circulez! + +Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la +foule recula. + +Ce mouvement mit à découvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant +aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Médor, qui n'avait +plus à garder l'accusé, vint à elle et essaya de la relever. Elle lui +sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Médor +s'agenouilla auprès d'elle. + +La foule ne donna point attention à cela. + +Tous les yeux étaient sur le milord, tiré ainsi par l'animadversion +publique, au grand mépris de toutes les notions acceptées sur la couleur +du teint et du poil des Anglais. La foule espérait qu'il n'avait point +de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un +air embarrassé, semblait chercher des paroles d'explication. + +Le sergent de ville, défiant par devoir, mais poli à cause du «beau +linge», tendait la main d'un air calme et fier. + +--C'est un faux milord! suggéra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve +de sa naissance! + +--Il n'en manque pas, soupira la dame isolée, qui font de la poussière +et qui n'ont rien sur eux! + +--Voilà plus de vingt ans que je fais les promenades avec succès, disait +cependant mère Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on +aurait serré les pouces de ce polisson-là dans un étau de taillandier +jusqu'à ce qu'il ait dit où est la petite et payé gros pour la mère, qui +me devrait bien quelque chose en ce cas-là... + +--Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voilà +qui met la main à la poche! Il a son passeport! + +L'étranger, en effet, déboutonnait lentement le revers de sa redingote +noire. Il prit dans la poche de côté un portefeuille où il choisit, +parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au +sergent de ville. + +--En voilà une belle preuve! grondèrent quelques voix. + +Mais à la vue du nom gravé sur la carte, le sergent de ville ôta son +tricorne comme si c'eût été un simple chapeau bourgeois. + +Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient à quelques pas échangèrent +un regard. + +--C'est sûr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame +sans cavalier. + +--Avez-vous jamais vu! gronda la Bergère au comble de l'indignation; il +ne manquerait plus que de lui faire des excuses! + +--Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une +voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai dû accomplir mon +devoir. + +--Voilà, conclut amèrement la mère Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon +commerce est flambé! Ah! les riches! + +Une huée bruyante s'éleva de la foule. + +--L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on. + +La Gloriette mit sa main sur l'épaule de Médor et lui demanda: + +--Quel enfant? + +On eût dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence +allait s'éveiller. Médor ferma ses gros poings et sa voix domina tous +les autres bruits. + +--Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a causé avec la voleuse d'enfants. +Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai! + +La Gloriette répéta en regardant le vague: + +--La voleuse d'enfants... + +Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tête se redressa dans une +pose inquiète. + +Les groupes s'agitaient en colère; on se montrait au doigt l'étranger +qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna à son +troupeau de se mettre en rangs et dit à Médor avec rudesse: + +--À ton ouvrage, toi! + +--Non, repartit Médor, celle-là est trop malheureuse, je reste avec +elle. + +--Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard éperdu, est-ce +moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse! + +La Bergère s'élança vers les sergents de ville pour faire respecter son +autorité, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se +mirent dos à dos pour prononcer le commandement sacramentel: + +--Circulez! + +--Mais l'enfant! l'enfant! répéta l'assistance. + +Médor ajouta: + +--Et la mère! + +--Où est la mère? demanda un des sergents. + +Personne ne répondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses +pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlât. Le sergent la devina +et marcha vers elle. + +--Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier, +lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux +qu'ils se soient trouvés là à la gare, vous ferez votre déclaration. +S'il y a des témoins, ils déposeront. La Gloriette avait ses grands yeux +fixés sur lui. + +--C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-là est ici pour moi! Et +on m'a volé ma Petite-Reine! + +Médor la prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber à la renverse. + +Tous les bruits étaient morts comme par enchantement. Un silence profond +entourait cette scène. L'angoisse des mères est contagieuse entre +toutes. On voyait un large cercle de figures attristées, dont +l'expression avait quelque chose de respectueux. + +--Je l'ai quittée ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je +la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'étais trop heureuse, et +qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pensé à elle tout le long du +chemin, à elle, rien qu'à elle. Jamais je ne pense qu'à elle... +Etes-vous bien sûr qu'on me l'ait volée? Pourquoi me l'aurait-on volée? +À quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mère! + +Elle disait tout cela lentement et presque à voix basse, mais chacun +l'entendait, même aux derniers rangs de la foule. + +Deux grosses larmes, les premières qu'elle eût versées, coulaient sur sa +joue pâle. + +--On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes. + +La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un +grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu'elle +disait: + +--Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon +sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes +yeux, et mon âme! + +--En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre +ses dents: Ça vous retourne, parole d'honneur! + +Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les +regarda pas. Le sergent de ville dit: + +--Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si +doucement, j'en ai le coeur étouffé. + +Et c'était l'impression de tout le monde. Désormais ce n'était plus +l'émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette +déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le +coeur étouffé. + +L'étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui +avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n'avait point +profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la +même place et toujours regardant. + +Au moment où l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le +groupe principal et aborda les représentants de l'autorité. + +--Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté +en désignant du doigt Médor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai +parlé. Conduisez-moi chez le magistrat. + +--Vous êtes donc un brave homme, vous! s'écria Médor chaudement. + +Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous +les visages que l'étranger eut un grave sourire. + +--Oui, répondit-il, je suis un brave homme. + +Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit +avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui +descendait vers la place Valhubert. + +Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule +n'était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et +convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange +sauveur. + +Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la +soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la +masse du public qui n'avait pas sensiblement diminué. + +La Bergère faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de +son petit bataillon. + +Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était +restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la +marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l'entrée, et un +profond sanglot souleva son sein. + +--Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on +détourné ce joli bijou de Petite-Reine? + +--C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrêtée ici, +elle a voulu une bouteille de dragées... + +--Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous +n'aviez pas d'argent, je vous faisais crédit de si bon coeur! + +--Je l'ai quittée, toute la moitié d'un jour... et on me l'a volée!... +Ah! c'est vrai, vrai, vrai! + +Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de +volubilité. La fièvre venait. + +--Allons, du courage! dit le sergent. + +--Toute la moitié d'un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut +apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas +besoin de donner leurs petits à garder! + +--C'est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la +marchande. C'est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je +connais mon affaire... Et la maison est abîmée!... parce qu'on laisse +entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère! +et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d'amener des chiens +enragés, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui défendrai le +gouvernement, si on fait des barricades! + +On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir. +Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller, +échevelée, admirablement belle dans ses larmes. + +Et dès qu'on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient. +C'était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez +dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des +hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en +gémissant: + +--Je ne l'ai plus! ils me l'ont volée! c'est vrai! c'est vrai! c'est +vrai! + + + + +IX + +Bureau de police + + +À la tête du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrêta brusquement. Elle +se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se +relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus +le flot de têtes qui l'en séparait. Elle murmura, perdant une idée +qu'elle avait: + +--Tous ceux-là sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient +tous, comme je chercherai, le jour, la nuit... + +--Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la +nuit... + +Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute +bouffie de larmes. + +--Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié... + +--Moi, interrompit résolument Médor, je n'oublierai jamais! + +Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on +promet une chose impossible. + +--Vous verrez, dit Médor avec simplicité. + +Mais l'idée de la Gloriette lui revenait. + +--Je veux retourner! je veux retourner s'écria-t-elle, on n'a pas +cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il +suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi, +personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain... + +«Et puis, s'interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j'ai +oublié quelque chose là-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous +assure que j'ai oublié quelque chose... Écoutez! mère Noblet me montrera +l'endroit où elle l'a vue pour la dernière fois... et je retrouverai la +place de son petit pied chéri... et j'emporterai la terre... et je +l'aurai... et je la garderai... + +Un sanglot la suffoqua. + +--Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit. + +Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta: + +--Bonhomme, j'approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur +Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas... J'ai idée qu'ils +veulent battre la foire au pain d'épice, dont c'est le dernier jour, +place du Trône. En avant! + +Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus. + +Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu. + +La procession continua sa marche. À mesure qu'on approchait de la rue +Lacuée, l'intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi +se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde +qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue. +La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses +deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux. + +La Gloriette sembla frappée; elle regarda attentivement la famille de la +saltimbanque et murmura: + +--Sont-ils bien à elle, tous ces enfants? + +--Les mamans sont sorcières, dit le sergent. On va éplucher le Trône. En +avant! en avant! + +Mais c'étaient maintenant des voisins qui se présentaient sur la route, +des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours +arrêtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire. + +--Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle était si mignonne ce matin, +en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si +bien ses jolis pieds en dehors. + +--Elle m'a dit bonjour en passant... + +--Elle riait, elle chantait... + +--Ils me l'ont prise! répondait la Gloriette. Je suis toute seule, je +n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai! + +--Et il faut que ce soit celle-là pour la première fois que ça m'arrive! +ajoutait la Bergère qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille: +une enfant si connue! mon commerce est flambé, je n'ai plus que +l'hôpital! + +Par le fait, mère Noblet n'eut pas besoin, ce soir-là, de reconduire ses +brebis à domicile. + +Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un après +l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme +une proie. + +Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergère +n'avait plus de troupeau. + +Elle croisa ses mains sous son vieux châle, et lança à Lily un regard +plein de rancune en disant: + +--Et c'est elle qu'ils plaignent! + +On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui +gardait maintenant le silence, affaissée dans sa douleur. Une douzaine +de témoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande +masse de l'attroupement resta dehors. + +Le milord, comme on persistait à appeler dans la foule cet étranger qui +avait le teint d'un sang-mêlé, était déjà dans le cabinet du +commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville. + +Dans la pièce d'entrée, où se tenait le secrétaire, on donna une chaise +à Lily, près de qui Médor restait comme une sentinelle. + +--Ça fait pis qu'une émeute, dit le second sergent de ville au +secrétaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai +rien vu de pareil. Cette bichette-là, c'est comme si on avait enlevé une +princesse. + +Le secrétaire, attentif, ayant mis la plume à l'oreille, il fallut, pour +la centième fois, entamer le récit détaillé de ce qui avait eu lieu. +Lily pleurait silencieusement; la Bergère ponctuait les phrases, en +disant: + +--Et c'est moi qui en pâtirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le +cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprès du +commissaire de police qui l'écoutait avec une respectueuse déférence, +gardant à la main une large carte sur laquelle étaient inscrits ses noms +et qualités. + +«Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de +première classe, envoyé de S. M. l'empereur du Brésil.» + +Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrême difficulté, mais +vis-à-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui +convenait à sa dignité. + +--Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intéresse à +l'enfant et à la mère. J'aurais pu tout à l'heure réparer le mal rien +qu'en étendant la main, car le hasard m'a placé sur le chemin de la +misérable créature qui a détourné l'enfant, mais la peine que j'ai à +parler votre langage, mon désir de garder l'incognito et encore une +circonstance qu'il me plaît de ne point mentionner: tout cela joint à +une certaine timidité produite par mon ignorance de vos usages et de vos +moeurs (je suis à Paris seulement depuis un mois) m'a empêché de parler +et d'agir. J'ai laissé échapper l'occasion et j'en ai un regret mortel, +car les larmes de cette malheureuse jeune mère m'ont percé le coeur. +Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la +femme qui a enlevé l'enfant. + +Le commissaire de police prit la plume et écrivit sous sa dictée le +signalement minutieux de Saladin déguisé en femme. + +--Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achevé, m'est-il permis +d'interroger Votre Excellence? + +--Cela vous est permis, répondit le duc de Chaves. + +--L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parlé +à la voleuse d'enfants. + +--C'est la vérité. + +--Il me serait utile de connaître les paroles échangées entre cette +femme et Votre Excellence. + +Le duc réfléchit quelques instants avant de répondre. + +--Ce qui a été dit entre cette femme et moi, déclara-t-il enfin, n'a +aucun trait à l'affaire présente, sauf ma première question et sa +première réponse. Je lui ai demandé: Où menez-vous cette enfant? + +--La petite vous connaissait? + +--Oui, car elle m'a souri... La femme m'a répondu: Je suis gardienne +chez mère Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de +son père où sa maman viendra la chercher. + +--Est-ce tout? + +--Non... La femme a ajouté quelques mots qui ne regardent que moi... et +a fait appel à ma générosité. + +Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son +interlocuteur d'un regard perçant. + +--Vous lui avez donné? prononça-t-il tout bas. + +--Oui, repartit le duc simplement. Je suis très riche. + +--C'était une pure aumône? + +Sous le bronze de sa peau, le duc rougit. + +--Monsieur, dit-il au lieu de répondre et avec un visible embarras, dans +mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de +l'argent. + +--En France, répliqua simplement le commissaire, les magistrats +regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes. + +Le duc s'inclina, puis se leva. + +--Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre +Excellence n'a point voulu outrager un honnête homme qui ne lui a jamais +fait de mal. Je suppose encore, ou plutôt je suis certain, que Votre +Excellence a des motifs tout charitables pour s'intéresser à cette +affaire. + +Peut-être y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voilée +sous la gravité respectueuse du débit. Le duc de Chaves se redressa. + +--Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant +que cela est possible, dans les idées de Votre Excellence. En France, +comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont même +des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que +l'argent met à leur disposition des moyens de trouver; il est certain +aussi que la perspective d'une récompense les encourage et les stimule. + +Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs +qu'il déposa sur le bureau. + +--C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines +d'or chez nous. Avec la moitié de cette somme je ferai plus que le +nécessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent. + +Il prit un des billets et écrivit quelques lignes sur un papier à tête +imprimée qu'il présenta ouvert au noble Portugais. + +--J'engage Votre Excellence à se rendre sur-le-champ chez monsieur le +chef de la sûreté, à la préfecture, dit-il en se levant à son tour. Ce +mot servira d'explication et, là-bas, l'autre billet pourra trouver son +emploi. + +Il salua respectueusement, et le duc prit congé. + +Aussitôt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra. + +--Il y a quelque chose là-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la +jeune femme est jolie? + +--Plus que jolie, répliqua Picard. Elle est à croquer, malgré ses yeux +rouges et ses pauvres joues pâles. + +--Faites venir Rioux. + +Rioux était un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil +affectait un peu la forme fuyante des têtes de levrettes, mais, en dépit +de l'évangile phrénologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il +arriva tout soucieux. + +--Ce duc avait sa voiture à la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit +entré au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drôle. + +--Et la voiture a suivi au pas derrière le monde, par le pont +d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend à la porte. + +Le commissaire consulta sa montre d'un air égrillard. + +--Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces +de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres, +là-bas. Celui-ci n'a pas inventé la poudre. Je l'ai envoyé à la +préfecture pour la règle, mais je ne serais pas fâché que le pot aux +roses fût découvert par nous. Attention! il y a une prime. + +--Le grand seigneur m'en avait l'air, répondit Picard. Je suis resté +pour ça. + +Rioux étendit les cinq doigts de sa maigre main. + +--Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc. + +--Moi aussi, s'écria Picard. Ecrivons! + +Ils saisirent à la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la +propreté, et tracèrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut +d'abord le _truc_ du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur +celui du sergent de ville et se prit à rire. + +--Le même! fit-il. _Ex aequo_. Ça doit être bon. Carte blanche et cent +francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. À Dieu +vat! + +Rioux et Picard se précipitèrent dehors. + +Le commissaire avait lu sur leurs carnets la même phrase, écrite +lisiblement, avec des orthographes diverses, mais également fautives. + +«Faire aujourd'hui même l'épluchage de la foire au pain d'épice.» + +Rioux et Picard montèrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il +s'agissait de se hâter. + +--Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien +pour retrouver la petiote. + +--Rapport à la jeune dame, répliqua Picard, compris, le sentiment, je le +partage. + +--Et on va y aller comme des tigres pas vrai? + +--À l'oeuf! mêle-t-on? + +--On mêle... Au galop, le cocher! + +Saladin ne se doutait guère d'être serré de si près. + +Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres +quartiers. + +Il avait manoeuvré comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de +donner au lecteur les détails de son expédition, en faisant toutefois +observer qu'il était bien jeune. On ne peut demander la perfection à la +quatorzième année. Plus tard, il devait se comporter mieux encore. + +Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine +avait les défauts de ses qualités. À force d'être sociable et «gentille +avec le monde», elle arrivait à être un peu banale, toujours prête à +prodiguer des caresses, pour faire naître ces sourires d'admiration qui +partout l'accueillaient. Elle aimait son succès, il lui fallait sa +vogue, et la Gloriette, hélas! n'avait pas peu contribué à exalter ce +besoin d'être adulée. + +Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou +c'était la vie, c'était le bonheur de la pauvre Gloriette. + +Au Jardin des Plantes, quand pour la première fois le regard de +Petite-Reine était tombé sur madame Saladin, l'impression avait été une +vive répugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu +pendu au béguin, surtout, lui faisait peur. + +Sans le hasard qui avait permis à madame Saladin de montrer son talent +pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine à s'effacer, +mais Petite-Reine avait été applaudie grâce à cette vieille qui avait +mis un voile bleu, et bientôt après cette même vieille lui avait donné +un sucre de pomme. Petite-Reine était gourmande presque autant que +coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite. + +Quand arriva la bagarre que nous avons amplement décrite, madame Saladin +trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle +lui donna le bonhomme en pain d'épice qui enchanta l'enfant et détourna +son attention pendant deux grandes minutes. + +C'était plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui déjà gagnait au +large vers l'extrémité du bosquet, saisit tout à coup Petite-Reine dans +ses bras en disant d'une voix étouffée: + +--Prends garde! prends garde! les lions sont échappés! Vois comme les +demoiselles de la communion se sauvent! + +Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes +s'éloignaient. Petite-Reine, épouvantée, regarda et vit les lions. Les +enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils désirent. Elle +mit sa tête dans le sein de madame Saladin, qui se prit à courir en +disant: + +--N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal. +Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui +s'arrêta dans l'allée des Robinias, où elle entama un tout autre genre +de travail. + +--Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine +découvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec étonnement. + +La prétendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas +éveiller les soupçons. Les communiantes étaient dépassées. + +--Et les lions? fit l'enfant. + +--Ils sont enchaînés, on les a repris. + +--Retournons à mère Noblet, alors. + +--Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de +la grande allée du milieu. + +--Mais non! repartit Justine, cherchant à s'orienter, c'est là-bas +qu'est mère Noblet, sous les arbres. + +--Est-elle drôle! s'écria la vieille en la mangeant de baisers. Elle +veut savoir ça mieux que moi!... alors, tu m'avais tout à fait oubliée, +petiote? + +Elle lui fourra un biscuit entre les dents. + +--Le joli petit ange! dit un groupe de dames à la hauteur de la fosse +aux ours. Voyez donc cet amour! + +Petite-Reine fut aussitôt distraite et envoya aux dames un beau sourire +avec un baiser. Saladin la mit à terre et lui dit à l'oreille: + +--Fais-leur voir comme tu marches bien! + +Et l'enfant, reprenant aussitôt son rôle de petite merveille, marcha en +se tenant droit, en balançant sa crinoline bouffante et les pieds bien +en dehors. + +--Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique, +je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans +l'eau... C'est étonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de +petit père, au moins? + +Justine s'arrêta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient. + +--Viens, continua la prétendue vieille. C'est moi que tu appelais +bobonne, en ce temps-là... + +--Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosité s'éveillait. + +--Viens!... au temps où tu étais bien riche. Tu dormais dans un berceau +tout plein de dentelles. + +--Mère m'a dit cela! murmura l'enfant. + +--Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit +père, pas vrai? + +--Ah! je crois bien!... comme tu vas vite! + +--Voici les cocottes, annonça madame Saladin, arrivant au parc des +oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-là qui se tient sur un pied, +avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas +revoir petit père! + +Justine sauta de joie. + +--Est-ce que c'est aujourd'hui? s'écria-t-elle. + +Saladin la reprit dans ses bras, car il était sur les épines. Le temps +passait. D'une minute à l'autre, on pouvait le poursuivre. + +--Écoute, dit-il en baissant la voix, il y a des méchants, des bien +méchants, qui empêchent ton petit père de demeurer avec ta petite mère. +Tu étais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer ça. + +Justine fit un signe d'intelligence; elle était tout oreilles. + +--Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite mère m'a dit: +«Bobonne, il faut que le père la voie. Quand il l'aura vue si mignonne, +si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...» + +--Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine. + +--«Et ses belles bottines, et son toquet à plumes... alors, il voudra la +voir toujours!» + +--Mais, voulut objecter l'enfant, mère Noblet... + +--Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter +aujourd'hui... + +--Pourquoi? + +--À cause des méchants. Et si nous en rencontrons, des méchants, prends +bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver +plus d'un avant la maison tout en or où est petit père, dans la ville +des nobles et des riches. + +Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'était rien auprès de l'idée de +petit père et de sa maison tout en or. + +--Comment sont-ils faits, les méchants? demanda-t-elle. + +--Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite +maman a été en avant... + +--Chez papa! s'écria Justine qui battit des mains dans sa joie. + +--Juste! chez petit papa chéri. Elle nous attend. + +Ils avaient traversé tout le jardin zoologique, et sortaient par la +petite porte de la rue Cuvier. + +Justine ne faisait plus attention à rien, sinon à ce conte de fées où +elle jouait un rôle. + +Madame Saladin, triomphant à la vue de cette issue qui était pour elle +le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les +lèvres de Petite-Reine. + +Mais c'est au port qu'on échoue souvent. Au moment où Saladin venait de +dépasser le factionnaire, il se trouva face à face avec une figure de +connaissance: l'homme au teint bronzé qui, la veille au soir, était +entré sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada. + +Saladin ne s'attendait pas à cela. Au premier instant sa terreur alla +jusqu'à l'angoisse. + +--Tu trembles? lui dit Justine effrayée. + +--C'est un méchant, balbutia Saladin. + +--Alors il faut rire et t'embrasser? + +Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant: + +--C'est vrai qu'il est tout noir! + +Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'oeil. Nous savons +qu'un soupçon était né en lui et qu'il avait interrogé madame Saladin, +nous savons aussi la réponse de madame Saladin. + +Il nous reste à dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc +avait refusé de confier au commissaire de police. + + + + +X + +Odyssée de madame Saladin + + +Il y avait en ce Saladin, si remarquable dès son jeune âge, de la femme, +de la vieille femme. + +Notre siècle, du reste, est extraordinairement fécond en adolescents +ratatinés. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout, +même dans l'amour. Chérubin a toujours quinze ans, mais il fait ses +farces avec un lorgnon dans l'oeil: il a mal aux dents, il craint les +courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de +ses illusions perdues. + +Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas +pris de meilleures précautions que Saladin, et sa conduite adroite +mérite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en définitive il +n'avait pu donner aux études de moeurs qu'une portion très minime de son +temps, occupé qu'il était, depuis sa plus tendre jeunesse, à +perfectionner son talent d'avaleur de sabres. + +Il les avalait très bien au figuré comme au réel, et nous le verrons +travailler sur un théâtre bien autrement important que celui de madame +Canada. + +Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves +ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait +seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fâcheuse d'un +homme du monde suivant une femme appartenant à la classe populaire. + +L'idée lui vint tout à coup d'exploiter cette situation. + +Faisant appel à son effronterie native, il intervertit les rôles +résolument et attaqua au lieu de se défendre. + +--Si vous vous dépêchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez +peut-être encore la rencontrer là-bas... N'ayez pas peur: le +factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat +l'oeil, ce brave militaire. + +Le duc avait le rouge au front. Pour riposter à de pareilles attaques, +même quand on est grand de Portugal de première classe et qu'on a +affaire à la plus misérable des créatures, il faut avoir le mot net et +précis qui remet chacun à sa place. + +Le duc parlait français avec difficulté. + +Il garda le silence et fit mine de s'éloigner. Saladin l'arrêta sans +façon, il prétendait pousser plus loin sa victoire. + +--Tu vois si je m'embarrasse des méchants! dit-il à Petite-Reine. Si je +veux, il va me donner de l'argent, regarde! + +Et barrant le passage à son adversaire, il ajouta insolemment: + +--Les femmes d'âge comme moi ça voit tout, possédant un coup d'oeil +d'Amérique. Je m'ai aperçu de la chose dès la première fois que vous +avez rôdé autour de chez nous et je me suis dit: voilà un beau brun qui +perdra son temps et sa peine, si je ne m'en mêle pas un petit peu, car +la personne est vertueuse comme l'or pur... + +«Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de +l'écarter pour passer son chemin, ne méprisez pas le monde. Etes-vous +généreux? Payez quelque chose à la minette et on glissera un ou deux +mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui. + +Il tendit la main vaillamment. + +Le duc de Chaves hésita, puis y déposa une pièce d'or, après avoir baisé +le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite: + +--Je vous défends de parler de moi à la mère de cette fillette. + +Et il s'éloigna. + +Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air, +comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la +rattraper à la volée, mais il se contint, bornant sa joie à crier tout +bas: + +--Sauvés! sauvés, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y étaient +déjà plus, et on nous aurait rattrapés au demi-cercle... As-tu vu, +bichette, comme j'arrange les méchants! Nous allons arriver chez petit +père en carrosse. + +Il arrêta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait +suivi toute cette scène d'un regard curieux et qui reprit sa promenade +en disant à part lui: + +--Elle est cocasse, la bonne soeur, et le basané a eu un rude coup de +soleil. C'est peut-être le père de la moutarde, au moyen de l'adultère +ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris. + +Le fiacre trottait déjà vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au +cocher: + +--Place du Panthéon. + +Il avait son plan arrêté désormais. Il voulait prévenir toute +possibilité de poursuite. + +Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la +banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et +demanda: + +--Est-ce bien loin, chez papa? + +--Non, répondit Saladin, qui pensait à part lui: cette barbe noire de +mulâtre paierait peut-être des mille et des cents pour ravoir la minette +et l'offrir à la mère comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure +naturelle de joli garçon, je pourrais me présenter comme sauveteur... +mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enragé, ce +particulier-là... Je préfère les cent francs de maman Canada. C'est plus +modeste, mais moins dangereux. + +--Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin. + +Saladin la mit sur ses genoux. + +--Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle. + +--Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, répondit Saladin +qui se pencha à la portière et commanda: Vous arrêterez rue de +l'Estrapade. + +«Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine, +tu auras une voiture en rubis, traînée par quatre chèvres qui ont les +cornes rose et bleu de ciel. + +--Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de +défiance. + +--C'est pour tromper les méchants, répondit Saladin. + +Le fiacre s'arrêta. Saladin regarda par l'une et l'autre portière, puis +il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine. + +Il la prit par la main, il entra chez un pâtissier pour renouveler sa +provision de friandises; rien ne lui coûtait. + +Mais il réfléchissait laborieusement et se disait: + +--Tout ça n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout +uniment changer de hardes et faire un peu la toilette à la petiote. Car +je ne veux pas que papa Échalot et madame Canada devinent mon truc, et +je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils +seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied-à-terre et il +faudra aller chercher ma défroque chez Languedoc, à _La Pie voleuse_. En +plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue présentement le Théâtre +Français et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moitié du chemin. +Il y a de l'ouvrage! + +--Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le pâtissier, +comment t'appelles-tu, amour? + +--Tu sais bien: Justine. + +--Justine qui? + +Petite-Reine le regarda bouche béante. + +--Tu sais bien, répéta-t-elle. + +--Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avancée, +trésor. Où demeures-tu? + +--Chez nous, tu sais bien! + +Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si +belle. + +--Où est-ce, chez toi, ma chérie? + +--Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec +impatience. + +--Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux +Saladin. Quand on néglige de leur mettre au cou un collier avec plaque +de cuivre, bernique! + +Il insista pourtant: + +--Je parie que tu sais le nom de ta mère? interrogea-t-il bien +doucement. + +--C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la +Gloriette... pourquoi? + +--En route pour la maison tout en or! s'écria Saladin. Il n'y a pas +d'ange pareil à toi dans le paradis! viens que je te recoiffe. + +Il poussa la porte d'une allée noire, et d'un tour de main escamota le +toquet de Petite-Reine qu'il remplaça par un mouchoir à carreaux. +L'enfant voulut se fâcher, pour le coup, mais le rusé drôle se mit à la +regarder avec admiration et battit des mains, en disant: + +--Ah! comme te voilà belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu +dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses. + +Il la reprit dans ses bras, un peu étonnée et craintive. Son plan était +que le second cocher, en cas d'accident, ne pût donner le signalement de +l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son +vieux châle. + +En marchant, il redoublait de gaieté, promettant monts et merveilles et +dépensant des trésors d'éloquence à décrire les miracles de la maison +tout en or. + +Petite-Reine, étourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas. + +Ils arrivèrent ainsi à une place de fiacres, où Saladin choisit une +paire de forts chevaux. + +--À l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez +pas trop vite, rapport à l'enfant qui est malade en voiture. + +Petite-Reine, qui était déjà sur les coussins, entendit et dit: + +--Mais non, je ne suis pas malade en voiture! + +Saladin monta à son tour. + +--Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'oeil, c'est pour lui +jouer une niche, tu vois bien! + +--Je ne veux pas lui jouer de niche! s'écria Justine entrant en révolte +avec la soudaineté des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es +une menteuse! + +Saladin entonna une chanson, pensant à part lui: + +--Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu +l'endormir pour faire ma visite à Languedoc. Va, trésor, on connaît son +affaire. Tu vas bientôt commencer ton petit somme! + +Il ne cessa de chanter qu'au moment où le fiacre s'ébranla. Petite-Reine +le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile +et son béguin du même coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il +faisait à dessein terribles. + +Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'écrier, mais elle ne put. +L'étonnement et la frayeur l'étouffaient. + +Saladin se remit à chanter. En chantant, il ferma les portières et +abaissa tous les stores l'un après l'autre, de sorte que l'intérieur du +fiacre s'emplit d'une obscurité rougeâtre. + +--Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand +enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards, +des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'étais laid, et je te mène à +l'ogre. + +Il fit en même temps deux ou trois contorsions accompagnées de grimaces. + +Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses +yeux. + +--Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement. + +Les mains de Petite-Reine glissèrent sur ses joues et tombèrent. Elle +avait les paupières baissées. Elle sanglotait silencieusement. + +C'est une science. + +Certains procès qui effrayent de plus en plus souvent la conscience +publique ont révélé ce hideux secret: il est plus facile et plus court +d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les créatures +dénaturées qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font +pleurer. + +Il y a dans les larmes du premier âge un soporifique puissant qui jamais +ne manque son effet. Les bêtes féroces qui viennent de temps en temps +devant nos tribunaux répondre du dépérissement de leurs fils et de leurs +filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela. + +C'est une science comme celle qui consiste à dompter les chevaux +sauvages par la faim et la douleur. + +Mais on dit, et voilà ce qui oppresse bien autrement le coeur, on dit +que la simple misère sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit +l'enfant, il faut travailler sans trêve ni relâche. On n'a pas le loisir +de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie. + +Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer +Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs. +Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas. + +Saladin n'était pas ému le moins du monde. Il avait la dureté froide du +caillou, ce petit gaillard-là; il devait assurément faire son chemin +dans les affaires. + +En examinant le travail mystérieux des larmes qui peu à peu amenait le +sommeil, il songeait, il combinait. + +--Quant à être une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa +pareille en foire. C'est bâti dans la perfection! Des épaules d'amour, +quoi! et des mollets. C'est ça qui serait drôle, si elle devenait madame +Saladin avec le temps. Eh! là-bas? madame la marquise de Saladin, +peut-être, car je ferai mon trou, c'est sûr, comme un fer de pioche! + +Il haussa les épaules en éclatant de rire. + +--Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici là, murmura-t-il, mais ce +n'est pas si bête que ça en a l'air. Y a manière d'avaler des sabres qui +ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de +batiste, dans les salons des premières sociétés, pour soutirer des +billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant +d'être une ganache, a connu le fil, fréquentant des banquiers et des +colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande +mécanique du _Fera-t-il jour demain_. C'est mort ou ce n'est pas mort, +cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si +c'est mort, on peut la ressusciter. + +Une plainte s'exhala des lèvres de Petite-Reine. + +--La paix! fit-il rudement. + +--Oh! mère! gémit l'enfant, viens, viens, je t'en prie! + +--La paix! répéta Saladin. + +Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus. +Saladin releva un des stores pour la regarder mieux. + +--Partie! dit-il, bonsoir les voisins! Ça va se réveiller artiste et +première élève de mademoiselle Freluche, seule héritière de madame +Saqui. + +--N'empêche, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses +méditations, que tout dépend de la position qu'on occupe. Il y en a qui +raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte, +moi, pour grappiller cent francs. Seulement, ça vous fait la main, et il +faut commencer par le commencement. + +Le fiacre s'arrêtait devant le numéro 17 de la rue Saint-Paul. + +--Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne +veux pas le réveiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que +demeure madame Guérinet, rentière. + +Le cocher quitta son siège et revint au bout d'un instant. Quand il mit +la tête à la portière, Saladin avait repris sa coiffure de béguine et +tenait Justine dans ses bras. + +Madame Guérinet, rentière, était, bien entendu, inconnue dans la maison. +Saladin parut vivement contrarié et dit avec un gros soupir: + +--Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honnêtes. C'est +une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donnée. Conduisez-nous au coin du +boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est +pâlot, ce pauvre trésor! + +--Une jolie petite fille, dit le cocher. + +--C'est un garçon, mais c'est si mièvre! tout le monde le prend pour une +fille. + +Il embrassa l'enfant qui était entortillé dans le vieux châle, et le +cocher reprit son siège. + +La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche +à la barrière du Trône fut employée par Saladin à défaire complètement +la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous, +sans crinoline. Dans le courant de cette opération, il aperçut le signe +que l'enfant portait au côté droit de sa poitrine auprès de l'épaule +droite. + +--Tiens! tiens! dit-il en le considérant curieusement: une cerise! et +une belle, ma foi! Il paraît que la maman est portée sur sa bouche. +Voilà une marque qui serait bien gênante si elle était sur la figure. +Heureusement que ça ne se voit pas, à moins d'être fièrement décolletée! + +Tout en causant ainsi avec lui-même, de bonne amitié, il laissa de côté +la cerise, pur objet de curiosité qui ne se pouvait point vendre, pour +détacher une chaînette d'or à laquelle pendait une croix du même métal. + +--Je ne donnerais pas ça pour vingt francs, dit-il, au poids. + +Puis, s'interrompant: + +--Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait +mettre autour du cou des bébés, comme on fait aux petits épagneuls. La +Gloriette avait eu la même idée! + +Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravés lisiblement: +«Justine Justin, rue Lacuée, numéro 5. Madame Lily.» + +--Ça, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un méchant couteau +usé jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces +croix de ma mère, au cinquième acte de plusieurs pièces de l'Ambigu. Je +vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-être à gratter la +cerise. + +En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effacé les mots +gravés sur le métal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou +dans sa poche, en se disant: + +--Il n'y a pas de petites précautions; maintenant, au coup de feu! Si je +peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac! + +Le cocher arrêtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embéguiné, et +vint jusque sous le siège. + +--Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'éveiller, dit-il. C'est +des factures que j'ai à recouvrer en foire et je resterai bien un gros +quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte +votre numéro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire. +S'il s'éveillait, dites donc, empêchez-le de parler, car ça lui casse sa +petite poitrine. Il a déjà quelque chose comme du délire. Si jeune, ça +fait pitié, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre +femme... Ah! Dieu de Dieu! + +Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit: + +--Moi, je suis la grand-mère, et Dieu sait que si j'ai repris à vendre +en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon +trésor! + +Il descendit l'allée des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la +place du Trône. + +La journée avançait. Il pouvait être alors cinq heures de l'après-midi. + +Depuis le matin, la foire avait complètement changé d'aspect. De larges +vides s'étaient produits entre les baraques, et celles qui restaient +debout s'entouraient de tous les symptômes d'un prochain départ. + +Saladin s'attendait à cela; néanmoins, comme il avait au plus haut degré +l'astuce du sauvage, il avança avec beaucoup de précaution. + +Le _truc_ inventé par Rioux et Picard était tout à fait à la portée de +son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en +foire. Sans préciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de +poitrine qui pouvait se traduire ainsi: + +--L'ennemi est peut-être ici. + +D'un coup d'oeil, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait +disparu. _La Pie voleuse_, au contraire, retraite de Languedoc, était +encore debout au milieu des débris de deux établissements voisins. + +C'était bien. Mais ces débris restaient solitaires, personne ne se +montrait parmi les banquettes amoncelées et les autres pièces du +mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des +groupes affairés s'étaient formés et bavardaient activement. C'était +mauvais signe. + +À l'heure du départ, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre +les préparatifs, surtout quand on est si près de la nuit tombante. + +Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets. +L'idée lui vint de prendre ses jambes à son cou et de «se déguiser en +cerf», comme ils disent, bornant ses bénéfices au petit collier d'or et +à la croix. + +Mais si c'était vraiment la police, mise en chasse déjà pour l'affaire +du Jardin des Plantes, Languedoc, interrogé, parlerait. Au premier mot +du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconnaîtrait son +propre ouvrage: _la tête_, faite avec tant d'art. Puis il y avait le +vieux châle, le béguin, le voile bleu. + +Saladin s'était, en vérité, travesti comme pour jouer une farce au +théâtre. Il avait, l'imprudent, attaché un écriteau à son propre dos! +Hélas! hélas! on est jeune. Si précoce que soit l'intelligence, il y a +la fougue du premier âge. Citerez-vous le grand Condé? à Rocroy il avait +déjà quatre ans de plus que Saladin. + +Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui mûrissent et qui forment les âmes +exceptionnellement trempées. + +Ce jour-là, Saladin devait vieillir d'un lustre. + +Il fit comme aurait fait Condé ou même Henri IV: il dompta sa colique et +entra résolument à _La Pie voleuse_ par la porte de derrière, affectée à +messieurs les artistes. + +Languedoc était justement dans son trou, occupé à arrimer son bagage. + +--C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de +l'oeil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais à toi tout à l'heure. +Il y a eu un enfant de volé. + +--Bah! fit Saladin. Un des vôtres? + +--Non, non. Ni un des nôtres, ni un des autres. Un enfant de la ville. + +--Bah! + +Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il +dépouillait son costume de vieille femme. + +--Ça arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents. À quelle +heure les Canada ont-ils démarré? + +--À trois heures. + +--Ont-ils dit où ils allaient? + +--À Melun, pour la fête. + +--Route de Lyon, fit Saladin assez crânement, c'est bon, merci. + +Il emplit d'eau une cuvette ébréchée et y plongea sa tête. + +--La petite drogue a le fil décidément! pensait Languedoc, qui +s'approcha et lui toucha l'épaule par-derrière. + +Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'eût poignardé. + +--À la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu +fait toute la journée, blanc-bec? + +--Je me suis donné de l'agrément, balbutia Saladin, avec la personne.... + +--Tu en as bien l'air... Dépêche-toi à reprendre tes nippes. + +--Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troublé. + +--Parce que nous avons des agents et quarts-d'oeil qui visitent les +divers établissements de fond en comble. + +--Ils sont venus ici? + +--Ils vont y venir!... écoute! + +Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer à l'intérieur +de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit: + +--Les voilà! Tiens-toi bien! + + + + +XI + +Réveil de Petite-Reine + + +Saladin était très pâle sous l'eau qui ruisselait de son visage et de +ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds +restait singulièrement assuré. + +--Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc. +Moi, j'aime assez cela. Tu m'intéresses. + +On parlait toujours à quelque vingt pas de là, dans l'intérieur de la +baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon. + +--Tu as voulu m'effrayer, dit-il en tâchant de rire. Comment saurais-tu +si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus? + +--Parce que, répondit Languedoc qui l'aida complaisamment à mettre son +gilet, je les ai entr'aperçus comme ils entraient chez monsieur +Cocherie, et que ça se reconnaît d'un coup d'oeil, étant toujours de +très vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme? + +Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque. + +--Je vas te dire, répliqua-t-il avec une émotion que ses paroles mêmes +pouvaient expliquer à la rigueur. Le mari de ma particulière est un +enragé qu'a de la fortune, établi, député, décoré, et des accointances +en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a inventé la frime de +l'enfant volé pour me contrepincer et flanquer dans les fers à +perpétuité jusqu'à la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troublé +la paix de son ménage. + +--Pas mal! dit Languedoc. + +Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et +grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup +de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa défroque de vieille +et s'assit dessus. + +La serpillière qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le +maître de _La Pie voleuse_ montra sa vénérable tournure sur le seuil. + +--Ma vieille, dit-il à Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs +désirent visiter ton séjour, et j'espère que tu ne t'y opposes pas. + +--Comment donc! dit le faiseur de têtes en saluant avec gentilhommerie, +trop heureux de leur être agréable, à ces messieurs. + +Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux. +Le directeur de _La Pie voleuse_ s'étant effacé, ils entrèrent et +inventorièrent le trou d'un seul regard. + +Saladin, renversé sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il +n'avait pas fumée. + +--Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien +levé? + +--On nous a éventés dès l'arrivée, grommela Picard qui était de +détestable humeur. + +--Affaire de physionomie, prononça gravement Languedoc. + +Saladin dit d'un air modeste: + +--Il y a une dame qu'est entrée tantôt avec une petite chez les singes, +là-bas, au bout. + +--Comment faite, la dame? s'écria Rioux. + +--Une personne d'âge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un +voile bleu. + +Picard avait déjà bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire +merci. + +Ils gagnèrent à toute course la cabane qui servait de théâtre aux singes +savants. + +Le maître de _La Pie voleuse_ regarda Saladin de travers et dit à +Languedoc sévèrement: + +--Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances. + +Après quoi il tourna le dos fièrement. + +Saladin et Languedoc étaient seuls. Languedoc tendit sa large main sale +d'un geste plein de dignité: + +--Blanc-bec, prononça-t-il majestueusement, ça te coûtera vingt francs +au plus juste prix. + +--Comment! vingt francs! voulut se récrier Saladin. + +--Quatre pièces de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as +effarouché la fillette. + +--Parole d'honneur!... + +--Crains de te parjurer! C'est bête quand ça ne sert à rien. Si tu +refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te +dénonce comme un jeune constrictor que tu es. + +Saladin prit dans sa poche la chaînette et la croix d'or. + +--Ça vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de +monnaie. Je te les laisse en gage. + +Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le +regardait faire et hésitait. + +--À prendre ou à laisser! dit Saladin. + +Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'élança dehors en disant +avec un geste théâtral: + +--C'est bien! tu es mon complice! + +Il regagna l'allée des Triomphes en trois sauts. Une fois là, toujours +courant, il coiffa de nouveau le béguin au voile bleu et se coula dans +la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux. + +--Le bibi ne s'est pas éveillé? demanda-t-il par la portière refermée. + +--Tiens, c'est vous, la mère, fit le cocher. Le mioche n'a pas bougé, on +dirait un pauvre petit mort. + +Saladin poussa un énorme soupir. + +--À Charenton, par le boulevard de Picpus et la Brèche-aux-Loups, +ordonna-t-il, c'est le plus court. Vous allez faire une bonne journée, +parce que mes recouvrements ont été assez bien en foire. + +Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne +retrouva sa libre respiration qu'au moment où le fiacre cahotait dans +les ornières de la Brèche-aux-Loups. + +--Allons! s'écria-t-il, incapable de contenir son triomphe, éveille-toi, +bichette! nous avons mené cette histoire-là à la papa! je n'avais pas un +fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais +flûte! ils n'y ont vu que du feu. J'ai été obligé de lâcher la croix, +c'est vrai, mais j'avais gratté l'adresse. Pas bête, hé? Peut-être bien +que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche, +c'est pour le coup que nous allons à la maison tout en or! Éveille-toi! +Papa! maman! des confitures! sauvés! mon Dieu! sauvés! Tous! tous! + +Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en vérité de tout son +coeur. Le succès le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie +autour de lui. Mais Petite-Reine ne s'éveillait point, il la sentait +froide à travers le tissu éraillé du vieux châle. + +--Bah! fit-il, déterminé à ne point s'attrister, je ne l'ai pas tuée en +lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-être! On +parle de l'ogre à tous les enfants, et cela ne les tue pas. À tout +prendre, il vaut mieux qu'elle reste endormie jusqu'à ce que j'aie payé +le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait à +geindre, ça pourrait paraître louche. Dodo, mimiche! + +Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de connaître sur +le bout du doigt les moeurs de sa tribu. Il était bien sûr que la lourde +voiture de madame Canada, attelée d'un seul cheval valétudinaire, +n'avait pu fournir une longue étape. Toute la question gisait entre +Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, située +à quelques kilomètres de plus. + +Aussitôt qu'on eut dépassé Charenton, Saladin mit la tête à la portière +et interrogea l'horizon de la route. Trois heures de marche n'avaient +pas dû mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du +Théâtre Français et Hydraulique. + +En effet, à un kilomètre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui +commençait à se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au +milieu d'un nuage de poussière. Bientôt il put lire une portion de la +légende, collée à l'arrière, comme les marins écrivent le nom de leur +navire sous le château de poupe: + +«Prestiges savants, exercices--variétés du XIXe siècle.» + +L'indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augmenté, +sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d'Allemagne et géant +chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient à la +roue de droite; la roue de gauche était soignée par le directeur Échalot +et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme, +les mains dans les poches et le chapeau gris sur l'oreille, traînait à +l'écart ses bottes éculées en glissant à mademoiselle Freluche des +propositions anacréontiques. + +Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un coeur, son coeur +aurait battu doucement à l'aspect de cette mouvante patrie. + +Mais Saladin se borna à dire: + +--Arrêtons les frais, nous voilà chez nous. + +Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux côtés de la +route; sur la gauche, il aperçut un petit sentier, trop étroit pour +donner passage à une voiture. + +--Stop! cria-t-il. + +--Où ça? demanda le cocher; il n'y a pas de maisons. + +Saladin sauta sur la chaussée, tenant Petite-Reine dans ses bras. + +--Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois +francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? ça +fait juste dix francs que voici... à l'avantage, mon brave! + +Le cocher reçut les deux pièces de cent sous et vit la vieille trottiner +en traversant la route pour disparaître dans le petit sentier. Il ôta +son chapeau de cuir et se gratta le front. + +--Une drôle de paroissienne tout de même, pensa-t-il. Ça me fait l'effet +comme si on m'avait mis dedans, quoiqu'elle m'a bien payé tout mon dû... +et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C'est égal, je vas +toujours bien regarder l'endroit. J'ai idée qu'on m'en demandera des +nouvelles à la préfecture. + +Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna +ses chevaux et reprit le chemin de Paris. + +Saladin n'avait pas été bien loin. Au bout d'une centaine de pas, +derrière l'angle d'un mur, il avait rencontré un bon gros tas de fumier +carré, qui flanquait l'entrée d'un terrain, planté de betteraves. +C'était, à ce qu'il paraîtrait, son affaire. Il déposa Petite-Reine sur +le fumier et mit à côté d'elle le paquet contenant l'élégante petite +robe, le toquet à plumes, les bottines et la crinoline, après quoi il +examina les alentours avec soin. + +La nuit tombait rapidement. Le lieu était désert. + +Saladin revint sur ses pas jusqu'au bout du sentier pour voir si le +cocher était parti. Satisfait à cet égard, il regagna son fumier, et +travaillant à pleines mains, il y fit un trou d'assez grande dimension, +dans lequel il mit d'abord les effets de Petite-Reine, puis sa propre +robe à lui, et le fameux béguin, orné d'un voile bleu. + +--Ça se trouvera, c'est sûr, pensait-il, mais quand? On ne fumera pas le +champ avant l'automne, et les objets auront une drôle de mine dans six +mois. + +--D'ailleurs, ajouta-t-il, on ne peut pas les brûler, pas vrai? J'ai +fait tout le possible. + +Ayant ainsi assuré la paix de sa conscience, Saladin reboucha le trou et +para le fumier de manière à enlever toute trace de son opération. Il +avait repris sa forme naturelle: c'était un gamin de quatorze ans, un +peu mièvre, mais leste et dur de muscles, avec une figure assez jolie, +malgré ce je-ne-sais-quoi de vieillot qui distingue les adolescents de +son espèce. + +Il fit exprès de secouer Petite-Reine en la rechargeant sur son bras, +mais Petite-Reine ne donna pas signe de vie. + +--Je lui aurai fait tout de même trop peur, se dit Saladin +philosophiquement. Bah! on va la réchampir à la maison. Marche! + +Et il détala vers la route à longues enjambées. + +Un quart d'heure après, il rejoignait le Théâtre Français et +Hydraulique, bivouaquant sur la place du marché à Maisons-Alfort. + +Son absence avait provoqué des sentiments divers parmi les membres de la +famille Canada. + +Poquet le bossu lui attribuait franchement la perte de ses trois pièces +de vingt sous, le géant Cologne le soupçonnait d'avoir escamoté ses +soixante-quinze centimes, et mademoiselle Freluche regrettait amèrement +de lui avoir confié sa pièce de quarante sous percée: tous trois +désiraient son retour. + +Échalot était triste. Malgré l'égoïsme et la méchante conduite de +Saladin, Échalot avait pour lui des entrailles paternelles, bien plus +que son vrai père, Amédée Similor, homme de plaisirs. D'ailleurs, pour +employer la formule d'Échalot: «L'enfant _avalait_ si bien!» Pas un seul +souverain, en Europe, n'avait à sa cour un _avaleur_ de la force de +l'enfant. + +--Bon débarras, disait madame Canada. Tant mieux s'il a été se faire +pendre ailleurs! + +Similor ne partageait pas cette joie. Il avait, au milieu même de son +indifférence, quelques souvenirs attendris. Saladin, excellent +maraudeur, rapportait souvent des canards ou des poules, en campagne. On +l'avait vu même, parfois, revenir avec un mouton. + +En ces occasions, Similor se souvenait qu'il était père, pour exiger les +meilleurs morceaux. + +Quand Saladin fut signalé à l'horizon, Échalot dissimula sa joie pour ne +pas «affronter» madame Canada, qui criait de sa grosse voix enrouée: + +--On ne pourra jamais le décoller de notre établissement, cet +escargot-là! + +Mademoiselle Freluche, Cologne, et à leur tête Poquet, principal +créancier, s'élancèrent à la rencontre du retardataire dans un but tout +autre que de lui souhaiter la bienvenue. + +--Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée! Saladin se +présenta d'un air fier. + +--Connais pas, dit-il. Tâchez de garder vos distances! Si vous êtes +sages, on ne refuse pas de vous faire un petit cadeau sur les bénéfices +de l'opération. + +--Qu'est-ce que tu apportes, méchant sujet? demanda de loin madame +Canada. Tu finiras par ternir la réputation de l'établissement. + +Saladin continua d'avancer, la tête haute. Il répondit: + +--Faudra quitter ce ton-là quand on me parle. Je suis un jeune homme, et +sans moi, l'établissement ne vaudrait pas cher. + +--Quand tu voudras nous faire l'amitié de t'en aller... commença madame +Canada, prompte à se mettre en courroux. + +Mais Échalot la prit par la taille--une taille que ses deux bras tendus +ne pouvaient entourer--et lui dit: + +--Amandine, ne casse pas les carreaux! Il a du talent comme avaleur. + +--Quand je voudrai vous faire l'amitié de m'en aller, reprenait +cependant Saladin, je n'aurai qu'à choisir entre tous les établissements +de la capitale et des départements dont j'ai les offres de m'embaucher à +prix d'or, et je ne m'attendais pas à ce qu'on m'aurait invectivé juste +à l'instant où je vous apporte votre fortune. + +Il arrivait sous la roue de la grande voiture. + +--Il a un colis! s'écria Similor en se rapprochant vivement. + +Son appétit trompé flairait des comestibles. Par-derrière, les trois +victimes de Saladin radotaient. + +--Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée! + +Il faisait très sombre. La scène n'était éclairée que par un réverbère +lointain. Saladin repoussa son père qui, toujours indiscret, voulait +tâter le contenu du vieux châle et dit avec solennité: + +--C'est trois sommes insignifiantes. Taisez vos becs. J'ai à parler dans +le particulier à madame la directrice et à papa Échalot. + +--Et je n'en suis pas? demanda Similor. + +--Si fait, repartit Saladin. D'après les lois de la nature, tu dois +défendre mes intérêts pécuniaires et autres. Emboîte le pas. Nous allons +nous rassembler dans l'appartement de madame. + +Il monta le marchepied qui donnait accès dans la maison roulante. +Similor le suivit de près. On put remarquer qu'ils échangeaient quelques +paroles à voix basse. + +La curiosité était très vivement excitée. Échalot et madame Canada se +regardaient. Poquet, dit Atlas, secoua sa grosse tête crépue qui +écrasait son petit corps et grommela: + +--Il va leur arracher une dent... une grosse! + +--Calme-toi, Amandine, murmurait le doux Échalot à l'oreille de sa +compagne. Le petit en sait long: c'est moi qui lui ai développé son +intelligence. + +Deux minutes après, la direction du Théâtre Français et Hydraulique, +plus Similor et son fils naturel Saladin, étaient réunis en conseil dans +la cabine où nous vîmes madame Canada cuisiner son fameux café noir. Le +vieux châle avait passé des mains de Saladin dans celles de Similor qui +avait déposé le paquet sur le lit et s'occupait d'un mystérieux travail. + +De la chambre, on ne pouvait voir quelle était sa besogne, parce que le +lit était une armoire et que Similor, tournant le dos au conseil, +bouchait complètement l'entrée. + +Saladin dit aux directeurs femelle et mâle: + +--Veuillez prendre la peine de vous asseoir. + +--Qu'est-ce que c'est que toutes ces manières, à la fin! s'écria madame +Canada, dont tous les exordes jaillissaient _ab irato_. As-tu idée de +nous faire poser, pierrot! + +--Laissez bouillir le mouton, prononça Similor au fond de l'alcôve. J'ai +cru d'abord que la minette était décédée, mais du tout. Le petit me +ressemble, il n'est pas maladroit. + +--Il a volé une «angorate», pensa le naïf Échalot, et il veut nous la +glisser comme animal savant ou phénomène! + +Saladin fit un grand geste. + +--Depuis les jours de ma plus tendre enfance, commença-t-il sur un mode +emphatique qui ne laissa pas d'impressionner favorablement le ménage +Canada, j'ai trouvé dans ces lieux asile et protection. Mon père, nature +agréable mais volage, s'occupait exclusivement de ses plaisirs; monsieur +Échalot, que j'appelle papa Échalot dans l'élan de ma reconnaissance, +m'a servi de mère, et même, à l'instar de la chèvre Amalthée, célèbre +dans la mythologie, il m'a communiqué son sou de lait tous les matins. + +--Il en sait long! il en sait long! murmura Échalot, qui déjà fondait en +larmes. + +Madame Canada elle-même passa le revers de sa grosse main sur ses yeux +et dit: + +--Sûr qu'il a le fil, c'est pas l'embarras. + +--Ne te gêne pas pour me débiner, mulot! marmottait Similor tout entier +à son oeuvre mystérieuse. Je la pince, ça la fait frétiller. Nom de nom! +c'est un mignon petit coeur! + +--Par conséquence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus +sincère m'attachent à la baraque, d'autant que madame Canada cache un +coeur généreux sous sa brutalité. + +--De quoi! de quoi! fit la directrice. + +--Ne mousse pas! insinua Échalot. Il fait l'éloge de ton fonds. + +--D'autres, continua Saladin, emportés par l'inconstance de l'artiste à +mon âge et les offres séduisantes de la plupart des concurrences comme +premier avaleur, auraient décampé à la recherche d'émoluments plus +sérieux, car il n'y a pas gras au Théâtre Français et Hydraulique. + +--As-tu fini? gronda madame Canada. + +--Ménage tes expressions, conseilla Échalot. + +--Moi, pas! reprit Saladin avec plus d'émotion. C'est étranger à mon +caractère! Loin de nourrir des pensées de vous planter là à cause de ma +supériorité, je me rogne mes propres ailes pour arrêter mon essor, et +pareillement, j'amuse mon imagination fertile à chercher les bagatelles +et trucs qui pourraient vous être agréables en vous prouvant ma +tendresse. Exemple! c'est tout chaud tout bouillant: hier au soir en +vous couchant vous avez manifesté le désir d'avoir une petite bichette +qui soit comme ci et comme ça pour faire son éducation à la corde raide, +avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont +vous éprouvez du tort dans vos recettes par sa médiocrité... + +--C'est pourtant vrai, confessa Échalot. Mais l'a-t-il dorée, sa langue! + +--Alors tu écoutes à la serrure! fit madame Canada. + +--Qu'ai-je fait! s'écria Saladin au lieu de répondre. Vous m'aviez donné +carte blanche jusqu'à cent francs... + +--À toi! comment! s'écrièrent à la fois les deux directeurs. Saladin mit +la main sur son coeur. + +--Comme quoi, acheva-t-il, dans l'unique but de remplir vos voeux, j'ai +été trouver des parents gênés, et je leur ai acheté leur petite fille. + +--Et qu'il ne s'agit pas de se dédire, les vieux! ajouta Similor qui se +retourna tout à coup, élevant Petite-Reine entre ses bras. J'étais +présent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C'est +cent francs que vous devez au jeune homme. + +--Oh! le joli bijou! fit madame Canada à la vue de Petite-Reine toute +pâle, toute interdite et regardant ce qui l'entourait avec de grands +yeux étonnés. Elle ressemble à celle d'hier. + +--Elle est plus jolie! enchérit Échalot. Et comment ça se fait-il que +des père et mère se séparent d'un trésor pareil! + +--Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d'effroi. Son regard +était tombé sur Saladin et d'instinct ses yeux venaient de se refermer. +Similor la déposa sur les genoux de madame Canada et répéta: + +--C'est cent francs! + +Échalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non +moins éloquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures +déchirées de son gilet et parla en ces termes: + +--Tuteur du jeune homme, je n'ai pas le choix, je dois défendre sa cause +jusqu'à la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu'il a avancée +sur son crédit auprès des parents malheureux, y a les sabres de +l'avalage! Échalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de +prévôt, on s'alignera au champ d'honneur. + +--Oh! fit le paillasse révolté, moi, verser ton sang, Amédée! + +--Alors, paye! + +Échalot hésitait. Madame Canada prit un grand parti. + +--Ça les vaut! dit-elle en dévorant de baisers Petite-Reine. Quand on +aura soldé la note du pierrot, on ne devra rien à personne, par rapport +à la minette... et je suis sûre qu'elle fera de l'argent à la prochaine +foire au pain d'épice. + +Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avancèrent +la main en même temps. + +--Je suis ton tuteur, dit Similor. + +Ces sauvages ont un vague respect de la légalité. Ce fut dans la main de +Similor que madame Canada versa l'argent. + +Saladin était pâle jusqu'à paraître vert. Ses yeux ronds se fixèrent sur +son père avec une expression étrange. + +--Qu'est-ce que tu vas me donner là-dessus? demanda-t-il d'une voix +qu'on ne lui connaissait point. + +--Ma bénédiction, répondit Similor qui glissa la somme tout entière dans +sa poche. Va te coucher, pierrot! + +Les yeux de Saladin se baissèrent. + +--C'est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage à tout. Tu es le +plus fort aujourd'hui, papa, mais gare à demain! + +Petite-Reine s'était endormie sur les genoux de la grosse femme +enchantée de son marché. Échalot la couvrait d'un bon regard. + +--En voilà une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, hé! Amandine? + +--Dans du coton, quoi! répondit madame Canada. Elle a rudement de la +chance. + + + + +XII + +Vox audita in rama... + + +Quand le commissaire de police donna l'ordre d'introduire la pauvre +Gloriette et les témoins, il n'avait plus rien à apprendre. + +L'enquête fut courte, quoique chacun eût la bonne envie de parler +longuement. + +La Bergère interrompait tout le monde pour établir qu'il n'y avait point +de sa faute, et qu'on lui devait un dédommagement. + +Lily n'entendait guère ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au +hasard, rappelant hors de propos des détails, frivoles pour ceux qui +l'écoutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle +était fort affairée; évidemment sa raison chancelait. + +Le commissaire de police ayant demandé si quelqu'un voulait se charger +de la ramener chez elle, vingt personnes s'offrirent, et, en effet, on +lui fit jusqu'à sa maison une nombreuse escorte, à laquelle se +joignirent bientôt les voisins. Telle commère qui avait suivi l'aventure +depuis le Jardin des Plantes, eut la volupté de raconter la même +histoire au moins cent fois, avec des variantes. + +Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit +insatiable. L'amour se lasse, la gourmandise s'emplit: le besoin de +parler ne s'assouvit jamais. + +À la porte de sa maison, Lily s'arrêta et regarda avec étonnement tout +ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes restèrent +bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et +radotant avec un plaisir acharné. + +Lily avait gravi péniblement les marches de son escalier: quelqu'un la +suivait, mais elle n'y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se +retourner. + +Médor s'assit par terre sur le carré et s'adossa contre la porte +refermée. + +--Autant là qu'ailleurs, caniche, se dit-il à lui-même. Si elle a +besoin, je l'entendrai. + +Ceux qui restaient en bas virent Lily paraître à sa croisée et décrocher +la cage où était le petit oiseau. + +Elle referma ensuite ses deux fenêtres. + +Elle était si pâle à ces derniers rayons du jour qui, d'ordinaire, +rougissent la pâleur même, qu'on eût dit une vision. Ses grands cheveux +épars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel +n'avaient plus de pensée. + +--Quant à devenir folle, disait-on sur la place, c'est tout simple. Elle +était fière de cette enfant-là comme on ne l'est pas. Et bien sûr +qu'elle a déjà eu de gros chagrins avec le père! + +--La petite Clémence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un +chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut volé, son enfant. Elle +écrivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait +pleurer, malgré l'orthographe. Après ça, elle alla se noyer. + +--C'était encore une jolie fille, celle-là! + +--Et son petit garçon, vous avait-il un air crâne? + +--Ce fut Médor, le chien de mère Noblet, qui vit le corps dans le +canal... + +--La police est bonne pour empêcher le monde de passer tranquillement +sur le trottoir, voilà! + +C'était un peu pour cela que Médor était assis par terre contre la porte +de la Gloriette. Sa mémoire n'était pas très richement meublée, mais les +souvenirs qu'il avait tenaient bon. + +Il ne voulait pas que Lily eût le sort de la petite Clémence, qui riait +toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, Médor, avait vu le +corps dans le canal. + +Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci? + +Il appartenait très franchement à cette classe que le dédain des riches +et la charité des pauvres appellent «les brutes». Faut-il chercher le +mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononcés par lui au Jardin +des Plantes: + +--Celle-là est aussi trop malheureuse! + +Était-ce pure pitié? ou bien, car ces «brutes» ont un coeur, le pauvre +diable avait-il été touché, comme beaucoup d'autres qui avaient de +l'esprit, par l'exquise beauté de Lily? + +Il y avait de ceci peut-être et aussi de cela et encore autre chose. + +Lily ne s'en souvenait sans doute plus elle-même. Au commencement de son +séjour dans la maison, un matin qu'elle sortait avec Justine dans ses +bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant +du quai de la Râpée, un convoi--le convoi du pauvre--en tout semblable à +l'estampe justement célèbre qui porte ce titre. + +Seulement, au lieu du chien c'était Médor qui suivait la voiture noire +des indigents, emportant la dépouille d'une vieille femme. + +Lily avait accompagné Médor jusqu'au Père-Lachaise. + +Et Médor ne l'avait point remerciée. + +C'est tout, cette fois. Pour Médor, il n'y avait vraiment pas héroïsme à +dormir sur les tuiles d'un palier. Ce n'était que le début: il comptait +faire mieux à l'occasion. + +Il entendit les deux croisées se fermer, puis il lui sembla que Lily, +subitement affairée, allait et venait dans sa chambre avec une étrange +vivacité. + +Il y a d'autres moyens que la rivière; Médor eut peur, il mit son oeil à +la serrure. + +Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son +réchaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses +forces. + +C'est surtout dans ces quartiers, là-bas, que tout le monde, même les +brutes, connaît l'emploi du charbon, avec les fenêtres closes, dans les +chambres où il n'y a pas de cheminée. + +Mais la porte était mince et la Gloriette se mit à parler. + +--Ah çà! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus +que l'heure! Après la promenade, on a grand-faim... + +Et elle soufflait tant qu'elle pouvait. Médor secoua sa grosse tête, +pensant: + +--Ce n'est pas pour elle, le souper! + +En effet, la Gloriette s'arrêta tout d'un coup de souffler. Elle poussa +un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine à la place du coeur et +se redressa violemment. + +Elle resta ainsi immobile, l'oeil agrandi, les cheveux agités. + +Elle laissa le réchaud qui s'éteignit. + +La nuit venait. C'était à peu près l'heure où Saladin congédiait son +fiacre sur la route de Maisons-Alfort. + +Lily ne parla plus. Elle s'assit sur le pied de son lit, la tête +inclinée. Ses cheveux inondèrent son visage. + +Médor reprit sa première place en poussant un gros soupir. + +Il se passa du temps. Le palier était tout noir quand Médor entendit le +frottement d'une allumette chimique. La bougie s'alluma dans la chambre +de la Gloriette. + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix désolée que +Médor n'aurait point reconnue. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai! + +Puis il y eut des sanglots déchirants et profonds comme l'agonie d'un +coeur. + +C'était la crise. + +Toute brute qu'il était, Médor sentait bien cela. + +Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d'un +pauvre chien fatigué qui tire la langue. + +Il écoutait de toutes ses oreilles. + +--Elle était là, ce matin, disait Lily. Je l'ai quittée sur la place et +quelque chose m'a serré le coeur; mais n'avais-je pas le coeur serré +chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que +craindre? Ah! je reconnaîtrai bien l'endroit où j'ai eu son dernier +baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur +sa bouche pour m'envoyer l'adieu que tout était fini... tout! tout! Elle +n'a plus sa mère! à cet âge-là! plus de mère! moi qui avais si +grand-peur de mourir! + +Sa voix chevrotait et faiblissait. + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c'est vrai! Je ne l'ai +plus! je ne l'aurai plus jamais! Notre père qui êtes au ciel, que votre +nom soit béni! que votre règne arrive, que votre volonté soit faite... +Oh! ce n'est pas votre volonté, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi +voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l'aviez donnée, mon +Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volonté soit faite sur la terre +comme aux cieux... Ah! si nous étions mortes toutes deux, mortes +ensemble. Vous qui êtes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l'aie +dans mes bras à l'heure de mourir! + +Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumière pour aller +vers le berceau dont une sorte d'instinct l'avait jusqu'alors éloignée: +le berceau était tel qu'on l'avait laissé le matin; les draps restaient +fripés et le petit serre-tête de Justine était demi-caché par les lilas, +cadeau de la bonne laitière. + +Les lilas avaient déjà leurs fleurs et leurs feuilles fanées. + +La poitrine de la Gloriette rendit un râle. + +Au-dehors, Médor s'agenouilla, écoutant la voix de plus en plus changée +qui disait: + +--Plus jamais! mon petit coeur! mon amour chéri! Justine! Est-ce +possible, tout cela! Tu étais là! je vois la forme de ton corps... et tu +me souriais derrière ces fleurs, si jolie! oh! si jolie! + +Elle se pencha pour baiser avec fièvre l'oreiller, le bonnet, les fleurs +flétries, tout ce que Petite-Reine avait touché. Ses yeux brûlaient et +n'avaient plus de larmes. + +Ses narines se gonflaient, cherchant l'émanation adorée... + +Puis elle tomba sur ses genoux et rapprocha le flambeau du sol. + +Il y avait là deux traces de petits pieds nus sur la poudre du carreau. + +Lily contempla ces empreintes, plongée qu'elle était dans une navrante +extase. Elle lâcha le flambeau pour mettre ses deux mains à terre, elle +se coucha à plat ventre, et les deux traces furent effacées à force de +baisers. + +--Ayez pitié, mon Dieu! je ne vous ai rien fait! Notre père qui êtes au +ciel, que votre nom soit béni, que votre règne arrive... + +Et de l'autre côté de la porte, Médor, pauvre créature, balbutiait +aussi! les paroles du _Pater Noster_. + +Dieu devait entendre, pourtant! + +Lily fit un voeu, elle en fit dix, promettant des choses folles et si +touchantes que le bienfait des pleurs lui revint. + +Elle s'affaissa, ivre de larmes, dans une sorte de repos, mais cherchant +encore avec l'entêtement de toutes les ivresses à achever la prière +commencée. + +--Si je pouvais prier, se disait-elle, prier bien! Donnez-nous +aujourd'hui notre pain quotidien. Mon Dieu! où est-elle? et que lui +répond-on quand elle dit en pleurant: «Petite mère! petite mère!...» +Pardonnez-nous nos offenses, comme vous pardonnez à ceux qui nous ont +offensés. Elle n'avait offensé personne, mon Dieu! et souvenez-vous! +tout son pauvre petit argent était pour les pauvres. + +--Elle est plus calme, pensait Médor. + +Mais il tressaillit de la tête aux pieds au son d'une voix qui lui +sembla autre et qui éclata comme une imprécation, criant dans le +silence: + +--C'est lâche! c'est cruel! c'est barbare! Pourquoi ne pas écraser d'un +coup, d'un seul coup, Dieu! Dieu fort! je suis faible; je ne peux pas me +défendre, ni la défendre. Une femme! une enfant! oh! c'est cruel! cruel! +Je veux l'enfer, que je n'ai pas mérité. Je veux te punir par mon +injuste souffrance, Dieu aveugle! Dieu sourd! + +La voix se brisa, et ce furent des gémissements inarticulés. Puis +quelque chose de doux comme un chant: + +--Pardon! je sais bien que vous me pardonnez, Dieu de bonté, Dieu de +miséricorde! Je souffre trop, vous voyez cela, et punirez-vous la pauvre +innocente de mon blasphème! Je suis folle, mais je suis à genoux, les +mains jointes, les yeux en pleurs; je prie! je prie! donnez-nous +aujourd'hui notre pain quotidien... pardonnez-nous.... ne nous induisez +point en tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. + +Elle se traîna, toujours agenouillée, jusqu'au crucifix qui était dans +la ruelle de son lit. Au-dessus du crucifix il y avait une image de la +Vierge. + +Elle tendit ses deux mains tremblantes. + +--Sainte Vierge, reprit-elle, ranimée et belle jusqu'au sublime dans +l'ardeur de sa passion maternelle, Sainte Vierge, vous êtes mère. Dites +à Dieu de me pardonner. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le +Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le +fruit de vos entrailles est béni. Ah! vous me souriez, bonne Vierge, et +l'enfant Jésus me sourit dans vos bras. Sainte Marie, mère de Dieu, +priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre +mort. Ainsi soit-il. + +Ce dernier mot fut coupé par un cri d'allégresse. + +La Gloriette s'était dressée comme un ressort. Elle rejeta en arrière +les boucles de ses cheveux et toute sa merveilleuse beauté rayonna +l'espoir qui venait d'envahir son âme. + +--C'est vous! c'est vous! dit-elle en portant ses lèvres jusqu'aux pieds +de la Vierge, c'est vous qui m'inspirez cela, sainte Marie adorée! +merci! merci! J'avais oublié, moi qui n'ai plus ni mémoire ni pensée. La +marque! n'est-ce pas un miracle du bon Dieu cette cerise qu'elle porte à +la poitrine? Et je ne l'ai pas dit! et vous me l'avez rappelé! Je vais +courir, Sainte Vierge, je vais réparer mon oubli, et ma Justine sera +retrouvée! + +Sans prendre son chapeau ni mettre son châle sur ses épaules, elle +ouvrit la porte si brusquement que Médor eut à peine le temps de se +jeter de côté. Lily passa sans le voir et descendit l'escalier en se +tenant à la rampe. + +Médor descendit après elle. + +Dans cette pauvre maison, il n'y avait point de concierge: ils purent +sortir tous les deux sans éveiller l'attention de personne. + +Le temps avait marché. Il était onze heures du soir environ. Lily trouva +sa route jusqu'à la maison de police. Elle allait d'un pas léger, +presque joyeux. La servante qui gardait le bureau vint lui répondre, à +travers un guichet, que monsieur le commissaire était au théâtre. + +Il n'y a, certes, point de mal à cela, d'autant que les théâtres ont des +loges spéciales pour la surveillance, mais rien n'est parfait, et je +vous engage à n'avoir jamais besoin du commissaire après la nuit tombée. + +Lily ne pouvait comprendre que le monde entier ne fût pas à sa +disposition pour retrouver son cher trésor perdu. Quand la servante lui +dit de revenir le lendemain, elle s'éloigna révoltée. + +Toute une nuit! En une nuit, un enfant peut être emporté si loin que la +police elle-même n'a plus le bras assez long pour le joindre. Et qui +sait ce qui peut nous arriver en une nuit? Les médecins vont la nuit au +secours des malades; on vend du vin la nuit, on soupe, on danse, on +vole, on joue, et les gardiens en uniforme veillent; mais tout ce qui +est «administration», commis ou fonctionnaire, ferme boutique la nuit et +dort. + +Lily parla aux sergents de ville, qui furent bons pour elle, car ils +savaient déjà son histoire. On lui rendit compte de l'expédition faite +en foire: la place du Trône avait été régulièrement «épluchée», mais +sans résultat aucun. + +--Et que va-t-on faire, à présent? demanda Lily. + +Les sergents de ville ne sont pas institués pour savoir. Ils répondirent +par cette fameuse phrase qui est le fond de la langue administrative et +qui berce chez nous, du matin jusqu'au soir, dans des milliers de +bureaux, des milliers d'intérêts: + +--ON VA PRENDRE DES MESURES. + +Phrase immense! qui permet à quatre Français sur dix de recevoir des +appointements gras ou maigres. + +La Gloriette ne connaissait pas bien tout l'étonnant mérite de cette +phrase, cependant elle se dit, comme le moissonneur de la fable: + +--J'aurai plus tôt fait d'agir par moi-même. + +Cela est bien vrai, en principe, mais chercher dans Paris, la nuit, une +fillette perdue! Pauvre Lily! + +Il y a des entreprises, folles au premier chef, qui, du moins, sont un +soulagement par l'occupation qu'elles donnent au corps et à la pensée. +Lily se mit à marcher activement, revenant sur ses pas vers la Seine et +travaillant mentalement. + +Comme elle traversait le pont d'Austerlitz, Médor se rapprocha d'elle, +parce qu'il craignait un malheur. + +Jusqu'à ce moment Lily n'avait point vu qu'elle était suivie. Elle +reconnut le pauvre bon garçon et lui dit: + +--C'est encore vous? + +--Ça n'est pas pour vous gêner, répondit Médor; mais on peut avoir +besoin, pas vrai? + +Il essayait de sourire. Lily se mit à marcher. + +--Oui, dit-elle en se rapprochant brusquement du parapet, j'aurai besoin +de tout le monde. + +Elle se pencha au-dessus de l'eau; Médor la saisit à bras-le-corps. Elle +ne se défendit point et releva sur lui son regard angélique. + +--Si je me tuais, murmura-t-elle, qui la chercherait? qui la trouverait? +qui serait sa mère? + +«Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je +ne dis pas... mais elle n'est pas morte. + +--Ça, c'est juste! approuva Médor de tout son coeur. Pourquoi +l'auraient-ils tuée? Et puis, si elle était morte, je le sentirais bien +au fond de moi. + +Elle traversa d'un pas délibéré la place Valhubert et s'en alla tout +droit à la grande grille du Jardin des Plantes, qu'elle s'étonna de +trouver fermée. + +--Il faut pourtant bien que j'entre, se dit-elle; comment entrer? Elle +frappa à la grille comme à une porte et le fer rendit à peine un son +sous son doigt. + +Médor dit: + +--Il n'y a personne; le concierge est couché, on n'entre pas. + +--Ah! fit la Gloriette, et si elle est là, pourtant? car on n'a pas +cherché partout, on n'a pas cherché du tout! + +--C'est vrai, murmura Médor. + +--Dans ma chambre, tout à l'heure, reprit Gloriette, j'avais un rêve; je +la voyais couchée et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je +sais où est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir! + +--Dame! fit Médor, les rêves, c'est quelquefois des avertissements. + +Lily frissonna. + +--Et les bêtes! s'écria-t-elle, les lions, les tigres... + +--Quant à ça, interrompit le bon garçon, les animaux restent dans leurs +cages. + +Mais Lily continuait, emportée par la fièvre qui la tenait: + +--Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si +elle allait tomber dans la fosse aux ours! + +Médor se grattait l'oreille tant qu'il pouvait. Lily prit sa course à +toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai. + +--Il y a d'autres portes, dit-elle, je veux entrer, j'entrerai! + +Puis une pensée l'arrêta; elle rebroussa chemin toujours courant, et +gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles. + +Il y avait un beau ciel étoile, où la lune à son second quartier nageait +dans l'azur sans nuages. Sous l'ombre des tilleuls, de rares échappées +de lumière pénétraient, tigrant le sol noir de taches blanches +capricieusement dessinées. + +--C'est ici! ah! c'est ici! s'écria la Gloriette en secouant la grille +avant tant de force que les hampes oscillèrent sous sa main, délicate +comme la main d'un enfant. Voilà l'endroit où les petits jouaient. Elle +ne peut pas être loin, allez, c'est certain. Dites! dites! comment +voulez-vous qu'elle soit bien loin? + +--Dame! fit pour la seconde fois Médor. + +Son oreille saignait, tant il la tourmentait. + +--Est-ce qu'il n'y avait pas trop de monde? continuait Lily avec +exaltation et volubilité. On ne pouvait pas voir derrière chaque arbre. +Elle est là quelque part; j'en suis sûre, sûre! Elle aura mis sa tête +sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si +vous saviez combien j'ai passé d'heures à la regarder dormir! les +belles, les chères heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus +doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s'échappaient du +serre-tête pour boucler sur l'oreiller! Et sa petite haleine tranquille! +Et ses lèvres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas +l'éveiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la +croyez morte? + +Médor se fourrait les poings dans les yeux. + +Lily haletante et se pendant à la grille poursuivait: + +--Moi je vous dis qu'elle n'est pas morte! Elle fut une fois bien +malade, il y eut un instant où le médecin me dit: j'ai peur. Mais moi, +je regardai tout au fond de mon âme et j'espérai. Je la retirai de son +lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit coeur contre le +mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la +chaleur de mon sang, tout ce que j'ai! C'était à Dieu que je disais +cela, et c'était une si ardente prière! Elle était froide, je la sentis +se réchauffer petit à petit. Elle s'endormit sur mon sein où je la +gardai douze heures... Écoutez! n'a-t-elle pas appelé? + +Elle se fit mal en essayant de passer sa tête entre les barreaux, mais +elle ne sentait pas son mal. + +Médor, obéissant, écouta de toutes ses oreilles. Il n'entendit rien. + +Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait à elle +et lui pénétrait l'âme. La petite voix disait: + +--Maman, maman chérie, ne me vois-tu pas? Je suis là; viens me chercher! + +Lily répéta ces paroles une à une et Médor finit par entendre. Et Lily +regarda tant qu'elle finit par voir. + +--Là, dit-elle d'une voix brève et saccadée, au pied de l'arbre! Sa tête +est renversée dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c'est sa +toque... et sa robe... Ah! je vois tout, jusqu'à ses jambes bien-aimées +et ses bottines qui brillent Là... je vous dis là... là... + +Son doigt tendu convulsivement tremblait. Médor écarquillait ses pauvres +yeux. + +--Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec colère, vous ne voulez +pas voir! + +--Eh bien, si! dit Médor avec sa crédulité sublime, je veux voir... et +je vois! parole d'honneur! + +La Gloriette poussa un long cri de joie et se lança contre la grille +pour la briser. + +Médor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa à la force +des poignets. Il était robuste, il put arriver au sommet de la grille et +redescendre de l'autre côté. Lily suivait ce travail, haletante et +balbutiait des paroles inarticulées. + +Quand Médor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers, +pleurant, riant tout ensemble et disant: + +--Ah! ah! Dieu vous récompensera. Vous êtes heureux, vous! vous allez +l'embrasser le premier! + + + + +XIII + +Le berceau + + +Quinze jours s'étaient écoulés, quinze misérables jours de tristesse +morne et d'angoisse. + +Cette nuit où la Gloriette avait _vu_ Petite-Reine, couchée sous un +arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes, +Médor l'avait rapportée chez elle évanouie. + +Le bon garçon, en effet, avait trouvé au pied de l'arbre un petit tas de +feuilles sèches qu'il aurait dû connaître, car c'était le troupeau de +mère Noblet qui l'avait amassé. Lily l'attendait de l'autre côté de la +grille, Lily ne doutait même pas du témoignage de ses sens égarés, elle +était ivre de joie. + +Elle tomba comme morte quand Médor, au lieu de revenir avec l'enfant +dans ses bras, poussa du pied les feuilles sèches qui bruirent et se +dispersèrent sous le rayon de lune menteur. + +Elle tomba sans pousser même un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait +brisé le coeur. Médor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la +grille, il la souleva; elle s'éveilla dans son lit, après un long +évanouissement. + +Médor était assis près d'elle. + +Depuis ce moment-là, Médor ne l'avait point quittée. La Gloriette +s'était accoutumée à le voir. Il la servait. Sans lui, elle n'aurait pas +mangé. Il s'était arrangé un lit de paille dans le bûcher. Il dormait là +si légèrement que le moindre soupir de la malade le mettait debout. + +J'ai dit la malade, faute d'un autre mot. À proprement parler, Lily +n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin, +la torture plutôt, qui ne lui donnait point de trêve et qui la minait +comme un poison mortel. + +Le premier jour, elle avait écrit une lettre de quelques lignes et ce +travail l'avait laissée dans un état d'épuisement. + +Le second jour, elle mit l'adresse: «À monsieur Justin de Vibray, au +château de Monceaux, en Bléré, près Tours.» + +Médor avait porté la lettre à la poste. + +Le troisième jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d'armoire +à Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut dès lors +une besogne sans fin, comparable à l'agitation que se donnent les +enfants pour ranger leur ménage imaginaire. + +Tout ce qui appartenait à Petite-Reine, tout ce qu'elle avait touché, +les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout, +passés à l'état de relique sacrées, furent étagés sur le berceau qui +devint un autel. + +Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait +photographié où elle semblait tenir une ombre dans ses bras. + +Et c'était un symbole navrant, ce portrait de jeune mère qui berçait un +nuage. + +Lily le regardait parfois pendant des heures entières, cherchant parmi +cette brume des lignes, des traits, une image. + +Et l'image venait à force d'être appelée: Lily revoyait Petite-Reine, +hélas! comme elle l'avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du +Jardin des Plantes. + +C'était un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais +qui lui donnait de si doux rêves! + +Quand elle avait fini de contempler sa chimère, elle baisait le portrait +et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n'avaient plus de forces. + +Puis, comme si elle se fût reproché sa paresse, elle se levait, n'ayant +plus le poids d'un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse +chancelante de ses jambes; elle s'agitait, elle rangeait, non point sa +chambre, mais le berceau, l'autel--toujours! + +Une fois, la laitière vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui +montra le bouquet de lilas desséché. Elles ne se parlèrent point. La +laitière dit en bas parmi les larmes qui l'étouffaient: + +--Ça fait l'effet d'un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est +redevenue un petit enfant, et si jolie avec ça, et si douce! ça fend le +coeur! + +On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer +davantage. + +Lily était un petit enfant. + +Sans cela elle n'aurait pas pu supporter une heure de ce poignant +martyre. + +Elle pensait peu, en dehors de ce culte puéril et admirable rendu au +berceau de Justine. + +Elle ne sortait point. L'idée de chercher ne lui venait plus. Il ne faut +pas dire qu'elle eût perdu tout espoir pourtant; l'espoir ne meurt +jamais dans le coeur d'une mère; mais elle ne s'efforçait plus, elle +espérait comme on rêve. C'était un petit enfant, un pauvre petit enfant. + +Médor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite: +Lily ne s'étonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s'était +jamais demandé pourquoi cet homme la servait. + +Médor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la +nourriture. On vivait avec l'argent du voile brodé. Cela pouvait durer +longtemps; Lily mangeait moins qu'un oiseau et Médor était fait au pain +sec. + +Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il +cherchait. Une chose certaine, c'est que la vieille femme au voile bleu +eût passé un méchant quart d'heure s'il l'avait rencontrée sur son +chemin. + +C'était celle-là qu'il guettait. Il avait son signalement dans la tête, +il se croyait sûr de la reconnaître sous n'importe quel déguisement. + +Et il se disait sans ambages ni circonlocutions: + +--Je lui serrerai le cou jusqu'à ce qu'elle ait avoué où elle a mis la +petiote, et par après je l'étranglerai. + +Il eût fait comme il le disait, avec plaisir. + +On le connaissait désormais au bureau de police, et on le redoutait. Les +recherches, en effet, conduites d'abord avec beaucoup de zèle et +activées par des promesses de primes étaient restées sans résultat. On +n'avait pas découvert la moindre piste depuis l'expédition de la place +du Trône, menée par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues, +chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les +chances de la meute. + +Il y avait pourtant une chose qui donnait à penser. Rioux, le plus +ardent des deux agents, au début des poursuites, s'était arrêté tout à +coup. + +Il parlait de fatigue, de dégoût et ne cachait pas son intention de +quitter sous peu le service de la Sûreté. C'était Rioux qui était chargé +de rendre compte des recherches à monsieur le duc de Chaves. + +Médor était sévère vis-à-vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide, +il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu'il eût, au plus triste +degré, la tournure et le costume de ceux à qui on ferme volontiers la +bouche; mais l'affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et +ces messieurs n'étaient pas fiers. + +Il était fort rare que Médor vînt rapporter à la Gloriette ses démarches +inutiles. Il rentrait toujours d'un air riant et ne parlait que si on +l'interrogeait. + +On ne l'interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses +présentes. + +Quand elle parlait, c'était pour égrener tout le chapelet de ses +souvenirs. + +Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son +réveil, ses sourires, disant comme on l'aimait et comme on l'admirait, +décrivant ses succès dans le cercle où l'on saute à la corde, répétant +ses reparties enfantines, ses naïvetés, ses finesses, ses caprices, ses +méchancetés mignonnes, et les élans de son petit coeur. C'était comme +une litanie d'amour où la pauvre âme blessée épanchait son tourment. + +Médor écoutait religieusement ce radotage enfantin qu'il avait déjà +entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la +réplique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher +détail que la mère elle-même oubliait. + +Dans le monde entier, la bonté de Dieu n'aurait pas pu choisir un +oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la tête endolorie de la +Gloriette. + +Était-elle reconnaissante? Elle était bonne, mais on ne saurait dire si +elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce dévouement +inespéré. Elle vivait en elle-même, ou mieux elle végétait, absorbée et +engourdie. + +Quoi qu'il en fût, Médor ne lui demandait rien de plus; on le laissait +se dévouer. Sans éclaircir la question plus que Lily, il allait son +chemin, reconnaissant et content. + +Une circonstance, cependant, préoccupait Lily en dehors de ses adorés +souvenirs, c'était la lettre écrite et envoyée le surlendemain de la +catastrophe. Elle avait dit, en mettant l'adresse que nous avons +transcrite: + +--Pour avoir la réponse, il faut trois jours. + +Le troisième jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le +lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secoué sa blonde tête si +douloureusement pâlie en murmurant: + +--Tout est fini! bien fini! + +Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait +inquiète; elle écoutait; si un bruit de pas venait de l'escalier, elle +attendait. + +Le dernier jour de la seconde semaine, quand Médor revint de ses +courses, il la trouva occupée, selon l'habitude, à faire et défaire +l'arrangement de ses bien-aimées reliques. + +Elle semblait plus gaie; une nuance rose animait l'ivoire de sa joue; en +montant l'escalier, Médor l'entendit, qui chantait tout bas une petite +chanson qu'elle avait apprise naguère à Justine. + +C'était tout à fait la voix d'un enfant. On eût dit qu'elle essayait de +se tromper elle-même et d'écouter encore une fois le chant argentin de +l'absente. + +Au moment où Médor entra, elle se tut et demanda: + +--N'avez-vous rien appris de nouveau? + +Médor fut étonné; il y avait plus d'une semaine qu'elle n'avait +interrogé. + +--Tout va bien, répondit-il, on cherche, on trouvera. + +Lily lui tendit la main; c'était la première fois. On aurait pu voir le +coeur du pauvre garçon battre sous sa veste. + +--Vous l'aimiez bien, dit-elle. C'est pour elle que vous avez pitié de +moi. + +--C'est pour elle et pour vous, reprit Médor vivement. + +Mais il s'interrompit pour ajouter: + +--Oui, c'est vrai, je l'aimais bien, c'est pour elle. + +Ce fut tout. La Gloriette reprit son ouvrage. + +Au bout de quelques instants, elle revint à Médor qui s'était assis près +de la porte et qui songeait. Elle tenait à la main deux bijoux de petits +souliers. + +--J'ai retrouvé cela, dit-elle toute joyeuse, je les lui avais mis pour +son baptême. + +Et elle raconta le baptême avec cette volubilité qu'elle avait chaque +fois qu'elle parlait de Petite-Reine. + +--Son père était si heureux ce jour-là! soupira-t-elle en finissant. + +Elle n'avait jamais parlé du père de Petite-Reine, quoique Médor eût +bien deviné que c'était l'homme qui demeurait au château de Monceaux, en +Bléré, par Tours. Il resta muet, Lily continua: + +--Il est peut-être mort, puisqu'il ne me répond pas. Il avait bon coeur +et il adorait l'enfant. + +--Il est peut-être aussi en voyage, suggéra l'excellent Médor, qui +s'étonna d'éprouver une certaine répugnance à plaider la cause du père +de Petite-Reine. + +--Ou bien ma lettre était mal faite, pensa tout haut la Gloriette. Je +n'ai pas pu en écrire bien long, ma main tremblait trop. Je cherche à me +souvenir. + +Elle pressa son front entre ses doigts. + +--Oui, reprit-elle, c'est cela, je lui ai dit: «Mon cher Justin, notre +petite est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.» Est-ce assez? + +--Ah! fit Médor, si j'avais été au bout du monde, moi, ou sur le lit de +mon agonie... + +Il n'acheva pas. La Gloriette continua en se parlant à elle-même. + +--Non, ce n'est pas assez; j'aurais dû ajouter: «Ce n'est pas pour vous +retenir près de moi. Dès que vous m'aurez aidée à retrouver l'enfant, +vous serez libre.» + +--L'aimez-vous bien? balbutia Médor malgré lui. + +Lily le regarda. + +--Je ne sais pas, répondit-elle. C'est son père. + +Elle baisa les petits souliers et leur chercha une place sur l'autel. +Puis elle dit encore: + +--On doit parler d'elle au Jardin des Plantes, bien sûr. Je pensais +cette nuit: mère Noblet va tous les jours dans le bosquet avec ses +petits; c'est à elle qu'on doit dire tout ce qu'on apprend, tout ce +qu'on sait, tout ce qui court... Si vous alliez causer avec mère Noblet? + +Médor était déjà debout. Il mit sa casquette, passa la porte et +descendit l'escalier quatre à quatre. + +--Quoique, reprit Lily dont les yeux s'éteignirent, mère Noblet est une +bonne vieille, elle n'aurait pas attendu; si elle savait quelque chose, +elle serait venue me voir... + +--Quinze jours! s'interrompit-elle. Mon Dieu! mon Dieu! quinze jours que +je ne l'ai plus! + +Elle se laissa tomber sur une chaise, auprès du berceau et resta +immobile, les mains jointes sur ses genoux. + +Elle était merveilleusement belle avec la pâleur presque transparente de +ses joues, encadrées dans le splendide désordre de ses cheveux. Le jeûne +involontaire avait agrandi ses grands yeux. Il y avait je ne sais quoi +d'attendrissant et de charmant dans la désolation même de son sourire. +Elle avait ce rayonnement de suave douleur qui fait adorer la Mère des +larmes. + +Elle demeura ainsi longtemps, muette et perdue dans ce rêve, toujours le +même, qui ressuscitait les joies mélancoliques de son passé. Le jour +allait baissant. Des pas se firent entendre dans l'escalier. + +--Déjà! dit-elle, en pensant que c'était Médor. + +Mais à peine eut-elle prononcé ce mot que son cou gracieux se tendit en +avant, tandis qu'un peu de sang montait à ses joues. Ses yeux +s'ouvrirent tout larges. + +--Ce n'est pas Médor! murmura-t-elle. Si c'était... + +Le nom de Justin vint jusqu'à ses lèvres, épanouies par cette joie, vive +entre toutes: la venue d'un bien qu'on n'espérait plus. + +Elle se leva électrisée par un espoir si grand qu'il valait presque une +certitude. C'était Justin, et avec Justin, Petite-Reine serait bien vite +retrouvée! + +On frappa. + +--Entrez! On entra. + +La Gloriette retomba, brisée, sur son siège. + +Ce n'était pas Justin. + +La Gloriette reconnut dans le nouvel arrivant l'homme au teint bronzé, à +la barbe et aux cheveux noirs comme du charbon, qui s'était trouvé plus +d'une fois sur son passage quinze jours auparavant, qui s'était assis +non loin d'elle au théâtre de la foire--et que Médor avait pris au +collet, dans le bosquet, en l'accusant d'avoir parlé à la voleuse +d'enfants. + +Elle avait eu vaguement frayeur de cet homme autrefois, mais maintenant +que pouvait-elle craindre? + +L'étranger fit quelques pas à l'intérieur de la chambre et salua avec +respect. Il y avait de la noblesse dans son maintien, mais il y avait +surtout un extrême embarras. + +À la rigueur, la sombre beauté de son visage aurait pu appartenir à don +Juan, mais il n'en était pas ainsi de ses façons, qui trahissaient une +timidité de sauvage ou d'enfant. + +Il baissa les yeux sous le regard de Lily et lui tendit sa carte, +exactement comme il avait fait au commissaire de police. + +Lily jeta les yeux sur la carte qui portait: «Hernan-Maria Gerès da +Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de première classe, envoyé +extraordinaire de S. M. l'empereur du Brésil.» + +--Que voulez-vous? demanda-t-elle avec le calme fatigué des grandes +douleurs. + +--Je vous aime, répondit le duc d'une voix très basse. + +La carte glissa entre les doigts de Lily et tomba à terre. Elle tourna +la tête. + +Cet homme, avec ses grands titres et son amour, était pour elle néant. + +Il ne l'avait point blessée en lui disant: «Je vous aime»; elle n'avait +point conscience de l'audace craintive de ce duc, ni du ridicule qui se +mêlait au côté bizarre et dramatique de cette scène. + +Elle n'avait conscience de rien. + +Le duc rougit sous le bronze de son teint. Peut-être qu'il avait honte. + +--Je vous aime, reprit-il pourtant, parlant avec effort et cherchant les +mots de notre langue qui lui était rebelle; je vous aime passionnément, +douloureusement. Je donnerais une portion de mon sang pour ne pas vous +aimer. + +Lily n'écoutait pas. Elle se disait: + +--J'ai cru que c'était lui. C'est le dernier espoir trompé. Voici douze +jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais. + +Elle se tourna tout à coup vers le duc et le regarda hardiment: + +--Etes-vous riche? fit-elle. + +--Je suis très riche, très riche! + +--Très riche, répéta Lily qui déjà reprenait à se parler à elle-même. Si +j'étais riche, je leur dirais à tous: celui qui retrouvera Justine aura +ma fortune! + +--Je puis le dire si vous voulez, prononça gravement le duc. + +--Pourquoi m'aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard. + +Il fléchit un genou, mais un geste impérieux de la jeune femme le releva +tout interdit. + +--Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d'enfants? + +--Non, répliqua le duc, je ne connaissais que l'enfant. + +--La reconnaîtriez-vous, la voleuse? + +--Oui, certes. + +--Asseyez-vous là, près de moi. + +Le duc obéit. Il ne se méprenait pas, car son front se chargea de +tristesse. + +Lily essayait de réfléchir et de raisonner. + +--J'ai cru que c'était vous, murmura-t-elle au bout d'un instant, vous +qui l'aviez enlevée. + +--C'eût été moi, répondit le duc, si la pensée m'était venue que je vous +aurais amenée à moi en vous prenant votre enfant. + +Lily frissonna, mais elle sourit. + +--Et vous ne l'avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse +d'enfants? + +--Jamais. J'ai fait ce que j'ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il +ne s'est pas écoulé un seul jour sans que j'aie stimulé par de l'argent +ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels. + +Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la +main. Le duc la porta à ses lèvres. + +--Pourquoi m'aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois. + +--Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue, +voilà tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-être des +femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontrées. Je descendis +de voiture et je vous suivis jusqu'à votre maison. Depuis lors je n'ai +pas eu d'autre pensée que vous. + +Lily murmura: + +--Vous m'aimez comme j'aime Petite-Reine. + +--Et j'aimerais Petite-Reine comme vous, prononça tout bas le duc. + +Sa voix était véritablement douce et bonne. Lily songeait +laborieusement. + +--Et..., fit-elle encore en hésitant, vous n'avez rien découvert? Elle +n'osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle +devinait l'inutilité. Si elle l'eût regardé, elle aurait remarqué un +trouble dans ses yeux qui se baissèrent. + +--Si fait, répondit-il en affermissant sa voix, j'ai découvert quelque +chose. + +Lily appuya ses deux mains sur son coeur et n'interrogea plus. Elle +attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole. + +--Écoutez-moi, dit le duc de Chaves résolument, je vais plaider ma cause +et la vôtre. Nos deux bonheurs n'en feront qu'un, il le faut, sinon ils +se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous êtes, ni votre +passé; peu m'importe, j'ai de la richesse et de la noblesse pour deux; +je ne veux de vous que votre avenir. Quand j'ai commencé ma recherche, +je comptais venir à vous avec votre chérie dans mes bras et vous dire: +«La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant à devenir la +duchesse de Chaves...» + +--La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi! + +Elle n'était pas éblouie, non. Il est des détresses si profondes que +l'ambition y meurt, même cette pauvre ambition naturelle à tout être +humain, ce rêve où la bergère épouse un roi, et qui ne se réalise que +dans les contes de fées. + +Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus +ou moins avouée, mais nul ne s'en sépare qu'à l'heure de mourir. + +Lily ne l'avait plus cette ambition, parce que Lily était une morte. Si +elle vivait, c'était en l'espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur. +Cet homme en qui reposait désormais le suprême espoir de sa vie devait +être un fou. + +Duchesse de Chaves! + +Monsieur le duc poursuivit: + +--Je n'ai pas pu. Au lieu de retrouver l'enfant, je n'ai fait +qu'entrevoir sa trace. + +Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses +lèvres. Le duc était très pâle. + +--Trace bien fugitive, continua-t-il; j'ai appris aujourd'hui même +qu'une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour +l'Amérique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement +se rapporte... + +--La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer! + +Le duc acheva, et la sueur découlait de son front: + +--Alors, je suis venu à vous pour vous dire: Si vous voulez être la +duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout +sera employé à retrouver votre fille. + +La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme +qu'elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir. + +Elle eût embrassé ses genoux. + +Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage allégresse et l'emporta +plutôt qu'il ne l'entraîna vers l'escalier. À la porte de la rue, une +voiture fermée attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux +prirent aussitôt le galop. + +À peine la voiture avait-elle tourné l'angle du boulevard Contrescarpe, +qu'un fiacre s'arrêta au n° 5 de la rue Lacuée. Un beau jeune homme en +descendit et s'adressa à une voisine pour savoir à quel étage demeurait +madame Lily. + +--Elle vient de sortir, répondit la voisine qui était par hasard +charitable et qui n'ajouta pas: en équipage, avec un père-aux-écus. + +Le beau jeune homme monta. La porte était grande ouverte; il entra, et +son regard ému tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel +pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l'image confuse de +Petite-Reine. + +Il s'assit à la place même que Lily venait de quitter et attendit. + + + + +XIV + +Justin + + +Le château de Monceaux était une riante demeure, bâtie à mi-côte entre +une belle futaie et des prairies qui descendaient à la Loire. Tout ce +pays est un jardin où les aspects heureux se déroulent en un tableau +serein et riche. + +Des fenêtres du château, on voyait dix autres domaines en deçà et +au-delà du fleuve, large nappe d'argent que rayait la sombre verdure des +peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour, +tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carrées. Au loin, Tours +montrait, comme en un mirage, ses dômes et ses clochers. + +C'était là que vivait Justin de Vibray, l'ancien roi des étudiants, +auprès de sa mère excellente qui l'adorait et voulait le marier. + +La chose était aisée. Les héritières abondaient aux alentours et les +Tourangelles méritent assurément la réputation de beauté, de bonté, de +vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux +amoureux. + +La mère de Justin était veuve; elle jouissait d'une fortune honorable, +et notre étudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti. +Nous savons qu'il était très beau, très intelligent, et presque savant; +nous savons aussi qu'il avait la tête chaude, le coeur sensible et un +grain d'esprit aventureux. + +Ce n'est pas précisément l'ordinaire en Touraine où les gens sont +tranquilles comme le paysage. + +Justin lui-même, du reste, croyait de bonne foi qu'il avait jeté le +meilleur de son feu à Paris dans les petites bamboches de l'hôtel +Corneille; il était rassasié des pauvres romans de la Chaumière et du +Prado, et quant à ce poème dont Lily était l'héroïne, nous ne savons +trop ce qu'en dire. Les débuts extravagants de l'aventure dépassaient de +beaucoup les bornes de l'élément romanesque, contenu dans l'imagination +de Justin. Il avait été pris, évidemment, à une heure de fièvre. + +Ou bien, c'était sa destinée, comme disaient les livres d'autrefois. + +Mais étant acceptée l'aventure, et il fallait bien l'accepter, puisque +c'était de l'histoire, ce qui sortait tout à fait et violemment du +caractère loyal de Justin, c'était sa conduite à l'égard de la jeune +fille-mère. + +Il l'avait abandonnée auprès d'un berceau, celle que naguère il parait +comme une idole, celle qu'il aimait à genoux, et il avait abandonné +aussi, du même coup, l'enfant, gentil trésor que, la veille, il adorait +follement. + +Il était honnête, pourtant, il était brave et généreux. + +Mais vous souvenez-vous de la première lettre écrite par lui à Lily, de +cette lettre qui avait fait pâlir et trembler la pauvre fille avant même +que l'enveloppe fût déchirée? + +«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans +toi.» + +C'était vrai et c'était tout. + +Il n'y avait pas autre chose que cela. + +La mère de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En vérité, je +l'ignore, mais les mères savent tout. Elle était venue, elle avait dit à +Justin: «Je suis veuve, je n'ai que toi, veux-tu me faire mourir de +chagrin?» + +Il n'y avait point là d'exagération. La mère de Justin avait bâti son +château en Espagne, celui qu'elles bâtissent toutes: le cher fils marié, +la bru mieux aimée qu'une fille et les petits-enfants gâtés à outrance. + +La bru, quelquefois n'est possible que de loin, elle met souvent un +grain de fiel dans la réalisation de ce doux rêve, mais restent les +petits qui ne se refusent jamais à l'opération du «gâtage». + +Je le dis comme cela est: la mère est capable d'en mourir si on démolit +son château, à l'heure où la bru, non encore éprouvée, lui apparaît +angélique dans le brouillard de l'inconnu. + +Or, notre beau Justin avait peu connu son père. Sa mère, maîtresse et +esclave, était tout pour lui dans l'histoire de son enfance. Causer un +chagrin à sa mère lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit +purement et simplement, parce qu'elle le voulait. Quel grand mal de +passer huit jours au château, peut-être quinze jours? Juste le temps de +lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre... + +Mais la première fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa +mère lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux: + +--Écoute, je ne te ferai jamais de reproches. C'est un malheur qu'il +faut cacher. Tu as été fou, n'est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de +cela! + +Elle se tut, rouge de colère ou de honte et arrêtant évidemment des +paroles qui se pressaient sur ses lèvres. + +Une vision traversa l'esprit de Justin. Il revit la ruelle souillée, +là-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui +avait voulu embrasser Lily--et il revit Lily elle-même si étrangement +belle sous ses haillons. + +Oh! cela ne l'empêchait point de l'aimer, mais il n'essaya plus de +parler d'elle. + +On peut être roi des étudiants sans posséder la fermeté stoïque de Caton +l'Ancien. + +Ce beau Justin vous eût émerveillés, sur le pré, l'épée au poing ou le +pistolet à la main. Il était superbe d'indifférence quand il s'agissait +de jouer sa vie. + +Mais il avait la faiblesse des forts. Il était poltron contre ceux qu'il +aimait. La bru du château en Espagne devait avoir beau jeu, un jour +venant. + +Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se défendre, si usant +du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqué +à son tour, je ne sais pas de quel côté la faiblesse de Justin eût +versé. + +Car il aimait Lily sincèrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes, +Lily aurait eu de quoi se défendre. + +Mais elle n'était pas là. Et d'ailleurs, se fût-elle défendue? il y +avait dans le coeur de Lily, une bien autre fierté que dans celui de +Justin. + +Une fierté exagérée, peut-être, car elle cessa d'écrire, aussitôt qu'une +de ses lettres resta sans réponse. + +Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'était +montrée à l'horizon, belle, riche, bien élevée, faisant venir ses +toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis. + +Et je crois que Justin la trouvait assez à son gré. + +Les choses allèrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir, +avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au +point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple +sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il +voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras. + +Et c'était un peu comme dans ce portrait photographié, suspendu +au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mélancolique et pâle de +Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la +deviner. Il l'avait laissée si petite! Elle grandissait, et comme elle +devait déjà bien sourire! + +Le mariage avec la première bru présomptive manqua; Justin ne put pas se +décider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie +encore que la première et faisant venir de Paris jusqu'à ses gants et +ses chaussures. + +La mère, infatigable, entamait les négociations pour une troisième bru +qui était un ange, celle-là, ni plus ni moins, quand arriva au château +de Monceaux la lettre de Lily. + +La lettre fut reçue par la mère qui la lut et la mit dans sa poche. + +C'était le jour de la première entrevue entre Justin et sa nouvelle +fiancée. Les deux jeunes gens ne se déplurent pas. + +Mais quand la mère fut seule, le soir, à son tour, avant de s'endormir, +elle eut un grand poids sur le coeur. Elle relut la lettre une fois, +deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une écriture tremblante +qui heurtait l'oeil comme un sanglot blesse l'oreille: «Mon cher Justin, +notre petite fille est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.» + +La mère de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse. +Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien +entre toutes mères. + +Et elle songea. Justin était bien changé. Il végétait près d'elle, +mélancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou +Virgile presque toujours, car c'était un lettré, et, en outre, il +craignait ces oeuvres où l'art nouveau entasse les émotions de la vie +réelle. + +Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue. + +Puis il rentrait plus morne qu'il n'était parti. + +Jamais plus il n'avait prononcé le nom de Lily, mais quand sa mère +l'interrogeait il répondait souvent avec son douloureux sourire: + +--Ne parlons pas de moi. J'ai été fou. + +On était bien loin d'être heureux en ce joli château de Monceaux, si +riant et si paisible. + +Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne +femme s'étonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit même sa besogne +de marieuse acharnée et l'affaire de la troisième bru fit un pas. + +Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le coeur de la mère se serra de +nouveau. Il fallut, bon gré mal gré, lire et relire la lettre de «cette +fille». Et cette fois, on pensa à l'enfant. + +«Notre petite fille est perdue...» + +La mère de Justin, qui était une femme brave et convaincue, résista +pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle céda le onzième +jour. + +C'était la veille de cet après-midi où se passèrent les événements +racontés au précédent chapitre. Justin et sa mère dînaient seuls. Justin +était distrait et morne, selon sa coutume. On avait échangé, à de longs +intervalles, quelques rares paroles. + +--Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous +enfin ton avis sur Louise? + +C'était le nom de la troisième fiancée. + +--Elle est charmante, répondit Justin. Tout à fait charmante. + +--Alors tu l'aimeras? + +--Je ne crois pas, ma mère. + +La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience. + +--Ne te fâche pas, bonne mère, reprit Justin qui eut un sourire +découragé. Tu sais bien que j'ai été fou. Cela me revient encore +quelquefois. + +Il se leva et sortit. + +Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son +appartement. + +Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander à l'office +si Justin était rentré. Sur la réponse négative des domestiques, elle +passa au salon et donna l'ordre suivant: + +--Vous direz à monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir +vue. J'attends ici son retour. + +Quand Justin rentra, il était tard. On l'introduisit au salon où sa mère +était debout près du seuil. Elle lui dit: + +--Embrasse-moi. + +C'était un grand amour que Justin avait pour sa mère. + +--Il est arrivé malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans +ses bras. + +Puis il ajouta, l'entendant sangloter: + +--Qu'as-tu, mère, au nom de Dieu que veux-tu de moi? + +Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu. + +Et depuis qu'il était homme, on le faisait obéir, à son tour, avec des +larmes. + +--Embrasse-moi, répéta la comtesse, embrasse-moi de tout ton coeur. Il +est arrivé malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras +peut-être pas me le pardonner! + +Justin sourit d'un air incrédule. + +Elle lui tendit la lettre ouverte. + +Justin y jeta les yeux et tomba brisé sur un siège. + +La comtesse se mit à genoux près de lui. + +--Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois +bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner! + +Justin l'attira vers lui et la baisa au front. + +--Je vous pardonne, ma mère, dit-il. + +Mais son regard ne quittait pas la pauvre écriture tremblée qui criait à +l'aide. + +--Dix jours! pensa-t-il tout haut. + +--Je n'ai que toi, répliqua la comtesse comme si on l'eût accablée de +reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi! + +--Ma mère, je vous pardonne, répéta Justin. + +Mais il était si pâle que la comtesse, navrée, se couvrit le visage de +ses mains en criant: + +--Ah! tu l'aimes! tu l'aimes! + +Justin répondit, portant à ses lèvres, sans le savoir peut-être, le +papier où était l'écriture de Lily. + +--Vous m'aviez dit: «Veux-tu me faire mourir de chagrin?...» Ah! je vous +aime bien, ma mère! Je l'ai abandonnée pour vous! + +La comtesse répéta avec une sorte de folie: + +--Je n'avais que toi! + +--Elle avait l'enfant, c'est vrai, prononça tout bas Justin. Et quand +j'ai été parti, l'enfant l'a consolée. À présent, elle est seule... + +--Veux-tu que j'y aille? s'écria la comtesse qui se leva. Justin secoua +la tête. + +--Vous n'avez pas de torts envers moi, ma mère, dit-il, ni envers elle. +Vous êtes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis +un lâche esprit et un misérable coeur. Le monde n'est rien pour moi, et +j'ai fait comme si j'eusse été l'esclave du monde. Ah! je vous aime +bien! + +La comtesse prit sa tête à pleines mains et le baisa passionnément. + +--Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon coeur! Mais Justin disait +sous ses caresses: + +--La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est +peut-être morte! + +Il essaya de se lever à son tour. + +--Tu vas partir! s'écria la comtesse épouvantée. Tu ne reviendras pas! + +Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de +ses deux mains et s'affaissa sur lui-même. La comtesse le releva, forte +comme un homme! + +--Je te dis que j'irai, fit-elle avec une émotion désordonnée. Je +l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle! + +Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanimé pendant une +partie de la nuit. + +Au matin, on attela; Justin et sa mère partirent pour Tours. + +La route fut silencieuse. + +À la gare du chemin de fer, au moment de la séparation, la comtesse dit: + +--Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez +donnés. J'ai pensé toute la nuit et j'ai prié. Il y a des choses +impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir. + +--Je choisirai, ma mère, répondit Justin, dont les yeux étaient sans +larmes. + +Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil. + +La comtesse resta un instant immobile. + +La veille elle avait dit: «S'il le faut je l'aimerai...» + +Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'étonna de ne pas +l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château +dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!» + +Le train roulait vers Paris. + +Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin +dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée. + +Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis +elle se mit au lit, quoique le soleil n'eût pas fourni encore la moitié +de sa course. + +Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s'il +avait eu des compagnons de voyage. Il s'était absorbé en lui-même--pour +choisir. + +Son choix était fait au moment où il donna l'adresse de Lily au cocher +de fiacre, rue Lacuée, numéro 5. + +Il avait le coeur brisé, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse, +cette folie le reprenait, éveillé d'une sorte de sommeil. Il revoyait +Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment +aimait-il donc sa mère! + +Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d'espérer la réunion de +ces deux profondes tendresses qu'un abîme séparait aujourd'hui! + +Sa mère avait dit: «Il y a des choses impossibles!» mais là-bas, +derrière le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une +tête enfantine, auréolée de cheveux blonds. + +Sa fille! Est-ce que sa mère résisterait aux caresses de sa fille! + +Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir près +du berceau vide, transformé en autel, et attendre. + +En attendant il prit le portrait photographié de Lily et il eut un +sourire ému en prononçant ce mot qui vient à la bouche de tout le monde, +quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une épreuve où la +mère est «bien venue»: «Elle a bougé!» + +Elle avait bougé beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc, +indécis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui +pourtant était gracieux; un nuage souriant. + +Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une +fascination. Il y avait de la mélancolie sur ses traits, mais elle était +splendidement belle. + +Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lèvres, penchées vers +le nuage, qu'elle était venue là pour avoir le portrait de l'enfant +uniquement. + +Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de +l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux +orgueil. + +Tout en elle était charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop +peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, même +dans ce sens restreint exprimant le goût innocent de la parure; il n'y a +que les jeunes mères pour s'oublier tout à fait et pour être adorables +malgré elles. + +Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chère histoire +dans la jeune gravité de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je +ne sais quel tour austère, et il fallait la grâce enchantée de la taille +pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe. + +Justin en arriva à deviner et se dit: je ne serai plus que le second +dans ce coeur... + +Et ce fut de la joie. La place était bonne, à côté de Justine adorée. + +Il lui semblait, tant il était heureux, que son premier effort allait +retrouver Justine. + +La brume était déjà presque tombée que Justin regardait et songeait +encore. + +Un pas lourd monta l'escalier. + +--J'ai été du temps, dit-on dès le carré; je ne voulais pas revenir sans +avoir fait mon possible. Mais rien! La mère Noblet a perdu la moitié de +ses pratiques et dit comme ça que nous en sommes la cause. Les autres, +on croirait qu'on leur parle déjà du déluge... Ah! + +La voix s'arrêta brusquement sur ce cri. Médor venait d'apercevoir +Justin. + +--Est-ce que je me suis trompé de porte? gronda-t-il dans son +étonnement. Mais non. V'là le petit berceau. Où est la Gloriette? + +--J'attends madame Lily, lui fut-il répondu. + +--Ah! fit encore Médor, vous avez peut-être des nouvelles? + +--Non, je ne sais rien. + +Médor s'approcha et vint regarder l'étranger de tout près. Il faisait +presque nuit. + +--Alors, dit-il, qui êtes-vous pour l'attendre comme ça, chez elle?... +chez elle, je n'ai jamais vu personne. + +Justin hésita. Médor s'était mis entre lui et le jour pour l'examiner +mieux. + +--Ah! fit-il pour la troisième fois et sur un ton qui marquait peu de +sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous êtes celui qui... enfin, +l'homme du château en Touraine! + +Justin fit un signe de tête affirmatif. Médor s'éloigna de lui. + +--Et vous, demanda Justin, qui êtes-vous? + +--C'est moi qu'ai perdu l'enfant, répliqua Médor avec rudesse. Alors, je +rachète ça comme je peux. + +Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'après +Justin le vit revenir tout essoufflé; il avait à la main un bougeoir +allumé qu'il posa sur le guéridon. + +Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble: + +--Si vous n'étiez pas là, je croirais que c'est vous; mais vous voilà, +c'est impossible! + +Justin ne comprenait pas. + +Il y avait tant d'égarement dans les yeux du pauvre diable que Justin le +soupçonna d'être ivre, dans le premier moment. + +Mais Médor n'était pas ivre; il parlait surtout pour lui-même et +poursuivit cette argumentation bizarre destinée à éclairer sa propre +pensée, ne s'inquiétant nullement de l'effet produit sur son +interlocuteur. + +--Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sûr, puisqu'elle vous +attendait et que vous ne veniez pas. Vous étiez dans un château, et elle +dans une mansarde. Si la petite avait eu son père auprès d'elle, on ne +l'aurait pas volée, pas vrai? c'est sûr. Mais ce n'est pas ça: elle n'a +jamais parlé que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il +y a donc que si vous l'aviez emmenée dans une belle voiture, c'était +tout simple. Mais l'autre... + +--Quel autre? demanda Justin dont le coeur se serra terriblement. +Expliquez-vous, je vous en prie! + +Médor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupières. Il +continua: + +--J'aurais pleuré, pas vrai? parce que je m'étais habitué à la garder et +à la servir... Ah! ah! Écoutez donc: celle-là a été trop malheureuse! +Mais ce n'est pas ça! s'interrompit-il en balayant son front de sa large +main. Qui donc était dans cette belle voiture où elle est montée, +puisque vous voilà ici, vous. + +Justin s'était levé. Il balbutia: + +--Alors, elle est partie? + +--Après? fit Médor avec un emportement sans motif. N'était-elle pas +libre de partir? + +Sa main lourde pesa sur l'épaule de Justin qui avait la tête courbée. + +--Vous voilà libre aussi, dit-il amèrement. Je ne connais pas bien les +gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donné un prétexte; +allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne +soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tête +contre la muraille, hé! l'homme du château! + +Médor avait la narine gonflée et l'oeil brûlant. + +Justin, en effet, ne prononça pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en +alla pas non plus. Médor, qui le sentit chanceler, fut obligé de le +soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le déposer, inerte, +sur le lit de la Gloriette. + + + + +XV + +Vente de Lily + + +Quand Médor avait descendu l'escalier naguère sous le coup de son +premier étonnement, son dessein n'était autre que d'attendre Lily en +bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait être +quelque part aux environs, guettant peut-être son retour à lui, Médor, +qui, de son propre aveu, était en retard. + +Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'était montrée +discrète et charitable lors de l'arrivée de Justin. + +Cette voisine, pour se dédommager, avait rassemblé là une demi-douzaine +de commères des deux sexes et racontait, avec force embellissements, +_l'équipée_ de la Gloriette. + +--On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur +appartient peut-être à la haute administration. On dit que les chefs +font comme ça de jolies connaissances, sans bourse délier et rien qu'en +chantant: «J'ai le bras long, ma petite mère» sur l'air de _Ma +Normandie, je me brûle l'oeil au fond de la rivière._ Faut bien rire un +peu, dites donc! n'empêche que la Gloriette était en déshabillé, pas +gênée du tout, vis-à-vis du monsieur, préfet ou marquis, tiré à quatre +demi-cents d'épingles, avec barbe moderne et cheveux coiffés par le +perruquier, tout ça noir, mais noir! noir! que le cocher avait une +perruque blanche, à treize boudins, et le valet de pied pareillement de +même, en plus que les chevaux étaient harnachés de cuir verni avec +toutes les boucles en or, et des peintures aux portières: sauvages qui +tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason. +Ça s'appelle comme ça, je l'ai su à l'Ambigu. Et que le grand seigneur a +donné la main noblement à la Gloriette qui faisait ses manières. Et +fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'île d'Amour ou autre, à +Asnières, quarante francs par tête... voilà! + +Les gros poings de Médor s'étaient fermés deux ou trois fois pendant +cette conférence, et s'il n'avait assommé purement et simplement +l'éloquente voisine, ce n'était pas faute de bonne envie. + +La pensée de Justin--l'homme du château--l'avait fait remonter. + +Il était revenu à Justin, comme si celui-ci eût pu lui fournir des +renseignements. Peut-être encore, car il y avait un sentiment mauvais +dans le coeur du pauvre Médor, avait-il voulu infliger à Justin une part +de la peine qu'il éprouvait lui-même si cruellement. Médor s'arrogeait +le droit de punir celui qu'il jugeait coupable. + +C'était une honnête et brave créature. Était-il à son insu et ne fût-ce +qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le +dire. Son dévouement, il est vrai, ressemblait à un culte, mais +n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance +d'abord, ensuite dans sa pitié. + +--Celle-là est trop malheureuse! avait-il dit. + +Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la +sollicitude maternelle, l'abnégation de l'esclave et l'ardent respect +des amours chevaleresques, était venu se joindre à la gratitude et à la +compassion. + +Le tout formait une passion profonde, mais désintéressée splendidement, +qui emplissait le coeur entier du pauvre diable. + +Quand il se vit en face de Justin évanoui, il éprouva une grande +surprise. + +--Il l'aimait donc bien! se dit-il. + +Après quoi il se demanda: + +--Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonnée? + +Le bon Médor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour répondre à ces +questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus +pressé était de secourir Justin; Médor s'y employa de son mieux. + +--Paraît que c'est mon état, pensait-il avec un reste de rancune: +soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas! + +Comme médecin, Médor n'en savait pas très long. Il jeta de l'eau au +visage du malade qui demeura immobile. + +Nous l'avons dit, Justin était très remarquablement beau. Tout en +travaillant à sa guérison, Médor le considéra d'abord d'un oeil qui +n'était rien moins que bienveillant. + +Pour lui, cet «homme du château» était trop blanc, trop semblable à une +femme, malgré la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lèvre. Il +avait la taille trop mince et les cheveux trop doux. + +--Ça n'est pas le même monde que nous, se disait-il, ça n'a que du +bonheur dans la vie et ça fait le malheur des autres: c'est trop joli! + +Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et Médor s'étonna d'être ému. Il +pensait: + +--Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la même manière de regarder que +Petite-Reine. + +Justin reprit complètement ses sens au bout de quelques minutes. Il +interrogea. Médor fut tout étonné lui-même de la douceur qu'il mettait +désormais dans ses réponses. + +Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit: + +--Je pense qu'aujourd'hui vous êtes plus fort que moi, l'ami. Vous +eussiez bien fait de me casser la tête si j'avais mal parlé d'elle. + +Justin lui avait ensuite tendu sa main que Médor avait touchée, non sans +un reste de défiance. + +Mais, au lieu du plaisir que le bon garçon s'était promis à frapper sur +le coeur de l'homme du château, il mit malgré lui tous ses soins à +diminuer le coup porté. Parmi les cancans de la voisine, il choisit +celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima à sa manière. + +--Voilà, dit-il, on ne sait pas. La tête n'a pas toujours été bien +solide chez elle depuis l'événement. Il y avait donc une personne que +j'ai accusée, moi, d'avoir volé l'enfant, un duc, à ce qu'ils disent. Ce +n'est pas mieux bâti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on +n'est pas noir, remarquez ça, et peau tannée. Alors le particulier de la +voiture où elle a monté répond à ce signalement... Attendez! Je ne suis +pas bien mon idée: c'était pour vous dire qu'elle a monté dans la +voiture rapport à la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour +trahir l'amitié jurée avec vous, dont elle est incapable. + +Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'était assis sur le pied +du lit. + +--Et depuis l'événement, dit-il, jamais vous ne l'avez quittée? + +--Jamais je ne la quitterai, répondit Médor, à moins toutefois que je +devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse. + +--Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin. + +--Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon idée, mais je +ne pensais pas bien de vous. + +--Vous aviez raison, répondit Justin avec une profonde tristesse. + +--Savoir! fit Médor complètement retourné. Quelqu'un qui dirait du mal +de vous maintenant aurait affaire à moi. Quoi donc! mieux vaut tard que +jamais, comme on dit, et à tout péché miséricorde. N'y aurait qu'une +seule chose... + +Il s'arrêta et son regard devint sombre. + +--C'est si vous en aviez épousé une autre là-bas! acheva-t-il à voix +basse après un silence. + +Justin ne répondit que par un sourire. + +--Alors, s'écria Médor joyeusement, va bien! vous l'épouserez! Et nous +nous mettrons tous à chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra; +j'ai été chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas, +quand l'enfant sera retrouvée, bonsoir les voisins, on peut toujours +gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la +conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien +qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir. + +La main de Justin pesa sur son bras. + +--Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il. + +La joie du bon garçon tomba, et il devint tout pâle. + +--Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas, +où irait-elle? + +Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et +Médor comptèrent dix coups. Ils se regardèrent. L'inquiétude de Justin +gagna Médor qui dit: + +--Jamais rien de semblable n'est arrivé. + +Ils attendirent encore une heure. Médor se mit à parcourir la chambre +comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arrêtant tout à coup en +face de Justin qui semblait atterré. + +--Ça l'a peut-être repris! dit-il. J'entends sa folie! + +Et il raconta à Justin, qui pleurait en l'écoutant, la scène qui s'était +passée auprès de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantôme +de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres +et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient à ébranler, +puis, lui, Médor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de +feuilles sèches blanchi par un rayon de lune. + +--Ça fit l'effet comme si c'était un coup de massue qu'elle recevait sur +la tête, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai +vu qu'elle retournait dans ces idées-là, voyant l'enfant partout. + +Pendant qu'il parlait, minuit sonna. + +Ils se levèrent. C'était le terme qu'ils avaient fixé tous deux, sans se +communiquer leur pensée, pour limite extrême, au-delà de laquelle il +n'était plus permis d'espérer le retour de Lily. + +Médor tourmentait ses cheveux crépus, dont la racine était baignée de +sueur. + +--Un duc, murmura-t-il, ça peut être un coquin, surtout un duc américain +ou autre. Sûr qu'il avait donné de l'argent à la voleuse d'enfants. +C'est à moi-même que le factionnaire le dit. Moi, ça ne me gênerait pas +de fricasser un duc s'il faisait du mal à la Gloriette! + +--Où demeure-t-il, ce duc? demanda Justin. + +--Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque +chose. La plante des pieds me brûle. + +Il descendit l'escalier en courant. + +Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il +sortit à son tour, sans savoir où il allait. + +Il suivit le quai à pas lents; il ne cherchait pas. À quoi bon chercher? +Un désespoir farouche lui oppressait le coeur. C'était comme un grand +remords qui enveloppait jusqu'à sa mère. + +--Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centième fois, car +toutes les profondes douleurs se répètent et radotent; elle m'a appelé +dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne +suis pas venu, elle s'est lassée... et pouvait-elle savoir à quel point +je l'aime, puisque moi, moi-même, je ne le savais pas! + +C'était bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vécu triste, mais +calme, au château de Monceaux, abrité en quelque sorte derrière +l'autorité de sa mère. + +Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attiédi d'abord par +la possession tranquille, avait couvé durant l'absence. Il n'y avait pas +eu explosion parce que Justin était homme à s'engourdir aisément, +d'abord, et ensuite parce que l'idée restait en lui, la certitude de +n'avoir qu'un pas à faire pour ressaisir le bonheur abandonné. + +Ils sont nombreux, ceux-là qui, comme notre beau Justin, n'écoutent qu'à +la dernière extrémité le murmure paresseux de leur conscience. + +Mais maintenant la dernière extrémité était atteinte. Ils s'éveillent, +ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent +lâchement sur le matelas morne de l'atonie. + +Justin s'arrêta une fois au moment où il allait maudire sa mère. + +Il sentait grandir en lui l'amour comme une fièvre. + +Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure, +l'espoir l'avait saisi au collet et il s'était dit: + +--Elle est là peut-être, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si +ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma +vie... + +Et il s'élança courant sur le quai désert. + +Médor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il +courait pour courir. + +En courant, la colère lui venait souvent contre l'homme du château, mais +il revoyait bientôt les grands yeux mouillés de Justin, et il s'apaisait +jusqu'à avoir pitié. + +Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la +Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des réverbères une +robe flotter dans la nuit--ou une forme couchée qu'il appelait et qui +fuyait. + +Il resta longtemps à rôder autour de la Morgue, cette funèbre salle +d'attente qui effraye et fascine. + +Dans cet immense Paris, combien de misères regardent la Morgue en +tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des +os, quand apparaissait à son horizon la blanche tour élevée au-dessus +des caveaux de Saint-Denis! + +Au jour, Médor rentra et trouva Justin tout seul, agenouillé devant le +berceau. + +La fatigue l'avait endormi là. Il tenait à la main le portrait, et sa +tête reposait sur l'oreiller de Petite-Reine. + +Médor s'assit et attendit l'heure où il est possible de voir un +commissaire de police. Justin s'éveilla. Ils ne se parlèrent point. +Avant de s'en aller Médor dit pourtant: + +--Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici. + +Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux +de police comme partout, mais ici un élément s'était rencontré qui avait +rafraîchi sans cesse la mémoire du commissaire et de ses agents. +Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que +Lily elle-même et son représentant Médor. Il avait donné de l'argent +beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi à +l'administration centrale, et certes, si les recherches étaient restées +infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un +meilleur résultat. + +Après l'expédition manquée de la foire au pain d'épice, la Sûreté avait +généralisé les battues, dans Paris et hors Paris. On avait excepté +seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la +place du Trône avant l'enlèvement de la petite Justine. Nous n'avons pas +oublié que le Théâtre Français et Hydraulique de madame Canada était +précisément dans ce cas. + +Monsieur le duc de Chaves était un homme influent et bien posé à tous +égards, quoique ses moeurs un peu excentriques le tinssent éloigné des +centres mondains. La préfecture avait mis les agents Rioux et Picard, +qui connaissaient les débuts de l'affaire à la disposition du très +habile inspecteur chargé de poursuivre les recherches. On avait +réellement agi pour le mieux, mais la petite Justine était restée +introuvable. + +Et le renseignement donné par monsieur le duc à la Gloriette: ce départ +d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amérique, qu'il +fût vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la préfecture, ni du +commissaire de police. Médor n'allait pas, cette fois, chez le +commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait +même pas pour déclarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait +qu'une pareille déclaration serait tout à fait inutile. Son but était +plus aisé à atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de +monsieur le duc de Chaves. + +Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmené Lily dans +cette belle voiture armoriée étaient une seule et même personne. + +Nous savons qu'il ne se trompait point. + +Il eut l'adresse et se rendit incontinent à l'hôtel habité par monsieur +le duc. + +Là, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitté Paris, la +veille au soir, pour retourner au Brésil. + +Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le +portrait. On lui répondit que monsieur le duc était marié avec une très +belle duchesse et on le mit à la porte. + +Ce dernier détail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre +Médor. Sans ce dernier détail, il eût proposé à Justin de partir pour +l'Amérique. + +Il revint la tête basse. L'événement de la veille se présentait +désormais à son esprit comme une énigme insoluble. + +Quelques jours se passèrent. Médor avait gardé le silence vis-à-vis de +Justin qui s'était logé dans le voisinage et venait tous les jours +passer de longues heures auprès du berceau. Médor et lui ne se parlaient +guère, ils avaient épuisé tout ce qui se pouvait dire. + +Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire +de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l'exacte vérité, mais +telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui +montrait sa passion agrandie. + +Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui +venait lui dire: «Je n'ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor +ressentit le plus terrible embarras qu'il eût éprouvé en sa vie. + +Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mère +est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau +d'hôpital. + +Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l'appel du bonheur, ce +respect qu'inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la +fatalité. + +Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite +est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il +joignit ses grosses mains et murmura: + +--Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous! + +Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'espérer. Il alla +un matin jusqu'à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu +revoir le paradis de ses jeunes tendresses. + +Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait même plus du +petit ménage. + +Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose +d'ascétique. Il n'avait qu'une pensée et son silence même l'exhalait +d'une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette +douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le +symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où, +courant les champs et les bois, au gré d'une folie paisible et chantant +la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui +rendait. + +Ou bien, il la voyait morte. + +Morte ou folle, il l'entourait d'une idolâtrie si ardente que Médor +attendri en recevait le contrecoup. Médor l'aimait maintenant. + +En conscience, les propriétaires ne peuvent avoir égard à tous ces fades +romans. Il faut les loyers payés. Au bout de trois semaines environ, +vingt-quatre heures après les délais échus, un petit papier fut collé à +la porte de la maison. Ce petit papier annonçait la vente de madame +Lily. + +Médor épelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa +inaperçue pour l'un et pour l'autre. + +Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire à vue d'oeil. Il devenait +maigre et pâle, le bord de sa paupière s'enflammait, sa taille si +élégante et si noble se voûtait comme celle d'un vieillard. Il y avait +une chose singulière: chaque matin Médor le voyait arriver l'oeil +fatigué, mais ardent, la joue hâve, mais teintée par places, entre cuir +et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient à des meurtrissures. + +À ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et +comme une lugubre gaieté. + +De ses habits, qui allaient s'usant déjà et se souillant sans qu'il y +prît garde, et de toute sa personne se dégageait une odeur particulière +où l'on eût démêlé le parfum de l'anis, modifié par une pénétrante +amertume. + +Les gens comme Médor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon +garçon s'était dit une fois ou deux: + +--Il aura bu l'absinthe, faut bien se récoeurer. + +À mesure que la journée avançait, l'animation de Justin tombait. Il +s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, régulièrement, jusqu'à +ce qu'enfin son exaltation se fit complète atonie. + +Le propriétaire était homme à ne négliger ni les usages ni même les +convenances. Il ne fit procéder à la vente que le lendemain du délai +légal. + +Ce fut un grand coup pour Justin et pour Médor qui ne s'y attendaient ni +l'un ni l'autre; il sembla que c'était la fin de tout. Ils restèrent +consternés devant les cinq ou six commères qui venaient acheter; les +paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si +misérable profanation. + +Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus! + +Justin fut longtemps à trouver cette chose si simple: + +--J'achète le tout. + +Il voulut aussi garder la chambre à son compte, mais la chambre était +louée. + +Médor se chargea d'opérer le déménagement. Son pauvre coeur défaillait; +ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau. + +Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect +humain. + +Vers la brune, tout ce qui avait appartenu à la Gloriette était dans le +logement de Justin, qui dit à Médor: + +--Vous êtes encore ici chez elle. Entrez, sortez à toute heure, selon +votre volonté, comme si c'était votre maison. + +Médor remercia et s'enfuit. Il étouffait. Justin resta seul. + +Quand Médor rentra, il était onze heures avant minuit. Il ne vit rien +d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oublié de +remonter fumait et n'éclairait plus. + +Mais quand ses yeux furent habitués à cette obscurité, Médor aperçut +Justin couché tout de son long sur le carreau, l'oeil ouvert, gonflé, +sanglant. + +Auprès de lui était le berceau qui avait été de nouveau disposé en +autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait. + +Entre les jambes écartées de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe +complètement vide. + +--Ah! ah! fit Médor qui recula d'un pas comme on fait à l'aspect d'un +reptile venimeux, il veut en finir! + +Un papier froissé était dans les doigts de Justin, un papier encadré de +noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours. + +À la lueur de la lampe qui mourait, Médor épela les premières lignes de +la lettre funèbre. + +--Sa mère! balbutia-t-il. + +Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui était baigné d'une sueur +froide et acheva: + +--Sa mère est morte; il l'a tuée! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui +qui est le plus malheureux. + + + + +XVI + +Mémoires d'Échalot + + +«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par +suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil +en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école, +tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse, +puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne +Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle +j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience +de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la +conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre +position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au +long. + +«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme +le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je +désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont +amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre +première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le +maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les +belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore, +elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle +est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros +industriels. + +«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés +dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous +deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne, +mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable, +solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle +est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser +par notre économie. + +«C'est de commencer par le commencement. + +«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre +voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de +l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de +Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de +Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la +fête, avec permission des autorités. + +«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles +inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on +voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les +amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On +avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais +par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier +avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor, +mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort. + +«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les +dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma +carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas +ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées. + +«À huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle +de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaitée, +qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le +prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert +vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment où même son +pesant d'or ne l'aurait pas portée à s'en défaire, l'intérêt commercial +se joignant à l'affection maternelle dans son coeur pour s'y opposer. + +«L'enfant était évanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je +suppose, et Similor, à qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a +tous les talents de société et autres, la repiqua par un truc à lui. +Comme quoi elle s'endormit peu de temps après entre madame Canada et +moi, dans notre propre chambre où nous passâmes une partie de la nuit à +contempler sa beauté, disant que c'était une petitesse de la part des +auteurs de ses jours de l'avoir lâchée comme ça pour soixante francs. + +«Car Saladin avait bien dû gagner quarante francs pour le moins, sur le +marché. + +«Quoiqu'il l'avait peut-être tout uniment chipée. C'est plus dans sa +nature adroite comme un singe. Et de manière ou d'autre, il en fut le +boeuf, car Similor lui contre pinça la somme tout entière, à l'abri de +l'autorité paternelle d'un tuteur. Ça nous amusa, Amandine et moi; +c'était farce. + +«Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de +leurs fautes et indélicatesses répétées pour que je parle ainsi d'Amédée +Similor, mon ami de coeur, et de Saladin, dont j'ai été son unique +nourrice, l'ayant abreuvé et sevré de mon lait, à mes frais, dans son +enfance. + +«Sa défunte mère n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les +militaires, même invalides, mais quel coeur! Enfin n'importe. On a +chacun les défauts de la nature. + +«Dans le règne animal, on connaît des sujets dont tout est bon, même les +rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas à charge une semaine, +car dès le premier dimanche que nous travaillâmes en foire, à Melun, +Saladin lui arrangea une crèche avec tout son bon goût qu'il avait, le +polisson, et nous la fîmes voir entre deux bestiaux en qualité d'enfant +Jésus. Mademoiselle Freluche faisait l'étoile qui guide les rois mages, +représentés par Cologne, Poquet et Similor. Nous étions, madame Canada +et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange. + +«La petite était si jolie que tout Melun vint la voir à la queue leu +leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localité, située +dans le département de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de +choux, à cause de la forêt de Fontainebleau, célèbre par son palais +royal avec pièces d'eau et carpes, longues comme moi, dues à Henri IV, +où François Ier, et la belle Gabrielle. + +«En voyageant, on apprend les particularités de ce genre. + +«On eut cent trente francs de boni net à Melun, tous frais faits, et +Similor demanda douze francs de _guilte_ ou gratification, comme quoi il +avait l'autorité sur celui qui avait levé la petite. Crainte de +scandale, on en fixa les appointements journaliers à soixante-quinze +centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui +dit: + +«--Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas être vieux et +quand je vas être fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider à +respirer. + +«C'est là ce que récoltent les mauvais pères, par suite de la justice de +Dieu. + +«Comme ça, la petite, presque au maillot, gagnait déjà par an deux cent +soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs +cinquante centimes. On en met au nombre des enfants célèbres qui n'ont +pas débuté si gentiment dans leur spécialité. + +«Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle +avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'était pas fâchée, +parce qu'une sourde-muette ça attire la curiosité, pouvant servir en +outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'était ni +muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes. +J'ai traversé l'humanité sans faire aucune poussière; néanmoins, je +connais mes talents. + +«Pour moi, l'enfant était comme un couvreur qui a eu l'imprudence de +tomber d'un cinquième étage sur le pavé, assez heureux pour ne pas se +tuer, mais restant étourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait +pas mal, mais sa petite cervelle n'était pas bien à sa place. Similor +m'appela plus d'une fois maladroit à l'égard de cette opinion, mais je +m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pèse, et quand il le voudra, +malgré nos âges, je lui ferai encore une façon au sabre ou à la canne, +ne craignant pas les combats. + +«Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du traître +dans _Le Sonneur de Saint-Paul_ et _La Grâce de Dieu_. + +«La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, à +Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, la chérie se mit à chanter je ne +sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame +Canada. Nous la mangeâmes de baisers. Elle s'accoutumait à nous très +bien, et je crois qu'elle nous aimait déjà. Faut dire qu'elle était une +idole pour nous; on l'élevait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on +la donne tout de suite à mademoiselle Freluche pour l'exercice et les +principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut +inflexible, se bornant à lui dire: «Tiens-toi droite et mets tes pieds +en dehors», comme aurore d'une éducation prochaine. + +«J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli +et obéissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui +coûtent des douze à quatorze francs tous les jours, souvent malades et +sujets à périr par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans +les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opéra, où la +personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des +chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes bêtes au +fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propreté +est incapable dans tous les lieux qu'ils fréquentent. + +«Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les ménageries +ambulantes, ça fait tout simplement pitié. L'orgueil d'avoir un lion ou +un éléphant a ruiné bien des pères de famille, sans parler que l'animal +féroce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre. + +«La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au +serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe. + +«Pour s'y retirer, dans les bêtes sauvages, il n'y a que les phoques et +les moutons mérinos assez patients pour qu'on lui réussisse l'opération +de la cinquième patte du phénomène vivant, en bois ou caoutchouc, bien +plantée, et que rien ne paraît quand la cicatrice est tenue propre. En +plus qu'alors, l'animal valétudinaire manque d'appétit et coûte peu pour +la nourriture. + +«Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou. + +«C'est supérieur aux clowns et jongleurs, généralement mauvais sujets. +L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut +des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bière et tabac; si +elle est à barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je +n'oserais même pas les préciser dans mes souvenirs. + +«Eh bien! tout ça n'est rien auprès des jumeaux siamois, ni des papas +qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de +siamois, bien collés, pour moins de six francs par jour et le café. Faut +les servir; ils sont mal embouchés et passent leur vie à se battre +réciproquement l'un contre l'autre. + +«Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encéphale et l'homme qui +écrit avec son pied. Pour abréger, le phénomène, c'est la gale, gonflé +d'orgueil et méprisant les personnes naturelles bien proportionnées. + +«Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui +souhaiteront des renseignements détaillés sur la baraque pourront me +consulter. Aucun des secrets de l'état ne m'est inconnu, depuis +l'électricité jusqu'à la tireuse de cartes. Cet écrit étant destiné +seulement à la famille de la jeune personne, je m'arrête, ajoutant que +le ventriloque fait une heureuse exception et chérit ses semblables, +toujours rempli de bonnes moeurs quand il est à jeun. + +«Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hérisse. + +«J'en reviens à l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame +Canada et moi, plutôt périr que d'en arracher un à la douceur du foyer +domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches +traités avec une barbarie pire que les sauvages. La petite était à nous, +puisqu'on l'avait achetée et payée. Et, cédant à mes sentiments +spontanés, je fais savoir aux pères et mères assez maladroits pour +couvrir leurs petits de bleus à l'aide d'instruments contondants que ce +n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante à cent +francs la pièce, plus cher même s'ils ont un talent, et jusqu'à mille +francs si c'est des monstres. + +«Sans être monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli +de figure, peut rapporter à la baraque autant que n'importe quel +crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un +ouvrage dramatique. Or, nous étions trois dans ce cas à la maison: moi +d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odéon; Amédée +Similor, qui comptait des années de figuration sur les planches, et +Saladin, né là-dedans, puisque à l'âge de deux ans il avait rempli le +rôle d'un enfant de carton dans une pièce à grand spectacle, rappelé à +la fin avec monsieur Mélingue et madame Laurent. + +«J'étais étonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais +Saladin avait le génie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec +n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rôle +charmant où elle n'avait qu'à se montrer pour faire de 12 à 15 francs de +recette. + +«La petite fut tour à tour Moïse sauvé des eaux par la princesse +égyptienne, Zélisca ou l'enfant préservé par un chien de la morsure d'un +serpent boa d'Amérique, Winceslas ou le petit prince sauvé d'un incendie +par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin était plus fécond que +monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pièce, une fois payés. +Comme il jouait au bouchon supérieurement et qu'il trichait mieux encore +aux cartes, il cachait de l'argent partout. + +«Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation à +la faveur de la puissance maternelle. + +«Pendant toute la première année, l'enfant fut affichée et annoncée sous +le nom de mademoiselle Cerise à cause d'une circonstance exceptionnelle +qui sera notée plus tard, en faveur de ses parents. + +«À la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulûmes savoir ce +que mademoiselle Cerise nous avait rapporté. Mes comptes sont le modèle +de la partie double; après dix minutes de chiffres je pus dire que +l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais. + +«C'était à Orléans (Loiret), sur la place du marché. Madame Canada me +dit: + +«--C'est superbe, je paye le café. + +«--J'accepte, répondis-je. La Californie est à la maison, c'est +agréable. + +«--Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette +chérie-là, et j'aurais une fillette à moi que je ne l'aimerais pas tant. + +«Madame Canada jouit d'une juste renommée pour fricasser le café. C'est +un velours qui sort de ses mains, ne ménageant aucun des ingrédients qui +peuvent ajouter à son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car +nous n'avions plus à y regarder de si près, étant favorisés par la +recette. On passa la nuit tout entière à parler de la petite. + +«C'est sûr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage +maintenant le désir honorable que j'ai de retrouver les parents de la +jeune personne. Cette nuit-là, ce n'était pas ainsi, puisqu'elle me dit: + +«--Cerise, ça n'est pas un nom. + +«--C'est drôle, objectai-je, et ça tape l'oeil sur l'affiche. + +«--Possible, mais c'est un écriteau sur son dos. Si on le lui laisse, +les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut +de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre. + +«C'était clair, on verra bientôt pourquoi. + +«--En définitive, les parents l'ont vendue, répondis-je sans être bien +sûr que je disais la vérité. + +«Madame Canada haussa les épaules. + +«--C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement. + +«Mais au fond du coeur nous avions tous deux la même idée. Les parents +d'un ange pareil: ça doit être dans l'opulence. + +«--En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que +nous avons payé, et cherchons un autre nom à la minette. + +«Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnâmes de la +peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il était épluché, +discuté, puis rejeté, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui +était venu tout seul. + +«Et pendant tout cela, nous regardions cette chère figure blanche et +rose--toute ronde--qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie +cerise en vérité. + +«Car elle avait si bien repris, notre petite! c'était un charme que sa +fraîcheur; c'est qu'aussi elle était dorlotée, mieux que chez des grands +seigneurs. + +«Nous en étions à jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit +ses grands yeux bleus et nous regarda. + +«--Deux saphirs! dit madame Canada. + +«--Saphir! répétai-je. + +«Et l'enfant eut son nom. + +«Elle rabaissa ses longues paupières et se rendormit. + +«Le lendemain, il fut défendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement +que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende. + +«Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on eût découvert en elle. +Mademoiselle Cerise parut fâchée d'avoir perdu son nom; elle bouda. + +«Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus. + +«Elle était, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle +avait un coeur; je crois qu'elle nous aimait déjà. + +«Jusqu'alors, elle avait chanté quelquefois, prononçant assez bien les +paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parlé. Vers ce +temps, du jour au lendemain, elle se mit à babiller, non point comme si +elle eût appris peu à peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un +coup. + +«Ceci était d'autant plus sûr que son babil ne venait point de nous. +Elle ne répétait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'était +autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle +causait de Médor, de la bergère, de la laitière. Tout ça indiquait +suffisamment qu'elle avait été élevée à la campagne. Elle n'appelait +point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement, +preuve qu'on avait dû la battre. + +«Du reste, il ne servait à rien de l'interroger. Elle vous regardait +tout à coup sans comprendre, ou bien elle pleurait à chaudes larmes. +Nous essayâmes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au +moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez +dit qu'elle n'avait plus de mémoire. Et pourtant elle se souvenait très +exactement de tout ce qui s'était passé depuis son arrivée à la maison. + +«Madame Canada était contente de cela. Elle disait: + +«--Ça fait que la mignonne est née native de la baraque, puisque tout le +reste est pour elle ni vu ni connu. + +«Je vais donc arriver à son éducation. + +«Madame Canada n'était pas aussi instruite qu'elle l'aurait désiré, +quoique étonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le +café noir et l'esprit naturel. Moi, j'étais pris par les soins du +ménage, la tenue des livres et la rédaction du boniment que j'en ai +toujours fourni à la foule de nombreuses variétés, tous agréables et +lardés du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut résolu, +moi et ma femme, qu'on donnerait à l'enfant l'enseignement d'une +princesse, je songeai tout de suite à Saladin pour la lecture, +l'écriture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'à la +tyrolienne, Similor eût été pour l'escrime, toujours séduisante en foire +de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant à laquelle +vous chercheriez en vain son émule dans Paris; enfin, gardant le +principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous +les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa +carrière sérieuse. + +«En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanément pour la +chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqués +avec succès dans plusieurs villes de l'Europe. + +«Les rêves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la +modération. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais +père et mère de qui nous tenions la place, nous n'étions pas encore +contents. Madame Canada avait été désossée dans sa petite jeunesse; elle +disait souvent qu'il serait peut-être opportun pour l'avenir de l'enfant +de lui lâcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer à +mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie. + +«On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter +tout à l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant à Paris l'enfant +irait à l'atelier Coeur-d'Acier prendre des leçons de peinture +artistique auprès de monsieur Baruque et de monsieur +Gondrequin-Militaire, à qui sont dus les premiers tableaux de la foire. + +«On ne peut pas dire que tout ça fût des vains songes; néanmoins, il y +en avait trop pour une seule jeune personne qui dépassait à peine sa +troisième année; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commençâmes +par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute liberté, +sauf une petite leçon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche. + +«Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularités et un +phénomène. + +«Le phénomène c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre +le sein et l'épaule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans +et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore très bien. Ai-je +besoin d'ajouter que ce phénomène était l'origine de son premier nom? Ça +me paraît superflu. Mon lecteur l'a deviné. + +«Les particularités, les voilà dans leur ordre naturel: + +«1er Pendant bien longtemps, la petite ne vint au théâtre que pour +figurer ses rôles. On l'apportait dans la crèche de l'Enfant-Jésus ou +dans le berceau de Moïse et puis on la remportait. C'était tout. Elle ne +connaissait rien de ce qui se faisait chez nous. + +«Un soir, peu de temps après qu'elle eut retrouvé la parole, je +l'emmenai avec moi pour qu'elle vît danser mademoiselle Freluche: +histoire de lui donner du goût pour la partie. + +«Aussitôt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se +mit à trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais +plus fort. Elle se leva, elle était aussi blanche qu'un linge et +semblait hors d'elle-même. + +«--Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fenêtre.... le +pont... la rivière... Ah! je ne sais plus! + +«Ce dernier mot vint après un grand effort, et l'enfant se rassit, +épuisée. + +«Madame Canada eut le soupçon que sa maman était danseuse de corde. Moi +pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien. + +«Le vrai, c'était son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pensée telle +qu'elle fut: sous la fenêtre de l'appartement où demeurait l'enfant, une +danseuse de corde avait coutume de travailler. C'était auprès de la +rivière et vis-à-vis d'un pont... + +«2e Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vînt le voir avaler des +sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-là; ayant toujours +gardé vis-à-vis de lui la faiblesse d'une mère nourrice, je cédai à ses +désirs. + +«D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil +garçon et qui se montrait très complaisant pour elle. + +«Quand il entra en scène, la petite le regardait en souriant. Mais à +peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta +violemment en arrière, disant comme l'autre fois: + +«--Maman! maman! maman! + +«Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre +ses pauvres petites dents qui grinçaient: + +«--C'est lui! + +«Et elle tomba inanimée.» + + + + +XVII + +Suite des mémoires d'Échalot + + +«Faut vous faire savoir que nous eûmes une idée, moi et madame Canada. +Le dernier soir de la foire au pain d'épice, place du Trône, à Paris, il +était venu une petite dame avec une minette jolie, mais là comme toute +une pannerée d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commencé d'avaler +ses sabres, ce soir-là, la minette de Paris avait crié et pleuré, +disant: «qu'il est laid! qu'il est laid!» Et notre Saladin s'était mis +en colère, étant pétri d'orgueil. + +«Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces +choses sont passées. Si on avait cherché tout de suite, on en saurait +plus long, mais on avait l'excuse d'être loin de Paris. + +«Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande +peur de l'avalage, moi et Amandine nous pensâmes subito à la minette de +la place du Trône, et ça nous donna de la peine parce que la petite dame +vous avait l'air de raffoler de son enfant. + +«On voulut s'informer à Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait, +et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se +faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localités. Il nous +méprisait à haute voix. Ses camarades l'appelaient le _marquis_, et ça +enflait son amour-propre. + +«Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait +qu'à tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions +ensemble, je vis dès ce temps-là que ce coupable père essayait de garder +son influence sur le blanc-bec, plus rusé que lui, en se vantant de nos +anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits +Noirs. + +«C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une +agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perrière. +Si je voulais révéler dans mes présents mémoires tout ce que j'ai vu et +entendu, mêlé, comme je l'étais, à des notaires et à des nobles, que je +faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de +_l'Épi-Scié_, j'étonnerais bien du monde, j'ai rencontré plus d'une +fois, nez à nez, le fils de Louis XVII, qui était blond comme une +quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les déesses de la fable, +et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne +Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte +d'un coffre-fort. Ça semble drôle, mais quand c'est poussé raide, ça +vaut la guillotine. Assez causé là-dessus. + +«D'ailleurs, à travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma +considération, qui m'est plus chère que l'honneur. Dès que j'ai pu +travailler, j'ai laissé le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont. +Mais Similor, avec ses habitudes d'élégance et ses vices de mangetout, +avait toujours conservé l'idée de retrouver les débris de l'association +et de s'en servir pour faire sa fortune. + +«Saladin mordait à cela et c'était la seule supériorité que son père eût +gardée sur lui. + +«Mais cet écrit n'est pas plus destiné à détailler les maladresses de +Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au +prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne +connaissance; je manie la plume pour être utile à notre fille +d'adoption, et je veux m'étendre seulement sur ce qui la regarde. + +«C'était, dès ce temps-là, un drôle de petit caractère, et des plus +philosophes que moi n'auraient pas su le définir. On ne peut pas dire +qu'elle était gaie, quoiqu'elle eût toujours son joli sourire sur les +lèvres; il y avait derrière ce sourire je ne sais quoi qui restait +triste ou plutôt froid; elle nous aimait bien à sa manière; elle +semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais +froidement. Je cherche à dire ça comme c'était au juste: le froid ne se +montrait pas, il se devinait. + +«Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner +ce qu'il y avait dans ce petit coeur. Nous l'aimions si tendrement que +l'idée qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine +serrait semblablement nos deux coeurs. Avait-elle des souvenirs? les +cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait +pour nous dire son pauvre petit secret? + +«Ou bien, comme nous l'avions pensé si souvent, le coup qui l'avait +séparée de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y +avait des moments où son regard fixe semblait dire: «Je cherche au fond +de ma mémoire vide et je n'y trouve rien.» C'était le plus souvent +ainsi, quand elle se croyait seule et non observée; d'autres fois, son +grand oeil bleu s'allumait tout à coup; il semblait qu'elle allait +renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait +alors une expression de joie. + +«Mais tout cela s'évanouissait, ses yeux s'éteignaient; elle redevenait +pâle et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un +voile sur sa figure qui ne disait plus rien. + +«--Moi, répétait souvent Amandine, j'ai idée que la pauvre ange finira +folle. Quelle malheur! + +«En attendant, elle grandissait en bonne santé et en talents. Ils +commençaient à nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en +défaire, on en aurait eu déjà une jolie somme, car les calés de la +partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais état de la +baraque, et ne se gênaient pas pour nous faire des propositions. + +«Mais sans parler des espérances qu'on avait fondées sur ses débuts +comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous +séparer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous +l'avait apportée, était bien capable de nous la subtiliser, je lui dis, +une fois pour toutes, en présence de son père et avec l'approbation de +madame Canada: + +«--Toi, quoique j'aie gardé à ton vis-à-vis la faiblesse d'un père +nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'écrase! + +«À la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caractère et ils +savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'était comme du +papier timbré. + +«Saladin, du reste, ne détestait pas l'enfant, bien au contraire. Il y +avait des moments où nous craignions qu'il ne l'aimât trop, un jour +venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses +habitudes dissolues n'auraient pu le faire espérer; il se levait matin +pour lui donner sa première leçon et, bien souvent le soir, au lieu +d'aller à ses plaisirs, il dépensait encore une heure à la faire écrire +et lire. + +«De son côté, la petite lui témoignait une reconnaissance douce et +froide; elle était avec lui comme avec nous tous, impénétrable. Je parle +ici tout à la fois de plusieurs années car, dès l'âge de trois ans, +comme plus tard, à douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut +toujours pour nous une énigme. + +«Non pas du tout qu'elle se montrât cachottière ou qu'elle s'éloignât de +notre société; toujours et partout elle fut la joie de notre intérieur à +moi et à Amandine, mais enfin si c'était mon métier d'écrire, je me +ferais peut-être mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle +ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable. + +«Dans les premières années, cette chose, que ce fût ou non un souvenir, +se traduisait par ce tremblement dont j'ai parlé, et ce cri toujours le +même: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel à sa mère lui +attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-être parce +qu'elle ne pouvait vraiment pas y répondre), elle choisit elle-même une +autre formule, et dans ses crises, qui se résolvaient la plupart du +temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu. + +«Ce fut à Nantes, grande et belle ville, qui est située sur la rivière, +dans le département de la Loire-Inférieure, que mademoiselle Saphir fut +plantée pour la première fois sur les grandes affiches comme premier +sujet pour la corde raide, remplaçante de madame Saqui. + +«Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la +troupe approuva notre mesure, car déjà, depuis plus de six mois, notre +petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et +mériter sa bienveillance même au sein de la capitale. + +«Elle avait six ans, elle était très grande pour son âge et +admirablement élancée. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un +costume d'azur en conformité de son nom. Quand elle parut semblable à un +nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand +murmure qui n'était ni de l'admiration ni de la surprise, qui était tout +simplement de l'amour. + +«Voilà ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans +les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans +le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de +tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement +et la salle entière souriait d'émotion et d'aise. + +«Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que +croître et embellir quand elle devint demoiselle. + +«Pour en revenir à ses débuts, il y avait chambrée complète parce qu'on +affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne +faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succès, mais il +y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de +mademoiselle Saphir, dû à moi et à madame Canada, n'était pas une +inconséquence. On l'avait imprimé en lettres bleues, à facettes qui +semblaient composées de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche +et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait +regardé, tout Nantes s'était dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle +Saphir? hé, là-bas! + +«Et pour savoir, tout Nantes était venu voir, si bien qu'on avait refusé +du monde à la porte en quantité. + +«Les voisins de la foire enrageaient à faire pitié. + +«Elle dansa comme un chérubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui +faisait rien, elle s'était habituée à la foule dès sa plus petite +enfance, dans la crèche, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent +depuis, elle ne voyait pas le public. + +«Les applaudissements la berçaient ou l'animaient comme une musique; +jamais ils ne l'exaltaient. + +«Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui +était d'une pureté enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la +larme à l'oeil: «Si par cas on danse sur la corde en Paradis, ça doit +être de même pareillement». + +«Ce fut une soirée solennelle et je suis vexé de n'en avoir pas la date +exacte pour la signaler ici; mais, à vue de pays, ce doit être vers la +fin de mai de l'année 1858. + +«À la baraque nous étions tous transportés. Mademoiselle Freluche +elle-même oubliait les regrets de l'ambition trompée pour admirer son +élève; Similor enflait ses joues et disait: «Il y a du tabac dans cette +poupée-là! + +«Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises +connaissances en ville. + +«Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de +Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt à mon Amandine et nous +convînmes entre nous de redoubler de surveillance vis-à-vis du blanc-bec +qui devenait un homme. + +«--Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au méchant drôle +d'être émerveillé comme tout le monde! + +«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier, +elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame +Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places +données à des amis pour l'encourager dans son premier pas à l'aide de +bouquets d'administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout +exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas +criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis +spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au +Théâtre Français et Hydraulique, dont j'étais en nom dans sa direction +maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la +démence. + +«Dès qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta +pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne +sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations +que la partie de l'avaleur, si intéressante pourtant, continue de +baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une époque où vous +auriez fait courir l'élite d'une ville, rien qu'en annonçant l'avalage, +opéré par un artiste d'un mérite inférieur à celui de Saladin, qui, +malgré les défauts de son coeur et de son esprit, comprenait joliment +son affaire. + +«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par +la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur +son passage. Elle n'en paraissait pas plus fière; mais quand madame +Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa +poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle +trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu'elle ne prononçait +déjà plus: «Maman, maman, maman...» + +«L'instant après, elle s'élança vers sa mère d'adoption et la couvrit de +caresses. + +«--Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour +subvenir aux besoins de son existence déréglée, c'est des dérisions que +de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle +artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui +sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de +mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et +que je les touche. + +«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix +intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami. + +«--Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le +vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance. +N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que +mademoiselle Saphir est la poule aux oeufs d'or, qui nous permettra de +passer nos vieux jours dans l'opulence. + +«Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en +revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite +pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle +Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de +la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la +mesure à l'unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous +refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs +de bénéfice. + +«C'était le Pérou, l'Eldorado, le rêve impossible; on n'avait jamais +rien vu de pareil! + +«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans, +s'il y avait des foires de cette durée; la recette n'avait pas baissé +d'un centime. + +«Mais que nous importait désormais d'aller ici ou là? Nous avions avec +nous notre talisman; nos résidences pouvaient changer de noms, notre +succès était toujours le même. + +«Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen, +Lyon, Lille, Strasbourg et autres versèrent tour à tour dans nos coffres +le témoignage de leur admiration; nous n'avions qu'à nous présenter pour +réussir; la renommée de notre étoile nous précédait désormais, et +plusieurs conseils municipaux des localités secondaires nous firent des +offres exceptionnelles que notre intérêt nous contraignit de refuser. + +«En 1859, au mois d'août, le Théâtre Français et Hydraulique fut dépecé +pour être vendu au vieux bois. À son lieu et place sur le terrain de +foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inauguré le THÉÂTRE DE +MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: _Prestiges, élévations, +grâce, adresse!_ + +«C'était un assez beau monument, quoique portatif par le démontage. Un +peu moins vaste que les établissements de messieurs Cocherie et Laroche, +il pouvait passer pour plus élégant. La salle, spacieuse et commode, +était calculée pour l'agrément du public, contenant beaucoup de +premières, quelques secondes pour les gens sans façon et les militaires, +mais point de troisièmes, la populace n'étant qu'un embarras dans les +spectacles qui s'adressent surtout à la haute société. + +«Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premières étaient à 50 +centimes. On doit penser à quel chiffre considérable les recettes +peuvent monter avec de pareils prix! + +«Le lecteur s'étonnera peut-être de n'avoir point vu Paris parmi les +villes qui furent à même de rendre hommage à mademoiselle Saphir. Je +n'ai pas pris la plume sans me résoudre à tous les aveux: Paris ne +connaissait pas mademoiselle Saphir. La même pensée, peut-être coupable, +qui nous avait portés autrefois à lui enlever son premier nom de Cerise, +nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte à notre insu, à +fuir la capitale où nous étions menacée de perdre notre adoré trésor. + +«Et qu'on ne se méprenne point. Je ne fais pas allusion aux bénéfices +considérables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot trésor +s'applique uniquement ici aux choses du coeur. Je ne méprise pas +l'argent, madame Canada est dans le même cas, mais entre l'argent, tout +l'argent de la terre, et notre bien-aimée fille, elle n'hésiterait pas +un seul instant, ni moi non plus. J'en lève la main avec elle. + +«Cet écrit est la preuve que nos idées ont bien changé. Nous nous +repentons du passé, nous ferons autrement dans l'avenir. + +«Rien ne nous coûtera pour retrouver les parents de notre petite. Rien +ne nous gênera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air +dans notre établissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon +nourrisson Saladin ne fussent pas nos associés, il est certain qu'ils +nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en +plus paresseux et refusant toute espèce de services, ne mettait pas de +bornes à ses exigences au sujet des prétendus droits qu'il avait sur +notre fille, et Saladin parvenu à sa majorité rivalisait de cupidité +avec son père. + +«Il était très habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne +voudrais pas rabaisser ses talents: il s'était fait à lui-même une +manière d'éducation soignée, lisant des livres de toute sorte dans son +trou et se préparant à ce qu'il appelait ses campagnes. + +«Depuis longtemps déjà, il avait cessé d'aller au cabaret et n'imitait +point la mauvaise conduite de son père. Au contraire, il était rangé et +même avare, quoiqu'il sût très bien risquer d'un coup toutes ses +économies quand il s'agissait de commerce. + +«Je ne peux pas m'empêcher de le dire, ce garçon-là, bien dirigé, eût +été un joli sujet. + +«L'avalage se dégommant de plus en plus, il paraissait rarement devant +le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis +plusieurs années de grandes précautions pour altérer son physique quand +il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Caraïbe soit +en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de +ces peuplades sauvages; chacun à la baraque lui gardait le secret, et +quelquefois, en ville, il parvenait à cacher les rapports qu'il avait +avec nous. + +«Dans bien des localités, il se faisait passer pour un jeune homme de +famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronné d'un +résultat pécuniaire n'est venu jusqu'à ma connaissance, mais je sais +qu'il se faufila dans plusieurs maisons où il n'aurait point dû avoir +accès, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour +être son gouverneur. + +«Liberté, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des +gendarmes, mais tant va la cruche à l'eau... vous savez le reste. Nous +avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scènes; en +plus que madame Canada concevait des soupçons et me disait que Saladin +nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle +Saphir. + +«Le blanc-bec n'en était que trop capable, quoiqu'il marquât +généralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chère +enfant sous sa dépendance par suite des leçons qu'il lui donnait et dont +elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et +nous nous étions bien aperçus qu'il exerçait sur elle une espèce +d'autorité. + +«Elle était grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait +tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle +avait gardé cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant à craindre. +Quand elle était petite, elle parlait peu, ne se confiait point et +s'éloignait souvent de nous au moment même où nous attendions ses +caresses. Maintenant, c'étaient des rêvasseries à n'en plus finir. + +«Saladin lui fournissait des livres qu'elle dévorait en cachette. À +force de chercher, j'en surpris un, c'était _Alexis ou la Maisonnette +dans les bois,_ de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous +tînmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose à un +libraire pour savoir si c'était là un écrit dangereux. + +«Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit +précipitamment hors de sa chambre où Saladin était en train de lui +donner une leçon de grammaire. L'enfant était fort troublée, elle avait +ce tremblement dont j'ai parlé tant de fois et ses lèvres muettes +appelaient sa mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien +longtemps. + +«Nous l'interrogeâmes ensemble et séparément, moi et Amandine, mais elle +ne voulut pas nous répondre: nous aurions dû être faits à cet étrange +caractère, et pourtant nous en éprouvâmes un grand chagrin. + +«Le soir, j'invitai Similor et Saladin à prendre le café dans notre +chambre. La chose était concertée avec madame Canada, je pris la parole +et je dis: + +«--J'ai été pour vous le modèle des amis, Amédée, et voici un jeune +homme qui me doit l'air qu'il respire, en récompense de quoi l'un et +l'autre vous ne vous comportez pas bien à mon égard. + +«Ils voulurent se récrier, mais madame Canada leur glissa à l'oreille: + +«--Échalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux +mots: vous êtes des canailles. + +«Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqué au sabre +d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin +l'arrêta au moment où il se levait furieux. + +«--C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le +blanc-bec. Sois calme à mon instar. + +«Puis s'adressant à moi il ajouta: + +«--Papa Échalot, vous êtes une bonne créature, je ne vous en veux pas du +tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploité tant +qu'il a pu, c'était son droit, je l'approuve; quant à madame Canada, +elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle +est, et nous lui tirerons notre révérence pour jusqu'au jour du jugement +dernier. + +«Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une séparation, et +pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne +l'avais jamais trouvé si gentil qu'au moment où il nous adressa cet +effronté boniment. + +«Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses épaules +le père et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en +retira un sac de mille qu'elle jeta à Similor à toute volée, au risque +de l'assommer. + +«Similor n'en éprouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au +passage s'écria: + +«Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subséquents, +c'est entre mes mains qu'il faudra verser. + +«Ma compagne resta bouche béante à le regarder, et moi je répétai: + +«--Comment, les paiements subséquents! + +«--Je suis maintenant le tuteur de papa, me répondit Saladin avec son +sourire narquois, et vous êtes trop juste, respectable Échalot, pour +nous refuser une pauvre rente viagère de 100 francs tous les mois en +considération d'avoir apporté la fortune dans votre maison. + +«--Soit! répondit madame Canada qui était plus rouge qu'une tomate, mais +va-t'en ou je vas te tordre le cou comme à un poulet! + +«Saladin prit son père par le bras. + +«--En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher à mon hôtel. Nous +reviendrons demain matin embrasser papa Échalot et cette bonne maman +Canada. Pourquoi se fâcher quand on peut se quitter gentiment? C'est sûr +qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs +par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.» + + + + +XVIII + +Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir + + +«Je fus longtemps à prendre mon parti de cette séparation. Pendant des +années, Similor avait été toute ma famille; je ne pouvais penser sans +attendrissement à notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que +nous avions traversés ensemble. + +«La sensibilité est mon plus grand défaut, et je mourrai sans avoir pu +m'en défaire. Les avantages extorqués par Saladin ne me laissèrent point +de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle +domestique quand, répondant à ses plaintes, je m'écriai malgré moi: + +«--Quel talent et comme il s'exprime avec facilité! + +«Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur départ. Cette +joie me sembla d'abord dénaturée; mais au bout de quelques semaines, je +fus bien forcé de me rendre à l'évidence. + +«Si l'absence d'Amédée et de Saladin laissait un vide dans mon coeur, +l'effet contraire était produit dans notre caisse; je ne sais pas +comment ils me volaient, quand ils étaient avec nous, mais dès que nous +eûmes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos bénéfices +s'accrut dans une proportion vraiment surprenante. + +«Il y eut un autre résultat bien plus précieux pour nous. Le caractère +de notre chère enfant devint plus communicatif et plus tendre; il +semblait dans les premiers jours que nous l'eussions délivrée d'une +grande terreur. + +«Et pourtant, à différentes reprises, elle manifesta un certain regret +du départ de Saladin, son maître. Elle avait en lui, au point de vue de +ses études, une excessive confiance, et quand nous lui proposâmes, car +notre position nous permettait désormais cette dépense, de lui donner +une maîtresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre +péremptoirement. + +«C'est à peu près tout ce que j'ai à enregistrer pour le quart d'heure. +Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succès dépasse tout +ce qui a été vu sur les plus grands théâtres des principales capitales +de l'Europe. Son talent n'est égalé que par sa modestie. + +«Elle continue ses études toute seule, lisant non plus les petits romans +que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres +d'histoire et de poésies, composés par les premiers auteurs. + +«Moi et madame Canada nous avions conçu la crainte de la voir nous +mépriser à mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence, +mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et +tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soirée sans remercier le +bon Dieu qui nous l'a donnée. + +«Cette première idée de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle. +Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus +tranquille quand, après avoir fait son ouvrage, on s'est mis à genoux +l'un auprès de l'autre pour rendre grâce à l'Etre suprême. + +«L'enfant demanda une fois à mon Amandine de la conduire à l'église; +madame Canada me dit en revenant: + +«--Elle a prié comme un chérubin, quoi! Ça m'a donné envie et j'ai fait +comme elle. Les chiens regardent bien les évêques. + +«Mademoiselle Saphir, après nous avoir embrassés, le soir de ce jour-là, +s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et +d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout à coup, elle +nous regarda bien en face et nous demanda: + +«--Vous n'avez jamais connu ma mère? + +«Nous restâmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla +dans les siennes. + +«--Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mère est-elle +morte? + +«Ce fut Amandine qui répondit; moi je n'en aurais pas eu la force. + +«Je ne pouvais détacher mes regards de cette belle et noble enfant, +toute pâle de désir et de crainte, dont les grands yeux mouillés nous +suppliaient. + +«Mais d'où lui venait la pensée de sa mère? et pourquoi ce jour-là +plutôt que la veille? + +«Madame Canada lui dit l'exacte vérité; elle lui raconta en peu de mots +l'histoire de son arrivée à la baraque, toute petite qu'elle était, dans +les bras de Saladin adolescent. + +«Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se +souvenir; on eût dit qu'elle était sur la trace d'une impression qui la +fuyait sans cesse. + +«Puis elle trembla, et pour la dernière fois nous l'entendîmes murmurer +ces mots presque inintelligibles: «Maman, maman, maman....» + +«Elle nous quitta, après avoir embrassé non seulement nos fronts, mais +encore nos mains. + +«Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon coeur des bons coeurs, +me dit en essuyant ses yeux où les larmes revenaient malgré elle: + +«--Si pourtant la mère vivait! + +«Et depuis ce soir-là, nous avons parlé de la mère, nous deux, jusqu'à +en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille +et nous demandant si elle serait contente ou fâchée au jour où on lui +dirait: «Voilà votre enfant». + +«Avant de finir mes mémoires, je vais marquer une circonstance qui +prouvera d'une part les sentiments inspirés par mademoiselle Saphir à un +public idolâtre et, de l'autre, jusqu'à quel point d'honnêteté morale et +incorruptible moi et madame Canada nous étions parvenus dans la +fréquentation de notre bon ange. + +«Au Mans, capitale du département de la Sarthe, nous donnâmes un nombre +de représentations très suivies, remplaçant l'avalage et autres +exercices démodés par une gymnastique plus en faveur, telle que trapèze +et marche au plafond, le tout compliqué par deux vaudevilles dont nous +avions la troupe assortie, capable de les jouer très convenablement. + +«Le lundi de la Pentecôte, il vint un homme en bourgeois qui nous +proposa de louer notre salle tout entière pour une institution, ou +collège, tenue par des abbés et où étaient des jeunes gens nobles de la +localité. On nous invita à ne montrer que des tableaux dignes de cette +jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abbés +désiraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur répondit: + +«--C'est pour elle que se fait la partie. + +«Voilà donc qui est bien, nous épluchons les vaudevilles et nous donnons +une représentation à laquelle les petites demoiselles de la première +communion auraient pu assister. + +«Si bien que le directeur du collège vint nous en faire des compliments +distingués à la fin du spectacle. Mais vous allez voir. + +«Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde était en train de +se coucher, voilà qu'on frappe à la porte de la baraque. + +«--Qui va là? demanda madame Canada. + +«--Le comte Hector de Sabran, répondit une jolie petite voix qui +essayait de se faire bien mâle, mais qu'on eût dit appartenir à une +demoiselle. + +«--Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne. + +«--Je veux parler au directeur pour une affaire importante. + +«Amandine ouvrit à tout hasard; nous n'avions ni à craindre les voleurs, +ni à redouter une visite; nous étions installés comme des princes. + +«On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre à +coucher, et quoiqu'il fût en habit de ville, je reconnus en lui du +premier coup d'oeil un des élèves du collège ecclésiastique. + +«C'était un beau petit homme de dix-sept à dix-huit ans, campé comme un +jeune premier des meilleurs théâtres, joli à croquer, et pas trop +déconcerté pour la circonstance. + +«--Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la tête haute mais avec un +pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort élève en gymnastique de +toute l'institution; je fais mieux le trapèze que votre bonhomme, et si +vous me voyiez exécuter au tremplin le saut périlleux double, ça vous +ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me +destinais à l'École polytechnique, mais j'ai changé d'avis. Je suis +orphelin; dans quatre ans, je serai maître de ma fortune; je vous +propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'être +gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous +en donnerai. + +«Cette dernière phrase fut débitée d'un véritable ton de grandeur. + +«Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en +foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la même délicatesse que +moi et madame Canada. + +«J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine à +découvrir qu'il était passionnément amoureux de notre chère fille, dont +il nous demanda même la main honnêtement. + +«Madame Canada me pinça le bras et me dit à l'oreille: + +«--Voilà le bal qui s'entame! Désormais ils vont tous venir à la file et +ça n'en finira plus! + +«Moi je songeais avec une douce mélancolie aux premiers battements de +mon jeune coeur dans les temps jadis. L'adolescence m'intéresse et si +j'avais pu espérer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la +suite l'époux légitime de mademoiselle Saphir, j'aurais éprouvé de la +satisfaction à favoriser son amour en tout bien tout honneur. + +«Mais pas de danger! J'ai vu aux théâtres du boulevard trop de pièces +historiques, tirées des archives et autres, où les nobles abusent de la +vertu des chastes jeunes filles du peuple. + +«Je répondis à monsieur le comte avec politesse mais fermeté que mes +principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre. + +«Comme il essayait de me séduire avec douze louis qu'il avait, sa montre +en or et une pipe d'écume, montée semblablement du même métal, je le +pris par le bras et, me servant de ma force supérieure, je le +reconduisis jusqu'à son institution. + +«Amandine m'approuva quoiqu'elle convînt avec moi que ce jeune comte +était joli homme et qu'il eût fait un fier mari pour notre trésor, par +la suite. + +«La jeunesse du temps présent est astucieuse et apprend de bonne heure +ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de +Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir reçut plusieurs lettres de lui +et je la surpris une fois contemplant un portrait qui était, ma foi, +fort ressemblant, où je reconnus la moustache naissante de monsieur le +comte. + +«Nous quittâmes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire +finie. + +«Il y a déjà du temps de cela, et présentement nous sommes en route pour +Paris. + +«Ce sera notre dernière campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle +Saphir, nous l'établirons de manière ou d'autre. Moi et madame Canada, +nous sommes bien déterminés à donner notre démission générale +d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de +l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes +s'ils sont morts. + +«Nous avons des moyens pour ça outre la marque dont j'ai parlé déjà qui +est une précaution de la destinée. + +«Mais si la chose manquait, ça n'empêcherait pas la jeune personne +d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un +projet enfanté dans nos insomnies et qui s'exécutera, s'il est corroboré +par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller à l'autel cimenter +une liaison à quoi ne manque que le légitime. On a droit de mentionner +sur les registres qu'on reconnaît son enfant préalable. Notre enfant est +mademoiselle Saphir. + +«En cas de décès ou introuvabilité des vrais parents, ça serait encore +un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de +trente mille écus de côté, et on quitterait le nom de Canada, galvaudé +en foire, pour prendre celui d'Échalot, plus propre au commerce et à +l'industrie. + +«Voilà, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on +est unanime pour vouloir que notre dernière apparition dans Paris +éblouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera négligé +dans le but de laisser un souvenir célèbre parmi les artistes en foire. +J'ai l'affiche toute prête à coller en ces termes: + +«Mademoiselle Saphir, première danseuse du prestige d'élévation, +supérieure à madame Saqui dans un genre nouveau, renonçant à ses succès +de province après fortune faite, a bien voulu, d'après la demande +générale des amateurs, donner, à Paris, douze représentations seulement, +après quoi, prenant définitivement sa retraite à l'âge inusité de quinze +ans passés, elle disparaîtra comme un météore.» + +_Fin des mémoires d'Échalot_ Échalot, que nous vîmes dans un autre récit +réduit à cette extrémité de faire vacciner son nourrisson Saladin pour +avoir trois francs à la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il +avait bien réellement mis de côté plus de cent mille francs et son +établissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son +passage. + +C'était un monument. Le pauvre bidet Sapajou, décédé à la peine, au +temps de l'ancienne et misérable baraque, était remplacé par trois +magnifiques chevaux de roulage qui traînaient une gigantesque voiture +haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste +cabriolet où madame Canada, pomponnée de la façon la plus cossue, +jouissait des agréments de la route en compagnie de son Échalot et des +principaux patriciens de sa troupe. + +Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui +semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage. + +Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui +servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui +était le domaine particulier de mademoiselle Saphir. + +Je dis charmant, parce que c'était Saphir elle-même qui en avait disposé +le simple et frais arrangement. + +Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne +jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne +pas craindre le contact du ridicule. + +Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou +laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en était pas moins +belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d'un intérieur +bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans +le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Goethe, suave +comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux +choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les +entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu +à leur perfection. + +La retraite de Saphir s'ouvrait sur le côté de la voiture par une petite +fenêtre drapée de rideaux de soie. À l'intérieur, il y avait un lit, un +petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la +cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole +abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une +image de la Vierge. + +Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré +son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas à nier, +sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence +des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses +traits, d'une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés +enfantines, et pourtant l'aspect général de sa physionomie laissait dans +l'esprit une saveur rêveuse et même mélancolique. + +Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits, +et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie. + +Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se +connaissait; elle n'éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada +avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l'orgueil du +succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements +étaient un vain bruit, parce qu'elle ne s'était jamais montrée sans être +applaudie. + +Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements +suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu'à ce jour où le collège +ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce +jour-là Saphir n'ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu'il n'y eût +rien en elle qui pût motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait +chèrement à sa beauté. + +Nous expliquerons d'un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis +du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret +depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause +des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais +d'après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient +l'oeuvre du prévoyant Saladin. + +Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été +chargé de l'éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours, +Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse, +mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille +devaient faire avorter. + +Saladin était un homme d'affaires et non point du tout un séducteur. Il +méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait +hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la +position du pécheur. + +--Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus +grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours +d'avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par +jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger +qui vous fait tout d'un coup millionnaire. + +Saladin s'était dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs +qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce +n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le +regain de l'affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en +l'exploitant de tout autre manière. On pourra voir. + +La mère de Petite-Reine n'était pas riche, Saladin s'en doutait bien; +mais il y avait un personnage qui l'avait frappé vivement et dont la +mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c'était +l'homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20 +francs, au guichet de la rue Cuvier. + +Saladin regrettait amèrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-là +tout de suite. + +Patient de caractère, trafiquant dans l'âme et sacrifiant résolument le +présent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un +des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les récoltes +futures. + +Il lui avait parlé de sa mère tout d'abord, c'est-à-dire aussitôt que +l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystérieusement, à mots +couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d'éveil et +de désir l'imagination de la fillette. + +Il lui avait fait entendre que c'était là un grand secret, et il ne faut +pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin +avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l'antipathie naturelle de +la jeune fille. + +Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par +galanterie, mais par intérêt, avait essayé d'aller trop loin et trop +vite. + +Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à +son père, il avait avalé le sabre de travers. + +Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans +l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot +qu'elle ne disait jamais qu'à elle-même: ma mère. + +La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris. + +Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrière les +larges massifs de la forêt de Maintenon. C'était une chaude journée +d'été; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussière, laissait de +brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les +champs. + +Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa +main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux +blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de +ses genoux. + +Elle rêvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rêvait après +avoir lu et relu trois lettres fatiguées et froissées qui sans doute +avaient pour elle un incomparable intérêt. + +Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en +éventail et recouvrant à demi un quatrième carré de papier, qui était +une carte photographiée. + +Ces trois lettres et ce portrait étaient toute son histoire. Il ne lui +était pas arrivé autre chose dans sa vie, à part le grand malheur qui la +sépara de sa mère. + +Aussi je ne sais par quelle association d'idées ce premier chapitre d'un +roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un dénouement, la +reportait à la pensée de sa mère. + +Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes +filles ne rient pas volontiers des naïvetés qui se trouvent dans les +déclarations des lycéens. La première missive de M. le comte Hector de +Sabran avait été apportée, en grand mystère, à Saphir, le lendemain de +la fameuse représentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les +quinquets du théâtre; elle ressemblait un peu à la seconde qui +ressemblait beaucoup à la troisième, et toutes les trois disaient à la +jeune fille qu'elle était belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait à +deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle. + +La troisième contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons +que ce jeune gentilhomme n'était pas du tout un menteur, puisqu'il avait +fait dans les formes au ménage Canada la demande de la main de +mademoiselle Saphir. + +Celle-ci n'avait éprouvé aucune espèce de scrupule à recevoir et à lire +les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchantée. Elle +n'avait pas remarqué monsieur Hector à la représentation, mais sur le +papier il lui plaisait au possible. + +Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et +mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les +lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli. + +Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donné en quelque sorte le +signal d'une ère nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris à +tâche de l'imiter, à dater de ce moment et tout le long de ces trois +années, mademoiselle Saphir avait reçu des quantités incalculables de +billets doux et même de madrigaux rimes à la provinciale. + +Le ménage Canada n'était pas sans être flatté par cette averse de +déclarations. Échalot et sa compagne se disaient: avec les principes +qu'on lui avait donnés, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement +de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilité +subséquente de son mariage sérieux. + +Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la première ligne des +billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu'à la +signature. + +--Hector m'a déjà dit tout cela, pensait-elle. + +Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser à Hector. + +Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales +que les jeunes filles prennent à la lettre: + +«Quand même un sort cruel, disait le collégien, nous séparerait pendant +des années, votre souvenir vivrait toujours dans mon coeur et jamais je +ne cesserais de vous adorer.» + +Le sort cruel ne les avait réunis qu'une fois depuis trois ans. Ce à +quoi s'était occupé le coeur de monsieur Hector pendant ces trois ans, +je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par +cette tiède et lumineuse soirée d'été, mademoiselle Saphir avait des +larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector. + +Ses lèvres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur, +laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience. + +Elle disait: + +--Paris! si je retrouvais ma mère à Paris, et s'il connaissait ma mère! +car c'est un comte et ma mère est peut-être une grande dame. + +La route de Versailles à Chartres, dans un paysage remarquablement beau, +passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite après rencontre une +large allée qui conduit en forêt. + +Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures +poétiques, ou plutôt l'élément poétique se modifie avec le temps chez +les mêmes natures. Saphir n'en était pas encore aux émotions que fait +naître la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres +et par le portrait. + +Tout à coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait +en forêt, et juste au moment où l'arche Canada passait au trot solennel +de ses percherons, une élégante calèche découverte tourna au galop +l'angle de la route. + +Dans la calèche, qui portait un écusson timbré de la couronne ducale, il +y avait une femme jeune encore et d'une beauté si attrayante que Saphir, +pour l'avoir seulement entrevue, bondit à la fenêtre de son réduit. + +Auprès de la jeune femme emportée par le galop de ses chevaux et qu'on +n'apercevait plus déjà que par-derrière, donnant ses cheveux blonds au +vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un +certain âge à la figure fortement basanée, qui se tenait immobile et +droit. Ses cheveux très noirs et sa barbe de même couleur étaient chinés +de plaques grisonnantes. + +Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne +l'aurait pas si bien remarqué si son regard fût tombé tout de suite sur +un beau et fier jeune homme à cheval qui caracolait de l'autre côté de +la calèche, causant et riant avec la grande dame. + +Dès que mademoiselle Saphir eut aperçu ce jeune homme, elle ne vit plus +rien; sa joue devint pâle comme le marbre, ses mains blêmies se +joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant: + +--Hector! c'est Hector! + +C'était Hector, en effet, le comte Hector de Sabran. + +Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et _Mme_ la duchesse +de Chaves. + + + + +XIX + +Le marquis Saladin + + +Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait +ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa +place marquée. Il était--négociant--à Paris. + +Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des +civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le +commerce qu'il faisait. + +Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et +n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier. + +Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant +le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits +loups-cerviers disait de lui: + +--Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il +avale des sabres. + +Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates +véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de +sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait +connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta. + +J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui +gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis. + +C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand +il escamote des millions. + +Et Saladin n'en était pas là. Il opérait petitement, demeurait au +cinquième étage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre. + +C'était un valet de chambre assez laid et déjà vieux qui traînait sa +livrée trop mûre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre. +Il était beau parleur, presque autant que son maître, dont il racontait +la romanesque histoire à tout venant. + +Le jeune marquis de Rosenthal était, selon son éloquent valet de +chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du +château à tourelles, à donjon et à pont-levis, où monsieur le marquis +avait reçu le jour, durait dix minutes. + +L'histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu +près celui-ci: + +Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son +amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son +père l'avait chassé dès l'âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de +Rosenthal avait dès lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois +d'argent qu'il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu +tout à fait l'accent allemand, et s'était fait une réputation de +brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe. + +Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son +méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal. + +--Ce n'est qu'une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de +chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et +d'après l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est +appelé sous peu à jouir d'une fortune territoriale supérieure à +l'apanage de la plupart des princes. + +Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser +prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à +l'américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer, +avait gardé à un si haut degré l'accent du vieux gamin de Paris, embelli +par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été +véritablement sans excuse. + +Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa +manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui +manquait, selon son expression, excepté auprès des dames. + +Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste, +avec la déférence qu'on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux +Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son +opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans +ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais. + +Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas +tout à fait mauvais coeur, puisqu'il le reprenait toujours. + +D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste +avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table +et fumant et trinquant fraternellement. + +Il en était ainsi ce soir--un soir du mois d'août 1866-, au moment où +nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis, +en attendant l'immense héritage de ses pères. + +C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et +meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un +appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le +marquis devait trois termes. + +La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal +financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau +de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons. + +Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait +lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos. + +C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille +grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt +grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien +des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux +abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste +et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop +large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses +yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi +bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe +ne paraissait. + +Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie +naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide +contentement qu'il avait de soi-même. + +--Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture, +rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils +naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus, +c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me +rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait +mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester +manchot. + +Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une +expression de sincère mépris. + +--J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas. + +Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules. + +--J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens +forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups +dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi? + +Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester. + +--Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de +ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi +je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une +affaire, et cette affaire-là sera ma fortune. + +Il tourna sur ses talons et se remit à marcher. + +Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'oeil. Sa +physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son +orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de +perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente +involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration. + +Il pensait: + +--Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même +c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il +tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se +brosserait le ventre. + +--On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par +moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent +francs, j'ai touché vingt louis. + +Similor enfla ses joues. + +--Et ça me passe sous le nez, alors, s'écria-t-il, quoique la rente soit +due surtout à l'amitié de Damon et Pythias qui m'unissait à Échalot +anciennement. + +Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa +un demi-verre de vin. + +--J'ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il négligemment. + +Similor bondit sur sa chaise. + +--Ils sont à Paris! s'écria-t-il. + +--Depuis quatre jours, répliqua Saladin. + +--Et tu le savais! + +--Tu sais bien que je sais tout, bonhomme. + +--Et tu ne le disais pas! + +--Tu sais bien que je ne te dis jamais rien. + +Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un +geste de profond dédain. + +--Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon +illustre père, dit-il en riant. J'ai proposé à Saphir une bonne place. + +--Celle-là n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours +ce qu'elle voudra. + +Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda. + +--Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais +très utile, car tu as bonne volonté; c'est l'éducation qui te manque, et +le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas +vrai, reprit-il avec plus d'animation, où l'on a besoin de s'épancher +avec n'importe qui ou n'importe quoi... + +--On parlerait à son chien! interrompit Similor amèrement. J'ai vu dans +les pièces de théâtre bien des enfants dénaturés, mais jamais un de ta +force, petiot. + +L'oeil d'oiseau de Saladin était fixé sur lui avec une complète +sérénité. + +--Tais-toi, fit-il encore, on a un coeur. Quand j'aurai les millions, tu +seras mon concierge pour le restant de tes jours. + +Similor emplit son verre jusqu'au bord. + +--Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour +sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le +caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis +nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin +réfléchissait. + +--C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des +mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire +comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup +je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on +est logé comme des Auvergnats... + +--En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor. + +--En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché +aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma +vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas +mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison. + +--Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais +une affection en ville? + +Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de +monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit: + +--Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la +déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si +beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici: +fille d'une duchesse. + +--Duchesse! comme nous sommes marquis? + +--Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de +livres de rentes. + +--Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement. + +--Elle a refusé! + +--Parce qu'il aurait fallu épouser quelqu'un que je connais bien? + +--Peut-être. Cette fille-là est aussi bête que belle. Si j'avais pu lui +dire mon secret tout entier, je l'aurais eue à mes genoux... mais voilà +tantôt quatorze ans que je monte ma mécanique, mon affaire, ma seule +affaire, qui a commencé par les cent francs que tu m'as volés comme un +imbécile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul. + +Saladin s'arrêta; à vue d'oeil, Similor devenait de plus en plus +attentif. + +--Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le +marquis ne parlait plus. Épanche-toi. Tu viens de le dire, à moins que +ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai +discret à l'égal de la tombe. + +D'un geste théâtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front. + +--Tout est là, dit-il. C'est réglé comme un papier de musique: les +tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opération +dans ma poche! + +Similor rapprocha son siège, mais Saladin qui le couvrait de son regard +fixe et effronté ajouta: + +--Ce serait de l'hébreu pour toi; tu n'es pas de force à me comprendre. + +Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin +pour noyer sa rancune. + +--Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mérite pas +intégralement tout le mépris qu'on inspire. Je ne demande pas à être +employé dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un +bout de rôle à trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacité. Il +est sûr que tu as ton idée, petiot; tu viens de te révéler à ton père +sous un aspect nouveau et intéressant. Je devine que la mère de +mademoiselle Saphir est en jeu. + +Saladin, à ce dernier mot, lui lança un regard si aigu que Similor +éprouva comme un choc électrique. + +--Touché! pensa-t-il. Un joli coup droit. + +Il ajouta modestement: + +--Voilà! En dehors de laquelle appréciation je n'y vois goutte, petiot, +et tu gardes la totalité de ton secret. + +L'expression de crainte qui était dans les yeux de Saladin s'effaça peu +à peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-même, mesurant avec +orgueil l'immense supériorité qui le séparait de son père. Il prit un +air majestueux et clément. + +--Papa, dit-il, je ne prétends pas que tu sois incapable de me donner un +coup d'épaule à l'occasion. J'ai préparé l'affaire tout seul, largement +et complètement, mais pour l'exécution il me faudra des aides, et c'est +toi qui me les fourniras. + +--Bravo! s'écria Similor. + +Monsieur le marquis lui tendit la main avec bonté au travers de la +table. + +--As-tu conservé des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en +baissant la voix malgré lui. + +--Non, répondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherché et je n'ai pas +trouvé. J'ai idée que la confrérie est allée à vau-l'eau. + +--Tu te trompes, murmura monsieur le marquis. + +Pour le coup, les yeux de Similor exprimèrent une surprise franchement +admirative. + +--Est-ce que tu serais là-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix +émue. + +--J'ai cherché, moi aussi, répliqua Saladin, et j'ai trouvé. Tu n'as pas +beaucoup contribué à mon éducation, papa; mais dans tout ce que tu +disais il y avait du moins une chose que j'écoutais. Ce qui regarde +l'histoire du _Fera-t-il jour demain_[*] est resté gravé dans ma mémoire. +Il y avait une idée, une forte idée, et il y avait des hommes aussi dans +cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi, +maintenant, et c'était un gaillard; quant à monsieur Lecoq, on ne +rencontre pas souvent son pareil. + +[* Voir _Les Habits Noirs_, premier tome de la série.] + +--Ceux-là sont morts, dit Similor. + +--Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu +me demandais tout à l'heure à quoi j'ai dépensé mes bénéfices? Il m'en a +coûté bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien +baissé et se cache, depuis la catastrophe de l'hôtel de Clare[*]. + +--J'étais là-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque. + +--Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais +l'association reste organisée comme autrefois. Le Père-à-tous est +maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante. + +--Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente? + +--Comayrol... + +--Connu! + +--Jaffret... + +--Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux! + +--Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII... + +--Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrêtait. + +--Et puis moi! dit tout bas Saladin après un silence. L'ancien +saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant +dans une dévote attitude. + +--Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut +que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il, +ma tête s'échauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre, +te dire quelque chose; tu viendras avec moi. + +--Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis +XIV qu'on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot! + +--Va! au galop. + +Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à +parcourir la mansarde à grands pas. Il s'arrêtait chaque fois qu'il +passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s'y +regardait en prenant des poses d'orateur. + +--Les Canada sont à l'Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès +qu'il fut assis sur la banquette d'un coupé de place à côté de son +«papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite +et si ma nouvelle tenue me change suffisamment. + +--Avec un rien de moustache..., commença Similor. + +--À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai passé trois fois +devant Cologne, j'ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne +m'ont pas reconnu. + +--Et mademoiselle Saphir? + +--J'ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à +Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit: +«Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m'a regardé par deux fois, +puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois +qu'elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes +tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous +embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses +claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m'a laissé +aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitté le bras en me disant +encore: «Passez votre chemin...» + +Il soupira et ajouta: + +--Ça vient de ce que je n'ai pas pu lui lâcher le secret tout entier. + +Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les +boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit: + +--Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé +son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et +pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang. + +--Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de +railler. + +--Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix +tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait +pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire. +Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée, +elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa +fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa +vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui +grandit avec le temps. + +--Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait +plus. + +Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de +Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher +d'arrêter. + +--Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais +plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose. + +Il descendit et Similor le suivit. + +Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la +rue Saint-Marc. + +--Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la +blonde... la vois-tu? + +--Je la vois. + +--À qui ressemble-t-elle? + +Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de +son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre +l'autre, et s'écria: + +--Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir! + +Saladin lui serra le bras fortement, et dit: + +--Rentrons à la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper. +Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches. + + + + +XX + +Saladin reconnaît l'ennemi + + +Nous n'avons pas d'autre prétention que d'offrir Saladin au lecteur +comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés +défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays +joyeux et gouailleur; il n'était ni gouailleur ni joyeux. + +Ces bonnes gens à l'aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter +en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu +pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient +pour un peu à leurs paillettes. + +Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine +énergie l'effet rétrospectif de l'oripeau. Il avait gardé, il devait +garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous +les comédiens. Vous l'eussiez passé à la lessive sans lui enlever +l'emphase qui est l'éloquence même des tréteaux. + +Il se croyait pétri d'esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait +du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degré, la patience et la +volonté. + +C'était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de +tranchant comme l'éperon qui taille le chemin des navires dans les +glaces. + +Soit pendant qu'il était encore dans l'établissement Canada, soit depuis +qu'il l'avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler +énorme, malgré son résultat incomplet. Il s'était fait à lui-même une +éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait, +en somme, tout ce qu'un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin, +ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus légère idée des +choses, il s'était imaginé qu'on pouvait connaître le monde en regardant +autour de soi. Cette vérité que le monde n'est visible que d'un certain +point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à +beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin. + +J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui +semblaient avoir été écrites en foire. + +La prétention principale de Saladin, après tant d'efforts, était d'être +un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même +à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles; +et, comme il s'observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil +les différences de son langage quand il causait avec Similor, par +exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la +duchesse de Chaves--car Saladin avait franchi le seuil d'une grande +dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve. + +L'aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidité n'est +qu'une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade +les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en +homme du monde n'eût été qu'un comique d'assez bas étage, mais Saladin +trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule +même. + +Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont +superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que +d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela. + +Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par +un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que +les aveugles ne sont jamais sujets au vertige. + +Saladin devait réussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent +la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre, +et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l'aspect d'une femme +lui était complètement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds, +son allure était l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine +cette fièvre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la +possession même. + +Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit, +un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son +pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite. + +Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils +grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison +du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer. + +Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte +vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il +suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance +donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et +non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir, +calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans +les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors +que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de +quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à +Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages. + +C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait +battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas +reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet, +par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait +apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle +avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne +savait, de l'homme qui l'avait enlevée. + +Ceci était le principal, et c'était un chef-d'oeuvre d'induction. +Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au +guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits +des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de +l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout +l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire. +Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à +force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme. + +Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la +recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves. + +Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas. + +Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc +de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait +qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche. + +Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852, +et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer +le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu. + +Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace +l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou +et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps. + +La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des +francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois +son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du +trapèze traverse parfois l'océan, et l'homme à la poupée alla, dit-on, +une fois jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le +bienfait de la ventriloquie. + +Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les +renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal +de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont +il avait tout bonnement résolu de se constituer l'héritier. + +Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française +qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente +des immenses domaines qu'il possédait au Brésil, dans la province de +Para, et songeait à revenir en Europe. + +Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de +son plan se rapprochait à vue d'oeil. Dans le paroxysme de sa joie il +commit sa première et sa dernière imprudence. + +Jusqu'alors il avait agi sur le coeur et l'imagination de Saphir au +moyen de leviers, parfaitement appropriés à l'état intellectuel de la +jeune fille. Ce n'était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais +ç'aurait pu être un suborneur, s'il y avait vu son intérêt. Son _affaire_ +se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d'un mariage entre +lui et l'héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver +là, il fallait se faire aimer; Saladin n'en était pas à entamer cette +besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraîner sa future amante des +lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen +Ducray-Duminil, c'est qu'il était prudent d'abord, et qu'ensuite il +n'était pas très fort en littérature. + +N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait à une enfant, et qu'entre +tous les produits du génie humain, _Alexis ou la Maisonnette dans les +bois, Victor ou l'Enfant de la forêt_ et autres sont les plus propres à +exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et +retrouvées. + +Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et +gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à +montrer de la hardiesse. + +Souvenons-nous en outre qu'à l'âge de trente ans il ne devait point +avoir de barbe. + +Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère +vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l'écouta avec des larmes +dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint +imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette. + +Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se +mettre sous la protection du couple Canada. + +Mais c'est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle. + +La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût +courbé la tête, Saladin la redressa. + +--Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de +la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des +misères, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec +argent de poche et pension viagère que je me charge d'obtenir. Fais le +mort, c'est moi qui ai la parole. + +Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin +conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par +mois. + +À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint. +Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un +caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse +entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils +faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des +compagnons du devoir. + +Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans, +stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles +et prudents qui emploient les heures de l'attente à fortifier leurs +positions; c'était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux +héros de l'Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu'il traça +autour de son affaire. + +Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que +ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la +considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu'en +bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui +échapper sans injustice. + +Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin +trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains. + +Il _faisait_ à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule +supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame +Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est +un des plus curieux mystères de Paris. + +Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la +place de la Bourse, et le chargea d'une série d'opérations en lui +disant: + +--J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et +ça me vaudra ma richesse. + +Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot. +Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte +de lui rendre compte de ses achats et ventes. + +La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine. + +--L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre +avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous +avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est +si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et +trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de +Sabran. + +--Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu. + +--Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom +et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque +chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte +Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis. + +Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame +Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra +chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à +l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience. + +Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur +sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du +boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la +main sur l'épaule. + +--C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé. +Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas +entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte +Hector de Sabran. + +--Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le +nom dans la tête. + +Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte +Hector de Sabran, Grand-Hôtel. + +--Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte. +Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que +j'ai l'honneur de parler?» + +--Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor. + +--Juste! Mais c'est une opération de commerce en tout bien tout honneur. +Si c'est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas +monsieur le comte. + +--Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça? + +--Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta +mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus +tard. + +--Tiens, tiens, répéta Similor, tu m'intéresses... après? + +Saladin poursuivit: + +--On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air +bien étonné et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le +comte Hector que je demande. + +--Il me répondra: «Mais c'est moi qui suis le comte Hector!» + +--Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu +disparaîtras, à moins qu'on ne te demande des explications. + +--Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un +particulier est venu à la boutique acheter ceci ou cela en se faisant +passer pour monsieur le comte. Ça n'est pas malin, après? + +--C'est tout. Marche. + +Similor entra sous la voûte du Grand-Hôtel. Saladin avait eu soin de lui +faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-Hôtel n'est pas à l'abri de +recevoir de temps en temps quelques figures hétéroclites. + +Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant. + +Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il +avait même les jours où il était battu. + +--Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau très joli, +qui a été bien fâché quand il a su qu'on avait levé chez nous trois +paires de bottes vernies à son nom. + +--Tu es bien sûr de le reconnaître? + +--Quant à ça, oui. + +Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entrée du Grand-Hôtel, +et s'y plaça près de lui. + +--Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il. + +Après une demi-heure d'attente, un jeune homme très élégant sortit de +l'hôtel, non pas en voiture, mais à pied. + +--Voilà! dit aussitôt Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le +comte? + +Il voulut se lever, Saladin l'arrêta. Ce fut seulement lorsque Hector de +Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la +Chaussée-d'Antin que Saladin commença à le suivre, en disant: + +--Quand même il faudrait le filer toute la journée, on saura ce qu'on +veut savoir. + +La première étape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout +simplement au café Désiré pour lire les journaux et prendre son +chocolat. + +Saladin était tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosité +s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui +toucha la joue paternellement et lui dit: + +--Ma vieille, c'est une invention délicate et de longueur; on versera +plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu +as un rôle, sois à la hauteur de la mission que je vais te confier. + +La mission consistait à faire le tour du pâté de maisons pour se poser +en sentinelle à l'autre entrée de la maison Désiré, dans la rue Le +Peletier, tandis que Saladin resterait à la porte donnant sur la rue +Laffite. + +--Comme ça, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voilà la consigne: s'il +sort de ton côté, tu le files, quand même il irait aux antipodes; tu +marques toutes les maisons où il s'arrêtera, et tu viens me faire ton +rapport. + +--Mais à quoi peut-il nous être bon, ce jeune premier-là? demanda +Similor. + +--Tu le sauras un jour, et ce sera ta récompense: au galop! + +Monsieur le marquis de Saladin, resté seul, se promena de long en large +sur le trottoir opposé. Les coulissiers, ses honorables confrères, qui +abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectèrent +sa méditation, pensant: + +--Il avale un sabre pour son déjeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore +demain qu'il fera concurrence à la maison Rothschild. + +Saladin ne rêvait peut-être pas de faire jamais concurrence à la maison +Rothschild, mais son imagination agréablement surexcitée lui montrait un +coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de +billets de banque, protégé par la plus compliquée de toutes les serrures +de sûreté. + +Après une heure d'attente, pendant laquelle son estomac à jeun lui parla +plusieurs fois, il vit sortir un garçon de la maison Désiré qui courut +chercher un coupé sur le boulevard. Le coupé était pour monsieur le +comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, après avoir pris son +chocolat. + +Le coupé tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine. + +--Papa va _dinguer_, se dit Saladin, mais c'est un détail. Ce qui +m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes. + +Il ne fallait pas penser à avertir Similor. Le cheval du coupé était par +hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de +ne le point perdre de vue. + +Il était maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effilées comme +celles d'un cerf, et une haleine à rester trois minutes sous l'eau. +Quand le coupé s'arrêta, à une demi-lieue de là, devant la porte d'un +magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, c'est à peine si Saladin +avait au front quelques gouttes de sueur. + +Monsieur le comte paya le coupé et disparut derrière les ventaux de +l'élégante porte cochère qui se referma. + +Le coeur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais, à ce +moment, il s'agita doucement. + +--C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis +tombé du premier coup sur le nid de l'oiseau! + +Il regarda l'hôtel attentivement. C'était une de ces splendides +demeures, bâties entre cour et jardin, dont la façade regarde le +faubourg et qui déploient sur l'avenue Gabrielle leur arrière-face plus +riche encore. + +Je ne sais pourquoi Saladin songea: + +--C'est tout près de l'hôtel de Praslin, où il y eut un duc qui tua une +duchesse. + +Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant. + +Saladin ôta son chapeau et s'écarta, car il était prudent et poli. +L'homme qui l'avait heurté ne le vit même pas. C'était un personnage de +haute taille, très brun de poil et de peau, mais ayant déjà dans sa +barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes. + +Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indépendamment du +costume ou de tout autre signe extérieur, y compris la distinction du +visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la +couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la +distinction. + +Saladin aurait parié que ce personnage au teint de bistre était pour le +moins millionnaire. + +Celui-ci entra dans une allée qui faisait face au magnifique hôtel et +s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de comédie qui jouent le +rôle d'espion en laissant voir à tous, les fils blancs dont sont cousues +leurs finesses. + +Saladin n'était pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa +l'idée trop commode que cet homme pouvait bien être le fameux duc qui +lui avait donné une pièce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier. +C'eût été à son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier +coup en plein milieu d'un drame qui aurait troublé si favorablement +l'eau où il se proposait de pêcher. + +Et pourtant ses vagues souvenirs s'éveillaient: il est certain que +l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes +aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves +enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et +cette barbe noire comme de l'encre. + +Involontairement Saladin répéta en lui-même et cette fois avec un +sourire cruel: + +--C'est tout près de l'hôtel de Praslin où il y eut un duc qui tua une +duchesse! + + + + +XXI + +Le duc de Chaves + + +Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dévoraient les +comestibles étalés derrière les carreaux d'un restaurant voisin, mais il +était trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille +en écoutant le cri de son appétit. Il chercha bien du regard un +boulanger qui fût en vue de l'hôtel; n'en trouvant point, il se résigna +stoïquement à supporter la faim, plutôt que d'abandonner son poste. + +Son point de départ était assurément assez vague. La somnambule de la +rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande +dame semblait prête à dépenser des sommes considérables pour retrouver +un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait été prononcé, celui du +jeune Hector de Sabran. Quant à la grande dame, Saladin n'avait aucun +motif assuré de penser qu'il fût réellement à la porte de sa demeure; et +à supposer même que l'hôtel fût réellement à elle, Saladin n'en pouvait +conclure que la maîtresse de l'hôtel fût justement la Gloriette, +c'est-à-dire madame la duchesse de Chaves. + +D'un autre côté, cet incident du prétendu millionnaire qui l'avait +heurté tout à l'heure en passant, n'acquérait de valeur que si l'hôtel +d'en face appartenait bien véritablement aux Chaves. + +Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux. + +Et pourtant Saladin, à mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes, +sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se +gourmander lui-même et se dire qu'aucun fait positif n'étayait son +espoir, ce n'était plus de l'espoir qu'il avait, c'était presque une +certitude. + +Il était aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoyé sa +voiture devant la porte de l'hôtel. Deux heures sonnèrent à une horloge +voisine. + +Saladin se dit résolument: + +--On passera la nuit s'il le faut. On a le temps. + +Il ajouta: + +--Mon bonhomme noir n'a pas eu la même patience que moi; il s'est lassé +de faire faction. + +L'allée en effet était vide derrière lui. + +Mais un cigare à moitié fumé tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tête +instinctivement et vit briller deux gros yeux derrière les persiennes +entrouvertes d'une fenêtre de l'entresol. + +--Tiens, tiens, murmura-t-il, ça se complique, mon richard a trouvé une +autre guérite. + +La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit en ce moment à deux battants. + +Dans la vie du marquis Saladin les émotions n'abondaient pas. Il n'avait +jamais aimé ni père, ni mère, ni frère, ni soeur; mais le coeur peut +battre sans cela. Saladin s'aimait lui-même incomparablement; il +s'agissait en ce moment de lui-même; il fut obligé de s'appuyer aux +volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui. + +Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagné ou perdu la +première manche de cette romanesque partie qu'il préparait depuis tant +d'années? + +La porte cochère restait ouverte et rien ne paraissait. + +Derrière les persiennes de l'entresol, l'homme à la barbe couleur +d'encre moisie toussait en allumant un second cigare. + +L'âme entière de Saladin était dans ses yeux. Il ne se faisait pas +d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et +encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois à la +baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment où elle +confiait Petite-Reine à madame Noblet, la Bergère. + +Il n'avait pas l'espoir de la reconnaître dans le sens ordinaire du mot; +c'était pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait présente dans +ses moindres détails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait +avec une certaine apparence de raison: je reconnaîtrai la mère par la +fille. + +Le pavé de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers +se montrèrent habillés de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent +jusqu'à la porte, maintenant deux fringants chevaux. + +Le comte Hector était sur l'un, l'autre portait une amazone vêtue de +drap noir, avec le chapeau mexicain entouré d'un voile. + +Saladin, par un mouvement irrésistible où il y avait plus que de la +curiosité, traversa la moitié de la rue à la rencontre du cavalier et de +l'amazone, derrière lesquels se refermait le portail de l'hôtel. + +Sa première pensée fut celle-ci: «Elle est trop jeune!» + +Et par le fait, c'était une jeune femme pleine de grâce et de beauté qui +accompagnait l'heureux comte Hector. + +Sous son voile on apercevait sa figure un peu pâle mais souriante, et +ses grands yeux avaient cet éclat mouillé qui n'appartient qu'à la +jeunesse. + +Saladin était si près que le comte Hector fut obligé d'arrêter son +cheval pour ne le point heurter. + +--Rangez-vous donc, imbécile, dit involontairement le jeune gentilhomme. + +Saladin ne se dérangea ni ne se fâcha. Il était sous le coup d'un +étonnement qui allait jusqu'à la stupéfaction. + +Sa seconde pensée fut celle-ci: «C'est elle, toute pareille à autrefois! +Elle n'a pas même vieilli!» + +La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour +reconnaître cette fée qui allait lui donner la richesse, n'existait même +pas. Point n'était besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de +miracle, malgré l'injure de quatorze années, la jeune et belle créature +qui s'était assise à quelques pas de lui jadis sur les pauvres +banquettes du Théâtre Français et Hydraulique, et qui, le lendemain, +avait embrassé en pleurant Petite-Reine, sa fillette adorée que, par le +fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir. + +Il n'y avait qu'une seule différence, encore était-elle produite par le +costume que portait la Gloriette. + +La troisième pensée de Saladin fut un hommage rendu à l'aisance +merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume +nouveau. + +--On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses +dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg +Saint-Honoré. + +--Gare! lui cria un cocher d'omnibus. + +Saladin, qui était resté au milieu de la rue, sauta de côté vivement. + +--Gare! lui cria un cocher de fiacre. + +Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de là son +regard, tourné par hasard vers la boutique où naguère il s'était appuyé, +rencontra la fenêtre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repoussé les +persiennes. Il s'accoudait commodément au balcon et suivait d'un oeil +content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone. + +Une étrange gaieté entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de +ce visage si sombre, une rangée de dents blanches qui brillaient comme +celles d'un carnassier. + +Dans ces maisons que l'imagination bâtit à force d'hypothèses et qui +tremblent au vent comme des châteaux de cartes, quand une des +suppositions fondamentales arrive à devenir une vérité, tout l'édifice +se consolide instantanément. + +L'identité de la Gloriette, devenue dame et maîtresse de l'hôtel de +Chaves, établissait par contrecoup l'identité du bonhomme noir et blanc +qui était bien évidemment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses +fonctions de mari jaloux. + +Saladin ne savait pas encore à quoi cette circonstance pourrait lui +servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un +entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il eût pu la voir aussi bien +derrière les persiennes de son cabinet. + +Il était à la source des renseignements et voulut savoir, car pour les +diplomates de sa sorte rien n'est à négliger. Il pesa sur l'éblouissant +bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'hôtel de +Chaves, la porte s'ouvrit aussitôt. + +Saladin entra d'un air dégagé et demanda au concierge, bien mieux +habillé que lui, s'il était possible de voir monsieur le duc. + +--Son Excellence est en voyage depuis deux jours, répondit le +fonctionnaire avec majesté, et quand on veut avoir l'honneur d'être reçu +par Son Excellence, on écrit pour demander audience. + +Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait +l'habitude de ne rien laisser traîner, il ramassa au coin d'une borne, +dans un petit tas de poussière, un objet brillant qui pouvait être en +or, et le glissa dans sa poche. + +Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour +pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait la révolution de Juillet, +commença-t-il sa fortune légendaire en sauvant une épingle. + +Saladin était fixé désormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence +pour choisir, en qualité d'observateur, cette fenêtre d'entresol. + +Son Excellence jouait décidément tout au long la vieille comédie de +l'époux soupçonneux qui veut surprendre sa femme. + +Elle était fermée maintenant cette fenêtre. Monsieur le duc avait achevé +sa besogne comme Saladin la sienne. + +--C'est égal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journée +que moi! + +Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant +dont l'étalage lui avait donné le supplice de Tantale et, contre ses +habitudes d'économie, il se paya un plantureux déjeuner dînatoire. + +Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui était bien +réellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourné le coin de +l'avenue Marigny et gagné la grande avenue des Champs-Elysées. + +Le comte Hector était un charmant cavalier, assurément, mais madame la +duchesse revenait d'un pays où les femmes font des miracles à cheval. +C'était une amazone accomplie. La foule élégante qui encombrait à cette +heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succès de +curiosité. + +Ce sont, dit-on, des boîtes à médisances tous ces équipages coquets qui +vont cueillir chaque jour, à la même heure, la plus enviée de toutes les +voluptés parisiennes: la promenade au bois. + +Ces bouquets de femmes, qui émaillent si brillamment l'avenue de +l'Étoile, ont la réputation de cacher de longues et innombrables épines. + +Peut-être, en effet, médisaient-elles de madame la duchesse et de son +trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en vérité au +milieu de tant de saluts empressés et de bienveillants sourires. + +Par exemple, on ne ménageait pas monsieur le duc absent. Toutes les +dames s'accordaient à dire que c'était un sauvage d'autant plus +disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la +plus détestée qui soit au monde. C'était un joueur effréné, un duelliste +de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran +de mélodrame. C'était un buveur que le vin ne savait pas égayer et ses +histoires galantes elles-mêmes avaient je ne sais quelle funèbre couleur +de tragédie. + +Ah! certes, dans ces charmants comités qui roulaient en ressassant +l'éternel radotage des nouvelles à la main, la malveillance n'était pas +pour madame la duchesse. Elle eût été radicalement excusable si on avait +su à peu près d'où elle venait. + +Mais on ne le savait pas et c'était terrible. Vous figurez-vous une +duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle? + +Du reste, elle se tenait «à sa place», et on lui en savait gré. Le monde +ne la voyait guère que dans les circonstances officielles, et, malgré +l'immense fortune de son mari, elle n'était jamais entrée dans la lice +où combattent les éblouissantes. + +À l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cessèrent de suivre le +chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonnière des équipages +tournait à gauche et s'engouffrait fidèlement dans l'avenue de +l'Impératrice qui est le seul couloir authentique par où l'on puisse +arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin, +prirent un temps de galop sur la route de Neuilly. + +Ce fut là seulement qu'ils commencèrent à causer. + +--Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me +semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cessé +de chercher parce que cet amour était tout pour moi et que rien, rien au +monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent désespéré. À mesure +que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une +fois je me suis éveillée, la nuit, oppressée par une angoisse +inexprimable. J'avais rêvé qu'elle était morte. + +--Elle a été toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous +l'aimez! + +--Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer +l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sincèrement +aimé, un seul. Il est des heures où je doute encore de son abandon, +parce que son caractère était noble et que, chez lui, une lâcheté ne me +semble pas possible... C'est une chose singulière que la vivacité de ces +impressions après tant d'années écoulées! Loin d'aller s'éteignant les +souvenirs de cette époque, qui fut en réalité toute ma vie, sont plus +nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir +grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit +chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a +grandi, embelli; comment elle s'est transformée, et il me semble qu'à +l'aide de ce pauvre calcul où j'ai dépensé tant d'heures, si je la +voyais là, devant moi, je la reconnaîtrais. + +Hector souriait, tout ému. + +--Comme vous auriez été heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut, +et comme cet homme eût été heureux! + +--Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aimé, à cause d'elle. C'était un +gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc. +Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'étais, parce que je +ne pouvais lui donner, en échange de sa passion, que mon coeur, où ma +Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt +pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si +Dieu m'exauce enfin et la rend à ma folie! + +--Vous n'avez jamais songé, demanda le jeune comte, à chercher ce pauvre +bon Médor dont vous m'avez raconté le dévouement si simple et si +touchant? + +--Depuis mon retour en France, répondit madame de Chaves, j'ai fait +l'impossible pour retrouver Médor. Tout a été inutile. Il a disparu; il +est mort, sans doute. + +--Et mon oncle a cessé de vous prêter son aide? + +--Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes désirs sont +devancés par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entraîné +vers moi jadis est éteinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a +remplacée. Il a repris sa liberté sans me rendre la mienne, et puisque +nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer sérieusement. Je +ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'être jaloux, +mais... + +--Comment! s'écria le jeune homme vivement, vous seriez soupçonnée! + +--Écoutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont passés. +Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduités +à l'hôtel lui portaient ombrage. + +--Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait naître, +c'est lui qui a favorisé ces assiduités, et maintenant que j'ai pour +vous, belle cousine, une amitié de frère... + +--Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves. + +--J'ai dit de frère, répéta Hector en rougissant. + +Puis il se tut. + +La belle duchesse secoua la tête en souriant. + +--Voilà le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais +vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je +suis à sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour +continuer mes recherches. + +--Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air étonné, comme s'il +dépendait de mon oncle de changer votre situation. + +La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils étaient à la +hauteur de la porte Maillot. + +--Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte. + +--Il y a moins de monde à la porte d'Orléans, répondit madame de Chaves, +qui remit son cheval au trot. + +Un instant la route se poursuivit en silence. + +Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le +duc, son mari, mon oncle, était en réalité le neveu propre de monsieur +de Chaves, dont la soeur cadette avait épousé, à Rio de Janeiro, +monsieur le comte de Sabran, attaché de l'ambassade française sous le +règne de Louis-Philippe. Hector était le fruit de cette union; il avait +perdu fort jeune son père et sa mère. À part un cousin du côté paternel +qu'on avait nommé son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que +monsieur de Chaves. + +Monsieur de Chaves, à son retour en France, l'avait appelé près de lui; +son accueil avait été tout paternel, et il l'avait présenté à sa femme +en disant: + +--Lilias, voici le fils de ma soeur chérie dont je vous ai parlé si +souvent. + +Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le +connaissait, n'avait jamais prononcé le nom de sa soeur chérie. + +C'était un étrange caractère que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit +vrai en parlant de sa bonté; sa générosité n'avait pas de bornes, mais +il semblait parfois qu'il y eût une lacune dans son intelligence et que +sa nature morale fût affectée d'une maladie. + +Son père, avant lui, avait fait comme lui; il s'était mésallié. Monsieur +le duc de Chaves était le fils d'une créature splendide qui avait ébloui +Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui était soupçonnée +d'avoir du sang mêlé dans les veines. + +Ce roman de fougueux amour avait eu un dénouement sombre, sur lequel +planait, du reste, le mystère le plus complet. + +Monsieur de Chaves, le père, avait été trouvé mort dans son lit en un +grand vieux château qu'il possédait dans la province de Coïmbre, en +Portugal. + +Il fut constaté que sa femme avait quitté le château la veille au soir, +emmenant avec elle son fils, alors âgé de onze ans, et une petite fille, +plus jeune de deux ans. + +Ce fils était monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette; +cette petite fille devait être la mère du comte Hector de Sabran. + +Monsieur le duc de Chaves avait été élevé par sa mère au Brésil. Une +sorte de réprobation sourde entourait cette femme malgré son immense +fortune. + +C'était à ce point que la soeur du duc, mère d'Hector, belle et pourvue +d'une dot considérable, aurait eu de la peine à trouver un époux, si +monsieur de Sabran, étranger et ignorant la funeste histoire de cette +famille, ne fût devenu amoureux d'elle à la française, et ne l'eût +épousée en quelque sorte par impromptu. + +Monsieur le duc, élevé dans les immenses possessions de sa famille, au +fond de la province de Para, n'avait jamais frayé avec les jeunes gens +de son rang. Entouré de serviteurs et de parasites qui, au Brésil, +appartiennent volontiers à la pire espèce d'aventuriers, il avait +dépensé son adolescence à des plaisirs violents, à de sauvages +débauches. Sa mère encourageait ce genre de vie par une conduite plus +que suspecte. + +Il y avait à l'habitation des scènes brutales et l'orgie finissait +parfois dans le sang. + +Après la mort de sa mère, arrivée lorsque monsieur le duc touchait à sa +vingtième année, il avait quitté ses terres pour se présenter à la cour +où sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable. + +Le décès de la duchesse douairière rejetait du reste dans l'ombre un +passé de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait être +complice. + +La première fois qu'on annonça à l'audience impériale don Hernan-Maria +da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosité fut excité +parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait déjà de la +jalousie. + +Hernan-Maria était un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la +couleur basanée de sa peau trahissaient son origine mulâtre, au dire des +courtisans portugais et brésiliens de sang pur, qui sont, par le fait, +trois fois plus basanés que les quarterons. + +Dès cette première audience, il demanda d'un ton froid et fier à Sa +Majesté l'honneur d'être employé à son service. + +On monte vite là-bas, quand on a derrière soi un nom et des millions. À +vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, était un haut personnage, +et il put doubler d'un seul coup sa fortune en épousant une des plus +belles, une des plus riches héritières de l'empire. + +Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa +duchesse. C'était ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave. + +Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Théâtre +et lui meubla un palais. + +Ce fut alors une existence d'orgies à tous crins. Ses folies de joueur +scandalisèrent une ville où toutes les classes de la population poussent +l'amour du jeu jusqu'à la démence. + +Un soir, dans une académie de _monte_, il tua un colonel mexicain dans +un duel au couteau, et fut blessé de deux balles par un citoyen des +États-Unis dans un duel au revolver. + +Il y avait bal à la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un +quadrille avec le bras en écharpe. Cela le mit à la mode; une belle +dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'État, +demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint. + +Ce fut ainsi qu'il vint à Paris, chargé de régler officieusement des +indemnités fort importantes. + +À Paris, bien qu'il tînt grand état, la différence absolue des moeurs et +la gaucherie qu'il avait à s'exprimer dans notre langue exagérèrent sa +timidité naturelle. Il vécut à l'écart; dans le monde parisien, il passa +pour une sorte de sauvage poussant l'austérité des moeurs jusqu'au +stoïcisme. + +Par le fait, ses fredaines se bornaient à payer à une danseuse les +appointements d'un ministre. + +Ce fut le hasard qui plaça sur sa route la Gloriette, un jour qu'il +visitait le Jardin des Plantes. + +La passion le prenait comme un coup de foudre. Là-bas, au Brésil, il eût +fait enlever la jeune femme dès le soir même. À Paris, il avait peur; il +se mit à jouer le rôle d'un sombre et maladroit Céladon. + +Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il eût +été son ombre. + +Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier +mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette. + +Nous savons aussi qu'il lui promit mariage. + +Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle à +l'accomplissement de cette promesse: la première duchesse de Chaves +était sur le bâtiment qui emmenait la Gloriette au Brésil. + + + + +XXII + +Madame la duchesse de Chaves + + +À la porte d'Orléans, entre les deux grandes avenues, s'ouvre une route +de chasse qui coupe le bois en diagonale dans toute sa largeur, passant +à travers ces fourrés solitaires que la foule des promeneurs du lac ne +connaît même pas. + +Car il y a des gens qui vont trois cent soixante-cinq fois par an au +bois de Boulogne et qui font trois cent soixante-cinq fois le même tour. + +Ainsi est bâti le peuple le plus spirituel de l'univers. + +Hector et sa compagne marchaient au pas à l'ombre des grands arbres. Ils +parlaient précisément de cette première duchesse de Chaves que nous +avons nommée à la fin du précédent chapitre. La voix de Lily avait +baissé son diapason malgré elle, son accent était lent et triste. + +--Je vivais fort isolée sur ce paquebot, dit-elle, votre oncle avait +acheté tous ceux qui auraient pu me renseigner. Je voyais souvent sur le +pont cette jeune femme admirablement belle, mais triste, dont la pâleur +était encadrée dans ses longs cheveux noirs. Pas une seule fois, +monsieur le duc ne lui parla devant moi, et ce fut des années après +seulement que je connus son nom. + +«Elle s'appelait comme je me nomme maintenant, madame la duchesse de +Chaves. + +--Avez-vous donc entendu parler...? commença Hector. + +Lily l'interrompit d'un geste grave. + +--Un an après notre arrivée au Brésil, prononça-t-elle à voix basse, +monsieur le duc de Chaves me donna son nom dans la chapelle de +Sainte-Marie-de-Gloire à Rio. J'ai appris depuis qu'à ce moment sa +première femme était morte depuis sept mois. Ne m'interrogez pas. Je ne +sais rien de plus que ce que je vais vous dire, et c'est peu de chose. + +«Monsieur le duc de Chaves avait introduit auprès de sa première femme +un de leurs jeunes cousins sortant de l'Université. Il avait recommandé +à madame la duchesse de patronner cet enfant dans le monde. + +«Puis un jour il lui reprocha d'avoir trop fidèlement obéi. + +«Le jeune homme fut tué, dans une rencontre de nuit, par un adversaire +inconnu. + +«La duchesse mourut. + +«Et le frère de la duchesse, un homme bien vu à la cour pourtant, fut +exilé pour avoir parler de poison. + +--Madame, dit Hector dont les sourcils étaient froncés, vous avez +raison, je rendrai mes visites plus rares. + +--Oh! fit madame de Chaves en souriant, il ne faut pas prendre cet air +fatal, nous ne sommes plus ici au Brésil; à Paris, le poison n'est pas +de mode. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, ce sont +peut-être des calomnies. + +Il y eut encore un long silence. Quand les chevaux sortirent du couvert, +pour traverser les clairières qui avoisinent le château de Madrid, +madame de Chaves reprit tout à coup d'un ton de légèreté affectée: + +--Et notre huitième merveille du monde? Et cette belle des belles? Il y +a longtemps que nous n'avons causé de vos amours. + +--Chère cousine, répondit Hector, si elle n'existait pas, mon oncle +aurait peut-être raison d'être jaloux. + +Lily éclata de rire franchement, les accès de gaieté étaient rares chez +elle. + +Mais depuis quelques jours son caractère avait bien changé. + +--Mon cousin, s'écria-t-elle, ceci est une demi-déclaration, qui est +très adroite ou très impertinente. + +--Puis-je être adroit avec vous, ma cousine, murmura Hector d'un ton de +sincère émotion, puis-je être impertinent surtout? Vous savez bien que +je vous aime, et vous savez bien de quelle façon je vous aime. Il est +certain que vous êtes trop belle pour inspirer seulement l'affection +qu'on porterait à une soeur, mais il est certain aussi que mon coeur est +pris d'autant plus fortement que cet amour a résisté au ridicule qui, +dit-on, tue toute chose, au ridicule évident, manifeste. Il ne faut pas +plaisanter avec mon amour, qui me rend malheureux déjà et qui, +peut-être, brisera ma vie. + +La duchesse lui tendit la main sans arrêter sa monture. + +--Avez-vous vos vingt ans accomplis, Hector? demanda-t-elle. + +--J'aurai vingt et un ans dans onze mois, répondit Hector, je suis +bientôt majeur. + +--Et que comptez-vous faire, quand vous serez majeur? Hector ne répondit +pas tout de suite. + +--Eh bien! insista madame de Chaves. + +--Eh bien! s'écria Hector avec un accent de passion qui fit tressaillir +sa belle compagne, si elle m'aime, je l'épouserai, si elle ne m'aime +pas, je mourrai! + +Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le +pas d'eux-mêmes. + +--Vous ne m'avez jamais fait le récit détaillé de vos amours, dit la +duchesse d'un ton sérieux. Vous êtes malade, toute femme est médecin; +voyons, j'attends votre confession. + +La figure du jeune comte s'éclaira. Le plus grand bonheur de ces pauvres +amoureux est de raconter leur martyre. + +Il prit l'histoire au premier battement de son coeur, alors qu'il était +au collège ecclésiastique du Mans. Il montra, timidement et craignant +plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait naître sur les lèvres de +sa compagne, cette enfant d'une idéale beauté, chaste comme un rêve de +poète et réduite à danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau +grossier de saltimbanques. + +Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne +subissant pas non plus la fièvre des bravos. + +Il l'avait vue telle qu'elle était, le comte Hector, parce qu'il +l'aimait sincèrement et profondément. + +Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui +sommeillait en elle à l'état latent parce qu'on ne lui avait jamais +donné l'occasion d'éclater. + +Madame de Chaves suivait avec un entraînement, dont elle ne se rendait +pas compte, ce récit d'une naïveté presque enfantine, et l'intérêt qui +brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur. + +Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une +croissante émotion, la fameuse scène de la demande en mariage, faite à +Échalot et à madame Canada; il récita par coeur les lettres qu'il +écrivait à mademoiselle Saphir, il avoua même l'envoi audacieux de sa +photographie. + +Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait +parfois, c'était pour prononcer de ces paroles qui trahissent +involontairement l'intérêt excité. + +Hector la remerciait en son coeur et il allait toujours, ravi d'épancher +son bien-aimé secret. + +Son histoire n'avait pas beaucoup d'incidents dramatiques. Depuis qu'il +était à Paris, Hector avait assez vécu pour apprécier l'énorme +complaisance de cette femme du monde, faisant à de pareilles bagatelles +l'aumône de son attention. + +--Je vous ennuie, ma bonne, ma chère cousine, disait-il, il n'y a rien +là-dedans, je le sens bien, sinon que j'aime comme un malheureux et +comme un fou. Pour comprendre comment j'aime de la sorte, une femme si +fort au-dessous de moi, selon les apparences, il faudrait que vous la +vissiez. + +--Je la verrai, dit madame de Chaves comme malgré elle. + +--Non, oh! non! s'écria Hector d'un accent suppliant, vous ne pourriez +la voir que dans son triomphe, c'est-à-dire dans sa misère. Je ne veux +pas que vous la voyiez ainsi! + +--Mais enfin, murmura Lily qui rêvait, elle est donc bien belle, bien +belle! + +La poitrine d'Hector se gonfla, et les yeux de sa compagne se baissèrent +sous le regard de feu qu'il lui lança. + +--Elle est belle comme vous, dit-il en contenant sa voix, et je n'ai +jamais trouvé personne à lui comparer que vous. Vous n'avez pas les +mêmes traits, vous ne vous ressemblez pas, et pourtant, chaque fois que +je vous vois, je pense à elle. J'établis entre elle et vous je ne sais +quel lien mystérieux... comment vous dire cela? mon amour pour elle a +comme un reflet dans ma tendresse pour vous... Vous pleurez! pourquoi +pleurez-vous, madame? + +La duchesse essuya ses yeux vivement, et dit en essayant cette fois de +railler: + +--C'est vrai, je pleure... et je ne sais pas lequel de nous deux est le +plus fou, Hector, mon pauvre neveu! + +--Car, se reprit-elle, je suis votre tante, et il faudra bien à la fin +que je vous parle raison... Mais auparavant, je veux savoir. Ne +l'avez-vous jamais revue avant de la retrouver à Paris? + +--Je l'ai cherchée souvent et trouvée quelquefois, répondit Hector mais +je sens plus amèrement que vous ne pourriez l'exprimer le malheur de +cette passion qui m'entraîne; je résiste, j'ai honte. J'aimerais mieux +ne la voir jamais que d'affronter ces terribles applaudissements que son +talent soulève et qui me serrent si douloureusement le coeur. + +--Et cependant..., commença madame de Chaves. + +Hector l'interrompit, d'un geste doux, et sa voix prit un accent de +recueillement. + +--Le hasard m'a servi une fois, dit-il, et mon pauvre roman, si triste, +a du moins une page heureuse. L'année dernière, elle a été malade en +passant à Melun, et vous ne sauriez croire à quel point les bonnes gens +qui exploitent son talent l'aiment religieusement. C'est comme une +famille où le père et la mère vivent agenouillés devant l'enfant. Je les +crois riches d'une façon relative; du moins ne négligent-ils rien quand +il s'agit de leur adorée Saphir. Lors de sa convalescence, ils lui +louèrent un petit appartement dans une jolie maison voisine de la Seine +sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. + +«Elle n'a pas, vous le pensez bien, s'interrompit timidement Hector, les +frayeurs ni les préjugés des autres jeunes filles. Chaque matin elle +allait toute seule faire une longue promenade à cheval en forêt. Il y a +un dieu pour les amoureux, ma belle cousine; dès la première promenade +qu'elle fit, je la rencontrai. + +--Mais, poursuivit Hector, ces rencontres en forêt ne m'avançaient pas +beaucoup; je n'étais plus le lycéen du Mans, hardi à force d'ignorance. +Mon amour avait grandi: je n'osais plus, je me cachais derrière les +branches pour la regarder passer, et il me semblait impossible +d'acquérir l'audace qu'il eût fallu pour l'aborder. + +--Vous n'êtes pas timide, pourtant, murmura la duchesse. + +--Non, répondit Hector, avec les femmes de notre monde je ne suis pas +timide. Elles sont heureuses, nobles, défendues par le respect de tous +mais celle-ci, qui pour moi était au-dessus de n'importe quelle +princesse et qui en même temps tenait dans la vie un état si misérable, +comment l'aborder? comment m'excuser de l'avoir abordée? et que lui dire +enfin sur cette route où l'on ne pouvait parler à genoux? + +«Un jour j'eus la pensée de monter, moi aussi, à cheval. Elle se +rendait, chaque matin, à une petite chapelle située au bord de l'eau, où +elle semblait accomplir une neuvaine ou un voeu, car elle est pieuse +comme un ange, et je ne sais pas d'où sa religion lui est venue. + +«Mon cheval croisa le sien, comme elle sortait de la chapelle, dans +l'avenue qui rentre en forêt. J'avais eu tort de craindre et je ne sais +point de grande dame qu'il soit plus facile d'aborder. Elle a l'autorité +de celles qui, tout naturellement, se sentent le droit de faire le +premier pas. + +«Elle me reconnut, avant même que je l'eusse saluée; elle poussa un cri, +et, toute pâle de joie, elle prononça mon nom. + +«Ce fut sa main qui se tendit vers la mienne; tandis qu'elle murmurait: + +«--J'ai achevé aujourd'hui ma neuvaine, et c'était vous que je demandais +à Dieu. + +«Hélas! belle cousine, s'écria ici Hector avec une colère douloureuse, +vous allez la juger mal peut-être. Elle appartient à une classe où un +pareil abandon peut sembler effronterie. + +Madame de Chaves lui serra la main fortement. + +--Continuez, dit-elle, ne plaidez pas sa cause qui est gagnée; je l'aime +puisque vous l'aimez. + +Hector porta la douce main qu'on lui donnait à ses lèvres. + +--Merci! murmura-t-il, du fond du coeur, merci!... Mais ne me demandez +pas de vous raconter ce qui fut dit dans ce tête-à-tête étrange et +délicieux qui sera le plus cher souvenir de ma jeunesse. Les paroles +échangées, je m'en souviens mais, quand je veux les répéter, il semble +qu'elles perdent leur sens véritable. Le courant des pensées de Saphir +ne se rapporte à rien de ce que vous ou moi nous pouvons connaître; +c'est une naïveté bizarre où il y a de saintes aspirations. Elle semble +avoir vécu dans une féerie, et le monde ne lui est apparu qu'au travers +d'un rêve. Elle n'a rien du milieu grossier dans lequel se passa son +enfance, sinon l'amour filial qu'elle porte aux pauvres gens qui l'ont +élevée... + +--Ce n'est donc pas leur fille? demanda madame de Chaves avec vivacité. + +--Ce n'est pas leur fille, répondit Hector. + +Puis avec un sourire mélancolique, il ajouta tout bas: + +--Belle cousine, je suis égoïste quand je parle d'elle; j'oubliais que +vous aviez aussi votre adorée folie. + +--C'est vrai, murmura la duchesse qui avait aux joues une rougeur +fiévreuse, je pense à elle toujours, toujours! mais cela ne m'empêche +pas de vous écouter pour vous, Hector. Continuez, je vous prie. + +--J'ai tout dit, répliqua le jeune comte de Sabran; nous fîmes une +longue route côte à côte, comme nous voilà tous les deux, ma belle +cousine; nous avions sur nos têtes l'ombre épaisse des grands arbres, et +nulle rencontre ne vint troubler notre solitude. Nous parlâmes d'amour +ou plutôt chaque chose que nous disions contenait une pensée d'amour. +Elle n'a rien à cacher, je vous l'affirme, et son coeur se montre dans +tout l'orgueil de son exquise pureté. Au bout d'une heure, nous étions +des fiancés qui sont sûrs l'un de l'autre et n'ont plus à s'exprimer +leur mutuelle tendresse. Qu'avions-nous dit? de ces riens que les coeurs +traduisent et qui valent cent fois le serment banal d'aimer toujours. + +Elle était radieuse de beauté; l'allégresse de son âme illuminait son +visage; l'avenir n'avait plus d'obstacles: Dieu nous devait le bonheur! + +Avant de me quitter, elle se pencha sur son cheval et me tendit son +front charmant, où je déposai le premier baiser. + +Les arbres de la forêt éclaircissaient déjà leurs feuillages; on voyait +la route de Melun à travers une dentelle de verdure. + +--À demain! me dit-elle. + +Et je restai seul. + +Le lendemain, elle ne vint pas. J'appris qu'elle avait quitté la petite +maison où s'était achevée sa convalescence. Moi-même je repartis pour +Paris où mon tuteur m'appelait. + +À Paris, les choses changent d'aspect. Je vis les jeunes gens de mon âge +et j'eus pudeur d'une aventure pour laquelle je n'aurais osé chercher un +confident. + +Je pensais, en faisant la revue de mes nouveaux amis: auquel d'entre eux +pourrais-je dire que j'aime sérieusement, profondément, et pour en faire +ma femme, une pauvre fille sans père ni mère, qui gagne de l'argent à +danser sur la corde? + +La tête d'Hector se pencha sur sa poitrine et il resta silencieux. + +--Vous me l'avez dit à moi, murmura doucement madame de Chaves. + +--C'est vrai, prononça Hector d'une voix si basse qu'elle eut peine à +l'entendre, et je ne sais pourquoi il me semblait que vous étiez +intéressée à le savoir. + +Ils échangèrent un long regard et tous deux baissèrent les yeux. + +Leurs chevaux reprirent le grand trot. + +Ils avaient traversé toute la longueur du bois de Boulogne, et se +trouvaient dans le quartier de la Muette. + +--Vous ne me parlez plus, murmura madame de Chaves. + +--Si fait, répondit Hector avec une sorte de répugnance, j'ai une faute +à confesser... Belle cousine, une fois, j'ai eu peur de vous comme de +mes amis. + +--Voyons cela. + +--C'était un de ces jours derniers, lors de la promenade que nous fîmes +avec monsieur le duc à Maintenon, vous en calèche, moi à cheval. Il faut +bien vous dire que j'ai beaucoup lutté contre cet amour et que, parfois, +je me suis cru tout prêt d'être vainqueur. + +--Pauvre belle Saphir! soupira madame de Chaves. + +Hector, qui était en avant, se retourna et lui baisa encore la main. + +--Vous êtes une sainte, dit-il, et Dieu vous fera heureuse. Ce jour-là, +comme nous quittions la forêt de Maintenon, au moment où nous tournions +l'angle de la route de Paris, nous avons rencontré la pauvre maison +roulante où Saphir habite avec ses parents saltimbanques. + +--Je l'ai vue! s'écria madame de Chaves, et je me souviens que je vous +ai dit: cela ressemble à l'arche de Noé! + +--Oui, fit Hector en rougissant, vous avez plaisanté, je suis lâche +contre la plaisanterie de ceux que j'aime. La fenêtre de la petite +cabane de Saphir était ouverte; je n'ai pas ralenti le pas de mon cheval +et je ne me suis pas même retourné... + +--En bonne chevalerie, dit gaiement la duchesse, voici un grand crime, +mon neveu, et il vous faudra l'expier. Avons-nous demandé pardon à la +dame de nos pensées? + +--Je l'ai vue, répondit Hector, mais je ne lui ai pas parlé. + +--Où l'avez-vous vue? + +--Dans un lieu, répondit-il tristement, où j'étais bien sûr de la +trouver. Les baraques de la foire sont toutes rassemblées sur +l'esplanade des Invalides pour la fête du 15 août. Celle des parents de +Saphir ne pouvait manquer d'y être. + +Ils arrivaient à la grande avenue qui conduit de la Muette à la porte +Dauphine. Hector voulut tourner dans cette direction, mais la duchesse +l'arrêta et lui dit: + +--Ce n'est pas notre route. + +Et comme Hector l'interrogeait du regard, elle ajouta: + +--Nous allons à l'esplanade des Invalides. Je veux la voir! + + +DEUXIÈME PARTIE + +MADEMOISELLE SAPHIR + + + + +I + +Médor, dernier avaleur + + +C'était d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprimé sa volonté +de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas à cela. Il changea de couleur. + +Son amour était grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de +son âge. + +--Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu! + +--J'y pense, répondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie, +j'ai le coeur gonflé par je ne sais quel espoir. Je vous le répète, il y +a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air! + +Et comme Hector hésitait encore, elle ajouta: + +--À votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des +choses qui m'ont frappée. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin +qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle +affirme en être capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant? + +Hector ne résista plus. Ils traversèrent les pelouses du Ranelagh et +prirent la grande rue de Passy. + +Le soleil inclinait déjà vers l'horizon, quand ils franchirent le pont +qui mène à l'esplanade. Comme ils ne pouvaient pénétrer dans la fête +avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue latérale et gagnèrent la rue +Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures à un garçon +marchand de vin, puis ils redescendirent à pied sur l'esplanade. + +Ce n'était pas jour de grande recette; il y avait, néanmoins, comme +c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques, +tandis que d'autres restaient dans la plus complète solitude. + +Au centre de la fête, parmi les établissements les plus _conséquents_, +pour employer le style de notre ami Échalot, le théâtre de mademoiselle +Saphir dressait orgueilleusement sa façade orientale, ornée des plus +audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers +Coeur-d'Acier. + +On voyait là tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions, +tours d'adresse et de force, bêtes sauvages, phénomènes athlétiques et +autres attractions. + +Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de +Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul +pied en équilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux +Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves! + +Saphir, son jeune amour, le rêve de ses vingt ans, caricaturée par le +prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui +ait dépassé la gloire de Raphaël, selon l'opinion de messieurs les +artistes en foire. + +Monsieur Baruque, son émule, seconde étoile de l'atelier Coeur-d'Acier, +avait peint sur le même tableau et à divers plans, avec cet inimitable +talent qui se passe à la fois du dessin et de la couleur, le jongleur +indien, la panthère africaine sautant à travers un cerceau, un Auriol +chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer +contre un crocodile de la Polynésie; dans un coin, Saladin avalait +encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex +sur l'abdomen non loin du Christ crucifié entre les deux larrons. À +l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait +une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la +droite, l'empereur Napoléon III rentrait dans sa bonne ville de Paris +après la paix de Villafranca. + +Dans les nuages, à droite, un médaillon, coupé en deux, représentait +d'un côté la prise de Pékin, de l'autre des scènes de la tour de +Nesle--à gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux +regards des amateurs une messe de minuit à Saint-Pierre de Rome et +l'incendie de la Villette. + +Cela paraîtra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce même +tableau une femme à barbe, entourée de gendarmes et de membres de +l'Académie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme +portant sa tête au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un +Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se +soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement à un clou à +crochet par l'extrémité de son petit doigt. + +Il n'y a que l'atelier Coeur-d'Acier, dont nous avons écrit ailleurs la +grande et véridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont +chaque pouce carré a son intérêt et son utilité. Cela ne coûte pas plus +cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent +en outre de remettre des pièces aux vieux tableaux d'église, détériorés +par les voyages ou le temps. + +Tout était en mouvement sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. +Échalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffée +d'une perruque d'étoupe toute neuve, battait la caisse. Mais, à part +l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le géant Cologne, +jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de +l'ancien Théâtre Français et Hydraulique s'était magnifiquement +transformé. + +Il n'y avait pas moins de six musiciens à l'orchestre, trois habillés en +lanciers polonais, trois habillés en Turcs. + +Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un +pitre déguisé en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun +avait dans sa spécialité une réputation plus qu'européenne. + +En outre, deux tam-tams de grande taille grinçaient avec rage, tandis +qu'une petite machine à vapeur poussait des sifflements, à faire saigner +les oreilles. + +C'était complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus éclatantes +illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'épique Laroche, dont +les établissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprès du +palais Canada. + +Au moment où le comte Hector et sa compagne traversaient la foule, +Échalot annonçait dans son porte-voix que la grande représentation de +mademoiselle Saphir allait commencer. + +--Quoique légèrement indisposée, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de +l'indulgence du public. + +Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient +le long de ses tempes. + +Il avait fait en vérité tout ce qu'il avait pu pour s'opposer à la +fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au +moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui +faisait d'elle le point de mire de tous les regards. + +Mais la belle duchesse s'était montrée inflexible. Elle avait répété ce +mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: «Je le veux!» + +Madame la duchesse de Chaves était pour le moins aussi émue que son +cavalier qui sentait frémir son bras. + +La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain +merveilleux, au son d'une musique impossible. + +Madame de Chaves cherchait à entraîner Hector qui ne résistait plus, +opposant seulement à l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une +véritable cohue les séparait encore de l'estrade. + +Le reste de la place était à peu près désert; l'établissement Canada +monopolisait littéralement le succès. + +À une cinquantaine de pas de là, dans un autre rang de baraques plus +pauvres, une baraque, la plus misérable de toutes, s'élevait formée de +quelques planches mal jointes qui chancelaient. + +Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une +enseigne écrite au cirage et qui disait: «Grands exercices de Claude +Morin, dernier avaleur de sabres.» + +Un pauvre diable mal vêtu et dont la figure amaigrie disparaissait +presque sous la masse énorme de ses cheveux crépus était assis par terre +devant cette cabane la tête entre ses deux genoux. + +Il jetait un regard mélancolique sur le victorieux établissement des +Canada qui lui faisait face. + +Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur +lui-même ne se souvient sans doute plus que Claude Morin était le +véritable nom de Médor. + +Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placés qu'ils étaient +entre son bouge et l'estrade Canada. + +En ce moment, une voiture fermée s'arrêta devant le saut de loup des +Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent au plus épais de +la foule. Ils étaient tous les deux d'un certain âge, leurs tournures et +leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois. + +L'un d'eux, fortement basané, rabattait un chapeau à larges bords sur +chevelure d'un noir mat où tranchaient quelques mèches grisonnantes. + +Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa +barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, étaient arrangés avec +une prétentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes. + +Le premier semblait désireux de se cacher; l'autre portait haut sa +figure souriante, contente, éclairée par un regard brillant et froid. + +C'était le second qui menait le premier; il perça la foule à grands +coups de coudes, répondant aux murmures par des gracieux saluts et +d'abondantes excuses débitées avec l'accent italien. En manoeuvrant +ainsi, il parvint à guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de +l'estrade. + +En cet endroit, il lui dit, avec un obséquieux sourire qui montra une +rangée de dents plus blanches que celles d'un hippopotame: + +--Monsieur le duc, nous voici arrivés à bon port. Il n'y a point de +grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger +par elle-même, et je parierais ma tête à couper qu'elle sera contente de +ma trouvaille. + +Monsieur le duc ne répondit que par un geste d'humeur bourrue. + +Madame de Chaves et son cavalier n'étaient pas à plus de dix pas de ce +couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et, +comme la duchesse s'en étonnait, il étendit silencieusement le doigt +vers l'escalier que monsieur le duc commençait à gravir sur les traces +de son compagnon. + +Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un +léger cri. + +Les deux hommes se retournèrent. + +Madame de Chaves s'était baissée prestement et croyait avoir évité le +regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basané, +qu'on appelait monsieur le duc, se reprit à monter l'échelle, il avait +aux lèvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu +quelques heures auparavant derrière les persiennes demi-fermées de +l'entresol faisant face au portail de Chaves. + +--En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire +s'épanouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous? + +Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le +bras: + +--Ami Gioja, quand même nous perdrions notre temps à l'intérieur de +cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien. + +Toute la personne de ce Gioja avait un éclat particulier et blessant, +depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet métallique que +jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et +froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea. +Mais le duc ne jugea pas à propos d'en dire davantage. + +C'était à leur tour d'entrer, ils entrèrent. + +Madame de Chaves était restée immobile et comme pétrifiée. Hector +attendait sa décision sans mot dire. + +Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entraîna en sens +contraire du mouvement général. + +Cela les fit passer devant la misérable cabane de ce pauvre Médor, qui, +lui aussi, avait ses gros yeux écarquillés par l'étonnement, pour avoir +vu monsieur le duc passer le seuil du théâtre Canada. + +Médor avait de la mémoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au +grand événement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'oeil il +avait reconnu le «milord» de la rue Cuvier. + +Il y a les favoris du succès, il y a les gens que la chance contraire +poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause à +la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Médor, depuis +quatorze ans que nous l'avons quitté, avait fait de son mieux dans la +mesure de ses moyens assez bornés; sa profession de chien de berger, +sous les ordres de Madame Noblet, était bien véritablement à la hauteur +de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualité +principale, la fidélité. + +Il y avait du chien dans ce bon garçon et son ambition n'allait pas +au-delà de celle des chiens: boire à sa soif, manger à sa faim, et +dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une émotion +poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son +dévouement à la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se +mourant près du berceau de sa fille. + +Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil. + +Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le +pense un peu, puisque le premier mouvement de Médor avait été de +souffrir du retour de Justin. Médor était donc jaloux. Mais les chiens +le sont aussi. + +Je n'ai jamais admis l'opinion de ces précieux, professant que l'amour +d'une pauvre créature, comme était Médor, peut ternir l'éclat de la plus +éblouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et +ce ne sont pas ces humbles adorations qui déshonorent. + +Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une échelle de +significations diverses applicables à l'échelle des intelligences et des +caractères. + +Médor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voilà ce qui +est certain. + +Il avait pris en affection Justin diminué et vaincu, à cause de la +Gloriette. + +Et quand il avait trouvé un jour Justin ivre d'absinthe, c'est-à-dire +noyé dans le plus méprisable, dans le pire des découragements, Médor +s'était dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tâcherai +de faire tout, moi seul. + +La besogne de Médor c'était de retrouver Petite-Reine. Cette ardente +volonté, née du désespoir de Lily, qu'il avait vu de si près, avait +survécu en lui à la disparition même de la jeune mère. + +Les idées naissaient en lui difficilement; quand elles étaient nées, +elles ne mouraient point, parce que d'autres idées ne venaient jamais +les étouffer ou les chasser. + +D'ailleurs, il pensait peut-être vaguement que Petite-Reine retrouvée +rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de +revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes. + +Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en +tout, il n'avait jamais eu qu'une idée, et il la suivait patiemment, +malgré l'inutilité de ce long effort. + +Il s'était dit, dès les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux +conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait dû être +enlevée par des saltimbanques. + +Pour la retrouver, le moyen le plus simple était donc de faire la revue +des saltimbanques de France, et, pour en arriver là, le plus court +chemin était de devenir soi-même un saltimbanque. + +Des calculateurs d'élite, et Saladin lui-même, n'auraient pas trouvé +mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un +plan et son exécution; or, notre ami n'avait pu donner à l'exécution de +son plan que l'intelligence qu'il avait. + +Voici pourquoi nous avons parlé de mauvaise chance. Entre les mille +variétés de _travaux_ qui gagnent le pain des saltimbanques, notre +pauvre Médor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant. + +Il était devenu avaleur de sabres, au moment où Saladin, un virtuose +pourtant dans la partie, désespérait déjà de l'«avalage». + +Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous, +Médor était parvenu, cependant, à faire son tour de France. Il avalait +les sabres très mal; le public mécontent le huait; mais il était si bon +et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les +banquettes et nettoyer les lampes. + +Un mathématicien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut +parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. Médor, qui +n'était pas mathématicien, se dit au bout d'un certain nombre d'années: +puisque j'ai été partout et que je n'ai rencontré Petite-Reine nulle +part, c'est qu'elle est introuvable--ou morte. + +Il revint alors à Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul être +auquel il s'intéressât désormais. Justin avait disparu, ou plutôt il +était tombé si bas que Médor ne le trouva plus dans la pauvre sphère où +il se mouvait lui-même. + +Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le +reconnut pas. + +Justin--l'homme du château-, monsieur le comte de Vibray, avait une +hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de +son ivresse chronique. + +Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela, +mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire. + +Ce n'était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers. + +Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou +où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq +volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi +ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un +livre français: _Les Cinq Codes_. Justin l'avant tant lu et relu que les +pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l'automne. + +Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il +n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris. + +Ils ajoutaient que, quand Justin n'était ivre qu'à demi, c'était encore +un gaillard de bien bon conseil. + +Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les +chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes +forains dont il s'était rapproché à différentes reprises, mû peut-être +par le même instinct que Médor. + +Ils l'appelaient le père Justin; quoiqu'il fût jeune encore, au dire de +ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences +de la vieillesse. + +Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait +l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'était +bien à contrecoeur et par nécessité qu'il avait fini par s'établir à son +compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et +de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l'étroite cabane, trop +large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre, +emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui +environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand +trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la +tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis. + +Il se consolait néanmoins en disant qu'il était désormais le premier et +le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai +exactement par le défaut de concurrence. + +Médor avait un autre motif d'orgueil; il était le seul homme que le père +Justin admît dans son trou. Médor, il est vrai, n'y allait jamais sans +porter quelque chose à boire, mais il renouvelait ses visites aussi +souvent qu'il le pouvait. + +Était-ce la conversation abrutie du misérable ivrogne qui l'attirait? +Non. Que Justin eût la fièvre de l'alcool et déraisonnât honteusement ou +que Justin, à jeun, par hasard, pris d'une gravité hautaine, en revînt à +son langage d'autrefois qui, désormais, était burlesque dans sa bouche, +Médor l'écoutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des +refrains sans tête ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi +ou déclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point. + +Ce qui l'attirait par une séduction irrésistible, c'était une pauvre +relique qu'il avait trouvée dans un coin du réduit de l'ivrogne, à +moitié cachée sous la poussière. + +Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux +duquel pendait une photographie qui représentait une jeune mère tenant +son enfant dans ses bras, ou plutôt tenant un nuage, trace confuse de +l'enfant qui avait bougé en posant. + +Le berceau de Petite-Reine disposé en autel par les mains de la +Gloriette. + +Le portrait de la Gloriette pressant sur son coeur Petite-Reine. + +C'était pour cela que Médor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le +père Justin, en payant son entrée avec des fonds de bouteilles. Quand +une fois il était entré, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter, +et venait s'asseoir dans le coin où était la relique, restant des heures +entières en contemplation devant le berceau et devant le portrait. + +Au moment où Hector et madame de Chaves passèrent devant Médor, ils +allaient encore lentement à cause de la foule. Médor, qui venait de +reconnaître le duc de Chaves à la porte de la baraque, mit ses yeux +grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans même le voir; mais il +n'en fut pas de même pour la duchesse, quoiqu'elle eût son voile +rabattu. À son aspect, il tressaillit de la tête aux pieds et tout son +sang vint à sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort +se fût détendu en lui. + +Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux à tour de +bras, en répétant plusieurs fois de suite: + +--Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai rêvé? + +Pendant ce temps-là, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient +déjà l'angle de la rue Saint-Dominique. + +Ce fut tant pis pour ceux qui étaient entre eux et Médor. Médor se jeta +tête première dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva +juste à temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs +montures et redescendre vers la Seine. + +Pour la seconde fois Médor aperçut les traits de l'amazone, et il appuya +les deux mains contre son coeur en se disant: + +--C'est elle! c'est bien elle! + +Les chevaux eurent beau trotter, Médor n'avait pas les longues jambes de +Saladin, mais sa passion était autre et plus forte. + +Il eût suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu +l'arrêter, sinon la mort. + +En arrivant à la porte cochère de l'hôtel de Chaves, la duchesse, qui +n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute la route, dit: + +--Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir reçu une lettre de +moi. + +Ils se séparèrent. Quelques secondes après, Médor, haletant et baigné de +sueur, vint tomber sur le pavé dans l'enfoncement de la porte. + +Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, puis il dit: + +--Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu'à elle, mais +j'arriverai! + + + + +II + +Saladin ouvre la tranchée + + +Nous avons laissé Saladin déjeunant avec l'appétit d'un juste au +restaurant du faubourg Saint-Honoré. Il ne nous est pas permis de +l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre héros, ensuite +parce que sa physionomie copiée exactement sur nature absout notre récit +de tout péché romanesque, et lui donne couleur d'histoire. + +Saladin, comme la plupart des héros de notre siècle, n'avait pas à +proprement parler de généalogie; il était ce champignon qui pousse sur +la couche formée par le vice parisien. La légende honteuse et burlesque +de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'était un +dieu à sa manière, et il avait sa chèvre Amalthée. Son père Similor, +breveté pour la danse des salons, sa nourrice Échalot, sa mère Ida +Corbeau, la Vénus invalide, ont été chantés par nous dans un poème où +les badauds des quartiers riches profitèrent avec une curiosité étonnée +de nos voyages et découvertes dans les sous-sols de la civilisation[*]. + +Rude voyage où l'on trouve cependant, et malgré le dire calomnieux d'une +littérature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la +misère, plus de comédie sauvage et poussant le grotesque jusqu'à +l'invraisemblable que d'éléments tragiques ou terribles. + +C'est toujours Paris, descendu à cent pieds sous terre, Paris qui n'a +pas été à l'école et qui vit des enseignements malsains du mélodrame, +unique lanterne allumée dans ces profondeurs. + +C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une élégance qui +fait pitié, et je ne sais quelles prétentions à la fois risibles et +douloureuses au bienfait des belles manières. + +Ce Paris-là, nous ne l'avons pas inventé, mais nous l'avons trouvé en +allant voir un jour où pouvait être l'absurde souterrain habité par les +cent mille bandits qui poignardent, étranglent, étouffent, assomment ou +empoisonnent les cent mille victimes hachées annuellement dans la +cuisine de l'églogue contemporaine. + +D'autres sont allés déjà sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas +celui d'Eugène Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le +centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on +fera descendre un boulevard jusqu'à ces bas-fonds remplis +d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens aisés iront voir en train +de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dansée autrefois par les +ambitions de l'ignorance et de la misère. + +Ida Corbeau était morte noyée dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de +conduite d'Échalot l'avait tiré de presse; Similor lui-même, sans +amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de +laver sa figure et ses mains. + +Saladin, qui était la seconde génération, devait profiter de ce progrès +et, qui sait, pénétrer peut-être à travers nos couches sociales si +faciles à trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la considération +publique. + +En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur +la carte, en dépit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le coeur +content comme un négociant qui vient de trouver le joint d'une +combinaison difficile. L'idée de Saladin était simple à l'instar de +toutes les grandes idées, et de plus, comme presque toutes les idées du +peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de +théâtre. + +Chacun connaît l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas à son gré +une clientèle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants +pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame à cinq cents +représentations. + +Saladin avait inventé quelque chose d'analogue. Ayant enlevé jadis +Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profité, il +voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine +à sa mère. + +Au point de départ, une forte lacune existait dans ce projet, car +Petite-Reine était l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir +qu'une récompense très bornée. + +Mais il y avait cet homme brun, cet étranger à barbe couleur d'encre qui +avait donné un louis à Saladin déguisé en vieille femme. + +Ils ont beau être positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux +qui sortent des profondeurs dont je parlais naguère sont romanesques +jusqu'à la folie. + +Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et +que la première mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont +pris pour plus de trente millions de billets à 25 centimes aux loteries +autorisées pour la plus grande gloire de la morale publique. + +Nos loups-cerviers n'en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse +qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le +sou. + +Revendre ce qu'il avait volé, telle était donc la première forme de +l'idée de Saladin, et à mesure que les années s'écoulaient, il élevait +en lui-même ses prétentions à l'endroit de ce marché fantastique, parce +que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au +faîte de la fortune. + +Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que +l'homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant +ardemment et patiemment un désir déterminé. + +Il n'y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants. + +La seconde forme de l'idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le +drame; il se dit que l'heureuse mère en retrouvant sa fille n'aurait +rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l'ange sauveur qui la +lui ramènerait. Ce n'étaient pas, tant s'en faut, des suppositions +faites à l'étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se +mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les +raisons qui auraient pu déterminer son refus. + +On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin +s'était arrangé de manière à n'être plus saltimbanque; il s'était fait, +comme nous l'avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais +qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de +lui-même. + +Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La +vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus +efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès. + +Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier +les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables +services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorité. + +Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici à une nature par trop +supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte +de crainte, mêlée d'admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour +d'un coup d'oeil et se détourna de lui avec dédain. + +Ce mépris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins +notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à +sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit. + +Après des années où il avait manoeuvré dans le vide, soutenu seulement +par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin +se rencontrait face à face avec la vérité. + +Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la +complète réalisation de son rêve. + +Il n'y avait pas en lui beaucoup d'étonnement, il y avait un immense +orgueil, joint au soupçon instinctif qu'il faudrait donner peut-être une +troisième forme à son idée. + +--Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je +connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille à la +cheville! J'avais tout deviné recta, seulement, au lieu d'une marquise +ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront. + +Et il se frottait les mains entre deux bouchées. + +Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce +fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et +moyens à prendre pour exploiter son aubaine. + +Quoiqu'il n'admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il +ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence +impossible, d'agir sans elle. + +Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en +définitive, peut offrir très décemment 10,000 francs à l'homme qui lui +ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille +livres de rente. + +Tout dépend de l'exécution. + +Saladin n'avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect +se présenter à l'hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire, +du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet désirable +et se poser en gendre possible? + +De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de +l'espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l'audace +des aveugles au bord d'un précipice. + +Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et +Saladin n'en manquait pas tout à fait, il était facile d'augurer que +tout devait se terminer par une récompense honnête. + +Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de +vin lui resta au gosier. + +Il travaillait désespérément, et ceux qui l'avaient vu commencer son +repas d'un appétit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il +demanda le café d'une voix presque dolente. + +Il chercha bien un instant quel levier de manoeuvre pourrait lui fournir +la découverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves +guettant sa femme derrière les persiennes d'un entresol. + +Mais ce genre de roman n'était pas dans les cordes de Saladin: tout au +plus devinait-il vaguement qu'il y avait là un moyen d'action. La +manière de s'en servir lui échappait absolument. + +Il huma son café d'un air mélancolique. + +Avant d'avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour +chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne +devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une +sorte de colère en reconnaissant le butin qu'il avait ramassé deux +heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'hôtel de +Chaves. + +Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea +et ses yeux ronds lancèrent un éclair. + +--Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant! + +C'était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec +des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré. + +--La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout +blême et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y étais +encore! je le regardai pour voir si c'était de l'or ou de l'argent, mais +comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du +fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort... + +--L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son +couteau sur la table. + +Ce n'était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et +un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux. + +Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et +la poitrine évasée. L'idée avait sa troisième forme. + +Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air +protecteur. + +--Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que +voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de +vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir! + +«Et papa Similor qui _dingue_ dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en +éclatant de rire. Bah! on n'est pas méchant, on lui fera un sort +médiocre en rapport avec ses capacités. + +Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place, +disant au cocher: + +--Rue Tiquetonne, n° 13. + +Vingt minutes après, il montait l'escalier terriblement noir de madame +Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris. + +Madame Lubin avait, à l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides +ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et +soignait ensuite les malades à l'aide des révélations qu'il tirait +d'elle. + +C'est une des branches du métier et je connais des personnes +respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement. + +L'autre branche de l'état consiste à retrouver les objets perdus et à +découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers, +conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police +correctionnelle. + +Une ou deux même ont passé en cour d'assises drapées dans leur dignité +et fort étonnées qu'on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur +cuisine, les fonctions du procureur impérial. + +Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite +d'appartenir à la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux +d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mômeries comme les +sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que +d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce. + +Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il +serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prétention morale +que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous. + +Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en +train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée. + +Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le +plus faible. + +--Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le +plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse +comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer. + +Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras +et disparut. + +--Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant. + +--Monsieur le marquis, répondit la somnambule d'un air digne, vous savez +bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, _je dors_, et +c'est tout frais; je suis lucide. + +Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea. + +--J'aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre +comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer. + +Madame Lubin était une femme d'une trentaine d'années, usée et surmenée, +mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir +auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit: + +--Causons... nos machines ont-elles monté aujourd'hui en bourse? + +--Il ne s'agit pas de cela, répondit Saladin d'un air grave, vos +machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en +question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez? + +--Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet? + +Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes. + +--Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!... Ça vous a-t-il servi +à quelque chose l'adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée? + +Saladin fit un grave signe de tête. + +--Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d'un ton +solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la +duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du +Faubourg-Saint-Honoré. + +--Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment +savez-vous cela? + +--Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas +d'être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la +duchesse? + +La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter. +Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche. + +--Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en +cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le +registre. + +--Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l'avez +fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de là? + +Saladin souriait dans sa cravate. + +--Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup +d'oeil peut vous convaincre de la vétusté de l'objet. + +--C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez acheté d'occasion? +En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu +connaissait son bracelet. C'était, je le crois bien, une manière de +relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce +petit bric-à-brac à madame la duchesse. + +Saladin était de plus en plus majestueux. + +--Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous +apporte seulement les moyens de faire preuve d'une très grande habileté +ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux +choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consultée, +ensuite l'existence d'un individu doué de facultés extraordinaires et +qui prétend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite +personne... est-ce que ce n'est pas déjà joli? + +--Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu doué de facultés +extraordinaires? + +--Naturellement, répondit Saladin, qui salua. + +--Y aura-t-il quelque chose pour moi? + +Saladin salua de nouveau et répéta: + +--Naturellement. + +--Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit +revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l'enverrai chez +vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit à moi. + +Saladin secoua la tête avec lenteur. + +--Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous +prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des +intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes +nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable +ingénieuse _Le Coq et la Perle_; il y a dans la vie des occasions dont +le vulgaire ne peut pas profiter. + +--Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée. + +--Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une +femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-à-vis d'un homme tel que +moi, vous appartenez au vulgaire. + +Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d'oiseau, il ajouta: + +--Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables +destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée? + +Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle +aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d'illusions +et respirent le roman par tous les pores. + +Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient +un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis +qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coudée. + +--C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'étonnant! +Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde. +Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? + +Saladin répondit: + +--Qui sait si cette soirée n'est pas pour vous l'aurore d'une position +fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez +écrire ce que je vais vous dicter. + +Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprès de la table et disposa +tout ce qu'il fallait pour écrire. + +--Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis. + +Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et +paraissait méditer laborieusement. + +Il avait l'air d'un poète qui va enfanter un chef-d'oeuvre. Et par le +fait il se disait: + +--La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et +solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper +la dame, et qu'elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si +j'étais un casse-tête chinois. + +--Eh bien? fit la somnambule. + +Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta: + +«Madame, «Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne +respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter. + +«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a également fait +connaître l'existence et la supériorité. + +«L'objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par +lui. + +«Peut-être l'homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret +produit par une perte bien autrement cruelle... + +«Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage. + +«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l'ancien agent de +police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez +affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!» + +--Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa. + +--Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle. + +--Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la +couperais. Mettez l'adresse. + +Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son +hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré. + +Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt +sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole. + + + + +III + +Saladin monte à l'assaut + + +Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même +qu'il y a dans l'art des oeuvres très méprisables dont le succès est +forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de +vue. + +Le roman est entré dans nos moeurs bien plus profondément qu'on ne le +pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour +celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un +roman. + +Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne +comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par +quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs, +l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue. + +Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et, +pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain, +malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance +très exceptionnelle. + +Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences +à sa guise, et c'est là que commence le roman. + +C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la +déduction logique des événements. + +Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à +qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que +l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années. + +Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la +somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se +rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons, +n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari. + +Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui, +avant elle, avait porté ce titre et ce nom: duchesse de Chaves. + +Elle lut la lettre au milieu d'une certaine préoccupation, non point +qu'elle eût peur, car elle était brave comme toutes celles qui ont +terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres +s'accrochent au dernier amour, à la faible espérance qui était désormais +toute sa vie. + +Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue +Lacuée, à genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily +était restée après tant de temps écoulé. + +Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et +de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouvé dans +sa poitrine le coeur d'une morte. + +Elle jeta la lettre qu'on lui avait apportée dans sa chambre à coucher, +et se reprit à songer à cette rencontre bizarre: monsieur le duc de +Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrés qui conduisaient à +un théâtre forain. + +C'était fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc +intéressait Lily médiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure +c'était le singulier regard que monsieur de Chaves avait jeté sur elle. + +Monsieur de Chaves était à Paris quoiqu'il eût annoncé hautement son +départ, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait +comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduités du jeune +Hector de Sabran pouvaient présenter un danger. + +S'il était une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman +débordât, c'était assurément madame de Chaves. Depuis l'heure de sa +naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quittée, +quoiqu'il n'y eût pas un atome de tendance romanesque dans son esprit, +ni dans son coeur. + +Elle avait passé au milieu de tout cela, portée par les événements, et +n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille. + +Justin lui-même ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille. + +Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa +position vis-à-vis de son mari demi-sauvage, c'était un roman bien +connu, une légende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue. + +Monsieur le duc n'était pas homme à chercher des intrigues subtiles. Il +aimait avec une brutalité folle. Lily avait la conviction qu'il s'était +débarrassé de sa première femme pour l'épouser, elle, Lily. + +Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait +prendre le même moyen pour épouser une autre femme. + +Elle ne l'avait jamais aimé. Elle avait pour lui la répugnance terrifiée +des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'était résignée à cette torture +de vivre près d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce +sacrifice le moyen de retrouver Justine. + +Elle eût fait plus encore, si une épreuve plus dure se fût présentée à +elle. + +Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aimée passionnément pendant +plusieurs années, et jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sur +lui un remarquable empire. + +Il était fier de sa beauté. Il éprouvait à chaque instant de ces +mouvements de jalousie qui enchaînent, et pour le garder esclave, Lily, +soutenue par la pensée qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois +surmonté un sentiment qui était plus que de la froideur. + +Le duc alors redevenait l'amant agenouillé des premiers jours. + +Au bois et dans les fêtes de la haute vie, en voyant passer cette femme +si noblement fière, souriante et, en apparence, heureuse d'être partout +la reine de beauté, vous n'eussiez jamais deviné la plaie incurable de +son âme. + +Monsieur le duc de Chaves, de son côté, avait accompli loyalement au +moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours été à la +disposition de Lily, dès qu'il s'était agi de chercher Petite-Reine. + +Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donné à penser à la jeune +mère que sa fille était partie pour l'Amérique. + +Et s'il avait menti, c'était pour emporter l'objet de sa passion comme +une proie. + +Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-même ces événements +lointains, mais la lettre mystérieuse, à son insu, prenait déjà sa +pensée. + +Souvenons-nous que, même avant d'avoir reçu cette lettre, elle avait dit +à Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: «Si cette +somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver +l'enfant...» + +La lettre était sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se +prit à la regarder. Matériellement, cette lettre sentait l'endroit d'où +elle venait: c'était un papier grossièrement parfumé, dans une enveloppe +timbrée avec prétention. + +Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappée, ou plutôt +blessée par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupées avec +une majesté sibylline, lui sautèrent aux yeux comme une ridicule +mystification. + +Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois. + +Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la +promesse mystérieuse! + +Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans émotion, la +prière de passer chez un notaire inconnu. + +C'est là le roman, c'est là son prestige, c'est là ce qui mène les trois +quarts de la vie des trois quarts d'entre nous! + +Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman +entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient +entraînant. + +D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait +découvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru +tenir cachés; on avait retrouvé le bracelet; on avait fait bien plus: on +avait deviné, et c'était magie, la secrète préoccupation de son coeur. + +Car cet objet, plus cher et plus cruellement regretté, auquel on faisait +allusion, que pouvait-il être, sinon sa fille elle-même? + +Elle se mit au lit en songeant à la lettre. + +Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie. + +Et, chose singulière, parmi les énigmes que la lettre proposait, les +plus obsédantes pour sa pensée n'étaient pas celles dont l'exposé du +moins se comprenait. + +Son adresse devinée, le bracelet retrouvé, l'allusion faite au sort de +sa fille, tout cela s'évanouit peu à peu pour céder la place à ce +problème, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se +présentant à l'hôtel, sous le nom de Renaud, ancien employé de la +police. + +De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. +Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà +et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait +donné l'ordre exprès d'introduire auprès d'elle monsieur Renaud sitôt +qu'il se présenterait. + +Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait +la porte cochère. + +Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune +homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge, +après l'avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu'au perron. + +Lily put l'examiner à son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas +lent et solennel. + +C'était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu'on les voit à +Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent +quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir +collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc +rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un +chapeau tyrolien à larges bords, d'où s'échappaient les mèches +abondantes et lustrées d'une chevelure noire. + +Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une +figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu. + +L'instant d'après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit +son entrée dans le boudoir de madame la duchesse. + +Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et +dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent: + +--Voilà bien des années que je m'occupe de vous. + +Il avait en parlant un léger accent tudesque. + +Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une +sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté. + +--Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres. + +La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas: + +--Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de +vous. + +Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d'aplomb et de +gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l'apprendre et à +le répéter. + +Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une +tête: une tête de marbre immobile et glacée. + +Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant +l'audacieuse comédie qu'il allait jouer; peut-être du moins aurait-il +choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences. + +Sans prétendre qu'un autre stratagème n'eût point réussi auprès de cette +pauvre femme, subjuguée d'avance et préparée à toutes les crédulités, +nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage. + +Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout +par leurs côtés les plus invraisemblables. + +Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a +condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se +réfugient d'eux-mêmes dans l'impossible. + +Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l'influence de la poésie +ambiante: ceci du haut en bas de l'échelle sociale. On est bien forcé de +prendre le merveilleux où les poètes l'ont mis. + +Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se +chargeaient de répondre aux questions de l'ambition effrénée ou de +l'aveugle désespoir. Le XVIIIe siècle incrédule inventa les magnétiseurs +et but en riant l'élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro. +Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes. + +C'est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable. + +Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C'est la baguette des +fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien +ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l'épée de +d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo. + +On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque +chose. + +D'Artagnan mourut il y a longtemps. + +Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de +banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas +encore, beaucoup plus bas. + +Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de +je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis, +ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l'agent de +police, pour l'entourer de rayons sur l'effronté piédestal de leurs +fictions. + +On pêche ses héros où l'on peut, dans les temps de disette avérée. Il y +a quelque chose d'original et à la fois de généreux à préférer les +gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour +siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs. +Je ne puis que louer de tout mon coeur les hommes de grand talent qui se +sont donné la mission de réhabiliter l'agent de police. Il était temps +de flétrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le +complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats +qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas même, pour +compenser la dérisoire modicité de leur paye, l'appoint de la +considération publique. + +Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d'une complète +apothéose, il y a de la marge, et peut-être n'était-il pas nécessaire de +remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent +dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole. + +Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme +dans l'autre. + +Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le +public. + +Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vérité; ma croyance +est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien +autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagération +même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs. + +Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile, +profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du détective. + +Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son +effet, il prit le siège qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez +vaste portefeuille en même temps qu'un objet enveloppé dans du papier +qu'il remit entre les mains de madame de Chaves. + +--Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il. + +La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant +dans la chambre, n'eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle +chancela sur son siège et murmura: + +--Quoi, monsieur! vous savez?... + +--Je suis Renaud, répondit Saladin d'une voix basse et brève. + +Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet. + +--Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame +Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite +bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l'enfant: Justine, +mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier... +Contestez-vous? + +La duchesse le regardait bouche béante. + +--Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un +autre carré de papier. + +--Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de +la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie... + +Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupéfaction. + +--Quoi! même ces détails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence +d'un signe de tête. + +--Je suis Renaud, répéta-t-il pour la seconde fois. + +Et il ajouta de sa voix glacée qui n'avait point d'inflexions: + +--Voiture procurée par un jeune garçon, avaleur de sabres de son état. +Quatorze ans. Nom: Saladin. + +Il changea de carré de papier. + +--Journée du lendemain très chargée. Faits principaux: départ de la +jeune mère pour Versailles; Petite-Reine confiée à une femme nommée la +Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergère, dont le métier était +de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nommé Médor, +aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de +mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet à voile bleu. Homme +déguisé: ce même jeune garçon qui avait procuré la voiture la veille au +soir... + +--Etes-vous sûr de cela? s'écria Lily qui haletait. + +--Je suis sûr de tout ce que je dis, répondit sèchement Saladin. J'ai +interrogé moi-même le jeune garçon qui est maintenant un homme. + +--Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle +vivante? + +Saladin jeta son carré de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui +restaient dans son carnet. + +--Vous n'avez pas encore regardé si le petit bracelet est bien le vôtre, +dit-il tranquillement. + +C'était vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves déplièrent +l'enveloppe. + +--C'est lui! s'écria-t-elle en portant le bracelet à ses lèvres, c'est +bien lui, et ma fille... + +--Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous égarons pas. +Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possédiez, un +autre qu'elle avait emporté... + +--Et celui-là?... + +--C'est celui qu'avait emporté Petite-Reine. Lily tendit ses mains +jointes qui tremblaient. + +--Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas +voulu vous jouer ainsi du coeur d'une mère! + +Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevèrent sur elle. + +--Procédons par ordre, s'il vous plaît, fit-il d'un ton d'autorité. +Quand il en sera temps nous arriverons à ce qui regarde madame votre +fille. + + + + +IV + +Saladin fait un roman + + +L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son +étonnement pût augmenter, mais elle bondit sur son siège à ces derniers +mots prononcés par Saladin: «...madame votre fille». + +--Ma fille! s'écria-t-elle, mariée!... mais c'est une enfant! Puis, +retournée subitement par la grande joie qui envahissait son coeur, elle +ajouta d'une voix tremblante: + +--Elle vit donc, puisqu'elle est mariée! Oh! qu'importe cela! qu'importe +tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma +fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille! + +Saladin lui adressa le signe que les pédagogues font aux enfants pour +réclamer le silence. + +--Procédons par ordre, répéta-t-il après avoir trouvé dans son carnet le +carré de papier qu'il cherchait; jusqu'à présent vous ne contestez pas? + +--Tout ce que vous avez dit, répliqua Lily qui le suppliait du regard, +est la vérité même, et il a fallu un miracle d'habileté... + +--Je suis Renaud, dit pour la troisième fois Saladin. + +--Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses +notes, grand de Portugal de 1er classe, chargé d'une mission +particulière de l'empereur du Brésil, mêlé à tout cela indirectement. +Était à la représentation de la foire. Était au Jardin des Plantes. +Offrit des primes en argent à la police de Paris. Détermina la Gloriette +à partir avec lui pour l'Amérique.--Lacune. + +«Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est nécessaire +pour ma gouverne. + +En même temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux +dernières pages, où il prit un carré qui contenait seulement ces mots: + +--Lacune. Retour en France. Duc marié à la Gloriette. Voyage dans les +départements. + +Enfin un dernier papier disait: + +--Soupçons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19 +août 1866, monsieur de Chaves revenu secrètement pour surprendre sa +femme. Embuscade. + +--C'était hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans répondre: + +--La voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran, +Grand-Hôtel, chambre 38. + +La duchesse était muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son +carnet. + +--Je vous prie, dit-il, de compléter brièvement et clairement ce qui +concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous connaîtrez mieux la +position où je suis vis-à-vis de vous, vous comprendrez que ma conduite +dans toute cette affaire doit être dirigée par les renseignements les +plus positifs. + +Saladin rapprocha son siège, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa +un carré de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va +prendre des notes. + +Le premier instinct de la duchesse fut d'obéir tout de suite et +aveuglément. + +Aucun doute n'était en elle; on peut dire qu'elle était émerveillée et +subjuguée. Si elle hésita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa +mémoire. + +--Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non +seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends. + +Les yeux de la duchesse évitèrent les siens, parce que la pensée de +monsieur de Chaves venait de traverser son esprit. + +--Comment ignorez-vous une partie de la vérité, murmura-t-elle, vous qui +avez appris des choses si difficiles à connaître? + +Saladin eut un sourire. + +--Nous voilà qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que +cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai +cherché à savoir, et ces choses-là n'étaient pas des plus faciles à +deviner. Quant au reste, j'ai épargné ma peine, parce que j'avais la +certitude de tout apprendre par vous. + +--Si je ne pouvais..., commença la duchesse. + +--Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire, +et il est impossible qu'aucune force humaine enchaîne votre langue, +quand je vous dis: je veux que vous parliez! + +Il s'exprimait avec emphase, mais sans élever la voix. La duchesse dit +après un silence: + +--C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre. +Ai-je le droit de révéler un secret qui ne m'appartient pas? + +Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. + +--C'est le secret de l'autre que je veux connaître, dit-il, c'est +l'autre qui est le maître ici; c'est de l'autre que dépend le sort de +votre fille, et vous êtes trop mère pour ne pas comprendre que le sort +de votre fille seul m'intéresse. + +--Elle sera heureuse..., s'écria madame de Chaves. Elle allait +poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever. + +--Auriez-vous défiance? demanda-t-il avec une dignité sobre qui prouvait +son vrai talent de comédien. + +--J'ai peur, murmura la duchesse. + +--De moi? + +--Non, de lui. + +La duchesse, en prononçant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur +ses lèvres, comme si elle eût voulu se bâillonner elle-même. + +Le visage de Saladin changea, exprimant pour la première fois une nuance +qui n'était point dans son rôle; son regard eut de l'étonnement et de la +contrariété. + +--Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il. + +--Il m'a aimée, répondit tout bas madame de Chaves. + +La main de Saladin se posa sur son bras. + +--J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent impérieux, +non pas pour moi, mais pour elle. + +--Pour elle! répéta la duchesse, dont la voix chevrotait, brisée par les +larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai +souffert depuis tant d'années, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour +elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le +temps a passé, je n'ai rien oublié. En ce moment où Dieu fait luire à +mes regards un espoir qui m'éblouit le coeur, il me semble que je +deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se +peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et +d'avoir son front sous mes lèvres! J'ai vécu pour cela, uniquement pour +cela; sans cela je n'aurais même pas eu besoin d'aller au-devant de la +mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaillé, j'ai combattu, +j'ai espéré en dépit même du désespoir qui me torturait l'âme... Et +maintenant tout s'éclaire à la fois à l'improviste! Hier, il n'y avait +autour de moi que ténèbres, et j'aurais donné mon sang pour connaître la +route où elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je! +pour deviner un rien, pour acquérir le plus vague de tous les indices. +Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand +bonheur que ma raison se refuse à le comprendre. Vous voilà, vous, un +inconnu, vous venez à moi par une porte mystérieuse et qui fait songer +aux miracles, vous me dites ce qui s'est passé exactement, +minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire. + +«Les noms de l'enfant, vous me les répétez, les faits les plus +indifférents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous étiez +autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse où +j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chère petite jusqu'au +moment plus cruel où elle me fut enlevée. Je sais qu'il y a des +merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que +l'oeil de la police perce les ténèbres les plus épaisses, mais au nom du +ciel, ne vous fâchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien +faible et bien ébranlée. L'habileté qui sert à découvrir peut aussi +servir à tromper... + +«Oh! pitié! pitié! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser, +monsieur! + +--Madame, prononça froidement Saladin, j'ai pitié, mais vous ne m'avez +pas offensé. Il faut aux grandes émotions de la femme un calmant: la +plainte ou les larmes. Les minutes sont précieuses pour moi, et +cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait à ma +place, madame, car je suis maître absolu de la situation; j'ai des +droits, et vous l'avez bien deviné, quoique aucune allusion à ce sujet +ne soit tombée de votre bouche, j'ai des droits égaux, supérieurs même à +ceux d'une mère. + +Un effroi mortel, où il y avait de la haine, se peignit sur les traits +de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit. + +--Cela devait être, prononça-t-il à voix basse; si nous ne sommés pas +unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous +serons des ennemis irréconciliables! + +--Vous êtes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les +yeux. + +La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras. +Peut-être n'eût-il point voulu abattre si tôt cette grosse carte, qui +était un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il +avait pu pour que ce mensonge sautât aux yeux comme l'évidence, mais il +aurait voulu choisir son heure et profiter à son gré de l'effet produit. + +--Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intérêt à tous les +trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermeté; +mais je suis gentilhomme, et, pour la première fois depuis bien +longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du +gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous êtes sa mère; j'abdique +le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si +c'était à moi d'employer la prière. Écoutez-moi, je serai bref; vous +allez savoir en face de qui la volonté de Dieu vous a mise. + +La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement. +Tout répit, à cette heure, était précieux pour elle. + +Saladin se recueillit un instant, puis, après avoir économisé son +souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusitée, il +parla ainsi: + +--Mon père, margrave ou marquis de Rosenthal (Silésie prussienne), +occupait un haut grade dans l'armée et s'était marié à une noble +Polonaise, la princesse Bélowska. Il habitait Posen dont il était second +gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanités à +l'université de Breslaw. + +«Lors des grands troubles qui agitèrent la Pologne prussienne, mon père +demanda son changement à cause de sa femme qui était parente de la +plupart des chefs insurgés; la cour de Berlin refusa durement, et mon +père fut obligé de garder son commandement. + +«J'avais fait un voyage à Posen, pendant les vacances de 1854, pour +venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma +mère, qui était d'habitude, une femme sédentaire, presque uniquement +occupée de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la +voiture était sans cesse attelée, et plus d'une fois j'entendis mon père +lui dire: + +«--Madame, vous serez la cause de notre ruine. + +«Une nuit, je fus éveillé par un bruit qui se faisait dans la cour de +notre maison. Deux voitures arrivèrent l'une après l'autre et les pas de +plusieurs hommes sonnèrent dans les corridors. + +«À dater de ce moment, ma mère reprit sa vie d'autrefois, mais mon père +n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des allées et des +venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui +m'entourait était que des hôtes mystérieux habitaient notre demeure. + +«On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major général lithuanien +Gologine, qui, après le combat de Grodno, avait fait une trouée en avant +et passé notre frontière, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il +devait être réfugié aux environs de la ville avec son état-major. + +«Le jour même où je devais monter à cheval pour quitter la maison +paternelle et retourner à mes études, une estafette du gouvernement +apporta à mon père l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui +commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec +sa femme, et, comme je m'avançais jusqu'à la porte cochère pour le voir +sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure. + +«Les choses vont vite chez nous, en Prusse, dès qu'il s'agit de +conspirations, surtout quand elles ont rapport à la Pologne. + +«Je n'ai jamais revu ma mère, qui pourtant ne passa point en jugement. +On publia la nouvelle qu'elle était morte dans son lit. Mon père fut +passé par les armes sur la grande place de Posen, condamné légalement +par un conseil de guerre. + +«La veille on avait fusillé, dans la plaine, Gologine et son état-major, +au nombre de treize officiers, dont trois colonels. + +«Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'à +Aix-la-Chapelle, et de là déposé à la frontière de Belgique, avec +défense de rentrer sur le territoire prussien. + +«J'avais dix-huit ans, il me restait quelques frédérics d'or en poche; +je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui +s'intéressât à mon sort. + +«Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe +sur mes pauvres aventures pour arriver à ce qui vous concerne. + +«Pour vivre, je m'étais fait comédien, et je courais la province, +gagnant à peine de quoi n'être pas tout nu, en mangeant maigrement. + +«C'était un soir d'été, en l'année 1857, il y a de cela neuf ans. +J'allais à pied entre Alençon et Domfront, portant au bout d'un bâton +mon léger bagage, qui était toute ma fortune, les jours commençaient à +être plus courts, on arrivait à la fin de septembre. + +«Vers six heures du soir, à deux lieues d'un gros bourg où je comptais +passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la +marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai: +c'était une petite fille de six à sept ans qui était tombée, comme elle +me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la +galerie de derrière, et s'étant évanouie sur le coup n'avait pu appeler +à son aide. Elle était blessée aux deux jambes assez grièvement, et +c'est à cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de +saltimbanques à laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, obligé +de m'arrêter au bourg le plus voisin, où elle se mit au lit, pour y +rester deux semaines. + +«Certes, dans la position où j'étais, personne n'aurait pu me blâmer de +confier cette enfant à la charité publique, mais je suis le fils de mon +père et de ma mère qui donnèrent leur vie pour secourir des malheureux. + +La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes +aux yeux. + +--Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore +fait, elle était si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands +yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris à l'aimer comme si +elle eût été ma jeune soeur ou ma fille. + +--Merci! murmura la duchesse d'une voix étouffée, oh! merci! Dieu vous +récompensera. + +--Dieu me récompensa, répondit Saladin en souriant, puisque je résolus +ce problème de ne pas mourir de faim avec ma protégée. Dans les longues +heures que je passai près de son lit de souffrance, nous causâmes; nous +causâmes beaucoup. Peut-être n'avons-nous jamais causé si bien depuis, +car, plus tard, à mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'égarait +de plus en plus, tandis qu'à ce moment où elle ne cherchait pas, +quelques paroles vraisemblables, sinon précises, lui venaient de temps +en temps aux lèvres. + +«Je sus ainsi qu'elle n'était pas née chez les saltimbanques, qu'il y +avait une sorte de mur, obstruant sa mémoire, au-delà duquel elle +cherchait en vain à connaître le passé. + +«Elle s'était éveillée; c'était son mot, vers l'âge de trois ans, au +milieu de gens et d'objets qui ne lui étaient point familiers; mais +cette impression avait été faiblissant à mesure qu'elle s'était habituée +à ses nouveaux protecteurs. + +«Ceux-ci n'avaient point de méchanceté; ils la battaient seulement un +peu pour lui apprendre des tours de force. + +La respiration de Lily s'arrêta dans sa poitrine. + +--Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les +histoires d'enfants enlevés par les bohémiens et les Tsiganes. Je +connaissais bien cela, et je reconstruisis aisément la pauvre histoire +de ma petite amie. + +«Seulement, comme l'esprit va naturellement vers le grand, je me figurai +d'abord, à cause de l'élégance de ses formes et de sa beauté +aristocratique, qu'elle devait être l'enfant de quelque grande famille. + +«Cette opinion qui se trouvait être fausse en ce temps-là, puisque c'est +seulement plus tard que vous êtes devenue une grande dame, servit du +moins à faire naître et fortifier en moi l'idée de retrouver les parents +de l'enfant. + +«Nous autres Prussiens, quand nous avons une idée, nous y tenons +fortement et les obstacles ne nous arrêtent point. + +«Je vins à Paris avec ma petite amie que j'appelais Maria, du nom de ma +mère; j'écrivis à Posen pour la première fois, demandant secours à des +parents éloignés et à ceux qui avaient été les clients de ma famille. + +«Je reçus de l'argent et des encouragements car, là-bas, on n'oublie pas +ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m'annoncèrent même qu'on +s'occupait de faire rapporter ma sentence d'exil. + +«Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait déjà plus de mettre à +profit leur bon vouloir. Mon idée avait grandi en moi à la taille d'une +passion. + +«Et je suivais mon travail avec la patience d'un Huron cherchant des +traces sur le sentier de la guerre. + +«Je passai un an et un mois à promener Maria dans Paris, lui faisant +examiner tour à tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque +paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizième mois seulement, +et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j'obtins dans la +même journée deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait +de lumière appréciable. + +«Au Jardin des Plantes d'abord, où jamais je ne l'avais conduite, elle +me parut inquiète, incertaine. Comme je l'examinais avec un soin +minutieux, je la vis rougir et pâlir. + +«Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit +un mouvement comme pour courir vers eux... + +La duchesse écoutait avec une passion croissante, et son âme passait +dans son regard qui dévorait monsieur le marquis de Rosenthal. + +--Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s'évanouit comme un éclair. Je +fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur +le boulevard de l'Hôpital et sur le quai de la Gare. Je n'obtins aucun +résultat. + +«Comme nous arrivions à la place Valhubert, son regard s'éclaira +vaguement. Nous traversâmes le pont d'Austerlitz et j'entendis sa +respiration se presser dans sa poitrine. + +«--Reconnais-tu quelque chose? demandai-je. + +«Elle poussa un petit cri, ses yeux dilatés se fixèrent sur une danseuse +de corde qui travaillait au bord de l'eau en face de la rue Lacuée. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient +convulsivement. + +--Je vous fais languir, n'est-ce pas? dit Saladin avec bonté; mais je ne +puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble +que l'instant d'après Maria s'étonnait de sa propre émotion. + +--Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle était si petite! + +--J'avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua +Saladin. Je restai frappé vivement. Je compris que ce n'était plus aux +impressions de l'enfant qu'il fallait m'adresser, du moins pour le +moment, mais à un système de recherches et d'investigations qui devait +avoir pour point de départ son émotion d'une minute. + +«Je me disais: la vue de sa mère éveillerait sans doute complètement ses +souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant à cache-cache: +je _brûle_! je suis bien sûr que la mère doit être près d'ici. + +«La pauvre Maria passa deux mauvaises semaines, presque toujours seule à +la maison; moi j'employai ce temps à fouiller le quartier Mazas de fond +en comble. + +«Un jour, en rentrant dîner, je lui dis: + +«--Bonjour, Justine. + +«Ses yeux s'ouvrirent tout grands, comme ils avaient fait quand nous +avions aperçu la danseuse de corde. + +«--Bonjour, Petite-Reine, dis-je encore. + +«Elle baissa ses longues paupières bordées de soie et sembla chercher en +elle-même. + +«Puis elle me demanda: + +«--Pourquoi me dites-vous cela, bon ami? + +La duchesse, qui s'était levée à demi, s'affaissa de nouveau sur son +fauteuil. + +L'excellent Saladin sourit encore et murmura: + +--Madame, votre espérance est encore trompée; vous avez cru que nous +étions au bout de nos peines... Et cependant, si tout eût été fini ce +jour-là, le jeune marquis de Rosenthal ne se serait jamais appelé +monsieur Renaud, agent de police. + + + + +V + +Saladin voit le pied d'un Habit-Noir + + +Saladin débitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son +accent allemand qu'il n'exagérait jamais donnait à son récit une saveur +particulière. + +Il avait trouvé cet accent tout fait sous le péristyle de la Bourse. + +--Je fus bientôt arrêté dans le rayon de mes investigations +personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la +police soi-même. J'avais noué des relations au commissariat du quartier +Mazas, et je m'informai auprès d'un inspecteur s'il me serait possible +d'entrer à la préfecture sous un nom d'emprunt qui mît à l'abri la +noblesse de mes ancêtres. + +«Il fallait en arriver là ou abandonner la recherche qui me tenait si +fort au coeur. J'avais découvert, en effet, il est à peine besoin de le +dire, que la mère de ma petite Justine avait quitté le quartier Mazas +depuis nombre d'années. + +«En Allemagne comme en France nous avons nos préjugés contre la police, +mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu +m'affilier à des malfaiteurs pour conquérir le bonheur de Petite-Reine, +je n'aurais pas hésité un instant. + +«On soumit le cas à un gros bonnet de la sûreté qui avait la réputation +de jauger les gens d'un coup d'oeil. Il répondit d'abord que tous les +marquis étaient des imbéciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fainéant +dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosité, disant qu'un +marquis comme moi devait être une drôle de bête. + +«Je lui fus présenté; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure, +dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employés pour +constater l'identité de Petite-Reine. + +«--C'est naïf comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme +qui n'est pas de l'état et n'en a pas les outils. + +«Il m'invita à dîner, non sans me faire sentir le prix de cette +condescendance et me lança dès le soir même dans une histoire à faire +dresser les cheveux. + +«Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui +disparaît de temps en temps pour revenir toujours, dénoncée par ses +crimes. + +«Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, après avoir volé +et assassiné une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jeté dans +les jambes de la justice un prétendu coupable que les preuves accumulées +avec soin accablaient. + +«C'était aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre +André Maynotte, qui disait lui-même à ses juges: «Je suis innocent, mais +si j'étais chargé de me juger moi-même, je crois que je me +condamnerais.» + +«Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui +devait hériter d'elle et l'avait menacée. + +«Grâce à moi, le _truc_ des Habits Noirs fut découvert (je vous demande +pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du +même coup ma réputation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent +encore. + +«On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne +fus appelé à faire de la police active que dans les grandes occasions. + +«Sans me vanter, je vous aurais retrouvée plus tôt si vous aviez été en +France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je +voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science +n'aboutissait à rien, je donnai ma démission à la sûreté et je +m'embarquai pour l'Amérique avec Justine. + +«Je dirais que j'ai perdu là plus de deux ans s'il n'était certain que +les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne +manquions de rien, parce que j'étais chargé là-bas de représenter les +intérêts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France. + +«Je dois avouer que mes recherches au Brésil furent couronnées d'un +médiocre succès. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y étiez +plus, mais en bonne police j'aurais dû tomber sur vos traces. + +«Il n'en fut pas ainsi, et à mon retour en France le nom de Chaves, sans +m'être tout à fait indifférent, puisque je l'avais inscrit dès longtemps +dans mes notes, n'éveillait en moi que de vagues suppositions. + +«Il y avait une raison à cela, madame, et vous l'avez déjà devinée, si +vous connaissez le coeur humain. La tiédeur avait succédé à la passion +dans mes recherches, ou plutôt la passion s'était portée ailleurs, et au +lieu de l'ardent désir que j'avais autrefois, peut-être éprouvais-je une +sorte de crainte de me rencontrer face à face avec l'objet de mes +recherches: la mère de Justine. + +«Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me +laissait voir naïvement l'attrait qui l'entraînait vers moi. + +«Je n'ai pas l'âge d'être son père. + +«Au moment où je suis tombé sur vos traces, madame, Justine et moi nous +étions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet +obtenu de Sa Majesté la révocation de la sentence d'exil lancée contre +un enfant innocent, et si je ne suis pas sûr de recouvrer tous les biens +de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer à ma jeune épouse, +au sein de ma patrie, une existence honorable et indépendante. + +Saladin arrondit son débit pour prononcer cette phrase fleurie. Il était +manifestement content de lui-même et regardait madame de Chaves d'un air +vainqueur. + +Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde émotion qui +l'avait agitée pendant la plus grande partie du récit. Ses beaux +sourcils étaient froncés légèrement et les plis de son visage +indiquaient le travail de la réflexion. + +--J'ai dit! prononça pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi, +madame? + +Lily lui tendit la main de nouveau, mais évita de répondre à sa +question. + +--Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue à élever l'ombre +d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mère et +mon trésor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque +frayeur les conditions que, peut-être, vous voudrez m'imposer. + +--Madame, répliqua Saladin avec une dignité de plus en plus marquée, ma +vie entière répond à cette inquiétude. Je suis gentilhomme, il m'est +pénible de vous le répéter, et à l'heure où j'épousais la pauvre +orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de +donner à ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous. + +--Vous êtes un galant homme, monsieur le marquis, prononça doucement +madame de Chaves, que dominait toujours une secrète préoccupation; +m'est-il permis de vous interroger? + +--Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un +redoublement de fierté. + +Madame de Chaves sembla chercher ses paroles. + +--Après tant d'années, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui +était l'enfant au berceau... rien... + +Elle hésitait et tenait les yeux baissés. Si elle avait regardé Saladin +en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'éclairer d'une +soudaine lueur. + +La question qui était sur les lèvres de madame de Chaves et qu'il +devinait déjà était de celles qu'il avait notées. + +Entre toutes les questions qu'il attendait c'était celle-là, très +certainement, qui lui préparait la plus triomphante réponse. + +Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort: + +--Votre tâche était deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement +de retrouver la mère, il fallait encore que la mère reconnût dans la +belle jeune femme présentée par vous l'enfant qui marchait à peine... +Avez-vous songé à cela? + +Ses yeux se relevèrent lentement; ceux de Saladin étaient fixés sur +elle. + +--J'y ai songé, répondit-il. + +--Et le moyen d'arriver à cette reconnaissance, vous l'aviez? + +--Si je ne l'avais pas eu, répondit Saladin, je n'aurais même pas risqué +les premiers pas sur cette route hérissée d'obstacles. + +Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves. + +--Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie! + +--Pourquoi le dire, répondit Saladin, de plus en plus impassible, +puisque vous le savez aussi bien que moi? + +--Je veux que vous parliez? s'écria la duchesse avec force. Tout dépend +du mot que vous allez prononcer! + +Elle retenait son souffle pour écouter mieux. Saladin sembla jouir un +instant de ce grand trouble qui la mettait à sa merci, puis il prononça +lentement: + +--Dieu l'avait marquée, madame. + +--Ah!... fit la duchesse en un cri éclatant. + +Saladin poursuivit: + +--Il n'y avait que moi près d'elle, quand je la relevai blessée, presque +mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner +à l'enfant les soins d'une mère. Votre fille, madame, avait entre +l'épaule et le sein à droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise +rose et veloutée que vous dûtes baiser bien souvent... + +--Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait. + +--Elle l'avait encore ce matin, répondit Saladin avec un sourire qui +n'était pas exempt de fatuité. + +On se perdrait à vouloir exprimer les sentiments complexes ou même +contraires qui peuvent frapper une âme dans un seul et même instant. + +La duchesse fut blessée violemment par le sens de cette réponse et +surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, soulevée, en +quelque sorte, par une passion supérieure, par la joie immense qui +exaltait tout son être, elle quitta son siège en chancelant et ouvrit +ses bras pour dire avec transport: + +--Je vous crois! oh! je vous crois... où est-elle? + +Saladin fut magnifique de sang-froid. + +--Chère madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les +deux mains très affectueusement pour l'aider à se rasseoir, la question +n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je +n'ai jamais eu l'ombre d'un doute à cet égard. + +--Où est-elle? répétait la duchesse comme une folle, où est-elle? + +Saladin eut encore son geste de maître d'école. + +--Ne nous égarons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu où sa +mère l'embrassera bientôt, si je le veux, mais où personne au monde ne +la découvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse, +quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile à l'un qu'à +l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de +faire cette confession loyale, à laquelle rien ne m'obligeait, j'avais +eu l'honneur de vous adresser une importante question. + +La duchesse passa la main sur son front; ses idées vacillaient. + +--C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens. + +Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux +tout de suite. Quoi qu'elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et +peur. + +Certes elle était encore bien incapable d'analyser le monde +d'impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient. +Elle était en face d'un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi +à la hauteur d'un héros. + +Mais depuis deux heures que le héros était là, l'échange mystérieux qui +a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit +l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune +marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité +de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet +homme mettait une poignante amertume. + +--Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête +est faible et j'ai besoin d'être guidée. + +--La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet +l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis... + +--Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec +fatigue. + +Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant +ses notes: + +--Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation; +j'ai une responsabilité considérable. On n'élève pas une jeune fille, et +quand je dis _élever_ c'est pour exprimer mon idée le plus simplement et +le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de +Rosenthal... vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d'apprendre que +votre fille porte ce titre et ce nom? + +--Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la première fois que vous +les lui appliquez. + +--Je vous pardonne, prononça noblement Saladin. J'ai quelque philosophie +et je sais faire la part de l'égoïsme jaloux d'une mère. Nous serons, +j'en suis sûr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je +vous répète que j'ai conscience d'être responsable et que, sous aucun +prétexte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a été à la +fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous plaît, de M. de Chaves. + +Lily fit de la tête un geste de consentement résigné. + +--Je procède selon votre permission, dit Saladin qui avait étalé ses +carrés de papier sur le guéridon et qui tenait sa mine de plomb à la +main. M. de Chaves était éperdument amoureux de vous... oui, n'est-ce +pas? très bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long. + +Lily le regardait faire. La prostration la prenait. + +--Il était forcé de retourner au Brésil, continua Saladin, il inventa +une histoire pour vous engager à le suivre. Quelle histoire? + +--Une troupe de bateleurs embarqués au Havre... + +--Et emmenant Petite-Reine? Très bien! ce n'est pas fort, mais les gens +qui souffrent beaucoup sont crédules. Petite-Reine n'était pas en +Amérique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus +amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux +quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous étiez sage, +il parla de mariage. + +--Il avait parlé de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse. + +--Bon! s'écria Saladin. Vous ignoriez qu'il eût une femme? + +--Je l'ignorais. + +--C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne connaît pas, dans ses moindres +détails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se +débarrassa-t-il de cette pauvre dame? + +--J'ai ouï parler de cela longtemps après notre mariage, balbutia Lily: +une scène de jalousie... + +--Le flagrant délit! Nos codes modernes ont, comme cela, des +commentaires très dramatiques. + +--Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant à la main un de ses +carrés de papier, qu'étant donné le caractère et les moeurs de ce bon M. +de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note déjà citée: «Soupçon, +fausse absence; aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves, revenu +secrètement--en embuscade pour surprendre sa femme.» + +--À la volonté de Dieu, murmura la duchesse. + +--Permettez, je n'ai pas achevé: «la voit partir à cheval avec le jeune +comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, 38». + +Leurs regards se croisèrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et +sereine fierté. + +--Sans doute! murmura Saladin, répondant à ce regard; vous êtes la vertu +même, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme +notre grand de Portugal de première classe. Qui sait si l'autre duchesse +n'était pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son âme! vous +l'avez remplacée, tâchons de nous bien tenir! L'intérêt de madame la +marquise de Rosenthal exige désormais que vous enleviez à monsieur de +Chaves tout prétexte de flagrant délit. Je tiens à vous conserver, ma +belle-mère. + +La duchesse réprima un mouvement de répulsion et dit: + +--Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; néanmoins, à la +suite des événements d'hier, j'ai cru devoir lui défendre ma porte. + +--Des événements! répéta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de +Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'était passé sur +l'esplanade des Invalides. + +Saladin parut prendre à ce récit un intérêt extraordinaire. Sa mine de +plomb joua énergiquement sur le papier. + +--Tiens, tiens! fit-il avec un sourire étrange, son Excellence a été +voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la +foire. Monsieur de Chaves était-il seul? + +--Il était, répondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort +souvent à l'hôtel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves +se livre à certaines affaires industrielles. + +--Nous reviendrons à ces affaires qui m'intéressent beaucoup, +interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce +personnage? + +--C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis +Pallante. + +Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrière sur son siège, sans +prendre souci de cacher son profond étonnement. + +--Vous le connaissez? demanda la duchesse. + +Au lieu de répondre Saladin pensait: + +«Les Habits Noirs sont entrés ici avant moi! Notre comédie +s'embrouille.» + +Madame de Chaves avait croisé ses mains sur ses genoux, et ne songeait +déjà plus à la question qu'elle venait de faire. + +Saladin, lui, s'enfonçait de plus en plus dans ses réflexions. Il +tombait là sur une révélation tout à fait inattendue, et qui devait +modifier considérablement son plan. + +Son enfance, nous le savons, avait été bercée avec le récit des hauts +faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs. + +Similor, Échalot lui-même, le bon Échalot, parlaient des Habits Noirs +avec le poétique respect qu'on doit aux personnages légendaires. + +Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occupé toute la +vie de Saladin se présentait à lui sous diverses formes, une des formes +de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs. + +Un instant Saladin fut littéralement abasourdi en voyant que les Habits +Noirs étaient à son insu dans son affaire. + +Son imagination travaillait déjà et il se disait: + +«Si monsieur le duc lui-même?... c'est impossible! il est encore trop +riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie +des femmes et il a tué déjà une fois, à tout le moins... Je saurai +demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.» + + + + +VI + +Saladin toise l'affaire + + +Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin, +d'ordinaire si net et si calme. C'était un garçon intelligent, mais ce +n'était pas un homme de génie. Il préférait les routes plates, quelques +longues qu'elles fussent, à ces chemins abrupts où l'on est obligé de +gravir et de bondir. + +Il faut avoir les pieds bien plantés sur un terrain solide et ne subir +aucun cahot pour avaler convenablement les sabres. + +Il s'était bien attendu à modifier, selon les cas, la tournure +élémentaire de sa grande idée, dont la forme suprême eût été son +tranquille établissement à lui, le marquis Saladin, en qualité de gendre +à l'hôtel de Chaves; mais il avait espéré cela comme on rêve, et ne +s'était point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes à son arc. + +La découverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqué en +creux dans le sable de son île, contrecarrait à la fois tous ses divers +projets. + +On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place +saccagée. + +Il éprouvait pour un peu cette lamentable déception de l'inventeur qui, +venant prendre un brevet au ministère, trouverait une épure semblable à +la sienne déposée dans les bureaux par autrui. + +Et notez que les inventeurs ont tous des idées à la douzaine, tandis que +notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfanté qu'une. + +--Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fierté, je +bénis la Providence qui m'a inspiré la pensée de multiplier les +précautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris déjà. +Toute cette enquête faite par moi n'avait qu'un but: connaître la +position que votre fille retrouvée et reconnue aurait à l'hôtel de +Chaves. + +--J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai répondu. N'avez-vous +plus rien à me demander? + +Saladin consulta ses notes pour la forme. Il était singulièrement +découragé. Il lui semblait que la duchesse elle-même confessait son +impuissance: c'était évidemment une reine déchue. + +Au premier moment elle n'avait pas dit: «Amenez-moi ma fille.» Elle +avait demandé: «Où est-elle?» + +--Vous n'êtes pas la maîtresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot +le résultat de toutes ses réflexions. + +La duchesse releva sur lui son regard où il y avait un orgueil triste. +Elle était si belle en ce moment qu'il resta comme ébloui. + +Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima +en lui. + +--Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle après un +silence. + +Les yeux de Saladin s'aiguisèrent comme s'il eût voulu percer, jusqu'au +fond, le mystère de son âme. + +Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus. +Saladin changea de ton encore une fois. + +--Madame, dit-il délibérément, je suis venu ici pour vous rendre votre +fille. J'ai trouvé d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle à +une mère; maintenant vous voilà inerte et comme anéantie. + +Il semble qu'un obstacle étranger à moi se soit mis entre votre fille et +vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je +vous comprenne. + +--C'est vous-même, répondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma +joie. Au premier moment, j'ai été tout entière au bonheur, au plus +grand, au seul bonheur que je puisse encore éprouver sur cette terre. +Mais à mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me +séparait de ma fille, et je cherche en moi-même les moyens de faire +évanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-être, j'y parviendrai +sûrement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des +garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous +saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience +et vous jugerez. + +Saladin n'était pas homme à éprouver de l'enthousiasme, néanmoins il se +sentit vaguement ému tant il y avait d'amour profond sous la froideur +apparente de ces paroles. + +Cette femme qui restait maintenant glacée devant lui eût donné, il le +sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille. + +--Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le noeud de la +question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me +communiquer, à son sujet, quelque chose de nouveau, je vous écoute. + +--Monsieur de Chaves, répondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est +l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontré jamais. Il +adore à genoux, il outrage avec une brutalité féroce; sa générosité n'a +point de bornes, mais il est cupide à ses heures comme un sauvage bandit +de l'Amérique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un très +grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le +conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partagé aurait pu +faire de monsieur de Chaves. + +--Et il n'a jamais été aimé? murmura Saladin. + +--Il a toujours été haï, dit la duchesse avec une sorte de dureté. +Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il +était impossible de voir sans admiration la beauté tragique de son pâle +visage. + +--Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai +peur de ses mains où il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses +fureurs m'épouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui... + +Elle s'arrêta encore, mais cette fois, brusquement. + +Les yeux de Saladin brillaient. + +Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait à +poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton +d'affaires: + +--Sa fortune, s'il vous plaît? + +--Il est encore très riche, répliqua la duchesse. Sur six termes de +paiement réglés après la vente de ses domaines dans la province de Para, +il a reçu deux termes seulement. + +--À quelle somme se montent ces termes? + +--À trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs. + +--Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient +faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers +termes payés ont été dissipés? + +--En presque totalité, répondit madame de Chaves. La vie de monsieur le +duc est un tourbillon. Les échos de ses folies furieuses arrivent +parfois dans ma solitude, mais jusqu'à ce jour j'y ai donné peu +d'attention. Il joue et perd comme un insensé; le sourire d'une femme +lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande +affaire des émigrants: la Compagnie brésilienne. + +--Ah! interrompit Saladin, l'histoire où est mêlé ce précieux Annibal +Gioja? + +La duchesse approuva d'un signe de tête. + +--Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant +d'entamer ce chapitre, je désirerais savoir quelles sont les dates de +paiement des termes de trois cent mille piastres. + +--Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a +toujours, vers cette époque, redoublement d'orgies. Le troisième +paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes à échéance. + +Saladin ne prit point de notes, mais quiconque eût observé sa +physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'était encore +une nouvelle face de l'affaire. + +--Arrivons, s'il vous plaît, dit-il, au vicomte Annibal et à la +Compagnie brésilienne, cela m'intéresse, quoiqu'il me semble probable +que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses auprès de Son +Excellence. + +--L'affaire de l'émigration, répondit madame de Chaves, est une affaire +comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore à +nos biens du Brésil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province +de Para, déjà vendus, mais à d'autres, plus reculés vers le sud-ouest. +C'est une société par actions, dont la fondation a coûté de grosses +sommes à monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux +gens d'Europe qui consentent à s'établir au Brésil. + +--Y a-t-il eu déjà, demanda Saladin, un versement opéré sur les actions? + +--Je l'ignore, répliqua madame de Chaves. + +Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La +duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence, +désormais. + +--J'avais espéré mieux, dit Saladin qui se disposait évidemment à +prendre congé; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une +garantie suffisante dans la situation qui m'est présentée. + +--Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante, +interrompit madame de Chaves sans aucun symptôme d'amertume, vous +séparez la fille de la mère... + +--Par intérêt pour la fille, acheva Saladin. + +--Par intérêt pour la fille, répéta la duchesse, c'est bien ainsi que je +l'entends, car autrement ce serait une infamie. + +Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le +dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit: + +--Vous m'avez mise en garde contre les excès d'un premier mouvement, +contre ce rêve que pourrait faire une mère d'appeler à son aide la +justice du pays, pour avoir raison d'un mariage illégal, en définitive, +puisqu'il fut contracté, sans le consentement des parents, avec une +mineure qui venait d'atteindre sa quinzième année. + +Saladin sourit. + +--Toutes ces questions me sont familières, dit-il, j'y ai songé +beaucoup, et quoiqu'il fût possible de répondre judiciairement à une +action pareille, j'ai préféré mettre «Mme Renaud» (il appuya sur ce +dernier mot) en lieu de sûreté. Elle a peut-être même encore un autre +nom, de même que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chère +madame. Je vous le dis dans la sincérité de mon coeur: je suis maître de +la situation, j'en suis maître dans toute la force du terme. Je +trouverais des gendarmes à votre porte, je serais entouré par eux que, +du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je +suis maître de la situation! et la seule chose qui me fâche c'est que la +situation ne soit pas meilleure. + +--Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout à coup madame de +Chaves. + +Chose véritablement singulière, Saladin n'était pas préparé à cette +question, la plus naturelle de toutes. Il fut troublé si visiblement que +madame de Chaves se demanda si toute cette longue scène n'était pas une +fantasmagorie. + +--Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle +pourtant; je ne saurais pas tendre un piège et j'accepte les choses +comme vous les avez posées: vous êtes le maître, je vous reconnais pour +tel, je vous demande uniquement la possibilité d'embrasser ma fille. +Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez. + +--Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offensé. + +--Le prix que vous voudrez, répéta madame de Chaves, car nous avons +parlé de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la +mienne. + +Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils +s'écarquillèrent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase. + +--Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui +s'animait en parlant, je ne saurai pas où est cachée ma fille, ma pauvre +chère enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et +pour qui je consentirais à mendier mon pain dans la rue! Nous monterons +en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la faculté de voir +au moment seulement où je serai en présence de ma fille. Pour cela, je +vous le répète, monsieur, et que Dieu me préserve de vous offenser! je +vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage, +monsieur le duc de Chaves m'a donné les diamants de sa famille évalués à +deux cent mille piastres et la propriété de sa terre de Guarda, dans la +province de Coïmbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent +vingt mille francs. + +Saladin dépensait une force de héros à garder son impassibilité. Des +gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux. + +--Madame! madame! dit-il, ai-je si mal réussi à me faire apprécier par +vous? je suis le marquis de Rosenthal! + +--Vous êtes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de +dédain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par +hasard différents épisodes d'une bien triste histoire, je croirai... + +Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait: + +--Je croirai que vous spéculez sur ma fille morte! + +Saladin resta un instant étourdi. + +La duchesse le mesura du regard et ajouta: + +--Répondez ou sortez. + +Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, écrasante de +dédain, il fit sur lui-même un violent effort. + +--Madame! s'écria-t-il, disant pour la première fois la vérité qu'il +devait entourer bientôt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous +conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu où puisse vous +recevoir votre fille. Nous en sommes arrivés à ce point de parler +franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune +personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une +profession qu'on épaissit encore par un faux nom. Si vous montiez en +voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble +atelier vous la trouveriez? et entourée de quelles compagnes? Je vous ai +dit la vérité, madame, en toutes choses, sauf peut-être en ce qui me +concerne personnellement. Ne soyez pas irritée contre moi si j'ai +diminué la distance qui sépare un pauvre proscrit allemand de +l'héritière d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en +réalité, voilà où gît mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la +colère de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous, +tant j'ai d'affection pour celle que nous chérissons tous les deux, +Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours... +est-ce trop? deux jours... et peut-être même moins, non plus pour vous +conduire les yeux bandés vers celle que vous avez le droit de voir à +visage découvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras. + +Il voyait battre le coeur de la duchesse. + +Et certes il avait bien changé de ton depuis la mention faite des deux +cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de +Coïmbre, en Portugal. + +Il fallait pour qu'il ne tombât pas aux pieds de son opulente belle-mère +en lui disant: «Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein», il +fallait une impossibilité véritable, et nous verrons bientôt que +l'impossibilité existait. + +Saladin pouvait être un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce +clair coup d'oeil qui perce le coeur humain. + +Il s'était dit: la première séance se passera en préliminaires. + +Comme s'il y avait des préliminaires pour un coeur maternel! + +Les choses avaient marché plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'était pas +en mesure de livrer. + +--Deux jours! répéta la duchesse en se parlant à elle-même: c'est long. + +Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta: + +--Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma +fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements +que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts, +seulement, de même que j'avais passé sous silence ma fortune privée, de +même j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis-à-vis de mon +mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non +pas à la façon ordinaire qui pourrait expliquer les soupçons jaloux de +monsieur de Chaves, mais coupable à un plus haut degré peut-être, +coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que +j'ai accepté pour époux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu être +sans bornes, la tendresse qu'il m'a vouée ressemble à de l'adoration. +C'est le chagrin de trouver à ses côtés une froide statue qui l'a jeté +tout frémissant de colère et de vengeance au plus profond de l'orgie. +Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un père aussi bien +qu'une mère. Il dépend de moi d'arrêter monsieur de Chaves sur la pente +de sa ruine, je le sais, j'en suis sûre; bien souvent je me suis +reproché de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant, +pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai +même pas besoin de feindre, que mon coeur s'ouvrira et que, pour ma +fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera pénitence à mes +genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse. + +Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un +instant disparu derrière une nuée d'orage, se montrait de nouveau plus +brillante que jamais, et chacune de ses facettes étincelait au soleil. + +Il y avait de quoi éblouir. + +Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit: + +--Madame, dans deux jours, et peut-être à demain! + + + + +VII + +Le nuage + + +Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle +essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment +sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'espérer ou +de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une +écrasante fatigue. + +Son coeur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent +d'irrésistible triomphe le gonflait. + +L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa +lassitude. + +Elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en +extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son âme entière +s'élançait vers Dieu pour rendre grâces. + +--Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu'elle put parler, et sa voix +était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous +m'avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre +le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire... +Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des +larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir! + +Elle s'arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle +eût craint d'être folle. + +Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l'empire +de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l'amant le plus sauvage. + +Agenouillée qu'elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans +une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues +par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés, +le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au +temps de croyance le génie des peintres chrétiens. + +--La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours... peut-être demain! Elle se +redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait +comme une auréole. + +Une dernière action de grâces s'élança de son coeur vers Dieu, puis elle +resta muette et souriante--de ce sourire qu'elles ont, quand le cher +enfant dort, heureux dans son berceau. + +--Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sûre que +je la reconnaîtrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma +pensée? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir? +Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux +blonds ont pris une nuance plus foncée... je sais tout cela, j'ai +calculé tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait +en ce moment... + +Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait. + +--Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la +draperie fermée. + +Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le +domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier +grossier n'était pas d'une entière propreté. + +--Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu'on ne fit pas attendre les +lettres des pauvres. + +Elle l'éloigna d'un geste. + +Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily, +généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d'or au +premier venu. + +Mais on avait tué son beau rêve. + +La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l'avait jetée, non +sans un mouvement de dépit. + +Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu'elle était bonne et qu'elle +pensa: + +--Il attend peut-être. + +La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des +traces d'humidité. Lily l'ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car +la physionomie du message révélait d'avance son contenu. Ce devait être +une supplique, accompagnée d'un certificat d'hospice ou de mairie. + +Mais la lettre n'était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en +plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'écriture. + +Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un carton oblong qui portait à son +revers l'adresse d'un photographe médaillé. + +Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse. + +C'était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le +portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que +Petite-Reine avait bougé en posant. + +Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de +stupeur. + +Puis elle sonna violemment. + +Sa femme de chambre accourut. + +--Pas vous! s'écria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est +Germain.... Germain! à l'instant même! + +On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l'eut +trouvé, on l'envoya à madame la duchesse. + +--Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être +remarquée. + +--Le concierge, répliqua Germain. + +--Faites monter le concierge sur-le-champ. + +Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait +invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un +fonctionnaire de cette importance. + +C'était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré +sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de +division qui coûte cher. + +Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela +regarde ma femme, mais il se montra bon prince. + +--C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l'a fait +attendre dehors. + +--Et il est encore là? demanda Lily vivement. + +--Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame, +j'entends mon épouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte +cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit: + +«--Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je +reviendrai demain... il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom. + +«Et je me souviens de son nom parce qu'il est drôle, s'interrompit ici +le concierge; il s'appelle Médor. + +--Médor! répéta madame de Chaves d'une voix étouffée. + +Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la +seconde fois: + +--Médor! + +Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau +lui faisait mal. + +Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa +chambrette, avec tout ce qui lui appartenait. + +Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d'envoyer +prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une +rapidité inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser +le temps de la réflexion. + +La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la +porte de sa maison, l'avait conduite à la gare de chemin de fer du +Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express +l'emportait vers la mer. + +Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient +l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de +jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le +lilas de la bonne laitière. + +L'autel.--Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces +souvenirs! + +Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau, +pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère. + +Elle n'avait gardé qu'une relique, et elle lui avait bien porté bonheur; +c'était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez +elle M. le marquis de Rosenthal. + +Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine +avait cassé la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour +le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la +réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le +bracelet. + +Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la +faire aller chez une somnambule. + +Le marquis de Rosenthal!--Médor! + +Que de choses dans une seule journée! + +Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n'ajoutait point à la joie +de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude. + +Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et +d'affection pourtant; elle s'était dit souvent: je voudrais le retrouver +pour le faire heureux. + +Et maintenant elle avait peur de Médor. + +Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pensée qui venait +à Lily. + +Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait +besoin d'y croire et Lily se disait: + +--Si Médor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge? + +Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu'il était venu, Lily +repoussait-elle avec terreur cette idée qu'elle faisait peut-être un +rêve? + +À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor +n'aurait peut-être pas su répondre lui-même d'une façon bien +catégorique. + +Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le +désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas? + +Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passés +à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le +bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler +il n'avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa +vie. + +Et pourtant il n'était pas venu seulement pour revoir la Gloriette. + +Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez +lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait, +l'impossibilité de trouver se faisait plus évidente. + +En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d'avaleur de sabres, +Médor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout à coup, en +foire, face à face avec Petite-Reine. + +Et plus d'une fois, dans le cours de ses pérégrinations, il avait +rencontré des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'âge de +Petite-Reine, et auxquelles son imagination prêtait une ressemblance +avec l'objet de ses constantes pensées. + +Il s'était ingénié alors, il avait interrogé, lui si timide, mais les +réponses obtenues avaient toujours fait évanouir son espoir. + +Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus. + +En face du lieu qu'il avait choisi pour bâtir sa misérable cabane, sur +l'esplanade des Invalides, pour les fêtes du 15 août, s'élevait la +pompeuse baraque des époux Canada, les maîtres de la foire. + +Ils étaient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils +connaissaient Médor comme étant le seul ami du père Justin, le fameux +homme de loi dont Médor nettoyait de temps en temps la tanière, quand +toutefois le père Justin voulait bien le permettre. + +Échalot avait dit souvent à Médor: + +--Si l'avalage n'était pas une carrière démolie, nous te prendrions +volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais pitié dans ton trou; mais +l'avalage est fané jusqu'à ce que les caprices de la mode le fassent +refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait +vingt-quatre pouces, la chose a disparu complètement des habitudes du +XIXe siècle. + +Médor était entré plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui, +indépendamment de son talent et de sa beauté, l'un et l'autre bien +au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur +lui une impression indéfinissable. + +Il se demandait: à qui donc ressemble-t-elle? + +Et comme son idée fixe le tenait toujours, il évoquait le souvenir de la +Gloriette. + +Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas à la Gloriette. Une fois +Échalot lui dit: + +--Madame Canada t'invite à prendre le café noir. + +Et pendant qu'on prenait le café, madame Canada s'informa du lieu où +perchait maintenant le père Justin. Elle avait besoin de le voir et de +le consulter. + +--Au sujet de choses, ajouta Échalot, qui sont des mystères et des +délicatesses par rapport à notre fille d'adoption dont tu n'as pas +besoin d'en connaître le secret ni le bel avenir. + +Médor promit de conduire le ménage Canada chez le père Justin. Mais, en +regagnant son trou, il se disait: + +--Il y a donc un secret! à qui ressemble-t-elle? + +La veille du jour où nous sommes, au matin, Médor avait rencontré +mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, à la messe de +Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. + +Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austère, elle vous avait +si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison! + +Assurément, monsieur le curé, qui avait remarqué sa piété modeste, se +serait fâché tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle +paroissienne était une saltimbanque. + +Médor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une idée +lui poussa. + +--C'est au père Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout à coup, non pas +au père Justin d'aujourd'hui, mais au crâne jeune homme qui vint, dans +les temps, rue Lacuée, n° 5,--à l'homme du château, quoi! + +Cette découverte le troubla singulièrement. Il s'en occupa toute la +journée, jusqu'à l'heure où sa fièvre changea parce qu'il avait vu le +milord basané entrer à la baraque et la Gloriette, toujours jeune et +belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme. + +Il était donc venu à l'hôtel de Chaves, non pas seulement pour voir la +Gloriette, mais encore pour lui dire: «Je connais une jeune fille, +autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au père de +Petite-Reine.» + +Mais comment arriver auprès de madame la duchesse de Chaves? + +Médor avait au plus haut degré la conscience de sa misère. Entre lui et +les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait +l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais +situé rue du Faubourg-Saint-Honoré. + +Pendant toute la nuit Médor réfléchit. + +Le matin, il se rendit chez le père Justin, non point pour lui faire +part de son embarras, car le père Justin et lui ne causaient guère, mais +tout uniment pour balayer un peu son taudis. + +En balayant le taudis, Médor aperçut le portrait photographié de la +Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau. + +Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son désir, +il pria le père Justin lui-même, lorsque celui-ci rentra, déjà à demi +ivre de lui écrire sur un carré de papier l'adresse de madame la +duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré. + +Ainsi parvint à la Gloriette cet envoi qui était comme un vivant +témoignage du passé déjà si lointain. + +Elle se regarda elle-même comme s'il y avait eu des années qu'elle ne +s'était vue. Pour un instant, l'intervalle qui la séparait de sa +jeunesse se voila comme un rêve. + +Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours indécis +semblaient sourire, c'était Petite-Reine. + +Elle embrassa Petite-Reine--le nuage. + +Et malgré elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait +naguère tomba. + +C'était un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses +bras sinon un nuage? + +Et c'était une menace peut-être. Rien ne le lui disait, mais elle le +sentait ainsi. + +Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allégresse et +qui murmurait tout au fond de sa conscience: + +--Prends garde! + +Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les +contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le +nuage... + +Un pareil courant d'idées n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de +faire toilette, surtout quand on vit, comme Mme de Chaves, dans une +solitude presque absolue. + +Pourtant, vers deux heures de l'après-midi, madame la duchesse sonna ses +femmes pour s'habiller. + +C'étaient deux bonnes personnes, bien dévouées, qui se dirent: + +--Il paraît que le comte Hector va venir. + +Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda +un très grand soin à sa parure. Elle n'était contente de rien. Il fallut +recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui, +les autres jours, se faisait en un tour de main. + +Les deux fidèles caméristes se demandèrent: + +--Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector? + +Et toutes les deux le plaignirent sincèrement, car c'était un doux et +beau jeune homme. + +--Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles. + +--Non, répondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psyché en +disposant les plis de sa robe. + +Évidemment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait +être belle. + +Les deux caméristes, congédiées, parlèrent de cela longtemps. + +Quel était l'heureux mortel?... + +Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux +mortel se faisait terriblement attendre. + +Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochère +s'ouvrirent tout grands. C'était monsieur le duc, en chaise de poste, +revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait. + +--Il n'est plus temps, pensèrent les deux femmes de chambre. L'heureux +mortel a manqué le coche! + +Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles +s'élancèrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonné. + +--Faites savoir à monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que +je l'attends chez moi. + +--Ah bah! fit la première camériste dans l'antichambre. + +--Tiens! tiens! répondit l'autre. + +Elles éclatèrent de rire, et s'écrièrent ensemble: + +--Par exemple, je n'aurais pas deviné celle-là! Mieux vaut tard que +jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel. + + + + +VIII + +Le Club des Bonnets de soie noir + + +Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province, +qui avoisinaient l'Observatoire et qui viennent d'être démolies pour le +tracé du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit café à +la devanture décente où se réunissaient le soir quelques bons bourgeois +et rentiers de ce quartier savant. + +Il s'appelait le café Massenet, du nom de son propriétaire, ancien +balayeur au bureau des longitudes et qui posait auprès de ses clients +pour un mathématicien démissionnaire. + +Monsieur Massenet en avait bien l'air. C'était un homme court, grave, +essoufflé, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en +cravate blanche. + +Sa femme, qui tenait le comptoir, était âgée, maigre et très longue; +elle avait le sourire agréable quoiqu'il lui manquât bon nombre de +dents. Celles qui restaient ne valaient pas les défuntes. + +Le café Massenet se composait d'un billard, le seul dans Paris où l'on +pût voir encore des blouses à filets, d'une assez grande salle, dévolue +aux habitués et consommateurs, et d'un salon de médiocre étendue entouré +de divans à couverture de cuir éraillé, où «Ces Messieurs» seuls avaient +le droit d'entrer. + +Le salon de Ces Messieurs était séparé de la salle commune par un +couloir assez long, fermé aux deux bouts. + +Par surcroît de précaution, la seconde porte qui donnait sur le salon de +Ces Messieurs était double: la vraie porte se trouvant défendue par un +second battant rembourré. + +Vis-à-vis de cette porte une haute fenêtre donnait sur une ruelle +déserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'après +la nuit tombée, la fenêtre, toujours close, était en outre défendue par +de forts volets. + +Ces Messieurs n'étaient pourtant pas des conspirateurs. Les habitués de +la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la +demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires à traiter qui ne +regardaient qu'eux-mêmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de +plus simple. + +De compte fait, ils pouvaient être une douzaine. On ne les avait pas vus +souvent réunis au grand complet. En tête des plus assidus était monsieur +Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propriétaire, rue de la Sorbonne, qui +faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous +les après-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux +petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve +d'un excellent coeur. + +Après lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses +lunettes d'or et sa brillante élocution méridionale, le Dr Samuel, +philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le payât, et un +brave bonhomme, désigné sous le nom du «Prince», qui n'avait pas de +profession connue. + +Les autres allaient et venaient. + +Les habitués de la salle commune et du billard à blouses appelaient la +réunion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, à cause du +bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure +commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air. + +Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'était jeune, mais +Comayrol arborait des gilets d'étudiant et portait ses lunettes d'or +d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renoncé à +plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer, +avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau. + +Il était environ sept heures du soir. Dans le petit salon réservé à Ces +Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire +étaient réunis, à savoir, le Prince, qui portait la coiffure +sacramentelle et lisait le _Journal des Villes et Campagnes_ en prenant +son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces à +l'autre bout du divan. + +Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit +pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occupé à lire son journal +était tout simplement le fils du malheureux Louis XVII. + +Sa figure éminemment débonnaire et affectant la courbe bourbonienne +aurait suffi à indiquer son illustre origine s'il n'eût porté, dans une +vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves +à faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe, +lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du geôlier +Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de +Chateaubriand, de Lamartine, du général Cavaignac, de monsieur Gisquet, +lettres de tout le monde. + +Plus des attestations, des procès-verbaux, des extraits de registres, le +testament de son infortuné père, mort sous le nom de duc de Richemond, +et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province +prêtes à prendre les armes au premier appel de sa voix légitime. + +Ces diverses pièces avaient déjà servi à plusieurs «princes». + +Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs +disaient que ce brave bonhomme était, pour le moins, le cinquième fils +de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans +l'exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie. + +Chaque fois qu'il en mourait un, on cherchait une honnête figure +aquiline à front fuyant, plantée sur un torse bien nourri, on +rassemblait les pièces éparpillées du dossier, et le nouvel héritier de +la couronne de France apparaissait à l'horizon, selon le dicton +historique: le roi est mort, vive le roi! + +Bien que les Habits Noirs fussent considérablement déchus, à l'époque où +se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire çà et là +quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII était pour eux un +outil indispensable. + +On exciterait l'incrédulité en additionnant les chiffres fournis par les +innombrables extorsions opérées, dans les faubourgs Saint-Germain de +Paris et des départements, à l'aide de cette imposture qui a eu plus de +têtes que l'hydre de Lerne: l'existence d'un fils de Louis XVI, échappé +de la prison de l'Abbaye. + +Les Habits Noirs, toujours ingénieux, avaient inventé le fils de ce fils +pour la commodité des dates. + +Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forcé de l'avouer, +était tout ce qui restait de cette terrible association, remontant à Fra +Diavolo et qui, sous le règne du Colonel, avait effrayé l'Europe par +tant de drames sanglants. + +Les derniers Habits Noirs étaient Ces Messieurs ou plutôt Ces Messieurs +formaient le conseil de maîtrise des derniers Habits Noirs, car vous +eussiez encore trouvé dans les bas-fonds de Paris bon nombre d'affiliés +du _Fera-t-il jour demain_. Et, quand il s'agissait de mettre à +exécution quelque razzia bien organisée, les manoeuvriers ne manquaient +pas à ces vénérables directeurs. + +--Il paraît, dit le Prince, que l'empereur Alexandre va changer +l'uniforme de ses lanciers, là-bas, en Moscovie. + +Le Dr Samuel s'obstinait à tourner ses pouces et ne répondit pas. Le +Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit: + +--Il paraît que ces fusils à aiguille de Sadowa étaient déjà exposés au +palais de l'Industrie en 1855. Les ingénieurs qui sortent de l'École +polytechnique avaient déclaré que ça ne valait rien du tout. Les +Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'élève de +l'École polytechnique. + +--Ça court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme très laid et de +méchante figure, l'École polytechnique n'en fait pas d'autres. J'étais +un jour à Saint-Malo où les Ponts et Chaussées venaient de construire +une jetée qui coûtait je ne sais plus combien de millions. La mer était +grosse, un trois-mâts hollandais dérivait sur la jetée que l'École avait +déclarée chef-d'oeuvre. Tout le monde était là, du haut des remparts, à +plaindre le trois-mâts et à dire: «Le malheureux va se briser en +pièces!» Il donna contre la jetée en plein, et savez-vous ce qui arriva? + +--Non, dit le Prince dont les petits yeux s'écarquillèrent curieusement. + +--Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jetée +de l'École polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau où elle est +encore, et plus chef-d'oeuvre que jamais! + +Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant +un large éclat de rire. + +--Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux +qui ne sont pas si drôles que celle-là! + +Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la +voix: + +--Il paraît qu'il fera jour, cette nuit? + +--Il paraît, répéta Samuel. + +Et tous les deux rentrèrent dans le silence. + +Pendant ce silence, un bruit léger se fit du côté de la fenêtre. On eût +dit que quelqu'un en caressait, au-dehors, les contrevents épais. + +Nos deux compagnons prêtèrent l'oreille, mais le bruit cessa au bout +d'un moment. + +--Est-ce que vous étiez du temps des moines de la Merci, vous docteur? +demanda tout à coup le Prince. + +--Oui, répondit Samuel. + +--Vous avez vu tout ce qu'on raconte des souterrains, là-bas, du côté de +Sartène, en Corse? Les Habits Noirs étaient des lapins à ces époques-là. +Moi, je suis nouveau et je n'ai pas encore eu la chance de partager dans +une vraie affaire. + +--Il n'y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur. + +--Avez-vous connu Toulonnais-l'Amitié, vous? + +--Oui, répondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses +pouces, j'ai connu monsieur Lecoq, on n'en fait plus comme cela... et +j'ai connu le comte Corona, J.-B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de +Bourgogne,--une rude femme, mais après cela, plus rien! + +--C'est égal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies économies. Mais +pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d'Annibal Gioja pour lui +donner le Scapulaire? + +Samuel haussa les épaules. + +--S'il venait un homme..., commença-t-il. + +Il s'arrêta et acheva entre ses dents: + +--Il n'y a plus d'hommes! + +Le Prince était en appétit de causer. + +--Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c'est un garçon d'un million et +demi pour le moins, sans que ça paraisse. + +--Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur. + +--Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un +geste de dédain. + +--Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut être et avoir été. + +--Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans! + +À ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor. + +--Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret, +commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arrivés?... deux +seulement! Ah! les paresseux! S'il vient un quidam demander monsieur +Jaffret, propriétaire, de la part du nommé Amédée Similor, faites-le +entrer, hé! + +La porte s'ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l'étude +Deban, montra ses flamboyantes lunettes d'or. + +Dans un autre récit[*], nous avons pu apprécier la belle prestance et +les talents de Comayrol. Il n'y avait pas en lui, peut-être, l'étoffe +d'un Premier ministre, mais c'était du moins un chef de bureau très +distingué. Son âge, un peu plus que mûr, tenait abondamment les +promesses de sa trentième année: il était chauve avec ostentation, il +était gras et, malgré le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui +engraissent sont morts, il se portait à merveille. + +Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et chaîne +de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lançait des +rayons. + +Avec le temps, le contraste avait augmenté entre lui et le bon Jaffret, +douce créature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi, +mais ramenant quelques mèches honteuses sur le sommet de son crâne +pointu. + +--Je vous présente le plus joli sac de la confrérie, dit Comayrol qui +entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n'aurons plus rien à mettre +sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d'aller voir +un peu s'il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret! + +Le Prince qui s'était levé, éclata de rire bonnement, et le Dr Samuel +lui-même se dérida. + +Mais Jaffret fit un pas en arrière et dit avec une irritation sénile: + +--Monsieur Comayrol, vous passez les bornes. Mon âge et ma position +sociale devraient me défendre contre vos polissonneries! + +Comayrol se retourna, toujours bon enfant, le saisit à bras-le-corps et +le porta jusque sur le divan en disant: + +--Pas plus lourd qu'un petit paquet de bois sec! + +La porte s'ouvrit de nouveau, donnant passage à une autre ruine: +précieuse celle-là, et supérieurement entretenue. + +Du jais, de l'ivoire et des roses, tels étaient les matériaux de cette +idole vieillie, le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante. + +--Verni de haut en bas! dit le joyeux Comayrol en lui tendant la main. +Annibal, quand donc me donneras-tu l'adresse de ton embaumeur? + +Le brillant Napolitain ne daigna pas répondre, mais Jaffret dit en +rabattant son bonnet de soie noire sur ses longues oreilles frileuses: + +--Mauvais temps! toujours mauvais temps cette année. + +Comayrol était allé s'asseoir auprès du Dr Samuel. + +--Mon Prince, dit-il de loin au fils de Louis XVII, depuis que vous avez +hérité de vos droits divins à la couronne de Saint Louis, on ne vous a +encore fait jouer aucun air varié avec escalade et effraction, hé? + +Le Prince épaissit le masque idiot qui était à demeure sur son visage et +répondit avec un sourire content: + +--Il paraît que ça va chauffer, monsieur Comayrol? + +--Parlons raison, mes brebis, reprit celui-ci. Le vicomte Annibal est un +Savoyard en sucre candi, et s'il a le Scapulaire, c'est pour la forme. +La véritable tête de l'association, en l'absence d'un plus digne, c'est +le bon Jaffret, un peu entamé par l'âge et les infirmités, mais qui +marche encore assez droit, quand je suis là pour lui donner le bras. +L'histoire de notre Brésilien commence à être mûre. Jaffret et moi, nous +avons inondé le noble faubourg de ses actions, en présentant +l'entreprise comme destinée à envoyer au Para tous les démagogues de +France et de Navarre, transformés en propriétaires sages comme des +images. À l'estime de Jaffret, monsieur le duc de Chaves doit avoir deux +millions en caisse pour le moins. + +--Il m'a en effet parlé de deux millions, dit le vicomte Annibal. +Jaffret le regarda de travers en murmurant: + +--Vous savez que vous n'avez pas le droit de toucher à ce gâteau, vous, +bel homme. + +--Je pense être au-dessus du soupçon, répondit fièrement Annibal. En +tout cas, monsieur le duc est d'une honnêteté antique à l'endroit des +affaires. Hier il a emprunté deux mille louis plutôt que de toucher au +contenu de sa caisse commerciale. Je conçois, mes très chers, que ma +position de confiance intime auprès de Son Excellence vous inspire +quelque jalousie ou même quelques inquiétudes. Nous sommes ensemble, le +duc et moi, comme les deux doigts de la main; mais il ne faut pas +oublier que vous me devez cette affaire et que, sans moi, les piastres +brésiliennes vous passaient sous le nez! + +--Tu es un ange, Annibal! dit Comayrol. Messieurs, autre chose. +Quelqu'un de vous se souvient-il d'un drôle, appelé Similor, qui fut +employé différentes fois comme auxiliaire, notamment dans l'affaire +J.-B. Schwartz et dans l'affaire de l'hôtel de Clare? + +Le bon Jaffret seul avait un vague souvenir de notre ami. + +--En deux mots, qu'est-ce que c'est que Similor? demanda le Dr Samuel. + +--C'est un va-nu-pieds, répondit Comayrol. + +--Et pourquoi nous parlez-vous de ce va-nu-pieds? + +--Parce qu'il ne faut rien négliger, répliqua l'ancien clerc de notaire. +Similor est venu chez moi aujourd'hui et m'a rappelé ses états de +services. J'ai cru d'abord qu'il voulait un secours, mais non, son désir +était seulement de nous mettre en rapport avec un fils qu'il a et qu'il +déclare être un brillant sujet. Je lui ai dit qu'il pouvait envoyer son +fils, mais, dans l'intervalle, j'ai pris des renseignements, et je ne +fais pas un fond énorme sur l'affaire. Au bureau de notre ancienne +agence, où tous nos hommes sont classés et numérotés, on ne connaît pas +d'autres fils au nommé Similor que le nommé Saladin, ancien artiste en +foire et avaleur de sabres. + +--Jolie recrue! fut-il dit à la ronde. + +Le garçon du café Massenet apporta le punch au kirsch commandé. Quand il +eut déposé le plateau sur une table, il tira de sa poche une large carte +en porcelaine qu'il mit entre les mains de Comayrol. + +--Marquis de Rosenthal! lut l'ancien clerc de notaire. Connais pas... Ce +monsieur est là? + +--Oui, répondit le garçon, il vient de la part de son père. + +Les membres du Club des Bonnets de soie noire échangèrent entre eux des +regards indécis. + +--C'est peut-être le fils de ce Similor, murmura Jaffret. + +--Faites entrer, dit Comayrol, nous verrons bien. + +L'instant d'après un jeune homme habillé à la dernière mode, lorgnon +dans l'oeil, cheveux séparés derrière la tête, col brisé comme une carte +de visite qu'on laisse chez les concierges, petite jaquette boudin, +pantalon demi-collant, chapeau bas, gants rouges et stick à bec de +corbin, entra dans le cénacle à petits pas, et vint jusqu'au centre de +la chambre où il s'arrêta pour lorgner curieusement les assistants. + +Le garçon s'était retiré. Le bon Jaffret prit la peine d'aller voir +lui-même si les portes étaient bien fermées. + +--Messieurs, dit le nouvel arrivant, je suis bien votre serviteur. J'ai +beaucoup entendu parler de vous. Comme j'ai besoin de quelques +collaborateurs pour une petite opération présentant d'assez beaux +bénéfices, j'ai songé à m'adresser à vous. Mon domestique se trouvait +être de votre connaissance; il m'a indiqué un certain monsieur Comayrol. +Lequel d'entre vous, s'il vous plaît, est monsieur Comayrol? + +--C'est moi, répliqua l'ancien domestique, monsieur le marquis, vous +faites erreur, je n'ai vu que monsieur votre père. + +Saladin lui tendit le doigt avec une si parfaite insolence que les +membres du club eurent un sourire d'involontaire approbation. + +--Mon père, dit-il du bout des lèvres, mon domestique, c'est tout un, +cher monsieur Comayrol. Le maraud, dont vous me faites l'honneur de me +parler, cumule ces deux fonctions auprès de ma personne. + + + + +IX + +La chanson de l'avaleur + + +Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononcé ces paroles remarquables +prit un siège et vint se placer en face du divan où étaient Comayrol et +le bon Jaffret. + +--Messieurs, poursuivit-il d'un ton décent et plein de modestie, vous +êtes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet, +c'est pourquoi il était bien naturel que je fisse toilette pour avoir +l'honneur de me présenter devant vous: toilette de corps, toilette +d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les +jours; je suis préparé comme un candidat qui va passer son examen, et +j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous +aurez, je l'espère, quelque indulgence en faveur d'un néophyte qui vous +veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie +jusqu'à vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas +votre décrépitude. + +--Vayadioux! s'écria Comayrol, nous ne détestons pas la plaisanterie, +monsieur Saladin, mais nous avons autre chose à faire ici que de vous +voir avaler des sabres! + +Le Prince et le Dr Samuel s'étaient rapprochés; le vicomte Gioja se +tenait à l'écart d'un air superbe. + +--Je suis flatté, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que +vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma +personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'espère +vous le prouver bientôt abondamment. Vous végétez depuis bien des années +déjà, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en +avoir trouvé un. + +--Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII à demi-voix. + +--Où veut en venir ce garçon? demanda Gioja de l'autre bout de la +chambre. + +--Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai +l'avantage de parler au valet de coeur de monsieur le duc de Chaves? + +--Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille. + +--Mon petit monsieur!... commença Gioja avec hauteur. + +--Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout à l'heure au rôle +honorable que vous jouez auprès de monsieur le duc et qui pourrait +éventuellement gêner les affaires de l'association. C'est vous qui avez +le Scapulaire? + +Gioja ne répondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un +air véritablement étonné. + +--J'ai fréquenté les bureaux de la préfecture, dit le marquis de +Rosenthal entre parenthèses, en amateur et pour perfectionner mon +éducation; je suis un peu docteur en toutes facultés et sais +parfaitement vos petites histoires. + +--Vous n'êtes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? prononça +Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus foncée. + +Jaffret lui toucha le bras et murmura: + +--Il m'intéresse. + +--Mon cher monsieur, répondit Saladin en s'adressant à Comayrol, je suis +une nature indépendante et je désire faire mon chemin en dehors de +l'administration. Seulement, il me plaît de vous faire savoir tout de +suite que je suis gardé à carreau. Vous me voyez seul, vous êtes cinq, +il est bon que la liberté de la discussion soit entre nous pleinement +assurée. + +--Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la +discussion, je vous prie, et rondement! + +--De tout coeur, répondit Saladin... seulement encore on n'a pas répondu +à la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est +maître du Scapulaire? + +--C'est ici le secret même de notre confrérie, fit observer le Dr Samuel +qui n'avait pas encore parlé. + +Saladin le salua. + +--Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela +et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes +physionomies qui ont illustré l'histoire ancienne de votre ordre, +j'aurais quelque répugnance à poser ma candidature en face de +personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont à +tout le moins très capables et très expérimentés. + +--Vous êtes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire. + +--Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de détrôner ce +faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une société +comme la vôtre ne doit pas avoir pour gérant un homme de paille. + +Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait à la main et fit un pas vers +Saladin. Le bon Jaffret l'arrêta du geste en disant: + +--Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur. + +--D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que +l'orateur causera avec vous en tête à tête quand ce sera votre bon +plaisir. + +Le bon Jaffret prit encore la parole. + +--Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos réunions +sont toujours paisibles. + +--Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos réunions +redeviennent fructueuses comme elles l'étaient autrefois. Je compte +apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et +actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le +cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs. + +Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des séances +parlementaires, et le fils de Louis XVII s'écria malgré lui: + +--Écoutez, morbleu! Écoutez! + +--J'ai beau écouter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor +est aussi bavard que son père. Il a beaucoup parlé, mais, que je sache, +il n'a encore rien dit. + +--Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague, +bien vague... + +--Je vais préciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant +d'entrer en matière, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au +Gioja, oui ou non? + +--Non, répondirent à la fois tous les membres présents, excepté Gioja +lui-même. + +--Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, à un jeune homme de +courage et d'espérance qui vous apporterait, comme prime de joyeux +avènement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant +sans escompte ni retenues? + +Il y eut un moment d'hésitation, puis Comayrol répondit: + +--C'est selon. + +--C'est selon, répéta paternellement le bon Jaffret, selon, selon, +selon. + +Le Prince et le docteur approuvèrent du bonnet. + +--Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des épreuves... des +garanties... + +--Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mépris, +de savoir avaler les sabres! + +Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie. + +--Messieurs, s'écria-t-il en se levant et en passant sa main dans +l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus +infime degré de l'échelle jusqu'au plus élevé, permettez-moi de vous le +dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien +attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark... + +--Écoutez! fit le Prince, vivement intéressé. + +Au contraire, Comayrol s'écria: + +--Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, hé! Et Jaffret +ajouta d'un accent plaintif: + +--Le cher jeune homme avait préparé une tirade... gare! + +--Le candidat électoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre +Saladin, le ministre équilibrant le budget, les rois gênés qui enfilent +des tirages comme des perles autour de leurs emprunts... + +--Et les philanthropes qui vous forcent à vous assurer sur la vie, +déclama Comayrol en imitant son accent. Hé donc! Pécaire! Et les apôtres +qui arrachent les dents avec un pistolet... + +--Et les bons coeurs, privés de capitaux, qui déclament contre +l'usure... insinua le bon Jaffret. + +--Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrêt contre la +contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel. + +--Avaleurs de sabres! s'écria le Prince, enchanté, avaleurs de sabres! + +Tout le monde répéta triomphalement en regardant Saladin: + +--Avaleurs de Sabres! + +Monsieur le marquis de Rosenthal avait été d'abord légèrement +déconcerté, mais, à la fin de la manifestation, il avait repris son +sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants +sang-de-boeuf, et dit: + +--Bravo, mes chers seigneurs! vous êtes moins vieux que je ne croyais, +je vous dois cette justice, et vous avez sabré ma chanson avec +infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit +on a moins de peine à se comprendre. Venons donc au fait. Demain +monsieur le duc de Chaves, déjà nommé, aura, dans son hôtel du faubourg +Saint-Honoré, une somme ronde de quinze cent mille francs. + +--Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal +Gioja, la somme ronde est de deux millions. + +Saladin se tourna vers lui avec lenteur: + +--Ah! fit-il. + +Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour +lui demander: est-ce vrai? + +Comayrol lui adressa un petit signe de tête moqueur que le bon Jaffret +traduisit ainsi: + +--Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies; +mais vous arrivez un peu trop tard. + +Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut à +lui-même: + +--Y aurait-il donc à l'hôtel de Chaves trois millions cinq cent mille +francs? + +--C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche, +dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa dernière observation. + +--Comment! s'écria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille +francs! Où prenez-vous ce calcul? + +--Je suis sûr du chiffre de quinze cent mille francs, répliqua Saladin; +vous paraissez être sûrs du chiffre de deux millions. Les deux sommes +doivent être distinctes, évidemment. + +Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le +son de la trompette. + +--Il a du talent! répéta-t-il. Tirons la chose au clair. D'où viennent +vos quinze cent mille francs, jeune homme? + +--Du Brésil, répondit Saladin, sans hésiter. Et maintenant que j'y +songe, vos deux millions doivent venir de Paris. + +«J'ai deviné! ajouta-t-il, interprétant comme une réponse le jeu des +physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer +les deux millions? + +Comayrol eut un geste noble. + +--Nous ne sommes pas tout à fait des manchots, monsieur le marquis, +répondit-il. + +--Je précise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes maîtres. +Pouvez-vous regarder les deux millions comme étant dès à présent à votre +avoir?... Vous hésitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus! +Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire. + +Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de +l'assistance, piquant chacun d'un regard perçant et froid. + +Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air étonné. Gioja baissa les +yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul: + +--Très bien! ça me va! + +--Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois +millions cinq cent mille francs, comme c'est désormais l'apparence, +continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque à partir de +demain je puis introduire à l'hôtel de Chaves autant d'hommes que vous +le voudrez, à l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez. + +--Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon +cher enfant. + +--Quel est votre moyen? demanda Comayrol. + +--Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi, +jusqu'au moment où nous aurons conclu notre arrangement. + +--Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable! + +--Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix +reprit une autorité véritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achevé les +préliminaires. En qualité de Maître, de Père, puisque c'est votre mot, +je prétends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis +Maître. + +--C'est carré, dit Comayrol. + +--Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret. + +--Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel. + +--S'il s'était agi seulement de mes quinze cent mille francs, répondit +Saladin, j'aurais exigé moitié. + +--À la bonne heure! s'écria l'assistance en choeur, moitié! ne nous +gênons pas! + +--Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions, +chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et +j'aurai, moi, les quinze cent mille francs. + +Le bon Jaffret souffla dans ses joues. + +--Diable! dit le Prince. + +--Vous êtes fou, mon bon, décida Comayrol. + +Gioja riait dans sa barbe teinte. + +--C'est comme cela, dit tranquillement Saladin, à prendre ou à laisser. + +--Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on achèterait +toute la serrurerie de Paris. + +--Vous n'y êtes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Maître +veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans +nos vieilles veines. + +--Juste! fit Saladin. Je ne vous défends pas de trouver cela cher, mais +c'est mon prix. + +--Et si ce n'est pas le nôtre? dit Comayrol en le regardant fixement. + +Ses joues étaient écarlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son +regard et répondit froidement: + +--Ce serait fâcheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma tête que vous +en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne. + +Les membres du club essayèrent de rire, mais Saladin répéta en scandant +les mots: + +--Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carrière dans +l'administration en découvrant votre pot aux roses. + +Il était assis, comme nous l'avons dit, vis-à-vis d'un groupe formé par +le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du +divan qui servait de siège à ces messieurs, il y avait une grande glace. + +Derrière lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table +qui soutenait un flambeau. + +Au-delà de la table, se tenait Annibal Gioja tantôt immobile, tantôt se +promenant de long en large. + +Aux dernières paroles prononcées par Saladin, celui-ci vit les yeux de +ses quatre interlocuteurs se fixer simultanément sur Gioja. + +Saladin savait où était Gioja. La glace, fumeuse et tachée, lui +renvoyait confusément l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul +instant de vue. + +Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas +vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie +noire se baissèrent en même temps, et le bon Jaffret eut un tout petit +frisson. + +--Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du +stylet napolitain. + +Il tourna la tête négligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arrêta +court. Mais quand Saladin reprit sa position vis-à-vis de ses quatre +interlocuteurs, la scène avait changé complètement. Chacun d'eux, même +le bon Jaffret, avait le couteau à la main. + +--Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant. + +--Massenet ne dira rien, répondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, _il +en mange._ Tu es frit, mon petit! + +Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui était à +portée de sa main, et l'éleva au-dessus de sa tête. + +Au même instant trois petits coups furent frappés aux carreaux de la +fenêtre qui donnait sur la ruelle. + +Les couteaux disparurent comme par enchantement. + +Et tout se tut, même le bruit des respirations. + +--Les volets ne sont donc pas fermés aujourd'hui! dit tout bas Comayrol, +au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du +Midi. + +--Comment ne sont-ils pas fermés! ajouta le bon Jaffret. + +--Ils étaient fermés, répondit Saladin, bien fermés, mais j'ai fait mon +tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici près. + +--Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, ça va-t-il +comme vous voulez? + +Comayrol se précipita à la fenêtre et l'ouvrit. + +--Qui est là? demanda-t-il. Personne ne répondit. + +Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait déserte. + +Pendant cela, de cette main qui naguère tenait le couteau, le bon +Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en +disant tout bas: + +--Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je +vous donne ma voix de tout mon coeur, mon biribi. + +Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'épaule du +Dr Samuel: + +--Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un. + +--On ne sait pas, répondit le docteur. On va voir. Saladin répondit au +bon Jaffret: + +--Ça n'était pas malaisé à exécuter, vous êtes des bandits âgés et mûrs +pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt +ans de moins. Fermez voir la fenêtre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous +êtes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous +retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez +besoin d'être remontés; vos cinq couteaux étaient si drôles! je me suis +cru au salon de cire. + +Comayrol restait auprès de la fenêtre et ne cachait point sa mauvaise +humeur. + +--Tu dis vrai, petit, prononça-t-il, entre ses dents: voilà quinze ans, +tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle! + +Saladin lui envoya un baiser. + +--Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu +m'auras juré obéissance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant +de délibérer un petit peu, mes vénérables, pendant que je vais faire +semblant de ne pas écouter, et puis vous me donnerez votre réponse +officielle. + +Il s'éloigna du divan et alla prendre _Le Journal des villes et +campagnes_ à l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets +de soie noire se formèrent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix +la plus caressante: + +--Annibal Gioja, respecté Maître, je vous demande la parole. Vous me +l'accordez, merci. Vous êtes dégommé, mon garçon, et il n'y a pas grand +mal. + +Gioja répondit à voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir. + +La délibération dura juste deux minutes, après quoi l'éloquent Comayrol, +rendu à toute sa belle humeur, s'avança vers lui à la tête du club et +lui dit: + +--Maître, le Scapulaire est à vous. + +Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote. + +--Garde, garde, mon garçon, lui dit Saladin, ce sont des formalités +surannées. Nous ne détruirons rien de vos vieux usages, destinés à +frapper l'imagination grossière de la populace, mais quant à nous +autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous +me nommez Père-à-tous et Habit-Noir en chef à l'unanimité? Levez la +main! + +Toutes les mains s'étendirent, même celle de Gioja. + +--Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur. +Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compté +avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons +causer. + + + + +X + +Le Père-à-tous + + +On sonna le garçon pour renouveler les rafraîchissements. À l'exception +de Gioja, tout le monde était, sinon joyeux, du moins émoustillé par une +curiosité très vive. Le bon Jaffret voulait offrir à monsieur le marquis +un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet austère Saladin préféra +un bock de bière. Chacun se fit donc servir à sa guise. Le Prince +demanda un carafon de douceurs. + +--_Il fait jour_, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent +refermées, attention! Je ne vous ai pas vanté ma marchandise, au +contraire, cette maison-là m'appartient depuis le rez-de-chaussée +jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous +expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de +mademoiselle de Chaves. + +--Par exemple! s'écria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse +n'ont pas d'enfants. + +--Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler +de mademoiselle de Chaves. + +Comayrol dit: + +--Le Maître ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son +idée. + +--Il a bien plus d'une idée, repartit Saladin, et commençons par établir +une chose, c'est que je n'ai plus aucune espèce d'intérêt à vous +tromper, puisque je n'attends rien de vous. + +--C'est juste, fit-on à la ronde. + +Et le Prince ajouta: + +--Quel gaillard! écoutez! + +--En conséquence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est +qu'elle est vraie, à moins que je ne fasse erreur moi-même. Tout homme +est sujet à s'égarer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne +qui m'a confié le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec +madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec +monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers +subordonnés, que je ne suis pas le jouet d'un rêve. Mademoiselle de +Chaves vous sera présentée demain. + +--Elle n'est donc pas à l'hôtel? demanda Gioja. + +--Mon brave, répondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons +nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot métier, je suis de cet +avis-là; mais votre industrie particulière auprès de cet honnête sauvage +qu'on nomme M. de Chaves est une gêne pour nous dans le présent, et peut +devenir un danger dans l'avenir. + +--Écoutez! fit le Prince qui avait dû habiter l'Angleterre et assister +aux séances du Parlement. + +--Le Maître, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on +parle a été le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc. + +--Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous, +à portée de voir et d'entendre. Les services d'un genre spécial que vous +rendez à M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte à nos respectables +amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de +l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous répète que +vous nous gênez désormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route +où notre poule aux oeufs d'or a coutume de pondre. + +--Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas! + +--Le jeune maître est ami des métaphores, ajouta le bon Jaffret. + +Mais le Dr Samuel murmura: + +--Moi, je crois comprendre. + +Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux énormes. + +--Il ne me plaît pas tout à fait, reprit Saladin, de mettre les points +sur les «i». Je pense que je n'excède pas les bornes de mon autorité en +donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire +de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous. + +--Mademoiselle Saphir! répétèrent quelques voix étonnées. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol. + +Le bon Jaffret caressait Saladin du regard. + +--Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune +homme! + +Gioja avait tressailli vivement. + +--J'ignore qui a pu vous apprendre... commença-t-il. + +--C'est peut-être le roi Louis XIX, répondit Saladin qui tendit la main +en riant au Prince, enchanté de cet honneur. En tout cas, au nom du +conseil qui m'écoute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer. + +--Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa liberté d'action pour ses +affaires particulières. + +--Non pas! dit Comayrol. + +--Cette doctrine, ajouta Jaffret, est complètement subversive du grand +principe d'association! + +--C'est mon avis, appuya le Dr Samuel. + +--Et le Gioja, ajouta le Prince avec zèle, est expressément chargé de +faire le mort! + +--Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si, +par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef... Veuillez me +regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce +soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non +seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en péril toute la +confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme +un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être +de la prudence. + +--Je jure..., voulut interrompre Gioja. + +--Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce +qui m'arrête, c'est que, d'un autre côté, le duc, habitué à vous voir +tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous +disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois, +c'est l'amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve. + +Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide. + +--Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c'est là une garantie +certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous +est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et +je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route! + +Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret +exprima l'opinion générale en disant à ses deux voisins: + +--Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la +tête et murmura: + +--Vayadioux! il met de l'animation dans nos séances. + +--C'est Dieu qui l'a envoyé, s'écria le Prince, pour régénérer une +grande institution! + +--Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n'en parlons plus. +Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique: +connaissez-vous les envies? + +--Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien. + +--Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je +suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu, +moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci: +pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une +personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire, +sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus +habituels, à cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moitié de +pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le +pourriez-vous? + +--Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des +réactifs. + +--Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de +ces envies? + +--Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un +observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis +affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire +à la santé, n'est pas introuvable. + +--Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin. + +--Je crois deviner..., voulut dire le docteur. + +--Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas +l'intention de vous parler en paraboles, mais répondez. + +--Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le +dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts +une distraction et un délassement. + +Saladin se leva. + +--Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d'avoir +noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'être fructueuses +pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n'ayez +quelques communications à me faire. + +--Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrêté aucune mesure. + +--En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un +crépuscule un peu inquiétant. + +Saladin leur tendit la main à tous les deux. + +--Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il; +dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre +sommeil pour la nuit qui viendra. + +--Il fera jour? demanda le Prince. + +--Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules, +reste d'un temps qui était l'enfance de l'art, me semblent puériles... +mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont +respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi +demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon +d'attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte +blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre +boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à +propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre +adresse? + +Le Dr Samuel lui tendit sa carte. + +--Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune +personne très douillette, je vous en préviens, et qu'il ne faudra pas +faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la +Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espèce dite +bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mère. + +Il salua à la ronde et prit la porte. + +Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait +de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur +tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et +Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gardée jusqu'alors dans sa +poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le +silence. + +--Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train! + +--Peuh! fit Comayrol. + +--Il a de l'acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja +n'était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l'affaire du +flambeau n'était pas forte. + +--J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre. + +--La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris +qu'il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en +définitive, nous avions besoin d'un homme. + +--Est-ce un homme? demanda Gioja. + +--Ma foi, répondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce +n'est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja. + +--Qui vivra verra, gronda celui-ci. + +Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps. + +--Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frappé. + +--Moi de même, fit le bon Jaffret. + +Samuel ajouta: + +--Sans être décrépits, nous ne sommes plus de la première jeunesse, et +il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant. + +Aucun d'eux évidemment ne disait ce qu'il avait sur le coeur. + +--Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur +l'épaule de Comayrol, quand tu prononças ton discours à propos du +portefeuille de l'homme assassiné, là-bas, au cabaret de la Tour de +Nesle, derrière la Chaumière, tu avais un bagou dans ce genre-là, +sais-tu? + +--Un peu plus élégant, je suppose! répliqua l'ancien clerc de notaire, +et je remuais des idées qui auraient de la peine à entrer dans la +cervelle étroite de cet arlequin-là! + +--Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut là deux personnes +pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amitié et Marguerite de Bourgogne. + +--On avait six pieds de plus en ce temps-là! s'écria Comayrol l'oeil +brillant et le sang aux joues. + +--Ce qui n'empêche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il +s'agissait alors de vingt misérables billets de mille francs, et +qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous +étions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les +espoirs, tous les désirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une +fortune à cet âge; à l'âge que nous avons, il faut la fortune faite, +beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous +juste à son temps. + +--Il coûte cher, fit observer Comayrol. + +--C'est en ceci, répondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours +contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire +qu'il était le maître de la situation au point de vue du travail à +faire; mais l'opération faite, les rôles changent. Le bas peuple de +notre confrérie ne connaît que nous. + +--J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire. + +--Moi de même, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais... + +Il se prit à rire et les autres l'imitèrent. + +--Pas si décrépits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernière goutte +de son punch. + +Ainsi était attaqué le véritable état de la question. + +--Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous êtes encore plus futés que +lui! + +--Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'après le coup nous ayons ce +qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu +vraiment que le Père-à-tous de cette vieillerie, l'association des +Habits Noirs, à laquelle nous n'appartiendrons plus... + +--À laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel. + +--C'est juste... Que le Père-à-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja +ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent à +Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit. + +Il planta son chapeau à large bord sur son bonnet de soie noire et se +dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne. + +Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans +rien perdre de sa douceur ordinaire: + +--Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit! + +La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'épaule de Gioja. + +--Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon +bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu +serais haché menu comme chair à pâté. + +Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour +lui. + +Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poignée de main à +l'Italien en lui disant: + +--Il paraît que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma +vieille! Nous avons enfin un homme. + +Annibal Gioja resté seul se laissa choir sur le divan et mit sa tête +entre ses mains. + +--Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me +chercher jusqu'en Italie! + +À cette même heure, on eût rencontré Similor et son fils Saladin +marchant bras dessus, bras dessous dans les rues désertes qui sont +au-delà du Luxembourg. + +Saladin avait rejoint son honoré père en quittant le café Massenet, et +avait bien voulu le féliciter sur la façon précise et adroite dont +Similor venait de jouer son bout de rôle. + +Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, était, ce soir, d'une +humeur expansive. + +--Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne +ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma +vocation. Ça peut servir de point de départ à un honnête homme, mais, en +somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrangé dans ma tête: trois +mille livres de rentes suffisent à ton bonheur, pas vrai? + +--Mais..., voulut dire Similor. + +--Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de +loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture, +quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour +l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des +économies. + +--Quand, toi, tu auras un million et demi! s'écria Similor indigné. + +--Moi, papa, c'est différent, répondit monsieur le marquis sans s'animer +le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le +reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rôle de gendre. Je serais là +comme un coq en pâte; j'y ai songé; ce qui m'arrête, c'est ma femme. Je +suis né célibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la +situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous +jouera quelque méchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja, +mon pied est sur sa tête, mais il y a Échalot et la Canada qui se +remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever +l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit être fini, et alors +mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et +authentique, je m'en bats l'oeil... Hé! cocher! + +Un fiacre passait qui s'arrêta. + +--Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant +ou monte sur le siège; j'ai à causer avec moi-même. + +Il s'installa au fond de la voiture et referma la portière sur le nez de +l'auteur de ses jours. + + + + +XI + +L'envie + + +La jeune modiste que Saladin avait montrée à son père Similor à travers +les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait +simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et +avait reçu le jour quelque part en Germanie, d'où elles viennent par +centaines, comme les clarinettes. + +Nous savons que Similor lui avait trouvé un grand air de ressemblance +avec mademoiselle Saphir. Il en était ainsi sauf la grâce et +l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le +nom de Guite-à-tout-faire, était une fort jolie personne de dix-sept à +dix-huit ans, qui en paraissait quinze. + +Son nom de Guite-à-tout-faire n'avait pas absolument trait à ses moeurs, +qui étaient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand +nombre de métiers qu'elle avait essayés, malgré son jeune âge. Elle +était adroite comme une fée et réussissait à tout; mais, en même temps, +elle était atteinte du péché de paresse à un tel degré qu'il lui était +arrivé de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler. + +Elle avait vendu des balais dans les rues, chanté aux carrefours, figuré +dans les petits théâtres, cousu des chemises, piqué des bretelles et des +bottines; elle avait en outre trouvé moyen, au dire de ses ennemis, de +passer quelques mois à Saint-Lazare. + +Néanmoins, elle trouvait toujours à se placer, même dans les maisons +honorables, parce que personne à Paris ne savait chiffonner comme elle, +en deux tours de pouce, un chapeau à la chien. + +Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, à +l'atelier, pour être l'amant de Guite-à-tout-faire. + +Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il eût la touche exacte des jeunes +héritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux +cheveux bien peignés, et, quand son état de coulissier amateur fut +connu, Guite reçut les félicitations de ses compagnes. + +La coulisse a des charmes étranges pour ces demoiselles. + +Quand on félicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son +humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle eût un secret +suspendu aux lèvres. + +Et ce secret, eu égard à l'expression du sourire, ne devait pas être à +l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal. + +Ces demoiselles en étaient venues à traduire ce sourire vaguement, mais +tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles +disaient: + +--C'est ce pauvre jeune homme! + +Un peu comme s'il lui eût manqué un bras ou un oeil. + +Le lendemain de cette soirée que nous avons passée en compagnie des +membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du +matin, Saladin frappa à la porte d'une petite chambrette, située au plus +haut étage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui était la +retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten. + +On demanda: «Qui est là?» et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma. + +Aussitôt, il se fit un bruit dans la chambre, où mademoiselle Guite +n'était évidemment pas seule. Il y eut des allées, des venues, un son +flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en +même temps on causait et l'on ne se gênait vraiment pas pour rire. + +Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalisé le moins du +monde, seulement, comme il était pressé, il laissait de temps en temps +échapper un geste d'impatience en se promenant sur le carré. + +Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un +jeune homme sortit qui ressemblait assez à un commis de nouveautés. Il +salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne +manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit +son salut gravement et entra. + +La chambrette était fort en désordre. Guite, vêtue d'un peignoir de +mousseline, avait commencé à se coiffer devant sa petite toilette. Ses +cheveux magnifiques étaient épars; elle avait les épaules demi-nues. + +Et ses épaules, en vérité, étaient remarquablement belles. + +Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit: + +--Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard. + +Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrière et lui envoya le plus +coquet de ses sourires. + +--Vous êtes donc bien avare de votre temps? dit-elle. + +--Je n'en ai pas à perdre, répliqua Saladin. + +--Ah ça, s'écria Guite en frappant du pied et avec un dépit qui devait +avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne +me trouvez pas jolie, dites donc, à la fin? + +--Si fait, répondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous êtes +jolie. + +--Et vous n'êtes pas jaloux? demanda encore la fillette effrontée d'un +accent où débordait le dédain. + +--Ma foi non, repartit Saladin, dépêchons-nous, s'il vous plaît. + +Mademoiselle Guite rougit de colère. + +--Vous êtes..., commença-t-elle. + +Mais elle s'arrêta et reprit en riant: + +--Après tout, qu'est-ce que cela me fait! + +Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite +trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se détourna à demi, +curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin répéta seulement: + +--Voyons, minette, dépêchons. + +Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lacé ses +bottines. + +--Voulez-vous être ma femme de chambre, monsieur le marquis? +demanda-t-elle, essayant une dernière fois l'artillerie charmante de son +regard. + +Saladin s'y prêta de bonne grâce; il prit la robe, il la passa, il +l'agrafa et puis il alla se rasseoir. + +--Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite émerveillée, il n'y a pas +beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal! + +--Dépêchons, trésor, répondit Saladin; la voiture attend en bas. + +Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en équilibre sur ses cheveux +crêpés à la diable et tous deux descendirent. + +En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme, +portant un costume râpé dont la coupe était puissamment hétéroclite, +attendait, assis sur la banquette de devant. Près de lui était une +grande boîte plate, ressemblant assez à la boutique d'un peintre en +bâtiment. + +Il ôta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent +place sur la banquette de derrière. + +Le fiacre s'ébranla aussitôt, descendit à la Seine, traversa le +Pont-Neuf, et s'arrêta devant une maison de bonne apparence, dans la rue +Guénégaud, non loin des bâtiments de la Monnaie. + +Il y avait eu peu de paroles échangées pendant le trajet. Mademoiselle +Guite ayant demandé: + +--Enfin, qu'est-ce que nous allons faire? + +Monsieur le marquis avait répondu simplement: + +--On va bien voir. + +Nos trois personnages montèrent deux étages d'un beau vieil escalier, et +Saladin sonna à une porte sur laquelle un écusson de cuivre disait: +«docteur-médecin». + +Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans +leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon +d'aspect sévère, et sentant le renfermé, qui était encombré d'objets +disparates. Cela ressemblait un peu à la boutique d'un brocanteur. + +Le Dr Samuel avait la réputation méritée de se payer volontiers en +nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note, +il ne se fâchait point et emportait tout uniment une «bagatelle» dans +ses poches. + +Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa +redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou même un petit balai de +cheminée, il disait, à l'exemple de l'empereur Titus, surnommé «les +délices du genre humain»: «Je n'ai pas perdu ma journée.» + +--Vous allez nous annoncer à votre maître, dit Saladin à la servante, il +nous attend et sait que nous sommes pressés. + +L'homme à la boîte plate et au costume hétéroclite alla prendre place, +d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa +compagne s'assirent sur le canapé. Au bout de trois minutes, le Dr +Samuel parut, précédé par sa servante, portant sur un vaste plateau une +assez grande quantité de fioles et de verres. + +Il y aurait eu de quoi servir des rafraîchissements à une douzaine +d'invités. Seulement, les rafraîchissements n'avaient pas bonne mine. + +La servante déposa son fardeau sur une table, et un geste de son maître +la congédia. + +--Voilà le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de +couleur. Avant de commencer l'opération, je vous prie, mon cher +monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet +demandé. + +Puis, se penchant à l'oreille de Saladin, il ajouta: + +--Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis? + +--En propre original, répondit Saladin. + +À ce mot d'opération, Guite s'était prise à trembler de tous ses +membres. La laideur de Samuel augmentait son épouvante. + +--Pour tout l'or de la terre, déclara-t-elle franchement, je ne +consentirais pas à me laisser faire du mal par ce docteur-là! + +Saladin attira vers lui sa blonde tête et la baisa fort affectueusement, +ce qu'il n'avait point fait quand ils étaient seuls. + +--Petite chère folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui +voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme à qui tu as +confié ta destinée. + +Puis se retournant vers le docteur, il dit: + +--J'ai grande confiance en votre habileté, mon savant ami, mais j'aime +trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous +le permettez, nous allons d'abord essayer l'expérience _in anima vili_. + +--Sur vous? demanda Samuel. + +--Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne. + +Il ajouta avec un sourire: + +--J'ai apporté ce qu'il faut. + +Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque +quadrupède; mais, en ce moment, l'homme à la boîte plate se leva, sortit +de son coin et dit: + +--Sans vous commander, voilà l'affaire, monsieur le médecin. C'est moi +qui suis l'_anima vili_: Languedoc, artiste en foire, peintureur et +faiseur de têtes à la maquille, pour vous être agréable si l'occasion +s'en présentait dans n'importe quelle circonstance. + +Pendant que le Dr Samuel le regardait, étonné, Languedoc déboutonna sa +vieille redingote, son gilet déjeté et sa chemise, qui n'était pas d'une +blancheur exemplaire. + +Mademoiselle Guite, rassurée, pour le moment du moins, le regardait +faire en riant de tout son coeur. + +Languedoc, ayant enlevé sa chemise d'un tour de main, resta vêtu de son +seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des +assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de +tatouages et d'illustrations multipliées à l'infini. + +Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses +pectoraux, et désigna au-dessous de son sein une place velue mais +intacte, qui était bien large comme un écu de cent sous. + +--Sans vous commander, dit-il, monsieur le médecin, voici un endroit où +il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la +besogne. + +--En voilà un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier +regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette! + +--C'est la toison d'une bête fauve, murmura le docteur, on ne dessine +pas sur une fourrure! + +--Sans vous commander, répliqua Languedoc, les diverses estampes dont se +trouve jonché mon personnage ont été exécutées nonobstant le poil. Le +poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de +l'individu. + +--Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration. + +Languedoc se redressa fièrement: + +--On le doit tout entier à la Providence! répondit-il. La main des +hommes n'y a rien ajouté. + +Saladin, qui venait de se lever, traça sur une page de son carnet +l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les +mains du docteur en disant: + +--Rouge ici, rose là, une nuance jaune dans cette partie, apparence +veloutée sur le tout. + +Le docteur avait l'air embarrassé. + +--L'ami, dit-il à Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le +dos et restez immobile; nous allons essayer l'opération. + +--C'est bien des façons, monsieur le médecin, répondit Languedoc, mais +du moment que votre idée est comme ça, allons-y; je suis ici pour +obtempérer. + +Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans +mouvement. Guite commençait à s'amuser beaucoup. + +--Ce garçon-là est superbe! dit-elle à Saladin. Quand je serai +princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu'il se laisserait +peindre aussi le dos? + +Le docteur avança une cinquième chaise, puis une sixième pour y mettre +le plateau. Il déboucha successivement plusieurs fioles, et, après les +avoir flairées, il opéra divers mélanges dans les verres. + +Les liquides qu'il mêlait ainsi répandaient dans l'air de ces bonnes +odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires. +Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient +quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines +effervescences. + +Languedoc était immobile sur son lit improvisé. + +Samuel, après avoir broyé ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux +et quelques petits instruments de chirurgie, puis, à la place indiquée, +la seule libre, entre un coq gaulois qui était bon teint, puisqu'il +datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle impériale déployant ses +ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d'un groupe de canons, +au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualité, il +commença à pointiller, à racler, à peindre. + +Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps à autre: + +--Tout un chacun a sa méthode différente! C'est une branche des +beaux-arts qui a bien gagné depuis le commencement de ce siècle. + +Guite puis Saladin lui-même quittèrent le canapé pour venir regarder +par-dessus le dossier des chaises. + +Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise, +comme le fit observer Languedoc. + +Au bout de l'heure révolue, le docteur dit: + +--Voici à peu près la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait, +mais, avant demain matin, la plaie aura pris l'aspect convenable. + +Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noirâtre qui +représentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des +négresses--ou, mieux, un petit abcès menacé par la gangrène. + +--Si on veut m'en faire autant, dit Guite avec résolution, je mordrai +tout le monde et j'appellerai la garde. + +--Le fait est, ajouta Saladin, que nous n'y sommes pas du tout! + +--Attendez quelques heures..., voulut dire monsieur Samuel. Mais +Languedoc, qui s'était levé pour aller se regarder dans un miroir, +l'interrompit sans amertume ni rancune, et dit: + +--Quant à ça, monsieur le médecin, vous m'avez gâté la seule place que +j'avais de libre. Il n'y a qu'un moyen, c'est d'y mettre un emplâtre. +Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas reçu à l'examen +du peintureur. Sans vous commander, c'est à votre tour de me prêter un +bout de cuir pour que j'établisse un spécimen du signe de beauté qui +doit orner l'estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet +pareil sur la peau, les père et mère diraient malgré leur +attendrissement: «Ça, ce n'est pas une cerise, c'est un vésicatoire!» + +--Je vous avais prévenu, murmura le Dr Samuel un peu confus. C'est le +poil qui s'oppose... On ferait une pelisse avec la peau de ce garçon-là! + +--Montrez voir la vôtre! s'écria Languedoc qui avait remis sa chemise et +qui releva gaillardement ses manches pour ouvrir sa boîte de peintre en +bâtiment. + +Mais le docteur se refusa avec énergie à prêter sa personne pour de +semblables expériences. + +--Alors, dit Languedoc, allez au marché m'acheter un autre _anima vili_, +quand ce ne serait qu'une poule: la volaille étant la seule bête qui +ait la peau analogue à l'humanité. + +Mademoiselle Guite-à-tout-faire examinait déjà le contenu de la boîte +plate. + +--Je connais ça, dit-elle, complètement rassurée. Il n'y a point de +mort-aux-rats là-dedans. Les comtesses en ont de toutes semblables, +seulement elles sont en acajou. + +Languedoc se mit au port d'armes pour répondre: + +--La différence des fortunes... mais n'empêche que ces dames n'ont pas, +si bien que moi, la manière de s'en servir! + +Guite lui donna une petite tape sur la joue. + +--Eh bien! papa, dit-elle, j'ai confiance en toi, moi, tu me chausses! + +Si tu veux me promettre, mais là, parole sacrée, par exemple, de ne pas +me faire du bobo, je vais me mettre entre tes mains et je ne crierai que +si tu m'écorches. + +Un attendrissement orgueilleux épanouit la face tannée de Languedoc. + +--L'enfant a de l'instinct, murmura-t-il. + +Puis, étendant la main: + +--Je prononce le serment, ma cocotte, dit-il, que ça ne vous cuira pas +plus qu'un petit verre de sec après le noir! + + + + +XII + +Triomphe de Languedoc + + +Mademoiselle Guite n'en demanda pas davantage, elle dégrafa sa robe +lentement, et, comme Saladin ainsi que le Dr Samuel faisaient mine de +s'écarter, par décence, elle leur dit bonnement: + +--Ne vous dérangez pas, c'est des objets d'art. + +Languedoc, qui fouillait déjà les recoins de sa boîte, murmura d'un ton +pénétré: + +--Quel Séraphin du ciel! et comme ça va faire naître le bonheur au sein +du noble château de ses ancêtres! + +--Faut-il me coucher? demanda Guite. + +--Allons donc! repartit Languedoc, c'est bon pour les docteurs et +officiers de santé, moi, je ne fais pas tant d'embarras. Asseyez-vous +là, bijou, sur le coin de la table, une chaise sous vos petits pieds, et +pensez à vos amours; Il est seulement interdit de bouger, pour que la +guigne ait la rondeur désirable. Y sommes-nous? + +--Nous y sommes, répondit la fillette assise commodément et montrant au +grand jour le satin de sa poitrine où il n'y avait ni coq gaulois ni +drapeaux balancés au-dessus de l'aigle impériale. + +--Ma parole, fit Languedoc en prenant position, si on n'était pas de +l'année 1807, comme la bataille d'Eylau, la main tremblerait; mais quand +la maturité de l'âge s'ajoute à la pudeur de notre sexe, la distraction +n'a plus de prise sur l'artiste. + +Il se mit à travailler, demandant de temps à autre: + +--L'enfant, vous fait-on mal? + +La troisième fois, au lieu de répondre, Guite entonna à pleine voix une +chanson de canotière. + +--N, i, ni, fini! prononça gravement Languedoc, au bout d'un quart +d'heure. + +Guite bondit sur ses pieds et s'élança vers un miroir. + +--Un amour de Montmorency! s'écria-t-elle, on a envie de la manger à +l'eau-de-vie! + +Elle se retourna vers le docteur et Saladin, leur montrant, entre son +sein droit et son épaule, une cerise si brillante qu'elle avait l'air +humide de rosée. + +--Ce n'est pas un signe, cela, dit le docteur, c'est une lithographie +coloriée. + +--Jaloux! fit mademoiselle Guite avec une moue. + +--La marque de l'autre, dit tout bas Saladin, ressemble beaucoup à ceci, +seulement, elle est moins nette. + +--Quel âge avait-elle quand vous avez vu le signe pour la dernière fois? +demanda Languedoc. + +--Six ou sept ans, répondit Saladin. + +--Et bien! blanc-bec, ma chatte... pardon, excuse, je voulais dire +monsieur le marquis, les signes sont comme tout le reste dans la nature +humaine, ils s'usent. Voici une minette qui a l'âge de l'aurore, et +quand les fruits de son espèce commencent à tourner pour mûrir, j'ai vu +ça en foire, moi, plutôt dix fois qu'une, les signes s'effacent au +moment où la mioche devient demoiselle, ou bien, à tout le moins, ils +déteignent. J'ai prévu la chose dans mon ouvrage. + +--Comment! s'écria le docteur, c'est rouge comme piment! + +--Une carafe d'eau, sans vous commander, monsieur le médecin, mais de +l'eau pure, où vous n'aurez mis aucune drogue! Et, pour être plus sûr, +je vas aller la cueillir moi-même à la fontaine. + +Il sortit. + +--C'est son état, dit Saladin au docteur en manière de consolation. + +--Moi, répondit Samuel, je vous offrais une chose indélébile. + +--Elle était propre votre chose! ricana mademoiselle Guite. + +Languedoc rentrait avec une carafe pleine. Saladin n'eut que le temps de +glisser à l'oreille de Samuel: + +--Changez de ton avec lui; il faut que vous soyez une paire d'amis..., +vous savez _qu'il fait jour_! + +--Rien dans les mains, rien dans les poches! dit Languedoc en +s'approchant de la jeune fille. Un coin de votre joli mouchoir, ma +bébelle, si c'est l'effet de votre complaisance. + +Guite lui tendit son mouchoir parfumé que Languedoc approcha de ses +narines avec gourmandise. Il le trempa dans l'eau et commença +incontinent à laver, sans précaution aucune, l'espèce de pastel qu'il +avait appliqué sur la poitrine de Guite. + +--Vous allez tout enlever! dit-elle. + +--Pas peur! répliqua Languedoc. Ça me connaît. Encore un petit bain!... +là! regardez voir, s'il vous plaît, messieurs et dame! + +--Parfait! s'écria Saladin. + +--Ma foi, dit le docteur qui avait sa leçon faite, toute jalousie à +part, c'est vraiment un chef-d'oeuvre. + +Languedoc le regarda, étonné. + +--Vous êtes donc tout de même un brave homme, murmura-t-il, c'est drôle. + +--Mais oui, fit Samuel en riant, je suis un assez brave homme. + +--Seulement, ajouta-t-il, vous comprenez, j'ai été un peu humilié quand +vous avez parlé de vésicatoire. + +--Monsieur le docteur, dit Languedoc avec effusion, les ignorants comme +moi, ça ne ménage pas ses expressions, mais puisque vous trouvez ma +guigne bien faite, j'ai idée que vous devez faire un fameux médecin. + +Pendant cela, Guite-à-tout-faire se regardait dans la glace et poussait +de véritables cris de joie. + +--Mais c'est mignon comme tout, cette petite machine-là, disait-elle, on +n'a qu'à glisser un secret pareil à deux ou trois chroniqueurs et il +faudra faire venir des pompiers chaque fois qu'on ira à Mabille... Dites +donc, monsieur Languedoc... c'est Languedoc, votre nom? Il est aussi +drôle que vous... est-ce que c'est bon teint, ce bijou-là? + +--Ça n'est pas éternel comme les gravures en taille-douce, où la poudre +à canon a passé sur le cuir, répondit le peintureur; mais c'est plus +solide que la plupart des indiennes et jaconas. Ça peut aller à la +lessive un nombre de fois indéterminé. Et quand il n'y en a plus, +ajouta-t-il en frappant sur sa boîte, il y en a encore. + +--C'est juste, dit Guite, vous êtes un vieil amour, papa Languedoc, +embrassez-moi. + +Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta: + +--Monsieur le marquis, déliez les cordons de votre bourse. + +--Un instant! répondit Saladin. Languedoc et moi nous n'en avons pas +fini pour aujourd'hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit +déjeuner fin. + +--C'est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonnés +depuis la dernière foire au pain d'épice. Cette fois-là, monsieur le +marquis, on t'avait dressé une assez jolie tête de portière, pas vrai? + +--Ah ça! fit mademoiselle Guite étonnée, vous avez donc gardé quelque +chose ensemble, vous deux? + +--Ne faites pas attention, s'empressa de répondre Languedoc, en foire +nous tutoyons tout le monde à tort et à travers, mais monsieur le +marquis sait bien le respect que je lui porte. + +Saladin avait entraîné le Dr Samuel dans l'embrasure d'une fenêtre. + +--Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journée, lui dit-il +tout bas. Les choses, désormais, vont marcher très vite. Je suppose que +vous avez deviné la mécanique? Il s'agit maintenant de pousser la chère +enfant dans les bras de sa tendre mère, de l'installer à l'hôtel, etc. +C'est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai +l'ordre et la marche de notre travail; prévenez donc nos amis, et soyez +ici en permanence, à dater de deux heures. + +--Très bien, répondit le docteur qui ne demanda pas d'autre explication. + +--Ce n'est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce +brave homme a notre secret. + +Le docteur le regarda avec inquiétude. + +--Jamais je ne me charge de rien de semblable..., murmura-t-il. + +--Vous ne m'avez pas compris, poursuivit Saladin, il s'agit tout +simplement de le faire déjeuner, bien déjeuner... déjeuner si bien qu'il +s'endorme à la fin du repas. + +--Cela se peut, mais rien que cela. + +--Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas généreux de +le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une +décharge; vous le mettrez à cuver son vin dans un coin, et demain... + +--C'est que nous serons terriblement occupés demain, dit le docteur. + +--Certes, certes. Aussi, comme il aura la tête lourde, on lui donnera +quelque potion qui le tiendra en repos. Après-demain, ou tout au plus +tard le jour qui suivra, ne vous inquiétez pas, je me charge de lui. + +--Eh bien! voilà qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant +l'embrasure, ce bon docteur se charge d'acquitter ma dette... ah! ah! +maître Languedoc, s'il n'est pas peintureur comme toi, c'est du moins un +fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous +revenons nous mettre à table. Vous pourrez grignoter les hors-d'oeuvre +en nous attendant. À bientôt! vieux, je suis content de toi et tu auras +fait une bonne journée. + +Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras à mademoiselle +Guite, et tous deux sortirent. + +Languedoc resta un peu déconcerté, mais le Dr Samuel, entrant +franchement dans son rôle, lui offrit un cigare et lui demanda des +explications sur son travail de tout à l'heure avec un empressement si +bien joué que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute +inquiétude. + +Une demi-heure après, ils s'asseyaient à table, en face l'un de l'autre, +pour _grignoter les hors-d'oeuvre_. La glace était rompue, et vous les +eussiez pris pour les meilleurs amis du monde. + +Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand +trot vers le faubourg Saint-Honoré et l'hôtel de Chaves. + +Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s'agissait, +sinon des choses très vagues et qui ressemblaient à des lambeaux de +contes de fées. Les petites ouvrières de Paris, surtout quand elles +ressemblent à mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux fées +bien plus qu'en Dieu. + +Saladin, au début de leurs relations, s'était approché d'elle sous +prétexte de lui faire la cour, mais cela n'avait pas duré, et il lui +avait laissé entendre presque tout de suite qu'elle était destinée à +jouer un rôle dans une féerie à grand spectacle qui ferait son bonheur +et sa fortune. + +Saladin n'étant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne +demandait pas mieux que de jouer la pièce, n'importe quelle pièce, +aurait consenti volontiers à avoir un amant par-dessus le marché. + +Mais telle n'était pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son +mieux l'imagination de la fillette, donnant à entendre que les +circonstances étaient trop graves pour s'attarder à des frivolités. + +Mademoiselle Guite n'y comprenait rien. Elle avait assez d'éducation +pour savoir que tous les intrigants d'opéra-comique mènent de front +l'amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n'est pas une île +déserte et qu'on y trouve d'autres galants que Saladin, mademoiselle +Guite laissait aller et prenait patience. + +Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau garçon blanc et +imberbe, était pour elle un problème vivant qui excitait sans cesse sa +curiosité et un peu son dédain. + +Au moment même où ils montaient tous deux en voiture, en quittant la +maison du docteur, Saladin lui dit en souriant: + +--Ma chère enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce +pas chez votre maman. + +Guite devint aussitôt sérieuse. + +--Déjà! murmura-t-elle. + +Puis, après un silence: + +--Comme ça, sans préparation, sans rien savoir? + +--Il faut se mettre dans le vrai des choses, répondit froidement +Saladin. Plus vous serez déconcertée, troublée, ahurie, mieux cela +vaudra, ma fille. C'est le vrai. + +--Mais enfin..., voulut objecter la fillette. + +--C'est le vrai, réfléchissez: vous avez bien deviné un peu ce qu'est +notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance nécessaire, et +qui fera votre succès à la première représentation. Vous avez été +enlevée à votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez +seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez même pas cela; +hier, vous saviez seulement... écoutez-moi bien, car c'est votre rôle, +qu'un homme généreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez payé +la générosité par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande +route où des saltimbanques, vos maîtres, vous avaient perdue. Vous +pouviez alors avoir de six à sept ans. L'homme généreux vous éleva très +bien. Il n'était pas riche; mais vous n'êtes pas sans savoir confusément +qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents. + +--Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arrêtait. + +--C'est tout, répondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous +épousa pour vous donner une situation dans le monde. + +--Alors, je suis mariée! s'écria la modiste qui retrouva un instant sa +gaieté, mariée avec vous! + +Saladin fit un signe de tête affirmatif. + +--C'est drôle, dit Guite. + +Puis, revenant à l'embarras de sa situation, elle s'écria: + +--Mais nous voici déjà aux Tuileries! Dans dix minutes je serai auprès +de cette dame qui se croira ma mère... Que lui dire? + +--Exactement ce que vous voudrez, répondit Saladin. + +--Mais encore... + +--Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut être +racontée, ou l'histoire d'une autre, c'est bien égal! dites que je vous +ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous +l'entendrez, le roman de notre mutuel amour... ou bien encore +taisez-vous, soyez timide jusqu'au mutisme... enfin, comprenez bien que +tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un rôle appris à l'avance et +récité avec trop d'aplomb. + +Ils traversaient la rue Royale, et Guite frémit en voyant la façade de +la Madeleine. + +--Je n'ai plus que trois minutes! murmura-t-elle. + +--Votre effroi m'enchante, répondit Saladin, vous êtes juste comme il +faut que vous soyez... À propos! trouvez moyen de glisser que nous avons +fait ensemble le voyage d'Amérique. C'est nécessaire. + +--Mais, dit Guite qui, en vérité, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui +était pas arrivé depuis bien des années: la cerise... + +--C'est une bague que vous avez au doigt, répliqua Saladin, et qui vaut +tous les parchemins du monde; mais vous n'avez pas à vous en servir. La +chose viendra d'elle-même en temps et lieu. La vérité, la vérité avant +tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le +jour de votre naissance, que feriez-vous? + +--Rien, répondit Guite, c'est pourtant vrai. + +--Vous voyez bien. Votre rôle est simple comme bonjour. Le tout est de +ne pas chercher la petite bête: c'est votre mère qui fera tout. + +La voiture s'arrêtait devant la porte cochère de l'hôtel. + +--Résumé, dit rapidement Saladin: trouvée sur la grande route à sept +ans, souvenirs très vagues d'une vie de saltimbanque, et peut-être, dans +les brouillards, l'image d'une femme penchée au-dessus de votre +berceau... Élevée chez moi, dans du coton, adorée par moi et me le +rendant avec usure; éducation ébauchée, métier appris, voyage au Brésil, +coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre mère. + +Il sauta sur le trottoir et tendit la main à Guite, qui dit, en +descendant à son tour lestement: + +--Après ça, au petit bonheur! on fera de son mieux pour être idolâtrée +par la dame, et, si on ne parvient pas à lui plaire, on s'en frotte +l'oeil! + +--Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l'hôtel. + +«Ah! diable! reprit-il au moment où la porte roulait sur ses gonds, un +détail, mais très important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous +demanderez un petit réduit donnant sur les jardins. N'oubliez pas cela! +c'est tout à fait indispensable. + +La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie à une impatience +fiévreuse, vit enfin le ciel s'ouvrir, quand sa femme de chambre, qui +était prévenue, annonça sans en avoir demandé la permission: + +--Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine. + +--Mademoiselle Justine! répéta la duchesse qui se leva chancelante; il +m'avait dit... + +Elle fut interrompue par l'entrée de monsieur le marquis, dont la +première parole répondit à sa pensée. + +--Madame la duchesse, murmura-t-il en s'inclinant respectueusement, il +n'y a ici que votre fille. Je n'abdique pas des droits qui me sont plus +chers que la vie, mais je m'efface complètement, entendez-moi bien, +complètement devant votre grande joie de mère, et je sens que je serais +de trop ici aujourd'hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me +rappellerez. + +La duchesse, pendant qu'il parlait, avait traversé toute la chambre en +s'appuyant aux meubles. Elle était, violemment émue et ressentait dans +son coeur une reconnaissance immense. + +Ne trouvant point de paroles pour répondre, elle jeta ses deux bras +autour du cou de Saladin et l'attira vers elle pour déposer un baiser +sur son front. + +Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant +ostensiblement ses paupières: + +--Merci, madame, du fond de mon coeur, merci! + +Puis il s'effaça, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la +présenta à la duchesse en ajoutant: + +--Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite! + +Mme de Chaves s'empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine +en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles étaient seules. + + + + +XIII + +Mademoiselle Guite ronfle + + +Le système de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-être +d'une manière absolue, mais, à tout le moins, dans une mesure assez +considérable. + +Il est certain que l'ignorance vaut toutes les préparations du monde, +dans certains cas et vis-à-vis de certaines personnes. + +On peut dire que la préparation la plus parfaite possible ne sait jamais +tout prévoir et fait un danger de tout ce qui n'est pas prévu. Elle +n'est bonne d'ailleurs, qu'en face des gens de sang-froid. + +Saladin n'avait dans l'esprit ni largeur ni hauteur, mais il possédait +le don des cerveaux étroits: la subtilité. + +Le premier venu ne serait pas arrivé à ce résultat de supprimer tout +calcul par calcul; le premier venu n'aurait pas non plus deviné que la +suprême habileté, dans la circonstance présente, était de se tenir à +l'écart. + +Saladin s'était retiré de parti pris, par réflexion, après avoir agité +le pour et le contre et s'être dit: «Il n'y a pas là matière à l'avalage +du moindre sabre.» + +Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait être avalé utilement, +c'était le signal du départ. + +Chose singulière et prouvant assurément combien Saladin avait deviné +juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la première le silence par +un mot qui exprimait son inquiétude involontaire et qui, dans la +situation, était d'une profonde vérité. + +--Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l'étouffait +de baisers, est-ce bien vrai que j'ai une mère! + +Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son +visage bouleversé la pâleur remplaçait les larmes. + +Elle souffrait. Ce n'était pas une méchante fille et, dans son +étourderie, elle n'avait pas deviné l'angoisse de ce moment. + +La vue de cette pauvre femme trompée qui se mourait lui serrait un peu +le coeur. + +Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d'un mal +que nous ne tarderons pas à dire. + +--C'est bien vrai, oui, oui, c'est bien vrai! répondit madame de Chaves +sans savoir qu'elle parlait. Tu as une mère! oh! et comme elle t'aime, +ta mère, si tu savais, si tu savais! + +Les pleurs l'aveuglaient, elle essuya ses yeux d'un grand geste, pour +regarder sa fille qu'elle n'avait pas encore vue. + +Mais les larmes revenaient à flots. Elle était là, tout échevelée, et +semblable à une folle, disant: + +--Tu es là, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce +qu'on peut devenir aveugle comme cela tout d'un coup? + +Guite cette fois ne répondit pas. Instinctivement et par pitié, elle +appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en même temps elle la +baisa au front. + +Madame de Chaves l'enleva dans ses bras, ivre qu'elle était. + +--J'ai senti tes lèvres, dit-elle, les lèvres de ma fille! Tu es là, +toi, que j'ai tant pleurée! Dieu n'est pas assez cruel pour me défendre +de te voir! Viens au jour, viens, mène-moi! que je te voie! Je veux te +voir! + +Guite, obéissante, mais presque aussi pâle qu'elle, la guida en +chancelant vers la croisée. + +Madame de Chaves aperçut enfin son visage comme au travers d'une brume. +Elle eut un éclat de rire spasmodique. + +--Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le +croyais... plus belle! Certes, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que +toi! Tiens, voilà que mes yeux s'éclairent. Oh! le bon Dieu! le bon +Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois... mais tes cheveux, comme +ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent +caressé mon front quand je dormais! + +«Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une +petite couronne que nous avions été chercher ensemble dans les blés, une +couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas +de tout cela, toi, n'est-ce pas ma Petite-Reine. + +--Non, répondit Guite en baissant les yeux sous l'ardent regard de la +pauvre femme, je ne me souviens pas. + +--Tu as tout oublié, même ce nom de Petite-Reine? + +--Même ce nom, répéta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait +n'avoir plus, pour cause unique, l'émotion du moment. + +--C'est singulier, murmura la duchesse, tu étais bien petite, mais on a +dû te dire... cet homme... Monsieur le marquis de Rosenthal... + +--Mon mari, crut devoir interrompre la modiste. + +--Ton mari, prononça madame de Chaves, comme si ce mot eût blessé ses +lèvres, tu es mariée! je ne peux pas m'habituer à cela, chérie! + +--Et moi, s'écria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose +à dire, je ne peux pas m'habituer à vous appeler ma mère. Vous êtes si +jeune et si belle, madame! + +La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se +calmer. + +--Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite à +m'aimer! + +--Je vous aime déjà, madame, prononça Guite avec effort. + +--Tu ne dis pas bien cela... je ne sais... tu es sans doute trop +étonnée; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses. +Oh! chère enfant! chère enfant! allons-nous être heureuses! + +Elle s'assit sur le divan et attira sa fille auprès d'elle. + +--J'étais plus vieille que tu n'es maintenant quand je t'ai eue, +reprit-elle; tiens! voilà un petit bracelet que tu portais, la veille du +jour où tu me fus volée. + +Elle lui montrait le bracelet rapporté par Saladin. + +--Tu vois, continua-t-elle, car il n'y avait qu'elle à parler, et +mademoiselle Guite restait là, de plus en plus embarrassée; tu vois, +nous étions bien pauvres: il n'y a que les enfants des pauvres à porter +des objets comme ceux-là. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse +d'être riche à cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je +t'ai peut-être gagné une grande fortune... M'écoutes-tu? + +--Oh! oui, madame, dit Guite, je vous écoute. + +Les sourcils de la duchesse se froncèrent, exprimant une véritable +colère. + +--Tu mets bien du temps à m'appeler ta mère! prononça-t-elle presque +durement. + +Elle n'aurait point su expliquer d'où lui venait cette impatience qui +agitait ses nerfs et qui ressemblait à du courroux. + +--Je vous appellerai ma mère, murmura Guite machinalement. + +--Bon! s'écria la pauvre femme, remarquant pour la première fois la +pâleur qui couvrait le visage de sa fille, voilà que je t'ai fait peur! +On dirait que tu souffres? + +--C'est la joie..., commença Guite. + +--Oui, oui! s'écria madame de Chaves, c'est la joie! ce doit être la +joie! et comment ne m'aimerais-tu pas! est-ce que ce sont là des choses +possibles! Mais où en étais-je! ma pauvre tête est si faible! ah! j'en +étais à te dire que je t'avais gagné une fortune. Figure-toi que c'était +une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m'avait rendue +méchante, et l'homme à qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance, +mon mari, souffrait de ma dureté, de ma froideur. + +--Mon père..., dit mademoiselle Guite. + +--Non! s'écria vivement madame de Chaves, pas ton père. Comment +ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t'a donc pas appris!... + +--Il ne m'a rien appris, madame, c'est-à-dire ma mère, interrompit la +modiste. Il m'a dit: tu sauras tout par ta mère. + +--Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant à +elle-même, j'ai pensé à lui longtemps. Je crois que je pourrai l'aimer, +puisque tu l'aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends +pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caractère étrange. +Laisse-moi poursuivre. + +Certes, Guite ne faisait rien pour s'y opposer. Elle se tenait +languissante sur les coussins et avait l'air d'une jolie statue. + +Parfois la duchesse la regardait à la dérobée, et un nuage soucieux se +répandait sur son beau front. + +--Je te disais que nous étions malheureux ici, reprit-elle, cela venait +de moi et j'ai peut-être fait beaucoup de mal à mon mari. Hier, songeant +que tu allais venir et qu'il te fallait tout, chez nous, son affection +comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je +l'ai dit, j'ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon +appartement. Il y avait bien longtemps qu'il n'y était entré. Il est +venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l'espérais. Je l'ai +trouvé bien sombre et bien changé. Mais il m'aime, vois-tu, malgré lui, +et comme je t'adore; il n'a pas su me résister; j'ai vu renaître sa +passion qui m'épouvantait naguère... et c'est à genoux qu'il m'a promis +que tu serais sa fille, me jurant qu'il n'y aurait désormais pour lui +aucune joie en dehors de notre maison... + +--Il vous trompait donc avant cela, ma mère! demanda mademoiselle Guite +avec une petite pointe de curiosité. + +Il y eut de l'étonnement dans le regard de la duchesse. + +--Tu es mariée, c'est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour +parler ainsi. Qu'il te suffise de savoir que j'ai fait pour toi un +sacrifice auquel je me serais refusée, quand il se fût agi de mon +existence même! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l'ai +bien mérité! + +Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu'à +ses lèvres. + +--Et toi, dit-elle, tu ne m'embrasses pas! Mademoiselle Guite, +obéissante, l'embrassa. + +--Petite-Reine était comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on +les rend cruelles à force de les adorer. + +Et elle reposa les yeux sur son cher trésor, pour se bien repaître de sa +vue. + +Mais l'émotion avait été en diminuant, de telle sorte que la pauvre mère +resta comme effrayée en ne trouvant dans son coeur aucun reste de la +béatitude qui en débordait naguère. + +Elle se sentait froide, à ce point que sa colère se tourna contre +elle-même. + +--Je t'aime! je t'aime! je t'aime! dit-elle par trois fois, je veux +t'aimer pour toutes les larmes que tu m'as coûtées, pour toutes les +caresses que je n'ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t'en +prie; je n'ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s'est pas +même entrouverte dans un sourire! + +--Ma mère, murmura Guite qui eut une vraie larme, je vous jure que vous +ne me voyez pas telle que je suis. + +La duchesse se précipita sur elle et but, dans un baiser passionné, +cette larme unique qui déjà se desséchait. + +--On demande trop à Dieu, dit-elle. Le coeur devient ingrat à force +d'être insatiable. Hier, j'aurais donné tout mon sang, jusqu'à la +dernière goutte, pour le bonheur qui m'appartient aujourd'hui, et je me +plains! et je désire autre chose encore, et mon bonheur ressemble +presque à une souffrance! + +--C'est comme moi, mère, balbutia Guite d'un ton bien naturel cette +fois, il ne faut pas vous effrayer, mais je ne me sens pas bien... je +souffre. + +Sa pâleur augmentait, en effet; ses beaux yeux demi-clos s'entouraient +d'un cercle bleuâtre. Il y avait en elle tous les signes d'un grand +malaise, et il semblait que, selon l'expression populaire, son coeur +allait tourner. + +Mme de Chaves la regardait, effrayée; ces symptômes l'épouvantaient et +provoquaient en elle un trouble qu'elle prenait pour un élan de +tendresse. + +--Pauvre enfant! se disait-elle, c'est l'excès de son émotion qui la +faisait ainsi paraître insensible... + +Elle courut au guéridon et versa de l'eau fraîche dans un verre en +répétant: + +--Ce ne sera rien, ma fille. La grande joie fait du mal comme la grande +douleur. + +Elle approcha le verre des lèvres de Guite qui le repoussa, après +l'avoir flairé. + +--Oui, dit-elle d'une voix qui avait déjà peine à sortir, la joie... la +joie fait mal. + +Une idée terrible traversa le cerveau de madame de Chaves: une idée de +mort. + +À ses yeux, qui peut-être n'avaient pas recouvré toute la sûreté de leur +regard, les traits de sa fille allaient se décomposant rapidement. + +--C'est de l'air qu'il lui faut! pensa-t-elle, bouleversée du premier +coup par cette nouvelle angoisse. + +Elle ouvrit la fenêtre. + +Quand elle revint à l'ottomane, la pose de mademoiselle Guite s'était +affaissée, et sa joue presque livide pendait sur son épaule. + +La duchesse s'agenouilla, défaillante; elle perdait le souffle et ne +songeait pas même à demander du secours. + +Il est bon de noter ici une circonstance qui pourra sembler frivole, au +premier aspect, mais qui a son importance, sous le rapport historique. + +Le lecteur serait capable, en vérité, d'imputer à l'imprudence de +Saladin la façon pitoyable dont marchait cette reconnaissance entre mère +et fille. Rien n'allait; c'était une scène lamentablement estropiée. +Pourquoi? + +Parce que Saladin n'avait pas fait la leçon suffisante à mademoiselle +Guite et que la pauvre modiste, à bout de ressources, s'en tirait comme +elle pouvait, par un évanouissement vrai ou feint. + +Eh bien! le lecteur se tromperait. Saladin n'était pas coupable. Il y +avait autre chose, et voilà ce qu'il faut constater: + +La veille au soir, on était venu chercher mademoiselle Guite pour la +conduire à Asnières, où le Rowing Club fraternisait avec la Société des +régates parisiennes. C'était une très belle fête, dont les dames du +sport nautique devaient se souvenir longtemps. + +Après le bal on s'était séparé par équipes pour déjeuner çà et là au gré +des préférences de chacun. + +Mademoiselle Guite avait déjeuné, à Bois-Colombes, avec six jeunes loups +de mer qui manoeuvraient la yole favorite _Miss Adah_. + +Cela faisait une nuit complète et très laborieuse, agitée par la danse, +le punch, les glaces, et couronnée par ce diable de déjeuner, après +lequel vinrent encore le punch, les glaces et la danse. + +Il y avait à peu près un demi-heure que mademoiselle Guite était revenue +de Bois-Colombes, quand Saladin avait frappé à sa porte ce matin. + +Quoi qu'on ait pu écrire et dire sur le tempérament mémorable des +modistes parisiennes, elles ne sont pas de fer. Nous n'irions point +jusqu'à affirmer que l'émotion produite sur notre grisette par les +événements de cette matinée ne fût pas pour quelque chose dans son état, +mais son état était, avant tout, celui d'une jeune personne qui a trop +dansé, trop bu, trop mangé et qui n'a pas assez dormi. + +Puisse la candeur de cet aveu en faire pardonner la désolante platitude: +c'était de l'estomac que souffrait mademoiselle Guite, et son prétendu +évanouissement était une attaque de ce lourd sommeil qui suit ce que +mesdames les canotières appellent une noce. + +Mme de Chaves était à cent lieues de ces moeurs et ne savait +probablement même pas que Paris est une puissance maritime, dont le +principal port a nom Asnières. + +Elle restait haletante devant cette enfant dont les yeux se fermaient, +tandis que sa bouche entrouverte, avec une expression de souffrance, +semblait chercher sa respiration prête à se perdre. + +Cette erreur grandissait chez madame la duchesse, en même temps que +mille pensées confuses naissaient en elle. Elle avait oublié déjà cette +folie de tendresse qui l'avait tour à tour exaltée et brisée, aux +premiers instants de l'entrevue. Comme il ne restait plus dans son âme +trace de ces transports, elle se reprochait d'avoir été froide et +d'avoir effrayé par sa froideur cette pauvre enfant qui, sans doute, +avait rêvé si différent l'accueil d'une mère! + +Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes +auparavant. La joie était si loin! Il y avait, en vérité, un siècle +entre la minute présente et le premier baiser. + +--Je ne l'ai pas assez chérie, pensait Mme de Chaves. De même que je la +trouvais glacée, elle devait se dire: est-ce que c'est là le coeur d'une +mère? j'aurais dû la réchauffer, j'aurais dû l'embrasser de mon amour, +j'aurais dû... + +Elle s'arrêta et pressa sa poitrine à deux mains. + +--Mais qu'est-ce qu'il y a donc là! fit-elle avec une expression +tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'écria-t-elle, +prise d'un véritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie! +Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon âme goutte à +goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant, +ma petite Justine, reviens à toi, je t'aime, va! c'est à force d'aimer +qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le coeur! + +Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite était +lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode. + +La duchesse baisa ses cheveux dont la racine était baignée de sueur. + +--Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise +de nerfs, et bientôt, elle va s'éveiller. + +Mademoiselle Guite respirait, en effet, et même, de seconde en seconde, +sa respiration devenait plus robuste. + +Mme de Chaves passa un coussin sous sa tête et se mit à côté d'elle, +bien près, pour la regarder mieux. + +Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler +et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il pût être, n'était né dans +son esprit. + +Bien au contraire, tout l'effort de sa pensée se portait vers le désir +d'expier son crime imaginaire, son crime de dureté et de froideur. + +--J'aurais dû l'interroger tout de suite, se disait-elle, ne lui parler +que d'elle-même et de sa chère petite histoire, qu'elle m'aurait dite +alors tout en prenant confiance en moi. Il semblait que le nom de son +mari me blessait la bouche; elle a bien dû voir cela. Et que m'a-t-il +fait, cet homme, sinon m'apporter le plus grand bonheur que j'aie +éprouvé depuis que j'existe! + +Elle étouffa un soupir. + +--Oui, répéta-t-elle tristement, un bonheur... un bien grand bonheur! + +Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement: + +--Justine, Justine... + +Puis, prise d'une idée, elle se leva. Elle était dans un de ces moments +où la pensée subit une sorte de paralysie et où la moindre idée qui +vient semble une découverte énorme. + +--Mon flacon! s'écria-t-elle, mon flacon de sel! et je n'y ai pas songé! + +Le flacon était pourtant à la portée de sa main, sur l'étagère voisine. +Elle le saisit, et le présenta tout ouvert aux narines de mademoiselle +Guite. + +Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir. + +La duchesse lui tâta le pouls et le coeur. + +--Elle est calme, dit-elle avec une surprise où il y avait du +contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois, +car je ne retomberai plus dans la même faute. Je vais me faire aimer +autant que j'aime... + +Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s'il eût éveillé en elle un +nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux étaient fixes. + +--Autant que j'aime! répéta-t-elle lentement, après une longue minute de +silence. + +Elle revint à l'ottomane et resta là, debout, les mains croisées sur sa +poitrine. + +La langue ne possède pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle +Guite ronflait. + +Il y a des choses innocentes et à la fois obscènes. Je ne saurais +analyser l'effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur Mme +la duchesse de Chaves. + +C'est ici peut-être qu'elle aurait dû avoir quelques remords, car elle +ignorait l'origine de ce lourd sommeil et rien n'excusait la puérile +colère qui contractait violemment la ligne, tout à l'heure si pure, de +ses sourcils. + +Elle se détourna avec une répugnance qui allait jusqu'au dégoût. + +Puis, la réaction se faisant, elle se dit: + +--Qu'ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu'y a-t-il donc en moi? dormir lui +fait du bien... + +Elle avait été s'asseoir tout à l'autre bout de la chambre, où le +ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait. + +C'est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une +personne qui n'en est pas à ses débuts. + +La duchesse s'irrita contre elle-même, haussa les épaules, sourit de +pitié--mais les larmes lui vinrent aux yeux. + +Des larmes qui brûlaient sa paupière. + +Elle alla jusqu'à son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement. +Elle pria avec désespoir. + +Mademoiselle Guite ronflait. + +Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait changé de +posture. + +Elle était en quelque sorte vautrée sur le divan. Sa tête avait perdu le +coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux épars. Ses deux +bras relevés s'arrondissaient derrière sa tête comme on représente ceux +de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait à terre, tandis que +l'autre était allée accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur +le dossier de l'ottomane. + +La fièvre donne ces mouvements désordonnés, mais je ne sais pourquoi +cette pose, où la pudeur n'était point respectée, semblait cadrer avec +la nature même de mademoiselle Guite. + +Il y avait là une sorte de révélation. Madame de Chaves le sentit ainsi. + +Cette pose la blessa comme un outrage. + +Elle eut honte dans chacune des fibres de son être. + +Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front, +comme une personne qui vient d'être insultée. + +--Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c'est là ma fille. + +Ses paupières battirent, mais restèrent sèches, comme si la colère y eût +brûlé les larmes au passage. + +--Est-ce ma fille?... murmura-t-elle entre ses dents serrées. + +Ses deux mains frémissantes touchèrent son front avec le geste des +égarées; elle dit encore, si bas qu'une personne présente ne l'eût pas +entendue: + +--Ce n'est pas ma fille! + +Sa propre voix l'effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot +eût été prononcé, en quelque sorte, à l'intérieur de sa gorge. + +Ses cheveux remuèrent sur son crâne, agités par un vent de mystérieuse +horreur. + +Sa taille avait grandi. La beauté de ses traits semblait rigide comme +ces marbres qui représentent l'inflexibilité de la Justice antique. + +Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard désormais était de +glace. + +--Non, répéta-t-elle d'une voix changée, ce n'est pas ma fille, je le +sais, j'en suis sûre, mon coeur me l'a dit! Si elle était ma fille... + +Ceci fut un cri d'angoisse. + +Elle se mit à marcher vers l'ottomane et ajouta d'une voix stridente qui +blessait ses lèvres au passage: + +--Je veux le savoir, dussé-je en mourir! + +Elle s'arrêta auprès du divan et prit, l'une après l'autre, les deux +jambes de mademoiselle Guite pour les réunir dans la position ordinaire +que donne le sommeil. + +À la toucher ses mains frémissaient douloureusement. + +Et plus douloureusement encore frémissait son coeur, car une voix disait +en elle sans cesse: + +--Si c'était, si c'était ta fille! + +Elle déboutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une +taille avenante et charmante. + +Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil. + +Cela n'arrêta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s'en prit +au fichu. + +Mademoiselle Guite fronça le sourcil en grondant. + +Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en +plus, voulut dénouer le cordon de la chemise. + +Un mot vint sur les lèvres de mademoiselle Guite, un mot que nous +n'écrirons pas et qui mit une teinte écarlate, à la place de la pâleur, +sur la joue de madame de Chaves. + +Elle sourit et leva au ciel ses yeux chargés de pleurs reconnaissants. + +--Oh! fit-elle en une ardente prière qui remerciait avec tout son coeur, +je savais bien que c'était impossible! + +Désormais la certitude était faite en elle, et ce fut comme par manière +d'acquit qu'elle continua de dénouer la chemise. + +Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite; +un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu. + +Sans prendre désormais aucune précaution, elle écarta la chemise et se +courba en deux pour regarder: + +Puis elle recula frappée de stupeur, tandis qu'un cri s'étranglait dans +sa gorge. + +Ses deux bras étendus cherchèrent un appui; ces deux mots vinrent à ses +lèvres: + +--C'est elle! + +En même temps elle roula sur le plancher, foudroyée. + + + + +XIV + +La consultation + + +C'était au commencement de cette même matinée, quelques minutes avant +neuf heures, au troisième étage d'une chancelante maison, bâtie en +torchis et en planches vermoulues par l'architecte de madame Barbe +Mahaleur, toujours mère des chiffonniers, mais de plus propriétaire de +plusieurs immeubles, groupés en cité, vers les confins du quartier des +Invalides. + +Le père Justin, l'homme de loi le plus célèbre de Paris parmi les +porteurs de hottes, les artistes en foire et autres industriels sans +prétention, dormait sur un mince tas de paille dans le coin d'une +chambre qui n'avait pas de mobilier. + +Il y a des pauvretés sombres comme la nuit des cachots, qui reportent +l'esprit aux ténébreuses misères du Moyen Age ou à ces misères mille +fois plus horribles que Londres cache derrière le mensonge insolent de +sa richesse. + +Cette misère tend à disparaître chez nous. Une main opère de vastes +trouées dans Paris, rejetant au loin les fourmilières indigentes et +faisant pénétrer le jour là où il n'y avait que ténèbres. + +Cela ne détruit pas la misère, je ne sais pas même si la misère s'en +trouve diminuée, ne fût-ce qu'un peu, mais cela supprime du moins la +pestilence proverbiale et séculaire de certains quartiers qui +rivalisaient de honte avec les ulcères les plus repoussants de Londres +la lépreuse. + +La misère s'en va plus loin et, en s'expatriant, elle change d'aspect. + +C'est maintenant cette misère blanchâtre, saupoudrée, en quelque sorte, +de plâtras, qui s'étale et ne se cache plus. + +Nous la voyons campée partout, autour de Paris, construisant avec une +hâte prestigieuse ces cahutes provisoires qui semblent être faites +exprès pour être démolies et reportées plus loin, quand Paris, sans +cesse grandissant, vient les refouler du pied. + +C'est moins affreux, c'est peut-être plus laid. La nuit avait sa poésie. +Ces masures blêmes et nues n'ont rien. + +On dirait qu'elles sont là par tolérance, comme un mendiant sur un +seuil; elles n'ont pas osé prendre racine, attendant toujours le balai +qui va en nettoyer le sol. + +De la chambre habitée par Justin on voyait un terrain nu, couleur de +cendre, sur lequel s'alignaient, dans un certain ordre, les immeubles +créés par Barbe Mahaleur. + +Le mot immeuble est ici tout à fait impropre, car les maisons de ce +genre sont comme les champignons qui ne tiennent à rien. + +Barbe Mahaleur, spéculatrice intelligente, avait tout uniment affermé à +vil prix, pour trois ans, un terrain vague, et s'y faisait quatre ou +cinq mille livres de rentes en louant à l'aristocratie des chiffonniers +des chambres qui coûtaient cent sous par mois. + +Le loyer allait à six francs, quand la chambre était garnie. + +La chambre était garnie quand Barbe y mettait un escabeau et une +paillasse. + +La chambre du père Justin n'était pas garnie. Il n'y avait dedans que le +petit tas de paille qu'il avait ramassé brin à brin et le pauvre berceau +dont nous avons parlé si souvent: l'autel où, pendant quelques semaines, +Lily avait pleuré sa fille. + +À part ces deux objets, vous n'auriez rien trouvé chez le père Justin, +sinon sa bouteille, sa chandelle et sa bibliothèque qui n'était pas pour +peu dans la réputation de science possédée par lui. + +Sa bibliothèque consistait en une petite planche clouée à la muraille et +supportant une douzaine de livres terriblement souillés, parmi lesquels +on pouvait remarquer _Les Cinq Codes_, deux volumes de Virgile et une +très belle édition des oeuvres complètes d'Horace qui s'en allait en +lambeaux. + +Le père Justin dormait tout habillé sur sa paille. Son costume était +celui des plus pauvres chiffonniers. Le soleil du matin, pénétrant par +une petite fenêtre où plusieurs carreaux manquaient, tombait d'aplomb +sur sa figure hâve, couverte d'une barbe épaisse, et encadrée dans des +cheveux blancs hérissés. + +Rien ne restait du beau jeune homme qui avait été le lion du quartier +des Écoles, quelque vingt ans auparavant. + +Cette face fatiguée et inerte aurait semblé de pierre, si le sommeil +fiévreux n'eût amené un point écarlate au sommet des pommettes. + +Le père Justin était étendu comme un mort, sur le dos, les bras allongés +le long des flancs. Auprès de lui il y avait une bouteille vide, un bout +de chandelle collé au carreau et le volume d'Horace ouvert. + +On frappa à sa porte, il ne s'éveilla pas; on frappa plus fort, il +demeura immobile. + +Alors on entendit des voix sur le carré. + +--Est-ce que monsieur Justin serait déjà parti? demanda une de ces voix +qui appartenait à une femme. + +--Le père Justin ne sort plus guère, fut-il répondu. Il gagne sa goutte +à faire par-ci par-là des écritures pour la patronne qui donnerait gros +pour l'avoir chez elle, mais le père Justin veut sa liberté. + +--Alors pourquoi ne répond-il pas, s'il est là? demanda la voix de +femme. + +--Le père Justin fait ce qu'il veut, répliqua-t-on encore. Ce n'est pas +un homme comme les autres et ceux qui s'y connaissent disent qu'il n'y a +pas son pareil dans Paris. La Mahaleur lui a offert un francs cinquante +par jour et la goutte pour tenir ses livres comme il faut, mais je t'en +souhaite! Il vit de rien; un oiseau n'aurait pas assez du pain qu'il +mange, et pour avoir l'air plus saoul que la bourrique du diable, il lui +suffit d'un petit verre de n'importe quoi... Ah! ah! j'ai vu le temps où +il vous sifflait une demi-bouteille d'absinthe comme une cuillerée de +soupe, mais c'est passé. + +--Et donne-t-il encore ses consultations? + +--Quand ça lui fait plaisir... pas souvent. La plupart du temps il +renvoie le monde en disant que ça l'ennuie. Dame, il est si usé, si usé! +quoique, des fois, on l'a vu se redresser, ah! mais, haut comme un +prince! + +La voix de femme conclut: + +--Nous avons pourtant bien besoin de ses conseils. + +Et on frappa de nouveau. + +Comme le père Justin ne bougeait pas plus qu'un Terme, la voix du voisin +obligeant s'éleva. + +--Holà hé! papa! cria-t-elle à travers la porte, c'est des bourgeois +cossus qui viennent pour vous demander comme ça d'où vient le vent. + +Toujours le même silence. + +C'était seulement la bonne foi publique qui servait de serrure à la +porte du père Justin. Le voisin dit à ceux qui attendaient: + +--Vous avez l'air de deux personnes respectablement calées, je vas +tenter un effort en votre faveur, pensant bien que vous ferez un joli +cadeau au brave homme. + +Il tira la ficelle du loquet en ajoutant: + +--Arrivera ce qui pourra, donnez-vous la peine d'entrer. + +Les deux personnes respectablement calées, passèrent le seuil, et il +nous est impossible de les peindre mieux que ces deux mots ne le +faisaient. + +C'était d'abord, et par rang de sexe, Échalot, directeur adjoint du +théâtre de mademoiselle Saphir habillé de bleu barbeau des pieds à la +tête, sauf la cravate, qui était orange; c'était ensuite madame Canada, +directrice en titre du même établissement, avec une robe de soie jaune, +un châle tapis, des gants noirs, des bottines à glands et un bonnet +habillé, chargé de feuillage. + +Un vrai bonnet «pour les soirées du commerce» qu'elle avait acheté dans +le passage du Saumon, grotte de la nymphe qui coiffe les comptoirs +élégants, mais économes. + +Grâce à Dieu on ne se refusait plus rien chez les Canada. Il y avait +sept ans que le passage du Saumon cherchait à placer les branchages de +ce bonnet. + +Nous devons dire qu'Échalot et sa compagne, déguisés ainsi, étaient bien +plus effrayants à voir que dans leurs costumes naturels. + +La veuve Canada portait haut; elle avait conscience de la plus-value +apportée en elle par son costume. Au contraire, le sensible Échalot ne +semblait pas être bien sûr de la convenance de sa toilette. Il avait +l'oeil inquiet et la tête un peu basse, quoique toutes les glaces, +rencontrées sur sa route, lui eussent déclaré à l'unanimité qu'il était +charmant. + +Le voisin obligeant avait refermé la porte derrière eux, les laissant se +débrouiller comme ils l'entendraient. + +--Le voilà, dit tout bas Échalot en montrant du doigt le père Justin +endormi. Que faut-il faire? + +--Tire ton chapeau, répondit madame Canada, d'abord et d'un! + +Échalot obéit. + +--Après? demanda-t-il. Ça n'a pas l'air qu'il ait envie de s'éveiller. + +--Des fois, répondit madame Canada, il peut faire semblant. Les hommes +qui ont son éducation, c'est toujours original. Approche. + +Échalot la regarda d'un air indécis. + +--C'est que, murmura-t-il, on a convenu que c'était toi qui devait +porter la parole officielle pour nous deux. + +--Approche! répéta impérieusement la veuve Canada. Échalot approcha. + +--On n'en est pas plus avancé, tu vois bien, Amandine, grommela-t-il en +tournant son chapeau entre ses doigts. + +--Savoir, répondit la bonne femme, je connais les particularités de ses +habitudes et faiblesses. Penche-toi, comme ça, au-dessus du lit +poliment, et dis-lui: «Monsieur Justin, on est venu de bonne heure, +insensiblement, pour vous offrir la politesse de la première goutte, +avant les autres.» + +Échalot trouva sans doute le moyen ingénieux, il obéit de point en +point, saluant les yeux fermés du chiffonnier et répétant textuellement +la phrase de sa compagne. + +Au moment où il prononçait ces mots: «la première goutte», le père +Justin ouvrit ses yeux tout grands d'un mouvement si brusque qu'Échalot +recula, effrayé. + +--Pas peur! dit madame Canada qui s'avança bravement et prit sa place. +Le plus fort est accompli. + +«Bonjour, tout de même, monsieur Justin, reprit-elle de sa voix la plus +agréable, c'est pour avoir l'avantage de nous présenter devant vous +comme étant des anciennes connaissances d'autrefois, au temps jadis de +l'époque, prêts à aller remplir votre bouteille chez qui de droit, s'il +y en a dans le quartier, comme c'est supposable. + +Justin fixa sur elle son oeil atone et ne broncha pas. + +--Par la même occasion, reprit madame Canada, qui ne se montra pas trop +déconcertée, nourrissant tous deux, moi et mon homme, le projet de vous +consulter à fond sur des circonstances et délicatesses où on est plongé +jusqu'au cou, avec l'espoir légitime d'en sortir par l'entremise de vos +connaissances. + +Au fond de son coeur, Échalot applaudissait, s'avouant à lui-même que +pour l'éloquence, Amandine était un phénomène vivant. + +Le père Justin, cependant, referma les yeux et leva une de ses mains +pour montrer la porte. + +C'était éloquent aussi, et surtout clair. + +Amandine drapa son châle avec majesté, dans l'intention évidente de +protester énergiquement. + +--En douceur! fit Échalot qui lui toucha le bras par-derrière. Ne le +chatouillons pas! j'ai idée qu'il doit être devenu méchant. + +--Méchant ou non, s'écria madame Canada, je m'en moque! Ça n'est pas une +manière de recevoir le monde bien élevé, quand on s'est mis sur son +trente-et-un, avec fiacre à l'heure, pour venir voir un arlequin pareil, +qui n'a pas seulement de souliers dans ses pieds! + +C'était trop vrai. Le pantalon frangé du père Justin laissait voir +l'extrémité de ses jambes nues, qui n'avaient ni chaussettes ni savates. + +--Si ça ne fait pas pitié! reprit la veuve Canada, emportée par la +richesse de son tempérament sanguin, nu comme un ver, quoi! pas un coin +de chemise sous sa vareuse! Il y a de l'incohérence à repousser des +clients à leur aise, venant de loin pour lui offrir d'étrenner, en +récompense d'un renseignement de deux sous, qu'on payerait au poids de +l'or par la circonstance qu'on se trouve avoir besoin de son grimoire! + +--Amandine, Amandine! fit Échalot. + +--Toi, la paix! tous les hommes s'entre-soutiennent, commença Mme +Canada. + +Mais elle n'acheva pas. + +--Hors d'ici! prononça tout à coup la voix rude et pleine du +chiffonnier. Je n'ai pas encore soif et j'ai sommeil. + +--Dame! fit Échalot, charbonnier est maître chez soi. Tu as peut-être +été trop loin, Amandine. + +--Allons chez un avocat, dit celle-ci, furieuse, chez un vrai! + +--Tu sais bien que tu n'as confiance qu'en monsieur Justin, objecta +Échalot. Laisse-moi essayer les voies de l'aménité. + +«Pardon, excuse, père Justin, continua-t-il en s'avançant jusqu'au tas +de paille, on n'a pas l'idée ni l'ombre de vous mépriser parce que vous +allez pieds nus. Ma compagne est vive comme le sexe dont elle fait +partie. Elle a oublié de vous spécifier qu'on n'est pas ici sans +recommandation, se présentant l'un et l'autre, tous deux, moi et madame +Canada, sous les auspices de votre ami Médor. + +--Ah! fit le père Justin, Médor..., vous connaissez Médor? + +--Dans l'intimité la plus douce, répondit Échalot. + +Le père Justin se souleva sur le coude et les regarda fixement. + +--Médor ne m'a jamais rien demandé, dit-il. Allez chercher à boire, je +vas voir à vous écouter. + +Échalot prit aussitôt la bouteille et sortit. + +--Apporte du bon! ordonna madame Canada. + +--Non, dit Justin, du mauvais. C'est meilleur. + +Il laissa retomber sa tête sur la paille. Madame Canada chercha du +regard un siège et, n'en trouvant pas, elle releva proprement sa belle +robe pour s'asseoir par terre, contre la muraille. + +Une fois installée, elle poussa un gros soupir et dit d'un air +important: + +--Vous êtes un homme qui comprenez, vous, monsieur Justin; je ne suis +pas fâchée de vous parler entre quat'z-yeux, pendant qu'Échalot n'est +pas là. C'est une affaire, voyez-vous, qui est tout à notre honneur, +désirant terminer notre carrière par la régularité et la bienfaisance +réunies: comme quoi le zeste de la question principale, qui enfonce +toutes les autres dans notre perplexité, c'est de savoir si on peut +légitimer l'enfant, qui n'est pas à vous naturellement, par un +mariage... comment disent-ils ça? ce n'est pas conséquent... par un +mariage... subséquent, j'y suis! fomenté entre deux personnes qui n'est +ni son père ni sa mère: j'entends de la demoiselle en question, +précitée... saisissez-vous? + +Elle s'arrêta pour reprendre haleine et jeta un regard triomphant vers +l'étrange avocat, vautré dans sa paille; pour jouir de l'effet produit +par ce remarquable discours. + +Le père Justin avait refermé les yeux et semblait dormir profondément. + +--Tous les hommes de talent ont un grain, grommela madame Canada, c'est +sûr! N'empêche que je lui avais proprement expliqué le cas. + +Échalot revenait avec la bouteille pleine. + +--Voilà, papa! cria-t-il dès le seuil. + +Justin étendit sa main sèche et prit la bouteille. Il se souleva à demi, +sans ouvrir les yeux, et mit dans sa bouche le goulot qui résonna entre +ses dents. + +Il avala une gorgée, une seule, puis il dit d'un ton de fatigue +attristée: + +--La vieille a parlé, je ne sais pas ce qu'elle a dit. Recommence, +bonhomme, je vais faire attention à cause de Médor. + +Madame Canada haussa les épaules et eut le rire d'Oreste, remerciant +ironiquement les dieux. + +--À la bonne heure, dit-elle, la vieille! Par alors, tu vas donc parler +à mon lieu et place, bibi, c'est le monde renversé, marche! + +Échalot tourna vers elle un regard plein d'amour et se toucha le front +comme pour dire: «Le pauvre homme a un coup de marteau.» + +Puis il se campa droit devant le tas de paille et commença: + +--Quoique n'ayant pas l'intelligence d'Amandine, qu'est madame Canada +ici présente, je vais m'efforcer d'exposer les circonstances avec +volubilité. Au cas où je m'embourberais, d'ailleurs, j'ai apporté sur +moi les papiers de mes mémoires, rédigés par moi seul, dans le but qu'un +homme de loi tel que vous pourrait les consulter avec avantage. + +Il tira de sa poche un large cahier qu'il passa sous son bras. Justin +était plus immobile qu'une pierre. + +--Voilà, reprit Échalot, malgré que ça n'encourage pas beaucoup d'avoir +en face un homme couché comme à la morgue. Notre idée est que la petite +est la fille d'une grande dame ou princesse, qu'on l'arracha jadis à son +amour maternel dès le berceau. + +--Explique donc..., voulut interrompre madame Canada. + +--La paix! commanda Justin durement. + +--Tu vois bien qu'il écoute, chérie, dit tout bas Échalot, ne l'hérisse +pas... L'ayant élevée avec tout le soin dont on était capable, +poursuivit-il en s'adressant à Justin, qu'elle est actuellement une des +principales danseuses de corde contemporaines et au-dessus d'un état qui +ne peut pas toujours convenir à ses vertus. Madame Canada et moi, dans +l'intention de faire d'une pierre deux coups, nous avons dit: +marions-nous, et par ce moyen, donnons à l'enfant le nom d'un état civil +légitime. + +Il y eut sur le visage pétrifié de Justin quelque chose qui ressemblait +à un sourire. + +--Vous êtes de bonnes gens, dit-il dans sa barbe grise. + +--Pour quant à ça, oui, s'écria madame Canada, le coeur sur la main, +quoi! et dépassant par notre générosité bien des gens dont la position +sociale est au-dessus de la baraque! + +Le doigt sec de Justin se leva pour lui imposer silence. Sans le respect +fantastique qu'elle avait pour lui, madame Canada lui en eût dit de +belles! Justin avala une seconde gorgée. + +--L'ami, reprit-il en s'adressant à Échalot, vous êtes-vous demandé, +cette bonne femme et vous, si la jeune personne à laquelle vous portez +un si grand intérêt serait bien flattée, un jour venant, d'être votre +fille? + +--Comment! bien flattée! s'écria madame Canada qui bondit sur place. + +--Vous, la paix! dit Justin. + +--Insensiblement, répondit Échalot, la chose ne paraît pas faire l'ombre +d'un doute. Ça m'étonne même que vous ne connaissiez pas la célébrité de +madame Canada qui n'a pas sa pareille en foire. + +--Je la connais, murmura Justin. + +--Et pour ce qui regarde mon illustration particulière, poursuivit +Échalot, quoique inférieure, elle ne laisse rien à désirer, ayant des +antécédents d'agents d'affaires et même parmi les Habits Noirs avec +lesquels j'ai su conserver mon honneur. Mademoiselle Saphir aurait donc +le choix entre la qualité de mademoiselle Canada et celle de +mademoiselle Échalot, selon son goût, nous étant égal à moi et à +Amandine de nous appeler comme ci ou comme ça dans l'acte de mariage. + +--Vous ne lui connaissez pas d'autre nom que celui de Saphir? demanda +Justin. + +--On l'appelait mademoiselle Cerise à ses débuts, répondit le bon +paillasse, tout ça est dans mes mémoires ci-joints. Mais Cerise sembla +trop léger pour l'affiche. + +--Et vous n'avez aucun indice au sujet de sa naissance? interrogea +encore Justin. + +Échalot cligna de l'oeil, tandis que madame Canada soufflait et +s'agitait sur le carreau qui lui servait de fauteuil. Son éloquence +rentrée l'étouffait. + +--Avant d'arriver aux preuves de sa filiation, reprit Échalot, il est +bon de compléter la liste des avantages que l'enfant récoltera dans la +chose d'être légitimée par moi et Amandine. On n'est pas des artistes +ordinaires, réputés comme la pierre qui roule pour ne pas amasser de +mousse; on a roulé, mais nonobstant, la mousse y est. Moi et madame +Canada, on possède cinq mille quatre cents livres de rentes, en +obligations de divers chemins de fer, toutes garanties par l'empereur, +de quoi l'enfant serait la seule et unique héritière. + +Les yeux de Justin étaient ouverts à demi. Sa physionomie de marbre +exprimait quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'attention. + +--Vous êtes de braves gens, répéta-t-il. Parlez-moi de la mère. + +--Quelle mère? demanda madame Canada. + +--La princesse, dit Justin avec son sourire triste et fatigué. + +Il but en même temps une troisième gorgée, et une teinte rouge monta aux +pommettes de ses maigres joues. + +Échalot prit à la main son cahier de papier et frappa dessus bruyamment. + +--Ni vu ni connu, la maman, répondit-il, et néanmoins le truc pour la +retrouver est consigné là, tout au long, dans mes mémoires, écrits par +moi-même et de ma propre main. Vous les lirez avec plaisir j'en suis +sûr, à cause de ma sensibilité qui s'y épanche, et que tout ce qui +regarde la jeune personne a l'intérêt d'un roman de Victor Ducange. + +Échalot ouvrit le cahier. + +Madame Canada avait croisé ses bras sur sa vaste poitrine, dans une +attitude de résignation. + +--Dans tout ce que je vous ai dit, papa, comme dans mes mémoires +eux-mêmes, reprit Échalot, j'ai gardé pour la bonne boucle le moyen qui +doit servir à la reconnaissance. Avez-vous remarqué ce détail que le +premier nom de l'enfant chez nous avait été mademoiselle Cerise? + +Pour la quatrième fois Justin avança la main et prit le goulot de la +bouteille, mais il la repoussa sans boire, et, s'appuyant des deux mains +aux carreaux, il essaya péniblement de se lever. + +En tout, c'est à peine s'il avait bu la valeur de deux petits verres +d'eau-de-vie. Il avait néanmoins depuis quelques instants tous les +signes de l'ivresse naissante. Ses bras tremblaient en soutenant le +poids de son corps, la sueur était à ses tempes et ses yeux roulaient +sous ses paupières à demi fermées. + +--Cerise? répéta-t-il d'une voix énervée, je ne comprends plus guère, +vous avez parlé trop longtemps. + +Dans l'effort qu'il fit, la tête faillit emporter le corps. Échalot fut +obligé de le soutenir. + +--C'est la bourrique du diable, gronda madame Canada. Justin, qui se +levait en ce moment sur ses pieds, fixa sur elle son oeil morne. + +--Cerise? dit-il encore; pourquoi me parlez-vous de Cerise? + +--Parce que..., voulut répondre Amandine. + +--La paix! interrompit Justin. Vous êtes de bonnes gens; je vous ai +écoutés tant que j'ai pu. Il y a fille et fille... pour certaines, votre +nom et vos rentes seraient un bienfait, mais pour d'autres... + +Il eut encore son rire plein de lassitude, puis il dit: + +--Laissez vos papiers, vous êtes de bonnes gens, lorsque je les aurais +examinés je vous ferai deux consultations, une pour vous, une pour +l'enfant. Allez-vous-en, je suis ivre. + +Il prit le cahier des mains d'Échalot qui le regardait avec un respect +mêlé de compassion. + +--Quand faudra-t-il revenir? demanda Amandine qui se leva bien plus +lestement qu'on n'eût pu l'espérer de sa corpulence. + +--Jamais, répondit Justin; je n'aime pas qu'on vienne ici. J'irai chez +vous. Il faut que je voie la jeune personne, pour savoir si vos bonnes +intentions à son égard lui feraient du bien ou du mal. + +Il les poussa dehors. + +En descendant l'escalier, Échalot et madame Canada échangèrent un coup +d'oeil dans lequel dominait la vénération superstitieuse à eux inspirée +par ce philosophe en haillons. + +Un fois remontés dans le fiacre, ils lâchèrent la bride à leur besoin de +parler. + +--Pour étonnant, c'est étonnant! dit madame Canada. Il vous commande +comme si c'était un archevêque; mais il n'a pas dit grand, chose de bon, +à prendre et à laisser. + +--Il a dit..., commença Échalot. + +--Ah! toi, s'écria la brave femme, tu as eu la parole tout le temps, +c'est mon tour! À mon idée ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il se +met comme cela en ribote avec ce qui me tiendrait dans l'oeil. Moi, +j'aurais bu la moitié de sa bouteille sans rien perdre de ma dignité... +et toi aussi, bibi, il faut te rendre cette justice, tu portes la voile +aussi bien que moi. Mais enfin, nous n'en savons pas plus long qu'avant +de sortir de chez nous. + +--Si fait, répondit Échalot qui était tout triste, nous en savons plus +long. + +--Que donc savons-nous? + +--Nous savons quelque chose que je n'aurais jamais deviné. + +--Explique-toi, bibi, fit la bonne femme avec impatience. + +--Nous savons, prononça lentement le paillasse, que nous ne sommes +peut-être pas dignes d'être le père et la mère de notre belle chérie. + +--Par exemple! se récria madame Canada qui devint rouge comme un pavot: +pas dignes! + +--Voilà, fit Échalot avec abattement, moi, ça ne me serait pas venu à +l'idée. + +Madame Canada resta un instant la bouche ouverte, comme si elle allait +répliquer vertement, mais elle ne parla point. + +Et de rouge qu'elle était sa joue devint toute pâle. + +Quand ils arrivèrent à la baraque et que mademoiselle Saphir vint à eux, +selon l'habitude, pour tendre son beau front à leurs baisers, ils la +serrèrent sur leur coeur plus tendrement que les autres jours. + +Puis ils se retirèrent dans la cabine où ils dormaient tous deux. Ils +avaient les yeux pleins de larmes. + +--Moi non plus, dit Mme Canada qui pressa la main d'Échalot, ça ne me +serait pas venu à l'idée. + + + + +XV + +Le père Justin + + +Le père Justin, quand il fut seul, se mit à parcourir sa chambre d'un +pas lent et mal assuré. + +Il allait, les mains derrière le dos, revenant sans cesse à la petite +fenêtre par où entrait un rayon de soleil et jetant au-dehors son regard +vague. + +De temps en temps, sa taille déjetée se redressait comme malgré lui, et +il y avait alors dans sa pose je ne sais quoi de majestueux. + +La misère a aussi son emphase, et le pinceau des maîtres drape parfois +plus noblement les haillons que le velours. + +Ainsi placé en face de la lumière, avec ses cheveux blancs mêlés et sa +barbe grise, pleine de brins de paille, _Justin_ prenait cette beauté +que cherchent les peintres. Maintenant que nul regard ne pesait sur lui, +son front avait un étrange reflet de pensées, et l'on comprenait mieux +la défaite qui laissait cet homme terrassé tout au fond de son morne +malheur. + +Deux ou trois fois il prit, en passant, sa bouteille et l'approcha de +ses lèvres sans boire. + +En ces moments, il y avait sur son visage quelque chose du dégoût qui +saisit le malade à la vue du médicament amer. + +La dernière fois qu'il prit ainsi la bouteille, il dit en jetant autour +de lui son regard découragé: + +--Ce sont de bonnes gens... l'enfant aura un père et une mère. Il jeta +la bouteille sur la paille au risque de la briser et murmura: + +--Je déteste cela et je ne vis que de cela! + +Il s'approcha brusquement du berceau, seul meuble de son misérable +taudis. + +--Je déteste cela aussi, reprit-il avec un mouvement soudain de fièvre, +c'est le passé, c'est le reproche... je mourrai de cela! + +Son pas s'était assuré, il fit un tour dans la chambre, la taille droite +et le jarret tendu. + +--Cerise! pensa-t-il tout haut; pourquoi ce nom? J'aimerais bien mieux +devenir fou tout de suite. + +Il prit le cahier laissé par Échalot, l'ouvrit et en parcourut les +premières lignes. + +--À quoi bon? continua-t-il en laissant retomber ses deux bras. Je sais +leur histoire aussi bien qu'eux-mêmes. Ils ont raison, ces gens; avec +l'argent qu'ils ont gagné loyalement et durement, ils ont le droit +d'acheter le bonheur... L'enfant sera bien à eux puisqu'ils l'auront +payée. + +Il y avait dans ces dernières paroles une amertume railleuse, un besoin +de frapper qui ne savait à quoi se prendre. + +Justin laissa échapper le cahier d'Échalot dont les feuilles +s'éparpillèrent sur la paille. + +--Ils l'ont appelée Cerise, dit-il encore, comme ils l'auraient nommée +Rosette ou Réséda. Ah! c'est dormir que je voudrais, dormir toujours! + +Il revint au berceau et remua les pauvres petits débris qui le +couvraient. + +--J'avais une fille, pensa-t-il à haute voix, j'avais une femme... +j'avais de quoi leur donner noblesse et fortune... et ma mère, qui me +prenait tout cela, mourut à l'heure où je n'avais plus qu'elle pour me +consoler! Voici quatorze ans que je vis pour oublier et que je me +souviens toujours. Justine aurait seize ans... Mais c'est une chose bien +singulière, s'interrompit-il, qu'on m'ait volé ce portrait! Entre +misérables on ne se vole guère, et d'ailleurs le portrait n'avait point +de valeur. Non! il y a des gens qui sont condamnés plus sévèrement que +les autres! Moi, je n'avais plus rien qu'un portrait de femme avec un +nuage dans les bras: l'image de mon coeur, ce portrait, le symbole de ma +vie! J'aimais cette femme aussi ardemment que le premier jour, mille +fois plus ardemment qu'au temps de notre bonheur... et le nuage, +l'enfant que je ne connais pas, je l'aimais, pour sa mère surtout... +entre sa mère et moi l'enfant est le suprême lien... un nuage, un nuage! + +Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine. + +--Ils m'ont volé ce portrait, mon pauvre bonheur, mon dernier souvenir! +Je ne la vois plus là, si belle que mon coeur se fondait à la regarder. +Ils ne pourront pas effacer son image de ma mémoire, mais il y avait +cela dans ma chambre, et maintenant, il n'y a plus rien. J'ai jeté +l'héritage de ma mère au vent, sans rire, sans jouir et en grinçant des +dents. Mais cela, je voulais le garder; c'était à moi, c'était moi, Dieu +n'aurait pas dû me le prendre. + +Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les +petites hardes qui couvraient le berceau, mais à la différence de Lily +qui, en présence des mêmes reliques, était tout entière à l'enfant, +c'était vers la mère que le coeur endolori de Justin s'élançait. + +Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait +et se mourait d'un grand, d'un terrible amour. + +En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout à coup son +attention. C'était un tout petit carré de canevas comme ceux que l'on +sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est +d'apprendre à broder. + +Justin s'accroupit auprès du berceau, tenant le canevas à la main et le +considérant avec une attention attendrie. + +C'était une relique de la mère, ceci, bien plus encore que de la fille. + +On distinguait si bien les points réguliers que la jeune mère avait +ajoutés au travail imparfait de l'enfant! + +Le carré de canevas n'était pas entièrement recouvert. Ç'avait dû être +un des derniers amusements de Petite-Reine, une des dernières +complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-être la veille du jour +où le malheur était entré dans la maison. + +Le fond de la tapisserie était d'un blanc rose--couleur de chair--et sur +ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point +qui devait être entièrement de la main de Lily. + +Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles échangées +entre l'enfant et la mère, pendant que s'accomplissait ce souriant +travail qui était une allusion à la secrète beauté dont Petite-Reine +était si fière. + +Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une +colère qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin +de lui; il courut à son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit +le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lampée. + +Il ne s'arrêta que pour reprendre haleine. + +--Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu +là-dedans et deux heures de folie! + +Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et, +se plaçant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert à la +main, il le feuilleta d'un air grave. + +Sa joue s'animait à mesure qu'il lisait, et bientôt, cédant à un besoin +irrésistible, il se mit à déclamer à haute voix avec une diction latine +admirable. + +Puis lâchant le livre, il récita de mémoire l'ode entière: + + _Pindarum quisquis--studet oemulari..._ + +avec des gestes d'énergumène et des éclats de voix qui dénonçaient la +démence. + +--Ma jeunesse! ma jeunesse! s'écria-t-il ensuite, le collège! ma mère! +Ah! pourquoi suis-je venu à Paris!... + +Et sans transition, d'une voix ennuyée, il se mit à chanter un refrain +d'étudiant. Sa joue était pourpre, mais ses yeux s'éteignaient. + +--Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille où il prit +encore la bouteille. Les haillons étaient dans ma destinée. Moi, le +comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons... +et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle! + +Il but, mais le brusque effet de la précédente rasade ne se reproduisit +point. Il alla vers la planchette qui supportait sa bibliothèque et y +prit _Les Cinq Codes_ qu'il ouvrit pour les rejeter aussitôt avec +humeur. + +Il essaya de chanter encore; sa voix s'arrêta dans son gosier. + +Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la +poussière. + +--Allons! dit-il tout à coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai +pas, voyons leur affaire! + +Il se coucha à plat ventre sur la paille, mit sa tête entre ses deux +mains relevées sur les coudes, et commença à lire le manuscrit +d'Échalot. + +Il n'avait pas parcouru la première page que son attention, violemment +excitée, le clouait à la lecture de ces pauvres mémoires que le lecteur +a suivis peut-être avec un sourire de pitié. + +Nul chef-d'oeuvre de l'esprit humain n'eût intéressé le père Justin à un +si puissant degré. + +La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile +et comme enchaîné par son ardente curiosité. + +Il n'avait pas été longtemps à deviner. Depuis ce matin, sa pensée était +préparée, mais le long de ces pages où la verbeuse inexpérience du +saltimbanque déroulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les +indices, cherchait avec passion la certitude. + +La certitude était dans ce détail qu'Échalot, selon sa propre +expression, avait gardé pour la bonne bouche. + +Quand Justin fut arrivé au signe porté par mademoiselle Saphir que le +bon Échalot avait décrit et nommé tout naïvement la Cerise, il laissa +aller le manuscrit et resta longtemps absorbé dans son émotion trop +forte pour le misérable état de sa cervelle. + +L'ivresse était en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte +que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait. + +L'heure du transport était passée. + +C'était la réaction maintenant, l'abrutissement qui envahissait son +esprit comme un épais brouillard. + +Il disait tout bas d'une voix monotone: + +--Ma fille... c'est ma fille! + +Et il restait là, enchaîné par l'engourdissement vainqueur. + +Il luttait en dedans. + +C'était une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse +larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts. + +Ses bras se détendirent enfin et sa tête tomba pesamment sur ses deux +mains croisées. + +Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand +on frappa doucement à la porte. + +Justin n'eut garde de répondre, mais celui qui frappait était habitué, +sans doute, à ses manières, car la ficelle du loquet joua sans bruit et +la porte fut ouverte. + +Médor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de +suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille à demi vide. + +--Ivre mort! murmura-t-il. Reste à savoir à quelle heure il a bu. Il +marcha dans la chambre en étouffant le bruit de ses pas et vint +s'agenouiller auprès du lit. + +--Justin, dit-il doucement, père Justin... monsieur Justin! + +Le chiffonnier resta immobile et silencieux. + +--Faudrait pourtant vous réveiller, reprit Médor avec un accent de +prière impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous +ai trouvé endormi toujours, toujours... Voyons, père Justin, +éveillez-vous. + +Il avait prononcé ces derniers mots en affermissant sa voix. Le +chiffonnier fit un mouvement faible. + +--Éveillez-vous, répéta Médor qui poussa le courage jusqu'à lui secouer +le bras. + +Justin gronda d'une voix harassée: + +--Je ne dors pas. C'est comme si j'étais mort. + +--Oui, oui, parbleu! murmura Médor, c'est comme ça, en effet, et ça +finira par y être tout de bon. Enfin, vous pouvez m'écouter, c'est déjà +quelque chose; j'en ai long à vous dire, père Justin. + +--J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne +peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un +effort désespéré pour relever la tête, j'ai bien réfléchi... ah! j'ai +réfléchi tant que j'ai pu. Je disais à ces bonnes gens, car ce sont de +bonnes gens: l'enfant ne peut pas être votre fille... + +--Quel enfant? demanda Médor étonné. + +--Elle, répondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur +fille... c'est terrible à penser! leur fille! et pourtant, ils sont +autant au-dessus de moi que j'étais au-dessus d'eux il y a quinze ans. +Moi, moi, je suis le dernier degré de la misère et de la honte. Moi, +rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille, +puisque je ne peux pas avoir de fille! + +Médor écoutait, bouche béante, et comprenait à demi. + +--Votre fille! dit-il, étouffé par son grand trouble; parlez-vous +vraiment de votre fille, papa Justin? + +--Oui, répliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte +et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens, +regarde, voilà ton père. Ah! je me suis laissé vivre trop longtemps! + +Médor l'aidait à se relever. En l'écoutant, il riait et il pleurait tout +à la fois. + +--Et, dit-il, respirant à chaque mot, vous savez où elle est, votre +fille? + +Il soutenait la tête de Justin à deux mains, de façon à bien voir sa +figure. + +--Oui, balbutia celui-ci, je sais où elle est. + +--Mais regardez-moi donc, père Justin! s'écria Médor. J'ai peur de vous +tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi +rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que ça ne vous tombe pas +comme un coup de massue... + +Justin ouvrit les yeux tout grands. + +--Quoi... Quoi? fit-il éperdu, haletant; est-ce que tu vas me parler +d'elle? + +--Oui, répondit Médor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous +bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous êtes un homme! + +--Parle, balbutia Justin qui défaillait, parle vite! + +--Eh bien! dit Médor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents +pour l'enfant, allez. Si vous savez où est votre fille, tout est fini, +car moi je sais où est sa mère. + +Justin s'échappa de ses bras et se tint debout, dressé de toute sa +hauteur pendant une seconde. + +Puis il chancela et Médor s'élança pour le soutenir, croyant qu'il +allait tomber à la renverse. + +Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets fléchirent; il +s'agenouilla et mit sa tête entre ses mains. + +--Lily! prononça-t-il d'une voix que Médor n'avait jamais entendue. Elle +n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la +revoir? + +--Mais oui, mais oui, répondait toujours Médor, et vous avez supporté ça +mieux que je ne pensais, papa! + +Justin pleurait silencieusement pendant que Médor continuait: + +--Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un hôtel qui +est un palais. + +Les mains de Justin glissèrent, découvrant son visage livide. Il regarda +Médor en face. + +--Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la +revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir +avant. + +Il se laissa choir la face contre terre. + +Médor le considéra un instant d'un air découragé. + +--C'est sûr qu'il s'est laissé glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais ça +ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver +seulement un petit coin de lui-même! + +Il se remit à genoux auprès du chiffonnier et fit mine de le relever +encore une fois, mais ses mains s'arrêtèrent avant de le toucher et il +se dit: + +--Ça n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le même canapé et se +mettre à son niveau pour le remonter à la douce. + +Médor ne craignait pas beaucoup la poussière. Il se coucha à son tour +sur le carreau poudreux, de façon à placer sa tête tout contre celle de +Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands +cheveux blancs. + +Ils étaient posés ainsi comme deux voyageurs fatigués qui font halte, +étendus tout de leur long sur la marge de la route. + +--Je savais bien que ça vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en +donnant à sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous, +les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner +un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force. + +Justin restait insensible et sourd. Médor approcha sa bouche tout auprès +de son oreille et dit tout bas en détachant chacune de ses paroles: + +--Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle? + +Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps. + +--Vous étiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit Médor. Si je +n'avais qu'à marcher derrière vous, on pourrait encore venir à son aide. + +Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il répéta avec +une fatigue profonde: + +--À son aide? + +Il ajouta presque aussitôt après: + +--Elle est donc en danger? + +--Voilà que ça va mieux, papa Justin! s'écria Médor. Je ne vous ai pas +tout dit, ou plutôt je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai +parlé de son mari... + +--Son mari! répéta encore Justin. + +Sa tête se retourna lentement et ses yeux mornes se fixèrent sur ceux de +son compagnon. + +--J'écoute, dit-il. + +--Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-être grand besoin de +nous. + +Justin le regarda toujours. + +--Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que +Lily était mariée. + +--Oui, fit Médor, mariée à un homme qui est un scélérat et qui me fait +peur. + +Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi à demi. + +Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'éteignit, mais il prononça d'une +voix distincte: + +--Parle haut et clair. Je ne suis mort qu'à moitié: j'écoute. + + + + +XVI + +Justin s'éveille tout à fait + + +La figure du bon Médor exprimait le contentement et l'espoir. + +--C'est vrai que vous n'êtes mort qu'à moitié, papa, dit-il, et encore +parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous éveiller une bonne +fois, tout irait sur des roulettes. + +--J'écoute, répéta Justin gravement. + +--Ah! ah! s'écria Médor, j'en ai long à vous dérouler. Je n'ai jamais +jeté le manche après la cognée, moi; pendant que vous dormiez je +cherchais. Voilà quatorze ans que je cherche sans m'arrêter. Je ne vous +ai rien dit depuis tout ce temps, parce que ça n'aurait pas servi. Vous +ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon +idée, fi n'y a plus à reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-là a +dû être pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je +vois encore sa figure, et ça m'est toujours resté qu'il aurait pu +arrêter la voleuse. + +--De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des années n'avait +pas eu ce regard lucide. + +--Je parle du mari de la Gloriette, répondit Médor. Les yeux de Justin +se baissèrent. + +--Qui est cet homme? demanda-t-il encore. + +--Un grand seigneur étranger, monsieur le duc de Chaves. + +--Ah! fit Justin, un duc! + +--Un vrai duc! et c'était à lui la voiture qui emmena madame Lily, le +jour où vous revîntes à Paris. + +--Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma mère avait +dit: «J'en mourrai.» + +--Ce n'est pas tout, reprit Médor. + +--J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi à me remettre sur ma +paille. Ma mère en est morte. + +--À votre service, répondit Médor qui lui tendit aussitôt les deux +mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous! + +Justin, avec le secours de son compagnon, parvint à regagner sa couche. +Il ne s'y étendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans +les genoux, et dit d'un accent résolu: + +--Non, non, je ne m'endormirai pas. + +Médor prit auprès de lui une posture pareille. + +--On va causer comme des amis, dit-il; ça va bien, pourvu que je puisse +dénier mon rouleau. De parler, ça n'est pas mon fort, et pourtant il +faut que vous sachiez tout, car il m'a passé des idées, quoi! des idées +qui figent le sang. Cette grande maison fermée qu'elle habite est auprès +de l'hôtel où ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse à +coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques +entendissent les cris de la bête féroce ou les plaintes de la victime. +J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me +dit dans le temps que cette autre femme-là mourrait bien vite, et ça n'a +pas tardé, puisque le duc a épousé la Gloriette. Mais vous ne savez pas +ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine à +commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son +front d'un coup de poing, je veux pourtant tâcher d'être clair! + +--Oui, tâche, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma tête +est bien faible et j'essaye en vain de te suivre. + +--Il y a donc, reprit Médor, que pendant quinze jours je couchai dans le +bûcher de la Gloriette, vous savez ça. Je passais mon temps à courir du +commissariat de police à la préfecture. On ne connaissait que moi +là-dedans, et j'étais à charge à tout ce monde qui se sentait en défaut +et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-même: il faut qu'il y ait +quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace. + +«On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement était +fièrement reconnaissable; les agents qui avait commencé la battue +étaient arrivés tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu +recueillir tous les témoignages. Tout à coup, voilà ce qui arriva, et ça +me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et +monsieur Picard; l'un d'eux disparut et lâcha le métier, comme s'il +avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'était +monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une +aile, et monsieur Rioux disait à qui voulait l'entendre: c'était Picard +qui tenait le fil de tout. + +«M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il +ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils détalent. + +«Voilà donc qui est sûr et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout à +fait, et quand on en parlait les gens de la préfecture haussaient les +épaules. Écoutez bien. + +«Un matin, dans une rue de Versailles où _j'avalais_ pour la fête du +pays,! je me trouvai nez à nez avec monsieur Picard, habillé en bon +bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement déjeuné. + +«Il y avait déjà du temps que tout était fini, et l'histoire était +vieille pour tout le monde, mais pas pour moi. + +«J'abordai monsieur Picard comme ça, tout doucement, et je lui dis: + +«--Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu'à l'époque. + +«--Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit. + +«Je lui remémorai les circonstances où j'avais eu l'honneur de le +fréquenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette. + +«--Ah! qu'il s'écria, bon, bon! ça date du déluge... et vous étiez un +peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus +vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite +femme-là? + +«Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui +offrir quelque chose. + +«--Quoique établi maintenant, me répondit-il, je n'ai pas la fierté du +parvenu. Payez une tournée, je paierai l'autre; j'aime à causer avec les +anciens de Paris. + +«Nous entrâmes au cabaret, et il commença à me dire du mal de la police, +comme quoi s'il avait voulu publier ses mémoires secrets, ça ferait +dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitté la +préfecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille, +composée de l'écume de la lie des boues de la société moderne. Ils sont +tous comme ça, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce +qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et ça m'est égal. + +«Mais en bavardant, il buvait; cet homme-là est encore plus soifeur que +bavard. + +«Et moi, je le poussais, consommant tournée sur tournée, parce que je +voyais bien qu'il en sortirait quelque chose. + +«Quand il fut tout à fait bien, je me mis à le contredire, sachant que +ça fait mousser les ivrognes. + +«--Vous ne me ferez pas croire, m'écriai-je, qu'un duc et millionnaire +soit capable de voler des petits enfants. + +«--Je n'ai pas dit qu'il a volé la fillette, repartit monsieur Picard, +quoiqu'il en aurait été bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profité +de la chose et qu'il voulait la belle blonde à tout prix. À tout prix, +quoi! répéta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour +avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris! +Il est fait comme ça, ce sauvage-là; c'est un troubadour qui a les +griffes d'un tigre. + +«--Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de +l'autre duchesse qu'il avait à Paris en ce temps-là, la première: une +belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette, +j'entendais le glas de son épouse légitime... Ah mais! il s'en passe de +drôles aussi dans les maisons des riches! + +«--Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je. + +«Il eut un petit peu de défiance pendant un moment. C'était mal engagé; +dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse. + +«Mais il avait tant de bleu dans la tête que la défiance passa vite; il +reprit: + +«--Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand +on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal à personne... et +puis d'ailleurs j'ai donné ma démission, quoi! On ne peut pas demander à +un bourgeois jouissant de sa liberté d'être esclave d'une +administration. Nous sommes des Français, dis donc, tous égaux devant la +loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais +comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de +passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voilà donc qu'un +matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait à l'oeuf, un +bijou de rapport qui établissait comme quoi, ayant passé à l'inspection +tous les cochers de place, j'avais trouvé enfin un numéro qui avait +connaissance de la vieille femme au béguin et au voile bleu... + +--C'est long, s'interrompit Médor, mais tout ça est nécessaire. + +--J'écoute et je comprends, répondit Justin qui n'avait pas fait un +mouvement depuis le commencement du récit. + +«--Vous jugez, papa, continua Médor, si j'étais tout oreilles. Je suais +sang et eau à faire semblant d'être calme. + +«Monsieur Picard était en colère et trouvait que je ne m'intéressais pas +assez à son histoire. Vieille éponge, va! je la dévorais, son histoire! + +«Et plus il allait, plus ça chauffait. Le cocher avait conduit la +vieille au béguin sur la grande route, entre Charenton et +Maisons-Alfort; c'était justement ça qui lui avait donné des soupçons, +parce qu'elle avait dit halte à un endroit où il n'y avait pas de +bâtisses. + +«--Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me +remplaceront pas à l'administration! Je me rendis sur les lieux avec +deux leveurs de première qualité et le cocher. Le cocher nous arrêta à +la place même où la vieille était descendue avec le petit enfant un +petit garçon, qu'elle disait, mais ces frimes-là sont connues. On visita +les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en +quittant la voiture ne menait nulle part, sinon à un champ de +betteraves. Bien sûr qu'elle n'avait pas volé l'enfant pour l'enterrer +dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de +fumier.--Fouille! que je dis à mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous +avions le béguin, le voile bleu, un petit toquet à plumes, une petite +crinoline et des bottines qui étaient des joujoux... + +--Cette fois, s'interrompit encore Médor, n'y aurait pas eu moyen de +cacher mon émotion. Je m'écriai franchement: + +«--Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voilà un joli rapport! et +monsieur le duc dut être fièrement content de vous! + +«Monsieur Picard but une tournée, puis se rengorgea et me répondit: + +«--Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune. + +«--Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas +retrouvée? + +«--Voilà! répondit monsieur Picard en clignant de l'oeil; tu n'es pas +fort, bonhomme! + +«Je pris mon air le plus innocent. + +«--Tu n'es pas fort, répéta-t-il; il faudra te mettre les points sur les +«i», je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je +supprime le rapport, dont il était si fièrement content. + +«Je ne pus retenir un cri. + +«Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet. + +«--Ah! ah! fis-je aussitôt en me tenant les côtes, je comprends! Elle +est bonne, tout de même! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve +l'enfant. + +«--Juste! il ne voulait que la mère. Et il me fit faire un autre rapport +avant de donner ma démission, le rapport d'une troupe de saltimbanques +qui s'était embarquée au Havre pour l'Amérique emmenant une petite fille +jolie, jolie... + +«--De l'âge de Petite-Reine! m'écriai-je. + +«--Juste. Tu y es! + +«--Et le duc vint raconter la chose à la Gloriette? + +«--Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un +pauvre agneau. + +Médor s'arrêta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda +en homme qui n'est pas bien sûr de son fait: + +--M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin? + +Celui-ci fit un signe de tête affirmatif. + +--C'est cet homme-là, prononça lentement Médor, qui est le mari de la +Gloriette. + +--Oui, répéta Justin, c'est cet homme-là qui est son mari. Puis il +reprit: + +--Qu'est devenue l'autre duchesse? + +--Pour ça, je n'en sais rien, repartit Médor, mais je m'en doute. + +--Tu penses qu'elle est morte? + +--Dame! puisque le duc est remarié. + +Les deux mains de Justin se relevèrent pour faire un voile à ses yeux. + +--Ce n'est pas tout, dit Médor. + +--Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore +tout! + +--Cet homme-là n'a pas changé, papa, quoique ses cheveux soient gris +maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous +dire: «J'ai peur.» En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des +Invalides un grand théâtre, et dans le théâtre une fille qui est sans +mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la +voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est +aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi était sage. Avant-hier +soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est là, voyez-vous, +je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au théâtre +avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on +sait ce que ça veut dire. + +«J'avais l'idée d'entrer derrière eux, car mon voisin ne me refuserait +pas la porte de son théâtre, mais c'est juste à ce moment-là que la +Gloriette a passé devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir +où elle demeure. + +--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Justin. + +--Ça me fait plaisir de voir comme vous écoutez bien, papa, repartit le +bon Médor. Je ne lui ai pas parlé parce qu'elle était avec un beau jeune +homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu +les suivre que de loin. + +Justin songeait. + +--Mais quand je suis revenu de ma course, continua Médor, on sortait du +théâtre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous +deux et j'ai compris ceci en les écoutant: Monsieur le duc mettrait le +feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la +Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir! + +À ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa +grande chevelure blanche comme une crinière de lion. + +Ce n'était plus le même homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute +sa hauteur. + +Pendant que Médor le regardait avec étonnement, il essaya, mais en vain, +de répéter ce nom: Mademoiselle Saphir. + +Ce nom restait obstinément dans sa gorge. + +Il remit ses mains lourdes sur les épaules de Médor, et parvint à +prononcer d'une voix étranglée: + +--Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille! + +Médor resta comme accablé sous la stupéfaction. Il doutait. C'était +peut-être la folie qui prenait ce pauvre homme. + +--C'est ma fille! répéta Justin avec éclat. Ma fille! ma fille! + +Il saisit les papiers d'Échalot et les feuilleta, cherchant le nom qui +le fuyait. + +Il marchait en même temps à grands pas solides. + +Puis il s'arrêta devant Médor, confondu, pour dire avec un accent +profond comme sa colère: + +--Ah! il veut aussi ma fille! + +«Mène-moi à l'hôtel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la +porte et d'une voix subitement calmée. + +--C'est que..., balbutia Médor. + +--Eh bien! quoi? mène-moi, je le veux! + +--C'est bon de vouloir, murmura Médor, mais on n'entre pas dans cette +maison-là; les gens comme nous du moins. + +Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une +rougeur épaisse vint à son visage. Il s'arrêta et sa tête se courba. + +--J'ai déjà essayé, reprit Médor et même... c'est une idée qui m'était +venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai +portée à l'hôtel. + +--Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherché ce portrait. + +Il lui tendit la main en ajoutant: + +--Il était à toi aussi bien qu'à moi. + +--Porte close, continua Médor, impossible d'entrer. J'y suis retourné +trois fois et j'ai pensé que peut-être c'était cet homme-là qui avait +reçu la lettre. + +--Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin. + +Le travail inusité de la réflexion fronça violemment ses sourcils. + +--Viens! dit-il tout à coup. + +Il sortit comme il était, pieds nus et la tête découverte. + +Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arrêta à la porte +d'une masure un peu plus grande que les autres et distinguée par cette +enseigne: + +«Mme Barbe Mahaleur, propriétaire, bureau des locations». + +--Attends-moi, dit-il à Médor. Et il entra. + +Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, mère des chiffonniers, était +assise dans son bureau devant un registre couvert d'écritures +impossibles. À côté d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un +verre à demi plein. + +Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe +Mahaleur avait considérablement gagné en grosseur et n'avait rien perdu +des teintes écarlates qui embellissaient autrefois son énorme visage. + +--Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. Ça +fait pitié de te voir mourir de la pépie, quand tu pourrais lever le +coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte. + +Elle lampa le restant de son verre avec ostentation. + +--Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui +fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise +marchandise que tu bois, squelette! + +--Je viens vous dire, répondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt +louis. + +La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille. + +--Vingt louis! répéta-t-elle, rien que ça! on te pilerait dans un +mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule. + +--J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je +viens voir à vous les emprunter. + +--Vois, vois, mon bonhomme, s'écria Barbe en riant de tout son coeur, tu +verras longtemps. + +--Vous m'avez souvent demandé, reprit Justin froidement, si je voulais +tenir vos écritures. + +--Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voilà bien bas maintenant. + +--Pour vingt louis, je tiendrai vos écritures pendant le temps que vous +voudrez. + +La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre. + +--En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle. + +--Oui, répondit Justin, je ferais un acte. + +Il y eut un éclair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe +Mahaleur. + +Là-bas, dans ces fantastiques pays où l'on peut aller pour six sous en +omnibus, mais qui sont plus éloignés de la civilisation que les savanes +de l'Amérique, ils ont sur la valeur des contrats des idées toutes +particulières et professent pour le papier timbré un superstitieux +respect. + +Pour eux, ce qui est signé est sacré. La signature, si follement +appliquée qu'elle soit, est la garantie robuste, la vérité authentique, +par opposition à la parole qui n'est généralement que mensonge. + +--Assieds-toi là, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise, +et écris, je vais te dicter. + +Justin s'assit. + +--On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing. +Prends du timbre, là dans le tiroir à gauche, et ne fais pas de pâtés. + +Elle dicta: + +--Je soussigné, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage à +servir madame Barbe Mahaleur, propriétaire, en qualité de commis aux +écritures, et généralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre +années, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni +droit au logement, et je déclare avoir reçu ce jourd'hui 19 août 1866, +la totalité de mes appointements desdites quatre années, comptant, sans +escompte. + +--Escompte, dit Justin en achevant. + +--Relis-moi ça, ma poule. + +Justin relut. + +--Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est +cher et je ne te retiens que deux mille francs. + +Elle riait. Justin signa. + +--Est-ce bête, les philosophes! dit Barbe, enchantée de son marché. +Après ça, c'est peut-être moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce +temps-là. + +Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de +Justin. + +--Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle. + +--Non, répondit le chiffonnier, dans trois jours. + +--C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans +trois jours soit, va-t'en. + +Justin sortit. + +Sur le seuil il retrouva Médor à qui il serra les deux mains en disant +ces seuls mots: + +--Nous entrerons. + + + + +XVII + +Le guet-apens + + +Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise très +simplement et même très modestement, selon son habitude, était +agenouillée dans la chapelle de la Vierge à l'église +Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffés en +bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de +taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine +noire et un mantelet de la même étoffe. + +Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg +Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et même de jeunes +femmes vêtues avec cette simplicité, surtout autour des églises. C'est +en quelque sorte l'uniforme de la messe. + +Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mêmes charmantes +chrysalides, débarrassées de leurs coques, pourvues de leurs ailes de +papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balancées que les +nobles attelages emportent au bois. + +Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote du faubourg a sa +duègne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait +personne. + +Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours, +accomplir ses devoirs religieux à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les +habitués de la paroisse la connaissaient déjà. On avait admiré la +parfaite distinction de sa tenue, sa beauté incomparable et la +convenance si digne de sa mise. + +On s'étonnait de la voir mariée si jeune, car, là-bas, il n'y a pas +d'autre explication à la solitude d'une jeune personne. + +Et certes nul n'avait pensé, malgré la charité qui s'égare parfois dans +le hardi pays des hypothèses, que cette jeune inconnue à l'air si +admirablement décent pût avoir conquis son émancipation par des moyens +excentriques. + +On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est +une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres. + +Elle écoutait la messe pieusement, sans grimaces dévotes, mais sans +distraction, et, la messe finie, elle se retirait à pied comme elle +était venue. + +On est curieux à la paroisse. Quelques bonnes âmes avaient peut-être +essayé de savoir où demeurait cette charmante étrangère. Je crois bien +qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivés à la +place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques +rassemblées là pour la fête. + +Impossible de deviner où elle allait, à moins qu'elle n'eût son domicile +dans une de ces maisons roulantes affectées aux saltimbanques, ce qui +était, en vérité, complètement inadmissible. + +Ce matin, ceux qui avaient la bonté de faire attention à elle la +trouvèrent plus pâle. Sur son joli visage il y avait quelque chose de +languissant. + +Après la messe finie, elle resta un instant absorbée dans sa prière +d'action de grâces, puis elle rabattit son voile et gagna le bénitier. + +Auprès du bénitier, un jeune homme très beau et très élégamment vêtu se +tenait debout. Il n'y avait presque plus personne à l'église, mais, +parmi les rares fidèles qui restaient, ceux qui étaient coutumiers du +mignon péché de curiosité purent voir la jeune étrangère rougir, sous +son voile, à l'aspect du brillant cavalier. + +Rougir--et sourire. + +Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de +l'eau bénite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-même, mais en +souriant aussi. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le +signe de la croix. + +Ensemble ils sortirent. + +Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le +cavalier marcha à ses côtés. + +Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'étonner de ce fait: +ils ne se parlaient point. + +La jeune fille avait gardé son beau sourire, le jeune homme semblait +souffrir d'un insurmontable embarras. + +La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. Là, +mademoiselle Saphir s'arrêta et se tourna vers Hector de Sabran qui +murmura, plus confus, plus timide que le jour où il l'avait vue pour la +première fois, au théâtre, en compagnie de ses camarades du collège +ecclésiastique du Mans: + +--Allons-nous donc nous séparer déjà? + +Au lieu de répondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main: + +--Il y avait bien longtemps que je vous attendais. + +Une expression de ravissement se répandit sur les traits d'Hector. Il +cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le +coeur un vrai, un grand amour. + +--Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main, +n'avez-vous rien à me dire? + +--Vous êtes pâle, balbutia Hector, je vous trouve changée. + +--C'est que je suis un peu malade, répondit-elle, depuis deux jours je +ne danse pas. + +Hector détourna les yeux. + +--Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant +sourire, je pense bien que vous avez honte... + +Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrêté +sa parole: + +--Vous savez que je vous aime, prononça-t-il à voix basse. Les instants +trop courts que j'ai passés près de vous à Fontainebleau sont toute ma +vie. Je vous aime telle que vous êtes, et je ne respecte rien au monde +autant que vous. + +Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme. + +--Pas même..., commença-t-elle. + +Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement: + +--C'est que je suis jalouse. + +Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'était pas le lieu. Saphir lui +adressa un petit signe de tête comme pour prendre congé. + +--Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant. + +--Je viens à la paroisse tous les matins à la même heure. + +--Je voudrais causer avec vous, dit-il. + +--Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme là-bas, sous les +grands arbres? + +Il resta muet; elle ajouta en souriant: + +--Moi aussi, je le voudrais. + +Puis après une seconde de réflexion: + +--Ce soir, dit-elle, à dix heures, derrière le théâtre, ma fenêtre +s'ouvre à droite; venez, je vous attendrai. + +Elle s'éloigna d'un pas gracieux. + +Hector resta comme étourdi de son bonheur. + +Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'était senti moins timide, lors de +la première, et il s'en étonnait. + +Leur troisième entrevue, je vais la raconter. + +Dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge des Invalides. Sur +l'esplanade presque déserte, quelques baraques s'obstinaient à faire +tapage, appelant en vain les curieux clairsemés. + +Le théâtre Canada, au contraire, était clos et muet. Une large bande, +collée à la devanture, annonçait relâche par indisposition de +mademoiselle Saphir. + +Derrière le théâtre, il y avait un espace solitaire, encombré par les +équipages de l'établissement Canada, et à droite duquel stationnait +l'immense voiture qui servait de maison à la famille. Au centre de la +voiture s'ouvrait une petite fenêtre carrée, au-delà de laquelle on +voyait la lumière. + +Hector parut au bout du passage étroit qui contournait la baraque et +communiquait avec l'esplanade. Au moment où il se montrait, deux ombres +qui étaient restées jusqu'alors immobiles, collées, pour ainsi dire, à +l'une des roues de la maison Canada, se baissèrent et glissèrent sous la +voiture, de l'autre côté de laquelle un homme attendait. + +--Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres. + +Une autre répondit: + +--Pas d'imprudence! attendons et profitons. + +Hector de Sabran avait traversé l'espace désert. Il n'eut pas besoin +d'appeler. Au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de jeune +fille se détacha en silhouette sur le fond clair de la fenêtre. + +--Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne +tremblait pas. + +--C'est moi, répondit Hector. + +--Avez-vous bien vu s'il ne venait personne? + +Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il +avait le dos tourné, Saphir toucha le sol auprès de lui. Plus leste +qu'un oiseau, elle avait sauté par la fenêtre. + +--Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche. + +Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'à ce qu'elle +eût trouvé un autre passage. Hector la suivait. + +Mais une des ombres s'était détachée de la maison Canada et suivait à +son tour Hector. + +Sans s'arrêter, Saphir gagna le bosquet latéral qui est à gauche de +l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa +longueur jusqu'au quai. + +Les promeneurs étaient rares. La nuit très noire sentait l'orage et le +ciel menaçait. + +Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est à peine si on +l'apercevait entre les arbres. + +Arrivée à l'extrémité du bosquet, elle prit à gauche pour gagner l'allée +tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai +Billy. + +Ce fut aux premiers arbres de cette allée qu'elle s'arrêta seulement. +Elle jeta un long regard derrière elle et elle ne vit qu'Hector. + +--Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne +sais pourquoi j'ai peur. + +--Même avec moi? demanda Hector. + +--Surtout avec vous, répondit Saphir, et surtout pour vous. Oh! +comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage, +en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour +vous aimer... Mais si je vous perdais... + +--Chère, chère enfant! murmura Hector attendri. + +--Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essayé de vous fuir. Au lieu +de venir au rendez-vous que je vous avais donné là-bas, j'allai loin, +bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je +relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais +rien que par les livres, la distance qui nous sépare tous deux, moi, +pauvre fille d'une caste méprisée... et ridiculisée, ce qui est plus +cruel!--et vous si fier, si beau, noble, riche... + +--Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit loué, puisque ma +fortune est à vous! + +--Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'eût point pris garde à +l'interruption, que vos paroles étaient celles de tous les jeunes gens, +que vos lettres... Ah! c'est vous qui étiez un enfant quand vous +écrivîtes ces lettres! + +Hector voulut protester. Saphir poursuivit: + +--Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus, +mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne +suis plus une enfant; j'ai plus médité peut-être que les jeunes filles +de mon âge appartenant au monde, je me disais souvent, très souvent: +J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie à lui de me +chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes séparés à jamais. + +«Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle +souriait, appuyée qu'elle était des deux mains au bras d'Hector. + +Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre de la +nuit faisait plus suave et presque divine. + +Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se +pressaient sur les lèvres d'Hector, mais il les retenait, écoutant avec +ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son coeur. + +--N'est-ce pas que vous avez toujours pensé à moi un peu? demanda-t-elle +soudain avec une gaieté enfantine. + +--Vous avez été le rêve de toute ma vie, répondit Hector. + +--Si vous m'aviez oubliée tout à fait, murmura-t-elle, je l'aurais su, +quelque chose me l'aurait dit. J'étais avec vous sans cesse, avec vous +autrement que par la pensée... et tenez, j'ai été malade une fois, bien +malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais +d'aimer, quand même je deviendrais une princesse, crurent que j'allais +mourir. J'avais vu par la fenêtre de ma chambre une fois que nous étions +en voyage... + +Elle s'arrêta pour le regarder fixement et reprit: + +--Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'était en venant à Paris, et +depuis lors je ne me suis jamais bien guérie. + +--Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte. + +--Vous le saurez, et il faudra me répondre franchement. Elle sentit sa +main pressée contre le coeur d'Hector. + +--Franchement, répéta-t-elle avec gravité; quand on me trompe, moi je +devine, et j'aime trop pour ne pas être jalouse. + +Hector cessa de marcher. + +--Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voilà deux ans déjà que je +passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus. +Je n'ai jamais aimé que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous +en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin. + +--Pas maintenant, répliqua Saphir qui semblait toute rêveuse. Puis avec +pétulance: + +--J'ai fait ma première communion, dit-elle, on m'a donné un nom de +sainte. Je songe à cela parce que je vois bien que vous hésitez à +m'appeler Saphir. + +--C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offensée. Si vous +saviez comme votre malheur ajoute à ma tendresse et grandit mon respect +pour vous! + +Quand il se tut, Saphir l'écouta encore. + +--Chaque fois que je rêvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me +parliez ainsi. Pour ma première communion, ils me donnèrent le nom de la +Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lèvres d'Hector +s'appuyèrent sur sa main. + +--Marie! murmura-t-il, mon adorée Marie! + +--Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes +gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette +humble famille, et ce sont eux qui m'ont donné la première idée de ma +naissance. + +--Votre naissance? répéta Hector timidement. + +--Oh! vous êtes bon, dit-elle d'un ton pénétré, vous ne riez pas, merci! + +Puis, riant elle-même, mais avec une singulière tristesse, elle ajouta: + +--Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les +filles trouvées comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une +princesse. + +--Marie, chère Marie, s'écria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette +amertume? + +--Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon +rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous +m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre +bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle +Saphir. + +Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector. + +--Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes +mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve, +c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis +libre; mon père et ma mère sont morts. + +--Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins +de larmes. + +--Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est +grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de +mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le +vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille +sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons +ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que +l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui +lui appartiennent. + +Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et +pénible. + +Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du +côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit. + +Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières +rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les +feuilles sèches. + +La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en +distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient +des becs de gaz. + +Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue +était déserte. + +--Vous ne me répondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment. + +--Je ne peux pas vous répondre, répliqua la jeune fille. + +--Pourquoi? + +--C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mélancolique. Mais est-ce +que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence, +rien que deux, qui ont occupé uniquement ma pensée. Je devrais commencer +par la première, mais vous êtes la seconde, Hector, et je ne sais plus +laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et +pour ma mère. + +--Votre mère! s'écria Hector, sauriez-vous!... + +--Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce +que je prends pour de vagues souvenirs m'a été suggéré, sans doute après +coup, par la seule personne qui se soit occupée de mon intelligence et +de mon instruction. Écoutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce +qui est à moi, puisque je me donne à vous sans réserve. + +Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au +premier baiser. + +La lueur fugitive du réverbère voisin éclairait ses beaux yeux pleins +d'amour et de fière pudeur. + +--Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance, +c'est que je ne suis pas née dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu +de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clarté ces impressions, +confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'être +souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pensée, sans +cesse tournée vers cette brume, s'égare elle-même et prend l'imagination +pour la mémoire. D'où venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque +part dans Paris, j'en suis sûre. Je savais parler quand j'ai quitté ma +mère, et la terreur indéfinissable qui reste encore en moi me dit que je +fus enlevée par la violence. Le résultat de cette violence fut de me +faire perdre la parole pour longtemps, et peut-être aussi la pensée. Je +sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens très +imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris à +lire, à écrire et le peu que je sais, était alors un saltimbanque qui +avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces +jours derniers et j'ai refusé de l'écouter, parce que ses paroles +étaient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner +aucune preuve à l'appui de ce que je vais vous dire, ma mémoire +elle-même est vide à cet égard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur +indéfinissable qu'il m'inspirait à de certains moments. Cet homme a dû +être mêlé au drame qui me sépara de ma mère, j'en ai la conviction; +d'ailleurs il me parlait de ma mère, il est le seul qui m'ait parlé de +ma mère en ce temps-là; il la plaçait dans un noble hôtel ou dans un +château, et moi j'aurais juré que ses paroles se rapportaient aux +fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien +compris sa pensée, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de +deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la flétrissant, +m'enchaîner à lui, me faire son esclave, et je l'ai chassé. + +Malgré la nuit, on pouvait voir la pâleur qui était répandue sur le +visage d'Hector. + +--Et où est-il, ce misérable! prononça-t-il d'une voix étouffée. + +--Il est à Paris, répondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je +ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule créature que je +déteste. + +--Malheur à lui! dit Hector. + +Elle l'entraîna vers un banc de pierre et s'y assit en disant: + +--Je suis bien lasse. J'ai la fièvre quand je parle de ces choses. Me +comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de +reconnaître ma mère, et que cependant je dois rester en France! À mes +yeux, c'est un devoir sacré. Mon coeur me disait que vous viendriez, +vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompée. Mon coeur me dit aussi que je +retrouverai ma mère. + +Elle se tut. Hector restait pensif à ses côtés. + +--Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'idée tout à coup: + +--Moi, s'écria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnaître par ma +mère, et c'est en songeant à cela, à cela qui prouve si bien la bonté de +Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse, +Hector, parce que Dieu m'a marquée d'un signe visible qui me rendra tôt +ou tard les baisers de ma mère. + +Hector, depuis quelques instants, était en proie à une singulière +agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille +dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec Mme la duchesse de +Chaves. + +Les amoureux croient aux miracles; il était ému jusqu'à la fièvre; il +pensait: + +--Si c'était elle! + +À son insu, ces mots vinrent jusqu'à ses lèvres. + +--Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'écoutez plus. + +Hector se laissa glisser à genoux et prit deux belles petites mains qui +frémirent entre les siennes. + +--Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie, +et il m'a été si doux, si consolant de causer de vous avec elle! + +--Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses +mains. + +--Avec quelqu'un qui vous aime déjà, répondit le jeune comte, parce que +je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle... + +--Si belle! répéta Saphir. Elle ajouta tout bas: + +--Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui était dans la calèche. Vous +suiviez à cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, à la +portière. + +--Route de Maintenon à Paris! s'écria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas +qu'elle est belle? + +--Trop belle! répliqua Saphir d'une voix changée. Je ne vous ai pas +encore dit de qui j'étais jalouse... + +--Vous! jalouse d'elle! + +--Dites-moi son nom. + +--Madame la duchesse de Chaves. + +--Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez à elle +auprès de moi! + +--Je songeais à elle et c'était songer à vous, Marie, ma bien-aimée, +Marie! De même que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mère, hier +elle me disait: je cherche ma fille... + +--Sa fille! s'écria Saphir; elle! si jeune! + +--Sa fille qui aurait votre âge, sa fille qui fut enlevée, comme vous, à +Paris, et à la même époque que vous. + +La tête de Saphir tomba sur l'épaule d'Hector. + +--Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'éveille rien +en moi... et pourtant, voyez comme mon coeur bat! S'il se pouvait que ma +mère me fût rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours! + +Ces derniers mots furent un cri déchirant. + +Elle avait vu une forme sombre qui se détachait de l'arbre voisin; une +main s'était levée au-dessus de la tête d'Hector qui rendit un râle et +tomba foudroyé. + +Saphir ne put jeter qu'un cri. + +Un bâillon fut noué par-derrière sur sa bouche. + +Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du côté de l'esplanade. + +Trois hommes, qui jusqu'alors avaient été cachés par les arbres, +entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans +mouvement. + +La voiture s'arrêta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux +soulevèrent Saphir, qui se débattait, et l'introduisirent dans la +voiture dont ils refermèrent la portière. + +Elle voulut s'élancer dehors; elle n'était pas seule dans la voiture, où +deux robustes mains comprimèrent ses mouvements. + +--Allez! dit-on sur le quai. + +--Où ça? demanda le cocher. + +--À l'hôtel, lui fut-il répondu avec impatience. + +Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore: + +--Quel hôtel? + +--L'hôtel de Chaves, parbleu! + +Saphir entendit ces derniers mots comme en un rêve. Au moment où la +voiture s'ébranlait, elle cessa de se débattre et s'affaissa, évanouie. + + + + +XVIII + +Décadence d'une grande institution + + +Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon +du café Massenet qui servait de lieu de réunion aux membres du Club des +Bonnets de soie noire. Ces messieurs étaient venus assez tard; les +garçons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils +étaient pâles, inquiets; tout, jusqu'à leur costume, sentait le trouble, +et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire: + +--Ça va mal! on jurerait une volée de banqueroutiers qui va partir pour +la Belgique. + +La poésie et l'histoire ont consacré chèrement la gaieté de nos soldats +aux heures qui précèdent la bataille. Tant qu'il y aura des maîtres pour +tenir le pinceau, on éclairera des lueurs rougeâtres du bivouac le +sommeil paisible de Napoléon, à la veille d'Austerlitz. Il y a des +anecdotes légendaires sur la tranquillité un peu bourgeoise de Turenne, +sur la splendide confiance de Condé et sur la soif héroïque de Vendôme. +Henri IV seul fut accusé de coliques, dont il se guérissait à grand +renfort de bons mots et d'estocades. + +Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre +gaieté, et nos bandits eux-mêmes furent de tout temps d'excellents +personnages de comédie. + +Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les +derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut mélancolique. + +Ces messieurs étaient là, mornes et de mauvaise humeur, autour de la +table où brûlait le punch au kirsch. Les habitués du billard avaient +raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgré la +saison d'été, ils avaient tous un double vêtement, et leurs poches +gonflées parlaient de déménagement. + +--Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent méridional +baissé de plusieurs tons. + +--Un temps affreux! répétèrent toutes les voix à la ronde avec des +inflexions diverses et plaintives. + +Le bon Jaffret ajouta: + +--C'est à ne pas jeter un chien dehors. + +Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout à l'heure sur le +quai commençait à se déchaîner; on entendait la pluie tomber à torrents, +et le vent secouait les volets fermés de la fenêtre. + +--Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui était +le moins lugubre des assistants. + +On lui jeta des regards de travers. + +--Quand on n'a rien à perdre..., commença le bon Jaffret. + +--Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du +trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime à connaître ses +chefs, et ce marquis-là me déplaît! + +--Messieurs, je l'ai vu à l'oeuvre, dit le Dr Samuel dont la néfaste +figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce garçon n'est pas le +premier venu. Il a monté en ma présence une mécanique qui me semblait +d'abord grossière et puérile, mais qui a réussi complètement. Cette +fille dont je vous ai parlé, la fille à la cerise, est installée à +l'hôtel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue. + +--Ça, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgré lui un sourire, on a beau +être de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli! + +--Qui a les instructions? demanda Comayrol. + +--Ce n'est pas moi, répondit Jaffret, et je ne suis pas trop fâché que +monsieur le marquis ne m'ait pas honoré de sa confiance. Est-ce vous, +docteur? + +Samuel répondit négativement. + +--Alors, nous en sommes au même point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce +ne sera peut-être pas encore pour cette nuit. + +Un soulagement visible éclaira toutes les physionomies. + +--Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, où est notre ardeur +d'autrefois? + +--La tienne est dans ta caisse, bonhomme, répliqua l'ancien clerc de +notaire. + +Il ajouta: + +--Je parie que le prudent Annibal a trouvé moyen de faire une petite +absence. + +--Tant pis pour lui! s'écria le fils de Louis XVII. Le Maître n'a pas +l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable! + +Il versa du punch dans les verres, mais personne, excepté lui, n'y +toucha. + +Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il +referma ensuite avec soin. + +--J'ai déjà examiné les contrevents, dit-il en reprenant sa place, +personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons à coeur +ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y +a pas à marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrangée +industriellement, le duc était à nous, comme le joueur est au croupier, +et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la +police correctionnelle. Tout à coup, cet oiseau-là est tombé au milieu +de nous par le tuyau de la cheminée, avec tout notre attirail du temps +jadis: des couteaux, des fausses clefs: la misère! Nous n'avons plus +vingt ans; il nous ramène tout droit à la cour d'assises. Moi, ça ne me +va plus. + +--Ça ne va à personne, fit observer le bon Jaffret. + +--J'ai déjà vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de +notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la maîtrise; mais +Marguerite de Bourgogne était comtesse, comtesse de Clare[*], et nous +avions vingt ans de moins. + +--Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret. + +--Où voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec +une apparence de tranquillité. + +Comayrol baissa la voix pour dire: + +--Si on lui brûlait la politesse? + +--Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y +eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor. + +--On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur +Massenet au travers de la porte. + +--Faites entrer! s'écria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant. +Nous étions en train de boire à sa santé. + +Similor, en grande livrée, passa le seuil. Il salua en maître à danser +et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors. À la +différence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait +rajeuni de quatre lustres. + +Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant à +l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agréable. + +--C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il, +grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les +armes. Il m'est agréable de revoir des chefs à qui j'ai obéi dans le +temps avec fidélité, et dont je suis devenu presque l'égal par le lien +de parenté qui m'unit à mon fils, lequel m'a chargé de vous communiquer +que c'est décidément pour cette nuit la danse. + +--Nous sommes prêts à obéir au Maître, répondit le bon Jaffret. + +--Vous, s'écria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une +semelle: vous êtes aussi ratatiné qu'autrefois. Par exemple, le Louis +XVII a été changé en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne +mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir. + +Samuel lui tendit son verre plein. + +Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit. + +--Ordre du Maître, dit-il en s'approchant de la lumière pour lire: «Nos +amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la réunion, et +m'attendre fût-ce jusqu'au jour...» + +--C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous +coucher, pas vrai, mes vénérables? + +Il reprit: + +«Les _simples_ doivent être réunis chez le marchand de vin de la place +Saint-Michel, prêts à partir au premier signal.» + +--C'est fait, dit à son tour Comayrol, ils sont là-bas douze hommes de +premier choix et dont le Maître sera content. + +--Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret, +par-ci par-là, dans les coins. + +--Je suis chargé, poursuivit Similor, de porter moi-même le signal à ces +braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'expédition. + +Samuel traça une ligne de chiffres sur une page arrachée à son calepin +et la lui remit. + +--Le chef des _simples_ est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez +cela et vous direz: «Marchef, au galop!» + +--Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis chargé encore de +vous faire savoir, dans le cas où ça vous plairait, de vous mêler à la +polka, que le signal pour ouvrir la grille, là-bas, avenue Gabrielle, +est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de +passe sont _tempête--tant mieux_. + +Tout le monde s'inclina. + +--Je suis chargé enfin, acheva Similor, de rapporter au Maître les noms +de ceux qui manquent à la réunion de ce soir. + +--Il ne manque que notre cher Annibal, répondit Jaffret, et il va +peut-être venir. + +--Quant à ça, non, répliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on +n'a _coupé la branche_ chez vous? + +Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise. + +--Très longtemps, répondit Samuel sèchement. + +--Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne +lui offrait point, ça vous paraîtra comme si c'était du fruit nouveau. À +vous revoir, mes vénérables, et soyez bien sages! + +Il remit son chapeau sur sa tête, gagna la porte d'un pas théâtral et +sortit. + +Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour à +tour ses compagnons. L'effroi était peint sur tous les visages. + +--Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des vénérables! + +--Vayadious! s'écria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque +chose ou quelqu'un... + +--Annibal a désobéi, prononça froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa +vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce: + +--Le fait est qu'il a désobéi. + +Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, défiance +était née au sein même du cénacle. + +Ils restèrent tous désormais silencieux et immobiles, à l'exception du +fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un +verre de punch. + +On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors. + +Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait à la pendule quand le +bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le +carreau du corridor. + +Le vieux sanhédrin s'éveilla et toutes les têtes se dressèrent plus +pâles. + +--Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton très leste, l'heure est +avancée, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore à +l'hôtel de Chaves. + +Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la +table. + +--Je suis très las, dit-il, j'ai considérablement travaillé aujourd'hui. +Les mesures à prendre étaient fort compliquées, je les ai prises, et +désormais nous sommes absolument certains du succès. + +--Bravo, Maître! fit le prince tandis que les autres se taisaient. +Saladin continua comme s'il eût reçu l'accueil plus sympathique. + +--Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous +êtes bien sûrs qu'ils sont en caisse? + +--Nous en sommes sûrs, répondit Jaffret. + +--Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur +le duc lui-même a été toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs +envoyés du Brésil chez messieurs de Rothschild. + +--C'est bien de l'argent, fit Comayrol à voix basse. + +--Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton sévère. + +«Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compté sur vous, +je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation +et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les +demander. Mais quant à vous, votre âge et votre _prudence_ (il appuya +sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la réserve. + +Jaffret et le docteur approuvèrent d'un signe de tête. Comayrol +grommela: + +--Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents! + +--Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais été au feu comme un +jeune homme. + +Saladin continua: + +--Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que +moi-même; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez +confiance en moi, vous devez être compromis juste autant que moi-même. + +--Nous voudrions savoir..., commença Jaffret. + +--Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton péremptoire; +j'ai dit: je le veux. Maintenant, je désire vous mettre rapidement au +fait de ce qui va avoir lieu. J'ai passé la plus grande partie de la +journée à l'hôtel de Chaves, où je suis un peu comme chez moi; le Dr +Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les êtres de l'hôtel +aussi bien que si je l'avais habité dix ans. Je n'ai pas à vous +apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au +rez-de-chaussée, gardés par deux employés que monsieur le duc a amenés +du Brésil et qui couchent dans les bureaux mêmes. Ils sont tous les deux +très bien armés, mais ils ne s'éveilleront pas cette nuit. J'y ai mis +ordre. + +--Hein! fit le Prince avec une velléité d'enthousiasme, nous avons enfin +un homme à notre tête. + +--Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur +le duc de Chaves habite le premier étage à gauche, en entrant par +l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite. +J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a été question +entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement +particulier un très joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes, +les _simples_, comme vous les appelez, ont à l'heure qu'il est la carte +exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si +mieux vous aimez mon père, qui les conduit, a pu, grâce à moi, visiter +les lieux au jour. Mlle de Chaves, qui n'a rien à me refuser, attendra à +la grille... + +--Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours +compatissant. Pauvre chère jeune personne! + +--C'est un beau temps, répliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique +lui donnera le signal d'ouvrir. Elle échangera le mot de passe avec nos +hommes et les conduira elle-même aux bureaux dont elle a la clef. + +--Quel ange que cette jeune demoiselle! s'écria le Prince attendri. Les +autres, malgré eux, écoutaient avec intérêt. + +Ils ne pouvaient refuser à ce Maître qui s'imposait à eux la précision +du coup d'oeil et la netteté de l'exécution. + +--Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Maître Annibal Gioja est en +ce moment même à l'hôtel de Chaves où il a introduit une jeune fille que +je lui avais ordonné de respecter. Ce n'est pas à vous, messieurs, que +j'ai à rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous +plaît, décider à l'instant même du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon +opinion c'est le cas de _couper la branche_. + +Cette expression, que nous avons déjà employée et qui a son explication +dramatique dans un autre récit[*], faisait partie du vocabulaire secret +des anciens Habits Noirs ou Frères de la Merci. + +C'était un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les +boursiers appellent «exécuter» un homme. + +Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la défense du malheureux +Napolitain. Comayrol prononça quelques paroles timides en sa faveur. + +--Je n'ai ni haine ni colère contre Annibal Gioja, répondit Saladin. Il +n'a fait que son métier en vendant cette fille. Mais en faisant son +métier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive être châtié. + +--Maître, demanda Jaffret, puis-je faire une observation? + +Saladin répondit par un signe de tête affirmatif. + +--Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connaît aussi bien +que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il +entendait ce que vous venez de nous dire. + +--Vous craignez qu'il trahisse après avoir désobéi? demanda Saladin. + +--Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-être déjà à +l'hôtel de Chaves. + +Samuel, Comayrol et le Prince lui-même semblaient fort ébranlés par +cette opinion. + +--Mes frères, répondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette +nuit, à l'hôtel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux. +Monsieur le duc sera fort occupé, et l'on n'entendra guère au premier +étage nos travailleurs du rez-de-chaussée. Quant au vicomte Annibal, il +n'est pas homme à casser les vitres sans nécessité. Je l'ai vu +aujourd'hui même et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais +complètement changé d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe, +je lui ai donné à peu près carte blanche. En le jugeant d'après son +caractère, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de +l'enlèvement, ensuite sa part dans l'opération. + +--Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donné carte blanche, il n'a pas +désobéi. + +--Nous, de notre côté, poursuivit Saladin sans répondre, nous suivons +l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un +coupable. Annibal est tout rendu sur le théâtre du crime: je veux qu'il +soit le coupable. + +--Il parlera, s'écrièrent deux ou trois voix. Saladin repartit +lentement: + +--Il ne parlera pas! + +À ces derniers mots, il se leva après avoir consulté sa montre. + +--Messieurs, dit-il, vous êtes armés, je suppose? + +Ils l'étaient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs +poches, c'étaient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-tête et +couteaux. Ils avaient des épées dans les manches de leurs parapluies. + +Jamais si mauvais soldats n'avaient porté à la fois plus d'engins de +destruction. + +Quand Saladin donna le signal du départ, chacun d'eux mit en ordre son +arsenal. C'était à faire frémir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce +bon, ce pacifique propriétaire, on eût trouvé de quoi défendre une +barricade. + +Ils suivirent Saladin, leur général, et traversèrent la grande salle du +café Massenet où il n'y avait plus personne. Les garçons avaient retardé +la fermeture de l'établissement par respect pour eux. + +--Nous avons fait une petite débauche, dit Jaffret en passant; nous +dormirons demain la grasse matinée. + +Ils sortirent faisant la tortue avec leurs parapluies, j'allais dire +leurs boucliers, pour gagner deux fiacres qui les attendaient au-dehors. + +Monsieur Massenet, qui les regardait monter en voiture, fit cette +observation: + +--Je ne sais pas s'ils se sont bien amusés ce soir, les braves +messieurs, mais ils s'en vont comme des chiens qu'on fouette. + +Vers deux heures du matin la pluie tombait par douches et le vent +secouait les grands ormes des Champs-Elysées. + +Certes, dans l'opinion des sergents de ville chargés de faire patrouille +et qui avaient cherché un abri je ne sais où, pas une créature humaine +ne devait être égarée sous ce déluge dans toute l'étendue de l'immense +promenade. + +Deux fiacres venaient au petit trot, en longeant le Garde-Meuble, +conduits par des cochers que le poids de leurs carricks inondés +écrasait. + +Soit par suite de l'orage, soit que la main de l'homme y fût pour +quelque chose, les deux becs de gaz qui étaient à droite et à gauche du +jardin de l'hôtel de Chaves ne brûlaient plus. Il y avait là un espace +d'une cinquantaine de pas qui semblait noir comme un four. + +Au milieu de cet espace sombre et juste en face de la grille, une +allumette chimique cria, puis flamba. + +Ce fut tout. Personne ne se montra dans le jardin, au-delà duquel on +voyait briller plusieurs fenêtres de l'hôtel, malgré l'heure avancée. + +Une seconde tentative du même genre eut le même résultat. + +C'était Similor en personne qui donnait ainsi le signal convenu, en +protégeant l'allumette sous l'abri de son chapeau. + +--La demoiselle aura eu peur de s'enrhumer, grommela-t-il. C'est +pourtant une jolie nuit pour travailler! + +Un oeil habitué à l'obscurité aurait pu voir que Similor n'était pas +seul. Autour des arbres voisins, il y avait des ombres qui se mouvaient, +et un homme, courbé sous la pluie, marchait à pas de loup le long de la +grille. + +Du bout de l'avenue qui ouvre sur la place de la Concorde les deux +fiacres venaient. + +L'homme qui marchait le long de la grille s'arrêta en poussant une +exclamation d'étonnement. + +--La porte est grande ouverte! murmura-t-il. + +--Bah! dit Similor. Entrez voir, Marchef, mais pas d'imprudence! +Coyatier entra dans le jardin tout noir, et disparut au bout de quelques +pas. + +Les deux fiacres arrivaient. Similor alla vers la portière du premier et +raconta ce qui venait de se passer. + +--Il y a une heure que nous sommes ici, dit-il, et de cinq minutes en +cinq minutes, j'ai donné le signal. Rien n'a bougé. + +En ce moment, Coyatier revenait de son excursion. Il dit: + +--La porte de la maison est grande ouverte aussi. + +--Que faire? demanda Similor. + +La portière du premier fiacre s'ouvrit, et Saladin sauta dans l'eau qui +baignait l'allée. + +--Venez, messieurs, ordonna-t-il à ceux qui restaient dans les voitures. + +L'instant d'après, sous un toit formé par six parapluies, les membres du +Club des Bonnets de soie noire délibéraient. + +Les avis étaient partagés ainsi dans ce conclave: Comayrol, le bon +Jaffret, le Dr Samuel et le Prince lui-même opinaient pour qu'on s'en +allât. + +Mais Saladin, seul de son bord, leur ordonna de rester, et ils +restèrent. + + + + +XIX + +Aventures de nuit + + +Nous avons laissé mademoiselle Guite-à-tout-faire dormant paisiblement +auprès de la duchesse évanouie. Mademoiselle Guite ronfla longtemps de +tout son coeur. Quand elle eut cuvé sa nuit d'Asnières et son déjeuner +de Bois-Colombes, elle s'éveilla dans un très joli boudoir qui était la +dernière pièce du pavillon, en retour sur le jardin. + +--Tiens! se dit-elle, voici une attention délicate de cette chère maman. +Je crois que nous nous entendrons supérieurement ensemble! + +Elle sonna. Deux femmes de chambre attendaient pour sa toilette. La +veille, mademoiselle Guite avait savonné elle-même son col et ses +manches, mais aujourd'hui elle se laissa faire avec une royale +désinvolture. + +Madame la duchesse de Chaves vint la chercher à l'heure du dîner, et +Guite l'embrassa sur les deux joues. Ce n'était pas une méchante +créature, elle ne demandait pas mieux qu'à faire le bonheur de sa +nouvelle famille. + +Elle ne s'aperçut même pas de la froideur qui avait remplacé chez madame +de Chaves les premiers élans de l'amour maternel. + +Elle s'assit à table entre le duc et la duchesse, aussi à son aise que +si elle eût été à la Maison-d'or; en cabinet particulier. Madame de +Chaves l'avait présentée en grande cérémonie. + +Le duc lui sembla un homme froid, taciturne mais poli. Elle fit à peu de +chose près tous les frais de la conversation, et mangea d'excellent +appétit. + +Le duc et la duchesse n'échangèrent entre eux que de rares paroles. La +duchesse était souffrante. + +Quand mademoiselle Guite fut seule après le dîner, car elle n'avait pas +eu l'idée de suivre madame de Chaves dans ses appartements, elle tint +conseil avec elle-même, et se dit: + +--Ici, on doit mourir d'ennui, le plus sage est de se mettre du premier +coup sur un bon pied. Ma chère maman est triste comme un bonnet de nuit, +mon noble père ressemble à un jaloux Espagnol, et monsieur le marquis de +Rosenthal est un des personnages les plus fatigants que je connaisse. On +s'amusera comme on pourra. + +Pour commencer, elle fit atteler et s'en alla au bois toute seule. + +Le lendemain, madame de Chaves garda le lit. Mademoiselle Guite lui fit +une jolie petite visite, le matin, et la prévint qu'elle était prise +pour la journée. + +Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs +de l'hôtel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis +les salons d'apparat jusqu'à la portion réservée aux bureaux et caisse +de la Compagnie brésilienne. Elle dîna dans son appartement avec +monsieur le marquis et se fit conduire à l'Opéra. + +Mademoiselle Guite était plutôt d'Asnières et de la rue Vivienne, 6e +étage, que du quartier Le Peletier. Néanmoins, dans sa loge, elle avait +assez bien l'air d'une vraie marquise--beaucoup plus assurément que +Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis. + +C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce +qu'elles peuvent pour ressembler à mademoiselle Guite. + +De profonds moralistes leur ont conseillé de lutter avec mademoiselle +Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du +bon monde. Elles ont obéi et gagnent à cela d'avoir, auprès de leurs +cousins, un succès du même genre, mais un peu moins brillant que celui +de mademoiselle Guite. + +Auprès de leur mari, je ne sais pas. + +À la sortie de l'Opéra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec +mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait +d'elle, mais le coeur lui manqua. C'était grave et dangereux; il remit +la chose au lendemain. + +Il eut tort, car le lendemain, aux premières paroles qu'il prononça, +mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement à son aise. + +--Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-là, dit-elle, mais +moi je suis à tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants +pour me parler raison. Vous n'avez pas la tête de quelqu'un qui fait +gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'étais +venue ici pour enfiler des perles. + +Saladin fut rassuré, mais il gardait encore quelques scrupules. + +--Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment toisée. Mais c'est +qu'il s'agit de quelque chose de très raide. + +--Allez toujours, fit mademoiselle Guite sans s'émouvoir. + +--Il faudrait ouvrir, la nuit qui vient, la porte de la grille donnant +sur l'avenue Gabrielle. + +--J'ai la clef, dit mademoiselle Guite. + +--Comment! déjà! s'écria Saladin émerveillé. + +--Je l'ai demandée pour le cas où il me plairait de rentrer par là de +nuit ou de jour. Je ne me gêne pas; j'ai tout demandé, j'ai tout obtenu, +et malgré cela je m'ennuie. Égrenez votre chapelet. + +Elle crut que Saladin allait l'embrasser, tant il était joyeux, mais il +se borna à lui offrir une décente poignée de main. + +Et il continua son explication qui ne laissa pas d'être longue. +Mademoiselle Guite l'écouta fort attentivement et sans manifester aucun +émoi. Quand l'explication fut achevée, elle dit seulement: + +--En effet, c'est rudement raide, mais bah! + +Puis elle ajouta en fixant sur lui ses grands yeux bleus liquides: + +--Combien que j'aurai pour ma peine? + +--Cinquante mille francs, répondit Saladin. Elle fit la grimace. + +--Voyons ne marchandons pas, reprit-il, cent mille francs, c'est le +dernier mot. + +--Et la clef des champs? demanda mademoiselle Guite. + +--Liberté entière! + +Elle jeta une cigarette à moitié brûlée qu'elle tenait entre ses dents +de lait, frappa dans la main de Saladin et dit résolument: + +--Le jeu est fait, rien ne va plus! + +Saladin resta encore quelque temps à l'hôtel pour en relever le plan +exact et compléter ses instructions. Quand il se retira, mademoiselle +Guite et lui échangèrent une loyale poignée de main. + +--N'oubliez pas les mots de passe, lui dit Saladin. + +--Je n'ai jamais rien oublié de ma vie... à tantôt! + +Saladin s'en allait. Mademoiselle Guite le rappela, et, dussé-je +surprendre le lecteur, elle lui dit: + +--Vous savez, cette femme-là souffre; elle a été bonne pour moi. Je ne +veux pas qu'on lui fasse du mal. + +Saladin n'avait aucune envie de faire du mal à madame la duchesse. Il +protesta de ses bonnes intentions et s'éloigna. + +La soirée n'était pas encore très avancée. Mademoiselle Guite, restée +seule, n'eut pas de remords, mais elle fut prise d'ennui. Elle alla +faire une petite visite de politesse à madame de Chaves qui était +couchée sur une chaise longue et semblait domptée par la fièvre. Cela +lui dépensa une demi-heure. + +En sortant, elle bâillait à se démettre la mâchoire. + +Vers dix heures, elle se fit servir un joli souper et renvoya ses +femmes. + +Elle était de celles qui peuvent manger et boire solitairement avec un +sincère plaisir. Quand la demie après onze heures sonna, elle était +encore à table, humant à petites gorgées son sixième verre de +chartreuse. + +Le souper l'avait mise en joie. + +--C'est l'affaire d'un coup de collier, dit-elle; j'aurais mieux aimé +qu'il fît beau temps, mais j'ai gagné des rhumes pour un louis et il +s'agit ici de cinq mille livres de rentes au dernier vingt! + +C'était le moment convenu. Elle fit sa toilette d'aventures, prit la +clef de la grille et sortit dans le jardin. + +Le jardin était inondé; la pluie tombait à torrents. Mademoiselle Guite +suivit bravement les allées et chercha un abri où elle pût faire +sentinelle. + +Elle se retourna à moitié chemin de la grille et jeta un regard sur +l'hôtel. + +On y voyait briller çà et là quelques lumières, mais c'étaient de celles +qui veillent au chevet des gens endormis. Seule, la chambre à coucher de +Mme de Chaves était vivement éclairée. + +Les appartements du duc restaient noirs, ainsi que les bureaux de la +Compagnie brésilienne. + +--Mon respectable père est à boire et à jouer, se dit mademoiselle +Guite. Voilà un vrai vivant, qui jette des paquets de billets de banque +à la tête des femmes et qui perd dix mille louis dans une soirée sans +sourciller! Ça me fait de la peine de le voir dévaliser par un cancre +comme M. le marquis de Rosenthal. + +Elle s'arrêta sous l'auvent de chaume d'un pavillon rustique, à quelques +pas de la porte qui s'ouvrait vers l'extrémité de la grille la plus +rapprochée de la place de la Concorde. + +--Je serai bien là, pensa-t-elle. Pourvu qu'ils ne me fassent pas +attendre trop longtemps! + +Un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, et mademoiselle Guite, +n'ayant rien d'autre à faire, se mit à jurer comme un charretier +embourbé. Ses pieds mouillés lui faisaient froid, et, malgré son abri, +les rafales lui fouettaient la pluie au visage. + +Vers minuit et quelques minutes, le temps s'éclaircit. Les nuages, +déchirés par la tourmente, couraient tumultueusement sur l'azur du ciel. + +Dieu sait que mademoiselle Guite ne regardait point l'azur du ciel. + +Vers minuit et demi, les roues d'une voiture grincèrent sur le sable de +l'avenue Gabrielle. + +--Enfin! s'écria mademoiselle Guite. + +Mais avant de dire combien adroitement et fidèlement elle accomplit son +rôle, il nous faut revenir à deux de nos personnages que nous avons +abandonnés depuis longtemps. + +Ce même soir, vers neuf heures, un coupé de place s'arrêta devant la +porte cochère de l'hôtel de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Deux +hommes en descendirent dont l'un semblait être un paysan proprement +couvert; l'autre était vêtu de noir des pieds à la tête. + +C'était un homme de grande taille, qui portait haut, et dont les +mouvements avaient une sorte de raideur. Ses longs cheveux étaient +blancs, sa barbe était grise. + +C'était sans doute le maître du paysan endimanché. + +Ils demandèrent chez le concierge madame la duchesse de Chaves, et on +leur répondit que madame la duchesse, très sérieusement indisposée, ne +pouvait point recevoir. + +Le maître insista de ce ton imposant, quoique poli, qui d'ordinaire +brise la résistance des valets, mais tout fut inutile. + +--À défaut de madame la duchesse, dit-il, je désire voir monsieur le +duc. + +--Monsieur le duc est absent, répondit le concierge. + +--À l'heure qu'il est, il ne peut manquer de rentrer bientôt. + +--Monsieur le duc rentre plus souvent le matin que le soir. + +L'homme vêtu de noir et son paysan se consultèrent. + +Le maître dit, mais cette fois avec une autorité qui n'admettait pas de +réplique: + +--L'affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance. Elle +est importante pour madame la duchesse et pour monsieur le duc, bien +plus encore que pour moi. Veuillez me faire entrer quelque part où je +puisse écrire ou attendre. + +Le concierge n'osa pas refuser. Dans l'accent et surtout dans l'aspect +de cet homme, il y avait quelque chose qui faisait froid et qui en même +temps subjuguait. + +Quand le concierge revint vers sa femme il lui dit: + +--Je viens de voir quelqu'un qui a l'air d'un revenant. + +Pour obéir au désir de l'étranger, on traversa la cour et la salle +d'attente de la Compagnie brésilienne fut ouverte. Sur la table, il y +avait là tout ce qu'il faut pour écrire. + +Le maître s'assit devant la table; le paysan se tenait debout à l'écart; +ils ne se parlaient point. + +Le maître écrivit une lettre qu'il déchira et dont il brûla ensuite les +fragments à la bougie. Il commença une seconde lettre qui eut le même +sort. Quand il eut fini la troisième, dans le courant de laquelle sa +plume avait hésité bien des fois, onze heures sonnèrent à la pendule du +salon voisin. + +--J'ai signé ton nom, dit le maître au paysan; elle s'en souviendra plus +volontiers que du mien. + +Le paysan ne répondit que par un signe de tête qui approuvait. + +Le maître plia la lettre et mit l'adresse: à madame la duchesse de +Chaves, pour lui être portée sur l'heure. + +Puis il appuya sa tête contre sa main et sembla se perdre dans de +profondes réflexions. + +Cela fut long, car le paysan dit, après un silence qui lui avait semblé +sans fin: + +--Voilà minuit qui sonne. + +Le maître se leva en sursaut. + +--Par ce déluge, murmura-t-il, et à cette heure, les Champs-Elysées +doivent être déserts... + +Ils regagnèrent le pavillon du concierge et le maître dit en lui +remettant la lettre. + +--Madame la duchesse de Chaves doit recevoir ce pli à l'instant même. Si +elle dort, il faut l'éveiller. + +--Je vous ai dit..., commença le concierge. + +--Vous m'avez dit, interrompit l'étranger, que madame la duchesse est +malade. Moi, je vous réponds: il faut qu'elle ait ce pli sur l'heure, +fût-elle malade à mourir, et je vous rends responsable du malheur que +pourrait occasionner le plus léger retard. + +Il sortit sur ces mots, laissant le concierge impressionné vivement. + +En remontant dans le coupé de place, le paysan avait donné un ordre. Le +coupé se mit en mouvement, tourna l'angle de l'Elysée, descendit +l'avenue Marigny et entra dans l'avenue Gabrielle. + +C'était le moment de l'éclaircie. Les nuages disjoints, poussés par le +vent d'ouest, allaient en masses tumultueuses, mais la pluie avait cessé +de tomber. + +Le maître et le paysan descendirent de voiture après avoir dépassé la +grille du jardin de Chaves. Le cocher fut payé et s'éloigna. + +--Qu'est-ce que vous allez faire? demanda le paysan qui semblait +inquiet. + +La main tremblante du maître pressa son front. + +--Il y a si longtemps que je ne suis plus du monde! murmura-t-il. C'est +peut-être folie, mais il faut que je la voie. Quelque chose en moi me +crie qu'un malheur menace... un grand malheur! Ce n'est pas ma fièvre de +toutes les nuits qui me tient, c'est un pressentiment, une obsession, un +vertige. Je ne peux pas m'éloigner de cette maison. Derrière les murs de +cette maison je vois comme une bataille qui se livre entre le salut et +le désespoir. + +Il s'approcha de la grille et en saisit les deux premiers barreaux. + +--Dame, fit le paysan, c'est peut-être une idée. Ça ne me gênerait pas +beaucoup de grimper par ici pour descendre de l'autre côté. + +Il parlait bas et pourtant le maître lui imposa silence en serrant son +bras fortement. + +--Écoute! fit-il. + +Un bruit de pas venait du côté de la place de la Concorde. + +Ils traversèrent tous deux l'avenue et se glissèrent sous les arbres du +bosquet. + +Deux hommes approchèrent. Le premier s'arrêta au pied du réverbère qui +était en deçà de la petite porte du jardin de Chaves, à vingt pas tout +au plus de l'abri où mademoiselle Guite tenait sa faction, tandis que +l'autre allait au second réverbère, planté au-delà du jardin. + +--Monte, Martin! dit le second en embrassant la colonne qui soutenait la +lanterne. + +Ils grimpèrent aussitôt comme deux chats, avec une semblable agilité. + +Il y eut un double bruit de verre cassé et les deux becs de gaz +s'éteignirent. + +Mademoiselle Guite, sous son toit de chaume, ne s'ennuyait plus; elle +pensait: + +--Monsieur le marquis me l'avait bien dit! ce sont des gaillards qui +entendent leur affaire. Maintenant les autres vont venir. + +Les deux grimpeurs, cependant, redescendaient tranquillement l'avenue +Gabrielle comme deux travailleurs qui ont accompli leur besogne. + +Sous les arbres, le maître et son paysan avaient suivi cette scène avec +un étonnement plein de curiosité. + +--Il va se passer quelque chose ici! dit le maître. + +--Ça, c'est sûr, répondit le paysan. J'ai idée qu'il vaut mieux pour +nous attendre de ce côté que de l'autre. + +--Peut-être... attendons. + +--Si on attend, reprit le paysan, comme il y a une éternité que je n'ai +fumé et qu'il n'y a pas un chat aux environs, je demande la permission +d'en allumer une. + +Le maître ne répondit point. Le paysan bourra sa pipe et frotta sur son +genou une allumette chimique qui prit feu aussitôt. + +Ils étaient sur la lisière du bosquet. + +Ils entendirent un éclat de rire argentin de l'autre côté de la grille +et le bruit d'une clef dans la serrure. + +--À la bonne heure! dit mademoiselle Guite, voilà un signal qui se voit +mieux quand on a pris la précaution d'éteindre les lanternes! + +La porte ouverte tourna sur ses gonds. + +--Eh bien! ajouta mademoiselle Guite, impatiente. + +Le maître mit un doigt sur sa bouche et traversa le premier l'avenue +Gabrielle. Le paysan suivait. + +--Tiens! fit mademoiselle Guite, vous n'êtes que deux. Donnez-vous la +peine d'entrer. + +«Ah! saperlotte! s'interrompit-elle, étourdie que je suis! je ne sais +pas encore bien mon métier de factionnaire. J'allais oublier les mots de +passe. Voyons, _tempête_! que répondez-vous? + +Elle faisait mine de défendre l'entrée en riant, car elle n'avait aucune +espèce d'inquiétude. + +L'étranger habillé de noir, au lieu de répondre, lui planta la main sur +la bouche si hermétiquement que son premier cri même fut étouffé. + +--Ton mouchoir, Médor! dit-il tout bas, et vite! bâillonne-moi ça en +deux temps! + +Mademoiselle Guite voulut se débattre, mais les deux hommes étaient +robustes. Le mouchoir, solidement lié sur sa bouche, la rendit muette. +Le maître l'enleva dans ses bras. + +--Cherche une porte ouverte, ordonna-t-il à Médor. + +Celui-ci se mit en quête aussitôt et n'eut pas de peine à trouver +l'entrée du pavillon en retour que mademoiselle Guite, en sortant, avait +laissée entrebâillée. + +Le maître passa le seuil, après avoir dit au paysan: + +--Reste-là, guette la maison et surtout le dehors. + +Il déposa sur un divan la jeune fille qu'il tenait entre ses bras. La +lampe était restée allumée; il la regarda et eut un mouvement de +surprise. + +Cela ne l'empêcha pas d'arracher les cordons de tirage des fenêtres, +dans l'intention évidente de garrotter sa prisonnière. + +Mais, avant de commencer ce travail, il regarda encore la jeune fille +qui se débattait faiblement et une expression émue vint à son visage. + +--Elle ressemble à l'idée que je me suis faite, murmura-t-il, je la +voyais ainsi en rêve... si c'était... + +Il n'acheva pas et d'un geste brusque il enleva le bâillon. + +--Qui êtes-vous, mon enfant? demanda-t-il d'une voix troublée. + +--Je suis, répondit mademoiselle Guite, qui se redressa dans son +orgueilleuse colère, je suis madame la marquise de Rosenthal, et prenez +garde à vous! + +L'étranger respira comme si on lui eût enlevé un poids de dessus le +coeur. + +En un tour de main, madame la marquise de Rosenthal fut bâillonnée de +nouveau et liée comme un paquet. + +L'étranger, après l'avoir déposée sur le divan, éteignit la lampe, +sortit et referma la porte à clef. + +La pluie recommençait à tomber, et le vent qui criait dans les arbres +annonçait un redoublement de bourrasque. + +L'étranger siffla doucement; Médor accourut. + +--Il y a une porte ouverte là, dit-il en montrant le corps de logis du +côté des appartements de madame de Chaves, où l'on voyait maintenant +briller de la lumière. + +--Qu'as-tu vu? demanda le maître. + +--Rien du dehors, mais, de l'intérieur, j'ai vu ouvrir cette porte. +Quatre hommes sont sortis avec une lanterne qui m'a montré une figure de +connaissance: le vieux jeune premier empaillé que j'avais vu avec +monsieur le duc sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. Les +hommes ont longé la maison à pas de loup et sont entrés là-bas. + +Il désignait du doigt la partie du rez-de-chaussée affectée aux bureaux +de la Compagnie brésilienne. + +--Je me suis coulé derrière eux, ajouta-t-il, et j'ai entendu un bruit +comme si on crochetait une porte! + +--C'est tout? + +--Non. L'empaillé disait: «Dépêchez-vous et n'ayez pas peur, monsieur le +duc est trop occupé pour nous entendre.» + +Ils avaient marché en parlant jusqu'à la porte ouverte située sous les +fenêtres de l'appartement de monsieur de Chaves. Le maître hésita un +instant, puis il entra en disant: + +--Fais bonne garde. Je ne sais pas où je vais, mais il y a quelque chose +de plus fort que moi qui me pousse. + +Il monta à tâtons un escalier de service. + +Sur le carré qui terminait cet escalier, il s'arrêta pour écouter et +entendit un bruit prochain qui ressemblait à une lutte. + +Son regard qui cherchait de tous côtés rencontra une ligne étroite, à +peine perceptible, qui brillait à vingt pas de lui, entre un seuil et +une porte. + +Au moment même où il s'ébranlait pour aller de ce côté, un cri déchirant +se fit entendre précisément derrière cette porte--un cri de femme. + + + + +XX + +La lettre de Médor + + +C'était cette même nuit, nous ne l'avons pas oublié, aux environs de +onze heures, que l'amoureux tête-à-tête du comte Hector de Sabran et de +mademoiselle Saphir avait été troublé par une lâche et violente attaque, +dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides +jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au +moment où le fiacre qui lui servait de prison s'ébranlait. La dernière +parole qu'elle eut entendue était celle-ci: à l'hôtel de Chaves. + +Sa première pensée quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand +corridor où on la portait à bras, fut un vague souvenir de la douleur +horrible qu'elle avait éprouvée en voyant tomber Hector sous le coup qui +le terrassait. + +Qu'était-il devenu? Qui l'avait secouru? Était-ce une mortelle blessure? + +Sa seconde pensée fut: je suis à l'hôtel de Chaves. + +C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà +où se reprendre pour espérer ou pour combattre. + +Les gens qui la portaient causaient. + +--Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à +l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade, +elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle +sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel. +Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le +faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil, +mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les +convenances. + +--Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des +porteurs; elle est comme morte. + +--Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le +lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je +l'aimerais mieux un peu plus émouillante, car monsieur le duc va nous +revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur détestable pour tout +l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas à choisir. Doucement! +voici la porte de madame la duchesse. + +Ils étaient montés par l'escalier de service de l'aile droite, et +passaient naturellement devant l'entrée des appartements de madame de +Chaves. + +On fit silence; on écouta: toute cette portion de l'hôtel était +silencieuse. + +D'un regard perçant, Saphir, que l'on croyait évanouie, essaya de +reconnaître le lieu où elle passait ainsi. + +Nos hommes portaient de la lumière. Elle put voir toutes les +particularités de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme +antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir. + +À l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de +Chaves. C'était là que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir. + +S'il existait un instrument avec un nom finissant en mètre pour mesurer +l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans +ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrés. Il avait +déserté le cercle illustre où les gens à la mode ruinent leur bourse et +leur vie. Le sauvage avait fini par dévorer en lui le gentilhomme, et +Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares débauches des +aventuriers de l'autre hémisphère. + +Sans prétendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette +force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les +petites maisons du dernier siècle, qui contenaient cinq cent mille écus +de meubles et de tableaux sont généralement démolies, mais nos roués, +plus économes, font du moins leurs farces en garni. + +À Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regardé comme +le symptôme de la dernière décadence. + +Monsieur le duc n'était pas plus de Paris que les jaguars mexicains +enfermés dans leurs cages au Jardin des Plantes. + +Son appartement, très riche et orné à la créole, avait une couleur et +des parfums énergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des +aventuriers de l'Amérique espagnole. + +Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le +duc avait été là maintes fois jouer ces homériques parties où chacun +abrite son or derrière un couteau dégainé. Vous eussiez reconnu chez +monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les récits +du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqué dans les États de l'Union, +ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprès du mince poignard +portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette. + +Au moment où Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la +chambre à coucher était vide, mais derrière les draperies légères d'une +galerie régnante qui rappelait l'éternelle véranda des habitations +tropicales, on voyait deux nègres de stature athlétique, étendus sur des +nattes et dormant. + +Ils portaient la livrée de Chaves. Au bruit que fit la porte en +s'ouvrant, ils se relevèrent sur le coude et leurs yeux blancs +brillèrent au milieu de leurs faces d'ébène. + +Les porteurs de Saphir la déposèrent sur le lit. + +--Ici! dit Gioja. + +Les deux Noirs se levèrent aussitôt. C'étaient des animaux magnifiques +qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des planètes ou des dieux. + +Gioja leur parlait comme à des chiens. + +--Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous +avez vu. + +--Maître battra, gronda Saturne. + +Gioja leva une grosse canne qu'il tenait à la main. + +Les deux nègres courbèrent l'échine et se dirigèrent vers la porte. + +--Si maître ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur +langage, vous l'apporterez. + +En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne étaient des +hommes libres. + +Dès qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui était sur +la table et s'approcha du lit pour éclairer le visage de Saphir. + +Ils étaient là quatre coquins fort bien vêtus. Leur emploi nécessite une +certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont +pas le même genre de bassesse que les visages des simples bandits. + +Il y a en eux du maquignon et de l'expert en oeuvres d'art. + +L'admirable beauté de la jeune fille, soudainement illuminée par l'éclat +de la lampe, leur sauta aux yeux comme un éblouissement. + +Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant +l'apparition de la diva. + +--Ah! firent-ils à l'unanimité, morceau de roi! combien? + +Gioja cligna de l'oeil. + +--Autant d'or et de billets de la Banque de France, répondit-il, que +nous pourrons en emporter à nous quatre dans nos poches, sous nos +chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans +des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui +sont à nous. + +Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une +explication. + +Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumière de la +lampe au-devant de ses yeux. + +--Une belle statue de marbre! murmura-t-il. + +Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli. + +--Elle se gardera elle-même, ajouta le vicomte Annibal en reposant la +lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'éveiller. Nous +avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne +est ailleurs. + +Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une +bougie et la mit allumée dans sa lanterne. + +Ils traversèrent les corridors à pas de loup et descendirent l'escalier +de service situé du même côté que le pavillon en retour, où madame la +marquise de Rosenthal faisait sa résidence. + +Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte +cochère, ouverte à deux battants et une voiture roulant sur le pavé de +la cour. + +--Déjà Son Excellence! s'écria Gioja. Il faut nous hâter, mes braves. Du +reste, vous serez traités en enfants gâtés; on a enlevé tous les +cailloux de votre route. Les deux caissiers brésiliens ont bu ce soir +des grogs qui leur donneront de beaux rêves, jusqu'à ce qu'on les +éveille à coups de bâton. + +Ils arrivaient en bas. Le jardin fut traversé en suivant le mur du +rez-de-chaussée. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrêta pour prêter +l'oreille. + +--C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons. + +De grosses gouttes, en effet, recommençaient à tomber et sonnaient en +frappant les branches des arbres. + +Nos quatre rôdeurs de nuit entrèrent dans le vestibule des bureaux. Il y +avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale +fut crochetée en un clin d'oeil. + +Ils pénétrèrent dans les bureaux mêmes et rendirent tout d'abord une +visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme +des souches, à droite et à gauche de la pièce où se trouvait la caisse. + +--Le grog était bien préparé, dit Gioja. À l'ouvrage! + +Les querelles entre deux fabricants célèbres ont révélé le néant des +serrures à combinaisons et à secret. Ce sont des obstacles +insurmontables pour les profanes, mais les véritables adeptes dans l'art +s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulève avec une ficelle. + +Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que +celles des chirurgiens à la mode. Il opéra. La serrure tâtée, sondée, +caressée, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or +avec de monstrueux paquets de billets de banque. + +Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire étaient bien +renseignés. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement +les deux sommes annoncées. + +Gioja et ses compagnons se chargèrent à la hâte comme des mulets et +n'eurent rien de plus pressé que de déguerpir. + +--Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver +l'oiseau d'or déniché. Je suis fâché de ne pas voir la figure qu'il +fera... À la grille! + +La pluie tombait à torrents. Malgré le bruit du vent et de l'orage, +Gioja s'arrêta pour écouter une sorte de tumulte qui avait lieu dans +l'aile habitée par monsieur le duc de Chaves. + +Il tourna la tête vers les fenêtres de Son Excellence et vit, sur les +carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment. + +--Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il. + +Et il continua son chemin vers la grille, en disant à l'homme porteur de +la trousse: + +--Fais-nous sauter cette dernière serrure! + +Mais à ce moment-là même, il recula effrayé en se trouvant devant une +porte ouverte. Son hésitation ne dura qu'un instant. + +--Éteignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et +sauve-qui-peut! + +Ils s'élancèrent, en effet, sous les arbres. + +Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait +redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientôt. + +Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un éclat +de rire dans ces ténèbres diaboliques. + +--Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un +éclair, déchirant les nuages, éclaira pour un instant un tableau ainsi +fait: quatre hommes séparés par un large espace et entourés chacun par +plusieurs bandits qui avaient le couteau levé. + +À l'écart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au +milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux +noirs. + +Tout rentra dans la nuit. + +--Merci, dit encore la voix qui parlait à Gioja, tu as fait pour nous +toute la besogne. + +Pendant que les échos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna: + +--_Coupez la branche!_ + +Il y eut des cris étouffés, un râle plaintif, puis le silence. + +Aussitôt que Gioja et ses compagnons eurent quitté la chambre à coucher +de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et +releva sa tête pâle. + +La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une résolution +virile. + +Un instant, elle écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, puis elle +sauta hors du lit et se dirigea à son tour vers la sortie. + +--Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisément +l'appartement de madame la duchesse de Chaves. + +Ses pas qui, d'abord, avaient chancelé, se raffermirent, à mesure +qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pensée +d'envoyer du secours à Hector la soutenait. + +La galerie était longue et plongée dans une obscurité presque complète. +Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par éclats +intermittents, la lampe mourante. + +Saphir parvint jusqu'à cette place où le vicomte Gioja avait dit: +Doucement! n'éveillons pas madame la duchesse. + +Il y avait là plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de +l'une d'entre elles qui s'ouvrit. + +C'était une chambre obscure, à l'extrémité de laquelle une large +ouverture, garnie de portières relevées, laissait voir une seconde +pièce, où une lampe brillait. + +La lampe était posée sur un guéridon, auprès d'un lit qui supportait une +femme étendue. + +Madame de Chaves avait la tête appuyée contre sa main et lisait. Saphir +pouvait voir son beau visage languissant et décoloré. + +Elle appuya sa main sur sa poitrine où son coeur bondissait. + +Madame de Chaves semblait absorbée profondément par sa lecture. + +Nous connaissons la lettre qu'elle tenait à la main; elle avait été +écrite, cette nuit même, dans la salle d'attente du rez-de-chaussée, par +l'un de ces deux personnages qui avaient demandé madame la duchesse, +puis monsieur le duc avec tant d'instance. + +La lettre était ainsi conçue: + +«Madame, voilà bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoyé +le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras. + +«Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne +de vous, malgré le bizarre métier auquel le sort l'a réduite. Elle est +avec de pauvres bonnes gens qui lui ont été secourables et à qui vous +devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom +mademoiselle Saphir. + +«Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace--et vous +aussi peut-être. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous +malade à la mort, il faut que je sois introduit près de vous.» + +Ce message était signé d'un nom que Mme de Chaves avait lu tout de +suite, avant même de parcourir les premières lignes, et qui éveillait en +elle un monde de souvenirs: Médor. + +Médor!--Autrefois le brave garçon ne savait pas écrire, et l'écriture de +cette lettre ressemblait... Était-ce possible? + +Lily se sentait devenir folle. + +Elle lisait pourtant, laborieusement, le coeur serré par l'angoisse, car +elle avait été trompée, mais le coeur soulevé aussi par d'immenses élans +de joie. + +Quand elle eut achevé, sa tête s'inclina sur sa poitrine. + +--C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il +aime et que j'aimais en l'écoutant... Saphir! + +Dans le silence une douce voix s'éleva qui dit: + +--Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir. + +La duchesse, stupéfaite, leva les yeux. À quelques pas d'elle, la +lumière éclairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rêves de +mère amoureuse. + +Madame de Chaves voulut s'élancer hors de son lit et serait tombée sur +le tapis, si Saphir ne l'eût retenue dans ses bras. + +Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans +ses grands yeux bleus fixés sur elle avec des larmes, balbutiait: + +--C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien +plus belle!... Oh! je suis éveillée et j'ai ma fille sur mon coeur! + +--Puissiez-vous dire vrai, madame, répliqua Saphir, car toute mon âme +s'élance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-être +en danger de mourir. + +La duchesse ne comprenait point. Saphir se dégagea de ses bras et courut +vers le secrétaire ouvert où il y avait des plumes, de l'encre et du +papier. + +Elle écrivit rapidement deux lignes. + +«Cher père et chère mère, rassurez-vous je suis sauvée. Un autre reste +en péril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai +d'Orsay; à la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un blessé et +vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.» + +--Hector blessé! dit la duchesse qui lisait par-dessus son épaule. +Saphir pliait déjà la lettre. Elle sonna elle-même. + +--Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sûre. + +--Si nous allions!... commença Mme de Chaves. + +--Nous irons... ou du moins j'irai, car vous êtes bien faible, mais il +faut envoyer d'abord. + +Une femme de chambre se présentait. Saphir la regarda en face. + +--Celle-ci est dévouée, n'est-ce pas! demanda-t-elle à madame de Chaves. + +La duchesse répondit: + +--Je suis sûre d'elle. + +L'instant d'après, Brigitte partait en courant avec les instructions +précises qui devaient lui faire trouver le théâtre Canada. Elle avait +ordre d'éveiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la +duchesse et de faire atteler. + + + + +XXI + +Un vieux lion qui s'éveille + + +Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules +de nouveau, étaient assises l'une auprès de l'autre sur le canapé où, +l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronflé. + +Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir était en ce +lieu, à cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses! +Chaque fois que la jeune fille commençait son récit une pluie de baisers +l'interrompait. + +La duchesse était guérie, la duchesse était folle de joie; elle +comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux +hésitations qui l'avaient prise si vite en présence de _l'autre_. + +Elle parlait de l'autre à Saphir qui ne pouvait pas la comprendre, +puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite. + +La duchesse interrogeait, elle coupait les réponses, elle remerciait +Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et pitié. Sa beauté +avait des rayons. On n'eût point su dire laquelle de Saphir ou d'elle +était belle le plus admirablement. + +--Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle. +Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours +ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir +avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te +rencontrer, t'aimer! + +Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame +de Chaves la sécha à force de baisers. + +--Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous +maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie. +Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien? + +Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides +de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine. + +--Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais +comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer +comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une +saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de +cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus... +Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à +cela. + +--Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement. + +Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir +écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné +des chers petits enfants. + +Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait +en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne +se possédait plus. + +--Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain. +Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne +point vous séparer dans mon amour. + +--Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi, +chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route +de Maintenon? + +--Je vous avais vue si belle, ma mère!... commença la jeune fille. + +--Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne +saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles... + +Elle allait dire: «à ton père», mais n'acheva pas et un voile de pâleur +descendit sur son visage. + +--Écoute, fit-elle mystérieusement, tout à l'heure, dans cette lettre +qui me parlait de toi, je croyais reconnaître son écriture. Mais, se +reprit-elle, que vais-je dire là? Je perds la tête tout à fait. Comment +me comprendrais-tu, puisque tu avais un an à peine. Tiens, regarde, te +voilà! + +Elle s'était levée plus pétulante qu'une vierge de seize ans et avait +été chercher dans son livre d'heures la photographie envoyée par Médor. + +Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses: + +--Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir était émue et toute +sérieuse. + +--Je ne reconnais que vous, ma mère, dit-elle en portant le portrait à +ses lèvres. Mais il y a en moi un trouble étrange, une fatigue que je ne +saurais définir: c'est comme si ma mémoire comprimée allait éclater. Il +me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me +souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage bercé entre +vos bras bien-aimés. + +Madame de Chaves l'attira doucement contre son coeur et, baissant la +voix jusqu'au murmure, elle dit: + +--Tu avais autrefois... + +Elle s'arrêta, presque confuse, et Saphir rougit dans un délicieux +sourire. + +--Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves +qui ajouta: + +«Tu sais bien de quoi je parle, le signe? + +--Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissèrent. +Elles riaient toutes deux avec un trouble où il y avait une ineffable +pudeur. + +--Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de +naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel côté? + +--Ici, répliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son +épaule droite et son sein. + +Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir +eut peine à l'entendre: + +--Je veux voir. + +--Et je veux que tu voies, répondit la jeune fille, qui la tutoyait pour +la première fois. + +Ce furent encore des baisers. + +Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouillée devant elle, commença +d'une main qui tremblait à détacher les agrafes de la robe. + +Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les +deux mains en poussant un cri d'épouvante. + +La duchesse se leva, effrayée à son tour, et regarda en arrière, suivant +le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drapée de portières par où +elle était entrée. + +Il y avait là deux noirs visages éclairés par des yeux blancs qui +semblaient étinceler. + +--Que faites-vous là? balbutia la duchesse, bégayant de colère en même +temps que de frayeur. + +Entre les deux faces d'ébène de Saturne et de Jupiter, une troisième +figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougeâtre. + +Monsieur le duc de Chaves était ivre, mais non point tant qu'il avait +coutume de l'être en rentrant à ces heures de nuit. Il n'avait perdu que +la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on était venu +l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne. + +--Cette belle enfant est à moi, dit-il, parlant le français aussi +péniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forcé de la venir chercher +jusqu'ici? + +--C'est ma fille, répondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse +étranglait dans sa gorge. + +Le duc se prit à rire et fit un geste; les deux noirs s'ébranlèrent. + +--Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon. + +--C'est ma fille! répéta madame de Chaves qui fit un pas à la rencontre +des deux Noirs. + +Ceux-ci reculèrent, interdits. + +Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit +de l'épaule gauche de Saturne et de l'épaule droite de Jupiter. + +--Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en +verrons-nous une chaque semaine? _Diabo me cogo_! moi qui perds +toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achetée et payée. + +Son rire énervé continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et +des poignées d'or roulèrent en s'éparpillant sur le tapis. + +--Voyez plutôt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis, +s'adressant aux Noirs: + +--Apporte! _Pe de cabra!_ + +La cravache siffla de nouveau. + +Les deux nègres se précipitèrent et, malgré les efforts désespérés de +madame de Chaves, ils s'emparèrent de Saphir qui restait pétrifiée par +l'horreur. + +--Allez! ordonna le duc. + +Les deux Noirs enlevèrent Saphir et il s'apprêta à les suivre. + +--C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse +femme avec démence en s'accrochant à ses vêtements. + +Il se débarrassa d'elle d'un geste violent et ne se détourna même pas +pour la voir tomber évanouie. + +Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment où Annibal Gioja +et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le +jardin, les bureaux de la Compagnie brésilienne. + +Monsieur le duc avait reçu le message d'Annibal au beau milieu d'une +veine inusitée qui amoncelait devant lui des tas d'or. + +Il n'avait pas même hésité, tant sa fantaisie était grande. + +En arrivant il s'était fort étonné de ne trouver ni Annibal ni la +danseuse de corde. + +Saturne et Jupiter, effrayés par la colère terrible qui lui montait au +cerveau, s'étaient mis à chercher. Saphir avait laissé entrouverte la +porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guidés par le +bruit des voix, n'eurent pas de peine à retrouver sa piste. + +Le lecteur sait le reste. + +Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une +bouteille de rhum débouchée et un verre à demi plein. + +Saphir fut déposée sur le lit où déjà une fois on l'avait étendue. + +Les deux Noirs, remerciés par un dernier coup de cravache, furent mis +dehors, et le duc poussa la porte sur eux, après quoi, il vint vider son +verre de rhum. + +Il avait toujours ce rire hébété des gens ivres. En allant de la table +au lit, il grommela quelques mots portugais, entremêlés de jurons. + +Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux +épouvantés, et se dit à lui-même: + +--_Raios_! Annibal avait raison, voici une belle créature! + +Et, sans autre préambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de +Saphir. + +Mais à quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures +traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte +comme un homme. + +C'était un de ces grands lits carrés qui n'ont pas de ruelle. Saphir +raidit sa taille souple et, se débarrassant de l'étreinte du sauvage, +elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre côté du lit. + +Le duc n'en rit que plus fort. + +--_Apre_! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les +_macacas de Diabo_! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma +belle, je ne déteste pas les griffes de panthères ni les dents de +tigresses. + +Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour +du lit. + +De ce côté, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une +seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui était chose aisée, mais +monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se déchirer. +Seulement les dernières agrafes de son corsage, arrachées toutes à la +fois, découvrirent son fichu, tandis que ses cheveux dénoués inondaient +ses épaules. + +Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide à voir. + +Le duc poussa un râle de faune. + +--Sur mon salut éternel, dit Justine dont les deux mains étaient déjà +prisonnières, je suis la fille de votre femme! + +--Tu mens, répondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui +a le signe. Ah! ah! _bestiaga_! l'autre n'est pas si méchante que toi. + +Justine parvint à dégager une de ses mains et d'un geste désespéré, elle +arracha elle-même le fichu, dernier voile qui défendît sa poitrine. + +Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides +s'injectèrent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge. + +--_Burra_! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle! + +Ce qui aurait dû arrêter sa brutale passion l'exalta jusqu'au délire. Il +se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous +deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre côté. + +Là, Justine resta sans mouvement et la bête fauve victorieuse gronda: + +--_Os raios m'escartejâo_! je suis le maître! + +Mais à ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme +l'acier répondit: + +--Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer à terre. + +Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la tête +sans se retourner. Mais la voix répéta d'un accent plus impérieux. + +--Monsieur le duc, relevez-vous! + +Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait +pas. C'était un personnage de haute taille, maigre et vêtu de noir de la +tête aux pieds. Il avait un grand visage pâle avec des yeux fiers mais +mornes et voilés par une sorte de brume. Sa barbe était grise, ses +cheveux étaient blancs. + +Monsieur de Chaves s'était relevé tout étourdi, mais l'aspect de cet +inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son +sang-froid. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. + +L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux épées, dont il +jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc. + +--Mon nom importe peu, dit-il. Voici bientôt quinze ans, vous m'avez +pris ma femme au moyen d'une lâche tromperie. Dès ce temps-là vous +auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez épousée par +un mensonge après vous être fait veuf par un assassinat: vous voyez que +je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre +cette même enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais +comme une bête féroce. Comme une bête féroce j'aurais pu vous abattre, +moi surtout qui ai oublié bien longtemps d'où je sors. Mais en touchant +une épée, je me suis souvenu de ma qualité de gentilhomme. +Défendez-vous! + +Le duc l'avait écouté sans l'interrompre. En l'écoutant, loin de relever +l'épée, il s'était rapproché d'une console placée entre les deux +fenêtres et dont la tablette supportait diverses armes. + +Il y prit un revolver et l'arma. + +--Je vais me défendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui +refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes. + +Il visa. Un premier coup partit. L'étranger eut un tressaillement. + +Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de +nouveau. + +L'étranger avait fait un pas vers lui. + +Monsieur le duc tira; mais à peine le coup eut-il retenti que le +revolver s'échappa de sa main fouettée par l'épée. + +L'étranger avait encore tressailli. + +Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat +d'épée lui fit lâcher prise. + +Il bondit avec un cri de rage jusqu'à l'autre extrémité de la chambre, +où pendait une carabine de chasse. L'étranger ramassa l'épée qui était à +terre; il rejoignit le duc au moment où celui-ci armait vivement la +carabine et, lui plaçant la pointe de son arme au noeud de la gorge, il +lui dit: + +--Lâchez cela et prenez ceci, ou vous êtes mort! + +Il lui tendait la garde de la seconde épée. + +Le duc obéit enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre +posture, il lança un coup à bras raccourci dans le ventre de l'étranger +qui para sur place et dit encore: + +--Mettez-vous en garde. + +Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coupé en deux par un +coup droit qui lui traversa la poitrine. + +La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle +s'était traînée à genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait +ses sens parcourut la chambre d'un regard égaré. + +Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se +tenait debout immobile auprès de lui, serrant encore son épée sanglante +dans sa main. + +--Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta: + +--Ma fille! ton père! ton père! + +Elle aida Justine à se relever, et toutes deux revinrent à l'étranger +qui souriait doucement, mais semblait avoir peine à se soutenir. + +--Justin! répéta la duchesse, Dieu t'a envoyé... + +--Mon père! c'est mon père qui m'a sauvée! + +Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis +s'affaissa dans leurs bras aussitôt qu'elles l'eurent touché. + +Monsieur le duc était un tireur habile. Les deux balles de son revolver +avaient porté. + +Le lendemain, l'hôtel de Chaves était une maison déserte. À l'extérieur, +au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honoré, doit dans l'avenue +Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'être donné +rendez-vous. + +Il y avait, Dieu merci, matière à chroniques et à bavardages. Le corps +de monsieur le duc avait été retrouvé percé d'un coup d'épée au milieu +de sa chambre à coucher. Le lit était défait, quoiqu'on n'y eut point +couché, les meubles étaient dérangés, et un revolver tombé à terre avait +tiré deux de ses coups. + +Les Noirs et les autres domestiques interrogés avaient répondu que +certains bruits s'étaient fait entendre dans la nuit, mais qu'à l'hôtel +de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on était +habitué à entendre toutes sortes de bruits. + +Ce n'était pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la +Compagnie brésilienne s'étaient éveillés fort tard au milieu d'un +véritable ravage. La caisse était forcée, et il y manquait une somme +considérable. + +Ce n'était pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin, +une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaquée sans +doute par les malfaiteurs, avait passé la nuit garrottée et bâillonnée. + +Enfin, sous les bosquets des Champs-Elysées, en face du jardin de +l'hôtel, une large trace de sang restait, malgré la pluie, et indiquait +un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherché en vain le corps +du délit. + +Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers détails +tragiques et passaient, en somme, une agréable journée. + +La justice informait. + +Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du +coup de canne plombée qui l'avait terrassé la veille, sous les arbres du +quai d'Orsay, nous eussions rencontré tous les personnages de notre +drame, rassemblés autour du lit de Justin de Vibray. + +Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et répondait désormais +de l'existence du blessé. + +C'était Médor qui avait servi d'aide pendant l'opération. + +Toute la matinée on avait craint que Justin ne survécût point à +l'extraction des balles; aussi, à tout événement avait-il voulu mettre +d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle +d'Hector de Sabran. + +Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux +mouillés de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son +sommeil. + +Échalot et madame Canada regardaient cela, et la célèbre Amandine, +parlant au nom de la communauté, disait avec fierté mais la larme à +l'oeil: + +--On sait se tenir à sa place. Nous n'appartenons pas à la même +catégorie dans les castes de la société moderne, par conséquence on fera +en sorte de ne point se rendre à charge à des personnes qui n'oseraient +pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs +coeurs généreux. + +--Mais néanmoins, ajouta Échalot dont la pauvre voix tremblait, on +sollicite la permission d'assister dans un coin au mariage d'abord et +puis au baptême... en plus, de venir tous les ans voir un peu comment se +porte notre ancienne fille. + +_Post-scriptum._ Quant à monsieur le marquis Saladin de Rosenthal, nous +verrons quelque jour peut-être comment il employa l'argent de la +Compagnie brésilienne, et sur quel noble théâtre il eut l'honneur de +s'étrangler en avalant son dernier sabre. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES *** + +***** This file should be named 19920-8.txt or 19920-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/2/19920/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/19920-8.zip b/19920-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93d0fb9 --- /dev/null +++ b/19920-8.zip diff --git a/19920-h.zip b/19920-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9507670 --- /dev/null +++ b/19920-h.zip diff --git a/19920-h/19920-h.htm b/19920-h/19920-h.htm new file mode 100644 index 0000000..548c7c5 --- /dev/null +++ b/19920-h/19920-h.htm @@ -0,0 +1,20820 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of l'Avaleur de sabres, by Paul Féval + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .center {text-align: center;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'avaleur de sabres + Les Habits Noirs Tome VI + +Author: Paul Féval + +Release Date: November 26, 2006 [EBook #19920] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h1>Paul Féval</h1> + +<h2>LES HABITS NOIRS</h2> +<h3>Tome VI</h3> +<h1>L'AVALEUR DE SABRES</h1> + +<h3>(1867)</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:</h2> + +<p class="center">Les Habits Noirs<br /> +Cœur d'Acier<br /> +La rue de Jérusalem<br /> +L'arme invisible<br /> +Maman Léo<br /> +L'avaleur de sabres<br /> +Les compagnons du trésor<br /> +La bande Cadet</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Table" id="Table"></a>Table des matières</h2> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="4"> +<tr><td> </td><td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="left">PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#I">I</a></td><td align="left"> La foire au pain d'épice.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#II">II</a></td><td align="left"> Le roi des étudiants.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#III">III</a></td><td align="left"> Un éclat de rire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a></td><td align="left"> Café noir.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#V">V</a></td><td align="left"> Café au lait.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a></td><td align="left"> La cerise.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a></td><td align="left"> La voleuse d'enfants.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td><td align="left"> La foule.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a></td><td align="left"> Bureau de police.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#X">X</a></td><td align="left"> Odyssée de madame Saladin.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a></td><td align="left"> Réveil de Petite-Reine.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a></td><td align="left"> Vox audita in rama....</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td><td align="left"> Le berceau.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td><td align="left"> Justin.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a></td><td align="left"> Vente de Lily.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI</a></td><td align="left"> Mémoires d'Échalo.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII</a></td><td align="left"> Suite des mémoires d'Échalo.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td align="left"> Fin des mémoires d'Échalot—Le premier roman de Saphir.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX</a></td><td align="left"> Le marquis Saladin.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XX">XX</a></td><td align="left"> Saladin reconnaît l'ennemi.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI</a></td><td align="left"> Le duc de Chaves.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII</a></td><td align="left"> Madame la duchesse de Chaves.</td></tr> +<tr><td> </td><td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="left">DEUXIÈME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#Ia">I</a></td><td align="left"> Médor, dernier avaleur.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IIa">II</a></td><td align="left"> Saladin ouvre la tranchée.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IIIa">III</a></td><td align="left"> Saladin monte à l'assaut.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IVa">IV</a></td><td align="left"> Saladin fait un roman.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#Va">V</a></td><td align="left"> Saladin voit le pied d'un Habit-Noir.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIa">VI</a></td><td align="left"> Saladin toise l'affaire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIIa">VII</a></td><td align="left"> Le nuage.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIIIa">VIII</a></td><td align="left"> Le Club des Bonnets de soie noir.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IXa">IX</a></td><td align="left"> La chanson de l'avaleur.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#Xa">X</a></td><td align="left"> Le Père-à-tous.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIa">XI</a></td><td align="left"> L'envie.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIIa">XII</a></td><td align="left"> Triomphe de Languedoc.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIIIa">XIII</a></td><td align="left"> Mademoiselle Guite ronfle.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIVa">XIV</a></td><td align="left"> La consultation.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVa">XV</a></td><td align="left"> Le père Justin.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVIa">XVI</a></td><td align="left"> Justin s'éveille tout à fait.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVIIa">XVII</a></td><td align="left"> Le guet-apens.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVIIIa">XVIII</a></td><td align="left"> Décadence d'une grande institution.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIXa">XIX</a></td><td align="left"> Aventures de nui.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXa">XX</a></td><td align="left"> La lettre de Médor.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXIa">XXI</a></td><td align="left"> Un vieux lion qui s'éveille.</td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<h2> PETITE-REINE</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#Table">I</a></h2> + +<h3>La foire au pain d'épice</h3> + + +<p>Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit +pouces et qui pouvait être au besoin «géant belge» quand elle mettait +six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un +triangle en bas âge et une grosse caisse du sexe féminin, large comme +une tour.</p> + +<p>Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un +paillasse habillé de toile à matelas pour crier dans le porte-voix, et +une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait à coups +redoublés sur le tam-tam, roi des instruments destinés à produire la +musique enragée.</p> + +<p>Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande, +mais abondamment délabrée, qui portait pour enseigne un tableau déchiré +représentant la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des serpents +boas, une charge de cavalerie, un lion dévorant un missionnaire et le +roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs +de Tippoo-Saïb.</p> + +<p>Le ciel du tableau où voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des +comètes, des trapèzes, Auriol en train d'exécuter le saut périlleux, et +un oiseau rare, emportant un âne dans ses serres, était coupé par une +vaste banderole, déroulée en fantastiques méandres, qui laissait lire la +légende suivante:</p> + +<p class="center"> +Théâtre français et hydraulique<br /> +<br /> +<i>Prestiges savants, exercices et variétés du XIX<sup>e</sup> siècle des lumières</i><br /> +<br /> +Dirigé par madame Canada<br /> +<br /> +Première physicienne des capitales de l'Europe civilisée<br /> +</p> + +<p>La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'était +un pauvre diable maigre, osseux, habillé en chirurgien militaire. Il +portait un nez considérable, qui faisait presque le cercle quand il +suçait le bec enrhumé de son instrument. Le trombone bossu était de +Pontoise, où il avait eu des peines de cœur en justice.</p> + +<p>Le triangle venait du quartier des Invalides à Paris. Il avait quatorze +ans. À sa figure coupante, sèche, sérieuse et moqueuse à la fois, on lui +en eût donné vingt pour le moins, mais son corps était d'un enfant.</p> + +<p>Le premier aspect ne lui était pas défavorable; son visage, assez joli, +mais vieillot et déjà usé, se couronnait d'une admirable chevelure +noire, arrangée avec coquetterie; au second regard, on éprouvait une +sorte de malaise à voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne +point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours +ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque +élégant auprès des haillons de ses camarades.</p> + +<p>La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom +Poquet, dit Atlas, à cause de sa bosse, et le triangle se nommait +Saladin tout court, ou plutôt monsieur Saladin, car il occupait une +position sociale. À l'âge où la plupart des adolescents sont une charge +pour les familles, il joignait à son talent sur le triangle, l'art +d'avaler des sabres, et pouvait déjà remplacer madame Canada, enrouée, +dans la tâche difficile de «tourner le compliment».</p> + +<p>«Tourner le compliment» ou «adresser le boniment», c'est prononcer le +discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter en +foule dans la baraque.</p> + +<p>Outre sa capacité, Saladin était fort bien doué sous le rapport de la +naissance et des protections. Il avait pour père le lancier polonais qui +sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habillé de toile à +matelas, pour marraine la femme obèse, chargée de battre la caisse.</p> + +<p>Cette femme n'était autre que madame veuve Canada, non seulement +directrice du Théâtre Français et Hydraulique, mais encore dompteuse de +monstres féroces. Elle pesait 220 à la criée; mais sa large face avait +une expression si riante et si débonnaire, qu'on s'étonnait toujours de +lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.</p> + +<p>Chez elle c'était plutôt habitude que dureté de cœur.</p> + +<p>Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'années, dont les jambes maigres +supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus +angélique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste +faisait plaisir à voir. Il remplissait les fonctions du Canada mâle +qu'une mort prématurée avait enlevé à la foire; on l'appelait même +volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'était Échalot, +ex-garçon pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien modèle pour le +thorax, ancien employé surnuméraire de la grande maison des Habits +Noirs.</p> + +<p>Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet +d'Échalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale, +fondée sur l'estime, l'amour et la commodité.</p> + +<p>Le lancier polonais, père de Saladin, n'avait pas de bonnes mœurs. +C'était un homme du même âge qu'Échalot, mais plus soigneux de sa +personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de +pommade à bon marché et il se faisait des sourcils avec un bouchon +brûlé.</p> + +<p>Cela donnait du feu à son regard, toujours dirigé vers les dames.</p> + +<p>Il n'avait pas offert de bons exemples à Saladin, son fils, et la veuve +Canada se plaignait des pièges qu'il tendait sans cesse à son honneur.</p> + +<p>Il avait un joli nom: Amédée Similor. Échalot et lui étaient Oreste et +Pylade; seulement, comme Similor manquait de délicatesse, il abusait de +la générosité d'Échalot qui, sans lui, aurait déjà pu prendre bon nombre +d'actions dans le Théâtre Français et Hydraulique et conduire madame +Canada à l'autel.</p> + +<p>Similor avait été maître à danser des familles, au Grand-Vainqueur, +modèle pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employé dans +les bureaux déjà cités: la maison des Habits Noirs.</p> + +<p>L'art d'avaler des sabres endurcit peut-être l'âme. Le jeune Saladin +devait tout à Échalot, car Similor son père ne lui avait jamais +distribué que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point +Échalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'eût nourri au biberon, +à une époque où deux sous de lait étaient pour lui une dépense bien +lourde, Saladin ne gardait à son bienfaiteur aucune espèce de +reconnaissance. Échalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit +que de sensibilité, mais il ne pouvait s'empêcher de l'aimer.</p> + +<p>La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au +théâtre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien, +elle était laide, effrontée et sans éducation. Elle aurait voulu faire +celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le +lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de +Voltaire, fortifiée par les trucs les plus avantageux en foire.</p> + +<p>C'était vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine +de Pâques, époque consacrée par l'usage et les règlements à cette grande +fête populaire: la foire au pain d'épice. Depuis bien des années, on +n'avait pas vu sur la place du Trône une si brillante réunion d'artistes +brevetés par les différentes cours de l'Europe. Outre les marchands de +nonnettes et de pavés de Reims, tous fournisseurs des têtes couronnées, +il y avait là le dentiste de l'empereur du Brésil, le pédicure de Sa +Très Gracieuse Majesté la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui +fabrique les cuirs à rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies.</p> + +<p>Il y avait aussi, bien entendu, la dame incomplètement lavée qui tire +les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des +infantes d'Espagne, l'Abencérage qui livre aux palatins le vernis pour +les chaussures, et le général argentin qui, non content de dégraisser la +cour de Suède, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James, +recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privilège, le poil à +gratter à toute la maison du roi de Prusse.</p> + +<p>Quelques philosophes se sont demandé pourquoi ce burlesque et pompeux +étalage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui +ne passe pas pour être peuplé de courtisans. Il y a un dieu malin occupé +du matin au soir à poser ces problèmes qui embarrassent les philosophes.</p> + +<p>Tandis que le milieu de l'immense rond-point était encombré de boutiques +où vous n'eussiez pas trouvé un seul paquet d'un sou qui ne fût timbré +d'un ou deux écussons souverains, le pourtour, réservé aux théâtres et +exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'étaler des protections +augustes. Je suis certain qu'au plus épais du Moyen Age, les marchands +forains rassemblés au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant +d'emphase les noms de rois et d'empereurs.</p> + +<p>Toute l'aristocratie de la baraque était là, le célèbre Cocherie, +Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la +sibylle parisienne, le cheval à cinq queues, la pie voleuse, l'enfant +encéphale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte à +mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,—des albinos, des nègres, des +Peaux-Rouges,—des phoques, des crocodiles,—l'hermaphrodite, le boa +constrictor, le lapin qui joue aux dominos,—l'homme à la poupée, les +jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,—le salon de cire et cette +cabane percée de trous ronds où l'on voyage pour deux sous à travers les +cinq parties du monde.</p> + +<p>Il était cinq heures du soir, le temps menaçait; pour tant et de si +grandes attractions, la place du Trône contenait à peine en ce moment +une centaine de flâneurs endurcis qui regardaient volontiers les +bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer. +Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses, +marquis et mères gigognes faisaient assaut désespéré de coquetteries. +C'est à ces heures de disette que les artistes en foire déploient le +mieux leur vaillance proverbiale. Porte-voix, gongs, tam-tams, crécelles, +tambours, trompettes, grosses caisses, ophicléides s'acharnent à +produire un tapage infernal, lors même qu'il n'y a plus personne pour +les entendre. L'idée a dû venir plus d'une fois à Bilboquet abandonné +d'incendier sa boutique pour avoir occasion de crier au feu.</p> + +<p>Cela attirerait peut-être le monde.</p> + +<p>Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. C'était un +pêle-mêle de contorsions véhémentes, de danses furieuses, de coups de +pied toujours adressés au même endroit, de cris, de gestes, de sons de +cloches, de vibrations métalliques, de chansons, de pétards et de +fanfares.</p> + +<p>—Prenez vos billets!</p> + +<p>—Il faut le voir pour le croire!</p> + +<p>—Deux sous!</p> + +<p>—Le seul phénomène vivant qui ait reçu une médaille d'or de la propre +main du prince Albert!</p> + +<p>—Dzing! boum!</p> + +<p>—Pan! pan!</p> + +<p>—Sa malheureuse mère mourut de douleur en voyant le monstre à qui elle +avait donné le jour!</p> + +<p>—Tara, tantara, tantara... couac! couac!</p> + +<p>—On offre trente mille francs comptant à qui montrera le +pareil—vivant!</p> + +<p>—Entrez! il y a encore six places, et ce sont les meilleures!</p> + +<p>—Suivez le monde! on verra le lion marin manger l'enfant à la mamelle!</p> + +<p>—Ce n'est pas un franc, ce n'est pas un demi-franc, ce n'est pas même +vingt-cinq centimes... Boum! dzing!</p> + +<p>—Dix-huit ans! 200 kilogrammes et des attraits supérieurs à son poids! +On commence! Deux sous! deux! deux!</p> + +<p>Le Théâtre Français et Hydraulique était situé à l'extrémité de la place +du Trône, à gauche en montant du côté du boulevard de Montreuil: bonne +place le dimanche, où le flot vient de la barrière, mauvaise place en +semaine où les visiteurs plus rares arrivent du côté de Paris.</p> + +<p>L'eau va toujours à la rivière: Laroche, le Rothschild des bonisseurs, +et cette puissante «famille Cocherie», qui est l'opéra de la foire, +prennent invariablement les bons endroits.</p> + +<p>La journée n'avait pas été heureuse, malgré un charmant soleil de +printemps, et le ciel noir présageait une soirée nulle.</p> + +<p>Madame Canada, coiffée d'étoupes et portant sur son dos éléphantin un +petit caraco d'indienne Pompadour, battait la caisse avec une +résignation mélancolique; Cologne, la clarinette, et Poquet, dit Atlas, +le trombone soufflaient dans leurs terribles outils avec découragement. +Saladin, l'héritier présomptif, épluchait son triangle mollement; +Similor, cherchant en vain à l'horizon des dames à qui décocher le trait +galant de son regard, agitait la cloche comme par manière d'acquit. +Seul, Paillasse-Échalot, imperturbable dans sa constance, envoyait au +travers de son porte-voix des appels mugissants, tout en relevant par de +bonnes paroles le désespoir de ses compagnons.</p> + +<p>—On n'a jamais rien vu d'analogue dans Paris! criait-il, <i>(bas)</i> Allez, +mademoiselle Freluche, nom d'un cœur! tapez le chaudron comme un amour, +ou vous n'aurez pas d'oignons dans votre soupe! <i>(Dans le porte-voix)</i> +Jamais, jamais, jamais, on ne verra rien de si agréable! (bas) Ferme, +madame Canada, la jolie des jolies! Un peu de nerf, Similor! <i>(haut)</i> C'est la dernière, unique et irrévocable avant le départ de la grande +machine américaine, électrique, pneumatique et agricole pour le +Portugal, dont l'académie des sciences nationales, a voulu l'examiner en +détail pour en faire un rapport à monsieur Leverrier! <i>(bas)</i> Vas-y, +Cologne! pousse, Poquet! Voilà trois payses là-bas qu'on peut faire... +et un artilleur, et une petite dame blonde avec sa minette! <i>(haut)</i> Les +grandes eaux de Versailles au naturel, terminées par la chute du Rhin à +Schaffhouse, avec les embarcations entraînées par le courant du fleuve +qui est la frontière naturelle de la patrie, <i>(bas)</i> Encore deux +artilleurs: c'est pour les trois payses: dur! <i>(haut)</i> Héloïse et +Abélard par mademoiselle Freluche et le jeune Saladin, premier élève du +conservatoire de la Sicile, conquise par le général Garibaldi! <i>(bas)</i> +Attention! Deux grosses mères et leur garçon boucher! Au carillon, +Amédée! <i>(haut)</i> La mort d'Abel, par le même qui avalera trois sabres de +cavalerie et cassera une demi-douzaine de cailloux sur les appas de +madame Canada, première physicienne de l'Observatoire, <i>(bas)</i> Nom de +nom! regardez! un pair de France étranger ou marchand d'esclaves des +colonies! c'est pour la petite blonde! Allume! <i>(haut)</i> Danses et +élévations sur la corde roide, par mademoiselle Freluche, unique élève +que madame Saqui a empêchée depuis quelque temps de paraître en public +suite à la jalousie qu'elle lui inspire! <i>(dans le porte-voix)</i> Madame +Saqui! madame Saqui! madame Saqui!</p> + +<p>Tout héroïsme a sa récompense. Quand Échalot s'arrêta épuisé, il y avait +au moins une douzaine et demie de badauds devant la plate-forme du +Théâtre Français et Hydraulique: trois artilleurs, trois Picardes, deux +bonnes femmes entre lesquelles un jeune homme faisait le panier à deux +anses; quatre ou cinq soldats de la ligne et autant de gamins.</p> + +<p>Il y avait en outre la jeune dame blonde donnant la main à une adorable +petite fille de trois ans, et un personnage de grande taille, très brun +de poil, plus brun de peau, qui suivait d'un œil fixe et sombre la +jolie dame et son bijou de petite fille.</p> + +<p>L'armée de madame Canada, électrisée par cette affluence inattendue +s'éveilla. Le lancier polonais agita sa cloche avec fièvre en dardant +aux payses, aux grosses mères, à tout ce qui portait jupon, des +œillades incendiaires. Dans l'humble situation que le sort lui avait +faite, cet homme était le type pur de Don Juan. La musique éclata et +mademoiselle Freluche lança des taloches frénétiques au tam-tam, tandis +qu'Échalot poussait des rauquements de tigre dans son porte-voix.</p> + +<p>Hélas! tout cela fut inutile. Les trois payses passèrent, et certes, +malgré la douceur de son naturel, madame Canada les eût volontiers +étranglées, car elles entraînèrent à leur suite les trois artilleurs. +Les deux grosses mères avec leur garçon boucher suivirent, attirant les +gamins que ce trio divertissait. Les cinq soldats de la ligne firent +comme les gamins, et la jolie blonde elle-même, tournant le dos en sens +contraire, prenait déjà la route du faubourg Saint-Antoine, lorsque sa +petite fille dit d'une voix gentille et doucette comme le chant d'un +oiseau:</p> + +<p>—Maman, je voudrais voir madame Saqui.</p> + +<p>—Madame Saqui! madame Saqui! madame Saqui! rugit Échalot dans son +porte-voix. Deux sous! deux sous! deux sous!</p> + +<p>L'enfant pesa sur la main de sa mère qui s'arrêta aussitôt.</p> + +<p>—Amorcé! murmura le jeune Saladin, qui suivait cette scène muette d'un +regard déjà connaisseur.</p> + +<p>Les yeux de Saladin étaient assez beaux, mais dans l'action de regarder +fixement, ils s'arrondissaient comme des yeux d'épervier.</p> + +<p>La jolie blonde éleva l'enfant dans ses bras en un mouvement de caresse +passionnée.</p> + +<p>—Nous demeurons bien loin, dit-elle, et il est tard. Demain, si tu +voulais, Petite-Reine, nous descendrions voir la danseuse de corde du +pont d'Austerlitz.</p> + +<p>—Non, répondit Petite-Reine, c'est aujourd'hui, et c'est madame Saqui +que je veux voir.</p> + +<p>La jeune mère, obéissante, monta l'escalier tremblant qui conduisait à +la plate-forme. Madame Canada, enlevant d'une main sa partie de grosse +caisse, et faisant grincer de l'autre sa paire de cymbales ébréchées, +enveloppa la mère et l'enfant dans un regard de tendre gratitude. Elle +avait bon cœur, elle les eût embrassées.</p> + +<p>Et il y avait de quoi, car le «pair de France étranger» suivit la piste +de la jolie blonde en rabattant son chapeau sur ses yeux. Deux +demoiselles dont nous n'avons pas encore parlé et qui semblaient ne +point appartenir au monde gourmé du faubourg Saint-Germain suivirent ce +marchand d'esclaves; trois commis de magasin suivirent les deux +demoiselles.</p> + +<p>Les cinq soldats de la ligne, ayant vu cela, se consultèrent: partout où +l'on va, ils vont, le nez au vent, l'air étonné, la conscience sereine. +Ils emboîtèrent le pas.</p> + +<p>Les trois gamins se dirent: «Paraît qu'il y a quelque chose de fameux»; +et ils prirent la file.</p> + +<p>—Ohé! fit le garçon boucher à ses deux grosses mères, payez-vous +l'espectacle!</p> + +<p>Et les trois artilleurs, saisissant cet instant pour offrir leurs bras +aux trois payses, proposèrent les délices du théâtre en vogue.</p> + +<p>Vous voyez si madame Canada devait de la reconnaissance à Petite-Reine!</p> + +<p>—Deux sous! deux sous! deux sous! Prenez vos billets!</p> + +<p>De tous les coins de la place les moutons de Panurge arrivaient.</p> + +<p>—Suivez le monde!!!</p> + +<p>La baraque était pleine. Échalot, altier comme une tour, finit par se +mettre au-devant de l'entrée et renvoya un dernier gamin d'apparence +insolvable, en disant:</p> + +<p>—Complet! Si je possédais la vaste salle de l'Académie royale de +musique, jeune homme, je ne serais pas obligé de refuser tous les jours +ma fortune!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#Table">II</a></h2> + +<h3>Le roi des étudiants</h3> + + +<p>Elle était pleine la baraque de madame Canada, première physicienne des +diverses capitales de l'Europe, véritablement pleine. Mais comme notre +drame est tout entier dans la jeune dame blonde qui avait cédé à +l'enfantin caprice de sa fillette, nous ne nous occuperons que de +Petite-Reine et de sa mère.</p> + +<p>Entrées les premières, elles étaient naturellement au premier rang, et +le parcimonieux éclairage de la scène tombait d'aplomb sur elles. Il est +probable que les trois quinquets servant de rampe et de lustre au +Théâtre Français et Hydraulique n'avaient jamais envoyé leurs fumeux +rayons à rien de si exquis. L'enfant était gracieuse adorablement, mais +la jeune mère était plus gracieuse encore.</p> + +<p>Certes, le lecteur n'a pu supposer que nous ayons eu l'idée folle +d'introduire, pour lui, une grande dame dans la baraque de madame +Canada. Madame Lily, ou, comme on l'appelait encore dans le quartier +Mazas, la Gloriette n'était ni comtesse ni baronne; elle tenait même, et +par plus d'un côté très apparent, à la classe populaire; mais il y avait +dans son maintien quelque chose de si net et de si décent; sa toilette, +très simple, portait un cachet si modestement mesuré, et en même temps +si élégant, malgré l'humble valeur des objets qui la composaient, qu'on +eût hésité, en conscience, à la ranger dans la catégorie des simples +ouvrières.</p> + +<p>Elle portait haut, sans le vouloir, sans le savoir aussi; elle était +«distinguée» en dépit du petit cabas qui lui pendait au bras, car, il +faut bien vous le dire, elle était venue à la barrière du Trône tout +exprès pour acheter son dîner un peu moins cher que dans Paris.</p> + +<p>Elle était jolie tout uniment et si franchement que son aspect épandait +une joie. Il y avait en elle un délicat rayonnement de vie et de +jeunesse à peine voilé par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa +nature même, et qui trahissait à demi le secret d'un malheur fièrement +supporté.</p> + +<p>Pourquoi l'appelait-on la Gloriette? vous croirez l'avoir deviné quand +je vous aurai dit que l'homme au teint bronzé, cette manière de nabab +qu'Échalot appelait le marchand d'esclaves, assis non loin d'elle, n'osa +point lui adresser la parole, malgré sa pauvre robe noire, coton et +laine; son châle également noir, qui n'était pas même en vrai mérinos, +et son chapeau dont le taffetas avait des reflets un peu fauves.</p> + +<p>Non, ce n'était pas pour cela; ce n'était pas non plus pour le regard +presque toujours souriant, mais parfois si hautain de ses grands yeux +noirs, délicieux contraste à sa blonde chevelure.</p> + +<p>Un matin, et il y avait déjà longtemps, Petite-Reine ne marchait pas +encore, on avait vu madame Lily monter en fiacre avec une robe de soie +et un châle qui pouvait bien être un cachemire.</p> + +<p>Le châle et la robe n'avaient jamais reparu, et cette banque populaire +qui porte un si drôle de nom: le mont-de-piété, savait sans doute ce que +la robe et le châle étaient devenus. Ce n'était pas encore pour cela, +non.</p> + +<p>Les voisins de madame Lily l'appelaient la Gloriette, à cause de +Justine, sa chère gloire, sa fille, son trésor chéri, qui avait aussi +l'honneur d'un surnom: Petite-Reine. Il faut d'ordinaire la fortune, le +talent ou le vice pour émouvoir les cancans d'un quartier de Paris. +Madame Lily était très pauvre; elle n'avait aucun talent connu, elle +vivait seule et rigoureusement retirée. Pourtant Dieu sait que son +quartier s'occupait d'elle.</p> + +<p>On était parvenu à savoir vaguement quelques couplets d'une légende dont +elle était l'héroïne.</p> + +<p>Elle venait de très bas—de si bas que beaucoup se demandaient si elle +n'était point un peu princesse.</p> + +<p>Pour trouver sa patrie, il fallait passer la Seine, et remonter le +boulevard de l'Hôpital. Au-delà de la barrière d'Italie, il existait +alors une ville étrange, toute composée de chiffonniers qui s'étaient +bâti des maisons avec l'impossible.</p> + +<p>Cette ville avait des quantités de noms. Elle s'appelait Babylone, +Pékin-la-Guenille, le Camp-des-Aristos, la Garouille, la Californie, ou +la vallée de Cachemire, au choix.</p> + +<p>Quatre ou cinq ans en ça, il y avait dans cette cité de la misère +parisienne toujours prête à se railler elle-même une jeune fille belle +comme les amours et qui n'avait jamais porté la hotte, occupée qu'elle +était du matin au soir à servir les habitués de la Maison-d'Or.</p> + +<p>La Maison-d'Or de Pékin-la-Guenille, bien autrement achalandée que +l'établissement du même nom, situé boulevard des Italiens, était une +grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des +tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les +principaux matériaux; en soumettant ses murailles à l'analyse, on eût +trouvé d'incroyables fantaisies. Le toit était presque entièrement formé +de vieilles semelles, disposées avec art comme les écailles des +poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on +avait employé comme moellon de son vivant et que le temps avait +proprement disséqué.</p> + +<p>La Maison-d'Or était tenue par Barbe Mahaleur, dite +«l'Amouret-la-Chance», ancienne guitariste, présentement cabaretière, +sage-femme non reçue par la Faculté et Mère des chiffonniers.</p> + +<p>C'était une forte créature d'une cinquantaine d'années, taillée comme un +homme et sabrée par la petite vérole. Elle avait les mœurs de la grande +Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui +avait arraché l'œil gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait +aussi la moitié de son nez qu'on disait avoir été mangée par un autre +Potemkine. Cela ne l'empêchait pas d'être belle femme.</p> + +<p>Elle régnait sur les naturels de Pékin-la-Guenille par l'admiration et +la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions, +elle se montrait baroque, mais équitable, à la façon du roi Salomon, +rendant cet arrêt d'un goût douteux qui fonda sa renommée de +jurisconsulte.</p> + +<p>Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des +avances sur tas d'ordures et pratiquait même, disait-on, la banque à la +petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100 à l'année: ceci +officiellement, mais, sous le manteau de la cheminée, on pouvait doubler +le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la +conscience.</p> + +<p>Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect +public lui avait offert trop de «marc», elle décrochait l'instrument +redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Genève.</p> + +<p>Il fallait alors applaudir à tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur +n'aimait pas les tièdes.</p> + +<p>Il se trouvait à Babylone des crédules pour aller répétant qu'elle +possédait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en +immeubles.</p> + +<p>Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans +un fouillis énorme de cheveux blonds une petite figure pâlotte, +illuminée par une paire de grands yeux noirs. On s'étonnait que Barbe +n'eût pas encore estropié Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait +même pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle +l'appelait tantôt ma fille, tantôt ma nièce, tantôt la <i>Vacabonne</i>.</p> + +<p>Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'était positivement fixé +sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la +Vacabonne et sa souveraine.</p> + +<p>En ce même temps, c'est-à-dire vers 1847, l'hôtel Corneille possédait le +plus magnifique étudiant qui eût ébloui le pays Latin depuis bien des +années. L'hôtel Corneille était encore à cette époque sans rival au +quartier des écoles pour la richesse de ses appartements, et la +prodigalité de sa table d'hôte. Il y avait des chambres à 50 francs par +mois et l'on pouvait y dépenser 3 francs 50 à son dîner.</p> + +<p>Depuis, ces prix ont été dépassés dans des établissements moins +historiques.</p> + +<p>Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il était +beau insolemment, à la façon des soldats et des femmes; il était jeune, +robuste, spirituel, généreux, noble de naissance et riche.</p> + +<p>Il venait je ne sais d'où en Touraine. Bien rarement ces princes +éblouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent +exubérants de sang et de sève; Paris casse leurs angles comme la mer +fait pour les galets; Paris les pâlit, les calme et les forme; Paris les +met à ce point de rondeur et d'uniformité qu'il faut avoir pour entrer +dans un des casiers de la vie commune.</p> + +<p>Un notaire doit être préalablement taillé comme un diamant, mais non pas +à facettes.</p> + +<p>Justin, diable à quatre s'il en fut, avait le triple talent du Béarnais +et bien d'autres. Il eut l'honneur d'être, pendant des semaines et des +mois, la coqueluche de mesdames les étudiantes, ce qui ne l'empêcha +point de passer ses premiers examens avec succès; car il y avait de +l'étoffe, en vérité, chez ce beau garçon-là. Il avait fait d'excellentes +études; il pouvait mener de front le travail et le plaisir.</p> + +<p>Un jour, il disparut à la fois de l'hôtel Corneille, des cours et même +de la Chaumière.</p> + +<p>On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut raconté qu'on +l'avait rencontré au bois avec une femme qui était un miracle de beauté.</p> + +<p>Le bois est loin de l'Odéon. Ce devait être une duchesse, on chercha un +autre roi du billard et des chopes.</p> + +<p>Mais Justin de Vibray ne fut pas oublié ni remplacé, car il arriva +quelque chose comme après la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du +Prado se divisa, et les successeurs de Justin luttèrent en vain contre +le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait +l'amitié de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes.</p> + +<p>Ce n'était pas une duchesse qui l'avait enlevé.</p> + +<p>À la veille de passer un examen, Justin était sorti un matin de bonne +heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude; +au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le +boulevard d'Arcueil, derrière l'Observatoire et s'était plongé dans la +lecture des cinq codes expliqués.</p> + +<p>Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une +demi-heure de marche, ayant levé les yeux par hasard, il poussa le même +cri que Christophe Colomb à la vue de la terre des Antilles. Justin +avait découvert Babylone.</p> + +<p>Un instant, il resta ébahi devant cette prodigieuse capitale. Paris, +l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la misère. Ce bivouac +des sauvages de Paris se présentait gaillardement au regard avec ses +maisons fantastiques et sa population, dont à cette heure matinale rien +ne peut donner une idée. L'harmonie ne manquait point entre les masures, +ruines âgées de quelques semaines, qui semblaient avoir été bâties selon +un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui +grouillaient dans les rues. Il y avait là tels négligés de chiffonnières +qui eussent brisé le crayon dans la main de Daumier.</p> + +<p>Comme Justin était en admiration devant les excentricités +architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci +sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes séductions de +son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un képi coiffait la révolte +de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule étaient chastement +couvertes par un petit torchon, rattaché autour de ses reins.</p> + +<p>Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhumé; Justin attendit, +espérant une apparition encore plus grotesque.</p> + +<p>L'enfant qui se montra sur le seuil, vêtue d'une misérable robe +d'indienne frangée et d'un pauvre mouchoir de cou, à jour comme une +dentelle, glaça le rire sur ses lèvres.</p> + +<p>Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, évidemment, ni +regret d'une meilleure existence ni désir d'une autre vie.</p> + +<p>Mais elle était si belle, cette enfant, que Justin en eut le cœur +serré.</p> + +<p>Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en manière de +caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant:</p> + +<p>—Va me chercher du câblé, petite vache!</p> + +<p>Ce dernier mot était doux comme une caresse.</p> + +<p>Le gros câblé ou carotte double est le tabac à chiquer le plus fort. +Cette Mahaleur était portée sur sa bouche.</p> + +<p>Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit.</p> + +<p>Certes, il ne prétendait point lier connaissance avec cette fille en +haillons: «la petite vache». Oh! certes!</p> + +<p>Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir, +bordé par de grands murs sans fenêtres, formant le derrière de plusieurs +usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine à +passer de front dans ce défilé.</p> + +<p>À moitié chemin, Lily se rencontra face à face avec un très beau +chiffonnier en grande tenue, le crochet à la main, la hotte sur le dos. +C'était Payoux, dit la Tulipe-de-Vénus, qui avait l'honneur d'être le +favori actuel et régnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tournée +avec une pointe de chambertin à trente centimes.</p> + +<p>—Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'là l'agneau! +Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble à la fin!</p> + +<p>Il n'eut qu'à ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se +rejeter en arrière, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les +lèvres.</p> + +<p>Après quoi il poussa un cri et tomba assommé.</p> + +<p>Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing.</p> + +<p>Pourquoi cette absurde violence? Voilà ce que Rogron, l'acharné +explicateur, n'aurait pas su expliquer.</p> + +<p>Justin avait assommé ainsi de parti pris et restait plus étourdi que la +bête terrassée.</p> + +<p>Il était pâle, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge à ses +yeux, qu'il frotta pour voir clair.</p> + +<p>Il s'éveilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couché comme un +bœuf qui a reçu le coup de massue, et la fillette, évanouie ni plus ni +moins qu'une demoiselle en mousseline blanche.</p> + +<p>Mais les évanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent +longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses +beaux yeux, regarda Payoux couché dans la boue, puis Justin, et sourit +en disant:</p> + +<p>—J'ai eu grand-peur, merci.</p> + +<p>Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et +pénétraient.</p> + +<p>Justin ressentait en lui-même une angoisse vague. Sa pensée vacillait +comme s'il eût subi une sorte d'ivresse. Il avait confusément conscience +du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit:</p> + +<p>—Voulez-vous venir avec moi?</p> + +<p>—Je veux bien, répliqua Lily sans hésiter.</p> + +<p>Cette réponse ne choqua point Justin. Et, en vérité, les yeux de Lily +qui étaient fixés sur les siens avaient la limpidité d'un regard d'ange.</p> + +<p>Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux.</p> + +<p>Un fiacre passait. Justin l'arrêta et l'ouvrit.</p> + +<p>—Où allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied.</p> + +<p>Le cocher riait ostensiblement.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit Justin, rouge de honte.</p> + +<p>Lily fit comme le cocher, elle se mit à rire et ajouta:</p> + +<p>—La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas. +D'abord Payoux me faisait trop peur.</p> + +<p>Justin monta à son tour, après avoir donné son adresse au cocher.</p> + +<p>Quand il fut assis auprès de la fillette, il éprouva un inexprimable +embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillité de +Lily l'augmentait.</p> + +<p>—On est bien ici, dit-elle, dès que les chevaux s'ébranlèrent. C'est la +première fois que je vais en voiture.</p> + +<p>Et comme si elle eût voulu mettre le comble à la détresse de Justin, +elle ajouta:</p> + +<p>—Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#Table">III</a></h2> + +<h3>Un éclat de rire</h3> + + +<p>Le plus large de tous les abîmes creusés par l'orgueil ou l'intérêt +entre deux créatures humaines est certainement celui qui sépare le Blanc +du Noir, aux colonies.</p> + +<p>La libre Amérique, tout en émancipant les Noirs, a rendu plus profond le +fossé qui les excommunie. En aucun pays du monde le «bois d'ébène» n'est +aussi franchement maltraité que dans les États abolitionnistes de +l'Union.</p> + +<p>Eh bien! l'Europe, habituée pourtant aux insolences +hyper-aristocratiques de ces démocrates, poussa un jour un long cri +d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre négresse, jetée hors +d'un omnibus à New York, par la brutalité d'une demi-douzaine de +philanthropes.</p> + +<p>Car ils s'expliquèrent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le +courage de leurs opinions. En lançant sur le macadam la misérable femme +qui était enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils +établirent cette distinction américaine: «Nous voulons que les Noirs +soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une +voiture publique où sont des Blancs!»</p> + +<p>C'est un joli peuple et pourri de logique.</p> + +<p>Chez nous, l'omnibus, fidèle aux promesses de son nom, admet tout le +monde, même les dames qui ont des chiens; son hospitalité ne s'arrête +qu'aux limites tracées par la police, et certes les conducteurs sont +plutôt enclins à frauder le règlement qui défend les incongruités, car +il y a eu des cas d'asphyxie.</p> + +<p>On laisse monter les poissonnières.</p> + +<p>Cette phrase, prononcée par Lily sans la moindre vergogne: «Les +conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter», était un aveu si +terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous +la peau.</p> + +<p>Il regarda cette créature dont le vêtement, plus obscène que la nudité +même, rentrait dans la catégorie des choses «qui incommodent les +voyageurs». Il eut envie de sauter par la portière.</p> + +<p>Elle souriait; son sourire montrait un trésor de perles.</p> + +<p>Et à travers les trous de ses haillons, son exquise beauté épandait ces +parfums de pudeur fière qu'exhalent les chefs-d'œuvre de l'art et les +chefs-d'œuvre de Dieu. C'était étrange, offensant, presque divin.</p> + +<p>—Je sais lire, dit-elle tout à coup en un mouvement d'enfantine vanité, +et comme si elle eût deviné vaguement qu'il lui fallait plaider sa +cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je +parle mal?</p> + +<p>—Vous parlez bien... très bien, murmura Justin au hasard.</p> + +<p>—Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et +de haut. Celle qui m'a appris à lire disait quelquefois en voyant passer +de belles dames dans des calèches: «Voici Berthe! ou voici Marie!» +c'étaient des élèves à elle, du temps où elle tenait un grand pensionnat +de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim à force +de tout boire. Alors, j'ai donné chaque jour un sou à l'abbé, un vieil +homme à demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en +pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir +seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants +pour aller chez un directeur de théâtre qui me donnera des rôles à +apprendre et autant d'argent que j'en voudrai.</p> + +<p>—Vous parlez bien, répéta Justin qui songeait.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de +répondre, Justin demanda à son tour:</p> + +<p>—C'est donc à cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi?</p> + +<p>—Mais oui, répliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma +fortune, allez!</p> + +<p>Justin éprouva une sorte de soulagement à entendre ces mots. Nous ne +dirons pas qu'il était amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait +sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience +d'elle-même. Il fut content parce qu'il vit jour à secouer cette +obsession.</p> + +<p>—Vous avez envie d'être riche, dit-il.</p> + +<p>—Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite.</p> + +<p>—Vous êtes mère... déjà! s'écria l'étudiant étonné.</p> + +<p>Elle éclata de rire.</p> + +<p>—Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me +marierai pour l'avoir et pour l'adorer.</p> + +<p>Ce dernier mot fut prononcé avec une passion étrange et le regard de +Justin se baissa devant les rayons qui s'allumèrent dans les grands yeux +noirs de Lily.</p> + +<p>Elle était miraculeusement belle.</p> + +<p>Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait:</p> + +<p>—Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous +donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un +directeur de théâtre.</p> + +<p>Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre.</p> + +<p>—Tout de suite? interrompit-elle.</p> + +<p>Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets +de cent francs. Il avait justement reçu sa pension la veille.</p> + +<p>À pareille aventure, il n'y avait qu'un dénouement possible: l'aumône.</p> + +<p>Justin répéta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs +sur les genoux de Lily.</p> + +<p>Là-bas, dans la cité des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les +billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans +cesse. C'est le rêve et la poésie du métier: trouver un billet de +banque!</p> + +<p>Le fiacre longeait au trot ce quai désert qui fait face à l'Hôtel-Dieu. +Lily était rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourbés +de sa paupière ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin +donna le signal d'arrêter. Lily sauta sur le pavé et s'enfuit.</p> + +<p>Le cocher rit encore, c'était un observateur.</p> + +<p>Quant à notre étudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se +frotta les mains de bon cœur, puis encore il se demanda:</p> + +<p>—Pourquoi ai-je donné les trois billets?</p> + +<p>C'était absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir +ainsi.</p> + +<p>Justin soupira longuement, mais ce n'était point le remords de sa +prodigalité qui lui arrachait ce profond soupir.</p> + +<p>Il avait devant les yeux une vision: Lily, transformée par ce qui se +peut acheter avec trois billets de banque de cent francs.</p> + +<p>Trois billets de cent francs ne sauraient vêtir une comtesse, ni même +une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent +pailleter une saltimbanque ou couvrir très décemment une fillette.</p> + +<p>Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le +prix de sa course, à la porte de Justin.</p> + +<p>Celui-ci monta à sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il éprouvait +au cœur cette meurtrissure qui reste après la rupture d'une vieille et +profonde amitié.</p> + +<p>En tout, Lily et lui avaient été une demi-heure ensemble.</p> + +<p>Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie à tous +crins ne l'eût point fatigué davantage. Il n'essaya même pas d'en +appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oublié.</p> + +<p>Cette île de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et +belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de +l'univers. Justin n'avait qu'à choisir parmi les plus folles et les plus +jolies. Il essaya en vain d'évoquer les souriants visages de ses +danseuses préférées. C'était l'étrange beauté de Lily, demi-nue, qui +passait et repassait devant ses yeux.</p> + +<p>Il voyait sa robe pauvre et plus que fanée, drapant, mais dévoilant +l'idéale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs +yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque céleste, +perdu sous la richesse désordonnée d'une splendide chevelure blonde.</p> + +<p>Elle s'était enfuie, la sauvage créature, sans dire merci, ni plus ni +moins qu'un chien à qui on a jeté un os.</p> + +<p>Tout était bizarre et insensé dans cette aventure qui laissait après +elle la sensation d'une chute.</p> + +<p>Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale où il y avait de la +honte et une sorte de dégoût, la rêverie se dégageait brillante et +suave.</p> + +<p>Justin avait une mère, noble, bonne, bien-aimée, qui regardait de loin +avec miséricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes +les mères, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait +peur seulement de ces attaches demi-sérieuses qui peuvent peser sur tout +un avenir.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment, Justin, nouant et dénouant des chaînes fleuries, +n'avait jamais été arrêté par l'idée de sa mère.</p> + +<p>Aujourd'hui, la pensée de sa mère vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui +plutôt qu'hier? Pourquoi, à propos de la plus folle et de la plus +passagère de toutes ses folies?</p> + +<p>Certes, l'aventure pouvait être ridicule au premier chef, mais du moins +elle n'était pas dangereuse. Justin avait jeté à une mendiante une +aumône un peu plus large que de raison, et c'était tout; son budget seul +devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'était à parier cent +contre un, car elle n'avait même pas pris la peine de lui demander son +nom!</p> + +<p>L'heure du déjeuner passa, Justin resta étendu sur son lit comme un +malade. Il était malade, en effet, il avait la fièvre, et chaque fois +qu'un pas montait l'escalier, son cœur battait douloureusement.</p> + +<p>Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si +son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son équipée, +l'eût accusé d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de +lancé. Justin avait la main leste.</p> + +<p>Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne répond d'un accès de +fièvre.</p> + +<p>À l'heure du dîner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un mâle +effort sur lui-même et secoué son vertige comme un vaillant jeune homme +qu'il était.</p> + +<p>Au moment où il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et +faillit tomber à la renverse.</p> + +<p>Une jeune fille vêtue de noir, avec une simplicité élégante et charmante +était debout devant lui.</p> + +<p>Elle souriait, montrant ces belles perles qui étaient derrière les +lèvres roses de Lily.</p> + +<p>—Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle.</p> + +<p>Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne répondit point. +Elle ajouta:</p> + +<p>—J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je +ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous +attends ici depuis midi.</p> + +<p>—Six heures!... murmura Justin.</p> + +<p>—Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je +ne vous avais pas dit merci.</p> + +<p>Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse +des écoles, jeta bas son sceptre et déserta sa cour.</p> + +<p>Il est, non loin de Saint-Denis et tout près d'Enghien, un petit village +charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur +de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de +guinguettes l'avaient respecté. Il a nom Épinay. La dernière fois que je +l'ai admiré en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois +cabarets neufs et deux cheminées à vapeur. Que Dieu le protège.</p> + +<p>En 1847 il était à vingt lieues d'Asnières.</p> + +<p>On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore «les nouveaux +mariés». Ils étaient si beaux et si bons que tout le monde les aimait. +Autour d'eux il y avait comme un respect attendri.</p> + +<p>Avant l'année finie, on fit un baptême. Dans le jardin plein de roses +qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une +grosse fille attelée à une voiture mignonne, roulant autour de la +pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant.</p> + +<p>Quand la voiture s'arrêtait, c'est que Lily venait aux cris du petit +ange qui appelait le sein de sa mère.</p> + +<p>Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tombèrent. Les rosiers +étaient dépouillés de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily +pleura.</p> + +<p>Justin voulut revenir à Paris. Ce n'était pas pour se séparer de Lily, +au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles, +des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup.</p> + +<p>Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le +bon soleil d'Épinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait +si jolie à si peu de frais. Justin la voulait admirée. Paris la regarda +pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait +plus guère qu'à l'enfant dans son berceau.</p> + +<p>Elle n'avait jamais reçu de lettres de Justin, parce qu'ils étaient +toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'écriture lui +serra le cœur. Elle était de Justin. Pourquoi Justin écrivait-il?</p> + +<p>Justin disait dans sa lettre:</p> + +<p>«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans +toi.»</p> + +<p>Elle eut peine à comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha, +malade, auprès du berceau.</p> + +<p>Justin écrivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis +il écrivit moins fréquemment, puis il n'écrivit plus du tout.</p> + +<p>L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du +quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de +Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant çà et là un +bijou ou un objet de toilette.</p> + +<p>Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, était +toujours habillée comme l'enfant d'un prince.</p> + +<p>Nous retrouvons Lily au printemps de 1852. L'indigence était venue. Le +costume de Lily en portait les marques, mais la pauvreté ne touchait pas +encore à Petite-Reine.</p> + +<p>C'était à cause de Petite-Reine que les voisins de Lily, pris de ce +souriant et gai respect qui est le bon côté du caractère parisien, +l'appelaient la Gloriette.</p> + +<p>Il y avait dans ce surnom une pointe de moquerie et beaucoup de +miséricorde pour l'excès de son amour maternel.</p> + +<p>La Gloriette et sa Petite-Reine étaient populaires des deux côtés de la +Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, où Lily menait jouer sa +fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgré la différence de leurs +toilettes, dont chacun s'étonnait, il n'y avait point de méprise +possible: quoique l'une fût l'élégance même et que le costume de l'autre +eût pu convenir à une bonne, c'étaient bien la mère et l'enfant. On les +aimait comme cela.</p> + +<p>Revenons cependant à la baraque de madame Canada, où nous avons laissé +Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du +quartier Mazas en savaient à peu près aussi long que nous, sauf ce +détail de la première jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom +de Justin de Vibray.</p> + +<p>Au fond elles ont toutes la même histoire.</p> + +<p>Petite-Reine ne se possédait pas de joie. C'était la première fois +qu'elle allait au spectacle, et le spectacle était superbe.</p> + +<p>Comme si madame Canada eût voulu la remercier d'avoir montré le chemin +«au monde», elle enleva de son programme la lutte à main plate, +l'exercice du canon, le «travail» de l'homme qui porte trois cents +livres entre ses dents gâtées et généralement tout ce qui ne devait +point amuser sa petite providence.</p> + +<p>Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de +cire, et jongla elle-même avec de belles boules de cuivre, des poignards +et des saladiers; car elle possédait une grande quantité de talents.</p> + +<p>Mais ce qui ravit la fillette au troisième ciel, ce fut la danse de +mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde +raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule +fois.</p> + +<p>Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gantées. Dans +la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle était une +partie du spectacle.</p> + +<p>On la regardait aussi de la scène, les deux yeux ronds du jeune Saladin +étaient fixés sur elle avec une expression étrange. Vous n'avez pas +oublié Saladin, le triangle.</p> + +<p>Il était un peu le maître chez madame Canada, ce Saladin, bien que la +bonne femme le détestât cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son +opinion, le «blanc-bec», comme elle l'appelait, était capable de tout.</p> + +<p>Mais il avait la protection du beau Similor, son père, qui l'aimait et +qui le battait; il avait surtout la protection d'Échalot, sa nourrice. +Saladin dominait les autres par son intelligence réellement supérieure +au milieu dans lequel il vivait, et par son caractère étrange, tantôt +caressant tantôt impérieux.</p> + +<p>Il savait onduler comme un serpent et sourire mieux qu'une femme; quand +il était en colère, le regard de ses yeux ronds coupait, froid et +tranchant comme une lame d'acier.</p> + +<p>C'était déjà un petit homme par ses vices, mais il gardait les +faiblesses d'un enfant. Il fut jaloux du succès de mademoiselle +Freluche, ou plutôt jaloux de l'impression qu'elle avait produite sur la +fillette à laquelle il accordait une attention extraordinaire.</p> + +<p>Il voulut éblouir la fillette à son tour.</p> + +<p>Malgré madame Canada, qui avait écarté son travail du programme pour ne +point effrayer Petite-Reine (et aussi pour finir plus vite, car l'heure +du dîner approchait et la soupe aux choux était à point), Saladin, +dépouillé de sa jaquette et vêtu d'un justaucorps pailleté, s'élança sur +le devant de la scène en brandissant un sabre.</p> + +<p>Il était un peu grêle, mais très bien fait de sa personne, et la +blancheur de marbre de son visage ressortait énergiquement sous les +mèches bouclées de ses cheveux bruns.</p> + +<p>Freluche le trouvait beau comme un dieu.</p> + +<p>Il arriva, sûr de lui-même et planta la pointe de son sabre dans son +gosier avec un aplomb vainqueur.</p> + +<p>Mais Petite-Reine poussa un cri perçant et se couvrit le visage en +disant:</p> + +<p>—Celui-là est laid! je ne veux pas le voir. Mère, emmène-moi!</p> + +<p>Saladin s'arrêta. Ce ne fut pas un regard d'enfant qu'il jeta sur la +fillette.</p> + +<p>—Raté, l'effet de l'avaleur! cria un gamin.</p> + +<p>Les deux commères protectrices du garçon boucher commandèrent:</p> + +<p>—Entonne ton coupe-chou, bonhomme! Aie pas peur.</p> + +<p>—Il est connu, fit observer un militaire, que les sabres et bancals +pour l'avalage sont en <i>caoutechoucre</i>.</p> + +<p>Saladin brandit son glaive pour montrer qu'il était en vrai fer. La +pâleur de sa joue devenait livide.</p> + +<p>—Viens-t'en, mère, viens-t'en! supplia Petite-Reine qui pleurait; +celui-là me fait peur!</p> + +<p>Le sombre personnage qu'Échalot avait désigné ainsi: «un pair de France +étranger», dit avec un geste imposant:</p> + +<p>—Assez!</p> + +<p>—As-tu fini, Barrabas! miaula le gamin.</p> + +<p>—Avale! crièrent les payses.</p> + +<p>—N'avale pas! ordonna madame Canada du fond de la coulisse.</p> + +<p>—Il avalera!</p> + +<p>—Il n'avalera pas!</p> + +<p>—<i>La Marseillaise!</i></p> + +<p>—Et ta sœur!</p> + +<p>—Orgeat, limonade, bière!</p> + +<p>Au milieu du tumulte, et pendant que Petite-Reine épouvantée cachait son +front dans le sein de sa mère, un large éclat de rire monta de la salle +et envahit la scène. Spectateurs et saltimbanques se tordaient les côtes +à contempler Saladin, immobile, vert de honte et de rage.</p> + +<p>Cela dura longtemps.</p> + +<p>Quand Saladin releva ses paupières, ses yeux saignaient comme ceux des +oiseaux de proie.</p> + +<p>Il regarda le public d'abord, puis Petite-Reine, et s'enfuit, poursuivi +jusqu'au fond de la coulisse par ce grand éclat de rire qui devait +bouleverser trois destinées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#Table">IV</a></h2> + +<h3>Café noir</h3> + + +<p>—Tu veux toujours faire à ta tête, blanc-bec, dit madame Canada à +Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils froncés et la tête +basse.</p> + +<p>—L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une mécanique +qui plaisait à nos ancêtres, ça passe au troubadour démodé comme la +guitare et la comédie.</p> + +<p>—Toi, Amédée! s'écria le miséricordieux Échalot, tu ne saurais jamais +dire un mot agréable à l'enfant. Il est fautif d'avoir <i>ostiné</i> madame +Canada, qu'est ici l'image de l'autorité, mais pour du talent, n'y a pas +beaucoup d'artistes en foire qu'en soient comblés davantage par la +Providence, ajoutée à l'éducation!</p> + +<p>Saladin regarda du même œil rond, effronté et hautement dédaigneux ceux +qui l'attaquaient et celui qui le défendait.</p> + +<p>Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans répondre un seul +mot.</p> + +<p>Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu'à ce qu'il eût +trouvé une large fente entre les planches. Il mit l'œil à cette fente, +et regarda Petite-Reine. La pluie qui commençait à tomber ne le chassa +point.</p> + +<p>—Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La drôle de +petite marionnette! Je lui fais peur! La voilà qui rit, maintenant +qu'elle ne me voit plus. C'est bon.</p> + +<p>La représentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait +largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en géant, Atlas, +le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la mère gigogne. +La séance se termina par les prestiges hydrauliques qui étaient des +ombres chinoises.</p> + +<p>Quand Lily emmena Petite-Reine enchantée, la pluie tombait à torrents. +Le pair de France étranger allait peut-être enfin proposer ses services, +mais il fut prévenu.</p> + +<p>—Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme +même, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec élégamment.</p> + +<p>Lily jeta un regard désolé sur la toilette de Petite-Reine qui dit:</p> + +<p>—Par exemple celui-là est bien gentil!</p> + +<p>Sur un geste de Lily, le jeune garçon sauta en bas des marches, c'était +l'intrigant Saladin.</p> + +<p>Deux minutes après, il revenait avec une voiture.</p> + +<p>Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par +la portière.</p> + +<p>—Vous allez? demanda Saladin.</p> + +<p>—Rue Lacuée, 5, place Mazas.</p> + +<p>Saladin répéta au cocher:</p> + +<p>—Rue Lacuée, 5, place Mazas.</p> + +<p>Il rentra tout pensif dans la baraque, où madame Canada disposait déjà, +au beau milieu de la scène, une vieille porte sur deux tréteaux.</p> + +<p>C'était la table où fut servie la soupe aux choux.</p> + +<p>Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son +état-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre, +qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise.</p> + +<p>Chacun eut une bonne assiette de soupe.</p> + +<p>La soupe formait le repas réglementaire fourni par le gouvernement. +Après la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire +gardait le droit imprescriptible de se procurer à lui-même n'importe +quelle douceur à l'aide de ses économies.</p> + +<p>Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il était allé acheter +de grand matin, à pied, rue de Sèvres, où les arlequins sont bons et pas +chers; Cologne dévora un demi-pain de munition, beurré de graisse à +friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un +oignon cru.</p> + +<p>Il y a toujours de l'élégance dans l'appétit des dames.</p> + +<p>L'état-major, composé de madame Canada, d'Échalot, de Similor et de +Saladin, qui passait pour l'héritier présomptif de l'établissement, +avait à partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard, +quatre queues de mouton, une saucisse et des choux.</p> + +<p>Similor, nature brillante, mais égoïste, avait du vin dans un cruchon de +Vichy. Il n'en offrit à personne. Échalot, au contraire, muni d'une +bouteille de cidre à quatre sous en versa à madame Canada, puis à +Saladin, qui ne le remercia pas.</p> + +<p>Le Théâtre Français et Hydraulique était un établissement considérable. +Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fidèlement +le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le +tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et +autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de +mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une énorme voiture, sorte +de maison roulante chargée de faire voyager tout cela et un cheval +mourant qui traînait la voiture. Il se nommait Sapajou.</p> + +<p>Encore ne parlons-nous point du tableau, troué comme une écumoire, qui +portait l'illustre signature de Cœur-d'Acier. Madame Canada faisait +volontiers ce raisonnement:</p> + +<p>—Je ne retirerais pas cent écus du tout, mais s'il me fallait l'acheter +je n'en serais pas quitte pour trois mille francs.</p> + +<p>Les ruines ont ainsi leur valeur mélancolique. La pluie mettait un terme +aux représentations pour ce soir. Quand le repas fut achevé, madame +Canada dit:</p> + +<p>—<i>Campo</i>! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne +heure, rapport à ce que demain matin on commence le déménagement au +petit jour.</p> + +<p>—Où va-t-on aller? demanda Cologne.</p> + +<p>—Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez à ce sujet, répliqua +fièrement la directrice, tu répondras que tu l'ignores, imbécile!</p> + +<p>Les pensionnaires de madame Canada se dispersèrent aussitôt, et allèrent +chacun à ses habitudes.</p> + +<p>Le vice est hors de prix, à Paris; ils sont plus pauvres que Job, et +pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils +jouent, ils mènent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes +et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous +donnerait une palette de son sang pour vingt sous!</p> + +<p>Poquet entretient une dame!</p> + +<p>Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfumés pleins +de moite chaleur et bourrés d'asphyxies, où vous tomberiez morte au bout +de dix secondes, madame, mais où l'on s'amuse autant et mieux que chez +vous.</p> + +<p>Il y a là des élégances relatives, des raffinements qui font peur, des +galanteries, des comédies.</p> + +<p>On vit, on pêche, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un +monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la +table des coups de pied à écorcher les grandes jambes de Cologne qui est +idiot, mais géant.</p> + +<p>Vous voyez bien que c'est le monde!</p> + +<p>Similor eût rougi de descendre jusque-là. Il gagnait régulièrement la +poule à un petit estaminet de la barrière et y faisait des dettes.</p> + +<p>Personne ne savait où allait Saladin.</p> + +<p>Mademoiselle Freluche se promenait comme Diogène, mais sans lanterne.</p> + +<p>Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin restèrent à la baraque.</p> + +<p>Saladin était toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil.</p> + +<p>Madame Canada et son Échalot, personnes rangées, se retirèrent dans +leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que +Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils, +à peu près, pouvait se clore. Ils s'enfermèrent.</p> + +<p>Ils vous avaient là-dedans des airs heureux. C'étaient de bonnes gens, +et ils s'aimaient.</p> + +<p>—Amandine, dit Échalot, nous avons à compter et à causer; si nous nous +lâchions le café noir, en qualité d'extra, et sans en prendre +l'habitude?</p> + +<p>—Gros gourmand! répondit madame Canada, qui avait déjà l'eau à la +bouche. Va pour le café noir.</p> + +<p>C'est ici un art éminemment parisien que de préparer le café. On a pour +cela des ustensiles ingénieux et charmants, des bijoux qui laissent voir +l'eau en ébullition au moment où elle saisit les parfums de la poudre +favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher à +la cafetière.</p> + +<p>Je vais vous dire comment madame Canada faisait son café.</p> + +<p>Pendant qu'Échalot comptait des sous et des pièces blanches dans un +boursicot de cuir et traçait des chiffres sur un papier gras, Amandine +ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce +mortier compact qu'on appelle du marc, et que les garçons de café +revendent aux viveurs peu favorisés par la fortune.</p> + +<p>Ce marc, soit dit en passant, a déjà servi deux fois. Aussi madame +Canada en prit-elle à pleines mains comme si elle eût voulu gâcher du +plâtre.</p> + +<p>Elle le mit dans un poêlon avec un oignon brûlé, une pincée de poivre, +et une gousse d'ail. Sous le poêlon, elle alluma du feu dans un réchaud +qui boitait. Puis, ayant versé deux verres d'eau sur ce ragoût, elle se +mit à remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait écume la soupe.</p> + +<p>Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussitôt +que la chaleur du feu en dégagea les premiers effluves, les narines +d'Échalot se dilatèrent énergiquement.</p> + +<p>Il cessa de manier ses gros sous et dit avec émotion:</p> + +<p>—Ça n'a pas cette odeur-là dans les établissements publics. Tout est +meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait créé +pour les plaisirs purs et l'agrément du chez soi, adouci par une honnête +aisance. Ah! que de belles années perdues, mon Amandine! si on s'avait +rencontré plus tôt avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un +pour l'autre, on aurait semé dès sa jeunesse une situation assurée pour +plus tard, à se récolter dans la maturité de l'âge.</p> + +<p>Madame Canada laissa tomber dans le poêlon un bout de cervelas et un bon +petit morceau de gruyère qu'elle avait retrouvés sous sa main. Un vaste +soupir souleva sa poitrine.</p> + +<p>—J'en ai prodigué des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle. +Toutes les voluptés n'étaient pas assez pour nous. Égaux par le +physique, on y mélangeait l'inconstance réciproque, à droite, à gauche, +lui avec les bourgeoises les plus huppées de l'aristocratie et du +commerce, moi avec des militaires gradés et des chefs d'établissement, +mais sans jamais manquer à l'honneur! C'est l'existence de l'artiste, +emporté par ce tourbillon déréglé de ne jamais penser qu'à sa bouche, +bals, fêtes et cafés-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un +enfant. Et des raisons, quand on revenait à la baraque, un peu lancés +tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de +frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse!</p> + +<p>Échalot la regardait avec admiration.</p> + +<p>—J'ai fréquenté les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du +temps des Habits Noirs où nous avons trempé, quoique toujours délicats, +mais pour avoir trouvé une comtesse qui s'exprime avec ta facilité, +Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affrontée devant moi...</p> + +<p>—Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin, +merci. À ces époques-là, je faisais le travail des poids. Canada était +bel homme, mais il n'a pas duré contre moi... Que trouves-tu à la +balance?</p> + +<p>—Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un +jours, répondit Échalot, c'est maigre.</p> + +<p>La bouillie de marc était chaude. Madame Canada la versa dans un +mouchoir à carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas +sa perruque d'étoupe.</p> + +<p>—Le temps n'est plus à faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut +s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui +sustente les artistes... Tords-moi ça, Bibi!... En plus que des +particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une +entreprise honnête.</p> + +<p>Échalot prit un des côtés du mouchoir sans répondre.</p> + +<p>On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande +tasse ébréchée.</p> + +<p>Cela vous eût fait fuir à l'autre bout du monde, mais Échalot et sa +compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la +fumée odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se +rencontrèrent. Ils échangèrent un baiser qui n'avait rien de sensuel, +sinon à l'endroit du café.</p> + +<p>—Parole! il embaume, dit Échalot. Le poêlon gardait un petit goût de +chou...</p> + +<p>—C'est là le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut +toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi.</p> + +<p>Échalot se hâta d'obéir. Le boursicot et le livre de comptes furent +serrés et remplacés par deux petites écuelles de terre brune, un carafon +d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade.</p> + +<p>Le carafon, hélas! était presque vide.</p> + +<p>Le contenu de la tasse ébréchée remplit les petites écuelles jusqu'aux +bords.</p> + +<p>—C'est le sec qui est court! fit Échalot en regardant le carafon.</p> + +<p>Madame Canada eut un sourire.</p> + +<p>—On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce +qu'il y a au fond des bouteilles.</p> + +<p>Cinq bouteilles étaient couchées sous le lit, reliques de bombances +passées: une de cassis, une de parfait-amour, une d'élixir-des-braves, +une de crème de Vénus, une de bière. On passa de l'eau dans toutes, on +rinça, on décanta dans le carafon, et le niveau de «la goutte» monta +sensiblement.</p> + +<p>Philémon Échalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de +l'autre, le cœur content, la conscience légère, et firent deux parts de +la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les écuelles.</p> + +<p>Le café, savouré à petites gorgées, fut proclamé délicieux. Quand les +tasses furent à moitié, on y versa les rinçures, qui, à leur tour, +méritèrent un éloge sincère et attendri.</p> + +<p>La pluie faisait rage au-dehors. Le poète Lucrèce l'a dit en beaux vers +bien dogmatiquement égoïstes: «Qu'il est doux, quand la grande mer est +agitée par la tempête, qu'il est doux d'être au port, et de suivre le +danger des malheureux ballottés par la tourmente!»</p> + +<p>Ah! le philosophe!</p> + +<p>Philémon et Baucis écoutaient les tapages de l'averse et traduisaient à +leur manière le distique du poète bourgeois.</p> + +<p>—Nous sommes bien clos, disait la Canada.</p> + +<p>—Bien couverts, ajoutait Échalot.</p> + +<p>—Tant pis pour les gens qui se mouillent!</p> + +<p>Ensemble ils imprimèrent à leurs tasses ce mouvement de rotation qui +permet de boire la dernière goutte.</p> + +<p>—Amandine, soupira Échalot, j'ai une idée qui me trotte dans la tête.</p> + +<p>—Moi de même, répliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne?</p> + +<p>—Depuis ce soir.</p> + +<p>—La mienne aussi.</p> + +<p>La boîte qui servait de chambre au jeune Saladin était contiguë à +l'armoire habitée par Philémon et Baucis.</p> + +<p>Saladin était <i>brûlé</i> à son estaminet dont le maître lui avait présenté +sa note. Il passait forcément dans son trou cette dernière soirée et +n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria pénétrant à travers les fentes de +la cloison lui inspira quelques jalouses pensées qu'on trouverait aussi +dans Lucrèce, puis il se mit à écouter pour tuer le temps. Voici ce +qu'il entendit:</p> + +<p>—Mon idée, reprenait Échalot, c'est que Saladin était un amour quand il +avait cinq ans. Il faisait recette.</p> + +<p>—Et Freluche au même âge! s'écria madame Canada. Quel chérubin! Elle +valait cent sous par jour à la moyenne!</p> + +<p>—Nous partons pour une tournée de province.</p> + +<p>—En province, les enfants font toujours de l'argent.</p> + +<p>—Quand ils sont jolis...</p> + +<p>—Comme la minette de ce soir, hé?</p> + +<p>Ce fut madame Canada qui dit cela. Échalot lui prit les deux mains et +les serra en murmurant:</p> + +<p>—Tu es supérieure à ton sexe par la capacité, Amandine!</p> + +<p>—Je donnerais cinquante francs, s'écria la directrice, à qui +m'apporterait un ange pareil!</p> + +<p>Saladin se redressa de l'autre côté de la cloison.</p> + +<p>—Bah! fit Échalot, c'est des rêves... personne ne nous apportera cela.</p> + +<p>—Il y a quelquefois des mères dénaturées..., fit Amandine. Allons nous +coucher, la chandelle s'use.</p> + +<p>Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses +cheveux. Lui aussi avait son idée. Il s'assit sur le pied de son lit.</p> + +<p>—Bonne nuit, Bibi, dit la Canada.</p> + +<p>—On pourrait aller jusqu'à cent francs, repartit Échalot. Dors bien, +mon Amandine.</p> + +<p>—Cent francs, répéta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!... +Perruche!</p> + +<p>Il réfléchit et un sourire méchant vint à sa lèvre pendant qu'il +ajoutait:</p> + +<p>—Gagner cent francs... et se venger? ça serait drôle!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#Table">V</a></h2> + +<h3>Café au lait</h3> + + +<p>Le lendemain matin, à l'heure où tout dormait encore dans +l'établissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa +hors de la maison roulante pour pénétrer dans la baraque. En passant +près du matelas de Similor, il tâta un peu les poches de cet homme +aimable mais débauché. Elles étaient vides.</p> + +<p>Dans la baraque, à gauche, mademoiselle Freluche était couchée sur un +sac de paille, à droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'étendaient tout +habillés sur deux tas de rubans de menuisier.</p> + +<p>Tous les trois ronflaient.</p> + +<p>Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du +trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour +inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgré les folies qu'il +faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset, +où d'autres mettent leur montre, il cachait trois pièces de vingt sous, +ressource amassée pour les jours difficiles.</p> + +<p>Saladin les lui emprunta sans remords.</p> + +<p>Cologne ne possédait que soixante-dix centimes. C'était peu. Saladin les +préleva tout de même.</p> + +<p>Après quoi, toujours rampant, il traversa la scène et se rendit auprès +de mademoiselle Freluche.</p> + +<p>Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil léger, afin de +les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment où +Saladin éprouvait d'un doigt délicat la poche ménagée dans les plis du +jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:</p> + +<p>—À la fin te voilà donc un homme, petite drogue! Saladin, malgré son +audace, resta déconcerté.</p> + +<p>—As-tu toujours ta pièce de deux francs percée? demanda-t-il.</p> + +<p>Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.</p> + +<p>—Ça ne te regarde pas, répondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin +lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.</p> + +<p>—Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant à sa voix des inflexions +plus douces que les sons même de la clarinette de Cologne, quant à la +chose de t'idolâtrer, ça y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta +pièce pour une affaire.</p> + +<p>—Nix! répliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton +solennel:</p> + +<p>—Je ne donnerais pas ma pièce de deux francs pour cinquante sous!</p> + +<p>Il faut une religion: Voltaire lui-même a bien voulu en convenir. +Freluche ne s'inquiétait pas de Dieu, mais elle croyait aux pièces +percées. Saladin croyait à toutes les pièces.</p> + +<p>—Écoute, reprit-il, papa Échalot ne me refuserait pas une avance sur +mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de +l'affaire. C'est superbe, quoi!</p> + +<p>Saladin avait le don de persuader. Malgré sa prudence, mademoiselle +Freluche était déjà ébranlée.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.</p> + +<p>—La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.</p> + +<p>—Et combien j'aurai?</p> + +<p>—Dix francs.</p> + +<p>—Je veux vingt francs.</p> + +<p>—Tope!</p> + +<p>Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.</p> + +<p>Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une +lieue son capitaliste.</p> + +<p>Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs +préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper +à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de <i>La +Pie voleuse,</i> situé à l'autre bout du rond-point.</p> + +<p>N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au +boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de +bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne».</p> + +<p>C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.</p> + +<p>Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de +Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous +les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai +vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait +honneur à la Judengasse de Francfort.</p> + +<p>Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était +grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée +de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.</p> + +<p>Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul +soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il +voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle.</p> + +<p>Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et +la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour +cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet +qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait +surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait +aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un +paquet qu'il emporta sous son bras.</p> + +<p>Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin +chez ces sybarites de <i>La Pie voleuse</i>. Saladin entra dans la voiture et +demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et +peintureur.</p> + +<p>Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à +<i>faire des têtes</i> aux artistes.</p> + +<p>À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi +maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de +boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus +généreux que Guzman.</p> + +<p>—Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin. +La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la +dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je +paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.</p> + +<p>Saladin jeta son paquet sur la table et répondit:</p> + +<p>—Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai +besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer +chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me +poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je +mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi +une tête analogue au costume.</p> + +<p>Languedoc le regarda avec admiration.</p> + +<p>—N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue! +est-elle calée, ta chacune?</p> + +<p>—Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge +fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose!</p> + +<p>—Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce +matin, petite racaille!</p> + +<p>Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont +l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments. +Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt.</p> + +<p>La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans.</p> + +<p>Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un œil de poudre +grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce, +et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il +peignait à grands traits.</p> + +<p>—Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point +pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le +jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit.</p> + +<p>Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.</p> + +<p>—Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à +m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!</p> + +<p>Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard +Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient +croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui +se disait:</p> + +<p>—Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour +acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien! +l'affaire mitonne.</p> + +<p>C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de +mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce +quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même, +entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle.</p> + +<p>Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée +par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme +aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin +des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait, +par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.</p> + +<p>Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté +avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un +berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à +demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce +semble, le dernier degré du bon marché.</p> + +<p>Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient +l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de +triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe +évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.</p> + +<p>La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre +établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des +collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de +Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien +brossée.</p> + +<p>Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était +joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant. +C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à +l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure.</p> + +<p>Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement +fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des +beaux rêves d'avenir!</p> + +<p>Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que +rien ne devait éteindre.</p> + +<p>Mais supposez le cœur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui +domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément, +un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la +passion.</p> + +<p>Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.</p> + +<p>La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire.</p> + +<p>Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son +unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie!</p> + +<p>J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant +dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec +assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.</p> + +<p>La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son +veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du +sommeil de Petite-Reine.</p> + +<p>Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y +avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle: +Petite-Reine sera à moi toute seule.</p> + +<p>Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera +avec tout son amour.</p> + +<p>Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de +Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la +chère enfant du matin au soir; mais son cœur était plein, et quand elle +parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle +remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans +ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait +Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres +fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des +petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie!</p> + +<p>Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature +humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter +quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la +Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les +joies, le plus grand de tous les orgueils.</p> + +<p>La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si +belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de +son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle +peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible!</p> + +<p>Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant +grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains +ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces +photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère.</p> + +<p>Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces +chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des +anges, mais moins jolis que Petite-Reine.</p> + +<p>Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine +habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait +captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses +baisers affolés.—Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil +devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles +d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole.</p> + +<p>Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin, +ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien +vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau?</p> + +<p>Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce +pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence, +faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne +maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère.</p> + +<p>D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si +discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi.</p> + +<p>Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez +donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine.</p> + +<p>Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de +percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant, +allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une +coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône.</p> + +<p>Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux +aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux +lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait +de ses grands yeux noirs.</p> + +<p>Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que +Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle +devait devenir encore plus belle.</p> + +<p>Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise +beauté qui frappait le cœur ni le regard, c'était sa gentillesse de +jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les +grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en +une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie +qui s'épandait autour de son travail.</p> + +<p>Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant +un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.</p> + +<p>C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur +la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume +coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines, +mignonnes comme des jouets—puis un regard au berceau, et après chaque +regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que +sais-je?</p> + +<p>Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la +fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine! +Paresseuse!</p> + +<p>La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages +pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite.</p> + +<p>En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans +ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème, +et sa voix changeait.</p> + +<p>Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères +créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on +les respectait.</p> + +<p>—Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous +trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.</p> + +<p>Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau.</p> + +<p>Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de +lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui +réjouissent l'œil, protégés par de robustes feuillées.</p> + +<p>Les lilas de Paris sont chauves.</p> + +<p>Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de +feuilles! et toute la chambre embaumée!</p> + +<p>La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'œil.</p> + +<p>Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent. +J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la +mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les +feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.</p> + +<p>—Mère, le lait monte!</p> + +<p>Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le +lait.</p> + +<p>Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la +brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle +appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc +fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.</p> + +<p>L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème +sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur +le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange +dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite.</p> + +<p>Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou.</p> + +<p>Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de +Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti. +C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient +émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de +province.</p> + +<p>Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour +comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien +seulement que mademoiselle Freluche?</p> + +<p>Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait +donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent. +Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina +Patti.</p> + +<p>Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui +toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous +s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette +misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le +bossu?</p> + +<p>Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on +enseigne la danse sur la corde.</p> + +<p>Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses. +Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.</p> + +<p>Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une +terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à +regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être, +tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur +invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les +larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh! +certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais!</p> + +<p>Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse +Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton +place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.</p> + +<p>L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière, +d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés, +qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est +jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le +pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit +pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise.</p> + +<p>Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût +brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers +jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues.</p> + +<p>Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à +force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans +s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait +deux lignes, ni plus ni moins:</p> + +<p>«Mon Dieu, je vous donne mon cœur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous +aime bien, rendez-moi mon petit père.»</p> + +<p>En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et +racontait aux voisins le réveil du petit ange.</p> + +<p>—C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur!</p> + +<p>À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une +femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint +s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en +disant:</p> + +<p>—Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te +paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai? +ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne +pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue!</p> + +<p>Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son +mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il +regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame +de la veille à la fenêtre du troisième étage.</p> + +<p>Il attendait. L'affaire marchait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#Table">VI</a></h2> + +<h3>La cerise</h3> + + +<p>Après la prière, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aimé +jouer avec les belles branches de lilas, mais déjà, sur le pied du lit, +toutes les diverses pièces de son costume mignon étaient rangées.</p> + +<p>—Mère, pourquoi m'habiller de si bonne heure?</p> + +<p>Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.</p> + +<p>—Parce que, chérie, tu vas aller toute la journée au Jardin des +Plantes.</p> + +<p>—Avec toi? quel bonheur!</p> + +<p>—Non, avec madame Noblet qui mène les enfants.</p> + +<p>Ici, une moue. Lily sourit. Les mères aiment tant qu'on les regrette.</p> + +<p>Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commença les +ablutions à grande eau.</p> + +<p>—Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?</p> + +<p>—Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent. +Et je te mènerai où tu sais bien, faire faire ton portrait pour +l'envoyer à petit père.</p> + +<p>On y avait été déjà une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine, +trop enfant, avait bougé. Et dans l'épreuve, c'était un nuage que la +Gloriette tenait entre ses bras.</p> + +<p>Seulement, on n'avait pas jeté l'épreuve parce que, je ne sais comment, +le nuage souriait.</p> + +<p>Petite-Reine demanda:</p> + +<p>—Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?</p> + +<p>Elle fut embrassée, toute mouillée qu'elle était, et la jeune mère +répondit:</p> + +<p>—Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.</p> + +<p>—Puisque tu dis que petit père riait toujours en regardant ma cerise!</p> + +<p>Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et +peut-être une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur +passé.</p> + +<p>Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et +Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.</p> + +<p>Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge, +brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle eût pendu +encore à l'arbre sous un rayon de soleil.</p> + +<p>C'était un fruit de ce travail bizarre et mystérieux que la nature +accomplit en se jouant chez celles qui vont être mères. Elles ont des +désirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque +part le témoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi +que la postérité de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte +de café sous l'œil ou un bon verre de vin bleu répandu sur la moitié du +visage. C'est hideux.</p> + +<p>Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misère, +la jeune femme a souhaité ce que rêvent les heureuses: des fleurs, par +exemple.</p> + +<p>Dumas fils, qui écrivit ce beau livre: <i>La Dame aux camélias</i>, +trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre +d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.</p> + +<p>La <i>dame aux roses</i> ne se coiffe point comme les autres marquises; elle +laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses épaules. +Assurément, il n'y eut jamais que la main d'un époux ou le souffle du +vent pour soulever ce riche voile et découvrir les deux roses pâles, +divin pastel qu'une envie de sa mère estompa sur le vélin de sa nuque.</p> + +<p>J'ai dit le mot, ce sont des <i>envies</i>.</p> + +<p>Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.</p> + +<p>Au temps où Justin, bel étudiant, était fou de Lily et de sa petite, il +jouait des heures entières auprès du berceau et c'étaient de longues +joies quand on découvrait la cerise.</p> + +<p>Seulement la cerise ne pouvait pas être sur le portrait. Le hasard +l'avait placée en un lieu qui se voile: entre l'épaule droite et le +sein, tout près de l'aisselle.</p> + +<p>Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa +la cerise avec un gros soupir.</p> + +<p>—Tu dis toujours que père nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il +besoin d'un portrait pour venir nous voir?</p> + +<p>—Il ne fait pas ce qu'il veut, répliqua Lily. Donne tes jambes.</p> + +<p>C'était pour le pantalon festonné qui tombait sur les bas blancs, rayés +d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.</p> + +<p>—Père est donc malheureux? demanda encore la fillette.</p> + +<p>—Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!</p> + +<p>C'était Lily qui avait fait le corset, calculé pour ne point gêner cette +chère et frêle taille; c'était Lily qui avait brodé le fichu et la +collerette.</p> + +<p>—Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre père!</p> + +<p>—Pas tant que toi, maman?</p> + +<p>—Si, autant que moi... passe tes manches.</p> + +<p>Elle pensait, la pauvre Gloriette:</p> + +<p>—S'il la voyait, mon Dieu!</p> + +<p>Et c'était vrai, il eût suffi d'un regard jeté sur cette adorable enfant +pour ramener le plus indifférent des pères.</p> + +<p>Et Justin autrefois avait si bon cœur!</p> + +<p>La robe fut agrafée: une étoffe bien simple, mais choisie avec un goût! +et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit +manteau, évasé comme une cape espagnole, puis la toque d'où les cheveux +ruisselants s'échappaient.</p> + +<p>Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu +Petite-Reine si jolie.</p> + +<p>Petite-Reine elle-même, bien qu'il n'y eût point de glace dans la +chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on +devinait en elle une vague tentation d'être raide.</p> + +<p>Mais les lilas de la laitière étaient encore épars sur le berceau. Après +avoir hésité pendant la moitié d'une minute, Petite-Reine fut vaincue, +et, prenant son élan franchement, elle se roula parmi les fleurs.</p> + +<p>En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.</p> + +<p>—Mère Noblet! s'écria Lily. Nous sommes donc en retard!</p> + +<p>Il y avait eu une montre et même une pendule, mais c'était de +l'histoire.</p> + +<p>Lily s'élança vers la croisée, d'où elle vit, sur la place Mazas, une +bonne femme coiffée d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui +conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habillés.</p> + +<p>C'était madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergère.</p> + +<p>En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des +moutons, et les mères sortaient des maisons, à ce signal connu, pour lui +amener leurs enfants.</p> + +<p>—Attendez-moi, mère Noblet, dit Lily par la fenêtre, nous descendons +tout de suite.</p> + +<p>La Bergère souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un +signe de tête caressant.</p> + +<p>—À votre aise, madame Lily, répondit-elle. Les petits vont s'amuser un +peu dans les terrains.</p> + +<p>Le troupeau se précipita aussitôt vers un chantier ouvert où +s'amassaient des matériaux et où restaient quelques arbres poudreux qui +attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: «Nous allons +avoir Petite-Reine!»</p> + +<p>Et la Bergère suivait gravement, tricotant un bas de laine.</p> + +<p>Saladin, derrière son voile bleu, attaché au béguin d'apparence +monastique, lorgnait tout cela. Les choses se présentaient mieux encore +qu'il n'eût osé l'espérer. La Bergère avait l'air d'une momie, sous son +vaste abat-jour; le troupeau était nombreux; il ne s'agissait que d'un +peu d'adresse.</p> + +<p>—J'en ai avalé d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on +avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moitié de ce +petit monde-là dans ma poche.</p> + +<p>Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait être, avec le +temps, un homme considérable. Sous sa chétive enveloppe, il possédait +déjà ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province, +il avait volé à l'américaine avec succès. Le choix du vol à l'américaine +indique une intelligence à la fois hardie et pratique. Tout le monde ne +peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.</p> + +<p>Il y avait même, dans le talent précoce de notre jeune Saladin comme +avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas +si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de +chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que +moi ne respecte l'armée, cette vaillante gloire de la France. Mais +l'imagination est une folle et je me suis laissé parfois bercer par +cette pensée pacifique: un Saladin dévorant, quelque beau jour, tous les +sabres de l'univers.</p> + +<p>On garderait, bien entendu, les panaches et les épaulettes qui ne font +de mal à personne pour embellir les fêtes publiques.</p> + +<p>Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont +l'enfance avait été un poème.</p> + +<p>Dès à présent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la +décision et le courage à la besogne, cette tendance heureuse à +généraliser les opérations. S'il avait eu le placement de la +marchandise, il eût détourné la moitié de la clientèle de madame Noblet.</p> + +<p>C'est, à l'état élémentaire, le dialogue sublime de la production et du +débouché.</p> + +<p>Évidemment, cet adolescent, dont l'éducation avait été négligée et qui +n'avait même pas été employé dans le commerce, possédait en lui le germe +des grandes combinaisons industrielles.</p> + +<p>Il quitta sa pièce de bois où on aurait pu le remarquer et tourna +l'angle du boulevard Mazas.</p> + +<p>Un seul détail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'était la présence +d'un gros garçon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier +de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais très robuste. Il +avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du +troupeau de la Bergère en qualité de chien.</p> + +<p>Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une +administration fort bien montée, et méritant à tous égards la confiance +des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familièrement Médor, elle +employait une sous-bergère, bossue et puissamment laide, qui n'offrait +aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.</p> + +<p>La Gloriette fut juste trois minutes à faire sa toilette. Au bout de ce +temps, Saladin, qui allait à pas tremblants, courbé en deux comme une +pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la +main. Elle traversa la place, récoltant partout sur son passage des +sourires et de caressants bonjours.</p> + +<p>Justine, la petite coquette, se tenait cambrée déjà et jouissait de son +succès.</p> + +<p>L'œil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:</p> + +<p>—Elle fait sa sucrée... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!</p> + +<p>La Gloriette, habillée comme la veille et si jolie que madame Noblet +poussa un grand soupir en songeant à ses vingt ans, avait sous le bras +un paquet assez volumineux.</p> + +<p>—Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'à Versailles, dit-elle, un voile +de mariée qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je +vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais où donc est +votre gardienne?</p> + +<p>—Madame, répondit la Bergère, mais j'ai Médor, et puis, je n'aurai qu'à +choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de +chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes +enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne, +ce trésor-là!</p> + +<p>Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.</p> + +<p>L'omnibus passait.</p> + +<p>Mais l'omnibus fut obligé d'attendre, parce que Lily donna encore des +recommandations et une pièce blanche pour le cas où Petite-Reine aurait +envie de quelque chose, et d'autres baisers après le dernier, et des +promesses de bientôt revenir.</p> + +<p>Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fâcha. Quand Lily monta enfin, +le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire général salua +son entrée.</p> + +<p>Au moment où l'omnibus repartait, un coupé qui stationnait de l'autre +côté de la place s'ébranla. L'homme au teint de mulâtre que nous avons +vu entrer au théâtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le +«pair de France étranger», montra sa figure bronzée à la portière et dit +au cocher:</p> + +<p>—Suivez!</p> + +<p>Le cocher mit aussitôt son attelage au trot.</p> + +<p>Madame Noblet et son troupeau prenaient en même temps le chemin du +Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.</p> + +<p>Il y avait un ordre établi. Ordinairement la sous-bergère bossue +marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La +bergère en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Médor fermait +la marche, derrière les grandes.</p> + +<p>Aujourd'hui, Médor était en avant et madame Noblet avait le poste +d'honneur à l'arrière-garde.</p> + +<p>Saladin s'ébranla quand toute la petite armée fut engagée sur le pont, +et suivit le même chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il +allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait même pas sur +le succès de son entreprise.</p> + +<p>Si Boileau écrivait de nos jours une épître sur les inconvénients de +Paris, les militaires y auraient une place considérable. Promenant par +la ville leur appétit proverbial, leur soif qui jamais ne s'éteint et +leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gênent tout +naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.</p> + +<p>Comme ils n'ont rien à faire, ils marchent à pas lents, regardant tout +et désirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intégrante de tous +les embarras et n'en savent rien. Leur cœur est un incendie menaçant la +voie publique. Supérieurs à don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont +appris, dans les casernes de Quimper ou de Béziers, la féerique légende +de Paris, plein de cuisinières distribuant des bouillons et de +bourgeoises âgées offrant des petits verres à la jeunesse.</p> + +<p>Sur le champ de bataille, ce sont des héros; en temps de paix, on ne +sait vraiment où les mettre. Il y a cette lugubre histoire de +Versailles, dépeuplé par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin, +allez-y voir.</p> + +<p>Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en +l'absence du dernier cordon bleu, mangé par les cuirassiers. Entre dix +et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui +d'un brigadier corroboré de quatre gendarmes.</p> + +<p>Tel est l'état actuel et vraiment malheureux de la ville fondée par le +grand roi. Que Paris tremble!</p> + +<p>À gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la +place Valhubert, on trouve un bosquet très vaste, dévolu aux jeux des +enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de +vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y +prétendait un vague droit de propriété; quand les collèges y venaient, +elle se plaignait à un fossile de ses amis, nourri dans une pension de +la rue Copeau et remarquable par l'immensité de son garde-vue vert.</p> + +<p>Le fossile n'était pas éloigné non plus de considérer comme des +usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur <i>son</i> banc, en face des +plates-bandes contenant la série des plantes alimentaires.</p> + +<p>Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon +ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carré délimité par un +certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame +Noblet prit position sur le banc où elle garda une place à son ami, et +Médor, avec le panier, fut placé à l'autre extrémité du carré.</p> + +<p>Il était matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est à peine si +quelques uniformes impatients se montraient déjà dans les parties +sombres du bosquet, où l'on voyait aussi une demi-douzaine d'étudiants +assis par terre sans façon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et +Touillier, qui un traité de matière médicale.</p> + +<p>C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions +bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent à prix réduit des +étudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est +l'académie.</p> + +<p>La Bergère s'étant installée commodément, le petit peuple se mit à +jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine +d'enfants de différents âges. Personne ne dépassait jamais les limites +imaginaires, tracées par la volonté de madame Noblet. Médor, assis +auprès du panier, se mit à dévorer un petit tas de desserts acheté à +l'«Arlequin» de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.</p> + +<p>On jouait à la dame, et bien entendu, malgré son jeune âge, Petite-Reine +était la dame. Elle épandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais +on l'aimait.</p> + +<p>Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon. +Il se tint longtemps à l'écart, regardant le jeu comme un renard qui +guette des poules et combinant sans doute son plan.</p> + +<p>Tous les jeunes soldats, épars dans le bosquet, vinrent tour à tour lui +faire des yeux tendres. Quelques-uns même se risquèrent jusqu'à glisser +sous sa coiffe des paroles passionnées. Son déguisement avait beau faire +de lui une vieille très laide, don Juan, non gradé, ne s'arrête pas pour +si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.</p> + +<p>Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant +de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces +acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses +auxiliaires.</p> + +<p>Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait +espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'œil de ses gardiens, se +défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en +elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de +formidables coups de poing.</p> + +<p>Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade +autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues, +l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les +traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.</p> + +<p>Saladin se disait:</p> + +<p>—Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux +tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle +fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là! +j'ai gagné!</p> + +<p>Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas +comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des +souliers à boucles et une casquette à auvent.</p> + +<p>C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le +calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière.</p> + +<p>Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers +russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café +Lamblin, le «mangeur de cosaques».</p> + +<p>Il racontait cela.</p> + +<p>Ce que c'est que de nous!</p> + +<p>Maintenant, on lui avait donné le nom de fossile à cause de son état +très avancé de pétrification et parce que le quartier est plein de la +gloire du Cuvier. Il était courtois, mais irritable. Quand il se +fâchait, il avait la même voix que les trois pygargues, logés entre les +aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.</p> + +<p>Dès que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.</p> + +<p>Le fossile vint s'asseoir à sa place, sur <i>son</i> banc; madame Noblet et +lui se firent les politesses d'usage, après quoi l'ancien mangeur de +cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de +chocolat, apportées dans du papier.</p> + +<p>Il détestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.</p> + +<p>Ces choses étant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plantée +entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:</p> + +<p>—Si elle saute à la corde, vous m'éveillerez, chère madame.</p> + +<p>Elle, c'était Petite-Reine.</p> + +<p>En vérité, jusqu'à présent, le déguisement du pauvre Saladin n'avait pas +produit de résultats bien appréciables. L'arrivée du fossile marquait +l'heure de midi aussi sûrement que le canon du Palais-Royal.</p> + +<p>Après tout, c'est un dur métier que celui de loup. Ils rôdent parfois +terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne +n'a pitié d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous +plaignons ces doux agneaux, à cause des côtelettes!</p> + +<p>Vers une heure, sur un signe de la Bergère, Médor ouvrit le panier aux +provisions et tous les enfants vinrent reconnaître leur déjeuner. +Saladin commençait à avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se +demanda pour la première fois:</p> + +<p>—Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?</p> + +<p>Il s'éloigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure +passait. De la façon dont les choses allaient, il était aussi impossible +de «faire ses frais» que de prendre la lune avec les dents.</p> + +<p>Saladin, soucieux et se creusant la tête, atteignit la grande grille, où +il déjeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste +de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de +biscuits et un bonhomme de pain d'épice; puis il revint par l'allée +Buffon.</p> + +<p>Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les +neuf dixièmes des promeneurs tournaient à droite pour rendre leurs +devoirs aux lions, à l'éléphant, à la girafe et à l'hippopotame.</p> + +<p>Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproché de celui où +madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse +entrevue. Saladin s'y assit à tout hasard, les mains croisées sous son +châle et si doucement humble que chacun pensa: Voilà une bonne vieille +qui n'a pas l'air heureuse!</p> + +<p>—À la corde! à la corde! fit-on dans le troupeau.</p> + +<p>Aussitôt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.</p> + +<p>—Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son énorme +visière, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaçant.</p> + +<p>On obéit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.</p> + +<p>Médor prit un bout de la corde; ordinairement, c'était la sous-bergère +qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donné à une «grande». Madame +Saladin, sous prétexte de mieux voir, se glissa dans le cercle.</p> + +<p>La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier <i>vinaigre</i>. +Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu <i>entrer, sauter</i> +et <i>sortir</i> aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques +jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues répondirent dans le lointain, +et Médor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.</p> + +<p>Juste à ce moment, madame Saladin écartait son châle comme si la main +lui démangeait.</p> + +<p>—C'est ça, la mère, dit Médor qui vit le mouvement, prenez la corde! et +attention!</p> + +<p>Le cœur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la +corde. Petite-Reine, bien secondée, récolta un tonnerre +d'applaudissements.</p> + +<p>—Remercie madame, trésor, lui cria la Bergère. Il faut de la politesse.</p> + +<p>Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front à madame +Saladin, qui lui donna un sucre de pomme après l'avoir embrassée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#Table">VII</a></h2> + +<h3>La voleuse d'enfants</h3> + + +<p>Le Petit Chaperon rouge devait être bien jeune quand il prit le loup +pour sa mère-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup; +sa figure de gamin, déjà usée, se prêtait merveilleusement au rôle qu'il +avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son cœur et lui +fit une belle révérence.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, compère le loup était tout seul dans la cabane +avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines +de témoins qui le gênaient.</p> + +<p>La corde à sauter l'avait, il est vrai, rapproché de Justine; mais le +bosquet était désormais encombré.</p> + +<p>C'était de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la +regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficultés +de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.</p> + +<p>Saladin se retira discrètement au second rang. Deux heures sonnaient à +l'horloge du Muséum.</p> + +<p>—Veux-tu te reposer, trésor? demanda la Bergère à Petite-Reine.</p> + +<p>—Non, répondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.</p> + +<p>Elle était toujours obéie. Le jeu des quatre coins commença. Madame +Saladin, appuyée contre un arbre, se disait:</p> + +<p>—C'est la lune à prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne +peut pas escamoter ça en plein jour comme une muscade. J'avais compté +sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout ça! +Pas même un embarras d'omnibus à espérer. Rasé! chou blanc! cent +quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant, +vous allez voir.</p> + +<p>Au moment où madame Saladin, perdant courage, allait peut-être jeter le +manche après la cognée, un grand mouvement se fit du côté de la grille +de la rue Buffon: c'était une pension du voisinage qui venait promener +ses premières communiantes. En même temps, par la place Valhubert, un +collègue entra. Ce n'est pas tout: le théâtre des bêtes en cage fermait; +le flot des curieux établit son cours par l'allée des néfliers du Japon +et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Muséum +revenaient par l'allée Buffon.</p> + +<p>On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire +la plus populaire qu'il y ait à Paris. On racontait l'aventure du chat, +imprudent et gourmand, qui s'était lancé dans la fosse à la poursuite +d'un oiseau blessé; Martin avait mangé l'oiseau et le chat d'une seule +bouchée, en se dandinant horriblement.</p> + +<p>Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.</p> + +<p>La famille anglaise était là: sept demoiselles, sept tartans roses et +bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en +marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,—la <i>mamma</i> sentimentale et +maigre; la <i>governess</i>, humble plus qu'un chien battu, et le <i>lord</i> +couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son état dans le Strand.</p> + +<p>La «société» de province était là aussi: une douzaine de parapluies, +hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-là, exaltant +Marseille ou Landerneau, au détriment de Paris qui, au total, n'a qu'une +chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dîners à 32 sous.</p> + +<p>C'était déjà la foule, et c'était la foule particulière au Jardin des +Plantes, où l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des +gamins, ainsi que partout, des hommes d'État en quantité, des guerriers +par compagnies, des pachas, des odalisques et même des savants égarés.</p> + +<p>Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses +narines. Il ne fallait désormais qu'un hasard gros comme le doigt pour +transformer la foule en cohue.</p> + +<p>Les pêcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-même, +on peut le faire naître.</p> + +<p>Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de +hasard. Il aperçut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul, +les mains derrière le dos, portant sous son turban la mélancolie de +<i>Mignon regrettant la patrie</i>. Il aperçut aussi, à la grille qui mène au +chemin de fer d'Orléans, une vaste tapissière pleine de coiffes.</p> + +<p>Il remercia le dieu des loups au fond de son âme, car les zouaves +abondaient et flairaient déjà ce chargement de nourrices.</p> + +<p>En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin—la brave femme-, +s'était concilié la bienveillance générale. Il se pencha à l'oreille de +son voisin, qui était empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire, +et lui dit en désignant le marchand de nougat:</p> + +<p>—Voulez-vous voir l'émir Abd el-Kader?</p> + +<p>Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.</p> + +<p>—Abd el-Kader! crièrent aussitôt cent voix de proche en proche. Et le +marchand de nougat lui-même, ému à l'idée de rencontrer son illustre +compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.</p> + +<p>Un tumultueux mouvement s'était fait. La famille anglaise, la «société» +de province, les gamins, les paysans, les armées en disponibilité, les +collégiens, les communiantes se ruèrent tous ensemble et impétueusement +pour voir l'héroïque bédouin qui tint si longtemps en échec les armées +de la France.</p> + +<p>—En rang, les enfants! cria madame Noblet effrayée.</p> + +<p>Médor se mit à rassembler le troupeau.</p> + +<p>Mais le chargement de nourrices arrivait semblable à un triomphant +bouquet de pivoines écarlates. En marchant, les luronnes riaient et +causaient toutes à la fois. Elles étaient une douzaine, elles avaient bu +en route comme un demi-cent de sapeurs.</p> + +<p>Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins, +prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vîtes-vous +jamais le superbe étalon briser l'obstacle qui barre le chemin de la +prairie où sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frémissant, +bondissant, humant à pleins naseaux le vent qui venait des nourrices, +attaquèrent la cohue en sens divers, la percèrent, la criblèrent, et +chaque pivoine détachée du bouquet fut bientôt entourée d'une guirlande +d'uniformes.</p> + +<p>Cela ne s'était pas fait sans une mémorable poussée. Il y eut des cris +d'Anglaises, les plus déchirants de tous les cris connus, des huées de +gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Médor +mangeant couraient comme deux âmes en peine au milieu de ce tapage +au-dessus duquel s'éleva la clameur inhumaine du fossile dont le pied +goutteux venait d'être écrasé par un professeur d'histoire naturelle +errant.</p> + +<p>Tout a une fin, cependant. La foule, moitié riant, moitié grondant, +s'aperçut qu'on l'avait mystifiée. Au moment où le tumulte allait +s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout +heureuse qu'elle était d'avoir gagné dix minutes sur le temps de son +absence.</p> + +<p>Il faut peu de chose pour inquiéter les mères; la Gloriette eut peur de +ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hâta le pas en perdant son +sourire.</p> + +<p>Mais elle fut rassurée tout d'abord par la vue de la Bergère et de Médor +qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.</p> + +<p>Petite-Reine était sans doute au milieu, puisque c'était la place la +plus sûre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet +était si tranquille que toute crainte devait disparaître.</p> + +<p>—Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait +ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainéants et de +vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles... +Justine! Voici maman.</p> + +<p>—Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle +été bien sage?</p> + +<p>—Comme une image! Et nous avons sauté à la corde, il fallait voir!... +Voici maman, Justine.</p> + +<p>Madame Lily se mit à rire, et comme Justine ne venait pas:</p> + +<p>—Il paraît qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La +foule s'écoulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'à se débander +pour reprendre ses jeux. Médor, inflexible, maintenait la discipline, +mais il y avait une chose singulière: Médor avait lâché son pain et ne +faisait pas sa randonnée habituelle comme un bon chien de berger; il +restait derrière le groupe d'enfants, allant de l'un à l'autre, les +dérangeant même pour voir l'intérieur de la phalange. Il avait l'air de +compter; il était tout pâle, et, sous ses cheveux crépus, de larges +gouttes de sueur perlaient.</p> + +<p>—Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie +Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.</p> + +<p>La Gloriette écoutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait +crier «coucou» avant d'être découverte, puis courir et se précipiter +dans ses bras.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.</p> + +<p>Une voix s'éleva derrière le troupeau, disant:</p> + +<p>—Il manque quelqu'un!</p> + +<p>Cette voix était sourde et rauque.</p> + +<p>Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des +mots prononcés.</p> + +<p>Mais Lily frissonna de la tête aux pieds, et la teinte rose que la +course avait amenée à ses joues tourna subitement au livide.</p> + +<p>—M'obéit-on, à la fin! s'écria la Bergère avec impatience. Ici, +Petite-Reine! mademoiselle!</p> + +<p>Les rangs s'ouvrirent, Médor passa au travers en chancelant. Ses gros +yeux battaient, et il faillit s'étrangler de l'effort qu'il fit pour +prononcer ces mots:</p> + +<p>—C'est elle qui manque!</p> + +<p>Lily se leva toute droite et porta ses deux mains à son cœur. La +Bergère ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.</p> + +<p>—Qui manque! répéta-t-elle.</p> + +<p>Puis elle ajouta:</p> + +<p>—Avec mon organisation c'est impossible!</p> + +<p>Lily marchait vers les enfants qui reculèrent à l'aspect de son visage +déconcerté. Médor se mit à la suivre pas à pas, tandis que madame +Noblet, retrouvant un peu de présence d'esprit dans le sentiment de sa +fonction, s'écriait:</p> + +<p>—Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prévenez les +gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de +volé!</p> + +<p>—Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix +caressante et douce.</p> + +<p>Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait +autour d'elle. La foule s'était reformée avec une rapidité +extraordinaire. La nouvelle du malheur arrivé courait comme le vent. +Quelques braves gens, moins pressés de bavarder que de bien faire, se +hâtaient de courir aux grilles.</p> + +<p>La Gloriette disait:</p> + +<p>—Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es là, +mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Réponds-moi, où es-tu?</p> + +<p>Elle dérangeait chaque enfant l'un après l'autre, et ceux-ci la +regardaient, ébahis, avec des larmes dans les yeux.</p> + +<p>Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait à +mains jointes.</p> + +<p>—Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une +consolation, laissez-moi voir ma chérie. Je sais bien qu'elle n'est pas +perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!</p> + +<p>Il y eut un enfant qui répondit:</p> + +<p>—Cherchons!</p> + +<p>Et le troupeau s'éparpilla, tournant autour des arbres, quêtant, +furetant, appelant:</p> + +<p>—Petite-Reine! Petite-Reine!</p> + +<p>Médor laissait faire, il semblait anéanti.</p> + +<p>Madame Noblet, au milieu du groupe, détaillait le signalement de +Justine, mais chacun répondait:</p> + +<p>—Nous connaissons bien Petite-Reine!</p> + +<p>Et beaucoup partaient, les bonnes âmes, pour fouiller le jardin de bout +en bout. D'autres arrivaient: le bosquet était plein, l'allée aussi. Le +nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.</p> + +<p>Tous l'aimaient et disaient à ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa +gentillesse, sa grâce et la mignonne vivacité de ses reparties. Tout à +l'heure encore on l'avait applaudie, sautant à la corde, comme si on eût +été au théâtre.</p> + +<p>Et sa mère qui en était si fière! si folle! sa mère qui, à cause d'elle, +s'appelait la Gloriette!</p> + +<p>On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien +qu'elle avait un coup au cerveau.</p> + +<p>Je ne sais comment dire cela: elle était belle, à l'adoration, là-bas, +tout isolée au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche, +tant il y avait de douleur terrible, navrante, prête à faire explosion +sous l'apparente sérénité produite en elle par l'engourdissement moral.</p> + +<p>Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqué cela +qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'était qu'une pauvre ouvrière. Sa fille +était tout son bien, tout son cœur: elle n'avait au monde que sa fille.</p> + +<p>Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte +d'indifférence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et +dénouaient peu à peu ses cheveux, qui tombèrent bientôt en boucles +mêlées sur ses épaules.</p> + +<p>Il y avait un homme au visage bronzé, encadré dans une barbe noire +épaisse, qui se tenait à l'écart et suivait d'un œil fixe tous ses +mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilité était +complète. Nous l'avons vu déjà par deux fois, au théâtre forain et dans +le coupé qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du départ de la +Gloriette et quand la Gloriette était montée en omnibus, c'était lui qui +avait dit au cocher: Suivez.</p> + +<p>Depuis le départ de Justin, la Gloriette n'en était plus à compter ceux +qui avaient essayé en vain de s'approcher d'elle. À supposer que +celui-ci fût un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui +parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il était muet.</p> + +<p>La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure régulière et +sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.</p> + +<p>Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:</p> + +<p>—On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arrivé.</p> + +<p>—Oui, oui, fit Médor, qui secoua ses cheveux hérissés, comme s'il se +fût éveillé tout à coup, je promets bien qu'on la retrouvera!</p> + +<p>Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croisées sur ses genoux. +De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient +maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans +les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie +proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs +galants civils et militaires causent des alertes fréquentes.</p> + +<p>Il n'est guère de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque +rougeaude, essoufflée à force de courir et qui demande aux gens si l'on +n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.</p> + +<p>Le public est très sévère en ces circonstances, et il a raison. La faute +de la bonne est invariablement mise sur le compte de «son soldat». Ce +n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.</p> + +<p>On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient été prises pour +modérer la fougue de ces vaillants cœurs à qui la paix laisse trop de +loisirs. Si les mesures n'ont pas été prises, il faudrait les prendre.</p> + +<p>La liberté d'action de chacun est chose sacrée; mais d'autre part, +certains jeux sont défendus au nom de la morale ou dans l'intérêt de la +sécurité générale. Au nom de la sécurité et de la morale, il faut +dénoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et +qui constitue un danger permanent pour les familles.</p> + +<p>Ici, rien de semblable ne s'était produit; madame Noblet, par son âge, +était au-dessus des séductions, et pourtant, d'un bout à l'autre du +bosquet, les groupes répétaient la légende de la Picarde, amusée par son +voltigeur, pendant que l'enfant confié à ses soins est entraîné Dieu +sait où. La caricature a essayé de provoquer le rire à l'aide de cette +terrible histoire de Mars, changé en chenille et infestant nos jardins.</p> + +<p>Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas désarmé +pour cela.</p> + +<p>Soyez sûrs que la rancune inexplicable contre l'armée qui apparaît chez +nous à de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misères. Le +bouillon du sapeur, grenadier déclarant sa flamme pendant que le marmot +crie et pleure à plat ventre sur le sable, ce ne sont pas là des plaies +bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante démangeaison +qui s'attaque justement à des épidermes très susceptibles. Les mères de +famille et les maîtresses de maison n'aiment pas jouer des rôles de +Prussiennes dans cette parodie de la comédie du pays conquis.</p> + +<p>Ceux qui professent pour l'armée affection et respect voudraient voir +l'armée elle-même appliquer un remède quelconque à de si burlesques +maladies.</p> + +<p>Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement +intéressés à retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet +mettait en rang le troupeau consterné, Médor restait immobile à regarder +la Gloriette, et celle-ci, courbée en deux, l'œil à demi fermé, +semblait incapable d'agir et même de penser.</p> + +<p>Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'étaient chargés d'aller aux +grilles revenaient l'un après l'autre. Les factionnaires n'avaient rien +remarqué.</p> + +<p>Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononcé près +d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.</p> + +<p>—Elle est cachée, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrière +les arbres pour me faire des niches.</p> + +<p>Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour +s'essuyer les yeux. C'était poignant. Médor dit avec un sanglot:</p> + +<p>—Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-là sera morte demain.</p> + +<p>—Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourné la corde? demanda tout +à coup une voix dans la foule.</p> + +<p>Madame Noblet frémit et Médor sauta sur ses pieds.</p> + +<p>—Après? fit-on de toutes parts.</p> + +<p>Celui qui avait parlé sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon +ceci:</p> + +<p>—Elle avait méchante mine, c'est sûr!</p> + +<p>Un des enfants dit:</p> + +<p>—Elle a donné un sucre de pomme à Petite-Reine.</p> + +<p>Et un autre:</p> + +<p>—Quand les soldats ont foncé pour aller aux paysannes, la femme a +embrassé Petite-Reine et lui a encore donné un bonhomme de pain d'épice. +Petite-Reine était bien contente; elle a dit à la femme: mène-moi voir +les communiantes.</p> + +<p>En trois coups de coude, Médor perça le cercle formé par la foule. On le +vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'allée Buffon.</p> + +<p>Un des gardiens prit par écrit le signalement de Petite-Reine et celui +de la femme qui avait tourné la corde, puis il indiqua à madame Noblet +la série de démarches à faire pour mettre la police sur les traces de +l'enfant.</p> + +<p>—Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme ça, les bras croisés, +que vous la retrouverez, non!</p> + +<p>—Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drôle de monde tout de même!</p> + +<p>—J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.</p> + +<p>—Mais la mère! que diable! quand on a perdu son enfant...</p> + +<p>Les yeux de Lily tombèrent par hasard sur celui qui allait parler.</p> + +<p>Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.</p> + +<p>—Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras, +je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donnés à garder à +une promeneuse!</p> + +<p>—Ah! s'écria madame Noblet avec désespoir, je sais quel tort cette +histoire-là va faire à mon commerce!</p> + +<p>Elle jeta à Lily un regard où il y avait de la rancune et ajouta:</p> + +<p>—Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez être déjà +chez le commissaire.</p> + +<p>Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui étaient blêmes comme des mains +de morte, elle rejeta ses cheveux en arrière et dit tout bas:</p> + +<p>—Tout ce monde lui fait peur et m'empêche de la voir... Je sais bien +qu'elle n'est pas perdue.</p> + +<p>Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleuâtre +qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une +sorte de grelottement agitait tout son corps.</p> + +<p>Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha +droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'écartaient pour la +laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beauté, prenant +un caractère enfantin par le voile qui était sur son intelligence, +rappela plus énergiquement à tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.</p> + +<p>—Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un +murmure composé de cent voix qui échangeaient des paroles à voix basse.</p> + +<p>Tout est spectacle à Paris. C'était ici un spectacle étrange et qui ne +rappelait en rien les scènes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement, +ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines étaient oppressées. Et +depuis que Lily avait quitté son banc, une douloureuse curiosité se +peignait dans tous les regards.</p> + +<p>Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient à satiété comme elle +était belle et douce, et riante, quel enchantement c'était que de la +voir jouer sous les arbres, entourée d'enfants qui semblaient ses sujets +et ses courtisans.</p> + +<p>Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle eût essayé +d'étouffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un +sourire où il y avait de l'espièglerie entrouvrait ses lèvres +décolorées.</p> + +<p>Je l'ai dit et je le répète: c'était navrant, mais d'une autre façon que +l'angoisse ordinaire.</p> + +<p>Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrêta au premier arbre qui se trouva +sur son chemin et s'y appuya.</p> + +<p>Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.</p> + +<p>Ce n'était pas de l'espoir qui éclairait son visage, c'était comme une +certitude de voir derrière l'arbre ce qu'elle cherchait.</p> + +<p>Quand elle vit que, derrière l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la +tête lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.</p> + +<p>Le silence s'était fait. On voyait des gens qui pleuraient.</p> + +<p>Rien encore derrière le second arbre. Lily toucha son front et appela +d'une voix chevrotante:</p> + +<p>—Justine, ma petite fille!</p> + +<p>Mais elle ne se découragea point et continua sa route vers le troisième +arbre.</p> + +<p>En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:</p> + +<p>—Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu +m'obéis toujours.</p> + +<p>Au pied du troisième arbre, l'homme au visage bronzé était debout. Ceux +qui suivaient Lily le remarquèrent, plus pâle qu'elle et le regard cloué +sur elle comme s'il eût subi une fascination.</p> + +<p>À l'approche de la jeune femme, il se retira pas à pas, à reculons, sans +cesser de la regarder.</p> + +<p>Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrière; elle se laissa aller, +accroupie et disant:</p> + +<p>—Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!</p> + +<p>À ce moment, Médor, lancé comme un boulet de canon, perça la foule de +nouveau. Il était baigné de sueur.</p> + +<p>Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un œil +égaré, et le saisit au collet avec violence, en criant:</p> + +<p>—C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parlé à la voleuse +d'enfants! Si personne ne m'aide à l'arrêter je l'arrêterai tout seul!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#Table">VIII</a></h2> + +<h3>La foule</h3> + + +<p>Médor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en était pas plus fier, +attendu que cette étiquette lui avait été fournie par l'administration +de l'hospice des Enfants trouvés.</p> + +<p>Il était bon chien de berger; peut-être n'aurait-il point su faire autre +chose. On lui donnait chez mère Noblet quinze sous par jour et le +déjeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous +à piquer des bretelles. C'était juste son loyer. Sa chambre lui +appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixième étage +d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.</p> + +<p>Sa chambre était une ancienne stalle d'écurie des Arènes nationales, où +il avait été balayeur. Il l'avait eue à bon compte, lors de la vente; il +l'avait montée, couverte, installée, meublée, cramponnée; il y tenait, +ainsi qu'à son ménage, comme tout homme établi tient à son avoir.</p> + +<p>Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des +immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'être démoli.</p> + +<p>On ne lui connaissait d'amitié que pour sa chambre, et il ne souriait +jamais qu'à Petite-Reine.</p> + +<p>Lorsqu'on avait fait allusion, tout à l'heure, à la femme inconnue qui +s'était offerte si obligeamment pour tourner la corde, Médor avait été +frappé d'un trait de lumière. Ce n'était pas assurément un observateur, +mais il avait l'instinct, et au moment où il prit sa course à travers la +foule, il était sûr de tenir la piste de la voleuse d'enfants.</p> + +<p>La figure de cette femme se représentait à lui de plus en plus suspecte, +à mesure qu'il interrogeait sa mémoire. Médor ne savait même pas qu'on +pût «se faire une tête», mais les tons bizarres et violents de ce teint, +les rides farineuses, tout ce que le voile du béguin laissait entrevoir +lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la réalité même.</p> + +<p>Il avait son idée. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer +l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperçue.</p> + +<p>Il fit le tour des grilles à toute course, demandant sur son chemin si +on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands +cheveux bouclés sous un petit toquet à plumes et conduite par une +manière de folle qui portait un bonnet de béguine, auquel pendait un +voile bleu.</p> + +<p>Ses questions restèrent longtemps sans réponse, mais enfin, à la petite +porte donnant sur la rue Cuvier, derrière les bâtiments de +l'administration, un brave soldat du centre se mit à rire dès les +premiers mots de la phrase, répétée déjà tant de fois.</p> + +<p>—En plus, qu'elle est cocasse, la bonne sœur, répondit-il, et qu'elle +bourrait la petite de biscuits.</p> + +<p>Médor s'était arrêté haletant.</p> + +<p>—Par où a-t-elle pris? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Par un fiacre qui passait et qui a remonté au grand trot vers la place +Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un +particulier bien mis et beau linge avec une peau de basané mulâtre, +approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui +barrer la route. Il a regardé l'enfant, mais la vieille lui a rivé son +clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de +se moquer de lui, disant: payez-moi mon dû. Il a tiré sa bourse: comme +quoi ça me paraît que c'est lui qui a soldé le fiacre avec son or.</p> + +<p>Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant à lui-même:</p> + +<p>—Il y a des personnes farces tout de même!</p> + +<p>Médor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance. +Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue +Cuvier? Médor se remit à courir et revint au bosquet pour chercher +conseil.</p> + +<p>En arrivant, la première personne qu'il vit fut l'homme à la peau +bronzée, dont le regard était fixé sur la Gloriette par une sorte de +fascination.</p> + +<p>Toute la personne de cet homme se rapportait d'une façon si frappante au +signalement donné par le soldat que Médor n'arrêta même pas son élan et +tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.</p> + +<p>L'homme n'essaya pas de résister. Le rouge lui monta au visage et ses +yeux, qui exprimaient l'étonnement de quelqu'un qu'on eût éveillé en +sursaut, interrogèrent la foule avec une sorte de timidité sauvage.</p> + +<p>La foule, Dieu merci, répondit à ce regard. L'incident lui plaisait au +suprême degré. C'était une péripétie nouvelle apportée au drame et qui +poussait la curiosité de tous jusqu'à la fièvre.</p> + +<p>Notez que cette curiosité endémique de nos Parisiens n'empêche ni la +compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les +chagrins d'un héros de mélodrame ne font couler tant de larmes qu'à +Paris.</p> + +<p>Seulement, en place publique comme au théâtre, l'émotion a son côté +amusant qu'il est permis de cueillir.</p> + +<p>Chacun regardait l'inconnu et s'étonnait de ne l'avoir pas encore +remarqué. C'était bien vraiment une figure fatale comme disaient +volontiers les romans de cette époque. Sa tête ne ressemblait point à +celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.</p> + +<p>Mère Noblet dit la première.</p> + +<p>—Il a l'air méchant, c'est un étranger.</p> + +<p>—Et surtout calé! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait +rien de malveillant.</p> + +<p>—Un beau mâle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui +avait dépassé la quarantaine.</p> + +<p>—Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrière. Une bonne d'enfant +ajouta:</p> + +<p>—Dire qu'on rencontre de cela à Paris!</p> + +<p>Les petits n'étaient pas éloignés de le prendre pour l'ogre et le +regardaient avec de grands yeux épouvantés.</p> + +<p>Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre créature. Elle +restait affaissée sur elle-même au pied de son arbre, les yeux fixes et +sans lumière. Sur ses lèvres qui remuaient lentement, sans produire +aucun son, un nom se devinait, toujours le même, le nom de sa fille: +Justine.</p> + +<p>Le cercle s'était resserré autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les +deux mains de Médor, en disant avec un fort accent étranger que personne +n'avait jamais entendu:</p> + +<p>—Laissez-moi, je ne m'échapperai pas.</p> + +<p>Sa voix était sourde et grave.</p> + +<p>—Pas de danger qu'il s'échappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte, +on veille au grain par ici!</p> + +<p>—Son affaire est bonne, ajouta mère Noblet. Il donnera des dommages et +intérêts.</p> + +<p>—Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naïf au second rang.</p> + +<p>—On en a besoin quelquefois comme ça, dans les grandes familles, +répondit d'un air important la jeune ouvrière, pour la chose des +successions.</p> + +<p>—Ou perpétuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.</p> + +<p>—Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mère est +jolie comme un cœur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire +suivre la mère.</p> + +<p>Cette idée eut un succès. Elle produisit un mouvement dans la foule qui +eut envie d'applaudir. Désormais, l'étranger qui avait la barbe trop +noire, atteint et convaincu d'être un traître de mélodrame, était percé +à jour.</p> + +<p>Dans la foule, on cria:</p> + +<p>—Ici les gardiens! Et d'autres:</p> + +<p>—Voilà les sergents de ville!</p> + +<p>Il était temps d'arrêter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les +sergents de ville avaient aussi du succès.</p> + +<p>L'opinion publique est sujette à de singulières erreurs; elle accuse +volontiers de brutalité ce corps utile des sergents de ville dont le +costume sert de modèle aux tailleurs de l'École polytechnique. Je parie +qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un œuf dans +sa poche, vous retrouverez l'œuf intact au bout de huit jours.</p> + +<p>C'est l'état paisible par excellence, pratiquant avec religion la +philosophie péripatéticienne et dévot à la maxime <i>festina lente</i>.</p> + +<p>Ils arrivent toujours quand la roue a passé sur la jambe de la vieille +dame renversée; jamais on ne les voit qu'au moment où la rixe s'apaise, +et je sais beaucoup de fâcheux esprits qui demanderaient leur +suppression, s'il n'était bien doux de les contempler, arpentant le +trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables, +et présentant l'image consolante de ce suprême <i>farniente</i> qui est la +récompense des justes aux Champs-Elysées.</p> + +<p>Les sergents de ville arrivaient, fidèles à leur devise: «Mieux vaut +tard que jamais.» Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'œuf. +Derrière eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que +personne n'eût pris pour vous ou moi.</p> + +<p>Une partie de la foule courut à eux et les entoura pour les mettre au +fait de l'affaire.</p> + +<p>Elle était bien simple; il y avait là un malfaiteur, anglais, russe ou +de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant délit +de vol d'enfant, c'est-à-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme +déguisée en sœur grise, à qui il avait donné devant témoins, une bourse +pleine d'or.</p> + +<p>Peut-être est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de +ville jusqu'à l'immobilité. Ils savent de quelle manière Paris s'y prend +pour raconter une histoire.</p> + +<p>D'un air sérieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordèrent +l'attroupement.</p> + +<p>Ils avaient les mains derrière le dos, ce qui fait partie du fourniment.</p> + +<p>À leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.</p> + +<p>Vingt voix dirent avec colère:</p> + +<p>—C'est ça, ne vous pressez pas!</p> + +<p>—L'enfant voyage pendant ce temps-là!</p> + +<p>—Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!</p> + +<p>—Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles? +ajouta mère Noblet. Le voilà; empoignez-le!</p> + +<p>Médor étendit sa main crispée en disant:</p> + +<p>—Devant Dieu! je jure que c'est lui!</p> + +<p>Les deux sergents de ville écartèrent un peu trop sans façon ceux qui +gênaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de +leur conseiller plus de moelleux.</p> + +<p>Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit +tranquillement:</p> + +<p>—Vos papiers, s'il vous plaît.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en +ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!</p> + +<p>Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parlé répondit:</p> + +<p>—Donnez-nous la paix et au large! circulez!</p> + +<p>Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la +foule recula.</p> + +<p>Ce mouvement mit à découvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant +aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Médor, qui n'avait +plus à garder l'accusé, vint à elle et essaya de la relever. Elle lui +sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Médor +s'agenouilla auprès d'elle.</p> + +<p>La foule ne donna point attention à cela.</p> + +<p>Tous les yeux étaient sur le milord, tiré ainsi par l'animadversion +publique, au grand mépris de toutes les notions acceptées sur la couleur +du teint et du poil des Anglais. La foule espérait qu'il n'avait point +de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un +air embarrassé, semblait chercher des paroles d'explication.</p> + +<p>Le sergent de ville, défiant par devoir, mais poli à cause du «beau +linge», tendait la main d'un air calme et fier.</p> + +<p>—C'est un faux milord! suggéra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve +de sa naissance!</p> + +<p>—Il n'en manque pas, soupira la dame isolée, qui font de la poussière +et qui n'ont rien sur eux!</p> + +<p>—Voilà plus de vingt ans que je fais les promenades avec succès, disait +cependant mère Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on +aurait serré les pouces de ce polisson-là dans un étau de taillandier +jusqu'à ce qu'il ait dit où est la petite et payé gros pour la mère, qui +me devrait bien quelque chose en ce cas-là...</p> + +<p>—Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voilà +qui met la main à la poche! Il a son passeport!</p> + +<p>L'étranger, en effet, déboutonnait lentement le revers de sa redingote +noire. Il prit dans la poche de côté un portefeuille où il choisit, +parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au +sergent de ville.</p> + +<p>—En voilà une belle preuve! grondèrent quelques voix.</p> + +<p>Mais à la vue du nom gravé sur la carte, le sergent de ville ôta son +tricorne comme si c'eût été un simple chapeau bourgeois.</p> + +<p>Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient à quelques pas échangèrent +un regard.</p> + +<p>—C'est sûr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame +sans cavalier.</p> + +<p>—Avez-vous jamais vu! gronda la Bergère au comble de l'indignation; il +ne manquerait plus que de lui faire des excuses!</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une +voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai dû accomplir mon +devoir.</p> + +<p>—Voilà, conclut amèrement la mère Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon +commerce est flambé! Ah! les riches!</p> + +<p>Une huée bruyante s'éleva de la foule.</p> + +<p>—L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.</p> + +<p>La Gloriette mit sa main sur l'épaule de Médor et lui demanda:</p> + +<p>—Quel enfant?</p> + +<p>On eût dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence +allait s'éveiller. Médor ferma ses gros poings et sa voix domina tous +les autres bruits.</p> + +<p>—Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a causé avec la voleuse d'enfants. +Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!</p> + +<p>La Gloriette répéta en regardant le vague:</p> + +<p>—La voleuse d'enfants...</p> + +<p>Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tête se redressa dans une +pose inquiète.</p> + +<p>Les groupes s'agitaient en colère; on se montrait au doigt l'étranger +qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna à son +troupeau de se mettre en rangs et dit à Médor avec rudesse:</p> + +<p>—À ton ouvrage, toi!</p> + +<p>—Non, repartit Médor, celle-là est trop malheureuse, je reste avec +elle.</p> + +<p>—Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard éperdu, est-ce +moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!</p> + +<p>La Bergère s'élança vers les sergents de ville pour faire respecter son +autorité, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se +mirent dos à dos pour prononcer le commandement sacramentel:</p> + +<p>—Circulez!</p> + +<p>—Mais l'enfant! l'enfant! répéta l'assistance.</p> + +<p>Médor ajouta:</p> + +<p>—Et la mère!</p> + +<p>—Où est la mère? demanda un des sergents.</p> + +<p>Personne ne répondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses +pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlât. Le sergent la devina +et marcha vers elle.</p> + +<p>—Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier, +lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux +qu'ils se soient trouvés là à la gare, vous ferez votre déclaration. +S'il y a des témoins, ils déposeront. La Gloriette avait ses grands yeux +fixés sur lui.</p> + +<p>—C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-là est ici pour moi! Et +on m'a volé ma Petite-Reine!</p> + +<p>Médor la prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber à la renverse.</p> + +<p>Tous les bruits étaient morts comme par enchantement. Un silence profond +entourait cette scène. L'angoisse des mères est contagieuse entre +toutes. On voyait un large cercle de figures attristées, dont +l'expression avait quelque chose de respectueux.</p> + +<p>—Je l'ai quittée ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je +la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'étais trop heureuse, et +qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pensé à elle tout le long du +chemin, à elle, rien qu'à elle. Jamais je ne pense qu'à elle... +Etes-vous bien sûr qu'on me l'ait volée? Pourquoi me l'aurait-on volée? +À quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mère!</p> + +<p>Elle disait tout cela lentement et presque à voix basse, mais chacun +l'entendait, même aux derniers rangs de la foule.</p> + +<p>Deux grosses larmes, les premières qu'elle eût versées, coulaient sur sa +joue pâle.</p> + +<p>—On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes.</p> + +<p>La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un +grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu'elle +disait:</p> + +<p>—Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon +sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes +yeux, et mon âme!</p> + +<p>—En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre +ses dents: Ça vous retourne, parole d'honneur!</p> + +<p>Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les +regarda pas. Le sergent de ville dit:</p> + +<p>—Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si +doucement, j'en ai le cœur étouffé.</p> + +<p>Et c'était l'impression de tout le monde. Désormais ce n'était plus +l'émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette +déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le +cœur étouffé.</p> + +<p>L'étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui +avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n'avait point +profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la +même place et toujours regardant.</p> + +<p>Au moment où l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le +groupe principal et aborda les représentants de l'autorité.</p> + +<p>—Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté +en désignant du doigt Médor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai +parlé. Conduisez-moi chez le magistrat.</p> + +<p>—Vous êtes donc un brave homme, vous! s'écria Médor chaudement.</p> + +<p>Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous +les visages que l'étranger eut un grave sourire.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, je suis un brave homme.</p> + +<p>Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit +avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui +descendait vers la place Valhubert.</p> + +<p>Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule +n'était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et +convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange +sauveur.</p> + +<p>Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la +soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la +masse du public qui n'avait pas sensiblement diminué.</p> + +<p>La Bergère faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de +son petit bataillon.</p> + +<p>Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était +restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la +marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l'entrée, et un +profond sanglot souleva son sein.</p> + +<p>—Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on +détourné ce joli bijou de Petite-Reine?</p> + +<p>—C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrêtée ici, +elle a voulu une bouteille de dragées...</p> + +<p>—Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous +n'aviez pas d'argent, je vous faisais crédit de si bon cœur!</p> + +<p>—Je l'ai quittée, toute la moitié d'un jour... et on me l'a volée!... +Ah! c'est vrai, vrai, vrai!</p> + +<p>Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de +volubilité. La fièvre venait.</p> + +<p>—Allons, du courage! dit le sergent.</p> + +<p>—Toute la moitié d'un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut +apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas +besoin de donner leurs petits à garder!</p> + +<p>—C'est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la +marchande. C'est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je +connais mon affaire... Et la maison est abîmée!... parce qu'on laisse +entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère! +et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d'amener des chiens +enragés, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui défendrai le +gouvernement, si on fait des barricades!</p> + +<p>On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir. +Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller, +échevelée, admirablement belle dans ses larmes.</p> + +<p>Et dès qu'on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient. +C'était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez +dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des +hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en +gémissant:</p> + +<p>—Je ne l'ai plus! ils me l'ont volée! c'est vrai! c'est vrai! c'est +vrai!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#Table">IX</a></h2> + +<h3>Bureau de police</h3> + + +<p>À la tête du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrêta brusquement. Elle +se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se +relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus +le flot de têtes qui l'en séparait. Elle murmura, perdant une idée +qu'elle avait:</p> + +<p>—Tous ceux-là sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient +tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...</p> + +<p>—Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la +nuit...</p> + +<p>Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute +bouffie de larmes.</p> + +<p>—Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié...</p> + +<p>—Moi, interrompit résolument Médor, je n'oublierai jamais!</p> + +<p>Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on +promet une chose impossible.</p> + +<p>—Vous verrez, dit Médor avec simplicité.</p> + +<p>Mais l'idée de la Gloriette lui revenait.</p> + +<p>—Je veux retourner! je veux retourner s'écria-t-elle, on n'a pas +cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il +suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi, +personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...</p> + +<p>«Et puis, s'interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j'ai +oublié quelque chose là-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous +assure que j'ai oublié quelque chose... Écoutez! mère Noblet me montrera +l'endroit où elle l'a vue pour la dernière fois... et je retrouverai la +place de son petit pied chéri... et j'emporterai la terre... et je +l'aurai... et je la garderai...</p> + +<p>Un sanglot la suffoqua.</p> + +<p>—Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit.</p> + +<p>Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta:</p> + +<p>—Bonhomme, j'approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur +Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas... J'ai idée qu'ils +veulent battre la foire au pain d'épice, dont c'est le dernier jour, +place du Trône. En avant!</p> + +<p>Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus.</p> + +<p>Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.</p> + +<p>La procession continua sa marche. À mesure qu'on approchait de la rue +Lacuée, l'intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi +se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde +qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue. +La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses +deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux.</p> + +<p>La Gloriette sembla frappée; elle regarda attentivement la famille de la +saltimbanque et murmura:</p> + +<p>—Sont-ils bien à elle, tous ces enfants?</p> + +<p>—Les mamans sont sorcières, dit le sergent. On va éplucher le Trône. En +avant! en avant!</p> + +<p>Mais c'étaient maintenant des voisins qui se présentaient sur la route, +des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours +arrêtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle était si mignonne ce matin, +en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si +bien ses jolis pieds en dehors.</p> + +<p>—Elle m'a dit bonjour en passant...</p> + +<p>—Elle riait, elle chantait...</p> + +<p>—Ils me l'ont prise! répondait la Gloriette. Je suis toute seule, je +n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!</p> + +<p>—Et il faut que ce soit celle-là pour la première fois que ça m'arrive! +ajoutait la Bergère qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille: +une enfant si connue! mon commerce est flambé, je n'ai plus que +l'hôpital!</p> + +<p>Par le fait, mère Noblet n'eut pas besoin, ce soir-là, de reconduire ses +brebis à domicile.</p> + +<p>Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un après +l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme +une proie.</p> + +<p>Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergère +n'avait plus de troupeau.</p> + +<p>Elle croisa ses mains sous son vieux châle, et lança à Lily un regard +plein de rancune en disant:</p> + +<p>—Et c'est elle qu'ils plaignent!</p> + +<p>On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui +gardait maintenant le silence, affaissée dans sa douleur. Une douzaine +de témoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande +masse de l'attroupement resta dehors.</p> + +<p>Le milord, comme on persistait à appeler dans la foule cet étranger qui +avait le teint d'un sang-mêlé, était déjà dans le cabinet du +commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.</p> + +<p>Dans la pièce d'entrée, où se tenait le secrétaire, on donna une chaise +à Lily, près de qui Médor restait comme une sentinelle.</p> + +<p>—Ça fait pis qu'une émeute, dit le second sergent de ville au +secrétaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai +rien vu de pareil. Cette bichette-là, c'est comme si on avait enlevé une +princesse.</p> + +<p>Le secrétaire, attentif, ayant mis la plume à l'oreille, il fallut, pour +la centième fois, entamer le récit détaillé de ce qui avait eu lieu. +Lily pleurait silencieusement; la Bergère ponctuait les phrases, en +disant:</p> + +<p>—Et c'est moi qui en pâtirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le +cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprès du +commissaire de police qui l'écoutait avec une respectueuse déférence, +gardant à la main une large carte sur laquelle étaient inscrits ses noms +et qualités.</p> + +<p>«Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de +première classe, envoyé de S. M. l'empereur du Brésil.»</p> + +<p>Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrême difficulté, mais +vis-à-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui +convenait à sa dignité.</p> + +<p>—Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intéresse à +l'enfant et à la mère. J'aurais pu tout à l'heure réparer le mal rien +qu'en étendant la main, car le hasard m'a placé sur le chemin de la +misérable créature qui a détourné l'enfant, mais la peine que j'ai à +parler votre langage, mon désir de garder l'incognito et encore une +circonstance qu'il me plaît de ne point mentionner: tout cela joint à +une certaine timidité produite par mon ignorance de vos usages et de vos +mœurs (je suis à Paris seulement depuis un mois) m'a empêché de parler +et d'agir. J'ai laissé échapper l'occasion et j'en ai un regret mortel, +car les larmes de cette malheureuse jeune mère m'ont percé le cœur. +Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la +femme qui a enlevé l'enfant.</p> + +<p>Le commissaire de police prit la plume et écrivit sous sa dictée le +signalement minutieux de Saladin déguisé en femme.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achevé, m'est-il permis +d'interroger Votre Excellence?</p> + +<p>—Cela vous est permis, répondit le duc de Chaves.</p> + +<p>—L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parlé +à la voleuse d'enfants.</p> + +<p>—C'est la vérité.</p> + +<p>—Il me serait utile de connaître les paroles échangées entre cette +femme et Votre Excellence.</p> + +<p>Le duc réfléchit quelques instants avant de répondre.</p> + +<p>—Ce qui a été dit entre cette femme et moi, déclara-t-il enfin, n'a +aucun trait à l'affaire présente, sauf ma première question et sa +première réponse. Je lui ai demandé: Où menez-vous cette enfant?</p> + +<p>—La petite vous connaissait?</p> + +<p>—Oui, car elle m'a souri... La femme m'a répondu: Je suis gardienne +chez mère Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de +son père où sa maman viendra la chercher.</p> + +<p>—Est-ce tout?</p> + +<p>—Non... La femme a ajouté quelques mots qui ne regardent que moi... et +a fait appel à ma générosité.</p> + +<p>Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son +interlocuteur d'un regard perçant.</p> + +<p>—Vous lui avez donné? prononça-t-il tout bas.</p> + +<p>—Oui, repartit le duc simplement. Je suis très riche.</p> + +<p>—C'était une pure aumône?</p> + +<p>Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il au lieu de répondre et avec un visible embarras, dans +mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de +l'argent.</p> + +<p>—En France, répliqua simplement le commissaire, les magistrats +regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.</p> + +<p>Le duc s'inclina, puis se leva.</p> + +<p>—Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre +Excellence n'a point voulu outrager un honnête homme qui ne lui a jamais +fait de mal. Je suppose encore, ou plutôt je suis certain, que Votre +Excellence a des motifs tout charitables pour s'intéresser à cette +affaire.</p> + +<p>Peut-être y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voilée +sous la gravité respectueuse du débit. Le duc de Chaves se redressa.</p> + +<p>—Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant +que cela est possible, dans les idées de Votre Excellence. En France, +comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont même +des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que +l'argent met à leur disposition des moyens de trouver; il est certain +aussi que la perspective d'une récompense les encourage et les stimule.</p> + +<p>Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs +qu'il déposa sur le bureau.</p> + +<p>—C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines +d'or chez nous. Avec la moitié de cette somme je ferai plus que le +nécessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.</p> + +<p>Il prit un des billets et écrivit quelques lignes sur un papier à tête +imprimée qu'il présenta ouvert au noble Portugais.</p> + +<p>—J'engage Votre Excellence à se rendre sur-le-champ chez monsieur le +chef de la sûreté, à la préfecture, dit-il en se levant à son tour. Ce +mot servira d'explication et, là-bas, l'autre billet pourra trouver son +emploi.</p> + +<p>Il salua respectueusement, et le duc prit congé.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.</p> + +<p>—Il y a quelque chose là-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la +jeune femme est jolie?</p> + +<p>—Plus que jolie, répliqua Picard. Elle est à croquer, malgré ses yeux +rouges et ses pauvres joues pâles.</p> + +<p>—Faites venir Rioux.</p> + +<p>Rioux était un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil +affectait un peu la forme fuyante des têtes de levrettes, mais, en dépit +de l'évangile phrénologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il +arriva tout soucieux.</p> + +<p>—Ce duc avait sa voiture à la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit +entré au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drôle.</p> + +<p>—Et la voiture a suivi au pas derrière le monde, par le pont +d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend à la porte.</p> + +<p>Le commissaire consulta sa montre d'un air égrillard.</p> + +<p>—Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces +de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres, +là-bas. Celui-ci n'a pas inventé la poudre. Je l'ai envoyé à la +préfecture pour la règle, mais je ne serais pas fâché que le pot aux +roses fût découvert par nous. Attention! il y a une prime.</p> + +<p>—Le grand seigneur m'en avait l'air, répondit Picard. Je suis resté +pour ça.</p> + +<p>Rioux étendit les cinq doigts de sa maigre main.</p> + +<p>—Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.</p> + +<p>—Moi aussi, s'écria Picard. Ecrivons!</p> + +<p>Ils saisirent à la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la +propreté, et tracèrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut +d'abord le <i>truc</i> du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur +celui du sergent de ville et se prit à rire.</p> + +<p>—Le même! fit-il. <i>Ex aequo</i>. Ça doit être bon. Carte blanche et cent +francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. À Dieu +vat!</p> + +<p>Rioux et Picard se précipitèrent dehors.</p> + +<p>Le commissaire avait lu sur leurs carnets la même phrase, écrite +lisiblement, avec des orthographes diverses, mais également fautives.</p> + +<p>«Faire aujourd'hui même l'épluchage de la foire au pain d'épice.»</p> + +<p>Rioux et Picard montèrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il +s'agissait de se hâter.</p> + +<p>—Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien +pour retrouver la petiote.</p> + +<p>—Rapport à la jeune dame, répliqua Picard, compris, le sentiment, je le +partage.</p> + +<p>—Et on va y aller comme des tigres pas vrai?</p> + +<p>—À l'œuf! mêle-t-on?</p> + +<p>—On mêle... Au galop, le cocher!</p> + +<p>Saladin ne se doutait guère d'être serré de si près.</p> + +<p>Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres +quartiers.</p> + +<p>Il avait manœuvré comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de +donner au lecteur les détails de son expédition, en faisant toutefois +observer qu'il était bien jeune. On ne peut demander la perfection à la +quatorzième année. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.</p> + +<p>Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine +avait les défauts de ses qualités. À force d'être sociable et «gentille +avec le monde», elle arrivait à être un peu banale, toujours prête à +prodiguer des caresses, pour faire naître ces sourires d'admiration qui +partout l'accueillaient. Elle aimait son succès, il lui fallait sa +vogue, et la Gloriette, hélas! n'avait pas peu contribué à exalter ce +besoin d'être adulée.</p> + +<p>Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou +c'était la vie, c'était le bonheur de la pauvre Gloriette.</p> + +<p>Au Jardin des Plantes, quand pour la première fois le regard de +Petite-Reine était tombé sur madame Saladin, l'impression avait été une +vive répugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu +pendu au béguin, surtout, lui faisait peur.</p> + +<p>Sans le hasard qui avait permis à madame Saladin de montrer son talent +pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine à s'effacer, +mais Petite-Reine avait été applaudie grâce à cette vieille qui avait +mis un voile bleu, et bientôt après cette même vieille lui avait donné +un sucre de pomme. Petite-Reine était gourmande presque autant que +coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite.</p> + +<p>Quand arriva la bagarre que nous avons amplement décrite, madame Saladin +trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle +lui donna le bonhomme en pain d'épice qui enchanta l'enfant et détourna +son attention pendant deux grandes minutes.</p> + +<p>C'était plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui déjà gagnait au +large vers l'extrémité du bosquet, saisit tout à coup Petite-Reine dans +ses bras en disant d'une voix étouffée:</p> + +<p>—Prends garde! prends garde! les lions sont échappés! Vois comme les +demoiselles de la communion se sauvent!</p> + +<p>Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes +s'éloignaient. Petite-Reine, épouvantée, regarda et vit les lions. Les +enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils désirent. Elle +mit sa tête dans le sein de madame Saladin, qui se prit à courir en +disant:</p> + +<p>—N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal. +Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui +s'arrêta dans l'allée des Robinias, où elle entama un tout autre genre +de travail.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine +découvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec étonnement.</p> + +<p>La prétendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas +éveiller les soupçons. Les communiantes étaient dépassées.</p> + +<p>—Et les lions? fit l'enfant.</p> + +<p>—Ils sont enchaînés, on les a repris.</p> + +<p>—Retournons à mère Noblet, alors.</p> + +<p>—Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de +la grande allée du milieu.</p> + +<p>—Mais non! repartit Justine, cherchant à s'orienter, c'est là-bas +qu'est mère Noblet, sous les arbres.</p> + +<p>—Est-elle drôle! s'écria la vieille en la mangeant de baisers. Elle +veut savoir ça mieux que moi!... alors, tu m'avais tout à fait oubliée, +petiote?</p> + +<p>Elle lui fourra un biscuit entre les dents.</p> + +<p>—Le joli petit ange! dit un groupe de dames à la hauteur de la fosse +aux ours. Voyez donc cet amour!</p> + +<p>Petite-Reine fut aussitôt distraite et envoya aux dames un beau sourire +avec un baiser. Saladin la mit à terre et lui dit à l'oreille:</p> + +<p>—Fais-leur voir comme tu marches bien!</p> + +<p>Et l'enfant, reprenant aussitôt son rôle de petite merveille, marcha en +se tenant droit, en balançant sa crinoline bouffante et les pieds bien +en dehors.</p> + +<p>—Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique, +je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans +l'eau... C'est étonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de +petit père, au moins?</p> + +<p>Justine s'arrêta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient.</p> + +<p>—Viens, continua la prétendue vieille. C'est moi que tu appelais +bobonne, en ce temps-là...</p> + +<p>—Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosité s'éveillait.</p> + +<p>—Viens!... au temps où tu étais bien riche. Tu dormais dans un berceau +tout plein de dentelles.</p> + +<p>—Mère m'a dit cela! murmura l'enfant.</p> + +<p>—Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit +père, pas vrai?</p> + +<p>—Ah! je crois bien!... comme tu vas vite!</p> + +<p>—Voici les cocottes, annonça madame Saladin, arrivant au parc des +oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-là qui se tient sur un pied, +avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas +revoir petit père!</p> + +<p>Justine sauta de joie.</p> + +<p>—Est-ce que c'est aujourd'hui? s'écria-t-elle.</p> + +<p>Saladin la reprit dans ses bras, car il était sur les épines. Le temps +passait. D'une minute à l'autre, on pouvait le poursuivre.</p> + +<p>—Écoute, dit-il en baissant la voix, il y a des méchants, des bien +méchants, qui empêchent ton petit père de demeurer avec ta petite mère. +Tu étais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer ça.</p> + +<p>Justine fit un signe d'intelligence; elle était tout oreilles.</p> + +<p>—Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite mère m'a dit: +«Bobonne, il faut que le père la voie. Quand il l'aura vue si mignonne, +si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...»</p> + +<p>—Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine.</p> + +<p>—«Et ses belles bottines, et son toquet à plumes... alors, il voudra la +voir toujours!»</p> + +<p>—Mais, voulut objecter l'enfant, mère Noblet...</p> + +<p>—Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter +aujourd'hui...</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—À cause des méchants. Et si nous en rencontrons, des méchants, prends +bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver +plus d'un avant la maison tout en or où est petit père, dans la ville +des nobles et des riches.</p> + +<p>Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'était rien auprès de l'idée de +petit père et de sa maison tout en or.</p> + +<p>—Comment sont-ils faits, les méchants? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite +maman a été en avant...</p> + +<p>—Chez papa! s'écria Justine qui battit des mains dans sa joie.</p> + +<p>—Juste! chez petit papa chéri. Elle nous attend.</p> + +<p>Ils avaient traversé tout le jardin zoologique, et sortaient par la +petite porte de la rue Cuvier.</p> + +<p>Justine ne faisait plus attention à rien, sinon à ce conte de fées où +elle jouait un rôle.</p> + +<p>Madame Saladin, triomphant à la vue de cette issue qui était pour elle +le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les +lèvres de Petite-Reine.</p> + +<p>Mais c'est au port qu'on échoue souvent. Au moment où Saladin venait de +dépasser le factionnaire, il se trouva face à face avec une figure de +connaissance: l'homme au teint bronzé qui, la veille au soir, était +entré sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada.</p> + +<p>Saladin ne s'attendait pas à cela. Au premier instant sa terreur alla +jusqu'à l'angoisse.</p> + +<p>—Tu trembles? lui dit Justine effrayée.</p> + +<p>—C'est un méchant, balbutia Saladin.</p> + +<p>—Alors il faut rire et t'embrasser?</p> + +<p>Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant:</p> + +<p>—C'est vrai qu'il est tout noir!</p> + +<p>Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'œil. Nous savons +qu'un soupçon était né en lui et qu'il avait interrogé madame Saladin, +nous savons aussi la réponse de madame Saladin.</p> + +<p>Il nous reste à dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc +avait refusé de confier au commissaire de police.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#Table">X</a></h2> + +<h3>Odyssée de madame Saladin</h3> + + +<p>Il y avait en ce Saladin, si remarquable dès son jeune âge, de la femme, +de la vieille femme.</p> + +<p>Notre siècle, du reste, est extraordinairement fécond en adolescents +ratatinés. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout, +même dans l'amour. Chérubin a toujours quinze ans, mais il fait ses +farces avec un lorgnon dans l'œil: il a mal aux dents, il craint les +courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de +ses illusions perdues.</p> + +<p>Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas +pris de meilleures précautions que Saladin, et sa conduite adroite +mérite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en définitive il +n'avait pu donner aux études de mœurs qu'une portion très minime de son +temps, occupé qu'il était, depuis sa plus tendre jeunesse, à +perfectionner son talent d'avaleur de sabres.</p> + +<p>Il les avalait très bien au figuré comme au réel, et nous le verrons +travailler sur un théâtre bien autrement important que celui de madame +Canada.</p> + +<p>Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves +ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait +seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fâcheuse d'un +homme du monde suivant une femme appartenant à la classe populaire.</p> + +<p>L'idée lui vint tout à coup d'exploiter cette situation.</p> + +<p>Faisant appel à son effronterie native, il intervertit les rôles +résolument et attaqua au lieu de se défendre.</p> + +<p>—Si vous vous dépêchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez +peut-être encore la rencontrer là-bas... N'ayez pas peur: le +factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat +l'œil, ce brave militaire.</p> + +<p>Le duc avait le rouge au front. Pour riposter à de pareilles attaques, +même quand on est grand de Portugal de première classe et qu'on a +affaire à la plus misérable des créatures, il faut avoir le mot net et +précis qui remet chacun à sa place.</p> + +<p>Le duc parlait français avec difficulté.</p> + +<p>Il garda le silence et fit mine de s'éloigner. Saladin l'arrêta sans +façon, il prétendait pousser plus loin sa victoire.</p> + +<p>—Tu vois si je m'embarrasse des méchants! dit-il à Petite-Reine. Si je +veux, il va me donner de l'argent, regarde!</p> + +<p>Et barrant le passage à son adversaire, il ajouta insolemment:</p> + +<p>—Les femmes d'âge comme moi ça voit tout, possédant un coup d'œil +d'Amérique. Je m'ai aperçu de la chose dès la première fois que vous +avez rôdé autour de chez nous et je me suis dit: voilà un beau brun qui +perdra son temps et sa peine, si je ne m'en mêle pas un petit peu, car +la personne est vertueuse comme l'or pur...</p> + +<p>«Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de +l'écarter pour passer son chemin, ne méprisez pas le monde. Etes-vous +généreux? Payez quelque chose à la minette et on glissera un ou deux +mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui.</p> + +<p>Il tendit la main vaillamment.</p> + +<p>Le duc de Chaves hésita, puis y déposa une pièce d'or, après avoir baisé +le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite:</p> + +<p>—Je vous défends de parler de moi à la mère de cette fillette.</p> + +<p>Et il s'éloigna.</p> + +<p>Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air, +comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la +rattraper à la volée, mais il se contint, bornant sa joie à crier tout +bas:</p> + +<p>—Sauvés! sauvés, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y étaient +déjà plus, et on nous aurait rattrapés au demi-cercle... As-tu vu, +bichette, comme j'arrange les méchants! Nous allons arriver chez petit +père en carrosse.</p> + +<p>Il arrêta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait +suivi toute cette scène d'un regard curieux et qui reprit sa promenade +en disant à part lui:</p> + +<p>—Elle est cocasse, la bonne sœur, et le basané a eu un rude coup de +soleil. C'est peut-être le père de la moutarde, au moyen de l'adultère +ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris.</p> + +<p>Le fiacre trottait déjà vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au +cocher:</p> + +<p>—Place du Panthéon.</p> + +<p>Il avait son plan arrêté désormais. Il voulait prévenir toute +possibilité de poursuite.</p> + +<p>Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la +banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et +demanda:</p> + +<p>—Est-ce bien loin, chez papa?</p> + +<p>—Non, répondit Saladin, qui pensait à part lui: cette barbe noire de +mulâtre paierait peut-être des mille et des cents pour ravoir la minette +et l'offrir à la mère comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure +naturelle de joli garçon, je pourrais me présenter comme sauveteur... +mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enragé, ce +particulier-là... Je préfère les cent francs de maman Canada. C'est plus +modeste, mais moins dangereux.</p> + +<p>—Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin.</p> + +<p>Saladin la mit sur ses genoux.</p> + +<p>—Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, répondit Saladin +qui se pencha à la portière et commanda: Vous arrêterez rue de +l'Estrapade.</p> + +<p>«Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine, +tu auras une voiture en rubis, traînée par quatre chèvres qui ont les +cornes rose et bleu de ciel.</p> + +<p>—Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de +défiance.</p> + +<p>—C'est pour tromper les méchants, répondit Saladin.</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta. Saladin regarda par l'une et l'autre portière, puis +il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.</p> + +<p>Il la prit par la main, il entra chez un pâtissier pour renouveler sa +provision de friandises; rien ne lui coûtait.</p> + +<p>Mais il réfléchissait laborieusement et se disait:</p> + +<p>—Tout ça n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout +uniment changer de hardes et faire un peu la toilette à la petiote. Car +je ne veux pas que papa Échalot et madame Canada devinent mon truc, et +je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils +seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied-à-terre et il +faudra aller chercher ma défroque chez Languedoc, à <i>La Pie voleuse</i>. En +plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue présentement le Théâtre +Français et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moitié du chemin. +Il y a de l'ouvrage!</p> + +<p>—Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le pâtissier, +comment t'appelles-tu, amour?</p> + +<p>—Tu sais bien: Justine.</p> + +<p>—Justine qui?</p> + +<p>Petite-Reine le regarda bouche béante.</p> + +<p>—Tu sais bien, répéta-t-elle.</p> + +<p>—Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avancée, +trésor. Où demeures-tu?</p> + +<p>—Chez nous, tu sais bien!</p> + +<p>Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si +belle.</p> + +<p>—Où est-ce, chez toi, ma chérie?</p> + +<p>—Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec +impatience.</p> + +<p>—Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux +Saladin. Quand on néglige de leur mettre au cou un collier avec plaque +de cuivre, bernique!</p> + +<p>Il insista pourtant:</p> + +<p>—Je parie que tu sais le nom de ta mère? interrogea-t-il bien +doucement.</p> + +<p>—C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la +Gloriette... pourquoi?</p> + +<p>—En route pour la maison tout en or! s'écria Saladin. Il n'y a pas +d'ange pareil à toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.</p> + +<p>Il poussa la porte d'une allée noire, et d'un tour de main escamota le +toquet de Petite-Reine qu'il remplaça par un mouchoir à carreaux. +L'enfant voulut se fâcher, pour le coup, mais le rusé drôle se mit à la +regarder avec admiration et battit des mains, en disant:</p> + +<p>—Ah! comme te voilà belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu +dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.</p> + +<p>Il la reprit dans ses bras, un peu étonnée et craintive. Son plan était +que le second cocher, en cas d'accident, ne pût donner le signalement de +l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son +vieux châle.</p> + +<p>En marchant, il redoublait de gaieté, promettant monts et merveilles et +dépensant des trésors d'éloquence à décrire les miracles de la maison +tout en or.</p> + +<p>Petite-Reine, étourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.</p> + +<p>Ils arrivèrent ainsi à une place de fiacres, où Saladin choisit une +paire de forts chevaux.</p> + +<p>—À l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez +pas trop vite, rapport à l'enfant qui est malade en voiture.</p> + +<p>Petite-Reine, qui était déjà sur les coussins, entendit et dit:</p> + +<p>—Mais non, je ne suis pas malade en voiture!</p> + +<p>Saladin monta à son tour.</p> + +<p>—Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'œil, c'est pour lui +jouer une niche, tu vois bien!</p> + +<p>—Je ne veux pas lui jouer de niche! s'écria Justine entrant en révolte +avec la soudaineté des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es +une menteuse!</p> + +<p>Saladin entonna une chanson, pensant à part lui:</p> + +<p>—Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu +l'endormir pour faire ma visite à Languedoc. Va, trésor, on connaît son +affaire. Tu vas bientôt commencer ton petit somme!</p> + +<p>Il ne cessa de chanter qu'au moment où le fiacre s'ébranla. Petite-Reine +le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile +et son béguin du même coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il +faisait à dessein terribles.</p> + +<p>Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'écrier, mais elle ne put. +L'étonnement et la frayeur l'étouffaient.</p> + +<p>Saladin se remit à chanter. En chantant, il ferma les portières et +abaissa tous les stores l'un après l'autre, de sorte que l'intérieur du +fiacre s'emplit d'une obscurité rougeâtre.</p> + +<p>—Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand +enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards, +des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'étais laid, et je te mène à +l'ogre.</p> + +<p>Il fit en même temps deux ou trois contorsions accompagnées de grimaces.</p> + +<p>Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses +yeux.</p> + +<p>—Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.</p> + +<p>Les mains de Petite-Reine glissèrent sur ses joues et tombèrent. Elle +avait les paupières baissées. Elle sanglotait silencieusement.</p> + +<p>C'est une science.</p> + +<p>Certains procès qui effrayent de plus en plus souvent la conscience +publique ont révélé ce hideux secret: il est plus facile et plus court +d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les créatures +dénaturées qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font +pleurer.</p> + +<p>Il y a dans les larmes du premier âge un soporifique puissant qui jamais +ne manque son effet. Les bêtes féroces qui viennent de temps en temps +devant nos tribunaux répondre du dépérissement de leurs fils et de leurs +filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela.</p> + +<p>C'est une science comme celle qui consiste à dompter les chevaux +sauvages par la faim et la douleur.</p> + +<p>Mais on dit, et voilà ce qui oppresse bien autrement le cœur, on dit +que la simple misère sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit +l'enfant, il faut travailler sans trêve ni relâche. On n'a pas le loisir +de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie.</p> + +<p>Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer +Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs. +Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas.</p> + +<p>Saladin n'était pas ému le moins du monde. Il avait la dureté froide du +caillou, ce petit gaillard-là; il devait assurément faire son chemin +dans les affaires.</p> + +<p>En examinant le travail mystérieux des larmes qui peu à peu amenait le +sommeil, il songeait, il combinait.</p> + +<p>—Quant à être une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa +pareille en foire. C'est bâti dans la perfection! Des épaules d'amour, +quoi! et des mollets. C'est ça qui serait drôle, si elle devenait madame +Saladin avec le temps. Eh! là-bas? madame la marquise de Saladin, +peut-être, car je ferai mon trou, c'est sûr, comme un fer de pioche!</p> + +<p>Il haussa les épaules en éclatant de rire.</p> + +<p>—Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici là, murmura-t-il, mais ce +n'est pas si bête que ça en a l'air. Y a manière d'avaler des sabres qui +ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de +batiste, dans les salons des premières sociétés, pour soutirer des +billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant +d'être une ganache, a connu le fil, fréquentant des banquiers et des +colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande +mécanique du <i>Fera-t-il jour demain</i>. C'est mort ou ce n'est pas mort, +cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si +c'est mort, on peut la ressusciter.</p> + +<p>Une plainte s'exhala des lèvres de Petite-Reine.</p> + +<p>—La paix! fit-il rudement.</p> + +<p>—Oh! mère! gémit l'enfant, viens, viens, je t'en prie!</p> + +<p>—La paix! répéta Saladin.</p> + +<p>Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus. +Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.</p> + +<p>—Partie! dit-il, bonsoir les voisins! Ça va se réveiller artiste et +première élève de mademoiselle Freluche, seule héritière de madame +Saqui.</p> + +<p>—N'empêche, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses +méditations, que tout dépend de la position qu'on occupe. Il y en a qui +raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte, +moi, pour grappiller cent francs. Seulement, ça vous fait la main, et il +faut commencer par le commencement.</p> + +<p>Le fiacre s'arrêtait devant le numéro 17 de la rue Saint-Paul.</p> + +<p>—Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne +veux pas le réveiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que +demeure madame Guérinet, rentière.</p> + +<p>Le cocher quitta son siège et revint au bout d'un instant. Quand il mit +la tête à la portière, Saladin avait repris sa coiffure de béguine et +tenait Justine dans ses bras.</p> + +<p>Madame Guérinet, rentière, était, bien entendu, inconnue dans la maison. +Saladin parut vivement contrarié et dit avec un gros soupir:</p> + +<p>—Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honnêtes. C'est +une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donnée. Conduisez-nous au coin du +boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est +pâlot, ce pauvre trésor!</p> + +<p>—Une jolie petite fille, dit le cocher.</p> + +<p>—C'est un garçon, mais c'est si mièvre! tout le monde le prend pour une +fille.</p> + +<p>Il embrassa l'enfant qui était entortillé dans le vieux châle, et le +cocher reprit son siège.</p> + +<p>La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche +à la barrière du Trône fut employée par Saladin à défaire complètement +la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous, +sans crinoline. Dans le courant de cette opération, il aperçut le signe +que l'enfant portait au côté droit de sa poitrine auprès de l'épaule +droite.</p> + +<p>—Tiens! tiens! dit-il en le considérant curieusement: une cerise! et +une belle, ma foi! Il paraît que la maman est portée sur sa bouche. +Voilà une marque qui serait bien gênante si elle était sur la figure. +Heureusement que ça ne se voit pas, à moins d'être fièrement décolletée!</p> + +<p>Tout en causant ainsi avec lui-même, de bonne amitié, il laissa de côté +la cerise, pur objet de curiosité qui ne se pouvait point vendre, pour +détacher une chaînette d'or à laquelle pendait une croix du même métal.</p> + +<p>—Je ne donnerais pas ça pour vingt francs, dit-il, au poids.</p> + +<p>Puis, s'interrompant:</p> + +<p>—Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait +mettre autour du cou des bébés, comme on fait aux petits épagneuls. La +Gloriette avait eu la même idée!</p> + +<p>Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravés lisiblement: +«Justine Justin, rue Lacuée, numéro 5. Madame Lily.»</p> + +<p>—Ça, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un méchant couteau +usé jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces +croix de ma mère, au cinquième acte de plusieurs pièces de l'Ambigu. Je +vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-être à gratter la +cerise.</p> + +<p>En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effacé les mots +gravés sur le métal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou +dans sa poche, en se disant:</p> + +<p>—Il n'y a pas de petites précautions; maintenant, au coup de feu! Si je +peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac!</p> + +<p>Le cocher arrêtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embéguiné, et +vint jusque sous le siège.</p> + +<p>—Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'éveiller, dit-il. C'est +des factures que j'ai à recouvrer en foire et je resterai bien un gros +quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte +votre numéro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire. +S'il s'éveillait, dites donc, empêchez-le de parler, car ça lui casse sa +petite poitrine. Il a déjà quelque chose comme du délire. Si jeune, ça +fait pitié, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre +femme... Ah! Dieu de Dieu!</p> + +<p>Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit:</p> + +<p>—Moi, je suis la grand-mère, et Dieu sait que si j'ai repris à vendre +en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon +trésor!</p> + +<p>Il descendit l'allée des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la +place du Trône.</p> + +<p>La journée avançait. Il pouvait être alors cinq heures de l'après-midi.</p> + +<p>Depuis le matin, la foire avait complètement changé d'aspect. De larges +vides s'étaient produits entre les baraques, et celles qui restaient +debout s'entouraient de tous les symptômes d'un prochain départ.</p> + +<p>Saladin s'attendait à cela; néanmoins, comme il avait au plus haut degré +l'astuce du sauvage, il avança avec beaucoup de précaution.</p> + +<p>Le <i>truc</i> inventé par Rioux et Picard était tout à fait à la portée de +son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en +foire. Sans préciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de +poitrine qui pouvait se traduire ainsi:</p> + +<p>—L'ennemi est peut-être ici.</p> + +<p>D'un coup d'œil, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait +disparu. <i>La Pie voleuse</i>, au contraire, retraite de Languedoc, était +encore debout au milieu des débris de deux établissements voisins.</p> + +<p>C'était bien. Mais ces débris restaient solitaires, personne ne se +montrait parmi les banquettes amoncelées et les autres pièces du +mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des +groupes affairés s'étaient formés et bavardaient activement. C'était +mauvais signe.</p> + +<p>À l'heure du départ, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre +les préparatifs, surtout quand on est si près de la nuit tombante.</p> + +<p>Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets. +L'idée lui vint de prendre ses jambes à son cou et de «se déguiser en +cerf», comme ils disent, bornant ses bénéfices au petit collier d'or et +à la croix.</p> + +<p>Mais si c'était vraiment la police, mise en chasse déjà pour l'affaire +du Jardin des Plantes, Languedoc, interrogé, parlerait. Au premier mot +du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconnaîtrait son +propre ouvrage: <i>la tête</i>, faite avec tant d'art. Puis il y avait le +vieux châle, le béguin, le voile bleu.</p> + +<p>Saladin s'était, en vérité, travesti comme pour jouer une farce au +théâtre. Il avait, l'imprudent, attaché un écriteau à son propre dos! +Hélas! hélas! on est jeune. Si précoce que soit l'intelligence, il y a +la fougue du premier âge. Citerez-vous le grand Condé? à Rocroy il avait +déjà quatre ans de plus que Saladin.</p> + +<p>Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui mûrissent et qui forment les âmes +exceptionnellement trempées.</p> + +<p>Ce jour-là, Saladin devait vieillir d'un lustre.</p> + +<p>Il fit comme aurait fait Condé ou même Henri IV: il dompta sa colique et +entra résolument à <i>La Pie voleuse</i> par la porte de derrière, affectée à +messieurs les artistes.</p> + +<p>Languedoc était justement dans son trou, occupé à arrimer son bagage.</p> + +<p>—C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de +l'œil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais à toi tout à l'heure. +Il y a eu un enfant de volé.</p> + +<p>—Bah! fit Saladin. Un des vôtres?</p> + +<p>—Non, non. Ni un des nôtres, ni un des autres. Un enfant de la ville.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il +dépouillait son costume de vieille femme.</p> + +<p>—Ça arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents. À quelle +heure les Canada ont-ils démarré?</p> + +<p>—À trois heures.</p> + +<p>—Ont-ils dit où ils allaient?</p> + +<p>—À Melun, pour la fête.</p> + +<p>—Route de Lyon, fit Saladin assez crânement, c'est bon, merci.</p> + +<p>Il emplit d'eau une cuvette ébréchée et y plongea sa tête.</p> + +<p>—La petite drogue a le fil décidément! pensait Languedoc, qui +s'approcha et lui toucha l'épaule par-derrière.</p> + +<p>Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'eût poignardé.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu +fait toute la journée, blanc-bec?</p> + +<p>—Je me suis donné de l'agrément, balbutia Saladin, avec la personne....</p> + +<p>—Tu en as bien l'air... Dépêche-toi à reprendre tes nippes.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troublé.</p> + +<p>—Parce que nous avons des agents et quarts-d'œil qui visitent les +divers établissements de fond en comble.</p> + +<p>—Ils sont venus ici?</p> + +<p>—Ils vont y venir!... écoute!</p> + +<p>Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer à l'intérieur +de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:</p> + +<p>—Les voilà! Tiens-toi bien!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#Table">XI</a></h2> + +<h3>Réveil de Petite-Reine</h3> + + +<p>Saladin était très pâle sous l'eau qui ruisselait de son visage et de +ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds +restait singulièrement assuré.</p> + +<p>—Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc. +Moi, j'aime assez cela. Tu m'intéresses.</p> + +<p>On parlait toujours à quelque vingt pas de là, dans l'intérieur de la +baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.</p> + +<p>—Tu as voulu m'effrayer, dit-il en tâchant de rire. Comment saurais-tu +si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus?</p> + +<p>—Parce que, répondit Languedoc qui l'aida complaisamment à mettre son +gilet, je les ai entr'aperçus comme ils entraient chez monsieur +Cocherie, et que ça se reconnaît d'un coup d'œil, étant toujours de +très vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?</p> + +<p>Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.</p> + +<p>—Je vas te dire, répliqua-t-il avec une émotion que ses paroles mêmes +pouvaient expliquer à la rigueur. Le mari de ma particulière est un +enragé qu'a de la fortune, établi, député, décoré, et des accointances +en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a inventé la frime de +l'enfant volé pour me contrepincer et flanquer dans les fers à +perpétuité jusqu'à la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troublé +la paix de son ménage.</p> + +<p>—Pas mal! dit Languedoc.</p> + +<p>Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et +grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup +de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa défroque de vieille +et s'assit dessus.</p> + +<p>La serpillière qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le +maître de <i>La Pie voleuse</i> montra sa vénérable tournure sur le seuil.</p> + +<p>—Ma vieille, dit-il à Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs +désirent visiter ton séjour, et j'espère que tu ne t'y opposes pas.</p> + +<p>—Comment donc! dit le faiseur de têtes en saluant avec gentilhommerie, +trop heureux de leur être agréable, à ces messieurs.</p> + +<p>Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux. +Le directeur de <i>La Pie voleuse</i> s'étant effacé, ils entrèrent et +inventorièrent le trou d'un seul regard.</p> + +<p>Saladin, renversé sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il +n'avait pas fumée.</p> + +<p>—Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien +levé?</p> + +<p>—On nous a éventés dès l'arrivée, grommela Picard qui était de +détestable humeur.</p> + +<p>—Affaire de physionomie, prononça gravement Languedoc.</p> + +<p>Saladin dit d'un air modeste:</p> + +<p>—Il y a une dame qu'est entrée tantôt avec une petite chez les singes, +là-bas, au bout.</p> + +<p>—Comment faite, la dame? s'écria Rioux.</p> + +<p>—Une personne d'âge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un +voile bleu.</p> + +<p>Picard avait déjà bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire +merci.</p> + +<p>Ils gagnèrent à toute course la cabane qui servait de théâtre aux singes +savants.</p> + +<p>Le maître de <i>La Pie voleuse</i> regarda Saladin de travers et dit à +Languedoc sévèrement:</p> + +<p>—Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances.</p> + +<p>Après quoi il tourna le dos fièrement.</p> + +<p>Saladin et Languedoc étaient seuls. Languedoc tendit sa large main sale +d'un geste plein de dignité:</p> + +<p>—Blanc-bec, prononça-t-il majestueusement, ça te coûtera vingt francs +au plus juste prix.</p> + +<p>—Comment! vingt francs! voulut se récrier Saladin.</p> + +<p>—Quatre pièces de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as +effarouché la fillette.</p> + +<p>—Parole d'honneur!...</p> + +<p>—Crains de te parjurer! C'est bête quand ça ne sert à rien. Si tu +refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te +dénonce comme un jeune constrictor que tu es.</p> + +<p>Saladin prit dans sa poche la chaînette et la croix d'or.</p> + +<p>—Ça vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de +monnaie. Je te les laisse en gage.</p> + +<p>Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le +regardait faire et hésitait.</p> + +<p>—À prendre ou à laisser! dit Saladin.</p> + +<p>Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'élança dehors en disant +avec un geste théâtral:</p> + +<p>—C'est bien! tu es mon complice!</p> + +<p>Il regagna l'allée des Triomphes en trois sauts. Une fois là, toujours +courant, il coiffa de nouveau le béguin au voile bleu et se coula dans +la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.</p> + +<p>—Le bibi ne s'est pas éveillé? demanda-t-il par la portière refermée.</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, la mère, fit le cocher. Le mioche n'a pas bougé, on +dirait un pauvre petit mort.</p> + +<p>Saladin poussa un énorme soupir.</p> + +<p>—À Charenton, par le boulevard de Picpus et la Brèche-aux-Loups, +ordonna-t-il, c'est le plus court. Vous allez faire une bonne journée, +parce que mes recouvrements ont été assez bien en foire.</p> + +<p>Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne +retrouva sa libre respiration qu'au moment où le fiacre cahotait dans +les ornières de la Brèche-aux-Loups.</p> + +<p>—Allons! s'écria-t-il, incapable de contenir son triomphe, éveille-toi, +bichette! nous avons mené cette histoire-là à la papa! je n'avais pas un +fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais +flûte! ils n'y ont vu que du feu. J'ai été obligé de lâcher la croix, +c'est vrai, mais j'avais gratté l'adresse. Pas bête, hé? Peut-être bien +que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche, +c'est pour le coup que nous allons à la maison tout en or! Éveille-toi! +Papa! maman! des confitures! sauvés! mon Dieu! sauvés! Tous! tous!</p> + +<p>Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en vérité de tout son +cœur. Le succès le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie +autour de lui. Mais Petite-Reine ne s'éveillait point, il la sentait +froide à travers le tissu éraillé du vieux châle.</p> + +<p>—Bah! fit-il, déterminé à ne point s'attrister, je ne l'ai pas tuée en +lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-être! On +parle de l'ogre à tous les enfants, et cela ne les tue pas. À tout +prendre, il vaut mieux qu'elle reste endormie jusqu'à ce que j'aie payé +le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait à +geindre, ça pourrait paraître louche. Dodo, mimiche!</p> + +<p>Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de connaître sur +le bout du doigt les mœurs de sa tribu. Il était bien sûr que la lourde +voiture de madame Canada, attelée d'un seul cheval valétudinaire, +n'avait pu fournir une longue étape. Toute la question gisait entre +Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, située +à quelques kilomètres de plus.</p> + +<p>Aussitôt qu'on eut dépassé Charenton, Saladin mit la tête à la portière +et interrogea l'horizon de la route. Trois heures de marche n'avaient +pas dû mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du +Théâtre Français et Hydraulique.</p> + +<p>En effet, à un kilomètre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui +commençait à se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au +milieu d'un nuage de poussière. Bientôt il put lire une portion de la +légende, collée à l'arrière, comme les marins écrivent le nom de leur +navire sous le château de poupe:</p> + +<p>«Prestiges savants, exercices—variétés du XIX<sup>e</sup> siècle.»</p> + +<p>L'indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augmenté, +sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d'Allemagne et géant +chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient à la +roue de droite; la roue de gauche était soignée par le directeur Échalot +et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme, +les mains dans les poches et le chapeau gris sur l'oreille, traînait à +l'écart ses bottes éculées en glissant à mademoiselle Freluche des +propositions anacréontiques.</p> + +<p>Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un cœur, son cœur +aurait battu doucement à l'aspect de cette mouvante patrie.</p> + +<p>Mais Saladin se borna à dire:</p> + +<p>—Arrêtons les frais, nous voilà chez nous.</p> + +<p>Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux côtés de la +route; sur la gauche, il aperçut un petit sentier, trop étroit pour +donner passage à une voiture.</p> + +<p>—Stop! cria-t-il.</p> + +<p>—Où ça? demanda le cocher; il n'y a pas de maisons.</p> + +<p>Saladin sauta sur la chaussée, tenant Petite-Reine dans ses bras.</p> + +<p>—Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois +francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? ça +fait juste dix francs que voici... à l'avantage, mon brave!</p> + +<p>Le cocher reçut les deux pièces de cent sous et vit la vieille trottiner +en traversant la route pour disparaître dans le petit sentier. Il ôta +son chapeau de cuir et se gratta le front.</p> + +<p>—Une drôle de paroissienne tout de même, pensa-t-il. Ça me fait l'effet +comme si on m'avait mis dedans, quoiqu'elle m'a bien payé tout mon dû... +et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C'est égal, je vas +toujours bien regarder l'endroit. J'ai idée qu'on m'en demandera des +nouvelles à la préfecture.</p> + +<p>Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna +ses chevaux et reprit le chemin de Paris.</p> + +<p>Saladin n'avait pas été bien loin. Au bout d'une centaine de pas, +derrière l'angle d'un mur, il avait rencontré un bon gros tas de fumier +carré, qui flanquait l'entrée d'un terrain, planté de betteraves. +C'était, à ce qu'il paraîtrait, son affaire. Il déposa Petite-Reine sur +le fumier et mit à côté d'elle le paquet contenant l'élégante petite +robe, le toquet à plumes, les bottines et la crinoline, après quoi il +examina les alentours avec soin.</p> + +<p>La nuit tombait rapidement. Le lieu était désert.</p> + +<p>Saladin revint sur ses pas jusqu'au bout du sentier pour voir si le +cocher était parti. Satisfait à cet égard, il regagna son fumier, et +travaillant à pleines mains, il y fit un trou d'assez grande dimension, +dans lequel il mit d'abord les effets de Petite-Reine, puis sa propre +robe à lui, et le fameux béguin, orné d'un voile bleu.</p> + +<p>—Ça se trouvera, c'est sûr, pensait-il, mais quand? On ne fumera pas le +champ avant l'automne, et les objets auront une drôle de mine dans six +mois.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta-t-il, on ne peut pas les brûler, pas vrai? J'ai +fait tout le possible.</p> + +<p>Ayant ainsi assuré la paix de sa conscience, Saladin reboucha le trou et +para le fumier de manière à enlever toute trace de son opération. Il +avait repris sa forme naturelle: c'était un gamin de quatorze ans, un +peu mièvre, mais leste et dur de muscles, avec une figure assez jolie, +malgré ce je-ne-sais-quoi de vieillot qui distingue les adolescents de +son espèce.</p> + +<p>Il fit exprès de secouer Petite-Reine en la rechargeant sur son bras, +mais Petite-Reine ne donna pas signe de vie.</p> + +<p>—Je lui aurai fait tout de même trop peur, se dit Saladin +philosophiquement. Bah! on va la réchampir à la maison. Marche!</p> + +<p>Et il détala vers la route à longues enjambées.</p> + +<p>Un quart d'heure après, il rejoignait le Théâtre Français et +Hydraulique, bivouaquant sur la place du marché à Maisons-Alfort.</p> + +<p>Son absence avait provoqué des sentiments divers parmi les membres de la +famille Canada.</p> + +<p>Poquet le bossu lui attribuait franchement la perte de ses trois pièces +de vingt sous, le géant Cologne le soupçonnait d'avoir escamoté ses +soixante-quinze centimes, et mademoiselle Freluche regrettait amèrement +de lui avoir confié sa pièce de quarante sous percée: tous trois +désiraient son retour.</p> + +<p>Échalot était triste. Malgré l'égoïsme et la méchante conduite de +Saladin, Échalot avait pour lui des entrailles paternelles, bien plus +que son vrai père, Amédée Similor, homme de plaisirs. D'ailleurs, pour +employer la formule d'Échalot: «L'enfant <i>avalait</i> si bien!» Pas un seul +souverain, en Europe, n'avait à sa cour un <i>avaleur</i> de la force de +l'enfant.</p> + +<p>—Bon débarras, disait madame Canada. Tant mieux s'il a été se faire +pendre ailleurs!</p> + +<p>Similor ne partageait pas cette joie. Il avait, au milieu même de son +indifférence, quelques souvenirs attendris. Saladin, excellent +maraudeur, rapportait souvent des canards ou des poules, en campagne. On +l'avait vu même, parfois, revenir avec un mouton.</p> + +<p>En ces occasions, Similor se souvenait qu'il était père, pour exiger les +meilleurs morceaux.</p> + +<p>Quand Saladin fut signalé à l'horizon, Échalot dissimula sa joie pour ne +pas «affronter» madame Canada, qui criait de sa grosse voix enrouée:</p> + +<p>—On ne pourra jamais le décoller de notre établissement, cet +escargot-là!</p> + +<p>Mademoiselle Freluche, Cologne, et à leur tête Poquet, principal +créancier, s'élancèrent à la rencontre du retardataire dans un but tout +autre que de lui souhaiter la bienvenue.</p> + +<p>—Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée! Saladin se +présenta d'un air fier.</p> + +<p>—Connais pas, dit-il. Tâchez de garder vos distances! Si vous êtes +sages, on ne refuse pas de vous faire un petit cadeau sur les bénéfices +de l'opération.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu apportes, méchant sujet? demanda de loin madame +Canada. Tu finiras par ternir la réputation de l'établissement.</p> + +<p>Saladin continua d'avancer, la tête haute. Il répondit:</p> + +<p>—Faudra quitter ce ton-là quand on me parle. Je suis un jeune homme, et +sans moi, l'établissement ne vaudrait pas cher.</p> + +<p>—Quand tu voudras nous faire l'amitié de t'en aller... commença madame +Canada, prompte à se mettre en courroux.</p> + +<p>Mais Échalot la prit par la taille—une taille que ses deux bras tendus +ne pouvaient entourer—et lui dit:</p> + +<p>—Amandine, ne casse pas les carreaux! Il a du talent comme avaleur.</p> + +<p>—Quand je voudrai vous faire l'amitié de m'en aller, reprenait +cependant Saladin, je n'aurai qu'à choisir entre tous les établissements +de la capitale et des départements dont j'ai les offres de m'embaucher à +prix d'or, et je ne m'attendais pas à ce qu'on m'aurait invectivé juste +à l'instant où je vous apporte votre fortune.</p> + +<p>Il arrivait sous la roue de la grande voiture.</p> + +<p>—Il a un colis! s'écria Similor en se rapprochant vivement.</p> + +<p>Son appétit trompé flairait des comestibles. Par-derrière, les trois +victimes de Saladin radotaient.</p> + +<p>—Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée!</p> + +<p>Il faisait très sombre. La scène n'était éclairée que par un réverbère +lointain. Saladin repoussa son père qui, toujours indiscret, voulait +tâter le contenu du vieux châle et dit avec solennité:</p> + +<p>—C'est trois sommes insignifiantes. Taisez vos becs. J'ai à parler dans +le particulier à madame la directrice et à papa Échalot.</p> + +<p>—Et je n'en suis pas? demanda Similor.</p> + +<p>—Si fait, repartit Saladin. D'après les lois de la nature, tu dois +défendre mes intérêts pécuniaires et autres. Emboîte le pas. Nous allons +nous rassembler dans l'appartement de madame.</p> + +<p>Il monta le marchepied qui donnait accès dans la maison roulante. +Similor le suivit de près. On put remarquer qu'ils échangeaient quelques +paroles à voix basse.</p> + +<p>La curiosité était très vivement excitée. Échalot et madame Canada se +regardaient. Poquet, dit Atlas, secoua sa grosse tête crépue qui +écrasait son petit corps et grommela:</p> + +<p>—Il va leur arracher une dent... une grosse!</p> + +<p>—Calme-toi, Amandine, murmurait le doux Échalot à l'oreille de sa +compagne. Le petit en sait long: c'est moi qui lui ai développé son +intelligence.</p> + +<p>Deux minutes après, la direction du Théâtre Français et Hydraulique, +plus Similor et son fils naturel Saladin, étaient réunis en conseil dans +la cabine où nous vîmes madame Canada cuisiner son fameux café noir. Le +vieux châle avait passé des mains de Saladin dans celles de Similor qui +avait déposé le paquet sur le lit et s'occupait d'un mystérieux travail.</p> + +<p>De la chambre, on ne pouvait voir quelle était sa besogne, parce que le +lit était une armoire et que Similor, tournant le dos au conseil, +bouchait complètement l'entrée.</p> + +<p>Saladin dit aux directeurs femelle et mâle:</p> + +<p>—Veuillez prendre la peine de vous asseoir.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que toutes ces manières, à la fin! s'écria madame +Canada, dont tous les exordes jaillissaient <i>ab irato</i>. As-tu idée de +nous faire poser, pierrot!</p> + +<p>—Laissez bouillir le mouton, prononça Similor au fond de l'alcôve. J'ai +cru d'abord que la minette était décédée, mais du tout. Le petit me +ressemble, il n'est pas maladroit.</p> + +<p>—Il a volé une «angorate», pensa le naïf Échalot, et il veut nous la +glisser comme animal savant ou phénomène!</p> + +<p>Saladin fit un grand geste.</p> + +<p>—Depuis les jours de ma plus tendre enfance, commença-t-il sur un mode +emphatique qui ne laissa pas d'impressionner favorablement le ménage +Canada, j'ai trouvé dans ces lieux asile et protection. Mon père, nature +agréable mais volage, s'occupait exclusivement de ses plaisirs; monsieur +Échalot, que j'appelle papa Échalot dans l'élan de ma reconnaissance, +m'a servi de mère, et même, à l'instar de la chèvre Amalthée, célèbre +dans la mythologie, il m'a communiqué son sou de lait tous les matins.</p> + +<p>—Il en sait long! il en sait long! murmura Échalot, qui déjà fondait en +larmes.</p> + +<p>Madame Canada elle-même passa le revers de sa grosse main sur ses yeux +et dit:</p> + +<p>—Sûr qu'il a le fil, c'est pas l'embarras.</p> + +<p>—Ne te gêne pas pour me débiner, mulot! marmottait Similor tout entier +à son œuvre mystérieuse. Je la pince, ça la fait frétiller. Nom de nom! +c'est un mignon petit cœur!</p> + +<p>—Par conséquence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus +sincère m'attachent à la baraque, d'autant que madame Canada cache un +cœur généreux sous sa brutalité.</p> + +<p>—De quoi! de quoi! fit la directrice.</p> + +<p>—Ne mousse pas! insinua Échalot. Il fait l'éloge de ton fonds.</p> + +<p>—D'autres, continua Saladin, emportés par l'inconstance de l'artiste à +mon âge et les offres séduisantes de la plupart des concurrences comme +premier avaleur, auraient décampé à la recherche d'émoluments plus +sérieux, car il n'y a pas gras au Théâtre Français et Hydraulique.</p> + +<p>—As-tu fini? gronda madame Canada.</p> + +<p>—Ménage tes expressions, conseilla Échalot.</p> + +<p>—Moi, pas! reprit Saladin avec plus d'émotion. C'est étranger à mon +caractère! Loin de nourrir des pensées de vous planter là à cause de ma +supériorité, je me rogne mes propres ailes pour arrêter mon essor, et +pareillement, j'amuse mon imagination fertile à chercher les bagatelles +et trucs qui pourraient vous être agréables en vous prouvant ma +tendresse. Exemple! c'est tout chaud tout bouillant: hier au soir en +vous couchant vous avez manifesté le désir d'avoir une petite bichette +qui soit comme ci et comme ça pour faire son éducation à la corde raide, +avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont +vous éprouvez du tort dans vos recettes par sa médiocrité...</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, confessa Échalot. Mais l'a-t-il dorée, sa langue!</p> + +<p>—Alors tu écoutes à la serrure! fit madame Canada.</p> + +<p>—Qu'ai-je fait! s'écria Saladin au lieu de répondre. Vous m'aviez donné +carte blanche jusqu'à cent francs...</p> + +<p>—À toi! comment! s'écrièrent à la fois les deux directeurs. Saladin mit +la main sur son cœur.</p> + +<p>—Comme quoi, acheva-t-il, dans l'unique but de remplir vos vœux, j'ai +été trouver des parents gênés, et je leur ai acheté leur petite fille.</p> + +<p>—Et qu'il ne s'agit pas de se dédire, les vieux! ajouta Similor qui se +retourna tout à coup, élevant Petite-Reine entre ses bras. J'étais +présent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C'est +cent francs que vous devez au jeune homme.</p> + +<p>—Oh! le joli bijou! fit madame Canada à la vue de Petite-Reine toute +pâle, toute interdite et regardant ce qui l'entourait avec de grands +yeux étonnés. Elle ressemble à celle d'hier.</p> + +<p>—Elle est plus jolie! enchérit Échalot. Et comment ça se fait-il que +des père et mère se séparent d'un trésor pareil!</p> + +<p>—Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d'effroi. Son regard +était tombé sur Saladin et d'instinct ses yeux venaient de se refermer. +Similor la déposa sur les genoux de madame Canada et répéta:</p> + +<p>—C'est cent francs!</p> + +<p>Échalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non +moins éloquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures +déchirées de son gilet et parla en ces termes:</p> + +<p>—Tuteur du jeune homme, je n'ai pas le choix, je dois défendre sa cause +jusqu'à la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu'il a avancée +sur son crédit auprès des parents malheureux, y a les sabres de +l'avalage! Échalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de +prévôt, on s'alignera au champ d'honneur.</p> + +<p>—Oh! fit le paillasse révolté, moi, verser ton sang, Amédée!</p> + +<p>—Alors, paye!</p> + +<p>Échalot hésitait. Madame Canada prit un grand parti.</p> + +<p>—Ça les vaut! dit-elle en dévorant de baisers Petite-Reine. Quand on +aura soldé la note du pierrot, on ne devra rien à personne, par rapport +à la minette... et je suis sûre qu'elle fera de l'argent à la prochaine +foire au pain d'épice.</p> + +<p>Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avancèrent +la main en même temps.</p> + +<p>—Je suis ton tuteur, dit Similor.</p> + +<p>Ces sauvages ont un vague respect de la légalité. Ce fut dans la main de +Similor que madame Canada versa l'argent.</p> + +<p>Saladin était pâle jusqu'à paraître vert. Ses yeux ronds se fixèrent sur +son père avec une expression étrange.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu vas me donner là-dessus? demanda-t-il d'une voix +qu'on ne lui connaissait point.</p> + +<p>—Ma bénédiction, répondit Similor qui glissa la somme tout entière dans +sa poche. Va te coucher, pierrot!</p> + +<p>Les yeux de Saladin se baissèrent.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage à tout. Tu es le +plus fort aujourd'hui, papa, mais gare à demain!</p> + +<p>Petite-Reine s'était endormie sur les genoux de la grosse femme +enchantée de son marché. Échalot la couvrait d'un bon regard.</p> + +<p>—En voilà une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, hé! Amandine?</p> + +<p>—Dans du coton, quoi! répondit madame Canada. Elle a rudement de la +chance.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#Table">XII</a></h2> + +<h3>Vox audita in rama...</h3> + + +<p>Quand le commissaire de police donna l'ordre d'introduire la pauvre +Gloriette et les témoins, il n'avait plus rien à apprendre.</p> + +<p>L'enquête fut courte, quoique chacun eût la bonne envie de parler +longuement.</p> + +<p>La Bergère interrompait tout le monde pour établir qu'il n'y avait point +de sa faute, et qu'on lui devait un dédommagement.</p> + +<p>Lily n'entendait guère ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au +hasard, rappelant hors de propos des détails, frivoles pour ceux qui +l'écoutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle +était fort affairée; évidemment sa raison chancelait.</p> + +<p>Le commissaire de police ayant demandé si quelqu'un voulait se charger +de la ramener chez elle, vingt personnes s'offrirent, et, en effet, on +lui fit jusqu'à sa maison une nombreuse escorte, à laquelle se +joignirent bientôt les voisins. Telle commère qui avait suivi l'aventure +depuis le Jardin des Plantes, eut la volupté de raconter la même +histoire au moins cent fois, avec des variantes.</p> + +<p>Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit +insatiable. L'amour se lasse, la gourmandise s'emplit: le besoin de +parler ne s'assouvit jamais.</p> + +<p>À la porte de sa maison, Lily s'arrêta et regarda avec étonnement tout +ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes restèrent +bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et +radotant avec un plaisir acharné.</p> + +<p>Lily avait gravi péniblement les marches de son escalier: quelqu'un la +suivait, mais elle n'y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se +retourner.</p> + +<p>Médor s'assit par terre sur le carré et s'adossa contre la porte +refermée.</p> + +<p>—Autant là qu'ailleurs, caniche, se dit-il à lui-même. Si elle a +besoin, je l'entendrai.</p> + +<p>Ceux qui restaient en bas virent Lily paraître à sa croisée et décrocher +la cage où était le petit oiseau.</p> + +<p>Elle referma ensuite ses deux fenêtres.</p> + +<p>Elle était si pâle à ces derniers rayons du jour qui, d'ordinaire, +rougissent la pâleur même, qu'on eût dit une vision. Ses grands cheveux +épars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel +n'avaient plus de pensée.</p> + +<p>—Quant à devenir folle, disait-on sur la place, c'est tout simple. Elle +était fière de cette enfant-là comme on ne l'est pas. Et bien sûr +qu'elle a déjà eu de gros chagrins avec le père!</p> + +<p>—La petite Clémence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un +chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut volé, son enfant. Elle +écrivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait +pleurer, malgré l'orthographe. Après ça, elle alla se noyer.</p> + +<p>—C'était encore une jolie fille, celle-là!</p> + +<p>—Et son petit garçon, vous avait-il un air crâne?</p> + +<p>—Ce fut Médor, le chien de mère Noblet, qui vit le corps dans le +canal...</p> + +<p>—La police est bonne pour empêcher le monde de passer tranquillement +sur le trottoir, voilà!</p> + +<p>C'était un peu pour cela que Médor était assis par terre contre la porte +de la Gloriette. Sa mémoire n'était pas très richement meublée, mais les +souvenirs qu'il avait tenaient bon.</p> + +<p>Il ne voulait pas que Lily eût le sort de la petite Clémence, qui riait +toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, Médor, avait vu le +corps dans le canal.</p> + +<p>Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci?</p> + +<p>Il appartenait très franchement à cette classe que le dédain des riches +et la charité des pauvres appellent «les brutes». Faut-il chercher le +mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononcés par lui au Jardin +des Plantes:</p> + +<p>—Celle-là est aussi trop malheureuse!</p> + +<p>Était-ce pure pitié? ou bien, car ces «brutes» ont un cœur, le pauvre +diable avait-il été touché, comme beaucoup d'autres qui avaient de +l'esprit, par l'exquise beauté de Lily?</p> + +<p>Il y avait de ceci peut-être et aussi de cela et encore autre chose.</p> + +<p>Lily ne s'en souvenait sans doute plus elle-même. Au commencement de son +séjour dans la maison, un matin qu'elle sortait avec Justine dans ses +bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant +du quai de la Râpée, un convoi—le convoi du pauvre—en tout semblable à +l'estampe justement célèbre qui porte ce titre.</p> + +<p>Seulement, au lieu du chien c'était Médor qui suivait la voiture noire +des indigents, emportant la dépouille d'une vieille femme.</p> + +<p>Lily avait accompagné Médor jusqu'au Père-Lachaise.</p> + +<p>Et Médor ne l'avait point remerciée.</p> + +<p>C'est tout, cette fois. Pour Médor, il n'y avait vraiment pas héroïsme à +dormir sur les tuiles d'un palier. Ce n'était que le début: il comptait +faire mieux à l'occasion.</p> + +<p>Il entendit les deux croisées se fermer, puis il lui sembla que Lily, +subitement affairée, allait et venait dans sa chambre avec une étrange +vivacité.</p> + +<p>Il y a d'autres moyens que la rivière; Médor eut peur, il mit son œil à +la serrure.</p> + +<p>Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son +réchaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses +forces.</p> + +<p>C'est surtout dans ces quartiers, là-bas, que tout le monde, même les +brutes, connaît l'emploi du charbon, avec les fenêtres closes, dans les +chambres où il n'y a pas de cheminée.</p> + +<p>Mais la porte était mince et la Gloriette se mit à parler.</p> + +<p>—Ah çà! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus +que l'heure! Après la promenade, on a grand-faim...</p> + +<p>Et elle soufflait tant qu'elle pouvait. Médor secoua sa grosse tête, +pensant:</p> + +<p>—Ce n'est pas pour elle, le souper!</p> + +<p>En effet, la Gloriette s'arrêta tout d'un coup de souffler. Elle poussa +un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine à la place du cœur et +se redressa violemment.</p> + +<p>Elle resta ainsi immobile, l'œil agrandi, les cheveux agités.</p> + +<p>Elle laissa le réchaud qui s'éteignit.</p> + +<p>La nuit venait. C'était à peu près l'heure où Saladin congédiait son +fiacre sur la route de Maisons-Alfort.</p> + +<p>Lily ne parla plus. Elle s'assit sur le pied de son lit, la tête +inclinée. Ses cheveux inondèrent son visage.</p> + +<p>Médor reprit sa première place en poussant un gros soupir.</p> + +<p>Il se passa du temps. Le palier était tout noir quand Médor entendit le +frottement d'une allumette chimique. La bougie s'alluma dans la chambre +de la Gloriette.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix désolée que +Médor n'aurait point reconnue. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai!</p> + +<p>Puis il y eut des sanglots déchirants et profonds comme l'agonie d'un +cœur.</p> + +<p>C'était la crise.</p> + +<p>Toute brute qu'il était, Médor sentait bien cela.</p> + +<p>Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d'un +pauvre chien fatigué qui tire la langue.</p> + +<p>Il écoutait de toutes ses oreilles.</p> + +<p>—Elle était là, ce matin, disait Lily. Je l'ai quittée sur la place et +quelque chose m'a serré le cœur; mais n'avais-je pas le cœur serré +chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que +craindre? Ah! je reconnaîtrai bien l'endroit où j'ai eu son dernier +baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur +sa bouche pour m'envoyer l'adieu que tout était fini... tout! tout! Elle +n'a plus sa mère! à cet âge-là! plus de mère! moi qui avais si +grand-peur de mourir!</p> + +<p>Sa voix chevrotait et faiblissait.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c'est vrai! Je ne l'ai +plus! je ne l'aurai plus jamais! Notre père qui êtes au ciel, que votre +nom soit béni! que votre règne arrive, que votre volonté soit faite... +Oh! ce n'est pas votre volonté, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi +voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l'aviez donnée, mon +Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volonté soit faite sur la terre +comme aux cieux... Ah! si nous étions mortes toutes deux, mortes +ensemble. Vous qui êtes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l'aie +dans mes bras à l'heure de mourir!</p> + +<p>Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumière pour aller +vers le berceau dont une sorte d'instinct l'avait jusqu'alors éloignée: +le berceau était tel qu'on l'avait laissé le matin; les draps restaient +fripés et le petit serre-tête de Justine était demi-caché par les lilas, +cadeau de la bonne laitière.</p> + +<p>Les lilas avaient déjà leurs fleurs et leurs feuilles fanées.</p> + +<p>La poitrine de la Gloriette rendit un râle.</p> + +<p>Au-dehors, Médor s'agenouilla, écoutant la voix de plus en plus changée +qui disait:</p> + +<p>—Plus jamais! mon petit cœur! mon amour chéri! Justine! Est-ce +possible, tout cela! Tu étais là! je vois la forme de ton corps... et tu +me souriais derrière ces fleurs, si jolie! oh! si jolie!</p> + +<p>Elle se pencha pour baiser avec fièvre l'oreiller, le bonnet, les fleurs +flétries, tout ce que Petite-Reine avait touché. Ses yeux brûlaient et +n'avaient plus de larmes.</p> + +<p>Ses narines se gonflaient, cherchant l'émanation adorée...</p> + +<p>Puis elle tomba sur ses genoux et rapprocha le flambeau du sol.</p> + +<p>Il y avait là deux traces de petits pieds nus sur la poudre du carreau.</p> + +<p>Lily contempla ces empreintes, plongée qu'elle était dans une navrante +extase. Elle lâcha le flambeau pour mettre ses deux mains à terre, elle +se coucha à plat ventre, et les deux traces furent effacées à force de +baisers.</p> + +<p>—Ayez pitié, mon Dieu! je ne vous ai rien fait! Notre père qui êtes au +ciel, que votre nom soit béni, que votre règne arrive...</p> + +<p>Et de l'autre côté de la porte, Médor, pauvre créature, balbutiait +aussi! les paroles du <i>Pater Noster</i>.</p> + +<p>Dieu devait entendre, pourtant!</p> + +<p>Lily fit un vœu, elle en fit dix, promettant des choses folles et si +touchantes que le bienfait des pleurs lui revint.</p> + +<p>Elle s'affaissa, ivre de larmes, dans une sorte de repos, mais cherchant +encore avec l'entêtement de toutes les ivresses à achever la prière +commencée.</p> + +<p>—Si je pouvais prier, se disait-elle, prier bien! Donnez-nous +aujourd'hui notre pain quotidien. Mon Dieu! où est-elle? et que lui +répond-on quand elle dit en pleurant: «Petite mère! petite mère!...» +Pardonnez-nous nos offenses, comme vous pardonnez à ceux qui nous ont +offensés. Elle n'avait offensé personne, mon Dieu! et souvenez-vous! +tout son pauvre petit argent était pour les pauvres.</p> + +<p>—Elle est plus calme, pensait Médor.</p> + +<p>Mais il tressaillit de la tête aux pieds au son d'une voix qui lui +sembla autre et qui éclata comme une imprécation, criant dans le +silence:</p> + +<p>—C'est lâche! c'est cruel! c'est barbare! Pourquoi ne pas écraser d'un +coup, d'un seul coup, Dieu! Dieu fort! je suis faible; je ne peux pas me +défendre, ni la défendre. Une femme! une enfant! oh! c'est cruel! cruel! +Je veux l'enfer, que je n'ai pas mérité. Je veux te punir par mon +injuste souffrance, Dieu aveugle! Dieu sourd!</p> + +<p>La voix se brisa, et ce furent des gémissements inarticulés. Puis +quelque chose de doux comme un chant:</p> + +<p>—Pardon! je sais bien que vous me pardonnez, Dieu de bonté, Dieu de +miséricorde! Je souffre trop, vous voyez cela, et punirez-vous la pauvre +innocente de mon blasphème! Je suis folle, mais je suis à genoux, les +mains jointes, les yeux en pleurs; je prie! je prie! donnez-nous +aujourd'hui notre pain quotidien... pardonnez-nous.... ne nous induisez +point en tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.</p> + +<p>Elle se traîna, toujours agenouillée, jusqu'au crucifix qui était dans +la ruelle de son lit. Au-dessus du crucifix il y avait une image de la +Vierge.</p> + +<p>Elle tendit ses deux mains tremblantes.</p> + +<p>—Sainte Vierge, reprit-elle, ranimée et belle jusqu'au sublime dans +l'ardeur de sa passion maternelle, Sainte Vierge, vous êtes mère. Dites +à Dieu de me pardonner. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le +Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le +fruit de vos entrailles est béni. Ah! vous me souriez, bonne Vierge, et +l'enfant Jésus me sourit dans vos bras. Sainte Marie, mère de Dieu, +priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre +mort. Ainsi soit-il.</p> + +<p>Ce dernier mot fut coupé par un cri d'allégresse.</p> + +<p>La Gloriette s'était dressée comme un ressort. Elle rejeta en arrière +les boucles de ses cheveux et toute sa merveilleuse beauté rayonna +l'espoir qui venait d'envahir son âme.</p> + +<p>—C'est vous! c'est vous! dit-elle en portant ses lèvres jusqu'aux pieds +de la Vierge, c'est vous qui m'inspirez cela, sainte Marie adorée! +merci! merci! J'avais oublié, moi qui n'ai plus ni mémoire ni pensée. La +marque! n'est-ce pas un miracle du bon Dieu cette cerise qu'elle porte à +la poitrine? Et je ne l'ai pas dit! et vous me l'avez rappelé! Je vais +courir, Sainte Vierge, je vais réparer mon oubli, et ma Justine sera +retrouvée!</p> + +<p>Sans prendre son chapeau ni mettre son châle sur ses épaules, elle +ouvrit la porte si brusquement que Médor eut à peine le temps de se +jeter de côté. Lily passa sans le voir et descendit l'escalier en se +tenant à la rampe.</p> + +<p>Médor descendit après elle.</p> + +<p>Dans cette pauvre maison, il n'y avait point de concierge: ils purent +sortir tous les deux sans éveiller l'attention de personne.</p> + +<p>Le temps avait marché. Il était onze heures du soir environ. Lily trouva +sa route jusqu'à la maison de police. Elle allait d'un pas léger, +presque joyeux. La servante qui gardait le bureau vint lui répondre, à +travers un guichet, que monsieur le commissaire était au théâtre.</p> + +<p>Il n'y a, certes, point de mal à cela, d'autant que les théâtres ont des +loges spéciales pour la surveillance, mais rien n'est parfait, et je +vous engage à n'avoir jamais besoin du commissaire après la nuit tombée.</p> + +<p>Lily ne pouvait comprendre que le monde entier ne fût pas à sa +disposition pour retrouver son cher trésor perdu. Quand la servante lui +dit de revenir le lendemain, elle s'éloigna révoltée.</p> + +<p>Toute une nuit! En une nuit, un enfant peut être emporté si loin que la +police elle-même n'a plus le bras assez long pour le joindre. Et qui +sait ce qui peut nous arriver en une nuit? Les médecins vont la nuit au +secours des malades; on vend du vin la nuit, on soupe, on danse, on +vole, on joue, et les gardiens en uniforme veillent; mais tout ce qui +est «administration», commis ou fonctionnaire, ferme boutique la nuit et +dort.</p> + +<p>Lily parla aux sergents de ville, qui furent bons pour elle, car ils +savaient déjà son histoire. On lui rendit compte de l'expédition faite +en foire: la place du Trône avait été régulièrement «épluchée», mais +sans résultat aucun.</p> + +<p>—Et que va-t-on faire, à présent? demanda Lily.</p> + +<p>Les sergents de ville ne sont pas institués pour savoir. Ils répondirent +par cette fameuse phrase qui est le fond de la langue administrative et +qui berce chez nous, du matin jusqu'au soir, dans des milliers de +bureaux, des milliers d'intérêts:</p> + +<p>—ON VA PRENDRE DES MESURES.</p> + +<p>Phrase immense! qui permet à quatre Français sur dix de recevoir des +appointements gras ou maigres.</p> + +<p>La Gloriette ne connaissait pas bien tout l'étonnant mérite de cette +phrase, cependant elle se dit, comme le moissonneur de la fable:</p> + +<p>—J'aurai plus tôt fait d'agir par moi-même.</p> + +<p>Cela est bien vrai, en principe, mais chercher dans Paris, la nuit, une +fillette perdue! Pauvre Lily!</p> + +<p>Il y a des entreprises, folles au premier chef, qui, du moins, sont un +soulagement par l'occupation qu'elles donnent au corps et à la pensée. +Lily se mit à marcher activement, revenant sur ses pas vers la Seine et +travaillant mentalement.</p> + +<p>Comme elle traversait le pont d'Austerlitz, Médor se rapprocha d'elle, +parce qu'il craignait un malheur.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment Lily n'avait point vu qu'elle était suivie. Elle +reconnut le pauvre bon garçon et lui dit:</p> + +<p>—C'est encore vous?</p> + +<p>—Ça n'est pas pour vous gêner, répondit Médor; mais on peut avoir +besoin, pas vrai?</p> + +<p>Il essayait de sourire. Lily se mit à marcher.</p> + +<p>—Oui, dit-elle en se rapprochant brusquement du parapet, j'aurai besoin +de tout le monde.</p> + +<p>Elle se pencha au-dessus de l'eau; Médor la saisit à bras-le-corps. Elle +ne se défendit point et releva sur lui son regard angélique.</p> + +<p>—Si je me tuais, murmura-t-elle, qui la chercherait? qui la trouverait? +qui serait sa mère?</p> + +<p>«Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je +ne dis pas... mais elle n'est pas morte.</p> + +<p>—Ça, c'est juste! approuva Médor de tout son cœur. Pourquoi +l'auraient-ils tuée? Et puis, si elle était morte, je le sentirais bien +au fond de moi.</p> + +<p>Elle traversa d'un pas délibéré la place Valhubert et s'en alla tout +droit à la grande grille du Jardin des Plantes, qu'elle s'étonna de +trouver fermée.</p> + +<p>—Il faut pourtant bien que j'entre, se dit-elle; comment entrer? Elle +frappa à la grille comme à une porte et le fer rendit à peine un son +sous son doigt.</p> + +<p>Médor dit:</p> + +<p>—Il n'y a personne; le concierge est couché, on n'entre pas.</p> + +<p>—Ah! fit la Gloriette, et si elle est là, pourtant? car on n'a pas +cherché partout, on n'a pas cherché du tout!</p> + +<p>—C'est vrai, murmura Médor.</p> + +<p>—Dans ma chambre, tout à l'heure, reprit Gloriette, j'avais un rêve; je +la voyais couchée et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je +sais où est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir!</p> + +<p>—Dame! fit Médor, les rêves, c'est quelquefois des avertissements.</p> + +<p>Lily frissonna.</p> + +<p>—Et les bêtes! s'écria-t-elle, les lions, les tigres...</p> + +<p>—Quant à ça, interrompit le bon garçon, les animaux restent dans leurs +cages.</p> + +<p>Mais Lily continuait, emportée par la fièvre qui la tenait:</p> + +<p>—Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si +elle allait tomber dans la fosse aux ours!</p> + +<p>Médor se grattait l'oreille tant qu'il pouvait. Lily prit sa course à +toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai.</p> + +<p>—Il y a d'autres portes, dit-elle, je veux entrer, j'entrerai!</p> + +<p>Puis une pensée l'arrêta; elle rebroussa chemin toujours courant, et +gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles.</p> + +<p>Il y avait un beau ciel étoile, où la lune à son second quartier nageait +dans l'azur sans nuages. Sous l'ombre des tilleuls, de rares échappées +de lumière pénétraient, tigrant le sol noir de taches blanches +capricieusement dessinées.</p> + +<p>—C'est ici! ah! c'est ici! s'écria la Gloriette en secouant la grille +avant tant de force que les hampes oscillèrent sous sa main, délicate +comme la main d'un enfant. Voilà l'endroit où les petits jouaient. Elle +ne peut pas être loin, allez, c'est certain. Dites! dites! comment +voulez-vous qu'elle soit bien loin?</p> + +<p>—Dame! fit pour la seconde fois Médor.</p> + +<p>Son oreille saignait, tant il la tourmentait.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y avait pas trop de monde? continuait Lily avec +exaltation et volubilité. On ne pouvait pas voir derrière chaque arbre. +Elle est là quelque part; j'en suis sûre, sûre! Elle aura mis sa tête +sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si +vous saviez combien j'ai passé d'heures à la regarder dormir! les +belles, les chères heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus +doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s'échappaient du +serre-tête pour boucler sur l'oreiller! Et sa petite haleine tranquille! +Et ses lèvres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas +l'éveiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la +croyez morte?</p> + +<p>Médor se fourrait les poings dans les yeux.</p> + +<p>Lily haletante et se pendant à la grille poursuivait:</p> + +<p>—Moi je vous dis qu'elle n'est pas morte! Elle fut une fois bien +malade, il y eut un instant où le médecin me dit: j'ai peur. Mais moi, +je regardai tout au fond de mon âme et j'espérai. Je la retirai de son +lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit cœur contre le +mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la +chaleur de mon sang, tout ce que j'ai! C'était à Dieu que je disais +cela, et c'était une si ardente prière! Elle était froide, je la sentis +se réchauffer petit à petit. Elle s'endormit sur mon sein où je la +gardai douze heures... Écoutez! n'a-t-elle pas appelé?</p> + +<p>Elle se fit mal en essayant de passer sa tête entre les barreaux, mais +elle ne sentait pas son mal.</p> + +<p>Médor, obéissant, écouta de toutes ses oreilles. Il n'entendit rien.</p> + +<p>Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait à elle +et lui pénétrait l'âme. La petite voix disait:</p> + +<p>—Maman, maman chérie, ne me vois-tu pas? Je suis là; viens me chercher!</p> + +<p>Lily répéta ces paroles une à une et Médor finit par entendre. Et Lily +regarda tant qu'elle finit par voir.</p> + +<p>—Là, dit-elle d'une voix brève et saccadée, au pied de l'arbre! Sa tête +est renversée dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c'est sa +toque... et sa robe... Ah! je vois tout, jusqu'à ses jambes bien-aimées +et ses bottines qui brillent Là... je vous dis là... là...</p> + +<p>Son doigt tendu convulsivement tremblait. Médor écarquillait ses pauvres +yeux.</p> + +<p>—Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec colère, vous ne voulez +pas voir!</p> + +<p>—Eh bien, si! dit Médor avec sa crédulité sublime, je veux voir... et +je vois! parole d'honneur!</p> + +<p>La Gloriette poussa un long cri de joie et se lança contre la grille +pour la briser.</p> + +<p>Médor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa à la force +des poignets. Il était robuste, il put arriver au sommet de la grille et +redescendre de l'autre côté. Lily suivait ce travail, haletante et +balbutiait des paroles inarticulées.</p> + +<p>Quand Médor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers, +pleurant, riant tout ensemble et disant:</p> + +<p>—Ah! ah! Dieu vous récompensera. Vous êtes heureux, vous! vous allez +l'embrasser le premier!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#Table">XIII</a></h2> + +<h3>Le berceau</h3> + + +<p>Quinze jours s'étaient écoulés, quinze misérables jours de tristesse +morne et d'angoisse.</p> + +<p>Cette nuit où la Gloriette avait <i>vu</i> Petite-Reine, couchée sous un +arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes, +Médor l'avait rapportée chez elle évanouie.</p> + +<p>Le bon garçon, en effet, avait trouvé au pied de l'arbre un petit tas de +feuilles sèches qu'il aurait dû connaître, car c'était le troupeau de +mère Noblet qui l'avait amassé. Lily l'attendait de l'autre côté de la +grille, Lily ne doutait même pas du témoignage de ses sens égarés, elle +était ivre de joie.</p> + +<p>Elle tomba comme morte quand Médor, au lieu de revenir avec l'enfant +dans ses bras, poussa du pied les feuilles sèches qui bruirent et se +dispersèrent sous le rayon de lune menteur.</p> + +<p>Elle tomba sans pousser même un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait +brisé le cœur. Médor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la +grille, il la souleva; elle s'éveilla dans son lit, après un long +évanouissement.</p> + +<p>Médor était assis près d'elle.</p> + +<p>Depuis ce moment-là, Médor ne l'avait point quittée. La Gloriette +s'était accoutumée à le voir. Il la servait. Sans lui, elle n'aurait pas +mangé. Il s'était arrangé un lit de paille dans le bûcher. Il dormait là +si légèrement que le moindre soupir de la malade le mettait debout.</p> + +<p>J'ai dit la malade, faute d'un autre mot. À proprement parler, Lily +n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin, +la torture plutôt, qui ne lui donnait point de trêve et qui la minait +comme un poison mortel.</p> + +<p>Le premier jour, elle avait écrit une lettre de quelques lignes et ce +travail l'avait laissée dans un état d'épuisement.</p> + +<p>Le second jour, elle mit l'adresse: «À monsieur Justin de Vibray, au +château de Monceaux, en Bléré, près Tours.»</p> + +<p>Médor avait porté la lettre à la poste.</p> + +<p>Le troisième jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d'armoire +à Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut dès lors +une besogne sans fin, comparable à l'agitation que se donnent les +enfants pour ranger leur ménage imaginaire.</p> + +<p>Tout ce qui appartenait à Petite-Reine, tout ce qu'elle avait touché, +les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout, +passés à l'état de relique sacrées, furent étagés sur le berceau qui +devint un autel.</p> + +<p>Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait +photographié où elle semblait tenir une ombre dans ses bras.</p> + +<p>Et c'était un symbole navrant, ce portrait de jeune mère qui berçait un +nuage.</p> + +<p>Lily le regardait parfois pendant des heures entières, cherchant parmi +cette brume des lignes, des traits, une image.</p> + +<p>Et l'image venait à force d'être appelée: Lily revoyait Petite-Reine, +hélas! comme elle l'avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du +Jardin des Plantes.</p> + +<p>C'était un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais +qui lui donnait de si doux rêves!</p> + +<p>Quand elle avait fini de contempler sa chimère, elle baisait le portrait +et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n'avaient plus de forces.</p> + +<p>Puis, comme si elle se fût reproché sa paresse, elle se levait, n'ayant +plus le poids d'un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse +chancelante de ses jambes; elle s'agitait, elle rangeait, non point sa +chambre, mais le berceau, l'autel—toujours!</p> + +<p>Une fois, la laitière vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui +montra le bouquet de lilas desséché. Elles ne se parlèrent point. La +laitière dit en bas parmi les larmes qui l'étouffaient:</p> + +<p>—Ça fait l'effet d'un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est +redevenue un petit enfant, et si jolie avec ça, et si douce! ça fend le +cœur!</p> + +<p>On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer +davantage.</p> + +<p>Lily était un petit enfant.</p> + +<p>Sans cela elle n'aurait pas pu supporter une heure de ce poignant +martyre.</p> + +<p>Elle pensait peu, en dehors de ce culte puéril et admirable rendu au +berceau de Justine.</p> + +<p>Elle ne sortait point. L'idée de chercher ne lui venait plus. Il ne faut +pas dire qu'elle eût perdu tout espoir pourtant; l'espoir ne meurt +jamais dans le cœur d'une mère; mais elle ne s'efforçait plus, elle +espérait comme on rêve. C'était un petit enfant, un pauvre petit enfant.</p> + +<p>Médor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite: +Lily ne s'étonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s'était +jamais demandé pourquoi cet homme la servait.</p> + +<p>Médor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la +nourriture. On vivait avec l'argent du voile brodé. Cela pouvait durer +longtemps; Lily mangeait moins qu'un oiseau et Médor était fait au pain +sec.</p> + +<p>Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il +cherchait. Une chose certaine, c'est que la vieille femme au voile bleu +eût passé un méchant quart d'heure s'il l'avait rencontrée sur son +chemin.</p> + +<p>C'était celle-là qu'il guettait. Il avait son signalement dans la tête, +il se croyait sûr de la reconnaître sous n'importe quel déguisement.</p> + +<p>Et il se disait sans ambages ni circonlocutions:</p> + +<p>—Je lui serrerai le cou jusqu'à ce qu'elle ait avoué où elle a mis la +petiote, et par après je l'étranglerai.</p> + +<p>Il eût fait comme il le disait, avec plaisir.</p> + +<p>On le connaissait désormais au bureau de police, et on le redoutait. Les +recherches, en effet, conduites d'abord avec beaucoup de zèle et +activées par des promesses de primes étaient restées sans résultat. On +n'avait pas découvert la moindre piste depuis l'expédition de la place +du Trône, menée par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues, +chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les +chances de la meute.</p> + +<p>Il y avait pourtant une chose qui donnait à penser. Rioux, le plus +ardent des deux agents, au début des poursuites, s'était arrêté tout à +coup.</p> + +<p>Il parlait de fatigue, de dégoût et ne cachait pas son intention de +quitter sous peu le service de la Sûreté. C'était Rioux qui était chargé +de rendre compte des recherches à monsieur le duc de Chaves.</p> + +<p>Médor était sévère vis-à-vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide, +il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu'il eût, au plus triste +degré, la tournure et le costume de ceux à qui on ferme volontiers la +bouche; mais l'affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et +ces messieurs n'étaient pas fiers.</p> + +<p>Il était fort rare que Médor vînt rapporter à la Gloriette ses démarches +inutiles. Il rentrait toujours d'un air riant et ne parlait que si on +l'interrogeait.</p> + +<p>On ne l'interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses +présentes.</p> + +<p>Quand elle parlait, c'était pour égrener tout le chapelet de ses +souvenirs.</p> + +<p>Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son +réveil, ses sourires, disant comme on l'aimait et comme on l'admirait, +décrivant ses succès dans le cercle où l'on saute à la corde, répétant +ses reparties enfantines, ses naïvetés, ses finesses, ses caprices, ses +méchancetés mignonnes, et les élans de son petit cœur. C'était comme +une litanie d'amour où la pauvre âme blessée épanchait son tourment.</p> + +<p>Médor écoutait religieusement ce radotage enfantin qu'il avait déjà +entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la +réplique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher +détail que la mère elle-même oubliait.</p> + +<p>Dans le monde entier, la bonté de Dieu n'aurait pas pu choisir un +oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la tête endolorie de la +Gloriette.</p> + +<p>Était-elle reconnaissante? Elle était bonne, mais on ne saurait dire si +elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce dévouement +inespéré. Elle vivait en elle-même, ou mieux elle végétait, absorbée et +engourdie.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, Médor ne lui demandait rien de plus; on le laissait +se dévouer. Sans éclaircir la question plus que Lily, il allait son +chemin, reconnaissant et content.</p> + +<p>Une circonstance, cependant, préoccupait Lily en dehors de ses adorés +souvenirs, c'était la lettre écrite et envoyée le surlendemain de la +catastrophe. Elle avait dit, en mettant l'adresse que nous avons +transcrite:</p> + +<p>—Pour avoir la réponse, il faut trois jours.</p> + +<p>Le troisième jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le +lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secoué sa blonde tête si +douloureusement pâlie en murmurant:</p> + +<p>—Tout est fini! bien fini!</p> + +<p>Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait +inquiète; elle écoutait; si un bruit de pas venait de l'escalier, elle +attendait.</p> + +<p>Le dernier jour de la seconde semaine, quand Médor revint de ses +courses, il la trouva occupée, selon l'habitude, à faire et défaire +l'arrangement de ses bien-aimées reliques.</p> + +<p>Elle semblait plus gaie; une nuance rose animait l'ivoire de sa joue; en +montant l'escalier, Médor l'entendit, qui chantait tout bas une petite +chanson qu'elle avait apprise naguère à Justine.</p> + +<p>C'était tout à fait la voix d'un enfant. On eût dit qu'elle essayait de +se tromper elle-même et d'écouter encore une fois le chant argentin de +l'absente.</p> + +<p>Au moment où Médor entra, elle se tut et demanda:</p> + +<p>—N'avez-vous rien appris de nouveau?</p> + +<p>Médor fut étonné; il y avait plus d'une semaine qu'elle n'avait +interrogé.</p> + +<p>—Tout va bien, répondit-il, on cherche, on trouvera.</p> + +<p>Lily lui tendit la main; c'était la première fois. On aurait pu voir le +cœur du pauvre garçon battre sous sa veste.</p> + +<p>—Vous l'aimiez bien, dit-elle. C'est pour elle que vous avez pitié de +moi.</p> + +<p>—C'est pour elle et pour vous, reprit Médor vivement.</p> + +<p>Mais il s'interrompit pour ajouter:</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, je l'aimais bien, c'est pour elle.</p> + +<p>Ce fut tout. La Gloriette reprit son ouvrage.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, elle revint à Médor qui s'était assis près +de la porte et qui songeait. Elle tenait à la main deux bijoux de petits +souliers.</p> + +<p>—J'ai retrouvé cela, dit-elle toute joyeuse, je les lui avais mis pour +son baptême.</p> + +<p>Et elle raconta le baptême avec cette volubilité qu'elle avait chaque +fois qu'elle parlait de Petite-Reine.</p> + +<p>—Son père était si heureux ce jour-là! soupira-t-elle en finissant.</p> + +<p>Elle n'avait jamais parlé du père de Petite-Reine, quoique Médor eût +bien deviné que c'était l'homme qui demeurait au château de Monceaux, en +Bléré, par Tours. Il resta muet, Lily continua:</p> + +<p>—Il est peut-être mort, puisqu'il ne me répond pas. Il avait bon cœur +et il adorait l'enfant.</p> + +<p>—Il est peut-être aussi en voyage, suggéra l'excellent Médor, qui +s'étonna d'éprouver une certaine répugnance à plaider la cause du père +de Petite-Reine.</p> + +<p>—Ou bien ma lettre était mal faite, pensa tout haut la Gloriette. Je +n'ai pas pu en écrire bien long, ma main tremblait trop. Je cherche à me +souvenir.</p> + +<p>Elle pressa son front entre ses doigts.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle, c'est cela, je lui ai dit: «Mon cher Justin, notre +petite est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.» Est-ce assez?</p> + +<p>—Ah! fit Médor, si j'avais été au bout du monde, moi, ou sur le lit de +mon agonie...</p> + +<p>Il n'acheva pas. La Gloriette continua en se parlant à elle-même.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas assez; j'aurais dû ajouter: «Ce n'est pas pour vous +retenir près de moi. Dès que vous m'aurez aidée à retrouver l'enfant, +vous serez libre.»</p> + +<p>—L'aimez-vous bien? balbutia Médor malgré lui.</p> + +<p>Lily le regarda.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit-elle. C'est son père.</p> + +<p>Elle baisa les petits souliers et leur chercha une place sur l'autel. +Puis elle dit encore:</p> + +<p>—On doit parler d'elle au Jardin des Plantes, bien sûr. Je pensais +cette nuit: mère Noblet va tous les jours dans le bosquet avec ses +petits; c'est à elle qu'on doit dire tout ce qu'on apprend, tout ce +qu'on sait, tout ce qui court... Si vous alliez causer avec mère Noblet?</p> + +<p>Médor était déjà debout. Il mit sa casquette, passa la porte et +descendit l'escalier quatre à quatre.</p> + +<p>—Quoique, reprit Lily dont les yeux s'éteignirent, mère Noblet est une +bonne vieille, elle n'aurait pas attendu; si elle savait quelque chose, +elle serait venue me voir...</p> + +<p>—Quinze jours! s'interrompit-elle. Mon Dieu! mon Dieu! quinze jours que +je ne l'ai plus!</p> + +<p>Elle se laissa tomber sur une chaise, auprès du berceau et resta +immobile, les mains jointes sur ses genoux.</p> + +<p>Elle était merveilleusement belle avec la pâleur presque transparente de +ses joues, encadrées dans le splendide désordre de ses cheveux. Le jeûne +involontaire avait agrandi ses grands yeux. Il y avait je ne sais quoi +d'attendrissant et de charmant dans la désolation même de son sourire. +Elle avait ce rayonnement de suave douleur qui fait adorer la Mère des +larmes.</p> + +<p>Elle demeura ainsi longtemps, muette et perdue dans ce rêve, toujours le +même, qui ressuscitait les joies mélancoliques de son passé. Le jour +allait baissant. Des pas se firent entendre dans l'escalier.</p> + +<p>—Déjà! dit-elle, en pensant que c'était Médor.</p> + +<p>Mais à peine eut-elle prononcé ce mot que son cou gracieux se tendit en +avant, tandis qu'un peu de sang montait à ses joues. Ses yeux +s'ouvrirent tout larges.</p> + +<p>—Ce n'est pas Médor! murmura-t-elle. Si c'était...</p> + +<p>Le nom de Justin vint jusqu'à ses lèvres, épanouies par cette joie, vive +entre toutes: la venue d'un bien qu'on n'espérait plus.</p> + +<p>Elle se leva électrisée par un espoir si grand qu'il valait presque une +certitude. C'était Justin, et avec Justin, Petite-Reine serait bien vite +retrouvée!</p> + +<p>On frappa.</p> + +<p>—Entrez! On entra.</p> + +<p>La Gloriette retomba, brisée, sur son siège.</p> + +<p>Ce n'était pas Justin.</p> + +<p>La Gloriette reconnut dans le nouvel arrivant l'homme au teint bronzé, à +la barbe et aux cheveux noirs comme du charbon, qui s'était trouvé plus +d'une fois sur son passage quinze jours auparavant, qui s'était assis +non loin d'elle au théâtre de la foire—et que Médor avait pris au +collet, dans le bosquet, en l'accusant d'avoir parlé à la voleuse +d'enfants.</p> + +<p>Elle avait eu vaguement frayeur de cet homme autrefois, mais maintenant +que pouvait-elle craindre?</p> + +<p>L'étranger fit quelques pas à l'intérieur de la chambre et salua avec +respect. Il y avait de la noblesse dans son maintien, mais il y avait +surtout un extrême embarras.</p> + +<p>À la rigueur, la sombre beauté de son visage aurait pu appartenir à don +Juan, mais il n'en était pas ainsi de ses façons, qui trahissaient une +timidité de sauvage ou d'enfant.</p> + +<p>Il baissa les yeux sous le regard de Lily et lui tendit sa carte, +exactement comme il avait fait au commissaire de police.</p> + +<p>Lily jeta les yeux sur la carte qui portait: «Hernan-Maria Gerès da +Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de première classe, envoyé +extraordinaire de S. M. l'empereur du Brésil.»</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda-t-elle avec le calme fatigué des grandes +douleurs.</p> + +<p>—Je vous aime, répondit le duc d'une voix très basse.</p> + +<p>La carte glissa entre les doigts de Lily et tomba à terre. Elle tourna +la tête.</p> + +<p>Cet homme, avec ses grands titres et son amour, était pour elle néant.</p> + +<p>Il ne l'avait point blessée en lui disant: «Je vous aime»; elle n'avait +point conscience de l'audace craintive de ce duc, ni du ridicule qui se +mêlait au côté bizarre et dramatique de cette scène.</p> + +<p>Elle n'avait conscience de rien.</p> + +<p>Le duc rougit sous le bronze de son teint. Peut-être qu'il avait honte.</p> + +<p>—Je vous aime, reprit-il pourtant, parlant avec effort et cherchant les +mots de notre langue qui lui était rebelle; je vous aime passionnément, +douloureusement. Je donnerais une portion de mon sang pour ne pas vous +aimer.</p> + +<p>Lily n'écoutait pas. Elle se disait:</p> + +<p>—J'ai cru que c'était lui. C'est le dernier espoir trompé. Voici douze +jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais.</p> + +<p>Elle se tourna tout à coup vers le duc et le regarda hardiment:</p> + +<p>—Etes-vous riche? fit-elle.</p> + +<p>—Je suis très riche, très riche!</p> + +<p>—Très riche, répéta Lily qui déjà reprenait à se parler à elle-même. Si +j'étais riche, je leur dirais à tous: celui qui retrouvera Justine aura +ma fortune!</p> + +<p>—Je puis le dire si vous voulez, prononça gravement le duc.</p> + +<p>—Pourquoi m'aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard.</p> + +<p>Il fléchit un genou, mais un geste impérieux de la jeune femme le releva +tout interdit.</p> + +<p>—Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d'enfants?</p> + +<p>—Non, répliqua le duc, je ne connaissais que l'enfant.</p> + +<p>—La reconnaîtriez-vous, la voleuse?</p> + +<p>—Oui, certes.</p> + +<p>—Asseyez-vous là, près de moi.</p> + +<p>Le duc obéit. Il ne se méprenait pas, car son front se chargea de +tristesse.</p> + +<p>Lily essayait de réfléchir et de raisonner.</p> + +<p>—J'ai cru que c'était vous, murmura-t-elle au bout d'un instant, vous +qui l'aviez enlevée.</p> + +<p>—C'eût été moi, répondit le duc, si la pensée m'était venue que je vous +aurais amenée à moi en vous prenant votre enfant.</p> + +<p>Lily frissonna, mais elle sourit.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse +d'enfants?</p> + +<p>—Jamais. J'ai fait ce que j'ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il +ne s'est pas écoulé un seul jour sans que j'aie stimulé par de l'argent +ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels.</p> + +<p>Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la +main. Le duc la porta à ses lèvres.</p> + +<p>—Pourquoi m'aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois.</p> + +<p>—Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue, +voilà tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-être des +femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontrées. Je descendis +de voiture et je vous suivis jusqu'à votre maison. Depuis lors je n'ai +pas eu d'autre pensée que vous.</p> + +<p>Lily murmura:</p> + +<p>—Vous m'aimez comme j'aime Petite-Reine.</p> + +<p>—Et j'aimerais Petite-Reine comme vous, prononça tout bas le duc.</p> + +<p>Sa voix était véritablement douce et bonne. Lily songeait +laborieusement.</p> + +<p>—Et..., fit-elle encore en hésitant, vous n'avez rien découvert? Elle +n'osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle +devinait l'inutilité. Si elle l'eût regardé, elle aurait remarqué un +trouble dans ses yeux qui se baissèrent.</p> + +<p>—Si fait, répondit-il en affermissant sa voix, j'ai découvert quelque +chose.</p> + +<p>Lily appuya ses deux mains sur son cœur et n'interrogea plus. Elle +attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole.</p> + +<p>—Écoutez-moi, dit le duc de Chaves résolument, je vais plaider ma cause +et la vôtre. Nos deux bonheurs n'en feront qu'un, il le faut, sinon ils +se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous êtes, ni votre +passé; peu m'importe, j'ai de la richesse et de la noblesse pour deux; +je ne veux de vous que votre avenir. Quand j'ai commencé ma recherche, +je comptais venir à vous avec votre chérie dans mes bras et vous dire: +«La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant à devenir la +duchesse de Chaves...»</p> + +<p>—La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi!</p> + +<p>Elle n'était pas éblouie, non. Il est des détresses si profondes que +l'ambition y meurt, même cette pauvre ambition naturelle à tout être +humain, ce rêve où la bergère épouse un roi, et qui ne se réalise que +dans les contes de fées.</p> + +<p>Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus +ou moins avouée, mais nul ne s'en sépare qu'à l'heure de mourir.</p> + +<p>Lily ne l'avait plus cette ambition, parce que Lily était une morte. Si +elle vivait, c'était en l'espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur. +Cet homme en qui reposait désormais le suprême espoir de sa vie devait +être un fou.</p> + +<p>Duchesse de Chaves!</p> + +<p>Monsieur le duc poursuivit:</p> + +<p>—Je n'ai pas pu. Au lieu de retrouver l'enfant, je n'ai fait +qu'entrevoir sa trace.</p> + +<p>Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses +lèvres. Le duc était très pâle.</p> + +<p>—Trace bien fugitive, continua-t-il; j'ai appris aujourd'hui même +qu'une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour +l'Amérique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement +se rapporte...</p> + +<p>—La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer!</p> + +<p>Le duc acheva, et la sueur découlait de son front:</p> + +<p>—Alors, je suis venu à vous pour vous dire: Si vous voulez être la +duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout +sera employé à retrouver votre fille.</p> + +<p>La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme +qu'elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir.</p> + +<p>Elle eût embrassé ses genoux.</p> + +<p>Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage allégresse et l'emporta +plutôt qu'il ne l'entraîna vers l'escalier. À la porte de la rue, une +voiture fermée attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux +prirent aussitôt le galop.</p> + +<p>À peine la voiture avait-elle tourné l'angle du boulevard Contrescarpe, +qu'un fiacre s'arrêta au n° 5 de la rue Lacuée. Un beau jeune homme en +descendit et s'adressa à une voisine pour savoir à quel étage demeurait +madame Lily.</p> + +<p>—Elle vient de sortir, répondit la voisine qui était par hasard +charitable et qui n'ajouta pas: en équipage, avec un père-aux-écus.</p> + +<p>Le beau jeune homme monta. La porte était grande ouverte; il entra, et +son regard ému tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel +pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l'image confuse de +Petite-Reine.</p> + +<p>Il s'assit à la place même que Lily venait de quitter et attendit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#Table">XIV</a></h2> + +<h3>Justin</h3> + + +<p>Le château de Monceaux était une riante demeure, bâtie à mi-côte entre +une belle futaie et des prairies qui descendaient à la Loire. Tout ce +pays est un jardin où les aspects heureux se déroulent en un tableau +serein et riche.</p> + +<p>Des fenêtres du château, on voyait dix autres domaines en deçà et +au-delà du fleuve, large nappe d'argent que rayait la sombre verdure des +peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour, +tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carrées. Au loin, Tours +montrait, comme en un mirage, ses dômes et ses clochers.</p> + +<p>C'était là que vivait Justin de Vibray, l'ancien roi des étudiants, +auprès de sa mère excellente qui l'adorait et voulait le marier.</p> + +<p>La chose était aisée. Les héritières abondaient aux alentours et les +Tourangelles méritent assurément la réputation de beauté, de bonté, de +vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux +amoureux.</p> + +<p>La mère de Justin était veuve; elle jouissait d'une fortune honorable, +et notre étudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti. +Nous savons qu'il était très beau, très intelligent, et presque savant; +nous savons aussi qu'il avait la tête chaude, le cœur sensible et un +grain d'esprit aventureux.</p> + +<p>Ce n'est pas précisément l'ordinaire en Touraine où les gens sont +tranquilles comme le paysage.</p> + +<p>Justin lui-même, du reste, croyait de bonne foi qu'il avait jeté le +meilleur de son feu à Paris dans les petites bamboches de l'hôtel +Corneille; il était rassasié des pauvres romans de la Chaumière et du +Prado, et quant à ce poème dont Lily était l'héroïne, nous ne savons +trop ce qu'en dire. Les débuts extravagants de l'aventure dépassaient de +beaucoup les bornes de l'élément romanesque, contenu dans l'imagination +de Justin. Il avait été pris, évidemment, à une heure de fièvre.</p> + +<p>Ou bien, c'était sa destinée, comme disaient les livres d'autrefois.</p> + +<p>Mais étant acceptée l'aventure, et il fallait bien l'accepter, puisque +c'était de l'histoire, ce qui sortait tout à fait et violemment du +caractère loyal de Justin, c'était sa conduite à l'égard de la jeune +fille-mère.</p> + +<p>Il l'avait abandonnée auprès d'un berceau, celle que naguère il parait +comme une idole, celle qu'il aimait à genoux, et il avait abandonné +aussi, du même coup, l'enfant, gentil trésor que, la veille, il adorait +follement.</p> + +<p>Il était honnête, pourtant, il était brave et généreux.</p> + +<p>Mais vous souvenez-vous de la première lettre écrite par lui à Lily, de +cette lettre qui avait fait pâlir et trembler la pauvre fille avant même +que l'enveloppe fût déchirée?</p> + +<p>«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans +toi.»</p> + +<p>C'était vrai et c'était tout.</p> + +<p>Il n'y avait pas autre chose que cela.</p> + +<p>La mère de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En vérité, je +l'ignore, mais les mères savent tout. Elle était venue, elle avait dit à +Justin: «Je suis veuve, je n'ai que toi, veux-tu me faire mourir de +chagrin?»</p> + +<p>Il n'y avait point là d'exagération. La mère de Justin avait bâti son +château en Espagne, celui qu'elles bâtissent toutes: le cher fils marié, +la bru mieux aimée qu'une fille et les petits-enfants gâtés à outrance.</p> + +<p>La bru, quelquefois n'est possible que de loin, elle met souvent un +grain de fiel dans la réalisation de ce doux rêve, mais restent les +petits qui ne se refusent jamais à l'opération du «gâtage».</p> + +<p>Je le dis comme cela est: la mère est capable d'en mourir si on démolit +son château, à l'heure où la bru, non encore éprouvée, lui apparaît +angélique dans le brouillard de l'inconnu.</p> + +<p>Or, notre beau Justin avait peu connu son père. Sa mère, maîtresse et +esclave, était tout pour lui dans l'histoire de son enfance. Causer un +chagrin à sa mère lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit +purement et simplement, parce qu'elle le voulait. Quel grand mal de +passer huit jours au château, peut-être quinze jours? Juste le temps de +lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre...</p> + +<p>Mais la première fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa +mère lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux:</p> + +<p>—Écoute, je ne te ferai jamais de reproches. C'est un malheur qu'il +faut cacher. Tu as été fou, n'est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de +cela!</p> + +<p>Elle se tut, rouge de colère ou de honte et arrêtant évidemment des +paroles qui se pressaient sur ses lèvres.</p> + +<p>Une vision traversa l'esprit de Justin. Il revit la ruelle souillée, +là-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui +avait voulu embrasser Lily—et il revit Lily elle-même si étrangement +belle sous ses haillons.</p> + +<p>Oh! cela ne l'empêchait point de l'aimer, mais il n'essaya plus de +parler d'elle.</p> + +<p>On peut être roi des étudiants sans posséder la fermeté stoïque de Caton +l'Ancien.</p> + +<p>Ce beau Justin vous eût émerveillés, sur le pré, l'épée au poing ou le +pistolet à la main. Il était superbe d'indifférence quand il s'agissait +de jouer sa vie.</p> + +<p>Mais il avait la faiblesse des forts. Il était poltron contre ceux qu'il +aimait. La bru du château en Espagne devait avoir beau jeu, un jour +venant.</p> + +<p>Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se défendre, si usant +du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqué +à son tour, je ne sais pas de quel côté la faiblesse de Justin eût +versé.</p> + +<p>Car il aimait Lily sincèrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes, +Lily aurait eu de quoi se défendre.</p> + +<p>Mais elle n'était pas là. Et d'ailleurs, se fût-elle défendue? il y +avait dans le cœur de Lily, une bien autre fierté que dans celui de +Justin.</p> + +<p>Une fierté exagérée, peut-être, car elle cessa d'écrire, aussitôt qu'une +de ses lettres resta sans réponse.</p> + +<p>Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'était +montrée à l'horizon, belle, riche, bien élevée, faisant venir ses +toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.</p> + +<p>Et je crois que Justin la trouvait assez à son gré.</p> + +<p>Les choses allèrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir, +avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au +point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple +sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il +voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.</p> + +<p>Et c'était un peu comme dans ce portrait photographié, suspendu +au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mélancolique et pâle de +Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la +deviner. Il l'avait laissée si petite! Elle grandissait, et comme elle +devait déjà bien sourire!</p> + +<p>Le mariage avec la première bru présomptive manqua; Justin ne put pas se +décider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie +encore que la première et faisant venir de Paris jusqu'à ses gants et +ses chaussures.</p> + +<p>La mère, infatigable, entamait les négociations pour une troisième bru +qui était un ange, celle-là, ni plus ni moins, quand arriva au château +de Monceaux la lettre de Lily.</p> + +<p>La lettre fut reçue par la mère qui la lut et la mit dans sa poche.</p> + +<p>C'était le jour de la première entrevue entre Justin et sa nouvelle +fiancée. Les deux jeunes gens ne se déplurent pas.</p> + +<p>Mais quand la mère fut seule, le soir, à son tour, avant de s'endormir, +elle eut un grand poids sur le cœur. Elle relut la lettre une fois, +deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une écriture tremblante +qui heurtait l'œil comme un sanglot blesse l'oreille: «Mon cher Justin, +notre petite fille est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.»</p> + +<p>La mère de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse. +Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien +entre toutes mères.</p> + +<p>Et elle songea. Justin était bien changé. Il végétait près d'elle, +mélancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou +Virgile presque toujours, car c'était un lettré, et, en outre, il +craignait ces œuvres où l'art nouveau entasse les émotions de la vie +réelle.</p> + +<p>Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue.</p> + +<p>Puis il rentrait plus morne qu'il n'était parti.</p> + +<p>Jamais plus il n'avait prononcé le nom de Lily, mais quand sa mère +l'interrogeait il répondait souvent avec son douloureux sourire:</p> + +<p>—Ne parlons pas de moi. J'ai été fou.</p> + +<p>On était bien loin d'être heureux en ce joli château de Monceaux, si +riant et si paisible.</p> + +<p>Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne +femme s'étonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit même sa besogne +de marieuse acharnée et l'affaire de la troisième bru fit un pas.</p> + +<p>Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le cœur de la mère se serra de +nouveau. Il fallut, bon gré mal gré, lire et relire la lettre de «cette +fille». Et cette fois, on pensa à l'enfant.</p> + +<p>«Notre petite fille est perdue...»</p> + +<p>La mère de Justin, qui était une femme brave et convaincue, résista +pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle céda le onzième +jour.</p> + +<p>C'était la veille de cet après-midi où se passèrent les événements +racontés au précédent chapitre. Justin et sa mère dînaient seuls. Justin +était distrait et morne, selon sa coutume. On avait échangé, à de longs +intervalles, quelques rares paroles.</p> + +<p>—Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous +enfin ton avis sur Louise?</p> + +<p>C'était le nom de la troisième fiancée.</p> + +<p>—Elle est charmante, répondit Justin. Tout à fait charmante.</p> + +<p>—Alors tu l'aimeras?</p> + +<p>—Je ne crois pas, ma mère.</p> + +<p>La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience.</p> + +<p>—Ne te fâche pas, bonne mère, reprit Justin qui eut un sourire +découragé. Tu sais bien que j'ai été fou. Cela me revient encore +quelquefois.</p> + +<p>Il se leva et sortit.</p> + +<p>Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son +appartement.</p> + +<p>Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander à l'office +si Justin était rentré. Sur la réponse négative des domestiques, elle +passa au salon et donna l'ordre suivant:</p> + +<p>—Vous direz à monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir +vue. J'attends ici son retour.</p> + +<p>Quand Justin rentra, il était tard. On l'introduisit au salon où sa mère +était debout près du seuil. Elle lui dit:</p> + +<p>—Embrasse-moi.</p> + +<p>C'était un grand amour que Justin avait pour sa mère.</p> + +<p>—Il est arrivé malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans +ses bras.</p> + +<p>Puis il ajouta, l'entendant sangloter:</p> + +<p>—Qu'as-tu, mère, au nom de Dieu que veux-tu de moi?</p> + +<p>Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu.</p> + +<p>Et depuis qu'il était homme, on le faisait obéir, à son tour, avec des +larmes.</p> + +<p>—Embrasse-moi, répéta la comtesse, embrasse-moi de tout ton cœur. Il +est arrivé malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras +peut-être pas me le pardonner!</p> + +<p>Justin sourit d'un air incrédule.</p> + +<p>Elle lui tendit la lettre ouverte.</p> + +<p>Justin y jeta les yeux et tomba brisé sur un siège.</p> + +<p>La comtesse se mit à genoux près de lui.</p> + +<p>—Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois +bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!</p> + +<p>Justin l'attira vers lui et la baisa au front.</p> + +<p>—Je vous pardonne, ma mère, dit-il.</p> + +<p>Mais son regard ne quittait pas la pauvre écriture tremblée qui criait à +l'aide.</p> + +<p>—Dix jours! pensa-t-il tout haut.</p> + +<p>—Je n'ai que toi, répliqua la comtesse comme si on l'eût accablée de +reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!</p> + +<p>—Ma mère, je vous pardonne, répéta Justin.</p> + +<p>Mais il était si pâle que la comtesse, navrée, se couvrit le visage de +ses mains en criant:</p> + +<p>—Ah! tu l'aimes! tu l'aimes!</p> + +<p>Justin répondit, portant à ses lèvres, sans le savoir peut-être, le +papier où était l'écriture de Lily.</p> + +<p>—Vous m'aviez dit: «Veux-tu me faire mourir de chagrin?...» Ah! je vous +aime bien, ma mère! Je l'ai abandonnée pour vous!</p> + +<p>La comtesse répéta avec une sorte de folie:</p> + +<p>—Je n'avais que toi!</p> + +<p>—Elle avait l'enfant, c'est vrai, prononça tout bas Justin. Et quand +j'ai été parti, l'enfant l'a consolée. À présent, elle est seule...</p> + +<p>—Veux-tu que j'y aille? s'écria la comtesse qui se leva. Justin secoua +la tête.</p> + +<p>—Vous n'avez pas de torts envers moi, ma mère, dit-il, ni envers elle. +Vous êtes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis +un lâche esprit et un misérable cœur. Le monde n'est rien pour moi, et +j'ai fait comme si j'eusse été l'esclave du monde. Ah! je vous aime +bien!</p> + +<p>La comtesse prit sa tête à pleines mains et le baisa passionnément.</p> + +<p>—Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon cœur! Mais Justin disait +sous ses caresses:</p> + +<p>—La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est +peut-être morte!</p> + +<p>Il essaya de se lever à son tour.</p> + +<p>—Tu vas partir! s'écria la comtesse épouvantée. Tu ne reviendras pas!</p> + +<p>Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de +ses deux mains et s'affaissa sur lui-même. La comtesse le releva, forte +comme un homme!</p> + +<p>—Je te dis que j'irai, fit-elle avec une émotion désordonnée. Je +l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle!</p> + +<p>Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanimé pendant une +partie de la nuit.</p> + +<p>Au matin, on attela; Justin et sa mère partirent pour Tours.</p> + +<p>La route fut silencieuse.</p> + +<p>À la gare du chemin de fer, au moment de la séparation, la comtesse dit:</p> + +<p>—Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez +donnés. J'ai pensé toute la nuit et j'ai prié. Il y a des choses +impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.</p> + +<p>—Je choisirai, ma mère, répondit Justin, dont les yeux étaient sans +larmes.</p> + +<p>Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.</p> + +<p>La comtesse resta un instant immobile.</p> + +<p>La veille elle avait dit: «S'il le faut je l'aimerai...»</p> + +<p>Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'étonna de ne pas +l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château +dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!»</p> + +<p>Le train roulait vers Paris.</p> + +<p>Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin +dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée.</p> + +<p>Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis +elle se mit au lit, quoique le soleil n'eût pas fourni encore la moitié +de sa course.</p> + +<p>Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s'il +avait eu des compagnons de voyage. Il s'était absorbé en lui-même—pour +choisir.</p> + +<p>Son choix était fait au moment où il donna l'adresse de Lily au cocher +de fiacre, rue Lacuée, numéro 5.</p> + +<p>Il avait le cœur brisé, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse, +cette folie le reprenait, éveillé d'une sorte de sommeil. Il revoyait +Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment +aimait-il donc sa mère!</p> + +<p>Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d'espérer la réunion de +ces deux profondes tendresses qu'un abîme séparait aujourd'hui!</p> + +<p>Sa mère avait dit: «Il y a des choses impossibles!» mais là-bas, +derrière le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une +tête enfantine, auréolée de cheveux blonds.</p> + +<p>Sa fille! Est-ce que sa mère résisterait aux caresses de sa fille!</p> + +<p>Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir près +du berceau vide, transformé en autel, et attendre.</p> + +<p>En attendant il prit le portrait photographié de Lily et il eut un +sourire ému en prononçant ce mot qui vient à la bouche de tout le monde, +quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une épreuve où la +mère est «bien venue»: «Elle a bougé!»</p> + +<p>Elle avait bougé beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc, +indécis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui +pourtant était gracieux; un nuage souriant.</p> + +<p>Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une +fascination. Il y avait de la mélancolie sur ses traits, mais elle était +splendidement belle.</p> + +<p>Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lèvres, penchées vers +le nuage, qu'elle était venue là pour avoir le portrait de l'enfant +uniquement.</p> + +<p>Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de +l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux +orgueil.</p> + +<p>Tout en elle était charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop +peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, même +dans ce sens restreint exprimant le goût innocent de la parure; il n'y a +que les jeunes mères pour s'oublier tout à fait et pour être adorables +malgré elles.</p> + +<p>Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chère histoire +dans la jeune gravité de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je +ne sais quel tour austère, et il fallait la grâce enchantée de la taille +pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.</p> + +<p>Justin en arriva à deviner et se dit: je ne serai plus que le second +dans ce cœur...</p> + +<p>Et ce fut de la joie. La place était bonne, à côté de Justine adorée.</p> + +<p>Il lui semblait, tant il était heureux, que son premier effort allait +retrouver Justine.</p> + +<p>La brume était déjà presque tombée que Justin regardait et songeait +encore.</p> + +<p>Un pas lourd monta l'escalier.</p> + +<p>—J'ai été du temps, dit-on dès le carré; je ne voulais pas revenir sans +avoir fait mon possible. Mais rien! La mère Noblet a perdu la moitié de +ses pratiques et dit comme ça que nous en sommes la cause. Les autres, +on croirait qu'on leur parle déjà du déluge... Ah!</p> + +<p>La voix s'arrêta brusquement sur ce cri. Médor venait d'apercevoir +Justin.</p> + +<p>—Est-ce que je me suis trompé de porte? gronda-t-il dans son +étonnement. Mais non. V'là le petit berceau. Où est la Gloriette?</p> + +<p>—J'attends madame Lily, lui fut-il répondu.</p> + +<p>—Ah! fit encore Médor, vous avez peut-être des nouvelles?</p> + +<p>—Non, je ne sais rien.</p> + +<p>Médor s'approcha et vint regarder l'étranger de tout près. Il faisait +presque nuit.</p> + +<p>—Alors, dit-il, qui êtes-vous pour l'attendre comme ça, chez elle?... +chez elle, je n'ai jamais vu personne.</p> + +<p>Justin hésita. Médor s'était mis entre lui et le jour pour l'examiner +mieux.</p> + +<p>—Ah! fit-il pour la troisième fois et sur un ton qui marquait peu de +sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous êtes celui qui... enfin, +l'homme du château en Touraine!</p> + +<p>Justin fit un signe de tête affirmatif. Médor s'éloigna de lui.</p> + +<p>—Et vous, demanda Justin, qui êtes-vous?</p> + +<p>—C'est moi qu'ai perdu l'enfant, répliqua Médor avec rudesse. Alors, je +rachète ça comme je peux.</p> + +<p>Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'après +Justin le vit revenir tout essoufflé; il avait à la main un bougeoir +allumé qu'il posa sur le guéridon.</p> + +<p>Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:</p> + +<p>—Si vous n'étiez pas là, je croirais que c'est vous; mais vous voilà, +c'est impossible!</p> + +<p>Justin ne comprenait pas.</p> + +<p>Il y avait tant d'égarement dans les yeux du pauvre diable que Justin le +soupçonna d'être ivre, dans le premier moment.</p> + +<p>Mais Médor n'était pas ivre; il parlait surtout pour lui-même et +poursuivit cette argumentation bizarre destinée à éclairer sa propre +pensée, ne s'inquiétant nullement de l'effet produit sur son +interlocuteur.</p> + +<p>—Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sûr, puisqu'elle vous +attendait et que vous ne veniez pas. Vous étiez dans un château, et elle +dans une mansarde. Si la petite avait eu son père auprès d'elle, on ne +l'aurait pas volée, pas vrai? c'est sûr. Mais ce n'est pas ça: elle n'a +jamais parlé que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il +y a donc que si vous l'aviez emmenée dans une belle voiture, c'était +tout simple. Mais l'autre...</p> + +<p>—Quel autre? demanda Justin dont le cœur se serra terriblement. +Expliquez-vous, je vous en prie!</p> + +<p>Médor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupières. Il +continua:</p> + +<p>—J'aurais pleuré, pas vrai? parce que je m'étais habitué à la garder et +à la servir... Ah! ah! Écoutez donc: celle-là a été trop malheureuse! +Mais ce n'est pas ça! s'interrompit-il en balayant son front de sa large +main. Qui donc était dans cette belle voiture où elle est montée, +puisque vous voilà ici, vous.</p> + +<p>Justin s'était levé. Il balbutia:</p> + +<p>—Alors, elle est partie?</p> + +<p>—Après? fit Médor avec un emportement sans motif. N'était-elle pas +libre de partir?</p> + +<p>Sa main lourde pesa sur l'épaule de Justin qui avait la tête courbée.</p> + +<p>—Vous voilà libre aussi, dit-il amèrement. Je ne connais pas bien les +gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donné un prétexte; +allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne +soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tête +contre la muraille, hé! l'homme du château!</p> + +<p>Médor avait la narine gonflée et l'œil brûlant.</p> + +<p>Justin, en effet, ne prononça pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en +alla pas non plus. Médor, qui le sentit chanceler, fut obligé de le +soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le déposer, inerte, +sur le lit de la Gloriette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#Table">XV</a></h2> + +<h3>Vente de Lily</h3> + + +<p>Quand Médor avait descendu l'escalier naguère sous le coup de son +premier étonnement, son dessein n'était autre que d'attendre Lily en +bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait être +quelque part aux environs, guettant peut-être son retour à lui, Médor, +qui, de son propre aveu, était en retard.</p> + +<p>Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'était montrée +discrète et charitable lors de l'arrivée de Justin.</p> + +<p>Cette voisine, pour se dédommager, avait rassemblé là une demi-douzaine +de commères des deux sexes et racontait, avec force embellissements, +<i>l'équipée</i> de la Gloriette.</p> + +<p>—On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur +appartient peut-être à la haute administration. On dit que les chefs +font comme ça de jolies connaissances, sans bourse délier et rien qu'en +chantant: «J'ai le bras long, ma petite mère» sur l'air de <i>Ma +Normandie, je me brûle l'œil au fond de la rivière.</i> Faut bien rire un +peu, dites donc! n'empêche que la Gloriette était en déshabillé, pas +gênée du tout, vis-à-vis du monsieur, préfet ou marquis, tiré à quatre +demi-cents d'épingles, avec barbe moderne et cheveux coiffés par le +perruquier, tout ça noir, mais noir! noir! que le cocher avait une +perruque blanche, à treize boudins, et le valet de pied pareillement de +même, en plus que les chevaux étaient harnachés de cuir verni avec +toutes les boucles en or, et des peintures aux portières: sauvages qui +tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason. +Ça s'appelle comme ça, je l'ai su à l'Ambigu. Et que le grand seigneur a +donné la main noblement à la Gloriette qui faisait ses manières. Et +fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'île d'Amour ou autre, à +Asnières, quarante francs par tête... voilà!</p> + +<p>Les gros poings de Médor s'étaient fermés deux ou trois fois pendant +cette conférence, et s'il n'avait assommé purement et simplement +l'éloquente voisine, ce n'était pas faute de bonne envie.</p> + +<p>La pensée de Justin—l'homme du château—l'avait fait remonter.</p> + +<p>Il était revenu à Justin, comme si celui-ci eût pu lui fournir des +renseignements. Peut-être encore, car il y avait un sentiment mauvais +dans le cœur du pauvre Médor, avait-il voulu infliger à Justin une part +de la peine qu'il éprouvait lui-même si cruellement. Médor s'arrogeait +le droit de punir celui qu'il jugeait coupable.</p> + +<p>C'était une honnête et brave créature. Était-il à son insu et ne fût-ce +qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le +dire. Son dévouement, il est vrai, ressemblait à un culte, mais +n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance +d'abord, ensuite dans sa pitié.</p> + +<p>—Celle-là est trop malheureuse! avait-il dit.</p> + +<p>Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la +sollicitude maternelle, l'abnégation de l'esclave et l'ardent respect +des amours chevaleresques, était venu se joindre à la gratitude et à la +compassion.</p> + +<p>Le tout formait une passion profonde, mais désintéressée splendidement, +qui emplissait le cœur entier du pauvre diable.</p> + +<p>Quand il se vit en face de Justin évanoui, il éprouva une grande +surprise.</p> + +<p>—Il l'aimait donc bien! se dit-il.</p> + +<p>Après quoi il se demanda:</p> + +<p>—Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonnée?</p> + +<p>Le bon Médor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour répondre à ces +questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus +pressé était de secourir Justin; Médor s'y employa de son mieux.</p> + +<p>—Paraît que c'est mon état, pensait-il avec un reste de rancune: +soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas!</p> + +<p>Comme médecin, Médor n'en savait pas très long. Il jeta de l'eau au +visage du malade qui demeura immobile.</p> + +<p>Nous l'avons dit, Justin était très remarquablement beau. Tout en +travaillant à sa guérison, Médor le considéra d'abord d'un œil qui +n'était rien moins que bienveillant.</p> + +<p>Pour lui, cet «homme du château» était trop blanc, trop semblable à une +femme, malgré la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lèvre. Il +avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.</p> + +<p>—Ça n'est pas le même monde que nous, se disait-il, ça n'a que du +bonheur dans la vie et ça fait le malheur des autres: c'est trop joli!</p> + +<p>Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et Médor s'étonna d'être ému. Il +pensait:</p> + +<p>—Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la même manière de regarder que +Petite-Reine.</p> + +<p>Justin reprit complètement ses sens au bout de quelques minutes. Il +interrogea. Médor fut tout étonné lui-même de la douceur qu'il mettait +désormais dans ses réponses.</p> + +<p>Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:</p> + +<p>—Je pense qu'aujourd'hui vous êtes plus fort que moi, l'ami. Vous +eussiez bien fait de me casser la tête si j'avais mal parlé d'elle.</p> + +<p>Justin lui avait ensuite tendu sa main que Médor avait touchée, non sans +un reste de défiance.</p> + +<p>Mais, au lieu du plaisir que le bon garçon s'était promis à frapper sur +le cœur de l'homme du château, il mit malgré lui tous ses soins à +diminuer le coup porté. Parmi les cancans de la voisine, il choisit +celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima à sa manière.</p> + +<p>—Voilà, dit-il, on ne sait pas. La tête n'a pas toujours été bien +solide chez elle depuis l'événement. Il y avait donc une personne que +j'ai accusée, moi, d'avoir volé l'enfant, un duc, à ce qu'ils disent. Ce +n'est pas mieux bâti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on +n'est pas noir, remarquez ça, et peau tannée. Alors le particulier de la +voiture où elle a monté répond à ce signalement... Attendez! Je ne suis +pas bien mon idée: c'était pour vous dire qu'elle a monté dans la +voiture rapport à la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour +trahir l'amitié jurée avec vous, dont elle est incapable.</p> + +<p>Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'était assis sur le pied +du lit.</p> + +<p>—Et depuis l'événement, dit-il, jamais vous ne l'avez quittée?</p> + +<p>—Jamais je ne la quitterai, répondit Médor, à moins toutefois que je +devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.</p> + +<p>—Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.</p> + +<p>—Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon idée, mais je +ne pensais pas bien de vous.</p> + +<p>—Vous aviez raison, répondit Justin avec une profonde tristesse.</p> + +<p>—Savoir! fit Médor complètement retourné. Quelqu'un qui dirait du mal +de vous maintenant aurait affaire à moi. Quoi donc! mieux vaut tard que +jamais, comme on dit, et à tout péché miséricorde. N'y aurait qu'une +seule chose...</p> + +<p>Il s'arrêta et son regard devint sombre.</p> + +<p>—C'est si vous en aviez épousé une autre là-bas! acheva-t-il à voix +basse après un silence.</p> + +<p>Justin ne répondit que par un sourire.</p> + +<p>—Alors, s'écria Médor joyeusement, va bien! vous l'épouserez! Et nous +nous mettrons tous à chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra; +j'ai été chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas, +quand l'enfant sera retrouvée, bonsoir les voisins, on peut toujours +gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la +conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien +qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir.</p> + +<p>La main de Justin pesa sur son bras.</p> + +<p>—Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il.</p> + +<p>La joie du bon garçon tomba, et il devint tout pâle.</p> + +<p>—Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas, +où irait-elle?</p> + +<p>Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et +Médor comptèrent dix coups. Ils se regardèrent. L'inquiétude de Justin +gagna Médor qui dit:</p> + +<p>—Jamais rien de semblable n'est arrivé.</p> + +<p>Ils attendirent encore une heure. Médor se mit à parcourir la chambre +comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arrêtant tout à coup en +face de Justin qui semblait atterré.</p> + +<p>—Ça l'a peut-être repris! dit-il. J'entends sa folie!</p> + +<p>Et il raconta à Justin, qui pleurait en l'écoutant, la scène qui s'était +passée auprès de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantôme +de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres +et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient à ébranler, +puis, lui, Médor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de +feuilles sèches blanchi par un rayon de lune.</p> + +<p>—Ça fit l'effet comme si c'était un coup de massue qu'elle recevait sur +la tête, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai +vu qu'elle retournait dans ces idées-là, voyant l'enfant partout.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, minuit sonna.</p> + +<p>Ils se levèrent. C'était le terme qu'ils avaient fixé tous deux, sans se +communiquer leur pensée, pour limite extrême, au-delà de laquelle il +n'était plus permis d'espérer le retour de Lily.</p> + +<p>Médor tourmentait ses cheveux crépus, dont la racine était baignée de +sueur.</p> + +<p>—Un duc, murmura-t-il, ça peut être un coquin, surtout un duc américain +ou autre. Sûr qu'il avait donné de l'argent à la voleuse d'enfants. +C'est à moi-même que le factionnaire le dit. Moi, ça ne me gênerait pas +de fricasser un duc s'il faisait du mal à la Gloriette!</p> + +<p>—Où demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.</p> + +<p>—Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque +chose. La plante des pieds me brûle.</p> + +<p>Il descendit l'escalier en courant.</p> + +<p>Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il +sortit à son tour, sans savoir où il allait.</p> + +<p>Il suivit le quai à pas lents; il ne cherchait pas. À quoi bon chercher? +Un désespoir farouche lui oppressait le cœur. C'était comme un grand +remords qui enveloppait jusqu'à sa mère.</p> + +<p>—Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centième fois, car +toutes les profondes douleurs se répètent et radotent; elle m'a appelé +dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne +suis pas venu, elle s'est lassée... et pouvait-elle savoir à quel point +je l'aime, puisque moi, moi-même, je ne le savais pas!</p> + +<p>C'était bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vécu triste, mais +calme, au château de Monceaux, abrité en quelque sorte derrière +l'autorité de sa mère.</p> + +<p>Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attiédi d'abord par +la possession tranquille, avait couvé durant l'absence. Il n'y avait pas +eu explosion parce que Justin était homme à s'engourdir aisément, +d'abord, et ensuite parce que l'idée restait en lui, la certitude de +n'avoir qu'un pas à faire pour ressaisir le bonheur abandonné.</p> + +<p>Ils sont nombreux, ceux-là qui, comme notre beau Justin, n'écoutent qu'à +la dernière extrémité le murmure paresseux de leur conscience.</p> + +<p>Mais maintenant la dernière extrémité était atteinte. Ils s'éveillent, +ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent +lâchement sur le matelas morne de l'atonie.</p> + +<p>Justin s'arrêta une fois au moment où il allait maudire sa mère.</p> + +<p>Il sentait grandir en lui l'amour comme une fièvre.</p> + +<p>Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure, +l'espoir l'avait saisi au collet et il s'était dit:</p> + +<p>—Elle est là peut-être, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si +ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma +vie...</p> + +<p>Et il s'élança courant sur le quai désert.</p> + +<p>Médor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il +courait pour courir.</p> + +<p>En courant, la colère lui venait souvent contre l'homme du château, mais +il revoyait bientôt les grands yeux mouillés de Justin, et il s'apaisait +jusqu'à avoir pitié.</p> + +<p>Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la +Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des réverbères une +robe flotter dans la nuit—ou une forme couchée qu'il appelait et qui +fuyait.</p> + +<p>Il resta longtemps à rôder autour de la Morgue, cette funèbre salle +d'attente qui effraye et fascine.</p> + +<p>Dans cet immense Paris, combien de misères regardent la Morgue en +tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des +os, quand apparaissait à son horizon la blanche tour élevée au-dessus +des caveaux de Saint-Denis!</p> + +<p>Au jour, Médor rentra et trouva Justin tout seul, agenouillé devant le +berceau.</p> + +<p>La fatigue l'avait endormi là. Il tenait à la main le portrait, et sa +tête reposait sur l'oreiller de Petite-Reine.</p> + +<p>Médor s'assit et attendit l'heure où il est possible de voir un +commissaire de police. Justin s'éveilla. Ils ne se parlèrent point. +Avant de s'en aller Médor dit pourtant:</p> + +<p>—Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.</p> + +<p>Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux +de police comme partout, mais ici un élément s'était rencontré qui avait +rafraîchi sans cesse la mémoire du commissaire et de ses agents. +Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que +Lily elle-même et son représentant Médor. Il avait donné de l'argent +beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi à +l'administration centrale, et certes, si les recherches étaient restées +infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un +meilleur résultat.</p> + +<p>Après l'expédition manquée de la foire au pain d'épice, la Sûreté avait +généralisé les battues, dans Paris et hors Paris. On avait excepté +seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la +place du Trône avant l'enlèvement de la petite Justine. Nous n'avons pas +oublié que le Théâtre Français et Hydraulique de madame Canada était +précisément dans ce cas.</p> + +<p>Monsieur le duc de Chaves était un homme influent et bien posé à tous +égards, quoique ses mœurs un peu excentriques le tinssent éloigné des +centres mondains. La préfecture avait mis les agents Rioux et Picard, +qui connaissaient les débuts de l'affaire à la disposition du très +habile inspecteur chargé de poursuivre les recherches. On avait +réellement agi pour le mieux, mais la petite Justine était restée +introuvable.</p> + +<p>Et le renseignement donné par monsieur le duc à la Gloriette: ce départ +d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amérique, qu'il +fût vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la préfecture, ni du +commissaire de police. Médor n'allait pas, cette fois, chez le +commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait +même pas pour déclarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait +qu'une pareille déclaration serait tout à fait inutile. Son but était +plus aisé à atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de +monsieur le duc de Chaves.</p> + +<p>Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmené Lily dans +cette belle voiture armoriée étaient une seule et même personne.</p> + +<p>Nous savons qu'il ne se trompait point.</p> + +<p>Il eut l'adresse et se rendit incontinent à l'hôtel habité par monsieur +le duc.</p> + +<p>Là, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitté Paris, la +veille au soir, pour retourner au Brésil.</p> + +<p>Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le +portrait. On lui répondit que monsieur le duc était marié avec une très +belle duchesse et on le mit à la porte.</p> + +<p>Ce dernier détail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre +Médor. Sans ce dernier détail, il eût proposé à Justin de partir pour +l'Amérique.</p> + +<p>Il revint la tête basse. L'événement de la veille se présentait +désormais à son esprit comme une énigme insoluble.</p> + +<p>Quelques jours se passèrent. Médor avait gardé le silence vis-à-vis de +Justin qui s'était logé dans le voisinage et venait tous les jours +passer de longues heures auprès du berceau. Médor et lui ne se parlaient +guère, ils avaient épuisé tout ce qui se pouvait dire.</p> + +<p>Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire +de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l'exacte vérité, mais +telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui +montrait sa passion agrandie.</p> + +<p>Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui +venait lui dire: «Je n'ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor +ressentit le plus terrible embarras qu'il eût éprouvé en sa vie.</p> + +<p>Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mère +est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau +d'hôpital.</p> + +<p>Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l'appel du bonheur, ce +respect qu'inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la +fatalité.</p> + +<p>Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite +est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il +joignit ses grosses mains et murmura:</p> + +<p>—Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!</p> + +<p>Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'espérer. Il alla +un matin jusqu'à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu +revoir le paradis de ses jeunes tendresses.</p> + +<p>Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait même plus du +petit ménage.</p> + +<p>Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose +d'ascétique. Il n'avait qu'une pensée et son silence même l'exhalait +d'une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette +douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le +symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où, +courant les champs et les bois, au gré d'une folie paisible et chantant +la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui +rendait.</p> + +<p>Ou bien, il la voyait morte.</p> + +<p>Morte ou folle, il l'entourait d'une idolâtrie si ardente que Médor +attendri en recevait le contrecoup. Médor l'aimait maintenant.</p> + +<p>En conscience, les propriétaires ne peuvent avoir égard à tous ces fades +romans. Il faut les loyers payés. Au bout de trois semaines environ, +vingt-quatre heures après les délais échus, un petit papier fut collé à +la porte de la maison. Ce petit papier annonçait la vente de madame +Lily.</p> + +<p>Médor épelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa +inaperçue pour l'un et pour l'autre.</p> + +<p>Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire à vue d'œil. Il devenait +maigre et pâle, le bord de sa paupière s'enflammait, sa taille si +élégante et si noble se voûtait comme celle d'un vieillard. Il y avait +une chose singulière: chaque matin Médor le voyait arriver l'œil +fatigué, mais ardent, la joue hâve, mais teintée par places, entre cuir +et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient à des meurtrissures.</p> + +<p>À ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et +comme une lugubre gaieté.</p> + +<p>De ses habits, qui allaient s'usant déjà et se souillant sans qu'il y +prît garde, et de toute sa personne se dégageait une odeur particulière +où l'on eût démêlé le parfum de l'anis, modifié par une pénétrante +amertume.</p> + +<p>Les gens comme Médor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon +garçon s'était dit une fois ou deux:</p> + +<p>—Il aura bu l'absinthe, faut bien se récœurer.</p> + +<p>À mesure que la journée avançait, l'animation de Justin tombait. Il +s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, régulièrement, jusqu'à +ce qu'enfin son exaltation se fit complète atonie.</p> + +<p>Le propriétaire était homme à ne négliger ni les usages ni même les +convenances. Il ne fit procéder à la vente que le lendemain du délai +légal.</p> + +<p>Ce fut un grand coup pour Justin et pour Médor qui ne s'y attendaient ni +l'un ni l'autre; il sembla que c'était la fin de tout. Ils restèrent +consternés devant les cinq ou six commères qui venaient acheter; les +paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si +misérable profanation.</p> + +<p>Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!</p> + +<p>Justin fut longtemps à trouver cette chose si simple:</p> + +<p>—J'achète le tout.</p> + +<p>Il voulut aussi garder la chambre à son compte, mais la chambre était +louée.</p> + +<p>Médor se chargea d'opérer le déménagement. Son pauvre cœur défaillait; +ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.</p> + +<p>Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect +humain.</p> + +<p>Vers la brune, tout ce qui avait appartenu à la Gloriette était dans le +logement de Justin, qui dit à Médor:</p> + +<p>—Vous êtes encore ici chez elle. Entrez, sortez à toute heure, selon +votre volonté, comme si c'était votre maison.</p> + +<p>Médor remercia et s'enfuit. Il étouffait. Justin resta seul.</p> + +<p>Quand Médor rentra, il était onze heures avant minuit. Il ne vit rien +d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oublié de +remonter fumait et n'éclairait plus.</p> + +<p>Mais quand ses yeux furent habitués à cette obscurité, Médor aperçut +Justin couché tout de son long sur le carreau, l'œil ouvert, gonflé, +sanglant.</p> + +<p>Auprès de lui était le berceau qui avait été de nouveau disposé en +autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.</p> + +<p>Entre les jambes écartées de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe +complètement vide.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Médor qui recula d'un pas comme on fait à l'aspect d'un +reptile venimeux, il veut en finir!</p> + +<p>Un papier froissé était dans les doigts de Justin, un papier encadré de +noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.</p> + +<p>À la lueur de la lampe qui mourait, Médor épela les premières lignes de +la lettre funèbre.</p> + +<p>—Sa mère! balbutia-t-il.</p> + +<p>Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui était baigné d'une sueur +froide et acheva:</p> + +<p>—Sa mère est morte; il l'a tuée! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui +qui est le plus malheureux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#Table">XVI</a></h2> + +<h3>Mémoires d'Échalot</h3> + + +<p>«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par +suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil +en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école, +tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse, +puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne +Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle +j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience +de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la +conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre +position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au +long.</p> + +<p>«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme +le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je +désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont +amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre +première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le +maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les +belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore, +elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle +est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros +industriels.</p> + +<p>«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés +dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous +deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne, +mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable, +solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle +est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser +par notre économie.</p> + +<p>«C'est de commencer par le commencement.</p> + +<p>«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre +voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de +l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de +Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de +Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la +fête, avec permission des autorités.</p> + +<p>«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles +inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on +voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les +amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On +avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais +par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier +avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor, +mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort.</p> + +<p>«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les +dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma +carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas +ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées.</p> + +<p>«À huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle +de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaitée, +qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le +prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert +vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment où même son +pesant d'or ne l'aurait pas portée à s'en défaire, l'intérêt commercial +se joignant à l'affection maternelle dans son cœur pour s'y opposer.</p> + +<p>«L'enfant était évanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je +suppose, et Similor, à qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a +tous les talents de société et autres, la repiqua par un truc à lui. +Comme quoi elle s'endormit peu de temps après entre madame Canada et +moi, dans notre propre chambre où nous passâmes une partie de la nuit à +contempler sa beauté, disant que c'était une petitesse de la part des +auteurs de ses jours de l'avoir lâchée comme ça pour soixante francs.</p> + +<p>«Car Saladin avait bien dû gagner quarante francs pour le moins, sur le +marché.</p> + +<p>«Quoiqu'il l'avait peut-être tout uniment chipée. C'est plus dans sa +nature adroite comme un singe. Et de manière ou d'autre, il en fut le +bœuf, car Similor lui contre pinça la somme tout entière, à l'abri de +l'autorité paternelle d'un tuteur. Ça nous amusa, Amandine et moi; +c'était farce.</p> + +<p>«Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de +leurs fautes et indélicatesses répétées pour que je parle ainsi d'Amédée +Similor, mon ami de cœur, et de Saladin, dont j'ai été son unique +nourrice, l'ayant abreuvé et sevré de mon lait, à mes frais, dans son +enfance.</p> + +<p>«Sa défunte mère n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les +militaires, même invalides, mais quel cœur! Enfin n'importe. On a +chacun les défauts de la nature.</p> + +<p>«Dans le règne animal, on connaît des sujets dont tout est bon, même les +rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas à charge une semaine, +car dès le premier dimanche que nous travaillâmes en foire, à Melun, +Saladin lui arrangea une crèche avec tout son bon goût qu'il avait, le +polisson, et nous la fîmes voir entre deux bestiaux en qualité d'enfant +Jésus. Mademoiselle Freluche faisait l'étoile qui guide les rois mages, +représentés par Cologne, Poquet et Similor. Nous étions, madame Canada +et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.</p> + +<p>«La petite était si jolie que tout Melun vint la voir à la queue leu +leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localité, située +dans le département de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de +choux, à cause de la forêt de Fontainebleau, célèbre par son palais +royal avec pièces d'eau et carpes, longues comme moi, dues à Henri IV, +où François I<sup>er</sup>, et la belle Gabrielle.</p> + +<p>«En voyageant, on apprend les particularités de ce genre.</p> + +<p>«On eut cent trente francs de boni net à Melun, tous frais faits, et +Similor demanda douze francs de <i>guilte</i> ou gratification, comme quoi il +avait l'autorité sur celui qui avait levé la petite. Crainte de +scandale, on en fixa les appointements journaliers à soixante-quinze +centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui +dit:</p> + +<p>«—Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas être vieux et +quand je vas être fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider à +respirer.</p> + +<p>«C'est là ce que récoltent les mauvais pères, par suite de la justice de +Dieu.</p> + +<p>«Comme ça, la petite, presque au maillot, gagnait déjà par an deux cent +soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs +cinquante centimes. On en met au nombre des enfants célèbres qui n'ont +pas débuté si gentiment dans leur spécialité.</p> + +<p>«Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle +avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'était pas fâchée, +parce qu'une sourde-muette ça attire la curiosité, pouvant servir en +outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'était ni +muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes. +J'ai traversé l'humanité sans faire aucune poussière; néanmoins, je +connais mes talents.</p> + +<p>«Pour moi, l'enfant était comme un couvreur qui a eu l'imprudence de +tomber d'un cinquième étage sur le pavé, assez heureux pour ne pas se +tuer, mais restant étourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait +pas mal, mais sa petite cervelle n'était pas bien à sa place. Similor +m'appela plus d'une fois maladroit à l'égard de cette opinion, mais je +m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pèse, et quand il le voudra, +malgré nos âges, je lui ferai encore une façon au sabre ou à la canne, +ne craignant pas les combats.</p> + +<p>«Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du traître +dans <i>Le Sonneur de Saint-Paul</i> et <i>La Grâce de Dieu</i>.</p> + +<p>«La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, à +Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, la chérie se mit à chanter je ne +sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame +Canada. Nous la mangeâmes de baisers. Elle s'accoutumait à nous très +bien, et je crois qu'elle nous aimait déjà. Faut dire qu'elle était une +idole pour nous; on l'élevait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on +la donne tout de suite à mademoiselle Freluche pour l'exercice et les +principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut +inflexible, se bornant à lui dire: «Tiens-toi droite et mets tes pieds +en dehors», comme aurore d'une éducation prochaine.</p> + +<p>«J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli +et obéissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui +coûtent des douze à quatorze francs tous les jours, souvent malades et +sujets à périr par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans +les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opéra, où la +personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des +chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes bêtes au +fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propreté +est incapable dans tous les lieux qu'ils fréquentent.</p> + +<p>«Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les ménageries +ambulantes, ça fait tout simplement pitié. L'orgueil d'avoir un lion ou +un éléphant a ruiné bien des pères de famille, sans parler que l'animal +féroce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.</p> + +<p>«La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au +serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.</p> + +<p>«Pour s'y retirer, dans les bêtes sauvages, il n'y a que les phoques et +les moutons mérinos assez patients pour qu'on lui réussisse l'opération +de la cinquième patte du phénomène vivant, en bois ou caoutchouc, bien +plantée, et que rien ne paraît quand la cicatrice est tenue propre. En +plus qu'alors, l'animal valétudinaire manque d'appétit et coûte peu pour +la nourriture.</p> + +<p>«Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.</p> + +<p>«C'est supérieur aux clowns et jongleurs, généralement mauvais sujets. +L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut +des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bière et tabac; si +elle est à barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je +n'oserais même pas les préciser dans mes souvenirs.</p> + +<p>«Eh bien! tout ça n'est rien auprès des jumeaux siamois, ni des papas +qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de +siamois, bien collés, pour moins de six francs par jour et le café. Faut +les servir; ils sont mal embouchés et passent leur vie à se battre +réciproquement l'un contre l'autre.</p> + +<p>«Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encéphale et l'homme qui +écrit avec son pied. Pour abréger, le phénomène, c'est la gale, gonflé +d'orgueil et méprisant les personnes naturelles bien proportionnées.</p> + +<p>«Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui +souhaiteront des renseignements détaillés sur la baraque pourront me +consulter. Aucun des secrets de l'état ne m'est inconnu, depuis +l'électricité jusqu'à la tireuse de cartes. Cet écrit étant destiné +seulement à la famille de la jeune personne, je m'arrête, ajoutant que +le ventriloque fait une heureuse exception et chérit ses semblables, +toujours rempli de bonnes mœurs quand il est à jeun.</p> + +<p>«Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hérisse.</p> + +<p>«J'en reviens à l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame +Canada et moi, plutôt périr que d'en arracher un à la douceur du foyer +domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches +traités avec une barbarie pire que les sauvages. La petite était à nous, +puisqu'on l'avait achetée et payée. Et, cédant à mes sentiments +spontanés, je fais savoir aux pères et mères assez maladroits pour +couvrir leurs petits de bleus à l'aide d'instruments contondants que ce +n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante à cent +francs la pièce, plus cher même s'ils ont un talent, et jusqu'à mille +francs si c'est des monstres.</p> + +<p>«Sans être monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli +de figure, peut rapporter à la baraque autant que n'importe quel +crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un +ouvrage dramatique. Or, nous étions trois dans ce cas à la maison: moi +d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odéon; Amédée +Similor, qui comptait des années de figuration sur les planches, et +Saladin, né là-dedans, puisque à l'âge de deux ans il avait rempli le +rôle d'un enfant de carton dans une pièce à grand spectacle, rappelé à +la fin avec monsieur Mélingue et madame Laurent.</p> + +<p>«J'étais étonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais +Saladin avait le génie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec +n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rôle +charmant où elle n'avait qu'à se montrer pour faire de 12 à 15 francs de +recette.</p> + +<p>«La petite fut tour à tour Moïse sauvé des eaux par la princesse +égyptienne, Zélisca ou l'enfant préservé par un chien de la morsure d'un +serpent boa d'Amérique, Winceslas ou le petit prince sauvé d'un incendie +par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin était plus fécond que +monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pièce, une fois payés. +Comme il jouait au bouchon supérieurement et qu'il trichait mieux encore +aux cartes, il cachait de l'argent partout.</p> + +<p>«Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation à +la faveur de la puissance maternelle.</p> + +<p>«Pendant toute la première année, l'enfant fut affichée et annoncée sous +le nom de mademoiselle Cerise à cause d'une circonstance exceptionnelle +qui sera notée plus tard, en faveur de ses parents.</p> + +<p>«À la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulûmes savoir ce +que mademoiselle Cerise nous avait rapporté. Mes comptes sont le modèle +de la partie double; après dix minutes de chiffres je pus dire que +l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.</p> + +<p>«C'était à Orléans (Loiret), sur la place du marché. Madame Canada me +dit:</p> + +<p>«—C'est superbe, je paye le café.</p> + +<p>«—J'accepte, répondis-je. La Californie est à la maison, c'est +agréable.</p> + +<p>«—Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette +chérie-là, et j'aurais une fillette à moi que je ne l'aimerais pas tant.</p> + +<p>«Madame Canada jouit d'une juste renommée pour fricasser le café. C'est +un velours qui sort de ses mains, ne ménageant aucun des ingrédients qui +peuvent ajouter à son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car +nous n'avions plus à y regarder de si près, étant favorisés par la +recette. On passa la nuit tout entière à parler de la petite.</p> + +<p>«C'est sûr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage +maintenant le désir honorable que j'ai de retrouver les parents de la +jeune personne. Cette nuit-là, ce n'était pas ainsi, puisqu'elle me dit:</p> + +<p>«—Cerise, ça n'est pas un nom.</p> + +<p>«—C'est drôle, objectai-je, et ça tape l'œil sur l'affiche.</p> + +<p>«—Possible, mais c'est un écriteau sur son dos. Si on le lui laisse, +les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut +de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.</p> + +<p>«C'était clair, on verra bientôt pourquoi.</p> + +<p>«—En définitive, les parents l'ont vendue, répondis-je sans être bien +sûr que je disais la vérité.</p> + +<p>«Madame Canada haussa les épaules.</p> + +<p>«—C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.</p> + +<p>«Mais au fond du cœur nous avions tous deux la même idée. Les parents +d'un ange pareil: ça doit être dans l'opulence.</p> + +<p>«—En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que +nous avons payé, et cherchons un autre nom à la minette.</p> + +<p>«Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnâmes de la +peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il était épluché, +discuté, puis rejeté, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui +était venu tout seul.</p> + +<p>«Et pendant tout cela, nous regardions cette chère figure blanche et +rose—toute ronde—qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie +cerise en vérité.</p> + +<p>«Car elle avait si bien repris, notre petite! c'était un charme que sa +fraîcheur; c'est qu'aussi elle était dorlotée, mieux que chez des grands +seigneurs.</p> + +<p>«Nous en étions à jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit +ses grands yeux bleus et nous regarda.</p> + +<p>«—Deux saphirs! dit madame Canada.</p> + +<p>«—Saphir! répétai-je.</p> + +<p>«Et l'enfant eut son nom.</p> + +<p>«Elle rabaissa ses longues paupières et se rendormit.</p> + +<p>«Le lendemain, il fut défendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement +que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.</p> + +<p>«Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on eût découvert en elle. +Mademoiselle Cerise parut fâchée d'avoir perdu son nom; elle bouda.</p> + +<p>«Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.</p> + +<p>«Elle était, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle +avait un cœur; je crois qu'elle nous aimait déjà.</p> + +<p>«Jusqu'alors, elle avait chanté quelquefois, prononçant assez bien les +paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parlé. Vers ce +temps, du jour au lendemain, elle se mit à babiller, non point comme si +elle eût appris peu à peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un +coup.</p> + +<p>«Ceci était d'autant plus sûr que son babil ne venait point de nous. +Elle ne répétait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'était +autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle +causait de Médor, de la bergère, de la laitière. Tout ça indiquait +suffisamment qu'elle avait été élevée à la campagne. Elle n'appelait +point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement, +preuve qu'on avait dû la battre.</p> + +<p>«Du reste, il ne servait à rien de l'interroger. Elle vous regardait +tout à coup sans comprendre, ou bien elle pleurait à chaudes larmes. +Nous essayâmes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au +moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez +dit qu'elle n'avait plus de mémoire. Et pourtant elle se souvenait très +exactement de tout ce qui s'était passé depuis son arrivée à la maison.</p> + +<p>«Madame Canada était contente de cela. Elle disait:</p> + +<p>«—Ça fait que la mignonne est née native de la baraque, puisque tout le +reste est pour elle ni vu ni connu.</p> + +<p>«Je vais donc arriver à son éducation.</p> + +<p>«Madame Canada n'était pas aussi instruite qu'elle l'aurait désiré, +quoique étonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le +café noir et l'esprit naturel. Moi, j'étais pris par les soins du +ménage, la tenue des livres et la rédaction du boniment que j'en ai +toujours fourni à la foule de nombreuses variétés, tous agréables et +lardés du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut résolu, +moi et ma femme, qu'on donnerait à l'enfant l'enseignement d'une +princesse, je songeai tout de suite à Saladin pour la lecture, +l'écriture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'à la +tyrolienne, Similor eût été pour l'escrime, toujours séduisante en foire +de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant à laquelle +vous chercheriez en vain son émule dans Paris; enfin, gardant le +principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous +les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa +carrière sérieuse.</p> + +<p>«En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanément pour la +chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqués +avec succès dans plusieurs villes de l'Europe.</p> + +<p>«Les rêves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la +modération. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais +père et mère de qui nous tenions la place, nous n'étions pas encore +contents. Madame Canada avait été désossée dans sa petite jeunesse; elle +disait souvent qu'il serait peut-être opportun pour l'avenir de l'enfant +de lui lâcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer à +mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.</p> + +<p>«On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter +tout à l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant à Paris l'enfant +irait à l'atelier Cœur-d'Acier prendre des leçons de peinture +artistique auprès de monsieur Baruque et de monsieur +Gondrequin-Militaire, à qui sont dus les premiers tableaux de la foire.</p> + +<p>«On ne peut pas dire que tout ça fût des vains songes; néanmoins, il y +en avait trop pour une seule jeune personne qui dépassait à peine sa +troisième année; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commençâmes +par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute liberté, +sauf une petite leçon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.</p> + +<p>«Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularités et un +phénomène.</p> + +<p>«Le phénomène c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre +le sein et l'épaule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans +et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore très bien. Ai-je +besoin d'ajouter que ce phénomène était l'origine de son premier nom? Ça +me paraît superflu. Mon lecteur l'a deviné.</p> + +<p>«Les particularités, les voilà dans leur ordre naturel:</p> + +<p>«1<sup>er</sup> Pendant bien longtemps, la petite ne vint au théâtre que pour +figurer ses rôles. On l'apportait dans la crèche de l'Enfant-Jésus ou +dans le berceau de Moïse et puis on la remportait. C'était tout. Elle ne +connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.</p> + +<p>«Un soir, peu de temps après qu'elle eut retrouvé la parole, je +l'emmenai avec moi pour qu'elle vît danser mademoiselle Freluche: +histoire de lui donner du goût pour la partie.</p> + +<p>«Aussitôt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se +mit à trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais +plus fort. Elle se leva, elle était aussi blanche qu'un linge et +semblait hors d'elle-même.</p> + +<p>«—Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fenêtre.... le +pont... la rivière... Ah! je ne sais plus!</p> + +<p>«Ce dernier mot vint après un grand effort, et l'enfant se rassit, +épuisée.</p> + +<p>«Madame Canada eut le soupçon que sa maman était danseuse de corde. Moi +pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.</p> + +<p>«Le vrai, c'était son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pensée telle +qu'elle fut: sous la fenêtre de l'appartement où demeurait l'enfant, une +danseuse de corde avait coutume de travailler. C'était auprès de la +rivière et vis-à-vis d'un pont...</p> + +<p>«2<sup>e</sup> Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vînt le voir avaler des +sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-là; ayant toujours +gardé vis-à-vis de lui la faiblesse d'une mère nourrice, je cédai à ses +désirs.</p> + +<p>«D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil +garçon et qui se montrait très complaisant pour elle.</p> + +<p>«Quand il entra en scène, la petite le regardait en souriant. Mais à +peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta +violemment en arrière, disant comme l'autre fois:</p> + +<p>«—Maman! maman! maman!</p> + +<p>«Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre +ses pauvres petites dents qui grinçaient:</p> + +<p>«—C'est lui!</p> + +<p>«Et elle tomba inanimée.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#Table">XVII</a></h2> + +<h3>Suite des mémoires d'Échalot</h3> + + +<p>«Faut vous faire savoir que nous eûmes une idée, moi et madame Canada. +Le dernier soir de la foire au pain d'épice, place du Trône, à Paris, il +était venu une petite dame avec une minette jolie, mais là comme toute +une pannerée d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commencé d'avaler +ses sabres, ce soir-là, la minette de Paris avait crié et pleuré, +disant: «qu'il est laid! qu'il est laid!» Et notre Saladin s'était mis +en colère, étant pétri d'orgueil.</p> + +<p>«Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces +choses sont passées. Si on avait cherché tout de suite, on en saurait +plus long, mais on avait l'excuse d'être loin de Paris.</p> + +<p>«Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande +peur de l'avalage, moi et Amandine nous pensâmes subito à la minette de +la place du Trône, et ça nous donna de la peine parce que la petite dame +vous avait l'air de raffoler de son enfant.</p> + +<p>«On voulut s'informer à Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait, +et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se +faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localités. Il nous +méprisait à haute voix. Ses camarades l'appelaient le <i>marquis</i>, et ça +enflait son amour-propre.</p> + +<p>«Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait +qu'à tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions +ensemble, je vis dès ce temps-là que ce coupable père essayait de garder +son influence sur le blanc-bec, plus rusé que lui, en se vantant de nos +anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits +Noirs.</p> + +<p>«C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une +agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perrière. +Si je voulais révéler dans mes présents mémoires tout ce que j'ai vu et +entendu, mêlé, comme je l'étais, à des notaires et à des nobles, que je +faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de +<i>l'Épi-Scié</i>, j'étonnerais bien du monde, j'ai rencontré plus d'une +fois, nez à nez, le fils de Louis XVII, qui était blond comme une +quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les déesses de la fable, +et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne +Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte +d'un coffre-fort. Ça semble drôle, mais quand c'est poussé raide, ça +vaut la guillotine. Assez causé là-dessus.</p> + +<p>«D'ailleurs, à travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma +considération, qui m'est plus chère que l'honneur. Dès que j'ai pu +travailler, j'ai laissé le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont. +Mais Similor, avec ses habitudes d'élégance et ses vices de mangetout, +avait toujours conservé l'idée de retrouver les débris de l'association +et de s'en servir pour faire sa fortune.</p> + +<p>«Saladin mordait à cela et c'était la seule supériorité que son père eût +gardée sur lui.</p> + +<p>«Mais cet écrit n'est pas plus destiné à détailler les maladresses de +Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au +prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne +connaissance; je manie la plume pour être utile à notre fille +d'adoption, et je veux m'étendre seulement sur ce qui la regarde.</p> + +<p>«C'était, dès ce temps-là, un drôle de petit caractère, et des plus +philosophes que moi n'auraient pas su le définir. On ne peut pas dire +qu'elle était gaie, quoiqu'elle eût toujours son joli sourire sur les +lèvres; il y avait derrière ce sourire je ne sais quoi qui restait +triste ou plutôt froid; elle nous aimait bien à sa manière; elle +semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais +froidement. Je cherche à dire ça comme c'était au juste: le froid ne se +montrait pas, il se devinait.</p> + +<p>«Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner +ce qu'il y avait dans ce petit cœur. Nous l'aimions si tendrement que +l'idée qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine +serrait semblablement nos deux cœurs. Avait-elle des souvenirs? les +cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait +pour nous dire son pauvre petit secret?</p> + +<p>«Ou bien, comme nous l'avions pensé si souvent, le coup qui l'avait +séparée de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y +avait des moments où son regard fixe semblait dire: «Je cherche au fond +de ma mémoire vide et je n'y trouve rien.» C'était le plus souvent +ainsi, quand elle se croyait seule et non observée; d'autres fois, son +grand œil bleu s'allumait tout à coup; il semblait qu'elle allait +renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait +alors une expression de joie.</p> + +<p>«Mais tout cela s'évanouissait, ses yeux s'éteignaient; elle redevenait +pâle et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un +voile sur sa figure qui ne disait plus rien.</p> + +<p>«—Moi, répétait souvent Amandine, j'ai idée que la pauvre ange finira +folle. Quelle malheur!</p> + +<p>«En attendant, elle grandissait en bonne santé et en talents. Ils +commençaient à nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en +défaire, on en aurait eu déjà une jolie somme, car les calés de la +partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais état de la +baraque, et ne se gênaient pas pour nous faire des propositions.</p> + +<p>«Mais sans parler des espérances qu'on avait fondées sur ses débuts +comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous +séparer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous +l'avait apportée, était bien capable de nous la subtiliser, je lui dis, +une fois pour toutes, en présence de son père et avec l'approbation de +madame Canada:</p> + +<p>«—Toi, quoique j'aie gardé à ton vis-à-vis la faiblesse d'un père +nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'écrase!</p> + +<p>«À la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caractère et ils +savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'était comme du +papier timbré.</p> + +<p>«Saladin, du reste, ne détestait pas l'enfant, bien au contraire. Il y +avait des moments où nous craignions qu'il ne l'aimât trop, un jour +venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses +habitudes dissolues n'auraient pu le faire espérer; il se levait matin +pour lui donner sa première leçon et, bien souvent le soir, au lieu +d'aller à ses plaisirs, il dépensait encore une heure à la faire écrire +et lire.</p> + +<p>«De son côté, la petite lui témoignait une reconnaissance douce et +froide; elle était avec lui comme avec nous tous, impénétrable. Je parle +ici tout à la fois de plusieurs années car, dès l'âge de trois ans, +comme plus tard, à douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut +toujours pour nous une énigme.</p> + +<p>«Non pas du tout qu'elle se montrât cachottière ou qu'elle s'éloignât de +notre société; toujours et partout elle fut la joie de notre intérieur à +moi et à Amandine, mais enfin si c'était mon métier d'écrire, je me +ferais peut-être mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle +ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable.</p> + +<p>«Dans les premières années, cette chose, que ce fût ou non un souvenir, +se traduisait par ce tremblement dont j'ai parlé, et ce cri toujours le +même: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel à sa mère lui +attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-être parce +qu'elle ne pouvait vraiment pas y répondre), elle choisit elle-même une +autre formule, et dans ses crises, qui se résolvaient la plupart du +temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu.</p> + +<p>«Ce fut à Nantes, grande et belle ville, qui est située sur la rivière, +dans le département de la Loire-Inférieure, que mademoiselle Saphir fut +plantée pour la première fois sur les grandes affiches comme premier +sujet pour la corde raide, remplaçante de madame Saqui.</p> + +<p>«Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la +troupe approuva notre mesure, car déjà, depuis plus de six mois, notre +petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et +mériter sa bienveillance même au sein de la capitale.</p> + +<p>«Elle avait six ans, elle était très grande pour son âge et +admirablement élancée. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un +costume d'azur en conformité de son nom. Quand elle parut semblable à un +nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand +murmure qui n'était ni de l'admiration ni de la surprise, qui était tout +simplement de l'amour.</p> + +<p>«Voilà ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans +les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans +le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de +tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement +et la salle entière souriait d'émotion et d'aise.</p> + +<p>«Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que +croître et embellir quand elle devint demoiselle.</p> + +<p>«Pour en revenir à ses débuts, il y avait chambrée complète parce qu'on +affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne +faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succès, mais il +y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de +mademoiselle Saphir, dû à moi et à madame Canada, n'était pas une +inconséquence. On l'avait imprimé en lettres bleues, à facettes qui +semblaient composées de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche +et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait +regardé, tout Nantes s'était dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle +Saphir? hé, là-bas!</p> + +<p>«Et pour savoir, tout Nantes était venu voir, si bien qu'on avait refusé +du monde à la porte en quantité.</p> + +<p>«Les voisins de la foire enrageaient à faire pitié.</p> + +<p>«Elle dansa comme un chérubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui +faisait rien, elle s'était habituée à la foule dès sa plus petite +enfance, dans la crèche, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent +depuis, elle ne voyait pas le public.</p> + +<p>«Les applaudissements la berçaient ou l'animaient comme une musique; +jamais ils ne l'exaltaient.</p> + +<p>«Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui +était d'une pureté enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la +larme à l'œil: «Si par cas on danse sur la corde en Paradis, ça doit +être de même pareillement».</p> + +<p>«Ce fut une soirée solennelle et je suis vexé de n'en avoir pas la date +exacte pour la signaler ici; mais, à vue de pays, ce doit être vers la +fin de mai de l'année 1858.</p> + +<p>«À la baraque nous étions tous transportés. Mademoiselle Freluche +elle-même oubliait les regrets de l'ambition trompée pour admirer son +élève; Similor enflait ses joues et disait: «Il y a du tabac dans cette +poupée-là!</p> + +<p>«Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises +connaissances en ville.</p> + +<p>«Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de +Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt à mon Amandine et nous +convînmes entre nous de redoubler de surveillance vis-à-vis du blanc-bec +qui devenait un homme.</p> + +<p>«—Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au méchant drôle +d'être émerveillé comme tout le monde!</p> + +<p>«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier, +elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame +Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places +données à des amis pour l'encourager dans son premier pas à l'aide de +bouquets d'administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout +exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas +criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis +spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au +Théâtre Français et Hydraulique, dont j'étais en nom dans sa direction +maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la +démence.</p> + +<p>«Dès qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta +pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne +sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations +que la partie de l'avaleur, si intéressante pourtant, continue de +baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une époque où vous +auriez fait courir l'élite d'une ville, rien qu'en annonçant l'avalage, +opéré par un artiste d'un mérite inférieur à celui de Saladin, qui, +malgré les défauts de son cœur et de son esprit, comprenait joliment +son affaire.</p> + +<p>«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par +la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur +son passage. Elle n'en paraissait pas plus fière; mais quand madame +Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa +poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle +trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu'elle ne prononçait +déjà plus: «Maman, maman, maman...»</p> + +<p>«L'instant après, elle s'élança vers sa mère d'adoption et la couvrit de +caresses.</p> + +<p>«—Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour +subvenir aux besoins de son existence déréglée, c'est des dérisions que +de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle +artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui +sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de +mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et +que je les touche.</p> + +<p>«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix +intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami.</p> + +<p>«—Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le +vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance. +N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que +mademoiselle Saphir est la poule aux œufs d'or, qui nous permettra de +passer nos vieux jours dans l'opulence.</p> + +<p>«Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en +revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite +pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle +Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de +la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la +mesure à l'unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous +refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs +de bénéfice.</p> + +<p>«C'était le Pérou, l'Eldorado, le rêve impossible; on n'avait jamais +rien vu de pareil!</p> + +<p>«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans, +s'il y avait des foires de cette durée; la recette n'avait pas baissé +d'un centime.</p> + +<p>«Mais que nous importait désormais d'aller ici ou là? Nous avions avec +nous notre talisman; nos résidences pouvaient changer de noms, notre +succès était toujours le même.</p> + +<p>«Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen, +Lyon, Lille, Strasbourg et autres versèrent tour à tour dans nos coffres +le témoignage de leur admiration; nous n'avions qu'à nous présenter pour +réussir; la renommée de notre étoile nous précédait désormais, et +plusieurs conseils municipaux des localités secondaires nous firent des +offres exceptionnelles que notre intérêt nous contraignit de refuser.</p> + +<p>«En 1859, au mois d'août, le Théâtre Français et Hydraulique fut dépecé +pour être vendu au vieux bois. À son lieu et place sur le terrain de +foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inauguré le THÉÂTRE DE +MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: <i>Prestiges, élévations, +grâce, adresse!</i></p> + +<p>«C'était un assez beau monument, quoique portatif par le démontage. Un +peu moins vaste que les établissements de messieurs Cocherie et Laroche, +il pouvait passer pour plus élégant. La salle, spacieuse et commode, +était calculée pour l'agrément du public, contenant beaucoup de +premières, quelques secondes pour les gens sans façon et les militaires, +mais point de troisièmes, la populace n'étant qu'un embarras dans les +spectacles qui s'adressent surtout à la haute société.</p> + +<p>«Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premières étaient à 50 +centimes. On doit penser à quel chiffre considérable les recettes +peuvent monter avec de pareils prix!</p> + +<p>«Le lecteur s'étonnera peut-être de n'avoir point vu Paris parmi les +villes qui furent à même de rendre hommage à mademoiselle Saphir. Je +n'ai pas pris la plume sans me résoudre à tous les aveux: Paris ne +connaissait pas mademoiselle Saphir. La même pensée, peut-être coupable, +qui nous avait portés autrefois à lui enlever son premier nom de Cerise, +nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte à notre insu, à +fuir la capitale où nous étions menacée de perdre notre adoré trésor.</p> + +<p>«Et qu'on ne se méprenne point. Je ne fais pas allusion aux bénéfices +considérables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot trésor +s'applique uniquement ici aux choses du cœur. Je ne méprise pas +l'argent, madame Canada est dans le même cas, mais entre l'argent, tout +l'argent de la terre, et notre bien-aimée fille, elle n'hésiterait pas +un seul instant, ni moi non plus. J'en lève la main avec elle.</p> + +<p>«Cet écrit est la preuve que nos idées ont bien changé. Nous nous +repentons du passé, nous ferons autrement dans l'avenir.</p> + +<p>«Rien ne nous coûtera pour retrouver les parents de notre petite. Rien +ne nous gênera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air +dans notre établissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon +nourrisson Saladin ne fussent pas nos associés, il est certain qu'ils +nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en +plus paresseux et refusant toute espèce de services, ne mettait pas de +bornes à ses exigences au sujet des prétendus droits qu'il avait sur +notre fille, et Saladin parvenu à sa majorité rivalisait de cupidité +avec son père.</p> + +<p>«Il était très habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne +voudrais pas rabaisser ses talents: il s'était fait à lui-même une +manière d'éducation soignée, lisant des livres de toute sorte dans son +trou et se préparant à ce qu'il appelait ses campagnes.</p> + +<p>«Depuis longtemps déjà, il avait cessé d'aller au cabaret et n'imitait +point la mauvaise conduite de son père. Au contraire, il était rangé et +même avare, quoiqu'il sût très bien risquer d'un coup toutes ses +économies quand il s'agissait de commerce.</p> + +<p>«Je ne peux pas m'empêcher de le dire, ce garçon-là, bien dirigé, eût +été un joli sujet.</p> + +<p>«L'avalage se dégommant de plus en plus, il paraissait rarement devant +le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis +plusieurs années de grandes précautions pour altérer son physique quand +il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Caraïbe soit +en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de +ces peuplades sauvages; chacun à la baraque lui gardait le secret, et +quelquefois, en ville, il parvenait à cacher les rapports qu'il avait +avec nous.</p> + +<p>«Dans bien des localités, il se faisait passer pour un jeune homme de +famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronné d'un +résultat pécuniaire n'est venu jusqu'à ma connaissance, mais je sais +qu'il se faufila dans plusieurs maisons où il n'aurait point dû avoir +accès, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour +être son gouverneur.</p> + +<p>«Liberté, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des +gendarmes, mais tant va la cruche à l'eau... vous savez le reste. Nous +avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scènes; en +plus que madame Canada concevait des soupçons et me disait que Saladin +nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle +Saphir.</p> + +<p>«Le blanc-bec n'en était que trop capable, quoiqu'il marquât +généralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chère +enfant sous sa dépendance par suite des leçons qu'il lui donnait et dont +elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et +nous nous étions bien aperçus qu'il exerçait sur elle une espèce +d'autorité.</p> + +<p>«Elle était grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait +tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle +avait gardé cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant à craindre. +Quand elle était petite, elle parlait peu, ne se confiait point et +s'éloignait souvent de nous au moment même où nous attendions ses +caresses. Maintenant, c'étaient des rêvasseries à n'en plus finir.</p> + +<p>«Saladin lui fournissait des livres qu'elle dévorait en cachette. À +force de chercher, j'en surpris un, c'était <i>Alexis ou la Maisonnette +dans les bois,</i> de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous +tînmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose à un +libraire pour savoir si c'était là un écrit dangereux.</p> + +<p>«Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit +précipitamment hors de sa chambre où Saladin était en train de lui +donner une leçon de grammaire. L'enfant était fort troublée, elle avait +ce tremblement dont j'ai parlé tant de fois et ses lèvres muettes +appelaient sa mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien +longtemps.</p> + +<p>«Nous l'interrogeâmes ensemble et séparément, moi et Amandine, mais elle +ne voulut pas nous répondre: nous aurions dû être faits à cet étrange +caractère, et pourtant nous en éprouvâmes un grand chagrin.</p> + +<p>«Le soir, j'invitai Similor et Saladin à prendre le café dans notre +chambre. La chose était concertée avec madame Canada, je pris la parole +et je dis:</p> + +<p>«—J'ai été pour vous le modèle des amis, Amédée, et voici un jeune +homme qui me doit l'air qu'il respire, en récompense de quoi l'un et +l'autre vous ne vous comportez pas bien à mon égard.</p> + +<p>«Ils voulurent se récrier, mais madame Canada leur glissa à l'oreille:</p> + +<p>«—Échalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux +mots: vous êtes des canailles.</p> + +<p>«Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqué au sabre +d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin +l'arrêta au moment où il se levait furieux.</p> + +<p>«—C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le +blanc-bec. Sois calme à mon instar.</p> + +<p>«Puis s'adressant à moi il ajouta:</p> + +<p>«—Papa Échalot, vous êtes une bonne créature, je ne vous en veux pas du +tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploité tant +qu'il a pu, c'était son droit, je l'approuve; quant à madame Canada, +elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle +est, et nous lui tirerons notre révérence pour jusqu'au jour du jugement +dernier.</p> + +<p>«Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une séparation, et +pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne +l'avais jamais trouvé si gentil qu'au moment où il nous adressa cet +effronté boniment.</p> + +<p>«Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses épaules +le père et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en +retira un sac de mille qu'elle jeta à Similor à toute volée, au risque +de l'assommer.</p> + +<p>«Similor n'en éprouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au +passage s'écria:</p> + +<p>«Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subséquents, +c'est entre mes mains qu'il faudra verser.</p> + +<p>«Ma compagne resta bouche béante à le regarder, et moi je répétai:</p> + +<p>«—Comment, les paiements subséquents!</p> + +<p>«—Je suis maintenant le tuteur de papa, me répondit Saladin avec son +sourire narquois, et vous êtes trop juste, respectable Échalot, pour +nous refuser une pauvre rente viagère de 100 francs tous les mois en +considération d'avoir apporté la fortune dans votre maison.</p> + +<p>«—Soit! répondit madame Canada qui était plus rouge qu'une tomate, mais +va-t'en ou je vas te tordre le cou comme à un poulet!</p> + +<p>«Saladin prit son père par le bras.</p> + +<p>«—En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher à mon hôtel. Nous +reviendrons demain matin embrasser papa Échalot et cette bonne maman +Canada. Pourquoi se fâcher quand on peut se quitter gentiment? C'est sûr +qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs +par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#Table">XVIII</a></h2> + +<h3>Fin des mémoires d'Échalot—Le premier roman de Saphir</h3> + + +<p>«Je fus longtemps à prendre mon parti de cette séparation. Pendant des +années, Similor avait été toute ma famille; je ne pouvais penser sans +attendrissement à notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que +nous avions traversés ensemble.</p> + +<p>«La sensibilité est mon plus grand défaut, et je mourrai sans avoir pu +m'en défaire. Les avantages extorqués par Saladin ne me laissèrent point +de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle +domestique quand, répondant à ses plaintes, je m'écriai malgré moi:</p> + +<p>«—Quel talent et comme il s'exprime avec facilité!</p> + +<p>«Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur départ. Cette +joie me sembla d'abord dénaturée; mais au bout de quelques semaines, je +fus bien forcé de me rendre à l'évidence.</p> + +<p>«Si l'absence d'Amédée et de Saladin laissait un vide dans mon cœur, +l'effet contraire était produit dans notre caisse; je ne sais pas +comment ils me volaient, quand ils étaient avec nous, mais dès que nous +eûmes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos bénéfices +s'accrut dans une proportion vraiment surprenante.</p> + +<p>«Il y eut un autre résultat bien plus précieux pour nous. Le caractère +de notre chère enfant devint plus communicatif et plus tendre; il +semblait dans les premiers jours que nous l'eussions délivrée d'une +grande terreur.</p> + +<p>«Et pourtant, à différentes reprises, elle manifesta un certain regret +du départ de Saladin, son maître. Elle avait en lui, au point de vue de +ses études, une excessive confiance, et quand nous lui proposâmes, car +notre position nous permettait désormais cette dépense, de lui donner +une maîtresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre +péremptoirement.</p> + +<p>«C'est à peu près tout ce que j'ai à enregistrer pour le quart d'heure. +Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succès dépasse tout +ce qui a été vu sur les plus grands théâtres des principales capitales +de l'Europe. Son talent n'est égalé que par sa modestie.</p> + +<p>«Elle continue ses études toute seule, lisant non plus les petits romans +que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres +d'histoire et de poésies, composés par les premiers auteurs.</p> + +<p>«Moi et madame Canada nous avions conçu la crainte de la voir nous +mépriser à mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence, +mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et +tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soirée sans remercier le +bon Dieu qui nous l'a donnée.</p> + +<p>«Cette première idée de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle. +Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus +tranquille quand, après avoir fait son ouvrage, on s'est mis à genoux +l'un auprès de l'autre pour rendre grâce à l'Etre suprême.</p> + +<p>«L'enfant demanda une fois à mon Amandine de la conduire à l'église; +madame Canada me dit en revenant:</p> + +<p>«—Elle a prié comme un chérubin, quoi! Ça m'a donné envie et j'ai fait +comme elle. Les chiens regardent bien les évêques.</p> + +<p>«Mademoiselle Saphir, après nous avoir embrassés, le soir de ce jour-là, +s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et +d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout à coup, elle +nous regarda bien en face et nous demanda:</p> + +<p>«—Vous n'avez jamais connu ma mère?</p> + +<p>«Nous restâmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla +dans les siennes.</p> + +<p>«—Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mère est-elle +morte?</p> + +<p>«Ce fut Amandine qui répondit; moi je n'en aurais pas eu la force.</p> + +<p>«Je ne pouvais détacher mes regards de cette belle et noble enfant, +toute pâle de désir et de crainte, dont les grands yeux mouillés nous +suppliaient.</p> + +<p>«Mais d'où lui venait la pensée de sa mère? et pourquoi ce jour-là +plutôt que la veille?</p> + +<p>«Madame Canada lui dit l'exacte vérité; elle lui raconta en peu de mots +l'histoire de son arrivée à la baraque, toute petite qu'elle était, dans +les bras de Saladin adolescent.</p> + +<p>«Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se +souvenir; on eût dit qu'elle était sur la trace d'une impression qui la +fuyait sans cesse.</p> + +<p>«Puis elle trembla, et pour la dernière fois nous l'entendîmes murmurer +ces mots presque inintelligibles: «Maman, maman, maman....»</p> + +<p>«Elle nous quitta, après avoir embrassé non seulement nos fronts, mais +encore nos mains.</p> + +<p>«Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon cœur des bons cœurs, +me dit en essuyant ses yeux où les larmes revenaient malgré elle:</p> + +<p>«—Si pourtant la mère vivait!</p> + +<p>«Et depuis ce soir-là, nous avons parlé de la mère, nous deux, jusqu'à +en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille +et nous demandant si elle serait contente ou fâchée au jour où on lui +dirait: «Voilà votre enfant».</p> + +<p>«Avant de finir mes mémoires, je vais marquer une circonstance qui +prouvera d'une part les sentiments inspirés par mademoiselle Saphir à un +public idolâtre et, de l'autre, jusqu'à quel point d'honnêteté morale et +incorruptible moi et madame Canada nous étions parvenus dans la +fréquentation de notre bon ange.</p> + +<p>«Au Mans, capitale du département de la Sarthe, nous donnâmes un nombre +de représentations très suivies, remplaçant l'avalage et autres +exercices démodés par une gymnastique plus en faveur, telle que trapèze +et marche au plafond, le tout compliqué par deux vaudevilles dont nous +avions la troupe assortie, capable de les jouer très convenablement.</p> + +<p>«Le lundi de la Pentecôte, il vint un homme en bourgeois qui nous +proposa de louer notre salle tout entière pour une institution, ou +collège, tenue par des abbés et où étaient des jeunes gens nobles de la +localité. On nous invita à ne montrer que des tableaux dignes de cette +jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abbés +désiraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur répondit:</p> + +<p>«—C'est pour elle que se fait la partie.</p> + +<p>«Voilà donc qui est bien, nous épluchons les vaudevilles et nous donnons +une représentation à laquelle les petites demoiselles de la première +communion auraient pu assister.</p> + +<p>«Si bien que le directeur du collège vint nous en faire des compliments +distingués à la fin du spectacle. Mais vous allez voir.</p> + +<p>«Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde était en train de +se coucher, voilà qu'on frappe à la porte de la baraque.</p> + +<p>«—Qui va là? demanda madame Canada.</p> + +<p>«—Le comte Hector de Sabran, répondit une jolie petite voix qui +essayait de se faire bien mâle, mais qu'on eût dit appartenir à une +demoiselle.</p> + +<p>«—Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne.</p> + +<p>«—Je veux parler au directeur pour une affaire importante.</p> + +<p>«Amandine ouvrit à tout hasard; nous n'avions ni à craindre les voleurs, +ni à redouter une visite; nous étions installés comme des princes.</p> + +<p>«On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre à +coucher, et quoiqu'il fût en habit de ville, je reconnus en lui du +premier coup d'œil un des élèves du collège ecclésiastique.</p> + +<p>«C'était un beau petit homme de dix-sept à dix-huit ans, campé comme un +jeune premier des meilleurs théâtres, joli à croquer, et pas trop +déconcerté pour la circonstance.</p> + +<p>«—Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la tête haute mais avec un +pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort élève en gymnastique de +toute l'institution; je fais mieux le trapèze que votre bonhomme, et si +vous me voyiez exécuter au tremplin le saut périlleux double, ça vous +ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me +destinais à l'École polytechnique, mais j'ai changé d'avis. Je suis +orphelin; dans quatre ans, je serai maître de ma fortune; je vous +propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'être +gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous +en donnerai.</p> + +<p>«Cette dernière phrase fut débitée d'un véritable ton de grandeur.</p> + +<p>«Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en +foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la même délicatesse que +moi et madame Canada.</p> + +<p>«J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine à +découvrir qu'il était passionnément amoureux de notre chère fille, dont +il nous demanda même la main honnêtement.</p> + +<p>«Madame Canada me pinça le bras et me dit à l'oreille:</p> + +<p>«—Voilà le bal qui s'entame! Désormais ils vont tous venir à la file et +ça n'en finira plus!</p> + +<p>«Moi je songeais avec une douce mélancolie aux premiers battements de +mon jeune cœur dans les temps jadis. L'adolescence m'intéresse et si +j'avais pu espérer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la +suite l'époux légitime de mademoiselle Saphir, j'aurais éprouvé de la +satisfaction à favoriser son amour en tout bien tout honneur.</p> + +<p>«Mais pas de danger! J'ai vu aux théâtres du boulevard trop de pièces +historiques, tirées des archives et autres, où les nobles abusent de la +vertu des chastes jeunes filles du peuple.</p> + +<p>«Je répondis à monsieur le comte avec politesse mais fermeté que mes +principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre.</p> + +<p>«Comme il essayait de me séduire avec douze louis qu'il avait, sa montre +en or et une pipe d'écume, montée semblablement du même métal, je le +pris par le bras et, me servant de ma force supérieure, je le +reconduisis jusqu'à son institution.</p> + +<p>«Amandine m'approuva quoiqu'elle convînt avec moi que ce jeune comte +était joli homme et qu'il eût fait un fier mari pour notre trésor, par +la suite.</p> + +<p>«La jeunesse du temps présent est astucieuse et apprend de bonne heure +ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de +Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir reçut plusieurs lettres de lui +et je la surpris une fois contemplant un portrait qui était, ma foi, +fort ressemblant, où je reconnus la moustache naissante de monsieur le +comte.</p> + +<p>«Nous quittâmes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire +finie.</p> + +<p>«Il y a déjà du temps de cela, et présentement nous sommes en route pour +Paris.</p> + +<p>«Ce sera notre dernière campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle +Saphir, nous l'établirons de manière ou d'autre. Moi et madame Canada, +nous sommes bien déterminés à donner notre démission générale +d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de +l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes +s'ils sont morts.</p> + +<p>«Nous avons des moyens pour ça outre la marque dont j'ai parlé déjà qui +est une précaution de la destinée.</p> + +<p>«Mais si la chose manquait, ça n'empêcherait pas la jeune personne +d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un +projet enfanté dans nos insomnies et qui s'exécutera, s'il est corroboré +par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller à l'autel cimenter +une liaison à quoi ne manque que le légitime. On a droit de mentionner +sur les registres qu'on reconnaît son enfant préalable. Notre enfant est +mademoiselle Saphir.</p> + +<p>«En cas de décès ou introuvabilité des vrais parents, ça serait encore +un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de +trente mille écus de côté, et on quitterait le nom de Canada, galvaudé +en foire, pour prendre celui d'Échalot, plus propre au commerce et à +l'industrie.</p> + +<p>«Voilà, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on +est unanime pour vouloir que notre dernière apparition dans Paris +éblouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera négligé +dans le but de laisser un souvenir célèbre parmi les artistes en foire. +J'ai l'affiche toute prête à coller en ces termes:</p> + +<p>«Mademoiselle Saphir, première danseuse du prestige d'élévation, +supérieure à madame Saqui dans un genre nouveau, renonçant à ses succès +de province après fortune faite, a bien voulu, d'après la demande +générale des amateurs, donner, à Paris, douze représentations seulement, +après quoi, prenant définitivement sa retraite à l'âge inusité de quinze +ans passés, elle disparaîtra comme un météore.»</p> + +<p><i>Fin des mémoires d'Échalot</i> Échalot, que nous vîmes dans un autre récit +réduit à cette extrémité de faire vacciner son nourrisson Saladin pour +avoir trois francs à la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il +avait bien réellement mis de côté plus de cent mille francs et son +établissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son +passage.</p> + +<p>C'était un monument. Le pauvre bidet Sapajou, décédé à la peine, au +temps de l'ancienne et misérable baraque, était remplacé par trois +magnifiques chevaux de roulage qui traînaient une gigantesque voiture +haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste +cabriolet où madame Canada, pomponnée de la façon la plus cossue, +jouissait des agréments de la route en compagnie de son Échalot et des +principaux patriciens de sa troupe.</p> + +<p>Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui +semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage.</p> + +<p>Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui +servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui +était le domaine particulier de mademoiselle Saphir.</p> + +<p>Je dis charmant, parce que c'était Saphir elle-même qui en avait disposé +le simple et frais arrangement.</p> + +<p>Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne +jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne +pas craindre le contact du ridicule.</p> + +<p>Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou +laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en était pas moins +belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d'un intérieur +bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans +le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Goethe, suave +comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux +choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les +entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu +à leur perfection.</p> + +<p>La retraite de Saphir s'ouvrait sur le côté de la voiture par une petite +fenêtre drapée de rideaux de soie. À l'intérieur, il y avait un lit, un +petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la +cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole +abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une +image de la Vierge.</p> + +<p>Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré +son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas à nier, +sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence +des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses +traits, d'une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés +enfantines, et pourtant l'aspect général de sa physionomie laissait dans +l'esprit une saveur rêveuse et même mélancolique.</p> + +<p>Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits, +et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie.</p> + +<p>Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se +connaissait; elle n'éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada +avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l'orgueil du +succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements +étaient un vain bruit, parce qu'elle ne s'était jamais montrée sans être +applaudie.</p> + +<p>Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements +suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu'à ce jour où le collège +ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce +jour-là Saphir n'ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu'il n'y eût +rien en elle qui pût motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait +chèrement à sa beauté.</p> + +<p>Nous expliquerons d'un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis +du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret +depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause +des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais +d'après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient +l'œuvre du prévoyant Saladin.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été +chargé de l'éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours, +Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse, +mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille +devaient faire avorter.</p> + +<p>Saladin était un homme d'affaires et non point du tout un séducteur. Il +méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait +hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la +position du pécheur.</p> + +<p>—Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus +grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours +d'avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par +jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger +qui vous fait tout d'un coup millionnaire.</p> + +<p>Saladin s'était dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs +qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce +n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le +regain de l'affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en +l'exploitant de tout autre manière. On pourra voir.</p> + +<p>La mère de Petite-Reine n'était pas riche, Saladin s'en doutait bien; +mais il y avait un personnage qui l'avait frappé vivement et dont la +mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c'était +l'homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20 +francs, au guichet de la rue Cuvier.</p> + +<p>Saladin regrettait amèrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-là +tout de suite.</p> + +<p>Patient de caractère, trafiquant dans l'âme et sacrifiant résolument le +présent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un +des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les récoltes +futures.</p> + +<p>Il lui avait parlé de sa mère tout d'abord, c'est-à-dire aussitôt que +l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystérieusement, à mots +couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d'éveil et +de désir l'imagination de la fillette.</p> + +<p>Il lui avait fait entendre que c'était là un grand secret, et il ne faut +pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin +avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l'antipathie naturelle de +la jeune fille.</p> + +<p>Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par +galanterie, mais par intérêt, avait essayé d'aller trop loin et trop +vite.</p> + +<p>Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à +son père, il avait avalé le sabre de travers.</p> + +<p>Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans +l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot +qu'elle ne disait jamais qu'à elle-même: ma mère.</p> + +<p>La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.</p> + +<p>Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrière les +larges massifs de la forêt de Maintenon. C'était une chaude journée +d'été; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussière, laissait de +brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les +champs.</p> + +<p>Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa +main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux +blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de +ses genoux.</p> + +<p>Elle rêvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rêvait après +avoir lu et relu trois lettres fatiguées et froissées qui sans doute +avaient pour elle un incomparable intérêt.</p> + +<p>Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en +éventail et recouvrant à demi un quatrième carré de papier, qui était +une carte photographiée.</p> + +<p>Ces trois lettres et ce portrait étaient toute son histoire. Il ne lui +était pas arrivé autre chose dans sa vie, à part le grand malheur qui la +sépara de sa mère.</p> + +<p>Aussi je ne sais par quelle association d'idées ce premier chapitre d'un +roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un dénouement, la +reportait à la pensée de sa mère.</p> + +<p>Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes +filles ne rient pas volontiers des naïvetés qui se trouvent dans les +déclarations des lycéens. La première missive de M. le comte Hector de +Sabran avait été apportée, en grand mystère, à Saphir, le lendemain de +la fameuse représentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les +quinquets du théâtre; elle ressemblait un peu à la seconde qui +ressemblait beaucoup à la troisième, et toutes les trois disaient à la +jeune fille qu'elle était belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait à +deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle.</p> + +<p>La troisième contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons +que ce jeune gentilhomme n'était pas du tout un menteur, puisqu'il avait +fait dans les formes au ménage Canada la demande de la main de +mademoiselle Saphir.</p> + +<p>Celle-ci n'avait éprouvé aucune espèce de scrupule à recevoir et à lire +les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchantée. Elle +n'avait pas remarqué monsieur Hector à la représentation, mais sur le +papier il lui plaisait au possible.</p> + +<p>Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et +mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les +lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli.</p> + +<p>Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donné en quelque sorte le +signal d'une ère nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris à +tâche de l'imiter, à dater de ce moment et tout le long de ces trois +années, mademoiselle Saphir avait reçu des quantités incalculables de +billets doux et même de madrigaux rimes à la provinciale.</p> + +<p>Le ménage Canada n'était pas sans être flatté par cette averse de +déclarations. Échalot et sa compagne se disaient: avec les principes +qu'on lui avait donnés, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement +de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilité +subséquente de son mariage sérieux.</p> + +<p>Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la première ligne des +billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu'à la +signature.</p> + +<p>—Hector m'a déjà dit tout cela, pensait-elle.</p> + +<p>Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser à Hector.</p> + +<p>Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales +que les jeunes filles prennent à la lettre:</p> + +<p>«Quand même un sort cruel, disait le collégien, nous séparerait pendant +des années, votre souvenir vivrait toujours dans mon cœur et jamais je +ne cesserais de vous adorer.»</p> + +<p>Le sort cruel ne les avait réunis qu'une fois depuis trois ans. Ce à +quoi s'était occupé le cœur de monsieur Hector pendant ces trois ans, +je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par +cette tiède et lumineuse soirée d'été, mademoiselle Saphir avait des +larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector.</p> + +<p>Ses lèvres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur, +laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience.</p> + +<p>Elle disait:</p> + +<p>—Paris! si je retrouvais ma mère à Paris, et s'il connaissait ma mère! +car c'est un comte et ma mère est peut-être une grande dame.</p> + +<p>La route de Versailles à Chartres, dans un paysage remarquablement beau, +passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite après rencontre une +large allée qui conduit en forêt.</p> + +<p>Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures +poétiques, ou plutôt l'élément poétique se modifie avec le temps chez +les mêmes natures. Saphir n'en était pas encore aux émotions que fait +naître la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres +et par le portrait.</p> + +<p>Tout à coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait +en forêt, et juste au moment où l'arche Canada passait au trot solennel +de ses percherons, une élégante calèche découverte tourna au galop +l'angle de la route.</p> + +<p>Dans la calèche, qui portait un écusson timbré de la couronne ducale, il +y avait une femme jeune encore et d'une beauté si attrayante que Saphir, +pour l'avoir seulement entrevue, bondit à la fenêtre de son réduit.</p> + +<p>Auprès de la jeune femme emportée par le galop de ses chevaux et qu'on +n'apercevait plus déjà que par-derrière, donnant ses cheveux blonds au +vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un +certain âge à la figure fortement basanée, qui se tenait immobile et +droit. Ses cheveux très noirs et sa barbe de même couleur étaient chinés +de plaques grisonnantes.</p> + +<p>Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne +l'aurait pas si bien remarqué si son regard fût tombé tout de suite sur +un beau et fier jeune homme à cheval qui caracolait de l'autre côté de +la calèche, causant et riant avec la grande dame.</p> + +<p>Dès que mademoiselle Saphir eut aperçu ce jeune homme, elle ne vit plus +rien; sa joue devint pâle comme le marbre, ses mains blêmies se +joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant:</p> + +<p>—Hector! c'est Hector!</p> + +<p>C'était Hector, en effet, le comte Hector de Sabran.</p> + +<p>Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et <i>M<sup>me</sup></i> la duchesse +de Chaves.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#Table">XIX</a></h2> + +<h3>Le marquis Saladin</h3> + + +<p>Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait +ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa +place marquée. Il était—négociant—à Paris.</p> + +<p>Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des +civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le +commerce qu'il faisait.</p> + +<p>Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et +n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier.</p> + +<p>Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant +le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits +loups-cerviers disait de lui:</p> + +<p>—Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il +avale des sabres.</p> + +<p>Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates +véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de +sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait +connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta.</p> + +<p>J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui +gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis.</p> + +<p>C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand +il escamote des millions.</p> + +<p>Et Saladin n'en était pas là. Il opérait petitement, demeurait au +cinquième étage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.</p> + +<p>C'était un valet de chambre assez laid et déjà vieux qui traînait sa +livrée trop mûre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre. +Il était beau parleur, presque autant que son maître, dont il racontait +la romanesque histoire à tout venant.</p> + +<p>Le jeune marquis de Rosenthal était, selon son éloquent valet de +chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du +château à tourelles, à donjon et à pont-levis, où monsieur le marquis +avait reçu le jour, durait dix minutes.</p> + +<p>L'histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu +près celui-ci:</p> + +<p>Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son +amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son +père l'avait chassé dès l'âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de +Rosenthal avait dès lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois +d'argent qu'il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu +tout à fait l'accent allemand, et s'était fait une réputation de +brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.</p> + +<p>Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son +méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal.</p> + +<p>—Ce n'est qu'une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de +chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et +d'après l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est +appelé sous peu à jouir d'une fortune territoriale supérieure à +l'apanage de la plupart des princes.</p> + +<p>Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser +prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à +l'américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer, +avait gardé à un si haut degré l'accent du vieux gamin de Paris, embelli +par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été +véritablement sans excuse.</p> + +<p>Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa +manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui +manquait, selon son expression, excepté auprès des dames.</p> + +<p>Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste, +avec la déférence qu'on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux +Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son +opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans +ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.</p> + +<p>Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas +tout à fait mauvais cœur, puisqu'il le reprenait toujours.</p> + +<p>D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste +avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table +et fumant et trinquant fraternellement.</p> + +<p>Il en était ainsi ce soir—un soir du mois d'août 1866-, au moment où +nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis, +en attendant l'immense héritage de ses pères.</p> + +<p>C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et +meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un +appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le +marquis devait trois termes.</p> + +<p>La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal +financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau +de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.</p> + +<p>Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait +lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.</p> + +<p>C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille +grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt +grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien +des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux +abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste +et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop +large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses +yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi +bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe +ne paraissait.</p> + +<p>Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie +naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide +contentement qu'il avait de soi-même.</p> + +<p>—Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture, +rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils +naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus, +c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me +rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait +mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester +manchot.</p> + +<p>Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une +expression de sincère mépris.</p> + +<p>—J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas.</p> + +<p>Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.</p> + +<p>—J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens +forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups +dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?</p> + +<p>Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.</p> + +<p>—Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de +ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi +je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une +affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.</p> + +<p>Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'œil. Sa +physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son +orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de +perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente +involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration.</p> + +<p>Il pensait:</p> + +<p>—Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même +c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il +tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se +brosserait le ventre.</p> + +<p>—On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par +moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent +francs, j'ai touché vingt louis.</p> + +<p>Similor enfla ses joues.</p> + +<p>—Et ça me passe sous le nez, alors, s'écria-t-il, quoique la rente soit +due surtout à l'amitié de Damon et Pythias qui m'unissait à Échalot +anciennement.</p> + +<p>Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa +un demi-verre de vin.</p> + +<p>—J'ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il négligemment.</p> + +<p>Similor bondit sur sa chaise.</p> + +<p>—Ils sont à Paris! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Depuis quatre jours, répliqua Saladin.</p> + +<p>—Et tu le savais!</p> + +<p>—Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.</p> + +<p>—Et tu ne le disais pas!</p> + +<p>—Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.</p> + +<p>Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un +geste de profond dédain.</p> + +<p>—Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon +illustre père, dit-il en riant. J'ai proposé à Saphir une bonne place.</p> + +<p>—Celle-là n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours +ce qu'elle voudra.</p> + +<p>Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.</p> + +<p>—Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais +très utile, car tu as bonne volonté; c'est l'éducation qui te manque, et +le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas +vrai, reprit-il avec plus d'animation, où l'on a besoin de s'épancher +avec n'importe qui ou n'importe quoi...</p> + +<p>—On parlerait à son chien! interrompit Similor amèrement. J'ai vu dans +les pièces de théâtre bien des enfants dénaturés, mais jamais un de ta +force, petiot.</p> + +<p>L'œil d'oiseau de Saladin était fixé sur lui avec une complète +sérénité.</p> + +<p>—Tais-toi, fit-il encore, on a un cœur. Quand j'aurai les millions, tu +seras mon concierge pour le restant de tes jours.</p> + +<p>Similor emplit son verre jusqu'au bord.</p> + +<p>—Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour +sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le +caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis +nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin +réfléchissait.</p> + +<p>—C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des +mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire +comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup +je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on +est logé comme des Auvergnats...</p> + +<p>—En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.</p> + +<p>—En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché +aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma +vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas +mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison.</p> + +<p>—Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais +une affection en ville?</p> + +<p>Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de +monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit:</p> + +<p>—Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la +déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si +beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici: +fille d'une duchesse.</p> + +<p>—Duchesse! comme nous sommes marquis?</p> + +<p>—Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de +livres de rentes.</p> + +<p>—Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement.</p> + +<p>—Elle a refusé!</p> + +<p>—Parce qu'il aurait fallu épouser quelqu'un que je connais bien?</p> + +<p>—Peut-être. Cette fille-là est aussi bête que belle. Si j'avais pu lui +dire mon secret tout entier, je l'aurais eue à mes genoux... mais voilà +tantôt quatorze ans que je monte ma mécanique, mon affaire, ma seule +affaire, qui a commencé par les cent francs que tu m'as volés comme un +imbécile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.</p> + +<p>Saladin s'arrêta; à vue d'œil, Similor devenait de plus en plus +attentif.</p> + +<p>—Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le +marquis ne parlait plus. Épanche-toi. Tu viens de le dire, à moins que +ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai +discret à l'égal de la tombe.</p> + +<p>D'un geste théâtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.</p> + +<p>—Tout est là, dit-il. C'est réglé comme un papier de musique: les +tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opération +dans ma poche!</p> + +<p>Similor rapprocha son siège, mais Saladin qui le couvrait de son regard +fixe et effronté ajouta:</p> + +<p>—Ce serait de l'hébreu pour toi; tu n'es pas de force à me comprendre.</p> + +<p>Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin +pour noyer sa rancune.</p> + +<p>—Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mérite pas +intégralement tout le mépris qu'on inspire. Je ne demande pas à être +employé dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un +bout de rôle à trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacité. Il +est sûr que tu as ton idée, petiot; tu viens de te révéler à ton père +sous un aspect nouveau et intéressant. Je devine que la mère de +mademoiselle Saphir est en jeu.</p> + +<p>Saladin, à ce dernier mot, lui lança un regard si aigu que Similor +éprouva comme un choc électrique.</p> + +<p>—Touché! pensa-t-il. Un joli coup droit.</p> + +<p>Il ajouta modestement:</p> + +<p>—Voilà! En dehors de laquelle appréciation je n'y vois goutte, petiot, +et tu gardes la totalité de ton secret.</p> + +<p>L'expression de crainte qui était dans les yeux de Saladin s'effaça peu +à peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-même, mesurant avec +orgueil l'immense supériorité qui le séparait de son père. Il prit un +air majestueux et clément.</p> + +<p>—Papa, dit-il, je ne prétends pas que tu sois incapable de me donner un +coup d'épaule à l'occasion. J'ai préparé l'affaire tout seul, largement +et complètement, mais pour l'exécution il me faudra des aides, et c'est +toi qui me les fourniras.</p> + +<p>—Bravo! s'écria Similor.</p> + +<p>Monsieur le marquis lui tendit la main avec bonté au travers de la +table.</p> + +<p>—As-tu conservé des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en +baissant la voix malgré lui.</p> + +<p>—Non, répondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherché et je n'ai pas +trouvé. J'ai idée que la confrérie est allée à vau-l'eau.</p> + +<p>—Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.</p> + +<p>Pour le coup, les yeux de Similor exprimèrent une surprise franchement +admirative.</p> + +<p>—Est-ce que tu serais là-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix +émue.</p> + +<p>—J'ai cherché, moi aussi, répliqua Saladin, et j'ai trouvé. Tu n'as pas +beaucoup contribué à mon éducation, papa; mais dans tout ce que tu +disais il y avait du moins une chose que j'écoutais. Ce qui regarde +l'histoire du <i>Fera-t-il jour demain</i>[*] est resté gravé dans ma mémoire. +Il y avait une idée, une forte idée, et il y avait des hommes aussi dans +cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi, +maintenant, et c'était un gaillard; quant à monsieur Lecoq, on ne +rencontre pas souvent son pareil.</p> + +<p>[* Voir <i>Les Habits Noirs</i>, premier tome de la série.]</p> + +<p>—Ceux-là sont morts, dit Similor.</p> + +<p>—Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu +me demandais tout à l'heure à quoi j'ai dépensé mes bénéfices? Il m'en a +coûté bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien +baissé et se cache, depuis la catastrophe de l'hôtel de Clare[*].</p> + +<p>—J'étais là-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.</p> + +<p>—Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais +l'association reste organisée comme autrefois. Le Père-à-tous est +maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.</p> + +<p>—Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?</p> + +<p>—Comayrol...</p> + +<p>—Connu!</p> + +<p>—Jaffret...</p> + +<p>—Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!</p> + +<p>—Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...</p> + +<p>—Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrêtait.</p> + +<p>—Et puis moi! dit tout bas Saladin après un silence. L'ancien +saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant +dans une dévote attitude.</p> + +<p>—Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut +que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il, +ma tête s'échauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre, +te dire quelque chose; tu viendras avec moi.</p> + +<p>—Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis +XIV qu'on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!</p> + +<p>—Va! au galop.</p> + +<p>Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à +parcourir la mansarde à grands pas. Il s'arrêtait chaque fois qu'il +passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s'y +regardait en prenant des poses d'orateur.</p> + +<p>—Les Canada sont à l'Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès +qu'il fut assis sur la banquette d'un coupé de place à côté de son +«papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite +et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.</p> + +<p>—Avec un rien de moustache..., commença Similor.</p> + +<p>—À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai passé trois fois +devant Cologne, j'ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne +m'ont pas reconnu.</p> + +<p>—Et mademoiselle Saphir?</p> + +<p>—J'ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à +Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit: +«Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m'a regardé par deux fois, +puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois +qu'elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes +tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous +embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses +claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m'a laissé +aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitté le bras en me disant +encore: «Passez votre chemin...»</p> + +<p>Il soupira et ajouta:</p> + +<p>—Ça vient de ce que je n'ai pas pu lui lâcher le secret tout entier.</p> + +<p>Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les +boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:</p> + +<p>—Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé +son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et +pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.</p> + +<p>—Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de +railler.</p> + +<p>—Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix +tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait +pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire. +Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée, +elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa +fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa +vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui +grandit avec le temps.</p> + +<p>—Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait +plus.</p> + +<p>Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de +Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher +d'arrêter.</p> + +<p>—Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais +plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose.</p> + +<p>Il descendit et Similor le suivit.</p> + +<p>Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la +rue Saint-Marc.</p> + +<p>—Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la +blonde... la vois-tu?</p> + +<p>—Je la vois.</p> + +<p>—À qui ressemble-t-elle?</p> + +<p>Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de +son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre +l'autre, et s'écria:</p> + +<p>—Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir!</p> + +<p>Saladin lui serra le bras fortement, et dit:</p> + +<p>—Rentrons à la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper. +Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#Table">XX</a></h2> + +<h3>Saladin reconnaît l'ennemi</h3> + + +<p>Nous n'avons pas d'autre prétention que d'offrir Saladin au lecteur +comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés +défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays +joyeux et gouailleur; il n'était ni gouailleur ni joyeux.</p> + +<p>Ces bonnes gens à l'aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter +en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu +pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient +pour un peu à leurs paillettes.</p> + +<p>Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine +énergie l'effet rétrospectif de l'oripeau. Il avait gardé, il devait +garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous +les comédiens. Vous l'eussiez passé à la lessive sans lui enlever +l'emphase qui est l'éloquence même des tréteaux.</p> + +<p>Il se croyait pétri d'esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait +du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degré, la patience et la +volonté.</p> + +<p>C'était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de +tranchant comme l'éperon qui taille le chemin des navires dans les +glaces.</p> + +<p>Soit pendant qu'il était encore dans l'établissement Canada, soit depuis +qu'il l'avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler +énorme, malgré son résultat incomplet. Il s'était fait à lui-même une +éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait, +en somme, tout ce qu'un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin, +ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus légère idée des +choses, il s'était imaginé qu'on pouvait connaître le monde en regardant +autour de soi. Cette vérité que le monde n'est visible que d'un certain +point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à +beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin.</p> + +<p>J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui +semblaient avoir été écrites en foire.</p> + +<p>La prétention principale de Saladin, après tant d'efforts, était d'être +un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même +à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles; +et, comme il s'observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil +les différences de son langage quand il causait avec Similor, par +exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de M<sup>me</sup> la +duchesse de Chaves—car Saladin avait franchi le seuil d'une grande +dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve.</p> + +<p>L'aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidité n'est +qu'une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade +les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en +homme du monde n'eût été qu'un comique d'assez bas étage, mais Saladin +trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule +même.</p> + +<p>Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont +superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que +d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.</p> + +<p>Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par +un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que +les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.</p> + +<p>Saladin devait réussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent +la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre, +et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l'aspect d'une femme +lui était complètement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds, +son allure était l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine +cette fièvre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la +possession même.</p> + +<p>Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit, +un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son +pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.</p> + +<p>Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils +grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison +du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.</p> + +<p>Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte +vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il +suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance +donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et +non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir, +calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans +les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors +que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de +quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à +Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.</p> + +<p>C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait +battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas +reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet, +par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait +apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle +avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne +savait, de l'homme qui l'avait enlevée.</p> + +<p>Ceci était le principal, et c'était un chef-d'œuvre d'induction. +Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au +guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits +des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de +l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout +l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire. +Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à +force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme.</p> + +<p>Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la +recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.</p> + +<p>Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.</p> + +<p>Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc +de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait +qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.</p> + +<p>Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852, +et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer +le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu.</p> + +<p>Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace +l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou +et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.</p> + +<p>La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des +francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois +son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du +trapèze traverse parfois l'océan, et l'homme à la poupée alla, dit-on, +une fois jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le +bienfait de la ventriloquie.</p> + +<p>Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les +renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal +de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont +il avait tout bonnement résolu de se constituer l'héritier.</p> + +<p>Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française +qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente +des immenses domaines qu'il possédait au Brésil, dans la province de +Para, et songeait à revenir en Europe.</p> + +<p>Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de +son plan se rapprochait à vue d'œil. Dans le paroxysme de sa joie il +commit sa première et sa dernière imprudence.</p> + +<p>Jusqu'alors il avait agi sur le cœur et l'imagination de Saphir au +moyen de leviers, parfaitement appropriés à l'état intellectuel de la +jeune fille. Ce n'était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais +ç'aurait pu être un suborneur, s'il y avait vu son intérêt. Son <i>affaire</i> +se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d'un mariage entre +lui et l'héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver +là, il fallait se faire aimer; Saladin n'en était pas à entamer cette +besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraîner sa future amante des +lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen +Ducray-Duminil, c'est qu'il était prudent d'abord, et qu'ensuite il +n'était pas très fort en littérature.</p> + +<p>N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait à une enfant, et qu'entre +tous les produits du génie humain, <i>Alexis ou la Maisonnette dans les +bois, Victor ou l'Enfant de la forêt</i> et autres sont les plus propres à +exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et +retrouvées.</p> + +<p>Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et +gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à +montrer de la hardiesse.</p> + +<p>Souvenons-nous en outre qu'à l'âge de trente ans il ne devait point +avoir de barbe.</p> + +<p>Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère +vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l'écouta avec des larmes +dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint +imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.</p> + +<p>Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se +mettre sous la protection du couple Canada.</p> + +<p>Mais c'est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle.</p> + +<p>La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût +courbé la tête, Saladin la redressa.</p> + +<p>—Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de +la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des +misères, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec +argent de poche et pension viagère que je me charge d'obtenir. Fais le +mort, c'est moi qui ai la parole.</p> + +<p>Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin +conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par +mois.</p> + +<p>À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint. +Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un +caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse +entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils +faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des +compagnons du devoir.</p> + +<p>Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans, +stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles +et prudents qui emploient les heures de l'attente à fortifier leurs +positions; c'était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux +héros de l'Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu'il traça +autour de son affaire.</p> + +<p>Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que +ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la +considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu'en +bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui +échapper sans injustice.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin +trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.</p> + +<p>Il <i>faisait</i> à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule +supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame +Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est +un des plus curieux mystères de Paris.</p> + +<p>Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la +place de la Bourse, et le chargea d'une série d'opérations en lui +disant:</p> + +<p>—J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et +ça me vaudra ma richesse.</p> + +<p>Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot. +Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte +de lui rendre compte de ses achats et ventes.</p> + +<p>La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.</p> + +<p>—L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre +avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous +avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est +si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et +trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de +Sabran.</p> + +<p>—Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu.</p> + +<p>—Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom +et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque +chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte +Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.</p> + +<p>Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame +Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra +chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à +l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.</p> + +<p>Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur +sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du +boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la +main sur l'épaule.</p> + +<p>—C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé. +Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas +entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte +Hector de Sabran.</p> + +<p>—Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le +nom dans la tête.</p> + +<p>Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte +Hector de Sabran, Grand-Hôtel.</p> + +<p>—Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte. +Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que +j'ai l'honneur de parler?»</p> + +<p>—Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.</p> + +<p>—Juste! Mais c'est une opération de commerce en tout bien tout honneur. +Si c'est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas +monsieur le comte.</p> + +<p>—Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta +mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus +tard.</p> + +<p>—Tiens, tiens, répéta Similor, tu m'intéresses... après?</p> + +<p>Saladin poursuivit:</p> + +<p>—On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air +bien étonné et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le +comte Hector que je demande.</p> + +<p>—Il me répondra: «Mais c'est moi qui suis le comte Hector!»</p> + +<p>—Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu +disparaîtras, à moins qu'on ne te demande des explications.</p> + +<p>—Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un +particulier est venu à la boutique acheter ceci ou cela en se faisant +passer pour monsieur le comte. Ça n'est pas malin, après?</p> + +<p>—C'est tout. Marche.</p> + +<p>Similor entra sous la voûte du Grand-Hôtel. Saladin avait eu soin de lui +faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-Hôtel n'est pas à l'abri de +recevoir de temps en temps quelques figures hétéroclites.</p> + +<p>Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il +avait même les jours où il était battu.</p> + +<p>—Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau très joli, +qui a été bien fâché quand il a su qu'on avait levé chez nous trois +paires de bottes vernies à son nom.</p> + +<p>—Tu es bien sûr de le reconnaître?</p> + +<p>—Quant à ça, oui.</p> + +<p>Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entrée du Grand-Hôtel, +et s'y plaça près de lui.</p> + +<p>—Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.</p> + +<p>Après une demi-heure d'attente, un jeune homme très élégant sortit de +l'hôtel, non pas en voiture, mais à pied.</p> + +<p>—Voilà! dit aussitôt Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le +comte?</p> + +<p>Il voulut se lever, Saladin l'arrêta. Ce fut seulement lorsque Hector de +Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la +Chaussée-d'Antin que Saladin commença à le suivre, en disant:</p> + +<p>—Quand même il faudrait le filer toute la journée, on saura ce qu'on +veut savoir.</p> + +<p>La première étape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout +simplement au café Désiré pour lire les journaux et prendre son +chocolat.</p> + +<p>Saladin était tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosité +s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui +toucha la joue paternellement et lui dit:</p> + +<p>—Ma vieille, c'est une invention délicate et de longueur; on versera +plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu +as un rôle, sois à la hauteur de la mission que je vais te confier.</p> + +<p>La mission consistait à faire le tour du pâté de maisons pour se poser +en sentinelle à l'autre entrée de la maison Désiré, dans la rue Le +Peletier, tandis que Saladin resterait à la porte donnant sur la rue +Laffite.</p> + +<p>—Comme ça, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voilà la consigne: s'il +sort de ton côté, tu le files, quand même il irait aux antipodes; tu +marques toutes les maisons où il s'arrêtera, et tu viens me faire ton +rapport.</p> + +<p>—Mais à quoi peut-il nous être bon, ce jeune premier-là? demanda +Similor.</p> + +<p>—Tu le sauras un jour, et ce sera ta récompense: au galop!</p> + +<p>Monsieur le marquis de Saladin, resté seul, se promena de long en large +sur le trottoir opposé. Les coulissiers, ses honorables confrères, qui +abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectèrent +sa méditation, pensant:</p> + +<p>—Il avale un sabre pour son déjeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore +demain qu'il fera concurrence à la maison Rothschild.</p> + +<p>Saladin ne rêvait peut-être pas de faire jamais concurrence à la maison +Rothschild, mais son imagination agréablement surexcitée lui montrait un +coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de +billets de banque, protégé par la plus compliquée de toutes les serrures +de sûreté.</p> + +<p>Après une heure d'attente, pendant laquelle son estomac à jeun lui parla +plusieurs fois, il vit sortir un garçon de la maison Désiré qui courut +chercher un coupé sur le boulevard. Le coupé était pour monsieur le +comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, après avoir pris son +chocolat.</p> + +<p>Le coupé tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.</p> + +<p>—Papa va <i>dinguer</i>, se dit Saladin, mais c'est un détail. Ce qui +m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.</p> + +<p>Il ne fallait pas penser à avertir Similor. Le cheval du coupé était par +hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de +ne le point perdre de vue.</p> + +<p>Il était maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effilées comme +celles d'un cerf, et une haleine à rester trois minutes sous l'eau. +Quand le coupé s'arrêta, à une demi-lieue de là, devant la porte d'un +magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, c'est à peine si Saladin +avait au front quelques gouttes de sueur.</p> + +<p>Monsieur le comte paya le coupé et disparut derrière les ventaux de +l'élégante porte cochère qui se referma.</p> + +<p>Le cœur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais, à ce +moment, il s'agita doucement.</p> + +<p>—C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis +tombé du premier coup sur le nid de l'oiseau!</p> + +<p>Il regarda l'hôtel attentivement. C'était une de ces splendides +demeures, bâties entre cour et jardin, dont la façade regarde le +faubourg et qui déploient sur l'avenue Gabrielle leur arrière-face plus +riche encore.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi Saladin songea:</p> + +<p>—C'est tout près de l'hôtel de Praslin, où il y eut un duc qui tua une +duchesse.</p> + +<p>Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.</p> + +<p>Saladin ôta son chapeau et s'écarta, car il était prudent et poli. +L'homme qui l'avait heurté ne le vit même pas. C'était un personnage de +haute taille, très brun de poil et de peau, mais ayant déjà dans sa +barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.</p> + +<p>Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indépendamment du +costume ou de tout autre signe extérieur, y compris la distinction du +visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la +couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la +distinction.</p> + +<p>Saladin aurait parié que ce personnage au teint de bistre était pour le +moins millionnaire.</p> + +<p>Celui-ci entra dans une allée qui faisait face au magnifique hôtel et +s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de comédie qui jouent le +rôle d'espion en laissant voir à tous, les fils blancs dont sont cousues +leurs finesses.</p> + +<p>Saladin n'était pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa +l'idée trop commode que cet homme pouvait bien être le fameux duc qui +lui avait donné une pièce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier. +C'eût été à son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier +coup en plein milieu d'un drame qui aurait troublé si favorablement +l'eau où il se proposait de pêcher.</p> + +<p>Et pourtant ses vagues souvenirs s'éveillaient: il est certain que +l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes +aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves +enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et +cette barbe noire comme de l'encre.</p> + +<p>Involontairement Saladin répéta en lui-même et cette fois avec un +sourire cruel:</p> + +<p>—C'est tout près de l'hôtel de Praslin où il y eut un duc qui tua une +duchesse!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#Table">XXI</a></h2> + +<h3>Le duc de Chaves</h3> + + +<p>Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dévoraient les +comestibles étalés derrière les carreaux d'un restaurant voisin, mais il +était trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille +en écoutant le cri de son appétit. Il chercha bien du regard un +boulanger qui fût en vue de l'hôtel; n'en trouvant point, il se résigna +stoïquement à supporter la faim, plutôt que d'abandonner son poste.</p> + +<p>Son point de départ était assurément assez vague. La somnambule de la +rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande +dame semblait prête à dépenser des sommes considérables pour retrouver +un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait été prononcé, celui du +jeune Hector de Sabran. Quant à la grande dame, Saladin n'avait aucun +motif assuré de penser qu'il fût réellement à la porte de sa demeure; et +à supposer même que l'hôtel fût réellement à elle, Saladin n'en pouvait +conclure que la maîtresse de l'hôtel fût justement la Gloriette, +c'est-à-dire madame la duchesse de Chaves.</p> + +<p>D'un autre côté, cet incident du prétendu millionnaire qui l'avait +heurté tout à l'heure en passant, n'acquérait de valeur que si l'hôtel +d'en face appartenait bien véritablement aux Chaves.</p> + +<p>Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.</p> + +<p>Et pourtant Saladin, à mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes, +sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se +gourmander lui-même et se dire qu'aucun fait positif n'étayait son +espoir, ce n'était plus de l'espoir qu'il avait, c'était presque une +certitude.</p> + +<p>Il était aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoyé sa +voiture devant la porte de l'hôtel. Deux heures sonnèrent à une horloge +voisine.</p> + +<p>Saladin se dit résolument:</p> + +<p>—On passera la nuit s'il le faut. On a le temps.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—Mon bonhomme noir n'a pas eu la même patience que moi; il s'est lassé +de faire faction.</p> + +<p>L'allée en effet était vide derrière lui.</p> + +<p>Mais un cigare à moitié fumé tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tête +instinctivement et vit briller deux gros yeux derrière les persiennes +entrouvertes d'une fenêtre de l'entresol.</p> + +<p>—Tiens, tiens, murmura-t-il, ça se complique, mon richard a trouvé une +autre guérite.</p> + +<p>La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit en ce moment à deux battants.</p> + +<p>Dans la vie du marquis Saladin les émotions n'abondaient pas. Il n'avait +jamais aimé ni père, ni mère, ni frère, ni sœur; mais le cœur peut +battre sans cela. Saladin s'aimait lui-même incomparablement; il +s'agissait en ce moment de lui-même; il fut obligé de s'appuyer aux +volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.</p> + +<p>Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagné ou perdu la +première manche de cette romanesque partie qu'il préparait depuis tant +d'années?</p> + +<p>La porte cochère restait ouverte et rien ne paraissait.</p> + +<p>Derrière les persiennes de l'entresol, l'homme à la barbe couleur +d'encre moisie toussait en allumant un second cigare.</p> + +<p>L'âme entière de Saladin était dans ses yeux. Il ne se faisait pas +d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et +encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois à la +baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment où elle +confiait Petite-Reine à madame Noblet, la Bergère.</p> + +<p>Il n'avait pas l'espoir de la reconnaître dans le sens ordinaire du mot; +c'était pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait présente dans +ses moindres détails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait +avec une certaine apparence de raison: je reconnaîtrai la mère par la +fille.</p> + +<p>Le pavé de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers +se montrèrent habillés de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent +jusqu'à la porte, maintenant deux fringants chevaux.</p> + +<p>Le comte Hector était sur l'un, l'autre portait une amazone vêtue de +drap noir, avec le chapeau mexicain entouré d'un voile.</p> + +<p>Saladin, par un mouvement irrésistible où il y avait plus que de la +curiosité, traversa la moitié de la rue à la rencontre du cavalier et de +l'amazone, derrière lesquels se refermait le portail de l'hôtel.</p> + +<p>Sa première pensée fut celle-ci: «Elle est trop jeune!»</p> + +<p>Et par le fait, c'était une jeune femme pleine de grâce et de beauté qui +accompagnait l'heureux comte Hector.</p> + +<p>Sous son voile on apercevait sa figure un peu pâle mais souriante, et +ses grands yeux avaient cet éclat mouillé qui n'appartient qu'à la +jeunesse.</p> + +<p>Saladin était si près que le comte Hector fut obligé d'arrêter son +cheval pour ne le point heurter.</p> + +<p>—Rangez-vous donc, imbécile, dit involontairement le jeune gentilhomme.</p> + +<p>Saladin ne se dérangea ni ne se fâcha. Il était sous le coup d'un +étonnement qui allait jusqu'à la stupéfaction.</p> + +<p>Sa seconde pensée fut celle-ci: «C'est elle, toute pareille à autrefois! +Elle n'a pas même vieilli!»</p> + +<p>La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour +reconnaître cette fée qui allait lui donner la richesse, n'existait même +pas. Point n'était besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de +miracle, malgré l'injure de quatorze années, la jeune et belle créature +qui s'était assise à quelques pas de lui jadis sur les pauvres +banquettes du Théâtre Français et Hydraulique, et qui, le lendemain, +avait embrassé en pleurant Petite-Reine, sa fillette adorée que, par le +fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une seule différence, encore était-elle produite par le +costume que portait la Gloriette.</p> + +<p>La troisième pensée de Saladin fut un hommage rendu à l'aisance +merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume +nouveau.</p> + +<p>—On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses +dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg +Saint-Honoré.</p> + +<p>—Gare! lui cria un cocher d'omnibus.</p> + +<p>Saladin, qui était resté au milieu de la rue, sauta de côté vivement.</p> + +<p>—Gare! lui cria un cocher de fiacre.</p> + +<p>Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de là son +regard, tourné par hasard vers la boutique où naguère il s'était appuyé, +rencontra la fenêtre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repoussé les +persiennes. Il s'accoudait commodément au balcon et suivait d'un œil +content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone.</p> + +<p>Une étrange gaieté entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de +ce visage si sombre, une rangée de dents blanches qui brillaient comme +celles d'un carnassier.</p> + +<p>Dans ces maisons que l'imagination bâtit à force d'hypothèses et qui +tremblent au vent comme des châteaux de cartes, quand une des +suppositions fondamentales arrive à devenir une vérité, tout l'édifice +se consolide instantanément.</p> + +<p>L'identité de la Gloriette, devenue dame et maîtresse de l'hôtel de +Chaves, établissait par contrecoup l'identité du bonhomme noir et blanc +qui était bien évidemment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses +fonctions de mari jaloux.</p> + +<p>Saladin ne savait pas encore à quoi cette circonstance pourrait lui +servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un +entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il eût pu la voir aussi bien +derrière les persiennes de son cabinet.</p> + +<p>Il était à la source des renseignements et voulut savoir, car pour les +diplomates de sa sorte rien n'est à négliger. Il pesa sur l'éblouissant +bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'hôtel de +Chaves, la porte s'ouvrit aussitôt.</p> + +<p>Saladin entra d'un air dégagé et demanda au concierge, bien mieux +habillé que lui, s'il était possible de voir monsieur le duc.</p> + +<p>—Son Excellence est en voyage depuis deux jours, répondit le +fonctionnaire avec majesté, et quand on veut avoir l'honneur d'être reçu +par Son Excellence, on écrit pour demander audience.</p> + +<p>Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait +l'habitude de ne rien laisser traîner, il ramassa au coin d'une borne, +dans un petit tas de poussière, un objet brillant qui pouvait être en +or, et le glissa dans sa poche.</p> + +<p>Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour +pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait la révolution de Juillet, +commença-t-il sa fortune légendaire en sauvant une épingle.</p> + +<p>Saladin était fixé désormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence +pour choisir, en qualité d'observateur, cette fenêtre d'entresol.</p> + +<p>Son Excellence jouait décidément tout au long la vieille comédie de +l'époux soupçonneux qui veut surprendre sa femme.</p> + +<p>Elle était fermée maintenant cette fenêtre. Monsieur le duc avait achevé +sa besogne comme Saladin la sienne.</p> + +<p>—C'est égal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journée +que moi!</p> + +<p>Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant +dont l'étalage lui avait donné le supplice de Tantale et, contre ses +habitudes d'économie, il se paya un plantureux déjeuner dînatoire.</p> + +<p>Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui était bien +réellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourné le coin de +l'avenue Marigny et gagné la grande avenue des Champs-Elysées.</p> + +<p>Le comte Hector était un charmant cavalier, assurément, mais madame la +duchesse revenait d'un pays où les femmes font des miracles à cheval. +C'était une amazone accomplie. La foule élégante qui encombrait à cette +heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succès de +curiosité.</p> + +<p>Ce sont, dit-on, des boîtes à médisances tous ces équipages coquets qui +vont cueillir chaque jour, à la même heure, la plus enviée de toutes les +voluptés parisiennes: la promenade au bois.</p> + +<p>Ces bouquets de femmes, qui émaillent si brillamment l'avenue de +l'Étoile, ont la réputation de cacher de longues et innombrables épines.</p> + +<p>Peut-être, en effet, médisaient-elles de madame la duchesse et de son +trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en vérité au +milieu de tant de saluts empressés et de bienveillants sourires.</p> + +<p>Par exemple, on ne ménageait pas monsieur le duc absent. Toutes les +dames s'accordaient à dire que c'était un sauvage d'autant plus +disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la +plus détestée qui soit au monde. C'était un joueur effréné, un duelliste +de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran +de mélodrame. C'était un buveur que le vin ne savait pas égayer et ses +histoires galantes elles-mêmes avaient je ne sais quelle funèbre couleur +de tragédie.</p> + +<p>Ah! certes, dans ces charmants comités qui roulaient en ressassant +l'éternel radotage des nouvelles à la main, la malveillance n'était pas +pour madame la duchesse. Elle eût été radicalement excusable si on avait +su à peu près d'où elle venait.</p> + +<p>Mais on ne le savait pas et c'était terrible. Vous figurez-vous une +duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle?</p> + +<p>Du reste, elle se tenait «à sa place», et on lui en savait gré. Le monde +ne la voyait guère que dans les circonstances officielles, et, malgré +l'immense fortune de son mari, elle n'était jamais entrée dans la lice +où combattent les éblouissantes.</p> + +<p>À l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cessèrent de suivre le +chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonnière des équipages +tournait à gauche et s'engouffrait fidèlement dans l'avenue de +l'Impératrice qui est le seul couloir authentique par où l'on puisse +arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin, +prirent un temps de galop sur la route de Neuilly.</p> + +<p>Ce fut là seulement qu'ils commencèrent à causer.</p> + +<p>—Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me +semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cessé +de chercher parce que cet amour était tout pour moi et que rien, rien au +monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent désespéré. À mesure +que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une +fois je me suis éveillée, la nuit, oppressée par une angoisse +inexprimable. J'avais rêvé qu'elle était morte.</p> + +<p>—Elle a été toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous +l'aimez!</p> + +<p>—Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer +l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sincèrement +aimé, un seul. Il est des heures où je doute encore de son abandon, +parce que son caractère était noble et que, chez lui, une lâcheté ne me +semble pas possible... C'est une chose singulière que la vivacité de ces +impressions après tant d'années écoulées! Loin d'aller s'éteignant les +souvenirs de cette époque, qui fut en réalité toute ma vie, sont plus +nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir +grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit +chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a +grandi, embelli; comment elle s'est transformée, et il me semble qu'à +l'aide de ce pauvre calcul où j'ai dépensé tant d'heures, si je la +voyais là, devant moi, je la reconnaîtrais.</p> + +<p>Hector souriait, tout ému.</p> + +<p>—Comme vous auriez été heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut, +et comme cet homme eût été heureux!</p> + +<p>—Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aimé, à cause d'elle. C'était un +gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc. +Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'étais, parce que je +ne pouvais lui donner, en échange de sa passion, que mon cœur, où ma +Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt +pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si +Dieu m'exauce enfin et la rend à ma folie!</p> + +<p>—Vous n'avez jamais songé, demanda le jeune comte, à chercher ce pauvre +bon Médor dont vous m'avez raconté le dévouement si simple et si +touchant?</p> + +<p>—Depuis mon retour en France, répondit madame de Chaves, j'ai fait +l'impossible pour retrouver Médor. Tout a été inutile. Il a disparu; il +est mort, sans doute.</p> + +<p>—Et mon oncle a cessé de vous prêter son aide?</p> + +<p>—Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes désirs sont +devancés par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entraîné +vers moi jadis est éteinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a +remplacée. Il a repris sa liberté sans me rendre la mienne, et puisque +nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer sérieusement. Je +ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'être jaloux, +mais...</p> + +<p>—Comment! s'écria le jeune homme vivement, vous seriez soupçonnée!</p> + +<p>—Écoutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont passés. +Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduités +à l'hôtel lui portaient ombrage.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait naître, +c'est lui qui a favorisé ces assiduités, et maintenant que j'ai pour +vous, belle cousine, une amitié de frère...</p> + +<p>—Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves.</p> + +<p>—J'ai dit de frère, répéta Hector en rougissant.</p> + +<p>Puis il se tut.</p> + +<p>La belle duchesse secoua la tête en souriant.</p> + +<p>—Voilà le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais +vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je +suis à sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour +continuer mes recherches.</p> + +<p>—Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air étonné, comme s'il +dépendait de mon oncle de changer votre situation.</p> + +<p>La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils étaient à la +hauteur de la porte Maillot.</p> + +<p>—Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte.</p> + +<p>—Il y a moins de monde à la porte d'Orléans, répondit madame de Chaves, +qui remit son cheval au trot.</p> + +<p>Un instant la route se poursuivit en silence.</p> + +<p>Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le +duc, son mari, mon oncle, était en réalité le neveu propre de monsieur +de Chaves, dont la sœur cadette avait épousé, à Rio de Janeiro, +monsieur le comte de Sabran, attaché de l'ambassade française sous le +règne de Louis-Philippe. Hector était le fruit de cette union; il avait +perdu fort jeune son père et sa mère. À part un cousin du côté paternel +qu'on avait nommé son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que +monsieur de Chaves.</p> + +<p>Monsieur de Chaves, à son retour en France, l'avait appelé près de lui; +son accueil avait été tout paternel, et il l'avait présenté à sa femme +en disant:</p> + +<p>—Lilias, voici le fils de ma sœur chérie dont je vous ai parlé si +souvent.</p> + +<p>Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le +connaissait, n'avait jamais prononcé le nom de sa sœur chérie.</p> + +<p>C'était un étrange caractère que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit +vrai en parlant de sa bonté; sa générosité n'avait pas de bornes, mais +il semblait parfois qu'il y eût une lacune dans son intelligence et que +sa nature morale fût affectée d'une maladie.</p> + +<p>Son père, avant lui, avait fait comme lui; il s'était mésallié. Monsieur +le duc de Chaves était le fils d'une créature splendide qui avait ébloui +Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui était soupçonnée +d'avoir du sang mêlé dans les veines.</p> + +<p>Ce roman de fougueux amour avait eu un dénouement sombre, sur lequel +planait, du reste, le mystère le plus complet.</p> + +<p>Monsieur de Chaves, le père, avait été trouvé mort dans son lit en un +grand vieux château qu'il possédait dans la province de Coïmbre, en +Portugal.</p> + +<p>Il fut constaté que sa femme avait quitté le château la veille au soir, +emmenant avec elle son fils, alors âgé de onze ans, et une petite fille, +plus jeune de deux ans.</p> + +<p>Ce fils était monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette; +cette petite fille devait être la mère du comte Hector de Sabran.</p> + +<p>Monsieur le duc de Chaves avait été élevé par sa mère au Brésil. Une +sorte de réprobation sourde entourait cette femme malgré son immense +fortune.</p> + +<p>C'était à ce point que la sœur du duc, mère d'Hector, belle et pourvue +d'une dot considérable, aurait eu de la peine à trouver un époux, si +monsieur de Sabran, étranger et ignorant la funeste histoire de cette +famille, ne fût devenu amoureux d'elle à la française, et ne l'eût +épousée en quelque sorte par impromptu.</p> + +<p>Monsieur le duc, élevé dans les immenses possessions de sa famille, au +fond de la province de Para, n'avait jamais frayé avec les jeunes gens +de son rang. Entouré de serviteurs et de parasites qui, au Brésil, +appartiennent volontiers à la pire espèce d'aventuriers, il avait +dépensé son adolescence à des plaisirs violents, à de sauvages +débauches. Sa mère encourageait ce genre de vie par une conduite plus +que suspecte.</p> + +<p>Il y avait à l'habitation des scènes brutales et l'orgie finissait +parfois dans le sang.</p> + +<p>Après la mort de sa mère, arrivée lorsque monsieur le duc touchait à sa +vingtième année, il avait quitté ses terres pour se présenter à la cour +où sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable.</p> + +<p>Le décès de la duchesse douairière rejetait du reste dans l'ombre un +passé de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait être +complice.</p> + +<p>La première fois qu'on annonça à l'audience impériale don Hernan-Maria +da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosité fut excité +parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait déjà de la +jalousie.</p> + +<p>Hernan-Maria était un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la +couleur basanée de sa peau trahissaient son origine mulâtre, au dire des +courtisans portugais et brésiliens de sang pur, qui sont, par le fait, +trois fois plus basanés que les quarterons.</p> + +<p>Dès cette première audience, il demanda d'un ton froid et fier à Sa +Majesté l'honneur d'être employé à son service.</p> + +<p>On monte vite là-bas, quand on a derrière soi un nom et des millions. À +vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, était un haut personnage, +et il put doubler d'un seul coup sa fortune en épousant une des plus +belles, une des plus riches héritières de l'empire.</p> + +<p>Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa +duchesse. C'était ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave.</p> + +<p>Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Théâtre +et lui meubla un palais.</p> + +<p>Ce fut alors une existence d'orgies à tous crins. Ses folies de joueur +scandalisèrent une ville où toutes les classes de la population poussent +l'amour du jeu jusqu'à la démence.</p> + +<p>Un soir, dans une académie de <i>monte</i>, il tua un colonel mexicain dans +un duel au couteau, et fut blessé de deux balles par un citoyen des +États-Unis dans un duel au revolver.</p> + +<p>Il y avait bal à la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un +quadrille avec le bras en écharpe. Cela le mit à la mode; une belle +dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'État, +demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'il vint à Paris, chargé de régler officieusement des +indemnités fort importantes.</p> + +<p>À Paris, bien qu'il tînt grand état, la différence absolue des mœurs et +la gaucherie qu'il avait à s'exprimer dans notre langue exagérèrent sa +timidité naturelle. Il vécut à l'écart; dans le monde parisien, il passa +pour une sorte de sauvage poussant l'austérité des mœurs jusqu'au +stoïcisme.</p> + +<p>Par le fait, ses fredaines se bornaient à payer à une danseuse les +appointements d'un ministre.</p> + +<p>Ce fut le hasard qui plaça sur sa route la Gloriette, un jour qu'il +visitait le Jardin des Plantes.</p> + +<p>La passion le prenait comme un coup de foudre. Là-bas, au Brésil, il eût +fait enlever la jeune femme dès le soir même. À Paris, il avait peur; il +se mit à jouer le rôle d'un sombre et maladroit Céladon.</p> + +<p>Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il eût +été son ombre.</p> + +<p>Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier +mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette.</p> + +<p>Nous savons aussi qu'il lui promit mariage.</p> + +<p>Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle à +l'accomplissement de cette promesse: la première duchesse de Chaves +était sur le bâtiment qui emmenait la Gloriette au Brésil.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#Table">XXII</a></h2> + +<h3>Madame la duchesse de Chaves</h3> + + +<p>À la porte d'Orléans, entre les deux grandes avenues, s'ouvre une route +de chasse qui coupe le bois en diagonale dans toute sa largeur, passant +à travers ces fourrés solitaires que la foule des promeneurs du lac ne +connaît même pas.</p> + +<p>Car il y a des gens qui vont trois cent soixante-cinq fois par an au +bois de Boulogne et qui font trois cent soixante-cinq fois le même tour.</p> + +<p>Ainsi est bâti le peuple le plus spirituel de l'univers.</p> + +<p>Hector et sa compagne marchaient au pas à l'ombre des grands arbres. Ils +parlaient précisément de cette première duchesse de Chaves que nous +avons nommée à la fin du précédent chapitre. La voix de Lily avait +baissé son diapason malgré elle, son accent était lent et triste.</p> + +<p>—Je vivais fort isolée sur ce paquebot, dit-elle, votre oncle avait +acheté tous ceux qui auraient pu me renseigner. Je voyais souvent sur le +pont cette jeune femme admirablement belle, mais triste, dont la pâleur +était encadrée dans ses longs cheveux noirs. Pas une seule fois, +monsieur le duc ne lui parla devant moi, et ce fut des années après +seulement que je connus son nom.</p> + +<p>«Elle s'appelait comme je me nomme maintenant, madame la duchesse de +Chaves.</p> + +<p>—Avez-vous donc entendu parler...? commença Hector.</p> + +<p>Lily l'interrompit d'un geste grave.</p> + +<p>—Un an après notre arrivée au Brésil, prononça-t-elle à voix basse, +monsieur le duc de Chaves me donna son nom dans la chapelle de +Sainte-Marie-de-Gloire à Rio. J'ai appris depuis qu'à ce moment sa +première femme était morte depuis sept mois. Ne m'interrogez pas. Je ne +sais rien de plus que ce que je vais vous dire, et c'est peu de chose.</p> + +<p>«Monsieur le duc de Chaves avait introduit auprès de sa première femme +un de leurs jeunes cousins sortant de l'Université. Il avait recommandé +à madame la duchesse de patronner cet enfant dans le monde.</p> + +<p>«Puis un jour il lui reprocha d'avoir trop fidèlement obéi.</p> + +<p>«Le jeune homme fut tué, dans une rencontre de nuit, par un adversaire +inconnu.</p> + +<p>«La duchesse mourut.</p> + +<p>«Et le frère de la duchesse, un homme bien vu à la cour pourtant, fut +exilé pour avoir parler de poison.</p> + +<p>—Madame, dit Hector dont les sourcils étaient froncés, vous avez +raison, je rendrai mes visites plus rares.</p> + +<p>—Oh! fit madame de Chaves en souriant, il ne faut pas prendre cet air +fatal, nous ne sommes plus ici au Brésil; à Paris, le poison n'est pas +de mode. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, ce sont +peut-être des calomnies.</p> + +<p>Il y eut encore un long silence. Quand les chevaux sortirent du couvert, +pour traverser les clairières qui avoisinent le château de Madrid, +madame de Chaves reprit tout à coup d'un ton de légèreté affectée:</p> + +<p>—Et notre huitième merveille du monde? Et cette belle des belles? Il y +a longtemps que nous n'avons causé de vos amours.</p> + +<p>—Chère cousine, répondit Hector, si elle n'existait pas, mon oncle +aurait peut-être raison d'être jaloux.</p> + +<p>Lily éclata de rire franchement, les accès de gaieté étaient rares chez +elle.</p> + +<p>Mais depuis quelques jours son caractère avait bien changé.</p> + +<p>—Mon cousin, s'écria-t-elle, ceci est une demi-déclaration, qui est +très adroite ou très impertinente.</p> + +<p>—Puis-je être adroit avec vous, ma cousine, murmura Hector d'un ton de +sincère émotion, puis-je être impertinent surtout? Vous savez bien que +je vous aime, et vous savez bien de quelle façon je vous aime. Il est +certain que vous êtes trop belle pour inspirer seulement l'affection +qu'on porterait à une sœur, mais il est certain aussi que mon cœur est +pris d'autant plus fortement que cet amour a résisté au ridicule qui, +dit-on, tue toute chose, au ridicule évident, manifeste. Il ne faut pas +plaisanter avec mon amour, qui me rend malheureux déjà et qui, +peut-être, brisera ma vie.</p> + +<p>La duchesse lui tendit la main sans arrêter sa monture.</p> + +<p>—Avez-vous vos vingt ans accomplis, Hector? demanda-t-elle.</p> + +<p>—J'aurai vingt et un ans dans onze mois, répondit Hector, je suis +bientôt majeur.</p> + +<p>—Et que comptez-vous faire, quand vous serez majeur? Hector ne répondit +pas tout de suite.</p> + +<p>—Eh bien! insista madame de Chaves.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria Hector avec un accent de passion qui fit tressaillir +sa belle compagne, si elle m'aime, je l'épouserai, si elle ne m'aime +pas, je mourrai!</p> + +<p>Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le +pas d'eux-mêmes.</p> + +<p>—Vous ne m'avez jamais fait le récit détaillé de vos amours, dit la +duchesse d'un ton sérieux. Vous êtes malade, toute femme est médecin; +voyons, j'attends votre confession.</p> + +<p>La figure du jeune comte s'éclaira. Le plus grand bonheur de ces pauvres +amoureux est de raconter leur martyre.</p> + +<p>Il prit l'histoire au premier battement de son cœur, alors qu'il était +au collège ecclésiastique du Mans. Il montra, timidement et craignant +plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait naître sur les lèvres de +sa compagne, cette enfant d'une idéale beauté, chaste comme un rêve de +poète et réduite à danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau +grossier de saltimbanques.</p> + +<p>Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne +subissant pas non plus la fièvre des bravos.</p> + +<p>Il l'avait vue telle qu'elle était, le comte Hector, parce qu'il +l'aimait sincèrement et profondément.</p> + +<p>Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui +sommeillait en elle à l'état latent parce qu'on ne lui avait jamais +donné l'occasion d'éclater.</p> + +<p>Madame de Chaves suivait avec un entraînement, dont elle ne se rendait +pas compte, ce récit d'une naïveté presque enfantine, et l'intérêt qui +brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur.</p> + +<p>Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une +croissante émotion, la fameuse scène de la demande en mariage, faite à +Échalot et à madame Canada; il récita par cœur les lettres qu'il +écrivait à mademoiselle Saphir, il avoua même l'envoi audacieux de sa +photographie.</p> + +<p>Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait +parfois, c'était pour prononcer de ces paroles qui trahissent +involontairement l'intérêt excité.</p> + +<p>Hector la remerciait en son cœur et il allait toujours, ravi d'épancher +son bien-aimé secret.</p> + +<p>Son histoire n'avait pas beaucoup d'incidents dramatiques. Depuis qu'il +était à Paris, Hector avait assez vécu pour apprécier l'énorme +complaisance de cette femme du monde, faisant à de pareilles bagatelles +l'aumône de son attention.</p> + +<p>—Je vous ennuie, ma bonne, ma chère cousine, disait-il, il n'y a rien +là-dedans, je le sens bien, sinon que j'aime comme un malheureux et +comme un fou. Pour comprendre comment j'aime de la sorte, une femme si +fort au-dessous de moi, selon les apparences, il faudrait que vous la +vissiez.</p> + +<p>—Je la verrai, dit madame de Chaves comme malgré elle.</p> + +<p>—Non, oh! non! s'écria Hector d'un accent suppliant, vous ne pourriez +la voir que dans son triomphe, c'est-à-dire dans sa misère. Je ne veux +pas que vous la voyiez ainsi!</p> + +<p>—Mais enfin, murmura Lily qui rêvait, elle est donc bien belle, bien +belle!</p> + +<p>La poitrine d'Hector se gonfla, et les yeux de sa compagne se baissèrent +sous le regard de feu qu'il lui lança.</p> + +<p>—Elle est belle comme vous, dit-il en contenant sa voix, et je n'ai +jamais trouvé personne à lui comparer que vous. Vous n'avez pas les +mêmes traits, vous ne vous ressemblez pas, et pourtant, chaque fois que +je vous vois, je pense à elle. J'établis entre elle et vous je ne sais +quel lien mystérieux... comment vous dire cela? mon amour pour elle a +comme un reflet dans ma tendresse pour vous... Vous pleurez! pourquoi +pleurez-vous, madame?</p> + +<p>La duchesse essuya ses yeux vivement, et dit en essayant cette fois de +railler:</p> + +<p>—C'est vrai, je pleure... et je ne sais pas lequel de nous deux est le +plus fou, Hector, mon pauvre neveu!</p> + +<p>—Car, se reprit-elle, je suis votre tante, et il faudra bien à la fin +que je vous parle raison... Mais auparavant, je veux savoir. Ne +l'avez-vous jamais revue avant de la retrouver à Paris?</p> + +<p>—Je l'ai cherchée souvent et trouvée quelquefois, répondit Hector mais +je sens plus amèrement que vous ne pourriez l'exprimer le malheur de +cette passion qui m'entraîne; je résiste, j'ai honte. J'aimerais mieux +ne la voir jamais que d'affronter ces terribles applaudissements que son +talent soulève et qui me serrent si douloureusement le cœur.</p> + +<p>—Et cependant..., commença madame de Chaves.</p> + +<p>Hector l'interrompit, d'un geste doux, et sa voix prit un accent de +recueillement.</p> + +<p>—Le hasard m'a servi une fois, dit-il, et mon pauvre roman, si triste, +a du moins une page heureuse. L'année dernière, elle a été malade en +passant à Melun, et vous ne sauriez croire à quel point les bonnes gens +qui exploitent son talent l'aiment religieusement. C'est comme une +famille où le père et la mère vivent agenouillés devant l'enfant. Je les +crois riches d'une façon relative; du moins ne négligent-ils rien quand +il s'agit de leur adorée Saphir. Lors de sa convalescence, ils lui +louèrent un petit appartement dans une jolie maison voisine de la Seine +sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.</p> + +<p>«Elle n'a pas, vous le pensez bien, s'interrompit timidement Hector, les +frayeurs ni les préjugés des autres jeunes filles. Chaque matin elle +allait toute seule faire une longue promenade à cheval en forêt. Il y a +un dieu pour les amoureux, ma belle cousine; dès la première promenade +qu'elle fit, je la rencontrai.</p> + +<p>—Mais, poursuivit Hector, ces rencontres en forêt ne m'avançaient pas +beaucoup; je n'étais plus le lycéen du Mans, hardi à force d'ignorance. +Mon amour avait grandi: je n'osais plus, je me cachais derrière les +branches pour la regarder passer, et il me semblait impossible +d'acquérir l'audace qu'il eût fallu pour l'aborder.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas timide, pourtant, murmura la duchesse.</p> + +<p>—Non, répondit Hector, avec les femmes de notre monde je ne suis pas +timide. Elles sont heureuses, nobles, défendues par le respect de tous +mais celle-ci, qui pour moi était au-dessus de n'importe quelle +princesse et qui en même temps tenait dans la vie un état si misérable, +comment l'aborder? comment m'excuser de l'avoir abordée? et que lui dire +enfin sur cette route où l'on ne pouvait parler à genoux?</p> + +<p>«Un jour j'eus la pensée de monter, moi aussi, à cheval. Elle se +rendait, chaque matin, à une petite chapelle située au bord de l'eau, où +elle semblait accomplir une neuvaine ou un vœu, car elle est pieuse +comme un ange, et je ne sais pas d'où sa religion lui est venue.</p> + +<p>«Mon cheval croisa le sien, comme elle sortait de la chapelle, dans +l'avenue qui rentre en forêt. J'avais eu tort de craindre et je ne sais +point de grande dame qu'il soit plus facile d'aborder. Elle a l'autorité +de celles qui, tout naturellement, se sentent le droit de faire le +premier pas.</p> + +<p>«Elle me reconnut, avant même que je l'eusse saluée; elle poussa un cri, +et, toute pâle de joie, elle prononça mon nom.</p> + +<p>«Ce fut sa main qui se tendit vers la mienne; tandis qu'elle murmurait:</p> + +<p>«—J'ai achevé aujourd'hui ma neuvaine, et c'était vous que je demandais +à Dieu.</p> + +<p>«Hélas! belle cousine, s'écria ici Hector avec une colère douloureuse, +vous allez la juger mal peut-être. Elle appartient à une classe où un +pareil abandon peut sembler effronterie.</p> + +<p>Madame de Chaves lui serra la main fortement.</p> + +<p>—Continuez, dit-elle, ne plaidez pas sa cause qui est gagnée; je l'aime +puisque vous l'aimez.</p> + +<p>Hector porta la douce main qu'on lui donnait à ses lèvres.</p> + +<p>—Merci! murmura-t-il, du fond du cœur, merci!... Mais ne me demandez +pas de vous raconter ce qui fut dit dans ce tête-à-tête étrange et +délicieux qui sera le plus cher souvenir de ma jeunesse. Les paroles +échangées, je m'en souviens mais, quand je veux les répéter, il semble +qu'elles perdent leur sens véritable. Le courant des pensées de Saphir +ne se rapporte à rien de ce que vous ou moi nous pouvons connaître; +c'est une naïveté bizarre où il y a de saintes aspirations. Elle semble +avoir vécu dans une féerie, et le monde ne lui est apparu qu'au travers +d'un rêve. Elle n'a rien du milieu grossier dans lequel se passa son +enfance, sinon l'amour filial qu'elle porte aux pauvres gens qui l'ont +élevée...</p> + +<p>—Ce n'est donc pas leur fille? demanda madame de Chaves avec vivacité.</p> + +<p>—Ce n'est pas leur fille, répondit Hector.</p> + +<p>Puis avec un sourire mélancolique, il ajouta tout bas:</p> + +<p>—Belle cousine, je suis égoïste quand je parle d'elle; j'oubliais que +vous aviez aussi votre adorée folie.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura la duchesse qui avait aux joues une rougeur +fiévreuse, je pense à elle toujours, toujours! mais cela ne m'empêche +pas de vous écouter pour vous, Hector. Continuez, je vous prie.</p> + +<p>—J'ai tout dit, répliqua le jeune comte de Sabran; nous fîmes une +longue route côte à côte, comme nous voilà tous les deux, ma belle +cousine; nous avions sur nos têtes l'ombre épaisse des grands arbres, et +nulle rencontre ne vint troubler notre solitude. Nous parlâmes d'amour +ou plutôt chaque chose que nous disions contenait une pensée d'amour. +Elle n'a rien à cacher, je vous l'affirme, et son cœur se montre dans +tout l'orgueil de son exquise pureté. Au bout d'une heure, nous étions +des fiancés qui sont sûrs l'un de l'autre et n'ont plus à s'exprimer +leur mutuelle tendresse. Qu'avions-nous dit? de ces riens que les cœurs +traduisent et qui valent cent fois le serment banal d'aimer toujours.</p> + +<p>Elle était radieuse de beauté; l'allégresse de son âme illuminait son +visage; l'avenir n'avait plus d'obstacles: Dieu nous devait le bonheur!</p> + +<p>Avant de me quitter, elle se pencha sur son cheval et me tendit son +front charmant, où je déposai le premier baiser.</p> + +<p>Les arbres de la forêt éclaircissaient déjà leurs feuillages; on voyait +la route de Melun à travers une dentelle de verdure.</p> + +<p>—À demain! me dit-elle.</p> + +<p>Et je restai seul.</p> + +<p>Le lendemain, elle ne vint pas. J'appris qu'elle avait quitté la petite +maison où s'était achevée sa convalescence. Moi-même je repartis pour +Paris où mon tuteur m'appelait.</p> + +<p>À Paris, les choses changent d'aspect. Je vis les jeunes gens de mon âge +et j'eus pudeur d'une aventure pour laquelle je n'aurais osé chercher un +confident.</p> + +<p>Je pensais, en faisant la revue de mes nouveaux amis: auquel d'entre eux +pourrais-je dire que j'aime sérieusement, profondément, et pour en faire +ma femme, une pauvre fille sans père ni mère, qui gagne de l'argent à +danser sur la corde?</p> + +<p>La tête d'Hector se pencha sur sa poitrine et il resta silencieux.</p> + +<p>—Vous me l'avez dit à moi, murmura doucement madame de Chaves.</p> + +<p>—C'est vrai, prononça Hector d'une voix si basse qu'elle eut peine à +l'entendre, et je ne sais pourquoi il me semblait que vous étiez +intéressée à le savoir.</p> + +<p>Ils échangèrent un long regard et tous deux baissèrent les yeux.</p> + +<p>Leurs chevaux reprirent le grand trot.</p> + +<p>Ils avaient traversé toute la longueur du bois de Boulogne, et se +trouvaient dans le quartier de la Muette.</p> + +<p>—Vous ne me parlez plus, murmura madame de Chaves.</p> + +<p>—Si fait, répondit Hector avec une sorte de répugnance, j'ai une faute +à confesser... Belle cousine, une fois, j'ai eu peur de vous comme de +mes amis.</p> + +<p>—Voyons cela.</p> + +<p>—C'était un de ces jours derniers, lors de la promenade que nous fîmes +avec monsieur le duc à Maintenon, vous en calèche, moi à cheval. Il faut +bien vous dire que j'ai beaucoup lutté contre cet amour et que, parfois, +je me suis cru tout prêt d'être vainqueur.</p> + +<p>—Pauvre belle Saphir! soupira madame de Chaves.</p> + +<p>Hector, qui était en avant, se retourna et lui baisa encore la main.</p> + +<p>—Vous êtes une sainte, dit-il, et Dieu vous fera heureuse. Ce jour-là, +comme nous quittions la forêt de Maintenon, au moment où nous tournions +l'angle de la route de Paris, nous avons rencontré la pauvre maison +roulante où Saphir habite avec ses parents saltimbanques.</p> + +<p>—Je l'ai vue! s'écria madame de Chaves, et je me souviens que je vous +ai dit: cela ressemble à l'arche de Noé!</p> + +<p>—Oui, fit Hector en rougissant, vous avez plaisanté, je suis lâche +contre la plaisanterie de ceux que j'aime. La fenêtre de la petite +cabane de Saphir était ouverte; je n'ai pas ralenti le pas de mon cheval +et je ne me suis pas même retourné...</p> + +<p>—En bonne chevalerie, dit gaiement la duchesse, voici un grand crime, +mon neveu, et il vous faudra l'expier. Avons-nous demandé pardon à la +dame de nos pensées?</p> + +<p>—Je l'ai vue, répondit Hector, mais je ne lui ai pas parlé.</p> + +<p>—Où l'avez-vous vue?</p> + +<p>—Dans un lieu, répondit-il tristement, où j'étais bien sûr de la +trouver. Les baraques de la foire sont toutes rassemblées sur +l'esplanade des Invalides pour la fête du 15 août. Celle des parents de +Saphir ne pouvait manquer d'y être.</p> + +<p>Ils arrivaient à la grande avenue qui conduit de la Muette à la porte +Dauphine. Hector voulut tourner dans cette direction, mais la duchesse +l'arrêta et lui dit:</p> + +<p>—Ce n'est pas notre route.</p> + +<p>Et comme Hector l'interrogeait du regard, elle ajouta:</p> + +<p>—Nous allons à l'esplanade des Invalides. Je veux la voir!</p> + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h2>MADEMOISELLE SAPHIR</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#Table">I</a></h2> + +<h3>Médor, dernier avaleur</h3> + + +<p>C'était d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprimé sa volonté +de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas à cela. Il changea de couleur.</p> + +<p>Son amour était grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de +son âge.</p> + +<p>—Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!</p> + +<p>—J'y pense, répondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie, +j'ai le cœur gonflé par je ne sais quel espoir. Je vous le répète, il y +a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air!</p> + +<p>Et comme Hector hésitait encore, elle ajouta:</p> + +<p>—À votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des +choses qui m'ont frappée. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin +qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle +affirme en être capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant?</p> + +<p>Hector ne résista plus. Ils traversèrent les pelouses du Ranelagh et +prirent la grande rue de Passy.</p> + +<p>Le soleil inclinait déjà vers l'horizon, quand ils franchirent le pont +qui mène à l'esplanade. Comme ils ne pouvaient pénétrer dans la fête +avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue latérale et gagnèrent la rue +Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures à un garçon +marchand de vin, puis ils redescendirent à pied sur l'esplanade.</p> + +<p>Ce n'était pas jour de grande recette; il y avait, néanmoins, comme +c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques, +tandis que d'autres restaient dans la plus complète solitude.</p> + +<p>Au centre de la fête, parmi les établissements les plus <i>conséquents</i>, +pour employer le style de notre ami Échalot, le théâtre de mademoiselle +Saphir dressait orgueilleusement sa façade orientale, ornée des plus +audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers +Cœur-d'Acier.</p> + +<p>On voyait là tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions, +tours d'adresse et de force, bêtes sauvages, phénomènes athlétiques et +autres attractions.</p> + +<p>Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de +Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul +pied en équilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux +Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves!</p> + +<p>Saphir, son jeune amour, le rêve de ses vingt ans, caricaturée par le +prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui +ait dépassé la gloire de Raphaël, selon l'opinion de messieurs les +artistes en foire.</p> + +<p>Monsieur Baruque, son émule, seconde étoile de l'atelier Cœur-d'Acier, +avait peint sur le même tableau et à divers plans, avec cet inimitable +talent qui se passe à la fois du dessin et de la couleur, le jongleur +indien, la panthère africaine sautant à travers un cerceau, un Auriol +chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer +contre un crocodile de la Polynésie; dans un coin, Saladin avalait +encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex +sur l'abdomen non loin du Christ crucifié entre les deux larrons. À +l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait +une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la +droite, l'empereur Napoléon III rentrait dans sa bonne ville de Paris +après la paix de Villafranca.</p> + +<p>Dans les nuages, à droite, un médaillon, coupé en deux, représentait +d'un côté la prise de Pékin, de l'autre des scènes de la tour de +Nesle—à gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux +regards des amateurs une messe de minuit à Saint-Pierre de Rome et +l'incendie de la Villette.</p> + +<p>Cela paraîtra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce même +tableau une femme à barbe, entourée de gendarmes et de membres de +l'Académie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme +portant sa tête au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un +Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se +soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement à un clou à +crochet par l'extrémité de son petit doigt.</p> + +<p>Il n'y a que l'atelier Cœur-d'Acier, dont nous avons écrit ailleurs la +grande et véridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont +chaque pouce carré a son intérêt et son utilité. Cela ne coûte pas plus +cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent +en outre de remettre des pièces aux vieux tableaux d'église, détériorés +par les voyages ou le temps.</p> + +<p>Tout était en mouvement sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. +Échalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffée +d'une perruque d'étoupe toute neuve, battait la caisse. Mais, à part +l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le géant Cologne, +jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de +l'ancien Théâtre Français et Hydraulique s'était magnifiquement +transformé.</p> + +<p>Il n'y avait pas moins de six musiciens à l'orchestre, trois habillés en +lanciers polonais, trois habillés en Turcs.</p> + +<p>Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un +pitre déguisé en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun +avait dans sa spécialité une réputation plus qu'européenne.</p> + +<p>En outre, deux tam-tams de grande taille grinçaient avec rage, tandis +qu'une petite machine à vapeur poussait des sifflements, à faire saigner +les oreilles.</p> + +<p>C'était complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus éclatantes +illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'épique Laroche, dont +les établissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprès du +palais Canada.</p> + +<p>Au moment où le comte Hector et sa compagne traversaient la foule, +Échalot annonçait dans son porte-voix que la grande représentation de +mademoiselle Saphir allait commencer.</p> + +<p>—Quoique légèrement indisposée, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de +l'indulgence du public.</p> + +<p>Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient +le long de ses tempes.</p> + +<p>Il avait fait en vérité tout ce qu'il avait pu pour s'opposer à la +fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au +moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui +faisait d'elle le point de mire de tous les regards.</p> + +<p>Mais la belle duchesse s'était montrée inflexible. Elle avait répété ce +mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: «Je le veux!»</p> + +<p>Madame la duchesse de Chaves était pour le moins aussi émue que son +cavalier qui sentait frémir son bras.</p> + +<p>La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain +merveilleux, au son d'une musique impossible.</p> + +<p>Madame de Chaves cherchait à entraîner Hector qui ne résistait plus, +opposant seulement à l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une +véritable cohue les séparait encore de l'estrade.</p> + +<p>Le reste de la place était à peu près désert; l'établissement Canada +monopolisait littéralement le succès.</p> + +<p>À une cinquantaine de pas de là, dans un autre rang de baraques plus +pauvres, une baraque, la plus misérable de toutes, s'élevait formée de +quelques planches mal jointes qui chancelaient.</p> + +<p>Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une +enseigne écrite au cirage et qui disait: «Grands exercices de Claude +Morin, dernier avaleur de sabres.»</p> + +<p>Un pauvre diable mal vêtu et dont la figure amaigrie disparaissait +presque sous la masse énorme de ses cheveux crépus était assis par terre +devant cette cabane la tête entre ses deux genoux.</p> + +<p>Il jetait un regard mélancolique sur le victorieux établissement des +Canada qui lui faisait face.</p> + +<p>Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur +lui-même ne se souvient sans doute plus que Claude Morin était le +véritable nom de Médor.</p> + +<p>Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placés qu'ils étaient +entre son bouge et l'estrade Canada.</p> + +<p>En ce moment, une voiture fermée s'arrêta devant le saut de loup des +Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent au plus épais de +la foule. Ils étaient tous les deux d'un certain âge, leurs tournures et +leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.</p> + +<p>L'un d'eux, fortement basané, rabattait un chapeau à larges bords sur +chevelure d'un noir mat où tranchaient quelques mèches grisonnantes.</p> + +<p>Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa +barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, étaient arrangés avec +une prétentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.</p> + +<p>Le premier semblait désireux de se cacher; l'autre portait haut sa +figure souriante, contente, éclairée par un regard brillant et froid.</p> + +<p>C'était le second qui menait le premier; il perça la foule à grands +coups de coudes, répondant aux murmures par des gracieux saluts et +d'abondantes excuses débitées avec l'accent italien. En manœuvrant +ainsi, il parvint à guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de +l'estrade.</p> + +<p>En cet endroit, il lui dit, avec un obséquieux sourire qui montra une +rangée de dents plus blanches que celles d'un hippopotame:</p> + +<p>—Monsieur le duc, nous voici arrivés à bon port. Il n'y a point de +grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger +par elle-même, et je parierais ma tête à couper qu'elle sera contente de +ma trouvaille.</p> + +<p>Monsieur le duc ne répondit que par un geste d'humeur bourrue.</p> + +<p>Madame de Chaves et son cavalier n'étaient pas à plus de dix pas de ce +couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et, +comme la duchesse s'en étonnait, il étendit silencieusement le doigt +vers l'escalier que monsieur le duc commençait à gravir sur les traces +de son compagnon.</p> + +<p>Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un +léger cri.</p> + +<p>Les deux hommes se retournèrent.</p> + +<p>Madame de Chaves s'était baissée prestement et croyait avoir évité le +regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basané, +qu'on appelait monsieur le duc, se reprit à monter l'échelle, il avait +aux lèvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu +quelques heures auparavant derrière les persiennes demi-fermées de +l'entresol faisant face au portail de Chaves.</p> + +<p>—En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire +s'épanouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous?</p> + +<p>Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le +bras:</p> + +<p>—Ami Gioja, quand même nous perdrions notre temps à l'intérieur de +cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.</p> + +<p>Toute la personne de ce Gioja avait un éclat particulier et blessant, +depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet métallique que +jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et +froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea. +Mais le duc ne jugea pas à propos d'en dire davantage.</p> + +<p>C'était à leur tour d'entrer, ils entrèrent.</p> + +<p>Madame de Chaves était restée immobile et comme pétrifiée. Hector +attendait sa décision sans mot dire.</p> + +<p>Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entraîna en sens +contraire du mouvement général.</p> + +<p>Cela les fit passer devant la misérable cabane de ce pauvre Médor, qui, +lui aussi, avait ses gros yeux écarquillés par l'étonnement, pour avoir +vu monsieur le duc passer le seuil du théâtre Canada.</p> + +<p>Médor avait de la mémoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au +grand événement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'œil il +avait reconnu le «milord» de la rue Cuvier.</p> + +<p>Il y a les favoris du succès, il y a les gens que la chance contraire +poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause à +la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Médor, depuis +quatorze ans que nous l'avons quitté, avait fait de son mieux dans la +mesure de ses moyens assez bornés; sa profession de chien de berger, +sous les ordres de Madame Noblet, était bien véritablement à la hauteur +de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualité +principale, la fidélité.</p> + +<p>Il y avait du chien dans ce bon garçon et son ambition n'allait pas +au-delà de celle des chiens: boire à sa soif, manger à sa faim, et +dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une émotion +poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son +dévouement à la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se +mourant près du berceau de sa fille.</p> + +<p>Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil.</p> + +<p>Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le +pense un peu, puisque le premier mouvement de Médor avait été de +souffrir du retour de Justin. Médor était donc jaloux. Mais les chiens +le sont aussi.</p> + +<p>Je n'ai jamais admis l'opinion de ces précieux, professant que l'amour +d'une pauvre créature, comme était Médor, peut ternir l'éclat de la plus +éblouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et +ce ne sont pas ces humbles adorations qui déshonorent.</p> + +<p>Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une échelle de +significations diverses applicables à l'échelle des intelligences et des +caractères.</p> + +<p>Médor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voilà ce qui +est certain.</p> + +<p>Il avait pris en affection Justin diminué et vaincu, à cause de la +Gloriette.</p> + +<p>Et quand il avait trouvé un jour Justin ivre d'absinthe, c'est-à-dire +noyé dans le plus méprisable, dans le pire des découragements, Médor +s'était dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tâcherai +de faire tout, moi seul.</p> + +<p>La besogne de Médor c'était de retrouver Petite-Reine. Cette ardente +volonté, née du désespoir de Lily, qu'il avait vu de si près, avait +survécu en lui à la disparition même de la jeune mère.</p> + +<p>Les idées naissaient en lui difficilement; quand elles étaient nées, +elles ne mouraient point, parce que d'autres idées ne venaient jamais +les étouffer ou les chasser.</p> + +<p>D'ailleurs, il pensait peut-être vaguement que Petite-Reine retrouvée +rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de +revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.</p> + +<p>Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en +tout, il n'avait jamais eu qu'une idée, et il la suivait patiemment, +malgré l'inutilité de ce long effort.</p> + +<p>Il s'était dit, dès les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux +conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait dû être +enlevée par des saltimbanques.</p> + +<p>Pour la retrouver, le moyen le plus simple était donc de faire la revue +des saltimbanques de France, et, pour en arriver là, le plus court +chemin était de devenir soi-même un saltimbanque.</p> + +<p>Des calculateurs d'élite, et Saladin lui-même, n'auraient pas trouvé +mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un +plan et son exécution; or, notre ami n'avait pu donner à l'exécution de +son plan que l'intelligence qu'il avait.</p> + +<p>Voici pourquoi nous avons parlé de mauvaise chance. Entre les mille +variétés de <i>travaux</i> qui gagnent le pain des saltimbanques, notre +pauvre Médor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant.</p> + +<p>Il était devenu avaleur de sabres, au moment où Saladin, un virtuose +pourtant dans la partie, désespérait déjà de l'«avalage».</p> + +<p>Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous, +Médor était parvenu, cependant, à faire son tour de France. Il avalait +les sabres très mal; le public mécontent le huait; mais il était si bon +et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les +banquettes et nettoyer les lampes.</p> + +<p>Un mathématicien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut +parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. Médor, qui +n'était pas mathématicien, se dit au bout d'un certain nombre d'années: +puisque j'ai été partout et que je n'ai rencontré Petite-Reine nulle +part, c'est qu'elle est introuvable—ou morte.</p> + +<p>Il revint alors à Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul être +auquel il s'intéressât désormais. Justin avait disparu, ou plutôt il +était tombé si bas que Médor ne le trouva plus dans la pauvre sphère où +il se mouvait lui-même.</p> + +<p>Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le +reconnut pas.</p> + +<p>Justin—l'homme du château-, monsieur le comte de Vibray, avait une +hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de +son ivresse chronique.</p> + +<p>Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela, +mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire.</p> + +<p>Ce n'était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers.</p> + +<p>Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou +où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq +volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi +ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un +livre français: <i>Les Cinq Codes</i>. Justin l'avant tant lu et relu que les +pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l'automne.</p> + +<p>Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il +n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.</p> + +<p>Ils ajoutaient que, quand Justin n'était ivre qu'à demi, c'était encore +un gaillard de bien bon conseil.</p> + +<p>Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les +chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes +forains dont il s'était rapproché à différentes reprises, mû peut-être +par le même instinct que Médor.</p> + +<p>Ils l'appelaient le père Justin; quoiqu'il fût jeune encore, au dire de +ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences +de la vieillesse.</p> + +<p>Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait +l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'était +bien à contrecœur et par nécessité qu'il avait fini par s'établir à son +compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et +de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l'étroite cabane, trop +large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre, +emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui +environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand +trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la +tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis.</p> + +<p>Il se consolait néanmoins en disant qu'il était désormais le premier et +le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai +exactement par le défaut de concurrence.</p> + +<p>Médor avait un autre motif d'orgueil; il était le seul homme que le père +Justin admît dans son trou. Médor, il est vrai, n'y allait jamais sans +porter quelque chose à boire, mais il renouvelait ses visites aussi +souvent qu'il le pouvait.</p> + +<p>Était-ce la conversation abrutie du misérable ivrogne qui l'attirait? +Non. Que Justin eût la fièvre de l'alcool et déraisonnât honteusement ou +que Justin, à jeun, par hasard, pris d'une gravité hautaine, en revînt à +son langage d'autrefois qui, désormais, était burlesque dans sa bouche, +Médor l'écoutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des +refrains sans tête ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi +ou déclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.</p> + +<p>Ce qui l'attirait par une séduction irrésistible, c'était une pauvre +relique qu'il avait trouvée dans un coin du réduit de l'ivrogne, à +moitié cachée sous la poussière.</p> + +<p>Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux +duquel pendait une photographie qui représentait une jeune mère tenant +son enfant dans ses bras, ou plutôt tenant un nuage, trace confuse de +l'enfant qui avait bougé en posant.</p> + +<p>Le berceau de Petite-Reine disposé en autel par les mains de la +Gloriette.</p> + +<p>Le portrait de la Gloriette pressant sur son cœur Petite-Reine.</p> + +<p>C'était pour cela que Médor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le +père Justin, en payant son entrée avec des fonds de bouteilles. Quand +une fois il était entré, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter, +et venait s'asseoir dans le coin où était la relique, restant des heures +entières en contemplation devant le berceau et devant le portrait.</p> + +<p>Au moment où Hector et madame de Chaves passèrent devant Médor, ils +allaient encore lentement à cause de la foule. Médor, qui venait de +reconnaître le duc de Chaves à la porte de la baraque, mit ses yeux +grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans même le voir; mais il +n'en fut pas de même pour la duchesse, quoiqu'elle eût son voile +rabattu. À son aspect, il tressaillit de la tête aux pieds et tout son +sang vint à sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort +se fût détendu en lui.</p> + +<p>Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux à tour de +bras, en répétant plusieurs fois de suite:</p> + +<p>—Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai rêvé?</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient +déjà l'angle de la rue Saint-Dominique.</p> + +<p>Ce fut tant pis pour ceux qui étaient entre eux et Médor. Médor se jeta +tête première dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva +juste à temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs +montures et redescendre vers la Seine.</p> + +<p>Pour la seconde fois Médor aperçut les traits de l'amazone, et il appuya +les deux mains contre son cœur en se disant:</p> + +<p>—C'est elle! c'est bien elle!</p> + +<p>Les chevaux eurent beau trotter, Médor n'avait pas les longues jambes de +Saladin, mais sa passion était autre et plus forte.</p> + +<p>Il eût suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu +l'arrêter, sinon la mort.</p> + +<p>En arrivant à la porte cochère de l'hôtel de Chaves, la duchesse, qui +n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute la route, dit:</p> + +<p>—Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir reçu une lettre de +moi.</p> + +<p>Ils se séparèrent. Quelques secondes après, Médor, haletant et baigné de +sueur, vint tomber sur le pavé dans l'enfoncement de la porte.</p> + +<p>Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, puis il dit:</p> + +<p>—Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu'à elle, mais +j'arriverai!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#Table">II</a></h2> + +<h3>Saladin ouvre la tranchée</h3> + + +<p>Nous avons laissé Saladin déjeunant avec l'appétit d'un juste au +restaurant du faubourg Saint-Honoré. Il ne nous est pas permis de +l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre héros, ensuite +parce que sa physionomie copiée exactement sur nature absout notre récit +de tout péché romanesque, et lui donne couleur d'histoire.</p> + +<p>Saladin, comme la plupart des héros de notre siècle, n'avait pas à +proprement parler de généalogie; il était ce champignon qui pousse sur +la couche formée par le vice parisien. La légende honteuse et burlesque +de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'était un +dieu à sa manière, et il avait sa chèvre Amalthée. Son père Similor, +breveté pour la danse des salons, sa nourrice Échalot, sa mère Ida +Corbeau, la Vénus invalide, ont été chantés par nous dans un poème où +les badauds des quartiers riches profitèrent avec une curiosité étonnée +de nos voyages et découvertes dans les sous-sols de la civilisation[*].</p> + +<p>Rude voyage où l'on trouve cependant, et malgré le dire calomnieux d'une +littérature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la +misère, plus de comédie sauvage et poussant le grotesque jusqu'à +l'invraisemblable que d'éléments tragiques ou terribles.</p> + +<p>C'est toujours Paris, descendu à cent pieds sous terre, Paris qui n'a +pas été à l'école et qui vit des enseignements malsains du mélodrame, +unique lanterne allumée dans ces profondeurs.</p> + +<p>C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une élégance qui +fait pitié, et je ne sais quelles prétentions à la fois risibles et +douloureuses au bienfait des belles manières.</p> + +<p>Ce Paris-là, nous ne l'avons pas inventé, mais nous l'avons trouvé en +allant voir un jour où pouvait être l'absurde souterrain habité par les +cent mille bandits qui poignardent, étranglent, étouffent, assomment ou +empoisonnent les cent mille victimes hachées annuellement dans la +cuisine de l'églogue contemporaine.</p> + +<p>D'autres sont allés déjà sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas +celui d'Eugène Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le +centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on +fera descendre un boulevard jusqu'à ces bas-fonds remplis +d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens aisés iront voir en train +de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dansée autrefois par les +ambitions de l'ignorance et de la misère.</p> + +<p>Ida Corbeau était morte noyée dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de +conduite d'Échalot l'avait tiré de presse; Similor lui-même, sans +amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de +laver sa figure et ses mains.</p> + +<p>Saladin, qui était la seconde génération, devait profiter de ce progrès +et, qui sait, pénétrer peut-être à travers nos couches sociales si +faciles à trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la considération +publique.</p> + +<p>En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur +la carte, en dépit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le cœur +content comme un négociant qui vient de trouver le joint d'une +combinaison difficile. L'idée de Saladin était simple à l'instar de +toutes les grandes idées, et de plus, comme presque toutes les idées du +peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de +théâtre.</p> + +<p>Chacun connaît l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas à son gré +une clientèle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants +pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame à cinq cents +représentations.</p> + +<p>Saladin avait inventé quelque chose d'analogue. Ayant enlevé jadis +Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profité, il +voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine +à sa mère.</p> + +<p>Au point de départ, une forte lacune existait dans ce projet, car +Petite-Reine était l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir +qu'une récompense très bornée.</p> + +<p>Mais il y avait cet homme brun, cet étranger à barbe couleur d'encre qui +avait donné un louis à Saladin déguisé en vieille femme.</p> + +<p>Ils ont beau être positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux +qui sortent des profondeurs dont je parlais naguère sont romanesques +jusqu'à la folie.</p> + +<p>Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et +que la première mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont +pris pour plus de trente millions de billets à 25 centimes aux loteries +autorisées pour la plus grande gloire de la morale publique.</p> + +<p>Nos loups-cerviers n'en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse +qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le +sou.</p> + +<p>Revendre ce qu'il avait volé, telle était donc la première forme de +l'idée de Saladin, et à mesure que les années s'écoulaient, il élevait +en lui-même ses prétentions à l'endroit de ce marché fantastique, parce +que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au +faîte de la fortune.</p> + +<p>Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que +l'homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant +ardemment et patiemment un désir déterminé.</p> + +<p>Il n'y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants.</p> + +<p>La seconde forme de l'idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le +drame; il se dit que l'heureuse mère en retrouvant sa fille n'aurait +rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l'ange sauveur qui la +lui ramènerait. Ce n'étaient pas, tant s'en faut, des suppositions +faites à l'étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se +mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les +raisons qui auraient pu déterminer son refus.</p> + +<p>On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin +s'était arrangé de manière à n'être plus saltimbanque; il s'était fait, +comme nous l'avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais +qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de +lui-même.</p> + +<p>Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La +vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus +efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès.</p> + +<p>Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier +les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables +services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorité.</p> + +<p>Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici à une nature par trop +supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte +de crainte, mêlée d'admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour +d'un coup d'œil et se détourna de lui avec dédain.</p> + +<p>Ce mépris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins +notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à +sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.</p> + +<p>Après des années où il avait manœuvré dans le vide, soutenu seulement +par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin +se rencontrait face à face avec la vérité.</p> + +<p>Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la +complète réalisation de son rêve.</p> + +<p>Il n'y avait pas en lui beaucoup d'étonnement, il y avait un immense +orgueil, joint au soupçon instinctif qu'il faudrait donner peut-être une +troisième forme à son idée.</p> + +<p>—Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je +connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille à la +cheville! J'avais tout deviné recta, seulement, au lieu d'une marquise +ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.</p> + +<p>Et il se frottait les mains entre deux bouchées.</p> + +<p>Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce +fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et +moyens à prendre pour exploiter son aubaine.</p> + +<p>Quoiqu'il n'admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il +ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence +impossible, d'agir sans elle.</p> + +<p>Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en +définitive, peut offrir très décemment 10,000 francs à l'homme qui lui +ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille +livres de rente.</p> + +<p>Tout dépend de l'exécution.</p> + +<p>Saladin n'avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect +se présenter à l'hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire, +du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet désirable +et se poser en gendre possible?</p> + +<p>De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de +l'espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l'audace +des aveugles au bord d'un précipice.</p> + +<p>Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et +Saladin n'en manquait pas tout à fait, il était facile d'augurer que +tout devait se terminer par une récompense honnête.</p> + +<p>Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de +vin lui resta au gosier.</p> + +<p>Il travaillait désespérément, et ceux qui l'avaient vu commencer son +repas d'un appétit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il +demanda le café d'une voix presque dolente.</p> + +<p>Il chercha bien un instant quel levier de manœuvre pourrait lui fournir +la découverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves +guettant sa femme derrière les persiennes d'un entresol.</p> + +<p>Mais ce genre de roman n'était pas dans les cordes de Saladin: tout au +plus devinait-il vaguement qu'il y avait là un moyen d'action. La +manière de s'en servir lui échappait absolument.</p> + +<p>Il huma son café d'un air mélancolique.</p> + +<p>Avant d'avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour +chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne +devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une +sorte de colère en reconnaissant le butin qu'il avait ramassé deux +heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'hôtel de +Chaves.</p> + +<p>Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea +et ses yeux ronds lancèrent un éclair.</p> + +<p>—Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!</p> + +<p>C'était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec +des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré.</p> + +<p>—La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout +blême et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y étais +encore! je le regardai pour voir si c'était de l'or ou de l'argent, mais +comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du +fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...</p> + +<p>—L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son +couteau sur la table.</p> + +<p>Ce n'était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et +un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux.</p> + +<p>Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et +la poitrine évasée. L'idée avait sa troisième forme.</p> + +<p>Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air +protecteur.</p> + +<p>—Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que +voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de +vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir!</p> + +<p>«Et papa Similor qui <i>dingue</i> dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en +éclatant de rire. Bah! on n'est pas méchant, on lui fera un sort +médiocre en rapport avec ses capacités.</p> + +<p>Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place, +disant au cocher:</p> + +<p>—Rue Tiquetonne, n° 13.</p> + +<p>Vingt minutes après, il montait l'escalier terriblement noir de madame +Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.</p> + +<p>Madame Lubin avait, à l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides +ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et +soignait ensuite les malades à l'aide des révélations qu'il tirait +d'elle.</p> + +<p>C'est une des branches du métier et je connais des personnes +respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.</p> + +<p>L'autre branche de l'état consiste à retrouver les objets perdus et à +découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers, +conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police +correctionnelle.</p> + +<p>Une ou deux même ont passé en cour d'assises drapées dans leur dignité +et fort étonnées qu'on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur +cuisine, les fonctions du procureur impérial.</p> + +<p>Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite +d'appartenir à la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux +d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mômeries comme les +sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que +d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.</p> + +<p>Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il +serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prétention morale +que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous.</p> + +<p>Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en +train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée.</p> + +<p>Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le +plus faible.</p> + +<p>—Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le +plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse +comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p> + +<p>Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras +et disparut.</p> + +<p>—Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, répondit la somnambule d'un air digne, vous savez +bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, <i>je dors</i>, et +c'est tout frais; je suis lucide.</p> + +<p>Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.</p> + +<p>—J'aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre +comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer.</p> + +<p>Madame Lubin était une femme d'une trentaine d'années, usée et surmenée, +mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir +auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit:</p> + +<p>—Causons... nos machines ont-elles monté aujourd'hui en bourse?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela, répondit Saladin d'un air grave, vos +machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en +question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?</p> + +<p>—Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?</p> + +<p>Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes.</p> + +<p>—Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!... Ça vous a-t-il servi +à quelque chose l'adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée?</p> + +<p>Saladin fit un grave signe de tête.</p> + +<p>—Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d'un ton +solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la +duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du +Faubourg-Saint-Honoré.</p> + +<p>—Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment +savez-vous cela?</p> + +<p>—Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas +d'être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la +duchesse?</p> + +<p>La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter. +Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.</p> + +<p>—Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en +cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le +registre.</p> + +<p>—Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l'avez +fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de là?</p> + +<p>Saladin souriait dans sa cravate.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup +d'œil peut vous convaincre de la vétusté de l'objet.</p> + +<p>—C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez acheté d'occasion? +En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu +connaissait son bracelet. C'était, je le crois bien, une manière de +relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce +petit bric-à-brac à madame la duchesse.</p> + +<p>Saladin était de plus en plus majestueux.</p> + +<p>—Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous +apporte seulement les moyens de faire preuve d'une très grande habileté +ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux +choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consultée, +ensuite l'existence d'un individu doué de facultés extraordinaires et +qui prétend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite +personne... est-ce que ce n'est pas déjà joli?</p> + +<p>—Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu doué de facultés +extraordinaires?</p> + +<p>—Naturellement, répondit Saladin, qui salua.</p> + +<p>—Y aura-t-il quelque chose pour moi?</p> + +<p>Saladin salua de nouveau et répéta:</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit +revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l'enverrai chez +vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit à moi.</p> + +<p>Saladin secoua la tête avec lenteur.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous +prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des +intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes +nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable +ingénieuse <i>Le Coq et la Perle</i>; il y a dans la vie des occasions dont +le vulgaire ne peut pas profiter.</p> + +<p>—Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée.</p> + +<p>—Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une +femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-à-vis d'un homme tel que +moi, vous appartenez au vulgaire.</p> + +<p>Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d'oiseau, il ajouta:</p> + +<p>—Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables +destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée?</p> + +<p>Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle +aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d'illusions +et respirent le roman par tous les pores.</p> + +<p>Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient +un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis +qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coudée.</p> + +<p>—C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'étonnant! +Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde. +Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p> + +<p>Saladin répondit:</p> + +<p>—Qui sait si cette soirée n'est pas pour vous l'aurore d'une position +fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez +écrire ce que je vais vous dicter.</p> + +<p>Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprès de la table et disposa +tout ce qu'il fallait pour écrire.</p> + +<p>—Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis.</p> + +<p>Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et +paraissait méditer laborieusement.</p> + +<p>Il avait l'air d'un poète qui va enfanter un chef-d'œuvre. Et par le +fait il se disait:</p> + +<p>—La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et +solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper +la dame, et qu'elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si +j'étais un casse-tête chinois.</p> + +<p>—Eh bien? fit la somnambule.</p> + +<p>Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:</p> + +<p>«Madame, «Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne +respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.</p> + +<p>«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a également fait +connaître l'existence et la supériorité.</p> + +<p>«L'objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par +lui.</p> + +<p>«Peut-être l'homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret +produit par une perte bien autrement cruelle...</p> + +<p>«Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.</p> + +<p>«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l'ancien agent de +police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez +affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!»</p> + +<p>—Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la +couperais. Mettez l'adresse.</p> + +<p>Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son +hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré.</p> + +<p>Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt +sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#Table">III</a></h2> + +<h3>Saladin monte à l'assaut</h3> + + +<p>Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même +qu'il y a dans l'art des œuvres très méprisables dont le succès est +forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de +vue.</p> + +<p>Le roman est entré dans nos mœurs bien plus profondément qu'on ne le +pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour +celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un +roman.</p> + +<p>Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne +comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par +quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs, +l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue.</p> + +<p>Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et, +pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain, +malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance +très exceptionnelle.</p> + +<p>Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences +à sa guise, et c'est là que commence le roman.</p> + +<p>C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la +déduction logique des événements.</p> + +<p>Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à +qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que +l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années.</p> + +<p>Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la +somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se +rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons, +n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.</p> + +<p>Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui, +avant elle, avait porté ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.</p> + +<p>Elle lut la lettre au milieu d'une certaine préoccupation, non point +qu'elle eût peur, car elle était brave comme toutes celles qui ont +terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres +s'accrochent au dernier amour, à la faible espérance qui était désormais +toute sa vie.</p> + +<p>Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue +Lacuée, à genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily +était restée après tant de temps écoulé.</p> + +<p>Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et +de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouvé dans +sa poitrine le cœur d'une morte.</p> + +<p>Elle jeta la lettre qu'on lui avait apportée dans sa chambre à coucher, +et se reprit à songer à cette rencontre bizarre: monsieur le duc de +Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrés qui conduisaient à +un théâtre forain.</p> + +<p>C'était fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc +intéressait Lily médiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure +c'était le singulier regard que monsieur de Chaves avait jeté sur elle.</p> + +<p>Monsieur de Chaves était à Paris quoiqu'il eût annoncé hautement son +départ, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait +comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduités du jeune +Hector de Sabran pouvaient présenter un danger.</p> + +<p>S'il était une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman +débordât, c'était assurément madame de Chaves. Depuis l'heure de sa +naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quittée, +quoiqu'il n'y eût pas un atome de tendance romanesque dans son esprit, +ni dans son cœur.</p> + +<p>Elle avait passé au milieu de tout cela, portée par les événements, et +n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.</p> + +<p>Justin lui-même ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.</p> + +<p>Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa +position vis-à-vis de son mari demi-sauvage, c'était un roman bien +connu, une légende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.</p> + +<p>Monsieur le duc n'était pas homme à chercher des intrigues subtiles. Il +aimait avec une brutalité folle. Lily avait la conviction qu'il s'était +débarrassé de sa première femme pour l'épouser, elle, Lily.</p> + +<p>Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait +prendre le même moyen pour épouser une autre femme.</p> + +<p>Elle ne l'avait jamais aimé. Elle avait pour lui la répugnance terrifiée +des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'était résignée à cette torture +de vivre près d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce +sacrifice le moyen de retrouver Justine.</p> + +<p>Elle eût fait plus encore, si une épreuve plus dure se fût présentée à +elle.</p> + +<p>Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aimée passionnément pendant +plusieurs années, et jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sur +lui un remarquable empire.</p> + +<p>Il était fier de sa beauté. Il éprouvait à chaque instant de ces +mouvements de jalousie qui enchaînent, et pour le garder esclave, Lily, +soutenue par la pensée qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois +surmonté un sentiment qui était plus que de la froideur.</p> + +<p>Le duc alors redevenait l'amant agenouillé des premiers jours.</p> + +<p>Au bois et dans les fêtes de la haute vie, en voyant passer cette femme +si noblement fière, souriante et, en apparence, heureuse d'être partout +la reine de beauté, vous n'eussiez jamais deviné la plaie incurable de +son âme.</p> + +<p>Monsieur le duc de Chaves, de son côté, avait accompli loyalement au +moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours été à la +disposition de Lily, dès qu'il s'était agi de chercher Petite-Reine.</p> + +<p>Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donné à penser à la jeune +mère que sa fille était partie pour l'Amérique.</p> + +<p>Et s'il avait menti, c'était pour emporter l'objet de sa passion comme +une proie.</p> + +<p>Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-même ces événements +lointains, mais la lettre mystérieuse, à son insu, prenait déjà sa +pensée.</p> + +<p>Souvenons-nous que, même avant d'avoir reçu cette lettre, elle avait dit +à Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: «Si cette +somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver +l'enfant...»</p> + +<p>La lettre était sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se +prit à la regarder. Matériellement, cette lettre sentait l'endroit d'où +elle venait: c'était un papier grossièrement parfumé, dans une enveloppe +timbrée avec prétention.</p> + +<p>Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappée, ou plutôt +blessée par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupées avec +une majesté sibylline, lui sautèrent aux yeux comme une ridicule +mystification.</p> + +<p>Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.</p> + +<p>Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la +promesse mystérieuse!</p> + +<p>Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans émotion, la +prière de passer chez un notaire inconnu.</p> + +<p>C'est là le roman, c'est là son prestige, c'est là ce qui mène les trois +quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!</p> + +<p>Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman +entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient +entraînant.</p> + +<p>D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait +découvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru +tenir cachés; on avait retrouvé le bracelet; on avait fait bien plus: on +avait deviné, et c'était magie, la secrète préoccupation de son cœur.</p> + +<p>Car cet objet, plus cher et plus cruellement regretté, auquel on faisait +allusion, que pouvait-il être, sinon sa fille elle-même?</p> + +<p>Elle se mit au lit en songeant à la lettre.</p> + +<p>Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.</p> + +<p>Et, chose singulière, parmi les énigmes que la lettre proposait, les +plus obsédantes pour sa pensée n'étaient pas celles dont l'exposé du +moins se comprenait.</p> + +<p>Son adresse devinée, le bracelet retrouvé, l'allusion faite au sort de +sa fille, tout cela s'évanouit peu à peu pour céder la place à ce +problème, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se +présentant à l'hôtel, sous le nom de Renaud, ancien employé de la +police.</p> + +<p>De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit. +Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà +et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait +donné l'ordre exprès d'introduire auprès d'elle monsieur Renaud sitôt +qu'il se présenterait.</p> + +<p>Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait +la porte cochère.</p> + +<p>Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune +homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge, +après l'avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu'au perron.</p> + +<p>Lily put l'examiner à son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas +lent et solennel.</p> + +<p>C'était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu'on les voit à +Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent +quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir +collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc +rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un +chapeau tyrolien à larges bords, d'où s'échappaient les mèches +abondantes et lustrées d'une chevelure noire.</p> + +<p>Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une +figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.</p> + +<p>L'instant d'après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit +son entrée dans le boudoir de madame la duchesse.</p> + +<p>Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et +dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent:</p> + +<p>—Voilà bien des années que je m'occupe de vous.</p> + +<p>Il avait en parlant un léger accent tudesque.</p> + +<p>Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une +sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté.</p> + +<p>—Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres.</p> + +<p>La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas:</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de +vous.</p> + +<p>Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d'aplomb et de +gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l'apprendre et à +le répéter.</p> + +<p>Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une +tête: une tête de marbre immobile et glacée.</p> + +<p>Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant +l'audacieuse comédie qu'il allait jouer; peut-être du moins aurait-il +choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.</p> + +<p>Sans prétendre qu'un autre stratagème n'eût point réussi auprès de cette +pauvre femme, subjuguée d'avance et préparée à toutes les crédulités, +nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.</p> + +<p>Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout +par leurs côtés les plus invraisemblables.</p> + +<p>Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a +condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se +réfugient d'eux-mêmes dans l'impossible.</p> + +<p>Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l'influence de la poésie +ambiante: ceci du haut en bas de l'échelle sociale. On est bien forcé de +prendre le merveilleux où les poètes l'ont mis.</p> + +<p>Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se +chargeaient de répondre aux questions de l'ambition effrénée ou de +l'aveugle désespoir. Le XVIII<sup>e</sup> siècle incrédule inventa les magnétiseurs +et but en riant l'élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro. +Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes.</p> + +<p>C'est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.</p> + +<p>Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C'est la baguette des +fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien +ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l'épée de +d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.</p> + +<p>On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque +chose.</p> + +<p>D'Artagnan mourut il y a longtemps.</p> + +<p>Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de +banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas +encore, beaucoup plus bas.</p> + +<p>Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de +je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis, +ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l'agent de +police, pour l'entourer de rayons sur l'effronté piédestal de leurs +fictions.</p> + +<p>On pêche ses héros où l'on peut, dans les temps de disette avérée. Il y +a quelque chose d'original et à la fois de généreux à préférer les +gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour +siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs. +Je ne puis que louer de tout mon cœur les hommes de grand talent qui se +sont donné la mission de réhabiliter l'agent de police. Il était temps +de flétrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le +complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats +qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas même, pour +compenser la dérisoire modicité de leur paye, l'appoint de la +considération publique.</p> + +<p>Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d'une complète +apothéose, il y a de la marge, et peut-être n'était-il pas nécessaire de +remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent +dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole.</p> + +<p>Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme +dans l'autre.</p> + +<p>Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le +public.</p> + +<p>Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vérité; ma croyance +est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien +autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagération +même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs.</p> + +<p>Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile, +profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du détective.</p> + +<p>Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son +effet, il prit le siège qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez +vaste portefeuille en même temps qu'un objet enveloppé dans du papier +qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.</p> + +<p>—Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.</p> + +<p>La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant +dans la chambre, n'eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle +chancela sur son siège et murmura:</p> + +<p>—Quoi, monsieur! vous savez?...</p> + +<p>—Je suis Renaud, répondit Saladin d'une voix basse et brève.</p> + +<p>Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet.</p> + +<p>—Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame +Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite +bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l'enfant: Justine, +mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier... +Contestez-vous?</p> + +<p>La duchesse le regardait bouche béante.</p> + +<p>—Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un +autre carré de papier.</p> + +<p>—Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de +la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie...</p> + +<p>Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupéfaction.</p> + +<p>—Quoi! même ces détails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence +d'un signe de tête.</p> + +<p>—Je suis Renaud, répéta-t-il pour la seconde fois.</p> + +<p>Et il ajouta de sa voix glacée qui n'avait point d'inflexions:</p> + +<p>—Voiture procurée par un jeune garçon, avaleur de sabres de son état. +Quatorze ans. Nom: Saladin.</p> + +<p>Il changea de carré de papier.</p> + +<p>—Journée du lendemain très chargée. Faits principaux: départ de la +jeune mère pour Versailles; Petite-Reine confiée à une femme nommée la +Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergère, dont le métier était +de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nommé Médor, +aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de +mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet à voile bleu. Homme +déguisé: ce même jeune garçon qui avait procuré la voiture la veille au +soir...</p> + +<p>—Etes-vous sûr de cela? s'écria Lily qui haletait.</p> + +<p>—Je suis sûr de tout ce que je dis, répondit sèchement Saladin. J'ai +interrogé moi-même le jeune garçon qui est maintenant un homme.</p> + +<p>—Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle +vivante?</p> + +<p>Saladin jeta son carré de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui +restaient dans son carnet.</p> + +<p>—Vous n'avez pas encore regardé si le petit bracelet est bien le vôtre, +dit-il tranquillement.</p> + +<p>C'était vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves déplièrent +l'enveloppe.</p> + +<p>—C'est lui! s'écria-t-elle en portant le bracelet à ses lèvres, c'est +bien lui, et ma fille...</p> + +<p>—Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous égarons pas. +Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possédiez, un +autre qu'elle avait emporté...</p> + +<p>—Et celui-là?...</p> + +<p>—C'est celui qu'avait emporté Petite-Reine. Lily tendit ses mains +jointes qui tremblaient.</p> + +<p>—Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas +voulu vous jouer ainsi du cœur d'une mère!</p> + +<p>Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevèrent sur elle.</p> + +<p>—Procédons par ordre, s'il vous plaît, fit-il d'un ton d'autorité. +Quand il en sera temps nous arriverons à ce qui regarde madame votre +fille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#Table">IV</a></h2> + +<h3>Saladin fait un roman</h3> + + +<p>L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son +étonnement pût augmenter, mais elle bondit sur son siège à ces derniers +mots prononcés par Saladin: «...madame votre fille».</p> + +<p>—Ma fille! s'écria-t-elle, mariée!... mais c'est une enfant! Puis, +retournée subitement par la grande joie qui envahissait son cœur, elle +ajouta d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Elle vit donc, puisqu'elle est mariée! Oh! qu'importe cela! qu'importe +tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma +fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille!</p> + +<p>Saladin lui adressa le signe que les pédagogues font aux enfants pour +réclamer le silence.</p> + +<p>—Procédons par ordre, répéta-t-il après avoir trouvé dans son carnet le +carré de papier qu'il cherchait; jusqu'à présent vous ne contestez pas?</p> + +<p>—Tout ce que vous avez dit, répliqua Lily qui le suppliait du regard, +est la vérité même, et il a fallu un miracle d'habileté...</p> + +<p>—Je suis Renaud, dit pour la troisième fois Saladin.</p> + +<p>—Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses +notes, grand de Portugal de 1<sup>er</sup> classe, chargé d'une mission +particulière de l'empereur du Brésil, mêlé à tout cela indirectement. +Était à la représentation de la foire. Était au Jardin des Plantes. +Offrit des primes en argent à la police de Paris. Détermina la Gloriette +à partir avec lui pour l'Amérique.—Lacune.</p> + +<p>«Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est nécessaire +pour ma gouverne.</p> + +<p>En même temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux +dernières pages, où il prit un carré qui contenait seulement ces mots:</p> + +<p>—Lacune. Retour en France. Duc marié à la Gloriette. Voyage dans les +départements.</p> + +<p>Enfin un dernier papier disait:</p> + +<p>—Soupçons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19 +août 1866, monsieur de Chaves revenu secrètement pour surprendre sa +femme. Embuscade.</p> + +<p>—C'était hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans répondre:</p> + +<p>—La voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran, +Grand-Hôtel, chambre 38.</p> + +<p>La duchesse était muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son +carnet.</p> + +<p>—Je vous prie, dit-il, de compléter brièvement et clairement ce qui +concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous connaîtrez mieux la +position où je suis vis-à-vis de vous, vous comprendrez que ma conduite +dans toute cette affaire doit être dirigée par les renseignements les +plus positifs.</p> + +<p>Saladin rapprocha son siège, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa +un carré de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va +prendre des notes.</p> + +<p>Le premier instinct de la duchesse fut d'obéir tout de suite et +aveuglément.</p> + +<p>Aucun doute n'était en elle; on peut dire qu'elle était émerveillée et +subjuguée. Si elle hésita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa +mémoire.</p> + +<p>—Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non +seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends.</p> + +<p>Les yeux de la duchesse évitèrent les siens, parce que la pensée de +monsieur de Chaves venait de traverser son esprit.</p> + +<p>—Comment ignorez-vous une partie de la vérité, murmura-t-elle, vous qui +avez appris des choses si difficiles à connaître?</p> + +<p>Saladin eut un sourire.</p> + +<p>—Nous voilà qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que +cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai +cherché à savoir, et ces choses-là n'étaient pas des plus faciles à +deviner. Quant au reste, j'ai épargné ma peine, parce que j'avais la +certitude de tout apprendre par vous.</p> + +<p>—Si je ne pouvais..., commença la duchesse.</p> + +<p>—Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire, +et il est impossible qu'aucune force humaine enchaîne votre langue, +quand je vous dis: je veux que vous parliez!</p> + +<p>Il s'exprimait avec emphase, mais sans élever la voix. La duchesse dit +après un silence:</p> + +<p>—C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre. +Ai-je le droit de révéler un secret qui ne m'appartient pas?</p> + +<p>Saladin croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + +<p>—C'est le secret de l'autre que je veux connaître, dit-il, c'est +l'autre qui est le maître ici; c'est de l'autre que dépend le sort de +votre fille, et vous êtes trop mère pour ne pas comprendre que le sort +de votre fille seul m'intéresse.</p> + +<p>—Elle sera heureuse..., s'écria madame de Chaves. Elle allait +poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever.</p> + +<p>—Auriez-vous défiance? demanda-t-il avec une dignité sobre qui prouvait +son vrai talent de comédien.</p> + +<p>—J'ai peur, murmura la duchesse.</p> + +<p>—De moi?</p> + +<p>—Non, de lui.</p> + +<p>La duchesse, en prononçant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur +ses lèvres, comme si elle eût voulu se bâillonner elle-même.</p> + +<p>Le visage de Saladin changea, exprimant pour la première fois une nuance +qui n'était point dans son rôle; son regard eut de l'étonnement et de la +contrariété.</p> + +<p>—Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il m'a aimée, répondit tout bas madame de Chaves.</p> + +<p>La main de Saladin se posa sur son bras.</p> + +<p>—J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent impérieux, +non pas pour moi, mais pour elle.</p> + +<p>—Pour elle! répéta la duchesse, dont la voix chevrotait, brisée par les +larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai +souffert depuis tant d'années, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour +elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le +temps a passé, je n'ai rien oublié. En ce moment où Dieu fait luire à +mes regards un espoir qui m'éblouit le cœur, il me semble que je +deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se +peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et +d'avoir son front sous mes lèvres! J'ai vécu pour cela, uniquement pour +cela; sans cela je n'aurais même pas eu besoin d'aller au-devant de la +mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaillé, j'ai combattu, +j'ai espéré en dépit même du désespoir qui me torturait l'âme... Et +maintenant tout s'éclaire à la fois à l'improviste! Hier, il n'y avait +autour de moi que ténèbres, et j'aurais donné mon sang pour connaître la +route où elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je! +pour deviner un rien, pour acquérir le plus vague de tous les indices. +Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand +bonheur que ma raison se refuse à le comprendre. Vous voilà, vous, un +inconnu, vous venez à moi par une porte mystérieuse et qui fait songer +aux miracles, vous me dites ce qui s'est passé exactement, +minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire.</p> + +<p>«Les noms de l'enfant, vous me les répétez, les faits les plus +indifférents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous étiez +autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse où +j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chère petite jusqu'au +moment plus cruel où elle me fut enlevée. Je sais qu'il y a des +merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que +l'œil de la police perce les ténèbres les plus épaisses, mais au nom du +ciel, ne vous fâchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien +faible et bien ébranlée. L'habileté qui sert à découvrir peut aussi +servir à tromper...</p> + +<p>«Oh! pitié! pitié! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser, +monsieur!</p> + +<p>—Madame, prononça froidement Saladin, j'ai pitié, mais vous ne m'avez +pas offensé. Il faut aux grandes émotions de la femme un calmant: la +plainte ou les larmes. Les minutes sont précieuses pour moi, et +cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait à ma +place, madame, car je suis maître absolu de la situation; j'ai des +droits, et vous l'avez bien deviné, quoique aucune allusion à ce sujet +ne soit tombée de votre bouche, j'ai des droits égaux, supérieurs même à +ceux d'une mère.</p> + +<p>Un effroi mortel, où il y avait de la haine, se peignit sur les traits +de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.</p> + +<p>—Cela devait être, prononça-t-il à voix basse; si nous ne sommés pas +unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous +serons des ennemis irréconciliables!</p> + +<p>—Vous êtes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les +yeux.</p> + +<p>La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras. +Peut-être n'eût-il point voulu abattre si tôt cette grosse carte, qui +était un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il +avait pu pour que ce mensonge sautât aux yeux comme l'évidence, mais il +aurait voulu choisir son heure et profiter à son gré de l'effet produit.</p> + +<p>—Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intérêt à tous les +trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermeté; +mais je suis gentilhomme, et, pour la première fois depuis bien +longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du +gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous êtes sa mère; j'abdique +le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si +c'était à moi d'employer la prière. Écoutez-moi, je serai bref; vous +allez savoir en face de qui la volonté de Dieu vous a mise.</p> + +<p>La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement. +Tout répit, à cette heure, était précieux pour elle.</p> + +<p>Saladin se recueillit un instant, puis, après avoir économisé son +souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusitée, il +parla ainsi:</p> + +<p>—Mon père, margrave ou marquis de Rosenthal (Silésie prussienne), +occupait un haut grade dans l'armée et s'était marié à une noble +Polonaise, la princesse Bélowska. Il habitait Posen dont il était second +gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanités à +l'université de Breslaw.</p> + +<p>«Lors des grands troubles qui agitèrent la Pologne prussienne, mon père +demanda son changement à cause de sa femme qui était parente de la +plupart des chefs insurgés; la cour de Berlin refusa durement, et mon +père fut obligé de garder son commandement.</p> + +<p>«J'avais fait un voyage à Posen, pendant les vacances de 1854, pour +venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma +mère, qui était d'habitude, une femme sédentaire, presque uniquement +occupée de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la +voiture était sans cesse attelée, et plus d'une fois j'entendis mon père +lui dire:</p> + +<p>«—Madame, vous serez la cause de notre ruine.</p> + +<p>«Une nuit, je fus éveillé par un bruit qui se faisait dans la cour de +notre maison. Deux voitures arrivèrent l'une après l'autre et les pas de +plusieurs hommes sonnèrent dans les corridors.</p> + +<p>«À dater de ce moment, ma mère reprit sa vie d'autrefois, mais mon père +n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des allées et des +venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui +m'entourait était que des hôtes mystérieux habitaient notre demeure.</p> + +<p>«On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major général lithuanien +Gologine, qui, après le combat de Grodno, avait fait une trouée en avant +et passé notre frontière, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il +devait être réfugié aux environs de la ville avec son état-major.</p> + +<p>«Le jour même où je devais monter à cheval pour quitter la maison +paternelle et retourner à mes études, une estafette du gouvernement +apporta à mon père l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui +commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec +sa femme, et, comme je m'avançais jusqu'à la porte cochère pour le voir +sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure.</p> + +<p>«Les choses vont vite chez nous, en Prusse, dès qu'il s'agit de +conspirations, surtout quand elles ont rapport à la Pologne.</p> + +<p>«Je n'ai jamais revu ma mère, qui pourtant ne passa point en jugement. +On publia la nouvelle qu'elle était morte dans son lit. Mon père fut +passé par les armes sur la grande place de Posen, condamné légalement +par un conseil de guerre.</p> + +<p>«La veille on avait fusillé, dans la plaine, Gologine et son état-major, +au nombre de treize officiers, dont trois colonels.</p> + +<p>«Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'à +Aix-la-Chapelle, et de là déposé à la frontière de Belgique, avec +défense de rentrer sur le territoire prussien.</p> + +<p>«J'avais dix-huit ans, il me restait quelques frédérics d'or en poche; +je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui +s'intéressât à mon sort.</p> + +<p>«Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe +sur mes pauvres aventures pour arriver à ce qui vous concerne.</p> + +<p>«Pour vivre, je m'étais fait comédien, et je courais la province, +gagnant à peine de quoi n'être pas tout nu, en mangeant maigrement.</p> + +<p>«C'était un soir d'été, en l'année 1857, il y a de cela neuf ans. +J'allais à pied entre Alençon et Domfront, portant au bout d'un bâton +mon léger bagage, qui était toute ma fortune, les jours commençaient à +être plus courts, on arrivait à la fin de septembre.</p> + +<p>«Vers six heures du soir, à deux lieues d'un gros bourg où je comptais +passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la +marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai: +c'était une petite fille de six à sept ans qui était tombée, comme elle +me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la +galerie de derrière, et s'étant évanouie sur le coup n'avait pu appeler +à son aide. Elle était blessée aux deux jambes assez grièvement, et +c'est à cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de +saltimbanques à laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, obligé +de m'arrêter au bourg le plus voisin, où elle se mit au lit, pour y +rester deux semaines.</p> + +<p>«Certes, dans la position où j'étais, personne n'aurait pu me blâmer de +confier cette enfant à la charité publique, mais je suis le fils de mon +père et de ma mère qui donnèrent leur vie pour secourir des malheureux.</p> + +<p>La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes +aux yeux.</p> + +<p>—Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore +fait, elle était si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands +yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris à l'aimer comme si +elle eût été ma jeune sœur ou ma fille.</p> + +<p>—Merci! murmura la duchesse d'une voix étouffée, oh! merci! Dieu vous +récompensera.</p> + +<p>—Dieu me récompensa, répondit Saladin en souriant, puisque je résolus +ce problème de ne pas mourir de faim avec ma protégée. Dans les longues +heures que je passai près de son lit de souffrance, nous causâmes; nous +causâmes beaucoup. Peut-être n'avons-nous jamais causé si bien depuis, +car, plus tard, à mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'égarait +de plus en plus, tandis qu'à ce moment où elle ne cherchait pas, +quelques paroles vraisemblables, sinon précises, lui venaient de temps +en temps aux lèvres.</p> + +<p>«Je sus ainsi qu'elle n'était pas née chez les saltimbanques, qu'il y +avait une sorte de mur, obstruant sa mémoire, au-delà duquel elle +cherchait en vain à connaître le passé.</p> + +<p>«Elle s'était éveillée; c'était son mot, vers l'âge de trois ans, au +milieu de gens et d'objets qui ne lui étaient point familiers; mais +cette impression avait été faiblissant à mesure qu'elle s'était habituée +à ses nouveaux protecteurs.</p> + +<p>«Ceux-ci n'avaient point de méchanceté; ils la battaient seulement un +peu pour lui apprendre des tours de force.</p> + +<p>La respiration de Lily s'arrêta dans sa poitrine.</p> + +<p>—Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les +histoires d'enfants enlevés par les bohémiens et les Tsiganes. Je +connaissais bien cela, et je reconstruisis aisément la pauvre histoire +de ma petite amie.</p> + +<p>«Seulement, comme l'esprit va naturellement vers le grand, je me figurai +d'abord, à cause de l'élégance de ses formes et de sa beauté +aristocratique, qu'elle devait être l'enfant de quelque grande famille.</p> + +<p>«Cette opinion qui se trouvait être fausse en ce temps-là, puisque c'est +seulement plus tard que vous êtes devenue une grande dame, servit du +moins à faire naître et fortifier en moi l'idée de retrouver les parents +de l'enfant.</p> + +<p>«Nous autres Prussiens, quand nous avons une idée, nous y tenons +fortement et les obstacles ne nous arrêtent point.</p> + +<p>«Je vins à Paris avec ma petite amie que j'appelais Maria, du nom de ma +mère; j'écrivis à Posen pour la première fois, demandant secours à des +parents éloignés et à ceux qui avaient été les clients de ma famille.</p> + +<p>«Je reçus de l'argent et des encouragements car, là-bas, on n'oublie pas +ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m'annoncèrent même qu'on +s'occupait de faire rapporter ma sentence d'exil.</p> + +<p>«Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait déjà plus de mettre à +profit leur bon vouloir. Mon idée avait grandi en moi à la taille d'une +passion.</p> + +<p>«Et je suivais mon travail avec la patience d'un Huron cherchant des +traces sur le sentier de la guerre.</p> + +<p>«Je passai un an et un mois à promener Maria dans Paris, lui faisant +examiner tour à tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque +paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizième mois seulement, +et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j'obtins dans la +même journée deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait +de lumière appréciable.</p> + +<p>«Au Jardin des Plantes d'abord, où jamais je ne l'avais conduite, elle +me parut inquiète, incertaine. Comme je l'examinais avec un soin +minutieux, je la vis rougir et pâlir.</p> + +<p>«Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit +un mouvement comme pour courir vers eux...</p> + +<p>La duchesse écoutait avec une passion croissante, et son âme passait +dans son regard qui dévorait monsieur le marquis de Rosenthal.</p> + +<p>—Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s'évanouit comme un éclair. Je +fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur +le boulevard de l'Hôpital et sur le quai de la Gare. Je n'obtins aucun +résultat.</p> + +<p>«Comme nous arrivions à la place Valhubert, son regard s'éclaira +vaguement. Nous traversâmes le pont d'Austerlitz et j'entendis sa +respiration se presser dans sa poitrine.</p> + +<p>«—Reconnais-tu quelque chose? demandai-je.</p> + +<p>«Elle poussa un petit cri, ses yeux dilatés se fixèrent sur une danseuse +de corde qui travaillait au bord de l'eau en face de la rue Lacuée.</p> + +<p>—Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient +convulsivement.</p> + +<p>—Je vous fais languir, n'est-ce pas? dit Saladin avec bonté; mais je ne +puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble +que l'instant d'après Maria s'étonnait de sa propre émotion.</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle était si petite!</p> + +<p>—J'avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua +Saladin. Je restai frappé vivement. Je compris que ce n'était plus aux +impressions de l'enfant qu'il fallait m'adresser, du moins pour le +moment, mais à un système de recherches et d'investigations qui devait +avoir pour point de départ son émotion d'une minute.</p> + +<p>«Je me disais: la vue de sa mère éveillerait sans doute complètement ses +souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant à cache-cache: +je <i>brûle</i>! je suis bien sûr que la mère doit être près d'ici.</p> + +<p>«La pauvre Maria passa deux mauvaises semaines, presque toujours seule à +la maison; moi j'employai ce temps à fouiller le quartier Mazas de fond +en comble.</p> + +<p>«Un jour, en rentrant dîner, je lui dis:</p> + +<p>«—Bonjour, Justine.</p> + +<p>«Ses yeux s'ouvrirent tout grands, comme ils avaient fait quand nous +avions aperçu la danseuse de corde.</p> + +<p>«—Bonjour, Petite-Reine, dis-je encore.</p> + +<p>«Elle baissa ses longues paupières bordées de soie et sembla chercher en +elle-même.</p> + +<p>«Puis elle me demanda:</p> + +<p>«—Pourquoi me dites-vous cela, bon ami?</p> + +<p>La duchesse, qui s'était levée à demi, s'affaissa de nouveau sur son +fauteuil.</p> + +<p>L'excellent Saladin sourit encore et murmura:</p> + +<p>—Madame, votre espérance est encore trompée; vous avez cru que nous +étions au bout de nos peines... Et cependant, si tout eût été fini ce +jour-là, le jeune marquis de Rosenthal ne se serait jamais appelé +monsieur Renaud, agent de police.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Va" id="Va"></a><a href="#Table">V</a></h2> + +<h3>Saladin voit le pied d'un Habit-Noir</h3> + + +<p>Saladin débitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son +accent allemand qu'il n'exagérait jamais donnait à son récit une saveur +particulière.</p> + +<p>Il avait trouvé cet accent tout fait sous le péristyle de la Bourse.</p> + +<p>—Je fus bientôt arrêté dans le rayon de mes investigations +personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la +police soi-même. J'avais noué des relations au commissariat du quartier +Mazas, et je m'informai auprès d'un inspecteur s'il me serait possible +d'entrer à la préfecture sous un nom d'emprunt qui mît à l'abri la +noblesse de mes ancêtres.</p> + +<p>«Il fallait en arriver là ou abandonner la recherche qui me tenait si +fort au cœur. J'avais découvert, en effet, il est à peine besoin de le +dire, que la mère de ma petite Justine avait quitté le quartier Mazas +depuis nombre d'années.</p> + +<p>«En Allemagne comme en France nous avons nos préjugés contre la police, +mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu +m'affilier à des malfaiteurs pour conquérir le bonheur de Petite-Reine, +je n'aurais pas hésité un instant.</p> + +<p>«On soumit le cas à un gros bonnet de la sûreté qui avait la réputation +de jauger les gens d'un coup d'œil. Il répondit d'abord que tous les +marquis étaient des imbéciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fainéant +dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosité, disant qu'un +marquis comme moi devait être une drôle de bête.</p> + +<p>«Je lui fus présenté; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure, +dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employés pour +constater l'identité de Petite-Reine.</p> + +<p>«—C'est naïf comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme +qui n'est pas de l'état et n'en a pas les outils.</p> + +<p>«Il m'invita à dîner, non sans me faire sentir le prix de cette +condescendance et me lança dès le soir même dans une histoire à faire +dresser les cheveux.</p> + +<p>«Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui +disparaît de temps en temps pour revenir toujours, dénoncée par ses +crimes.</p> + +<p>«Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, après avoir volé +et assassiné une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jeté dans +les jambes de la justice un prétendu coupable que les preuves accumulées +avec soin accablaient.</p> + +<p>«C'était aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre +André Maynotte, qui disait lui-même à ses juges: «Je suis innocent, mais +si j'étais chargé de me juger moi-même, je crois que je me +condamnerais.»</p> + +<p>«Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui +devait hériter d'elle et l'avait menacée.</p> + +<p>«Grâce à moi, le <i>truc</i> des Habits Noirs fut découvert (je vous demande +pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du +même coup ma réputation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent +encore.</p> + +<p>«On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne +fus appelé à faire de la police active que dans les grandes occasions.</p> + +<p>«Sans me vanter, je vous aurais retrouvée plus tôt si vous aviez été en +France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je +voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science +n'aboutissait à rien, je donnai ma démission à la sûreté et je +m'embarquai pour l'Amérique avec Justine.</p> + +<p>«Je dirais que j'ai perdu là plus de deux ans s'il n'était certain que +les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne +manquions de rien, parce que j'étais chargé là-bas de représenter les +intérêts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France.</p> + +<p>«Je dois avouer que mes recherches au Brésil furent couronnées d'un +médiocre succès. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y étiez +plus, mais en bonne police j'aurais dû tomber sur vos traces.</p> + +<p>«Il n'en fut pas ainsi, et à mon retour en France le nom de Chaves, sans +m'être tout à fait indifférent, puisque je l'avais inscrit dès longtemps +dans mes notes, n'éveillait en moi que de vagues suppositions.</p> + +<p>«Il y avait une raison à cela, madame, et vous l'avez déjà devinée, si +vous connaissez le cœur humain. La tiédeur avait succédé à la passion +dans mes recherches, ou plutôt la passion s'était portée ailleurs, et au +lieu de l'ardent désir que j'avais autrefois, peut-être éprouvais-je une +sorte de crainte de me rencontrer face à face avec l'objet de mes +recherches: la mère de Justine.</p> + +<p>«Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me +laissait voir naïvement l'attrait qui l'entraînait vers moi.</p> + +<p>«Je n'ai pas l'âge d'être son père.</p> + +<p>«Au moment où je suis tombé sur vos traces, madame, Justine et moi nous +étions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet +obtenu de Sa Majesté la révocation de la sentence d'exil lancée contre +un enfant innocent, et si je ne suis pas sûr de recouvrer tous les biens +de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer à ma jeune épouse, +au sein de ma patrie, une existence honorable et indépendante.</p> + +<p>Saladin arrondit son débit pour prononcer cette phrase fleurie. Il était +manifestement content de lui-même et regardait madame de Chaves d'un air +vainqueur.</p> + +<p>Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde émotion qui +l'avait agitée pendant la plus grande partie du récit. Ses beaux +sourcils étaient froncés légèrement et les plis de son visage +indiquaient le travail de la réflexion.</p> + +<p>—J'ai dit! prononça pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi, +madame?</p> + +<p>Lily lui tendit la main de nouveau, mais évita de répondre à sa +question.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue à élever l'ombre +d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mère et +mon trésor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque +frayeur les conditions que, peut-être, vous voudrez m'imposer.</p> + +<p>—Madame, répliqua Saladin avec une dignité de plus en plus marquée, ma +vie entière répond à cette inquiétude. Je suis gentilhomme, il m'est +pénible de vous le répéter, et à l'heure où j'épousais la pauvre +orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de +donner à ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.</p> + +<p>—Vous êtes un galant homme, monsieur le marquis, prononça doucement +madame de Chaves, que dominait toujours une secrète préoccupation; +m'est-il permis de vous interroger?</p> + +<p>—Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un +redoublement de fierté.</p> + +<p>Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.</p> + +<p>—Après tant d'années, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui +était l'enfant au berceau... rien...</p> + +<p>Elle hésitait et tenait les yeux baissés. Si elle avait regardé Saladin +en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'éclairer d'une +soudaine lueur.</p> + +<p>La question qui était sur les lèvres de madame de Chaves et qu'il +devinait déjà était de celles qu'il avait notées.</p> + +<p>Entre toutes les questions qu'il attendait c'était celle-là, très +certainement, qui lui préparait la plus triomphante réponse.</p> + +<p>Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:</p> + +<p>—Votre tâche était deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement +de retrouver la mère, il fallait encore que la mère reconnût dans la +belle jeune femme présentée par vous l'enfant qui marchait à peine... +Avez-vous songé à cela?</p> + +<p>Ses yeux se relevèrent lentement; ceux de Saladin étaient fixés sur +elle.</p> + +<p>—J'y ai songé, répondit-il.</p> + +<p>—Et le moyen d'arriver à cette reconnaissance, vous l'aviez?</p> + +<p>—Si je ne l'avais pas eu, répondit Saladin, je n'aurais même pas risqué +les premiers pas sur cette route hérissée d'obstacles.</p> + +<p>Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.</p> + +<p>—Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!</p> + +<p>—Pourquoi le dire, répondit Saladin, de plus en plus impassible, +puisque vous le savez aussi bien que moi?</p> + +<p>—Je veux que vous parliez? s'écria la duchesse avec force. Tout dépend +du mot que vous allez prononcer!</p> + +<p>Elle retenait son souffle pour écouter mieux. Saladin sembla jouir un +instant de ce grand trouble qui la mettait à sa merci, puis il prononça +lentement:</p> + +<p>—Dieu l'avait marquée, madame.</p> + +<p>—Ah!... fit la duchesse en un cri éclatant.</p> + +<p>Saladin poursuivit:</p> + +<p>—Il n'y avait que moi près d'elle, quand je la relevai blessée, presque +mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner +à l'enfant les soins d'une mère. Votre fille, madame, avait entre +l'épaule et le sein à droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise +rose et veloutée que vous dûtes baiser bien souvent...</p> + +<p>—Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.</p> + +<p>—Elle l'avait encore ce matin, répondit Saladin avec un sourire qui +n'était pas exempt de fatuité.</p> + +<p>On se perdrait à vouloir exprimer les sentiments complexes ou même +contraires qui peuvent frapper une âme dans un seul et même instant.</p> + +<p>La duchesse fut blessée violemment par le sens de cette réponse et +surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, soulevée, en +quelque sorte, par une passion supérieure, par la joie immense qui +exaltait tout son être, elle quitta son siège en chancelant et ouvrit +ses bras pour dire avec transport:</p> + +<p>—Je vous crois! oh! je vous crois... où est-elle?</p> + +<p>Saladin fut magnifique de sang-froid.</p> + +<p>—Chère madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les +deux mains très affectueusement pour l'aider à se rasseoir, la question +n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je +n'ai jamais eu l'ombre d'un doute à cet égard.</p> + +<p>—Où est-elle? répétait la duchesse comme une folle, où est-elle?</p> + +<p>Saladin eut encore son geste de maître d'école.</p> + +<p>—Ne nous égarons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu où sa +mère l'embrassera bientôt, si je le veux, mais où personne au monde ne +la découvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse, +quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile à l'un qu'à +l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de +faire cette confession loyale, à laquelle rien ne m'obligeait, j'avais +eu l'honneur de vous adresser une importante question.</p> + +<p>La duchesse passa la main sur son front; ses idées vacillaient.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.</p> + +<p>Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux +tout de suite. Quoi qu'elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et +peur.</p> + +<p>Certes elle était encore bien incapable d'analyser le monde +d'impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient. +Elle était en face d'un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi +à la hauteur d'un héros.</p> + +<p>Mais depuis deux heures que le héros était là, l'échange mystérieux qui +a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit +l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune +marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité +de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet +homme mettait une poignante amertume.</p> + +<p>—Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête +est faible et j'ai besoin d'être guidée.</p> + +<p>—La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet +l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...</p> + +<p>—Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec +fatigue.</p> + +<p>Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant +ses notes:</p> + +<p>—Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation; +j'ai une responsabilité considérable. On n'élève pas une jeune fille, et +quand je dis <i>élever</i> c'est pour exprimer mon idée le plus simplement et +le plus modestement possible, attendu que M<sup>lle</sup> la marquise de +Rosenthal... vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d'apprendre que +votre fille porte ce titre et ce nom?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la première fois que vous +les lui appliquez.</p> + +<p>—Je vous pardonne, prononça noblement Saladin. J'ai quelque philosophie +et je sais faire la part de l'égoïsme jaloux d'une mère. Nous serons, +j'en suis sûr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je +vous répète que j'ai conscience d'être responsable et que, sous aucun +prétexte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a été à la +fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous plaît, de M. de Chaves.</p> + +<p>Lily fit de la tête un geste de consentement résigné.</p> + +<p>—Je procède selon votre permission, dit Saladin qui avait étalé ses +carrés de papier sur le guéridon et qui tenait sa mine de plomb à la +main. M. de Chaves était éperdument amoureux de vous... oui, n'est-ce +pas? très bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long.</p> + +<p>Lily le regardait faire. La prostration la prenait.</p> + +<p>—Il était forcé de retourner au Brésil, continua Saladin, il inventa +une histoire pour vous engager à le suivre. Quelle histoire?</p> + +<p>—Une troupe de bateleurs embarqués au Havre...</p> + +<p>—Et emmenant Petite-Reine? Très bien! ce n'est pas fort, mais les gens +qui souffrent beaucoup sont crédules. Petite-Reine n'était pas en +Amérique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus +amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux +quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous étiez sage, +il parla de mariage.</p> + +<p>—Il avait parlé de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.</p> + +<p>—Bon! s'écria Saladin. Vous ignoriez qu'il eût une femme?</p> + +<p>—Je l'ignorais.</p> + +<p>—C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne connaît pas, dans ses moindres +détails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se +débarrassa-t-il de cette pauvre dame?</p> + +<p>—J'ai ouï parler de cela longtemps après notre mariage, balbutia Lily: +une scène de jalousie...</p> + +<p>—Le flagrant délit! Nos codes modernes ont, comme cela, des +commentaires très dramatiques.</p> + +<p>—Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant à la main un de ses +carrés de papier, qu'étant donné le caractère et les mœurs de ce bon M. +de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note déjà citée: «Soupçon, +fausse absence; aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves, revenu +secrètement—en embuscade pour surprendre sa femme.»</p> + +<p>—À la volonté de Dieu, murmura la duchesse.</p> + +<p>—Permettez, je n'ai pas achevé: «la voit partir à cheval avec le jeune +comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, 38».</p> + +<p>Leurs regards se croisèrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et +sereine fierté.</p> + +<p>—Sans doute! murmura Saladin, répondant à ce regard; vous êtes la vertu +même, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme +notre grand de Portugal de première classe. Qui sait si l'autre duchesse +n'était pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son âme! vous +l'avez remplacée, tâchons de nous bien tenir! L'intérêt de madame la +marquise de Rosenthal exige désormais que vous enleviez à monsieur de +Chaves tout prétexte de flagrant délit. Je tiens à vous conserver, ma +belle-mère.</p> + +<p>La duchesse réprima un mouvement de répulsion et dit:</p> + +<p>—Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; néanmoins, à la +suite des événements d'hier, j'ai cru devoir lui défendre ma porte.</p> + +<p>—Des événements! répéta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de +Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'était passé sur +l'esplanade des Invalides.</p> + +<p>Saladin parut prendre à ce récit un intérêt extraordinaire. Sa mine de +plomb joua énergiquement sur le papier.</p> + +<p>—Tiens, tiens! fit-il avec un sourire étrange, son Excellence a été +voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la +foire. Monsieur de Chaves était-il seul?</p> + +<p>—Il était, répondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort +souvent à l'hôtel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves +se livre à certaines affaires industrielles.</p> + +<p>—Nous reviendrons à ces affaires qui m'intéressent beaucoup, +interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce +personnage?</p> + +<p>—C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis +Pallante.</p> + +<p>Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrière sur son siège, sans +prendre souci de cacher son profond étonnement.</p> + +<p>—Vous le connaissez? demanda la duchesse.</p> + +<p>Au lieu de répondre Saladin pensait:</p> + +<p>«Les Habits Noirs sont entrés ici avant moi! Notre comédie +s'embrouille.»</p> + +<p>Madame de Chaves avait croisé ses mains sur ses genoux, et ne songeait +déjà plus à la question qu'elle venait de faire.</p> + +<p>Saladin, lui, s'enfonçait de plus en plus dans ses réflexions. Il +tombait là sur une révélation tout à fait inattendue, et qui devait +modifier considérablement son plan.</p> + +<p>Son enfance, nous le savons, avait été bercée avec le récit des hauts +faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.</p> + +<p>Similor, Échalot lui-même, le bon Échalot, parlaient des Habits Noirs +avec le poétique respect qu'on doit aux personnages légendaires.</p> + +<p>Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occupé toute la +vie de Saladin se présentait à lui sous diverses formes, une des formes +de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.</p> + +<p>Un instant Saladin fut littéralement abasourdi en voyant que les Habits +Noirs étaient à son insu dans son affaire.</p> + +<p>Son imagination travaillait déjà et il se disait:</p> + +<p>«Si monsieur le duc lui-même?... c'est impossible! il est encore trop +riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie +des femmes et il a tué déjà une fois, à tout le moins... Je saurai +demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIa" id="VIa"></a><a href="#Table">VI</a></h2> + +<h3>Saladin toise l'affaire</h3> + + +<p>Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin, +d'ordinaire si net et si calme. C'était un garçon intelligent, mais ce +n'était pas un homme de génie. Il préférait les routes plates, quelques +longues qu'elles fussent, à ces chemins abrupts où l'on est obligé de +gravir et de bondir.</p> + +<p>Il faut avoir les pieds bien plantés sur un terrain solide et ne subir +aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.</p> + +<p>Il s'était bien attendu à modifier, selon les cas, la tournure +élémentaire de sa grande idée, dont la forme suprême eût été son +tranquille établissement à lui, le marquis Saladin, en qualité de gendre +à l'hôtel de Chaves; mais il avait espéré cela comme on rêve, et ne +s'était point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes à son arc.</p> + +<p>La découverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqué en +creux dans le sable de son île, contrecarrait à la fois tous ses divers +projets.</p> + +<p>On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place +saccagée.</p> + +<p>Il éprouvait pour un peu cette lamentable déception de l'inventeur qui, +venant prendre un brevet au ministère, trouverait une épure semblable à +la sienne déposée dans les bureaux par autrui.</p> + +<p>Et notez que les inventeurs ont tous des idées à la douzaine, tandis que +notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfanté qu'une.</p> + +<p>—Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fierté, je +bénis la Providence qui m'a inspiré la pensée de multiplier les +précautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris déjà. +Toute cette enquête faite par moi n'avait qu'un but: connaître la +position que votre fille retrouvée et reconnue aurait à l'hôtel de +Chaves.</p> + +<p>—J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai répondu. N'avez-vous +plus rien à me demander?</p> + +<p>Saladin consulta ses notes pour la forme. Il était singulièrement +découragé. Il lui semblait que la duchesse elle-même confessait son +impuissance: c'était évidemment une reine déchue.</p> + +<p>Au premier moment elle n'avait pas dit: «Amenez-moi ma fille.» Elle +avait demandé: «Où est-elle?»</p> + +<p>—Vous n'êtes pas la maîtresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot +le résultat de toutes ses réflexions.</p> + +<p>La duchesse releva sur lui son regard où il y avait un orgueil triste. +Elle était si belle en ce moment qu'il resta comme ébloui.</p> + +<p>Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima +en lui.</p> + +<p>—Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle après un +silence.</p> + +<p>Les yeux de Saladin s'aiguisèrent comme s'il eût voulu percer, jusqu'au +fond, le mystère de son âme.</p> + +<p>Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus. +Saladin changea de ton encore une fois.</p> + +<p>—Madame, dit-il délibérément, je suis venu ici pour vous rendre votre +fille. J'ai trouvé d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle à +une mère; maintenant vous voilà inerte et comme anéantie.</p> + +<p>Il semble qu'un obstacle étranger à moi se soit mis entre votre fille et +vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je +vous comprenne.</p> + +<p>—C'est vous-même, répondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma +joie. Au premier moment, j'ai été tout entière au bonheur, au plus +grand, au seul bonheur que je puisse encore éprouver sur cette terre. +Mais à mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me +séparait de ma fille, et je cherche en moi-même les moyens de faire +évanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-être, j'y parviendrai +sûrement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des +garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous +saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience +et vous jugerez.</p> + +<p>Saladin n'était pas homme à éprouver de l'enthousiasme, néanmoins il se +sentit vaguement ému tant il y avait d'amour profond sous la froideur +apparente de ces paroles.</p> + +<p>Cette femme qui restait maintenant glacée devant lui eût donné, il le +sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.</p> + +<p>—Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le nœud de la +question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me +communiquer, à son sujet, quelque chose de nouveau, je vous écoute.</p> + +<p>—Monsieur de Chaves, répondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est +l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontré jamais. Il +adore à genoux, il outrage avec une brutalité féroce; sa générosité n'a +point de bornes, mais il est cupide à ses heures comme un sauvage bandit +de l'Amérique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un très +grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le +conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partagé aurait pu +faire de monsieur de Chaves.</p> + +<p>—Et il n'a jamais été aimé? murmura Saladin.</p> + +<p>—Il a toujours été haï, dit la duchesse avec une sorte de dureté. +Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il +était impossible de voir sans admiration la beauté tragique de son pâle +visage.</p> + +<p>—Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai +peur de ses mains où il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses +fureurs m'épouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui...</p> + +<p>Elle s'arrêta encore, mais cette fois, brusquement.</p> + +<p>Les yeux de Saladin brillaient.</p> + +<p>Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait à +poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton +d'affaires:</p> + +<p>—Sa fortune, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Il est encore très riche, répliqua la duchesse. Sur six termes de +paiement réglés après la vente de ses domaines dans la province de Para, +il a reçu deux termes seulement.</p> + +<p>—À quelle somme se montent ces termes?</p> + +<p>—À trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.</p> + +<p>—Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient +faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers +termes payés ont été dissipés?</p> + +<p>—En presque totalité, répondit madame de Chaves. La vie de monsieur le +duc est un tourbillon. Les échos de ses folies furieuses arrivent +parfois dans ma solitude, mais jusqu'à ce jour j'y ai donné peu +d'attention. Il joue et perd comme un insensé; le sourire d'une femme +lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande +affaire des émigrants: la Compagnie brésilienne.</p> + +<p>—Ah! interrompit Saladin, l'histoire où est mêlé ce précieux Annibal +Gioja?</p> + +<p>La duchesse approuva d'un signe de tête.</p> + +<p>—Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant +d'entamer ce chapitre, je désirerais savoir quelles sont les dates de +paiement des termes de trois cent mille piastres.</p> + +<p>—Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a +toujours, vers cette époque, redoublement d'orgies. Le troisième +paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes à échéance.</p> + +<p>Saladin ne prit point de notes, mais quiconque eût observé sa +physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'était encore +une nouvelle face de l'affaire.</p> + +<p>—Arrivons, s'il vous plaît, dit-il, au vicomte Annibal et à la +Compagnie brésilienne, cela m'intéresse, quoiqu'il me semble probable +que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses auprès de Son +Excellence.</p> + +<p>—L'affaire de l'émigration, répondit madame de Chaves, est une affaire +comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore à +nos biens du Brésil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province +de Para, déjà vendus, mais à d'autres, plus reculés vers le sud-ouest. +C'est une société par actions, dont la fondation a coûté de grosses +sommes à monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux +gens d'Europe qui consentent à s'établir au Brésil.</p> + +<p>—Y a-t-il eu déjà, demanda Saladin, un versement opéré sur les actions?</p> + +<p>—Je l'ignore, répliqua madame de Chaves.</p> + +<p>Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La +duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence, +désormais.</p> + +<p>—J'avais espéré mieux, dit Saladin qui se disposait évidemment à +prendre congé; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une +garantie suffisante dans la situation qui m'est présentée.</p> + +<p>—Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante, +interrompit madame de Chaves sans aucun symptôme d'amertume, vous +séparez la fille de la mère...</p> + +<p>—Par intérêt pour la fille, acheva Saladin.</p> + +<p>—Par intérêt pour la fille, répéta la duchesse, c'est bien ainsi que je +l'entends, car autrement ce serait une infamie.</p> + +<p>Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le +dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:</p> + +<p>—Vous m'avez mise en garde contre les excès d'un premier mouvement, +contre ce rêve que pourrait faire une mère d'appeler à son aide la +justice du pays, pour avoir raison d'un mariage illégal, en définitive, +puisqu'il fut contracté, sans le consentement des parents, avec une +mineure qui venait d'atteindre sa quinzième année.</p> + +<p>Saladin sourit.</p> + +<p>—Toutes ces questions me sont familières, dit-il, j'y ai songé +beaucoup, et quoiqu'il fût possible de répondre judiciairement à une +action pareille, j'ai préféré mettre «M<sup>me</sup> Renaud» (il appuya sur ce +dernier mot) en lieu de sûreté. Elle a peut-être même encore un autre +nom, de même que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chère +madame. Je vous le dis dans la sincérité de mon cœur: je suis maître de +la situation, j'en suis maître dans toute la force du terme. Je +trouverais des gendarmes à votre porte, je serais entouré par eux que, +du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je +suis maître de la situation! et la seule chose qui me fâche c'est que la +situation ne soit pas meilleure.</p> + +<p>—Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout à coup madame de +Chaves.</p> + +<p>Chose véritablement singulière, Saladin n'était pas préparé à cette +question, la plus naturelle de toutes. Il fut troublé si visiblement que +madame de Chaves se demanda si toute cette longue scène n'était pas une +fantasmagorie.</p> + +<p>—Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle +pourtant; je ne saurais pas tendre un piège et j'accepte les choses +comme vous les avez posées: vous êtes le maître, je vous reconnais pour +tel, je vous demande uniquement la possibilité d'embrasser ma fille. +Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.</p> + +<p>—Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offensé.</p> + +<p>—Le prix que vous voudrez, répéta madame de Chaves, car nous avons +parlé de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la +mienne.</p> + +<p>Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils +s'écarquillèrent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase.</p> + +<p>—Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui +s'animait en parlant, je ne saurai pas où est cachée ma fille, ma pauvre +chère enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et +pour qui je consentirais à mendier mon pain dans la rue! Nous monterons +en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la faculté de voir +au moment seulement où je serai en présence de ma fille. Pour cela, je +vous le répète, monsieur, et que Dieu me préserve de vous offenser! je +vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage, +monsieur le duc de Chaves m'a donné les diamants de sa famille évalués à +deux cent mille piastres et la propriété de sa terre de Guarda, dans la +province de Coïmbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent +vingt mille francs.</p> + +<p>Saladin dépensait une force de héros à garder son impassibilité. Des +gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.</p> + +<p>—Madame! madame! dit-il, ai-je si mal réussi à me faire apprécier par +vous? je suis le marquis de Rosenthal!</p> + +<p>—Vous êtes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de +dédain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par +hasard différents épisodes d'une bien triste histoire, je croirai...</p> + +<p>Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait:</p> + +<p>—Je croirai que vous spéculez sur ma fille morte!</p> + +<p>Saladin resta un instant étourdi.</p> + +<p>La duchesse le mesura du regard et ajouta:</p> + +<p>—Répondez ou sortez.</p> + +<p>Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, écrasante de +dédain, il fit sur lui-même un violent effort.</p> + +<p>—Madame! s'écria-t-il, disant pour la première fois la vérité qu'il +devait entourer bientôt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous +conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu où puisse vous +recevoir votre fille. Nous en sommes arrivés à ce point de parler +franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune +personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une +profession qu'on épaissit encore par un faux nom. Si vous montiez en +voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble +atelier vous la trouveriez? et entourée de quelles compagnes? Je vous ai +dit la vérité, madame, en toutes choses, sauf peut-être en ce qui me +concerne personnellement. Ne soyez pas irritée contre moi si j'ai +diminué la distance qui sépare un pauvre proscrit allemand de +l'héritière d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en +réalité, voilà où gît mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la +colère de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous, +tant j'ai d'affection pour celle que nous chérissons tous les deux, +Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours... +est-ce trop? deux jours... et peut-être même moins, non plus pour vous +conduire les yeux bandés vers celle que vous avez le droit de voir à +visage découvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras.</p> + +<p>Il voyait battre le cœur de la duchesse.</p> + +<p>Et certes il avait bien changé de ton depuis la mention faite des deux +cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de +Coïmbre, en Portugal.</p> + +<p>Il fallait pour qu'il ne tombât pas aux pieds de son opulente belle-mère +en lui disant: «Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein», il +fallait une impossibilité véritable, et nous verrons bientôt que +l'impossibilité existait.</p> + +<p>Saladin pouvait être un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce +clair coup d'œil qui perce le cœur humain.</p> + +<p>Il s'était dit: la première séance se passera en préliminaires.</p> + +<p>Comme s'il y avait des préliminaires pour un cœur maternel!</p> + +<p>Les choses avaient marché plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'était pas +en mesure de livrer.</p> + +<p>—Deux jours! répéta la duchesse en se parlant à elle-même: c'est long.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:</p> + +<p>—Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma +fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements +que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts, +seulement, de même que j'avais passé sous silence ma fortune privée, de +même j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis-à-vis de mon +mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non +pas à la façon ordinaire qui pourrait expliquer les soupçons jaloux de +monsieur de Chaves, mais coupable à un plus haut degré peut-être, +coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que +j'ai accepté pour époux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu être +sans bornes, la tendresse qu'il m'a vouée ressemble à de l'adoration. +C'est le chagrin de trouver à ses côtés une froide statue qui l'a jeté +tout frémissant de colère et de vengeance au plus profond de l'orgie. +Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un père aussi bien +qu'une mère. Il dépend de moi d'arrêter monsieur de Chaves sur la pente +de sa ruine, je le sais, j'en suis sûre; bien souvent je me suis +reproché de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant, +pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai +même pas besoin de feindre, que mon cœur s'ouvrira et que, pour ma +fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera pénitence à mes +genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse.</p> + +<p>Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un +instant disparu derrière une nuée d'orage, se montrait de nouveau plus +brillante que jamais, et chacune de ses facettes étincelait au soleil.</p> + +<p>Il y avait de quoi éblouir.</p> + +<p>Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:</p> + +<p>—Madame, dans deux jours, et peut-être à demain!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a><a href="#Table">VII</a></h2> + +<h3>Le nuage</h3> + + +<p>Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle +essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment +sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'espérer ou +de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une +écrasante fatigue.</p> + +<p>Son cœur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent +d'irrésistible triomphe le gonflait.</p> + +<p>L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa +lassitude.</p> + +<p>Elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en +extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son âme entière +s'élançait vers Dieu pour rendre grâces.</p> + +<p>—Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu'elle put parler, et sa voix +était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous +m'avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre +le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire... +Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des +larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir!</p> + +<p>Elle s'arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle +eût craint d'être folle.</p> + +<p>Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l'empire +de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l'amant le plus sauvage.</p> + +<p>Agenouillée qu'elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans +une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues +par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés, +le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au +temps de croyance le génie des peintres chrétiens.</p> + +<p>—La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours... peut-être demain! Elle se +redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait +comme une auréole.</p> + +<p>Une dernière action de grâces s'élança de son cœur vers Dieu, puis elle +resta muette et souriante—de ce sourire qu'elles ont, quand le cher +enfant dort, heureux dans son berceau.</p> + +<p>—Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sûre que +je la reconnaîtrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma +pensée? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir? +Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux +blonds ont pris une nuance plus foncée... je sais tout cela, j'ai +calculé tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait +en ce moment...</p> + +<p>Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.</p> + +<p>—Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la +draperie fermée.</p> + +<p>Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le +domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier +grossier n'était pas d'une entière propreté.</p> + +<p>—Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu'on ne fit pas attendre les +lettres des pauvres.</p> + +<p>Elle l'éloigna d'un geste.</p> + +<p>Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily, +généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d'or au +premier venu.</p> + +<p>Mais on avait tué son beau rêve.</p> + +<p>La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l'avait jetée, non +sans un mouvement de dépit.</p> + +<p>Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu'elle était bonne et qu'elle +pensa:</p> + +<p>—Il attend peut-être.</p> + +<p>La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des +traces d'humidité. Lily l'ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car +la physionomie du message révélait d'avance son contenu. Ce devait être +une supplique, accompagnée d'un certificat d'hospice ou de mairie.</p> + +<p>Mais la lettre n'était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en +plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'écriture.</p> + +<p>Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un carton oblong qui portait à son +revers l'adresse d'un photographe médaillé.</p> + +<p>Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse.</p> + +<p>C'était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le +portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que +Petite-Reine avait bougé en posant.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de +stupeur.</p> + +<p>Puis elle sonna violemment.</p> + +<p>Sa femme de chambre accourut.</p> + +<p>—Pas vous! s'écria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est +Germain.... Germain! à l'instant même!</p> + +<p>On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l'eut +trouvé, on l'envoya à madame la duchesse.</p> + +<p>—Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être +remarquée.</p> + +<p>—Le concierge, répliqua Germain.</p> + +<p>—Faites monter le concierge sur-le-champ.</p> + +<p>Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait +invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un +fonctionnaire de cette importance.</p> + +<p>C'était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré +sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de +division qui coûte cher.</p> + +<p>Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela +regarde ma femme, mais il se montra bon prince.</p> + +<p>—C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l'a fait +attendre dehors.</p> + +<p>—Et il est encore là? demanda Lily vivement.</p> + +<p>—Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame, +j'entends mon épouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte +cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:</p> + +<p>«—Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je +reviendrai demain... il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom.</p> + +<p>«Et je me souviens de son nom parce qu'il est drôle, s'interrompit ici +le concierge; il s'appelle Médor.</p> + +<p>—Médor! répéta madame de Chaves d'une voix étouffée.</p> + +<p>Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la +seconde fois:</p> + +<p>—Médor!</p> + +<p>Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau +lui faisait mal.</p> + +<p>Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa +chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.</p> + +<p>Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d'envoyer +prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une +rapidité inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser +le temps de la réflexion.</p> + +<p>La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la +porte de sa maison, l'avait conduite à la gare de chemin de fer du +Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express +l'emportait vers la mer.</p> + +<p>Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient +l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de +jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le +lilas de la bonne laitière.</p> + +<p>L'autel.—Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces +souvenirs!</p> + +<p>Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau, +pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère.</p> + +<p>Elle n'avait gardé qu'une relique, et elle lui avait bien porté bonheur; +c'était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez +elle M. le marquis de Rosenthal.</p> + +<p>Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine +avait cassé la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour +le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la +réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le +bracelet.</p> + +<p>Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la +faire aller chez une somnambule.</p> + +<p>Le marquis de Rosenthal!—Médor!</p> + +<p>Que de choses dans une seule journée!</p> + +<p>Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n'ajoutait point à la joie +de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.</p> + +<p>Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et +d'affection pourtant; elle s'était dit souvent: je voudrais le retrouver +pour le faire heureux.</p> + +<p>Et maintenant elle avait peur de Médor.</p> + +<p>Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pensée qui venait +à Lily.</p> + +<p>Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait +besoin d'y croire et Lily se disait:</p> + +<p>—Si Médor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?</p> + +<p>Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu'il était venu, Lily +repoussait-elle avec terreur cette idée qu'elle faisait peut-être un +rêve?</p> + +<p>À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor +n'aurait peut-être pas su répondre lui-même d'une façon bien +catégorique.</p> + +<p>Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le +désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas?</p> + +<p>Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passés +à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le +bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler +il n'avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa +vie.</p> + +<p>Et pourtant il n'était pas venu seulement pour revoir la Gloriette.</p> + +<p>Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez +lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait, +l'impossibilité de trouver se faisait plus évidente.</p> + +<p>En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d'avaleur de sabres, +Médor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout à coup, en +foire, face à face avec Petite-Reine.</p> + +<p>Et plus d'une fois, dans le cours de ses pérégrinations, il avait +rencontré des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'âge de +Petite-Reine, et auxquelles son imagination prêtait une ressemblance +avec l'objet de ses constantes pensées.</p> + +<p>Il s'était ingénié alors, il avait interrogé, lui si timide, mais les +réponses obtenues avaient toujours fait évanouir son espoir.</p> + +<p>Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.</p> + +<p>En face du lieu qu'il avait choisi pour bâtir sa misérable cabane, sur +l'esplanade des Invalides, pour les fêtes du 15 août, s'élevait la +pompeuse baraque des époux Canada, les maîtres de la foire.</p> + +<p>Ils étaient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils +connaissaient Médor comme étant le seul ami du père Justin, le fameux +homme de loi dont Médor nettoyait de temps en temps la tanière, quand +toutefois le père Justin voulait bien le permettre.</p> + +<p>Échalot avait dit souvent à Médor:</p> + +<p>—Si l'avalage n'était pas une carrière démolie, nous te prendrions +volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais pitié dans ton trou; mais +l'avalage est fané jusqu'à ce que les caprices de la mode le fassent +refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait +vingt-quatre pouces, la chose a disparu complètement des habitudes du +XIX<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Médor était entré plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui, +indépendamment de son talent et de sa beauté, l'un et l'autre bien +au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur +lui une impression indéfinissable.</p> + +<p>Il se demandait: à qui donc ressemble-t-elle?</p> + +<p>Et comme son idée fixe le tenait toujours, il évoquait le souvenir de la +Gloriette.</p> + +<p>Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas à la Gloriette. Une fois +Échalot lui dit:</p> + +<p>—Madame Canada t'invite à prendre le café noir.</p> + +<p>Et pendant qu'on prenait le café, madame Canada s'informa du lieu où +perchait maintenant le père Justin. Elle avait besoin de le voir et de +le consulter.</p> + +<p>—Au sujet de choses, ajouta Échalot, qui sont des mystères et des +délicatesses par rapport à notre fille d'adoption dont tu n'as pas +besoin d'en connaître le secret ni le bel avenir.</p> + +<p>Médor promit de conduire le ménage Canada chez le père Justin. Mais, en +regagnant son trou, il se disait:</p> + +<p>—Il y a donc un secret! à qui ressemble-t-elle?</p> + +<p>La veille du jour où nous sommes, au matin, Médor avait rencontré +mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, à la messe de +Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.</p> + +<p>Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austère, elle vous avait +si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison!</p> + +<p>Assurément, monsieur le curé, qui avait remarqué sa piété modeste, se +serait fâché tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle +paroissienne était une saltimbanque.</p> + +<p>Médor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une idée +lui poussa.</p> + +<p>—C'est au père Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout à coup, non pas +au père Justin d'aujourd'hui, mais au crâne jeune homme qui vint, dans +les temps, rue Lacuée, n° 5,—à l'homme du château, quoi!</p> + +<p>Cette découverte le troubla singulièrement. Il s'en occupa toute la +journée, jusqu'à l'heure où sa fièvre changea parce qu'il avait vu le +milord basané entrer à la baraque et la Gloriette, toujours jeune et +belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme.</p> + +<p>Il était donc venu à l'hôtel de Chaves, non pas seulement pour voir la +Gloriette, mais encore pour lui dire: «Je connais une jeune fille, +autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au père de +Petite-Reine.»</p> + +<p>Mais comment arriver auprès de madame la duchesse de Chaves?</p> + +<p>Médor avait au plus haut degré la conscience de sa misère. Entre lui et +les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait +l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais +situé rue du Faubourg-Saint-Honoré.</p> + +<p>Pendant toute la nuit Médor réfléchit.</p> + +<p>Le matin, il se rendit chez le père Justin, non point pour lui faire +part de son embarras, car le père Justin et lui ne causaient guère, mais +tout uniment pour balayer un peu son taudis.</p> + +<p>En balayant le taudis, Médor aperçut le portrait photographié de la +Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.</p> + +<p>Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son désir, +il pria le père Justin lui-même, lorsque celui-ci rentra, déjà à demi +ivre de lui écrire sur un carré de papier l'adresse de madame la +duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré.</p> + +<p>Ainsi parvint à la Gloriette cet envoi qui était comme un vivant +témoignage du passé déjà si lointain.</p> + +<p>Elle se regarda elle-même comme s'il y avait eu des années qu'elle ne +s'était vue. Pour un instant, l'intervalle qui la séparait de sa +jeunesse se voila comme un rêve.</p> + +<p>Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours indécis +semblaient sourire, c'était Petite-Reine.</p> + +<p>Elle embrassa Petite-Reine—le nuage.</p> + +<p>Et malgré elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait +naguère tomba.</p> + +<p>C'était un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses +bras sinon un nuage?</p> + +<p>Et c'était une menace peut-être. Rien ne le lui disait, mais elle le +sentait ainsi.</p> + +<p>Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allégresse et +qui murmurait tout au fond de sa conscience:</p> + +<p>—Prends garde!</p> + +<p>Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les +contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le +nuage...</p> + +<p>Un pareil courant d'idées n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de +faire toilette, surtout quand on vit, comme M<sup>me</sup> de Chaves, dans une +solitude presque absolue.</p> + +<p>Pourtant, vers deux heures de l'après-midi, madame la duchesse sonna ses +femmes pour s'habiller.</p> + +<p>C'étaient deux bonnes personnes, bien dévouées, qui se dirent:</p> + +<p>—Il paraît que le comte Hector va venir.</p> + +<p>Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda +un très grand soin à sa parure. Elle n'était contente de rien. Il fallut +recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui, +les autres jours, se faisait en un tour de main.</p> + +<p>Les deux fidèles caméristes se demandèrent:</p> + +<p>—Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?</p> + +<p>Et toutes les deux le plaignirent sincèrement, car c'était un doux et +beau jeune homme.</p> + +<p>—Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles.</p> + +<p>—Non, répondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psyché en +disposant les plis de sa robe.</p> + +<p>Évidemment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait +être belle.</p> + +<p>Les deux caméristes, congédiées, parlèrent de cela longtemps.</p> + +<p>Quel était l'heureux mortel?...</p> + +<p>Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux +mortel se faisait terriblement attendre.</p> + +<p>Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochère +s'ouvrirent tout grands. C'était monsieur le duc, en chaise de poste, +revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait.</p> + +<p>—Il n'est plus temps, pensèrent les deux femmes de chambre. L'heureux +mortel a manqué le coche!</p> + +<p>Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles +s'élancèrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonné.</p> + +<p>—Faites savoir à monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que +je l'attends chez moi.</p> + +<p>—Ah bah! fit la première camériste dans l'antichambre.</p> + +<p>—Tiens! tiens! répondit l'autre.</p> + +<p>Elles éclatèrent de rire, et s'écrièrent ensemble:</p> + +<p>—Par exemple, je n'aurais pas deviné celle-là! Mieux vaut tard que +jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a><a href="#Table">VIII</a></h2> + +<h3>Le Club des Bonnets de soie noir</h3> + + +<p>Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province, +qui avoisinaient l'Observatoire et qui viennent d'être démolies pour le +tracé du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit café à +la devanture décente où se réunissaient le soir quelques bons bourgeois +et rentiers de ce quartier savant.</p> + +<p>Il s'appelait le café Massenet, du nom de son propriétaire, ancien +balayeur au bureau des longitudes et qui posait auprès de ses clients +pour un mathématicien démissionnaire.</p> + +<p>Monsieur Massenet en avait bien l'air. C'était un homme court, grave, +essoufflé, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en +cravate blanche.</p> + +<p>Sa femme, qui tenait le comptoir, était âgée, maigre et très longue; +elle avait le sourire agréable quoiqu'il lui manquât bon nombre de +dents. Celles qui restaient ne valaient pas les défuntes.</p> + +<p>Le café Massenet se composait d'un billard, le seul dans Paris où l'on +pût voir encore des blouses à filets, d'une assez grande salle, dévolue +aux habitués et consommateurs, et d'un salon de médiocre étendue entouré +de divans à couverture de cuir éraillé, où «Ces Messieurs» seuls avaient +le droit d'entrer.</p> + +<p>Le salon de Ces Messieurs était séparé de la salle commune par un +couloir assez long, fermé aux deux bouts.</p> + +<p>Par surcroît de précaution, la seconde porte qui donnait sur le salon de +Ces Messieurs était double: la vraie porte se trouvant défendue par un +second battant rembourré.</p> + +<p>Vis-à-vis de cette porte une haute fenêtre donnait sur une ruelle +déserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'après +la nuit tombée, la fenêtre, toujours close, était en outre défendue par +de forts volets.</p> + +<p>Ces Messieurs n'étaient pourtant pas des conspirateurs. Les habitués de +la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la +demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires à traiter qui ne +regardaient qu'eux-mêmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de +plus simple.</p> + +<p>De compte fait, ils pouvaient être une douzaine. On ne les avait pas vus +souvent réunis au grand complet. En tête des plus assidus était monsieur +Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propriétaire, rue de la Sorbonne, qui +faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous +les après-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux +petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve +d'un excellent cœur.</p> + +<p>Après lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses +lunettes d'or et sa brillante élocution méridionale, le Dr Samuel, +philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le payât, et un +brave bonhomme, désigné sous le nom du «Prince», qui n'avait pas de +profession connue.</p> + +<p>Les autres allaient et venaient.</p> + +<p>Les habitués de la salle commune et du billard à blouses appelaient la +réunion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, à cause du +bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure +commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air.</p> + +<p>Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'était jeune, mais +Comayrol arborait des gilets d'étudiant et portait ses lunettes d'or +d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renoncé à +plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer, +avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau.</p> + +<p>Il était environ sept heures du soir. Dans le petit salon réservé à Ces +Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire +étaient réunis, à savoir, le Prince, qui portait la coiffure +sacramentelle et lisait le <i>Journal des Villes et Campagnes</i> en prenant +son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces à +l'autre bout du divan.</p> + +<p>Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit +pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occupé à lire son journal +était tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.</p> + +<p>Sa figure éminemment débonnaire et affectant la courbe bourbonienne +aurait suffi à indiquer son illustre origine s'il n'eût porté, dans une +vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves +à faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe, +lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du geôlier +Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de +Chateaubriand, de Lamartine, du général Cavaignac, de monsieur Gisquet, +lettres de tout le monde.</p> + +<p>Plus des attestations, des procès-verbaux, des extraits de registres, le +testament de son infortuné père, mort sous le nom de duc de Richemond, +et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province +prêtes à prendre les armes au premier appel de sa voix légitime.</p> + +<p>Ces diverses pièces avaient déjà servi à plusieurs «princes».</p> + +<p>Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs +disaient que ce brave bonhomme était, pour le moins, le cinquième fils +de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans +l'exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie.</p> + +<p>Chaque fois qu'il en mourait un, on cherchait une honnête figure +aquiline à front fuyant, plantée sur un torse bien nourri, on +rassemblait les pièces éparpillées du dossier, et le nouvel héritier de +la couronne de France apparaissait à l'horizon, selon le dicton +historique: le roi est mort, vive le roi!</p> + +<p>Bien que les Habits Noirs fussent considérablement déchus, à l'époque où +se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire çà et là +quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII était pour eux un +outil indispensable.</p> + +<p>On exciterait l'incrédulité en additionnant les chiffres fournis par les +innombrables extorsions opérées, dans les faubourgs Saint-Germain de +Paris et des départements, à l'aide de cette imposture qui a eu plus de +têtes que l'hydre de Lerne: l'existence d'un fils de Louis XVI, échappé +de la prison de l'Abbaye.</p> + +<p>Les Habits Noirs, toujours ingénieux, avaient inventé le fils de ce fils +pour la commodité des dates.</p> + +<p>Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forcé de l'avouer, +était tout ce qui restait de cette terrible association, remontant à Fra +Diavolo et qui, sous le règne du Colonel, avait effrayé l'Europe par +tant de drames sanglants.</p> + +<p>Les derniers Habits Noirs étaient Ces Messieurs ou plutôt Ces Messieurs +formaient le conseil de maîtrise des derniers Habits Noirs, car vous +eussiez encore trouvé dans les bas-fonds de Paris bon nombre d'affiliés +du <i>Fera-t-il jour demain</i>. Et, quand il s'agissait de mettre à +exécution quelque razzia bien organisée, les manœuvriers ne manquaient +pas à ces vénérables directeurs.</p> + +<p>—Il paraît, dit le Prince, que l'empereur Alexandre va changer +l'uniforme de ses lanciers, là-bas, en Moscovie.</p> + +<p>Le Dr Samuel s'obstinait à tourner ses pouces et ne répondit pas. Le +Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:</p> + +<p>—Il paraît que ces fusils à aiguille de Sadowa étaient déjà exposés au +palais de l'Industrie en 1855. Les ingénieurs qui sortent de l'École +polytechnique avaient déclaré que ça ne valait rien du tout. Les +Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'élève de +l'École polytechnique.</p> + +<p>—Ça court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme très laid et de +méchante figure, l'École polytechnique n'en fait pas d'autres. J'étais +un jour à Saint-Malo où les Ponts et Chaussées venaient de construire +une jetée qui coûtait je ne sais plus combien de millions. La mer était +grosse, un trois-mâts hollandais dérivait sur la jetée que l'École avait +déclarée chef-d'œuvre. Tout le monde était là, du haut des remparts, à +plaindre le trois-mâts et à dire: «Le malheureux va se briser en +pièces!» Il donna contre la jetée en plein, et savez-vous ce qui arriva?</p> + +<p>—Non, dit le Prince dont les petits yeux s'écarquillèrent curieusement.</p> + +<p>—Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jetée +de l'École polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau où elle est +encore, et plus chef-d'œuvre que jamais!</p> + +<p>Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant +un large éclat de rire.</p> + +<p>—Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux +qui ne sont pas si drôles que celle-là!</p> + +<p>Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la +voix:</p> + +<p>—Il paraît qu'il fera jour, cette nuit?</p> + +<p>—Il paraît, répéta Samuel.</p> + +<p>Et tous les deux rentrèrent dans le silence.</p> + +<p>Pendant ce silence, un bruit léger se fit du côté de la fenêtre. On eût +dit que quelqu'un en caressait, au-dehors, les contrevents épais.</p> + +<p>Nos deux compagnons prêtèrent l'oreille, mais le bruit cessa au bout +d'un moment.</p> + +<p>—Est-ce que vous étiez du temps des moines de la Merci, vous docteur? +demanda tout à coup le Prince.</p> + +<p>—Oui, répondit Samuel.</p> + +<p>—Vous avez vu tout ce qu'on raconte des souterrains, là-bas, du côté de +Sartène, en Corse? Les Habits Noirs étaient des lapins à ces époques-là. +Moi, je suis nouveau et je n'ai pas encore eu la chance de partager dans +une vraie affaire.</p> + +<p>—Il n'y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur.</p> + +<p>—Avez-vous connu Toulonnais-l'Amitié, vous?</p> + +<p>—Oui, répondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses +pouces, j'ai connu monsieur Lecoq, on n'en fait plus comme cela... et +j'ai connu le comte Corona, J.-B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de +Bourgogne,—une rude femme, mais après cela, plus rien!</p> + +<p>—C'est égal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies économies. Mais +pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d'Annibal Gioja pour lui +donner le Scapulaire?</p> + +<p>Samuel haussa les épaules.</p> + +<p>—S'il venait un homme..., commença-t-il.</p> + +<p>Il s'arrêta et acheva entre ses dents:</p> + +<p>—Il n'y a plus d'hommes!</p> + +<p>Le Prince était en appétit de causer.</p> + +<p>—Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c'est un garçon d'un million et +demi pour le moins, sans que ça paraisse.</p> + +<p>—Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur.</p> + +<p>—Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un +geste de dédain.</p> + +<p>—Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut être et avoir été.</p> + +<p>—Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans!</p> + +<p>À ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor.</p> + +<p>—Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret, +commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arrivés?... deux +seulement! Ah! les paresseux! S'il vient un quidam demander monsieur +Jaffret, propriétaire, de la part du nommé Amédée Similor, faites-le +entrer, hé!</p> + +<p>La porte s'ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l'étude +Deban, montra ses flamboyantes lunettes d'or.</p> + +<p>Dans un autre récit[*], nous avons pu apprécier la belle prestance et +les talents de Comayrol. Il n'y avait pas en lui, peut-être, l'étoffe +d'un Premier ministre, mais c'était du moins un chef de bureau très +distingué. Son âge, un peu plus que mûr, tenait abondamment les +promesses de sa trentième année: il était chauve avec ostentation, il +était gras et, malgré le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui +engraissent sont morts, il se portait à merveille.</p> + +<p>Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et chaîne +de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lançait des +rayons.</p> + +<p>Avec le temps, le contraste avait augmenté entre lui et le bon Jaffret, +douce créature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi, +mais ramenant quelques mèches honteuses sur le sommet de son crâne +pointu.</p> + +<p>—Je vous présente le plus joli sac de la confrérie, dit Comayrol qui +entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n'aurons plus rien à mettre +sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d'aller voir +un peu s'il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret!</p> + +<p>Le Prince qui s'était levé, éclata de rire bonnement, et le Dr Samuel +lui-même se dérida.</p> + +<p>Mais Jaffret fit un pas en arrière et dit avec une irritation sénile:</p> + +<p>—Monsieur Comayrol, vous passez les bornes. Mon âge et ma position +sociale devraient me défendre contre vos polissonneries!</p> + +<p>Comayrol se retourna, toujours bon enfant, le saisit à bras-le-corps et +le porta jusque sur le divan en disant:</p> + +<p>—Pas plus lourd qu'un petit paquet de bois sec!</p> + +<p>La porte s'ouvrit de nouveau, donnant passage à une autre ruine: +précieuse celle-là, et supérieurement entretenue.</p> + +<p>Du jais, de l'ivoire et des roses, tels étaient les matériaux de cette +idole vieillie, le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante.</p> + +<p>—Verni de haut en bas! dit le joyeux Comayrol en lui tendant la main. +Annibal, quand donc me donneras-tu l'adresse de ton embaumeur?</p> + +<p>Le brillant Napolitain ne daigna pas répondre, mais Jaffret dit en +rabattant son bonnet de soie noire sur ses longues oreilles frileuses:</p> + +<p>—Mauvais temps! toujours mauvais temps cette année.</p> + +<p>Comayrol était allé s'asseoir auprès du Dr Samuel.</p> + +<p>—Mon Prince, dit-il de loin au fils de Louis XVII, depuis que vous avez +hérité de vos droits divins à la couronne de Saint Louis, on ne vous a +encore fait jouer aucun air varié avec escalade et effraction, hé?</p> + +<p>Le Prince épaissit le masque idiot qui était à demeure sur son visage et +répondit avec un sourire content:</p> + +<p>—Il paraît que ça va chauffer, monsieur Comayrol?</p> + +<p>—Parlons raison, mes brebis, reprit celui-ci. Le vicomte Annibal est un +Savoyard en sucre candi, et s'il a le Scapulaire, c'est pour la forme. +La véritable tête de l'association, en l'absence d'un plus digne, c'est +le bon Jaffret, un peu entamé par l'âge et les infirmités, mais qui +marche encore assez droit, quand je suis là pour lui donner le bras. +L'histoire de notre Brésilien commence à être mûre. Jaffret et moi, nous +avons inondé le noble faubourg de ses actions, en présentant +l'entreprise comme destinée à envoyer au Para tous les démagogues de +France et de Navarre, transformés en propriétaires sages comme des +images. À l'estime de Jaffret, monsieur le duc de Chaves doit avoir deux +millions en caisse pour le moins.</p> + +<p>—Il m'a en effet parlé de deux millions, dit le vicomte Annibal. +Jaffret le regarda de travers en murmurant:</p> + +<p>—Vous savez que vous n'avez pas le droit de toucher à ce gâteau, vous, +bel homme.</p> + +<p>—Je pense être au-dessus du soupçon, répondit fièrement Annibal. En +tout cas, monsieur le duc est d'une honnêteté antique à l'endroit des +affaires. Hier il a emprunté deux mille louis plutôt que de toucher au +contenu de sa caisse commerciale. Je conçois, mes très chers, que ma +position de confiance intime auprès de Son Excellence vous inspire +quelque jalousie ou même quelques inquiétudes. Nous sommes ensemble, le +duc et moi, comme les deux doigts de la main; mais il ne faut pas +oublier que vous me devez cette affaire et que, sans moi, les piastres +brésiliennes vous passaient sous le nez!</p> + +<p>—Tu es un ange, Annibal! dit Comayrol. Messieurs, autre chose. +Quelqu'un de vous se souvient-il d'un drôle, appelé Similor, qui fut +employé différentes fois comme auxiliaire, notamment dans l'affaire +J.-B. Schwartz et dans l'affaire de l'hôtel de Clare?</p> + +<p>Le bon Jaffret seul avait un vague souvenir de notre ami.</p> + +<p>—En deux mots, qu'est-ce que c'est que Similor? demanda le Dr Samuel.</p> + +<p>—C'est un va-nu-pieds, répondit Comayrol.</p> + +<p>—Et pourquoi nous parlez-vous de ce va-nu-pieds?</p> + +<p>—Parce qu'il ne faut rien négliger, répliqua l'ancien clerc de notaire. +Similor est venu chez moi aujourd'hui et m'a rappelé ses états de +services. J'ai cru d'abord qu'il voulait un secours, mais non, son désir +était seulement de nous mettre en rapport avec un fils qu'il a et qu'il +déclare être un brillant sujet. Je lui ai dit qu'il pouvait envoyer son +fils, mais, dans l'intervalle, j'ai pris des renseignements, et je ne +fais pas un fond énorme sur l'affaire. Au bureau de notre ancienne +agence, où tous nos hommes sont classés et numérotés, on ne connaît pas +d'autres fils au nommé Similor que le nommé Saladin, ancien artiste en +foire et avaleur de sabres.</p> + +<p>—Jolie recrue! fut-il dit à la ronde.</p> + +<p>Le garçon du café Massenet apporta le punch au kirsch commandé. Quand il +eut déposé le plateau sur une table, il tira de sa poche une large carte +en porcelaine qu'il mit entre les mains de Comayrol.</p> + +<p>—Marquis de Rosenthal! lut l'ancien clerc de notaire. Connais pas... Ce +monsieur est là?</p> + +<p>—Oui, répondit le garçon, il vient de la part de son père.</p> + +<p>Les membres du Club des Bonnets de soie noire échangèrent entre eux des +regards indécis.</p> + +<p>—C'est peut-être le fils de ce Similor, murmura Jaffret.</p> + +<p>—Faites entrer, dit Comayrol, nous verrons bien.</p> + +<p>L'instant d'après un jeune homme habillé à la dernière mode, lorgnon +dans l'œil, cheveux séparés derrière la tête, col brisé comme une carte +de visite qu'on laisse chez les concierges, petite jaquette boudin, +pantalon demi-collant, chapeau bas, gants rouges et stick à bec de +corbin, entra dans le cénacle à petits pas, et vint jusqu'au centre de +la chambre où il s'arrêta pour lorgner curieusement les assistants.</p> + +<p>Le garçon s'était retiré. Le bon Jaffret prit la peine d'aller voir +lui-même si les portes étaient bien fermées.</p> + +<p>—Messieurs, dit le nouvel arrivant, je suis bien votre serviteur. J'ai +beaucoup entendu parler de vous. Comme j'ai besoin de quelques +collaborateurs pour une petite opération présentant d'assez beaux +bénéfices, j'ai songé à m'adresser à vous. Mon domestique se trouvait +être de votre connaissance; il m'a indiqué un certain monsieur Comayrol. +Lequel d'entre vous, s'il vous plaît, est monsieur Comayrol?</p> + +<p>—C'est moi, répliqua l'ancien domestique, monsieur le marquis, vous +faites erreur, je n'ai vu que monsieur votre père.</p> + +<p>Saladin lui tendit le doigt avec une si parfaite insolence que les +membres du club eurent un sourire d'involontaire approbation.</p> + +<p>—Mon père, dit-il du bout des lèvres, mon domestique, c'est tout un, +cher monsieur Comayrol. Le maraud, dont vous me faites l'honneur de me +parler, cumule ces deux fonctions auprès de ma personne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IXa" id="IXa"></a><a href="#Table">IX</a></h2> + +<h3>La chanson de l'avaleur</h3> + + +<p>Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononcé ces paroles remarquables +prit un siège et vint se placer en face du divan où étaient Comayrol et +le bon Jaffret.</p> + +<p>—Messieurs, poursuivit-il d'un ton décent et plein de modestie, vous +êtes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet, +c'est pourquoi il était bien naturel que je fisse toilette pour avoir +l'honneur de me présenter devant vous: toilette de corps, toilette +d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les +jours; je suis préparé comme un candidat qui va passer son examen, et +j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous +aurez, je l'espère, quelque indulgence en faveur d'un néophyte qui vous +veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie +jusqu'à vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas +votre décrépitude.</p> + +<p>—Vayadioux! s'écria Comayrol, nous ne détestons pas la plaisanterie, +monsieur Saladin, mais nous avons autre chose à faire ici que de vous +voir avaler des sabres!</p> + +<p>Le Prince et le Dr Samuel s'étaient rapprochés; le vicomte Gioja se +tenait à l'écart d'un air superbe.</p> + +<p>—Je suis flatté, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que +vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma +personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'espère +vous le prouver bientôt abondamment. Vous végétez depuis bien des années +déjà, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en +avoir trouvé un.</p> + +<p>—Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII à demi-voix.</p> + +<p>—Où veut en venir ce garçon? demanda Gioja de l'autre bout de la +chambre.</p> + +<p>—Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai +l'avantage de parler au valet de cœur de monsieur le duc de Chaves?</p> + +<p>—Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille.</p> + +<p>—Mon petit monsieur!... commença Gioja avec hauteur.</p> + +<p>—Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout à l'heure au rôle +honorable que vous jouez auprès de monsieur le duc et qui pourrait +éventuellement gêner les affaires de l'association. C'est vous qui avez +le Scapulaire?</p> + +<p>Gioja ne répondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un +air véritablement étonné.</p> + +<p>—J'ai fréquenté les bureaux de la préfecture, dit le marquis de +Rosenthal entre parenthèses, en amateur et pour perfectionner mon +éducation; je suis un peu docteur en toutes facultés et sais +parfaitement vos petites histoires.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? prononça +Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus foncée.</p> + +<p>Jaffret lui toucha le bras et murmura:</p> + +<p>—Il m'intéresse.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, répondit Saladin en s'adressant à Comayrol, je suis +une nature indépendante et je désire faire mon chemin en dehors de +l'administration. Seulement, il me plaît de vous faire savoir tout de +suite que je suis gardé à carreau. Vous me voyez seul, vous êtes cinq, +il est bon que la liberté de la discussion soit entre nous pleinement +assurée.</p> + +<p>—Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la +discussion, je vous prie, et rondement!</p> + +<p>—De tout cœur, répondit Saladin... seulement encore on n'a pas répondu +à la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est +maître du Scapulaire?</p> + +<p>—C'est ici le secret même de notre confrérie, fit observer le Dr Samuel +qui n'avait pas encore parlé.</p> + +<p>Saladin le salua.</p> + +<p>—Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela +et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes +physionomies qui ont illustré l'histoire ancienne de votre ordre, +j'aurais quelque répugnance à poser ma candidature en face de +personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont à +tout le moins très capables et très expérimentés.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire.</p> + +<p>—Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de détrôner ce +faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une société +comme la vôtre ne doit pas avoir pour gérant un homme de paille.</p> + +<p>Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait à la main et fit un pas vers +Saladin. Le bon Jaffret l'arrêta du geste en disant:</p> + +<p>—Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur.</p> + +<p>—D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que +l'orateur causera avec vous en tête à tête quand ce sera votre bon +plaisir.</p> + +<p>Le bon Jaffret prit encore la parole.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos réunions +sont toujours paisibles.</p> + +<p>—Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos réunions +redeviennent fructueuses comme elles l'étaient autrefois. Je compte +apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et +actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le +cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.</p> + +<p>Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des séances +parlementaires, et le fils de Louis XVII s'écria malgré lui:</p> + +<p>—Écoutez, morbleu! Écoutez!</p> + +<p>—J'ai beau écouter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor +est aussi bavard que son père. Il a beaucoup parlé, mais, que je sache, +il n'a encore rien dit.</p> + +<p>—Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague, +bien vague...</p> + +<p>—Je vais préciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant +d'entrer en matière, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au +Gioja, oui ou non?</p> + +<p>—Non, répondirent à la fois tous les membres présents, excepté Gioja +lui-même.</p> + +<p>—Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, à un jeune homme de +courage et d'espérance qui vous apporterait, comme prime de joyeux +avènement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant +sans escompte ni retenues?</p> + +<p>Il y eut un moment d'hésitation, puis Comayrol répondit:</p> + +<p>—C'est selon.</p> + +<p>—C'est selon, répéta paternellement le bon Jaffret, selon, selon, +selon.</p> + +<p>Le Prince et le docteur approuvèrent du bonnet.</p> + +<p>—Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des épreuves... des +garanties...</p> + +<p>—Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mépris, +de savoir avaler les sabres!</p> + +<p>Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.</p> + +<p>—Messieurs, s'écria-t-il en se levant et en passant sa main dans +l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus +infime degré de l'échelle jusqu'au plus élevé, permettez-moi de vous le +dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien +attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark...</p> + +<p>—Écoutez! fit le Prince, vivement intéressé.</p> + +<p>Au contraire, Comayrol s'écria:</p> + +<p>—Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, hé! Et Jaffret +ajouta d'un accent plaintif:</p> + +<p>—Le cher jeune homme avait préparé une tirade... gare!</p> + +<p>—Le candidat électoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre +Saladin, le ministre équilibrant le budget, les rois gênés qui enfilent +des tirages comme des perles autour de leurs emprunts...</p> + +<p>—Et les philanthropes qui vous forcent à vous assurer sur la vie, +déclama Comayrol en imitant son accent. Hé donc! Pécaire! Et les apôtres +qui arrachent les dents avec un pistolet...</p> + +<p>—Et les bons cœurs, privés de capitaux, qui déclament contre +l'usure... insinua le bon Jaffret.</p> + +<p>—Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrêt contre la +contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel.</p> + +<p>—Avaleurs de sabres! s'écria le Prince, enchanté, avaleurs de sabres!</p> + +<p>Tout le monde répéta triomphalement en regardant Saladin:</p> + +<p>—Avaleurs de Sabres!</p> + +<p>Monsieur le marquis de Rosenthal avait été d'abord légèrement +déconcerté, mais, à la fin de la manifestation, il avait repris son +sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants +sang-de-bœuf, et dit:</p> + +<p>—Bravo, mes chers seigneurs! vous êtes moins vieux que je ne croyais, +je vous dois cette justice, et vous avez sabré ma chanson avec +infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit +on a moins de peine à se comprendre. Venons donc au fait. Demain +monsieur le duc de Chaves, déjà nommé, aura, dans son hôtel du faubourg +Saint-Honoré, une somme ronde de quinze cent mille francs.</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal +Gioja, la somme ronde est de deux millions.</p> + +<p>Saladin se tourna vers lui avec lenteur:</p> + +<p>—Ah! fit-il.</p> + +<p>Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour +lui demander: est-ce vrai?</p> + +<p>Comayrol lui adressa un petit signe de tête moqueur que le bon Jaffret +traduisit ainsi:</p> + +<p>—Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies; +mais vous arrivez un peu trop tard.</p> + +<p>Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut à +lui-même:</p> + +<p>—Y aurait-il donc à l'hôtel de Chaves trois millions cinq cent mille +francs?</p> + +<p>—C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche, +dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa dernière observation.</p> + +<p>—Comment! s'écria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille +francs! Où prenez-vous ce calcul?</p> + +<p>—Je suis sûr du chiffre de quinze cent mille francs, répliqua Saladin; +vous paraissez être sûrs du chiffre de deux millions. Les deux sommes +doivent être distinctes, évidemment.</p> + +<p>Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le +son de la trompette.</p> + +<p>—Il a du talent! répéta-t-il. Tirons la chose au clair. D'où viennent +vos quinze cent mille francs, jeune homme?</p> + +<p>—Du Brésil, répondit Saladin, sans hésiter. Et maintenant que j'y +songe, vos deux millions doivent venir de Paris.</p> + +<p>«J'ai deviné! ajouta-t-il, interprétant comme une réponse le jeu des +physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer +les deux millions?</p> + +<p>Comayrol eut un geste noble.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas tout à fait des manchots, monsieur le marquis, +répondit-il.</p> + +<p>—Je précise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes maîtres. +Pouvez-vous regarder les deux millions comme étant dès à présent à votre +avoir?... Vous hésitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus! +Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire.</p> + +<p>Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de +l'assistance, piquant chacun d'un regard perçant et froid.</p> + +<p>Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air étonné. Gioja baissa les +yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul:</p> + +<p>—Très bien! ça me va!</p> + +<p>—Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois +millions cinq cent mille francs, comme c'est désormais l'apparence, +continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque à partir de +demain je puis introduire à l'hôtel de Chaves autant d'hommes que vous +le voudrez, à l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez.</p> + +<p>—Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon +cher enfant.</p> + +<p>—Quel est votre moyen? demanda Comayrol.</p> + +<p>—Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi, +jusqu'au moment où nous aurons conclu notre arrangement.</p> + +<p>—Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable!</p> + +<p>—Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix +reprit une autorité véritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achevé les +préliminaires. En qualité de Maître, de Père, puisque c'est votre mot, +je prétends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis +Maître.</p> + +<p>—C'est carré, dit Comayrol.</p> + +<p>—Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel.</p> + +<p>—S'il s'était agi seulement de mes quinze cent mille francs, répondit +Saladin, j'aurais exigé moitié.</p> + +<p>—À la bonne heure! s'écria l'assistance en chœur, moitié! ne nous +gênons pas!</p> + +<p>—Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions, +chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et +j'aurai, moi, les quinze cent mille francs.</p> + +<p>Le bon Jaffret souffla dans ses joues.</p> + +<p>—Diable! dit le Prince.</p> + +<p>—Vous êtes fou, mon bon, décida Comayrol.</p> + +<p>Gioja riait dans sa barbe teinte.</p> + +<p>—C'est comme cela, dit tranquillement Saladin, à prendre ou à laisser.</p> + +<p>—Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on achèterait +toute la serrurerie de Paris.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Maître +veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans +nos vieilles veines.</p> + +<p>—Juste! fit Saladin. Je ne vous défends pas de trouver cela cher, mais +c'est mon prix.</p> + +<p>—Et si ce n'est pas le nôtre? dit Comayrol en le regardant fixement.</p> + +<p>Ses joues étaient écarlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son +regard et répondit froidement:</p> + +<p>—Ce serait fâcheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma tête que vous +en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne.</p> + +<p>Les membres du club essayèrent de rire, mais Saladin répéta en scandant +les mots:</p> + +<p>—Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carrière dans +l'administration en découvrant votre pot aux roses.</p> + +<p>Il était assis, comme nous l'avons dit, vis-à-vis d'un groupe formé par +le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du +divan qui servait de siège à ces messieurs, il y avait une grande glace.</p> + +<p>Derrière lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table +qui soutenait un flambeau.</p> + +<p>Au-delà de la table, se tenait Annibal Gioja tantôt immobile, tantôt se +promenant de long en large.</p> + +<p>Aux dernières paroles prononcées par Saladin, celui-ci vit les yeux de +ses quatre interlocuteurs se fixer simultanément sur Gioja.</p> + +<p>Saladin savait où était Gioja. La glace, fumeuse et tachée, lui +renvoyait confusément l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul +instant de vue.</p> + +<p>Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas +vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie +noire se baissèrent en même temps, et le bon Jaffret eut un tout petit +frisson.</p> + +<p>—Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du +stylet napolitain.</p> + +<p>Il tourna la tête négligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arrêta +court. Mais quand Saladin reprit sa position vis-à-vis de ses quatre +interlocuteurs, la scène avait changé complètement. Chacun d'eux, même +le bon Jaffret, avait le couteau à la main.</p> + +<p>—Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant.</p> + +<p>—Massenet ne dira rien, répondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, <i>il +en mange.</i> Tu es frit, mon petit!</p> + +<p>Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui était à +portée de sa main, et l'éleva au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Au même instant trois petits coups furent frappés aux carreaux de la +fenêtre qui donnait sur la ruelle.</p> + +<p>Les couteaux disparurent comme par enchantement.</p> + +<p>Et tout se tut, même le bruit des respirations.</p> + +<p>—Les volets ne sont donc pas fermés aujourd'hui! dit tout bas Comayrol, +au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du +Midi.</p> + +<p>—Comment ne sont-ils pas fermés! ajouta le bon Jaffret.</p> + +<p>—Ils étaient fermés, répondit Saladin, bien fermés, mais j'ai fait mon +tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici près.</p> + +<p>—Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, ça va-t-il +comme vous voulez?</p> + +<p>Comayrol se précipita à la fenêtre et l'ouvrit.</p> + +<p>—Qui est là? demanda-t-il. Personne ne répondit.</p> + +<p>Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait déserte.</p> + +<p>Pendant cela, de cette main qui naguère tenait le couteau, le bon +Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en +disant tout bas:</p> + +<p>—Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je +vous donne ma voix de tout mon cœur, mon biribi.</p> + +<p>Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'épaule du +Dr Samuel:</p> + +<p>—Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un.</p> + +<p>—On ne sait pas, répondit le docteur. On va voir. Saladin répondit au +bon Jaffret:</p> + +<p>—Ça n'était pas malaisé à exécuter, vous êtes des bandits âgés et mûrs +pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt +ans de moins. Fermez voir la fenêtre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous +êtes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous +retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez +besoin d'être remontés; vos cinq couteaux étaient si drôles! je me suis +cru au salon de cire.</p> + +<p>Comayrol restait auprès de la fenêtre et ne cachait point sa mauvaise +humeur.</p> + +<p>—Tu dis vrai, petit, prononça-t-il, entre ses dents: voilà quinze ans, +tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle!</p> + +<p>Saladin lui envoya un baiser.</p> + +<p>—Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu +m'auras juré obéissance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant +de délibérer un petit peu, mes vénérables, pendant que je vais faire +semblant de ne pas écouter, et puis vous me donnerez votre réponse +officielle.</p> + +<p>Il s'éloigna du divan et alla prendre <i>Le Journal des villes et +campagnes</i> à l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets +de soie noire se formèrent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix +la plus caressante:</p> + +<p>—Annibal Gioja, respecté Maître, je vous demande la parole. Vous me +l'accordez, merci. Vous êtes dégommé, mon garçon, et il n'y a pas grand +mal.</p> + +<p>Gioja répondit à voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir.</p> + +<p>La délibération dura juste deux minutes, après quoi l'éloquent Comayrol, +rendu à toute sa belle humeur, s'avança vers lui à la tête du club et +lui dit:</p> + +<p>—Maître, le Scapulaire est à vous.</p> + +<p>Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote.</p> + +<p>—Garde, garde, mon garçon, lui dit Saladin, ce sont des formalités +surannées. Nous ne détruirons rien de vos vieux usages, destinés à +frapper l'imagination grossière de la populace, mais quant à nous +autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous +me nommez Père-à-tous et Habit-Noir en chef à l'unanimité? Levez la +main!</p> + +<p>Toutes les mains s'étendirent, même celle de Gioja.</p> + +<p>—Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur. +Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compté +avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons +causer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Xa" id="Xa"></a><a href="#Table">X</a></h2> + +<h3>Le Père-à-tous</h3> + + +<p>On sonna le garçon pour renouveler les rafraîchissements. À l'exception +de Gioja, tout le monde était, sinon joyeux, du moins émoustillé par une +curiosité très vive. Le bon Jaffret voulait offrir à monsieur le marquis +un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet austère Saladin préféra +un bock de bière. Chacun se fit donc servir à sa guise. Le Prince +demanda un carafon de douceurs.</p> + +<p>—<i>Il fait jour</i>, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent +refermées, attention! Je ne vous ai pas vanté ma marchandise, au +contraire, cette maison-là m'appartient depuis le rez-de-chaussée +jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous +expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de +mademoiselle de Chaves.</p> + +<p>—Par exemple! s'écria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse +n'ont pas d'enfants.</p> + +<p>—Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler +de mademoiselle de Chaves.</p> + +<p>Comayrol dit:</p> + +<p>—Le Maître ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son +idée.</p> + +<p>—Il a bien plus d'une idée, repartit Saladin, et commençons par établir +une chose, c'est que je n'ai plus aucune espèce d'intérêt à vous +tromper, puisque je n'attends rien de vous.</p> + +<p>—C'est juste, fit-on à la ronde.</p> + +<p>Et le Prince ajouta:</p> + +<p>—Quel gaillard! écoutez!</p> + +<p>—En conséquence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est +qu'elle est vraie, à moins que je ne fasse erreur moi-même. Tout homme +est sujet à s'égarer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne +qui m'a confié le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec +madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec +monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers +subordonnés, que je ne suis pas le jouet d'un rêve. Mademoiselle de +Chaves vous sera présentée demain.</p> + +<p>—Elle n'est donc pas à l'hôtel? demanda Gioja.</p> + +<p>—Mon brave, répondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons +nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot métier, je suis de cet +avis-là; mais votre industrie particulière auprès de cet honnête sauvage +qu'on nomme M. de Chaves est une gêne pour nous dans le présent, et peut +devenir un danger dans l'avenir.</p> + +<p>—Écoutez! fit le Prince qui avait dû habiter l'Angleterre et assister +aux séances du Parlement.</p> + +<p>—Le Maître, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on +parle a été le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc.</p> + +<p>—Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous, +à portée de voir et d'entendre. Les services d'un genre spécial que vous +rendez à M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte à nos respectables +amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de +l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous répète que +vous nous gênez désormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route +où notre poule aux œufs d'or a coutume de pondre.</p> + +<p>—Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas!</p> + +<p>—Le jeune maître est ami des métaphores, ajouta le bon Jaffret.</p> + +<p>Mais le Dr Samuel murmura:</p> + +<p>—Moi, je crois comprendre.</p> + +<p>Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux énormes.</p> + +<p>—Il ne me plaît pas tout à fait, reprit Saladin, de mettre les points +sur les «i». Je pense que je n'excède pas les bornes de mon autorité en +donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire +de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous.</p> + +<p>—Mademoiselle Saphir! répétèrent quelques voix étonnées.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol.</p> + +<p>Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.</p> + +<p>—Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune +homme!</p> + +<p>Gioja avait tressailli vivement.</p> + +<p>—J'ignore qui a pu vous apprendre... commença-t-il.</p> + +<p>—C'est peut-être le roi Louis XIX, répondit Saladin qui tendit la main +en riant au Prince, enchanté de cet honneur. En tout cas, au nom du +conseil qui m'écoute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer.</p> + +<p>—Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa liberté d'action pour ses +affaires particulières.</p> + +<p>—Non pas! dit Comayrol.</p> + +<p>—Cette doctrine, ajouta Jaffret, est complètement subversive du grand +principe d'association!</p> + +<p>—C'est mon avis, appuya le Dr Samuel.</p> + +<p>—Et le Gioja, ajouta le Prince avec zèle, est expressément chargé de +faire le mort!</p> + +<p>—Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si, +par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef... Veuillez me +regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce +soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non +seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en péril toute la +confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme +un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être +de la prudence.</p> + +<p>—Je jure..., voulut interrompre Gioja.</p> + +<p>—Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce +qui m'arrête, c'est que, d'un autre côté, le duc, habitué à vous voir +tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous +disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois, +c'est l'amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.</p> + +<p>Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide.</p> + +<p>—Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c'est là une garantie +certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous +est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et +je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!</p> + +<p>Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret +exprima l'opinion générale en disant à ses deux voisins:</p> + +<p>—Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la +tête et murmura:</p> + +<p>—Vayadioux! il met de l'animation dans nos séances.</p> + +<p>—C'est Dieu qui l'a envoyé, s'écria le Prince, pour régénérer une +grande institution!</p> + +<p>—Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n'en parlons plus. +Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique: +connaissez-vous les envies?</p> + +<p>—Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien.</p> + +<p>—Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je +suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu, +moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci: +pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une +personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire, +sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus +habituels, à cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moitié de +pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le +pourriez-vous?</p> + +<p>—Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des +réactifs.</p> + +<p>—Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de +ces envies?</p> + +<p>—Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un +observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis +affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire +à la santé, n'est pas introuvable.</p> + +<p>—Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.</p> + +<p>—Je crois deviner..., voulut dire le docteur.</p> + +<p>—Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas +l'intention de vous parler en paraboles, mais répondez.</p> + +<p>—Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le +dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts +une distraction et un délassement.</p> + +<p>Saladin se leva.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d'avoir +noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'être fructueuses +pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n'ayez +quelques communications à me faire.</p> + +<p>—Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrêté aucune mesure.</p> + +<p>—En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un +crépuscule un peu inquiétant.</p> + +<p>Saladin leur tendit la main à tous les deux.</p> + +<p>—Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il; +dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre +sommeil pour la nuit qui viendra.</p> + +<p>—Il fera jour? demanda le Prince.</p> + +<p>—Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules, +reste d'un temps qui était l'enfance de l'art, me semblent puériles... +mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont +respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi +demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon +d'attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte +blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre +boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à +propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre +adresse?</p> + +<p>Le Dr Samuel lui tendit sa carte.</p> + +<p>—Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune +personne très douillette, je vous en préviens, et qu'il ne faudra pas +faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la +Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espèce dite +bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mère.</p> + +<p>Il salua à la ronde et prit la porte.</p> + +<p>Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait +de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur +tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et +Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gardée jusqu'alors dans sa +poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le +silence.</p> + +<p>—Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train!</p> + +<p>—Peuh! fit Comayrol.</p> + +<p>—Il a de l'acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja +n'était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l'affaire du +flambeau n'était pas forte.</p> + +<p>—J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.</p> + +<p>—La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris +qu'il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en +définitive, nous avions besoin d'un homme.</p> + +<p>—Est-ce un homme? demanda Gioja.</p> + +<p>—Ma foi, répondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce +n'est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.</p> + +<p>—Qui vivra verra, gronda celui-ci.</p> + +<p>Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps.</p> + +<p>—Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frappé.</p> + +<p>—Moi de même, fit le bon Jaffret.</p> + +<p>Samuel ajouta:</p> + +<p>—Sans être décrépits, nous ne sommes plus de la première jeunesse, et +il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.</p> + +<p>Aucun d'eux évidemment ne disait ce qu'il avait sur le cœur.</p> + +<p>—Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur +l'épaule de Comayrol, quand tu prononças ton discours à propos du +portefeuille de l'homme assassiné, là-bas, au cabaret de la Tour de +Nesle, derrière la Chaumière, tu avais un bagou dans ce genre-là, +sais-tu?</p> + +<p>—Un peu plus élégant, je suppose! répliqua l'ancien clerc de notaire, +et je remuais des idées qui auraient de la peine à entrer dans la +cervelle étroite de cet arlequin-là!</p> + +<p>—Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut là deux personnes +pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amitié et Marguerite de Bourgogne.</p> + +<p>—On avait six pieds de plus en ce temps-là! s'écria Comayrol l'œil +brillant et le sang aux joues.</p> + +<p>—Ce qui n'empêche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il +s'agissait alors de vingt misérables billets de mille francs, et +qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous +étions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les +espoirs, tous les désirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une +fortune à cet âge; à l'âge que nous avons, il faut la fortune faite, +beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous +juste à son temps.</p> + +<p>—Il coûte cher, fit observer Comayrol.</p> + +<p>—C'est en ceci, répondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours +contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire +qu'il était le maître de la situation au point de vue du travail à +faire; mais l'opération faite, les rôles changent. Le bas peuple de +notre confrérie ne connaît que nous.</p> + +<p>—J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.</p> + +<p>—Moi de même, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...</p> + +<p>Il se prit à rire et les autres l'imitèrent.</p> + +<p>—Pas si décrépits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernière goutte +de son punch.</p> + +<p>Ainsi était attaqué le véritable état de la question.</p> + +<p>—Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous êtes encore plus futés que +lui!</p> + +<p>—Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'après le coup nous ayons ce +qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu +vraiment que le Père-à-tous de cette vieillerie, l'association des +Habits Noirs, à laquelle nous n'appartiendrons plus...</p> + +<p>—À laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.</p> + +<p>—C'est juste... Que le Père-à-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja +ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent à +Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.</p> + +<p>Il planta son chapeau à large bord sur son bonnet de soie noire et se +dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.</p> + +<p>Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans +rien perdre de sa douceur ordinaire:</p> + +<p>—Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!</p> + +<p>La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'épaule de Gioja.</p> + +<p>—Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon +bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu +serais haché menu comme chair à pâté.</p> + +<p>Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour +lui.</p> + +<p>Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poignée de main à +l'Italien en lui disant:</p> + +<p>—Il paraît que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma +vieille! Nous avons enfin un homme.</p> + +<p>Annibal Gioja resté seul se laissa choir sur le divan et mit sa tête +entre ses mains.</p> + +<p>—Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me +chercher jusqu'en Italie!</p> + +<p>À cette même heure, on eût rencontré Similor et son fils Saladin +marchant bras dessus, bras dessous dans les rues désertes qui sont +au-delà du Luxembourg.</p> + +<p>Saladin avait rejoint son honoré père en quittant le café Massenet, et +avait bien voulu le féliciter sur la façon précise et adroite dont +Similor venait de jouer son bout de rôle.</p> + +<p>Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, était, ce soir, d'une +humeur expansive.</p> + +<p>—Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne +ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma +vocation. Ça peut servir de point de départ à un honnête homme, mais, en +somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrangé dans ma tête: trois +mille livres de rentes suffisent à ton bonheur, pas vrai?</p> + +<p>—Mais..., voulut dire Similor.</p> + +<p>—Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de +loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture, +quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour +l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des +économies.</p> + +<p>—Quand, toi, tu auras un million et demi! s'écria Similor indigné.</p> + +<p>—Moi, papa, c'est différent, répondit monsieur le marquis sans s'animer +le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le +reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rôle de gendre. Je serais là +comme un coq en pâte; j'y ai songé; ce qui m'arrête, c'est ma femme. Je +suis né célibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la +situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous +jouera quelque méchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja, +mon pied est sur sa tête, mais il y a Échalot et la Canada qui se +remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever +l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit être fini, et alors +mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et +authentique, je m'en bats l'œil... Hé! cocher!</p> + +<p>Un fiacre passait qui s'arrêta.</p> + +<p>—Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant +ou monte sur le siège; j'ai à causer avec moi-même.</p> + +<p>Il s'installa au fond de la voiture et referma la portière sur le nez de +l'auteur de ses jours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIa" id="XIa"></a><a href="#Table">XI</a></h2> + +<h3>L'envie</h3> + + +<p>La jeune modiste que Saladin avait montrée à son père Similor à travers +les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait +simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et +avait reçu le jour quelque part en Germanie, d'où elles viennent par +centaines, comme les clarinettes.</p> + +<p>Nous savons que Similor lui avait trouvé un grand air de ressemblance +avec mademoiselle Saphir. Il en était ainsi sauf la grâce et +l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le +nom de Guite-à-tout-faire, était une fort jolie personne de dix-sept à +dix-huit ans, qui en paraissait quinze.</p> + +<p>Son nom de Guite-à-tout-faire n'avait pas absolument trait à ses mœurs, +qui étaient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand +nombre de métiers qu'elle avait essayés, malgré son jeune âge. Elle +était adroite comme une fée et réussissait à tout; mais, en même temps, +elle était atteinte du péché de paresse à un tel degré qu'il lui était +arrivé de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler.</p> + +<p>Elle avait vendu des balais dans les rues, chanté aux carrefours, figuré +dans les petits théâtres, cousu des chemises, piqué des bretelles et des +bottines; elle avait en outre trouvé moyen, au dire de ses ennemis, de +passer quelques mois à Saint-Lazare.</p> + +<p>Néanmoins, elle trouvait toujours à se placer, même dans les maisons +honorables, parce que personne à Paris ne savait chiffonner comme elle, +en deux tours de pouce, un chapeau à la chien.</p> + +<p>Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, à +l'atelier, pour être l'amant de Guite-à-tout-faire.</p> + +<p>Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il eût la touche exacte des jeunes +héritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux +cheveux bien peignés, et, quand son état de coulissier amateur fut +connu, Guite reçut les félicitations de ses compagnes.</p> + +<p>La coulisse a des charmes étranges pour ces demoiselles.</p> + +<p>Quand on félicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son +humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle eût un secret +suspendu aux lèvres.</p> + +<p>Et ce secret, eu égard à l'expression du sourire, ne devait pas être à +l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.</p> + +<p>Ces demoiselles en étaient venues à traduire ce sourire vaguement, mais +tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles +disaient:</p> + +<p>—C'est ce pauvre jeune homme!</p> + +<p>Un peu comme s'il lui eût manqué un bras ou un œil.</p> + +<p>Le lendemain de cette soirée que nous avons passée en compagnie des +membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du +matin, Saladin frappa à la porte d'une petite chambrette, située au plus +haut étage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui était la +retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.</p> + +<p>On demanda: «Qui est là?» et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.</p> + +<p>Aussitôt, il se fit un bruit dans la chambre, où mademoiselle Guite +n'était évidemment pas seule. Il y eut des allées, des venues, un son +flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en +même temps on causait et l'on ne se gênait vraiment pas pour rire.</p> + +<p>Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalisé le moins du +monde, seulement, comme il était pressé, il laissait de temps en temps +échapper un geste d'impatience en se promenant sur le carré.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un +jeune homme sortit qui ressemblait assez à un commis de nouveautés. Il +salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne +manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit +son salut gravement et entra.</p> + +<p>La chambrette était fort en désordre. Guite, vêtue d'un peignoir de +mousseline, avait commencé à se coiffer devant sa petite toilette. Ses +cheveux magnifiques étaient épars; elle avait les épaules demi-nues.</p> + +<p>Et ses épaules, en vérité, étaient remarquablement belles.</p> + +<p>Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit:</p> + +<p>—Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.</p> + +<p>Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrière et lui envoya le plus +coquet de ses sourires.</p> + +<p>—Vous êtes donc bien avare de votre temps? dit-elle.</p> + +<p>—Je n'en ai pas à perdre, répliqua Saladin.</p> + +<p>—Ah ça, s'écria Guite en frappant du pied et avec un dépit qui devait +avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne +me trouvez pas jolie, dites donc, à la fin?</p> + +<p>—Si fait, répondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous êtes +jolie.</p> + +<p>—Et vous n'êtes pas jaloux? demanda encore la fillette effrontée d'un +accent où débordait le dédain.</p> + +<p>—Ma foi non, repartit Saladin, dépêchons-nous, s'il vous plaît.</p> + +<p>Mademoiselle Guite rougit de colère.</p> + +<p>—Vous êtes..., commença-t-elle.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta et reprit en riant:</p> + +<p>—Après tout, qu'est-ce que cela me fait!</p> + +<p>Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite +trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se détourna à demi, +curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin répéta seulement:</p> + +<p>—Voyons, minette, dépêchons.</p> + +<p>Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lacé ses +bottines.</p> + +<p>—Voulez-vous être ma femme de chambre, monsieur le marquis? +demanda-t-elle, essayant une dernière fois l'artillerie charmante de son +regard.</p> + +<p>Saladin s'y prêta de bonne grâce; il prit la robe, il la passa, il +l'agrafa et puis il alla se rasseoir.</p> + +<p>—Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite émerveillée, il n'y a pas +beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!</p> + +<p>—Dépêchons, trésor, répondit Saladin; la voiture attend en bas.</p> + +<p>Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en équilibre sur ses cheveux +crêpés à la diable et tous deux descendirent.</p> + +<p>En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme, +portant un costume râpé dont la coupe était puissamment hétéroclite, +attendait, assis sur la banquette de devant. Près de lui était une +grande boîte plate, ressemblant assez à la boutique d'un peintre en +bâtiment.</p> + +<p>Il ôta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent +place sur la banquette de derrière.</p> + +<p>Le fiacre s'ébranla aussitôt, descendit à la Seine, traversa le +Pont-Neuf, et s'arrêta devant une maison de bonne apparence, dans la rue +Guénégaud, non loin des bâtiments de la Monnaie.</p> + +<p>Il y avait eu peu de paroles échangées pendant le trajet. Mademoiselle +Guite ayant demandé:</p> + +<p>—Enfin, qu'est-ce que nous allons faire?</p> + +<p>Monsieur le marquis avait répondu simplement:</p> + +<p>—On va bien voir.</p> + +<p>Nos trois personnages montèrent deux étages d'un beau vieil escalier, et +Saladin sonna à une porte sur laquelle un écusson de cuivre disait: +«docteur-médecin».</p> + +<p>Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans +leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon +d'aspect sévère, et sentant le renfermé, qui était encombré d'objets +disparates. Cela ressemblait un peu à la boutique d'un brocanteur.</p> + +<p>Le Dr Samuel avait la réputation méritée de se payer volontiers en +nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note, +il ne se fâchait point et emportait tout uniment une «bagatelle» dans +ses poches.</p> + +<p>Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa +redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou même un petit balai de +cheminée, il disait, à l'exemple de l'empereur Titus, surnommé «les +délices du genre humain»: «Je n'ai pas perdu ma journée.»</p> + +<p>—Vous allez nous annoncer à votre maître, dit Saladin à la servante, il +nous attend et sait que nous sommes pressés.</p> + +<p>L'homme à la boîte plate et au costume hétéroclite alla prendre place, +d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa +compagne s'assirent sur le canapé. Au bout de trois minutes, le Dr +Samuel parut, précédé par sa servante, portant sur un vaste plateau une +assez grande quantité de fioles et de verres.</p> + +<p>Il y aurait eu de quoi servir des rafraîchissements à une douzaine +d'invités. Seulement, les rafraîchissements n'avaient pas bonne mine.</p> + +<p>La servante déposa son fardeau sur une table, et un geste de son maître +la congédia.</p> + +<p>—Voilà le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de +couleur. Avant de commencer l'opération, je vous prie, mon cher +monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet +demandé.</p> + +<p>Puis, se penchant à l'oreille de Saladin, il ajouta:</p> + +<p>—Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?</p> + +<p>—En propre original, répondit Saladin.</p> + +<p>À ce mot d'opération, Guite s'était prise à trembler de tous ses +membres. La laideur de Samuel augmentait son épouvante.</p> + +<p>—Pour tout l'or de la terre, déclara-t-elle franchement, je ne +consentirais pas à me laisser faire du mal par ce docteur-là!</p> + +<p>Saladin attira vers lui sa blonde tête et la baisa fort affectueusement, +ce qu'il n'avait point fait quand ils étaient seuls.</p> + +<p>—Petite chère folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui +voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme à qui tu as +confié ta destinée.</p> + +<p>Puis se retournant vers le docteur, il dit:</p> + +<p>—J'ai grande confiance en votre habileté, mon savant ami, mais j'aime +trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous +le permettez, nous allons d'abord essayer l'expérience <i>in anima vili</i>.</p> + +<p>—Sur vous? demanda Samuel.</p> + +<p>—Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.</p> + +<p>Il ajouta avec un sourire:</p> + +<p>—J'ai apporté ce qu'il faut.</p> + +<p>Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque +quadrupède; mais, en ce moment, l'homme à la boîte plate se leva, sortit +de son coin et dit:</p> + +<p>—Sans vous commander, voilà l'affaire, monsieur le médecin. C'est moi +qui suis l'<i>anima vili</i>: Languedoc, artiste en foire, peintureur et +faiseur de têtes à la maquille, pour vous être agréable si l'occasion +s'en présentait dans n'importe quelle circonstance.</p> + +<p>Pendant que le Dr Samuel le regardait, étonné, Languedoc déboutonna sa +vieille redingote, son gilet déjeté et sa chemise, qui n'était pas d'une +blancheur exemplaire.</p> + +<p>Mademoiselle Guite, rassurée, pour le moment du moins, le regardait +faire en riant de tout son cœur.</p> + +<p>Languedoc, ayant enlevé sa chemise d'un tour de main, resta vêtu de son +seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des +assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de +tatouages et d'illustrations multipliées à l'infini.</p> + +<p>Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses +pectoraux, et désigna au-dessous de son sein une place velue mais +intacte, qui était bien large comme un écu de cent sous.</p> + +<p>—Sans vous commander, dit-il, monsieur le médecin, voici un endroit où +il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la +besogne.</p> + +<p>—En voilà un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier +regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!</p> + +<p>—C'est la toison d'une bête fauve, murmura le docteur, on ne dessine +pas sur une fourrure!</p> + +<p>—Sans vous commander, répliqua Languedoc, les diverses estampes dont se +trouve jonché mon personnage ont été exécutées nonobstant le poil. Le +poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de +l'individu.</p> + +<p>—Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.</p> + +<p>Languedoc se redressa fièrement:</p> + +<p>—On le doit tout entier à la Providence! répondit-il. La main des +hommes n'y a rien ajouté.</p> + +<p>Saladin, qui venait de se lever, traça sur une page de son carnet +l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les +mains du docteur en disant:</p> + +<p>—Rouge ici, rose là, une nuance jaune dans cette partie, apparence +veloutée sur le tout.</p> + +<p>Le docteur avait l'air embarrassé.</p> + +<p>—L'ami, dit-il à Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le +dos et restez immobile; nous allons essayer l'opération.</p> + +<p>—C'est bien des façons, monsieur le médecin, répondit Languedoc, mais +du moment que votre idée est comme ça, allons-y; je suis ici pour +obtempérer.</p> + +<p>Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans +mouvement. Guite commençait à s'amuser beaucoup.</p> + +<p>—Ce garçon-là est superbe! dit-elle à Saladin. Quand je serai +princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu'il se laisserait +peindre aussi le dos?</p> + +<p>Le docteur avança une cinquième chaise, puis une sixième pour y mettre +le plateau. Il déboucha successivement plusieurs fioles, et, après les +avoir flairées, il opéra divers mélanges dans les verres.</p> + +<p>Les liquides qu'il mêlait ainsi répandaient dans l'air de ces bonnes +odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires. +Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient +quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines +effervescences.</p> + +<p>Languedoc était immobile sur son lit improvisé.</p> + +<p>Samuel, après avoir broyé ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux +et quelques petits instruments de chirurgie, puis, à la place indiquée, +la seule libre, entre un coq gaulois qui était bon teint, puisqu'il +datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle impériale déployant ses +ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d'un groupe de canons, +au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualité, il +commença à pointiller, à racler, à peindre.</p> + +<p>Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps à autre:</p> + +<p>—Tout un chacun a sa méthode différente! C'est une branche des +beaux-arts qui a bien gagné depuis le commencement de ce siècle.</p> + +<p>Guite puis Saladin lui-même quittèrent le canapé pour venir regarder +par-dessus le dossier des chaises.</p> + +<p>Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise, +comme le fit observer Languedoc.</p> + +<p>Au bout de l'heure révolue, le docteur dit:</p> + +<p>—Voici à peu près la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait, +mais, avant demain matin, la plaie aura pris l'aspect convenable.</p> + +<p>Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noirâtre qui +représentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des +négresses—ou, mieux, un petit abcès menacé par la gangrène.</p> + +<p>—Si on veut m'en faire autant, dit Guite avec résolution, je mordrai +tout le monde et j'appellerai la garde.</p> + +<p>—Le fait est, ajouta Saladin, que nous n'y sommes pas du tout!</p> + +<p>—Attendez quelques heures..., voulut dire monsieur Samuel. Mais +Languedoc, qui s'était levé pour aller se regarder dans un miroir, +l'interrompit sans amertume ni rancune, et dit:</p> + +<p>—Quant à ça, monsieur le médecin, vous m'avez gâté la seule place que +j'avais de libre. Il n'y a qu'un moyen, c'est d'y mettre un emplâtre. +Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas reçu à l'examen +du peintureur. Sans vous commander, c'est à votre tour de me prêter un +bout de cuir pour que j'établisse un spécimen du signe de beauté qui +doit orner l'estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet +pareil sur la peau, les père et mère diraient malgré leur +attendrissement: «Ça, ce n'est pas une cerise, c'est un vésicatoire!»</p> + +<p>—Je vous avais prévenu, murmura le Dr Samuel un peu confus. C'est le +poil qui s'oppose... On ferait une pelisse avec la peau de ce garçon-là!</p> + +<p>—Montrez voir la vôtre! s'écria Languedoc qui avait remis sa chemise et +qui releva gaillardement ses manches pour ouvrir sa boîte de peintre en +bâtiment.</p> + +<p>Mais le docteur se refusa avec énergie à prêter sa personne pour de +semblables expériences.</p> + +<p>—Alors, dit Languedoc, allez au marché m'acheter un autre <i>anima vili</i>, +quand ce ne serait qu'une poule: la volaille étant la seule bête qui +ait la peau analogue à l'humanité.</p> + +<p>Mademoiselle Guite-à-tout-faire examinait déjà le contenu de la boîte +plate.</p> + +<p>—Je connais ça, dit-elle, complètement rassurée. Il n'y a point de +mort-aux-rats là-dedans. Les comtesses en ont de toutes semblables, +seulement elles sont en acajou.</p> + +<p>Languedoc se mit au port d'armes pour répondre:</p> + +<p>—La différence des fortunes... mais n'empêche que ces dames n'ont pas, +si bien que moi, la manière de s'en servir!</p> + +<p>Guite lui donna une petite tape sur la joue.</p> + +<p>—Eh bien! papa, dit-elle, j'ai confiance en toi, moi, tu me chausses!</p> + +<p>Si tu veux me promettre, mais là, parole sacrée, par exemple, de ne pas +me faire du bobo, je vais me mettre entre tes mains et je ne crierai que +si tu m'écorches.</p> + +<p>Un attendrissement orgueilleux épanouit la face tannée de Languedoc.</p> + +<p>—L'enfant a de l'instinct, murmura-t-il.</p> + +<p>Puis, étendant la main:</p> + +<p>—Je prononce le serment, ma cocotte, dit-il, que ça ne vous cuira pas +plus qu'un petit verre de sec après le noir!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIIa" id="XIIa"></a><a href="#Table">XII</a></h2> + +<h3>Triomphe de Languedoc</h3> + + +<p>Mademoiselle Guite n'en demanda pas davantage, elle dégrafa sa robe +lentement, et, comme Saladin ainsi que le Dr Samuel faisaient mine de +s'écarter, par décence, elle leur dit bonnement:</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas, c'est des objets d'art.</p> + +<p>Languedoc, qui fouillait déjà les recoins de sa boîte, murmura d'un ton +pénétré:</p> + +<p>—Quel Séraphin du ciel! et comme ça va faire naître le bonheur au sein +du noble château de ses ancêtres!</p> + +<p>—Faut-il me coucher? demanda Guite.</p> + +<p>—Allons donc! repartit Languedoc, c'est bon pour les docteurs et +officiers de santé, moi, je ne fais pas tant d'embarras. Asseyez-vous +là, bijou, sur le coin de la table, une chaise sous vos petits pieds, et +pensez à vos amours; Il est seulement interdit de bouger, pour que la +guigne ait la rondeur désirable. Y sommes-nous?</p> + +<p>—Nous y sommes, répondit la fillette assise commodément et montrant au +grand jour le satin de sa poitrine où il n'y avait ni coq gaulois ni +drapeaux balancés au-dessus de l'aigle impériale.</p> + +<p>—Ma parole, fit Languedoc en prenant position, si on n'était pas de +l'année 1807, comme la bataille d'Eylau, la main tremblerait; mais quand +la maturité de l'âge s'ajoute à la pudeur de notre sexe, la distraction +n'a plus de prise sur l'artiste.</p> + +<p>Il se mit à travailler, demandant de temps à autre:</p> + +<p>—L'enfant, vous fait-on mal?</p> + +<p>La troisième fois, au lieu de répondre, Guite entonna à pleine voix une +chanson de canotière.</p> + +<p>—N, i, ni, fini! prononça gravement Languedoc, au bout d'un quart +d'heure.</p> + +<p>Guite bondit sur ses pieds et s'élança vers un miroir.</p> + +<p>—Un amour de Montmorency! s'écria-t-elle, on a envie de la manger à +l'eau-de-vie!</p> + +<p>Elle se retourna vers le docteur et Saladin, leur montrant, entre son +sein droit et son épaule, une cerise si brillante qu'elle avait l'air +humide de rosée.</p> + +<p>—Ce n'est pas un signe, cela, dit le docteur, c'est une lithographie +coloriée.</p> + +<p>—Jaloux! fit mademoiselle Guite avec une moue.</p> + +<p>—La marque de l'autre, dit tout bas Saladin, ressemble beaucoup à ceci, +seulement, elle est moins nette.</p> + +<p>—Quel âge avait-elle quand vous avez vu le signe pour la dernière fois? +demanda Languedoc.</p> + +<p>—Six ou sept ans, répondit Saladin.</p> + +<p>—Et bien! blanc-bec, ma chatte... pardon, excuse, je voulais dire +monsieur le marquis, les signes sont comme tout le reste dans la nature +humaine, ils s'usent. Voici une minette qui a l'âge de l'aurore, et +quand les fruits de son espèce commencent à tourner pour mûrir, j'ai vu +ça en foire, moi, plutôt dix fois qu'une, les signes s'effacent au +moment où la mioche devient demoiselle, ou bien, à tout le moins, ils +déteignent. J'ai prévu la chose dans mon ouvrage.</p> + +<p>—Comment! s'écria le docteur, c'est rouge comme piment!</p> + +<p>—Une carafe d'eau, sans vous commander, monsieur le médecin, mais de +l'eau pure, où vous n'aurez mis aucune drogue! Et, pour être plus sûr, +je vas aller la cueillir moi-même à la fontaine.</p> + +<p>Il sortit.</p> + +<p>—C'est son état, dit Saladin au docteur en manière de consolation.</p> + +<p>—Moi, répondit Samuel, je vous offrais une chose indélébile.</p> + +<p>—Elle était propre votre chose! ricana mademoiselle Guite.</p> + +<p>Languedoc rentrait avec une carafe pleine. Saladin n'eut que le temps de +glisser à l'oreille de Samuel:</p> + +<p>—Changez de ton avec lui; il faut que vous soyez une paire d'amis..., +vous savez <i>qu'il fait jour</i>!</p> + +<p>—Rien dans les mains, rien dans les poches! dit Languedoc en +s'approchant de la jeune fille. Un coin de votre joli mouchoir, ma +bébelle, si c'est l'effet de votre complaisance.</p> + +<p>Guite lui tendit son mouchoir parfumé que Languedoc approcha de ses +narines avec gourmandise. Il le trempa dans l'eau et commença +incontinent à laver, sans précaution aucune, l'espèce de pastel qu'il +avait appliqué sur la poitrine de Guite.</p> + +<p>—Vous allez tout enlever! dit-elle.</p> + +<p>—Pas peur! répliqua Languedoc. Ça me connaît. Encore un petit bain!... +là! regardez voir, s'il vous plaît, messieurs et dame!</p> + +<p>—Parfait! s'écria Saladin.</p> + +<p>—Ma foi, dit le docteur qui avait sa leçon faite, toute jalousie à +part, c'est vraiment un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Languedoc le regarda, étonné.</p> + +<p>—Vous êtes donc tout de même un brave homme, murmura-t-il, c'est drôle.</p> + +<p>—Mais oui, fit Samuel en riant, je suis un assez brave homme.</p> + +<p>—Seulement, ajouta-t-il, vous comprenez, j'ai été un peu humilié quand +vous avez parlé de vésicatoire.</p> + +<p>—Monsieur le docteur, dit Languedoc avec effusion, les ignorants comme +moi, ça ne ménage pas ses expressions, mais puisque vous trouvez ma +guigne bien faite, j'ai idée que vous devez faire un fameux médecin.</p> + +<p>Pendant cela, Guite-à-tout-faire se regardait dans la glace et poussait +de véritables cris de joie.</p> + +<p>—Mais c'est mignon comme tout, cette petite machine-là, disait-elle, on +n'a qu'à glisser un secret pareil à deux ou trois chroniqueurs et il +faudra faire venir des pompiers chaque fois qu'on ira à Mabille... Dites +donc, monsieur Languedoc... c'est Languedoc, votre nom? Il est aussi +drôle que vous... est-ce que c'est bon teint, ce bijou-là?</p> + +<p>—Ça n'est pas éternel comme les gravures en taille-douce, où la poudre +à canon a passé sur le cuir, répondit le peintureur; mais c'est plus +solide que la plupart des indiennes et jaconas. Ça peut aller à la +lessive un nombre de fois indéterminé. Et quand il n'y en a plus, +ajouta-t-il en frappant sur sa boîte, il y en a encore.</p> + +<p>—C'est juste, dit Guite, vous êtes un vieil amour, papa Languedoc, +embrassez-moi.</p> + +<p>Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta:</p> + +<p>—Monsieur le marquis, déliez les cordons de votre bourse.</p> + +<p>—Un instant! répondit Saladin. Languedoc et moi nous n'en avons pas +fini pour aujourd'hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit +déjeuner fin.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonnés +depuis la dernière foire au pain d'épice. Cette fois-là, monsieur le +marquis, on t'avait dressé une assez jolie tête de portière, pas vrai?</p> + +<p>—Ah ça! fit mademoiselle Guite étonnée, vous avez donc gardé quelque +chose ensemble, vous deux?</p> + +<p>—Ne faites pas attention, s'empressa de répondre Languedoc, en foire +nous tutoyons tout le monde à tort et à travers, mais monsieur le +marquis sait bien le respect que je lui porte.</p> + +<p>Saladin avait entraîné le Dr Samuel dans l'embrasure d'une fenêtre.</p> + +<p>—Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journée, lui dit-il +tout bas. Les choses, désormais, vont marcher très vite. Je suppose que +vous avez deviné la mécanique? Il s'agit maintenant de pousser la chère +enfant dans les bras de sa tendre mère, de l'installer à l'hôtel, etc. +C'est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai +l'ordre et la marche de notre travail; prévenez donc nos amis, et soyez +ici en permanence, à dater de deux heures.</p> + +<p>—Très bien, répondit le docteur qui ne demanda pas d'autre explication.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce +brave homme a notre secret.</p> + +<p>Le docteur le regarda avec inquiétude.</p> + +<p>—Jamais je ne me charge de rien de semblable..., murmura-t-il.</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas compris, poursuivit Saladin, il s'agit tout +simplement de le faire déjeuner, bien déjeuner... déjeuner si bien qu'il +s'endorme à la fin du repas.</p> + +<p>—Cela se peut, mais rien que cela.</p> + +<p>—Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas généreux de +le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une +décharge; vous le mettrez à cuver son vin dans un coin, et demain...</p> + +<p>—C'est que nous serons terriblement occupés demain, dit le docteur.</p> + +<p>—Certes, certes. Aussi, comme il aura la tête lourde, on lui donnera +quelque potion qui le tiendra en repos. Après-demain, ou tout au plus +tard le jour qui suivra, ne vous inquiétez pas, je me charge de lui.</p> + +<p>—Eh bien! voilà qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant +l'embrasure, ce bon docteur se charge d'acquitter ma dette... ah! ah! +maître Languedoc, s'il n'est pas peintureur comme toi, c'est du moins un +fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous +revenons nous mettre à table. Vous pourrez grignoter les hors-d'œuvre +en nous attendant. À bientôt! vieux, je suis content de toi et tu auras +fait une bonne journée.</p> + +<p>Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras à mademoiselle +Guite, et tous deux sortirent.</p> + +<p>Languedoc resta un peu déconcerté, mais le Dr Samuel, entrant +franchement dans son rôle, lui offrit un cigare et lui demanda des +explications sur son travail de tout à l'heure avec un empressement si +bien joué que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute +inquiétude.</p> + +<p>Une demi-heure après, ils s'asseyaient à table, en face l'un de l'autre, +pour <i>grignoter les hors-d'œuvre</i>. La glace était rompue, et vous les +eussiez pris pour les meilleurs amis du monde.</p> + +<p>Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand +trot vers le faubourg Saint-Honoré et l'hôtel de Chaves.</p> + +<p>Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s'agissait, +sinon des choses très vagues et qui ressemblaient à des lambeaux de +contes de fées. Les petites ouvrières de Paris, surtout quand elles +ressemblent à mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux fées +bien plus qu'en Dieu.</p> + +<p>Saladin, au début de leurs relations, s'était approché d'elle sous +prétexte de lui faire la cour, mais cela n'avait pas duré, et il lui +avait laissé entendre presque tout de suite qu'elle était destinée à +jouer un rôle dans une féerie à grand spectacle qui ferait son bonheur +et sa fortune.</p> + +<p>Saladin n'étant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne +demandait pas mieux que de jouer la pièce, n'importe quelle pièce, +aurait consenti volontiers à avoir un amant par-dessus le marché.</p> + +<p>Mais telle n'était pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son +mieux l'imagination de la fillette, donnant à entendre que les +circonstances étaient trop graves pour s'attarder à des frivolités.</p> + +<p>Mademoiselle Guite n'y comprenait rien. Elle avait assez d'éducation +pour savoir que tous les intrigants d'opéra-comique mènent de front +l'amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n'est pas une île +déserte et qu'on y trouve d'autres galants que Saladin, mademoiselle +Guite laissait aller et prenait patience.</p> + +<p>Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau garçon blanc et +imberbe, était pour elle un problème vivant qui excitait sans cesse sa +curiosité et un peu son dédain.</p> + +<p>Au moment même où ils montaient tous deux en voiture, en quittant la +maison du docteur, Saladin lui dit en souriant:</p> + +<p>—Ma chère enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce +pas chez votre maman.</p> + +<p>Guite devint aussitôt sérieuse.</p> + +<p>—Déjà! murmura-t-elle.</p> + +<p>Puis, après un silence:</p> + +<p>—Comme ça, sans préparation, sans rien savoir?</p> + +<p>—Il faut se mettre dans le vrai des choses, répondit froidement +Saladin. Plus vous serez déconcertée, troublée, ahurie, mieux cela +vaudra, ma fille. C'est le vrai.</p> + +<p>—Mais enfin..., voulut objecter la fillette.</p> + +<p>—C'est le vrai, réfléchissez: vous avez bien deviné un peu ce qu'est +notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance nécessaire, et +qui fera votre succès à la première représentation. Vous avez été +enlevée à votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez +seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez même pas cela; +hier, vous saviez seulement... écoutez-moi bien, car c'est votre rôle, +qu'un homme généreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez payé +la générosité par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande +route où des saltimbanques, vos maîtres, vous avaient perdue. Vous +pouviez alors avoir de six à sept ans. L'homme généreux vous éleva très +bien. Il n'était pas riche; mais vous n'êtes pas sans savoir confusément +qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.</p> + +<p>—Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arrêtait.</p> + +<p>—C'est tout, répondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous +épousa pour vous donner une situation dans le monde.</p> + +<p>—Alors, je suis mariée! s'écria la modiste qui retrouva un instant sa +gaieté, mariée avec vous!</p> + +<p>Saladin fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—C'est drôle, dit Guite.</p> + +<p>Puis, revenant à l'embarras de sa situation, elle s'écria:</p> + +<p>—Mais nous voici déjà aux Tuileries! Dans dix minutes je serai auprès +de cette dame qui se croira ma mère... Que lui dire?</p> + +<p>—Exactement ce que vous voudrez, répondit Saladin.</p> + +<p>—Mais encore...</p> + +<p>—Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut être +racontée, ou l'histoire d'une autre, c'est bien égal! dites que je vous +ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous +l'entendrez, le roman de notre mutuel amour... ou bien encore +taisez-vous, soyez timide jusqu'au mutisme... enfin, comprenez bien que +tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un rôle appris à l'avance et +récité avec trop d'aplomb.</p> + +<p>Ils traversaient la rue Royale, et Guite frémit en voyant la façade de +la Madeleine.</p> + +<p>—Je n'ai plus que trois minutes! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Votre effroi m'enchante, répondit Saladin, vous êtes juste comme il +faut que vous soyez... À propos! trouvez moyen de glisser que nous avons +fait ensemble le voyage d'Amérique. C'est nécessaire.</p> + +<p>—Mais, dit Guite qui, en vérité, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui +était pas arrivé depuis bien des années: la cerise...</p> + +<p>—C'est une bague que vous avez au doigt, répliqua Saladin, et qui vaut +tous les parchemins du monde; mais vous n'avez pas à vous en servir. La +chose viendra d'elle-même en temps et lieu. La vérité, la vérité avant +tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le +jour de votre naissance, que feriez-vous?</p> + +<p>—Rien, répondit Guite, c'est pourtant vrai.</p> + +<p>—Vous voyez bien. Votre rôle est simple comme bonjour. Le tout est de +ne pas chercher la petite bête: c'est votre mère qui fera tout.</p> + +<p>La voiture s'arrêtait devant la porte cochère de l'hôtel.</p> + +<p>—Résumé, dit rapidement Saladin: trouvée sur la grande route à sept +ans, souvenirs très vagues d'une vie de saltimbanque, et peut-être, dans +les brouillards, l'image d'une femme penchée au-dessus de votre +berceau... Élevée chez moi, dans du coton, adorée par moi et me le +rendant avec usure; éducation ébauchée, métier appris, voyage au Brésil, +coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre mère.</p> + +<p>Il sauta sur le trottoir et tendit la main à Guite, qui dit, en +descendant à son tour lestement:</p> + +<p>—Après ça, au petit bonheur! on fera de son mieux pour être idolâtrée +par la dame, et, si on ne parvient pas à lui plaire, on s'en frotte +l'œil!</p> + +<p>—Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l'hôtel.</p> + +<p>«Ah! diable! reprit-il au moment où la porte roulait sur ses gonds, un +détail, mais très important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous +demanderez un petit réduit donnant sur les jardins. N'oubliez pas cela! +c'est tout à fait indispensable.</p> + +<p>La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie à une impatience +fiévreuse, vit enfin le ciel s'ouvrir, quand sa femme de chambre, qui +était prévenue, annonça sans en avoir demandé la permission:</p> + +<p>—Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine.</p> + +<p>—Mademoiselle Justine! répéta la duchesse qui se leva chancelante; il +m'avait dit...</p> + +<p>Elle fut interrompue par l'entrée de monsieur le marquis, dont la +première parole répondit à sa pensée.</p> + +<p>—Madame la duchesse, murmura-t-il en s'inclinant respectueusement, il +n'y a ici que votre fille. Je n'abdique pas des droits qui me sont plus +chers que la vie, mais je m'efface complètement, entendez-moi bien, +complètement devant votre grande joie de mère, et je sens que je serais +de trop ici aujourd'hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me +rappellerez.</p> + +<p>La duchesse, pendant qu'il parlait, avait traversé toute la chambre en +s'appuyant aux meubles. Elle était, violemment émue et ressentait dans +son cœur une reconnaissance immense.</p> + +<p>Ne trouvant point de paroles pour répondre, elle jeta ses deux bras +autour du cou de Saladin et l'attira vers elle pour déposer un baiser +sur son front.</p> + +<p>Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant +ostensiblement ses paupières:</p> + +<p>—Merci, madame, du fond de mon cœur, merci!</p> + +<p>Puis il s'effaça, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la +présenta à la duchesse en ajoutant:</p> + +<p>—Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Chaves s'empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine +en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles étaient seules.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIIIa" id="XIIIa"></a><a href="#Table">XIII</a></h2> + +<h3>Mademoiselle Guite ronfle</h3> + + +<p>Le système de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-être +d'une manière absolue, mais, à tout le moins, dans une mesure assez +considérable.</p> + +<p>Il est certain que l'ignorance vaut toutes les préparations du monde, +dans certains cas et vis-à-vis de certaines personnes.</p> + +<p>On peut dire que la préparation la plus parfaite possible ne sait jamais +tout prévoir et fait un danger de tout ce qui n'est pas prévu. Elle +n'est bonne d'ailleurs, qu'en face des gens de sang-froid.</p> + +<p>Saladin n'avait dans l'esprit ni largeur ni hauteur, mais il possédait +le don des cerveaux étroits: la subtilité.</p> + +<p>Le premier venu ne serait pas arrivé à ce résultat de supprimer tout +calcul par calcul; le premier venu n'aurait pas non plus deviné que la +suprême habileté, dans la circonstance présente, était de se tenir à +l'écart.</p> + +<p>Saladin s'était retiré de parti pris, par réflexion, après avoir agité +le pour et le contre et s'être dit: «Il n'y a pas là matière à l'avalage +du moindre sabre.»</p> + +<p>Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait être avalé utilement, +c'était le signal du départ.</p> + +<p>Chose singulière et prouvant assurément combien Saladin avait deviné +juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la première le silence par +un mot qui exprimait son inquiétude involontaire et qui, dans la +situation, était d'une profonde vérité.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l'étouffait +de baisers, est-ce bien vrai que j'ai une mère!</p> + +<p>Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son +visage bouleversé la pâleur remplaçait les larmes.</p> + +<p>Elle souffrait. Ce n'était pas une méchante fille et, dans son +étourderie, elle n'avait pas deviné l'angoisse de ce moment.</p> + +<p>La vue de cette pauvre femme trompée qui se mourait lui serrait un peu +le cœur.</p> + +<p>Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d'un mal +que nous ne tarderons pas à dire.</p> + +<p>—C'est bien vrai, oui, oui, c'est bien vrai! répondit madame de Chaves +sans savoir qu'elle parlait. Tu as une mère! oh! et comme elle t'aime, +ta mère, si tu savais, si tu savais!</p> + +<p>Les pleurs l'aveuglaient, elle essuya ses yeux d'un grand geste, pour +regarder sa fille qu'elle n'avait pas encore vue.</p> + +<p>Mais les larmes revenaient à flots. Elle était là, tout échevelée, et +semblable à une folle, disant:</p> + +<p>—Tu es là, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce +qu'on peut devenir aveugle comme cela tout d'un coup?</p> + +<p>Guite cette fois ne répondit pas. Instinctivement et par pitié, elle +appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en même temps elle la +baisa au front.</p> + +<p>Madame de Chaves l'enleva dans ses bras, ivre qu'elle était.</p> + +<p>—J'ai senti tes lèvres, dit-elle, les lèvres de ma fille! Tu es là, +toi, que j'ai tant pleurée! Dieu n'est pas assez cruel pour me défendre +de te voir! Viens au jour, viens, mène-moi! que je te voie! Je veux te +voir!</p> + +<p>Guite, obéissante, mais presque aussi pâle qu'elle, la guida en +chancelant vers la croisée.</p> + +<p>Madame de Chaves aperçut enfin son visage comme au travers d'une brume. +Elle eut un éclat de rire spasmodique.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le +croyais... plus belle! Certes, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que +toi! Tiens, voilà que mes yeux s'éclairent. Oh! le bon Dieu! le bon +Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois... mais tes cheveux, comme +ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent +caressé mon front quand je dormais!</p> + +<p>«Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une +petite couronne que nous avions été chercher ensemble dans les blés, une +couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas +de tout cela, toi, n'est-ce pas ma Petite-Reine.</p> + +<p>—Non, répondit Guite en baissant les yeux sous l'ardent regard de la +pauvre femme, je ne me souviens pas.</p> + +<p>—Tu as tout oublié, même ce nom de Petite-Reine?</p> + +<p>—Même ce nom, répéta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait +n'avoir plus, pour cause unique, l'émotion du moment.</p> + +<p>—C'est singulier, murmura la duchesse, tu étais bien petite, mais on a +dû te dire... cet homme... Monsieur le marquis de Rosenthal...</p> + +<p>—Mon mari, crut devoir interrompre la modiste.</p> + +<p>—Ton mari, prononça madame de Chaves, comme si ce mot eût blessé ses +lèvres, tu es mariée! je ne peux pas m'habituer à cela, chérie!</p> + +<p>—Et moi, s'écria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose +à dire, je ne peux pas m'habituer à vous appeler ma mère. Vous êtes si +jeune et si belle, madame!</p> + +<p>La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se +calmer.</p> + +<p>—Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite à +m'aimer!</p> + +<p>—Je vous aime déjà, madame, prononça Guite avec effort.</p> + +<p>—Tu ne dis pas bien cela... je ne sais... tu es sans doute trop +étonnée; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses. +Oh! chère enfant! chère enfant! allons-nous être heureuses!</p> + +<p>Elle s'assit sur le divan et attira sa fille auprès d'elle.</p> + +<p>—J'étais plus vieille que tu n'es maintenant quand je t'ai eue, +reprit-elle; tiens! voilà un petit bracelet que tu portais, la veille du +jour où tu me fus volée.</p> + +<p>Elle lui montrait le bracelet rapporté par Saladin.</p> + +<p>—Tu vois, continua-t-elle, car il n'y avait qu'elle à parler, et +mademoiselle Guite restait là, de plus en plus embarrassée; tu vois, +nous étions bien pauvres: il n'y a que les enfants des pauvres à porter +des objets comme ceux-là. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse +d'être riche à cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je +t'ai peut-être gagné une grande fortune... M'écoutes-tu?</p> + +<p>—Oh! oui, madame, dit Guite, je vous écoute.</p> + +<p>Les sourcils de la duchesse se froncèrent, exprimant une véritable +colère.</p> + +<p>—Tu mets bien du temps à m'appeler ta mère! prononça-t-elle presque +durement.</p> + +<p>Elle n'aurait point su expliquer d'où lui venait cette impatience qui +agitait ses nerfs et qui ressemblait à du courroux.</p> + +<p>—Je vous appellerai ma mère, murmura Guite machinalement.</p> + +<p>—Bon! s'écria la pauvre femme, remarquant pour la première fois la +pâleur qui couvrait le visage de sa fille, voilà que je t'ai fait peur! +On dirait que tu souffres?</p> + +<p>—C'est la joie..., commença Guite.</p> + +<p>—Oui, oui! s'écria madame de Chaves, c'est la joie! ce doit être la +joie! et comment ne m'aimerais-tu pas! est-ce que ce sont là des choses +possibles! Mais où en étais-je! ma pauvre tête est si faible! ah! j'en +étais à te dire que je t'avais gagné une fortune. Figure-toi que c'était +une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m'avait rendue +méchante, et l'homme à qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance, +mon mari, souffrait de ma dureté, de ma froideur.</p> + +<p>—Mon père..., dit mademoiselle Guite.</p> + +<p>—Non! s'écria vivement madame de Chaves, pas ton père. Comment +ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t'a donc pas appris!...</p> + +<p>—Il ne m'a rien appris, madame, c'est-à-dire ma mère, interrompit la +modiste. Il m'a dit: tu sauras tout par ta mère.</p> + +<p>—Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant à +elle-même, j'ai pensé à lui longtemps. Je crois que je pourrai l'aimer, +puisque tu l'aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends +pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caractère étrange. +Laisse-moi poursuivre.</p> + +<p>Certes, Guite ne faisait rien pour s'y opposer. Elle se tenait +languissante sur les coussins et avait l'air d'une jolie statue.</p> + +<p>Parfois la duchesse la regardait à la dérobée, et un nuage soucieux se +répandait sur son beau front.</p> + +<p>—Je te disais que nous étions malheureux ici, reprit-elle, cela venait +de moi et j'ai peut-être fait beaucoup de mal à mon mari. Hier, songeant +que tu allais venir et qu'il te fallait tout, chez nous, son affection +comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je +l'ai dit, j'ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon +appartement. Il y avait bien longtemps qu'il n'y était entré. Il est +venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l'espérais. Je l'ai +trouvé bien sombre et bien changé. Mais il m'aime, vois-tu, malgré lui, +et comme je t'adore; il n'a pas su me résister; j'ai vu renaître sa +passion qui m'épouvantait naguère... et c'est à genoux qu'il m'a promis +que tu serais sa fille, me jurant qu'il n'y aurait désormais pour lui +aucune joie en dehors de notre maison...</p> + +<p>—Il vous trompait donc avant cela, ma mère! demanda mademoiselle Guite +avec une petite pointe de curiosité.</p> + +<p>Il y eut de l'étonnement dans le regard de la duchesse.</p> + +<p>—Tu es mariée, c'est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour +parler ainsi. Qu'il te suffise de savoir que j'ai fait pour toi un +sacrifice auquel je me serais refusée, quand il se fût agi de mon +existence même! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l'ai +bien mérité!</p> + +<p>Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu'à +ses lèvres.</p> + +<p>—Et toi, dit-elle, tu ne m'embrasses pas! Mademoiselle Guite, +obéissante, l'embrassa.</p> + +<p>—Petite-Reine était comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on +les rend cruelles à force de les adorer.</p> + +<p>Et elle reposa les yeux sur son cher trésor, pour se bien repaître de sa +vue.</p> + +<p>Mais l'émotion avait été en diminuant, de telle sorte que la pauvre mère +resta comme effrayée en ne trouvant dans son cœur aucun reste de la +béatitude qui en débordait naguère.</p> + +<p>Elle se sentait froide, à ce point que sa colère se tourna contre +elle-même.</p> + +<p>—Je t'aime! je t'aime! je t'aime! dit-elle par trois fois, je veux +t'aimer pour toutes les larmes que tu m'as coûtées, pour toutes les +caresses que je n'ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t'en +prie; je n'ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s'est pas +même entrouverte dans un sourire!</p> + +<p>—Ma mère, murmura Guite qui eut une vraie larme, je vous jure que vous +ne me voyez pas telle que je suis.</p> + +<p>La duchesse se précipita sur elle et but, dans un baiser passionné, +cette larme unique qui déjà se desséchait.</p> + +<p>—On demande trop à Dieu, dit-elle. Le cœur devient ingrat à force +d'être insatiable. Hier, j'aurais donné tout mon sang, jusqu'à la +dernière goutte, pour le bonheur qui m'appartient aujourd'hui, et je me +plains! et je désire autre chose encore, et mon bonheur ressemble +presque à une souffrance!</p> + +<p>—C'est comme moi, mère, balbutia Guite d'un ton bien naturel cette +fois, il ne faut pas vous effrayer, mais je ne me sens pas bien... je +souffre.</p> + +<p>Sa pâleur augmentait, en effet; ses beaux yeux demi-clos s'entouraient +d'un cercle bleuâtre. Il y avait en elle tous les signes d'un grand +malaise, et il semblait que, selon l'expression populaire, son cœur +allait tourner.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Chaves la regardait, effrayée; ces symptômes l'épouvantaient et +provoquaient en elle un trouble qu'elle prenait pour un élan de +tendresse.</p> + +<p>—Pauvre enfant! se disait-elle, c'est l'excès de son émotion qui la +faisait ainsi paraître insensible...</p> + +<p>Elle courut au guéridon et versa de l'eau fraîche dans un verre en +répétant:</p> + +<p>—Ce ne sera rien, ma fille. La grande joie fait du mal comme la grande +douleur.</p> + +<p>Elle approcha le verre des lèvres de Guite qui le repoussa, après +l'avoir flairé.</p> + +<p>—Oui, dit-elle d'une voix qui avait déjà peine à sortir, la joie... la +joie fait mal.</p> + +<p>Une idée terrible traversa le cerveau de madame de Chaves: une idée de +mort.</p> + +<p>À ses yeux, qui peut-être n'avaient pas recouvré toute la sûreté de leur +regard, les traits de sa fille allaient se décomposant rapidement.</p> + +<p>—C'est de l'air qu'il lui faut! pensa-t-elle, bouleversée du premier +coup par cette nouvelle angoisse.</p> + +<p>Elle ouvrit la fenêtre.</p> + +<p>Quand elle revint à l'ottomane, la pose de mademoiselle Guite s'était +affaissée, et sa joue presque livide pendait sur son épaule.</p> + +<p>La duchesse s'agenouilla, défaillante; elle perdait le souffle et ne +songeait pas même à demander du secours.</p> + +<p>Il est bon de noter ici une circonstance qui pourra sembler frivole, au +premier aspect, mais qui a son importance, sous le rapport historique.</p> + +<p>Le lecteur serait capable, en vérité, d'imputer à l'imprudence de +Saladin la façon pitoyable dont marchait cette reconnaissance entre mère +et fille. Rien n'allait; c'était une scène lamentablement estropiée. +Pourquoi?</p> + +<p>Parce que Saladin n'avait pas fait la leçon suffisante à mademoiselle +Guite et que la pauvre modiste, à bout de ressources, s'en tirait comme +elle pouvait, par un évanouissement vrai ou feint.</p> + +<p>Eh bien! le lecteur se tromperait. Saladin n'était pas coupable. Il y +avait autre chose, et voilà ce qu'il faut constater:</p> + +<p>La veille au soir, on était venu chercher mademoiselle Guite pour la +conduire à Asnières, où le Rowing Club fraternisait avec la Société des +régates parisiennes. C'était une très belle fête, dont les dames du +sport nautique devaient se souvenir longtemps.</p> + +<p>Après le bal on s'était séparé par équipes pour déjeuner çà et là au gré +des préférences de chacun.</p> + +<p>Mademoiselle Guite avait déjeuné, à Bois-Colombes, avec six jeunes loups +de mer qui manœuvraient la yole favorite <i>Miss Adah</i>.</p> + +<p>Cela faisait une nuit complète et très laborieuse, agitée par la danse, +le punch, les glaces, et couronnée par ce diable de déjeuner, après +lequel vinrent encore le punch, les glaces et la danse.</p> + +<p>Il y avait à peu près un demi-heure que mademoiselle Guite était revenue +de Bois-Colombes, quand Saladin avait frappé à sa porte ce matin.</p> + +<p>Quoi qu'on ait pu écrire et dire sur le tempérament mémorable des +modistes parisiennes, elles ne sont pas de fer. Nous n'irions point +jusqu'à affirmer que l'émotion produite sur notre grisette par les +événements de cette matinée ne fût pas pour quelque chose dans son état, +mais son état était, avant tout, celui d'une jeune personne qui a trop +dansé, trop bu, trop mangé et qui n'a pas assez dormi.</p> + +<p>Puisse la candeur de cet aveu en faire pardonner la désolante platitude: +c'était de l'estomac que souffrait mademoiselle Guite, et son prétendu +évanouissement était une attaque de ce lourd sommeil qui suit ce que +mesdames les canotières appellent une noce.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Chaves était à cent lieues de ces mœurs et ne savait +probablement même pas que Paris est une puissance maritime, dont le +principal port a nom Asnières.</p> + +<p>Elle restait haletante devant cette enfant dont les yeux se fermaient, +tandis que sa bouche entrouverte, avec une expression de souffrance, +semblait chercher sa respiration prête à se perdre.</p> + +<p>Cette erreur grandissait chez madame la duchesse, en même temps que +mille pensées confuses naissaient en elle. Elle avait oublié déjà cette +folie de tendresse qui l'avait tour à tour exaltée et brisée, aux +premiers instants de l'entrevue. Comme il ne restait plus dans son âme +trace de ces transports, elle se reprochait d'avoir été froide et +d'avoir effrayé par sa froideur cette pauvre enfant qui, sans doute, +avait rêvé si différent l'accueil d'une mère!</p> + +<p>Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes +auparavant. La joie était si loin! Il y avait, en vérité, un siècle +entre la minute présente et le premier baiser.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas assez chérie, pensait M<sup>me</sup> de Chaves. De même que je la +trouvais glacée, elle devait se dire: est-ce que c'est là le cœur d'une +mère? j'aurais dû la réchauffer, j'aurais dû l'embrasser de mon amour, +j'aurais dû...</p> + +<p>Elle s'arrêta et pressa sa poitrine à deux mains.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il y a donc là! fit-elle avec une expression +tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'écria-t-elle, +prise d'un véritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie! +Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon âme goutte à +goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant, +ma petite Justine, reviens à toi, je t'aime, va! c'est à force d'aimer +qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le cœur!</p> + +<p>Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite était +lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode.</p> + +<p>La duchesse baisa ses cheveux dont la racine était baignée de sueur.</p> + +<p>—Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise +de nerfs, et bientôt, elle va s'éveiller.</p> + +<p>Mademoiselle Guite respirait, en effet, et même, de seconde en seconde, +sa respiration devenait plus robuste.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Chaves passa un coussin sous sa tête et se mit à côté d'elle, +bien près, pour la regarder mieux.</p> + +<p>Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler +et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il pût être, n'était né dans +son esprit.</p> + +<p>Bien au contraire, tout l'effort de sa pensée se portait vers le désir +d'expier son crime imaginaire, son crime de dureté et de froideur.</p> + +<p>—J'aurais dû l'interroger tout de suite, se disait-elle, ne lui parler +que d'elle-même et de sa chère petite histoire, qu'elle m'aurait dite +alors tout en prenant confiance en moi. Il semblait que le nom de son +mari me blessait la bouche; elle a bien dû voir cela. Et que m'a-t-il +fait, cet homme, sinon m'apporter le plus grand bonheur que j'aie +éprouvé depuis que j'existe!</p> + +<p>Elle étouffa un soupir.</p> + +<p>—Oui, répéta-t-elle tristement, un bonheur... un bien grand bonheur!</p> + +<p>Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement:</p> + +<p>—Justine, Justine...</p> + +<p>Puis, prise d'une idée, elle se leva. Elle était dans un de ces moments +où la pensée subit une sorte de paralysie et où la moindre idée qui +vient semble une découverte énorme.</p> + +<p>—Mon flacon! s'écria-t-elle, mon flacon de sel! et je n'y ai pas songé!</p> + +<p>Le flacon était pourtant à la portée de sa main, sur l'étagère voisine. +Elle le saisit, et le présenta tout ouvert aux narines de mademoiselle +Guite.</p> + +<p>Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir.</p> + +<p>La duchesse lui tâta le pouls et le cœur.</p> + +<p>—Elle est calme, dit-elle avec une surprise où il y avait du +contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois, +car je ne retomberai plus dans la même faute. Je vais me faire aimer +autant que j'aime...</p> + +<p>Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s'il eût éveillé en elle un +nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux étaient fixes.</p> + +<p>—Autant que j'aime! répéta-t-elle lentement, après une longue minute de +silence.</p> + +<p>Elle revint à l'ottomane et resta là, debout, les mains croisées sur sa +poitrine.</p> + +<p>La langue ne possède pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle +Guite ronflait.</p> + +<p>Il y a des choses innocentes et à la fois obscènes. Je ne saurais +analyser l'effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur M<sup>me</sup> +la duchesse de Chaves.</p> + +<p>C'est ici peut-être qu'elle aurait dû avoir quelques remords, car elle +ignorait l'origine de ce lourd sommeil et rien n'excusait la puérile +colère qui contractait violemment la ligne, tout à l'heure si pure, de +ses sourcils.</p> + +<p>Elle se détourna avec une répugnance qui allait jusqu'au dégoût.</p> + +<p>Puis, la réaction se faisant, elle se dit:</p> + +<p>—Qu'ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu'y a-t-il donc en moi? dormir lui +fait du bien...</p> + +<p>Elle avait été s'asseoir tout à l'autre bout de la chambre, où le +ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait.</p> + +<p>C'est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une +personne qui n'en est pas à ses débuts.</p> + +<p>La duchesse s'irrita contre elle-même, haussa les épaules, sourit de +pitié—mais les larmes lui vinrent aux yeux.</p> + +<p>Des larmes qui brûlaient sa paupière.</p> + +<p>Elle alla jusqu'à son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement. +Elle pria avec désespoir.</p> + +<p>Mademoiselle Guite ronflait.</p> + +<p>Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait changé de +posture.</p> + +<p>Elle était en quelque sorte vautrée sur le divan. Sa tête avait perdu le +coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux épars. Ses deux +bras relevés s'arrondissaient derrière sa tête comme on représente ceux +de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait à terre, tandis que +l'autre était allée accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur +le dossier de l'ottomane.</p> + +<p>La fièvre donne ces mouvements désordonnés, mais je ne sais pourquoi +cette pose, où la pudeur n'était point respectée, semblait cadrer avec +la nature même de mademoiselle Guite.</p> + +<p>Il y avait là une sorte de révélation. Madame de Chaves le sentit ainsi.</p> + +<p>Cette pose la blessa comme un outrage.</p> + +<p>Elle eut honte dans chacune des fibres de son être.</p> + +<p>Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front, +comme une personne qui vient d'être insultée.</p> + +<p>—Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c'est là ma fille.</p> + +<p>Ses paupières battirent, mais restèrent sèches, comme si la colère y eût +brûlé les larmes au passage.</p> + +<p>—Est-ce ma fille?... murmura-t-elle entre ses dents serrées.</p> + +<p>Ses deux mains frémissantes touchèrent son front avec le geste des +égarées; elle dit encore, si bas qu'une personne présente ne l'eût pas +entendue:</p> + +<p>—Ce n'est pas ma fille!</p> + +<p>Sa propre voix l'effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot +eût été prononcé, en quelque sorte, à l'intérieur de sa gorge.</p> + +<p>Ses cheveux remuèrent sur son crâne, agités par un vent de mystérieuse +horreur.</p> + +<p>Sa taille avait grandi. La beauté de ses traits semblait rigide comme +ces marbres qui représentent l'inflexibilité de la Justice antique.</p> + +<p>Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard désormais était de +glace.</p> + +<p>—Non, répéta-t-elle d'une voix changée, ce n'est pas ma fille, je le +sais, j'en suis sûre, mon cœur me l'a dit! Si elle était ma fille...</p> + +<p>Ceci fut un cri d'angoisse.</p> + +<p>Elle se mit à marcher vers l'ottomane et ajouta d'une voix stridente qui +blessait ses lèvres au passage:</p> + +<p>—Je veux le savoir, dussé-je en mourir!</p> + +<p>Elle s'arrêta auprès du divan et prit, l'une après l'autre, les deux +jambes de mademoiselle Guite pour les réunir dans la position ordinaire +que donne le sommeil.</p> + +<p>À la toucher ses mains frémissaient douloureusement.</p> + +<p>Et plus douloureusement encore frémissait son cœur, car une voix disait +en elle sans cesse:</p> + +<p>—Si c'était, si c'était ta fille!</p> + +<p>Elle déboutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une +taille avenante et charmante.</p> + +<p>Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil.</p> + +<p>Cela n'arrêta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s'en prit +au fichu.</p> + +<p>Mademoiselle Guite fronça le sourcil en grondant.</p> + +<p>Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en +plus, voulut dénouer le cordon de la chemise.</p> + +<p>Un mot vint sur les lèvres de mademoiselle Guite, un mot que nous +n'écrirons pas et qui mit une teinte écarlate, à la place de la pâleur, +sur la joue de madame de Chaves.</p> + +<p>Elle sourit et leva au ciel ses yeux chargés de pleurs reconnaissants.</p> + +<p>—Oh! fit-elle en une ardente prière qui remerciait avec tout son cœur, +je savais bien que c'était impossible!</p> + +<p>Désormais la certitude était faite en elle, et ce fut comme par manière +d'acquit qu'elle continua de dénouer la chemise.</p> + +<p>Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite; +un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu.</p> + +<p>Sans prendre désormais aucune précaution, elle écarta la chemise et se +courba en deux pour regarder:</p> + +<p>Puis elle recula frappée de stupeur, tandis qu'un cri s'étranglait dans +sa gorge.</p> + +<p>Ses deux bras étendus cherchèrent un appui; ces deux mots vinrent à ses +lèvres:</p> + +<p>—C'est elle!</p> + +<p>En même temps elle roula sur le plancher, foudroyée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIVa" id="XIVa"></a><a href="#Table">XIV</a></h2> + +<h3>La consultation</h3> + + +<p>C'était au commencement de cette même matinée, quelques minutes avant +neuf heures, au troisième étage d'une chancelante maison, bâtie en +torchis et en planches vermoulues par l'architecte de madame Barbe +Mahaleur, toujours mère des chiffonniers, mais de plus propriétaire de +plusieurs immeubles, groupés en cité, vers les confins du quartier des +Invalides.</p> + +<p>Le père Justin, l'homme de loi le plus célèbre de Paris parmi les +porteurs de hottes, les artistes en foire et autres industriels sans +prétention, dormait sur un mince tas de paille dans le coin d'une +chambre qui n'avait pas de mobilier.</p> + +<p>Il y a des pauvretés sombres comme la nuit des cachots, qui reportent +l'esprit aux ténébreuses misères du Moyen Age ou à ces misères mille +fois plus horribles que Londres cache derrière le mensonge insolent de +sa richesse.</p> + +<p>Cette misère tend à disparaître chez nous. Une main opère de vastes +trouées dans Paris, rejetant au loin les fourmilières indigentes et +faisant pénétrer le jour là où il n'y avait que ténèbres.</p> + +<p>Cela ne détruit pas la misère, je ne sais pas même si la misère s'en +trouve diminuée, ne fût-ce qu'un peu, mais cela supprime du moins la +pestilence proverbiale et séculaire de certains quartiers qui +rivalisaient de honte avec les ulcères les plus repoussants de Londres +la lépreuse.</p> + +<p>La misère s'en va plus loin et, en s'expatriant, elle change d'aspect.</p> + +<p>C'est maintenant cette misère blanchâtre, saupoudrée, en quelque sorte, +de plâtras, qui s'étale et ne se cache plus.</p> + +<p>Nous la voyons campée partout, autour de Paris, construisant avec une +hâte prestigieuse ces cahutes provisoires qui semblent être faites +exprès pour être démolies et reportées plus loin, quand Paris, sans +cesse grandissant, vient les refouler du pied.</p> + +<p>C'est moins affreux, c'est peut-être plus laid. La nuit avait sa poésie. +Ces masures blêmes et nues n'ont rien.</p> + +<p>On dirait qu'elles sont là par tolérance, comme un mendiant sur un +seuil; elles n'ont pas osé prendre racine, attendant toujours le balai +qui va en nettoyer le sol.</p> + +<p>De la chambre habitée par Justin on voyait un terrain nu, couleur de +cendre, sur lequel s'alignaient, dans un certain ordre, les immeubles +créés par Barbe Mahaleur.</p> + +<p>Le mot immeuble est ici tout à fait impropre, car les maisons de ce +genre sont comme les champignons qui ne tiennent à rien.</p> + +<p>Barbe Mahaleur, spéculatrice intelligente, avait tout uniment affermé à +vil prix, pour trois ans, un terrain vague, et s'y faisait quatre ou +cinq mille livres de rentes en louant à l'aristocratie des chiffonniers +des chambres qui coûtaient cent sous par mois.</p> + +<p>Le loyer allait à six francs, quand la chambre était garnie.</p> + +<p>La chambre était garnie quand Barbe y mettait un escabeau et une +paillasse.</p> + +<p>La chambre du père Justin n'était pas garnie. Il n'y avait dedans que le +petit tas de paille qu'il avait ramassé brin à brin et le pauvre berceau +dont nous avons parlé si souvent: l'autel où, pendant quelques semaines, +Lily avait pleuré sa fille.</p> + +<p>À part ces deux objets, vous n'auriez rien trouvé chez le père Justin, +sinon sa bouteille, sa chandelle et sa bibliothèque qui n'était pas pour +peu dans la réputation de science possédée par lui.</p> + +<p>Sa bibliothèque consistait en une petite planche clouée à la muraille et +supportant une douzaine de livres terriblement souillés, parmi lesquels +on pouvait remarquer <i>Les Cinq Codes</i>, deux volumes de Virgile et une +très belle édition des œuvres complètes d'Horace qui s'en allait en +lambeaux.</p> + +<p>Le père Justin dormait tout habillé sur sa paille. Son costume était +celui des plus pauvres chiffonniers. Le soleil du matin, pénétrant par +une petite fenêtre où plusieurs carreaux manquaient, tombait d'aplomb +sur sa figure hâve, couverte d'une barbe épaisse, et encadrée dans des +cheveux blancs hérissés.</p> + +<p>Rien ne restait du beau jeune homme qui avait été le lion du quartier +des Écoles, quelque vingt ans auparavant.</p> + +<p>Cette face fatiguée et inerte aurait semblé de pierre, si le sommeil +fiévreux n'eût amené un point écarlate au sommet des pommettes.</p> + +<p>Le père Justin était étendu comme un mort, sur le dos, les bras allongés +le long des flancs. Auprès de lui il y avait une bouteille vide, un bout +de chandelle collé au carreau et le volume d'Horace ouvert.</p> + +<p>On frappa à sa porte, il ne s'éveilla pas; on frappa plus fort, il +demeura immobile.</p> + +<p>Alors on entendit des voix sur le carré.</p> + +<p>—Est-ce que monsieur Justin serait déjà parti? demanda une de ces voix +qui appartenait à une femme.</p> + +<p>—Le père Justin ne sort plus guère, fut-il répondu. Il gagne sa goutte +à faire par-ci par-là des écritures pour la patronne qui donnerait gros +pour l'avoir chez elle, mais le père Justin veut sa liberté.</p> + +<p>—Alors pourquoi ne répond-il pas, s'il est là? demanda la voix de +femme.</p> + +<p>—Le père Justin fait ce qu'il veut, répliqua-t-on encore. Ce n'est pas +un homme comme les autres et ceux qui s'y connaissent disent qu'il n'y a +pas son pareil dans Paris. La Mahaleur lui a offert un francs cinquante +par jour et la goutte pour tenir ses livres comme il faut, mais je t'en +souhaite! Il vit de rien; un oiseau n'aurait pas assez du pain qu'il +mange, et pour avoir l'air plus saoul que la bourrique du diable, il lui +suffit d'un petit verre de n'importe quoi... Ah! ah! j'ai vu le temps où +il vous sifflait une demi-bouteille d'absinthe comme une cuillerée de +soupe, mais c'est passé.</p> + +<p>—Et donne-t-il encore ses consultations?</p> + +<p>—Quand ça lui fait plaisir... pas souvent. La plupart du temps il +renvoie le monde en disant que ça l'ennuie. Dame, il est si usé, si usé! +quoique, des fois, on l'a vu se redresser, ah! mais, haut comme un +prince!</p> + +<p>La voix de femme conclut:</p> + +<p>—Nous avons pourtant bien besoin de ses conseils.</p> + +<p>Et on frappa de nouveau.</p> + +<p>Comme le père Justin ne bougeait pas plus qu'un Terme, la voix du voisin +obligeant s'éleva.</p> + +<p>—Holà hé! papa! cria-t-elle à travers la porte, c'est des bourgeois +cossus qui viennent pour vous demander comme ça d'où vient le vent.</p> + +<p>Toujours le même silence.</p> + +<p>C'était seulement la bonne foi publique qui servait de serrure à la +porte du père Justin. Le voisin dit à ceux qui attendaient:</p> + +<p>—Vous avez l'air de deux personnes respectablement calées, je vas +tenter un effort en votre faveur, pensant bien que vous ferez un joli +cadeau au brave homme.</p> + +<p>Il tira la ficelle du loquet en ajoutant:</p> + +<p>—Arrivera ce qui pourra, donnez-vous la peine d'entrer.</p> + +<p>Les deux personnes respectablement calées, passèrent le seuil, et il +nous est impossible de les peindre mieux que ces deux mots ne le +faisaient.</p> + +<p>C'était d'abord, et par rang de sexe, Échalot, directeur adjoint du +théâtre de mademoiselle Saphir habillé de bleu barbeau des pieds à la +tête, sauf la cravate, qui était orange; c'était ensuite madame Canada, +directrice en titre du même établissement, avec une robe de soie jaune, +un châle tapis, des gants noirs, des bottines à glands et un bonnet +habillé, chargé de feuillage.</p> + +<p>Un vrai bonnet «pour les soirées du commerce» qu'elle avait acheté dans +le passage du Saumon, grotte de la nymphe qui coiffe les comptoirs +élégants, mais économes.</p> + +<p>Grâce à Dieu on ne se refusait plus rien chez les Canada. Il y avait +sept ans que le passage du Saumon cherchait à placer les branchages de +ce bonnet.</p> + +<p>Nous devons dire qu'Échalot et sa compagne, déguisés ainsi, étaient bien +plus effrayants à voir que dans leurs costumes naturels.</p> + +<p>La veuve Canada portait haut; elle avait conscience de la plus-value +apportée en elle par son costume. Au contraire, le sensible Échalot ne +semblait pas être bien sûr de la convenance de sa toilette. Il avait +l'œil inquiet et la tête un peu basse, quoique toutes les glaces, +rencontrées sur sa route, lui eussent déclaré à l'unanimité qu'il était +charmant.</p> + +<p>Le voisin obligeant avait refermé la porte derrière eux, les laissant se +débrouiller comme ils l'entendraient.</p> + +<p>—Le voilà, dit tout bas Échalot en montrant du doigt le père Justin +endormi. Que faut-il faire?</p> + +<p>—Tire ton chapeau, répondit madame Canada, d'abord et d'un!</p> + +<p>Échalot obéit.</p> + +<p>—Après? demanda-t-il. Ça n'a pas l'air qu'il ait envie de s'éveiller.</p> + +<p>—Des fois, répondit madame Canada, il peut faire semblant. Les hommes +qui ont son éducation, c'est toujours original. Approche.</p> + +<p>Échalot la regarda d'un air indécis.</p> + +<p>—C'est que, murmura-t-il, on a convenu que c'était toi qui devait +porter la parole officielle pour nous deux.</p> + +<p>—Approche! répéta impérieusement la veuve Canada. Échalot approcha.</p> + +<p>—On n'en est pas plus avancé, tu vois bien, Amandine, grommela-t-il en +tournant son chapeau entre ses doigts.</p> + +<p>—Savoir, répondit la bonne femme, je connais les particularités de ses +habitudes et faiblesses. Penche-toi, comme ça, au-dessus du lit +poliment, et dis-lui: «Monsieur Justin, on est venu de bonne heure, +insensiblement, pour vous offrir la politesse de la première goutte, +avant les autres.»</p> + +<p>Échalot trouva sans doute le moyen ingénieux, il obéit de point en +point, saluant les yeux fermés du chiffonnier et répétant textuellement +la phrase de sa compagne.</p> + +<p>Au moment où il prononçait ces mots: «la première goutte», le père +Justin ouvrit ses yeux tout grands d'un mouvement si brusque qu'Échalot +recula, effrayé.</p> + +<p>—Pas peur! dit madame Canada qui s'avança bravement et prit sa place. +Le plus fort est accompli.</p> + +<p>«Bonjour, tout de même, monsieur Justin, reprit-elle de sa voix la plus +agréable, c'est pour avoir l'avantage de nous présenter devant vous +comme étant des anciennes connaissances d'autrefois, au temps jadis de +l'époque, prêts à aller remplir votre bouteille chez qui de droit, s'il +y en a dans le quartier, comme c'est supposable.</p> + +<p>Justin fixa sur elle son œil atone et ne broncha pas.</p> + +<p>—Par la même occasion, reprit madame Canada, qui ne se montra pas trop +déconcertée, nourrissant tous deux, moi et mon homme, le projet de vous +consulter à fond sur des circonstances et délicatesses où on est plongé +jusqu'au cou, avec l'espoir légitime d'en sortir par l'entremise de vos +connaissances.</p> + +<p>Au fond de son cœur, Échalot applaudissait, s'avouant à lui-même que +pour l'éloquence, Amandine était un phénomène vivant.</p> + +<p>Le père Justin, cependant, referma les yeux et leva une de ses mains +pour montrer la porte.</p> + +<p>C'était éloquent aussi, et surtout clair.</p> + +<p>Amandine drapa son châle avec majesté, dans l'intention évidente de +protester énergiquement.</p> + +<p>—En douceur! fit Échalot qui lui toucha le bras par-derrière. Ne le +chatouillons pas! j'ai idée qu'il doit être devenu méchant.</p> + +<p>—Méchant ou non, s'écria madame Canada, je m'en moque! Ça n'est pas une +manière de recevoir le monde bien élevé, quand on s'est mis sur son +trente-et-un, avec fiacre à l'heure, pour venir voir un arlequin pareil, +qui n'a pas seulement de souliers dans ses pieds!</p> + +<p>C'était trop vrai. Le pantalon frangé du père Justin laissait voir +l'extrémité de ses jambes nues, qui n'avaient ni chaussettes ni savates.</p> + +<p>—Si ça ne fait pas pitié! reprit la veuve Canada, emportée par la +richesse de son tempérament sanguin, nu comme un ver, quoi! pas un coin +de chemise sous sa vareuse! Il y a de l'incohérence à repousser des +clients à leur aise, venant de loin pour lui offrir d'étrenner, en +récompense d'un renseignement de deux sous, qu'on payerait au poids de +l'or par la circonstance qu'on se trouve avoir besoin de son grimoire!</p> + +<p>—Amandine, Amandine! fit Échalot.</p> + +<p>—Toi, la paix! tous les hommes s'entre-soutiennent, commença M<sup>me</sup> +Canada.</p> + +<p>Mais elle n'acheva pas.</p> + +<p>—Hors d'ici! prononça tout à coup la voix rude et pleine du +chiffonnier. Je n'ai pas encore soif et j'ai sommeil.</p> + +<p>—Dame! fit Échalot, charbonnier est maître chez soi. Tu as peut-être +été trop loin, Amandine.</p> + +<p>—Allons chez un avocat, dit celle-ci, furieuse, chez un vrai!</p> + +<p>—Tu sais bien que tu n'as confiance qu'en monsieur Justin, objecta +Échalot. Laisse-moi essayer les voies de l'aménité.</p> + +<p>«Pardon, excuse, père Justin, continua-t-il en s'avançant jusqu'au tas +de paille, on n'a pas l'idée ni l'ombre de vous mépriser parce que vous +allez pieds nus. Ma compagne est vive comme le sexe dont elle fait +partie. Elle a oublié de vous spécifier qu'on n'est pas ici sans +recommandation, se présentant l'un et l'autre, tous deux, moi et madame +Canada, sous les auspices de votre ami Médor.</p> + +<p>—Ah! fit le père Justin, Médor..., vous connaissez Médor?</p> + +<p>—Dans l'intimité la plus douce, répondit Échalot.</p> + +<p>Le père Justin se souleva sur le coude et les regarda fixement.</p> + +<p>—Médor ne m'a jamais rien demandé, dit-il. Allez chercher à boire, je +vas voir à vous écouter.</p> + +<p>Échalot prit aussitôt la bouteille et sortit.</p> + +<p>—Apporte du bon! ordonna madame Canada.</p> + +<p>—Non, dit Justin, du mauvais. C'est meilleur.</p> + +<p>Il laissa retomber sa tête sur la paille. Madame Canada chercha du +regard un siège et, n'en trouvant pas, elle releva proprement sa belle +robe pour s'asseoir par terre, contre la muraille.</p> + +<p>Une fois installée, elle poussa un gros soupir et dit d'un air +important:</p> + +<p>—Vous êtes un homme qui comprenez, vous, monsieur Justin; je ne suis +pas fâchée de vous parler entre quat'z-yeux, pendant qu'Échalot n'est +pas là. C'est une affaire, voyez-vous, qui est tout à notre honneur, +désirant terminer notre carrière par la régularité et la bienfaisance +réunies: comme quoi le zeste de la question principale, qui enfonce +toutes les autres dans notre perplexité, c'est de savoir si on peut +légitimer l'enfant, qui n'est pas à vous naturellement, par un +mariage... comment disent-ils ça? ce n'est pas conséquent... par un +mariage... subséquent, j'y suis! fomenté entre deux personnes qui n'est +ni son père ni sa mère: j'entends de la demoiselle en question, +précitée... saisissez-vous?</p> + +<p>Elle s'arrêta pour reprendre haleine et jeta un regard triomphant vers +l'étrange avocat, vautré dans sa paille; pour jouir de l'effet produit +par ce remarquable discours.</p> + +<p>Le père Justin avait refermé les yeux et semblait dormir profondément.</p> + +<p>—Tous les hommes de talent ont un grain, grommela madame Canada, c'est +sûr! N'empêche que je lui avais proprement expliqué le cas.</p> + +<p>Échalot revenait avec la bouteille pleine.</p> + +<p>—Voilà, papa! cria-t-il dès le seuil.</p> + +<p>Justin étendit sa main sèche et prit la bouteille. Il se souleva à demi, +sans ouvrir les yeux, et mit dans sa bouche le goulot qui résonna entre +ses dents.</p> + +<p>Il avala une gorgée, une seule, puis il dit d'un ton de fatigue +attristée:</p> + +<p>—La vieille a parlé, je ne sais pas ce qu'elle a dit. Recommence, +bonhomme, je vais faire attention à cause de Médor.</p> + +<p>Madame Canada haussa les épaules et eut le rire d'Oreste, remerciant +ironiquement les dieux.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit-elle, la vieille! Par alors, tu vas donc parler +à mon lieu et place, bibi, c'est le monde renversé, marche!</p> + +<p>Échalot tourna vers elle un regard plein d'amour et se toucha le front +comme pour dire: «Le pauvre homme a un coup de marteau.»</p> + +<p>Puis il se campa droit devant le tas de paille et commença:</p> + +<p>—Quoique n'ayant pas l'intelligence d'Amandine, qu'est madame Canada +ici présente, je vais m'efforcer d'exposer les circonstances avec +volubilité. Au cas où je m'embourberais, d'ailleurs, j'ai apporté sur +moi les papiers de mes mémoires, rédigés par moi seul, dans le but qu'un +homme de loi tel que vous pourrait les consulter avec avantage.</p> + +<p>Il tira de sa poche un large cahier qu'il passa sous son bras. Justin +était plus immobile qu'une pierre.</p> + +<p>—Voilà, reprit Échalot, malgré que ça n'encourage pas beaucoup d'avoir +en face un homme couché comme à la morgue. Notre idée est que la petite +est la fille d'une grande dame ou princesse, qu'on l'arracha jadis à son +amour maternel dès le berceau.</p> + +<p>—Explique donc..., voulut interrompre madame Canada.</p> + +<p>—La paix! commanda Justin durement.</p> + +<p>—Tu vois bien qu'il écoute, chérie, dit tout bas Échalot, ne l'hérisse +pas... L'ayant élevée avec tout le soin dont on était capable, +poursuivit-il en s'adressant à Justin, qu'elle est actuellement une des +principales danseuses de corde contemporaines et au-dessus d'un état qui +ne peut pas toujours convenir à ses vertus. Madame Canada et moi, dans +l'intention de faire d'une pierre deux coups, nous avons dit: +marions-nous, et par ce moyen, donnons à l'enfant le nom d'un état civil +légitime.</p> + +<p>Il y eut sur le visage pétrifié de Justin quelque chose qui ressemblait +à un sourire.</p> + +<p>—Vous êtes de bonnes gens, dit-il dans sa barbe grise.</p> + +<p>—Pour quant à ça, oui, s'écria madame Canada, le cœur sur la main, +quoi! et dépassant par notre générosité bien des gens dont la position +sociale est au-dessus de la baraque!</p> + +<p>Le doigt sec de Justin se leva pour lui imposer silence. Sans le respect +fantastique qu'elle avait pour lui, madame Canada lui en eût dit de +belles! Justin avala une seconde gorgée.</p> + +<p>—L'ami, reprit-il en s'adressant à Échalot, vous êtes-vous demandé, +cette bonne femme et vous, si la jeune personne à laquelle vous portez +un si grand intérêt serait bien flattée, un jour venant, d'être votre +fille?</p> + +<p>—Comment! bien flattée! s'écria madame Canada qui bondit sur place.</p> + +<p>—Vous, la paix! dit Justin.</p> + +<p>—Insensiblement, répondit Échalot, la chose ne paraît pas faire l'ombre +d'un doute. Ça m'étonne même que vous ne connaissiez pas la célébrité de +madame Canada qui n'a pas sa pareille en foire.</p> + +<p>—Je la connais, murmura Justin.</p> + +<p>—Et pour ce qui regarde mon illustration particulière, poursuivit +Échalot, quoique inférieure, elle ne laisse rien à désirer, ayant des +antécédents d'agents d'affaires et même parmi les Habits Noirs avec +lesquels j'ai su conserver mon honneur. Mademoiselle Saphir aurait donc +le choix entre la qualité de mademoiselle Canada et celle de +mademoiselle Échalot, selon son goût, nous étant égal à moi et à +Amandine de nous appeler comme ci ou comme ça dans l'acte de mariage.</p> + +<p>—Vous ne lui connaissez pas d'autre nom que celui de Saphir? demanda +Justin.</p> + +<p>—On l'appelait mademoiselle Cerise à ses débuts, répondit le bon +paillasse, tout ça est dans mes mémoires ci-joints. Mais Cerise sembla +trop léger pour l'affiche.</p> + +<p>—Et vous n'avez aucun indice au sujet de sa naissance? interrogea +encore Justin.</p> + +<p>Échalot cligna de l'œil, tandis que madame Canada soufflait et +s'agitait sur le carreau qui lui servait de fauteuil. Son éloquence +rentrée l'étouffait.</p> + +<p>—Avant d'arriver aux preuves de sa filiation, reprit Échalot, il est +bon de compléter la liste des avantages que l'enfant récoltera dans la +chose d'être légitimée par moi et Amandine. On n'est pas des artistes +ordinaires, réputés comme la pierre qui roule pour ne pas amasser de +mousse; on a roulé, mais nonobstant, la mousse y est. Moi et madame +Canada, on possède cinq mille quatre cents livres de rentes, en +obligations de divers chemins de fer, toutes garanties par l'empereur, +de quoi l'enfant serait la seule et unique héritière.</p> + +<p>Les yeux de Justin étaient ouverts à demi. Sa physionomie de marbre +exprimait quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'attention.</p> + +<p>—Vous êtes de braves gens, répéta-t-il. Parlez-moi de la mère.</p> + +<p>—Quelle mère? demanda madame Canada.</p> + +<p>—La princesse, dit Justin avec son sourire triste et fatigué.</p> + +<p>Il but en même temps une troisième gorgée, et une teinte rouge monta aux +pommettes de ses maigres joues.</p> + +<p>Échalot prit à la main son cahier de papier et frappa dessus bruyamment.</p> + +<p>—Ni vu ni connu, la maman, répondit-il, et néanmoins le truc pour la +retrouver est consigné là, tout au long, dans mes mémoires, écrits par +moi-même et de ma propre main. Vous les lirez avec plaisir j'en suis +sûr, à cause de ma sensibilité qui s'y épanche, et que tout ce qui +regarde la jeune personne a l'intérêt d'un roman de Victor Ducange.</p> + +<p>Échalot ouvrit le cahier.</p> + +<p>Madame Canada avait croisé ses bras sur sa vaste poitrine, dans une +attitude de résignation.</p> + +<p>—Dans tout ce que je vous ai dit, papa, comme dans mes mémoires +eux-mêmes, reprit Échalot, j'ai gardé pour la bonne boucle le moyen qui +doit servir à la reconnaissance. Avez-vous remarqué ce détail que le +premier nom de l'enfant chez nous avait été mademoiselle Cerise?</p> + +<p>Pour la quatrième fois Justin avança la main et prit le goulot de la +bouteille, mais il la repoussa sans boire, et, s'appuyant des deux mains +aux carreaux, il essaya péniblement de se lever.</p> + +<p>En tout, c'est à peine s'il avait bu la valeur de deux petits verres +d'eau-de-vie. Il avait néanmoins depuis quelques instants tous les +signes de l'ivresse naissante. Ses bras tremblaient en soutenant le +poids de son corps, la sueur était à ses tempes et ses yeux roulaient +sous ses paupières à demi fermées.</p> + +<p>—Cerise? répéta-t-il d'une voix énervée, je ne comprends plus guère, +vous avez parlé trop longtemps.</p> + +<p>Dans l'effort qu'il fit, la tête faillit emporter le corps. Échalot fut +obligé de le soutenir.</p> + +<p>—C'est la bourrique du diable, gronda madame Canada. Justin, qui se +levait en ce moment sur ses pieds, fixa sur elle son œil morne.</p> + +<p>—Cerise? dit-il encore; pourquoi me parlez-vous de Cerise?</p> + +<p>—Parce que..., voulut répondre Amandine.</p> + +<p>—La paix! interrompit Justin. Vous êtes de bonnes gens; je vous ai +écoutés tant que j'ai pu. Il y a fille et fille... pour certaines, votre +nom et vos rentes seraient un bienfait, mais pour d'autres...</p> + +<p>Il eut encore son rire plein de lassitude, puis il dit:</p> + +<p>—Laissez vos papiers, vous êtes de bonnes gens, lorsque je les aurais +examinés je vous ferai deux consultations, une pour vous, une pour +l'enfant. Allez-vous-en, je suis ivre.</p> + +<p>Il prit le cahier des mains d'Échalot qui le regardait avec un respect +mêlé de compassion.</p> + +<p>—Quand faudra-t-il revenir? demanda Amandine qui se leva bien plus +lestement qu'on n'eût pu l'espérer de sa corpulence.</p> + +<p>—Jamais, répondit Justin; je n'aime pas qu'on vienne ici. J'irai chez +vous. Il faut que je voie la jeune personne, pour savoir si vos bonnes +intentions à son égard lui feraient du bien ou du mal.</p> + +<p>Il les poussa dehors.</p> + +<p>En descendant l'escalier, Échalot et madame Canada échangèrent un coup +d'œil dans lequel dominait la vénération superstitieuse à eux inspirée +par ce philosophe en haillons.</p> + +<p>Un fois remontés dans le fiacre, ils lâchèrent la bride à leur besoin de +parler.</p> + +<p>—Pour étonnant, c'est étonnant! dit madame Canada. Il vous commande +comme si c'était un archevêque; mais il n'a pas dit grand, chose de bon, +à prendre et à laisser.</p> + +<p>—Il a dit..., commença Échalot.</p> + +<p>—Ah! toi, s'écria la brave femme, tu as eu la parole tout le temps, +c'est mon tour! À mon idée ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il se +met comme cela en ribote avec ce qui me tiendrait dans l'œil. Moi, +j'aurais bu la moitié de sa bouteille sans rien perdre de ma dignité... +et toi aussi, bibi, il faut te rendre cette justice, tu portes la voile +aussi bien que moi. Mais enfin, nous n'en savons pas plus long qu'avant +de sortir de chez nous.</p> + +<p>—Si fait, répondit Échalot qui était tout triste, nous en savons plus +long.</p> + +<p>—Que donc savons-nous?</p> + +<p>—Nous savons quelque chose que je n'aurais jamais deviné.</p> + +<p>—Explique-toi, bibi, fit la bonne femme avec impatience.</p> + +<p>—Nous savons, prononça lentement le paillasse, que nous ne sommes +peut-être pas dignes d'être le père et la mère de notre belle chérie.</p> + +<p>—Par exemple! se récria madame Canada qui devint rouge comme un pavot: +pas dignes!</p> + +<p>—Voilà, fit Échalot avec abattement, moi, ça ne me serait pas venu à +l'idée.</p> + +<p>Madame Canada resta un instant la bouche ouverte, comme si elle allait +répliquer vertement, mais elle ne parla point.</p> + +<p>Et de rouge qu'elle était sa joue devint toute pâle.</p> + +<p>Quand ils arrivèrent à la baraque et que mademoiselle Saphir vint à eux, +selon l'habitude, pour tendre son beau front à leurs baisers, ils la +serrèrent sur leur cœur plus tendrement que les autres jours.</p> + +<p>Puis ils se retirèrent dans la cabine où ils dormaient tous deux. Ils +avaient les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>—Moi non plus, dit M<sup>me</sup> Canada qui pressa la main d'Échalot, ça ne me +serait pas venu à l'idée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVa" id="XVa"></a><a href="#Table">XV</a></h2> + +<h3>Le père Justin</h3> + + +<p>Le père Justin, quand il fut seul, se mit à parcourir sa chambre d'un +pas lent et mal assuré.</p> + +<p>Il allait, les mains derrière le dos, revenant sans cesse à la petite +fenêtre par où entrait un rayon de soleil et jetant au-dehors son regard +vague.</p> + +<p>De temps en temps, sa taille déjetée se redressait comme malgré lui, et +il y avait alors dans sa pose je ne sais quoi de majestueux.</p> + +<p>La misère a aussi son emphase, et le pinceau des maîtres drape parfois +plus noblement les haillons que le velours.</p> + +<p>Ainsi placé en face de la lumière, avec ses cheveux blancs mêlés et sa +barbe grise, pleine de brins de paille, <i>Justin</i> prenait cette beauté +que cherchent les peintres. Maintenant que nul regard ne pesait sur lui, +son front avait un étrange reflet de pensées, et l'on comprenait mieux +la défaite qui laissait cet homme terrassé tout au fond de son morne +malheur.</p> + +<p>Deux ou trois fois il prit, en passant, sa bouteille et l'approcha de +ses lèvres sans boire.</p> + +<p>En ces moments, il y avait sur son visage quelque chose du dégoût qui +saisit le malade à la vue du médicament amer.</p> + +<p>La dernière fois qu'il prit ainsi la bouteille, il dit en jetant autour +de lui son regard découragé:</p> + +<p>—Ce sont de bonnes gens... l'enfant aura un père et une mère. Il jeta +la bouteille sur la paille au risque de la briser et murmura:</p> + +<p>—Je déteste cela et je ne vis que de cela!</p> + +<p>Il s'approcha brusquement du berceau, seul meuble de son misérable +taudis.</p> + +<p>—Je déteste cela aussi, reprit-il avec un mouvement soudain de fièvre, +c'est le passé, c'est le reproche... je mourrai de cela!</p> + +<p>Son pas s'était assuré, il fit un tour dans la chambre, la taille droite +et le jarret tendu.</p> + +<p>—Cerise! pensa-t-il tout haut; pourquoi ce nom? J'aimerais bien mieux +devenir fou tout de suite.</p> + +<p>Il prit le cahier laissé par Échalot, l'ouvrit et en parcourut les +premières lignes.</p> + +<p>—À quoi bon? continua-t-il en laissant retomber ses deux bras. Je sais +leur histoire aussi bien qu'eux-mêmes. Ils ont raison, ces gens; avec +l'argent qu'ils ont gagné loyalement et durement, ils ont le droit +d'acheter le bonheur... L'enfant sera bien à eux puisqu'ils l'auront +payée.</p> + +<p>Il y avait dans ces dernières paroles une amertume railleuse, un besoin +de frapper qui ne savait à quoi se prendre.</p> + +<p>Justin laissa échapper le cahier d'Échalot dont les feuilles +s'éparpillèrent sur la paille.</p> + +<p>—Ils l'ont appelée Cerise, dit-il encore, comme ils l'auraient nommée +Rosette ou Réséda. Ah! c'est dormir que je voudrais, dormir toujours!</p> + +<p>Il revint au berceau et remua les pauvres petits débris qui le +couvraient.</p> + +<p>—J'avais une fille, pensa-t-il à haute voix, j'avais une femme... +j'avais de quoi leur donner noblesse et fortune... et ma mère, qui me +prenait tout cela, mourut à l'heure où je n'avais plus qu'elle pour me +consoler! Voici quatorze ans que je vis pour oublier et que je me +souviens toujours. Justine aurait seize ans... Mais c'est une chose bien +singulière, s'interrompit-il, qu'on m'ait volé ce portrait! Entre +misérables on ne se vole guère, et d'ailleurs le portrait n'avait point +de valeur. Non! il y a des gens qui sont condamnés plus sévèrement que +les autres! Moi, je n'avais plus rien qu'un portrait de femme avec un +nuage dans les bras: l'image de mon cœur, ce portrait, le symbole de ma +vie! J'aimais cette femme aussi ardemment que le premier jour, mille +fois plus ardemment qu'au temps de notre bonheur... et le nuage, +l'enfant que je ne connais pas, je l'aimais, pour sa mère surtout... +entre sa mère et moi l'enfant est le suprême lien... un nuage, un nuage!</p> + +<p>Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.</p> + +<p>—Ils m'ont volé ce portrait, mon pauvre bonheur, mon dernier souvenir! +Je ne la vois plus là, si belle que mon cœur se fondait à la regarder. +Ils ne pourront pas effacer son image de ma mémoire, mais il y avait +cela dans ma chambre, et maintenant, il n'y a plus rien. J'ai jeté +l'héritage de ma mère au vent, sans rire, sans jouir et en grinçant des +dents. Mais cela, je voulais le garder; c'était à moi, c'était moi, Dieu +n'aurait pas dû me le prendre.</p> + +<p>Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les +petites hardes qui couvraient le berceau, mais à la différence de Lily +qui, en présence des mêmes reliques, était tout entière à l'enfant, +c'était vers la mère que le cœur endolori de Justin s'élançait.</p> + +<p>Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait +et se mourait d'un grand, d'un terrible amour.</p> + +<p>En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout à coup son +attention. C'était un tout petit carré de canevas comme ceux que l'on +sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est +d'apprendre à broder.</p> + +<p>Justin s'accroupit auprès du berceau, tenant le canevas à la main et le +considérant avec une attention attendrie.</p> + +<p>C'était une relique de la mère, ceci, bien plus encore que de la fille.</p> + +<p>On distinguait si bien les points réguliers que la jeune mère avait +ajoutés au travail imparfait de l'enfant!</p> + +<p>Le carré de canevas n'était pas entièrement recouvert. Ç'avait dû être +un des derniers amusements de Petite-Reine, une des dernières +complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-être la veille du jour +où le malheur était entré dans la maison.</p> + +<p>Le fond de la tapisserie était d'un blanc rose—couleur de chair—et sur +ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point +qui devait être entièrement de la main de Lily.</p> + +<p>Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles échangées +entre l'enfant et la mère, pendant que s'accomplissait ce souriant +travail qui était une allusion à la secrète beauté dont Petite-Reine +était si fière.</p> + +<p>Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une +colère qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin +de lui; il courut à son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit +le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lampée.</p> + +<p>Il ne s'arrêta que pour reprendre haleine.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu +là-dedans et deux heures de folie!</p> + +<p>Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et, +se plaçant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert à la +main, il le feuilleta d'un air grave.</p> + +<p>Sa joue s'animait à mesure qu'il lisait, et bientôt, cédant à un besoin +irrésistible, il se mit à déclamer à haute voix avec une diction latine +admirable.</p> + +<p>Puis lâchant le livre, il récita de mémoire l'ode entière:</p> + +<p class="center"> +<i>Pindarum quisquis—studet oemulari...</i> +</p> + +<p>avec des gestes d'énergumène et des éclats de voix qui dénonçaient la +démence.</p> + +<p>—Ma jeunesse! ma jeunesse! s'écria-t-il ensuite, le collège! ma mère! +Ah! pourquoi suis-je venu à Paris!...</p> + +<p>Et sans transition, d'une voix ennuyée, il se mit à chanter un refrain +d'étudiant. Sa joue était pourpre, mais ses yeux s'éteignaient.</p> + +<p>—Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille où il prit +encore la bouteille. Les haillons étaient dans ma destinée. Moi, le +comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons... +et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle!</p> + +<p>Il but, mais le brusque effet de la précédente rasade ne se reproduisit +point. Il alla vers la planchette qui supportait sa bibliothèque et y +prit <i>Les Cinq Codes</i> qu'il ouvrit pour les rejeter aussitôt avec +humeur.</p> + +<p>Il essaya de chanter encore; sa voix s'arrêta dans son gosier.</p> + +<p>Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la +poussière.</p> + +<p>—Allons! dit-il tout à coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai +pas, voyons leur affaire!</p> + +<p>Il se coucha à plat ventre sur la paille, mit sa tête entre ses deux +mains relevées sur les coudes, et commença à lire le manuscrit +d'Échalot.</p> + +<p>Il n'avait pas parcouru la première page que son attention, violemment +excitée, le clouait à la lecture de ces pauvres mémoires que le lecteur +a suivis peut-être avec un sourire de pitié.</p> + +<p>Nul chef-d'œuvre de l'esprit humain n'eût intéressé le père Justin à un +si puissant degré.</p> + +<p>La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile +et comme enchaîné par son ardente curiosité.</p> + +<p>Il n'avait pas été longtemps à deviner. Depuis ce matin, sa pensée était +préparée, mais le long de ces pages où la verbeuse inexpérience du +saltimbanque déroulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les +indices, cherchait avec passion la certitude.</p> + +<p>La certitude était dans ce détail qu'Échalot, selon sa propre +expression, avait gardé pour la bonne bouche.</p> + +<p>Quand Justin fut arrivé au signe porté par mademoiselle Saphir que le +bon Échalot avait décrit et nommé tout naïvement la Cerise, il laissa +aller le manuscrit et resta longtemps absorbé dans son émotion trop +forte pour le misérable état de sa cervelle.</p> + +<p>L'ivresse était en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte +que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait.</p> + +<p>L'heure du transport était passée.</p> + +<p>C'était la réaction maintenant, l'abrutissement qui envahissait son +esprit comme un épais brouillard.</p> + +<p>Il disait tout bas d'une voix monotone:</p> + +<p>—Ma fille... c'est ma fille!</p> + +<p>Et il restait là, enchaîné par l'engourdissement vainqueur.</p> + +<p>Il luttait en dedans.</p> + +<p>C'était une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse +larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts.</p> + +<p>Ses bras se détendirent enfin et sa tête tomba pesamment sur ses deux +mains croisées.</p> + +<p>Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand +on frappa doucement à la porte.</p> + +<p>Justin n'eut garde de répondre, mais celui qui frappait était habitué, +sans doute, à ses manières, car la ficelle du loquet joua sans bruit et +la porte fut ouverte.</p> + +<p>Médor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de +suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille à demi vide.</p> + +<p>—Ivre mort! murmura-t-il. Reste à savoir à quelle heure il a bu. Il +marcha dans la chambre en étouffant le bruit de ses pas et vint +s'agenouiller auprès du lit.</p> + +<p>—Justin, dit-il doucement, père Justin... monsieur Justin!</p> + +<p>Le chiffonnier resta immobile et silencieux.</p> + +<p>—Faudrait pourtant vous réveiller, reprit Médor avec un accent de +prière impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous +ai trouvé endormi toujours, toujours... Voyons, père Justin, +éveillez-vous.</p> + +<p>Il avait prononcé ces derniers mots en affermissant sa voix. Le +chiffonnier fit un mouvement faible.</p> + +<p>—Éveillez-vous, répéta Médor qui poussa le courage jusqu'à lui secouer +le bras.</p> + +<p>Justin gronda d'une voix harassée:</p> + +<p>—Je ne dors pas. C'est comme si j'étais mort.</p> + +<p>—Oui, oui, parbleu! murmura Médor, c'est comme ça, en effet, et ça +finira par y être tout de bon. Enfin, vous pouvez m'écouter, c'est déjà +quelque chose; j'en ai long à vous dire, père Justin.</p> + +<p>—J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne +peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un +effort désespéré pour relever la tête, j'ai bien réfléchi... ah! j'ai +réfléchi tant que j'ai pu. Je disais à ces bonnes gens, car ce sont de +bonnes gens: l'enfant ne peut pas être votre fille...</p> + +<p>—Quel enfant? demanda Médor étonné.</p> + +<p>—Elle, répondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur +fille... c'est terrible à penser! leur fille! et pourtant, ils sont +autant au-dessus de moi que j'étais au-dessus d'eux il y a quinze ans. +Moi, moi, je suis le dernier degré de la misère et de la honte. Moi, +rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille, +puisque je ne peux pas avoir de fille!</p> + +<p>Médor écoutait, bouche béante, et comprenait à demi.</p> + +<p>—Votre fille! dit-il, étouffé par son grand trouble; parlez-vous +vraiment de votre fille, papa Justin?</p> + +<p>—Oui, répliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte +et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens, +regarde, voilà ton père. Ah! je me suis laissé vivre trop longtemps!</p> + +<p>Médor l'aidait à se relever. En l'écoutant, il riait et il pleurait tout +à la fois.</p> + +<p>—Et, dit-il, respirant à chaque mot, vous savez où elle est, votre +fille?</p> + +<p>Il soutenait la tête de Justin à deux mains, de façon à bien voir sa +figure.</p> + +<p>—Oui, balbutia celui-ci, je sais où elle est.</p> + +<p>—Mais regardez-moi donc, père Justin! s'écria Médor. J'ai peur de vous +tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi +rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que ça ne vous tombe pas +comme un coup de massue...</p> + +<p>Justin ouvrit les yeux tout grands.</p> + +<p>—Quoi... Quoi? fit-il éperdu, haletant; est-ce que tu vas me parler +d'elle?</p> + +<p>—Oui, répondit Médor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous +bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous êtes un homme!</p> + +<p>—Parle, balbutia Justin qui défaillait, parle vite!</p> + +<p>—Eh bien! dit Médor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents +pour l'enfant, allez. Si vous savez où est votre fille, tout est fini, +car moi je sais où est sa mère.</p> + +<p>Justin s'échappa de ses bras et se tint debout, dressé de toute sa +hauteur pendant une seconde.</p> + +<p>Puis il chancela et Médor s'élança pour le soutenir, croyant qu'il +allait tomber à la renverse.</p> + +<p>Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets fléchirent; il +s'agenouilla et mit sa tête entre ses mains.</p> + +<p>—Lily! prononça-t-il d'une voix que Médor n'avait jamais entendue. Elle +n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la +revoir?</p> + +<p>—Mais oui, mais oui, répondait toujours Médor, et vous avez supporté ça +mieux que je ne pensais, papa!</p> + +<p>Justin pleurait silencieusement pendant que Médor continuait:</p> + +<p>—Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un hôtel qui +est un palais.</p> + +<p>Les mains de Justin glissèrent, découvrant son visage livide. Il regarda +Médor en face.</p> + +<p>—Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la +revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir +avant.</p> + +<p>Il se laissa choir la face contre terre.</p> + +<p>Médor le considéra un instant d'un air découragé.</p> + +<p>—C'est sûr qu'il s'est laissé glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais ça +ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver +seulement un petit coin de lui-même!</p> + +<p>Il se remit à genoux auprès du chiffonnier et fit mine de le relever +encore une fois, mais ses mains s'arrêtèrent avant de le toucher et il +se dit:</p> + +<p>—Ça n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le même canapé et se +mettre à son niveau pour le remonter à la douce.</p> + +<p>Médor ne craignait pas beaucoup la poussière. Il se coucha à son tour +sur le carreau poudreux, de façon à placer sa tête tout contre celle de +Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands +cheveux blancs.</p> + +<p>Ils étaient posés ainsi comme deux voyageurs fatigués qui font halte, +étendus tout de leur long sur la marge de la route.</p> + +<p>—Je savais bien que ça vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en +donnant à sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous, +les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner +un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force.</p> + +<p>Justin restait insensible et sourd. Médor approcha sa bouche tout auprès +de son oreille et dit tout bas en détachant chacune de ses paroles:</p> + +<p>—Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle?</p> + +<p>Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps.</p> + +<p>—Vous étiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit Médor. Si je +n'avais qu'à marcher derrière vous, on pourrait encore venir à son aide.</p> + +<p>Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il répéta avec +une fatigue profonde:</p> + +<p>—À son aide?</p> + +<p>Il ajouta presque aussitôt après:</p> + +<p>—Elle est donc en danger?</p> + +<p>—Voilà que ça va mieux, papa Justin! s'écria Médor. Je ne vous ai pas +tout dit, ou plutôt je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai +parlé de son mari...</p> + +<p>—Son mari! répéta encore Justin.</p> + +<p>Sa tête se retourna lentement et ses yeux mornes se fixèrent sur ceux de +son compagnon.</p> + +<p>—J'écoute, dit-il.</p> + +<p>—Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-être grand besoin de +nous.</p> + +<p>Justin le regarda toujours.</p> + +<p>—Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que +Lily était mariée.</p> + +<p>—Oui, fit Médor, mariée à un homme qui est un scélérat et qui me fait +peur.</p> + +<p>Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi à demi.</p> + +<p>Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'éteignit, mais il prononça d'une +voix distincte:</p> + +<p>—Parle haut et clair. Je ne suis mort qu'à moitié: j'écoute.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIa" id="XVIa"></a><a href="#Table">XVI</a></h2> + +<h3>Justin s'éveille tout à fait</h3> + + +<p>La figure du bon Médor exprimait le contentement et l'espoir.</p> + +<p>—C'est vrai que vous n'êtes mort qu'à moitié, papa, dit-il, et encore +parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous éveiller une bonne +fois, tout irait sur des roulettes.</p> + +<p>—J'écoute, répéta Justin gravement.</p> + +<p>—Ah! ah! s'écria Médor, j'en ai long à vous dérouler. Je n'ai jamais +jeté le manche après la cognée, moi; pendant que vous dormiez je +cherchais. Voilà quatorze ans que je cherche sans m'arrêter. Je ne vous +ai rien dit depuis tout ce temps, parce que ça n'aurait pas servi. Vous +ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon +idée, fi n'y a plus à reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-là a +dû être pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je +vois encore sa figure, et ça m'est toujours resté qu'il aurait pu +arrêter la voleuse.</p> + +<p>—De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des années n'avait +pas eu ce regard lucide.</p> + +<p>—Je parle du mari de la Gloriette, répondit Médor. Les yeux de Justin +se baissèrent.</p> + +<p>—Qui est cet homme? demanda-t-il encore.</p> + +<p>—Un grand seigneur étranger, monsieur le duc de Chaves.</p> + +<p>—Ah! fit Justin, un duc!</p> + +<p>—Un vrai duc! et c'était à lui la voiture qui emmena madame Lily, le +jour où vous revîntes à Paris.</p> + +<p>—Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma mère avait +dit: «J'en mourrai.»</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, reprit Médor.</p> + +<p>—J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi à me remettre sur ma +paille. Ma mère en est morte.</p> + +<p>—À votre service, répondit Médor qui lui tendit aussitôt les deux +mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous!</p> + +<p>Justin, avec le secours de son compagnon, parvint à regagner sa couche. +Il ne s'y étendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans +les genoux, et dit d'un accent résolu:</p> + +<p>—Non, non, je ne m'endormirai pas.</p> + +<p>Médor prit auprès de lui une posture pareille.</p> + +<p>—On va causer comme des amis, dit-il; ça va bien, pourvu que je puisse +dénier mon rouleau. De parler, ça n'est pas mon fort, et pourtant il +faut que vous sachiez tout, car il m'a passé des idées, quoi! des idées +qui figent le sang. Cette grande maison fermée qu'elle habite est auprès +de l'hôtel où ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse à +coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques +entendissent les cris de la bête féroce ou les plaintes de la victime. +J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me +dit dans le temps que cette autre femme-là mourrait bien vite, et ça n'a +pas tardé, puisque le duc a épousé la Gloriette. Mais vous ne savez pas +ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine à +commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son +front d'un coup de poing, je veux pourtant tâcher d'être clair!</p> + +<p>—Oui, tâche, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma tête +est bien faible et j'essaye en vain de te suivre.</p> + +<p>—Il y a donc, reprit Médor, que pendant quinze jours je couchai dans le +bûcher de la Gloriette, vous savez ça. Je passais mon temps à courir du +commissariat de police à la préfecture. On ne connaissait que moi +là-dedans, et j'étais à charge à tout ce monde qui se sentait en défaut +et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-même: il faut qu'il y ait +quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace.</p> + +<p>«On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement était +fièrement reconnaissable; les agents qui avait commencé la battue +étaient arrivés tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu +recueillir tous les témoignages. Tout à coup, voilà ce qui arriva, et ça +me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et +monsieur Picard; l'un d'eux disparut et lâcha le métier, comme s'il +avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'était +monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une +aile, et monsieur Rioux disait à qui voulait l'entendre: c'était Picard +qui tenait le fil de tout.</p> + +<p>«M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il +ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils détalent.</p> + +<p>«Voilà donc qui est sûr et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout à +fait, et quand on en parlait les gens de la préfecture haussaient les +épaules. Écoutez bien.</p> + +<p>«Un matin, dans une rue de Versailles où <i>j'avalais</i> pour la fête du +pays,! je me trouvai nez à nez avec monsieur Picard, habillé en bon +bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement déjeuné.</p> + +<p>«Il y avait déjà du temps que tout était fini, et l'histoire était +vieille pour tout le monde, mais pas pour moi.</p> + +<p>«J'abordai monsieur Picard comme ça, tout doucement, et je lui dis:</p> + +<p>«—Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu'à l'époque.</p> + +<p>«—Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit.</p> + +<p>«Je lui remémorai les circonstances où j'avais eu l'honneur de le +fréquenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette.</p> + +<p>«—Ah! qu'il s'écria, bon, bon! ça date du déluge... et vous étiez un +peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus +vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite +femme-là?</p> + +<p>«Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui +offrir quelque chose.</p> + +<p>«—Quoique établi maintenant, me répondit-il, je n'ai pas la fierté du +parvenu. Payez une tournée, je paierai l'autre; j'aime à causer avec les +anciens de Paris.</p> + +<p>«Nous entrâmes au cabaret, et il commença à me dire du mal de la police, +comme quoi s'il avait voulu publier ses mémoires secrets, ça ferait +dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitté la +préfecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille, +composée de l'écume de la lie des boues de la société moderne. Ils sont +tous comme ça, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce +qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et ça m'est égal.</p> + +<p>«Mais en bavardant, il buvait; cet homme-là est encore plus soifeur que +bavard.</p> + +<p>«Et moi, je le poussais, consommant tournée sur tournée, parce que je +voyais bien qu'il en sortirait quelque chose.</p> + +<p>«Quand il fut tout à fait bien, je me mis à le contredire, sachant que +ça fait mousser les ivrognes.</p> + +<p>«—Vous ne me ferez pas croire, m'écriai-je, qu'un duc et millionnaire +soit capable de voler des petits enfants.</p> + +<p>«—Je n'ai pas dit qu'il a volé la fillette, repartit monsieur Picard, +quoiqu'il en aurait été bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profité +de la chose et qu'il voulait la belle blonde à tout prix. À tout prix, +quoi! répéta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour +avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris! +Il est fait comme ça, ce sauvage-là; c'est un troubadour qui a les +griffes d'un tigre.</p> + +<p>«—Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de +l'autre duchesse qu'il avait à Paris en ce temps-là, la première: une +belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette, +j'entendais le glas de son épouse légitime... Ah mais! il s'en passe de +drôles aussi dans les maisons des riches!</p> + +<p>«—Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je.</p> + +<p>«Il eut un petit peu de défiance pendant un moment. C'était mal engagé; +dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse.</p> + +<p>«Mais il avait tant de bleu dans la tête que la défiance passa vite; il +reprit:</p> + +<p>«—Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand +on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal à personne... et +puis d'ailleurs j'ai donné ma démission, quoi! On ne peut pas demander à +un bourgeois jouissant de sa liberté d'être esclave d'une +administration. Nous sommes des Français, dis donc, tous égaux devant la +loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais +comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de +passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voilà donc qu'un +matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait à l'œuf, un +bijou de rapport qui établissait comme quoi, ayant passé à l'inspection +tous les cochers de place, j'avais trouvé enfin un numéro qui avait +connaissance de la vieille femme au béguin et au voile bleu...</p> + +<p>—C'est long, s'interrompit Médor, mais tout ça est nécessaire.</p> + +<p>—J'écoute et je comprends, répondit Justin qui n'avait pas fait un +mouvement depuis le commencement du récit.</p> + +<p>«—Vous jugez, papa, continua Médor, si j'étais tout oreilles. Je suais +sang et eau à faire semblant d'être calme.</p> + +<p>«Monsieur Picard était en colère et trouvait que je ne m'intéressais pas +assez à son histoire. Vieille éponge, va! je la dévorais, son histoire!</p> + +<p>«Et plus il allait, plus ça chauffait. Le cocher avait conduit la +vieille au béguin sur la grande route, entre Charenton et +Maisons-Alfort; c'était justement ça qui lui avait donné des soupçons, +parce qu'elle avait dit halte à un endroit où il n'y avait pas de +bâtisses.</p> + +<p>«—Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me +remplaceront pas à l'administration! Je me rendis sur les lieux avec +deux leveurs de première qualité et le cocher. Le cocher nous arrêta à +la place même où la vieille était descendue avec le petit enfant un +petit garçon, qu'elle disait, mais ces frimes-là sont connues. On visita +les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en +quittant la voiture ne menait nulle part, sinon à un champ de +betteraves. Bien sûr qu'elle n'avait pas volé l'enfant pour l'enterrer +dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de +fumier.—Fouille! que je dis à mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous +avions le béguin, le voile bleu, un petit toquet à plumes, une petite +crinoline et des bottines qui étaient des joujoux...</p> + +<p>—Cette fois, s'interrompit encore Médor, n'y aurait pas eu moyen de +cacher mon émotion. Je m'écriai franchement:</p> + +<p>«—Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voilà un joli rapport! et +monsieur le duc dut être fièrement content de vous!</p> + +<p>«Monsieur Picard but une tournée, puis se rengorgea et me répondit:</p> + +<p>«—Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune.</p> + +<p>«—Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas +retrouvée?</p> + +<p>«—Voilà! répondit monsieur Picard en clignant de l'œil; tu n'es pas +fort, bonhomme!</p> + +<p>«Je pris mon air le plus innocent.</p> + +<p>«—Tu n'es pas fort, répéta-t-il; il faudra te mettre les points sur les +«i», je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je +supprime le rapport, dont il était si fièrement content.</p> + +<p>«Je ne pus retenir un cri.</p> + +<p>«Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet.</p> + +<p>«—Ah! ah! fis-je aussitôt en me tenant les côtes, je comprends! Elle +est bonne, tout de même! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve +l'enfant.</p> + +<p>«—Juste! il ne voulait que la mère. Et il me fit faire un autre rapport +avant de donner ma démission, le rapport d'une troupe de saltimbanques +qui s'était embarquée au Havre pour l'Amérique emmenant une petite fille +jolie, jolie...</p> + +<p>«—De l'âge de Petite-Reine! m'écriai-je.</p> + +<p>«—Juste. Tu y es!</p> + +<p>«—Et le duc vint raconter la chose à la Gloriette?</p> + +<p>«—Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un +pauvre agneau.</p> + +<p>Médor s'arrêta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda +en homme qui n'est pas bien sûr de son fait:</p> + +<p>—M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin?</p> + +<p>Celui-ci fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—C'est cet homme-là, prononça lentement Médor, qui est le mari de la +Gloriette.</p> + +<p>—Oui, répéta Justin, c'est cet homme-là qui est son mari. Puis il +reprit:</p> + +<p>—Qu'est devenue l'autre duchesse?</p> + +<p>—Pour ça, je n'en sais rien, repartit Médor, mais je m'en doute.</p> + +<p>—Tu penses qu'elle est morte?</p> + +<p>—Dame! puisque le duc est remarié.</p> + +<p>Les deux mains de Justin se relevèrent pour faire un voile à ses yeux.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, dit Médor.</p> + +<p>—Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore +tout!</p> + +<p>—Cet homme-là n'a pas changé, papa, quoique ses cheveux soient gris +maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous +dire: «J'ai peur.» En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des +Invalides un grand théâtre, et dans le théâtre une fille qui est sans +mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la +voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est +aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi était sage. Avant-hier +soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est là, voyez-vous, +je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au théâtre +avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on +sait ce que ça veut dire.</p> + +<p>«J'avais l'idée d'entrer derrière eux, car mon voisin ne me refuserait +pas la porte de son théâtre, mais c'est juste à ce moment-là que la +Gloriette a passé devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir +où elle demeure.</p> + +<p>—Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Justin.</p> + +<p>—Ça me fait plaisir de voir comme vous écoutez bien, papa, repartit le +bon Médor. Je ne lui ai pas parlé parce qu'elle était avec un beau jeune +homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu +les suivre que de loin.</p> + +<p>Justin songeait.</p> + +<p>—Mais quand je suis revenu de ma course, continua Médor, on sortait du +théâtre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous +deux et j'ai compris ceci en les écoutant: Monsieur le duc mettrait le +feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la +Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir!</p> + +<p>À ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa +grande chevelure blanche comme une crinière de lion.</p> + +<p>Ce n'était plus le même homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute +sa hauteur.</p> + +<p>Pendant que Médor le regardait avec étonnement, il essaya, mais en vain, +de répéter ce nom: Mademoiselle Saphir.</p> + +<p>Ce nom restait obstinément dans sa gorge.</p> + +<p>Il remit ses mains lourdes sur les épaules de Médor, et parvint à +prononcer d'une voix étranglée:</p> + +<p>—Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille!</p> + +<p>Médor resta comme accablé sous la stupéfaction. Il doutait. C'était +peut-être la folie qui prenait ce pauvre homme.</p> + +<p>—C'est ma fille! répéta Justin avec éclat. Ma fille! ma fille!</p> + +<p>Il saisit les papiers d'Échalot et les feuilleta, cherchant le nom qui +le fuyait.</p> + +<p>Il marchait en même temps à grands pas solides.</p> + +<p>Puis il s'arrêta devant Médor, confondu, pour dire avec un accent +profond comme sa colère:</p> + +<p>—Ah! il veut aussi ma fille!</p> + +<p>«Mène-moi à l'hôtel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la +porte et d'une voix subitement calmée.</p> + +<p>—C'est que..., balbutia Médor.</p> + +<p>—Eh bien! quoi? mène-moi, je le veux!</p> + +<p>—C'est bon de vouloir, murmura Médor, mais on n'entre pas dans cette +maison-là; les gens comme nous du moins.</p> + +<p>Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une +rougeur épaisse vint à son visage. Il s'arrêta et sa tête se courba.</p> + +<p>—J'ai déjà essayé, reprit Médor et même... c'est une idée qui m'était +venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai +portée à l'hôtel.</p> + +<p>—Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherché ce portrait.</p> + +<p>Il lui tendit la main en ajoutant:</p> + +<p>—Il était à toi aussi bien qu'à moi.</p> + +<p>—Porte close, continua Médor, impossible d'entrer. J'y suis retourné +trois fois et j'ai pensé que peut-être c'était cet homme-là qui avait +reçu la lettre.</p> + +<p>—Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin.</p> + +<p>Le travail inusité de la réflexion fronça violemment ses sourcils.</p> + +<p>—Viens! dit-il tout à coup.</p> + +<p>Il sortit comme il était, pieds nus et la tête découverte.</p> + +<p>Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arrêta à la porte +d'une masure un peu plus grande que les autres et distinguée par cette +enseigne:</p> + +<p>«M<sup>me</sup> Barbe Mahaleur, propriétaire, bureau des locations».</p> + +<p>—Attends-moi, dit-il à Médor. Et il entra.</p> + +<p>Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, mère des chiffonniers, était +assise dans son bureau devant un registre couvert d'écritures +impossibles. À côté d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un +verre à demi plein.</p> + +<p>Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe +Mahaleur avait considérablement gagné en grosseur et n'avait rien perdu +des teintes écarlates qui embellissaient autrefois son énorme visage.</p> + +<p>—Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. Ça +fait pitié de te voir mourir de la pépie, quand tu pourrais lever le +coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte.</p> + +<p>Elle lampa le restant de son verre avec ostentation.</p> + +<p>—Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui +fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise +marchandise que tu bois, squelette!</p> + +<p>—Je viens vous dire, répondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt +louis.</p> + +<p>La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille.</p> + +<p>—Vingt louis! répéta-t-elle, rien que ça! on te pilerait dans un +mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule.</p> + +<p>—J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je +viens voir à vous les emprunter.</p> + +<p>—Vois, vois, mon bonhomme, s'écria Barbe en riant de tout son cœur, tu +verras longtemps.</p> + +<p>—Vous m'avez souvent demandé, reprit Justin froidement, si je voulais +tenir vos écritures.</p> + +<p>—Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voilà bien bas maintenant.</p> + +<p>—Pour vingt louis, je tiendrai vos écritures pendant le temps que vous +voudrez.</p> + +<p>La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre.</p> + +<p>—En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, répondit Justin, je ferais un acte.</p> + +<p>Il y eut un éclair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe +Mahaleur.</p> + +<p>Là-bas, dans ces fantastiques pays où l'on peut aller pour six sous en +omnibus, mais qui sont plus éloignés de la civilisation que les savanes +de l'Amérique, ils ont sur la valeur des contrats des idées toutes +particulières et professent pour le papier timbré un superstitieux +respect.</p> + +<p>Pour eux, ce qui est signé est sacré. La signature, si follement +appliquée qu'elle soit, est la garantie robuste, la vérité authentique, +par opposition à la parole qui n'est généralement que mensonge.</p> + +<p>—Assieds-toi là, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise, +et écris, je vais te dicter.</p> + +<p>Justin s'assit.</p> + +<p>—On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing. +Prends du timbre, là dans le tiroir à gauche, et ne fais pas de pâtés.</p> + +<p>Elle dicta:</p> + +<p>—Je soussigné, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage à +servir madame Barbe Mahaleur, propriétaire, en qualité de commis aux +écritures, et généralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre +années, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni +droit au logement, et je déclare avoir reçu ce jourd'hui 19 août 1866, +la totalité de mes appointements desdites quatre années, comptant, sans +escompte.</p> + +<p>—Escompte, dit Justin en achevant.</p> + +<p>—Relis-moi ça, ma poule.</p> + +<p>Justin relut.</p> + +<p>—Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est +cher et je ne te retiens que deux mille francs.</p> + +<p>Elle riait. Justin signa.</p> + +<p>—Est-ce bête, les philosophes! dit Barbe, enchantée de son marché. +Après ça, c'est peut-être moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce +temps-là.</p> + +<p>Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de +Justin.</p> + +<p>—Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle.</p> + +<p>—Non, répondit le chiffonnier, dans trois jours.</p> + +<p>—C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans +trois jours soit, va-t'en.</p> + +<p>Justin sortit.</p> + +<p>Sur le seuil il retrouva Médor à qui il serra les deux mains en disant +ces seuls mots:</p> + +<p>—Nous entrerons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIIa" id="XVIIa"></a><a href="#Table">XVII</a></h2> + +<h3>Le guet-apens</h3> + + +<p>Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise très +simplement et même très modestement, selon son habitude, était +agenouillée dans la chapelle de la Vierge à l'église +Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffés en +bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de +taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine +noire et un mantelet de la même étoffe.</p> + +<p>Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg +Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et même de jeunes +femmes vêtues avec cette simplicité, surtout autour des églises. C'est +en quelque sorte l'uniforme de la messe.</p> + +<p>Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mêmes charmantes +chrysalides, débarrassées de leurs coques, pourvues de leurs ailes de +papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balancées que les +nobles attelages emportent au bois.</p> + +<p>Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote du faubourg a sa +duègne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait +personne.</p> + +<p>Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours, +accomplir ses devoirs religieux à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les +habitués de la paroisse la connaissaient déjà. On avait admiré la +parfaite distinction de sa tenue, sa beauté incomparable et la +convenance si digne de sa mise.</p> + +<p>On s'étonnait de la voir mariée si jeune, car, là-bas, il n'y a pas +d'autre explication à la solitude d'une jeune personne.</p> + +<p>Et certes nul n'avait pensé, malgré la charité qui s'égare parfois dans +le hardi pays des hypothèses, que cette jeune inconnue à l'air si +admirablement décent pût avoir conquis son émancipation par des moyens +excentriques.</p> + +<p>On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est +une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.</p> + +<p>Elle écoutait la messe pieusement, sans grimaces dévotes, mais sans +distraction, et, la messe finie, elle se retirait à pied comme elle +était venue.</p> + +<p>On est curieux à la paroisse. Quelques bonnes âmes avaient peut-être +essayé de savoir où demeurait cette charmante étrangère. Je crois bien +qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivés à la +place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques +rassemblées là pour la fête.</p> + +<p>Impossible de deviner où elle allait, à moins qu'elle n'eût son domicile +dans une de ces maisons roulantes affectées aux saltimbanques, ce qui +était, en vérité, complètement inadmissible.</p> + +<p>Ce matin, ceux qui avaient la bonté de faire attention à elle la +trouvèrent plus pâle. Sur son joli visage il y avait quelque chose de +languissant.</p> + +<p>Après la messe finie, elle resta un instant absorbée dans sa prière +d'action de grâces, puis elle rabattit son voile et gagna le bénitier.</p> + +<p>Auprès du bénitier, un jeune homme très beau et très élégamment vêtu se +tenait debout. Il n'y avait presque plus personne à l'église, mais, +parmi les rares fidèles qui restaient, ceux qui étaient coutumiers du +mignon péché de curiosité purent voir la jeune étrangère rougir, sous +son voile, à l'aspect du brillant cavalier.</p> + +<p>Rougir—et sourire.</p> + +<p>Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de +l'eau bénite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-même, mais en +souriant aussi. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le +signe de la croix.</p> + +<p>Ensemble ils sortirent.</p> + +<p>Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le +cavalier marcha à ses côtés.</p> + +<p>Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'étonner de ce fait: +ils ne se parlaient point.</p> + +<p>La jeune fille avait gardé son beau sourire, le jeune homme semblait +souffrir d'un insurmontable embarras.</p> + +<p>La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. Là, +mademoiselle Saphir s'arrêta et se tourna vers Hector de Sabran qui +murmura, plus confus, plus timide que le jour où il l'avait vue pour la +première fois, au théâtre, en compagnie de ses camarades du collège +ecclésiastique du Mans:</p> + +<p>—Allons-nous donc nous séparer déjà?</p> + +<p>Au lieu de répondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:</p> + +<p>—Il y avait bien longtemps que je vous attendais.</p> + +<p>Une expression de ravissement se répandit sur les traits d'Hector. Il +cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le +cœur un vrai, un grand amour.</p> + +<p>—Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main, +n'avez-vous rien à me dire?</p> + +<p>—Vous êtes pâle, balbutia Hector, je vous trouve changée.</p> + +<p>—C'est que je suis un peu malade, répondit-elle, depuis deux jours je +ne danse pas.</p> + +<p>Hector détourna les yeux.</p> + +<p>—Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant +sourire, je pense bien que vous avez honte...</p> + +<p>Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrêté +sa parole:</p> + +<p>—Vous savez que je vous aime, prononça-t-il à voix basse. Les instants +trop courts que j'ai passés près de vous à Fontainebleau sont toute ma +vie. Je vous aime telle que vous êtes, et je ne respecte rien au monde +autant que vous.</p> + +<p>Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.</p> + +<p>—Pas même..., commença-t-elle.</p> + +<p>Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:</p> + +<p>—C'est que je suis jalouse.</p> + +<p>Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'était pas le lieu. Saphir lui +adressa un petit signe de tête comme pour prendre congé.</p> + +<p>—Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.</p> + +<p>—Je viens à la paroisse tous les matins à la même heure.</p> + +<p>—Je voudrais causer avec vous, dit-il.</p> + +<p>—Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme là-bas, sous les +grands arbres?</p> + +<p>Il resta muet; elle ajouta en souriant:</p> + +<p>—Moi aussi, je le voudrais.</p> + +<p>Puis après une seconde de réflexion:</p> + +<p>—Ce soir, dit-elle, à dix heures, derrière le théâtre, ma fenêtre +s'ouvre à droite; venez, je vous attendrai.</p> + +<p>Elle s'éloigna d'un pas gracieux.</p> + +<p>Hector resta comme étourdi de son bonheur.</p> + +<p>Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'était senti moins timide, lors de +la première, et il s'en étonnait.</p> + +<p>Leur troisième entrevue, je vais la raconter.</p> + +<p>Dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge des Invalides. Sur +l'esplanade presque déserte, quelques baraques s'obstinaient à faire +tapage, appelant en vain les curieux clairsemés.</p> + +<p>Le théâtre Canada, au contraire, était clos et muet. Une large bande, +collée à la devanture, annonçait relâche par indisposition de +mademoiselle Saphir.</p> + +<p>Derrière le théâtre, il y avait un espace solitaire, encombré par les +équipages de l'établissement Canada, et à droite duquel stationnait +l'immense voiture qui servait de maison à la famille. Au centre de la +voiture s'ouvrait une petite fenêtre carrée, au-delà de laquelle on +voyait la lumière.</p> + +<p>Hector parut au bout du passage étroit qui contournait la baraque et +communiquait avec l'esplanade. Au moment où il se montrait, deux ombres +qui étaient restées jusqu'alors immobiles, collées, pour ainsi dire, à +l'une des roues de la maison Canada, se baissèrent et glissèrent sous la +voiture, de l'autre côté de laquelle un homme attendait.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.</p> + +<p>Une autre répondit:</p> + +<p>—Pas d'imprudence! attendons et profitons.</p> + +<p>Hector de Sabran avait traversé l'espace désert. Il n'eut pas besoin +d'appeler. Au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de jeune +fille se détacha en silhouette sur le fond clair de la fenêtre.</p> + +<p>—Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne +tremblait pas.</p> + +<p>—C'est moi, répondit Hector.</p> + +<p>—Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?</p> + +<p>Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il +avait le dos tourné, Saphir toucha le sol auprès de lui. Plus leste +qu'un oiseau, elle avait sauté par la fenêtre.</p> + +<p>—Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.</p> + +<p>Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'à ce qu'elle +eût trouvé un autre passage. Hector la suivait.</p> + +<p>Mais une des ombres s'était détachée de la maison Canada et suivait à +son tour Hector.</p> + +<p>Sans s'arrêter, Saphir gagna le bosquet latéral qui est à gauche de +l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa +longueur jusqu'au quai.</p> + +<p>Les promeneurs étaient rares. La nuit très noire sentait l'orage et le +ciel menaçait.</p> + +<p>Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est à peine si on +l'apercevait entre les arbres.</p> + +<p>Arrivée à l'extrémité du bosquet, elle prit à gauche pour gagner l'allée +tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai +Billy.</p> + +<p>Ce fut aux premiers arbres de cette allée qu'elle s'arrêta seulement. +Elle jeta un long regard derrière elle et elle ne vit qu'Hector.</p> + +<p>—Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne +sais pourquoi j'ai peur.</p> + +<p>—Même avec moi? demanda Hector.</p> + +<p>—Surtout avec vous, répondit Saphir, et surtout pour vous. Oh! +comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage, +en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour +vous aimer... Mais si je vous perdais...</p> + +<p>—Chère, chère enfant! murmura Hector attendri.</p> + +<p>—Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essayé de vous fuir. Au lieu +de venir au rendez-vous que je vous avais donné là-bas, j'allai loin, +bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je +relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais +rien que par les livres, la distance qui nous sépare tous deux, moi, +pauvre fille d'une caste méprisée... et ridiculisée, ce qui est plus +cruel!—et vous si fier, si beau, noble, riche...</p> + +<p>—Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit loué, puisque ma +fortune est à vous!</p> + +<p>—Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'eût point pris garde à +l'interruption, que vos paroles étaient celles de tous les jeunes gens, +que vos lettres... Ah! c'est vous qui étiez un enfant quand vous +écrivîtes ces lettres!</p> + +<p>Hector voulut protester. Saphir poursuivit:</p> + +<p>—Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus, +mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne +suis plus une enfant; j'ai plus médité peut-être que les jeunes filles +de mon âge appartenant au monde, je me disais souvent, très souvent: +J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie à lui de me +chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes séparés à jamais.</p> + +<p>«Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle +souriait, appuyée qu'elle était des deux mains au bras d'Hector.</p> + +<p>Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre de la +nuit faisait plus suave et presque divine.</p> + +<p>Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se +pressaient sur les lèvres d'Hector, mais il les retenait, écoutant avec +ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son cœur.</p> + +<p>—N'est-ce pas que vous avez toujours pensé à moi un peu? demanda-t-elle +soudain avec une gaieté enfantine.</p> + +<p>—Vous avez été le rêve de toute ma vie, répondit Hector.</p> + +<p>—Si vous m'aviez oubliée tout à fait, murmura-t-elle, je l'aurais su, +quelque chose me l'aurait dit. J'étais avec vous sans cesse, avec vous +autrement que par la pensée... et tenez, j'ai été malade une fois, bien +malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais +d'aimer, quand même je deviendrais une princesse, crurent que j'allais +mourir. J'avais vu par la fenêtre de ma chambre une fois que nous étions +en voyage...</p> + +<p>Elle s'arrêta pour le regarder fixement et reprit:</p> + +<p>—Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'était en venant à Paris, et +depuis lors je ne me suis jamais bien guérie.</p> + +<p>—Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.</p> + +<p>—Vous le saurez, et il faudra me répondre franchement. Elle sentit sa +main pressée contre le cœur d'Hector.</p> + +<p>—Franchement, répéta-t-elle avec gravité; quand on me trompe, moi je +devine, et j'aime trop pour ne pas être jalouse.</p> + +<p>Hector cessa de marcher.</p> + +<p>—Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voilà deux ans déjà que je +passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus. +Je n'ai jamais aimé que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous +en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.</p> + +<p>—Pas maintenant, répliqua Saphir qui semblait toute rêveuse. Puis avec +pétulance:</p> + +<p>—J'ai fait ma première communion, dit-elle, on m'a donné un nom de +sainte. Je songe à cela parce que je vois bien que vous hésitez à +m'appeler Saphir.</p> + +<p>—C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offensée. Si vous +saviez comme votre malheur ajoute à ma tendresse et grandit mon respect +pour vous!</p> + +<p>Quand il se tut, Saphir l'écouta encore.</p> + +<p>—Chaque fois que je rêvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me +parliez ainsi. Pour ma première communion, ils me donnèrent le nom de la +Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lèvres d'Hector +s'appuyèrent sur sa main.</p> + +<p>—Marie! murmura-t-il, mon adorée Marie!</p> + +<p>—Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes +gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette +humble famille, et ce sont eux qui m'ont donné la première idée de ma +naissance.</p> + +<p>—Votre naissance? répéta Hector timidement.</p> + +<p>—Oh! vous êtes bon, dit-elle d'un ton pénétré, vous ne riez pas, merci!</p> + +<p>Puis, riant elle-même, mais avec une singulière tristesse, elle ajouta:</p> + +<p>—Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les +filles trouvées comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une +princesse.</p> + +<p>—Marie, chère Marie, s'écria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette +amertume?</p> + +<p>—Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon +rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous +m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre +bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle +Saphir.</p> + +<p>Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector.</p> + +<p>—Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes +mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve, +c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis +libre; mon père et ma mère sont morts.</p> + +<p>—Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins +de larmes.</p> + +<p>—Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est +grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de +mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le +vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille +sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons +ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que +l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui +lui appartiennent.</p> + +<p>Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et +pénible.</p> + +<p>Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du +côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.</p> + +<p>Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières +rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les +feuilles sèches.</p> + +<p>La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en +distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient +des becs de gaz.</p> + +<p>Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue +était déserte.</p> + +<p>—Vous ne me répondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.</p> + +<p>—Je ne peux pas vous répondre, répliqua la jeune fille.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mélancolique. Mais est-ce +que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence, +rien que deux, qui ont occupé uniquement ma pensée. Je devrais commencer +par la première, mais vous êtes la seconde, Hector, et je ne sais plus +laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et +pour ma mère.</p> + +<p>—Votre mère! s'écria Hector, sauriez-vous!...</p> + +<p>—Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce +que je prends pour de vagues souvenirs m'a été suggéré, sans doute après +coup, par la seule personne qui se soit occupée de mon intelligence et +de mon instruction. Écoutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce +qui est à moi, puisque je me donne à vous sans réserve.</p> + +<p>Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au +premier baiser.</p> + +<p>La lueur fugitive du réverbère voisin éclairait ses beaux yeux pleins +d'amour et de fière pudeur.</p> + +<p>—Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance, +c'est que je ne suis pas née dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu +de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clarté ces impressions, +confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'être +souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pensée, sans +cesse tournée vers cette brume, s'égare elle-même et prend l'imagination +pour la mémoire. D'où venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque +part dans Paris, j'en suis sûre. Je savais parler quand j'ai quitté ma +mère, et la terreur indéfinissable qui reste encore en moi me dit que je +fus enlevée par la violence. Le résultat de cette violence fut de me +faire perdre la parole pour longtemps, et peut-être aussi la pensée. Je +sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens très +imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris à +lire, à écrire et le peu que je sais, était alors un saltimbanque qui +avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces +jours derniers et j'ai refusé de l'écouter, parce que ses paroles +étaient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner +aucune preuve à l'appui de ce que je vais vous dire, ma mémoire +elle-même est vide à cet égard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur +indéfinissable qu'il m'inspirait à de certains moments. Cet homme a dû +être mêlé au drame qui me sépara de ma mère, j'en ai la conviction; +d'ailleurs il me parlait de ma mère, il est le seul qui m'ait parlé de +ma mère en ce temps-là; il la plaçait dans un noble hôtel ou dans un +château, et moi j'aurais juré que ses paroles se rapportaient aux +fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien +compris sa pensée, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de +deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la flétrissant, +m'enchaîner à lui, me faire son esclave, et je l'ai chassé.</p> + +<p>Malgré la nuit, on pouvait voir la pâleur qui était répandue sur le +visage d'Hector.</p> + +<p>—Et où est-il, ce misérable! prononça-t-il d'une voix étouffée.</p> + +<p>—Il est à Paris, répondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je +ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule créature que je +déteste.</p> + +<p>—Malheur à lui! dit Hector.</p> + +<p>Elle l'entraîna vers un banc de pierre et s'y assit en disant:</p> + +<p>—Je suis bien lasse. J'ai la fièvre quand je parle de ces choses. Me +comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de +reconnaître ma mère, et que cependant je dois rester en France! À mes +yeux, c'est un devoir sacré. Mon cœur me disait que vous viendriez, +vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompée. Mon cœur me dit aussi que je +retrouverai ma mère.</p> + +<p>Elle se tut. Hector restait pensif à ses côtés.</p> + +<p>—Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'idée tout à coup:</p> + +<p>—Moi, s'écria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnaître par ma +mère, et c'est en songeant à cela, à cela qui prouve si bien la bonté de +Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse, +Hector, parce que Dieu m'a marquée d'un signe visible qui me rendra tôt +ou tard les baisers de ma mère.</p> + +<p>Hector, depuis quelques instants, était en proie à une singulière +agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille +dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec M<sup>me</sup> la duchesse de +Chaves.</p> + +<p>Les amoureux croient aux miracles; il était ému jusqu'à la fièvre; il +pensait:</p> + +<p>—Si c'était elle!</p> + +<p>À son insu, ces mots vinrent jusqu'à ses lèvres.</p> + +<p>—Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'écoutez plus.</p> + +<p>Hector se laissa glisser à genoux et prit deux belles petites mains qui +frémirent entre les siennes.</p> + +<p>—Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie, +et il m'a été si doux, si consolant de causer de vous avec elle!</p> + +<p>—Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses +mains.</p> + +<p>—Avec quelqu'un qui vous aime déjà, répondit le jeune comte, parce que +je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...</p> + +<p>—Si belle! répéta Saphir. Elle ajouta tout bas:</p> + +<p>—Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui était dans la calèche. Vous +suiviez à cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, à la +portière.</p> + +<p>—Route de Maintenon à Paris! s'écria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas +qu'elle est belle?</p> + +<p>—Trop belle! répliqua Saphir d'une voix changée. Je ne vous ai pas +encore dit de qui j'étais jalouse...</p> + +<p>—Vous! jalouse d'elle!</p> + +<p>—Dites-moi son nom.</p> + +<p>—Madame la duchesse de Chaves.</p> + +<p>—Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez à elle +auprès de moi!</p> + +<p>—Je songeais à elle et c'était songer à vous, Marie, ma bien-aimée, +Marie! De même que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mère, hier +elle me disait: je cherche ma fille...</p> + +<p>—Sa fille! s'écria Saphir; elle! si jeune!</p> + +<p>—Sa fille qui aurait votre âge, sa fille qui fut enlevée, comme vous, à +Paris, et à la même époque que vous.</p> + +<p>La tête de Saphir tomba sur l'épaule d'Hector.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'éveille rien +en moi... et pourtant, voyez comme mon cœur bat! S'il se pouvait que ma +mère me fût rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!</p> + +<p>Ces derniers mots furent un cri déchirant.</p> + +<p>Elle avait vu une forme sombre qui se détachait de l'arbre voisin; une +main s'était levée au-dessus de la tête d'Hector qui rendit un râle et +tomba foudroyé.</p> + +<p>Saphir ne put jeter qu'un cri.</p> + +<p>Un bâillon fut noué par-derrière sur sa bouche.</p> + +<p>Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du côté de l'esplanade.</p> + +<p>Trois hommes, qui jusqu'alors avaient été cachés par les arbres, +entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans +mouvement.</p> + +<p>La voiture s'arrêta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux +soulevèrent Saphir, qui se débattait, et l'introduisirent dans la +voiture dont ils refermèrent la portière.</p> + +<p>Elle voulut s'élancer dehors; elle n'était pas seule dans la voiture, où +deux robustes mains comprimèrent ses mouvements.</p> + +<p>—Allez! dit-on sur le quai.</p> + +<p>—Où ça? demanda le cocher.</p> + +<p>—À l'hôtel, lui fut-il répondu avec impatience.</p> + +<p>Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:</p> + +<p>—Quel hôtel?</p> + +<p>—L'hôtel de Chaves, parbleu!</p> + +<p>Saphir entendit ces derniers mots comme en un rêve. Au moment où la +voiture s'ébranlait, elle cessa de se débattre et s'affaissa, évanouie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIIIa" id="XVIIIa"></a><a href="#Table">XVIII</a></h2> + +<h3>Décadence d'une grande institution</h3> + + +<p>Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon +du café Massenet qui servait de lieu de réunion aux membres du Club des +Bonnets de soie noire. Ces messieurs étaient venus assez tard; les +garçons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils +étaient pâles, inquiets; tout, jusqu'à leur costume, sentait le trouble, +et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire:</p> + +<p>—Ça va mal! on jurerait une volée de banqueroutiers qui va partir pour +la Belgique.</p> + +<p>La poésie et l'histoire ont consacré chèrement la gaieté de nos soldats +aux heures qui précèdent la bataille. Tant qu'il y aura des maîtres pour +tenir le pinceau, on éclairera des lueurs rougeâtres du bivouac le +sommeil paisible de Napoléon, à la veille d'Austerlitz. Il y a des +anecdotes légendaires sur la tranquillité un peu bourgeoise de Turenne, +sur la splendide confiance de Condé et sur la soif héroïque de Vendôme. +Henri IV seul fut accusé de coliques, dont il se guérissait à grand +renfort de bons mots et d'estocades.</p> + +<p>Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre +gaieté, et nos bandits eux-mêmes furent de tout temps d'excellents +personnages de comédie.</p> + +<p>Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les +derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut mélancolique.</p> + +<p>Ces messieurs étaient là, mornes et de mauvaise humeur, autour de la +table où brûlait le punch au kirsch. Les habitués du billard avaient +raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgré la +saison d'été, ils avaient tous un double vêtement, et leurs poches +gonflées parlaient de déménagement.</p> + +<p>—Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent méridional +baissé de plusieurs tons.</p> + +<p>—Un temps affreux! répétèrent toutes les voix à la ronde avec des +inflexions diverses et plaintives.</p> + +<p>Le bon Jaffret ajouta:</p> + +<p>—C'est à ne pas jeter un chien dehors.</p> + +<p>Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout à l'heure sur le +quai commençait à se déchaîner; on entendait la pluie tomber à torrents, +et le vent secouait les volets fermés de la fenêtre.</p> + +<p>—Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui était +le moins lugubre des assistants.</p> + +<p>On lui jeta des regards de travers.</p> + +<p>—Quand on n'a rien à perdre..., commença le bon Jaffret.</p> + +<p>—Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du +trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime à connaître ses +chefs, et ce marquis-là me déplaît!</p> + +<p>—Messieurs, je l'ai vu à l'œuvre, dit le Dr Samuel dont la néfaste +figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce garçon n'est pas le +premier venu. Il a monté en ma présence une mécanique qui me semblait +d'abord grossière et puérile, mais qui a réussi complètement. Cette +fille dont je vous ai parlé, la fille à la cerise, est installée à +l'hôtel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue.</p> + +<p>—Ça, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgré lui un sourire, on a beau +être de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli!</p> + +<p>—Qui a les instructions? demanda Comayrol.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, répondit Jaffret, et je ne suis pas trop fâché que +monsieur le marquis ne m'ait pas honoré de sa confiance. Est-ce vous, +docteur?</p> + +<p>Samuel répondit négativement.</p> + +<p>—Alors, nous en sommes au même point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce +ne sera peut-être pas encore pour cette nuit.</p> + +<p>Un soulagement visible éclaira toutes les physionomies.</p> + +<p>—Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, où est notre ardeur +d'autrefois?</p> + +<p>—La tienne est dans ta caisse, bonhomme, répliqua l'ancien clerc de +notaire.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—Je parie que le prudent Annibal a trouvé moyen de faire une petite +absence.</p> + +<p>—Tant pis pour lui! s'écria le fils de Louis XVII. Le Maître n'a pas +l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable!</p> + +<p>Il versa du punch dans les verres, mais personne, excepté lui, n'y +toucha.</p> + +<p>Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il +referma ensuite avec soin.</p> + +<p>—J'ai déjà examiné les contrevents, dit-il en reprenant sa place, +personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons à cœur +ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y +a pas à marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrangée +industriellement, le duc était à nous, comme le joueur est au croupier, +et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la +police correctionnelle. Tout à coup, cet oiseau-là est tombé au milieu +de nous par le tuyau de la cheminée, avec tout notre attirail du temps +jadis: des couteaux, des fausses clefs: la misère! Nous n'avons plus +vingt ans; il nous ramène tout droit à la cour d'assises. Moi, ça ne me +va plus.</p> + +<p>—Ça ne va à personne, fit observer le bon Jaffret.</p> + +<p>—J'ai déjà vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de +notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la maîtrise; mais +Marguerite de Bourgogne était comtesse, comtesse de Clare[*], et nous +avions vingt ans de moins.</p> + +<p>—Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec +une apparence de tranquillité.</p> + +<p>Comayrol baissa la voix pour dire:</p> + +<p>—Si on lui brûlait la politesse?</p> + +<p>—Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y +eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor.</p> + +<p>—On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur +Massenet au travers de la porte.</p> + +<p>—Faites entrer! s'écria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant. +Nous étions en train de boire à sa santé.</p> + +<p>Similor, en grande livrée, passa le seuil. Il salua en maître à danser +et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors. À la +différence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait +rajeuni de quatre lustres.</p> + +<p>Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant à +l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agréable.</p> + +<p>—C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il, +grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les +armes. Il m'est agréable de revoir des chefs à qui j'ai obéi dans le +temps avec fidélité, et dont je suis devenu presque l'égal par le lien +de parenté qui m'unit à mon fils, lequel m'a chargé de vous communiquer +que c'est décidément pour cette nuit la danse.</p> + +<p>—Nous sommes prêts à obéir au Maître, répondit le bon Jaffret.</p> + +<p>—Vous, s'écria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une +semelle: vous êtes aussi ratatiné qu'autrefois. Par exemple, le Louis +XVII a été changé en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne +mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir.</p> + +<p>Samuel lui tendit son verre plein.</p> + +<p>Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit.</p> + +<p>—Ordre du Maître, dit-il en s'approchant de la lumière pour lire: «Nos +amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la réunion, et +m'attendre fût-ce jusqu'au jour...»</p> + +<p>—C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous +coucher, pas vrai, mes vénérables?</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>«Les <i>simples</i> doivent être réunis chez le marchand de vin de la place +Saint-Michel, prêts à partir au premier signal.»</p> + +<p>—C'est fait, dit à son tour Comayrol, ils sont là-bas douze hommes de +premier choix et dont le Maître sera content.</p> + +<p>—Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret, +par-ci par-là, dans les coins.</p> + +<p>—Je suis chargé, poursuivit Similor, de porter moi-même le signal à ces +braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'expédition.</p> + +<p>Samuel traça une ligne de chiffres sur une page arrachée à son calepin +et la lui remit.</p> + +<p>—Le chef des <i>simples</i> est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez +cela et vous direz: «Marchef, au galop!»</p> + +<p>—Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis chargé encore de +vous faire savoir, dans le cas où ça vous plairait, de vous mêler à la +polka, que le signal pour ouvrir la grille, là-bas, avenue Gabrielle, +est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de +passe sont <i>tempête—tant mieux</i>.</p> + +<p>Tout le monde s'inclina.</p> + +<p>—Je suis chargé enfin, acheva Similor, de rapporter au Maître les noms +de ceux qui manquent à la réunion de ce soir.</p> + +<p>—Il ne manque que notre cher Annibal, répondit Jaffret, et il va +peut-être venir.</p> + +<p>—Quant à ça, non, répliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on +n'a <i>coupé la branche</i> chez vous?</p> + +<p>Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise.</p> + +<p>—Très longtemps, répondit Samuel sèchement.</p> + +<p>—Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne +lui offrait point, ça vous paraîtra comme si c'était du fruit nouveau. À +vous revoir, mes vénérables, et soyez bien sages!</p> + +<p>Il remit son chapeau sur sa tête, gagna la porte d'un pas théâtral et +sortit.</p> + +<p>Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour à +tour ses compagnons. L'effroi était peint sur tous les visages.</p> + +<p>—Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des vénérables!</p> + +<p>—Vayadious! s'écria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque +chose ou quelqu'un...</p> + +<p>—Annibal a désobéi, prononça froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa +vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce:</p> + +<p>—Le fait est qu'il a désobéi.</p> + +<p>Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, défiance +était née au sein même du cénacle.</p> + +<p>Ils restèrent tous désormais silencieux et immobiles, à l'exception du +fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un +verre de punch.</p> + +<p>On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors.</p> + +<p>Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait à la pendule quand le +bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le +carreau du corridor.</p> + +<p>Le vieux sanhédrin s'éveilla et toutes les têtes se dressèrent plus +pâles.</p> + +<p>—Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton très leste, l'heure est +avancée, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore à +l'hôtel de Chaves.</p> + +<p>Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la +table.</p> + +<p>—Je suis très las, dit-il, j'ai considérablement travaillé aujourd'hui. +Les mesures à prendre étaient fort compliquées, je les ai prises, et +désormais nous sommes absolument certains du succès.</p> + +<p>—Bravo, Maître! fit le prince tandis que les autres se taisaient. +Saladin continua comme s'il eût reçu l'accueil plus sympathique.</p> + +<p>—Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous +êtes bien sûrs qu'ils sont en caisse?</p> + +<p>—Nous en sommes sûrs, répondit Jaffret.</p> + +<p>—Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur +le duc lui-même a été toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs +envoyés du Brésil chez messieurs de Rothschild.</p> + +<p>—C'est bien de l'argent, fit Comayrol à voix basse.</p> + +<p>—Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton sévère.</p> + +<p>«Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compté sur vous, +je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation +et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les +demander. Mais quant à vous, votre âge et votre <i>prudence</i> (il appuya +sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la réserve.</p> + +<p>Jaffret et le docteur approuvèrent d'un signe de tête. Comayrol +grommela:</p> + +<p>—Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents!</p> + +<p>—Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais été au feu comme un +jeune homme.</p> + +<p>Saladin continua:</p> + +<p>—Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que +moi-même; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez +confiance en moi, vous devez être compromis juste autant que moi-même.</p> + +<p>—Nous voudrions savoir..., commença Jaffret.</p> + +<p>—Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton péremptoire; +j'ai dit: je le veux. Maintenant, je désire vous mettre rapidement au +fait de ce qui va avoir lieu. J'ai passé la plus grande partie de la +journée à l'hôtel de Chaves, où je suis un peu comme chez moi; le Dr +Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les êtres de l'hôtel +aussi bien que si je l'avais habité dix ans. Je n'ai pas à vous +apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au +rez-de-chaussée, gardés par deux employés que monsieur le duc a amenés +du Brésil et qui couchent dans les bureaux mêmes. Ils sont tous les deux +très bien armés, mais ils ne s'éveilleront pas cette nuit. J'y ai mis +ordre.</p> + +<p>—Hein! fit le Prince avec une velléité d'enthousiasme, nous avons enfin +un homme à notre tête.</p> + +<p>—Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur +le duc de Chaves habite le premier étage à gauche, en entrant par +l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite. +J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a été question +entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement +particulier un très joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes, +les <i>simples</i>, comme vous les appelez, ont à l'heure qu'il est la carte +exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si +mieux vous aimez mon père, qui les conduit, a pu, grâce à moi, visiter +les lieux au jour. M<sup>lle</sup> de Chaves, qui n'a rien à me refuser, attendra à +la grille...</p> + +<p>—Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours +compatissant. Pauvre chère jeune personne!</p> + +<p>—C'est un beau temps, répliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique +lui donnera le signal d'ouvrir. Elle échangera le mot de passe avec nos +hommes et les conduira elle-même aux bureaux dont elle a la clef.</p> + +<p>—Quel ange que cette jeune demoiselle! s'écria le Prince attendri. Les +autres, malgré eux, écoutaient avec intérêt.</p> + +<p>Ils ne pouvaient refuser à ce Maître qui s'imposait à eux la précision +du coup d'œil et la netteté de l'exécution.</p> + +<p>—Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Maître Annibal Gioja est en +ce moment même à l'hôtel de Chaves où il a introduit une jeune fille que +je lui avais ordonné de respecter. Ce n'est pas à vous, messieurs, que +j'ai à rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous +plaît, décider à l'instant même du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon +opinion c'est le cas de <i>couper la branche</i>.</p> + +<p>Cette expression, que nous avons déjà employée et qui a son explication +dramatique dans un autre récit[*], faisait partie du vocabulaire secret +des anciens Habits Noirs ou Frères de la Merci.</p> + +<p>C'était un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les +boursiers appellent «exécuter» un homme.</p> + +<p>Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la défense du malheureux +Napolitain. Comayrol prononça quelques paroles timides en sa faveur.</p> + +<p>—Je n'ai ni haine ni colère contre Annibal Gioja, répondit Saladin. Il +n'a fait que son métier en vendant cette fille. Mais en faisant son +métier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive être châtié.</p> + +<p>—Maître, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?</p> + +<p>Saladin répondit par un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connaît aussi bien +que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il +entendait ce que vous venez de nous dire.</p> + +<p>—Vous craignez qu'il trahisse après avoir désobéi? demanda Saladin.</p> + +<p>—Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-être déjà à +l'hôtel de Chaves.</p> + +<p>Samuel, Comayrol et le Prince lui-même semblaient fort ébranlés par +cette opinion.</p> + +<p>—Mes frères, répondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette +nuit, à l'hôtel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux. +Monsieur le duc sera fort occupé, et l'on n'entendra guère au premier +étage nos travailleurs du rez-de-chaussée. Quant au vicomte Annibal, il +n'est pas homme à casser les vitres sans nécessité. Je l'ai vu +aujourd'hui même et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais +complètement changé d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe, +je lui ai donné à peu près carte blanche. En le jugeant d'après son +caractère, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de +l'enlèvement, ensuite sa part dans l'opération.</p> + +<p>—Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donné carte blanche, il n'a pas +désobéi.</p> + +<p>—Nous, de notre côté, poursuivit Saladin sans répondre, nous suivons +l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un +coupable. Annibal est tout rendu sur le théâtre du crime: je veux qu'il +soit le coupable.</p> + +<p>—Il parlera, s'écrièrent deux ou trois voix. Saladin repartit +lentement:</p> + +<p>—Il ne parlera pas!</p> + +<p>À ces derniers mots, il se leva après avoir consulté sa montre.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, vous êtes armés, je suppose?</p> + +<p>Ils l'étaient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs +poches, c'étaient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-tête et +couteaux. Ils avaient des épées dans les manches de leurs parapluies.</p> + +<p>Jamais si mauvais soldats n'avaient porté à la fois plus d'engins de +destruction.</p> + +<p>Quand Saladin donna le signal du départ, chacun d'eux mit en ordre son +arsenal. C'était à faire frémir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce +bon, ce pacifique propriétaire, on eût trouvé de quoi défendre une +barricade.</p> + +<p>Ils suivirent Saladin, leur général, et traversèrent la grande salle du +café Massenet où il n'y avait plus personne. Les garçons avaient retardé +la fermeture de l'établissement par respect pour eux.</p> + +<p>—Nous avons fait une petite débauche, dit Jaffret en passant; nous +dormirons demain la grasse matinée.</p> + +<p>Ils sortirent faisant la tortue avec leurs parapluies, j'allais dire +leurs boucliers, pour gagner deux fiacres qui les attendaient au-dehors.</p> + +<p>Monsieur Massenet, qui les regardait monter en voiture, fit cette +observation:</p> + +<p>—Je ne sais pas s'ils se sont bien amusés ce soir, les braves +messieurs, mais ils s'en vont comme des chiens qu'on fouette.</p> + +<p>Vers deux heures du matin la pluie tombait par douches et le vent +secouait les grands ormes des Champs-Elysées.</p> + +<p>Certes, dans l'opinion des sergents de ville chargés de faire patrouille +et qui avaient cherché un abri je ne sais où, pas une créature humaine +ne devait être égarée sous ce déluge dans toute l'étendue de l'immense +promenade.</p> + +<p>Deux fiacres venaient au petit trot, en longeant le Garde-Meuble, +conduits par des cochers que le poids de leurs carricks inondés +écrasait.</p> + +<p>Soit par suite de l'orage, soit que la main de l'homme y fût pour +quelque chose, les deux becs de gaz qui étaient à droite et à gauche du +jardin de l'hôtel de Chaves ne brûlaient plus. Il y avait là un espace +d'une cinquantaine de pas qui semblait noir comme un four.</p> + +<p>Au milieu de cet espace sombre et juste en face de la grille, une +allumette chimique cria, puis flamba.</p> + +<p>Ce fut tout. Personne ne se montra dans le jardin, au-delà duquel on +voyait briller plusieurs fenêtres de l'hôtel, malgré l'heure avancée.</p> + +<p>Une seconde tentative du même genre eut le même résultat.</p> + +<p>C'était Similor en personne qui donnait ainsi le signal convenu, en +protégeant l'allumette sous l'abri de son chapeau.</p> + +<p>—La demoiselle aura eu peur de s'enrhumer, grommela-t-il. C'est +pourtant une jolie nuit pour travailler!</p> + +<p>Un œil habitué à l'obscurité aurait pu voir que Similor n'était pas +seul. Autour des arbres voisins, il y avait des ombres qui se mouvaient, +et un homme, courbé sous la pluie, marchait à pas de loup le long de la +grille.</p> + +<p>Du bout de l'avenue qui ouvre sur la place de la Concorde les deux +fiacres venaient.</p> + +<p>L'homme qui marchait le long de la grille s'arrêta en poussant une +exclamation d'étonnement.</p> + +<p>—La porte est grande ouverte! murmura-t-il.</p> + +<p>—Bah! dit Similor. Entrez voir, Marchef, mais pas d'imprudence! +Coyatier entra dans le jardin tout noir, et disparut au bout de quelques +pas.</p> + +<p>Les deux fiacres arrivaient. Similor alla vers la portière du premier et +raconta ce qui venait de se passer.</p> + +<p>—Il y a une heure que nous sommes ici, dit-il, et de cinq minutes en +cinq minutes, j'ai donné le signal. Rien n'a bougé.</p> + +<p>En ce moment, Coyatier revenait de son excursion. Il dit:</p> + +<p>—La porte de la maison est grande ouverte aussi.</p> + +<p>—Que faire? demanda Similor.</p> + +<p>La portière du premier fiacre s'ouvrit, et Saladin sauta dans l'eau qui +baignait l'allée.</p> + +<p>—Venez, messieurs, ordonna-t-il à ceux qui restaient dans les voitures.</p> + +<p>L'instant d'après, sous un toit formé par six parapluies, les membres du +Club des Bonnets de soie noire délibéraient.</p> + +<p>Les avis étaient partagés ainsi dans ce conclave: Comayrol, le bon +Jaffret, le Dr Samuel et le Prince lui-même opinaient pour qu'on s'en +allât.</p> + +<p>Mais Saladin, seul de son bord, leur ordonna de rester, et ils +restèrent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIXa" id="XIXa"></a><a href="#Table">XIX</a></h2> + +<h3>Aventures de nuit</h3> + + +<p>Nous avons laissé mademoiselle Guite-à-tout-faire dormant paisiblement +auprès de la duchesse évanouie. Mademoiselle Guite ronfla longtemps de +tout son cœur. Quand elle eut cuvé sa nuit d'Asnières et son déjeuner +de Bois-Colombes, elle s'éveilla dans un très joli boudoir qui était la +dernière pièce du pavillon, en retour sur le jardin.</p> + +<p>—Tiens! se dit-elle, voici une attention délicate de cette chère maman. +Je crois que nous nous entendrons supérieurement ensemble!</p> + +<p>Elle sonna. Deux femmes de chambre attendaient pour sa toilette. La +veille, mademoiselle Guite avait savonné elle-même son col et ses +manches, mais aujourd'hui elle se laissa faire avec une royale +désinvolture.</p> + +<p>Madame la duchesse de Chaves vint la chercher à l'heure du dîner, et +Guite l'embrassa sur les deux joues. Ce n'était pas une méchante +créature, elle ne demandait pas mieux qu'à faire le bonheur de sa +nouvelle famille.</p> + +<p>Elle ne s'aperçut même pas de la froideur qui avait remplacé chez madame +de Chaves les premiers élans de l'amour maternel.</p> + +<p>Elle s'assit à table entre le duc et la duchesse, aussi à son aise que +si elle eût été à la Maison-d'or; en cabinet particulier. Madame de +Chaves l'avait présentée en grande cérémonie.</p> + +<p>Le duc lui sembla un homme froid, taciturne mais poli. Elle fit à peu de +chose près tous les frais de la conversation, et mangea d'excellent +appétit.</p> + +<p>Le duc et la duchesse n'échangèrent entre eux que de rares paroles. La +duchesse était souffrante.</p> + +<p>Quand mademoiselle Guite fut seule après le dîner, car elle n'avait pas +eu l'idée de suivre madame de Chaves dans ses appartements, elle tint +conseil avec elle-même, et se dit:</p> + +<p>—Ici, on doit mourir d'ennui, le plus sage est de se mettre du premier +coup sur un bon pied. Ma chère maman est triste comme un bonnet de nuit, +mon noble père ressemble à un jaloux Espagnol, et monsieur le marquis de +Rosenthal est un des personnages les plus fatigants que je connaisse. On +s'amusera comme on pourra.</p> + +<p>Pour commencer, elle fit atteler et s'en alla au bois toute seule.</p> + +<p>Le lendemain, madame de Chaves garda le lit. Mademoiselle Guite lui fit +une jolie petite visite, le matin, et la prévint qu'elle était prise +pour la journée.</p> + +<p>Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs +de l'hôtel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis +les salons d'apparat jusqu'à la portion réservée aux bureaux et caisse +de la Compagnie brésilienne. Elle dîna dans son appartement avec +monsieur le marquis et se fit conduire à l'Opéra.</p> + +<p>Mademoiselle Guite était plutôt d'Asnières et de la rue Vivienne, 6<sup>e</sup> +étage, que du quartier Le Peletier. Néanmoins, dans sa loge, elle avait +assez bien l'air d'une vraie marquise—beaucoup plus assurément que +Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis.</p> + +<p>C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce +qu'elles peuvent pour ressembler à mademoiselle Guite.</p> + +<p>De profonds moralistes leur ont conseillé de lutter avec mademoiselle +Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du +bon monde. Elles ont obéi et gagnent à cela d'avoir, auprès de leurs +cousins, un succès du même genre, mais un peu moins brillant que celui +de mademoiselle Guite.</p> + +<p>Auprès de leur mari, je ne sais pas.</p> + +<p>À la sortie de l'Opéra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec +mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait +d'elle, mais le cœur lui manqua. C'était grave et dangereux; il remit +la chose au lendemain.</p> + +<p>Il eut tort, car le lendemain, aux premières paroles qu'il prononça, +mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement à son aise.</p> + +<p>—Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-là, dit-elle, mais +moi je suis à tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants +pour me parler raison. Vous n'avez pas la tête de quelqu'un qui fait +gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'étais +venue ici pour enfiler des perles.</p> + +<p>Saladin fut rassuré, mais il gardait encore quelques scrupules.</p> + +<p>—Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment toisée. Mais c'est +qu'il s'agit de quelque chose de très raide.</p> + +<p>—Allez toujours, fit mademoiselle Guite sans s'émouvoir.</p> + +<p>—Il faudrait ouvrir, la nuit qui vient, la porte de la grille donnant +sur l'avenue Gabrielle.</p> + +<p>—J'ai la clef, dit mademoiselle Guite.</p> + +<p>—Comment! déjà! s'écria Saladin émerveillé.</p> + +<p>—Je l'ai demandée pour le cas où il me plairait de rentrer par là de +nuit ou de jour. Je ne me gêne pas; j'ai tout demandé, j'ai tout obtenu, +et malgré cela je m'ennuie. Égrenez votre chapelet.</p> + +<p>Elle crut que Saladin allait l'embrasser, tant il était joyeux, mais il +se borna à lui offrir une décente poignée de main.</p> + +<p>Et il continua son explication qui ne laissa pas d'être longue. +Mademoiselle Guite l'écouta fort attentivement et sans manifester aucun +émoi. Quand l'explication fut achevée, elle dit seulement:</p> + +<p>—En effet, c'est rudement raide, mais bah!</p> + +<p>Puis elle ajouta en fixant sur lui ses grands yeux bleus liquides:</p> + +<p>—Combien que j'aurai pour ma peine?</p> + +<p>—Cinquante mille francs, répondit Saladin. Elle fit la grimace.</p> + +<p>—Voyons ne marchandons pas, reprit-il, cent mille francs, c'est le +dernier mot.</p> + +<p>—Et la clef des champs? demanda mademoiselle Guite.</p> + +<p>—Liberté entière!</p> + +<p>Elle jeta une cigarette à moitié brûlée qu'elle tenait entre ses dents +de lait, frappa dans la main de Saladin et dit résolument:</p> + +<p>—Le jeu est fait, rien ne va plus!</p> + +<p>Saladin resta encore quelque temps à l'hôtel pour en relever le plan +exact et compléter ses instructions. Quand il se retira, mademoiselle +Guite et lui échangèrent une loyale poignée de main.</p> + +<p>—N'oubliez pas les mots de passe, lui dit Saladin.</p> + +<p>—Je n'ai jamais rien oublié de ma vie... à tantôt!</p> + +<p>Saladin s'en allait. Mademoiselle Guite le rappela, et, dussé-je +surprendre le lecteur, elle lui dit:</p> + +<p>—Vous savez, cette femme-là souffre; elle a été bonne pour moi. Je ne +veux pas qu'on lui fasse du mal.</p> + +<p>Saladin n'avait aucune envie de faire du mal à madame la duchesse. Il +protesta de ses bonnes intentions et s'éloigna.</p> + +<p>La soirée n'était pas encore très avancée. Mademoiselle Guite, restée +seule, n'eut pas de remords, mais elle fut prise d'ennui. Elle alla +faire une petite visite de politesse à madame de Chaves qui était +couchée sur une chaise longue et semblait domptée par la fièvre. Cela +lui dépensa une demi-heure.</p> + +<p>En sortant, elle bâillait à se démettre la mâchoire.</p> + +<p>Vers dix heures, elle se fit servir un joli souper et renvoya ses +femmes.</p> + +<p>Elle était de celles qui peuvent manger et boire solitairement avec un +sincère plaisir. Quand la demie après onze heures sonna, elle était +encore à table, humant à petites gorgées son sixième verre de +chartreuse.</p> + +<p>Le souper l'avait mise en joie.</p> + +<p>—C'est l'affaire d'un coup de collier, dit-elle; j'aurais mieux aimé +qu'il fît beau temps, mais j'ai gagné des rhumes pour un louis et il +s'agit ici de cinq mille livres de rentes au dernier vingt!</p> + +<p>C'était le moment convenu. Elle fit sa toilette d'aventures, prit la +clef de la grille et sortit dans le jardin.</p> + +<p>Le jardin était inondé; la pluie tombait à torrents. Mademoiselle Guite +suivit bravement les allées et chercha un abri où elle pût faire +sentinelle.</p> + +<p>Elle se retourna à moitié chemin de la grille et jeta un regard sur +l'hôtel.</p> + +<p>On y voyait briller çà et là quelques lumières, mais c'étaient de celles +qui veillent au chevet des gens endormis. Seule, la chambre à coucher de +M<sup>me</sup> de Chaves était vivement éclairée.</p> + +<p>Les appartements du duc restaient noirs, ainsi que les bureaux de la +Compagnie brésilienne.</p> + +<p>—Mon respectable père est à boire et à jouer, se dit mademoiselle +Guite. Voilà un vrai vivant, qui jette des paquets de billets de banque +à la tête des femmes et qui perd dix mille louis dans une soirée sans +sourciller! Ça me fait de la peine de le voir dévaliser par un cancre +comme M. le marquis de Rosenthal.</p> + +<p>Elle s'arrêta sous l'auvent de chaume d'un pavillon rustique, à quelques +pas de la porte qui s'ouvrait vers l'extrémité de la grille la plus +rapprochée de la place de la Concorde.</p> + +<p>—Je serai bien là, pensa-t-elle. Pourvu qu'ils ne me fassent pas +attendre trop longtemps!</p> + +<p>Un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, et mademoiselle Guite, +n'ayant rien d'autre à faire, se mit à jurer comme un charretier +embourbé. Ses pieds mouillés lui faisaient froid, et, malgré son abri, +les rafales lui fouettaient la pluie au visage.</p> + +<p>Vers minuit et quelques minutes, le temps s'éclaircit. Les nuages, +déchirés par la tourmente, couraient tumultueusement sur l'azur du ciel.</p> + +<p>Dieu sait que mademoiselle Guite ne regardait point l'azur du ciel.</p> + +<p>Vers minuit et demi, les roues d'une voiture grincèrent sur le sable de +l'avenue Gabrielle.</p> + +<p>—Enfin! s'écria mademoiselle Guite.</p> + +<p>Mais avant de dire combien adroitement et fidèlement elle accomplit son +rôle, il nous faut revenir à deux de nos personnages que nous avons +abandonnés depuis longtemps.</p> + +<p>Ce même soir, vers neuf heures, un coupé de place s'arrêta devant la +porte cochère de l'hôtel de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Deux +hommes en descendirent dont l'un semblait être un paysan proprement +couvert; l'autre était vêtu de noir des pieds à la tête.</p> + +<p>C'était un homme de grande taille, qui portait haut, et dont les +mouvements avaient une sorte de raideur. Ses longs cheveux étaient +blancs, sa barbe était grise.</p> + +<p>C'était sans doute le maître du paysan endimanché.</p> + +<p>Ils demandèrent chez le concierge madame la duchesse de Chaves, et on +leur répondit que madame la duchesse, très sérieusement indisposée, ne +pouvait point recevoir.</p> + +<p>Le maître insista de ce ton imposant, quoique poli, qui d'ordinaire +brise la résistance des valets, mais tout fut inutile.</p> + +<p>—À défaut de madame la duchesse, dit-il, je désire voir monsieur le +duc.</p> + +<p>—Monsieur le duc est absent, répondit le concierge.</p> + +<p>—À l'heure qu'il est, il ne peut manquer de rentrer bientôt.</p> + +<p>—Monsieur le duc rentre plus souvent le matin que le soir.</p> + +<p>L'homme vêtu de noir et son paysan se consultèrent.</p> + +<p>Le maître dit, mais cette fois avec une autorité qui n'admettait pas de +réplique:</p> + +<p>—L'affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance. Elle +est importante pour madame la duchesse et pour monsieur le duc, bien +plus encore que pour moi. Veuillez me faire entrer quelque part où je +puisse écrire ou attendre.</p> + +<p>Le concierge n'osa pas refuser. Dans l'accent et surtout dans l'aspect +de cet homme, il y avait quelque chose qui faisait froid et qui en même +temps subjuguait.</p> + +<p>Quand le concierge revint vers sa femme il lui dit:</p> + +<p>—Je viens de voir quelqu'un qui a l'air d'un revenant.</p> + +<p>Pour obéir au désir de l'étranger, on traversa la cour et la salle +d'attente de la Compagnie brésilienne fut ouverte. Sur la table, il y +avait là tout ce qu'il faut pour écrire.</p> + +<p>Le maître s'assit devant la table; le paysan se tenait debout à l'écart; +ils ne se parlaient point.</p> + +<p>Le maître écrivit une lettre qu'il déchira et dont il brûla ensuite les +fragments à la bougie. Il commença une seconde lettre qui eut le même +sort. Quand il eut fini la troisième, dans le courant de laquelle sa +plume avait hésité bien des fois, onze heures sonnèrent à la pendule du +salon voisin.</p> + +<p>—J'ai signé ton nom, dit le maître au paysan; elle s'en souviendra plus +volontiers que du mien.</p> + +<p>Le paysan ne répondit que par un signe de tête qui approuvait.</p> + +<p>Le maître plia la lettre et mit l'adresse: à madame la duchesse de +Chaves, pour lui être portée sur l'heure.</p> + +<p>Puis il appuya sa tête contre sa main et sembla se perdre dans de +profondes réflexions.</p> + +<p>Cela fut long, car le paysan dit, après un silence qui lui avait semblé +sans fin:</p> + +<p>—Voilà minuit qui sonne.</p> + +<p>Le maître se leva en sursaut.</p> + +<p>—Par ce déluge, murmura-t-il, et à cette heure, les Champs-Elysées +doivent être déserts...</p> + +<p>Ils regagnèrent le pavillon du concierge et le maître dit en lui +remettant la lettre.</p> + +<p>—Madame la duchesse de Chaves doit recevoir ce pli à l'instant même. Si +elle dort, il faut l'éveiller.</p> + +<p>—Je vous ai dit..., commença le concierge.</p> + +<p>—Vous m'avez dit, interrompit l'étranger, que madame la duchesse est +malade. Moi, je vous réponds: il faut qu'elle ait ce pli sur l'heure, +fût-elle malade à mourir, et je vous rends responsable du malheur que +pourrait occasionner le plus léger retard.</p> + +<p>Il sortit sur ces mots, laissant le concierge impressionné vivement.</p> + +<p>En remontant dans le coupé de place, le paysan avait donné un ordre. Le +coupé se mit en mouvement, tourna l'angle de l'Elysée, descendit +l'avenue Marigny et entra dans l'avenue Gabrielle.</p> + +<p>C'était le moment de l'éclaircie. Les nuages disjoints, poussés par le +vent d'ouest, allaient en masses tumultueuses, mais la pluie avait cessé +de tomber.</p> + +<p>Le maître et le paysan descendirent de voiture après avoir dépassé la +grille du jardin de Chaves. Le cocher fut payé et s'éloigna.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous allez faire? demanda le paysan qui semblait +inquiet.</p> + +<p>La main tremblante du maître pressa son front.</p> + +<p>—Il y a si longtemps que je ne suis plus du monde! murmura-t-il. C'est +peut-être folie, mais il faut que je la voie. Quelque chose en moi me +crie qu'un malheur menace... un grand malheur! Ce n'est pas ma fièvre de +toutes les nuits qui me tient, c'est un pressentiment, une obsession, un +vertige. Je ne peux pas m'éloigner de cette maison. Derrière les murs de +cette maison je vois comme une bataille qui se livre entre le salut et +le désespoir.</p> + +<p>Il s'approcha de la grille et en saisit les deux premiers barreaux.</p> + +<p>—Dame, fit le paysan, c'est peut-être une idée. Ça ne me gênerait pas +beaucoup de grimper par ici pour descendre de l'autre côté.</p> + +<p>Il parlait bas et pourtant le maître lui imposa silence en serrant son +bras fortement.</p> + +<p>—Écoute! fit-il.</p> + +<p>Un bruit de pas venait du côté de la place de la Concorde.</p> + +<p>Ils traversèrent tous deux l'avenue et se glissèrent sous les arbres du +bosquet.</p> + +<p>Deux hommes approchèrent. Le premier s'arrêta au pied du réverbère qui +était en deçà de la petite porte du jardin de Chaves, à vingt pas tout +au plus de l'abri où mademoiselle Guite tenait sa faction, tandis que +l'autre allait au second réverbère, planté au-delà du jardin.</p> + +<p>—Monte, Martin! dit le second en embrassant la colonne qui soutenait la +lanterne.</p> + +<p>Ils grimpèrent aussitôt comme deux chats, avec une semblable agilité.</p> + +<p>Il y eut un double bruit de verre cassé et les deux becs de gaz +s'éteignirent.</p> + +<p>Mademoiselle Guite, sous son toit de chaume, ne s'ennuyait plus; elle +pensait:</p> + +<p>—Monsieur le marquis me l'avait bien dit! ce sont des gaillards qui +entendent leur affaire. Maintenant les autres vont venir.</p> + +<p>Les deux grimpeurs, cependant, redescendaient tranquillement l'avenue +Gabrielle comme deux travailleurs qui ont accompli leur besogne.</p> + +<p>Sous les arbres, le maître et son paysan avaient suivi cette scène avec +un étonnement plein de curiosité.</p> + +<p>—Il va se passer quelque chose ici! dit le maître.</p> + +<p>—Ça, c'est sûr, répondit le paysan. J'ai idée qu'il vaut mieux pour +nous attendre de ce côté que de l'autre.</p> + +<p>—Peut-être... attendons.</p> + +<p>—Si on attend, reprit le paysan, comme il y a une éternité que je n'ai +fumé et qu'il n'y a pas un chat aux environs, je demande la permission +d'en allumer une.</p> + +<p>Le maître ne répondit point. Le paysan bourra sa pipe et frotta sur son +genou une allumette chimique qui prit feu aussitôt.</p> + +<p>Ils étaient sur la lisière du bosquet.</p> + +<p>Ils entendirent un éclat de rire argentin de l'autre côté de la grille +et le bruit d'une clef dans la serrure.</p> + +<p>—À la bonne heure! dit mademoiselle Guite, voilà un signal qui se voit +mieux quand on a pris la précaution d'éteindre les lanternes!</p> + +<p>La porte ouverte tourna sur ses gonds.</p> + +<p>—Eh bien! ajouta mademoiselle Guite, impatiente.</p> + +<p>Le maître mit un doigt sur sa bouche et traversa le premier l'avenue +Gabrielle. Le paysan suivait.</p> + +<p>—Tiens! fit mademoiselle Guite, vous n'êtes que deux. Donnez-vous la +peine d'entrer.</p> + +<p>«Ah! saperlotte! s'interrompit-elle, étourdie que je suis! je ne sais +pas encore bien mon métier de factionnaire. J'allais oublier les mots de +passe. Voyons, <i>tempête</i>! que répondez-vous?</p> + +<p>Elle faisait mine de défendre l'entrée en riant, car elle n'avait aucune +espèce d'inquiétude.</p> + +<p>L'étranger habillé de noir, au lieu de répondre, lui planta la main sur +la bouche si hermétiquement que son premier cri même fut étouffé.</p> + +<p>—Ton mouchoir, Médor! dit-il tout bas, et vite! bâillonne-moi ça en +deux temps!</p> + +<p>Mademoiselle Guite voulut se débattre, mais les deux hommes étaient +robustes. Le mouchoir, solidement lié sur sa bouche, la rendit muette. +Le maître l'enleva dans ses bras.</p> + +<p>—Cherche une porte ouverte, ordonna-t-il à Médor.</p> + +<p>Celui-ci se mit en quête aussitôt et n'eut pas de peine à trouver +l'entrée du pavillon en retour que mademoiselle Guite, en sortant, avait +laissée entrebâillée.</p> + +<p>Le maître passa le seuil, après avoir dit au paysan:</p> + +<p>—Reste-là, guette la maison et surtout le dehors.</p> + +<p>Il déposa sur un divan la jeune fille qu'il tenait entre ses bras. La +lampe était restée allumée; il la regarda et eut un mouvement de +surprise.</p> + +<p>Cela ne l'empêcha pas d'arracher les cordons de tirage des fenêtres, +dans l'intention évidente de garrotter sa prisonnière.</p> + +<p>Mais, avant de commencer ce travail, il regarda encore la jeune fille +qui se débattait faiblement et une expression émue vint à son visage.</p> + +<p>—Elle ressemble à l'idée que je me suis faite, murmura-t-il, je la +voyais ainsi en rêve... si c'était...</p> + +<p>Il n'acheva pas et d'un geste brusque il enleva le bâillon.</p> + +<p>—Qui êtes-vous, mon enfant? demanda-t-il d'une voix troublée.</p> + +<p>—Je suis, répondit mademoiselle Guite, qui se redressa dans son +orgueilleuse colère, je suis madame la marquise de Rosenthal, et prenez +garde à vous!</p> + +<p>L'étranger respira comme si on lui eût enlevé un poids de dessus le +cœur.</p> + +<p>En un tour de main, madame la marquise de Rosenthal fut bâillonnée de +nouveau et liée comme un paquet.</p> + +<p>L'étranger, après l'avoir déposée sur le divan, éteignit la lampe, +sortit et referma la porte à clef.</p> + +<p>La pluie recommençait à tomber, et le vent qui criait dans les arbres +annonçait un redoublement de bourrasque.</p> + +<p>L'étranger siffla doucement; Médor accourut.</p> + +<p>—Il y a une porte ouverte là, dit-il en montrant le corps de logis du +côté des appartements de madame de Chaves, où l'on voyait maintenant +briller de la lumière.</p> + +<p>—Qu'as-tu vu? demanda le maître.</p> + +<p>—Rien du dehors, mais, de l'intérieur, j'ai vu ouvrir cette porte. +Quatre hommes sont sortis avec une lanterne qui m'a montré une figure de +connaissance: le vieux jeune premier empaillé que j'avais vu avec +monsieur le duc sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. Les +hommes ont longé la maison à pas de loup et sont entrés là-bas.</p> + +<p>Il désignait du doigt la partie du rez-de-chaussée affectée aux bureaux +de la Compagnie brésilienne.</p> + +<p>—Je me suis coulé derrière eux, ajouta-t-il, et j'ai entendu un bruit +comme si on crochetait une porte!</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Non. L'empaillé disait: «Dépêchez-vous et n'ayez pas peur, monsieur le +duc est trop occupé pour nous entendre.»</p> + +<p>Ils avaient marché en parlant jusqu'à la porte ouverte située sous les +fenêtres de l'appartement de monsieur de Chaves. Le maître hésita un +instant, puis il entra en disant:</p> + +<p>—Fais bonne garde. Je ne sais pas où je vais, mais il y a quelque chose +de plus fort que moi qui me pousse.</p> + +<p>Il monta à tâtons un escalier de service.</p> + +<p>Sur le carré qui terminait cet escalier, il s'arrêta pour écouter et +entendit un bruit prochain qui ressemblait à une lutte.</p> + +<p>Son regard qui cherchait de tous côtés rencontra une ligne étroite, à +peine perceptible, qui brillait à vingt pas de lui, entre un seuil et +une porte.</p> + +<p>Au moment même où il s'ébranlait pour aller de ce côté, un cri déchirant +se fit entendre précisément derrière cette porte—un cri de femme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXa" id="XXa"></a><a href="#Table">XX</a></h2> + +<h3>La lettre de Médor</h3> + + +<p>C'était cette même nuit, nous ne l'avons pas oublié, aux environs de +onze heures, que l'amoureux tête-à-tête du comte Hector de Sabran et de +mademoiselle Saphir avait été troublé par une lâche et violente attaque, +dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides +jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au +moment où le fiacre qui lui servait de prison s'ébranlait. La dernière +parole qu'elle eut entendue était celle-ci: à l'hôtel de Chaves.</p> + +<p>Sa première pensée quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand +corridor où on la portait à bras, fut un vague souvenir de la douleur +horrible qu'elle avait éprouvée en voyant tomber Hector sous le coup qui +le terrassait.</p> + +<p>Qu'était-il devenu? Qui l'avait secouru? Était-ce une mortelle blessure?</p> + +<p>Sa seconde pensée fut: je suis à l'hôtel de Chaves.</p> + +<p>C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà +où se reprendre pour espérer ou pour combattre.</p> + +<p>Les gens qui la portaient causaient.</p> + +<p>—Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à +l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade, +elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle +sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel. +Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le +faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil, +mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les +convenances.</p> + +<p>—Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des +porteurs; elle est comme morte.</p> + +<p>—Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le +lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je +l'aimerais mieux un peu plus émouillante, car monsieur le duc va nous +revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur détestable pour tout +l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas à choisir. Doucement! +voici la porte de madame la duchesse.</p> + +<p>Ils étaient montés par l'escalier de service de l'aile droite, et +passaient naturellement devant l'entrée des appartements de madame de +Chaves.</p> + +<p>On fit silence; on écouta: toute cette portion de l'hôtel était +silencieuse.</p> + +<p>D'un regard perçant, Saphir, que l'on croyait évanouie, essaya de +reconnaître le lieu où elle passait ainsi.</p> + +<p>Nos hommes portaient de la lumière. Elle put voir toutes les +particularités de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme +antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.</p> + +<p>À l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de +Chaves. C'était là que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.</p> + +<p>S'il existait un instrument avec un nom finissant en mètre pour mesurer +l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans +ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrés. Il avait +déserté le cercle illustre où les gens à la mode ruinent leur bourse et +leur vie. Le sauvage avait fini par dévorer en lui le gentilhomme, et +Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares débauches des +aventuriers de l'autre hémisphère.</p> + +<p>Sans prétendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette +force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les +petites maisons du dernier siècle, qui contenaient cinq cent mille écus +de meubles et de tableaux sont généralement démolies, mais nos roués, +plus économes, font du moins leurs farces en garni.</p> + +<p>À Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regardé comme +le symptôme de la dernière décadence.</p> + +<p>Monsieur le duc n'était pas plus de Paris que les jaguars mexicains +enfermés dans leurs cages au Jardin des Plantes.</p> + +<p>Son appartement, très riche et orné à la créole, avait une couleur et +des parfums énergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des +aventuriers de l'Amérique espagnole.</p> + +<p>Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le +duc avait été là maintes fois jouer ces homériques parties où chacun +abrite son or derrière un couteau dégainé. Vous eussiez reconnu chez +monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les récits +du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqué dans les États de l'Union, +ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprès du mince poignard +portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.</p> + +<p>Au moment où Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la +chambre à coucher était vide, mais derrière les draperies légères d'une +galerie régnante qui rappelait l'éternelle véranda des habitations +tropicales, on voyait deux nègres de stature athlétique, étendus sur des +nattes et dormant.</p> + +<p>Ils portaient la livrée de Chaves. Au bruit que fit la porte en +s'ouvrant, ils se relevèrent sur le coude et leurs yeux blancs +brillèrent au milieu de leurs faces d'ébène.</p> + +<p>Les porteurs de Saphir la déposèrent sur le lit.</p> + +<p>—Ici! dit Gioja.</p> + +<p>Les deux Noirs se levèrent aussitôt. C'étaient des animaux magnifiques +qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des planètes ou des dieux.</p> + +<p>Gioja leur parlait comme à des chiens.</p> + +<p>—Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous +avez vu.</p> + +<p>—Maître battra, gronda Saturne.</p> + +<p>Gioja leva une grosse canne qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Les deux nègres courbèrent l'échine et se dirigèrent vers la porte.</p> + +<p>—Si maître ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur +langage, vous l'apporterez.</p> + +<p>En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne étaient des +hommes libres.</p> + +<p>Dès qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui était sur +la table et s'approcha du lit pour éclairer le visage de Saphir.</p> + +<p>Ils étaient là quatre coquins fort bien vêtus. Leur emploi nécessite une +certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont +pas le même genre de bassesse que les visages des simples bandits.</p> + +<p>Il y a en eux du maquignon et de l'expert en œuvres d'art.</p> + +<p>L'admirable beauté de la jeune fille, soudainement illuminée par l'éclat +de la lampe, leur sauta aux yeux comme un éblouissement.</p> + +<p>Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant +l'apparition de la diva.</p> + +<p>—Ah! firent-ils à l'unanimité, morceau de roi! combien?</p> + +<p>Gioja cligna de l'œil.</p> + +<p>—Autant d'or et de billets de la Banque de France, répondit-il, que +nous pourrons en emporter à nous quatre dans nos poches, sous nos +chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans +des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui +sont à nous.</p> + +<p>Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une +explication.</p> + +<p>Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumière de la +lampe au-devant de ses yeux.</p> + +<p>—Une belle statue de marbre! murmura-t-il.</p> + +<p>Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.</p> + +<p>—Elle se gardera elle-même, ajouta le vicomte Annibal en reposant la +lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'éveiller. Nous +avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne +est ailleurs.</p> + +<p>Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une +bougie et la mit allumée dans sa lanterne.</p> + +<p>Ils traversèrent les corridors à pas de loup et descendirent l'escalier +de service situé du même côté que le pavillon en retour, où madame la +marquise de Rosenthal faisait sa résidence.</p> + +<p>Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte +cochère, ouverte à deux battants et une voiture roulant sur le pavé de +la cour.</p> + +<p>—Déjà Son Excellence! s'écria Gioja. Il faut nous hâter, mes braves. Du +reste, vous serez traités en enfants gâtés; on a enlevé tous les +cailloux de votre route. Les deux caissiers brésiliens ont bu ce soir +des grogs qui leur donneront de beaux rêves, jusqu'à ce qu'on les +éveille à coups de bâton.</p> + +<p>Ils arrivaient en bas. Le jardin fut traversé en suivant le mur du +rez-de-chaussée. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrêta pour prêter +l'oreille.</p> + +<p>—C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.</p> + +<p>De grosses gouttes, en effet, recommençaient à tomber et sonnaient en +frappant les branches des arbres.</p> + +<p>Nos quatre rôdeurs de nuit entrèrent dans le vestibule des bureaux. Il y +avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale +fut crochetée en un clin d'œil.</p> + +<p>Ils pénétrèrent dans les bureaux mêmes et rendirent tout d'abord une +visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme +des souches, à droite et à gauche de la pièce où se trouvait la caisse.</p> + +<p>—Le grog était bien préparé, dit Gioja. À l'ouvrage!</p> + +<p>Les querelles entre deux fabricants célèbres ont révélé le néant des +serrures à combinaisons et à secret. Ce sont des obstacles +insurmontables pour les profanes, mais les véritables adeptes dans l'art +s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulève avec une ficelle.</p> + +<p>Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que +celles des chirurgiens à la mode. Il opéra. La serrure tâtée, sondée, +caressée, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or +avec de monstrueux paquets de billets de banque.</p> + +<p>Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire étaient bien +renseignés. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement +les deux sommes annoncées.</p> + +<p>Gioja et ses compagnons se chargèrent à la hâte comme des mulets et +n'eurent rien de plus pressé que de déguerpir.</p> + +<p>—Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver +l'oiseau d'or déniché. Je suis fâché de ne pas voir la figure qu'il +fera... À la grille!</p> + +<p>La pluie tombait à torrents. Malgré le bruit du vent et de l'orage, +Gioja s'arrêta pour écouter une sorte de tumulte qui avait lieu dans +l'aile habitée par monsieur le duc de Chaves.</p> + +<p>Il tourna la tête vers les fenêtres de Son Excellence et vit, sur les +carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.</p> + +<p>—Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.</p> + +<p>Et il continua son chemin vers la grille, en disant à l'homme porteur de +la trousse:</p> + +<p>—Fais-nous sauter cette dernière serrure!</p> + +<p>Mais à ce moment-là même, il recula effrayé en se trouvant devant une +porte ouverte. Son hésitation ne dura qu'un instant.</p> + +<p>—Éteignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et +sauve-qui-peut!</p> + +<p>Ils s'élancèrent, en effet, sous les arbres.</p> + +<p>Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait +redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientôt.</p> + +<p>Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un éclat +de rire dans ces ténèbres diaboliques.</p> + +<p>—Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un +éclair, déchirant les nuages, éclaira pour un instant un tableau ainsi +fait: quatre hommes séparés par un large espace et entourés chacun par +plusieurs bandits qui avaient le couteau levé.</p> + +<p>À l'écart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au +milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux +noirs.</p> + +<p>Tout rentra dans la nuit.</p> + +<p>—Merci, dit encore la voix qui parlait à Gioja, tu as fait pour nous +toute la besogne.</p> + +<p>Pendant que les échos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:</p> + +<p>—<i>Coupez la branche!</i></p> + +<p>Il y eut des cris étouffés, un râle plaintif, puis le silence.</p> + +<p>Aussitôt que Gioja et ses compagnons eurent quitté la chambre à coucher +de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et +releva sa tête pâle.</p> + +<p>La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une résolution +virile.</p> + +<p>Un instant, elle écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, puis elle +sauta hors du lit et se dirigea à son tour vers la sortie.</p> + +<p>—Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisément +l'appartement de madame la duchesse de Chaves.</p> + +<p>Ses pas qui, d'abord, avaient chancelé, se raffermirent, à mesure +qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pensée +d'envoyer du secours à Hector la soutenait.</p> + +<p>La galerie était longue et plongée dans une obscurité presque complète. +Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par éclats +intermittents, la lampe mourante.</p> + +<p>Saphir parvint jusqu'à cette place où le vicomte Gioja avait dit: +Doucement! n'éveillons pas madame la duchesse.</p> + +<p>Il y avait là plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de +l'une d'entre elles qui s'ouvrit.</p> + +<p>C'était une chambre obscure, à l'extrémité de laquelle une large +ouverture, garnie de portières relevées, laissait voir une seconde +pièce, où une lampe brillait.</p> + +<p>La lampe était posée sur un guéridon, auprès d'un lit qui supportait une +femme étendue.</p> + +<p>Madame de Chaves avait la tête appuyée contre sa main et lisait. Saphir +pouvait voir son beau visage languissant et décoloré.</p> + +<p>Elle appuya sa main sur sa poitrine où son cœur bondissait.</p> + +<p>Madame de Chaves semblait absorbée profondément par sa lecture.</p> + +<p>Nous connaissons la lettre qu'elle tenait à la main; elle avait été +écrite, cette nuit même, dans la salle d'attente du rez-de-chaussée, par +l'un de ces deux personnages qui avaient demandé madame la duchesse, +puis monsieur le duc avec tant d'instance.</p> + +<p>La lettre était ainsi conçue:</p> + +<p>«Madame, voilà bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoyé +le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.</p> + +<p>«Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne +de vous, malgré le bizarre métier auquel le sort l'a réduite. Elle est +avec de pauvres bonnes gens qui lui ont été secourables et à qui vous +devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom +mademoiselle Saphir.</p> + +<p>«Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace—et vous +aussi peut-être. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous +malade à la mort, il faut que je sois introduit près de vous.»</p> + +<p>Ce message était signé d'un nom que M<sup>me</sup> de Chaves avait lu tout de +suite, avant même de parcourir les premières lignes, et qui éveillait en +elle un monde de souvenirs: Médor.</p> + +<p>Médor!—Autrefois le brave garçon ne savait pas écrire, et l'écriture de +cette lettre ressemblait... Était-ce possible?</p> + +<p>Lily se sentait devenir folle.</p> + +<p>Elle lisait pourtant, laborieusement, le cœur serré par l'angoisse, car +elle avait été trompée, mais le cœur soulevé aussi par d'immenses élans +de joie.</p> + +<p>Quand elle eut achevé, sa tête s'inclina sur sa poitrine.</p> + +<p>—C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il +aime et que j'aimais en l'écoutant... Saphir!</p> + +<p>Dans le silence une douce voix s'éleva qui dit:</p> + +<p>—Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.</p> + +<p>La duchesse, stupéfaite, leva les yeux. À quelques pas d'elle, la +lumière éclairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rêves de +mère amoureuse.</p> + +<p>Madame de Chaves voulut s'élancer hors de son lit et serait tombée sur +le tapis, si Saphir ne l'eût retenue dans ses bras.</p> + +<p>Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans +ses grands yeux bleus fixés sur elle avec des larmes, balbutiait:</p> + +<p>—C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien +plus belle!... Oh! je suis éveillée et j'ai ma fille sur mon cœur!</p> + +<p>—Puissiez-vous dire vrai, madame, répliqua Saphir, car toute mon âme +s'élance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-être +en danger de mourir.</p> + +<p>La duchesse ne comprenait point. Saphir se dégagea de ses bras et courut +vers le secrétaire ouvert où il y avait des plumes, de l'encre et du +papier.</p> + +<p>Elle écrivit rapidement deux lignes.</p> + +<p>«Cher père et chère mère, rassurez-vous je suis sauvée. Un autre reste +en péril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai +d'Orsay; à la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un blessé et +vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.»</p> + +<p>—Hector blessé! dit la duchesse qui lisait par-dessus son épaule. +Saphir pliait déjà la lettre. Elle sonna elle-même.</p> + +<p>—Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sûre.</p> + +<p>—Si nous allions!... commença M<sup>me</sup> de Chaves.</p> + +<p>—Nous irons... ou du moins j'irai, car vous êtes bien faible, mais il +faut envoyer d'abord.</p> + +<p>Une femme de chambre se présentait. Saphir la regarda en face.</p> + +<p>—Celle-ci est dévouée, n'est-ce pas! demanda-t-elle à madame de Chaves.</p> + +<p>La duchesse répondit:</p> + +<p>—Je suis sûre d'elle.</p> + +<p>L'instant d'après, Brigitte partait en courant avec les instructions +précises qui devaient lui faire trouver le théâtre Canada. Elle avait +ordre d'éveiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la +duchesse et de faire atteler.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIa" id="XXIa"></a><a href="#Table">XXI</a></h2> + +<h3>Un vieux lion qui s'éveille</h3> + + +<p>Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules +de nouveau, étaient assises l'une auprès de l'autre sur le canapé où, +l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronflé.</p> + +<p>Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir était en ce +lieu, à cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses! +Chaque fois que la jeune fille commençait son récit une pluie de baisers +l'interrompait.</p> + +<p>La duchesse était guérie, la duchesse était folle de joie; elle +comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux +hésitations qui l'avaient prise si vite en présence de <i>l'autre</i>.</p> + +<p>Elle parlait de l'autre à Saphir qui ne pouvait pas la comprendre, +puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.</p> + +<p>La duchesse interrogeait, elle coupait les réponses, elle remerciait +Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et pitié. Sa beauté +avait des rayons. On n'eût point su dire laquelle de Saphir ou d'elle +était belle le plus admirablement.</p> + +<p>—Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle. +Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours +ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir +avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te +rencontrer, t'aimer!</p> + +<p>Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame +de Chaves la sécha à force de baisers.</p> + +<p>—Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous +maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie. +Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?</p> + +<p>Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides +de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine.</p> + +<p>—Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais +comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer +comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une +saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de +cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus... +Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à +cela.</p> + +<p>—Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement.</p> + +<p>Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir +écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné +des chers petits enfants.</p> + +<p>Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait +en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne +se possédait plus.</p> + +<p>—Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain. +Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne +point vous séparer dans mon amour.</p> + +<p>—Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi, +chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route +de Maintenon?</p> + +<p>—Je vous avais vue si belle, ma mère!... commença la jeune fille.</p> + +<p>—Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne +saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...</p> + +<p>Elle allait dire: «à ton père», mais n'acheva pas et un voile de pâleur +descendit sur son visage.</p> + +<p>—Écoute, fit-elle mystérieusement, tout à l'heure, dans cette lettre +qui me parlait de toi, je croyais reconnaître son écriture. Mais, se +reprit-elle, que vais-je dire là? Je perds la tête tout à fait. Comment +me comprendrais-tu, puisque tu avais un an à peine. Tiens, regarde, te +voilà!</p> + +<p>Elle s'était levée plus pétulante qu'une vierge de seize ans et avait +été chercher dans son livre d'heures la photographie envoyée par Médor.</p> + +<p>Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:</p> + +<p>—Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir était émue et toute +sérieuse.</p> + +<p>—Je ne reconnais que vous, ma mère, dit-elle en portant le portrait à +ses lèvres. Mais il y a en moi un trouble étrange, une fatigue que je ne +saurais définir: c'est comme si ma mémoire comprimée allait éclater. Il +me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me +souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage bercé entre +vos bras bien-aimés.</p> + +<p>Madame de Chaves l'attira doucement contre son cœur et, baissant la +voix jusqu'au murmure, elle dit:</p> + +<p>—Tu avais autrefois...</p> + +<p>Elle s'arrêta, presque confuse, et Saphir rougit dans un délicieux +sourire.</p> + +<p>—Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves +qui ajouta:</p> + +<p>«Tu sais bien de quoi je parle, le signe?</p> + +<p>—Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissèrent. +Elles riaient toutes deux avec un trouble où il y avait une ineffable +pudeur.</p> + +<p>—Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de +naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel côté?</p> + +<p>—Ici, répliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son +épaule droite et son sein.</p> + +<p>Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir +eut peine à l'entendre:</p> + +<p>—Je veux voir.</p> + +<p>—Et je veux que tu voies, répondit la jeune fille, qui la tutoyait pour +la première fois.</p> + +<p>Ce furent encore des baisers.</p> + +<p>Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouillée devant elle, commença +d'une main qui tremblait à détacher les agrafes de la robe.</p> + +<p>Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les +deux mains en poussant un cri d'épouvante.</p> + +<p>La duchesse se leva, effrayée à son tour, et regarda en arrière, suivant +le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drapée de portières par où +elle était entrée.</p> + +<p>Il y avait là deux noirs visages éclairés par des yeux blancs qui +semblaient étinceler.</p> + +<p>—Que faites-vous là? balbutia la duchesse, bégayant de colère en même +temps que de frayeur.</p> + +<p>Entre les deux faces d'ébène de Saturne et de Jupiter, une troisième +figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougeâtre.</p> + +<p>Monsieur le duc de Chaves était ivre, mais non point tant qu'il avait +coutume de l'être en rentrant à ces heures de nuit. Il n'avait perdu que +la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on était venu +l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.</p> + +<p>—Cette belle enfant est à moi, dit-il, parlant le français aussi +péniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forcé de la venir chercher +jusqu'ici?</p> + +<p>—C'est ma fille, répondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse +étranglait dans sa gorge.</p> + +<p>Le duc se prit à rire et fit un geste; les deux noirs s'ébranlèrent.</p> + +<p>—Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.</p> + +<p>—C'est ma fille! répéta madame de Chaves qui fit un pas à la rencontre +des deux Noirs.</p> + +<p>Ceux-ci reculèrent, interdits.</p> + +<p>Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit +de l'épaule gauche de Saturne et de l'épaule droite de Jupiter.</p> + +<p>—Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en +verrons-nous une chaque semaine? <i>Diabo me cogo</i>! moi qui perds +toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achetée et payée.</p> + +<p>Son rire énervé continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et +des poignées d'or roulèrent en s'éparpillant sur le tapis.</p> + +<p>—Voyez plutôt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis, +s'adressant aux Noirs:</p> + +<p>—Apporte! <i>Pe de cabra!</i></p> + +<p>La cravache siffla de nouveau.</p> + +<p>Les deux nègres se précipitèrent et, malgré les efforts désespérés de +madame de Chaves, ils s'emparèrent de Saphir qui restait pétrifiée par +l'horreur.</p> + +<p>—Allez! ordonna le duc.</p> + +<p>Les deux Noirs enlevèrent Saphir et il s'apprêta à les suivre.</p> + +<p>—C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse +femme avec démence en s'accrochant à ses vêtements.</p> + +<p>Il se débarrassa d'elle d'un geste violent et ne se détourna même pas +pour la voir tomber évanouie.</p> + +<p>Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment où Annibal Gioja +et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le +jardin, les bureaux de la Compagnie brésilienne.</p> + +<p>Monsieur le duc avait reçu le message d'Annibal au beau milieu d'une +veine inusitée qui amoncelait devant lui des tas d'or.</p> + +<p>Il n'avait pas même hésité, tant sa fantaisie était grande.</p> + +<p>En arrivant il s'était fort étonné de ne trouver ni Annibal ni la +danseuse de corde.</p> + +<p>Saturne et Jupiter, effrayés par la colère terrible qui lui montait au +cerveau, s'étaient mis à chercher. Saphir avait laissé entrouverte la +porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guidés par le +bruit des voix, n'eurent pas de peine à retrouver sa piste.</p> + +<p>Le lecteur sait le reste.</p> + +<p>Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une +bouteille de rhum débouchée et un verre à demi plein.</p> + +<p>Saphir fut déposée sur le lit où déjà une fois on l'avait étendue.</p> + +<p>Les deux Noirs, remerciés par un dernier coup de cravache, furent mis +dehors, et le duc poussa la porte sur eux, après quoi, il vint vider son +verre de rhum.</p> + +<p>Il avait toujours ce rire hébété des gens ivres. En allant de la table +au lit, il grommela quelques mots portugais, entremêlés de jurons.</p> + +<p>Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux +épouvantés, et se dit à lui-même:</p> + +<p>—<i>Raios</i>! Annibal avait raison, voici une belle créature!</p> + +<p>Et, sans autre préambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de +Saphir.</p> + +<p>Mais à quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures +traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte +comme un homme.</p> + +<p>C'était un de ces grands lits carrés qui n'ont pas de ruelle. Saphir +raidit sa taille souple et, se débarrassant de l'étreinte du sauvage, +elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre côté du lit.</p> + +<p>Le duc n'en rit que plus fort.</p> + +<p>—<i>Apre</i>! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les +<i>macacas de Diabo</i>! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma +belle, je ne déteste pas les griffes de panthères ni les dents de +tigresses.</p> + +<p>Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour +du lit.</p> + +<p>De ce côté, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une +seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui était chose aisée, mais +monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se déchirer. +Seulement les dernières agrafes de son corsage, arrachées toutes à la +fois, découvrirent son fichu, tandis que ses cheveux dénoués inondaient +ses épaules.</p> + +<p>Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide à voir.</p> + +<p>Le duc poussa un râle de faune.</p> + +<p>—Sur mon salut éternel, dit Justine dont les deux mains étaient déjà +prisonnières, je suis la fille de votre femme!</p> + +<p>—Tu mens, répondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui +a le signe. Ah! ah! <i>bestiaga</i>! l'autre n'est pas si méchante que toi.</p> + +<p>Justine parvint à dégager une de ses mains et d'un geste désespéré, elle +arracha elle-même le fichu, dernier voile qui défendît sa poitrine.</p> + +<p>Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides +s'injectèrent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge.</p> + +<p>—<i>Burra</i>! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle!</p> + +<p>Ce qui aurait dû arrêter sa brutale passion l'exalta jusqu'au délire. Il +se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous +deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre côté.</p> + +<p>Là, Justine resta sans mouvement et la bête fauve victorieuse gronda:</p> + +<p>—<i>Os raios m'escartejâo</i>! je suis le maître!</p> + +<p>Mais à ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme +l'acier répondit:</p> + +<p>—Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer à terre.</p> + +<p>Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la tête +sans se retourner. Mais la voix répéta d'un accent plus impérieux.</p> + +<p>—Monsieur le duc, relevez-vous!</p> + +<p>Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait +pas. C'était un personnage de haute taille, maigre et vêtu de noir de la +tête aux pieds. Il avait un grand visage pâle avec des yeux fiers mais +mornes et voilés par une sorte de brume. Sa barbe était grise, ses +cheveux étaient blancs.</p> + +<p>Monsieur de Chaves s'était relevé tout étourdi, mais l'aspect de cet +inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son +sang-froid.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur.</p> + +<p>L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux épées, dont il +jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc.</p> + +<p>—Mon nom importe peu, dit-il. Voici bientôt quinze ans, vous m'avez +pris ma femme au moyen d'une lâche tromperie. Dès ce temps-là vous +auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez épousée par +un mensonge après vous être fait veuf par un assassinat: vous voyez que +je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre +cette même enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais +comme une bête féroce. Comme une bête féroce j'aurais pu vous abattre, +moi surtout qui ai oublié bien longtemps d'où je sors. Mais en touchant +une épée, je me suis souvenu de ma qualité de gentilhomme. +Défendez-vous!</p> + +<p>Le duc l'avait écouté sans l'interrompre. En l'écoutant, loin de relever +l'épée, il s'était rapproché d'une console placée entre les deux +fenêtres et dont la tablette supportait diverses armes.</p> + +<p>Il y prit un revolver et l'arma.</p> + +<p>—Je vais me défendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui +refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes.</p> + +<p>Il visa. Un premier coup partit. L'étranger eut un tressaillement.</p> + +<p>Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de +nouveau.</p> + +<p>L'étranger avait fait un pas vers lui.</p> + +<p>Monsieur le duc tira; mais à peine le coup eut-il retenti que le +revolver s'échappa de sa main fouettée par l'épée.</p> + +<p>L'étranger avait encore tressailli.</p> + +<p>Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat +d'épée lui fit lâcher prise.</p> + +<p>Il bondit avec un cri de rage jusqu'à l'autre extrémité de la chambre, +où pendait une carabine de chasse. L'étranger ramassa l'épée qui était à +terre; il rejoignit le duc au moment où celui-ci armait vivement la +carabine et, lui plaçant la pointe de son arme au nœud de la gorge, il +lui dit:</p> + +<p>—Lâchez cela et prenez ceci, ou vous êtes mort!</p> + +<p>Il lui tendait la garde de la seconde épée.</p> + +<p>Le duc obéit enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre +posture, il lança un coup à bras raccourci dans le ventre de l'étranger +qui para sur place et dit encore:</p> + +<p>—Mettez-vous en garde.</p> + +<p>Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coupé en deux par un +coup droit qui lui traversa la poitrine.</p> + +<p>La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle +s'était traînée à genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait +ses sens parcourut la chambre d'un regard égaré.</p> + +<p>Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se +tenait debout immobile auprès de lui, serrant encore son épée sanglante +dans sa main.</p> + +<p>—Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta:</p> + +<p>—Ma fille! ton père! ton père!</p> + +<p>Elle aida Justine à se relever, et toutes deux revinrent à l'étranger +qui souriait doucement, mais semblait avoir peine à se soutenir.</p> + +<p>—Justin! répéta la duchesse, Dieu t'a envoyé...</p> + +<p>—Mon père! c'est mon père qui m'a sauvée!</p> + +<p>Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis +s'affaissa dans leurs bras aussitôt qu'elles l'eurent touché.</p> + +<p>Monsieur le duc était un tireur habile. Les deux balles de son revolver +avaient porté.</p> + +<p>Le lendemain, l'hôtel de Chaves était une maison déserte. À l'extérieur, +au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honoré, doit dans l'avenue +Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'être donné +rendez-vous.</p> + +<p>Il y avait, Dieu merci, matière à chroniques et à bavardages. Le corps +de monsieur le duc avait été retrouvé percé d'un coup d'épée au milieu +de sa chambre à coucher. Le lit était défait, quoiqu'on n'y eut point +couché, les meubles étaient dérangés, et un revolver tombé à terre avait +tiré deux de ses coups.</p> + +<p>Les Noirs et les autres domestiques interrogés avaient répondu que +certains bruits s'étaient fait entendre dans la nuit, mais qu'à l'hôtel +de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on était +habitué à entendre toutes sortes de bruits.</p> + +<p>Ce n'était pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la +Compagnie brésilienne s'étaient éveillés fort tard au milieu d'un +véritable ravage. La caisse était forcée, et il y manquait une somme +considérable.</p> + +<p>Ce n'était pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin, +une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaquée sans +doute par les malfaiteurs, avait passé la nuit garrottée et bâillonnée.</p> + +<p>Enfin, sous les bosquets des Champs-Elysées, en face du jardin de +l'hôtel, une large trace de sang restait, malgré la pluie, et indiquait +un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherché en vain le corps +du délit.</p> + +<p>Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers détails +tragiques et passaient, en somme, une agréable journée.</p> + +<p>La justice informait.</p> + +<p>Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du +coup de canne plombée qui l'avait terrassé la veille, sous les arbres du +quai d'Orsay, nous eussions rencontré tous les personnages de notre +drame, rassemblés autour du lit de Justin de Vibray.</p> + +<p>Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et répondait désormais +de l'existence du blessé.</p> + +<p>C'était Médor qui avait servi d'aide pendant l'opération.</p> + +<p>Toute la matinée on avait craint que Justin ne survécût point à +l'extraction des balles; aussi, à tout événement avait-il voulu mettre +d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle +d'Hector de Sabran.</p> + +<p>Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux +mouillés de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son +sommeil.</p> + +<p>Échalot et madame Canada regardaient cela, et la célèbre Amandine, +parlant au nom de la communauté, disait avec fierté mais la larme à +l'œil:</p> + +<p>—On sait se tenir à sa place. Nous n'appartenons pas à la même +catégorie dans les castes de la société moderne, par conséquence on fera +en sorte de ne point se rendre à charge à des personnes qui n'oseraient +pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs +cœurs généreux.</p> + +<p>—Mais néanmoins, ajouta Échalot dont la pauvre voix tremblait, on +sollicite la permission d'assister dans un coin au mariage d'abord et +puis au baptême... en plus, de venir tous les ans voir un peu comment se +porte notre ancienne fille.</p> + +<p><i>Post-scriptum.</i> Quant à monsieur le marquis Saladin de Rosenthal, nous +verrons quelque jour peut-être comment il employa l'argent de la +Compagnie brésilienne, et sur quel noble théâtre il eut l'honneur de +s'étrangler en avalant son dernier sabre.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AVALEUR DE SABRES *** + +***** This file should be named 19920-h.htm or 19920-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/2/19920/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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