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+The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée
+dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans
+
+Author: Charles-Marie de La Condamine
+
+Release Date: November 28, 2006 [EBook #19956]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral
+Children web site at http://www.feralchildren.com (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ HISTOIRE
+ D'UNE
+ JEUNE FILLE
+ SAUVAGE,
+
+ Trouvée dans les Bois à l'âge de
+ dix ans.
+
+ Publiée par Madame H....T.
+
+ A PARIS.
+
+ M. DCC. LV.
+
+
+
+
+ AVERTISSEMENT.
+
+Le Mercure de France du mois de Décembre 1731 fait mention d'une jeune
+Fille sauvage trouvée dans le bois de Songi, près Châlons en Champagne.
+Voici ce que j'ai pû recueillir de plus certain sur son Histoire, tant
+par les questions que je lui ai faites en différens tems que par le
+témoignage des personnes qui l'ont connue quand elle commença à parler
+François.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ D'UNE
+ JEUNE FILLE
+ SAUVAGE.
+
+
+Au mois de Septembre 1731, une fille de neuf ou dix ans pressée par la
+soif, entra sur la brune dans le Village de Songi, situé à quatre ou
+cinq lieues de Châlons en Champagne, du côté du midi. Elle avoit les
+pieds nuds, le corps couvert de haillons & de peaux, les cheveux sous
+une calotte de calebasse, le visage & les mains noirs comme une
+Négresse. Elle étoit armée d'un bâton court & gros par le bout en forme
+de massue. Les premiers qui l'apperçurent s'enfuirent en criant, _voilà
+le Diable_; en effet, son ajustement & sa couleur pouvoient bien donner
+cette idée à des Païsans. Ce fut à qui fermeroit le plus vîte sa porte &
+ses fenêtres. Mais quelqu'un croyant apparemment que le Diable avoit
+peur des chiens, lâcha sur elle un dogue armé d'un collier à pointes de
+fer; la Sauvage le voyant approcher en fureur l'attendit de pied ferme,
+tenant sa petite masse d'armes à deux mains, en la posture de ceux, qui
+pour donner plus d'étendue aux coups de leur coignée, la lèvent de côté,
+& voyant le chien à sa portée, elle lui déchargea un si terrible coup
+sur la tête qu'elle l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse de sa
+victoire elle se mit à sauter plusieurs fois par dessus le corps du
+chien.[1] De-là elle essaya d'ouvrir une porte, & n'ayant pu y réussir,
+elle regagna la campagne du côté de la rivière, & monta sur un arbre où
+elle s'endormit tranquillement.
+
+ [1] Quelques personnes qui ont connu la jeune Sauvage peu de tems
+ après son apparition content diversement l'avanture du chien.
+ Quelques uns la placent à Châlons peu après sa prise; mais du moins,
+ il est certain d'ailleurs que cet enfant n'avoit point peur d'un
+ gros chien, & qu'elle a fait plusieurs fois ses preuves à cet égard.
+
+Feu M. le Vicomte d'Epinoy étoit pour lors à son château de Songi, où
+ayant appris ce que les uns & les autres disoient de cette petite
+Sauvage, entrée sur ses terres, il donna ses ordres pour la faire
+arrêter, & surtout, au Berger qui l'avoit vu le premier dans une vigne.
+Parmi les personnes qui étoient en cette campagne, quelqu'un par une
+conjecture fort simple, mais dont on fit honneur à sa grande
+connoissance des moeurs & coutumes des Sauvages, devina qu'elle avoit
+soif, & conseilla de faire porter un seau plein d'eau, au pied de
+l'arbre où elle étoit, pour l'engager à descendre. Après qu'on se fut
+retiré, en veillant néanmoins toujours sur elle, & qu'elle eût bien
+regardé de tous côtés si elle n'appercevoit personne, elle descendit &
+vint boire au seau, en y plongeant le menton, mais quelque chose lui
+ayant donné de sa défiance, elle fut plutôt remontée au haut de l'arbre
+qu'on ne put arriver à elle pour la saisir. Ce premier stratagême
+n'ayant pas réussi, la personne qui avoit donné le premier conseil, dit
+qu'il falloit poster aux environs une femme & quelques enfans, parce
+qu'ordinairement les Sauvages ne les fuyoient pas comme les hommes, &
+surtout qu'il falloit lui montrer un air & un visage riant. On le fit:
+une femme portant un enfant dans ses bras, vint se promener aux environs
+de l'arbre, ayant ses mains pleines de différentes racines & de deux
+poissons, les montrant à la Sauvage, qui tentée de les avoir, descendoit
+quelques branches & puis remontoit; la femme continuant toujours ses
+invitations avec un visage gay & affable, lui faisant tous les signes
+possibles d'amitié, tels que de se frapper la poitrine, comme pour
+l'assurer qu'elle l'aimoit bien & qu'elle ne lui feroit point de mal,
+donna enfin à la Sauvage la confiance de descendre pour avoir les
+poissons & les racines qui lui étoient présentées de si bonne grace;
+mais, la femme s'éloignant insensiblement donna le tems à ceux qui
+étoient cachés de se saisir de la jeune fille pour l'emmener au château
+de Songi. Elle ne m'a rien dit de sa douleur de se voir prise, ni des
+efforts qu'elle fit sans doute pour s'échaper; mais on peut bien en
+juger; ce qu'elle se rappelle, c'est qu'il lui paroît qu'elle fut prise
+deux ou trois jours après avoir passé la rivière. Cette rivière est sans
+doute la Marne, qui passe à une demi lieue de Songi vers le Levant:
+ainsi la petite Sauvage venoit du côté de la Lorraine.
+
+Le Berger & autres qui l'avoient arrêtée & menée au Château, la firent
+d'abord entrer dans la cuisine, en attendant qu'on eût averti M.
+d'Epinoy. La première chose qui parut y fixer les regards & l'attention
+de la petite fille, furent quelques volailles qu'accommodoit un
+Cuisinier; elle se jetta dessus avec tant d'agilité & d'avidité, que cet
+homme lui vit plûtôt la pièce entre les dents, qu'il ne la lui avoit vû
+prendre. Le Maître étant survenu, & voyant ce qu'elle mangeoit, lui fit
+donner un lapin en peau, qu'elle écorcha & mangea tout de suite. Ceux
+qui l'examinèrent alors, jugèrent qu'elle pouvoit avoir 9 ans. Elle
+étoit noire, comme j'ai dit; mais on s'apperçut bien-tôt, après l'avoir
+lavée plusieurs fois, qu'elle étoit naturellement blanche, ainsi qu'elle
+l'est encore aujourd'hui. On remarqua aussi qu'elle avoit les doigts des
+mains, surtout les pouces, extrêmement gros par proportion au reste de
+la main, qui est assez bien faite. Elle m'a fait voir qu'encore
+actuellement elle a aux pouces quelque chose de cette grosseur, & elle a
+ajouté, que ces pouces plus gros & plus forts lui étoient bien
+nécessaires pendant sa vie errante dans les bois, parce que lorsqu'elle
+étoit sur un arbre, & qu'elle en vouloit changer sans descendre, pour
+peu que les branches de l'arbre voisin approchassent du sien, ne
+fussent-elles pas plus grosses que le bout du doigt, elle appuyoit ses
+deux pouces sur une branche de celui où elle étoit, & s'élançoit sur
+l'autre comme un écureuil. De-là on peut juger quelle force & quelle
+roideur devoient avoir ses pouces pour soutenir ainsi son corps en
+s'élançant. Cette comparaison est d'elle, & pourroit bien venir de
+l'idée des écureuils volans qu'elle a pû voir dans sa jeunesse[2]: ce
+qui donne un nouveau poids aux conjectures que nous ferons sur le païs
+où elle est née.
+
+ [2] Voyez ci-après _les Extraits de la Hontan_, Nº. 6.
+
+M. d'Epinoy la laissa sous la garde du Berger, dont la maison tenoit au
+Château, en la lui recommandant comme une chose qui lui tenoit à coeur,
+& du soin de laquelle il seroit bien payé. Cet homme la mena donc chez
+lui pour commencer à l'aprivoiser: de-là vint qu'on l'appelloit dans le
+canton _la bête du Berger_. On peut bien juger qu'on ne l'aura pas
+si-tôt dèsaccoûtumée, ni sans mauvais traitemens, des inclinations d'un
+naturel sauvage & féroce, & des habitudes qu'elle avoit contractées. Au
+moins ai-je bien compris qu'elle ne jouissoit pas de sa liberté dans
+cette maison, puis qu'elle m'a dit qu'elle trouvoit moyen de faire des
+trous aux murailles & aux toits, sur lesquels elle couroit aussi
+hardiment que sur terre, ne se laissant reprendre qu'à grand peine, &
+passant (à ce qu'on lui a rapporté) avec tant de subtilité par des
+ouvertures si petites, que la chose paroissoit encore impossible après
+l'avoir vûe. Ce fut ainsi qu'elle échappa une fois entr'autres de cette
+maison par un temps affreux de neige & de verglas; elle gagna les
+dehors, & fut se réfugier sur un arbre. La crainte des reproches & de la
+colère du Maître, mit cette nuit tout le monde en mouvement; on la
+chercha dans toute la maison, ne pouvant penser que par ce froid & la
+gêlée qu'il faisoit, elle eût pû gagner la campagne: néanmoins y étant
+allé voir comme par surabondance de recherche, on l'y trouva, comme je
+viens de dire, perchée sur un arbre, dont heureusement on eut l'adresse
+de la faire descendre.
+
+J'ai vû quelque chose de l'agilité & de la légéreté de sa course; rien
+n'est plus surprenant: elle m'en montra un reste, ce que l'on ne peut
+guère se représenter sans l'avoir vû, tant sa façon de courir est
+prompte & singulière; quoique de longues maladies & le défaut d'usage
+depuis bien des années lui ayent fait perdre une partie de son agilité.
+Ce ne sont point des enjambées, ses pas ne sont ni formés ni distincts
+comme les nôtres; c'est une espece de _piétinement_ précipité qui
+échappe à la vûe; c'est moins marcher que glisser, en tenant les pieds
+l'un derrière l'autre. A peine il est possible de distinguer de
+mouvement dans son corps & dans ses pieds, & encore moins de la suivre.
+Ce petit essai qui ne fut rien, puisqu'il se fit dans une salle de peu
+d'étendue, me persuada néanmoins de ce qu'elle m'avoit dit auparavant,
+que même plusieurs années depuis sa prise, elle attrapoit encore le
+gibier à la course, & qu'on en avoit fait voir la preuve à la Reine de
+Pologne, mere de la Reine; probablement en 1737, lorsqu'elle alla
+prendre possession du Duché de Lorraine. Cette Princesse passant à
+Châlons, on lui parla de la jeune Sauvage qui étoit alors dans la
+Communauté qu'on appelle des Régentes, & on la lui amena: elle étoit
+aprivoisée depuis quelques années; mais son humeur, ses manières, & même
+sa voix & sa parole, ne paroissoient être, à ce qu'elle assure, que
+d'une petite fille de quatre à cinq ans. Le son de sa voix étoit aigu &
+perçant quoique petit, ses paroles brèves & embarassées, telles que d'un
+enfant qui ne sçait pas encore les termes pour exprimer ce qu'il veut
+dire: enfin ses gestes & façons d'agir familières & enfantines,
+montroient qu'elle ne distinguoit encore que ceux qui lui faisoient le
+plus de caresses. La Reine de Pologne l'en accabla; & sur ce qu'on lui
+apprit de sa légéreté à la course, cette Princesse voulut qu'elle
+l'accompagnât à la chasse. Là se voyant en liberté, & se livrant à son
+naturel, la jeune Fille suivoit à la course les lièvres ou lapins qui se
+levoient, les attrapoit & revenoit du même pas, les apporter à la Reine.
+Cette Princesse témoigna quelque désir de l'emmener avec elle pour la
+placer dans un Couvent à Nancy; mais elle en fut detournée par les
+personnes qui avoient soin de son instruction dans le Couvent de
+Châlons, où feu Mgr. le Duc d'Orleans payoit alors Sa pension. La Reine
+de Pologne se contenta de promettre d'écrire en sa faveur à la Reine de
+France sa fille, en lui envoyant une plante à plusieurs branches de
+fleurs artificielles que lui avoit présenté la jeune Sauvage, qui avoit
+déja acquis le talent qu'elle a cultivé depuis, d'imiter le naturel dans
+ces sortes d'ouvrages. Elle a fait dans la Reine de Pologne une perte
+dont les bontés de la Reine sa fille peuvent seules la dédommager. Je
+reviens au temps voisin de sa prise, & au commencement de son éducation;
+mais avant que de passer outre, il faut dire ce qu'on a pû savoir de
+certain de ses avantures avant son apparition dans le Village de Songi.
+
+Mademoiselle le Blanc (c'est le nom qu'elle porte aujourd'hui) se
+ressouvient très-distinctement d'avoir passé une rivière deux ou trois
+jours avant sa prise, & l'on verra bientôt que c'est un des faits le
+plus constant de son Histoire. Elle avoit alors une compagne un peu plus
+âgée qu'elle & noire comme elle, soit que ce fût la couleur naturelle de
+cette autre enfant, soit qu'elle eut été peinte comme la petite le
+Blanc. Elles passoient la rivière à la nage & plongeoient pour attraper
+du poisson, comme je l'expliquerai plus au long, lorsqu'un Gentil-homme
+du voisinage appellé M. de S. Martin, ainsi que l'a su depuis
+Mademoiselle le Blanc, ne voyant de loin que les deux têtes noires de
+ces enfans aller & venir sur l'eau, les prit d'abord, comme il l'a conté
+lui-même, pour deux poules d'eau, & leur tira de loin un coup de fusil,
+qui heureusement ne les atteignit point, mais qui les fit plonger &
+aborder plus loin.
+
+La petite le Blanc tenoit pour sa part un poisson à chaque main & une
+anguille entre ses dents. Après avoir éventré & lavé leur poisson, elle
+& sa compagne le mangèrent, ou plutôt le devorèrent; car selon ce
+qu'elle m'a représenté, elles ne mâchoient pas leur nourriture, mais la
+portant à la bouche elles la déchiquetoient avec les dents de devant en
+petits morceaux, qu'elles avaloient sans les mâcher. Leur repas fait,
+elles prirent leur course dans les terres en s'éloignant de la rivière.
+Peu de tems après, celle qui est devenue Mademoiselle le Blanc apperçut
+la premiere à terre un chapelet, que quelque passant avoit sans doute
+perdu. Soit que ce fut un objet nouveau pour elle, ou qu'elle se
+rappellât d'en avoir vû de semblable, elle se mit à faire des sauts &
+des cris de joie, & craignant que sa compagne ne s'emparât de ce petit
+trésor, elle porta la main dessus pour le ramasser, ce qui lui attira un
+si grand coup de masse sur la main qu'elle en perdit l'usage dans le
+premier moment, mais non la force de rendre avec l'autre à sa compagne
+un coup de son arme sur le front qui l'étendit par terre poussant des
+cris horribles. Le chapelet fut le prix de sa victoire; elle s'en fit un
+bracelet. Cependant, touchée apparemment de compassion pour sa camarade,
+dont la plaie saignoit beaucoup, elle courut chercher quelques
+grenouilles, en écorcha une, lui colla la peau sur le front pour en
+arrêter le sang, & banda la plaie avec une laniere d'écorce d'arbre,
+qu'elle arracha avec ses ongles; après quoi elles se séparèrent, la
+blessée ayant pris son chemin vers la rivière, & la victorieuse vers
+Songi.
+
+On conçoit bien que tous ces détails ainsi que plusieurs de ceux qui
+précédent & qui suivent, ou que je supprime, n'ont pû être rendus par
+Mademoiselle le Blanc que depuis qu'elle a pû s'expliquer en François;
+mais quant au fait principal du combat des deux petites filles, c'est un
+des premiers dont on a été informé. On avoit vû deux enfans passer la
+rivière à la nage, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, on ne put donc
+manquer de demander au moins par signes à la petite le Blanc, aussi-tôt
+après sa prise, & dans un tems où la mémoire du fait étoit bien récente,
+ce qu'étoit devenue sa compagne? elle répondit par signes, sans doute, &
+en répétant aussi les expressions que peut-être on lui suggéroit,
+qu'elle _l'avoit fait rouge_, pour dire qu'elle avoit fait couler son
+sang; expression qu'on a beaucoup répétée dans le tems, & dont il n'est
+cependant fait aucune mention dans la Lettre imprimée dans le Mercure de
+France[3], dattée de Châlons du 9 Décembre 1731, c'est-à-dire environ
+deux mois après la prise de la jeune Sauvage, qui ne savoit encore, dit
+l'Auteur de cette Lettre, _que quelques mots François mal articulés_,
+dont il rapporte quelques-uns.
+
+ [3] Voyez cette Lettre ci-après, Nº. 2.
+
+Je n'ai pû rien découvrir de certain touchant le sort de la compagne de
+Mlle. le Blanc. M. de L.. ci-devant Gouverneur des enfans du Vicomte
+d'Epinoy, rapporte, que lorsqu'il a connu cette dernière, deux ans après
+sa prise, on disoit dans le païs qu'on avoit trouvé l'autre petite fille
+morte à quelques lieues de l'endroit où elles s'étoient battues. Mlle.
+le Blanc, sans dire qu'elle fût morte ou non, dit avoir appris qu'on
+l'avoit trouvée aux environs de Toul en Lorraine. Il faudroit pour cela
+que dangereusement blessée comme elle étoit, elle eût repassé la Marne à
+la nage, ce qui n'est guères vraisemblable, non plus que ce que Mlle. le
+Blanc croit avoir oui dire, qu'on avoit trouvé sur cette enfant, qui
+étoit plus grande & plus âgée qu'elle, quelques papiers qui pouvoient
+donner des éclaircissemens sur leurs avantures précédentes. La Lettre
+déja citée, écrite dans un temps fort voisin de l'événement, dit
+seulement, qu'on avoit revû la petite négresse auprès de _Cheppe_,
+Village voisin de Songi, d'où elle avoit ensuite disparu. Quoiqu'il en
+soit, on n'en a plus entendu parler depuis.
+
+Il y a beaucoup plus d'obscurité encore sur ce qui a précédé l'arrivée
+de ces deux enfans en Champagne, Mlle. le Blanc n'en conserve que des
+souvenirs éloignés & confus. Je rapporterai cependant tout ce que j'ai
+pû tirer d'elle par les différentes questions que je lui ai faites à
+loisir & en différens tems, depuis que je la connois, & je tacherai d'en
+tirer des conjectures vraisemblables sur le païs où elle est née, & sur
+les avantures qui ont pû la conduire en Champagne. Revenons à la suite
+de son histoire.
+
+Les cris de gorge qui lui servoient de langage, ne furent pas, je pense,
+le plus rare sujet des mauvais traitemens qu'elle eut quelquefois à
+essuyer. C'étoit quelque chose d'effrayant, surtout ceux de colère ou de
+frayeur: j'en puis juger sur un des plus petits de joie ou d'amitié
+qu'elle contrefit devant moi, & qui n'auroit pas laissé de m'épouvanter
+si je n'eusse été prévenue. Mais les plus terribles étoient lorsque par
+une horreur qui lui étoit naturelle, quelqu'un qu'elle ne connoissoit
+pas, l'approchoit & vouloit la toucher: on en vit une rude expérience
+chez M. de Beaupré, aujourd'hui Conseiller d'État, & alors Intendant de
+Champagne. Il s'étoit fait amener la petite Sauvage chez lui, peu de
+temps après qu'elle eut été déposée à l'Hôpital-général de St. Maur à
+Châlons, ou son _Extrait baptistaire_[4] fait foi qu'elle entra le 30
+Octobre 1731. Un homme à qui on rapportoit l'horreur qu'elle avoit
+d'être touchée, se fit fort néanmoins de l'embrasser, malgré tout ce
+qu'on put lui dire du risque qu'il couroit en l'approchant, n'étant pas
+connu d'elle; l'enfant tenoit alors un filet de boeuf crud, qu'elle
+mangeoit avec grand plaisir, & par précaution on la retenoit par ses
+habits: dès qu'elle vit cet homme près d'elle en action de lui prendre
+le bras, elle lui appliqua, tant avec sa main qu'avec son morceau de
+viande, un tel coup au travers du visage, qu'il en fut étourdi & aveuglé
+au point qu'à peine se put-il soutenir. Mais en même-temps la Sauvage
+qui s'imaginoit que ceux qu'elle ne connoissoit pas étoient des ennemis
+qui en vouloient à sa vie, ou qui craignoit le châtiment de ce qu'elle
+venoit de faire, s'échappa, courut à une fenêtre, par où elle voyoit des
+arbres & une rivière pour y sauter & s'y sauver, ce qu'elle eût fait si
+on ne l'eût retenue.
+
+ [4] Voyez ci-après _l'Extrait baptist._ Nº. 1.
+
+Le plus difficile à réformer en elle, & peut-être le plus dangereux, ce
+fut la nourriture des viandes crues & saignantes, ou de feuilles,
+branches & racines d'arbres; son tempérament & son estomac accoutumés
+par l'usage continuel à des alimens cruds & remplis de leur suc naturel,
+ne pouvoit se faire à des nourritures plus délicates, que la cuisson
+rend indigestes, suivant l'aveu de plusieurs Médecins. Pendant qu'elle
+fut au Château de Songi, & même pendant les deux premières années
+qu'elle fut à l'Hôpital St. Maur de Châlons, M. le Vicomte d'Epinoy, qui
+en prenoit soin, avoit donné ordre de lui porter de temps en temps ce
+qu'elle aimoit le mieux en racines & fruits cruds; mais elle fut privée
+en cette Communauté presque totalement de viandes & de poissons cruds,
+qu'elle trouvoit abondament au Château de Songi. Il paroit surtout
+qu'elle aimoit le poisson, soit par goût, soit par l'habitude & la
+facilité qu'elle avoit acquise dès son enfance de l'attraper dans l'eau
+plus aisément que le gibier sur la terre à la course. M. de L.. se
+souvient que deux ans après sa prise elle conservoit encore ce goût pour
+attraper le poisson dans l'eau, & m'a conté, qu'un jour qu'il étoit au
+Château de Songi avec le Vicomte d'Epinoy qui y avoit fait amener la
+petite Sauvage, elle ne s'apperçut pas plûtôt qu'on avoit ouvert une
+porte qui donnoit sur un étang de la grandeur de plusieurs arpens,
+qu'elle courut s'y jetter tout habillée, se promena en nageant de tous
+côtés, & s'arrêta sur une petite isle, où elle mit pied à terre pour
+attraper des grenouilles, qu'elle mangea tout à son aise. Ceci me
+rappelle un trait assez plaisant que je tiens d'elle-même.
+
+Lorsque M. d'Epinoy étoit à Songi, & qu'il y venoit compagnie, il se
+plaisoit d'y faire amener cette enfant, qui commençoit à s'aprivoiser, &
+dans laquelle on commençoit à découvrir une humeur fort gaie, & un
+caractère de douceur & d'humanité que des moeurs sauvages & féroces,
+nécessaires à la conservation de sa vie, n'avoient pas entièrement
+effacé; puisque hors les cas où elle paroissoit craindre qu'on ne voulût
+lui faire quelque tort, elle étoit fort traitable & de bonne humeur. Un
+jour donc qu'elle étoit au Château, & présente à un grand repas, elle
+remarqua qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'elle trouvoit de meilleur:
+tout étant cuit & assaisonné. Elle partit comme un éclair, courut sur
+les bords des fossés & des étangs, & rapporta plein son tablier de
+grenouilles vivantes, qu'elle répandit à pleines mains sur les assiettes
+des convives, en disant, toute joyeuse d'avoir trouvé de si bonnes
+choses, _tien man man, donc tien_; ce qui étoit alors presque les seules
+syllabes qu'elle pût articuler. On peut bien juger des mouvemens que
+cela causa parmi ceux qui étoient à table, pour éviter ou rejetter à
+terre les grenouilles qui sautoient par-tout. La petite Sauvage, toute
+étonnée de ce qu'on faisoit si peu de cas d'un mets si exquis, ramassoit
+avec soin toutes ses grenouilles éparses, & les rejettoit dans les plats
+& sur la table: la même chose lui est arrivée plusieurs fois en
+différentes compagnies.
+
+Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés qu'on la désaccoûtuma des
+nourritures crues, & que petit à petit on la restreignit aux nôtres. Les
+premiers essais qu'elle fit pour s'accoûtumer à celles où il y avoit du
+sel, comme aussi à boire du vin, lui firent tomber toutes les dents, qui
+furent gardées, dit-elle, de même que ses ongles, par curiosité. Ses
+dents sont revenues, & elles sont à présent comme les nôtres; mais sa
+santé ne revint pas, & est restée jusqu'aujourd'hui très-delabrée. Elle
+ne fit plus que passer d'une maladie mortelle à une autre, toutes
+causées par des douleurs insuportables dans l'estomac & dans les
+entrailles, & surtout dans la gorge, qui étoit rétrécie & desséchée, ce
+que les Médecins attribuoient au peu d'exercice & au peu de nourriture
+qu'avoient ces parties par proportion à celle qu'elles avoient eu dans
+l'usage des viandes crues. Ces douleurs lui causoient souvent des
+contractions de nerfs dans tout le corps, & des épuisemens qu'aucune de
+ces nourritures cuites ne pouvoient reparer. Ce fut peut-être par
+quelques-uns de ces accidens qui la menaçoient d'une mort prochaine,
+qu'on crut devoir avancer son _baptême_[5]. Elle n'a conservé aucun
+souvenir de cette cérémonie; elle dit seulement avoir oüi dire depuis,
+qu'elle devoit avoir pour Parrein & Marreine M. de Beaupré, Intendant de
+Champagne, & une Dame qu'on appelloit Me. Dupin, ou M. l'Evêque de
+Châlons (M. de Choiseul) & Me. de Beaupré, l'Intendante; mais qu'à leur
+défaut, & en leur nom, ce fut l'Administrateur & la Supérieure de
+l'Hôpital de St. Maur, qui la tinrent sur les fonds & la nommèrent,
+ainsi qu'elle m'a dit, Marie-Angelique Memmie le Blanc. Le nom de
+Memmie, qui est celui du premier Evêque de Châlons, lui fut donné,
+dit-elle, parce qu'elle étoit venue de bien loin chercher la foi dans le
+Diocèse où ce Saint l'avoit apportée autrefois; mais on voit par son
+Extrait baptistaire que son Parrein portoit ce même nom.
+
+Il y avoit peu d'apparence de sauver la vie de Mlle. le Blanc: son mieux
+étoit une langueur qui la faisoit paroître comme mourante. Je tiens de
+M. de L.. que M. d'Epinoy, qui la vouloit conserver à quelque prix que
+ce fût, lui envoya un Médecin, qui ne sachant plus qu'ordonner, insinua
+qu'il faloit de tems en tems & comme en cachette lui donner de la viande
+crue. On lui en donnoit, dit-elle; mais elle ne faisoit que la mâcher
+pour en tirer le suc & le jus, ne pouvant plus avaler la chair même.
+Quelquefois une Dame de la maison qui l'aimoit beaucoup, lui apportoit
+un poulet ou un pigeon vivant, duquel elle suçoit d'abord le sang tout
+chaud, ce qui lui servoit, ajoute-t'elle, comme d'un baume qui
+s'insinuoit partout, adoucissoit l'acreté de sa gorge desséchée, & lui
+redonnoit des forces. Ce fut avec toutes ces peines & ces petites
+échappées, que Mlle. le Blanc s'est peu à peu dèsaccoûtumée de viande
+crue, & s'est enfin habituée aux viandes cuites, telles que nous les
+mangeons, & si parfaitement, qu'elle a aujourd'hui de la répugnance pour
+ce qui est crud.
+
+ [5] Voyez _l'Extrait baptistaire_ ci-après, Nº. 1.
+
+Tant que vêcut M. le Vicomte d'Epinoy, qui vouloit toujours voir sa
+petite Sauvage, lorsqu'il étoit à Songi, il la tint en Communauté, soit
+à Châlons, soit à Vitri-le-François. Je juge qu'il ne vécut pas
+long-temps après sa prise, puisqu'il n'est fait aucune mention de lui
+entre les personnes désignées pour Parreins & Marreines de cette enfant,
+qui fut baptisée sept ou huit mois après; & que s'il eût vêcu alors, il
+y a bien de l'apparence qu'il en eût été le Parrein. Ce qu'il y a de
+certain, au rapport de M. de L.. c'est qu'après la mort de M. d'Epinoy,
+la petite le Blanc fut mise dans un Couvent à Chalons, & qu'au premier
+voyage que Madame d'Epinoy la veuve, fit à Songi, ledit Sieur de L.. qui
+l'y accompagnoit, lui persuada de retirer cette jeune fille auprès
+d'elle où elle lui seroit moins à charge que de la tenir toujours dans
+des Couvents; cette Dame fut à Châlons dans ce dessein avec M. de L..
+Ils trouverent la Dlle le Blanc assez formée & assez adroite à plusieurs
+ouvrages propres à son sexe, pour pouvoir rendre quelques petits
+services à cette Dame; mais la Superieure de cette Maison, on ne sçait
+par quel motif, si ce n'est par le danger du salut que cette enfant
+pouvoit courir dans le grand monde, détourna Madame d'Epinoy de la
+retirer, lui rapportant quelques petits traits qui ressentoient encore
+l'ancien amour de la liberté pour courir dans l'eau & monter sur les
+arbres. Cette Dame craignant que la petite fille ne fût de trop
+difficile garde, ne songea plus à la prendre chez elle. Ce fut ensuite
+M. de Choiseul, Evêque de Châlons, qui en prit soin dans une Communauté
+où elle avoit déja été, & où ce Prélat chargea M. Cazotte, son grand
+Vicaire, de veiller à son instruction.
+
+Après y avoir passé plusieurs années & postulé pour s'y faire
+Religieuse, Mlle le Blanc prit du dégoût pour cette maison, par une
+sorte de honte d'y vivre avec des personnes qui se souvenoient de
+l'avoir vue au sortir des Bois, avant qu'elle fut apprivoisée, & qui le
+lui faisoient sentir durement. Elle obtint d'aller dans un autre Couvent
+à Ste Menehould. A son arrivée en cette ville, au mois de Septembre
+1747, M. de la Condamine de l'Académie des Sciences, la trouva dans
+l'Hôtellerie où elle venoit de descendre; il y dina avec elle &
+l'Hôtesse, & s'entretint avec la Dlle le Blanc, sans qu'elle sçût qu'il
+la cherchoit, ni qu'elle fût l'objet de sa curiosité. Elle lui apprit
+les obligations qu'elle avoit à Mgr. le Duc d'Orléans, qui payoit sa
+pension depuis qu'il l'avoit vue en passant à Châlons au retour de Metz
+en 1744. Elle témoigna beaucoup de regret d'avoir été détournée de
+profiter des offres que ce Prince charitable lui avoit faites alors, de
+la faire venir dans un Couvent de Paris. M. de la Condamine promit à
+Mlle le Blanc d'être l'interprète de ses sentimens auprès de S. A. S. En
+effet, le Prince informé par lui de la situation de la Dlle le Blanc, &
+sur le témoignage que le grand Vicaire de Châlons rendit de sa conduite,
+la fit venir à Paris, la plaça aux Nouvelles Catholiques de la rue
+Sainte Anne, l'y alla voir & l'interrogea lui-même pour savoir si elle
+étoit bien instruite. Ce fut là qu'elle fit sa première Communion &
+qu'elle fut confirmée. Transferée depuis à la Visitation de Chaillot,
+toujours sous les auspices de feu Mgr. le Duc d'Orléans, elle se
+disposoit à se faire Religieuse, lorsqu'un coup qu'elle reçut à la tête,
+par la chute d'une fenêtre, & une longue maladie qui suivit cet
+accident, la mirent dans le plus grand danger. On désespéra de sa vie, &
+sur l'avis du Médecin, envoyé par le Prince, elle fut transportée par
+son ordre à Paris aux Hospitalieres du Faubourg S. Marceau, où elle
+étoit plus à portée des secours qu'exigeoit son état. Mgr. le Duc
+d'Orleans eut la bonté de la recommander à la Supérieure & aux
+Infirmieres, & de s'engager à payer outre sa pension, tous les remèdes &
+les secours qui seroient jugés nécessaires. Ce Prince a reçu sans doute
+le prix de sa charité en l'autre monde; mais Mlle le Blanc n'en a pas
+beaucoup profité en celui-ci. Elle se trouvoit en quelque sorte
+abandonnée dans une maison où l'on avoit eu l'espérance d'avoir par son
+moyen un Prince pour Protecteur, & en lui une bonne caution pour la
+pension; mais restée infirme & languissante dans ce même lieu, où l'on
+avoit perdu ces points-de-vûe, sans aucune ressource de famille ni
+d'amis, pour l'assister pendant sa maladie, ni même au cas qu'elle
+revint en santé, je laisse à juger quelles pouvoient être ses
+refléxions, & combien d'inattentions, de mortifications même, elle eut à
+essuyer de la part de ceux qui craignoient de n'être pas payés de ce
+qu'ils avançoient pour elle. C'est dans de si tristes circonstances que
+je la vis pour la première fois au mois de Novembre 1752. Elles
+n'étoient guères plus favorables, lorsqu'ayant recouvré un peu de force,
+elle put me venir dire elle-même que Mgr. le Duc d'Orléans, héritier des
+vertus de son pere, s'étoit chargé de payer les neuf mois de sa pension
+échus depuis la mort de ce Prince, & qu'on lui faisoit espérer qu'elle
+seroit comprise sur l'état de S. A. S. pour 200 liv. de pension viagère;
+à quoi elle ajouta, que comme ce dernier article ne seroit décidé que
+dans le mois de Janvier suivant, elle avoit accepté en attendant une
+petite chambre, qu'une personne qu'elle me nomma lui avoit offerte.
+Mais, lui dis-je, de quoi vivre dans cette chambre pendant deux mois, &
+peut-être plus, convalescente comme vous êtes? Pourquoi, dit-elle, avec
+une confiance qui m'étonna, Dieu me seroit-il venu chercher & tirer
+d'entre les bêtes farouches, & me faire Chrétienne? Seroit-ce pour
+m'abandonner quand je le suis, & pour me laisser mourir de faim? Cela
+n'est pas possible. Je ne connois que lui; il est mon pere; la Ste.
+Vierge est ma mere: ils auront soin de moi. Le plaisir que j'ai à
+rapporter cette réponse, me paye avec usure de la peine que j'ai prise à
+mettre en ordre tout ce que l'on vient de lire, & que je terminerai par
+donner un extrait des réponses de Mlle le Blanc aux différentes
+questions que je lui ai faites depuis que je la connois, sur ce qu'elle
+a pû se rappeller de ses premières années. J'y joindrai les conjectures
+que j'ai promises sur le païs où elle est née, & sur les événemens qui
+ont pû la conduire en France, & préparer l'avanture singulière de sa
+découverte & de sa prise.
+
+Mlle le Blanc avoue qu'elle n'a commencé à réfléchir que depuis qu'elle
+a reçu quelque éducation; & que tout le temps qu'elle a passé dans les
+bois, elle n'avoit presque d'autres idées que le sentiment de ses
+besoins, & le désir de les satisfaire. Elle n'a mémoire ni de pere ni de
+mere, ni d'aucune personne de sa Patrie, ni presque de ton païs même; si
+ce n'est, qu'elle ne se rappelle point d'y avoir vû des maisons, mais
+seulement des trous en terre, & des espèces de huttes comme des baraques
+(c'est son terme) où l'on entroit à quatre pattes; elle a même idée que
+ces huttes étoient couvertes de neige. Elle ajoute qu'elle étoit souvent
+sur les arbres, soit pour se garantir des bêtes féroces, soit pour mieux
+découvrir de loin les animaux proportionnés à ses forces & à ses
+besoins, & de-là se jetter dessus pour en faire sa nourriture. Ces
+premières traces, cette idée de sa première habitation, étoient si
+fortement gravées dans son cerveau, que dans le temps où elle commençoit
+à entendre le François, mais où elle ne pouvoit encore s'exprimer; ce
+qui ne lui arriva que long-temps après sa prise, lorsqu'on lui demandoit
+d'où elle étoit, & qui étoient ses pere & mere, elle montroit un arbre,
+si elle étoit à portée de le faire, & la terre qui étoit au pied. Le
+seul événement de son enfance dont elle ait conservé un léger souvenir,
+c'est que lorsqu'elle étoit, dit-elle, bien petite, elle avoit vû dans
+la mer ou dans la rivière, elle n'a pû me dire lequel, une grosse bête
+qui nageoit avec deux pattes comme un chien, que sa tête étoit ronde
+comme celle d'un dogue, avec de grands yeux étincellans; que la voyant
+venir à elle comme pour la dévorer, elle s'étoit sauvée à terre, &
+s'étoit enfuie bien loin. Je lui demandai si cette bête n'avoit que deux
+pattes; si elle avoit du poil, & de quelle couleur elle étoit: elle me
+dit, qu'elle ne s'étoit pas donné le temps de la bien examiner, mais
+qu'elle n'avoit vû que deux pattes dont la bête battoit l'eau; qu'elle
+sembloit dehors à mi-corps, tout le reste étant sous l'eau; qu'il lui
+paroissoit qu'elle avoit vû du poil qui étoit gris-noirâtre & court, à
+peu-près, ajouta-t-elle, comme ces chiens qui ont le poil raz.
+
+Cette description, si ressemblante à celle du Loup marin[6], cette forte
+inclination que Mlle le Blanc a conservé pendant plusieurs années depuis
+son séjour en France, pour se jetter dans l'eau, d'y pêcher à la main,
+d'y nager comme un poisson malgré le froid & la glace, de ne manger rien
+que de crud; les défaillances & les évanouissemens qu'elle éprouvoit
+dans les premiers temps à la chaleur du feu ou du soleil, me paroissent
+des preuves certaines qu'elle est née dans le Nord aux environs de la
+mer glaciale, où se fait la pêche des Loups marins. Et plusieurs autres
+observations, dont je ferai le Lecteur juge, me font soupçonner qu'elle
+est de la nation des Esquimaux, qui habitent la terre de Labrador, au
+nord du Canada.
+
+ [6] Voyez l'_Extrait des Voyages_ de la Hontan, Nº. 6.
+
+Mlle le Blanc convient qu'il y a plusieurs choses, dans ce qu'elle m'a
+raconté à diverses reprises, dont elle n'oseroit assurer avoir conservé
+un souvenir distinct & sans mêlange des connoissances qu'elle a acquises
+depuis qu'elle a commencé à réfléchir sur les questions qu'on lui fit
+alors, & qu'on a continué de lui faire depuis.
+
+Cependant elle a toujours dit ou fait entendre, lorsqu'elle parloit à
+peine François, qu'elle avoit passé deux fois la mer; elle l'assura
+positivement à M. de la Condamine en 1747. Quant à ce qu'elle a dit
+quelquefois qu'elle a été long-temps sur mer, parce que le Vaisseau
+s'arrêtoit en différentes Isles, elle sent bien aujourd'hui que ce ne
+peut être là qu'une répétition de quelque commentaire qu'elle a entendu
+faire sur ses avantures. Je tiens de M. de L.. qu'il a oui dire chez M.
+le Vicomte d'Epinoy, que les deux petites Sauvages avoient même été
+vendues dans quelqu'une des Isles d'Amérique; qu'elles faisoient le
+plaisir d'une Maîtresse, mais que le mari ne pouvant les souffrir, la
+Maîtresse avoit été obligée de les revendre & de les laisser rembarquer,
+soit dans leur premier Vaisseau, soit dans quelqu'autre. Ces
+circonstances cadrent assez à celles qui sont rapportées dans la Lettre
+déja citée, imprimée dans le Mercure de France; mais on voit bien,
+encore une fois, que ces détails ne peuvent être que le résultat des
+conjectures, plus ou moins probables, que l'on forma sur les premiers
+signes & les premiers discours qu'on put tirer de la jeune Fille quand
+elle commença de parler François, quelques mois après qu'elle eut été
+trouvée, & qu'il est bien difficile de compter sur les circonstances
+d'un récit aussi détaillé, qui ne pourroit avoir été fait que par
+signes.
+
+Je ne sais si on doit faire beaucoup plus de fond sur le prétendu
+souvenir de Mlle le Blanc, qu'il y avoit sur le Vaisseau qui l'a
+transportée, des gens qui entendoient son langage, qui ne consistoit
+qu'en cris aigus & perçans, formés dans la gorge, sans aucune
+articulation ni mouvement de lèvres. Quant à ses deux embarquemens dont
+elle a conservé une idée assez distincte, & sur quoi elle n'a jamais
+varié; ce qui semble confirmer leur réalité, ainsi que celle de quelque
+séjour dans un païs chaud, tel que nos Isles de l'Amérique, c'est que
+les cannes de sucre & la cassave ou le manioc, que l'on sçait être des
+productions des climats les plus chauds, ne lui sont pas des objets
+inconnus; qu'elle se rappelle d'en avoir mangé, & qu'elle les saisit
+avidement lorsqu'on les lui présenta la première fois en France[7].
+J'insiste sur ces circonstances, parce qu'elles rendent plus compliquées
+les avantures qui ont pû conduire Mlle le Blanc des terres Arctiques,
+dont il paroît qu'elle est originaire, dans les Isles Antilles, & de là
+en Europe sur la frontière de France.
+
+ [7] Voyez la Lettre du Mercure de Decembre 1731. Nº. 2.
+
+Elle & sa compagne attrapoient elles-mêmes le poisson, soit dans la mer,
+soit dans les lacs ou rivières; car Mlle le Blanc n'a pû m'en faire la
+distinction, ni m'en dire autre chose, si ce n'est que quand elles
+appercevoient dans l'eau quelques poissons, ayant la vûe très-perçante
+en cet élément, elles s'y jettoient, & remontoient sur l'eau avec le
+poisson pour l'éventrer, le laver & le manger tout de suite, &
+retournoient en chercher d'autre. C'étoit donc au bord d'une rivière,
+ou, si c'est en mer, ce ne pouvoit être que lorsque le vaisseau étoit à
+l'ancre dans un port, ou dans une rade, qu'elles pêchoient de la sorte;
+& une de ses avantures me le confirme; car elle me dit, qu'un jour elle
+se jetta dans la mer, non pour pêcher, comme il paroît, puisqu'elle ne
+vouloit pas revenir, mais pour s'enfuir à cause de quelques mauvais
+traitemens; & qu'après avoir nâgé bien longtemps, elle gagna enfin un
+rocher escarpé, où elle grimpa, dit-elle, comme un chat; on l'y suivit
+en chaloupe ou en canot, & on eut bien de la peine à la reprendre, après
+l'avoir trouvé cachée dans des buissons. Toutes ces circonstances
+désignent que le Vaisseau étoit près de terre, si toutefois cette
+avanture n'est pas cette échappée dont nous avons parlé plus haut, &
+dont M. de L.. fut témoin à Songi.
+
+Il paroît qu'à cause de cette fuite ou d'autres pareilles, on renferma
+les petites Sauvages au fond de calle du Vaisseau; mais cette précaution
+pensa leur devenir funeste, & à tout l'équipage. Se sentant si près de
+l'eau, leur élément favori, elles s'avisèrent de gratter avec leurs
+ongles pour faire un trou au Navire, & pouvoir s'enfuïr par-là dans
+l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel ouvrage pour y remédier, &
+éviter un naufrage certain. Cette tentative fit qu'on enchaîna les deux
+petites Sauvages, de manière qu'elles ne pussent recommencer leur
+manoeuvre.
+
+De-là on peut juger que la garde de ces enfans demandoit bien des soins,
+qu'augmentoient sans doute leur aversion d'être touchées. Selon ce que
+dit Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas aisée à ceux qui les
+gouvernoient; car soit qu'elles tinssent d'origine cette horreur
+qu'elles avoient d'être touchées[8], ou du souvenir de leur enlévement
+ou de la crainte de mauvais traitemens, elles entroient en fureur
+lorsqu'elles voyoient quelqu'un approcher d'elles, & il falloit se
+précautionner contre leurs armes & leurs ongles, ou à leur défaut,
+contre les coups de poings assenés avec une force de bras bien
+supérieure à celle des enfans de leur âge.
+
+ [8] Voyez _Relation de la Hontan sur les Esquimaux_; ci-après Nº. 5.
+
+Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne, elles avoient pour armes, au
+rapport de Mlle le Blanc, un bâton court d'une grosseur proportionnée à
+la force de leurs mains au bout duquel étoit une boule de bois très-dur;
+le tout en forme de masse d'armes, & une espéce de serpette crochue de
+Jardinier, ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais à deux lames plus
+larges, se repliant chacune de leur côté sur un manche de bois: celle-ci
+leur servoit particulièrement à dépecer & éventrer les animaux qu'elles
+prenoient, ou à se défendre de près. Elles portoient ces armes,
+dit-elle, dans une espèce de sac[9], ou pôche attachée à une large
+ceinture de peau, qui leur venoit jusques près les genoux. Sur ce que je
+lui demandai si cet habillement ne l'empêchoit pas de monter sur les
+arbres dont elle m'avoit parlé, elle me dit que non, parce qu'en pareil
+cas elles tenoient le derrière de cet habit avec leurs dents. Comme je
+m'informai plus curieusement de cet habit & de ses autres ornemens pour
+les mieux reconnoitre dans les desseins que j'ai qui représentent des
+Esquimaux, elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M. le Vicomte d'Epinoy
+ses premiers habits, ses armes, son collier & pendans; qu'il y avoit
+quelques caractères inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient pû
+faire mieux reconnoître sa Nation; mais que tout cela avoit été gardé
+comme une curiosité chez le Vicomte d'Epinoy, où elle a continué de les
+voir & même de les porter plusieurs fois. Cependant M. de L.. m'a dit
+qu'il n'avoit point eu connoissance de ces armes; mais j'ai déja
+remarqué qu'il ne la vit pour la première fois dans cette même maison
+que deux ans après sa prise. Elle avoit alors pour habit une espèce de
+tunique; ou, comme elle dit elle-même, une jacquette de toile qui, selon
+M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant une porte ouverte, de prendre sa
+course, & s'aller jetter dans un étang de plusieurs arpens, de s'y
+promener en nageant de tous les côtés, & de s'y arrêter, sur un peu de
+terre à sec qu'elle y trouva, pour y manger des grénouilles.
+
+ [9] Voyez _l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis_, Nº. 4.
+
+Il paroit qu'après l'évasion de ces deux enfans, de tel endroit que ce
+soit, encore incapables d'autres vûes & desseins, que de conserver leur
+vie & leur liberté, elles ne suivirent d'autres routes que celles que le
+hazard ou le besoin leur présentoient. La nuit où, selon Mlle le Blanc,
+elles voyoient bien plus clair que le jour; ce qui ne doit pas être pris
+au pied de la lettre (& ses yeux ont encore un peu de cette propriété)
+elles couroient pour chercher à manger ou à boire. Le petit gibier au
+gîte, & les racines d'arbres, étoient leurs provisions, leurs armes &
+leurs ongles leur servant de pourvoyeur & de cuisinier. Elles passoient
+le jour, selon les lieux, dans des trous ou buissons, ou sur des arbres;
+c'étoit leur refuge contre les bêtes sauvages, quand elles en
+appercevoient; c'étoit leur donjon ou gueritte pour regarder au loin
+s'il n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis à craindre en
+descendant: & c'étoit là qu'elles attendoient, comme à l'affut, qu'il
+passât quelque gibier, pour s'élancer dessus, ou le poursuivre. La
+Providence qui fournit à toutes les créatures tous les instincts &
+propriétés naturelles pour la conservation de leur espèce, avoit donné à
+celles-ci une mobilité d'yeux inconcevable; leurs mouvemens étoient si
+prompts & si rapides, qu'on peut dire que dans un même moment elles
+voyoient de tous les côtés, sans presque remuer la tête. Le peu qui
+reste de cette habitude à Mlle le Blanc est encore étonnant lorsqu'elle
+le veut montrer; car le reste du temps ses yeux sont comme les nôtres;
+par bonheur, dit-elle, car on a eu bien de la peine à leur ôter ce
+mouvement, & on a souvent perdu l'espérance d'y réussir.
+
+Les arbres étoient aussi leurs lits de repos, ou plutôt leurs berceaux;
+car, selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y dormoient tranquillement,
+se tenant assises, & vraisemblablement à cheval sur quelques branches,
+se laissant bercer par les vents, & exposées à toutes les injures de
+l'air, sans autre précaution que celle de se servir d'une de leurs mains
+pour s'arcbouter ou s'affermir, tandis que l'autre main leur servoit de
+chevet.
+
+Les rivières les plus larges n'interrompoient point leur course, soit de
+jour ou de nuit; elles les traversoient sans crainte; elles y entroient
+d'autres fois seulement pour boire, ce qu'elles faisoient en mettant
+leur menton dans l'eau jusqu'à la bouche, & humant ou suçant l'eau à la
+façon des chevaux; le plus souvent c'étoit pour y pêcher à la main les
+poissons qu'elles voyoient au fond: elles les apportoient à terre dans
+leurs mains & dans leur bouche pour les vuider, les écorcher & les
+manger, comme je l'ai rapporté plus haut.
+
+Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc que j'avois peine à croire qu'on
+put se retirer d'une riviere profonde, ainsi qu'elle me l'assuroit, sans
+s'aider des mains & du souffle, elle me répondit qu'indépendamment de
+cela elle revenoit toujours sur l'eau,[10] & qu'elle n'avoit besoin pour
+y réussir, que du plus petit souffle, comme elle l'avoit encore éprouvé
+il n'y avoit qu'environ 4 ans. Elle m'en dépeignoit la maniere, en se
+tenant debout les deux bras étendus & élevés, comme si elle eût tenu
+quelque chose hors de l'eau, le bout de son mouchoir dans ses dents en
+guise de poisson, & avec cela soufflant alternativement, mais doucement
+& sans discontinuer des deux coins de sa bouche, ainsi à peu près que
+fait un fumeur par un seul coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre. Ce
+fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le raconte, qu'elle & sa compagne
+traversèrent la Marne pour arriver à Songi, où elle fut prise de la
+maniere que je l'ai rapporté.
+
+ [10] _Extrait de Lettre de Me. Duplessis._ Nº. 4.
+
+Il reste à tirer de tous ces faits, qui ne sont pas également certains,
+des conjectures vraisemblables sur la maniere dont les deux petites
+sauvages ont pu être transportées dans notre continent & n'être
+découvertes qu'auprès de Châlons en Champagne.
+
+Indépendamment de l'aversion naturelle qu'avoit Mlle. le Blanc pour le
+feu, de son inclination à se plonger dans l'eau par le tems le plus
+froid, de son goût dominant pour le poisson crud, qui faisoit son
+aliment favori, & des autres remarques précédentes qui ne permettent pas
+de douter qu'elle ne soit née dans les pays septentrionaux voisins de la
+mer glacialle, sa couleur blanche & semblable à la notre achève de
+décider la question sans équivoque, puisqu'il est constant que tous les
+peuples originaires de l'intérieur de l'Afrique & des climats chauds ou
+temperés de l'Amérique sont ou noirs ou rougeatres ou bazanez. S'il
+n'étoit question que d'imaginer comment deux jeunes sauvages des terres
+Arctiques ont pu passer en France, mille conjectures différentes,
+également probables, pourroient satisfaire à cette question. Ce qui la
+rend plus difficile à résoudre ce sont non-seulement les deux divers
+embarquemens dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir, mais encore son
+passage & son séjour en des pays où il y avoit des cannes de sucre & de
+la cassave; aussi bien que la couleur noire artificielle dont on la
+trouva peinte. Il n'est pas ici question de faire un Roman ni d'imaginer
+des avantures, mais où la certitude manque on doit chercher la
+vraisemblance. Parmi les différentes conjectures que l'on peut faire
+pour lier ces différens faits, voici ce me semble une des plus simples &
+des plus vraisemblables.
+
+On sçait que presque toutes les nations de l'Europe qui ont des colonies
+en Amérique, sont obligées d'y transporter des esclaves pour la culture
+des terres & la préparation des productions qu'on en retire, telles que
+le sucre, l'indigo, le tabac, le cacao, le café &c. Les Negres
+transportés d'Afrique en Amérique, dans un climat semblable au leur
+n'ont aucune peine à s'y accoutumer & y réussissent très bien; mais on a
+tenté sans succès d'y naturaliser des sauvages des pays septentrionaux.
+Les Anglois, les Hollandois, les Danois ont comme nous des colonies dans
+plusieurs des Isles Antilles, & ils ont plus d'une fois enlevé des
+sauvages Esquimaux qui habitent la terre de Labrador au nord du Canada.
+Je supose qu'un Capitaine de navire parti de la Nort-Hollande, du nord
+de l'Ecosse ou de quelque port de Norvége, ait enlevé des esclaves dans
+les terres Arctiques, ou dans la terre de Labrador, & qu'il les ait
+transportés pour les vendre dans quelqu'une des colonies Européenes des
+Isles Antilles, elles y auront vû & mangé des cannes de sucre & du
+manioc. Le même Capitaine peut avoir ramené quelques uns de ces esclaves
+en Europe, soit qu'il n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement,
+soit par caprice ou par curiosité, & la jeunesse de nos deux petites
+sauvages peut fort naturellement leur avoir valu cette préférence; dans
+ce cas il est probable qu'il les aura vendues ou données en présent, à
+son arrivée en Europe. Il est encore assez vraisemblable que par
+plaisanterie ou par fraude on se soit avisé de les peindre en noir:
+c'étoit le moyen de les faire passer pour esclaves de Guinée, & de
+n'avoir point de compte à rendre de leur enlevement. Il y a en Amérique
+une plante dont on tire une eau claire & transparente qui appliquée sur
+la peau la noircit parfaitement, il est vrai que cette couleur se passe
+au bout de neuf ou dix jours, mais on peut la rendre plus durable en
+mettant plusieurs couches & en y mêlant divers ingrédients. Jusqu'ici
+nous n'avons rien suposé que de plausible, le reste approche beaucoup
+plus de la certitude & même de l'évidence.
+
+Il est incontestable que de façon ou d'autre ces deux enfans ont été
+transportés en Europe par mer. Or plus on suposera le lieu de leur
+débarquement voisin de celui où elles ont été trouvées, plus on
+retranchera du merveilleux de leur histoire. Qu'elles ayent été vendues
+dans quelque Port du Zuyder-zée, & de-là transportées par l'Issel, ou
+par les canaux, dont le païs est coupé, à l'habitation de leurs nouveaux
+Maîtres, par exemple en Gueldre ou dans le païs de Clèves sur les bords
+de la Moselle, on peut juger par ce qu'on a raconté de la petite le
+Blanc, long-temps après sa prise, combien elle & sa compagne devoient
+être de difficile garde, & qu'au premier moment qu'elles auront trouvé
+le moyen de s'échapper, elles n'en auront pas manqué l'occasion. Le païs
+est fort couvert: une fois qu'elles auront pû gagner la forêt des
+Ardennes, le reste s'explique de lui-même. On a vû qu'elles passoient
+les journées sur les arbres, qu'elles savoient se procurer leur
+nourriture, & qu'elles ne marchoient que la nuit. Elles auront erré au
+hazard, ou plutôt leur instinct les aura portées à s'avancer du côté où
+elles avoient vû le soleil pendant le jour, & sur-tout vers le point de
+l'horison, où elles le perdoient de vûe le soir, & où un reste de
+lumière, après son coucher, les guidoit, à l'heure où elles avoient
+coûtume de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles passèrent la Marne à
+la nage. Cette marche pendant plusieurs mois, sans avoir fait peut-être
+50 lieues en droite ligne, dans un païs de bois, les aura conduites vers
+le Midi & le Couchant en Lorraine, & de Lorraine en Champagne, dans le
+canton où on les a trouvées: & tout ce qu'on a vû dans les récits de
+Mlle le Blanc s'expliquera facilement.
+
+On pourroit encore simplifier les conjectures précédentes, en supposant
+les deux petites Sauvages, transportées des terres Artiques aux Antilles
+Françoises, comme à Saint Domingue, à la Guadaloupe, ou à la Martinique,
+ont été achêtées là par quelque François, qui peu de temps après sera
+repassé en France avec sa famille, se sera établi en Lorraine, & y aura
+conduit ces deux enfans. Il est clair qu'elles n'auront pas tardé à
+s'échapper. On expliqueroit par-là fort naturellement comment la petite
+le Blanc a paru entendre quelques mots François, & en estropier quelques
+autres presqu'aussi-tôt après sa prise; comment on a pû conjecturer par
+ses signes, & ensuite par ses discours, qu'elle avoit été auprès d'une
+Dame; qu'elle avoit vû faire de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle
+supposition n'éxige qu'un assez court intervalle de temps, comme de
+douze ou quinze jours entre son évasion de chez ses Maîtres en Lorraine,
+& sa rencontre à Châlons, & l'on en expliquera d'autant mieux comment sa
+couleur noire duroit encore, quoiqu'elle eût passé au moins une rivière
+à la nâge. Je ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit bien
+surprenant que ces deux enfans ayant été trouvées si près du lieu d'où
+elles s'étoient enfuies; & le fait étant devenu public, leurs Maîtres ne
+se fussent pas fait connoître: cependant cette objection n'est pas sans
+réplique. Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse, degoûtés d'elles, &
+ayant perdu l'espérance de les apprivoiser, ne furent-ils pas fâchés
+d'en être debarrassés, & ne firent aucune demarche pour les retrouver,
+ou du moins n'insistèrent pas sur la restitution. Ceci devient plus
+qu'une conjecture, depuis que j'ai appris par M. de L.. qu'on avoit
+réellement fait des perquisitions du côté de la Hollande, autant qu'il
+s'en peut souvenir, & fait redemander la jeune Sauvage à feu M.
+d'Epinoy, qui ne voulut pas la rendre; ce qui prouve toujours qu'elle ne
+fut pas reclamée avec beaucoup de vivacité.
+
+Si on connoissoit une Nation à qui les cris de gorge aigus & perçans,
+familiers à Mlle le Blanc, tint lieu de langage, on connoîtroit
+précisément sa Patrie; mais elle ne pourroit avoir été transférée de-là
+en France que par quelque évènement semblable à ceux que nous venons
+d'indiquer. On prétend que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée dans
+le Mercure, que la petite Sauvage fut redemandée; mais je n'ai pû
+découvrir précisément de quelle part. Il n'eût pas été difficile alors
+de remonter à la source, & l'on eût été beaucoup plus exactement informé
+de son histoire. Il est peut-être encore temps; & cette Relation en
+devenant publique, pourra donner de nouvelles lumières. C'est une des
+raisons qui m'ont déterminée à la rediger.
+
+J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup d'apparence que Mlle le Blanc est de
+la Nation des Esquimaux; mais comme les preuves que j'ai alléguées
+pourroient presque également convenir aux Sauvages de Groënland, du
+Spitzberg & de la nouvelle Zemble, s'il importoit de sçavoir précisément
+si elle est née dans le continent de l'Amérique ou dans le nôtre
+d'Europe, cela seroit encore très-possible. On sait que les Sauvages
+Américains, hommes & femmes (_glabri_) ont un caractère distinctif, qui
+ne permet pas de les confondre avec les Européens, les Africains, ni les
+Asiatiques.
+
+
+
+
+
+ _EXTRAIT_
+
+ Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale
+ de St. Sulpice de la Ville de Châlons
+ en Champagne.
+
+Nº. 1.
+
+
+_L'An de grace mil sept cent trente-deux, le 16e jour de Juin, a été
+baptisée par moi soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de
+St. Sulpice de Châlons en Champagne, Marie-Angelique-Memmie, âgée
+d'environ onze ans, dont le pere & la mere sont inconnus, comme ils le
+sont même à cette fille, qui est née ou qui a été transportée dès son
+bas âge dans quelque Isle de l'Amérique; d'où par les soins d'une
+Providence pleine de miséricorde, elle est venue débarquer en France, &
+conduite encore par la même bonté de Dieu en ce Diocèze; placée enfin
+sous les auspices de Monseigneur notre Illustrissime Evêque, à
+l'Hôpital-Général de St. Maur, où elle est entrée le 30 Octobre de la
+précédente année. Son Parrein a été M. _Memmie le Moine_, Administrateur
+dudit Hôpital; & la Marreine, Damoiselle _Marie-Nicole d'Halle_,
+Supérieure du même Hôpital de S. Maur; lesquels ont signé les jours & an
+que dessus. Ainsi signé, _Memmie le Moine. D'Halle. F. Couterot_,
+Chanoine-Reg. Prieur, Curé._
+
+Je, soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St. Sulpice,
+certifie le présent Extrait conforme à son original. Délivré à Châlons
+ce 21 Octobre 1750. Signé DANSAIS, Prieur, Curé de Saint Sulpice.
+
+
+
+
+
+_Lettre écrite de Châlons en Champagne le 9 Déc. 1731, par M. A M. N...
+au sujet de la Fille Sauvage trouvée aux environs de cette Ville.[11]_
+
+ [11] Cette Lettre est imprimée dans le Mercure de France de Decembre
+ 1731.
+
+Nº. 2.
+
+
+Persuadé, Monsieur, que vous ne cherchez qu'à contribuer, par vos
+Mémoires, à satisfaire la curiosité du Public en tout ce qui peut
+l'intéresser agréablement & utilement, j'aurai l'honneur de répondre à
+votre Lettre du 2 de ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a été trouvée
+aux environs de Châlons, tant sur ce que j'en ai appris, que sur ce que
+j'en ai connu moi-même, pour l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai
+d'abord, que pour le peu de fréquentation qu'elle a eûe avec le monde,
+ne sachant encore que quelques mots François mal articulés, on ne peut
+presque pas conjecturer dans quel païs elle est née; mais certainement,
+par les circonstances dont je vais vous entretenir, elle n'est point de
+Norvège, (comme on l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née dans les
+Isles Antilles de l'Amérique, qui appartiennent aux François, comme la
+Guadaloupe, la Martinique, S. Christophe, S. Domingue, &c. parce qu'un
+particulier de Châlons qui a été à la Guadaloupe, lui ayant montré de la
+_cassave_, ou _manioc_, qui est un pain dont se nourrissent les Sauvages
+des Antilles, elle s'écria de joie sur ce pain; & en ayant pris un
+morceau, elle le mangea avec grand appetit: il lui fit voir aussi
+d'autres curiosités du même païs, à quoi elle prit un plaisir
+extraordinaire, faisant connoître qu'elle avoit vû de semblables choses;
+de sorte qu'il est à présumer qu'elle vient plutôt de ces païs-là que de
+la Norvège.
+
+A force de la faire parler, on a sçu qu'elle a passé les mers;
+qu'ensuite une Dame de qualité a pris soin de son éducation, l'ayant
+faite habiller; car auparavant elle n'avoit qu'une peau qui la couvroit.
+Cette Dame la tenoit enfermée dans sa maison sans la laisser voir à
+personne; mais le mari de la Dame ne voulant plus la voir chez lui, pour
+ne point laisser trop long-temps un objet semblable devant les yeux de
+son épouse, cette Fille fut obligée de se sauver. Enfin, à la faveur de
+la Lune, qu'elle appelle _la lumière de la bonne Vierge_, ne marchant
+que la nuit, elle est parvenue au mois de Septembre dernier jusqu'à
+Songi, Village à 4 lieues de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy,
+dont vous avez, depuis peu, annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy,
+fille de M. le Comte de Lannoy.
+
+On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût arrivée à Songi, on l'avoit vûe
+au-dessus de Vitri-le-François, accompagnée d'une Négre, avec laquelle
+elle se battit, parce que la Négre ne vouloit pas qu'elle portât sur
+elle un Chapelet, qu'elle appelle _un grand Chime_: que la Sauvage
+s'étant trouvée la plus forte, la Négre la quitta; & depuis, la Négre a
+été vûe auprès du Village de Cheppe proche Songi, d'où elle a ensuite
+disparu. Pour notre Sauvage, le Berger de Songi l'ayant apperçue dans
+les vignes, écorchant des grenouilles, & les mangeant avec des feuilles
+d'arbres, elle fut amenée par ce Berger au Château de M. d'Epinoy, qui
+donna ordre au Berger de la loger, ajoutant qu'il auroit soin de sa
+nourriture, &c. L'attention que ce Seigneur a eu pour elle pendant près
+de deux mois, la souffrant la plus grande partie du jour à son Château,
+la laissant pêcher dans ses fossés, & chercher des racines dans ses
+jardins, a attiré beaucoup de monde chez lui. On remarquoit que tout ce
+qu'elle mangeoit, elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins qu'elle
+dépouilloit avec ses doigts aussi habilement qu'un cuisinier. On la
+voyoit grimper sur les arbres plus facilement que les plus agiles
+Bucherons; & quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit le chant de
+différens oiseaux de son païs. Je l'ai vû moi-même dans un jardin de
+Châlons, cherchant des racines dans la terre, avec l'usage seul de son
+pouce & du doigt suivant, faisant ainsi des trous comme des terriers en
+un moment de temps, aussi habilement que si on se fût servi d'un hoyau.
+
+M. l'Evêque de Châlons & M. l'Intendant l'ont vûe dans ces sortes
+d'exercices. M. l'Evêque a pris soin depuis de la placer dans
+l'Hôpital-général de cette Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres
+habitans, de l'un & de l'autre sexe, pour les y nourrir jusqu'à l'âge de
+15 à 16 ans, qu'on leur fait apprendre des mêtiers. C'est-là qu'on tâche
+de l'humaniser tout-à-fait & de l'instruire. Elle mange quelquefois du
+pain, ce qu'elle fait par complaisance; car il lui fait mal au coeur,
+aussi-bien que tout ce qui est salé. Le biscuit & la viande cuite la
+font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir où il entre de la farine.
+M. l'Intendant voulut lui faire manger des bicgnets, elle n'a pû en
+goûter par cette raison. Elle trouve le macaron bon, & aime
+l'eau-de-vie, l'appellant un _brûle-ventre_. Pour l'eau, sa boisson
+ordinaire, elle la boit dans un seau, la tirant comme une vache, & étant
+à genoux. Elle ne veut point coucher sur des matelats, le plancher lui
+suffit. Elle nage fort bien, & pêche dans le fond des rivières. Elle
+appelle un filet _debily_, dans le patois de son païs. Pour dire, bon
+jour fille, on dit, selon elle, _yas yas, fioul_, ajoutant que quand on
+l'appelloit, on disoit, _riam riam, fioul_; c'est ce qui fait connoitre
+qu'elle commence à entendre la signification des termes François, les
+interprétant par ceux de son païs.
+
+Au reste, elle paroît âgée d'environ 18 ans[12], étant de moyenne
+taille, avec le teint un peu bazanné: cependant sa peau au haut du bras
+paroit blanche aussi-bien que la gorge; elle a les yeux vifs & bleus;
+son parler est clair & brusque; elle paroit avoir de l'esprit, car elle
+apprend aisément ce qu'on lui montre; cousant assez proprement. Elle
+fait connoitre qu'elle sçait travailler à la tapisserie au petit point,
+par la manière dont elle indique qu'il s'y faut prendre, en faisant
+passer l'aiguille de dessus en dessous, & du dessous en dessus. La
+Supérieure de l'Hôpital dit, qu'elle sçait bien broder; ce qu'elle a
+appris de la Dame qui en avoit pris soin: mais la Fille ne peut dire
+dans quel Païs ce pouvoit être, parce qu'elle ne parloit à personne, &
+ne sortoit point. On l'instruit cependant dans la Religion Chrétienne;
+elle dit qu'elle veut être baptisée dans le _Paradis terrestre_; terme
+dont elle se sert pour signifier nos Eglises. Les Curés du voisinage de
+Songy lui ont fait comprendre par des signes, qu'il ne falloit point
+grimper sur les arbres, cela étant indécent à une fille, aussi s'en
+abstient-elle présentement. Le bruit a couru qu'il y avoit des ordres
+pour la faire venir à la Cour; on ne sait comment elle l'a pû apprendre;
+mais depuis, quand on vient la voir à l'Hôpital, elle n'ose presque
+paroitre, pleure & s'afflige, craignant que ce ne soit pour l'en faire
+sortir, parce qu'elle s'y plaît fort, & qu'on a beaucoup d'attention
+pour elle.
+
+ [12] Il y a sûrement ici une erreur ou d'impression ou de copiste. On
+ voit par l'extrait de son baptême en Juin 1732, on ne lui donnoit
+ qu'onze ans; & elle devoit paroitre plus formée qu'une enfant de son
+ âge, son temperament s'étant fortifié par la vie dure qu'elle
+ menoit, exposée continuellement aux injures de l'air. Enfin
+ aujourd'hui en 1754, elle ne paroit pas avoir plus de 33 ou 34 ans,
+ quoiqu'elle ait eu de longues & de fréquentes maladies.
+
+Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pû savoir sur l'état de cette fille.
+J'aurai soin de vous apprendre ses progrès spirituels, & la cérémonie de
+son Baptême quand il en sera temps. J'ai l'honneur d'être, &c.
+
+
+ _Extrait d'une Lettre sur le même sujet._
+
+Dans le séjour qu'elle a fait au Château & au Village de M. d'Epinoy, on
+a observé que la sagesse de cette jeune Fille est à toute épreuve;
+l'argent dont elle ignore la valeur & peut-être l'usage, les ménaces &
+les caresses n'ont rien pû sur elle; l'approche seule d'un homme qui
+veut la toucher, lui fait jetter des cris perçans, & jette dans ses yeux
+& dans tout son maintien un trouble que l'on ne peut assurement pas
+imiter.
+
+On trouve que M. l'Intendant a très-sagement fait de la faire transférer
+dans un des Hôpitaux de Châlons, qu'on nomme la _Renfermerie_, pour être
+plus à portée d'approfondir son état & son origine, & pour lui donner
+l'éducation & les instructions dont elle paroit déja capable.
+
+Avant cette retraite elle étoit beaucoup plus Sauvage: ceux qui l'ont vû
+courir à la campagne disent, que sa course a quelque chose d'extrêmement
+singulier; son pas est court & peu avancé, mais si précipité & redoublé
+avec tant de vîtesse, qu'elle suivroit l'homme le plus léger, & le
+meilleur coureur Basque.
+
+Cependant on l'emploie aux ouvrages de la maison; elle se prête à tout
+de bonne grace; rien ne paroit au-dessus de ses forces, ni contre sa
+volonté, persuadée qu'elle est, qu'il faut qu'elle obéïsse pour aller
+voir un jour la Sainte Vierge sa mere.
+
+M. l'Archevêque de Vienne passant dernièrement par cette Ville, voulut
+la voir. Elle fut menée pour cela chez M. l'Intendant par des Soeurs de
+la maison. Nous vîmes ce jour-là, avec une espéce d'horreur, cette fille
+manger plus d'une livre & demie de boeuf crud, sans y donner un coup de
+dent, puis se jetter avec une espéce de fureur sur un lapreau qu'on mit
+devant elle, qu'elle dèshabilla en un clin d'oeil avec une facilité qui
+suppose un grand usage, puis le dévorer en un instant sans le vuider. M.
+l'Archevêque lui fit beaucoup de questions auxquelles elle répondit
+comme elle avoit déja fait à d'autres personnes, sans oublier l'avanture
+d'une Moresse, sa compagne de voyage, qu'on a revûe depuis, mais qu'on
+n'a pû encore joindre. Les Soeurs dirent que depuis quelque temps on
+travailloit à la rapprocher par degrés de notre façon ordinaire de
+vivre, malgré l'anthipatie de son estomac pour la viande cuite & le
+pain; ce qui la fait vomir jusqu'au sang. On travaille singulièrement à
+lui apprendre les principes de la Religion, pour la mettre en état de
+recevoir le premier Sacrement.
+
+
+
+
+_Fondemens des conjectures qui font juger que Mlle le Blanc étoit de la
+nation des Esquimaux, Sauvages habitans la terre de Labrador, dans le
+Nord du Canada._
+
+Nº. 3.
+
+
+Madame Duplessis de Sainte Helène, Parisienne de naissance, mais
+Religieuse depuis 46 ans à l'Hôtel-Dieu de Quebec en Canada, & mon
+intime amie, m'a fait un présent que j'ai reçu cette année 1752. Ce sont
+plusieurs figures des Sauvages avec lesquels les François & les
+Missionnaires de la nouvelle France ont quelques relations. Ces figures,
+dont plusieurs forment des ménages complets, sont habillées
+différemment, chacune selon la mode de leur nation; car quoiqu'ils
+soient presqu'entièrement nuds chez eux, ils ont quelques espèces
+d'habits ou de couvertures pour leurs jours de Fête; & quand ils
+viennent commercer avec les Européens. Entre ces figures sont celles des
+Esquimaux, homme & femme, portant son enfant, & avec cela une ample
+relation des moeurs de tous.
+
+Les habillemens de peaux de ces Esquimaux, joint à ce que ma Relation
+porte de leur païs, figure & moeurs particuliers, me parut si
+ressemblant à ce que Mlle le Blanc & autres disoient à son sujet, que je
+soupçonnai dans le moment qu'elle étoit de cette nation. Pour m'en
+assurer davantage, je voulus sonder la nature en elle, & après lui avoir
+dit qu'on m'avoit envoyé du Canada plusieurs sortes de figures que je
+lui voulois faire voir, je fis apporter la boëte aux poupées sauvages. A
+l'ouverture, je m'attachai à examiner ses mouvemens & ce qui frapperoit
+d'abord ses yeux. Quoiqu'il y en eût plusieurs plus agréables, & bien
+plus enjolivées que celles des Esquimaux, qui ont à peine figure
+d'homme, elle porta tout d'un coup la main sur la femme Esquimaude, prit
+ensuite l'homme, les considéra l'un après l'autre en silence, non comme
+ceux à qui quelque chose paroit nouveau & extraordinaire, mais comme
+chose qu'ils ont déja vûe, sans savoir où, & qu'ils cherchent à
+reconnoitre. La voyant si attentive à ces deux Figures, je lui demandai
+en riant pour la faire parler, si elle reconnoissoit là quelqu'un de ses
+parens; elle répondit: je n'en sais rien; mais il me semble avoir vû
+cela quelque part. Quoi, repris-je, des hommes & des femmes bâtis comme
+ceux-là? A peu-près, dit-elle; mais ils n'avoient pas de cela: [c'étoit
+des espèces de mouffles ou gands de peaux qu'ont mes figures] nous
+n'avions rien dans nos mains, continua-t-elle, si ce n'est lorsque nous
+avions attrapé quelques grosses anguilles, ou autres semblables
+poissons, & que nous l'avions écorché, nous fourrions [c'est son terme]
+nos mains & nos bras dans la peau, qui s'y colloit jusqu'au coude. Quels
+plaisans habits, repris-je! Ceux dont vous avez idée, n'étoient-ils pas
+plus longs que ceux-là? [Les miens ne descendent qu'environ à
+mi-cuisse.] Non, ce me semble, répondit-elle; mais le poil n'étoit pas
+par-dessus, comme à ceux-ci[13]. Je levai pour lors quelques figures de
+mes autres Sauvages, lui faisant remarquer la bizarrerie de leurs
+pendant d'oreilles. A peine ôtoit-elle les yeux de dessus celles qu'elle
+tenoit toujours, & qui n'avoient aucun pendant d'oreilles, pour dire;
+oh, les nôtres n'étoient pas, comme ceux-là, ni pendus au bas de
+l'oreille; ils prenoient dès le bas & par derrière. Comme je n'ai rien
+vû dans mes figures, ni dans mes Relations qui me puisse figurer cette
+différence, & qui ait pû la porter à la faire, j'ai pensé qu'elle ne
+l'avoit faite que sur un souvenir dont l'origine ne peut être que dans
+ce qu'elle a vû dans ses premières années, & dont elle n'a plus qu'une
+idée confuse: aussi, ajouta-t-elle tout de suite, au reste ce sont des
+idées si éloignées, qu'il n'y faut pas compter beaucoup.
+
+ [13] Extrait de Me. Duplessis.
+
+Aussi ne fut-ce pas ses paroles qui fortifièrent le plus mes
+conjectures; mais cet instinct ou sentiment naturel & non refléchi qui
+la fixa sur ces deux figures seules, & ne lui laissa que de
+l'indifférence pour toutes les autres, comme si la nature lui eût fait
+sentir qu'elles ne lui touchoient pas de si près que celles-ci; au moins
+fut-ce l'induction que je tirai de la distinction qu'elle en faisoit, &
+de ces paroles dites fort naturellement, _nous n'avions rien dans nos
+mains_, que la vérité seule, quoique inconnue, lui fit dire.
+
+Non contente de ces premières épreuves, je me fis apporter un petit
+canot d'écorce d'arbre, qui m'avoit été envoyé avec les Sauvages, pour
+me faire voir ce qui leur tenoit lieu de nos grands vaisseaux pour
+voyager sur mer & sur les lacs. C'est une manière de petite chaloupe ou
+flobard fort étroit & comme pincé par les deux bouts, comme pour mieux
+couper l'eau de quel côté qu'il tourne; la plus grande partie ne pouvant
+contenir qu'une personne. En lui faisant voir celui-ci, long de plus de
+deux pieds, je lui demandai si elle connoissoit cela: oh oui, dit-elle,
+j'en ai bien idée; mais il me semble qu'ils n'étoient pas tout-à-fait
+comme celui-là; ils étoient comme couverts tout-à-fait, & il me semble
+qu'il n'y avoit qu'un trou au milieu, où on étoit jusqu'au milieu du
+corps, & qu'on couroit comme cela [figurant le mouvement pour ramer des
+deux côtés] de côté & d'autre sans avoir peur. Comme cette description
+du canot étoit toute conforme à celle que Me. Duplessis me donne du
+canot des Esquimaux, de laquelle sûrement, Mlle. le Blanc n'avoit aucune
+connoissance, je ne doutai plus qu'elle ne fût de cette nation, &
+qu'elle ne tint d'origine la description qu'elle me fit du canot couvert
+des Esquimaux. On en jugera comme moi en lisant les extraits de mes
+Relations en l'autre part.
+
+
+
+
+
+_Extrait de la Lettre de Me. Duplessis de Sainte Helène, à Me. H....t,
+en date du 30 Octobre 1751, où il est parlé de la nation des Esquimaux._
+
+Nº. 4.
+
+
+Vous aurez enfin vos Sauvages cette année, Madame & très-chère amie, &c.
+Les Esquimaux sont les Sauvages des Sauvages. On voit dans les autres
+nations des manières humaines quoiqu'extraordinaires; mais dans ceux-ci
+tout est féroce & presque incroyable. Le fort de leur nation est vers la
+baye d'Hudson dans le nord; il y en a sur les côtes de la terre de
+Labrador, (qui confine ladite baye, & borde une partie du fleuve St.
+Laurent) païs extrêmement froid. Ce sont des Antropophages qui mangent
+les hommes quand ils les peuvent attraper. Ils sont petits, blancs &
+fort gras. Malgré la rigueur du climat, ils n'allument presque jamais de
+feu; on croit qu'ils adorent cet élément. Ils mangent la viande crue, &
+leur nourriture plus ordinaire est la chair de loups marins. Ils
+s'habillent de la peau de ces animaux; ils en font aussi des sacs où ils
+serrent pour le mauvais temps provision de cette chair coupée par
+morceaux. Ils sont aussi friands de l'huile qu'on en fait, que les
+yvrognes le sont du vin. Ils ont des trous souterrains où ils se
+fourrent, & y entrent à 4 pattes comme des bêtes; & quelquefois l'hyver
+ils se font des cabanes de neige sur la glace de quelques bayes, où il y
+a plus de cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent là sans se chauffer,
+mais ils mettent double robbe de peaux de loups marins. Les femmes, qui
+cousent très-proprement se font de petites tuniques de peaux d'oiseaux,
+la plume en dedans, qui les échauffe, & d'autres tuniques de boyeaux
+d'ours blancs, qu'elles ouvrent après les avoir grattés comme pour faire
+du boudin; elles assemblent ces bandes en forme de chemises, qu'elles
+mettent sur leur tunique de peau, pour que la pluye ne les pénètre
+point. Elles mettent leurs petits enfans dans leur dos, entre la chair &
+la tunique, en sorte qu'elles tirent ces pauvres innocens par dessous le
+bras, ou par dessus l'épaule pour les faire tetter: elles leur mettent
+seulement une espèce de braye qu'elles changent lorsqu'elles sont sales.
+Ce qui sert de culotte aux hommes n'a point d'ouverture, cela est fait à
+peu-près comme un tablier de Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à
+leur ceinture avec une corde. Celle des femmes est ouverte; & quand
+elles s'asséyent à terre, leur siége ordinaire, elles tirent la queue de
+leur habit, qui est longue, entre leurs jambes, par un instinct de
+modestie.
+
+Depuis que les Basques, les Mallouins & les Négocians François de ce
+Païs-ci ont des postes établis à Labrador pour la pêche du Loup marin,
+les Esquimaux les approchent quelquefois, & même traitent avec eux.
+Personne n'entend leur Langue; mais ils sont fort ingénieux pour se
+faire entendre par signes. Ils sont adroits & font eux-mêmes les outils
+qui leur sont propres. Ils travaillent le fer, & passent les peaux. Ils
+construisent des canots avec des cuirs qui ne prennent point l'eau, &
+ils les couvrent par-dessus de manière qu'il y a au milieu une ouverture
+comme à une bourse, dans laquelle un homme seul se met, & liant à sa
+ceinture cette espèce de bourse, prend un aviron à deux pêles, comme il
+y en a un ci-joint, & affrontent avec cela les plus mauvais temps & les
+poissons les plus forts. Ils ont beau tourner dans ce canot, ils se
+retrouvent toujours droits. Ils nagent à droite & à gauche également
+selon la nécessité. Ils font aussi de petites chaloupes de bois, que les
+femmes menent en ramant à reculons comme les matelots.
+
+Quand ils viennent la nuit près les habitations des François, on fait
+tirer sur eux deux ou trois coups de pierriers; cela les fait fuïr comme
+des oiseaux; car ils craignent le feu & tous les autres hommes, c'est ce
+qui fait qu'ils ne font point de feu de peur que la lueur ou la fumée ne
+les fassent découvrir. Ils ont mangé autrefois plusieurs de nos
+François; mais je sçais de quelques autres, qui en ayant été attaqués,
+s'étoient trouvés les plus forts, & en avoient tué quelques-uns, que
+pour cacher leur meurtre, & ne pas s'attirer la vengeance de cette
+nation ils avoient jetté ces corps morts à la mer; mais que ces hommes
+n'enfoncent jamais dans l'eau, mais flottent dessus comme du liége. On
+attribue cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent que de graisse &
+d'huile de poissons.
+
+On a pris quelques petites Esquimaudes que l'on a apprivoisées ici; j'en
+ai vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit des filles fort gentilles,
+blanches, propres & bien chrétiennes, qui ne conservoient rien de
+sauvage. Elles parloient bon François, & quoiqu'elles se plussent dans
+les maisons où elles demeuroient, elles ne vêcurent pas long-temps, non
+plus que les autres Sauvages qui sont chez les François. On achête ici
+ces sortes d'esclaves bien chers, à cause de la rareté des domestiques,
+& l'on n'en est pas mieux, car ils meurent bien-tôt.
+
+
+
+
+
+_Extrait de la Relation du Baron de la Hontan, Officier François,
+Voyageur dans tout le nord du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694._ Pag. 6
+& suiv. _Des Esquimaux._
+
+Nº. 5.
+
+
+La source du Fleuve St. Laurent, &c. Ce Fleuve a 20 ou 22 lieues de
+large à son embouchure, &c. D'un côté l'Isle percée; c'est un gros
+rocher percé à jour..... Les Basques & les Malloüins (ou Normands) y
+font la pêche de la Morue en temps de paix, &c. De l'autre côté du
+Fleuve on voit la grande terre de Labrador ou des Esquimaux, qui sont
+des peuples si féroces, qu'on n'a jamais pû les humaniser..... Les
+Danois sont les premiers qui ont découvert cette nation..... Elle est
+remplie de Ports, de Bayes, où les barques de Quebec ont accoutumé
+d'aller troquer les peaux de loups marins que leur apportent ces
+Sauvages pendant l'été..... Voici comment cela se fait.
+
+Dès que ces barques ont mouillé l'anchre... ces Sauvages viennent dans
+des petits canots de peaux de Loups marins, qui sont cousues ensemble,
+qui sont faits à peu-près comme des navettes de Tisserand, au milieu
+desquels on voit un trou... où ils se renferment, assis sur leurs talons
+au moyen d'une corde. Ils rament de cette manière avec des palettes...
+sans se pancher crainte de renverser. Dès qu'ils arrivent... ils
+montrent leurs pelleteries au bout de l'aviron, & marquent en même-temps
+ce qu'ils demandent.... Couteaux, poudre, balles, fusils, haches,
+chaudières, &c. Enfin chacun montre ce qu'il a, & ce qu'il prétend avoir
+en échange. Le marché conclu, ils reçoivent & donnent au bout d'un
+bâton. Si ces Sauvages ont la précaution de ne pas entrer dans nos
+bâtimens, nous avons aussi celle de ne nous pas laisser investir par une
+trop grande quantité de canots; car ils ont enlevé assez souvent de
+petits vaisseaux pendant que les Matelots étoient occupés à manier &
+remuer les pelleteries & les marchandises. Il faut bien se tenir sur ses
+gardes avec eux pendant la nuit; car ils ont des chaloupes qui vont
+aussi vîte que le vent, & dans lesquelles ils se mettent trente ou
+quarante hommes. C'est par cette raison que les Malouins qui pêchent la
+morue dans le petit Nord, & les Espagnols à Portochoua, sont obligés
+d'armer des barques longues pour courir la côte & les poursuivre; car il
+n'y a guères d'année qu'ils ne surprennent à terre quelques équipages, &
+qu'ils ne les tuent..... Il est constant qu'ils sont plus de trente
+mille combattans; mais si lâches & si poltrons, que 500 Clistinos de la
+Baye d'Hudson ont accoûtumé d'en battre cinq ou six mille. Leur païs est
+grand, car il s'étend depuis la côte vis-à-vis l'Isle de Minguan (au
+nord de l'embouchure du Fleuve St. Laurent) jusqu'au détroit d'Hudson.
+Ils passent tous les jours à l'Isle de Terre-neuve par le détroit de
+Bellisle, qui n'a que sept lieues.
+
+
+
+
+
+_Mémoires de l'Amérique septentrionale_, ou _Suite des Voyages du Baron
+de la Hontan_, Tom. II. Pag. 42 & 43, édition d'Hollande.
+
+Nº. 6.
+
+
+Les Écureuils volans sont de la grosseur d'un gros rat, couleur de gris
+blanc.... On les appelle volans, parce qu'ils volent d'un arbre à
+l'autre par le moyen d'une certaine peau qui s'étend en forme d'aîle
+lorsqu'ils font ces petits vols.
+
+Les Loups marins, que quelques-uns appellent veaux marins, sont gros
+comme des dogues. Ils se tiennent quasi toujours dans l'eau, ne
+s'écartent jamais de la mer. Ces animaux rampent plus qu'ils ne
+marchent.... Leur tête est faite comme celle d'une Loutre, & leurs pieds
+sans jambes sont comme la patte d'une Oye.... Ils cherchent les païs
+froids, &c.
+
+ FIN.
+
+
+----------------------
+NOTES DU TRANSCRIPTEUR
+
+On a conservé l'orthographe original, y compris les variantes
+(par exemple: espece/espèce/espéce).
+On a corrigé un mot coupé par erreur en fin de ligne:
+comme au lieu de com- (gros comme des dogues)
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage
+trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE ***
+
+***** This file should be named 19956-8.txt or 19956-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/9/5/19956/
+
+Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral
+Children web site at http://www.feralchildren.com (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ of receipt of the work.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire d'une jeune fille sauvage by La Condamine.</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée
+dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans
+
+Author: Charles-Marie de La Condamine
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+Release Date: November 28, 2006 [EBook #19956]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE ***
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+Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral
+Children web site at http://www.feralchildren.com (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+<span class="pagenum"> -1- </span>
+<h1>HISTOIRE<br>
+<span class="sm">D'UNE</span><br>
+<i>JEUNE FILLE</i><br>
+<span class="sm">SAUVAGE,</span></h1>
+
+<p class="c"><i>Trouvée dans les Bois à l'âge de dix ans.</i></p>
+
+<p class="c">Publiée par Madame <span class="sc">H....t</span>.</p>
+
+<p class="c"><i>A PARIS.</i></p>
+
+<p class="c">M. DCC. LV.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+
+<span class="pagenum"> -2- </span>
+<h3>AVERTISSEMENT.</h3>
+
+<p><i>Le Mercure de France du mois de Décembre
+1731 fait mention d'une jeune
+Fille sauvage trouvée dans le bois de
+Songi, près Châlons en Champagne.
+Voici ce que j'ai pû recueillir de plus certain
+sur son Histoire, tant par les questions
+que je lui ai faites en différens tems
+que par le témoignage des personnes qui
+l'ont connue quand elle commença à parler
+François.</i></p>
+
+
+<br><hr><br>
+
+<span class="pagenum"> -3- </span>
+<h2>HISTOIRE<br>
+<span class="sm">D'UNE</span><br>
+<i>JEUNE FILLE</i><br>
+<span class="sm">SAUVAGE.</span></h2>
+
+<p>Au mois de Septembre 1731,
+une fille de neuf ou dix ans
+pressée par la soif, entra sur
+la brune dans le Village de
+Songi, situé à quatre ou cinq
+lieues de Châlons en Champagne,
+du côté du midi. Elle avoit les pieds
+nuds, le corps couvert de haillons
+&amp; de peaux, les cheveux sous une
+calotte de calebasse, le visage &amp; les
+mains noirs comme une Négresse. Elle
+étoit armée d'un bâton court &amp; gros
+par le bout en forme de massue. Les
+premiers qui l'apperçurent s'enfuirent
+en criant, <i>voilà le Diable</i>; en effet,
+son ajustement &amp; sa couleur pouvoient
+<span class="pagenum"> -4- </span>
+bien donner cette idée à des Païsans.
+Ce fut à qui fermeroit le plus vîte
+sa porte &amp; ses fenêtres. Mais quelqu'un
+croyant apparemment que le
+Diable avoit peur des chiens, lâcha sur
+elle un dogue armé d'un collier à pointes
+de fer; la Sauvage le voyant approcher
+en fureur l'attendit de pied ferme,
+tenant sa petite masse d'armes à deux
+mains, en la posture de ceux, qui pour
+donner plus d'étendue aux coups de
+leur coignée, la lèvent de côté, &amp; voyant
+le chien à sa portée, elle lui déchargea
+un si terrible coup sur la tête qu'elle
+l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse
+de sa victoire elle se mit à sauter plusieurs
+fois par dessus le corps du chien.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>
+De-là elle essaya d'ouvrir une porte, &amp;
+n'ayant pu y réussir, elle regagna la
+campagne du côté de la rivière, &amp;
+monta sur un arbre où elle s'endormit
+tranquillement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour)</a> Quelques personnes qui ont connu la jeune
+Sauvage peu de tems après son apparition content
+diversement l'avanture du chien. Quelques uns
+la placent à Châlons peu après sa prise; mais
+du moins, il est certain d'ailleurs que cet enfant
+n'avoit point peur d'un gros chien, &amp;
+qu'elle a fait plusieurs fois ses preuves à cet
+égard.
+</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"> -5- </span>
+Feu M. le Vicomte d'Epinoy étoit
+pour lors à son château de Songi, où
+ayant appris ce que les uns &amp; les autres
+disoient de cette petite Sauvage,
+entrée sur ses terres, il donna ses ordres
+pour la faire arrêter, &amp; surtout, au
+Berger qui l'avoit vu le premier dans
+une vigne. Parmi les personnes qui
+étoient en cette campagne, quelqu'un
+par une conjecture fort simple, mais
+dont on fit honneur à sa grande connoissance
+des m&oelig;urs &amp; coutumes des
+Sauvages, devina qu'elle avoit soif,
+&amp; conseilla de faire porter un seau plein
+d'eau, au pied de l'arbre où elle étoit,
+pour l'engager à descendre. Après qu'on
+se fut retiré, en veillant néanmoins
+toujours sur elle, &amp; qu'elle eût bien
+regardé de tous côtés si elle n'appercevoit
+personne, elle descendit &amp; vint
+boire au seau, en y plongeant le menton,
+mais quelque chose lui ayant
+donné de sa défiance, elle fut plutôt
+remontée au haut de l'arbre qu'on ne
+put arriver à elle pour la saisir. Ce premier
+stratagême n'ayant pas réussi, la
+personne qui avoit donné le premier
+conseil, dit qu'il falloit poster aux environs
+une femme &amp; quelques enfans,
+parce qu'ordinairement les Sauvages
+<span class="pagenum"> -6- </span>
+ne les fuyoient pas comme les hommes,
+&amp; surtout qu'il falloit lui montrer un
+air &amp; un visage riant. On le fit: une
+femme portant un enfant dans ses bras,
+vint se promener aux environs de l'arbre,
+ayant ses mains pleines de différentes
+racines &amp; de deux poissons, les
+montrant à la Sauvage, qui tentée de
+les avoir, descendoit quelques branches
+&amp; puis remontoit; la femme continuant
+toujours ses invitations avec un
+visage gay &amp; affable, lui faisant tous
+les signes possibles d'amitié, tels que
+de se frapper la poitrine, comme pour
+l'assurer qu'elle l'aimoit bien &amp; qu'elle
+ne lui feroit point de mal, donna enfin
+à la Sauvage la confiance de descendre
+pour avoir les poissons &amp; les
+racines qui lui étoient présentées de si
+bonne grace; mais, la femme s'éloignant
+insensiblement donna le tems à
+ceux qui étoient cachés de se saisir de
+la jeune fille pour l'emmener au château
+de Songi. Elle ne m'a rien dit de
+sa douleur de se voir prise, ni des efforts
+qu'elle fit sans doute pour s'échaper;
+mais on peut bien en juger; ce
+qu'elle se rappelle, c'est qu'il lui paroît
+qu'elle fut prise deux ou trois jours
+après avoir passé la rivière. Cette rivière
+<span class="pagenum"> -7- </span>
+est sans doute la Marne, qui passe
+à une demi lieue de Songi vers le Levant:
+ainsi la petite Sauvage venoit du
+côté de la Lorraine.</p>
+
+<p>Le Berger &amp; autres qui l'avoient arrêtée
+&amp; menée au Château, la firent
+d'abord entrer dans la cuisine, en attendant
+qu'on eût averti M. d'Epinoy.
+La première chose qui parut y fixer les
+regards &amp; l'attention de la petite fille,
+furent quelques volailles qu'accommodoit
+un Cuisinier; elle se jetta dessus
+avec tant d'agilité &amp; d'avidité, que cet
+homme lui vit plûtôt la pièce entre les
+dents, qu'il ne la lui avoit vû prendre.
+Le Maître étant survenu, &amp; voyant ce
+qu'elle mangeoit, lui fit donner un lapin
+en peau, qu'elle écorcha &amp; mangea
+tout de suite. Ceux qui l'examinèrent
+alors, jugèrent qu'elle pouvoit avoir 9
+ans. Elle étoit noire, comme j'ai dit;
+mais on s'apperçut bien-tôt, après l'avoir
+lavée plusieurs fois, qu'elle étoit
+naturellement blanche, ainsi qu'elle
+l'est encore aujourd'hui. On remarqua
+aussi qu'elle avoit les doigts des mains,
+surtout les pouces, extrêmement gros
+par proportion au reste de la main, qui
+est assez bien faite. Elle m'a fait voir
+qu'encore actuellement elle a aux pouces
+<span class="pagenum"> -8- </span>
+quelque chose de cette grosseur, &amp;
+elle a ajouté, que ces pouces plus gros
+&amp; plus forts lui étoient bien nécessaires
+pendant sa vie errante dans les bois,
+parce que lorsqu'elle étoit sur un arbre,
+&amp; qu'elle en vouloit changer sans descendre,
+pour peu que les branches de
+l'arbre voisin approchassent du sien, ne
+fussent-elles pas plus grosses que le bout
+du doigt, elle appuyoit ses deux pouces
+sur une branche de celui où elle
+étoit, &amp; s'élançoit sur l'autre comme
+un écureuil. De-là on peut juger quelle
+force &amp; quelle roideur devoient avoir
+ses pouces pour soutenir ainsi son
+corps en s'élançant. Cette comparaison
+est d'elle, &amp; pourroit bien venir
+de l'idée des écureuils volans qu'elle a
+pû voir dans sa jeunesse<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: ce qui donne
+un nouveau poids aux conjectures
+que nous ferons sur le païs où elle est
+née.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour)</a> Voyez ci-après <i>les Extraits de la Hontan</i>,
+N<sup>o</sup>. <a href="#no6">6</a>.
+</blockquote>
+
+<p>M. d'Epinoy la laissa sous la garde
+du Berger, dont la maison tenoit au
+Château, en la lui recommandant comme
+une chose qui lui tenoit à c&oelig;ur, &amp;
+du soin de laquelle il seroit bien payé.
+Cet homme la mena donc chez lui
+<span class="pagenum"> -9- </span>
+pour commencer à l'aprivoiser: de-là
+vint qu'on l'appelloit dans le canton
+<i>la bête du Berger</i>. On peut bien juger
+qu'on ne l'aura pas si-tôt dèsaccoûtumée,
+ni sans mauvais traitemens, des inclinations
+d'un naturel sauvage &amp; féroce,
+&amp; des habitudes qu'elle avoit contractées.
+Au moins ai-je bien compris
+qu'elle ne jouissoit pas de sa liberté
+dans cette maison, puis qu'elle m'a dit
+qu'elle trouvoit moyen de faire des
+trous aux murailles &amp; aux toits, sur lesquels
+elle couroit aussi hardiment que
+sur terre, ne se laissant reprendre qu'à
+grand peine, &amp; passant (à ce qu'on lui
+a rapporté) avec tant de subtilité par
+des ouvertures si petites, que la chose
+paroissoit encore impossible après l'avoir
+vûe. Ce fut ainsi qu'elle échappa
+une fois entr'autres de cette maison
+par un temps affreux de neige &amp; de
+verglas; elle gagna les dehors, &amp; fut
+se réfugier sur un arbre. La crainte des
+reproches &amp; de la colère du Maître,
+mit cette nuit tout le monde en mouvement;
+on la chercha dans toute la
+maison, ne pouvant penser que par ce
+froid &amp; la gêlée qu'il faisoit, elle eût
+pû gagner la campagne: néanmoins y
+étant allé voir comme par surabondance
+<span class="pagenum"> -10- </span>
+de recherche, on l'y trouva, comme
+je viens de dire, perchée sur un arbre,
+dont heureusement on eut l'adresse de
+la faire descendre.</p>
+
+<p>J'ai vû quelque chose de l'agilité &amp;
+de la légéreté de sa course; rien n'est
+plus surprenant: elle m'en montra un
+reste, ce que l'on ne peut guère se représenter
+sans l'avoir vû, tant sa façon de
+courir est prompte &amp; singulière; quoique
+de longues maladies &amp; le défaut d'usage
+depuis bien des années lui ayent fait
+perdre une partie de son agilité. Ce ne
+sont point des enjambées, ses pas ne
+sont ni formés ni distincts comme les
+nôtres; c'est une espece de <i>piétinement</i>
+précipité qui échappe à la vûe; c'est
+moins marcher que glisser, en tenant
+les pieds l'un derrière l'autre. A peine
+il est possible de distinguer de mouvement
+dans son corps &amp; dans ses pieds,
+&amp; encore moins de la suivre. Ce petit
+essai qui ne fut rien, puisqu'il se fit
+dans une salle de peu d'étendue, me
+persuada néanmoins de ce qu'elle m'avoit
+dit auparavant, que même plusieurs
+années depuis sa prise, elle attrapoit
+encore le gibier à la course, &amp;
+qu'on en avoit fait voir la preuve à la
+Reine de Pologne, mere de la Reine;
+<span class="pagenum"> -11- </span>
+probablement en 1737, lorsqu'elle alla
+prendre possession du Duché de Lorraine.
+Cette Princesse passant à Châlons,
+on lui parla de la jeune Sauvage qui
+étoit alors dans la Communauté qu'on
+appelle des Régentes, &amp; on la lui amena:
+elle étoit aprivoisée depuis quelques
+années; mais son humeur, ses manières,
+&amp; même sa voix &amp; sa parole, ne
+paroissoient être, à ce qu'elle assure,
+que d'une petite fille de quatre à cinq
+ans. Le son de sa voix étoit aigu &amp; perçant
+quoique petit, ses paroles brèves
+&amp; embarassées, telles que d'un enfant
+qui ne sçait pas encore les termes pour
+exprimer ce qu'il veut dire: enfin ses
+gestes &amp; façons d'agir familières &amp; enfantines,
+montroient qu'elle ne distinguoit
+encore que ceux qui lui faisoient
+le plus de caresses. La Reine de Pologne
+l'en accabla; &amp; sur ce qu'on lui apprit
+de sa légéreté à la course, cette Princesse
+voulut qu'elle l'accompagnât à la
+chasse. Là se voyant en liberté, &amp; se
+livrant à son naturel, la jeune Fille suivoit
+à la course les lièvres ou lapins qui
+se levoient, les attrapoit &amp; revenoit du
+même pas, les apporter à la Reine. Cette
+Princesse témoigna quelque désir de
+l'emmener avec elle pour la placer dans
+<span class="pagenum"> -12- </span>
+un Couvent à Nancy; mais elle en fut
+detournée par les personnes qui avoient
+soin de son instruction dans le Couvent
+de Châlons, où feu Mgr. le Duc
+d'Orleans payoit alors Sa pension. La
+Reine de Pologne se contenta de promettre
+d'écrire en sa faveur à la Reine
+de France sa fille, en lui envoyant une
+plante à plusieurs branches de fleurs
+artificielles que lui avoit présenté la
+jeune Sauvage, qui avoit déja acquis le
+talent qu'elle a cultivé depuis, d'imiter
+le naturel dans ces sortes d'ouvrages.
+Elle a fait dans la Reine de Pologne une
+perte dont les bontés de la Reine sa fille
+peuvent seules la dédommager. Je reviens
+au temps voisin de sa prise, &amp; au
+commencement de son éducation; mais
+avant que de passer outre, il faut dire
+ce qu'on a pû savoir de certain de ses
+avantures avant son apparition dans le
+Village de Songi.</p>
+
+<p>Mademoiselle le Blanc (c'est le nom
+qu'elle porte aujourd'hui) se ressouvient
+très-distinctement d'avoir passé
+une rivière deux ou trois jours avant
+sa prise, &amp; l'on verra bientôt que c'est
+un des faits le plus constant de son
+Histoire. Elle avoit alors une compagne
+un peu plus âgée qu'elle &amp; noire
+<span class="pagenum"> -13- </span>
+comme elle, soit que ce fût la couleur
+naturelle de cette autre enfant, soit
+qu'elle eut été peinte comme la petite
+le Blanc. Elles passoient la rivière à
+la nage &amp; plongeoient pour attraper du
+poisson, comme je l'expliquerai plus
+au long, lorsqu'un Gentil-homme du
+voisinage appellé M. de S. Martin,
+ainsi que l'a su depuis Mademoiselle
+le Blanc, ne voyant de loin que les
+deux têtes noires de ces enfans aller &amp;
+venir sur l'eau, les prit d'abord, comme
+il l'a conté lui-même, pour deux
+poules d'eau, &amp; leur tira de loin un
+coup de fusil, qui heureusement ne les
+atteignit point, mais qui les fit plonger
+&amp; aborder plus loin.</p>
+
+<p>La petite le Blanc tenoit pour sa
+part un poisson à chaque main &amp; une
+anguille entre ses dents. Après avoir
+éventré &amp; lavé leur poisson, elle &amp; sa
+compagne le mangèrent, ou plutôt le
+devorèrent; car selon ce qu'elle m'a
+représenté, elles ne mâchoient pas leur
+nourriture, mais la portant à la bouche
+elles la déchiquetoient avec les
+dents de devant en petits morceaux,
+qu'elles avaloient sans les mâcher. Leur
+repas fait, elles prirent leur course
+dans les terres en s'éloignant de la rivière.
+<span class="pagenum"> -14- </span>
+Peu de tems après, celle qui est
+devenue Mademoiselle le Blanc apperçut
+la premiere à terre un chapelet,
+que quelque passant avoit sans doute
+perdu. Soit que ce fut un objet nouveau
+pour elle, ou qu'elle se rappellât
+d'en avoir vû de semblable, elle se
+mit à faire des sauts &amp; des cris de
+joie, &amp; craignant que sa compagne
+ne s'emparât de ce petit trésor, elle
+porta la main dessus pour le ramasser,
+ce qui lui attira un si grand coup de
+masse sur la main qu'elle en perdit l'usage
+dans le premier moment, mais
+non la force de rendre avec l'autre à
+sa compagne un coup de son arme
+sur le front qui l'étendit par terre
+poussant des cris horribles. Le chapelet
+fut le prix de sa victoire; elle
+s'en fit un bracelet. Cependant, touchée
+apparemment de compassion pour
+sa camarade, dont la plaie saignoit
+beaucoup, elle courut chercher quelques
+grenouilles, en écorcha une, lui
+colla la peau sur le front pour en arrêter
+le sang, &amp; banda la plaie avec une
+laniere d'écorce d'arbre, qu'elle arracha
+avec ses ongles; après quoi elles se
+séparèrent, la blessée ayant pris son
+<span class="pagenum"> -15- </span>
+chemin vers la rivière, &amp; la victorieuse
+vers Songi.</p>
+
+<p>On conçoit bien que tous ces détails
+ainsi que plusieurs de ceux qui précédent
+&amp; qui suivent, ou que je supprime,
+n'ont pû être rendus par Mademoiselle
+le Blanc que depuis qu'elle a
+pû s'expliquer en François; mais quant
+au fait principal du combat des deux
+petites filles, c'est un des premiers
+dont on a été informé. On avoit vû
+deux enfans passer la rivière à la nage,
+ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, on
+ne put donc manquer de demander au
+moins par signes à la petite le Blanc,
+aussi-tôt après sa prise, &amp; dans un
+tems où la mémoire du fait étoit bien
+récente, ce qu'étoit devenue sa compagne?
+elle répondit par signes, sans
+doute, &amp; en répétant aussi les expressions
+que peut-être on lui suggéroit,
+qu'elle <i>l'avoit fait rouge</i>, pour dire
+qu'elle avoit fait couler son sang; expression
+qu'on a beaucoup répétée dans
+le tems, &amp; dont il n'est cependant
+fait aucune mention dans la Lettre imprimée
+dans le Mercure de France<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>,
+dattée de Châlons du 9 Décembre 1731,
+c'est-à-dire environ deux mois après la
+<span class="pagenum"> -16- </span>
+prise de la jeune Sauvage, qui ne savoit
+encore, dit l'Auteur de cette Lettre,
+<i>que quelques mots François mal articulés</i>,
+dont il rapporte quelques-uns.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour)</a> Voyez cette Lettre ci-après,
+N<sup>o</sup>. <a href="#no2">2</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Je n'ai pû rien découvrir de certain
+touchant le sort de la compagne de
+Mlle. le Blanc. M. de L.. ci-devant
+Gouverneur des enfans du Vicomte d'Epinoy,
+rapporte, que lorsqu'il a connu
+cette dernière, deux ans après sa prise,
+on disoit dans le païs qu'on avoit trouvé
+l'autre petite fille morte à quelques
+lieues de l'endroit où elles s'étoient battues.
+Mlle. le Blanc, sans dire qu'elle
+fût morte ou non, dit avoir appris qu'on
+l'avoit trouvée aux environs de Toul en
+Lorraine. Il faudroit pour cela que dangereusement
+blessée comme elle étoit,
+elle eût repassé la Marne à la nage, ce
+qui n'est guères vraisemblable, non plus
+que ce que Mlle. le Blanc croit avoir oui
+dire, qu'on avoit trouvé sur cette enfant,
+qui étoit plus grande &amp; plus âgée
+qu'elle, quelques papiers qui pouvoient
+donner des éclaircissemens sur leurs
+avantures précédentes. La Lettre déja
+citée, écrite dans un temps fort voisin
+de l'événement, dit seulement, qu'on
+avoit revû la petite négresse auprès de
+<i>Cheppe</i>, Village voisin de Songi, d'où
+<span class="pagenum"> -17- </span>
+elle avoit ensuite disparu. Quoiqu'il en
+soit, on n'en a plus entendu parler
+depuis.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup plus d'obscurité encore
+sur ce qui a précédé l'arrivée de ces
+deux enfans en Champagne, Mlle. le
+Blanc n'en conserve que des souvenirs
+éloignés &amp; confus. Je rapporterai cependant
+tout ce que j'ai pû tirer d'elle
+par les différentes questions que je lui
+ai faites à loisir &amp; en différens tems,
+depuis que je la connois, &amp; je tacherai
+d'en tirer des conjectures vraisemblables
+sur le païs où elle est née, &amp; sur
+les avantures qui ont pû la conduire en
+Champagne. Revenons à la suite de son
+histoire.</p>
+
+<p>Les cris de gorge qui lui servoient de
+langage, ne furent pas, je pense, le
+plus rare sujet des mauvais traitemens
+qu'elle eut quelquefois à essuyer. C'étoit
+quelque chose d'effrayant, surtout
+ceux de colère ou de frayeur: j'en puis
+juger sur un des plus petits de joie ou
+d'amitié qu'elle contrefit devant moi, &amp;
+qui n'auroit pas laissé de m'épouvanter
+si je n'eusse été prévenue. Mais les plus
+terribles étoient lorsque par une horreur
+qui lui étoit naturelle, quelqu'un qu'elle
+ne connoissoit pas, l'approchoit &amp; vouloit
+<span class="pagenum"> -18- </span>
+la toucher: on en vit une rude expérience
+chez M. de Beaupré, aujourd'hui
+Conseiller d'État, &amp; alors Intendant
+de Champagne. Il s'étoit fait amener
+la petite Sauvage chez lui, peu de
+temps après qu'elle eut été déposée à
+l'Hôpital-général de St. Maur à Châlons,
+ou son <i>Extrait baptistaire</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> fait foi
+qu'elle entra le 30 Octobre 1731. Un
+homme à qui on rapportoit l'horreur
+qu'elle avoit d'être touchée, se fit fort
+néanmoins de l'embrasser, malgré tout ce
+qu'on put lui dire du risque qu'il couroit
+en l'approchant, n'étant pas connu
+d'elle; l'enfant tenoit alors un filet de
+b&oelig;uf crud, qu'elle mangeoit avec grand
+plaisir, &amp; par précaution on la retenoit
+par ses habits: dès qu'elle vit cet homme
+près d'elle en action de lui prendre
+le bras, elle lui appliqua, tant avec sa
+main qu'avec son morceau de viande,
+un tel coup au travers du visage, qu'il
+en fut étourdi &amp; aveuglé au point qu'à
+peine se put-il soutenir. Mais en même-temps
+la Sauvage qui s'imaginoit que
+ceux qu'elle ne connoissoit pas étoient
+des ennemis qui en vouloient à sa vie,
+ou qui craignoit le châtiment de ce
+qu'elle venoit de faire, s'échappa, courut
+<span class="pagenum"> -19- </span>
+à une fenêtre, par où elle voyoit
+des arbres &amp; une rivière pour y sauter
+&amp; s'y sauver, ce qu'elle eût fait si on ne
+l'eût retenue.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour)</a> Voyez ci-après <i>l'Extrait baptist.</i>
+N<sup>o</sup>. <a href="#no1">1</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Le plus difficile à réformer en elle,
+&amp; peut-être le plus dangereux, ce fut la
+nourriture des viandes crues &amp; saignantes,
+ou de feuilles, branches &amp; racines
+d'arbres; son tempérament &amp; son estomac
+accoutumés par l'usage continuel à
+des alimens cruds &amp; remplis de leur suc
+naturel, ne pouvoit se faire à des nourritures
+plus délicates, que la cuisson
+rend indigestes, suivant l'aveu de plusieurs
+Médecins. Pendant qu'elle fut au
+Château de Songi, &amp; même pendant
+les deux premières années qu'elle fut à
+l'Hôpital St. Maur de Châlons, M. le
+Vicomte d'Epinoy, qui en prenoit soin,
+avoit donné ordre de lui porter de temps
+en temps ce qu'elle aimoit le mieux en
+racines &amp; fruits cruds; mais elle fut
+privée en cette Communauté presque
+totalement de viandes &amp; de poissons
+cruds, qu'elle trouvoit abondament au
+Château de Songi. Il paroit surtout
+qu'elle aimoit le poisson, soit par goût,
+soit par l'habitude &amp; la facilité qu'elle
+avoit acquise dès son enfance de l'attraper
+dans l'eau plus aisément que le gibier
+<span class="pagenum"> -20- </span>
+sur la terre à la course. M. de L..
+se souvient que deux ans après sa prise
+elle conservoit encore ce goût pour attraper
+le poisson dans l'eau, &amp; m'a
+conté, qu'un jour qu'il étoit au Château
+de Songi avec le Vicomte d'Epinoy
+qui y avoit fait amener la petite
+Sauvage, elle ne s'apperçut pas plûtôt
+qu'on avoit ouvert une porte qui donnoit
+sur un étang de la grandeur de
+plusieurs arpens, qu'elle courut s'y jetter
+tout habillée, se promena en nageant
+de tous côtés, &amp; s'arrêta sur une
+petite isle, où elle mit pied à terre pour
+attraper des grenouilles, qu'elle mangea
+tout à son aise. Ceci me rappelle
+un trait assez plaisant que je tiens d'elle-même.</p>
+
+<p>Lorsque M. d'Epinoy étoit à Songi,
+&amp; qu'il y venoit compagnie, il se plaisoit
+d'y faire amener cette enfant, qui
+commençoit à s'aprivoiser, &amp; dans laquelle
+on commençoit à découvrir une
+humeur fort gaie, &amp; un caractère de
+douceur &amp; d'humanité que des m&oelig;urs
+sauvages &amp; féroces, nécessaires à la
+conservation de sa vie, n'avoient pas
+entièrement effacé; puisque hors les
+cas où elle paroissoit craindre qu'on ne
+voulût lui faire quelque tort, elle étoit
+<span class="pagenum"> -21- </span>
+fort traitable &amp; de bonne humeur. Un
+jour donc qu'elle étoit au Château, &amp;
+présente à un grand repas, elle remarqua
+qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'elle
+trouvoit de meilleur: tout étant cuit
+&amp; assaisonné. Elle partit comme un
+éclair, courut sur les bords des fossés
+&amp; des étangs, &amp; rapporta plein son tablier
+de grenouilles vivantes, qu'elle
+répandit à pleines mains sur les assiettes
+des convives, en disant, toute joyeuse
+d'avoir trouvé de si bonnes choses,
+<i>tien man man, donc tien</i>; ce qui étoit
+alors presque les seules syllabes qu'elle
+pût articuler. On peut bien juger des
+mouvemens que cela causa parmi ceux
+qui étoient à table, pour éviter ou rejetter
+à terre les grenouilles qui sautoient
+par-tout. La petite Sauvage, toute
+étonnée de ce qu'on faisoit si peu de
+cas d'un mets si exquis, ramassoit avec
+soin toutes ses grenouilles éparses, &amp;
+les rejettoit dans les plats &amp; sur la table:
+la même chose lui est arrivée plusieurs
+fois en différentes compagnies.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés
+qu'on la désaccoûtuma des nourritures
+crues, &amp; que petit à petit on la
+restreignit aux nôtres. Les premiers essais
+qu'elle fit pour s'accoûtumer à celles
+<span class="pagenum"> -22- </span>
+où il y avoit du sel, comme aussi à
+boire du vin, lui firent tomber toutes
+les dents, qui furent gardées, dit-elle,
+de même que ses ongles, par curiosité.
+Ses dents sont revenues, &amp; elles sont
+à présent comme les nôtres; mais sa
+santé ne revint pas, &amp; est restée jusqu'aujourd'hui
+très-delabrée. Elle
+ne fit plus que passer d'une maladie mortelle
+à une autre, toutes causées par
+des douleurs insuportables dans l'estomac
+&amp; dans les entrailles, &amp; surtout
+dans la gorge, qui étoit rétrécie &amp; desséchée,
+ce que les Médecins attribuoient
+au peu d'exercice &amp; au peu de nourriture
+qu'avoient ces parties par proportion
+à celle qu'elles avoient eu dans l'usage
+des viandes crues. Ces douleurs
+lui causoient souvent des contractions
+de nerfs dans tout le corps, &amp; des épuisemens
+qu'aucune de ces nourritures cuites
+ne pouvoient reparer. Ce fut peut-être
+par quelques-uns de ces accidens
+qui la menaçoient d'une mort prochaine,
+qu'on crut devoir avancer son <i>baptême</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.
+Elle n'a conservé aucun souvenir
+de cette cérémonie; elle dit seulement
+avoir oüi dire depuis, qu'elle devoit
+avoir pour Parrein &amp; Marreine M.
+<span class="pagenum"> -23- </span>
+de Beaupré, Intendant de Champagne,
+&amp; une Dame qu'on appelloit Me. Dupin,
+ou M. l'Evêque de Châlons (M.
+de Choiseul) &amp; Me. de Beaupré, l'Intendante;
+mais qu'à leur défaut, &amp; en
+leur nom, ce fut l'Administrateur &amp; la
+Supérieure de l'Hôpital de St. Maur,
+qui la tinrent sur les fonds &amp; la nommèrent,
+ainsi qu'elle m'a dit, Marie-Angelique
+Memmie le Blanc. Le nom
+de Memmie, qui est celui du premier
+Evêque de Châlons, lui fut donné, dit-elle,
+parce qu'elle étoit venue de bien
+loin chercher la foi dans le Diocèse où
+ce Saint l'avoit apportée autrefois; mais
+on voit par son Extrait baptistaire que
+son Parrein portoit ce même nom.</p>
+
+<p>Il y avoit peu d'apparence de sauver
+la vie de Mlle. le Blanc: son mieux
+étoit une langueur qui la faisoit paroître
+comme mourante. Je tiens de M. de L..
+que M. d'Epinoy, qui la vouloit conserver
+à quelque prix que ce fût, lui
+envoya un Médecin, qui ne sachant
+plus qu'ordonner, insinua qu'il faloit
+de tems en tems &amp; comme en cachette
+lui donner de la viande crue. On lui
+en donnoit, dit-elle; mais elle ne faisoit
+que la mâcher pour en tirer le suc
+&amp; le jus, ne pouvant plus avaler la
+<span class="pagenum"> -24- </span>
+chair même. Quelquefois une Dame
+de la maison qui l'aimoit beaucoup,
+lui apportoit un poulet ou un pigeon
+vivant, duquel elle suçoit d'abord le
+sang tout chaud, ce qui lui servoit, ajoute-t'elle,
+comme d'un baume qui s'insinuoit partout,
+adoucissoit l'acreté de
+sa gorge desséchée, &amp; lui redonnoit
+des forces. Ce fut avec toutes ces peines
+&amp; ces petites échappées, que Mlle.
+le Blanc s'est peu à peu dèsaccoûtumée
+de viande crue, &amp; s'est enfin habituée
+aux viandes cuites, telles que nous les
+mangeons, &amp; si parfaitement, qu'elle
+a aujourd'hui de la répugnance pour ce
+qui est crud.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour)</a> Voyez <i>l'Extrait baptistaire</i> ci-après,
+N<sup>o</sup>. <a href="#no1">1</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Tant que vêcut M. le Vicomte d'Epinoy,
+qui vouloit toujours voir sa petite
+Sauvage, lorsqu'il étoit à Songi, il la
+tint en Communauté, soit à Châlons,
+soit à Vitri-le-François. Je juge qu'il ne
+vécut pas long-temps après sa prise,
+puisqu'il n'est fait aucune mention de
+lui entre les personnes désignées pour
+Parreins &amp; Marreines de cette enfant,
+qui fut baptisée sept ou huit mois après;
+&amp; que s'il eût vêcu alors, il y a bien
+de l'apparence qu'il en eût été le Parrein.
+Ce qu'il y a de certain, au rapport
+de M. de L.. c'est qu'après la mort de
+<span class="pagenum"> -25- </span>
+M. d'Epinoy, la petite le Blanc fut mise
+dans un Couvent à Chalons, &amp; qu'au
+premier voyage que Madame d'Epinoy
+la veuve, fit à Songi, ledit Sieur de L..
+qui l'y accompagnoit, lui persuada
+de retirer cette jeune fille auprès d'elle
+où elle lui seroit moins à charge que
+de la tenir toujours dans des Couvents;
+cette Dame fut à Châlons dans ce dessein
+avec M. de L.. Ils trouverent la
+Dlle le Blanc assez formée &amp; assez
+adroite à plusieurs ouvrages propres
+à son sexe, pour pouvoir rendre quelques
+petits services à cette Dame; mais
+la Superieure de cette Maison, on ne
+sçait par quel motif, si ce n'est par
+le danger du salut que cette enfant
+pouvoit courir dans le grand monde,
+détourna Madame d'Epinoy de la retirer,
+lui rapportant quelques petits
+traits qui ressentoient encore l'ancien
+amour de la liberté pour courir dans
+l'eau &amp; monter sur les arbres. Cette
+Dame craignant que la petite fille ne
+fût de trop difficile garde, ne songea
+plus à la prendre chez elle. Ce fut
+ensuite M. de Choiseul, Evêque de
+Châlons, qui en prit soin dans une
+Communauté où elle avoit déja été,
+&amp; où ce Prélat chargea M. Cazotte,
+<span class="pagenum"> -26- </span>
+son grand Vicaire, de veiller à son instruction.</p>
+
+<p>Après y avoir passé plusieurs années
+&amp; postulé pour s'y faire Religieuse,
+Mlle le Blanc prit du dégoût pour
+cette maison, par une sorte de honte
+d'y vivre avec des personnes qui se
+souvenoient de l'avoir vue au sortir des
+Bois, avant qu'elle fut apprivoisée,
+&amp; qui le lui faisoient sentir durement.
+Elle obtint d'aller dans un autre Couvent
+à Ste Menehould. A son arrivée en
+cette ville, au mois de Septembre
+1747, M. de la Condamine de l'Académie
+des Sciences, la trouva dans
+l'Hôtellerie où elle venoit de descendre;
+il y dina avec elle &amp; l'Hôtesse,
+&amp; s'entretint avec la Dlle le
+Blanc, sans qu'elle sçût qu'il la cherchoit,
+ni qu'elle fût l'objet de sa curiosité.
+Elle lui apprit les obligations qu'elle
+avoit à Mgr. le Duc d'Orléans,
+qui payoit sa pension depuis qu'il l'avoit
+vue en passant à Châlons au retour
+de Metz en 1744. Elle témoigna
+beaucoup de regret d'avoir été détournée
+de profiter des offres que ce Prince
+charitable lui avoit faites alors, de
+la faire venir dans un Couvent de
+Paris. M. de la Condamine promit à
+Mlle le Blanc d'être l'interprète de ses
+<span class="pagenum"> -27- </span>
+sentimens auprès de S. A. S. En effet,
+le Prince informé par lui de la situation
+de la Dlle le Blanc, &amp; sur le
+témoignage que le grand Vicaire de
+Châlons rendit de sa conduite, la fit
+venir à Paris, la plaça aux Nouvelles
+Catholiques de la rue Sainte Anne,
+l'y alla voir &amp; l'interrogea lui-même
+pour savoir si elle étoit bien instruite.
+Ce fut là qu'elle fit sa première
+Communion &amp; qu'elle fut confirmée.
+Transferée depuis à la Visitation de
+Chaillot, toujours sous les auspices de
+feu Mgr. le Duc d'Orléans, elle se disposoit
+à se faire Religieuse, lorsqu'un
+coup qu'elle reçut à la tête, par la
+chute d'une fenêtre, &amp; une longue
+maladie qui suivit cet accident, la
+mirent dans le plus grand danger. On
+désespéra de sa vie, &amp; sur l'avis du
+Médecin, envoyé par le Prince, elle
+fut transportée par son ordre à Paris
+aux Hospitalieres du Faubourg S. Marceau,
+où elle étoit plus à portée des secours
+qu'exigeoit son état. Mgr. le Duc
+d'Orleans eut la bonté de la recommander
+à la Supérieure &amp; aux Infirmieres,
+&amp; de s'engager à payer outre
+sa pension, tous les remèdes &amp; les
+secours qui seroient jugés nécessaires.
+<span class="pagenum"> -28- </span>
+Ce Prince a reçu sans doute le prix de
+sa charité en l'autre monde; mais Mlle
+le Blanc n'en a pas beaucoup profité
+en celui-ci. Elle se trouvoit en quelque
+sorte abandonnée dans une maison
+où l'on avoit eu l'espérance d'avoir
+par son moyen un Prince pour Protecteur,
+&amp; en lui une bonne caution
+pour la pension; mais restée infirme
+&amp; languissante dans ce même lieu, où
+l'on avoit perdu ces points-de-vûe,
+sans aucune ressource de famille ni d'amis,
+pour l'assister pendant sa maladie,
+ni même au cas qu'elle revint en santé,
+je laisse à juger quelles pouvoient être
+ses refléxions, &amp; combien d'inattentions,
+de mortifications même, elle eut
+à essuyer de la part de ceux qui craignoient
+de n'être pas payés de ce qu'ils
+avançoient pour elle. C'est dans de si
+tristes circonstances que je la vis pour
+la première fois au mois de Novembre
+1752. Elles n'étoient guères plus
+favorables, lorsqu'ayant recouvré un
+peu de force, elle put me venir dire
+elle-même que Mgr. le Duc d'Orléans,
+héritier des vertus de son pere, s'étoit
+chargé de payer les neuf mois de sa
+pension échus depuis la mort de ce Prince,
+&amp; qu'on lui faisoit espérer qu'elle
+seroit comprise sur l'état de S. A. S. pour
+<span class="pagenum"> -29- </span>
+200 liv. de pension viagère; à quoi elle
+ajouta, que comme ce dernier article
+ne seroit décidé que dans le mois de
+Janvier suivant, elle avoit accepté en
+attendant une petite chambre, qu'une
+personne qu'elle me nomma lui avoit
+offerte. Mais, lui dis-je, de quoi vivre
+dans cette chambre pendant deux mois,
+&amp; peut-être plus, convalescente comme
+vous êtes? Pourquoi, dit-elle, avec
+une confiance qui m'étonna, Dieu me
+seroit-il venu chercher &amp; tirer d'entre
+les bêtes farouches, &amp; me faire Chrétienne?
+Seroit-ce pour m'abandonner
+quand je le suis, &amp; pour me laisser
+mourir de faim? Cela n'est pas possible.
+Je ne connois que lui; il est mon pere;
+la Ste. Vierge est ma mere: ils auront
+soin de moi. Le plaisir que j'ai à rapporter
+cette réponse, me paye avec usure
+de la peine que j'ai prise à mettre en
+ordre tout ce que l'on vient de lire, &amp;
+que je terminerai par donner un extrait
+des réponses de Mlle le Blanc aux différentes
+questions que je lui ai faites depuis
+que je la connois, sur ce qu'elle a
+pû se rappeller de ses premières années.
+J'y joindrai les conjectures que j'ai promises
+sur le païs où elle est née, &amp; sur
+les événemens qui ont pû la conduire en
+<span class="pagenum"> -30- </span>
+France, &amp; préparer l'avanture singulière
+de sa découverte &amp; de sa prise.</p>
+
+<p>Mlle le Blanc avoue qu'elle n'a commencé
+à réfléchir que depuis qu'elle a
+reçu quelque éducation; &amp; que tout le
+temps qu'elle a passé dans les bois, elle
+n'avoit presque d'autres idées que le
+sentiment de ses besoins, &amp; le désir de
+les satisfaire. Elle n'a mémoire ni de
+pere ni de mere, ni d'aucune personne
+de sa Patrie, ni presque de ton païs même;
+si ce n'est, qu'elle ne se rappelle
+point d'y avoir vû des maisons, mais
+seulement des trous en terre, &amp; des
+espèces de huttes comme des baraques
+(c'est son terme) où l'on entroit à quatre
+pattes; elle a même idée que ces
+huttes étoient couvertes de neige. Elle
+ajoute qu'elle étoit souvent sur les arbres,
+soit pour se garantir des bêtes
+féroces, soit pour mieux découvrir de
+loin les animaux proportionnés à ses
+forces &amp; à ses besoins, &amp; de-là se jetter
+dessus pour en faire sa nourriture.
+Ces premières traces, cette idée de sa
+première habitation, étoient si fortement
+gravées dans son cerveau, que
+dans le temps où elle commençoit à entendre
+le François, mais où elle ne pouvoit
+encore s'exprimer; ce qui ne
+<span class="pagenum"> -31- </span>
+lui arriva que long-temps après sa prise,
+lorsqu'on lui demandoit d'où elle étoit,
+&amp; qui étoient ses pere &amp; mere, elle
+montroit un arbre, si elle étoit à portée
+de le faire, &amp; la terre qui étoit au pied.
+Le seul événement de son enfance dont
+elle ait conservé un léger souvenir, c'est
+que lorsqu'elle étoit, dit-elle, bien
+petite, elle avoit vû dans la mer ou
+dans la rivière, elle n'a pû me dire lequel,
+une grosse bête qui nageoit avec
+deux pattes comme un chien, que sa
+tête étoit ronde comme celle d'un dogue,
+avec de grands yeux étincellans;
+que la voyant venir à elle comme pour
+la dévorer, elle s'étoit sauvée à terre,
+&amp; s'étoit enfuie bien loin. Je lui demandai
+si cette bête n'avoit que deux pattes;
+si elle avoit du poil, &amp; de quelle couleur
+elle étoit: elle me dit, qu'elle ne s'étoit
+pas donné le temps de la bien examiner,
+mais qu'elle n'avoit vû que
+deux pattes dont la bête battoit l'eau;
+qu'elle sembloit dehors à mi-corps, tout
+le reste étant sous l'eau; qu'il lui paroissoit
+qu'elle avoit vû du poil qui étoit
+gris-noirâtre &amp; court, à peu-près, ajouta-t-elle,
+comme ces chiens qui ont le
+poil raz.</p>
+
+<p>Cette description, si ressemblante à
+<span class="pagenum"> -32- </span>
+celle du Loup marin<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, cette forte inclination
+que Mlle le Blanc a conservé
+pendant plusieurs années depuis son séjour
+en France, pour se jetter dans
+l'eau, d'y pêcher à la main, d'y nager
+comme un poisson malgré le froid &amp;
+la glace, de ne manger rien que de
+crud; les défaillances &amp; les évanouissemens
+qu'elle éprouvoit dans les premiers
+temps à la chaleur du feu ou du
+soleil, me paroissent des preuves certaines
+qu'elle est née dans le Nord aux
+environs de la mer glaciale, où se fait
+la pêche des Loups marins. Et plusieurs
+autres observations, dont je ferai le Lecteur
+juge, me font soupçonner qu'elle
+est de la nation des Esquimaux, qui
+habitent la terre de Labrador, au nord
+du Canada.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour)</a> Voyez l'<i>Extrait des Voyages</i> de la Hontan,
+N<sup>o</sup>. <a href="#no6">6</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Mlle le Blanc convient qu'il y a plusieurs
+choses, dans ce qu'elle m'a raconté
+à diverses reprises, dont elle n'oseroit
+assurer avoir conservé un souvenir distinct
+&amp; sans mêlange des connoissances
+qu'elle a acquises depuis qu'elle a
+commencé à réfléchir sur les questions
+qu'on lui fit alors, &amp; qu'on a continué
+de lui faire depuis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -33- </span>
+Cependant elle a toujours dit ou fait
+entendre, lorsqu'elle parloit à peine
+François, qu'elle avoit passé deux fois
+la mer; elle l'assura positivement à M.
+de la Condamine en 1747. Quant à ce
+qu'elle a dit quelquefois qu'elle a été
+long-temps sur mer, parce que le Vaisseau
+s'arrêtoit en différentes Isles, elle
+sent bien aujourd'hui que ce ne peut être
+là qu'une répétition de quelque commentaire
+qu'elle a entendu faire sur
+ses avantures. Je tiens de M. de L..
+qu'il a oui dire chez M. le Vicomte
+d'Epinoy, que les deux petites Sauvages
+avoient même été vendues dans
+quelqu'une des Isles d'Amérique; qu'elles
+faisoient le plaisir d'une Maîtresse,
+mais que le mari ne pouvant les souffrir,
+la Maîtresse avoit été obligée de
+les revendre &amp; de les laisser rembarquer,
+soit dans leur premier Vaisseau,
+soit dans quelqu'autre. Ces circonstances
+cadrent assez à celles qui sont rapportées
+dans la Lettre déja citée, imprimée
+dans le Mercure de France; mais
+on voit bien, encore une fois, que ces
+détails ne peuvent être que le résultat
+des conjectures, plus ou moins probables,
+que l'on forma sur les premiers
+signes &amp; les premiers discours qu'on
+<span class="pagenum"> -34- </span>
+put tirer de la jeune Fille quand elle
+commença de parler François, quelques
+mois après qu'elle eut été trouvée,
+&amp; qu'il est bien difficile de compter sur
+les circonstances d'un récit aussi détaillé,
+qui ne pourroit avoir été fait que par
+signes.</p>
+
+<p>Je ne sais si on doit faire beaucoup
+plus de fond sur le prétendu souvenir
+de Mlle le Blanc, qu'il y avoit sur le
+Vaisseau qui l'a transportée, des gens qui
+entendoient son langage, qui ne consistoit
+qu'en cris aigus &amp; perçans, formés
+dans la gorge, sans aucune articulation
+ni mouvement de lèvres. Quant
+à ses deux embarquemens dont elle a
+conservé une idée assez distincte, &amp;
+sur quoi elle n'a jamais varié; ce
+qui semble confirmer leur réalité, ainsi que
+celle de quelque séjour dans un païs
+chaud, tel que nos Isles de l'Amérique,
+c'est que les cannes de sucre &amp; la cassave
+ou le manioc, que l'on sçait être
+des productions des climats les plus
+chauds, ne lui sont pas des objets inconnus;
+qu'elle se rappelle d'en avoir
+mangé, &amp; qu'elle les saisit avidement
+lorsqu'on les lui présenta la première
+fois en France<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. J'insiste sur ces circonstances,
+<span class="pagenum"> -35- </span>
+parce qu'elles rendent plus compliquées
+les avantures qui ont pû conduire
+Mlle le Blanc des terres Arctiques,
+dont il paroît qu'elle est originaire,
+dans les Isles Antilles, &amp; de là
+en Europe sur la frontière de France.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour)</a> Voyez la Lettre du Mercure de Decembre 1731.
+N<sup>o</sup>. <a href="#no2">2</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Elle &amp; sa compagne attrapoient elles-mêmes
+le poisson, soit dans la mer,
+soit dans les lacs ou rivières; car Mlle
+le Blanc n'a pû m'en faire la distinction,
+ni m'en dire autre chose, si ce n'est
+que quand elles appercevoient dans l'eau
+quelques poissons, ayant la vûe très-perçante
+en cet élément, elles s'y jettoient,
+&amp; remontoient sur l'eau avec
+le poisson pour l'éventrer, le laver &amp;
+le manger tout de suite, &amp; retournoient
+en chercher d'autre. C'étoit donc au
+bord d'une rivière, ou, si c'est en mer,
+ce ne pouvoit être que lorsque le vaisseau
+étoit à l'ancre dans un port, ou dans
+une rade, qu'elles pêchoient de la sorte;
+&amp; une de ses avantures me le confirme;
+car elle me dit, qu'un jour elle se
+jetta dans la mer, non pour pêcher,
+comme il paroît, puisqu'elle ne vouloit
+pas revenir, mais pour s'enfuir à cause
+de quelques mauvais traitemens; &amp;
+qu'après avoir nâgé bien longtemps,
+elle gagna enfin un rocher escarpé, où
+<span class="pagenum"> -36- </span>
+elle grimpa, dit-elle, comme un chat;
+on l'y suivit en chaloupe ou en canot,
+&amp; on eut bien de la peine à la
+reprendre, après l'avoir trouvé cachée
+dans des buissons. Toutes ces circonstances
+désignent que le Vaisseau étoit
+près de terre, si toutefois cette avanture
+n'est pas cette échappée dont nous avons
+parlé plus haut, &amp; dont M. de L.. fut
+témoin à Songi.</p>
+
+<p>Il paroît qu'à cause de cette fuite ou
+d'autres pareilles, on renferma les petites
+Sauvages au fond de calle du Vaisseau;
+mais cette précaution pensa leur
+devenir funeste, &amp; à tout l'équipage. Se
+sentant si près de l'eau, leur élément
+favori, elles s'avisèrent de gratter avec
+leurs ongles pour faire un trou au Navire,
+&amp; pouvoir s'enfuïr par-là dans
+l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel
+ouvrage pour y remédier, &amp; éviter un
+naufrage certain. Cette tentative fit
+qu'on enchaîna les deux petites Sauvages,
+de manière qu'elles ne pussent recommencer
+leur man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>De-là on peut juger que la garde de
+ces enfans demandoit bien des soins,
+qu'augmentoient sans doute leur aversion
+d'être touchées. Selon ce que dit
+Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas
+aisée à ceux qui les gouvernoient; car soit
+<span class="pagenum"> -37- </span>
+qu'elles tinssent d'origine cette horreur
+qu'elles avoient d'être touchées<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, ou
+du souvenir de leur enlévement ou de
+la crainte de mauvais traitemens, elles
+entroient en fureur lorsqu'elles voyoient
+quelqu'un approcher d'elles, &amp; il falloit
+se précautionner contre leurs armes
+&amp; leurs ongles, ou à leur défaut, contre
+les coups de poings assenés avec une
+force de bras bien supérieure à celle
+des enfans de leur âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour)</a> Voyez <i>Relation de la Hontan sur les Esquimaux</i>;
+ci-après N<sup>o</sup>. <a href="#no5">5</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne,
+elles avoient pour armes, au
+rapport de Mlle le Blanc, un bâton
+court d'une grosseur proportionnée à
+la force de leurs mains au bout duquel
+étoit une boule de bois très-dur; le tout
+en forme de masse d'armes, &amp; une espéce
+de serpette crochue de Jardinier,
+ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais
+à deux lames plus larges, se repliant
+chacune de leur côté sur un manche
+de bois: celle-ci leur servoit particulièrement
+à dépecer &amp; éventrer les animaux
+qu'elles prenoient, ou à se défendre
+de près. Elles portoient ces armes,
+dit-elle, dans une espèce de sac<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>,
+<span class="pagenum"> -38- </span>
+ou pôche attachée à une large ceinture
+de peau, qui leur venoit jusques près
+les genoux. Sur ce que je lui demandai
+si cet habillement ne l'empêchoit pas
+de monter sur les arbres dont elle m'avoit
+parlé, elle me dit que non, parce
+qu'en pareil cas elles tenoient le derrière
+de cet habit avec leurs dents. Comme
+je m'informai plus curieusement de cet
+habit &amp; de ses autres ornemens pour
+les mieux reconnoitre dans les desseins
+que j'ai qui représentent des Esquimaux,
+elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M.
+le Vicomte d'Epinoy ses premiers habits,
+ses armes, son collier &amp; pendans;
+qu'il y avoit quelques caractères
+inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient
+pû faire mieux reconnoître sa Nation;
+mais que tout cela avoit été gardé
+comme une curiosité chez le Vicomte
+d'Epinoy, où elle a continué de les
+voir &amp; même de les porter plusieurs
+fois. Cependant M. de L.. m'a dit qu'il
+n'avoit point eu connoissance de ces armes;
+mais j'ai déja remarqué qu'il ne
+la vit pour la première fois dans cette
+même maison que deux ans après sa
+prise. Elle avoit alors pour habit une
+espèce de tunique; ou, comme elle dit
+elle-même, une jacquette de toile qui,
+<span class="pagenum"> -39- </span>
+selon M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant
+une porte ouverte, de prendre sa course,
+&amp; s'aller jetter dans un étang de plusieurs
+arpens, de s'y promener en nageant de
+tous les côtés, &amp; de s'y arrêter, sur
+un peu de terre à sec qu'elle y trouva,
+pour y manger des grénouilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour)</a> Voyez <i>l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis</i>,
+N<sup>o</sup>. <a href="#no4">4</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Il paroit qu'après l'évasion de ces
+deux enfans, de tel endroit que ce soit,
+encore incapables d'autres vûes &amp; desseins,
+que de conserver leur vie &amp; leur
+liberté, elles ne suivirent d'autres routes
+que celles que le hazard ou le besoin
+leur présentoient. La nuit où, selon
+Mlle le Blanc, elles voyoient bien
+plus clair que le jour; ce qui ne doit
+pas être pris au pied de la lettre (&amp; ses
+yeux ont encore un peu de cette
+propriété) elles couroient pour chercher
+à manger ou à boire. Le petit gibier au
+gîte, &amp; les racines d'arbres, étoient
+leurs provisions, leurs armes &amp; leurs
+ongles leur servant de pourvoyeur &amp; de
+cuisinier. Elles passoient le jour, selon
+les lieux, dans des trous ou buissons,
+ou sur des arbres; c'étoit leur refuge
+contre les bêtes sauvages, quand elles
+en appercevoient; c'étoit leur donjon
+ou gueritte pour regarder au loin s'il
+n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis
+<span class="pagenum"> -40- </span>
+à craindre en descendant: &amp; c'étoit
+là qu'elles attendoient, comme à
+l'affut, qu'il passât quelque gibier, pour
+s'élancer dessus, ou le poursuivre. La
+Providence qui fournit à toutes les créatures
+tous les instincts &amp; propriétés naturelles
+pour la conservation de leur
+espèce, avoit donné à celles-ci une mobilité
+d'yeux inconcevable; leurs mouvemens
+étoient si prompts &amp; si rapides,
+qu'on peut dire que dans un même moment
+elles voyoient de tous les côtés,
+sans presque remuer la tête. Le peu qui
+reste de cette habitude à Mlle le Blanc
+est encore étonnant lorsqu'elle le veut
+montrer; car le reste du temps ses yeux
+sont comme les nôtres; par bonheur,
+dit-elle, car on a eu bien de la peine
+à leur ôter ce mouvement, &amp; on a
+souvent perdu l'espérance d'y réussir.</p>
+
+<p>Les arbres étoient aussi leurs lits de
+repos, ou plutôt leurs berceaux; car,
+selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y
+dormoient tranquillement, se tenant
+assises, &amp; vraisemblablement à cheval
+sur quelques branches, se laissant bercer
+par les vents, &amp; exposées à toutes
+les injures de l'air, sans autre précaution
+que celle de se servir d'une de leurs
+mains pour s'arcbouter ou s'affermir,
+<span class="pagenum"> -41- </span>
+tandis que l'autre main leur servoit de
+chevet.</p>
+
+<p>Les rivières les plus larges n'interrompoient
+point leur course, soit
+de jour ou de nuit; elles les traversoient
+sans crainte; elles y entroient
+d'autres fois seulement pour boire, ce
+qu'elles faisoient en mettant leur menton
+dans l'eau jusqu'à la bouche, &amp;
+humant ou suçant l'eau à la façon des
+chevaux; le plus souvent c'étoit pour y
+pêcher à la main les poissons qu'elles
+voyoient au fond: elles les apportoient
+à terre dans leurs mains &amp; dans leur
+bouche pour les vuider, les écorcher &amp;
+les manger, comme je l'ai rapporté plus
+haut.</p>
+
+<p>Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc
+que j'avois peine à croire qu'on put se
+retirer d'une riviere profonde, ainsi
+qu'elle me l'assuroit, sans s'aider des
+mains &amp; du souffle, elle me répondit
+qu'indépendamment de cela elle revenoit
+toujours sur l'eau,<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> &amp; qu'elle n'avoit
+besoin pour y réussir, que du plus
+petit souffle, comme elle l'avoit encore
+éprouvé il n'y avoit qu'environ 4 ans.
+Elle m'en dépeignoit la maniere, en se tenant
+debout les deux bras étendus &amp; élevés,
+<span class="pagenum"> -42- </span>
+comme si elle eût tenu quelque chose
+hors de l'eau, le bout de son mouchoir
+dans ses dents en guise de poisson, &amp;
+avec cela soufflant alternativement,
+mais doucement &amp; sans discontinuer
+des deux coins de sa bouche, ainsi à
+peu près que fait un fumeur par un seul
+coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre.
+Ce fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le
+raconte, qu'elle &amp; sa compagne traversèrent
+la Marne pour arriver à Songi,
+où elle fut prise de la maniere que je
+l'ai rapporté.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour)</a> <i>Extrait de Lettre de Me. Duplessis.</i>
+N<sup>o</sup>. <a href="#no4">4</a>.
+</blockquote>
+
+<p>Il reste à tirer de tous ces faits, qui
+ne sont pas également certains, des conjectures
+vraisemblables sur la maniere
+dont les deux petites sauvages ont pu
+être transportées dans notre continent
+&amp; n'être découvertes qu'auprès de Châlons
+en Champagne.</p>
+
+<p>Indépendamment de l'aversion naturelle
+qu'avoit Mlle. le Blanc pour le feu,
+de son inclination à se plonger dans
+l'eau par le tems le plus froid, de son
+goût dominant pour le poisson crud,
+qui faisoit son aliment favori, &amp; des
+autres remarques précédentes qui ne
+permettent pas de douter qu'elle ne soit
+née dans les pays septentrionaux voisins
+de la mer glacialle, sa couleur blanche
+<span class="pagenum"> -43- </span>
+&amp; semblable à la notre achève de décider
+la question sans équivoque, puisqu'il
+est constant que tous les peuples
+originaires de l'intérieur de l'Afrique &amp;
+des climats chauds ou temperés de l'Amérique
+sont ou noirs ou rougeatres ou
+bazanez. S'il n'étoit question que d'imaginer
+comment deux jeunes sauvages
+des terres Arctiques ont pu passer en
+France, mille conjectures différentes,
+également probables, pourroient satisfaire
+à cette question. Ce qui la rend
+plus difficile à résoudre ce sont non-seulement
+les deux divers embarquemens
+dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir,
+mais encore son passage &amp; son séjour
+en des pays où il y avoit des cannes
+de sucre &amp; de la cassave; aussi bien
+que la couleur noire artificielle dont on
+la trouva peinte. Il n'est pas ici question
+de faire un Roman ni d'imaginer des
+avantures, mais où la certitude manque
+on doit chercher la vraisemblance. Parmi
+les différentes conjectures que l'on
+peut faire pour lier ces différens faits,
+voici ce me semble une des plus simples
+&amp; des plus vraisemblables.</p>
+
+<p>On sçait que presque toutes les nations
+de l'Europe qui ont des colonies en
+Amérique, sont obligées d'y transporter
+<span class="pagenum"> -44- </span>
+des esclaves pour la culture des terres
+&amp; la préparation des productions
+qu'on en retire, telles que le sucre, l'indigo,
+le tabac, le cacao, le café &amp;c.
+Les Negres transportés d'Afrique en
+Amérique, dans un climat semblable
+au leur n'ont aucune peine à s'y accoutumer
+&amp; y réussissent très bien; mais on
+a tenté sans succès d'y naturaliser des
+sauvages des pays septentrionaux. Les
+Anglois, les Hollandois, les Danois ont
+comme nous des colonies dans plusieurs
+des Isles Antilles, &amp; ils ont plus d'une
+fois enlevé des sauvages Esquimaux qui
+habitent la terre de Labrador au nord
+du Canada. Je supose qu'un Capitaine
+de navire parti de la Nort-Hollande,
+du nord de l'Ecosse ou de quelque port
+de Norvége, ait enlevé des esclaves
+dans les terres Arctiques, ou dans la
+terre de Labrador, &amp; qu'il les ait transportés
+pour les vendre dans quelqu'une
+des colonies Européenes des Isles Antilles,
+elles y auront vû &amp; mangé des cannes
+de sucre &amp; du manioc. Le même
+Capitaine peut avoir ramené quelques
+uns de ces esclaves en Europe, soit qu'il
+n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement,
+soit par caprice ou par curiosité,
+&amp; la jeunesse de nos deux petites
+<span class="pagenum"> -45- </span>
+sauvages peut fort naturellement leur
+avoir valu cette préférence; dans ce cas
+il est probable qu'il les aura vendues ou
+données en présent, à son arrivée en Europe.
+Il est encore assez vraisemblable
+que par plaisanterie ou par fraude on
+se soit avisé de les peindre en noir: c'étoit
+le moyen de les faire passer pour
+esclaves de Guinée, &amp; de n'avoir point
+de compte à rendre de leur enlevement.
+Il y a en Amérique une plante dont on
+tire une eau claire &amp; transparente qui
+appliquée sur la peau la noircit parfaitement,
+il est vrai que cette couleur se passe
+au bout de neuf ou dix jours, mais
+on peut la rendre plus durable en mettant
+plusieurs couches &amp; en y mêlant divers
+ingrédients. Jusqu'ici nous n'avons
+rien suposé que de plausible, le reste
+approche beaucoup plus de la certitude
+&amp; même de l'évidence.</p>
+
+<p>Il est incontestable que de façon ou
+d'autre ces deux enfans ont été transportés
+en Europe par mer. Or plus on
+suposera le lieu de leur débarquement
+voisin de celui où elles ont été trouvées,
+plus on retranchera du merveilleux
+de leur histoire. Qu'elles ayent été
+vendues dans quelque Port du Zuyder-zée,
+&amp; de-là transportées par l'Issel, ou par
+<span class="pagenum"> -46- </span>
+les canaux, dont le païs est coupé, à
+l'habitation de leurs nouveaux Maîtres,
+par exemple en Gueldre ou dans le païs
+de Clèves sur les bords de la Moselle,
+on peut juger par ce qu'on a raconté de
+la petite le Blanc, long-temps après sa
+prise, combien elle &amp; sa compagne devoient
+être de difficile garde, &amp; qu'au
+premier moment qu'elles auront trouvé
+le moyen de s'échapper, elles n'en auront
+pas manqué l'occasion. Le païs est
+fort couvert: une fois qu'elles auront
+pû gagner la forêt des Ardennes, le reste
+s'explique de lui-même. On a vû qu'elles
+passoient les journées sur les arbres,
+qu'elles savoient se procurer leur nourriture,
+&amp; qu'elles ne marchoient que
+la nuit. Elles auront erré au hazard, ou
+plutôt leur instinct les aura portées à
+s'avancer du côté où elles avoient vû le
+soleil pendant le jour, &amp; sur-tout vers
+le point de l'horison, où elles le perdoient
+de vûe le soir, &amp; où un reste
+de lumière, après son coucher, les guidoit,
+à l'heure où elles avoient coûtume
+de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles
+passèrent la Marne à la nage.
+Cette marche pendant plusieurs mois,
+sans avoir fait peut-être 50 lieues en
+droite ligne, dans un païs de bois, les
+<span class="pagenum"> -47- </span>
+aura conduites vers le Midi &amp; le Couchant
+en Lorraine, &amp; de Lorraine en
+Champagne, dans le canton où on les
+a trouvées: &amp; tout ce qu'on a vû dans
+les récits de Mlle le Blanc s'expliquera
+facilement.</p>
+
+<p>On pourroit encore simplifier les
+conjectures précédentes, en supposant
+les deux petites Sauvages, transportées
+des terres Artiques aux Antilles Françoises,
+comme à Saint Domingue,
+à la Guadaloupe, ou à la Martinique,
+ont été achêtées là par quelque François,
+qui peu de temps après sera
+repassé en France avec sa famille, se
+sera établi en Lorraine, &amp; y aura conduit
+ces deux enfans. Il est clair qu'elles
+n'auront pas tardé à s'échapper. On expliqueroit
+par-là fort naturellement
+comment la petite le Blanc a paru entendre
+quelques mots François, &amp; en
+estropier quelques autres presqu'aussi-tôt
+après sa prise; comment on a pû
+conjecturer par ses signes, &amp; ensuite
+par ses discours, qu'elle avoit été auprès
+d'une Dame; qu'elle avoit vû faire
+de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle
+supposition n'éxige qu'un assez court
+intervalle de temps, comme de douze
+ou quinze jours entre son évasion de
+<span class="pagenum"> -48- </span>
+chez ses Maîtres en Lorraine, &amp; sa rencontre
+à Châlons, &amp; l'on en expliquera
+d'autant mieux comment sa couleur noire
+duroit encore, quoiqu'elle eût
+passé au moins une rivière à la nâge. Je
+ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit
+bien surprenant que ces deux enfans
+ayant été trouvées si près du lieu
+d'où elles s'étoient enfuies; &amp; le fait
+étant devenu public, leurs Maîtres ne
+se fussent pas fait connoître: cependant
+cette objection n'est pas sans réplique.
+Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse,
+degoûtés d'elles, &amp; ayant perdu l'espérance
+de les apprivoiser, ne furent-ils
+pas fâchés d'en être debarrassés, &amp; ne
+firent aucune demarche pour les retrouver,
+ou du moins n'insistèrent pas sur
+la restitution. Ceci devient plus qu'une
+conjecture, depuis que j'ai appris par
+M. de L.. qu'on avoit réellement fait
+des perquisitions du côté de la Hollande,
+autant qu'il s'en peut souvenir,
+&amp; fait redemander la jeune Sauvage à
+feu M. d'Epinoy, qui ne voulut pas la
+rendre; ce qui prouve toujours qu'elle
+ne fut pas reclamée avec beaucoup de
+vivacité.</p>
+
+<p>Si on connoissoit une Nation à qui
+les cris de gorge aigus &amp; perçans, familiers
+<span class="pagenum"> -49- </span>
+à Mlle le Blanc, tint lieu de
+langage, on connoîtroit précisément sa
+Patrie; mais elle ne pourroit avoir été
+transférée de-là en France que par quelque
+évènement semblable à ceux que
+nous venons d'indiquer. On prétend
+que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée
+dans le Mercure, que la petite
+Sauvage fut redemandée; mais je n'ai
+pû découvrir précisément de quelle part.
+Il n'eût pas été difficile alors de remonter
+à la source, &amp; l'on eût été beaucoup
+plus exactement informé de son histoire.
+Il est peut-être encore temps; &amp; cette
+Relation en devenant publique, pourra
+donner de nouvelles lumières. C'est une
+des raisons qui m'ont déterminée à la
+rediger.</p>
+
+<p>J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup
+d'apparence que Mlle le Blanc est de la
+Nation des Esquimaux; mais comme
+les preuves que j'ai alléguées pourroient
+presque également convenir aux Sauvages
+de Groënland, du Spitzberg &amp; de
+la nouvelle Zemble, s'il importoit de
+sçavoir précisément si elle est née dans
+le continent de l'Amérique ou dans le
+nôtre d'Europe, cela seroit encore très-possible.
+On sait que les Sauvages Américains,
+hommes &amp; femmes (<i>glabri</i>)
+<span class="pagenum"> -50- </span>
+ont un caractère distinctif, qui ne permet
+pas de les confondre avec les Européens,
+les Africains, ni les Asiatiques.</p>
+
+
+
+<br><hr><br>
+
+<p class="c"><i>EXTRAIT</i><br>
+Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale
+de St. Sulpice de la Ville de Châlons
+en Champagne.</p>
+
+<span class="side"><a name="no1">N<sup>o</sup> 1.</a></span>
+
+<p><i>L'An de grace mil sept cent trente-deux, le 16e
+jour de Juin, a été baptisée par moi soussigné,
+Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St.
+Sulpice de Châlons en Champagne, Marie-Angelique-Memmie,
+âgée d'environ onze ans, dont le
+pere &amp; la mere sont inconnus, comme ils le sont
+même à cette fille, qui est née ou qui a été transportée
+dès son bas âge dans quelque Isle de l'Amérique;
+d'où par les soins d'une Providence pleine
+de miséricorde, elle est venue débarquer en France,
+&amp; conduite encore par la même bonté de Dieu
+en ce Diocèze; placée enfin sous les auspices de Monseigneur
+notre Illustrissime Evêque, à l'Hôpital-Général
+de St. Maur, où elle est entrée le 30
+Octobre de la précédente année. Son Parrein a été
+M. </i>Memmie le Moine<i>, Administrateur dudit Hôpital;
+&amp; la Marreine, Damoiselle </i>Marie-Nicole
+d'Halle<i>, Supérieure du même Hôpital de S. Maur;
+lesquels ont signé les jours &amp; an que dessus. Ainsi
+signé, </i>Memmie le Moine. D'Halle. F. Couterot<i>,
+Chanoine-Reg. Prieur, Curé.</i></p>
+
+<p>Je, soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier,
+Prieur, Curé de St. Sulpice, certifie le présent
+Extrait conforme à son original. Délivré à Châlons
+ce 21 Octobre 1750. Signé DANSAIS,
+Prieur, Curé de Saint Sulpice.</p>
+
+
+<br><hr><br>
+
+<span class="pagenum"> -51- </span>
+<p class="c"><i>Lettre écrite de Châlons en Champagne le 9 Déc.
+1731, par M. A M. N... au sujet de la Fille
+Sauvage trouvée aux environs de cette Ville.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></i></p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour)</a> Cette Lettre est imprimée dans le Mercure
+de France de Decembre 1731.
+</blockquote>
+
+<span class="side"><a name="no2">N<sup>o</sup>. 2.</a></span>
+
+<p>Persuadé, Monsieur, que vous
+ne cherchez qu'à contribuer, par vos
+Mémoires, à satisfaire la curiosité du
+Public en tout ce qui peut l'intéresser
+agréablement &amp; utilement, j'aurai l'honneur
+de répondre à votre Lettre du 2 de
+ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a
+été trouvée aux environs de Châlons,
+tant sur ce que j'en ai appris, que sur
+ce que j'en ai connu moi-même, pour
+l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai
+d'abord, que pour le peu de fréquentation
+qu'elle a eûe avec le monde,
+ne sachant encore que quelques mots
+François mal articulés, on ne peut presque
+pas conjecturer dans quel païs elle est
+née; mais certainement, par les circonstances
+dont je vais vous entretenir,
+elle n'est point de Norvège, (comme on
+l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née
+dans les Isles Antilles de l'Amérique,
+qui appartiennent aux François, comme
+<span class="pagenum"> -52- </span>
+la Guadaloupe, la Martinique, S.
+Christophe, S. Domingue, &amp;c. parce
+qu'un particulier de Châlons qui a été à
+la Guadaloupe, lui ayant montré de la
+<i>cassave</i>, ou <i>manioc</i>, qui est un pain dont
+se nourrissent les Sauvages des Antilles,
+elle s'écria de joie sur ce pain; &amp; en
+ayant pris un morceau, elle le mangea
+avec grand appetit: il lui fit voir aussi
+d'autres curiosités du même païs, à quoi
+elle prit un plaisir extraordinaire, faisant
+connoître qu'elle avoit vû de semblables
+choses; de sorte qu'il est à présumer
+qu'elle vient plutôt de ces païs-là
+que de la Norvège.</p>
+
+<p>A force de la faire parler, on a sçu
+qu'elle a passé les mers; qu'ensuite
+une Dame de qualité a pris soin de son
+éducation, l'ayant faite habiller; car
+auparavant elle n'avoit qu'une peau qui
+la couvroit. Cette Dame la tenoit enfermée
+dans sa maison sans la laisser
+voir à personne; mais le mari de la
+Dame ne voulant plus la voir chez
+lui, pour ne point laisser trop long-temps
+un objet semblable devant les yeux de
+son épouse, cette Fille fut obligée de se
+sauver. Enfin, à la faveur de la Lune,
+qu'elle appelle <i>la lumière de la bonne
+Vierge</i>, ne marchant que la nuit, elle
+<span class="pagenum"> -53- </span>
+est parvenue au mois de Septembre dernier
+jusqu'à Songi, Village à 4 lieues
+de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy,
+dont vous avez, depuis peu,
+annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy,
+fille de M. le Comte de Lannoy.</p>
+
+<p>On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût
+arrivée à Songi, on l'avoit vûe au-dessus
+de Vitri-le-François, accompagnée
+d'une Négre, avec laquelle elle se battit,
+parce que la Négre ne vouloit pas
+qu'elle portât sur elle un Chapelet, qu'elle
+appelle <i>un grand Chime</i>: que la Sauvage
+s'étant trouvée la plus forte, la
+Négre la quitta; &amp; depuis, la Négre a
+été vûe auprès du Village de Cheppe
+proche Songi, d'où elle a ensuite disparu.
+Pour notre Sauvage, le Berger de
+Songi l'ayant apperçue dans les vignes,
+écorchant des grenouilles, &amp; les mangeant
+avec des feuilles d'arbres, elle
+fut amenée par ce Berger au Château
+de M. d'Epinoy, qui donna ordre au
+Berger de la loger, ajoutant qu'il
+auroit soin de sa nourriture, &amp;c. L'attention
+que ce Seigneur a eu pour elle pendant
+près de deux mois, la souffrant la plus
+grande partie du jour à son Château,
+la laissant pêcher dans ses fossés, &amp; chercher
+des racines dans ses jardins, a attiré
+<span class="pagenum"> -54- </span>
+beaucoup de monde chez lui. On remarquoit
+que tout ce qu'elle mangeoit,
+elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins
+qu'elle dépouilloit avec ses doigts
+aussi habilement qu'un cuisinier. On la
+voyoit grimper sur les arbres plus facilement
+que les plus agiles Bucherons;
+&amp; quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit
+le chant de différens oiseaux de
+son païs. Je l'ai vû moi-même dans un
+jardin de Châlons, cherchant des racines
+dans la terre, avec l'usage seul de
+son pouce &amp; du doigt suivant, faisant
+ainsi des trous comme des terriers en
+un moment de temps, aussi habilement
+que si on se fût servi d'un hoyau.</p>
+
+<p>M. l'Evêque de Châlons &amp; M. l'Intendant
+l'ont vûe dans ces sortes d'exercices.
+M. l'Evêque a pris soin depuis de
+la placer dans l'Hôpital-général de cette
+Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres
+habitans, de l'un &amp; de l'autre sexe,
+pour les y nourrir jusqu'à l'âge de 15 à
+16 ans, qu'on leur fait apprendre des
+mêtiers. C'est-là qu'on tâche de l'humaniser
+tout-à-fait &amp; de l'instruire. Elle
+mange quelquefois du pain, ce qu'elle
+fait par complaisance; car il lui fait
+mal au c&oelig;ur, aussi-bien que tout ce qui
+est salé. Le biscuit &amp; la viande cuite la
+<span class="pagenum"> -55- </span>
+font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir
+où il entre de la farine. M. l'Intendant
+voulut lui faire manger des bicgnets,
+elle n'a pû en goûter par cette
+raison. Elle trouve le macaron bon, &amp;
+aime l'eau-de-vie, l'appellant un <i>brûle-ventre</i>.
+Pour l'eau, sa boisson ordinaire,
+elle la boit dans un seau, la tirant comme
+une vache, &amp; étant à genoux. Elle
+ne veut point coucher sur des matelats,
+le plancher lui suffit. Elle nage fort
+bien, &amp; pêche dans le fond des rivières.
+Elle appelle un filet <i>debily</i>, dans le
+patois de son païs. Pour dire, bon jour
+fille, on dit, selon elle, <i>yas yas, fioul</i>,
+ajoutant que quand on l'appelloit, on
+disoit, <i>riam riam, fioul</i>; c'est ce qui
+fait connoitre qu'elle commence à entendre
+la signification des termes François,
+les interprétant par ceux de son
+païs.</p>
+
+<p>Au reste, elle paroît âgée d'environ
+18 ans<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, étant de moyenne taille, avec
+<span class="pagenum"> -56- </span>
+le teint un peu bazanné: cependant sa
+peau au haut du bras paroit blanche
+aussi-bien que la gorge; elle a les yeux
+vifs &amp; bleus; son parler est clair &amp;
+brusque; elle paroit avoir de l'esprit,
+car elle apprend aisément ce qu'on lui
+montre; cousant assez proprement. Elle
+fait connoitre qu'elle sçait travailler à la
+tapisserie au petit point, par la manière
+dont elle indique qu'il s'y faut prendre,
+en faisant passer l'aiguille de dessus en
+dessous, &amp; du dessous en dessus. La Supérieure
+de l'Hôpital dit, qu'elle sçait
+bien broder; ce qu'elle a appris de la
+Dame qui en avoit pris soin: mais la
+Fille ne peut dire dans quel Païs ce pouvoit
+être, parce qu'elle ne parloit à personne,
+&amp; ne sortoit point. On l'instruit
+cependant dans la Religion Chrétienne;
+elle dit qu'elle veut être baptisée dans le
+<i>Paradis terrestre</i>; terme dont elle se sert
+pour signifier nos Eglises. Les Curés du
+voisinage de Songy lui ont fait comprendre
+par des signes, qu'il ne falloit
+point grimper sur les arbres, cela étant
+indécent à une fille, aussi s'en abstient-elle
+présentement. Le bruit a couru qu'il
+y avoit des ordres pour la faire venir à
+<span class="pagenum"> -57- </span>
+la Cour; on ne sait comment elle l'a pû
+apprendre; mais depuis, quand on
+vient la voir à l'Hôpital, elle n'ose presque
+paroitre, pleure &amp; s'afflige, craignant
+que ce ne soit pour l'en faire sortir,
+parce qu'elle s'y plaît fort, &amp; qu'on
+a beaucoup d'attention pour elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour)</a> Il y a sûrement ici une erreur ou d'impression
+ou de copiste. On voit par l'extrait de son
+baptême en Juin 1732, on ne lui donnoit
+qu'onze ans; &amp; elle devoit paroitre plus formée
+qu'une enfant de son âge, son temperament
+s'étant fortifié par la vie dure qu'elle menoit,
+exposée continuellement aux injures de l'air.
+Enfin aujourd'hui en 1754, elle ne paroit pas
+avoir plus de 33 ou 34 ans, quoiqu'elle ait eu de
+longues &amp; de fréquentes maladies.
+</blockquote>
+
+<p>Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pû
+savoir sur l'état de cette fille. J'aurai soin
+de vous apprendre ses progrès spirituels,
+&amp; la cérémonie de son Baptême quand
+il en sera temps. J'ai l'honneur d'être, &amp;c.</p>
+
+<br>
+<p class="c"><i>Extrait d'une Lettre sur le même sujet.</i></p>
+
+<p>Dans le séjour qu'elle a fait au Château
+&amp; au Village de M. d'Epinoy, on
+a observé que la sagesse de cette jeune
+Fille est à toute épreuve; l'argent dont
+elle ignore la valeur &amp; peut-être l'usage,
+les ménaces &amp; les caresses n'ont rien pû
+sur elle; l'approche seule d'un homme
+qui veut la toucher, lui fait jetter des cris
+perçans, &amp; jette dans ses yeux &amp; dans
+tout son maintien un trouble que l'on
+ne peut assurement pas imiter.</p>
+
+<p>On trouve que M. l'Intendant a très-sagement
+fait de la faire transférer dans
+un des Hôpitaux de Châlons, qu'on
+nomme la <i>Renfermerie</i>, pour être plus
+<span class="pagenum"> -58- </span>
+à portée d'approfondir son état &amp; son
+origine, &amp; pour lui donner l'éducation
+&amp; les instructions dont elle paroit déja
+capable.</p>
+
+<p>Avant cette retraite elle étoit beaucoup
+plus Sauvage: ceux qui l'ont vû
+courir à la campagne disent, que sa
+course a quelque chose d'extrêmement
+singulier; son pas est court &amp; peu avancé,
+mais si précipité &amp; redoublé avec
+tant de vîtesse, qu'elle suivroit l'homme
+le plus léger, &amp; le meilleur coureur
+Basque.</p>
+
+<p>Cependant on l'emploie aux ouvrages
+de la maison; elle se prête à tout de
+bonne grace; rien ne paroit au-dessus
+de ses forces, ni contre sa volonté, persuadée
+qu'elle est, qu'il faut qu'elle
+obéïsse pour aller voir un jour la Sainte
+Vierge sa mere.</p>
+
+<p>M. l'Archevêque de Vienne passant
+dernièrement par cette Ville, voulut la
+voir. Elle fut menée pour cela chez M.
+l'Intendant par des S&oelig;urs de la maison.
+Nous vîmes ce jour-là, avec une espéce
+d'horreur, cette fille manger plus d'une
+livre &amp; demie de b&oelig;uf crud, sans y
+donner un coup de dent, puis se jetter
+avec une espéce de fureur sur un lapreau
+qu'on mit devant elle, qu'elle
+<span class="pagenum"> -59- </span>
+dèshabilla en un clin d'&oelig;il avec une facilité
+qui suppose un grand usage, puis
+le dévorer en un instant sans le vuider.
+M. l'Archevêque lui fit beaucoup de
+questions auxquelles elle répondit comme
+elle avoit déja fait à d'autres personnes,
+sans oublier l'avanture d'une
+Moresse, sa compagne de voyage, qu'on
+a revûe depuis, mais qu'on n'a pû encore
+joindre. Les S&oelig;urs dirent que depuis
+quelque temps on travailloit à la
+rapprocher par degrés de notre façon
+ordinaire de vivre, malgré l'anthipatie
+de son estomac pour la viande cuite &amp;
+le pain; ce qui la fait vomir jusqu'au
+sang. On travaille singulièrement à lui
+apprendre les principes de la Religion,
+pour la mettre en état de recevoir le
+premier Sacrement.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<p class="c"><i>Fondemens des conjectures qui font juger que Mlle
+le Blanc étoit de la nation des Esquimaux,
+Sauvages habitans la terre de Labrador, dans
+le Nord du Canada.</i></p>
+
+<span class="side"><a name="no3">N<sup>o</sup>. 3.</a></span>
+
+<p>Madame Duplessis de Sainte Helène,
+Parisienne de naissance, mais Religieuse
+depuis 46 ans à l'Hôtel-Dieu
+de Quebec en Canada, &amp; mon intime
+<span class="pagenum"> -60- </span>
+amie, m'a fait un présent que j'ai reçu
+cette année 1752. Ce sont plusieurs figures
+des Sauvages avec lesquels les
+François &amp; les Missionnaires de la nouvelle
+France ont quelques relations. Ces
+figures, dont plusieurs forment des ménages
+complets, sont habillées différemment,
+chacune selon la mode de leur
+nation; car quoiqu'ils soient presqu'entièrement
+nuds chez eux, ils ont
+quelques espèces d'habits ou de couvertures
+pour leurs jours de Fête; &amp;
+quand ils viennent commercer avec les
+Européens. Entre ces figures sont celles
+des Esquimaux, homme &amp; femme,
+portant son enfant, &amp; avec cela une
+ample relation des m&oelig;urs de tous.</p>
+
+<p>Les habillemens de peaux de ces Esquimaux,
+joint à ce que ma Relation
+porte de leur païs, figure &amp; m&oelig;urs
+particuliers, me parut si ressemblant à
+ce que Mlle le Blanc &amp; autres disoient
+à son sujet, que je soupçonnai dans le
+moment qu'elle étoit de cette nation.
+Pour m'en assurer davantage, je voulus
+sonder la nature en elle, &amp; après lui
+avoir dit qu'on m'avoit envoyé du Canada
+plusieurs sortes de figures que je
+lui voulois faire voir, je fis apporter
+la boëte aux poupées sauvages. A l'ouverture,
+<span class="pagenum"> -61- </span>
+je m'attachai à examiner ses
+mouvemens &amp; ce qui frapperoit d'abord
+ses yeux. Quoiqu'il y en eût plusieurs
+plus agréables, &amp; bien plus enjolivées
+que celles des Esquimaux, qui
+ont à peine figure d'homme, elle porta
+tout d'un coup la main sur la femme
+Esquimaude, prit ensuite l'homme,
+les considéra l'un après l'autre en silence,
+non comme ceux à qui quelque
+chose paroit nouveau &amp; extraordinaire,
+mais comme chose qu'ils ont
+déja vûe, sans savoir où, &amp; qu'ils cherchent
+à reconnoitre. La voyant si attentive
+à ces deux Figures, je lui demandai
+en riant pour la faire parler, si elle
+reconnoissoit là quelqu'un de ses parens;
+elle répondit: je n'en sais rien; mais il
+me semble avoir vû cela quelque part.
+Quoi, repris-je, des hommes &amp; des
+femmes bâtis comme ceux-là? A peu-près,
+dit-elle; mais ils n'avoient pas
+de cela: [c'étoit des espèces de mouffles
+ou gands de peaux qu'ont mes figures]
+nous n'avions rien dans nos mains,
+continua-t-elle, si ce n'est lorsque nous
+avions attrapé quelques grosses anguilles,
+ou autres semblables poissons, &amp;
+que nous l'avions écorché, nous fourrions
+[c'est son terme] nos mains &amp;
+<span class="pagenum"> -62- </span>
+nos bras dans la peau, qui s'y colloit
+jusqu'au coude. Quels plaisans habits,
+repris-je! Ceux dont vous avez idée,
+n'étoient-ils pas plus longs que ceux-là?
+[Les miens ne descendent qu'environ
+à mi-cuisse.] Non, ce me semble, répondit-elle;
+mais le poil n'étoit pas par-dessus,
+comme à ceux-ci<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Je levai pour
+lors quelques figures de mes autres Sauvages,
+lui faisant remarquer la bizarrerie
+de leurs pendant d'oreilles. A peine
+ôtoit-elle les yeux de dessus celles qu'elle
+tenoit toujours, &amp; qui n'avoient aucun
+pendant d'oreilles, pour dire; oh, les
+nôtres n'étoient pas, comme ceux-là,
+ni pendus au bas de l'oreille; ils prenoient
+dès le bas &amp; par derrière. Comme
+je n'ai rien vû dans mes figures, ni
+dans mes Relations qui me puisse figurer
+cette différence, &amp; qui ait pû la porter
+à la faire, j'ai pensé qu'elle ne l'avoit
+faite que sur un souvenir dont l'origine
+ne peut être que dans ce qu'elle
+a vû dans ses premières années, &amp;
+dont elle n'a plus qu'une idée confuse:
+aussi, ajouta-t-elle tout de suite, au reste
+ce sont des idées si éloignées, qu'il n'y
+faut pas compter beaucoup.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+
+<a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour)</a> Extrait de Me. Duplessis.
+</blockquote>
+
+<p>Aussi ne fut-ce pas ses paroles qui
+<span class="pagenum"> -63- </span>
+fortifièrent le plus mes conjectures;
+mais cet instinct ou sentiment naturel
+&amp; non refléchi qui la fixa sur ces deux
+figures seules, &amp; ne lui laissa que de
+l'indifférence pour toutes les autres,
+comme si la nature lui eût fait sentir
+qu'elles ne lui touchoient pas de si près
+que celles-ci; au moins fut-ce l'induction
+que je tirai de la distinction qu'elle
+en faisoit, &amp; de ces paroles dites fort
+naturellement, <i>nous n'avions rien dans
+nos mains</i>, que la vérité seule, quoique
+inconnue, lui fit dire.</p>
+
+<p>Non contente de ces premières épreuves,
+je me fis apporter un petit canot
+d'écorce d'arbre, qui m'avoit été envoyé
+avec les Sauvages, pour me faire
+voir ce qui leur tenoit lieu de nos grands
+vaisseaux pour voyager sur mer &amp; sur
+les lacs. C'est une manière de petite
+chaloupe ou flobard fort étroit &amp; comme
+pincé par les deux bouts, comme
+pour mieux couper l'eau de quel côté
+qu'il tourne; la plus grande partie ne
+pouvant contenir qu'une personne. En
+lui faisant voir celui-ci, long de plus
+de deux pieds, je lui demandai si elle
+connoissoit cela: oh oui, dit-elle, j'en
+ai bien idée; mais il me semble qu'ils
+n'étoient pas tout-à-fait comme celui-là;
+<span class="pagenum"> -64- </span>
+ils étoient comme couverts tout-à-fait,
+&amp; il me semble qu'il n'y avoit
+qu'un trou au milieu, où on étoit jusqu'au
+milieu du corps, &amp; qu'on couroit
+comme cela [figurant le mouvement
+pour ramer des deux côtés] de
+côté &amp; d'autre sans avoir peur. Comme
+cette description du canot étoit toute
+conforme à celle que Me. Duplessis me
+donne du canot des Esquimaux, de laquelle
+sûrement, Mlle. le Blanc n'avoit
+aucune connoissance, je ne doutai plus
+qu'elle ne fût de cette nation, &amp; qu'elle
+ne tint d'origine la description qu'elle
+me fit du canot couvert des Esquimaux.
+On en jugera comme moi en lisant les
+extraits de mes Relations en l'autre part.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<p class="c"><i>Extrait de la Lettre de Me. Duplessis de Sainte
+Helène, à Me. H....t, en date du 30 Octobre
+1751, où il est parlé de la nation des Esquimaux.</i></p>
+
+<span class="side"><a name="no4">N<sup>o</sup>. 4.</a></span>
+
+<p>Vous aurez enfin vos Sauvages cette
+année, Madame &amp; très-chère amie, &amp;c.
+Les Esquimaux sont les Sauvages des
+Sauvages. On voit dans les autres nations
+des manières humaines quoiqu'extraordinaires;
+mais dans ceux-ci tout
+est féroce &amp; presque incroyable. Le fort
+<span class="pagenum"> -65- </span>
+de leur nation est vers la baye d'Hudson
+dans le nord; il y en a sur les côtes
+de la terre de Labrador, (qui confine
+ladite baye, &amp; borde une partie du
+fleuve St. Laurent) païs extrêmement
+froid. Ce sont des Antropophages qui
+mangent les hommes quand ils les peuvent
+attraper. Ils sont petits, blancs &amp;
+fort gras. Malgré la rigueur du climat,
+ils n'allument presque jamais de feu;
+on croit qu'ils adorent cet élément. Ils
+mangent la viande crue, &amp; leur nourriture
+plus ordinaire est la chair de loups
+marins. Ils s'habillent de la peau de ces
+animaux; ils en font aussi des sacs où
+ils serrent pour le mauvais temps provision
+de cette chair coupée par morceaux.
+Ils sont aussi friands de l'huile
+qu'on en fait, que les yvrognes le sont
+du vin. Ils ont des trous souterrains où
+ils se fourrent, &amp; y entrent à 4 pattes
+comme des bêtes; &amp; quelquefois l'hyver
+ils se font des cabanes de neige sur la
+glace de quelques bayes, où il y a plus de
+cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent
+là sans se chauffer, mais ils mettent
+double robbe de peaux de loups marins.
+Les femmes, qui cousent très-proprement
+se font de petites tuniques de peaux
+d'oiseaux, la plume en dedans,
+<span class="pagenum"> -66- </span>
+qui les échauffe, &amp; d'autres tuniques de
+boyeaux d'ours blancs, qu'elles ouvrent
+après les avoir grattés comme
+pour faire du boudin; elles assemblent
+ces bandes en forme de chemises,
+qu'elles mettent sur leur tunique de
+peau, pour que la pluye ne les pénètre
+point. Elles mettent leurs petits enfans
+dans leur dos, entre la chair &amp; la tunique,
+en sorte qu'elles tirent ces pauvres
+innocens par dessous le bras, ou
+par dessus l'épaule pour les faire tetter:
+elles leur mettent seulement une espèce
+de braye qu'elles changent lorsqu'elles
+sont sales. Ce qui sert de culotte aux
+hommes n'a point d'ouverture, cela est
+fait à peu-près comme un tablier de
+Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à
+leur ceinture avec une corde. Celle des
+femmes est ouverte; &amp; quand elles s'asséyent
+à terre, leur siége ordinaire, elles
+tirent la queue de leur habit, qui est
+longue, entre leurs jambes, par un instinct
+de modestie.</p>
+
+<p>Depuis que les Basques, les Mallouins
+&amp; les Négocians François de ce Païs-ci
+ont des postes établis à Labrador pour
+la pêche du Loup marin, les Esquimaux
+les approchent quelquefois, &amp; même
+traitent avec eux. Personne n'entend leur
+<span class="pagenum"> -67- </span>
+Langue; mais ils sont fort ingénieux
+pour se faire entendre par signes. Ils
+sont adroits &amp; font eux-mêmes les outils
+qui leur sont propres. Ils travaillent
+le fer, &amp; passent les peaux. Ils construisent
+des canots avec des cuirs qui ne
+prennent point l'eau, &amp; ils les couvrent
+par-dessus de manière qu'il y a au milieu
+une ouverture comme à une bourse,
+dans laquelle un homme seul se met, &amp;
+liant à sa ceinture cette espèce de bourse,
+prend un aviron à deux pêles, comme
+il y en a un ci-joint, &amp; affrontent avec
+cela les plus mauvais temps &amp; les poissons
+les plus forts. Ils ont beau tourner
+dans ce canot, ils se retrouvent toujours
+droits. Ils nagent à droite &amp; à gauche
+également selon la nécessité. Ils font
+aussi de petites chaloupes de bois, que
+les femmes menent en ramant à reculons
+comme les matelots.</p>
+
+<p>Quand ils viennent la nuit près les
+habitations des François, on fait tirer
+sur eux deux ou trois coups de pierriers;
+cela les fait fuïr comme des oiseaux;
+car ils craignent le feu &amp; tous les autres
+hommes, c'est ce qui fait qu'ils ne font
+point de feu de peur que la lueur ou la
+fumée ne les fassent découvrir. Ils ont
+mangé autrefois plusieurs de nos François;
+<span class="pagenum"> -68- </span>
+mais je sçais de quelques autres,
+qui en ayant été attaqués, s'étoient trouvés
+les plus forts, &amp; en avoient tué
+quelques-uns, que pour cacher leur
+meurtre, &amp; ne pas s'attirer la vengeance
+de cette nation ils avoient jetté ces corps
+morts à la mer; mais que ces hommes
+n'enfoncent jamais dans l'eau, mais
+flottent dessus comme du liége. On attribue
+cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent
+que de graisse &amp; d'huile de poissons.</p>
+
+<p>On a pris quelques petites Esquimaudes
+que l'on a apprivoisées ici; j'en ai
+vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit
+des filles fort gentilles, blanches, propres
+&amp; bien chrétiennes, qui ne conservoient
+rien de sauvage. Elles parloient
+bon François, &amp; quoiqu'elles se plussent
+dans les maisons où elles demeuroient,
+elles ne vêcurent pas long-temps,
+non plus que les autres Sauvages
+qui sont chez les François. On achête
+ici ces sortes d'esclaves bien chers, à
+cause de la rareté des domestiques, &amp;
+l'on n'en est pas mieux, car ils meurent
+bien-tôt.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<span class="pagenum"> -69- </span>
+<p class="c"><i>Extrait de la Relation du Baron de la Hontan,
+Officier François, Voyageur dans tout le nord
+du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694.</i> Pag.
+6 &amp; suiv. <i>Des Esquimaux.</i></p>
+
+<span class="side"><a name="no5">N<sup>o</sup>. 5.</a></span>
+
+<p>La source du Fleuve St. Laurent, &amp;c.
+Ce Fleuve a 20 ou 22 lieues de large à
+son embouchure, &amp;c. D'un côté l'Isle
+percée; c'est un gros rocher percé à
+jour..... Les Basques &amp; les Malloüins
+(ou Normands) y font la pêche de la
+Morue en temps de paix, &amp;c. De l'autre
+côté du Fleuve on voit la grande
+terre de Labrador ou des Esquimaux,
+qui sont des peuples si féroces, qu'on
+n'a jamais pû les humaniser..... Les
+Danois sont les premiers qui ont découvert
+cette nation..... Elle est remplie
+de Ports, de Bayes, où les barques de
+Quebec ont accoutumé d'aller troquer
+les peaux de loups marins que leur apportent
+ces Sauvages pendant l'été.....
+Voici comment cela se fait.</p>
+
+<p>Dès que ces barques ont mouillé l'anchre...
+ces Sauvages viennent dans des
+petits canots de peaux de Loups marins,
+qui sont cousues ensemble, qui
+<span class="pagenum"> -70- </span>
+sont faits à peu-près comme des navettes
+de Tisserand, au milieu desquels on
+voit un trou... où ils se renferment,
+assis sur leurs talons au moyen d'une
+corde. Ils rament de cette manière avec
+des palettes... sans se pancher crainte
+de renverser. Dès qu'ils arrivent... ils
+montrent leurs pelleteries au bout de
+l'aviron, &amp; marquent en même-temps
+ce qu'ils demandent.... Couteaux,
+poudre, balles, fusils, haches, chaudières,
+&amp;c. Enfin chacun montre ce
+qu'il a, &amp; ce qu'il prétend avoir en
+échange. Le marché conclu, ils reçoivent
+&amp; donnent au bout d'un bâton. Si
+ces Sauvages ont la précaution de ne
+pas entrer dans nos bâtimens, nous
+avons aussi celle de ne nous pas laisser
+investir par une trop grande quantité
+de canots; car ils ont enlevé assez souvent
+de petits vaisseaux pendant que
+les Matelots étoient occupés à manier &amp;
+remuer les pelleteries &amp; les marchandises.
+Il faut bien se tenir sur ses gardes
+avec eux pendant la nuit; car ils ont des
+chaloupes qui vont aussi vîte que le
+vent, &amp; dans lesquelles ils se mettent
+trente ou quarante hommes. C'est par
+cette raison que les Malouins qui pêchent
+<span class="pagenum"> -71- </span>
+la morue dans le petit Nord, &amp;
+les Espagnols à Portochoua, sont obligés
+d'armer des barques longues pour
+courir la côte &amp; les poursuivre; car il
+n'y a guères d'année qu'ils ne surprennent
+à terre quelques équipages, &amp;
+qu'ils ne les tuent..... Il est constant
+qu'ils sont plus de trente mille combattans;
+mais si lâches &amp; si poltrons,
+que 500 Clistinos de la Baye d'Hudson
+ont accoûtumé d'en battre cinq ou six
+mille. Leur païs est grand, car il s'étend
+depuis la côte vis-à-vis l'Isle de
+Minguan (au nord de l'embouchure du
+Fleuve St. Laurent) jusqu'au détroit
+d'Hudson. Ils passent tous les jours à
+l'Isle de Terre-neuve par le détroit de
+Bellisle, qui n'a que sept lieues.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<span class="pagenum"> -72- </span>
+<p class="c"><i>Mémoires de l'Amérique septentrionale</i>,
+ou <i>Suite des Voyages du Baron de la
+Hontan</i>, Tom. II. Pag. 42 &amp; 43,
+édition d'Hollande.</p>
+
+<span class="side"><a name="no6">N<sup>o</sup>. 6.</a></span>
+
+<p>Les Écureuils volans sont de la grosseur
+d'un gros rat, couleur de gris
+blanc.... On les appelle volans, parce
+qu'ils volent d'un arbre à l'autre par le
+moyen d'une certaine peau qui s'étend
+en forme d'aîle lorsqu'ils font ces petits
+vols.</p>
+
+<p>Les Loups marins, que quelques-uns
+appellent veaux marins, sont gros comme
+des dogues. Ils se tiennent quasi toujours
+dans l'eau, ne s'écartent jamais
+de la mer. Ces animaux rampent plus
+qu'ils ne marchent.... Leur tête est
+faite comme celle d'une Loutre, &amp;
+leurs pieds sans jambes sont comme la
+patte d'une Oye.... Ils cherchent les
+païs froids, &amp;c.</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+<blockquote class="trnote">
+<h3 class="trfont">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h3>
+
+<p><span class="trfont">On a conservé l'orthographe original,
+y compris les variantes (par exemple: </span>
+espece/espèce/espéce<span class="trfont">).</span></p>
+
+<p><span class="trfont">
+On a corrigé un mot coupé par erreur en fin de ligne:</span>
+comme <span class="trfont">au lieu de</span> com- (gros comme des dogues).</p>
+</blockquote >
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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