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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans + +Author: Charles-Marie de La Condamine + +Release Date: November 28, 2006 [EBook #19956] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE *** + + + + +Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral +Children web site at http://www.feralchildren.com (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + HISTOIRE + D'UNE + JEUNE FILLE + SAUVAGE, + + Trouvée dans les Bois à l'âge de + dix ans. + + Publiée par Madame H....T. + + A PARIS. + + M. DCC. LV. + + + + + AVERTISSEMENT. + +Le Mercure de France du mois de Décembre 1731 fait mention d'une jeune +Fille sauvage trouvée dans le bois de Songi, près Châlons en Champagne. +Voici ce que j'ai pû recueillir de plus certain sur son Histoire, tant +par les questions que je lui ai faites en différens tems que par le +témoignage des personnes qui l'ont connue quand elle commença à parler +François. + + + + + HISTOIRE + D'UNE + JEUNE FILLE + SAUVAGE. + + +Au mois de Septembre 1731, une fille de neuf ou dix ans pressée par la +soif, entra sur la brune dans le Village de Songi, situé à quatre ou +cinq lieues de Châlons en Champagne, du côté du midi. Elle avoit les +pieds nuds, le corps couvert de haillons & de peaux, les cheveux sous +une calotte de calebasse, le visage & les mains noirs comme une +Négresse. Elle étoit armée d'un bâton court & gros par le bout en forme +de massue. Les premiers qui l'apperçurent s'enfuirent en criant, _voilà +le Diable_; en effet, son ajustement & sa couleur pouvoient bien donner +cette idée à des Païsans. Ce fut à qui fermeroit le plus vîte sa porte & +ses fenêtres. Mais quelqu'un croyant apparemment que le Diable avoit +peur des chiens, lâcha sur elle un dogue armé d'un collier à pointes de +fer; la Sauvage le voyant approcher en fureur l'attendit de pied ferme, +tenant sa petite masse d'armes à deux mains, en la posture de ceux, qui +pour donner plus d'étendue aux coups de leur coignée, la lèvent de côté, +& voyant le chien à sa portée, elle lui déchargea un si terrible coup +sur la tête qu'elle l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse de sa +victoire elle se mit à sauter plusieurs fois par dessus le corps du +chien.[1] De-là elle essaya d'ouvrir une porte, & n'ayant pu y réussir, +elle regagna la campagne du côté de la rivière, & monta sur un arbre où +elle s'endormit tranquillement. + + [1] Quelques personnes qui ont connu la jeune Sauvage peu de tems + après son apparition content diversement l'avanture du chien. + Quelques uns la placent à Châlons peu après sa prise; mais du moins, + il est certain d'ailleurs que cet enfant n'avoit point peur d'un + gros chien, & qu'elle a fait plusieurs fois ses preuves à cet égard. + +Feu M. le Vicomte d'Epinoy étoit pour lors à son château de Songi, où +ayant appris ce que les uns & les autres disoient de cette petite +Sauvage, entrée sur ses terres, il donna ses ordres pour la faire +arrêter, & surtout, au Berger qui l'avoit vu le premier dans une vigne. +Parmi les personnes qui étoient en cette campagne, quelqu'un par une +conjecture fort simple, mais dont on fit honneur à sa grande +connoissance des moeurs & coutumes des Sauvages, devina qu'elle avoit +soif, & conseilla de faire porter un seau plein d'eau, au pied de +l'arbre où elle étoit, pour l'engager à descendre. Après qu'on se fut +retiré, en veillant néanmoins toujours sur elle, & qu'elle eût bien +regardé de tous côtés si elle n'appercevoit personne, elle descendit & +vint boire au seau, en y plongeant le menton, mais quelque chose lui +ayant donné de sa défiance, elle fut plutôt remontée au haut de l'arbre +qu'on ne put arriver à elle pour la saisir. Ce premier stratagême +n'ayant pas réussi, la personne qui avoit donné le premier conseil, dit +qu'il falloit poster aux environs une femme & quelques enfans, parce +qu'ordinairement les Sauvages ne les fuyoient pas comme les hommes, & +surtout qu'il falloit lui montrer un air & un visage riant. On le fit: +une femme portant un enfant dans ses bras, vint se promener aux environs +de l'arbre, ayant ses mains pleines de différentes racines & de deux +poissons, les montrant à la Sauvage, qui tentée de les avoir, descendoit +quelques branches & puis remontoit; la femme continuant toujours ses +invitations avec un visage gay & affable, lui faisant tous les signes +possibles d'amitié, tels que de se frapper la poitrine, comme pour +l'assurer qu'elle l'aimoit bien & qu'elle ne lui feroit point de mal, +donna enfin à la Sauvage la confiance de descendre pour avoir les +poissons & les racines qui lui étoient présentées de si bonne grace; +mais, la femme s'éloignant insensiblement donna le tems à ceux qui +étoient cachés de se saisir de la jeune fille pour l'emmener au château +de Songi. Elle ne m'a rien dit de sa douleur de se voir prise, ni des +efforts qu'elle fit sans doute pour s'échaper; mais on peut bien en +juger; ce qu'elle se rappelle, c'est qu'il lui paroît qu'elle fut prise +deux ou trois jours après avoir passé la rivière. Cette rivière est sans +doute la Marne, qui passe à une demi lieue de Songi vers le Levant: +ainsi la petite Sauvage venoit du côté de la Lorraine. + +Le Berger & autres qui l'avoient arrêtée & menée au Château, la firent +d'abord entrer dans la cuisine, en attendant qu'on eût averti M. +d'Epinoy. La première chose qui parut y fixer les regards & l'attention +de la petite fille, furent quelques volailles qu'accommodoit un +Cuisinier; elle se jetta dessus avec tant d'agilité & d'avidité, que cet +homme lui vit plûtôt la pièce entre les dents, qu'il ne la lui avoit vû +prendre. Le Maître étant survenu, & voyant ce qu'elle mangeoit, lui fit +donner un lapin en peau, qu'elle écorcha & mangea tout de suite. Ceux +qui l'examinèrent alors, jugèrent qu'elle pouvoit avoir 9 ans. Elle +étoit noire, comme j'ai dit; mais on s'apperçut bien-tôt, après l'avoir +lavée plusieurs fois, qu'elle étoit naturellement blanche, ainsi qu'elle +l'est encore aujourd'hui. On remarqua aussi qu'elle avoit les doigts des +mains, surtout les pouces, extrêmement gros par proportion au reste de +la main, qui est assez bien faite. Elle m'a fait voir qu'encore +actuellement elle a aux pouces quelque chose de cette grosseur, & elle a +ajouté, que ces pouces plus gros & plus forts lui étoient bien +nécessaires pendant sa vie errante dans les bois, parce que lorsqu'elle +étoit sur un arbre, & qu'elle en vouloit changer sans descendre, pour +peu que les branches de l'arbre voisin approchassent du sien, ne +fussent-elles pas plus grosses que le bout du doigt, elle appuyoit ses +deux pouces sur une branche de celui où elle étoit, & s'élançoit sur +l'autre comme un écureuil. De-là on peut juger quelle force & quelle +roideur devoient avoir ses pouces pour soutenir ainsi son corps en +s'élançant. Cette comparaison est d'elle, & pourroit bien venir de +l'idée des écureuils volans qu'elle a pû voir dans sa jeunesse[2]: ce +qui donne un nouveau poids aux conjectures que nous ferons sur le païs +où elle est née. + + [2] Voyez ci-après _les Extraits de la Hontan_, Nº. 6. + +M. d'Epinoy la laissa sous la garde du Berger, dont la maison tenoit au +Château, en la lui recommandant comme une chose qui lui tenoit à coeur, +& du soin de laquelle il seroit bien payé. Cet homme la mena donc chez +lui pour commencer à l'aprivoiser: de-là vint qu'on l'appelloit dans le +canton _la bête du Berger_. On peut bien juger qu'on ne l'aura pas +si-tôt dèsaccoûtumée, ni sans mauvais traitemens, des inclinations d'un +naturel sauvage & féroce, & des habitudes qu'elle avoit contractées. Au +moins ai-je bien compris qu'elle ne jouissoit pas de sa liberté dans +cette maison, puis qu'elle m'a dit qu'elle trouvoit moyen de faire des +trous aux murailles & aux toits, sur lesquels elle couroit aussi +hardiment que sur terre, ne se laissant reprendre qu'à grand peine, & +passant (à ce qu'on lui a rapporté) avec tant de subtilité par des +ouvertures si petites, que la chose paroissoit encore impossible après +l'avoir vûe. Ce fut ainsi qu'elle échappa une fois entr'autres de cette +maison par un temps affreux de neige & de verglas; elle gagna les +dehors, & fut se réfugier sur un arbre. La crainte des reproches & de la +colère du Maître, mit cette nuit tout le monde en mouvement; on la +chercha dans toute la maison, ne pouvant penser que par ce froid & la +gêlée qu'il faisoit, elle eût pû gagner la campagne: néanmoins y étant +allé voir comme par surabondance de recherche, on l'y trouva, comme je +viens de dire, perchée sur un arbre, dont heureusement on eut l'adresse +de la faire descendre. + +J'ai vû quelque chose de l'agilité & de la légéreté de sa course; rien +n'est plus surprenant: elle m'en montra un reste, ce que l'on ne peut +guère se représenter sans l'avoir vû, tant sa façon de courir est +prompte & singulière; quoique de longues maladies & le défaut d'usage +depuis bien des années lui ayent fait perdre une partie de son agilité. +Ce ne sont point des enjambées, ses pas ne sont ni formés ni distincts +comme les nôtres; c'est une espece de _piétinement_ précipité qui +échappe à la vûe; c'est moins marcher que glisser, en tenant les pieds +l'un derrière l'autre. A peine il est possible de distinguer de +mouvement dans son corps & dans ses pieds, & encore moins de la suivre. +Ce petit essai qui ne fut rien, puisqu'il se fit dans une salle de peu +d'étendue, me persuada néanmoins de ce qu'elle m'avoit dit auparavant, +que même plusieurs années depuis sa prise, elle attrapoit encore le +gibier à la course, & qu'on en avoit fait voir la preuve à la Reine de +Pologne, mere de la Reine; probablement en 1737, lorsqu'elle alla +prendre possession du Duché de Lorraine. Cette Princesse passant à +Châlons, on lui parla de la jeune Sauvage qui étoit alors dans la +Communauté qu'on appelle des Régentes, & on la lui amena: elle étoit +aprivoisée depuis quelques années; mais son humeur, ses manières, & même +sa voix & sa parole, ne paroissoient être, à ce qu'elle assure, que +d'une petite fille de quatre à cinq ans. Le son de sa voix étoit aigu & +perçant quoique petit, ses paroles brèves & embarassées, telles que d'un +enfant qui ne sçait pas encore les termes pour exprimer ce qu'il veut +dire: enfin ses gestes & façons d'agir familières & enfantines, +montroient qu'elle ne distinguoit encore que ceux qui lui faisoient le +plus de caresses. La Reine de Pologne l'en accabla; & sur ce qu'on lui +apprit de sa légéreté à la course, cette Princesse voulut qu'elle +l'accompagnât à la chasse. Là se voyant en liberté, & se livrant à son +naturel, la jeune Fille suivoit à la course les lièvres ou lapins qui se +levoient, les attrapoit & revenoit du même pas, les apporter à la Reine. +Cette Princesse témoigna quelque désir de l'emmener avec elle pour la +placer dans un Couvent à Nancy; mais elle en fut detournée par les +personnes qui avoient soin de son instruction dans le Couvent de +Châlons, où feu Mgr. le Duc d'Orleans payoit alors Sa pension. La Reine +de Pologne se contenta de promettre d'écrire en sa faveur à la Reine de +France sa fille, en lui envoyant une plante à plusieurs branches de +fleurs artificielles que lui avoit présenté la jeune Sauvage, qui avoit +déja acquis le talent qu'elle a cultivé depuis, d'imiter le naturel dans +ces sortes d'ouvrages. Elle a fait dans la Reine de Pologne une perte +dont les bontés de la Reine sa fille peuvent seules la dédommager. Je +reviens au temps voisin de sa prise, & au commencement de son éducation; +mais avant que de passer outre, il faut dire ce qu'on a pû savoir de +certain de ses avantures avant son apparition dans le Village de Songi. + +Mademoiselle le Blanc (c'est le nom qu'elle porte aujourd'hui) se +ressouvient très-distinctement d'avoir passé une rivière deux ou trois +jours avant sa prise, & l'on verra bientôt que c'est un des faits le +plus constant de son Histoire. Elle avoit alors une compagne un peu plus +âgée qu'elle & noire comme elle, soit que ce fût la couleur naturelle de +cette autre enfant, soit qu'elle eut été peinte comme la petite le +Blanc. Elles passoient la rivière à la nage & plongeoient pour attraper +du poisson, comme je l'expliquerai plus au long, lorsqu'un Gentil-homme +du voisinage appellé M. de S. Martin, ainsi que l'a su depuis +Mademoiselle le Blanc, ne voyant de loin que les deux têtes noires de +ces enfans aller & venir sur l'eau, les prit d'abord, comme il l'a conté +lui-même, pour deux poules d'eau, & leur tira de loin un coup de fusil, +qui heureusement ne les atteignit point, mais qui les fit plonger & +aborder plus loin. + +La petite le Blanc tenoit pour sa part un poisson à chaque main & une +anguille entre ses dents. Après avoir éventré & lavé leur poisson, elle +& sa compagne le mangèrent, ou plutôt le devorèrent; car selon ce +qu'elle m'a représenté, elles ne mâchoient pas leur nourriture, mais la +portant à la bouche elles la déchiquetoient avec les dents de devant en +petits morceaux, qu'elles avaloient sans les mâcher. Leur repas fait, +elles prirent leur course dans les terres en s'éloignant de la rivière. +Peu de tems après, celle qui est devenue Mademoiselle le Blanc apperçut +la premiere à terre un chapelet, que quelque passant avoit sans doute +perdu. Soit que ce fut un objet nouveau pour elle, ou qu'elle se +rappellât d'en avoir vû de semblable, elle se mit à faire des sauts & +des cris de joie, & craignant que sa compagne ne s'emparât de ce petit +trésor, elle porta la main dessus pour le ramasser, ce qui lui attira un +si grand coup de masse sur la main qu'elle en perdit l'usage dans le +premier moment, mais non la force de rendre avec l'autre à sa compagne +un coup de son arme sur le front qui l'étendit par terre poussant des +cris horribles. Le chapelet fut le prix de sa victoire; elle s'en fit un +bracelet. Cependant, touchée apparemment de compassion pour sa camarade, +dont la plaie saignoit beaucoup, elle courut chercher quelques +grenouilles, en écorcha une, lui colla la peau sur le front pour en +arrêter le sang, & banda la plaie avec une laniere d'écorce d'arbre, +qu'elle arracha avec ses ongles; après quoi elles se séparèrent, la +blessée ayant pris son chemin vers la rivière, & la victorieuse vers +Songi. + +On conçoit bien que tous ces détails ainsi que plusieurs de ceux qui +précédent & qui suivent, ou que je supprime, n'ont pû être rendus par +Mademoiselle le Blanc que depuis qu'elle a pû s'expliquer en François; +mais quant au fait principal du combat des deux petites filles, c'est un +des premiers dont on a été informé. On avoit vû deux enfans passer la +rivière à la nage, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, on ne put donc +manquer de demander au moins par signes à la petite le Blanc, aussi-tôt +après sa prise, & dans un tems où la mémoire du fait étoit bien récente, +ce qu'étoit devenue sa compagne? elle répondit par signes, sans doute, & +en répétant aussi les expressions que peut-être on lui suggéroit, +qu'elle _l'avoit fait rouge_, pour dire qu'elle avoit fait couler son +sang; expression qu'on a beaucoup répétée dans le tems, & dont il n'est +cependant fait aucune mention dans la Lettre imprimée dans le Mercure de +France[3], dattée de Châlons du 9 Décembre 1731, c'est-à-dire environ +deux mois après la prise de la jeune Sauvage, qui ne savoit encore, dit +l'Auteur de cette Lettre, _que quelques mots François mal articulés_, +dont il rapporte quelques-uns. + + [3] Voyez cette Lettre ci-après, Nº. 2. + +Je n'ai pû rien découvrir de certain touchant le sort de la compagne de +Mlle. le Blanc. M. de L.. ci-devant Gouverneur des enfans du Vicomte +d'Epinoy, rapporte, que lorsqu'il a connu cette dernière, deux ans après +sa prise, on disoit dans le païs qu'on avoit trouvé l'autre petite fille +morte à quelques lieues de l'endroit où elles s'étoient battues. Mlle. +le Blanc, sans dire qu'elle fût morte ou non, dit avoir appris qu'on +l'avoit trouvée aux environs de Toul en Lorraine. Il faudroit pour cela +que dangereusement blessée comme elle étoit, elle eût repassé la Marne à +la nage, ce qui n'est guères vraisemblable, non plus que ce que Mlle. le +Blanc croit avoir oui dire, qu'on avoit trouvé sur cette enfant, qui +étoit plus grande & plus âgée qu'elle, quelques papiers qui pouvoient +donner des éclaircissemens sur leurs avantures précédentes. La Lettre +déja citée, écrite dans un temps fort voisin de l'événement, dit +seulement, qu'on avoit revû la petite négresse auprès de _Cheppe_, +Village voisin de Songi, d'où elle avoit ensuite disparu. Quoiqu'il en +soit, on n'en a plus entendu parler depuis. + +Il y a beaucoup plus d'obscurité encore sur ce qui a précédé l'arrivée +de ces deux enfans en Champagne, Mlle. le Blanc n'en conserve que des +souvenirs éloignés & confus. Je rapporterai cependant tout ce que j'ai +pû tirer d'elle par les différentes questions que je lui ai faites à +loisir & en différens tems, depuis que je la connois, & je tacherai d'en +tirer des conjectures vraisemblables sur le païs où elle est née, & sur +les avantures qui ont pû la conduire en Champagne. Revenons à la suite +de son histoire. + +Les cris de gorge qui lui servoient de langage, ne furent pas, je pense, +le plus rare sujet des mauvais traitemens qu'elle eut quelquefois à +essuyer. C'étoit quelque chose d'effrayant, surtout ceux de colère ou de +frayeur: j'en puis juger sur un des plus petits de joie ou d'amitié +qu'elle contrefit devant moi, & qui n'auroit pas laissé de m'épouvanter +si je n'eusse été prévenue. Mais les plus terribles étoient lorsque par +une horreur qui lui étoit naturelle, quelqu'un qu'elle ne connoissoit +pas, l'approchoit & vouloit la toucher: on en vit une rude expérience +chez M. de Beaupré, aujourd'hui Conseiller d'État, & alors Intendant de +Champagne. Il s'étoit fait amener la petite Sauvage chez lui, peu de +temps après qu'elle eut été déposée à l'Hôpital-général de St. Maur à +Châlons, ou son _Extrait baptistaire_[4] fait foi qu'elle entra le 30 +Octobre 1731. Un homme à qui on rapportoit l'horreur qu'elle avoit +d'être touchée, se fit fort néanmoins de l'embrasser, malgré tout ce +qu'on put lui dire du risque qu'il couroit en l'approchant, n'étant pas +connu d'elle; l'enfant tenoit alors un filet de boeuf crud, qu'elle +mangeoit avec grand plaisir, & par précaution on la retenoit par ses +habits: dès qu'elle vit cet homme près d'elle en action de lui prendre +le bras, elle lui appliqua, tant avec sa main qu'avec son morceau de +viande, un tel coup au travers du visage, qu'il en fut étourdi & aveuglé +au point qu'à peine se put-il soutenir. Mais en même-temps la Sauvage +qui s'imaginoit que ceux qu'elle ne connoissoit pas étoient des ennemis +qui en vouloient à sa vie, ou qui craignoit le châtiment de ce qu'elle +venoit de faire, s'échappa, courut à une fenêtre, par où elle voyoit des +arbres & une rivière pour y sauter & s'y sauver, ce qu'elle eût fait si +on ne l'eût retenue. + + [4] Voyez ci-après _l'Extrait baptist._ Nº. 1. + +Le plus difficile à réformer en elle, & peut-être le plus dangereux, ce +fut la nourriture des viandes crues & saignantes, ou de feuilles, +branches & racines d'arbres; son tempérament & son estomac accoutumés +par l'usage continuel à des alimens cruds & remplis de leur suc naturel, +ne pouvoit se faire à des nourritures plus délicates, que la cuisson +rend indigestes, suivant l'aveu de plusieurs Médecins. Pendant qu'elle +fut au Château de Songi, & même pendant les deux premières années +qu'elle fut à l'Hôpital St. Maur de Châlons, M. le Vicomte d'Epinoy, qui +en prenoit soin, avoit donné ordre de lui porter de temps en temps ce +qu'elle aimoit le mieux en racines & fruits cruds; mais elle fut privée +en cette Communauté presque totalement de viandes & de poissons cruds, +qu'elle trouvoit abondament au Château de Songi. Il paroit surtout +qu'elle aimoit le poisson, soit par goût, soit par l'habitude & la +facilité qu'elle avoit acquise dès son enfance de l'attraper dans l'eau +plus aisément que le gibier sur la terre à la course. M. de L.. se +souvient que deux ans après sa prise elle conservoit encore ce goût pour +attraper le poisson dans l'eau, & m'a conté, qu'un jour qu'il étoit au +Château de Songi avec le Vicomte d'Epinoy qui y avoit fait amener la +petite Sauvage, elle ne s'apperçut pas plûtôt qu'on avoit ouvert une +porte qui donnoit sur un étang de la grandeur de plusieurs arpens, +qu'elle courut s'y jetter tout habillée, se promena en nageant de tous +côtés, & s'arrêta sur une petite isle, où elle mit pied à terre pour +attraper des grenouilles, qu'elle mangea tout à son aise. Ceci me +rappelle un trait assez plaisant que je tiens d'elle-même. + +Lorsque M. d'Epinoy étoit à Songi, & qu'il y venoit compagnie, il se +plaisoit d'y faire amener cette enfant, qui commençoit à s'aprivoiser, & +dans laquelle on commençoit à découvrir une humeur fort gaie, & un +caractère de douceur & d'humanité que des moeurs sauvages & féroces, +nécessaires à la conservation de sa vie, n'avoient pas entièrement +effacé; puisque hors les cas où elle paroissoit craindre qu'on ne voulût +lui faire quelque tort, elle étoit fort traitable & de bonne humeur. Un +jour donc qu'elle étoit au Château, & présente à un grand repas, elle +remarqua qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'elle trouvoit de meilleur: +tout étant cuit & assaisonné. Elle partit comme un éclair, courut sur +les bords des fossés & des étangs, & rapporta plein son tablier de +grenouilles vivantes, qu'elle répandit à pleines mains sur les assiettes +des convives, en disant, toute joyeuse d'avoir trouvé de si bonnes +choses, _tien man man, donc tien_; ce qui étoit alors presque les seules +syllabes qu'elle pût articuler. On peut bien juger des mouvemens que +cela causa parmi ceux qui étoient à table, pour éviter ou rejetter à +terre les grenouilles qui sautoient par-tout. La petite Sauvage, toute +étonnée de ce qu'on faisoit si peu de cas d'un mets si exquis, ramassoit +avec soin toutes ses grenouilles éparses, & les rejettoit dans les plats +& sur la table: la même chose lui est arrivée plusieurs fois en +différentes compagnies. + +Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés qu'on la désaccoûtuma des +nourritures crues, & que petit à petit on la restreignit aux nôtres. Les +premiers essais qu'elle fit pour s'accoûtumer à celles où il y avoit du +sel, comme aussi à boire du vin, lui firent tomber toutes les dents, qui +furent gardées, dit-elle, de même que ses ongles, par curiosité. Ses +dents sont revenues, & elles sont à présent comme les nôtres; mais sa +santé ne revint pas, & est restée jusqu'aujourd'hui très-delabrée. Elle +ne fit plus que passer d'une maladie mortelle à une autre, toutes +causées par des douleurs insuportables dans l'estomac & dans les +entrailles, & surtout dans la gorge, qui étoit rétrécie & desséchée, ce +que les Médecins attribuoient au peu d'exercice & au peu de nourriture +qu'avoient ces parties par proportion à celle qu'elles avoient eu dans +l'usage des viandes crues. Ces douleurs lui causoient souvent des +contractions de nerfs dans tout le corps, & des épuisemens qu'aucune de +ces nourritures cuites ne pouvoient reparer. Ce fut peut-être par +quelques-uns de ces accidens qui la menaçoient d'une mort prochaine, +qu'on crut devoir avancer son _baptême_[5]. Elle n'a conservé aucun +souvenir de cette cérémonie; elle dit seulement avoir oüi dire depuis, +qu'elle devoit avoir pour Parrein & Marreine M. de Beaupré, Intendant de +Champagne, & une Dame qu'on appelloit Me. Dupin, ou M. l'Evêque de +Châlons (M. de Choiseul) & Me. de Beaupré, l'Intendante; mais qu'à leur +défaut, & en leur nom, ce fut l'Administrateur & la Supérieure de +l'Hôpital de St. Maur, qui la tinrent sur les fonds & la nommèrent, +ainsi qu'elle m'a dit, Marie-Angelique Memmie le Blanc. Le nom de +Memmie, qui est celui du premier Evêque de Châlons, lui fut donné, +dit-elle, parce qu'elle étoit venue de bien loin chercher la foi dans le +Diocèse où ce Saint l'avoit apportée autrefois; mais on voit par son +Extrait baptistaire que son Parrein portoit ce même nom. + +Il y avoit peu d'apparence de sauver la vie de Mlle. le Blanc: son mieux +étoit une langueur qui la faisoit paroître comme mourante. Je tiens de +M. de L.. que M. d'Epinoy, qui la vouloit conserver à quelque prix que +ce fût, lui envoya un Médecin, qui ne sachant plus qu'ordonner, insinua +qu'il faloit de tems en tems & comme en cachette lui donner de la viande +crue. On lui en donnoit, dit-elle; mais elle ne faisoit que la mâcher +pour en tirer le suc & le jus, ne pouvant plus avaler la chair même. +Quelquefois une Dame de la maison qui l'aimoit beaucoup, lui apportoit +un poulet ou un pigeon vivant, duquel elle suçoit d'abord le sang tout +chaud, ce qui lui servoit, ajoute-t'elle, comme d'un baume qui +s'insinuoit partout, adoucissoit l'acreté de sa gorge desséchée, & lui +redonnoit des forces. Ce fut avec toutes ces peines & ces petites +échappées, que Mlle. le Blanc s'est peu à peu dèsaccoûtumée de viande +crue, & s'est enfin habituée aux viandes cuites, telles que nous les +mangeons, & si parfaitement, qu'elle a aujourd'hui de la répugnance pour +ce qui est crud. + + [5] Voyez _l'Extrait baptistaire_ ci-après, Nº. 1. + +Tant que vêcut M. le Vicomte d'Epinoy, qui vouloit toujours voir sa +petite Sauvage, lorsqu'il étoit à Songi, il la tint en Communauté, soit +à Châlons, soit à Vitri-le-François. Je juge qu'il ne vécut pas +long-temps après sa prise, puisqu'il n'est fait aucune mention de lui +entre les personnes désignées pour Parreins & Marreines de cette enfant, +qui fut baptisée sept ou huit mois après; & que s'il eût vêcu alors, il +y a bien de l'apparence qu'il en eût été le Parrein. Ce qu'il y a de +certain, au rapport de M. de L.. c'est qu'après la mort de M. d'Epinoy, +la petite le Blanc fut mise dans un Couvent à Chalons, & qu'au premier +voyage que Madame d'Epinoy la veuve, fit à Songi, ledit Sieur de L.. qui +l'y accompagnoit, lui persuada de retirer cette jeune fille auprès +d'elle où elle lui seroit moins à charge que de la tenir toujours dans +des Couvents; cette Dame fut à Châlons dans ce dessein avec M. de L.. +Ils trouverent la Dlle le Blanc assez formée & assez adroite à plusieurs +ouvrages propres à son sexe, pour pouvoir rendre quelques petits +services à cette Dame; mais la Superieure de cette Maison, on ne sçait +par quel motif, si ce n'est par le danger du salut que cette enfant +pouvoit courir dans le grand monde, détourna Madame d'Epinoy de la +retirer, lui rapportant quelques petits traits qui ressentoient encore +l'ancien amour de la liberté pour courir dans l'eau & monter sur les +arbres. Cette Dame craignant que la petite fille ne fût de trop +difficile garde, ne songea plus à la prendre chez elle. Ce fut ensuite +M. de Choiseul, Evêque de Châlons, qui en prit soin dans une Communauté +où elle avoit déja été, & où ce Prélat chargea M. Cazotte, son grand +Vicaire, de veiller à son instruction. + +Après y avoir passé plusieurs années & postulé pour s'y faire +Religieuse, Mlle le Blanc prit du dégoût pour cette maison, par une +sorte de honte d'y vivre avec des personnes qui se souvenoient de +l'avoir vue au sortir des Bois, avant qu'elle fut apprivoisée, & qui le +lui faisoient sentir durement. Elle obtint d'aller dans un autre Couvent +à Ste Menehould. A son arrivée en cette ville, au mois de Septembre +1747, M. de la Condamine de l'Académie des Sciences, la trouva dans +l'Hôtellerie où elle venoit de descendre; il y dina avec elle & +l'Hôtesse, & s'entretint avec la Dlle le Blanc, sans qu'elle sçût qu'il +la cherchoit, ni qu'elle fût l'objet de sa curiosité. Elle lui apprit +les obligations qu'elle avoit à Mgr. le Duc d'Orléans, qui payoit sa +pension depuis qu'il l'avoit vue en passant à Châlons au retour de Metz +en 1744. Elle témoigna beaucoup de regret d'avoir été détournée de +profiter des offres que ce Prince charitable lui avoit faites alors, de +la faire venir dans un Couvent de Paris. M. de la Condamine promit à +Mlle le Blanc d'être l'interprète de ses sentimens auprès de S. A. S. En +effet, le Prince informé par lui de la situation de la Dlle le Blanc, & +sur le témoignage que le grand Vicaire de Châlons rendit de sa conduite, +la fit venir à Paris, la plaça aux Nouvelles Catholiques de la rue +Sainte Anne, l'y alla voir & l'interrogea lui-même pour savoir si elle +étoit bien instruite. Ce fut là qu'elle fit sa première Communion & +qu'elle fut confirmée. Transferée depuis à la Visitation de Chaillot, +toujours sous les auspices de feu Mgr. le Duc d'Orléans, elle se +disposoit à se faire Religieuse, lorsqu'un coup qu'elle reçut à la tête, +par la chute d'une fenêtre, & une longue maladie qui suivit cet +accident, la mirent dans le plus grand danger. On désespéra de sa vie, & +sur l'avis du Médecin, envoyé par le Prince, elle fut transportée par +son ordre à Paris aux Hospitalieres du Faubourg S. Marceau, où elle +étoit plus à portée des secours qu'exigeoit son état. Mgr. le Duc +d'Orleans eut la bonté de la recommander à la Supérieure & aux +Infirmieres, & de s'engager à payer outre sa pension, tous les remèdes & +les secours qui seroient jugés nécessaires. Ce Prince a reçu sans doute +le prix de sa charité en l'autre monde; mais Mlle le Blanc n'en a pas +beaucoup profité en celui-ci. Elle se trouvoit en quelque sorte +abandonnée dans une maison où l'on avoit eu l'espérance d'avoir par son +moyen un Prince pour Protecteur, & en lui une bonne caution pour la +pension; mais restée infirme & languissante dans ce même lieu, où l'on +avoit perdu ces points-de-vûe, sans aucune ressource de famille ni +d'amis, pour l'assister pendant sa maladie, ni même au cas qu'elle +revint en santé, je laisse à juger quelles pouvoient être ses +refléxions, & combien d'inattentions, de mortifications même, elle eut à +essuyer de la part de ceux qui craignoient de n'être pas payés de ce +qu'ils avançoient pour elle. C'est dans de si tristes circonstances que +je la vis pour la première fois au mois de Novembre 1752. Elles +n'étoient guères plus favorables, lorsqu'ayant recouvré un peu de force, +elle put me venir dire elle-même que Mgr. le Duc d'Orléans, héritier des +vertus de son pere, s'étoit chargé de payer les neuf mois de sa pension +échus depuis la mort de ce Prince, & qu'on lui faisoit espérer qu'elle +seroit comprise sur l'état de S. A. S. pour 200 liv. de pension viagère; +à quoi elle ajouta, que comme ce dernier article ne seroit décidé que +dans le mois de Janvier suivant, elle avoit accepté en attendant une +petite chambre, qu'une personne qu'elle me nomma lui avoit offerte. +Mais, lui dis-je, de quoi vivre dans cette chambre pendant deux mois, & +peut-être plus, convalescente comme vous êtes? Pourquoi, dit-elle, avec +une confiance qui m'étonna, Dieu me seroit-il venu chercher & tirer +d'entre les bêtes farouches, & me faire Chrétienne? Seroit-ce pour +m'abandonner quand je le suis, & pour me laisser mourir de faim? Cela +n'est pas possible. Je ne connois que lui; il est mon pere; la Ste. +Vierge est ma mere: ils auront soin de moi. Le plaisir que j'ai à +rapporter cette réponse, me paye avec usure de la peine que j'ai prise à +mettre en ordre tout ce que l'on vient de lire, & que je terminerai par +donner un extrait des réponses de Mlle le Blanc aux différentes +questions que je lui ai faites depuis que je la connois, sur ce qu'elle +a pû se rappeller de ses premières années. J'y joindrai les conjectures +que j'ai promises sur le païs où elle est née, & sur les événemens qui +ont pû la conduire en France, & préparer l'avanture singulière de sa +découverte & de sa prise. + +Mlle le Blanc avoue qu'elle n'a commencé à réfléchir que depuis qu'elle +a reçu quelque éducation; & que tout le temps qu'elle a passé dans les +bois, elle n'avoit presque d'autres idées que le sentiment de ses +besoins, & le désir de les satisfaire. Elle n'a mémoire ni de pere ni de +mere, ni d'aucune personne de sa Patrie, ni presque de ton païs même; si +ce n'est, qu'elle ne se rappelle point d'y avoir vû des maisons, mais +seulement des trous en terre, & des espèces de huttes comme des baraques +(c'est son terme) où l'on entroit à quatre pattes; elle a même idée que +ces huttes étoient couvertes de neige. Elle ajoute qu'elle étoit souvent +sur les arbres, soit pour se garantir des bêtes féroces, soit pour mieux +découvrir de loin les animaux proportionnés à ses forces & à ses +besoins, & de-là se jetter dessus pour en faire sa nourriture. Ces +premières traces, cette idée de sa première habitation, étoient si +fortement gravées dans son cerveau, que dans le temps où elle commençoit +à entendre le François, mais où elle ne pouvoit encore s'exprimer; ce +qui ne lui arriva que long-temps après sa prise, lorsqu'on lui demandoit +d'où elle étoit, & qui étoient ses pere & mere, elle montroit un arbre, +si elle étoit à portée de le faire, & la terre qui étoit au pied. Le +seul événement de son enfance dont elle ait conservé un léger souvenir, +c'est que lorsqu'elle étoit, dit-elle, bien petite, elle avoit vû dans +la mer ou dans la rivière, elle n'a pû me dire lequel, une grosse bête +qui nageoit avec deux pattes comme un chien, que sa tête étoit ronde +comme celle d'un dogue, avec de grands yeux étincellans; que la voyant +venir à elle comme pour la dévorer, elle s'étoit sauvée à terre, & +s'étoit enfuie bien loin. Je lui demandai si cette bête n'avoit que deux +pattes; si elle avoit du poil, & de quelle couleur elle étoit: elle me +dit, qu'elle ne s'étoit pas donné le temps de la bien examiner, mais +qu'elle n'avoit vû que deux pattes dont la bête battoit l'eau; qu'elle +sembloit dehors à mi-corps, tout le reste étant sous l'eau; qu'il lui +paroissoit qu'elle avoit vû du poil qui étoit gris-noirâtre & court, à +peu-près, ajouta-t-elle, comme ces chiens qui ont le poil raz. + +Cette description, si ressemblante à celle du Loup marin[6], cette forte +inclination que Mlle le Blanc a conservé pendant plusieurs années depuis +son séjour en France, pour se jetter dans l'eau, d'y pêcher à la main, +d'y nager comme un poisson malgré le froid & la glace, de ne manger rien +que de crud; les défaillances & les évanouissemens qu'elle éprouvoit +dans les premiers temps à la chaleur du feu ou du soleil, me paroissent +des preuves certaines qu'elle est née dans le Nord aux environs de la +mer glaciale, où se fait la pêche des Loups marins. Et plusieurs autres +observations, dont je ferai le Lecteur juge, me font soupçonner qu'elle +est de la nation des Esquimaux, qui habitent la terre de Labrador, au +nord du Canada. + + [6] Voyez l'_Extrait des Voyages_ de la Hontan, Nº. 6. + +Mlle le Blanc convient qu'il y a plusieurs choses, dans ce qu'elle m'a +raconté à diverses reprises, dont elle n'oseroit assurer avoir conservé +un souvenir distinct & sans mêlange des connoissances qu'elle a acquises +depuis qu'elle a commencé à réfléchir sur les questions qu'on lui fit +alors, & qu'on a continué de lui faire depuis. + +Cependant elle a toujours dit ou fait entendre, lorsqu'elle parloit à +peine François, qu'elle avoit passé deux fois la mer; elle l'assura +positivement à M. de la Condamine en 1747. Quant à ce qu'elle a dit +quelquefois qu'elle a été long-temps sur mer, parce que le Vaisseau +s'arrêtoit en différentes Isles, elle sent bien aujourd'hui que ce ne +peut être là qu'une répétition de quelque commentaire qu'elle a entendu +faire sur ses avantures. Je tiens de M. de L.. qu'il a oui dire chez M. +le Vicomte d'Epinoy, que les deux petites Sauvages avoient même été +vendues dans quelqu'une des Isles d'Amérique; qu'elles faisoient le +plaisir d'une Maîtresse, mais que le mari ne pouvant les souffrir, la +Maîtresse avoit été obligée de les revendre & de les laisser rembarquer, +soit dans leur premier Vaisseau, soit dans quelqu'autre. Ces +circonstances cadrent assez à celles qui sont rapportées dans la Lettre +déja citée, imprimée dans le Mercure de France; mais on voit bien, +encore une fois, que ces détails ne peuvent être que le résultat des +conjectures, plus ou moins probables, que l'on forma sur les premiers +signes & les premiers discours qu'on put tirer de la jeune Fille quand +elle commença de parler François, quelques mois après qu'elle eut été +trouvée, & qu'il est bien difficile de compter sur les circonstances +d'un récit aussi détaillé, qui ne pourroit avoir été fait que par +signes. + +Je ne sais si on doit faire beaucoup plus de fond sur le prétendu +souvenir de Mlle le Blanc, qu'il y avoit sur le Vaisseau qui l'a +transportée, des gens qui entendoient son langage, qui ne consistoit +qu'en cris aigus & perçans, formés dans la gorge, sans aucune +articulation ni mouvement de lèvres. Quant à ses deux embarquemens dont +elle a conservé une idée assez distincte, & sur quoi elle n'a jamais +varié; ce qui semble confirmer leur réalité, ainsi que celle de quelque +séjour dans un païs chaud, tel que nos Isles de l'Amérique, c'est que +les cannes de sucre & la cassave ou le manioc, que l'on sçait être des +productions des climats les plus chauds, ne lui sont pas des objets +inconnus; qu'elle se rappelle d'en avoir mangé, & qu'elle les saisit +avidement lorsqu'on les lui présenta la première fois en France[7]. +J'insiste sur ces circonstances, parce qu'elles rendent plus compliquées +les avantures qui ont pû conduire Mlle le Blanc des terres Arctiques, +dont il paroît qu'elle est originaire, dans les Isles Antilles, & de là +en Europe sur la frontière de France. + + [7] Voyez la Lettre du Mercure de Decembre 1731. Nº. 2. + +Elle & sa compagne attrapoient elles-mêmes le poisson, soit dans la mer, +soit dans les lacs ou rivières; car Mlle le Blanc n'a pû m'en faire la +distinction, ni m'en dire autre chose, si ce n'est que quand elles +appercevoient dans l'eau quelques poissons, ayant la vûe très-perçante +en cet élément, elles s'y jettoient, & remontoient sur l'eau avec le +poisson pour l'éventrer, le laver & le manger tout de suite, & +retournoient en chercher d'autre. C'étoit donc au bord d'une rivière, +ou, si c'est en mer, ce ne pouvoit être que lorsque le vaisseau étoit à +l'ancre dans un port, ou dans une rade, qu'elles pêchoient de la sorte; +& une de ses avantures me le confirme; car elle me dit, qu'un jour elle +se jetta dans la mer, non pour pêcher, comme il paroît, puisqu'elle ne +vouloit pas revenir, mais pour s'enfuir à cause de quelques mauvais +traitemens; & qu'après avoir nâgé bien longtemps, elle gagna enfin un +rocher escarpé, où elle grimpa, dit-elle, comme un chat; on l'y suivit +en chaloupe ou en canot, & on eut bien de la peine à la reprendre, après +l'avoir trouvé cachée dans des buissons. Toutes ces circonstances +désignent que le Vaisseau étoit près de terre, si toutefois cette +avanture n'est pas cette échappée dont nous avons parlé plus haut, & +dont M. de L.. fut témoin à Songi. + +Il paroît qu'à cause de cette fuite ou d'autres pareilles, on renferma +les petites Sauvages au fond de calle du Vaisseau; mais cette précaution +pensa leur devenir funeste, & à tout l'équipage. Se sentant si près de +l'eau, leur élément favori, elles s'avisèrent de gratter avec leurs +ongles pour faire un trou au Navire, & pouvoir s'enfuïr par-là dans +l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel ouvrage pour y remédier, & +éviter un naufrage certain. Cette tentative fit qu'on enchaîna les deux +petites Sauvages, de manière qu'elles ne pussent recommencer leur +manoeuvre. + +De-là on peut juger que la garde de ces enfans demandoit bien des soins, +qu'augmentoient sans doute leur aversion d'être touchées. Selon ce que +dit Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas aisée à ceux qui les +gouvernoient; car soit qu'elles tinssent d'origine cette horreur +qu'elles avoient d'être touchées[8], ou du souvenir de leur enlévement +ou de la crainte de mauvais traitemens, elles entroient en fureur +lorsqu'elles voyoient quelqu'un approcher d'elles, & il falloit se +précautionner contre leurs armes & leurs ongles, ou à leur défaut, +contre les coups de poings assenés avec une force de bras bien +supérieure à celle des enfans de leur âge. + + [8] Voyez _Relation de la Hontan sur les Esquimaux_; ci-après Nº. 5. + +Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne, elles avoient pour armes, au +rapport de Mlle le Blanc, un bâton court d'une grosseur proportionnée à +la force de leurs mains au bout duquel étoit une boule de bois très-dur; +le tout en forme de masse d'armes, & une espéce de serpette crochue de +Jardinier, ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais à deux lames plus +larges, se repliant chacune de leur côté sur un manche de bois: celle-ci +leur servoit particulièrement à dépecer & éventrer les animaux qu'elles +prenoient, ou à se défendre de près. Elles portoient ces armes, +dit-elle, dans une espèce de sac[9], ou pôche attachée à une large +ceinture de peau, qui leur venoit jusques près les genoux. Sur ce que je +lui demandai si cet habillement ne l'empêchoit pas de monter sur les +arbres dont elle m'avoit parlé, elle me dit que non, parce qu'en pareil +cas elles tenoient le derrière de cet habit avec leurs dents. Comme je +m'informai plus curieusement de cet habit & de ses autres ornemens pour +les mieux reconnoitre dans les desseins que j'ai qui représentent des +Esquimaux, elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M. le Vicomte d'Epinoy +ses premiers habits, ses armes, son collier & pendans; qu'il y avoit +quelques caractères inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient pû +faire mieux reconnoître sa Nation; mais que tout cela avoit été gardé +comme une curiosité chez le Vicomte d'Epinoy, où elle a continué de les +voir & même de les porter plusieurs fois. Cependant M. de L.. m'a dit +qu'il n'avoit point eu connoissance de ces armes; mais j'ai déja +remarqué qu'il ne la vit pour la première fois dans cette même maison +que deux ans après sa prise. Elle avoit alors pour habit une espèce de +tunique; ou, comme elle dit elle-même, une jacquette de toile qui, selon +M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant une porte ouverte, de prendre sa +course, & s'aller jetter dans un étang de plusieurs arpens, de s'y +promener en nageant de tous les côtés, & de s'y arrêter, sur un peu de +terre à sec qu'elle y trouva, pour y manger des grénouilles. + + [9] Voyez _l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis_, Nº. 4. + +Il paroit qu'après l'évasion de ces deux enfans, de tel endroit que ce +soit, encore incapables d'autres vûes & desseins, que de conserver leur +vie & leur liberté, elles ne suivirent d'autres routes que celles que le +hazard ou le besoin leur présentoient. La nuit où, selon Mlle le Blanc, +elles voyoient bien plus clair que le jour; ce qui ne doit pas être pris +au pied de la lettre (& ses yeux ont encore un peu de cette propriété) +elles couroient pour chercher à manger ou à boire. Le petit gibier au +gîte, & les racines d'arbres, étoient leurs provisions, leurs armes & +leurs ongles leur servant de pourvoyeur & de cuisinier. Elles passoient +le jour, selon les lieux, dans des trous ou buissons, ou sur des arbres; +c'étoit leur refuge contre les bêtes sauvages, quand elles en +appercevoient; c'étoit leur donjon ou gueritte pour regarder au loin +s'il n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis à craindre en +descendant: & c'étoit là qu'elles attendoient, comme à l'affut, qu'il +passât quelque gibier, pour s'élancer dessus, ou le poursuivre. La +Providence qui fournit à toutes les créatures tous les instincts & +propriétés naturelles pour la conservation de leur espèce, avoit donné à +celles-ci une mobilité d'yeux inconcevable; leurs mouvemens étoient si +prompts & si rapides, qu'on peut dire que dans un même moment elles +voyoient de tous les côtés, sans presque remuer la tête. Le peu qui +reste de cette habitude à Mlle le Blanc est encore étonnant lorsqu'elle +le veut montrer; car le reste du temps ses yeux sont comme les nôtres; +par bonheur, dit-elle, car on a eu bien de la peine à leur ôter ce +mouvement, & on a souvent perdu l'espérance d'y réussir. + +Les arbres étoient aussi leurs lits de repos, ou plutôt leurs berceaux; +car, selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y dormoient tranquillement, +se tenant assises, & vraisemblablement à cheval sur quelques branches, +se laissant bercer par les vents, & exposées à toutes les injures de +l'air, sans autre précaution que celle de se servir d'une de leurs mains +pour s'arcbouter ou s'affermir, tandis que l'autre main leur servoit de +chevet. + +Les rivières les plus larges n'interrompoient point leur course, soit de +jour ou de nuit; elles les traversoient sans crainte; elles y entroient +d'autres fois seulement pour boire, ce qu'elles faisoient en mettant +leur menton dans l'eau jusqu'à la bouche, & humant ou suçant l'eau à la +façon des chevaux; le plus souvent c'étoit pour y pêcher à la main les +poissons qu'elles voyoient au fond: elles les apportoient à terre dans +leurs mains & dans leur bouche pour les vuider, les écorcher & les +manger, comme je l'ai rapporté plus haut. + +Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc que j'avois peine à croire qu'on +put se retirer d'une riviere profonde, ainsi qu'elle me l'assuroit, sans +s'aider des mains & du souffle, elle me répondit qu'indépendamment de +cela elle revenoit toujours sur l'eau,[10] & qu'elle n'avoit besoin pour +y réussir, que du plus petit souffle, comme elle l'avoit encore éprouvé +il n'y avoit qu'environ 4 ans. Elle m'en dépeignoit la maniere, en se +tenant debout les deux bras étendus & élevés, comme si elle eût tenu +quelque chose hors de l'eau, le bout de son mouchoir dans ses dents en +guise de poisson, & avec cela soufflant alternativement, mais doucement +& sans discontinuer des deux coins de sa bouche, ainsi à peu près que +fait un fumeur par un seul coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre. Ce +fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le raconte, qu'elle & sa compagne +traversèrent la Marne pour arriver à Songi, où elle fut prise de la +maniere que je l'ai rapporté. + + [10] _Extrait de Lettre de Me. Duplessis._ Nº. 4. + +Il reste à tirer de tous ces faits, qui ne sont pas également certains, +des conjectures vraisemblables sur la maniere dont les deux petites +sauvages ont pu être transportées dans notre continent & n'être +découvertes qu'auprès de Châlons en Champagne. + +Indépendamment de l'aversion naturelle qu'avoit Mlle. le Blanc pour le +feu, de son inclination à se plonger dans l'eau par le tems le plus +froid, de son goût dominant pour le poisson crud, qui faisoit son +aliment favori, & des autres remarques précédentes qui ne permettent pas +de douter qu'elle ne soit née dans les pays septentrionaux voisins de la +mer glacialle, sa couleur blanche & semblable à la notre achève de +décider la question sans équivoque, puisqu'il est constant que tous les +peuples originaires de l'intérieur de l'Afrique & des climats chauds ou +temperés de l'Amérique sont ou noirs ou rougeatres ou bazanez. S'il +n'étoit question que d'imaginer comment deux jeunes sauvages des terres +Arctiques ont pu passer en France, mille conjectures différentes, +également probables, pourroient satisfaire à cette question. Ce qui la +rend plus difficile à résoudre ce sont non-seulement les deux divers +embarquemens dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir, mais encore son +passage & son séjour en des pays où il y avoit des cannes de sucre & de +la cassave; aussi bien que la couleur noire artificielle dont on la +trouva peinte. Il n'est pas ici question de faire un Roman ni d'imaginer +des avantures, mais où la certitude manque on doit chercher la +vraisemblance. Parmi les différentes conjectures que l'on peut faire +pour lier ces différens faits, voici ce me semble une des plus simples & +des plus vraisemblables. + +On sçait que presque toutes les nations de l'Europe qui ont des colonies +en Amérique, sont obligées d'y transporter des esclaves pour la culture +des terres & la préparation des productions qu'on en retire, telles que +le sucre, l'indigo, le tabac, le cacao, le café &c. Les Negres +transportés d'Afrique en Amérique, dans un climat semblable au leur +n'ont aucune peine à s'y accoutumer & y réussissent très bien; mais on a +tenté sans succès d'y naturaliser des sauvages des pays septentrionaux. +Les Anglois, les Hollandois, les Danois ont comme nous des colonies dans +plusieurs des Isles Antilles, & ils ont plus d'une fois enlevé des +sauvages Esquimaux qui habitent la terre de Labrador au nord du Canada. +Je supose qu'un Capitaine de navire parti de la Nort-Hollande, du nord +de l'Ecosse ou de quelque port de Norvége, ait enlevé des esclaves dans +les terres Arctiques, ou dans la terre de Labrador, & qu'il les ait +transportés pour les vendre dans quelqu'une des colonies Européenes des +Isles Antilles, elles y auront vû & mangé des cannes de sucre & du +manioc. Le même Capitaine peut avoir ramené quelques uns de ces esclaves +en Europe, soit qu'il n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement, +soit par caprice ou par curiosité, & la jeunesse de nos deux petites +sauvages peut fort naturellement leur avoir valu cette préférence; dans +ce cas il est probable qu'il les aura vendues ou données en présent, à +son arrivée en Europe. Il est encore assez vraisemblable que par +plaisanterie ou par fraude on se soit avisé de les peindre en noir: +c'étoit le moyen de les faire passer pour esclaves de Guinée, & de +n'avoir point de compte à rendre de leur enlevement. Il y a en Amérique +une plante dont on tire une eau claire & transparente qui appliquée sur +la peau la noircit parfaitement, il est vrai que cette couleur se passe +au bout de neuf ou dix jours, mais on peut la rendre plus durable en +mettant plusieurs couches & en y mêlant divers ingrédients. Jusqu'ici +nous n'avons rien suposé que de plausible, le reste approche beaucoup +plus de la certitude & même de l'évidence. + +Il est incontestable que de façon ou d'autre ces deux enfans ont été +transportés en Europe par mer. Or plus on suposera le lieu de leur +débarquement voisin de celui où elles ont été trouvées, plus on +retranchera du merveilleux de leur histoire. Qu'elles ayent été vendues +dans quelque Port du Zuyder-zée, & de-là transportées par l'Issel, ou +par les canaux, dont le païs est coupé, à l'habitation de leurs nouveaux +Maîtres, par exemple en Gueldre ou dans le païs de Clèves sur les bords +de la Moselle, on peut juger par ce qu'on a raconté de la petite le +Blanc, long-temps après sa prise, combien elle & sa compagne devoient +être de difficile garde, & qu'au premier moment qu'elles auront trouvé +le moyen de s'échapper, elles n'en auront pas manqué l'occasion. Le païs +est fort couvert: une fois qu'elles auront pû gagner la forêt des +Ardennes, le reste s'explique de lui-même. On a vû qu'elles passoient +les journées sur les arbres, qu'elles savoient se procurer leur +nourriture, & qu'elles ne marchoient que la nuit. Elles auront erré au +hazard, ou plutôt leur instinct les aura portées à s'avancer du côté où +elles avoient vû le soleil pendant le jour, & sur-tout vers le point de +l'horison, où elles le perdoient de vûe le soir, & où un reste de +lumière, après son coucher, les guidoit, à l'heure où elles avoient +coûtume de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles passèrent la Marne à +la nage. Cette marche pendant plusieurs mois, sans avoir fait peut-être +50 lieues en droite ligne, dans un païs de bois, les aura conduites vers +le Midi & le Couchant en Lorraine, & de Lorraine en Champagne, dans le +canton où on les a trouvées: & tout ce qu'on a vû dans les récits de +Mlle le Blanc s'expliquera facilement. + +On pourroit encore simplifier les conjectures précédentes, en supposant +les deux petites Sauvages, transportées des terres Artiques aux Antilles +Françoises, comme à Saint Domingue, à la Guadaloupe, ou à la Martinique, +ont été achêtées là par quelque François, qui peu de temps après sera +repassé en France avec sa famille, se sera établi en Lorraine, & y aura +conduit ces deux enfans. Il est clair qu'elles n'auront pas tardé à +s'échapper. On expliqueroit par-là fort naturellement comment la petite +le Blanc a paru entendre quelques mots François, & en estropier quelques +autres presqu'aussi-tôt après sa prise; comment on a pû conjecturer par +ses signes, & ensuite par ses discours, qu'elle avoit été auprès d'une +Dame; qu'elle avoit vû faire de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle +supposition n'éxige qu'un assez court intervalle de temps, comme de +douze ou quinze jours entre son évasion de chez ses Maîtres en Lorraine, +& sa rencontre à Châlons, & l'on en expliquera d'autant mieux comment sa +couleur noire duroit encore, quoiqu'elle eût passé au moins une rivière +à la nâge. Je ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit bien +surprenant que ces deux enfans ayant été trouvées si près du lieu d'où +elles s'étoient enfuies; & le fait étant devenu public, leurs Maîtres ne +se fussent pas fait connoître: cependant cette objection n'est pas sans +réplique. Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse, degoûtés d'elles, & +ayant perdu l'espérance de les apprivoiser, ne furent-ils pas fâchés +d'en être debarrassés, & ne firent aucune demarche pour les retrouver, +ou du moins n'insistèrent pas sur la restitution. Ceci devient plus +qu'une conjecture, depuis que j'ai appris par M. de L.. qu'on avoit +réellement fait des perquisitions du côté de la Hollande, autant qu'il +s'en peut souvenir, & fait redemander la jeune Sauvage à feu M. +d'Epinoy, qui ne voulut pas la rendre; ce qui prouve toujours qu'elle ne +fut pas reclamée avec beaucoup de vivacité. + +Si on connoissoit une Nation à qui les cris de gorge aigus & perçans, +familiers à Mlle le Blanc, tint lieu de langage, on connoîtroit +précisément sa Patrie; mais elle ne pourroit avoir été transférée de-là +en France que par quelque évènement semblable à ceux que nous venons +d'indiquer. On prétend que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée dans +le Mercure, que la petite Sauvage fut redemandée; mais je n'ai pû +découvrir précisément de quelle part. Il n'eût pas été difficile alors +de remonter à la source, & l'on eût été beaucoup plus exactement informé +de son histoire. Il est peut-être encore temps; & cette Relation en +devenant publique, pourra donner de nouvelles lumières. C'est une des +raisons qui m'ont déterminée à la rediger. + +J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup d'apparence que Mlle le Blanc est de +la Nation des Esquimaux; mais comme les preuves que j'ai alléguées +pourroient presque également convenir aux Sauvages de Groënland, du +Spitzberg & de la nouvelle Zemble, s'il importoit de sçavoir précisément +si elle est née dans le continent de l'Amérique ou dans le nôtre +d'Europe, cela seroit encore très-possible. On sait que les Sauvages +Américains, hommes & femmes (_glabri_) ont un caractère distinctif, qui +ne permet pas de les confondre avec les Européens, les Africains, ni les +Asiatiques. + + + + + + _EXTRAIT_ + + Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale + de St. Sulpice de la Ville de Châlons + en Champagne. + +Nº. 1. + + +_L'An de grace mil sept cent trente-deux, le 16e jour de Juin, a été +baptisée par moi soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de +St. Sulpice de Châlons en Champagne, Marie-Angelique-Memmie, âgée +d'environ onze ans, dont le pere & la mere sont inconnus, comme ils le +sont même à cette fille, qui est née ou qui a été transportée dès son +bas âge dans quelque Isle de l'Amérique; d'où par les soins d'une +Providence pleine de miséricorde, elle est venue débarquer en France, & +conduite encore par la même bonté de Dieu en ce Diocèze; placée enfin +sous les auspices de Monseigneur notre Illustrissime Evêque, à +l'Hôpital-Général de St. Maur, où elle est entrée le 30 Octobre de la +précédente année. Son Parrein a été M. _Memmie le Moine_, Administrateur +dudit Hôpital; & la Marreine, Damoiselle _Marie-Nicole d'Halle_, +Supérieure du même Hôpital de S. Maur; lesquels ont signé les jours & an +que dessus. Ainsi signé, _Memmie le Moine. D'Halle. F. Couterot_, +Chanoine-Reg. Prieur, Curé._ + +Je, soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St. Sulpice, +certifie le présent Extrait conforme à son original. Délivré à Châlons +ce 21 Octobre 1750. Signé DANSAIS, Prieur, Curé de Saint Sulpice. + + + + + +_Lettre écrite de Châlons en Champagne le 9 Déc. 1731, par M. A M. N... +au sujet de la Fille Sauvage trouvée aux environs de cette Ville.[11]_ + + [11] Cette Lettre est imprimée dans le Mercure de France de Decembre + 1731. + +Nº. 2. + + +Persuadé, Monsieur, que vous ne cherchez qu'à contribuer, par vos +Mémoires, à satisfaire la curiosité du Public en tout ce qui peut +l'intéresser agréablement & utilement, j'aurai l'honneur de répondre à +votre Lettre du 2 de ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a été trouvée +aux environs de Châlons, tant sur ce que j'en ai appris, que sur ce que +j'en ai connu moi-même, pour l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai +d'abord, que pour le peu de fréquentation qu'elle a eûe avec le monde, +ne sachant encore que quelques mots François mal articulés, on ne peut +presque pas conjecturer dans quel païs elle est née; mais certainement, +par les circonstances dont je vais vous entretenir, elle n'est point de +Norvège, (comme on l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née dans les +Isles Antilles de l'Amérique, qui appartiennent aux François, comme la +Guadaloupe, la Martinique, S. Christophe, S. Domingue, &c. parce qu'un +particulier de Châlons qui a été à la Guadaloupe, lui ayant montré de la +_cassave_, ou _manioc_, qui est un pain dont se nourrissent les Sauvages +des Antilles, elle s'écria de joie sur ce pain; & en ayant pris un +morceau, elle le mangea avec grand appetit: il lui fit voir aussi +d'autres curiosités du même païs, à quoi elle prit un plaisir +extraordinaire, faisant connoître qu'elle avoit vû de semblables choses; +de sorte qu'il est à présumer qu'elle vient plutôt de ces païs-là que de +la Norvège. + +A force de la faire parler, on a sçu qu'elle a passé les mers; +qu'ensuite une Dame de qualité a pris soin de son éducation, l'ayant +faite habiller; car auparavant elle n'avoit qu'une peau qui la couvroit. +Cette Dame la tenoit enfermée dans sa maison sans la laisser voir à +personne; mais le mari de la Dame ne voulant plus la voir chez lui, pour +ne point laisser trop long-temps un objet semblable devant les yeux de +son épouse, cette Fille fut obligée de se sauver. Enfin, à la faveur de +la Lune, qu'elle appelle _la lumière de la bonne Vierge_, ne marchant +que la nuit, elle est parvenue au mois de Septembre dernier jusqu'à +Songi, Village à 4 lieues de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy, +dont vous avez, depuis peu, annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy, +fille de M. le Comte de Lannoy. + +On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût arrivée à Songi, on l'avoit vûe +au-dessus de Vitri-le-François, accompagnée d'une Négre, avec laquelle +elle se battit, parce que la Négre ne vouloit pas qu'elle portât sur +elle un Chapelet, qu'elle appelle _un grand Chime_: que la Sauvage +s'étant trouvée la plus forte, la Négre la quitta; & depuis, la Négre a +été vûe auprès du Village de Cheppe proche Songi, d'où elle a ensuite +disparu. Pour notre Sauvage, le Berger de Songi l'ayant apperçue dans +les vignes, écorchant des grenouilles, & les mangeant avec des feuilles +d'arbres, elle fut amenée par ce Berger au Château de M. d'Epinoy, qui +donna ordre au Berger de la loger, ajoutant qu'il auroit soin de sa +nourriture, &c. L'attention que ce Seigneur a eu pour elle pendant près +de deux mois, la souffrant la plus grande partie du jour à son Château, +la laissant pêcher dans ses fossés, & chercher des racines dans ses +jardins, a attiré beaucoup de monde chez lui. On remarquoit que tout ce +qu'elle mangeoit, elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins qu'elle +dépouilloit avec ses doigts aussi habilement qu'un cuisinier. On la +voyoit grimper sur les arbres plus facilement que les plus agiles +Bucherons; & quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit le chant de +différens oiseaux de son païs. Je l'ai vû moi-même dans un jardin de +Châlons, cherchant des racines dans la terre, avec l'usage seul de son +pouce & du doigt suivant, faisant ainsi des trous comme des terriers en +un moment de temps, aussi habilement que si on se fût servi d'un hoyau. + +M. l'Evêque de Châlons & M. l'Intendant l'ont vûe dans ces sortes +d'exercices. M. l'Evêque a pris soin depuis de la placer dans +l'Hôpital-général de cette Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres +habitans, de l'un & de l'autre sexe, pour les y nourrir jusqu'à l'âge de +15 à 16 ans, qu'on leur fait apprendre des mêtiers. C'est-là qu'on tâche +de l'humaniser tout-à-fait & de l'instruire. Elle mange quelquefois du +pain, ce qu'elle fait par complaisance; car il lui fait mal au coeur, +aussi-bien que tout ce qui est salé. Le biscuit & la viande cuite la +font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir où il entre de la farine. +M. l'Intendant voulut lui faire manger des bicgnets, elle n'a pû en +goûter par cette raison. Elle trouve le macaron bon, & aime +l'eau-de-vie, l'appellant un _brûle-ventre_. Pour l'eau, sa boisson +ordinaire, elle la boit dans un seau, la tirant comme une vache, & étant +à genoux. Elle ne veut point coucher sur des matelats, le plancher lui +suffit. Elle nage fort bien, & pêche dans le fond des rivières. Elle +appelle un filet _debily_, dans le patois de son païs. Pour dire, bon +jour fille, on dit, selon elle, _yas yas, fioul_, ajoutant que quand on +l'appelloit, on disoit, _riam riam, fioul_; c'est ce qui fait connoitre +qu'elle commence à entendre la signification des termes François, les +interprétant par ceux de son païs. + +Au reste, elle paroît âgée d'environ 18 ans[12], étant de moyenne +taille, avec le teint un peu bazanné: cependant sa peau au haut du bras +paroit blanche aussi-bien que la gorge; elle a les yeux vifs & bleus; +son parler est clair & brusque; elle paroit avoir de l'esprit, car elle +apprend aisément ce qu'on lui montre; cousant assez proprement. Elle +fait connoitre qu'elle sçait travailler à la tapisserie au petit point, +par la manière dont elle indique qu'il s'y faut prendre, en faisant +passer l'aiguille de dessus en dessous, & du dessous en dessus. La +Supérieure de l'Hôpital dit, qu'elle sçait bien broder; ce qu'elle a +appris de la Dame qui en avoit pris soin: mais la Fille ne peut dire +dans quel Païs ce pouvoit être, parce qu'elle ne parloit à personne, & +ne sortoit point. On l'instruit cependant dans la Religion Chrétienne; +elle dit qu'elle veut être baptisée dans le _Paradis terrestre_; terme +dont elle se sert pour signifier nos Eglises. Les Curés du voisinage de +Songy lui ont fait comprendre par des signes, qu'il ne falloit point +grimper sur les arbres, cela étant indécent à une fille, aussi s'en +abstient-elle présentement. Le bruit a couru qu'il y avoit des ordres +pour la faire venir à la Cour; on ne sait comment elle l'a pû apprendre; +mais depuis, quand on vient la voir à l'Hôpital, elle n'ose presque +paroitre, pleure & s'afflige, craignant que ce ne soit pour l'en faire +sortir, parce qu'elle s'y plaît fort, & qu'on a beaucoup d'attention +pour elle. + + [12] Il y a sûrement ici une erreur ou d'impression ou de copiste. On + voit par l'extrait de son baptême en Juin 1732, on ne lui donnoit + qu'onze ans; & elle devoit paroitre plus formée qu'une enfant de son + âge, son temperament s'étant fortifié par la vie dure qu'elle + menoit, exposée continuellement aux injures de l'air. Enfin + aujourd'hui en 1754, elle ne paroit pas avoir plus de 33 ou 34 ans, + quoiqu'elle ait eu de longues & de fréquentes maladies. + +Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pû savoir sur l'état de cette fille. +J'aurai soin de vous apprendre ses progrès spirituels, & la cérémonie de +son Baptême quand il en sera temps. J'ai l'honneur d'être, &c. + + + _Extrait d'une Lettre sur le même sujet._ + +Dans le séjour qu'elle a fait au Château & au Village de M. d'Epinoy, on +a observé que la sagesse de cette jeune Fille est à toute épreuve; +l'argent dont elle ignore la valeur & peut-être l'usage, les ménaces & +les caresses n'ont rien pû sur elle; l'approche seule d'un homme qui +veut la toucher, lui fait jetter des cris perçans, & jette dans ses yeux +& dans tout son maintien un trouble que l'on ne peut assurement pas +imiter. + +On trouve que M. l'Intendant a très-sagement fait de la faire transférer +dans un des Hôpitaux de Châlons, qu'on nomme la _Renfermerie_, pour être +plus à portée d'approfondir son état & son origine, & pour lui donner +l'éducation & les instructions dont elle paroit déja capable. + +Avant cette retraite elle étoit beaucoup plus Sauvage: ceux qui l'ont vû +courir à la campagne disent, que sa course a quelque chose d'extrêmement +singulier; son pas est court & peu avancé, mais si précipité & redoublé +avec tant de vîtesse, qu'elle suivroit l'homme le plus léger, & le +meilleur coureur Basque. + +Cependant on l'emploie aux ouvrages de la maison; elle se prête à tout +de bonne grace; rien ne paroit au-dessus de ses forces, ni contre sa +volonté, persuadée qu'elle est, qu'il faut qu'elle obéïsse pour aller +voir un jour la Sainte Vierge sa mere. + +M. l'Archevêque de Vienne passant dernièrement par cette Ville, voulut +la voir. Elle fut menée pour cela chez M. l'Intendant par des Soeurs de +la maison. Nous vîmes ce jour-là, avec une espéce d'horreur, cette fille +manger plus d'une livre & demie de boeuf crud, sans y donner un coup de +dent, puis se jetter avec une espéce de fureur sur un lapreau qu'on mit +devant elle, qu'elle dèshabilla en un clin d'oeil avec une facilité qui +suppose un grand usage, puis le dévorer en un instant sans le vuider. M. +l'Archevêque lui fit beaucoup de questions auxquelles elle répondit +comme elle avoit déja fait à d'autres personnes, sans oublier l'avanture +d'une Moresse, sa compagne de voyage, qu'on a revûe depuis, mais qu'on +n'a pû encore joindre. Les Soeurs dirent que depuis quelque temps on +travailloit à la rapprocher par degrés de notre façon ordinaire de +vivre, malgré l'anthipatie de son estomac pour la viande cuite & le +pain; ce qui la fait vomir jusqu'au sang. On travaille singulièrement à +lui apprendre les principes de la Religion, pour la mettre en état de +recevoir le premier Sacrement. + + + + +_Fondemens des conjectures qui font juger que Mlle le Blanc étoit de la +nation des Esquimaux, Sauvages habitans la terre de Labrador, dans le +Nord du Canada._ + +Nº. 3. + + +Madame Duplessis de Sainte Helène, Parisienne de naissance, mais +Religieuse depuis 46 ans à l'Hôtel-Dieu de Quebec en Canada, & mon +intime amie, m'a fait un présent que j'ai reçu cette année 1752. Ce sont +plusieurs figures des Sauvages avec lesquels les François & les +Missionnaires de la nouvelle France ont quelques relations. Ces figures, +dont plusieurs forment des ménages complets, sont habillées +différemment, chacune selon la mode de leur nation; car quoiqu'ils +soient presqu'entièrement nuds chez eux, ils ont quelques espèces +d'habits ou de couvertures pour leurs jours de Fête; & quand ils +viennent commercer avec les Européens. Entre ces figures sont celles des +Esquimaux, homme & femme, portant son enfant, & avec cela une ample +relation des moeurs de tous. + +Les habillemens de peaux de ces Esquimaux, joint à ce que ma Relation +porte de leur païs, figure & moeurs particuliers, me parut si +ressemblant à ce que Mlle le Blanc & autres disoient à son sujet, que je +soupçonnai dans le moment qu'elle étoit de cette nation. Pour m'en +assurer davantage, je voulus sonder la nature en elle, & après lui avoir +dit qu'on m'avoit envoyé du Canada plusieurs sortes de figures que je +lui voulois faire voir, je fis apporter la boëte aux poupées sauvages. A +l'ouverture, je m'attachai à examiner ses mouvemens & ce qui frapperoit +d'abord ses yeux. Quoiqu'il y en eût plusieurs plus agréables, & bien +plus enjolivées que celles des Esquimaux, qui ont à peine figure +d'homme, elle porta tout d'un coup la main sur la femme Esquimaude, prit +ensuite l'homme, les considéra l'un après l'autre en silence, non comme +ceux à qui quelque chose paroit nouveau & extraordinaire, mais comme +chose qu'ils ont déja vûe, sans savoir où, & qu'ils cherchent à +reconnoitre. La voyant si attentive à ces deux Figures, je lui demandai +en riant pour la faire parler, si elle reconnoissoit là quelqu'un de ses +parens; elle répondit: je n'en sais rien; mais il me semble avoir vû +cela quelque part. Quoi, repris-je, des hommes & des femmes bâtis comme +ceux-là? A peu-près, dit-elle; mais ils n'avoient pas de cela: [c'étoit +des espèces de mouffles ou gands de peaux qu'ont mes figures] nous +n'avions rien dans nos mains, continua-t-elle, si ce n'est lorsque nous +avions attrapé quelques grosses anguilles, ou autres semblables +poissons, & que nous l'avions écorché, nous fourrions [c'est son terme] +nos mains & nos bras dans la peau, qui s'y colloit jusqu'au coude. Quels +plaisans habits, repris-je! Ceux dont vous avez idée, n'étoient-ils pas +plus longs que ceux-là? [Les miens ne descendent qu'environ à +mi-cuisse.] Non, ce me semble, répondit-elle; mais le poil n'étoit pas +par-dessus, comme à ceux-ci[13]. Je levai pour lors quelques figures de +mes autres Sauvages, lui faisant remarquer la bizarrerie de leurs +pendant d'oreilles. A peine ôtoit-elle les yeux de dessus celles qu'elle +tenoit toujours, & qui n'avoient aucun pendant d'oreilles, pour dire; +oh, les nôtres n'étoient pas, comme ceux-là, ni pendus au bas de +l'oreille; ils prenoient dès le bas & par derrière. Comme je n'ai rien +vû dans mes figures, ni dans mes Relations qui me puisse figurer cette +différence, & qui ait pû la porter à la faire, j'ai pensé qu'elle ne +l'avoit faite que sur un souvenir dont l'origine ne peut être que dans +ce qu'elle a vû dans ses premières années, & dont elle n'a plus qu'une +idée confuse: aussi, ajouta-t-elle tout de suite, au reste ce sont des +idées si éloignées, qu'il n'y faut pas compter beaucoup. + + [13] Extrait de Me. Duplessis. + +Aussi ne fut-ce pas ses paroles qui fortifièrent le plus mes +conjectures; mais cet instinct ou sentiment naturel & non refléchi qui +la fixa sur ces deux figures seules, & ne lui laissa que de +l'indifférence pour toutes les autres, comme si la nature lui eût fait +sentir qu'elles ne lui touchoient pas de si près que celles-ci; au moins +fut-ce l'induction que je tirai de la distinction qu'elle en faisoit, & +de ces paroles dites fort naturellement, _nous n'avions rien dans nos +mains_, que la vérité seule, quoique inconnue, lui fit dire. + +Non contente de ces premières épreuves, je me fis apporter un petit +canot d'écorce d'arbre, qui m'avoit été envoyé avec les Sauvages, pour +me faire voir ce qui leur tenoit lieu de nos grands vaisseaux pour +voyager sur mer & sur les lacs. C'est une manière de petite chaloupe ou +flobard fort étroit & comme pincé par les deux bouts, comme pour mieux +couper l'eau de quel côté qu'il tourne; la plus grande partie ne pouvant +contenir qu'une personne. En lui faisant voir celui-ci, long de plus de +deux pieds, je lui demandai si elle connoissoit cela: oh oui, dit-elle, +j'en ai bien idée; mais il me semble qu'ils n'étoient pas tout-à-fait +comme celui-là; ils étoient comme couverts tout-à-fait, & il me semble +qu'il n'y avoit qu'un trou au milieu, où on étoit jusqu'au milieu du +corps, & qu'on couroit comme cela [figurant le mouvement pour ramer des +deux côtés] de côté & d'autre sans avoir peur. Comme cette description +du canot étoit toute conforme à celle que Me. Duplessis me donne du +canot des Esquimaux, de laquelle sûrement, Mlle. le Blanc n'avoit aucune +connoissance, je ne doutai plus qu'elle ne fût de cette nation, & +qu'elle ne tint d'origine la description qu'elle me fit du canot couvert +des Esquimaux. On en jugera comme moi en lisant les extraits de mes +Relations en l'autre part. + + + + + +_Extrait de la Lettre de Me. Duplessis de Sainte Helène, à Me. H....t, +en date du 30 Octobre 1751, où il est parlé de la nation des Esquimaux._ + +Nº. 4. + + +Vous aurez enfin vos Sauvages cette année, Madame & très-chère amie, &c. +Les Esquimaux sont les Sauvages des Sauvages. On voit dans les autres +nations des manières humaines quoiqu'extraordinaires; mais dans ceux-ci +tout est féroce & presque incroyable. Le fort de leur nation est vers la +baye d'Hudson dans le nord; il y en a sur les côtes de la terre de +Labrador, (qui confine ladite baye, & borde une partie du fleuve St. +Laurent) païs extrêmement froid. Ce sont des Antropophages qui mangent +les hommes quand ils les peuvent attraper. Ils sont petits, blancs & +fort gras. Malgré la rigueur du climat, ils n'allument presque jamais de +feu; on croit qu'ils adorent cet élément. Ils mangent la viande crue, & +leur nourriture plus ordinaire est la chair de loups marins. Ils +s'habillent de la peau de ces animaux; ils en font aussi des sacs où ils +serrent pour le mauvais temps provision de cette chair coupée par +morceaux. Ils sont aussi friands de l'huile qu'on en fait, que les +yvrognes le sont du vin. Ils ont des trous souterrains où ils se +fourrent, & y entrent à 4 pattes comme des bêtes; & quelquefois l'hyver +ils se font des cabanes de neige sur la glace de quelques bayes, où il y +a plus de cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent là sans se chauffer, +mais ils mettent double robbe de peaux de loups marins. Les femmes, qui +cousent très-proprement se font de petites tuniques de peaux d'oiseaux, +la plume en dedans, qui les échauffe, & d'autres tuniques de boyeaux +d'ours blancs, qu'elles ouvrent après les avoir grattés comme pour faire +du boudin; elles assemblent ces bandes en forme de chemises, qu'elles +mettent sur leur tunique de peau, pour que la pluye ne les pénètre +point. Elles mettent leurs petits enfans dans leur dos, entre la chair & +la tunique, en sorte qu'elles tirent ces pauvres innocens par dessous le +bras, ou par dessus l'épaule pour les faire tetter: elles leur mettent +seulement une espèce de braye qu'elles changent lorsqu'elles sont sales. +Ce qui sert de culotte aux hommes n'a point d'ouverture, cela est fait à +peu-près comme un tablier de Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à +leur ceinture avec une corde. Celle des femmes est ouverte; & quand +elles s'asséyent à terre, leur siége ordinaire, elles tirent la queue de +leur habit, qui est longue, entre leurs jambes, par un instinct de +modestie. + +Depuis que les Basques, les Mallouins & les Négocians François de ce +Païs-ci ont des postes établis à Labrador pour la pêche du Loup marin, +les Esquimaux les approchent quelquefois, & même traitent avec eux. +Personne n'entend leur Langue; mais ils sont fort ingénieux pour se +faire entendre par signes. Ils sont adroits & font eux-mêmes les outils +qui leur sont propres. Ils travaillent le fer, & passent les peaux. Ils +construisent des canots avec des cuirs qui ne prennent point l'eau, & +ils les couvrent par-dessus de manière qu'il y a au milieu une ouverture +comme à une bourse, dans laquelle un homme seul se met, & liant à sa +ceinture cette espèce de bourse, prend un aviron à deux pêles, comme il +y en a un ci-joint, & affrontent avec cela les plus mauvais temps & les +poissons les plus forts. Ils ont beau tourner dans ce canot, ils se +retrouvent toujours droits. Ils nagent à droite & à gauche également +selon la nécessité. Ils font aussi de petites chaloupes de bois, que les +femmes menent en ramant à reculons comme les matelots. + +Quand ils viennent la nuit près les habitations des François, on fait +tirer sur eux deux ou trois coups de pierriers; cela les fait fuïr comme +des oiseaux; car ils craignent le feu & tous les autres hommes, c'est ce +qui fait qu'ils ne font point de feu de peur que la lueur ou la fumée ne +les fassent découvrir. Ils ont mangé autrefois plusieurs de nos +François; mais je sçais de quelques autres, qui en ayant été attaqués, +s'étoient trouvés les plus forts, & en avoient tué quelques-uns, que +pour cacher leur meurtre, & ne pas s'attirer la vengeance de cette +nation ils avoient jetté ces corps morts à la mer; mais que ces hommes +n'enfoncent jamais dans l'eau, mais flottent dessus comme du liége. On +attribue cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent que de graisse & +d'huile de poissons. + +On a pris quelques petites Esquimaudes que l'on a apprivoisées ici; j'en +ai vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit des filles fort gentilles, +blanches, propres & bien chrétiennes, qui ne conservoient rien de +sauvage. Elles parloient bon François, & quoiqu'elles se plussent dans +les maisons où elles demeuroient, elles ne vêcurent pas long-temps, non +plus que les autres Sauvages qui sont chez les François. On achête ici +ces sortes d'esclaves bien chers, à cause de la rareté des domestiques, +& l'on n'en est pas mieux, car ils meurent bien-tôt. + + + + + +_Extrait de la Relation du Baron de la Hontan, Officier François, +Voyageur dans tout le nord du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694._ Pag. 6 +& suiv. _Des Esquimaux._ + +Nº. 5. + + +La source du Fleuve St. Laurent, &c. Ce Fleuve a 20 ou 22 lieues de +large à son embouchure, &c. D'un côté l'Isle percée; c'est un gros +rocher percé à jour..... Les Basques & les Malloüins (ou Normands) y +font la pêche de la Morue en temps de paix, &c. De l'autre côté du +Fleuve on voit la grande terre de Labrador ou des Esquimaux, qui sont +des peuples si féroces, qu'on n'a jamais pû les humaniser..... Les +Danois sont les premiers qui ont découvert cette nation..... Elle est +remplie de Ports, de Bayes, où les barques de Quebec ont accoutumé +d'aller troquer les peaux de loups marins que leur apportent ces +Sauvages pendant l'été..... Voici comment cela se fait. + +Dès que ces barques ont mouillé l'anchre... ces Sauvages viennent dans +des petits canots de peaux de Loups marins, qui sont cousues ensemble, +qui sont faits à peu-près comme des navettes de Tisserand, au milieu +desquels on voit un trou... où ils se renferment, assis sur leurs talons +au moyen d'une corde. Ils rament de cette manière avec des palettes... +sans se pancher crainte de renverser. Dès qu'ils arrivent... ils +montrent leurs pelleteries au bout de l'aviron, & marquent en même-temps +ce qu'ils demandent.... Couteaux, poudre, balles, fusils, haches, +chaudières, &c. Enfin chacun montre ce qu'il a, & ce qu'il prétend avoir +en échange. Le marché conclu, ils reçoivent & donnent au bout d'un +bâton. Si ces Sauvages ont la précaution de ne pas entrer dans nos +bâtimens, nous avons aussi celle de ne nous pas laisser investir par une +trop grande quantité de canots; car ils ont enlevé assez souvent de +petits vaisseaux pendant que les Matelots étoient occupés à manier & +remuer les pelleteries & les marchandises. Il faut bien se tenir sur ses +gardes avec eux pendant la nuit; car ils ont des chaloupes qui vont +aussi vîte que le vent, & dans lesquelles ils se mettent trente ou +quarante hommes. C'est par cette raison que les Malouins qui pêchent la +morue dans le petit Nord, & les Espagnols à Portochoua, sont obligés +d'armer des barques longues pour courir la côte & les poursuivre; car il +n'y a guères d'année qu'ils ne surprennent à terre quelques équipages, & +qu'ils ne les tuent..... Il est constant qu'ils sont plus de trente +mille combattans; mais si lâches & si poltrons, que 500 Clistinos de la +Baye d'Hudson ont accoûtumé d'en battre cinq ou six mille. Leur païs est +grand, car il s'étend depuis la côte vis-à-vis l'Isle de Minguan (au +nord de l'embouchure du Fleuve St. Laurent) jusqu'au détroit d'Hudson. +Ils passent tous les jours à l'Isle de Terre-neuve par le détroit de +Bellisle, qui n'a que sept lieues. + + + + + +_Mémoires de l'Amérique septentrionale_, ou _Suite des Voyages du Baron +de la Hontan_, Tom. II. Pag. 42 & 43, édition d'Hollande. + +Nº. 6. + + +Les Écureuils volans sont de la grosseur d'un gros rat, couleur de gris +blanc.... On les appelle volans, parce qu'ils volent d'un arbre à +l'autre par le moyen d'une certaine peau qui s'étend en forme d'aîle +lorsqu'ils font ces petits vols. + +Les Loups marins, que quelques-uns appellent veaux marins, sont gros +comme des dogues. Ils se tiennent quasi toujours dans l'eau, ne +s'écartent jamais de la mer. Ces animaux rampent plus qu'ils ne +marchent.... Leur tête est faite comme celle d'une Loutre, & leurs pieds +sans jambes sont comme la patte d'une Oye.... Ils cherchent les païs +froids, &c. + + FIN. + + +---------------------- +NOTES DU TRANSCRIPTEUR + +On a conservé l'orthographe original, y compris les variantes +(par exemple: espece/espèce/espéce). +On a corrigé un mot coupé par erreur en fin de ligne: +comme au lieu de com- (gros comme des dogues) + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage +trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE *** + +***** This file should be named 19956-8.txt or 19956-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/5/19956/ + +Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral +Children web site at http://www.feralchildren.com (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/19956-8.zip b/19956-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ddb072 --- /dev/null +++ b/19956-8.zip diff --git a/19956-h.zip b/19956-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3852e0d --- /dev/null +++ b/19956-h.zip diff --git a/19956-h/19956-h.htm b/19956-h/19956-h.htm new file mode 100644 index 0000000..59f0248 --- /dev/null +++ b/19956-h/19956-h.htm @@ -0,0 +1,2816 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire d'une jeune fille sauvage by La Condamine.</title> + <meta name="author" content="La Condamine"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + +p {text-align: justify} + +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} + +.sc {font-variant: small-caps;} +.sm {font-size: smaller; } + +.footnote {margin-left: 20%; border-left: solid 1px; padding-left: .6em; + margin-right: 0%; font-size: 90%} + +.c { text-align: center; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.pagenum { + position: absolute; + left: 94%; + font-size: smaller; + text-align: right; +} + +.side { + position: absolute; + right: 92%; + font-size: smaller; + text-align: left; +} + +/* transcriber's note */ +.trnote { border: dotted 1px; + padding: .5em .5em; margin-top: 2em; margin-left: 5%; margin-right: 5%; +} +.trnote p { margin: .3em; } +.trnote h3 { margin: .3em; } +.trfont { font-family: sans-serif; font-size: 95%; } + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée +dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans + +Author: Charles-Marie de La Condamine + +Release Date: November 28, 2006 [EBook #19956] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE *** + + + + +Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral +Children web site at http://www.feralchildren.com (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<span class="pagenum"> -1- </span> +<h1>HISTOIRE<br> +<span class="sm">D'UNE</span><br> +<i>JEUNE FILLE</i><br> +<span class="sm">SAUVAGE,</span></h1> + +<p class="c"><i>Trouvée dans les Bois à l'âge de dix ans.</i></p> + +<p class="c">Publiée par Madame <span class="sc">H....t</span>.</p> + +<p class="c"><i>A PARIS.</i></p> + +<p class="c">M. DCC. LV.</p> + +<br><hr><br> + + +<span class="pagenum"> -2- </span> +<h3>AVERTISSEMENT.</h3> + +<p><i>Le Mercure de France du mois de Décembre +1731 fait mention d'une jeune +Fille sauvage trouvée dans le bois de +Songi, près Châlons en Champagne. +Voici ce que j'ai pû recueillir de plus certain +sur son Histoire, tant par les questions +que je lui ai faites en différens tems +que par le témoignage des personnes qui +l'ont connue quand elle commença à parler +François.</i></p> + + +<br><hr><br> + +<span class="pagenum"> -3- </span> +<h2>HISTOIRE<br> +<span class="sm">D'UNE</span><br> +<i>JEUNE FILLE</i><br> +<span class="sm">SAUVAGE.</span></h2> + +<p>Au mois de Septembre 1731, +une fille de neuf ou dix ans +pressée par la soif, entra sur +la brune dans le Village de +Songi, situé à quatre ou cinq +lieues de Châlons en Champagne, +du côté du midi. Elle avoit les pieds +nuds, le corps couvert de haillons +& de peaux, les cheveux sous une +calotte de calebasse, le visage & les +mains noirs comme une Négresse. Elle +étoit armée d'un bâton court & gros +par le bout en forme de massue. Les +premiers qui l'apperçurent s'enfuirent +en criant, <i>voilà le Diable</i>; en effet, +son ajustement & sa couleur pouvoient +<span class="pagenum"> -4- </span> +bien donner cette idée à des Païsans. +Ce fut à qui fermeroit le plus vîte +sa porte & ses fenêtres. Mais quelqu'un +croyant apparemment que le +Diable avoit peur des chiens, lâcha sur +elle un dogue armé d'un collier à pointes +de fer; la Sauvage le voyant approcher +en fureur l'attendit de pied ferme, +tenant sa petite masse d'armes à deux +mains, en la posture de ceux, qui pour +donner plus d'étendue aux coups de +leur coignée, la lèvent de côté, & voyant +le chien à sa portée, elle lui déchargea +un si terrible coup sur la tête qu'elle +l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse +de sa victoire elle se mit à sauter plusieurs +fois par dessus le corps du chien.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> +De-là elle essaya d'ouvrir une porte, & +n'ayant pu y réussir, elle regagna la +campagne du côté de la rivière, & +monta sur un arbre où elle s'endormit +tranquillement.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour)</a> Quelques personnes qui ont connu la jeune +Sauvage peu de tems après son apparition content +diversement l'avanture du chien. Quelques uns +la placent à Châlons peu après sa prise; mais +du moins, il est certain d'ailleurs que cet enfant +n'avoit point peur d'un gros chien, & +qu'elle a fait plusieurs fois ses preuves à cet +égard. +</blockquote> + +<p><span class="pagenum"> -5- </span> +Feu M. le Vicomte d'Epinoy étoit +pour lors à son château de Songi, où +ayant appris ce que les uns & les autres +disoient de cette petite Sauvage, +entrée sur ses terres, il donna ses ordres +pour la faire arrêter, & surtout, au +Berger qui l'avoit vu le premier dans +une vigne. Parmi les personnes qui +étoient en cette campagne, quelqu'un +par une conjecture fort simple, mais +dont on fit honneur à sa grande connoissance +des mœurs & coutumes des +Sauvages, devina qu'elle avoit soif, +& conseilla de faire porter un seau plein +d'eau, au pied de l'arbre où elle étoit, +pour l'engager à descendre. Après qu'on +se fut retiré, en veillant néanmoins +toujours sur elle, & qu'elle eût bien +regardé de tous côtés si elle n'appercevoit +personne, elle descendit & vint +boire au seau, en y plongeant le menton, +mais quelque chose lui ayant +donné de sa défiance, elle fut plutôt +remontée au haut de l'arbre qu'on ne +put arriver à elle pour la saisir. Ce premier +stratagême n'ayant pas réussi, la +personne qui avoit donné le premier +conseil, dit qu'il falloit poster aux environs +une femme & quelques enfans, +parce qu'ordinairement les Sauvages +<span class="pagenum"> -6- </span> +ne les fuyoient pas comme les hommes, +& surtout qu'il falloit lui montrer un +air & un visage riant. On le fit: une +femme portant un enfant dans ses bras, +vint se promener aux environs de l'arbre, +ayant ses mains pleines de différentes +racines & de deux poissons, les +montrant à la Sauvage, qui tentée de +les avoir, descendoit quelques branches +& puis remontoit; la femme continuant +toujours ses invitations avec un +visage gay & affable, lui faisant tous +les signes possibles d'amitié, tels que +de se frapper la poitrine, comme pour +l'assurer qu'elle l'aimoit bien & qu'elle +ne lui feroit point de mal, donna enfin +à la Sauvage la confiance de descendre +pour avoir les poissons & les +racines qui lui étoient présentées de si +bonne grace; mais, la femme s'éloignant +insensiblement donna le tems à +ceux qui étoient cachés de se saisir de +la jeune fille pour l'emmener au château +de Songi. Elle ne m'a rien dit de +sa douleur de se voir prise, ni des efforts +qu'elle fit sans doute pour s'échaper; +mais on peut bien en juger; ce +qu'elle se rappelle, c'est qu'il lui paroît +qu'elle fut prise deux ou trois jours +après avoir passé la rivière. Cette rivière +<span class="pagenum"> -7- </span> +est sans doute la Marne, qui passe +à une demi lieue de Songi vers le Levant: +ainsi la petite Sauvage venoit du +côté de la Lorraine.</p> + +<p>Le Berger & autres qui l'avoient arrêtée +& menée au Château, la firent +d'abord entrer dans la cuisine, en attendant +qu'on eût averti M. d'Epinoy. +La première chose qui parut y fixer les +regards & l'attention de la petite fille, +furent quelques volailles qu'accommodoit +un Cuisinier; elle se jetta dessus +avec tant d'agilité & d'avidité, que cet +homme lui vit plûtôt la pièce entre les +dents, qu'il ne la lui avoit vû prendre. +Le Maître étant survenu, & voyant ce +qu'elle mangeoit, lui fit donner un lapin +en peau, qu'elle écorcha & mangea +tout de suite. Ceux qui l'examinèrent +alors, jugèrent qu'elle pouvoit avoir 9 +ans. Elle étoit noire, comme j'ai dit; +mais on s'apperçut bien-tôt, après l'avoir +lavée plusieurs fois, qu'elle étoit +naturellement blanche, ainsi qu'elle +l'est encore aujourd'hui. On remarqua +aussi qu'elle avoit les doigts des mains, +surtout les pouces, extrêmement gros +par proportion au reste de la main, qui +est assez bien faite. Elle m'a fait voir +qu'encore actuellement elle a aux pouces +<span class="pagenum"> -8- </span> +quelque chose de cette grosseur, & +elle a ajouté, que ces pouces plus gros +& plus forts lui étoient bien nécessaires +pendant sa vie errante dans les bois, +parce que lorsqu'elle étoit sur un arbre, +& qu'elle en vouloit changer sans descendre, +pour peu que les branches de +l'arbre voisin approchassent du sien, ne +fussent-elles pas plus grosses que le bout +du doigt, elle appuyoit ses deux pouces +sur une branche de celui où elle +étoit, & s'élançoit sur l'autre comme +un écureuil. De-là on peut juger quelle +force & quelle roideur devoient avoir +ses pouces pour soutenir ainsi son +corps en s'élançant. Cette comparaison +est d'elle, & pourroit bien venir +de l'idée des écureuils volans qu'elle a +pû voir dans sa jeunesse<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: ce qui donne +un nouveau poids aux conjectures +que nous ferons sur le païs où elle est +née.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour)</a> Voyez ci-après <i>les Extraits de la Hontan</i>, +N<sup>o</sup>. <a href="#no6">6</a>. +</blockquote> + +<p>M. d'Epinoy la laissa sous la garde +du Berger, dont la maison tenoit au +Château, en la lui recommandant comme +une chose qui lui tenoit à cœur, & +du soin de laquelle il seroit bien payé. +Cet homme la mena donc chez lui +<span class="pagenum"> -9- </span> +pour commencer à l'aprivoiser: de-là +vint qu'on l'appelloit dans le canton +<i>la bête du Berger</i>. On peut bien juger +qu'on ne l'aura pas si-tôt dèsaccoûtumée, +ni sans mauvais traitemens, des inclinations +d'un naturel sauvage & féroce, +& des habitudes qu'elle avoit contractées. +Au moins ai-je bien compris +qu'elle ne jouissoit pas de sa liberté +dans cette maison, puis qu'elle m'a dit +qu'elle trouvoit moyen de faire des +trous aux murailles & aux toits, sur lesquels +elle couroit aussi hardiment que +sur terre, ne se laissant reprendre qu'à +grand peine, & passant (à ce qu'on lui +a rapporté) avec tant de subtilité par +des ouvertures si petites, que la chose +paroissoit encore impossible après l'avoir +vûe. Ce fut ainsi qu'elle échappa +une fois entr'autres de cette maison +par un temps affreux de neige & de +verglas; elle gagna les dehors, & fut +se réfugier sur un arbre. La crainte des +reproches & de la colère du Maître, +mit cette nuit tout le monde en mouvement; +on la chercha dans toute la +maison, ne pouvant penser que par ce +froid & la gêlée qu'il faisoit, elle eût +pû gagner la campagne: néanmoins y +étant allé voir comme par surabondance +<span class="pagenum"> -10- </span> +de recherche, on l'y trouva, comme +je viens de dire, perchée sur un arbre, +dont heureusement on eut l'adresse de +la faire descendre.</p> + +<p>J'ai vû quelque chose de l'agilité & +de la légéreté de sa course; rien n'est +plus surprenant: elle m'en montra un +reste, ce que l'on ne peut guère se représenter +sans l'avoir vû, tant sa façon de +courir est prompte & singulière; quoique +de longues maladies & le défaut d'usage +depuis bien des années lui ayent fait +perdre une partie de son agilité. Ce ne +sont point des enjambées, ses pas ne +sont ni formés ni distincts comme les +nôtres; c'est une espece de <i>piétinement</i> +précipité qui échappe à la vûe; c'est +moins marcher que glisser, en tenant +les pieds l'un derrière l'autre. A peine +il est possible de distinguer de mouvement +dans son corps & dans ses pieds, +& encore moins de la suivre. Ce petit +essai qui ne fut rien, puisqu'il se fit +dans une salle de peu d'étendue, me +persuada néanmoins de ce qu'elle m'avoit +dit auparavant, que même plusieurs +années depuis sa prise, elle attrapoit +encore le gibier à la course, & +qu'on en avoit fait voir la preuve à la +Reine de Pologne, mere de la Reine; +<span class="pagenum"> -11- </span> +probablement en 1737, lorsqu'elle alla +prendre possession du Duché de Lorraine. +Cette Princesse passant à Châlons, +on lui parla de la jeune Sauvage qui +étoit alors dans la Communauté qu'on +appelle des Régentes, & on la lui amena: +elle étoit aprivoisée depuis quelques +années; mais son humeur, ses manières, +& même sa voix & sa parole, ne +paroissoient être, à ce qu'elle assure, +que d'une petite fille de quatre à cinq +ans. Le son de sa voix étoit aigu & perçant +quoique petit, ses paroles brèves +& embarassées, telles que d'un enfant +qui ne sçait pas encore les termes pour +exprimer ce qu'il veut dire: enfin ses +gestes & façons d'agir familières & enfantines, +montroient qu'elle ne distinguoit +encore que ceux qui lui faisoient +le plus de caresses. La Reine de Pologne +l'en accabla; & sur ce qu'on lui apprit +de sa légéreté à la course, cette Princesse +voulut qu'elle l'accompagnât à la +chasse. Là se voyant en liberté, & se +livrant à son naturel, la jeune Fille suivoit +à la course les lièvres ou lapins qui +se levoient, les attrapoit & revenoit du +même pas, les apporter à la Reine. Cette +Princesse témoigna quelque désir de +l'emmener avec elle pour la placer dans +<span class="pagenum"> -12- </span> +un Couvent à Nancy; mais elle en fut +detournée par les personnes qui avoient +soin de son instruction dans le Couvent +de Châlons, où feu Mgr. le Duc +d'Orleans payoit alors Sa pension. La +Reine de Pologne se contenta de promettre +d'écrire en sa faveur à la Reine +de France sa fille, en lui envoyant une +plante à plusieurs branches de fleurs +artificielles que lui avoit présenté la +jeune Sauvage, qui avoit déja acquis le +talent qu'elle a cultivé depuis, d'imiter +le naturel dans ces sortes d'ouvrages. +Elle a fait dans la Reine de Pologne une +perte dont les bontés de la Reine sa fille +peuvent seules la dédommager. Je reviens +au temps voisin de sa prise, & au +commencement de son éducation; mais +avant que de passer outre, il faut dire +ce qu'on a pû savoir de certain de ses +avantures avant son apparition dans le +Village de Songi.</p> + +<p>Mademoiselle le Blanc (c'est le nom +qu'elle porte aujourd'hui) se ressouvient +très-distinctement d'avoir passé +une rivière deux ou trois jours avant +sa prise, & l'on verra bientôt que c'est +un des faits le plus constant de son +Histoire. Elle avoit alors une compagne +un peu plus âgée qu'elle & noire +<span class="pagenum"> -13- </span> +comme elle, soit que ce fût la couleur +naturelle de cette autre enfant, soit +qu'elle eut été peinte comme la petite +le Blanc. Elles passoient la rivière à +la nage & plongeoient pour attraper du +poisson, comme je l'expliquerai plus +au long, lorsqu'un Gentil-homme du +voisinage appellé M. de S. Martin, +ainsi que l'a su depuis Mademoiselle +le Blanc, ne voyant de loin que les +deux têtes noires de ces enfans aller & +venir sur l'eau, les prit d'abord, comme +il l'a conté lui-même, pour deux +poules d'eau, & leur tira de loin un +coup de fusil, qui heureusement ne les +atteignit point, mais qui les fit plonger +& aborder plus loin.</p> + +<p>La petite le Blanc tenoit pour sa +part un poisson à chaque main & une +anguille entre ses dents. Après avoir +éventré & lavé leur poisson, elle & sa +compagne le mangèrent, ou plutôt le +devorèrent; car selon ce qu'elle m'a +représenté, elles ne mâchoient pas leur +nourriture, mais la portant à la bouche +elles la déchiquetoient avec les +dents de devant en petits morceaux, +qu'elles avaloient sans les mâcher. Leur +repas fait, elles prirent leur course +dans les terres en s'éloignant de la rivière. +<span class="pagenum"> -14- </span> +Peu de tems après, celle qui est +devenue Mademoiselle le Blanc apperçut +la premiere à terre un chapelet, +que quelque passant avoit sans doute +perdu. Soit que ce fut un objet nouveau +pour elle, ou qu'elle se rappellât +d'en avoir vû de semblable, elle se +mit à faire des sauts & des cris de +joie, & craignant que sa compagne +ne s'emparât de ce petit trésor, elle +porta la main dessus pour le ramasser, +ce qui lui attira un si grand coup de +masse sur la main qu'elle en perdit l'usage +dans le premier moment, mais +non la force de rendre avec l'autre à +sa compagne un coup de son arme +sur le front qui l'étendit par terre +poussant des cris horribles. Le chapelet +fut le prix de sa victoire; elle +s'en fit un bracelet. Cependant, touchée +apparemment de compassion pour +sa camarade, dont la plaie saignoit +beaucoup, elle courut chercher quelques +grenouilles, en écorcha une, lui +colla la peau sur le front pour en arrêter +le sang, & banda la plaie avec une +laniere d'écorce d'arbre, qu'elle arracha +avec ses ongles; après quoi elles se +séparèrent, la blessée ayant pris son +<span class="pagenum"> -15- </span> +chemin vers la rivière, & la victorieuse +vers Songi.</p> + +<p>On conçoit bien que tous ces détails +ainsi que plusieurs de ceux qui précédent +& qui suivent, ou que je supprime, +n'ont pû être rendus par Mademoiselle +le Blanc que depuis qu'elle a +pû s'expliquer en François; mais quant +au fait principal du combat des deux +petites filles, c'est un des premiers +dont on a été informé. On avoit vû +deux enfans passer la rivière à la nage, +ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, on +ne put donc manquer de demander au +moins par signes à la petite le Blanc, +aussi-tôt après sa prise, & dans un +tems où la mémoire du fait étoit bien +récente, ce qu'étoit devenue sa compagne? +elle répondit par signes, sans +doute, & en répétant aussi les expressions +que peut-être on lui suggéroit, +qu'elle <i>l'avoit fait rouge</i>, pour dire +qu'elle avoit fait couler son sang; expression +qu'on a beaucoup répétée dans +le tems, & dont il n'est cependant +fait aucune mention dans la Lettre imprimée +dans le Mercure de France<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, +dattée de Châlons du 9 Décembre 1731, +c'est-à-dire environ deux mois après la +<span class="pagenum"> -16- </span> +prise de la jeune Sauvage, qui ne savoit +encore, dit l'Auteur de cette Lettre, +<i>que quelques mots François mal articulés</i>, +dont il rapporte quelques-uns.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour)</a> Voyez cette Lettre ci-après, +N<sup>o</sup>. <a href="#no2">2</a>. +</blockquote> + +<p>Je n'ai pû rien découvrir de certain +touchant le sort de la compagne de +Mlle. le Blanc. M. de L.. ci-devant +Gouverneur des enfans du Vicomte d'Epinoy, +rapporte, que lorsqu'il a connu +cette dernière, deux ans après sa prise, +on disoit dans le païs qu'on avoit trouvé +l'autre petite fille morte à quelques +lieues de l'endroit où elles s'étoient battues. +Mlle. le Blanc, sans dire qu'elle +fût morte ou non, dit avoir appris qu'on +l'avoit trouvée aux environs de Toul en +Lorraine. Il faudroit pour cela que dangereusement +blessée comme elle étoit, +elle eût repassé la Marne à la nage, ce +qui n'est guères vraisemblable, non plus +que ce que Mlle. le Blanc croit avoir oui +dire, qu'on avoit trouvé sur cette enfant, +qui étoit plus grande & plus âgée +qu'elle, quelques papiers qui pouvoient +donner des éclaircissemens sur leurs +avantures précédentes. La Lettre déja +citée, écrite dans un temps fort voisin +de l'événement, dit seulement, qu'on +avoit revû la petite négresse auprès de +<i>Cheppe</i>, Village voisin de Songi, d'où +<span class="pagenum"> -17- </span> +elle avoit ensuite disparu. Quoiqu'il en +soit, on n'en a plus entendu parler +depuis.</p> + +<p>Il y a beaucoup plus d'obscurité encore +sur ce qui a précédé l'arrivée de ces +deux enfans en Champagne, Mlle. le +Blanc n'en conserve que des souvenirs +éloignés & confus. Je rapporterai cependant +tout ce que j'ai pû tirer d'elle +par les différentes questions que je lui +ai faites à loisir & en différens tems, +depuis que je la connois, & je tacherai +d'en tirer des conjectures vraisemblables +sur le païs où elle est née, & sur +les avantures qui ont pû la conduire en +Champagne. Revenons à la suite de son +histoire.</p> + +<p>Les cris de gorge qui lui servoient de +langage, ne furent pas, je pense, le +plus rare sujet des mauvais traitemens +qu'elle eut quelquefois à essuyer. C'étoit +quelque chose d'effrayant, surtout +ceux de colère ou de frayeur: j'en puis +juger sur un des plus petits de joie ou +d'amitié qu'elle contrefit devant moi, & +qui n'auroit pas laissé de m'épouvanter +si je n'eusse été prévenue. Mais les plus +terribles étoient lorsque par une horreur +qui lui étoit naturelle, quelqu'un qu'elle +ne connoissoit pas, l'approchoit & vouloit +<span class="pagenum"> -18- </span> +la toucher: on en vit une rude expérience +chez M. de Beaupré, aujourd'hui +Conseiller d'État, & alors Intendant +de Champagne. Il s'étoit fait amener +la petite Sauvage chez lui, peu de +temps après qu'elle eut été déposée à +l'Hôpital-général de St. Maur à Châlons, +ou son <i>Extrait baptistaire</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> fait foi +qu'elle entra le 30 Octobre 1731. Un +homme à qui on rapportoit l'horreur +qu'elle avoit d'être touchée, se fit fort +néanmoins de l'embrasser, malgré tout ce +qu'on put lui dire du risque qu'il couroit +en l'approchant, n'étant pas connu +d'elle; l'enfant tenoit alors un filet de +bœuf crud, qu'elle mangeoit avec grand +plaisir, & par précaution on la retenoit +par ses habits: dès qu'elle vit cet homme +près d'elle en action de lui prendre +le bras, elle lui appliqua, tant avec sa +main qu'avec son morceau de viande, +un tel coup au travers du visage, qu'il +en fut étourdi & aveuglé au point qu'à +peine se put-il soutenir. Mais en même-temps +la Sauvage qui s'imaginoit que +ceux qu'elle ne connoissoit pas étoient +des ennemis qui en vouloient à sa vie, +ou qui craignoit le châtiment de ce +qu'elle venoit de faire, s'échappa, courut +<span class="pagenum"> -19- </span> +à une fenêtre, par où elle voyoit +des arbres & une rivière pour y sauter +& s'y sauver, ce qu'elle eût fait si on ne +l'eût retenue.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour)</a> Voyez ci-après <i>l'Extrait baptist.</i> +N<sup>o</sup>. <a href="#no1">1</a>. +</blockquote> + +<p>Le plus difficile à réformer en elle, +& peut-être le plus dangereux, ce fut la +nourriture des viandes crues & saignantes, +ou de feuilles, branches & racines +d'arbres; son tempérament & son estomac +accoutumés par l'usage continuel à +des alimens cruds & remplis de leur suc +naturel, ne pouvoit se faire à des nourritures +plus délicates, que la cuisson +rend indigestes, suivant l'aveu de plusieurs +Médecins. Pendant qu'elle fut au +Château de Songi, & même pendant +les deux premières années qu'elle fut à +l'Hôpital St. Maur de Châlons, M. le +Vicomte d'Epinoy, qui en prenoit soin, +avoit donné ordre de lui porter de temps +en temps ce qu'elle aimoit le mieux en +racines & fruits cruds; mais elle fut +privée en cette Communauté presque +totalement de viandes & de poissons +cruds, qu'elle trouvoit abondament au +Château de Songi. Il paroit surtout +qu'elle aimoit le poisson, soit par goût, +soit par l'habitude & la facilité qu'elle +avoit acquise dès son enfance de l'attraper +dans l'eau plus aisément que le gibier +<span class="pagenum"> -20- </span> +sur la terre à la course. M. de L.. +se souvient que deux ans après sa prise +elle conservoit encore ce goût pour attraper +le poisson dans l'eau, & m'a +conté, qu'un jour qu'il étoit au Château +de Songi avec le Vicomte d'Epinoy +qui y avoit fait amener la petite +Sauvage, elle ne s'apperçut pas plûtôt +qu'on avoit ouvert une porte qui donnoit +sur un étang de la grandeur de +plusieurs arpens, qu'elle courut s'y jetter +tout habillée, se promena en nageant +de tous côtés, & s'arrêta sur une +petite isle, où elle mit pied à terre pour +attraper des grenouilles, qu'elle mangea +tout à son aise. Ceci me rappelle +un trait assez plaisant que je tiens d'elle-même.</p> + +<p>Lorsque M. d'Epinoy étoit à Songi, +& qu'il y venoit compagnie, il se plaisoit +d'y faire amener cette enfant, qui +commençoit à s'aprivoiser, & dans laquelle +on commençoit à découvrir une +humeur fort gaie, & un caractère de +douceur & d'humanité que des mœurs +sauvages & féroces, nécessaires à la +conservation de sa vie, n'avoient pas +entièrement effacé; puisque hors les +cas où elle paroissoit craindre qu'on ne +voulût lui faire quelque tort, elle étoit +<span class="pagenum"> -21- </span> +fort traitable & de bonne humeur. Un +jour donc qu'elle étoit au Château, & +présente à un grand repas, elle remarqua +qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'elle +trouvoit de meilleur: tout étant cuit +& assaisonné. Elle partit comme un +éclair, courut sur les bords des fossés +& des étangs, & rapporta plein son tablier +de grenouilles vivantes, qu'elle +répandit à pleines mains sur les assiettes +des convives, en disant, toute joyeuse +d'avoir trouvé de si bonnes choses, +<i>tien man man, donc tien</i>; ce qui étoit +alors presque les seules syllabes qu'elle +pût articuler. On peut bien juger des +mouvemens que cela causa parmi ceux +qui étoient à table, pour éviter ou rejetter +à terre les grenouilles qui sautoient +par-tout. La petite Sauvage, toute +étonnée de ce qu'on faisoit si peu de +cas d'un mets si exquis, ramassoit avec +soin toutes ses grenouilles éparses, & +les rejettoit dans les plats & sur la table: +la même chose lui est arrivée plusieurs +fois en différentes compagnies.</p> + +<p>Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés +qu'on la désaccoûtuma des nourritures +crues, & que petit à petit on la +restreignit aux nôtres. Les premiers essais +qu'elle fit pour s'accoûtumer à celles +<span class="pagenum"> -22- </span> +où il y avoit du sel, comme aussi à +boire du vin, lui firent tomber toutes +les dents, qui furent gardées, dit-elle, +de même que ses ongles, par curiosité. +Ses dents sont revenues, & elles sont +à présent comme les nôtres; mais sa +santé ne revint pas, & est restée jusqu'aujourd'hui +très-delabrée. Elle +ne fit plus que passer d'une maladie mortelle +à une autre, toutes causées par +des douleurs insuportables dans l'estomac +& dans les entrailles, & surtout +dans la gorge, qui étoit rétrécie & desséchée, +ce que les Médecins attribuoient +au peu d'exercice & au peu de nourriture +qu'avoient ces parties par proportion +à celle qu'elles avoient eu dans l'usage +des viandes crues. Ces douleurs +lui causoient souvent des contractions +de nerfs dans tout le corps, & des épuisemens +qu'aucune de ces nourritures cuites +ne pouvoient reparer. Ce fut peut-être +par quelques-uns de ces accidens +qui la menaçoient d'une mort prochaine, +qu'on crut devoir avancer son <i>baptême</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. +Elle n'a conservé aucun souvenir +de cette cérémonie; elle dit seulement +avoir oüi dire depuis, qu'elle devoit +avoir pour Parrein & Marreine M. +<span class="pagenum"> -23- </span> +de Beaupré, Intendant de Champagne, +& une Dame qu'on appelloit Me. Dupin, +ou M. l'Evêque de Châlons (M. +de Choiseul) & Me. de Beaupré, l'Intendante; +mais qu'à leur défaut, & en +leur nom, ce fut l'Administrateur & la +Supérieure de l'Hôpital de St. Maur, +qui la tinrent sur les fonds & la nommèrent, +ainsi qu'elle m'a dit, Marie-Angelique +Memmie le Blanc. Le nom +de Memmie, qui est celui du premier +Evêque de Châlons, lui fut donné, dit-elle, +parce qu'elle étoit venue de bien +loin chercher la foi dans le Diocèse où +ce Saint l'avoit apportée autrefois; mais +on voit par son Extrait baptistaire que +son Parrein portoit ce même nom.</p> + +<p>Il y avoit peu d'apparence de sauver +la vie de Mlle. le Blanc: son mieux +étoit une langueur qui la faisoit paroître +comme mourante. Je tiens de M. de L.. +que M. d'Epinoy, qui la vouloit conserver +à quelque prix que ce fût, lui +envoya un Médecin, qui ne sachant +plus qu'ordonner, insinua qu'il faloit +de tems en tems & comme en cachette +lui donner de la viande crue. On lui +en donnoit, dit-elle; mais elle ne faisoit +que la mâcher pour en tirer le suc +& le jus, ne pouvant plus avaler la +<span class="pagenum"> -24- </span> +chair même. Quelquefois une Dame +de la maison qui l'aimoit beaucoup, +lui apportoit un poulet ou un pigeon +vivant, duquel elle suçoit d'abord le +sang tout chaud, ce qui lui servoit, ajoute-t'elle, +comme d'un baume qui s'insinuoit partout, +adoucissoit l'acreté de +sa gorge desséchée, & lui redonnoit +des forces. Ce fut avec toutes ces peines +& ces petites échappées, que Mlle. +le Blanc s'est peu à peu dèsaccoûtumée +de viande crue, & s'est enfin habituée +aux viandes cuites, telles que nous les +mangeons, & si parfaitement, qu'elle +a aujourd'hui de la répugnance pour ce +qui est crud.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour)</a> Voyez <i>l'Extrait baptistaire</i> ci-après, +N<sup>o</sup>. <a href="#no1">1</a>. +</blockquote> + +<p>Tant que vêcut M. le Vicomte d'Epinoy, +qui vouloit toujours voir sa petite +Sauvage, lorsqu'il étoit à Songi, il la +tint en Communauté, soit à Châlons, +soit à Vitri-le-François. Je juge qu'il ne +vécut pas long-temps après sa prise, +puisqu'il n'est fait aucune mention de +lui entre les personnes désignées pour +Parreins & Marreines de cette enfant, +qui fut baptisée sept ou huit mois après; +& que s'il eût vêcu alors, il y a bien +de l'apparence qu'il en eût été le Parrein. +Ce qu'il y a de certain, au rapport +de M. de L.. c'est qu'après la mort de +<span class="pagenum"> -25- </span> +M. d'Epinoy, la petite le Blanc fut mise +dans un Couvent à Chalons, & qu'au +premier voyage que Madame d'Epinoy +la veuve, fit à Songi, ledit Sieur de L.. +qui l'y accompagnoit, lui persuada +de retirer cette jeune fille auprès d'elle +où elle lui seroit moins à charge que +de la tenir toujours dans des Couvents; +cette Dame fut à Châlons dans ce dessein +avec M. de L.. Ils trouverent la +Dlle le Blanc assez formée & assez +adroite à plusieurs ouvrages propres +à son sexe, pour pouvoir rendre quelques +petits services à cette Dame; mais +la Superieure de cette Maison, on ne +sçait par quel motif, si ce n'est par +le danger du salut que cette enfant +pouvoit courir dans le grand monde, +détourna Madame d'Epinoy de la retirer, +lui rapportant quelques petits +traits qui ressentoient encore l'ancien +amour de la liberté pour courir dans +l'eau & monter sur les arbres. Cette +Dame craignant que la petite fille ne +fût de trop difficile garde, ne songea +plus à la prendre chez elle. Ce fut +ensuite M. de Choiseul, Evêque de +Châlons, qui en prit soin dans une +Communauté où elle avoit déja été, +& où ce Prélat chargea M. Cazotte, +<span class="pagenum"> -26- </span> +son grand Vicaire, de veiller à son instruction.</p> + +<p>Après y avoir passé plusieurs années +& postulé pour s'y faire Religieuse, +Mlle le Blanc prit du dégoût pour +cette maison, par une sorte de honte +d'y vivre avec des personnes qui se +souvenoient de l'avoir vue au sortir des +Bois, avant qu'elle fut apprivoisée, +& qui le lui faisoient sentir durement. +Elle obtint d'aller dans un autre Couvent +à Ste Menehould. A son arrivée en +cette ville, au mois de Septembre +1747, M. de la Condamine de l'Académie +des Sciences, la trouva dans +l'Hôtellerie où elle venoit de descendre; +il y dina avec elle & l'Hôtesse, +& s'entretint avec la Dlle le +Blanc, sans qu'elle sçût qu'il la cherchoit, +ni qu'elle fût l'objet de sa curiosité. +Elle lui apprit les obligations qu'elle +avoit à Mgr. le Duc d'Orléans, +qui payoit sa pension depuis qu'il l'avoit +vue en passant à Châlons au retour +de Metz en 1744. Elle témoigna +beaucoup de regret d'avoir été détournée +de profiter des offres que ce Prince +charitable lui avoit faites alors, de +la faire venir dans un Couvent de +Paris. M. de la Condamine promit à +Mlle le Blanc d'être l'interprète de ses +<span class="pagenum"> -27- </span> +sentimens auprès de S. A. S. En effet, +le Prince informé par lui de la situation +de la Dlle le Blanc, & sur le +témoignage que le grand Vicaire de +Châlons rendit de sa conduite, la fit +venir à Paris, la plaça aux Nouvelles +Catholiques de la rue Sainte Anne, +l'y alla voir & l'interrogea lui-même +pour savoir si elle étoit bien instruite. +Ce fut là qu'elle fit sa première +Communion & qu'elle fut confirmée. +Transferée depuis à la Visitation de +Chaillot, toujours sous les auspices de +feu Mgr. le Duc d'Orléans, elle se disposoit +à se faire Religieuse, lorsqu'un +coup qu'elle reçut à la tête, par la +chute d'une fenêtre, & une longue +maladie qui suivit cet accident, la +mirent dans le plus grand danger. On +désespéra de sa vie, & sur l'avis du +Médecin, envoyé par le Prince, elle +fut transportée par son ordre à Paris +aux Hospitalieres du Faubourg S. Marceau, +où elle étoit plus à portée des secours +qu'exigeoit son état. Mgr. le Duc +d'Orleans eut la bonté de la recommander +à la Supérieure & aux Infirmieres, +& de s'engager à payer outre +sa pension, tous les remèdes & les +secours qui seroient jugés nécessaires. +<span class="pagenum"> -28- </span> +Ce Prince a reçu sans doute le prix de +sa charité en l'autre monde; mais Mlle +le Blanc n'en a pas beaucoup profité +en celui-ci. Elle se trouvoit en quelque +sorte abandonnée dans une maison +où l'on avoit eu l'espérance d'avoir +par son moyen un Prince pour Protecteur, +& en lui une bonne caution +pour la pension; mais restée infirme +& languissante dans ce même lieu, où +l'on avoit perdu ces points-de-vûe, +sans aucune ressource de famille ni d'amis, +pour l'assister pendant sa maladie, +ni même au cas qu'elle revint en santé, +je laisse à juger quelles pouvoient être +ses refléxions, & combien d'inattentions, +de mortifications même, elle eut +à essuyer de la part de ceux qui craignoient +de n'être pas payés de ce qu'ils +avançoient pour elle. C'est dans de si +tristes circonstances que je la vis pour +la première fois au mois de Novembre +1752. Elles n'étoient guères plus +favorables, lorsqu'ayant recouvré un +peu de force, elle put me venir dire +elle-même que Mgr. le Duc d'Orléans, +héritier des vertus de son pere, s'étoit +chargé de payer les neuf mois de sa +pension échus depuis la mort de ce Prince, +& qu'on lui faisoit espérer qu'elle +seroit comprise sur l'état de S. A. S. pour +<span class="pagenum"> -29- </span> +200 liv. de pension viagère; à quoi elle +ajouta, que comme ce dernier article +ne seroit décidé que dans le mois de +Janvier suivant, elle avoit accepté en +attendant une petite chambre, qu'une +personne qu'elle me nomma lui avoit +offerte. Mais, lui dis-je, de quoi vivre +dans cette chambre pendant deux mois, +& peut-être plus, convalescente comme +vous êtes? Pourquoi, dit-elle, avec +une confiance qui m'étonna, Dieu me +seroit-il venu chercher & tirer d'entre +les bêtes farouches, & me faire Chrétienne? +Seroit-ce pour m'abandonner +quand je le suis, & pour me laisser +mourir de faim? Cela n'est pas possible. +Je ne connois que lui; il est mon pere; +la Ste. Vierge est ma mere: ils auront +soin de moi. Le plaisir que j'ai à rapporter +cette réponse, me paye avec usure +de la peine que j'ai prise à mettre en +ordre tout ce que l'on vient de lire, & +que je terminerai par donner un extrait +des réponses de Mlle le Blanc aux différentes +questions que je lui ai faites depuis +que je la connois, sur ce qu'elle a +pû se rappeller de ses premières années. +J'y joindrai les conjectures que j'ai promises +sur le païs où elle est née, & sur +les événemens qui ont pû la conduire en +<span class="pagenum"> -30- </span> +France, & préparer l'avanture singulière +de sa découverte & de sa prise.</p> + +<p>Mlle le Blanc avoue qu'elle n'a commencé +à réfléchir que depuis qu'elle a +reçu quelque éducation; & que tout le +temps qu'elle a passé dans les bois, elle +n'avoit presque d'autres idées que le +sentiment de ses besoins, & le désir de +les satisfaire. Elle n'a mémoire ni de +pere ni de mere, ni d'aucune personne +de sa Patrie, ni presque de ton païs même; +si ce n'est, qu'elle ne se rappelle +point d'y avoir vû des maisons, mais +seulement des trous en terre, & des +espèces de huttes comme des baraques +(c'est son terme) où l'on entroit à quatre +pattes; elle a même idée que ces +huttes étoient couvertes de neige. Elle +ajoute qu'elle étoit souvent sur les arbres, +soit pour se garantir des bêtes +féroces, soit pour mieux découvrir de +loin les animaux proportionnés à ses +forces & à ses besoins, & de-là se jetter +dessus pour en faire sa nourriture. +Ces premières traces, cette idée de sa +première habitation, étoient si fortement +gravées dans son cerveau, que +dans le temps où elle commençoit à entendre +le François, mais où elle ne pouvoit +encore s'exprimer; ce qui ne +<span class="pagenum"> -31- </span> +lui arriva que long-temps après sa prise, +lorsqu'on lui demandoit d'où elle étoit, +& qui étoient ses pere & mere, elle +montroit un arbre, si elle étoit à portée +de le faire, & la terre qui étoit au pied. +Le seul événement de son enfance dont +elle ait conservé un léger souvenir, c'est +que lorsqu'elle étoit, dit-elle, bien +petite, elle avoit vû dans la mer ou +dans la rivière, elle n'a pû me dire lequel, +une grosse bête qui nageoit avec +deux pattes comme un chien, que sa +tête étoit ronde comme celle d'un dogue, +avec de grands yeux étincellans; +que la voyant venir à elle comme pour +la dévorer, elle s'étoit sauvée à terre, +& s'étoit enfuie bien loin. Je lui demandai +si cette bête n'avoit que deux pattes; +si elle avoit du poil, & de quelle couleur +elle étoit: elle me dit, qu'elle ne s'étoit +pas donné le temps de la bien examiner, +mais qu'elle n'avoit vû que +deux pattes dont la bête battoit l'eau; +qu'elle sembloit dehors à mi-corps, tout +le reste étant sous l'eau; qu'il lui paroissoit +qu'elle avoit vû du poil qui étoit +gris-noirâtre & court, à peu-près, ajouta-t-elle, +comme ces chiens qui ont le +poil raz.</p> + +<p>Cette description, si ressemblante à +<span class="pagenum"> -32- </span> +celle du Loup marin<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, cette forte inclination +que Mlle le Blanc a conservé +pendant plusieurs années depuis son séjour +en France, pour se jetter dans +l'eau, d'y pêcher à la main, d'y nager +comme un poisson malgré le froid & +la glace, de ne manger rien que de +crud; les défaillances & les évanouissemens +qu'elle éprouvoit dans les premiers +temps à la chaleur du feu ou du +soleil, me paroissent des preuves certaines +qu'elle est née dans le Nord aux +environs de la mer glaciale, où se fait +la pêche des Loups marins. Et plusieurs +autres observations, dont je ferai le Lecteur +juge, me font soupçonner qu'elle +est de la nation des Esquimaux, qui +habitent la terre de Labrador, au nord +du Canada.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour)</a> Voyez l'<i>Extrait des Voyages</i> de la Hontan, +N<sup>o</sup>. <a href="#no6">6</a>. +</blockquote> + +<p>Mlle le Blanc convient qu'il y a plusieurs +choses, dans ce qu'elle m'a raconté +à diverses reprises, dont elle n'oseroit +assurer avoir conservé un souvenir distinct +& sans mêlange des connoissances +qu'elle a acquises depuis qu'elle a +commencé à réfléchir sur les questions +qu'on lui fit alors, & qu'on a continué +de lui faire depuis.</p> + +<p><span class="pagenum"> -33- </span> +Cependant elle a toujours dit ou fait +entendre, lorsqu'elle parloit à peine +François, qu'elle avoit passé deux fois +la mer; elle l'assura positivement à M. +de la Condamine en 1747. Quant à ce +qu'elle a dit quelquefois qu'elle a été +long-temps sur mer, parce que le Vaisseau +s'arrêtoit en différentes Isles, elle +sent bien aujourd'hui que ce ne peut être +là qu'une répétition de quelque commentaire +qu'elle a entendu faire sur +ses avantures. Je tiens de M. de L.. +qu'il a oui dire chez M. le Vicomte +d'Epinoy, que les deux petites Sauvages +avoient même été vendues dans +quelqu'une des Isles d'Amérique; qu'elles +faisoient le plaisir d'une Maîtresse, +mais que le mari ne pouvant les souffrir, +la Maîtresse avoit été obligée de +les revendre & de les laisser rembarquer, +soit dans leur premier Vaisseau, +soit dans quelqu'autre. Ces circonstances +cadrent assez à celles qui sont rapportées +dans la Lettre déja citée, imprimée +dans le Mercure de France; mais +on voit bien, encore une fois, que ces +détails ne peuvent être que le résultat +des conjectures, plus ou moins probables, +que l'on forma sur les premiers +signes & les premiers discours qu'on +<span class="pagenum"> -34- </span> +put tirer de la jeune Fille quand elle +commença de parler François, quelques +mois après qu'elle eut été trouvée, +& qu'il est bien difficile de compter sur +les circonstances d'un récit aussi détaillé, +qui ne pourroit avoir été fait que par +signes.</p> + +<p>Je ne sais si on doit faire beaucoup +plus de fond sur le prétendu souvenir +de Mlle le Blanc, qu'il y avoit sur le +Vaisseau qui l'a transportée, des gens qui +entendoient son langage, qui ne consistoit +qu'en cris aigus & perçans, formés +dans la gorge, sans aucune articulation +ni mouvement de lèvres. Quant +à ses deux embarquemens dont elle a +conservé une idée assez distincte, & +sur quoi elle n'a jamais varié; ce +qui semble confirmer leur réalité, ainsi que +celle de quelque séjour dans un païs +chaud, tel que nos Isles de l'Amérique, +c'est que les cannes de sucre & la cassave +ou le manioc, que l'on sçait être +des productions des climats les plus +chauds, ne lui sont pas des objets inconnus; +qu'elle se rappelle d'en avoir +mangé, & qu'elle les saisit avidement +lorsqu'on les lui présenta la première +fois en France<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. J'insiste sur ces circonstances, +<span class="pagenum"> -35- </span> +parce qu'elles rendent plus compliquées +les avantures qui ont pû conduire +Mlle le Blanc des terres Arctiques, +dont il paroît qu'elle est originaire, +dans les Isles Antilles, & de là +en Europe sur la frontière de France.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour)</a> Voyez la Lettre du Mercure de Decembre 1731. +N<sup>o</sup>. <a href="#no2">2</a>. +</blockquote> + +<p>Elle & sa compagne attrapoient elles-mêmes +le poisson, soit dans la mer, +soit dans les lacs ou rivières; car Mlle +le Blanc n'a pû m'en faire la distinction, +ni m'en dire autre chose, si ce n'est +que quand elles appercevoient dans l'eau +quelques poissons, ayant la vûe très-perçante +en cet élément, elles s'y jettoient, +& remontoient sur l'eau avec +le poisson pour l'éventrer, le laver & +le manger tout de suite, & retournoient +en chercher d'autre. C'étoit donc au +bord d'une rivière, ou, si c'est en mer, +ce ne pouvoit être que lorsque le vaisseau +étoit à l'ancre dans un port, ou dans +une rade, qu'elles pêchoient de la sorte; +& une de ses avantures me le confirme; +car elle me dit, qu'un jour elle se +jetta dans la mer, non pour pêcher, +comme il paroît, puisqu'elle ne vouloit +pas revenir, mais pour s'enfuir à cause +de quelques mauvais traitemens; & +qu'après avoir nâgé bien longtemps, +elle gagna enfin un rocher escarpé, où +<span class="pagenum"> -36- </span> +elle grimpa, dit-elle, comme un chat; +on l'y suivit en chaloupe ou en canot, +& on eut bien de la peine à la +reprendre, après l'avoir trouvé cachée +dans des buissons. Toutes ces circonstances +désignent que le Vaisseau étoit +près de terre, si toutefois cette avanture +n'est pas cette échappée dont nous avons +parlé plus haut, & dont M. de L.. fut +témoin à Songi.</p> + +<p>Il paroît qu'à cause de cette fuite ou +d'autres pareilles, on renferma les petites +Sauvages au fond de calle du Vaisseau; +mais cette précaution pensa leur +devenir funeste, & à tout l'équipage. Se +sentant si près de l'eau, leur élément +favori, elles s'avisèrent de gratter avec +leurs ongles pour faire un trou au Navire, +& pouvoir s'enfuïr par-là dans +l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel +ouvrage pour y remédier, & éviter un +naufrage certain. Cette tentative fit +qu'on enchaîna les deux petites Sauvages, +de manière qu'elles ne pussent recommencer +leur manœuvre.</p> + +<p>De-là on peut juger que la garde de +ces enfans demandoit bien des soins, +qu'augmentoient sans doute leur aversion +d'être touchées. Selon ce que dit +Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas +aisée à ceux qui les gouvernoient; car soit +<span class="pagenum"> -37- </span> +qu'elles tinssent d'origine cette horreur +qu'elles avoient d'être touchées<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, ou +du souvenir de leur enlévement ou de +la crainte de mauvais traitemens, elles +entroient en fureur lorsqu'elles voyoient +quelqu'un approcher d'elles, & il falloit +se précautionner contre leurs armes +& leurs ongles, ou à leur défaut, contre +les coups de poings assenés avec une +force de bras bien supérieure à celle +des enfans de leur âge.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour)</a> Voyez <i>Relation de la Hontan sur les Esquimaux</i>; +ci-après N<sup>o</sup>. <a href="#no5">5</a>. +</blockquote> + +<p>Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne, +elles avoient pour armes, au +rapport de Mlle le Blanc, un bâton +court d'une grosseur proportionnée à +la force de leurs mains au bout duquel +étoit une boule de bois très-dur; le tout +en forme de masse d'armes, & une espéce +de serpette crochue de Jardinier, +ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais +à deux lames plus larges, se repliant +chacune de leur côté sur un manche +de bois: celle-ci leur servoit particulièrement +à dépecer & éventrer les animaux +qu'elles prenoient, ou à se défendre +de près. Elles portoient ces armes, +dit-elle, dans une espèce de sac<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, +<span class="pagenum"> -38- </span> +ou pôche attachée à une large ceinture +de peau, qui leur venoit jusques près +les genoux. Sur ce que je lui demandai +si cet habillement ne l'empêchoit pas +de monter sur les arbres dont elle m'avoit +parlé, elle me dit que non, parce +qu'en pareil cas elles tenoient le derrière +de cet habit avec leurs dents. Comme +je m'informai plus curieusement de cet +habit & de ses autres ornemens pour +les mieux reconnoitre dans les desseins +que j'ai qui représentent des Esquimaux, +elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M. +le Vicomte d'Epinoy ses premiers habits, +ses armes, son collier & pendans; +qu'il y avoit quelques caractères +inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient +pû faire mieux reconnoître sa Nation; +mais que tout cela avoit été gardé +comme une curiosité chez le Vicomte +d'Epinoy, où elle a continué de les +voir & même de les porter plusieurs +fois. Cependant M. de L.. m'a dit qu'il +n'avoit point eu connoissance de ces armes; +mais j'ai déja remarqué qu'il ne +la vit pour la première fois dans cette +même maison que deux ans après sa +prise. Elle avoit alors pour habit une +espèce de tunique; ou, comme elle dit +elle-même, une jacquette de toile qui, +<span class="pagenum"> -39- </span> +selon M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant +une porte ouverte, de prendre sa course, +& s'aller jetter dans un étang de plusieurs +arpens, de s'y promener en nageant de +tous les côtés, & de s'y arrêter, sur +un peu de terre à sec qu'elle y trouva, +pour y manger des grénouilles.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour)</a> Voyez <i>l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis</i>, +N<sup>o</sup>. <a href="#no4">4</a>. +</blockquote> + +<p>Il paroit qu'après l'évasion de ces +deux enfans, de tel endroit que ce soit, +encore incapables d'autres vûes & desseins, +que de conserver leur vie & leur +liberté, elles ne suivirent d'autres routes +que celles que le hazard ou le besoin +leur présentoient. La nuit où, selon +Mlle le Blanc, elles voyoient bien +plus clair que le jour; ce qui ne doit +pas être pris au pied de la lettre (& ses +yeux ont encore un peu de cette +propriété) elles couroient pour chercher +à manger ou à boire. Le petit gibier au +gîte, & les racines d'arbres, étoient +leurs provisions, leurs armes & leurs +ongles leur servant de pourvoyeur & de +cuisinier. Elles passoient le jour, selon +les lieux, dans des trous ou buissons, +ou sur des arbres; c'étoit leur refuge +contre les bêtes sauvages, quand elles +en appercevoient; c'étoit leur donjon +ou gueritte pour regarder au loin s'il +n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis +<span class="pagenum"> -40- </span> +à craindre en descendant: & c'étoit +là qu'elles attendoient, comme à +l'affut, qu'il passât quelque gibier, pour +s'élancer dessus, ou le poursuivre. La +Providence qui fournit à toutes les créatures +tous les instincts & propriétés naturelles +pour la conservation de leur +espèce, avoit donné à celles-ci une mobilité +d'yeux inconcevable; leurs mouvemens +étoient si prompts & si rapides, +qu'on peut dire que dans un même moment +elles voyoient de tous les côtés, +sans presque remuer la tête. Le peu qui +reste de cette habitude à Mlle le Blanc +est encore étonnant lorsqu'elle le veut +montrer; car le reste du temps ses yeux +sont comme les nôtres; par bonheur, +dit-elle, car on a eu bien de la peine +à leur ôter ce mouvement, & on a +souvent perdu l'espérance d'y réussir.</p> + +<p>Les arbres étoient aussi leurs lits de +repos, ou plutôt leurs berceaux; car, +selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y +dormoient tranquillement, se tenant +assises, & vraisemblablement à cheval +sur quelques branches, se laissant bercer +par les vents, & exposées à toutes +les injures de l'air, sans autre précaution +que celle de se servir d'une de leurs +mains pour s'arcbouter ou s'affermir, +<span class="pagenum"> -41- </span> +tandis que l'autre main leur servoit de +chevet.</p> + +<p>Les rivières les plus larges n'interrompoient +point leur course, soit +de jour ou de nuit; elles les traversoient +sans crainte; elles y entroient +d'autres fois seulement pour boire, ce +qu'elles faisoient en mettant leur menton +dans l'eau jusqu'à la bouche, & +humant ou suçant l'eau à la façon des +chevaux; le plus souvent c'étoit pour y +pêcher à la main les poissons qu'elles +voyoient au fond: elles les apportoient +à terre dans leurs mains & dans leur +bouche pour les vuider, les écorcher & +les manger, comme je l'ai rapporté plus +haut.</p> + +<p>Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc +que j'avois peine à croire qu'on put se +retirer d'une riviere profonde, ainsi +qu'elle me l'assuroit, sans s'aider des +mains & du souffle, elle me répondit +qu'indépendamment de cela elle revenoit +toujours sur l'eau,<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> & qu'elle n'avoit +besoin pour y réussir, que du plus +petit souffle, comme elle l'avoit encore +éprouvé il n'y avoit qu'environ 4 ans. +Elle m'en dépeignoit la maniere, en se tenant +debout les deux bras étendus & élevés, +<span class="pagenum"> -42- </span> +comme si elle eût tenu quelque chose +hors de l'eau, le bout de son mouchoir +dans ses dents en guise de poisson, & +avec cela soufflant alternativement, +mais doucement & sans discontinuer +des deux coins de sa bouche, ainsi à +peu près que fait un fumeur par un seul +coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre. +Ce fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le +raconte, qu'elle & sa compagne traversèrent +la Marne pour arriver à Songi, +où elle fut prise de la maniere que je +l'ai rapporté.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour)</a> <i>Extrait de Lettre de Me. Duplessis.</i> +N<sup>o</sup>. <a href="#no4">4</a>. +</blockquote> + +<p>Il reste à tirer de tous ces faits, qui +ne sont pas également certains, des conjectures +vraisemblables sur la maniere +dont les deux petites sauvages ont pu +être transportées dans notre continent +& n'être découvertes qu'auprès de Châlons +en Champagne.</p> + +<p>Indépendamment de l'aversion naturelle +qu'avoit Mlle. le Blanc pour le feu, +de son inclination à se plonger dans +l'eau par le tems le plus froid, de son +goût dominant pour le poisson crud, +qui faisoit son aliment favori, & des +autres remarques précédentes qui ne +permettent pas de douter qu'elle ne soit +née dans les pays septentrionaux voisins +de la mer glacialle, sa couleur blanche +<span class="pagenum"> -43- </span> +& semblable à la notre achève de décider +la question sans équivoque, puisqu'il +est constant que tous les peuples +originaires de l'intérieur de l'Afrique & +des climats chauds ou temperés de l'Amérique +sont ou noirs ou rougeatres ou +bazanez. S'il n'étoit question que d'imaginer +comment deux jeunes sauvages +des terres Arctiques ont pu passer en +France, mille conjectures différentes, +également probables, pourroient satisfaire +à cette question. Ce qui la rend +plus difficile à résoudre ce sont non-seulement +les deux divers embarquemens +dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir, +mais encore son passage & son séjour +en des pays où il y avoit des cannes +de sucre & de la cassave; aussi bien +que la couleur noire artificielle dont on +la trouva peinte. Il n'est pas ici question +de faire un Roman ni d'imaginer des +avantures, mais où la certitude manque +on doit chercher la vraisemblance. Parmi +les différentes conjectures que l'on +peut faire pour lier ces différens faits, +voici ce me semble une des plus simples +& des plus vraisemblables.</p> + +<p>On sçait que presque toutes les nations +de l'Europe qui ont des colonies en +Amérique, sont obligées d'y transporter +<span class="pagenum"> -44- </span> +des esclaves pour la culture des terres +& la préparation des productions +qu'on en retire, telles que le sucre, l'indigo, +le tabac, le cacao, le café &c. +Les Negres transportés d'Afrique en +Amérique, dans un climat semblable +au leur n'ont aucune peine à s'y accoutumer +& y réussissent très bien; mais on +a tenté sans succès d'y naturaliser des +sauvages des pays septentrionaux. Les +Anglois, les Hollandois, les Danois ont +comme nous des colonies dans plusieurs +des Isles Antilles, & ils ont plus d'une +fois enlevé des sauvages Esquimaux qui +habitent la terre de Labrador au nord +du Canada. Je supose qu'un Capitaine +de navire parti de la Nort-Hollande, +du nord de l'Ecosse ou de quelque port +de Norvége, ait enlevé des esclaves +dans les terres Arctiques, ou dans la +terre de Labrador, & qu'il les ait transportés +pour les vendre dans quelqu'une +des colonies Européenes des Isles Antilles, +elles y auront vû & mangé des cannes +de sucre & du manioc. Le même +Capitaine peut avoir ramené quelques +uns de ces esclaves en Europe, soit qu'il +n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement, +soit par caprice ou par curiosité, +& la jeunesse de nos deux petites +<span class="pagenum"> -45- </span> +sauvages peut fort naturellement leur +avoir valu cette préférence; dans ce cas +il est probable qu'il les aura vendues ou +données en présent, à son arrivée en Europe. +Il est encore assez vraisemblable +que par plaisanterie ou par fraude on +se soit avisé de les peindre en noir: c'étoit +le moyen de les faire passer pour +esclaves de Guinée, & de n'avoir point +de compte à rendre de leur enlevement. +Il y a en Amérique une plante dont on +tire une eau claire & transparente qui +appliquée sur la peau la noircit parfaitement, +il est vrai que cette couleur se passe +au bout de neuf ou dix jours, mais +on peut la rendre plus durable en mettant +plusieurs couches & en y mêlant divers +ingrédients. Jusqu'ici nous n'avons +rien suposé que de plausible, le reste +approche beaucoup plus de la certitude +& même de l'évidence.</p> + +<p>Il est incontestable que de façon ou +d'autre ces deux enfans ont été transportés +en Europe par mer. Or plus on +suposera le lieu de leur débarquement +voisin de celui où elles ont été trouvées, +plus on retranchera du merveilleux +de leur histoire. Qu'elles ayent été +vendues dans quelque Port du Zuyder-zée, +& de-là transportées par l'Issel, ou par +<span class="pagenum"> -46- </span> +les canaux, dont le païs est coupé, à +l'habitation de leurs nouveaux Maîtres, +par exemple en Gueldre ou dans le païs +de Clèves sur les bords de la Moselle, +on peut juger par ce qu'on a raconté de +la petite le Blanc, long-temps après sa +prise, combien elle & sa compagne devoient +être de difficile garde, & qu'au +premier moment qu'elles auront trouvé +le moyen de s'échapper, elles n'en auront +pas manqué l'occasion. Le païs est +fort couvert: une fois qu'elles auront +pû gagner la forêt des Ardennes, le reste +s'explique de lui-même. On a vû qu'elles +passoient les journées sur les arbres, +qu'elles savoient se procurer leur nourriture, +& qu'elles ne marchoient que +la nuit. Elles auront erré au hazard, ou +plutôt leur instinct les aura portées à +s'avancer du côté où elles avoient vû le +soleil pendant le jour, & sur-tout vers +le point de l'horison, où elles le perdoient +de vûe le soir, & où un reste +de lumière, après son coucher, les guidoit, +à l'heure où elles avoient coûtume +de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles +passèrent la Marne à la nage. +Cette marche pendant plusieurs mois, +sans avoir fait peut-être 50 lieues en +droite ligne, dans un païs de bois, les +<span class="pagenum"> -47- </span> +aura conduites vers le Midi & le Couchant +en Lorraine, & de Lorraine en +Champagne, dans le canton où on les +a trouvées: & tout ce qu'on a vû dans +les récits de Mlle le Blanc s'expliquera +facilement.</p> + +<p>On pourroit encore simplifier les +conjectures précédentes, en supposant +les deux petites Sauvages, transportées +des terres Artiques aux Antilles Françoises, +comme à Saint Domingue, +à la Guadaloupe, ou à la Martinique, +ont été achêtées là par quelque François, +qui peu de temps après sera +repassé en France avec sa famille, se +sera établi en Lorraine, & y aura conduit +ces deux enfans. Il est clair qu'elles +n'auront pas tardé à s'échapper. On expliqueroit +par-là fort naturellement +comment la petite le Blanc a paru entendre +quelques mots François, & en +estropier quelques autres presqu'aussi-tôt +après sa prise; comment on a pû +conjecturer par ses signes, & ensuite +par ses discours, qu'elle avoit été auprès +d'une Dame; qu'elle avoit vû faire +de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle +supposition n'éxige qu'un assez court +intervalle de temps, comme de douze +ou quinze jours entre son évasion de +<span class="pagenum"> -48- </span> +chez ses Maîtres en Lorraine, & sa rencontre +à Châlons, & l'on en expliquera +d'autant mieux comment sa couleur noire +duroit encore, quoiqu'elle eût +passé au moins une rivière à la nâge. Je +ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit +bien surprenant que ces deux enfans +ayant été trouvées si près du lieu +d'où elles s'étoient enfuies; & le fait +étant devenu public, leurs Maîtres ne +se fussent pas fait connoître: cependant +cette objection n'est pas sans réplique. +Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse, +degoûtés d'elles, & ayant perdu l'espérance +de les apprivoiser, ne furent-ils +pas fâchés d'en être debarrassés, & ne +firent aucune demarche pour les retrouver, +ou du moins n'insistèrent pas sur +la restitution. Ceci devient plus qu'une +conjecture, depuis que j'ai appris par +M. de L.. qu'on avoit réellement fait +des perquisitions du côté de la Hollande, +autant qu'il s'en peut souvenir, +& fait redemander la jeune Sauvage à +feu M. d'Epinoy, qui ne voulut pas la +rendre; ce qui prouve toujours qu'elle +ne fut pas reclamée avec beaucoup de +vivacité.</p> + +<p>Si on connoissoit une Nation à qui +les cris de gorge aigus & perçans, familiers +<span class="pagenum"> -49- </span> +à Mlle le Blanc, tint lieu de +langage, on connoîtroit précisément sa +Patrie; mais elle ne pourroit avoir été +transférée de-là en France que par quelque +évènement semblable à ceux que +nous venons d'indiquer. On prétend +que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée +dans le Mercure, que la petite +Sauvage fut redemandée; mais je n'ai +pû découvrir précisément de quelle part. +Il n'eût pas été difficile alors de remonter +à la source, & l'on eût été beaucoup +plus exactement informé de son histoire. +Il est peut-être encore temps; & cette +Relation en devenant publique, pourra +donner de nouvelles lumières. C'est une +des raisons qui m'ont déterminée à la +rediger.</p> + +<p>J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup +d'apparence que Mlle le Blanc est de la +Nation des Esquimaux; mais comme +les preuves que j'ai alléguées pourroient +presque également convenir aux Sauvages +de Groënland, du Spitzberg & de +la nouvelle Zemble, s'il importoit de +sçavoir précisément si elle est née dans +le continent de l'Amérique ou dans le +nôtre d'Europe, cela seroit encore très-possible. +On sait que les Sauvages Américains, +hommes & femmes (<i>glabri</i>) +<span class="pagenum"> -50- </span> +ont un caractère distinctif, qui ne permet +pas de les confondre avec les Européens, +les Africains, ni les Asiatiques.</p> + + + +<br><hr><br> + +<p class="c"><i>EXTRAIT</i><br> +Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale +de St. Sulpice de la Ville de Châlons +en Champagne.</p> + +<span class="side"><a name="no1">N<sup>o</sup> 1.</a></span> + +<p><i>L'An de grace mil sept cent trente-deux, le 16e +jour de Juin, a été baptisée par moi soussigné, +Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St. +Sulpice de Châlons en Champagne, Marie-Angelique-Memmie, +âgée d'environ onze ans, dont le +pere & la mere sont inconnus, comme ils le sont +même à cette fille, qui est née ou qui a été transportée +dès son bas âge dans quelque Isle de l'Amérique; +d'où par les soins d'une Providence pleine +de miséricorde, elle est venue débarquer en France, +& conduite encore par la même bonté de Dieu +en ce Diocèze; placée enfin sous les auspices de Monseigneur +notre Illustrissime Evêque, à l'Hôpital-Général +de St. Maur, où elle est entrée le 30 +Octobre de la précédente année. Son Parrein a été +M. </i>Memmie le Moine<i>, Administrateur dudit Hôpital; +& la Marreine, Damoiselle </i>Marie-Nicole +d'Halle<i>, Supérieure du même Hôpital de S. Maur; +lesquels ont signé les jours & an que dessus. Ainsi +signé, </i>Memmie le Moine. D'Halle. F. Couterot<i>, +Chanoine-Reg. Prieur, Curé.</i></p> + +<p>Je, soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, +Prieur, Curé de St. Sulpice, certifie le présent +Extrait conforme à son original. Délivré à Châlons +ce 21 Octobre 1750. Signé DANSAIS, +Prieur, Curé de Saint Sulpice.</p> + + +<br><hr><br> + +<span class="pagenum"> -51- </span> +<p class="c"><i>Lettre écrite de Châlons en Champagne le 9 Déc. +1731, par M. A M. N... au sujet de la Fille +Sauvage trouvée aux environs de cette Ville.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></i></p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour)</a> Cette Lettre est imprimée dans le Mercure +de France de Decembre 1731. +</blockquote> + +<span class="side"><a name="no2">N<sup>o</sup>. 2.</a></span> + +<p>Persuadé, Monsieur, que vous +ne cherchez qu'à contribuer, par vos +Mémoires, à satisfaire la curiosité du +Public en tout ce qui peut l'intéresser +agréablement & utilement, j'aurai l'honneur +de répondre à votre Lettre du 2 de +ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a +été trouvée aux environs de Châlons, +tant sur ce que j'en ai appris, que sur +ce que j'en ai connu moi-même, pour +l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai +d'abord, que pour le peu de fréquentation +qu'elle a eûe avec le monde, +ne sachant encore que quelques mots +François mal articulés, on ne peut presque +pas conjecturer dans quel païs elle est +née; mais certainement, par les circonstances +dont je vais vous entretenir, +elle n'est point de Norvège, (comme on +l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née +dans les Isles Antilles de l'Amérique, +qui appartiennent aux François, comme +<span class="pagenum"> -52- </span> +la Guadaloupe, la Martinique, S. +Christophe, S. Domingue, &c. parce +qu'un particulier de Châlons qui a été à +la Guadaloupe, lui ayant montré de la +<i>cassave</i>, ou <i>manioc</i>, qui est un pain dont +se nourrissent les Sauvages des Antilles, +elle s'écria de joie sur ce pain; & en +ayant pris un morceau, elle le mangea +avec grand appetit: il lui fit voir aussi +d'autres curiosités du même païs, à quoi +elle prit un plaisir extraordinaire, faisant +connoître qu'elle avoit vû de semblables +choses; de sorte qu'il est à présumer +qu'elle vient plutôt de ces païs-là +que de la Norvège.</p> + +<p>A force de la faire parler, on a sçu +qu'elle a passé les mers; qu'ensuite +une Dame de qualité a pris soin de son +éducation, l'ayant faite habiller; car +auparavant elle n'avoit qu'une peau qui +la couvroit. Cette Dame la tenoit enfermée +dans sa maison sans la laisser +voir à personne; mais le mari de la +Dame ne voulant plus la voir chez +lui, pour ne point laisser trop long-temps +un objet semblable devant les yeux de +son épouse, cette Fille fut obligée de se +sauver. Enfin, à la faveur de la Lune, +qu'elle appelle <i>la lumière de la bonne +Vierge</i>, ne marchant que la nuit, elle +<span class="pagenum"> -53- </span> +est parvenue au mois de Septembre dernier +jusqu'à Songi, Village à 4 lieues +de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy, +dont vous avez, depuis peu, +annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy, +fille de M. le Comte de Lannoy.</p> + +<p>On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût +arrivée à Songi, on l'avoit vûe au-dessus +de Vitri-le-François, accompagnée +d'une Négre, avec laquelle elle se battit, +parce que la Négre ne vouloit pas +qu'elle portât sur elle un Chapelet, qu'elle +appelle <i>un grand Chime</i>: que la Sauvage +s'étant trouvée la plus forte, la +Négre la quitta; & depuis, la Négre a +été vûe auprès du Village de Cheppe +proche Songi, d'où elle a ensuite disparu. +Pour notre Sauvage, le Berger de +Songi l'ayant apperçue dans les vignes, +écorchant des grenouilles, & les mangeant +avec des feuilles d'arbres, elle +fut amenée par ce Berger au Château +de M. d'Epinoy, qui donna ordre au +Berger de la loger, ajoutant qu'il +auroit soin de sa nourriture, &c. L'attention +que ce Seigneur a eu pour elle pendant +près de deux mois, la souffrant la plus +grande partie du jour à son Château, +la laissant pêcher dans ses fossés, & chercher +des racines dans ses jardins, a attiré +<span class="pagenum"> -54- </span> +beaucoup de monde chez lui. On remarquoit +que tout ce qu'elle mangeoit, +elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins +qu'elle dépouilloit avec ses doigts +aussi habilement qu'un cuisinier. On la +voyoit grimper sur les arbres plus facilement +que les plus agiles Bucherons; +& quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit +le chant de différens oiseaux de +son païs. Je l'ai vû moi-même dans un +jardin de Châlons, cherchant des racines +dans la terre, avec l'usage seul de +son pouce & du doigt suivant, faisant +ainsi des trous comme des terriers en +un moment de temps, aussi habilement +que si on se fût servi d'un hoyau.</p> + +<p>M. l'Evêque de Châlons & M. l'Intendant +l'ont vûe dans ces sortes d'exercices. +M. l'Evêque a pris soin depuis de +la placer dans l'Hôpital-général de cette +Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres +habitans, de l'un & de l'autre sexe, +pour les y nourrir jusqu'à l'âge de 15 à +16 ans, qu'on leur fait apprendre des +mêtiers. C'est-là qu'on tâche de l'humaniser +tout-à-fait & de l'instruire. Elle +mange quelquefois du pain, ce qu'elle +fait par complaisance; car il lui fait +mal au cœur, aussi-bien que tout ce qui +est salé. Le biscuit & la viande cuite la +<span class="pagenum"> -55- </span> +font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir +où il entre de la farine. M. l'Intendant +voulut lui faire manger des bicgnets, +elle n'a pû en goûter par cette +raison. Elle trouve le macaron bon, & +aime l'eau-de-vie, l'appellant un <i>brûle-ventre</i>. +Pour l'eau, sa boisson ordinaire, +elle la boit dans un seau, la tirant comme +une vache, & étant à genoux. Elle +ne veut point coucher sur des matelats, +le plancher lui suffit. Elle nage fort +bien, & pêche dans le fond des rivières. +Elle appelle un filet <i>debily</i>, dans le +patois de son païs. Pour dire, bon jour +fille, on dit, selon elle, <i>yas yas, fioul</i>, +ajoutant que quand on l'appelloit, on +disoit, <i>riam riam, fioul</i>; c'est ce qui +fait connoitre qu'elle commence à entendre +la signification des termes François, +les interprétant par ceux de son +païs.</p> + +<p>Au reste, elle paroît âgée d'environ +18 ans<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, étant de moyenne taille, avec +<span class="pagenum"> -56- </span> +le teint un peu bazanné: cependant sa +peau au haut du bras paroit blanche +aussi-bien que la gorge; elle a les yeux +vifs & bleus; son parler est clair & +brusque; elle paroit avoir de l'esprit, +car elle apprend aisément ce qu'on lui +montre; cousant assez proprement. Elle +fait connoitre qu'elle sçait travailler à la +tapisserie au petit point, par la manière +dont elle indique qu'il s'y faut prendre, +en faisant passer l'aiguille de dessus en +dessous, & du dessous en dessus. La Supérieure +de l'Hôpital dit, qu'elle sçait +bien broder; ce qu'elle a appris de la +Dame qui en avoit pris soin: mais la +Fille ne peut dire dans quel Païs ce pouvoit +être, parce qu'elle ne parloit à personne, +& ne sortoit point. On l'instruit +cependant dans la Religion Chrétienne; +elle dit qu'elle veut être baptisée dans le +<i>Paradis terrestre</i>; terme dont elle se sert +pour signifier nos Eglises. Les Curés du +voisinage de Songy lui ont fait comprendre +par des signes, qu'il ne falloit +point grimper sur les arbres, cela étant +indécent à une fille, aussi s'en abstient-elle +présentement. Le bruit a couru qu'il +y avoit des ordres pour la faire venir à +<span class="pagenum"> -57- </span> +la Cour; on ne sait comment elle l'a pû +apprendre; mais depuis, quand on +vient la voir à l'Hôpital, elle n'ose presque +paroitre, pleure & s'afflige, craignant +que ce ne soit pour l'en faire sortir, +parce qu'elle s'y plaît fort, & qu'on +a beaucoup d'attention pour elle.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour)</a> Il y a sûrement ici une erreur ou d'impression +ou de copiste. On voit par l'extrait de son +baptême en Juin 1732, on ne lui donnoit +qu'onze ans; & elle devoit paroitre plus formée +qu'une enfant de son âge, son temperament +s'étant fortifié par la vie dure qu'elle menoit, +exposée continuellement aux injures de l'air. +Enfin aujourd'hui en 1754, elle ne paroit pas +avoir plus de 33 ou 34 ans, quoiqu'elle ait eu de +longues & de fréquentes maladies. +</blockquote> + +<p>Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pû +savoir sur l'état de cette fille. J'aurai soin +de vous apprendre ses progrès spirituels, +& la cérémonie de son Baptême quand +il en sera temps. J'ai l'honneur d'être, &c.</p> + +<br> +<p class="c"><i>Extrait d'une Lettre sur le même sujet.</i></p> + +<p>Dans le séjour qu'elle a fait au Château +& au Village de M. d'Epinoy, on +a observé que la sagesse de cette jeune +Fille est à toute épreuve; l'argent dont +elle ignore la valeur & peut-être l'usage, +les ménaces & les caresses n'ont rien pû +sur elle; l'approche seule d'un homme +qui veut la toucher, lui fait jetter des cris +perçans, & jette dans ses yeux & dans +tout son maintien un trouble que l'on +ne peut assurement pas imiter.</p> + +<p>On trouve que M. l'Intendant a très-sagement +fait de la faire transférer dans +un des Hôpitaux de Châlons, qu'on +nomme la <i>Renfermerie</i>, pour être plus +<span class="pagenum"> -58- </span> +à portée d'approfondir son état & son +origine, & pour lui donner l'éducation +& les instructions dont elle paroit déja +capable.</p> + +<p>Avant cette retraite elle étoit beaucoup +plus Sauvage: ceux qui l'ont vû +courir à la campagne disent, que sa +course a quelque chose d'extrêmement +singulier; son pas est court & peu avancé, +mais si précipité & redoublé avec +tant de vîtesse, qu'elle suivroit l'homme +le plus léger, & le meilleur coureur +Basque.</p> + +<p>Cependant on l'emploie aux ouvrages +de la maison; elle se prête à tout de +bonne grace; rien ne paroit au-dessus +de ses forces, ni contre sa volonté, persuadée +qu'elle est, qu'il faut qu'elle +obéïsse pour aller voir un jour la Sainte +Vierge sa mere.</p> + +<p>M. l'Archevêque de Vienne passant +dernièrement par cette Ville, voulut la +voir. Elle fut menée pour cela chez M. +l'Intendant par des Sœurs de la maison. +Nous vîmes ce jour-là, avec une espéce +d'horreur, cette fille manger plus d'une +livre & demie de bœuf crud, sans y +donner un coup de dent, puis se jetter +avec une espéce de fureur sur un lapreau +qu'on mit devant elle, qu'elle +<span class="pagenum"> -59- </span> +dèshabilla en un clin d'œil avec une facilité +qui suppose un grand usage, puis +le dévorer en un instant sans le vuider. +M. l'Archevêque lui fit beaucoup de +questions auxquelles elle répondit comme +elle avoit déja fait à d'autres personnes, +sans oublier l'avanture d'une +Moresse, sa compagne de voyage, qu'on +a revûe depuis, mais qu'on n'a pû encore +joindre. Les Sœurs dirent que depuis +quelque temps on travailloit à la +rapprocher par degrés de notre façon +ordinaire de vivre, malgré l'anthipatie +de son estomac pour la viande cuite & +le pain; ce qui la fait vomir jusqu'au +sang. On travaille singulièrement à lui +apprendre les principes de la Religion, +pour la mettre en état de recevoir le +premier Sacrement.</p> + +<br><hr><br> + +<p class="c"><i>Fondemens des conjectures qui font juger que Mlle +le Blanc étoit de la nation des Esquimaux, +Sauvages habitans la terre de Labrador, dans +le Nord du Canada.</i></p> + +<span class="side"><a name="no3">N<sup>o</sup>. 3.</a></span> + +<p>Madame Duplessis de Sainte Helène, +Parisienne de naissance, mais Religieuse +depuis 46 ans à l'Hôtel-Dieu +de Quebec en Canada, & mon intime +<span class="pagenum"> -60- </span> +amie, m'a fait un présent que j'ai reçu +cette année 1752. Ce sont plusieurs figures +des Sauvages avec lesquels les +François & les Missionnaires de la nouvelle +France ont quelques relations. Ces +figures, dont plusieurs forment des ménages +complets, sont habillées différemment, +chacune selon la mode de leur +nation; car quoiqu'ils soient presqu'entièrement +nuds chez eux, ils ont +quelques espèces d'habits ou de couvertures +pour leurs jours de Fête; & +quand ils viennent commercer avec les +Européens. Entre ces figures sont celles +des Esquimaux, homme & femme, +portant son enfant, & avec cela une +ample relation des mœurs de tous.</p> + +<p>Les habillemens de peaux de ces Esquimaux, +joint à ce que ma Relation +porte de leur païs, figure & mœurs +particuliers, me parut si ressemblant à +ce que Mlle le Blanc & autres disoient +à son sujet, que je soupçonnai dans le +moment qu'elle étoit de cette nation. +Pour m'en assurer davantage, je voulus +sonder la nature en elle, & après lui +avoir dit qu'on m'avoit envoyé du Canada +plusieurs sortes de figures que je +lui voulois faire voir, je fis apporter +la boëte aux poupées sauvages. A l'ouverture, +<span class="pagenum"> -61- </span> +je m'attachai à examiner ses +mouvemens & ce qui frapperoit d'abord +ses yeux. Quoiqu'il y en eût plusieurs +plus agréables, & bien plus enjolivées +que celles des Esquimaux, qui +ont à peine figure d'homme, elle porta +tout d'un coup la main sur la femme +Esquimaude, prit ensuite l'homme, +les considéra l'un après l'autre en silence, +non comme ceux à qui quelque +chose paroit nouveau & extraordinaire, +mais comme chose qu'ils ont +déja vûe, sans savoir où, & qu'ils cherchent +à reconnoitre. La voyant si attentive +à ces deux Figures, je lui demandai +en riant pour la faire parler, si elle +reconnoissoit là quelqu'un de ses parens; +elle répondit: je n'en sais rien; mais il +me semble avoir vû cela quelque part. +Quoi, repris-je, des hommes & des +femmes bâtis comme ceux-là? A peu-près, +dit-elle; mais ils n'avoient pas +de cela: [c'étoit des espèces de mouffles +ou gands de peaux qu'ont mes figures] +nous n'avions rien dans nos mains, +continua-t-elle, si ce n'est lorsque nous +avions attrapé quelques grosses anguilles, +ou autres semblables poissons, & +que nous l'avions écorché, nous fourrions +[c'est son terme] nos mains & +<span class="pagenum"> -62- </span> +nos bras dans la peau, qui s'y colloit +jusqu'au coude. Quels plaisans habits, +repris-je! Ceux dont vous avez idée, +n'étoient-ils pas plus longs que ceux-là? +[Les miens ne descendent qu'environ +à mi-cuisse.] Non, ce me semble, répondit-elle; +mais le poil n'étoit pas par-dessus, +comme à ceux-ci<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Je levai pour +lors quelques figures de mes autres Sauvages, +lui faisant remarquer la bizarrerie +de leurs pendant d'oreilles. A peine +ôtoit-elle les yeux de dessus celles qu'elle +tenoit toujours, & qui n'avoient aucun +pendant d'oreilles, pour dire; oh, les +nôtres n'étoient pas, comme ceux-là, +ni pendus au bas de l'oreille; ils prenoient +dès le bas & par derrière. Comme +je n'ai rien vû dans mes figures, ni +dans mes Relations qui me puisse figurer +cette différence, & qui ait pû la porter +à la faire, j'ai pensé qu'elle ne l'avoit +faite que sur un souvenir dont l'origine +ne peut être que dans ce qu'elle +a vû dans ses premières années, & +dont elle n'a plus qu'une idée confuse: +aussi, ajouta-t-elle tout de suite, au reste +ce sont des idées si éloignées, qu'il n'y +faut pas compter beaucoup.</p> + +<blockquote class="footnote"> + +<a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour)</a> Extrait de Me. Duplessis. +</blockquote> + +<p>Aussi ne fut-ce pas ses paroles qui +<span class="pagenum"> -63- </span> +fortifièrent le plus mes conjectures; +mais cet instinct ou sentiment naturel +& non refléchi qui la fixa sur ces deux +figures seules, & ne lui laissa que de +l'indifférence pour toutes les autres, +comme si la nature lui eût fait sentir +qu'elles ne lui touchoient pas de si près +que celles-ci; au moins fut-ce l'induction +que je tirai de la distinction qu'elle +en faisoit, & de ces paroles dites fort +naturellement, <i>nous n'avions rien dans +nos mains</i>, que la vérité seule, quoique +inconnue, lui fit dire.</p> + +<p>Non contente de ces premières épreuves, +je me fis apporter un petit canot +d'écorce d'arbre, qui m'avoit été envoyé +avec les Sauvages, pour me faire +voir ce qui leur tenoit lieu de nos grands +vaisseaux pour voyager sur mer & sur +les lacs. C'est une manière de petite +chaloupe ou flobard fort étroit & comme +pincé par les deux bouts, comme +pour mieux couper l'eau de quel côté +qu'il tourne; la plus grande partie ne +pouvant contenir qu'une personne. En +lui faisant voir celui-ci, long de plus +de deux pieds, je lui demandai si elle +connoissoit cela: oh oui, dit-elle, j'en +ai bien idée; mais il me semble qu'ils +n'étoient pas tout-à-fait comme celui-là; +<span class="pagenum"> -64- </span> +ils étoient comme couverts tout-à-fait, +& il me semble qu'il n'y avoit +qu'un trou au milieu, où on étoit jusqu'au +milieu du corps, & qu'on couroit +comme cela [figurant le mouvement +pour ramer des deux côtés] de +côté & d'autre sans avoir peur. Comme +cette description du canot étoit toute +conforme à celle que Me. Duplessis me +donne du canot des Esquimaux, de laquelle +sûrement, Mlle. le Blanc n'avoit +aucune connoissance, je ne doutai plus +qu'elle ne fût de cette nation, & qu'elle +ne tint d'origine la description qu'elle +me fit du canot couvert des Esquimaux. +On en jugera comme moi en lisant les +extraits de mes Relations en l'autre part.</p> + +<br><hr><br> + +<p class="c"><i>Extrait de la Lettre de Me. Duplessis de Sainte +Helène, à Me. H....t, en date du 30 Octobre +1751, où il est parlé de la nation des Esquimaux.</i></p> + +<span class="side"><a name="no4">N<sup>o</sup>. 4.</a></span> + +<p>Vous aurez enfin vos Sauvages cette +année, Madame & très-chère amie, &c. +Les Esquimaux sont les Sauvages des +Sauvages. On voit dans les autres nations +des manières humaines quoiqu'extraordinaires; +mais dans ceux-ci tout +est féroce & presque incroyable. Le fort +<span class="pagenum"> -65- </span> +de leur nation est vers la baye d'Hudson +dans le nord; il y en a sur les côtes +de la terre de Labrador, (qui confine +ladite baye, & borde une partie du +fleuve St. Laurent) païs extrêmement +froid. Ce sont des Antropophages qui +mangent les hommes quand ils les peuvent +attraper. Ils sont petits, blancs & +fort gras. Malgré la rigueur du climat, +ils n'allument presque jamais de feu; +on croit qu'ils adorent cet élément. Ils +mangent la viande crue, & leur nourriture +plus ordinaire est la chair de loups +marins. Ils s'habillent de la peau de ces +animaux; ils en font aussi des sacs où +ils serrent pour le mauvais temps provision +de cette chair coupée par morceaux. +Ils sont aussi friands de l'huile +qu'on en fait, que les yvrognes le sont +du vin. Ils ont des trous souterrains où +ils se fourrent, & y entrent à 4 pattes +comme des bêtes; & quelquefois l'hyver +ils se font des cabanes de neige sur la +glace de quelques bayes, où il y a plus de +cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent +là sans se chauffer, mais ils mettent +double robbe de peaux de loups marins. +Les femmes, qui cousent très-proprement +se font de petites tuniques de peaux +d'oiseaux, la plume en dedans, +<span class="pagenum"> -66- </span> +qui les échauffe, & d'autres tuniques de +boyeaux d'ours blancs, qu'elles ouvrent +après les avoir grattés comme +pour faire du boudin; elles assemblent +ces bandes en forme de chemises, +qu'elles mettent sur leur tunique de +peau, pour que la pluye ne les pénètre +point. Elles mettent leurs petits enfans +dans leur dos, entre la chair & la tunique, +en sorte qu'elles tirent ces pauvres +innocens par dessous le bras, ou +par dessus l'épaule pour les faire tetter: +elles leur mettent seulement une espèce +de braye qu'elles changent lorsqu'elles +sont sales. Ce qui sert de culotte aux +hommes n'a point d'ouverture, cela est +fait à peu-près comme un tablier de +Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à +leur ceinture avec une corde. Celle des +femmes est ouverte; & quand elles s'asséyent +à terre, leur siége ordinaire, elles +tirent la queue de leur habit, qui est +longue, entre leurs jambes, par un instinct +de modestie.</p> + +<p>Depuis que les Basques, les Mallouins +& les Négocians François de ce Païs-ci +ont des postes établis à Labrador pour +la pêche du Loup marin, les Esquimaux +les approchent quelquefois, & même +traitent avec eux. Personne n'entend leur +<span class="pagenum"> -67- </span> +Langue; mais ils sont fort ingénieux +pour se faire entendre par signes. Ils +sont adroits & font eux-mêmes les outils +qui leur sont propres. Ils travaillent +le fer, & passent les peaux. Ils construisent +des canots avec des cuirs qui ne +prennent point l'eau, & ils les couvrent +par-dessus de manière qu'il y a au milieu +une ouverture comme à une bourse, +dans laquelle un homme seul se met, & +liant à sa ceinture cette espèce de bourse, +prend un aviron à deux pêles, comme +il y en a un ci-joint, & affrontent avec +cela les plus mauvais temps & les poissons +les plus forts. Ils ont beau tourner +dans ce canot, ils se retrouvent toujours +droits. Ils nagent à droite & à gauche +également selon la nécessité. Ils font +aussi de petites chaloupes de bois, que +les femmes menent en ramant à reculons +comme les matelots.</p> + +<p>Quand ils viennent la nuit près les +habitations des François, on fait tirer +sur eux deux ou trois coups de pierriers; +cela les fait fuïr comme des oiseaux; +car ils craignent le feu & tous les autres +hommes, c'est ce qui fait qu'ils ne font +point de feu de peur que la lueur ou la +fumée ne les fassent découvrir. Ils ont +mangé autrefois plusieurs de nos François; +<span class="pagenum"> -68- </span> +mais je sçais de quelques autres, +qui en ayant été attaqués, s'étoient trouvés +les plus forts, & en avoient tué +quelques-uns, que pour cacher leur +meurtre, & ne pas s'attirer la vengeance +de cette nation ils avoient jetté ces corps +morts à la mer; mais que ces hommes +n'enfoncent jamais dans l'eau, mais +flottent dessus comme du liége. On attribue +cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent +que de graisse & d'huile de poissons.</p> + +<p>On a pris quelques petites Esquimaudes +que l'on a apprivoisées ici; j'en ai +vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit +des filles fort gentilles, blanches, propres +& bien chrétiennes, qui ne conservoient +rien de sauvage. Elles parloient +bon François, & quoiqu'elles se plussent +dans les maisons où elles demeuroient, +elles ne vêcurent pas long-temps, +non plus que les autres Sauvages +qui sont chez les François. On achête +ici ces sortes d'esclaves bien chers, à +cause de la rareté des domestiques, & +l'on n'en est pas mieux, car ils meurent +bien-tôt.</p> + +<br><hr><br> + +<span class="pagenum"> -69- </span> +<p class="c"><i>Extrait de la Relation du Baron de la Hontan, +Officier François, Voyageur dans tout le nord +du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694.</i> Pag. +6 & suiv. <i>Des Esquimaux.</i></p> + +<span class="side"><a name="no5">N<sup>o</sup>. 5.</a></span> + +<p>La source du Fleuve St. Laurent, &c. +Ce Fleuve a 20 ou 22 lieues de large à +son embouchure, &c. D'un côté l'Isle +percée; c'est un gros rocher percé à +jour..... Les Basques & les Malloüins +(ou Normands) y font la pêche de la +Morue en temps de paix, &c. De l'autre +côté du Fleuve on voit la grande +terre de Labrador ou des Esquimaux, +qui sont des peuples si féroces, qu'on +n'a jamais pû les humaniser..... Les +Danois sont les premiers qui ont découvert +cette nation..... Elle est remplie +de Ports, de Bayes, où les barques de +Quebec ont accoutumé d'aller troquer +les peaux de loups marins que leur apportent +ces Sauvages pendant l'été..... +Voici comment cela se fait.</p> + +<p>Dès que ces barques ont mouillé l'anchre... +ces Sauvages viennent dans des +petits canots de peaux de Loups marins, +qui sont cousues ensemble, qui +<span class="pagenum"> -70- </span> +sont faits à peu-près comme des navettes +de Tisserand, au milieu desquels on +voit un trou... où ils se renferment, +assis sur leurs talons au moyen d'une +corde. Ils rament de cette manière avec +des palettes... sans se pancher crainte +de renverser. Dès qu'ils arrivent... ils +montrent leurs pelleteries au bout de +l'aviron, & marquent en même-temps +ce qu'ils demandent.... Couteaux, +poudre, balles, fusils, haches, chaudières, +&c. Enfin chacun montre ce +qu'il a, & ce qu'il prétend avoir en +échange. Le marché conclu, ils reçoivent +& donnent au bout d'un bâton. Si +ces Sauvages ont la précaution de ne +pas entrer dans nos bâtimens, nous +avons aussi celle de ne nous pas laisser +investir par une trop grande quantité +de canots; car ils ont enlevé assez souvent +de petits vaisseaux pendant que +les Matelots étoient occupés à manier & +remuer les pelleteries & les marchandises. +Il faut bien se tenir sur ses gardes +avec eux pendant la nuit; car ils ont des +chaloupes qui vont aussi vîte que le +vent, & dans lesquelles ils se mettent +trente ou quarante hommes. C'est par +cette raison que les Malouins qui pêchent +<span class="pagenum"> -71- </span> +la morue dans le petit Nord, & +les Espagnols à Portochoua, sont obligés +d'armer des barques longues pour +courir la côte & les poursuivre; car il +n'y a guères d'année qu'ils ne surprennent +à terre quelques équipages, & +qu'ils ne les tuent..... Il est constant +qu'ils sont plus de trente mille combattans; +mais si lâches & si poltrons, +que 500 Clistinos de la Baye d'Hudson +ont accoûtumé d'en battre cinq ou six +mille. Leur païs est grand, car il s'étend +depuis la côte vis-à-vis l'Isle de +Minguan (au nord de l'embouchure du +Fleuve St. Laurent) jusqu'au détroit +d'Hudson. Ils passent tous les jours à +l'Isle de Terre-neuve par le détroit de +Bellisle, qui n'a que sept lieues.</p> + +<br><hr><br> + +<span class="pagenum"> -72- </span> +<p class="c"><i>Mémoires de l'Amérique septentrionale</i>, +ou <i>Suite des Voyages du Baron de la +Hontan</i>, Tom. II. Pag. 42 & 43, +édition d'Hollande.</p> + +<span class="side"><a name="no6">N<sup>o</sup>. 6.</a></span> + +<p>Les Écureuils volans sont de la grosseur +d'un gros rat, couleur de gris +blanc.... On les appelle volans, parce +qu'ils volent d'un arbre à l'autre par le +moyen d'une certaine peau qui s'étend +en forme d'aîle lorsqu'ils font ces petits +vols.</p> + +<p>Les Loups marins, que quelques-uns +appellent veaux marins, sont gros comme +des dogues. Ils se tiennent quasi toujours +dans l'eau, ne s'écartent jamais +de la mer. Ces animaux rampent plus +qu'ils ne marchent.... Leur tête est +faite comme celle d'une Loutre, & +leurs pieds sans jambes sont comme la +patte d'une Oye.... Ils cherchent les +païs froids, &c.</p> + +<p class="c">FIN.</p> + +<blockquote class="trnote"> +<h3 class="trfont">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h3> + +<p><span class="trfont">On a conservé l'orthographe original, +y compris les variantes (par exemple: </span> +espece/espèce/espéce<span class="trfont">).</span></p> + +<p><span class="trfont"> +On a corrigé un mot coupé par erreur en fin de ligne:</span> +comme <span class="trfont">au lieu de</span> com- (gros comme des dogues).</p> +</blockquote > + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage +trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE *** + +***** This file should be named 19956-h.htm or 19956-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/5/19956/ + +Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral +Children web site at http://www.feralchildren.com (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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