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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée
+pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812
+ Tome I
+
+Author: Général Comte de Ségur
+
+Release Date: November 29, 2006 [EBook #19972]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812;
+
+ par
+
+ M. le général comte de Ségur.
+
+ Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
+ incipiam.........
+
+ Virg.
+
+ TOME PREMIER.
+
+ BRUXELLES,
+ ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
+ RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.
+ 1825.
+
+ * * * * *
+
+ Aux Vétérans de la Grande-Armée.
+
+ * * * * *
+
+Mes Compagnons,
+
+J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-armée et de son chef
+pendant l'année 1812. J'adresse ce tableau à ceux d'entre vous que les
+glaces du nord ont désarmés, et qui ne peuvent plus servir la patrie que
+par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arrêtés dans
+votre noble carrière, vous existez plus encore dans le passé que dans le
+présent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne
+vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le
+plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chèrement
+acheté. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurité, les regards de
+l'homme déchu se tournent involontairement vers l'éclat de son existence
+passée, même lorsque cette lueur brille sur l'écueil où se brisa sa
+fortune, et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages.
+
+Moi-même, je l'avouerai, un sentiment irrésistible me ramène sans cesse
+vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne
+sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire
+les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame
+aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices? se
+plaît-elle à les montrer? est-ce une possession dont elle doive
+s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier
+besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire
+éprouver, sont-ce là les plus puissans mobiles de notre ame?
+
+Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je
+cède au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans
+le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à
+démêler, à rassembler avec ordre, et à résumer mes souvenirs épars et
+confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez pas se
+perdre de si grands souvenirs, achetés si cher, et qui sont pour nous le
+seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis,
+vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc
+être vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonnés de toutes
+les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de
+capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute
+un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il dépend de vous d'en
+faire un noble usage. Dictez à l'histoire vos souvenirs; la solitude et
+le silence du malheur sont favorables à ses travaux; et qu'enfin la
+vérité, toujours présente aux longues nuits de l'adversité, éclaire des
+veilles qui ne soient pas infructueuses.
+
+Pour moi, j'userai du privilège, tantôt cruel, tantôt glorieux, de dire
+ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-être avec un soin trop scrupuleux
+jusqu'aux moindres détails: mais j'ai cru que rien n'était minutieux
+dans ce prodigieux génie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous
+ne saurions pas jusqu'où peut aller la force, la gloire et l'infortune
+de l'homme.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+DEPUIS 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Niémen était franchi, et
+ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux
+dépens de la Prusse, de la Suède et de la Turquie, Napoléon n'avait
+gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la
+Russie, et la date de sa soumission au système continental. Il
+attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et
+l'intérêt, que tous comprennent.
+
+Par le système continental, Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux
+Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle
+de la France. Ce système repoussait du continent toutes les
+marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à
+l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime: on ne
+devait l'espérer que d'une domination unique et universelle.
+
+D'ailleurs la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes, et
+les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus
+avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns
+eussent été faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous
+lui fussent soumis, ou elle à tous.
+
+C'est ainsi que son chef, entraîné par sa position, et poussé par son
+caractère entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul maître
+de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le
+contenait avec tant de peine que déjà il commençait à lui échapper de
+toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine
+entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes,
+de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce
+cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre
+l'Orient, tout annonçait à l'Europe que ses deux plus grands colosses
+étaient près de se mesurer.
+
+Mais, pour atteindre la Russie, il fallait dépasser l'Autriche,
+traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie: une
+alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable.
+L'Autriche était soumise à l'ascendant de Napoléon, et la Prusse à ses
+armes; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y
+précipita d'elle-même: il y poussa facilement la Prusse.
+
+Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux
+colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises;
+elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force
+s'accroîtrait de leur épuisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente
+mille hommes à la France: mais elle leur prépara en secret de prudentes
+instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour
+indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la
+Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité à venir de la cession
+d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle eût reçu en
+dédommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du traité secret en
+fait foi.
+
+Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la
+Gallicie, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour
+cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Wilna,
+proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne, au lieu de
+tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles
+incertaines.
+
+C'était là pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de
+politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache et
+sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop
+sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée et sur la
+faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui,
+il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et
+méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le
+succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à
+proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir.
+
+Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui
+fit observer cette contradiction, il répliqua «que cette nomination
+était un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis
+que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.» Aussi
+ne l'a-t-on entendu répondre à l'enthousiasme lithuanien que par des
+paroles évasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps à corps
+jusque dans Moskou.
+
+Il négligea même de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles
+armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par
+leur insurrection fortement organisée, une base solide d'opération.
+Accoutumé aux voies courtes, à des coups de foudre, il voulut s'imiter
+lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances: car telle
+est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou
+des autres, ou de lui-même, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des
+grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même;
+aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires
+périssent!
+
+Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une
+armée de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'était avoir
+assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout
+sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut
+arriver à tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être
+son but. Il la rendit ainsi trop nécessaire: elle ne l'était déjà que
+trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle
+responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa
+précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si
+critique.
+
+Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et
+aussi universel: bientôt on l'entendra lui-même; on verra combien de
+nécessités le précipitèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de
+son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement
+couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé, aux
+forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée
+son esprit.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+QUANT à la Prusse, dont Napoléon était le maître, on ne sait si ce fut
+son incertitude sur le sort qu'il lui réservait, ou sur l'époque de la
+guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui
+proposait, et dont il dicta lui-même les, conditions en 1812.
+
+Son éloignement pour Frédéric-Guillaume était remarquable. On avait
+souvent entendu Napoléon reprocher au cabinet prussien ses traités avec
+la république française. «C'était, disait-il, avoir abandonné la cause
+des rois.». Selon lui, «les négociations de la cour de Berlin avec le
+directoire décelaient une politique timide, intéressée, sans noblesse,
+qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits
+agrandissemens.» Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le tracé
+des frontières prussiennes, il s'irritait de les voir encore si
+étendues, et s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de
+pays!»
+
+Cette aversion pour un prince pacifique et doux étonnait. Comme rien
+dans Napoléon n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les
+causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier
+consul éprouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens
+par l'intermédiaire du roi de Prusse: ils croient que Napoléon; s'en
+prit au médiateur de l'inutilité de sa médiation. D'autres l'attribuent
+à l'enlèvement de l'agent anglais Rumbolt, que Napoléon fit saisir à
+Hambourg, et que Frédéric, protecteur de la neutralité du nord de
+l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-là une correspondance secrète
+avait lié Frédéric et Napoléon; elle était si intime qu'ils se
+confiaient jusqu'à des détails de leur intérieur: cet événement la fit,
+dit-on, cesser.
+
+Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et
+l'Angleterre cherchaient encore vainement à engager Frédéric dans leur
+troisième coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes,
+la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excités
+par l'ardeur de faire valoir l'héritage de gloire que leur avait laissé
+le grand Frédéric, ou par le désir d'effacer la honte de la campagne de
+1792, s'unissaient au voeu de ces trois puissances; mais la politique
+pacifique de Frédéric et de son ministre Haugwitz leur résistait, quand
+la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un
+corps français, exaspéra tellement toutes les passions prussiennes, que
+leur cri de guerre prévalut.
+
+Alexandre était alors en Pologne; on l'appelle à Postdam; il y court,
+et, le 3 novembre 1805, il engage Frédéric dans la troisième coalition.
+Aussitôt l'armée prussienne s'éloigne des frontières russes, et M. de
+Haugwitz se rend à Brünn pour en menacer Napoléon. Mais la bataille
+d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours après, l'habile
+ministre, s'étant agilement retourné vers le vainqueur, signe avec lui
+le partage des fruits de la victoire.
+
+Cependant Napoléon dissimule son mécontentement; car il a son armée à
+réorganiser, le grand-duché de Berg à donner à Murat son beau-frère,
+Neufchâtel à Berthier, Naples à conquérir pour son frère Joseph, la
+Suisse à médiatiser, le corps germanique à dissoudre, la confédération
+du Rhin à former: il veut s'en faire déclarer protecteur; changer en un
+royaume la république hollandaise et la donner à son frère Louis; c'est
+pourquoi, le 15 décembre, il a cédé le Hanovre à la Prusse, en échange
+d'Anspach, de Clèves et de Neufchâtel.
+
+D'abord la possession du Hanovre séduisit Frédéric; mais, quand il
+fallut signer, sa pudeur hésita: il ne voulut accepter cette province
+qu'à demi et comme un dépôt. Napoléon, ne put concevoir une politique si
+timide. «Ce prince, s'écria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la
+guerre? Me préfère-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se
+prépare? méprise-t-on mon alliance?» Cette supposition l'indigne, et le
+8 mars, par un nouveau traité, il force, Frédéric à déclarer la guerre à
+l'Angleterre, à s'emparer du Hanovre, et à recevoir des garnisons
+françaises dans _Wesel_ et dans _Hameln_.
+
+Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exaspèrent; ils
+reprochent à leur roi de s'être laissé vaincre sans avoir osé combattre,
+et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appelés à
+triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent
+le ministre de Napoléon: ils ont aiguisé leurs armes sur le seuil de sa
+porte; Napoléon lui-même, ils l'outragent. Leur reine elle-même, si
+brillante de grâces et d'attraits, revêt un habit de guerre; leurs
+princes, l'un d'eux sur-tout, dont la démarche et les traits, dont
+l'intrépidité et l'esprit semblent leur promettre un héros, s'offrent à
+les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous
+leurs esprits.
+
+On assure qu'en même temps des hommes, ou perfides, ou abusés, ont
+persuadé à Frédéric que Napoléon est forcé de se montrer pacifique, que
+ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite
+perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du
+Hanovre, qu'il veut reprendre à la Prusse. Frédéric, entraîné par le
+mouvement général, laisse enfin éclater toutes ces passions. Son armée
+s'avance, il en menace Napoléon, et quinze jours après il n'a plus
+d'armée, plus de royaume; il fuit seul, et Napoléon date de Berlin ses
+décrets contre l'Angleterre.
+
+La Prusse humiliée et conquise, il devint impossible à Napoléon de s'en
+dessaisir; elle se serait rangée sous le canon des Russes. Ne pouvant la
+gagner, comme la Saxe, par un grand acte de générosité, il restait à la
+dénaturer, en la divisant: et cependant, soit pitié, soit effet de la
+présence d'Alexandre, il ne se décida pas à la démembrer. Cette position
+était fausse, comme la plupart de celles où l'on s'arrête en chemin;
+Napoléon ne tarda pas à le sentir, et quand il s'écriait, «Se peut-il
+que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» c'est que vraisemblablement
+il ne pardonnait pas à la Prusse la protection d'Alexandre: il la
+haïssait, s'y sentant haï.
+
+En effet, les étincelles d'une haine jalouse et impatiente échappaient à
+la jeunesse prussienne, qu'exaltait une éducation patriotique, libérale
+et mystique. C'était au milieu d'elle que s'était élevée une puissance
+formidable contre celle de Napoléon: elle se composait de tout ce que sa
+victoire avait dédaigné ou offensé; elle avait toutes les forces des
+faibles et des opprimés, le droit naturel, le mystère, le fanatisme, la
+vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces
+morales échappaient à la puissance matérielle de Napoléon. Animée de cet
+esprit de secte ardent, dévoué, infatigable, elle épiait tous les
+mouvemens de son ennemi, tous ses côtés faibles, se glissait dans tous
+les intervalles de sa puissance; et, se tenant prête à saisir toutes les
+occasions, elle savait attendre avec ce caractère patient et flegmatique
+des Allemands, cause de leur défaite, et contre lequel s'usait notre
+victoire.
+
+Cette vaste conspiration était celle des _amis de la vertu_[1].
+
+[Note 1: En 1808, plusieurs hommes de lettres de Koenigsberg,
+affligés des maux qui désolaient leur patrie, s'en prirent à la
+corruption générale des moeurs; elle avait, selon ces philosophes,
+étouffé le véritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans
+l'armée, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se
+réunir pour régénérer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En
+conséquence ceux-ci formèrent une association qui prit le nom d'_Union
+morale et scientifique_. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant
+toutefois, la politique. Cette résolution, toute noble qu'elle était, se
+serait peut-être perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la
+métaphysique allemande; mais, vers le même temps, le prince Guillaume,
+dépossédé du duché de Brunswick, s'était retiré dans, sa principauté
+d'Oels en Silésie: on dit que du sein de ce refuge, il aperçut les
+premiers progrès de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y
+affilia et, le coeur tout rempli de haine et de vengeance, il conçut
+l'idée d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes déterminés à
+renverser la confédération du Rhin et à chasser les Français du sol de
+la Germanie. Cette union, dont le but était plus réel et plus positif
+que celui de la première, l'attira tout entière dans son sein, et de ces
+deux associations se forma celle des _amis de la vertu_.
+
+Déjà, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg
+et de Schill, avaient signalé son existence. Celle du duc Guillaume
+commença le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Après des
+fortunes diverses, ce chef abandonné à lui-même au milieu de l'Europe
+soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de
+Napoléon, ne céda pas; il lui tint tête: il se jeta sur la Saxe et sur
+le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour à travers
+plusieurs corps français qu'il battit, joignit la mer à Elsflet, et
+s'échappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient là
+pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acquérir.]
+
+Son chef, c'est-à-dire celui qui vint à propos pour donner une
+expression précise, une direction de l'ensemble à toutes ces volontés,
+fut _Stein_. Peut-être Napoléon eût-il pu le gagner, il préféra le
+punir. Son plan venait d'être découvert par un de ces hasards auxquels
+la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations
+sont dans les intérêts, dans les passions, et jusque dans les
+consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se
+communiquer, ou plutôt tout est communication; c'est une sympathie
+générale et simultanée.
+
+Ce foyer répandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait
+la puissance de Napoléon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'étendait
+jusqu'en Italie, et menaçait toute son existence. Déjà l'on avait pu
+voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes
+ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, même avant le malheur
+d'Esslingen, c'étaient des Prussiens qui, les premiers, avaient osé
+lever contre Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait fait
+jeter dans les fers destinés aux galériens: tant ce cri de révolte, qui
+répondait à celui des Espagnols, et pouvait devenir général, lui avait
+paru important à étouffer.
+
+Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre
+la France et la Russie obligeait Napoléon à y être le maître: il ne
+pouvait y régner que par la force; il ne pouvait y être fort qu'en
+l'affaiblissant.
+
+Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvreté rend
+audacieux; que l'espoir de gagner devient seul maître chez ceux qui
+n'ont plus rien à perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'était
+les forcer de s'en servir. Aussi, dès que l'année 1812 s'approcha, avec
+la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frédéric, inquiet et
+fatigué de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par
+la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de
+Napoléon pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois de mai, et
+sur-tout en août suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle
+reste sans réponse satisfaisante, il déclare que les grands mouvemens
+militaires qui environnent, qui traversent, ou épuisent la Prusse, lui
+font craindre qu'on ne médite son entière destruction; «il arme donc,
+puisque les circonstances en imposent impérieusement la nécessité, et
+que mieux vaut mourir l'épée à la main que de succomber avec opprobre.»
+
+On a dit qu'en même temps Frédéric offrit secrètement à Alexandre
+Graudentz, ses magasins, et lui-même à la tête de tous ses sujets
+insurgés, si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. S'il faut en
+croire les mêmes rapports, cette proposition plut à Alexandre. Il
+envoie aussitôt à Bagration et à Witgenstein des ordres de marche
+cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à l'a réception d'une
+nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'écrivit pas; il
+changea de résolution, soit qu'il n'osât pas commencer le premier une si
+grande guerre, ou qu'il voulût mettre la justice du ciel et l'opinion
+des hommes de son côté, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutôt
+que Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, se fût décidé à
+suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre
+exprima dans sa réponse à ce prince aient été ses seuls motifs: on
+assure qu'il lui écrivit «que, dans une guerre qui pouvait commencer par
+des revers, et où il faudrait de la persévérance, il ne se sentait assez
+de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un allié ébranlerait
+peut-être sa résolution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse à sa
+mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel
+qu'eût été le parti que la nécessité l'aurait forcé de prendre.»
+
+Un témoin, subalterne à la vérité, mais enfin un témoin, affirme ces
+détails. Au reste, qu'un tel conseil ait été donné par la générosité ou
+par la politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule déterminé
+Frédéric, ce qui est certain, c'est qu'il était temps pour lui qu'il se
+décidât: car, en février 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils
+existèrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France,
+l'ayant fait hésiter à répondre aux propositions définitives de
+Napoléon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement
+Dantzick, et poussa Davoust en Poméranie; ses ordres, pour cet
+envahissement d'une province suédoise, furent répétés, pressans, et
+motivés, d'abord, sur le commerce illicite de la Poméranie avec les
+Anglais, et ensuite sur la nécessité de forcer la cour de Berlin à
+accéder à ses propositions. Le prince d'Eckmühl reçut même l'ordre de
+se tenir prêt à s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi,
+si ce monarque, huit jours après la réception de cette instruction,
+n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait;
+mais, tandis que le maréchal traçait le peu de marches nécessaires pour
+cette opération, il apprit que le traité du 24 février 1812 était
+ratifié.
+
+Cette soumission n'a point encore rassuré Napoléon. À sa force il ajoute
+la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse à Frédéric, sa
+défiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque
+n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il
+veut qu'il souffre la présence de plusieurs officiers français dans les
+autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses
+ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. «Spandau, dit-il dans ses lettres
+au maréchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle
+de Koenigsberg;» et déjà des troupes françaises ont l'ordre de se tenir
+prêtes à s'y introduire au premier signal: il en indique même la
+manière. À Potsdam, que le roi s'est réservé, et qui est interdit à nos
+troupes, il veut que les officiers français se montrent souvent pour
+observer, et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recommande les
+plus grands égards pour Frédéric et ses sujets; mais il exige en même
+temps qu'on leur enlève tout ce qui pourrait leur servir dans une
+révolte. Il désigne tout, jusqu'à la moindre arme; et, prévoyant la
+perte d'une bataille et des vêpres prussiennes, il ordonne que ses
+troupes soient, ou casernées, ou campées, et mille autres précautions
+d'un détail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre
+l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent
+occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assuré d'un
+secours de dix mille Danois.
+
+Au milieu de toutes ces précautions, sa défiance subsiste encore: quand
+le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq
+millions pour les frais de la guerre qui se prépare, il a répondu à Daru
+«qu'il se garderait bien de donner à un ennemi des armes contre
+lui-même.» C'est ainsi que Frédéric, enlacé dans un réseau de fer, qui
+l'environne et le saisit de toutes parts, s'est résigné à mettre vingt à
+trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins
+à la disposition de Napoléon.[2]
+
+[Note 2: Par ce traité, la Prusse s'engageait à fournir deux cent
+mille quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de
+bouteilles de bière, quatre cent mille quintaux de froment, six cent
+cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six
+millions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille boeufs, quinze
+mille chevaux, trois mille six cents voitures attelées, conduites, et
+portant chacune 1500 pesant; enfin, des hôpitaux pourvus de tout pour
+vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures devaient
+être faites en déduction du reste des taxes imposées par la conquête.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+CES deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour
+pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer
+de la Suède et de la Turquie.
+
+Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il
+ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la
+configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le
+cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se
+disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous
+les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'oeil universel; ce
+n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que
+leur politique devait tracer ses plans guerriers.
+
+Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont
+appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que
+difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque
+imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son
+climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de
+la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours
+qu'il fallait la surprendre, attaquer au coeur cet empire dans sa
+moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande
+armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une
+partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre,
+et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée.
+
+Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la
+marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en
+Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de
+Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle
+manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur
+de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe
+à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était
+assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de
+rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait
+remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et
+traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à
+la postérité la plus reculée.
+
+Tant de gloire ne nous était pas réservée.
+
+Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement,
+au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des
+Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se
+tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et
+sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes
+effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous
+éprouvons le besoin d'en connaître les causes.
+
+Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la
+Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé
+contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien
+entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient
+rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie
+entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits.
+Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon
+l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline
+européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani
+décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais
+accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de
+Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim.
+
+ Osterode, le 3 avril 1807.
+
+ «Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des
+ Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne
+ descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques
+ officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas
+ demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq
+ cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils
+ soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des
+ dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au
+ commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les
+ munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à
+ Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de
+ Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je
+ mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une
+ manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur
+ l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi
+ des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi
+ commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai
+ pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de
+ prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie,
+ et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon
+ armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je
+ sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais
+ offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte
+ d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes
+ besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès,
+ tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser.
+ Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que
+ je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de
+ choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe,
+ et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une
+ indépendance absolue fût assurée _à la Porte, et que tous les
+ traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait
+ fussent révoqués_.»
+
+Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances
+verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le
+fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même
+autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui
+renfermaient ces promesses.
+
+Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles
+s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée
+de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à
+l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet;
+mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de
+neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de
+ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc
+est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il
+accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui
+sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui
+d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des
+Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à
+Varsovie, où la même considération l'environne.
+
+Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland;
+mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé:
+car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de
+précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui
+l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût
+s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours
+de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il
+veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui
+abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire
+d'Occident.
+
+C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il
+en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son
+développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il
+forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les
+Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe.
+Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume
+n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un
+accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue
+de Tilsitt.
+
+Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui
+offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait
+dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il
+appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les
+accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et
+reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son
+appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable,
+l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède
+venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa
+médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile;
+que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France,
+pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié
+fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les
+dispositions, l'avait remplacé.»
+
+L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et
+l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être
+appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne
+à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni
+même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette
+cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux
+dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas
+être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre
+Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient
+rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte
+médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.
+
+Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on
+assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On
+proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la
+Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie
+et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province,
+l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique:
+Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.
+
+On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition
+sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est
+sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se
+trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui
+avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle
+et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans
+ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors:
+«qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par
+l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces
+conquêtes sur des religions et des moeurs étrangères et ennemies, que de
+plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si
+voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se
+froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»
+
+De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection
+espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec
+toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand
+Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir
+encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce
+raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait
+contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces
+contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait
+sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une
+telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues
+marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait
+annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une
+ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs,
+elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux
+marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper
+l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec
+l'Italie et la France.»
+
+Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout,
+qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager
+l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à
+Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Koenigsgratz, et l'Elbe jusqu'à
+la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur
+du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette
+hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la
+Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces
+mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce.
+D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à
+la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et
+votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce
+qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France.
+Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir
+l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au
+Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»
+
+Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être
+celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française,
+imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse.
+La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y
+devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet
+instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu
+s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance
+offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre.
+C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.
+
+Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se
+ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha,
+renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé
+son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager
+Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la
+barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne
+répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas
+le reconnaître.
+
+Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup,
+le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il
+demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette
+communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue;
+enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit
+rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet
+effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette
+circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une
+prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans
+plus tôt.
+
+On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal
+calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était,
+ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une
+proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est
+qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce
+que le grand-seigneur commandât en personne son armée.
+
+Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au
+divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts.
+Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des
+intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les
+Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop
+ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles
+circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares
+comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui
+avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il
+aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une
+puissance militaire capable de résister à la Russie.
+
+Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût
+servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il
+répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs
+bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur
+l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se
+peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs
+étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées
+pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit
+toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations,
+et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux
+Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur
+qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier
+moment.
+
+Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient
+le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne
+devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes
+chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence,
+les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des
+Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui
+qu'ils devaient le plus redouter.»
+
+À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi.
+Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la
+Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de
+l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs
+sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières
+ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit
+maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du
+grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne
+voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent
+débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec
+les Russes le traité honteux de Bucharest.
+
+Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que
+les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le
+sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les
+despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais
+ensuite il leur fit trancher la tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+CE fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous
+restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée,
+c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première
+occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne
+pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore
+moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels
+intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et
+peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la
+fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus
+aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est
+point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur
+amour-propre.
+
+Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie,
+celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés.
+Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours
+anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès
+dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner,
+au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire.
+Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans,
+s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son
+ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du
+premier czar ambitieux de régner sur la Baltique.
+
+D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et
+l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne
+pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et
+entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide,
+qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les
+intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès
+qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans
+leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les
+jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en
+détacher.
+
+Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits
+montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à
+l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la
+Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande
+partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au
+prix d'une perfidie.
+
+Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il
+devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire,
+envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une,
+ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux,
+soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils
+s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez
+Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les
+ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé
+résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république,
+et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir,
+fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses
+révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur.
+Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son
+frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il
+le laissa sortir.
+
+Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil
+des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y
+convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil
+s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y
+décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil
+des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des
+cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci,
+tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce
+projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une
+menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au
+conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.
+
+Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission:
+mais Napoléon garda dans son coeur le souvenir de sa résistance. Il
+suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une
+conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une
+proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres
+causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois
+Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.
+
+Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la
+république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à
+retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût
+éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y
+contraindre.
+
+Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne
+fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte
+son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son
+ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la
+victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote,
+et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à
+un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui
+avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les
+avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces
+griefs étaient fondés.
+
+De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de
+l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son
+ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait
+placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le
+rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi
+devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les
+journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et
+sourde opposition de ce général contre son empereur était sans
+importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur
+mésintelligence.
+
+À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la
+Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de
+Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait
+s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier
+l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré
+dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France
+victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la
+France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et
+des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son
+obstination.
+
+Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait
+été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur
+faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa
+descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le
+prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La
+guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le
+résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince
+héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.
+
+L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait
+rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son
+accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et
+devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à
+contre-coeur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés;
+d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si
+conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un
+appui.
+
+Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était
+emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de
+sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards
+généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait
+eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui.
+Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef:
+ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se
+donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un
+puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur
+un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.
+
+Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte
+à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter
+d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la
+diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans
+cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans
+ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le
+seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à
+Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a
+demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui
+a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un
+prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne
+le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à
+la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc
+d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse
+reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir
+de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois;
+il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du
+ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite
+par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission
+autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur
+des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur
+le trône de Suède.
+
+[Note 3: Frère du prince défunt du même nom.]
+
+Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a
+fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la
+naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses
+agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves
+quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état;
+enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois
+naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut
+sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même
+est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué
+l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas
+sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il
+redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse
+russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés
+de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider,
+Bernadotte avait été élu prince de Suède.
+
+Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille
+franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je
+vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais
+enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est
+pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa
+politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au
+lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par
+ces marques de déférence, il pénètre dans le coeur de Napoléon. Il va
+partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône
+de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne
+généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille
+du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver
+comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.
+
+Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient
+accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de
+Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses
+premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et
+pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en
+discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.
+
+De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système
+continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux
+vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne
+reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne.
+Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des
+secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses
+ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la
+guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède
+choisit ce dernier parti.
+
+Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et
+se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs
+équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi
+d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés
+pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des
+autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en
+Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même
+qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent
+soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.
+
+Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague
+et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de
+celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même
+effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui
+offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans
+ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se
+trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son
+attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui
+répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut
+s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte.
+Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour
+qu'elles méritassent une réponse.
+
+On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles
+s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut
+rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte
+contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni
+refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par
+ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie
+suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au
+système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des
+milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement
+demandés comme auxiliaires.
+
+Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse
+au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans
+l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à
+sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une
+guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il
+armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui
+promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une
+valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord
+livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais
+Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant.
+Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les
+nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité,
+conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur:
+secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la
+Finlande, et d'un subside.
+
+À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi
+d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection
+préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite
+d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la
+table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des
+conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie [4]! Un
+homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»
+
+[Note 4: Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui
+faisait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck, son allié fidèle,
+pour acheter par cette perfidie le secours de la Suède.]
+
+Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces
+paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses
+intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté
+la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le
+désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans
+l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son
+envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française
+à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses
+intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en
+chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat
+tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si
+la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante,
+c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à
+Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et
+de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et
+son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle
+patrie.»
+
+En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à
+Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la
+Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et
+conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves
+circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa
+fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante;
+peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce
+Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend
+enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses
+instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en
+adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.
+
+On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de
+l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté
+de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck
+était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France
+lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale.
+Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une
+perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»
+
+Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la
+Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent,
+l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait
+de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant
+par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en
+s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que
+j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le
+forcer de suivre mon impulsion souveraine!»
+
+Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait
+sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles
+à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer
+et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce
+fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des
+princes de Suède.
+
+Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui
+parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes
+anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et
+sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte.
+Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils
+lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui
+refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie.
+Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur
+d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des
+secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg
+lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance
+aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la
+grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude
+de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son
+lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général.
+Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de
+l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi
+l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour
+jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte
+signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud,
+fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux
+ailes.
+
+Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille
+hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de
+tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés
+diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de
+l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer
+dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces
+satellites.
+
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+CEPENDANT Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés
+du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils
+ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au voeu
+général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité
+de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en
+parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de
+nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès:
+c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas
+être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des
+conversations de toute l'Europe.
+
+Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin
+d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de
+réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la
+conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer,
+mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, _crée
+ou tue les souverains_. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il
+aime à persuader.
+
+Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui
+l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre
+évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques
+paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative;
+l'empereur prévint les autres.
+
+On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il
+fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une
+pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait
+à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle,
+grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement
+divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais,
+avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager
+ce qui était autour de lui?»
+
+[Note 5: L'archichancelier]
+
+À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en
+1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait
+dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt
+et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un
+mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union
+précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une
+princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre
+l'empereur russe.»
+
+«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les
+laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce
+qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour
+accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas
+le temps de les attendre.»
+
+«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été
+fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez
+dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à
+la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et
+même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu
+aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.
+
+«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec
+Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard,
+trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par
+l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et
+avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce
+français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des
+Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à
+leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous
+les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au
+lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille
+hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé
+gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de
+reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait
+l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une
+déclaration de guerre.»
+
+À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que
+la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie
+avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en
+expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.
+
+Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les
+autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme
+et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers
+mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans
+pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée,
+un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette
+lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une
+égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant
+chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne
+pouvait plus guère que décroître.
+
+À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de
+l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt
+encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces
+sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de
+flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau
+débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières
+suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait
+donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la
+richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la
+rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord,
+et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.
+
+Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat,
+de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et
+cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même
+nationale. L'Europe y marchait à contre-coeur, parce que le but de cette
+expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La
+France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de
+Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion
+de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à
+venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.
+
+Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il
+fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a
+des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs
+sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses
+ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de
+repos;» mais il répondit:
+
+«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre
+ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus
+satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il
+était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de
+prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec
+l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la
+guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table
+mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de
+l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir
+ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le
+succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se
+mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à
+recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des
+mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une
+guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi
+l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers
+l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et
+qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait
+nous consumer nous-mêmes.»
+
+[Note 6: Le comte Mollien.]
+
+[Note 7: Le duc de Gaëte.]
+
+Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant,
+accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir
+persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas
+bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à
+comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul
+mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son
+ministre étonné.
+
+Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son
+entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être
+servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et
+dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.
+
+Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un
+imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il
+l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et
+il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et
+plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut
+relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et
+que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à
+Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de
+banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.
+
+Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit
+qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire
+usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand
+nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent
+intacts, et furent brûlés, par ses ordres.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CEPENDANT Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un
+trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui
+en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie
+était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais
+elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu
+praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des
+habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit;
+il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.
+
+Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible
+répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à
+son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger;
+ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le
+terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une
+guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître;
+la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de
+Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur
+celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature
+que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de
+s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui
+peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie
+importait à l'existence à venir du grand empire français.
+
+Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8],
+dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise:
+tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à
+différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader
+l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux
+sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une
+discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.
+
+[Note 8: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]
+
+[Note 9: Le duc de Vicence.]
+
+Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible
+franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et
+peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne
+fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant
+du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne
+pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les
+armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur
+armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition
+d'Alexandre.
+
+Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie
+une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un
+Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et
+obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.
+
+Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à
+tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances
+dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque
+ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il
+tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce
+qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin,
+en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger
+pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre
+malheureuse.
+
+Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à
+craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois
+inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre
+lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire
+naître?»
+
+Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis
+1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus
+discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui
+l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée,
+par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies
+qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre
+entre la France et lui!
+
+Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous
+dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va
+donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers
+une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre
+des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire
+l'éruption[10]!
+
+[Note 10: Duc de Vicence, le comte de Ségur.]
+
+Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de
+substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les
+généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de
+leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant
+de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage,
+chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis,
+et remettant en question ce qui était résolu.
+
+Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que
+ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent
+recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre
+eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre
+dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des
+deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient
+dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs
+armes.
+
+Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui
+déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens
+nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au
+milieu de quelles moeurs? On les connaissait trop par la campagne de
+1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées
+de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?
+
+[Note 11: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]
+
+Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le
+premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle
+compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de
+boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils
+ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que
+l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de
+la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester
+européenne.
+
+Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par
+quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes,
+la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics,
+jusqu'aux voeux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant
+d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que
+l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.
+
+Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient
+déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne
+limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des moeurs, des
+figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces
+grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans
+s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand
+la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un
+tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans
+armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? _Ma
+renommée_! s'écria l'empereur: _J'y laisse mon nom et la crainte
+qu'inspire une nation armée!_»
+
+Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il
+allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et
+laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa
+couronne et de sa gloire.
+
+Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par
+l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une
+défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord
+et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et
+militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau,
+Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers
+clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la
+loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.
+
+[Note 12: M. de Ségur.]
+
+Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la
+France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et
+d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur
+nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du
+parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer
+qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais
+que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie
+naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre
+laquelle lui seul pouvait les défendre.»
+
+«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et
+qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans
+toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second
+Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie
+devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant,
+comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un
+demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute
+l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant
+l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que
+se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner
+à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»
+
+Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi
+menacer mon absence des différens partis encore existans dans
+l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre
+moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse,
+vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la
+désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort
+comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de
+moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et
+de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait
+tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus
+opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques
+nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à
+moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que
+feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses!
+Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre
+la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les
+deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je
+besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans
+l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce
+point assez?»
+
+Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait,
+disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la
+guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats
+français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la
+guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant
+ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop
+d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion
+feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait
+donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait
+moins l'effet au dehors qu'au dedans.»
+
+Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi
+qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se
+trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh
+bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi,
+c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me
+sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint,
+dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre;
+mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi.
+Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue,
+une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un
+boulet: les jours sont écrits!»
+
+Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les
+conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent
+sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que
+d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les
+affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante
+responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots,
+_Dieu le veut_, répondaient à toutes les objections d'une politique
+pacifique et prudente.
+
+Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec
+celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions
+entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de
+la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres
+apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du
+siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans
+désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la
+superstition.
+
+Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité,
+ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement
+d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de
+portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que
+l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop
+hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à
+eux à en décider.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+CEPENDANT Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et
+manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait
+séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il
+était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et
+comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie
+ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre
+comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses
+facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent,
+et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui
+plaisent.
+
+Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils
+entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître
+de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que
+celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si
+terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance;
+d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique,
+céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du
+plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si
+caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans
+toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le
+sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel
+amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en
+était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus
+persuasive, que lui-même semblait persuadé.
+
+Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive
+et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et
+entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le
+caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui
+l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant
+envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui
+plaire.
+
+Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre
+paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.
+
+Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui
+doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que
+la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui
+est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de
+maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.
+
+Il répond au ministre[13] élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait
+tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre
+toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en
+Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est
+le cinquième acte, le dénouement.»
+
+[Note 13: Le comte Molé]
+
+Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des
+événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes
+superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni
+s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement:
+«Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et
+les conséquens!»
+
+Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps;
+il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne
+voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône;
+que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut
+qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme
+moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il
+est perdu s'il reste stationnaire?»
+
+Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la
+sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à
+détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi
+toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le
+fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur
+naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions
+successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il
+souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et
+voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et
+qu'enfin tout, datât de lui.
+
+Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives
+peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus
+aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce
+Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait
+souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son
+génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que,
+comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves.
+Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille
+inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa
+légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation
+comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait
+donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»
+
+Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât
+encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette
+impératrice avait perdu cette influence que donne une présence
+continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.
+
+Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de
+la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un
+prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait
+les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la
+chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion
+précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier,
+«qu'il le réduirait à obéir!--Eh! qui conteste votre puissance? répondit
+le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute
+votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté
+sait que je ne crains pas le martyre.--Le martyre! répliqua Napoléon en
+passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le
+cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne
+veux martyriser personne.»
+
+Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de
+1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la
+politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura
+Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux
+religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la
+crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.
+
+Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main,
+le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut
+cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh
+bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi
+d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine
+assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle
+atteignait déjà les cieux.
+
+Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les
+paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une
+confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande
+différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et
+ceux de la politique du cardinal!
+
+Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte
+d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme
+et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes
+destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de
+cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces
+s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand
+trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.
+
+«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore
+sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces
+de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il
+lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la
+nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher
+des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse,
+l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles,
+qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le
+grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de
+la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»
+
+Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles
+renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant
+à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé
+par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang,
+et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il,
+on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.
+
+Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour
+affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète
+activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?
+
+Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une
+douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui
+faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises
+douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en
+lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que
+son père.»
+
+[Note 14: Le comté de Lobau.]
+
+Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux
+les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les
+longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les
+combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart
+le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par
+l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et
+presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la
+nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.
+
+Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute
+l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une
+preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que
+viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et
+pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.
+
+C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de
+protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt:
+«Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées
+russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne
+tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement
+la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes
+devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc
+répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.»
+Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce
+grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya,
+par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le
+faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours
+inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+PENDANT que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par
+les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des
+combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait
+en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de
+commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne
+avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19
+janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient;
+Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la
+France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait
+détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la
+France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait
+dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle.
+
+Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste
+long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa
+plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de
+peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure;
+les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même
+chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population
+de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par
+leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou
+par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où
+étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient
+assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait
+inculte, elles maudissent la guerre en lui!
+
+Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne;
+oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et
+l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais
+sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une
+situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une
+position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout
+revers serait décisif?
+
+En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment
+d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres
+raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il
+soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de
+chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et
+complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour
+lui sur-tout l'irrésolution est un supplice.
+
+Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs
+heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort
+tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations;
+il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se
+levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin
+écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une
+guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt
+il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle
+l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la
+Russie, l'Angleterre et la France.
+
+Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas;
+on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait
+souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la
+nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et
+qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les
+dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve
+et répète ses premières conclusions.
+
+Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui
+est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff
+porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de
+déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au
+rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres
+griefs.
+
+Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un
+arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et
+pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux
+puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la
+guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne
+permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement
+reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.
+
+Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette
+communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la
+Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui
+prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises,
+et détruisait le système continental; secondement, la protestation
+d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les
+armements de la Russie.
+
+Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité
+au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir
+au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à
+Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour
+qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que
+l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer
+Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.
+
+L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum
+d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la
+Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste
+il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se
+prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de
+vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810.
+
+Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet
+ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même
+et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder
+devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter
+dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la
+Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour
+trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait
+tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+SES voeux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses
+forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il
+accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival.
+Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si
+menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la
+laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir
+l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou.
+Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle
+des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un
+Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a
+répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois,
+nourrir son armée: il l'attache à sa personne.
+
+Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de
+tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à
+Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent
+dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue,
+crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible.
+Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à
+l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à
+l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la
+Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour
+ces deux négociations.
+
+Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme
+se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son
+secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui
+redoutait le plus le crédit de Talleyrand.
+
+Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette
+guerre d'un oeil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme
+au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de
+leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la
+Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position,
+depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé
+prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition,
+conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout
+leur parût possible.
+
+Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus
+grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans
+fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était
+pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir
+s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans
+veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et
+dans l'étoile de son souverain.
+
+Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de
+nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était
+marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de
+contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui
+flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une
+apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de
+se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant
+sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y
+vit plus que de l'aveuglement.
+
+Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui
+faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois
+obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les
+espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et
+pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux
+présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour
+éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était
+accueilli.
+
+Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres,
+n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et
+parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce
+qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il
+arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait
+d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se
+retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant,
+l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de
+l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second
+avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces
+altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux
+avec violence.
+
+On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais
+de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y
+parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la
+noble franchise qu'on venait de lui montrer.
+
+J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal
+connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à
+l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète.
+Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était
+classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce
+qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en
+connaissant bien le caractère et les moeurs de ses principaux
+personnages.
+
+Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte
+universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra.
+L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara
+des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui
+redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon
+fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil;
+mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et
+cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de
+deux mois.
+
+L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard
+donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles
+nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa
+suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra
+donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera
+terminée par une bataille.
+
+Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait
+la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses
+forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait,
+l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de
+l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y
+croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette
+expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et
+qu'Alexandre sut y échapper.
+
+Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre
+grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car
+ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et
+cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les
+fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils
+semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni
+tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans
+daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+LE temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai
+1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne
+devait plus rentrer que vaincu.
+
+De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord
+la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire
+lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le
+connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et
+brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient
+marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces
+contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La
+guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice.
+
+Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination,
+étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme
+saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait
+des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse,
+et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive
+l'empereur! Vive notre brave armée!»
+
+On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut
+belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et
+les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les
+armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir
+la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on
+menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que
+Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne
+seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient?
+Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait
+passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En
+effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne
+s'alimentait que par ses provinces de l'est.
+
+Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les
+rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour
+embellie, les chefs d'oeuvre de tous les arts et de tous les siècles,
+que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme
+extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes
+gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur
+amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la
+victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils
+l'empereur de tous leurs voeux: ce fut par-tout des acclamations et des
+arcs de triomphe, par tout un même empressement.
+
+En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages
+peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit
+penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un
+être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le
+mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi
+ce qu'il fallait paraître.
+
+Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes
+quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter
+quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une
+cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances
+d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et
+triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se
+présenter au combat.
+
+Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une
+foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut
+satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres
+poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son
+pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.
+
+Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se
+plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette
+assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du
+prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général.
+Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la
+guerre de Russie était européenne.
+
+Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille
+des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés
+pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme
+plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule
+curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les
+places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux
+fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa
+couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent
+contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à
+recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs
+descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon.
+
+Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi
+des peuples entiers étaient ses flatteurs.
+
+Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les
+rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un
+accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les
+mêmes.
+
+Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que
+ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté.
+Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il
+dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait
+parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître
+de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux?
+Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut
+avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez
+ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu.
+
+De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus
+le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne
+s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément
+son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude,
+leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur
+eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours
+prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop
+bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux.
+
+Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes
+souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils
+étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci
+s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser
+involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la
+présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était
+autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout
+niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu,
+de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé
+jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du
+vaincu, le vainqueur est son égal.
+
+Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais
+sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et
+déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce
+bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais
+de Napoléon, l'oeil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils
+croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant
+sortir de leurs coeurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient
+dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette
+foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur
+superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout,
+même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne
+voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à
+Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux
+qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri
+de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses
+victoires, leurs défaites.
+
+Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine
+se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord
+un prince se soustraire à cette pénible position par un départ
+précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait
+dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle
+déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que
+saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait
+son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les coeurs pour y semer
+sa haine.
+
+L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste
+disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure:
+si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et
+l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On
+assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de
+mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées,
+entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais
+doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait
+réparer ces imprudences par des présens.
+
+Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs
+amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé
+de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat
+des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient
+encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.
+
+Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre
+de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer
+à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp
+de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin
+d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour
+l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour
+diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à
+perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus
+solide.
+
+Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu
+le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit
+qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus
+qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois,
+encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à
+l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui
+veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et
+de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter
+de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il
+rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les
+portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais
+avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les
+nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves
+multipliées.
+
+On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces
+russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On
+assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à
+Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince
+royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là
+le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle
+guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié
+de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves
+manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme
+l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne.
+
+Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de
+Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et
+montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les
+particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre.
+
+Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de
+Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le
+seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son
+séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint,
+quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant
+pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la
+guerre.»
+
+Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que,
+doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin
+de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril.
+En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion
+sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches
+d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car
+il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance
+guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment
+du succès qui l'assure.
+
+Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix,
+mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes,
+ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez
+présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou
+l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou
+par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il
+revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans
+jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait
+qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien
+de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable;
+qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la
+guerre en longueur et rebuter Napoléon.»
+
+Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat
+de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un
+grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte,
+ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait
+devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les
+revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à
+Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse
+opinion.
+
+Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait
+apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus
+antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince
+né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces
+grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel,
+celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les
+autres et lui-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+ENFIN, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des
+Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps
+nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre
+ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la
+politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses
+magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent
+impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon
+adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on
+sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un
+mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès,
+ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin,
+lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui
+l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les
+vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs
+manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts,
+et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir
+leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais
+quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?
+
+Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une
+multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à
+porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des
+chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces
+transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque
+bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents
+chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon
+de voitures lourdes, traînées par des boeufs, portait quatre mille huit
+cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures
+chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de
+toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et
+d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.
+
+Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins
+établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut
+l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres,
+mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces
+moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats,
+conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition
+n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent
+trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les
+privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à
+peine la Vistule.
+
+On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux,
+chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna
+tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois.
+Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité
+des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce
+pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en
+saisir.
+
+Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance
+du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe,
+ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille
+hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte.
+Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était
+plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais
+on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le
+mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de
+soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui
+porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait
+le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre
+l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient
+élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.
+
+D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans
+le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français.
+Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils
+outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.
+
+Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des
+cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques
+noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux----
+et----. J'ai supprimé la brigade----; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée,
+c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au----qu'il courait risque
+des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours
+après il rencontra ce---- à la tête de ses troupes, et encore tout
+irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du
+pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin
+de vous.»
+
+De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il
+évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un
+officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif
+apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car
+la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et
+l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.
+
+Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.
+
+Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître
+pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est
+absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les
+circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef
+pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée
+en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle
+s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre:
+Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les
+remit en présence.
+
+Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse.
+Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il
+savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la
+nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette
+occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent
+à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut
+lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.
+
+Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier
+d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier
+fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux
+du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité
+de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de
+chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»
+
+Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir
+humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein
+de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses
+soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir
+commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on
+allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et
+qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui
+répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille
+hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq
+jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des
+boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des
+ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est
+comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les
+besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»
+
+Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal
+interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur.
+«Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout
+exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la
+gloire en doit-elle être à Davoust?--En effet, s'écria l'empereur, il
+semble que ce soit lui qui commande l'armée.»
+
+On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas
+Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en
+Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de
+Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont
+l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse
+d'espérer leur trône.»
+
+On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses
+lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre
+si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie
+méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit;
+elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier
+hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la
+témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion
+entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur
+accord l'eût inquiété.
+
+De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Koenigsberg. Là, se
+termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos
+et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres,
+immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait
+été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé
+tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son
+expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres,
+d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter
+des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter
+encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de
+lui, toutes remplies de cette sollicitude.
+
+Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si
+les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne
+pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les
+caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes
+et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le
+résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un
+seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout
+avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal
+calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en
+mouvement.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+DE Koenigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses
+armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque:
+sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est
+franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les
+délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont
+à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une
+langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe
+en ridicule.
+
+Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont
+les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus
+vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle
+de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un
+mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit
+reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses
+compagnons moins anciens, qui l'envient.
+
+Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour
+eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les
+interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle
+payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.
+
+Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places
+vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il
+appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de
+service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat?
+puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa
+présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat!
+ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse,
+s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa
+véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et
+lui.
+
+Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve,
+depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La
+rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres.
+Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens.
+Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens
+remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.
+
+Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de
+vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et
+arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans,
+sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick,
+par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.
+
+Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du
+midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à
+l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince
+Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant
+de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie,
+à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et
+Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers
+Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois,
+Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes,
+commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de
+Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de
+Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule
+masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant
+Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois
+et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée.
+
+Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres
+jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre
+cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de
+siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables
+troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des
+milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés,
+réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande
+partie des voitures de vivres étaient seules en retard.
+
+Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur
+sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent
+fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon
+lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou
+de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait
+servir ses conquêtes à conquérir.
+
+Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les
+soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres
+dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient
+besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce
+charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs
+hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désoeuvrement, dès
+qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir
+du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté
+ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il
+fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux
+souffrirent son ambition; lui, leur pillage.
+
+Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que
+sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant,
+mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables,
+c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent
+forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent
+jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et
+des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces
+traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par
+leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons
+d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.
+
+Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai:
+mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout
+d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien
+n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à
+leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre;
+ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le
+devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils
+hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se
+citer soi même.
+
+Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la
+parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était
+sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu
+paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus
+qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une
+nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite
+mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni
+même vraisemblable.
+
+Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et
+simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge,
+et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au
+luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen
+d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce
+qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il
+était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener
+toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il
+était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à
+la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait
+satisfaire.
+
+Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance
+dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était
+sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre
+pouvait seule conserver.
+
+Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les
+uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon,
+maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le
+dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on
+n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse
+devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas
+encore, quoique si haut parvenu.
+
+D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès
+paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg
+et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était
+une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on
+serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La
+victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas
+vieillir avec elle!
+
+Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs
+de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en
+personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait,
+mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec
+lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire
+et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en
+dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa
+gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui
+n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il
+commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou
+vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait
+pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier.
+
+Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous
+avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il
+inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun
+avec lui.
+
+Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire,
+remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous,
+dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces
+hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors
+n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions
+l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup
+ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de
+lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à
+notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces
+paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse
+et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas
+élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux
+repos!
+
+Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être
+ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français,
+maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou
+même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les
+rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de
+ses armes.
+
+Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les
+autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire,
+tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et
+l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la
+guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de
+Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une
+guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court
+voyage.
+
+Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée
+européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la
+grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait,
+l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de
+quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons
+belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient
+échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.
+
+Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et
+toute bonne armée veut la guerre.
+
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+NAPOLÉON satisfait se déclare. «Soldats, dit-il, la seconde guerre de
+Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à
+Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et
+guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut
+donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles
+françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa
+discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent
+s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus
+les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la
+guerre; le choix ne saurait être douteux! Marchons donc en avant,
+passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde
+guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première:
+mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle
+mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis
+cinquante ans sur les affaires de l'Europe.»
+
+Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, convenaient à une
+expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et
+croire à son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de
+gloire.
+
+L'empereur Alexandre harangua aussi son armée, mais tout autrement.
+Quelques-uns virent dans ses proclamations la différence des deux
+peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En
+effet, l'une, défensive, fut simple et modérée; l'autre, offensive,
+pleine d'audace et respirant la victoire: la première s'appuya de la
+religion, l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de la patrie,
+celle-là de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de
+l'affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de cette
+guerre.
+
+Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au
+midi. À notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses voeux; au
+centre, c'était Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant
+notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en
+silence.
+
+L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces
+peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris même, Napoléon
+l'avait jugée. Il avait vu que son centre, commandé par Barclay,
+s'étendait de Wilna et Kowno jusqu'à Lida et Grodno, s'appuyant à droite
+à la Vilia, et à gauche au Niémen.
+
+Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le détour qu'il fait de
+Grodno à Kowno; car c'est de l'une à l'autre de ces deux villes
+seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en
+travers de notre attaque; et servait de frontière à la Lithuanie. Avant
+Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.
+
+Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers
+Wolkowisk; au nord de Kowno; à Rossiana et Keydani, Witgenstein avec
+vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs
+baïonnettes.
+
+En même temps, une autre armée, forte de cinquante mille hommes, et dite
+de réserve, se rassemblait à Lutsk en Volhinie, pour contenir cette
+province et observer Schwartzenberg: elle était confiée à Tormasof,
+jusqu'à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest, eût permis à
+Tchitchakof et à la meilleure partie de l'armée de Moldavie, de le
+joindre.
+
+Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre,
+dirigeaient toutes ces forces. Elles étaient partagées en trois armées,
+dites première d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous
+Bagration, et armée de réserve sous Tormasof. Deux autres corps se
+formaient, l'un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et
+à Dünabourg. Les réserves étaient à Wilna et Swentziany. Enfin un vaste
+camp retranché s'élevait devant Drissa, dans un repli de la Düna.
+
+L'empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n'était
+ni offensive ni défensive, et que l'armée russe n'était guère mieux
+placée, pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur
+une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée, ce qui
+lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagration
+tout entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant des marais de
+la Bérézina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y
+être refoulées et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe
+sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'opération,
+qu'indiquait Swentziany et le camp retranché de Drissa.
+
+En effet, Doctorof et Bagration étaient déjà séparés de cette ligne, et
+au lieu d'être restés en masse avec Alexandre, devant les routes qui
+conduisent à la Düna, pour les défendre ou pour s'en servir, ils se
+trouvaient placés à quarante lieues à leur droite.
+
+C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forces en cinq armées. Pendant que
+Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille
+Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra
+Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que
+le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en
+face ce général vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et
+que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra prêt à s'interposer,
+entre ce même Bagration et Barday; enfin, pendant qu'à l'extrême gauche,
+Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et
+débordera la droite de Witgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille
+hommes, se précipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le
+détruira du premier choc.
+
+Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur
+Drissa et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération; puis, tout à la
+fois, lançant des détachements à droite, il enveloppera Bagration et
+tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption
+il aura séparés de leur droite.
+
+Je vais me hâter de tracer un court précis de l'histoire de nos deux
+ailes, pressé de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans
+distraction à reproduire les grandes scènes qui s'y sont passées.
+Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait à la
+Baltique, débordait l'aile droite russe; elle menaçait Revel, puis Riga,
+et jusqu'à Pétersbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses
+murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec
+sagesse,» science et gloire, même dans sa retraite, qui ne lui fut
+commandé ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napoléon.
+
+Quant à son aile droite, l'empereur avait compté sur l'appui de la
+Turquie; il lui manqua. Il avait pensé que l'armée russe de Volhinie
+suivrait le mouvement général de retraite d'Alexandre, et Tormasof au
+contraire s'avança sur nos derrières. L'armée française se trouva donc
+découverte, et menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. La nature
+n'y offrant point de garantie comme à l'aile gauche, il fallut s'y
+suffire et s'appuyer sur soi-même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et
+Polonais y restèrent en observation.
+
+Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharest
+rendit disponible, vint se joindre aux restes de la première. Dès lors,
+la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on
+devait s'y attendre, et quoique, avec cette armée d'Autrichiens, on eût
+laissé des Polonais et un général français. La renommée vantait celui-ci
+depuis long-temps, avec obstination, malgré des revers, et ce n'était
+point un caprice.
+
+Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps,
+presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la
+grande-armée se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa
+confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Bérézina, et s'il est vrai
+qu'il parut alors ne vouloir plus être qu'un témoin armé de ce grand
+différend.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+ENTRE ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses
+séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se
+dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille
+hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur
+Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin,
+avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le
+voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les
+collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le
+franchir.
+
+Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à
+deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser
+comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour
+franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à
+la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive,
+son cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix
+s'écria: «Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!» On
+ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots.
+
+Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois
+ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il
+se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt
+dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans
+un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le
+repos.
+
+Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent
+quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord.
+Étonnés, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe.
+Là, ils trouvent la paix; c'est de leur côté qu'est la guerre: tout est
+calme sur cette terre étrangère, qu'on leur a dépeinte si menaçante.
+Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se
+présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix,
+et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. Il demande à
+ces étrangers qui ils sont.-«Français,» lui répondirent-ils.-«Que
+voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un
+sapeur lui répliqua brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Wilna!
+délivrer la Pologne!» Et le Cosaque se retire; il disparaît dans les
+bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, et pour
+sonder la forêt, déchargent leurs armes.
+
+Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit
+pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande
+invasion était commencée.
+
+Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence
+ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve,
+pour protéger l'établissement des ponts.
+
+Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes
+françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve à la
+faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les
+reconnaître. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles; on se reposa
+les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et
+mouillés d'une abondante rosée, servirent de lit aux hommes et de
+nourriture aux chevaux.
+
+La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui
+alonge les heures et augmente les besoins, qui ôte aux yeux leur
+utilité, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour
+se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers
+du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une
+grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue:
+on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le
+génie des conquêtes enflammait notre imagination.
+
+Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos
+regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire.
+Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche
+de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains
+suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils
+s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés
+d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour
+allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions!
+Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes
+et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur
+nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le
+spectacle imposant de notre armée réunie.
+
+À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on
+apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines,
+leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès
+que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues
+d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude
+commença à s'écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les
+voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du
+Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se
+rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils
+allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes
+débris.
+
+L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant
+l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on
+eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur
+les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il
+se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards.
+Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que
+lui, soit qu'il se sentît peser sur le coeur une si grande agression,
+soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur
+excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.
+
+L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s'enfonça-à travers le
+pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la
+vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût
+tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette
+direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien
+revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde
+vers Kowno.
+
+On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de
+quel côté le combat s'engageait. Mais à l'exception de quelques troupes
+de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre
+ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un
+bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent
+s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel
+menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même,
+naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage.
+Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et
+s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.
+
+Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant
+plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent
+sur toute l'armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues
+d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses
+torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur
+insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid
+désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans
+les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta
+abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.
+
+Un couvent servit d'abri à l'empereur, contre la première fureur de cet
+orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand
+désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu; ces
+bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient
+oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner
+quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un
+scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les
+autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné
+l'ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner.
+Ainsi dans ce grand désastre, l'armée ne vit qu'un accident naturel
+arrivé mal à propos; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si
+grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y
+trouva qu'un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard
+ou autrement, lui donnait un si terrible présage.
+
+Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre
+général. Au-delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les
+Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il
+affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il
+ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette
+rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.
+
+D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils
+redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu
+des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors
+leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et sont emportés par la
+violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs
+cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne;
+enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur
+patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont
+dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils
+tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive l'empereur! On en
+remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau,
+répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur
+et d'admiration.
+
+Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il
+fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit
+habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions
+du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple,
+et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevît de plus grands
+malheurs, devant lesquels celui-là n'était rien.
+
+Un pont, jeté sur cette rivière, porta le maréchal Oudinot et le
+deuxième corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'armée
+passait encore le Niémen. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée
+d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du roi de
+Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.
+
+De Kowno, Napoléon se rendit en deux jours, jusques aux défilés qui
+défendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des
+nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait
+cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait déjà son
+espoir; quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il
+s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde
+d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus
+actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer.
+Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme
+d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient
+toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire.
+
+Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions,
+pour entrer à Wilna. Il se fit précéder et suivre par des régimens
+polonais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes que des cris
+d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa
+rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs
+hussards du 8º, engagés sans être soutenus dans un bois, venaient d'y
+périr sous les efforts de la garde russe: Ségur, qui les commandait,
+après une défense désespérée, était tombé percé de coups.
+
+L'ennemi avait brûlé ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs
+routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napoléon fit recueillir
+ce que le feu avait épargné, et rétablir les communications. Il poussa
+Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en même temps, il jeta
+Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-là même, culbutait
+Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'à Wilkomir; puis il revint occuper
+dans Wilna la place d'Alexandre.
+
+Là, ses cartes déployées, les rapports militaires, et une foule
+d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il était sur le théâtre
+de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de
+promptes et imminentes décisions à prendre, des ordres de mouvement à
+donner, des hôpitaux, des magasins, des lignes d'opération à établir.
+
+Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir
+la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille
+réponses et rapports contradictoires.
+
+Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à
+organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le
+gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique,
+militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis
+plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage,
+dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses
+réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il
+se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et
+bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres
+qu'il venait de concevoir.
+
+Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le
+discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il
+s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant
+aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il
+ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut
+suffisante.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme
+vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée
+des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance
+qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui
+rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec
+elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le
+bonheur parut général, l'épânchement universel.
+
+On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons,
+comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on
+s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur
+ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils
+pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin
+de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air
+d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée
+chez les autres, dura peu.
+
+De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus
+noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les
+biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion,
+ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en
+confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua
+les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les
+Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par
+un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya
+une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.
+
+Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais
+n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la
+trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant
+les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un
+devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les
+Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion
+à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au
+siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à
+appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient
+demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le
+royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se
+dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française,
+devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»
+
+Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de
+Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.
+Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous
+dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir
+de l'homme civilisé.
+
+Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de
+devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le
+troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la
+défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos
+anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces,
+je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à
+répandre le sang de mes sujets.
+
+J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés,
+dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce
+que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je
+ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos
+efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos
+ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et
+si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la
+population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»
+
+Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je
+dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de
+ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun
+mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui
+reste des provinces de la Pologne.»
+
+«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la
+Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai
+vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause
+par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous
+rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à
+ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les
+circonstances.»
+
+Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à
+celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement
+politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la
+circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de
+Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée:
+tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette
+prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas
+accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il
+l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il
+de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des
+engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?
+
+Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se
+défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu
+maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui
+réservait?»
+
+Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent
+s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un
+gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela
+le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes,
+contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement;
+une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les
+Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs.
+Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la
+crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la
+confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en
+eux-mêmes.
+
+Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau
+gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la
+fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.
+
+Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et
+Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des
+sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais
+la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par
+quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.
+
+Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres
+d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir
+de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put
+douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques
+milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite*, qu'il avait
+estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde
+d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie
+resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux,
+cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit
+pas, soit fierté, soit justice.
+
+[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszenié". Il
+désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la levée en masse de toute
+la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopédique
+Quillet" publié en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la
+Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain, à Paris 7ème.
+(Note du transcripteur.)]
+
+Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les
+dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces
+diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention
+s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs
+noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux
+français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes.
+L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La
+vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il
+faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et
+comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les
+allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les
+premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y
+trouvent développées, il est impossible de les omettre.
+
+Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la
+liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec
+son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais,
+et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens
+pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.
+
+Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806,
+c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient
+délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la
+Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie.
+Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté
+victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté
+incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air
+qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on
+n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna,
+où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait
+leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès
+combats qu'on avait à se préparer.
+
+Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été
+apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le
+système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché,
+l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée
+de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de
+chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»
+
+À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du
+ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces
+contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces
+du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce.
+Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg
+peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs
+inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la
+Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que
+n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait
+s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps
+d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se
+trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour
+l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une
+victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»
+
+Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des
+excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de
+l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement
+intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait
+leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur
+des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans
+doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»
+
+Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les
+généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez
+de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse,
+puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de
+vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni
+par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout
+neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos
+provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui
+nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous
+montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous
+ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle
+soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous
+nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de
+Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces,
+que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous,
+vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur
+refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»
+
+Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais
+il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous
+trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le
+bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre
+armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les
+ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et
+l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.
+
+Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de
+joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous
+apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que
+les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le
+dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une
+foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.
+
+Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage,
+vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils
+s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à
+vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous
+offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet
+homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh
+bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont
+vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur,
+avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre
+empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est
+dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»
+
+Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens,
+tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait
+trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si
+grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs,
+de moeurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de
+maraude.
+
+En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt
+jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une
+bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi
+ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en
+surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher
+prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent
+mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas
+pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.
+
+Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de boeufs
+suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des
+chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons.
+Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux,
+les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant
+un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk,
+mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui
+nous suivirent.
+
+D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût
+pu nourrir l'armée: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres
+remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus
+légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de
+Koenigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno
+et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut
+y suppléer.
+
+Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de
+l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent
+rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec
+des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres,
+arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était
+partie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle
+suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde
+française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des
+routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point
+assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.
+
+Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas
+peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se
+maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette;
+il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux
+corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne
+fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs
+jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes
+précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la
+guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs
+pensèrent plus à combattre qu'à administrer.
+
+Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un
+maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout
+l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui
+fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité
+que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne;
+qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le
+riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort,
+s'y fait sentir sans cesse.
+
+Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer
+ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de
+Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards
+irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait
+arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se
+retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré,
+tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non
+content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait
+donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie
+envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car
+c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier
+lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.
+
+Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés,
+assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils
+arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais,
+soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de
+les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de
+plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après
+avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la
+subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils
+accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des
+propriétaires sur les propriétés.
+
+Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres
+après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs
+fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais
+plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on
+s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques
+vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu
+de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance,
+abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que
+leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.
+
+Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut
+aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de
+tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il
+fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre
+l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en
+foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient
+autant de lassitude que de besoin.
+
+Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils
+trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont
+munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires
+pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux,
+ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir
+s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours,
+une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier
+un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux
+soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent
+très-rares en Lithuanie.
+
+L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès
+Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre
+autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que
+des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les
+trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés,
+ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils
+avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille
+chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les
+seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la
+route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur
+méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que
+plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible:
+déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»
+
+Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt
+brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il
+s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les
+soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.»
+
+Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne
+vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général,
+soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont
+point morts d'inanition, mais d'ivresse.
+
+L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les
+privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien
+supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de
+quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais
+côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa
+part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat
+couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la
+gagner, il suffît.»
+
+Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique,
+que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce
+maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent,
+«qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait
+irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt
+et décisif.»
+
+Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était
+affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de
+plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des
+difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler
+derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en
+déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit
+nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué
+de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter,
+impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant,
+toujours en avant, pour en finir plus tôt.»
+
+Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez
+que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits
+et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre?
+qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la
+prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit,
+qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux
+moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir
+tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait
+de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se
+laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes,
+des victoires rapides et des paix subites.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+DANS de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de
+l'empereur de Russie, un parlementaire, se présenta aux avant-postes
+français. Il fut accueilli, et l'armée, déjà moins ardente, espéra la
+paix.
+
+Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: «Il était,
+disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le
+climat et le caractère russe rendraient interminable, était commencée;
+mais tout rapprochement n'était pas devenu impossible, et d'une rive à
+l'autre du Niémen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout,
+que son maître déclarait devant l'Europe, qu'il n'était pas l'agresseur;
+que son ambassadeur à Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas
+entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se trouvaient en Russie
+sans déclaration de guerre.» Du reste, point de nouvelles propositions,
+ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff.
+
+Le choix du parlementaire avait été remarqué; c'était le ministre de la
+police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il
+venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus défiant sur le caractère
+du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun, si ce
+n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la
+faiblesse.
+
+Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas pu s'arrêter à Paris,
+reculerait-il à Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter
+aux armées françaises et alliées, pour motiver tant de fatigues, de si
+grands déplacemens, tant de dépenses individuelles et nationales: ce
+serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes,
+depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions, de
+sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant
+ses ennemis.
+
+Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna,
+dit-on, encore. «Qu'était-il venu faire à Wilna? que lui voulait
+l'empereur de Russie? prétend-il lui résister? il n'est général qu'à la
+parade. Quant à lui, sa tête est son conseil, tout part de là. Mais
+Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois
+généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen,
+trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci
+manoeuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un général de
+retraite.» Et il ajouta: «Vous croyez tous savoir la guerre, parce que
+vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre,
+l'aurais-je donc laissé publier!»
+
+Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il
+dit encore: «qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque
+dans son quartier-impérial.» Alors, montrant Caulincourt au ministre
+russe: «Voilà, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe
+dans le camp français.»
+
+Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par là, Napoléon
+voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre; car
+aussitôt que Balachoff fut sorti, il s'élança vers l'empereur, et, d'une
+voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté? s'écriant
+«qu'il était Français, bon Français, qu'il l'avait prouvé, qu'il allait
+le lui prouver encore, en lui répétant que cette guerre était
+impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'armée, la France et lui.
+Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui
+demandait une division en Espagne, où personne ne désirait servir, et le
+plus loin de lui possible.»
+
+L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire écouter, il se
+retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier,
+présent à cette scène, s'était interposé sans succès; Bessières, plus en
+arrière, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le
+lendemain, Napoléon ne put ramener à lui son grand-écuyer, que par des
+ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par
+l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait.
+Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et
+inadmissibles.
+
+Alexandre n'y répondit pas; on n'avait point compris toute l'importance
+de la démarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à
+Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour,
+une dernière parole; ce qui la rend remarquable.
+
+Cependant Murat courait après cette victoire tant désirée; il commandait
+la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la
+route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin,
+l'arrière-garde russe semblait lui avoir échappée, chaque soir, il
+l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, après
+une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris
+de nourriture; c'étaient donc tous les jours de nouveaux combats sans
+résultats importans.
+
+D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la même direction.
+Oudinot avait passé la Vilia dès Kowno, et déjà en Samogitie, au nord de
+Wilna, à Deweltowo et à Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il
+poussait devant lui vers Dünabourg. Il marchait ainsi à la gauche de Ney
+et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le 15
+juillet, la Düna avait été abordée de Disna à Dünabourg par Murat,
+Montbrun, Sébastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois
+divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.
+
+Ce fut Oudinot qui se présenta devant Dünabourg; il tâta cette ville,
+que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche
+trop excentrique du duc de Reggio mécontenta Napoléon. Le fleuve
+séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de
+Murat, et Witgenstein pour se réunir à Barclay. Dünabourg resta sans
+assaillans et sans défenseurs.
+
+Dans sa marche, Witgenstein aperçut, de la rive droite, Druïa, et la
+cavalerie de Sébastiani, qui occupait cette ville avec trop de sécurité.
+La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps, et le
+15 au matin, les avant-postes français furent surpris, l'une de leurs
+brigades presque tout enlevée, et Sébastiani forcé de reculer. Après
+quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa
+route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général
+français. Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon; croyant
+que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa
+marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant
+les circonstances. Son espoir fut court.
+
+Pendant ces événemens, Davoust à Osmiana, au sud-est de Wilna, avait
+entrevu quelques coureurs de Bagration, qui déjà cherchait avec
+inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là, hors une victoire, le plan
+formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop
+longue ligne défensive, Napoléon l'avait rompue, en l'attaquant
+brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa
+plus grande masse sur la Düna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait
+aborder que cinq jours plus tard, était encore sur le Niémen. C'était
+pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la même
+manoeuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de
+terrain et en quelques heures.
+
+Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces
+deux masses séparées, n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays,
+au hasard, et à toutes les causes de cette ignorance, où l'on est
+toujours à la guerre, sur ce qui se passe si près de soi, chez l'ennemi.
+
+Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de
+négligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule,
+cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les
+précautions d'une armée attaquée; que l'agression commencée, et
+Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus
+rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'armée
+d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof,
+commandant l'aile gauche de Barclay, forcé de traverser notre attaque,
+pour fuir de Lida vers Swentziany, eût été fait prisonnier. Pajol le
+repoussa à Osmiana, mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que
+des bagages, et Napoléon s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût
+prescrit tous ses mouvemens.
+
+Mais bientôt l'armée d'Italie, l'armée bavaroise, le premier corps et la
+garde occupèrent et entourèrent Wilna. Là, couché sur ses cartes, dont
+sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frédéric II, le
+forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe;
+elle était divisée en deux masses inégales; l'une avec son empereur vers
+Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.
+
+À quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Düna et le Borysthène
+séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves
+coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux un
+intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et
+marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses
+confins; mais à cette hauteur, en même temps, et comme de concert, ils
+tournent, l'un brusquement à Orcha vers le midi, l'autre près de
+Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que
+leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie.
+
+L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de
+prendre un direction si opposée, semble être l'entrée, et comme les
+portes de la Moskovie. C'est le noeud des routes qui conduisent aux deux
+capitales de cet empire.
+
+Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sur ce point. Par la
+retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait
+tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou
+par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitôt vers Minsk, entre ces
+deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie,
+les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère.
+
+Pendant qu'à sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur
+Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et
+s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche, Murat, Oudinot
+et Ney, déjà devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son
+empereur; lui avec son armée d'élite, l'armée d'Italie, l'armée
+bavaroise et trois divisions détachées de Davoust, se dirigera sur
+Vitepsk, entre Davoust et Murat, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre;
+s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies, se
+jetant entre elles et au-delà d'elles; enfin les tenant séparées,
+non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude
+qu'elle donnera à Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait
+alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste.
+
+Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Wilna; c'est ainsi qu'elle fut
+écrite, ce jour-là même, sous sa dictée, et corrigée de sa main, pour
+l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son
+exécution. Aussitôt le mouvement, déjà commencé, devint général.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+LE roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le
+repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite
+et le poursuivre.
+
+Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un
+général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le
+plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent
+leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à
+décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent
+et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur
+ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que
+Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci
+l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois
+l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut
+tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg
+resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.
+
+En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et
+Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés
+où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager.
+
+Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa
+source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à
+travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses
+coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à
+nos malheurs.
+
+Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a
+fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville
+nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette
+rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à
+toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un
+pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale,
+comme l'Asie, l'Europe.
+
+Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se
+saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la
+Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée,
+qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord
+sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et
+Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se
+replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à
+droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y
+sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal
+y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait
+par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.
+
+À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de
+l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées,
+Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de
+trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon,
+qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour
+être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de
+Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce
+fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en
+détruisit l'ensemble.
+
+Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk,
+n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle
+s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust
+écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il
+allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais
+le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses
+premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un
+sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il
+faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre
+qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en
+Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.
+
+Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général
+n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un
+nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et
+atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne
+eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût
+remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est
+certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le
+Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car
+on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk,
+ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au
+midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but.
+
+Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en
+remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore
+Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina,
+sur le point même où Charles XII l'avait franchie.
+
+Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de
+Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur
+surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui
+enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors
+trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci
+choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux
+bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille;
+néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent
+en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des
+bois; pour tourner la droite de Davoust.
+
+Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en
+présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le
+croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait
+le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie,
+en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant
+présent par-tout.
+
+Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans
+combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner
+sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra
+dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà
+de Smolensk.
+
+Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général
+ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était
+par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de
+ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au
+centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués
+comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même
+temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses
+ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une
+trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste
+qu'elle fût, n'y pouvait suffire.
+
+Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant
+que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna,
+qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens
+lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la
+Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique,
+et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les
+corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.
+
+Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les
+uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte
+réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat,
+ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et
+la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient
+dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui
+jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta
+trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla
+l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.
+
+«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un
+désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par
+son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine
+ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à
+Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est
+vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou
+brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à
+la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes;
+ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir
+de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette
+Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais
+seulement par la perfidie.»
+
+À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à
+Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se
+disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus
+actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une
+vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef
+insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient
+l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était
+surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»
+
+Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent
+usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse,
+ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une
+nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne
+pas donner à ses ennemis un cruel espoir.
+
+Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes
+sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes
+combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus
+hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées,
+comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature
+paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons
+de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre
+soudaine la sauvèrent.
+
+Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en
+jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la
+bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même
+les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent
+aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce
+grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette
+journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son
+abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un
+malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.
+
+Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de
+sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et
+commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on
+souffre trop pour être entièrement juste.
+
+Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est
+de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre
+capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de
+ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la
+postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle
+gloire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+CEPENDANT, il apprend que ses ordres sont exécutés, son armée réunie,
+qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet, à onze
+heures et demie du soir; il s'arrête à Swentziany, pendant que le soleil
+du 17 est le plus ardent; le 18, il est à Klubokoé; il y séjourne dans
+un monastère, d'où le bourg que ce couvent domine, lui semble être
+plutôt une réunion de huttes de sauvages qu'une habitation européenne.
+
+Une adresse des Russes aux Français venait d'être répandue dans son
+armée: on la lui apporta. Il y vit de dures vérités, que gâtait une
+invitation inutile et maladroite à la désertion. Cette lecture excite sa
+colère; dans son agitation, il dicte une réplique qu'il déchire, puis
+une autre qui éprouve le même sort, enfin une troisième dont il reste
+satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom
+d'un grenadier français. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui
+partaient de son cabinet, ou de son état-major. Il réduisait sans cesse
+ses ministres et Berthier à n'être que ses secrétaires. Dans son corps
+appesanti, son esprit était resté actif; l'accord manquait, ce fut une
+cause de nos malheurs.
+
+Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonné
+son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement
+l'éclaire: retenu par l'échec qu'avait reçu Sébastiani vers Druïa, et
+sur-tout par les pluies et le mauvais état des chemins, il reconnaît
+trop tard peut-être que l'occupation de Vitepsk est pressante et
+décisive, qu'elle seule est éminemment agressive en ce qu'elle sépare
+les deux fleuves et les deux armées ennemies. De cette position, il
+pourra prendre à revers l'armée incomplète de son rival, lui interdire
+le midi de son empire, et de sa force écraser sa faiblesse. Que si
+Barclay l'a prévenu dans cette capitale, sans doute il voudra la
+défendre; là peut-être l'attendait cette victoire tant désirée, qui
+vient de lui échapper sur la Vilia.
+
+Aussitôt il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat
+et Ney, alors vers Polotsk, où il laisse Oudinot. Quant à lui, de
+Klubokoé, où il se trouvait au milieu de sa garde, de l'armée d'Italie
+et de trois divisions détachées de Davoust, il se rend à Kamen, toujours
+en voiture, mais pendant la nuit, par nécessité, où peut-être pour que
+le soldat ignorât que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues.
+
+Jusque-là, la plus grande partie de l'armée marchait, étonnée de ne
+point trouver d'ennemis; elle s'y était habituée. Le jour, c'était la
+nouveauté des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le
+soir, c'était la nécessité de se choisir ou de se faire des abris, de
+chercher sa nourriture et de la préparer: on était tellement distrait
+par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un pénible
+voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi,
+jusqu'où irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme
+l'empereur, l'armée espéra une victoire et la paix.
+
+C'était vers Beszenkowiczi. Le prince Eugène venait d'y rencontrer
+Doctorof: ce général conduisait l'arrière-garde de Barclay. En le
+suivant de Polotsk à Vitepsk, il s'était fait éclairer sur la rive
+gauche de la Düna, à Beszenkowiczi; il en brûla le pont en se retirant.
+Le vice-roi, maître de cette ville, vit la Düna, et rétablit le passage:
+quelques troupes laissées en observation sur l'autre rive contrarièrent
+faiblement cette opération. Napoléon accourut: il contempla pour la
+première fois ce fleuve, sa nouvelle conquête. Il blâma avec raison et
+sèchement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux
+rives.
+
+Ce ne fut point une vanité puérile qui lui fit alors passer ce fleuve,
+mais l'empressement de voir par lui-même où en était l'armée russe dans
+sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage,
+ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait
+l'arrière-garde ennemie, et les réponses de quelques prisonniers, lui
+prouvèrent que Barclay l'avait prévenu, qu'il avait laissé Witgenstein
+devant Oudinot, et que le général en chef russe était dans Vitepsk. Déjà
+même, il était prêt à disputer à Napoléon les défilés qui couvrent cette
+capitale.
+
+Napoléon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste
+d'arrière-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armées y arrivaient en
+ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens
+avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps,
+partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des
+obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues
+du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à
+Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour et à la même heure.
+
+Aussi le plus grand désordre y régnait; de nombreuses colonnes de
+cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y présentaient de tous côtés;
+elles se disputaient le passage; chacun, irrité par la fatigue et par la
+faim, était impatient d'arriver à sa destination.
+
+En même temps, les rues étaient obstruées par une foule d'ordonnances,
+d'officiers d'état-major, de valets, de chevaux de main et de bagages.
+Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des
+vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se
+croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant à chaque
+instant, ce fut bientôt comme un chaos.
+
+Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres pressés, cherchent vainement à
+s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds à leurs avertissements,
+même à leurs ordres; de là des querelles, des clameurs, dont le bruit se
+joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit
+des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, même aux
+combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prétendent forcer
+l'entrée, et que d'autres, déjà établis, défendent.
+
+En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'étaient presque mêlées, se
+débrouillèrent; cet amas de troupes s'écoula vers Ostrowno et dans
+Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succéda le plus profond
+silence.
+
+Ce rassemblement, les ordres multipliés qui arrivaient de toutes parts,
+la rapidité avec laquelle tous les corps s'étaient portés en avant, même
+pendant la nuit, tout annonçait un combat pour le lendemain. En effet,
+Napoléon n'avait pas pu prévenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les
+y forcer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive droite de la
+Düna, avaient traversé cette ville, et venaient au-devant de lui, pour
+défendre les longs défilés qui la couvrent.
+
+Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. À deux
+lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le huitième de
+hussards, s'avançaient en colonne, sur une lange route, marquée par un
+double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le
+sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus
+faible partie d'un corps, composé de trois régimens de cavalerie de la
+garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait
+cette ligne.
+
+Les chefs du huitième se croyaient précédés par deux régimens de leur
+division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la
+route, et dont les arbres, qui la bordent, leur dérobaient la vue. Mais
+ces corps s'étaient arrêtés, et le huitième, déjà bien en avant d'eux,
+s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des
+arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régimens
+que, sans s'en apercevoir, il venait de dépasser.
+
+L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du huitième. L'ordre
+de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier
+reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent
+toujours sans défiance. Tout-à-coup ils voient leur officier, sabré,
+renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils
+n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce
+feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour
+l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils
+culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et
+l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le
+régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme
+immobile d'étonnement; ils reviennent sur lui par derrière, et le
+défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le
+troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté,
+s'ébranlait et cherchait à se retirer; ils se retournent agilement, avec
+tout ce qu'ils peuvent réunir vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent
+au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.
+
+Animé par ce succès, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui
+semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pénétrer, mais alors une forte
+résistance l'arrêta.
+
+La position d'Ostrowno était bien choisie: elle dominait, on y voyait
+sans être vu; elle coupait une grande route; la Düna à droite, un ravin
+devant, des bois épais sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était
+à portée des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale
+de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre.
+
+De son côté, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi
+victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur,
+s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent. Mais il
+s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par
+les hussards du huitième lui est disputé, et il faut que sa tête de
+colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain et du huitième
+d'infanterie, s'y maintienne contre une armée.
+
+On s'y défendit, comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque
+corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant, fut
+assailli; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie
+rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la
+division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et
+vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la
+victoire.
+
+Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même le vice-roi rejoignit
+Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position.
+Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir
+contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux
+troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point
+d'appui et de départ pour attaquer, quand tout-à-coup de grandes
+clameurs s'élèvent à leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie
+et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois
+elles ont été repoussées, et voilà les Russes enhardis, qui sortent par
+masses de leur bois, en poussant des cris épouvantables. L'audace,
+l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et chez les Français
+l'incertitude et l'étonnèment de la défense.
+
+Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrième régiment essayaient
+vainement de résister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se
+jonchait de leurs morts; derrière eux, la plaine se couvrait de leurs
+blessés qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de
+bien d'autres encore qui, sous prétexte de soutenir les blessés, ou
+d'être blessés eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs. Ainsi
+commence une déroute. Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne
+se voyant plus soutenus, commençaient à se retirer avec leurs pièces;
+quelques instans de plus, et les troupes des différentes armes, dans
+leur fuite vers un même défilé, allaient s'y rencontrer; de là une
+confusion, où la voix et les efforts des chefs sont perdus, où tous les
+élémens de résistance se confondant deviennent inutiles.
+
+On dit qu'à cette vue, Murat irrité s'élança à la-tête d'un régiment de
+lanciers polonais, et que ceux-ci, excités par la présence du roi,
+exaltés par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes
+transportait de rage, se précipitèrent sur ses pas. Murat n'avait voulu
+que les ébranler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de
+se jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir, ni
+commander: mais les lances polonaises étaient en arrêt et serrées
+derrière lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le
+poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre
+de côté ni s'arrêter: il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme
+il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne
+grace.
+
+En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le prince
+Eugène au cent sixième régiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du
+général Piré aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la
+fortune; les Russes rentrèrent dans leurs forêts.
+
+Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais,
+dont la position avancée coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième
+régiment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par une grêle de balles,
+demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux
+craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni
+l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrantès courut le ranimer par ses
+paroles, le général Roussel par son exemple, et le bois fut emporté.
+
+Par ce succès, une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite
+pour la tourner, se trouva tournée elle-même; Murat s'en aperçut;
+aussitôt, l'épée à la main, «Que les plus braves me suivent!»
+s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la
+retraite des Russes; tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux
+lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.
+
+Après un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hésitaient à
+se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils
+accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait, et ce qui
+restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé
+et le plus près de l'ennemi: de là son génie, planant sur tous les
+obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de
+ces montagnes: il ordonna sans hésiter, et ces bois qui avaient arrêté
+l'audace des deux princes, furent traversés de part en part: enfin, ce
+soir-là même, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos
+tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne.
+
+Ici, tout arrêta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui
+couvraient cette plaine, une terre inconnue, la nécessité de la
+reconnaître pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il
+fallait à cette foule de soldats, engagés dans un long et étroit défilé,
+pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnaître, se
+rallier, se nourrir, et préparer ses armes pour le lendemain. Napoléon
+coucha sous sa tente, sur une hauteur à gauche de la grande route, et
+derrière le village de Kukowiaczi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+LE 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers
+rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute,
+qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivière qui s'est
+creusé profondément son lit, marquait le pied de cette position. En
+avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient
+vouloir en défendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande
+route, sa gauche dans des bois élevés; toute la cavalerie à droite, en
+ligne redoublée, et s'appuyant à la Düna.
+
+Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur
+notre gauche; il avait changé de direction avec le fleuve, qu'un détour
+éloignait de nous; il fallut que la colonne française, après avoir passé
+sur un pont étroit un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de
+bataille, se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite
+en avant, pour conserver de ce côté l'appui du fleuve, et faire face à
+l'ennemi: déjà sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche de
+la grande route, un monticule isolé avait attiré l'empereur. De là, il
+pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ de bataille,
+comme l'est un témoin dans un duel.
+
+Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvième régiment de
+ligne, qui débouchèrent les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche
+devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle à la Düna, et
+marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizième de chasseurs à
+cheval vint ensuite, puis quelques pièces légères. Les Russes nous
+regardaient froidement défiler devant eux, et préparer notre attaque.
+
+Cette inaction nous était favorable: mais le roi de Naples,
+qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire,
+précipita les chasseurs du seizième sur toute la cavalerie russe; on vit
+alors avec effroi cette faible ligne française, rompue dans sa marche
+par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses
+ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifiés, marchaient avec
+hésitation à une perte certaine. Aussi, dès le premier mouvement que
+firent les lanciers de la garde russe, tournèrent-ils le dos: mais les
+ravins, qu'il fallait repasser, arrêtèrent leur fuite: ils furent
+atteints, et culbutés dans ces bas-fonds, où beaucoup périrent; le reste
+se réfugia près du cinquante-troisième régiment de ligne, qui les
+protégea.
+
+Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait
+pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps
+d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française
+venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une
+enceinte autour de lui, ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de
+carabine. Ceux-ci, repoussés, rencontrèrent, en retournant sur leurs
+pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizième de
+chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées; ils les
+assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur ce point.
+
+Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne
+désespérèrent pas d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent, en
+combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que
+bordait la Düna: tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chacun
+avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par
+le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls
+imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens,
+et tous, leurs officiers cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils
+devaient espérer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance,
+et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur
+soi-même.
+
+On s'aida du terrain avec habileté. Les lanciers russes, embarrassés
+dans les broussailles et arrêtés par les cravasses, alongeaient en vain
+leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient à pénétrer, atteints
+par les balles, ils tombaient blessés, leurs corps et ceux de leurs
+chevaux s'ajoutaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin, ils
+se rebutèrent; leur fuite, les cris de joie de notre armée, l'ordre
+d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ même aux plus braves, ses
+paroles que l'Europe a lues, tout apprit à ces vaillans soldats, leur
+gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore, les belles actions paraissant
+toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être
+tués ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et
+récompensés.
+
+Cependant, l'armée d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient
+trois divisions du premier corps, confiées, depuis Wilna, au comte de
+Lobau, attaquaient la grande route, et les bois où s'appuyait la gauche
+de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court.
+L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la
+Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva
+toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille
+hommes.
+
+Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une
+capitale, trompa Napoléon: il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y
+défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de
+pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se
+préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla
+placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il
+déjeûna. De là, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des
+siens; fort près de lui. Les heures suivante furent employées à
+parcourir, à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps
+d'armée.
+
+Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murat
+furent ces paroles: «À demain à cinq heures, le soleil d'Austerlitz!»
+Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au
+milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette
+inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée, dont la fuite
+les épuisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit
+observer à l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette
+heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la
+nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa
+tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette
+position plut à son désir, d'entendre les premiers bruits de leur
+retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux.
+
+Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napoléon avait raison,
+et l'événement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune.
+L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le
+général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre
+pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut
+le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk,
+qui changea subitement sa détermination.
+
+En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit dire à l'empereur qu'il allait
+poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus; Napoléon persévéra
+dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie
+était là, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps.
+Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion: il se
+trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.
+
+Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la
+symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de
+l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée; l'ordre, la propreté
+qui en resultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme, pas un effet,
+aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût
+indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il
+parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! vaincus,
+ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne
+profitent jamais: soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le
+malheur pour se corriger.
+
+Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul
+résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans
+Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes; quelques Juifs
+immondes et des jésuites y étaient seuls restés; on les questionna, mais
+en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes
+s'étaient-ils dirigés vers Smolensk? avaient-ils remonté la Düna? Enfin,
+une bande de Cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière
+direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues
+dans un sable profond, à travers une poussière épaisse, et par une
+chaleur suffocante; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina.
+
+Pendant que desséchée, altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée
+n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le
+vice-roi et le prince de Neufchâtel tinrent conseil sous les tentes
+impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à
+gauche de la grande route.
+
+«Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que chaque jour
+rendait plus nécessaire, venait donc encore de s'échapper de nos mains
+comme à Wilna. On avait rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai; mais
+était-ce celle de leur armée? n'était-il pas plus vraisemblable que
+Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'où faudrait-il donc
+poursuivre les Russes, pour les décider à une bataille? la nécessité
+d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des
+hôpitaux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, et de départ,
+pour une ligne d'opération qui s'allogeait d'une manière si effrayante,
+tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter sur les confins de la
+vieille Russie?»
+
+À ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par
+un sable ardent. L'empereur fatigué se décida: le cours de la Düna et
+celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi
+cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle:
+Poniatowski et ses Polonais à Mohilef; Davoust et le premier corps à
+Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'armée d'Italie et la garde,
+depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij. Les avant-postes à
+Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux
+armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de la Düna, par Drissa
+et Vitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davoust au travers de la
+Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient
+enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves.
+
+Les grands corps détachés de l'armée centrale, étaient alors placés
+comme il suit: à la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le
+corps de douze mille hommes du général russe Hoertel.
+
+À la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr à Polotsk et à Bieloé, sur la
+route de Pétersbourg, que défendait Witgenstein avec trente mille
+hommes.
+
+À l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et
+Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient à droite sur l'Aa et vers
+Dünabourg.
+
+En même temps, Schwartzenberg et Regnier, à la tête des corps saxon et
+autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug,
+couvrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, que Tormasof
+inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une réserve de
+quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à
+Stettin.
+
+Quant à Wilna, le duc de Bassano y était resté au milieu des envoyés de
+plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec
+tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de
+Napoléon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traîneurs,
+à mesure qu'ils lui arrivaient.
+
+Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il revint à Vitepsk avec ses
+gardes; là, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-impérial,
+il-détacha son épée, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses
+tables étaient couvertes, il s'écria: «Je m'arrête ici, je veux m'y
+reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, et organiser la Pologne; la
+campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.»
+
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+LA Lithuanie conquise, le but de la guerre était atteint, et pourtant la
+guerre semblait à peine commencée; car on avait vaincu les lieux, et non
+les hommes. L'armée russe était entière; ses deux ailes, séparées par la
+vivacité d'une première attaque, venaient de se réunir. On était dans la
+plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette situation que Napoléon
+se crut irrévocablement décidé à s'arrêter sur les rives du Borysthène
+et de la Düna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions,
+qu'il se trompa lui-même.
+
+Déjà, sa ligne de défense est tracée sur ses cartes: l'artillerie de
+siége marche sur Riga; à cette ville forte s'appuiera la gauche de
+l'armée; puis à Dünabourg et à Polotsk, elle va garder une défensive
+menaçante. Vitepsk, si facile à fortifier, et ses hauteurs boisées,
+serviront de camp retranché au centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina
+et ses marais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour passage que
+quelques défilés: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque
+là droite de cette grande ligne, et l'ordre est donné de se saisir de
+cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des
+provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg à chasser
+Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus
+grands propriétaires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'à
+l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre aux libérateurs de sa
+patrie. C'est lui que l'empereur désigne pour commander cette
+insurrection.
+
+Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald;
+la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Klubokoé, l'empereur; les
+provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de
+l'armée est à Dantzick, ses grands entrepôts à Wilna et à Minsk. Ainsi
+l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette
+terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit à nous, tout
+est d'accord pour se défendre.
+
+Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses
+environs, comme pour reconnaître des lieux qu'il devait long-temps
+habiter. Des établissemens de toute espèce y furent formés. Trente
+fours, qui pouvaient donner à la fois vingt-neuf mille livres de pain,
+s'y construisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut des
+embellissemens. Des maisons de pierre gâtaient la place du palais,
+l'empereur ordonna à sa garde de les abattre et d'enlever les débris.
+Déjà même, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris
+viendront à Vitepsk; et comme cette ville est déserte, des spectatrices
+de Varsovie et de Wilna y seront attirées.
+
+Alors son étoile l'éclairait: heureux, s'il n'eût pas pris ensuite les
+mouvemens de son impatience pour des inspirations de génie! Mais, quoi
+qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-même: car en lui
+tout venait de lui, et ce fut sans succès qu'on tenta sa prudence.
+Vainement alors, l'un de ses maréchaux lui promit le soulèvement des
+Russes, à la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde
+étaient chargés de répandre. Des Polonais avaient enivré ce général, de
+promesses inconsidérées, dictées par cet espoir trompeur, commun à tous
+les exilés, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.
+
+Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus
+fréquentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de
+gloire, et qui sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. Il
+quitte l'avant-garde, il vient à Vitepsk, et seul avec l'empereur, il
+s'emporte: «il accuse l'armée russe de lâcheté: à l'entendre, il semble
+que devant Vitepsk, elle ait manqué à un rendez-vous, comme s'il eût été
+question d'un duel. C'était une armée terrifiée, que sa cavalerie légère
+mettrait seule en déroute.» Cet emportement d'ardeur fit sourire
+Napoléon; puis pour le modérer: «Murat, lui dit-il, la première campagne
+de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves
+marquent notre position; élevons des blocs-house sur cette-ligne: que
+les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carré. Des canons
+aux angles et à l'extérieur. Que l'intérieur contiennent les
+cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra à Moskou, 1814 à
+Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!»
+
+Ainsi son génie concevait tout par masses, et il voyait une armée de
+quatre cent mille hommes comme un régiment.
+
+Ce jour-là même, il interpela hautement un administrateur par ces mots
+remarquables: «Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici: car,
+ajouta-t-il à haute voix, en s'adressant à ses officiers, nous ne ferons
+pas la folie de Charles XII!» Mais bientôt, ses actions démentirent ses
+paroles, et chacun s'étonna de son indifférence à donner des ordres pour
+un si grand établissement. À gauche, on n'envoyait à Macdonald, ni les
+instructions ni les moyens de s'emparer de Riga; à droite, c'était
+Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'élève du lieu d'un
+vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de
+l'assiéger.
+
+Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec la possibilité d'être obéi,
+mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis,
+l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant
+être tenté, puisque jusque-là tout avait réussi. Cela fit d'abord faire
+de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le
+chef persistait: il s'était accoutumé à tout commander; on s'accoutuma à
+ne pas tout exécuter.
+
+Cependant Dombrowski fut laissé devant cette place avec sa division
+polonaise, que Napoléon disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût
+bien qu'elle n'était alors que de douze cents hommes; mais telle était
+sa coutume; soit qu'il crût que ses paroles seraient répétées, et
+qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette évaluation exagérée,
+il voulût faire sentir à ses généraux tout ce qu'il attendait d'eux.
+
+Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Düna, ou
+jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces
+contrées, les neiges séjournent long-temps sur les terres: elles
+filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pénètrent
+profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins
+si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus
+à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines,
+surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie.
+
+Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri
+d'un siège, même régulier: on négligea d'ajouter ce peu d'art à la
+nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des
+troupes lithuaniennes, leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko
+qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au
+quartier impérial.
+
+Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas
+trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du
+camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonnée, les entendant se réjouir
+de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux, en
+s'écriant: «Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conquérir
+cette masure!» On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait
+jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion,
+ce qui convenait à la promptitude de son génie.
+
+Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il
+rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur
+sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombé, et ne
+les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de
+ses largesses.
+
+On remarqua pour sa garde des attentions particulières; lui-même en
+passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le
+blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs; ce qui
+plaidait aux soldats et détournait leurs plaintes.
+
+Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de
+lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes; il s'agissait
+de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec
+son épée qu'il le leur présenta: puis il l'embrassa en leur présence.
+Tant de soins furent attribués, par les uns, à sa reconnaissance pour le
+passé, et par d'autres, à son exigence pour l'avenir.
+
+Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napoléon s'était
+flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part
+d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'année l'avaient
+occupé. Il fallait bien laisser à la longue file des traîneurs et des
+malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les
+hôpitaux. Enfin créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les
+chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se
+traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous
+atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire.
+Enfin, un ciel dévorant l'arrêtait car tel est ce climat: le ciel y est
+extrême, immoderé, il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et
+ses habitans, qu'il semble fait pour protéger: atmosphère perfide, dont
+la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles
+aux frimas, qui devaient bientôt les pénétrer.
+
+L'empereur n'y était pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut
+rafraîchi, qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses
+premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit
+inquiet: soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui
+pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût
+agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que
+la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.
+
+Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnière obséda sois
+esprit: c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans
+sa possession, il trouvait tout. Dès lors, on commença à prévoir qu'un
+génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes, n'attendrait pas
+huit mois, quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées
+suffisaient pour l'atteindre.
+
+Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur
+des faiblesses communes à tous les hommes: on va l'entendre lui-même, on
+verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position
+militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va
+prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé
+de plus, qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskowa.
+
+Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si
+grande témérité: mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il
+délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit,
+s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens
+comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le
+fixer; à chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il
+marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout
+absorbé, il s'arrête, puis il fredonne d'un air préoccupé et marche
+encore.
+
+Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il
+rencontre. «Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus
+avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas
+leur réponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou
+quelqu'un qui le décide.
+
+Enfin, tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme
+accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de
+repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres; son corps,
+qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un
+léger vêtement; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses
+journées.
+
+Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif.
+«Que de motifs le précipitent vers Moskou! comment supporter à Vitepsk
+l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqué, il
+va donc être réduit à se défendre, rôle indigne de lui, dont il n'a pas
+l'expérience, et qui convient mal à son génie.
+
+D'ailleurs, à Vitepsk, rien n'est décidé, et pourtant à quelle distance
+se trouve-t-il déjà de la France! l'Europe le verra donc enfin arrêté,
+lui que rien n'arrêtait! La durée de cette entreprise n'en
+augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il à la Russie le temps de
+s'armer tout entière? jusques à quand pourra-t-il prolonger cette
+position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilité,
+qu'affaiblissait déjà la résistance de l'Espagne, et sans faire naître
+en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le
+tiers de son armée, malade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il
+fallait donc éblouir promptement par l'éclat d'une grande victoire, et
+cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.»
+
+Dès lors, à Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous
+les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il
+considère; à Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre,
+et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de
+prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises
+hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours à commencer et qu'on
+gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur
+faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, étonner
+l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût
+compenser tant de pertes.
+
+Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen,
+ou le fixer sur la Düna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des
+fausses positions; tout y est péril: témérité, prudence; on n'a plus que
+le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de
+l'ennemi et dans le hasard.
+
+Alors décidé, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses
+réflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude; et déjà, tout
+rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes:
+elles lui montrent Smolensk et Moskou. «La grande Moskou, la ville
+sainte,» noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître
+son désir. À cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il
+paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard
+devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui, par frayeur
+autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination
+prise, sa marche tracée: aussitôt tout en lui s'apaise, et, délivré de
+sa terrible conception, ses traits reprennent une gaieté douce et
+sereine.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+SA résolution fixée, il lui importait qu'elle ne mécontentât pas ses
+entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de zèle que
+l'obéissance. C'était d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de
+ceux du reste de l'armée: enfin, comme tous les hommes, le chagrin
+tacite de ceux de son intérieur le gênait; il se sentait mal à l'aise,
+entouré de regards désapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et
+puis, faire approuver un tel projet, c'était en quelque sorte en faire
+partager la responsabilité, qui peut-être lui pesait.
+
+Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur opposition, chacun suivant
+son caractère: Berthier par une contenance triste, des plaintes et même
+des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier,
+avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier,
+et qui, dans le second, était persévérante jusqu'à l'opiniâtreté et
+impétueuse jusqu'à la violence. L'empereur repoussa leurs observations
+avec humeur; il s'écriait, en s'adressant sur-tout à son aide-de-camp,
+ainsi qu'à Berthier: «qu'il avait fait ses généraux trop riches, qu'ils
+n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu'à faire briller dans
+Paris leurs somptueux équipages, et que sans doute ils étaient dégoûtés
+de la guerre!» L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait plus de réponse; on
+baissait là tête et l'on se résignait. Dans un mouvement d'impatience il
+avait dit à l'un des généraux de sa garde: «Vous êtes né au bivouac, et
+vous y mourrez.»
+
+Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un froid silence, puis par des
+réponses nettes, des rapports véridiques et de courtes observations.
+L'empereur lui répondit: «qu'il voyait bien que les Russes ne
+cherchaient qu'à l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller
+jusqu'à Smolensk; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de 1813, si
+la Russie n'avait pas fait la paix, elle était perdue; que Smolensk
+était la clef des deux routes de Pétersbourg et de Moskou; qu'il fallait
+s'en saisir: alors il pourrait marcher en même temps sur ces deux
+capitales pour tout détruire dans l'une et tout conserver dans l'autre.»
+
+Ici, le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la
+paix à Smolensk, et même à Moskou, qu à Vitepsk; et que pour s'éloigner
+autant de la France les Prussiens étaient des intermédiaires peu sûrs.
+Mais l'empereur répliqua «que dans cette supposition, la guerre de
+Russie ne lui présentant plus aucune chance avantageuse, il y
+renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui
+ferait payer les frais de la guerre.»
+
+Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jusqu'à la roideur, et ferme
+jusqu'à l'impassibilité: la grande question de la marche sur Moskou
+s'engagea; Berthier seul était présent; elle fut agitée pendant huit
+heures consécutives; l'empereur demanda à son ministre sa pensée sur
+cette guerre: «Qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que
+l'introduction de quelques denrées anglaises en Russie, que même
+l'érection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes
+pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-mêmes, nous n'en
+concevons ni le but, ni la nécessité, et que du moins tout conseille de
+s'arrêter ici.»
+
+L'empereur se récria: «Le croyait-on un insensé! Pensait-on qu'il
+faisait la guerre par goût! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la
+guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient
+la France, et qu'elle ne pouvait supporter à la fois.»
+
+«Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait être deux, et il
+était seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?»
+
+«Qu'attendrait-il donc à Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai,
+une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce
+pays. Ainsi, c'était une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une
+démarcation plutôt qu'une séparation. Il faudrait donc en élever une
+factice, construire des villes, des forteresses à l'épreuve de tous les
+élémens et de tous les fléaux; tout créer, le ciel et la terre; car tout
+manquait, jusqu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lithuanie et de la
+tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout
+prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne
+pouvons, ni vous me faire vivre à Vitepsk, ni moi vous y défendre; ni
+l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre métier.»
+
+«Que s'il retournait à Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais
+qu'il ne s'y défendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à
+la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu'à Smolensk il trouverait ou
+une bataille décisive, ou du moins, une place et une position sur le
+Dnieper.
+
+«Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII; mais que si l'expédition
+de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqué d'un
+homme pour l'entreprendre; qu'à la guerre, la fortune est de moitié dans
+tout; que si l'on attendait toujours une réunion complète de
+circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour
+finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout
+concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place;
+qu'enfin la règle ne fait pas le succès, mais le succès la règle, et que
+s'il réussissait par de nouvelles marches, on ferait d'après un nouveau
+succès de nouveaux principes.
+
+Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, et la Russie est trop
+grande pour céder sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après une
+grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu'à la ville sainte
+cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de
+Moskou. Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine encore, eh bien,
+je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette
+capitale; elle est considérable, ensemble et conséquemment éclairée;
+elle entendra ses intérêts, elle comprendra la liberté.» Et il termina
+en disant: «que d'ailleurs Moskou haïssait Pétersbourg: qu'il
+profiterait de cette rivalité: que les résultats d'une telle jalousie
+étaient incalculables.»
+
+Ainsi l'empereur, que la conversation et le dîner avaient échauffé,
+découvrait son espoir. Daru lui répondit: «que la guerre était un jeu
+qu'il jouait bien, où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure
+qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'étaient moins les hommes
+que la nature qu'il fallait vaincre; que déjà, soit désertion, maladie
+ou famine, l'armée était diminuée d'un tiers.
+
+Si les vivres manquaient à Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les
+officiers qu'il envoie pour en requérir, ne reparaissent plus, ou
+reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on
+parvient à réunir, est aussitôt dévoré par la garde: on entend les
+autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une
+classe privilégiée. Ambulances, fourgons, troupeaux de boeufs, rien n'a
+pu suivre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de
+vivres, de places, de médicamens.»
+
+«Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant plus, qu'à dater de
+Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des
+habitans. D'après ses ordres secrets, ils ont été sondés, mais
+inutilement. Comment les soulever pour une liberté dont ils ne
+comprennent pas même le nom? par où avoir prise sur ces peuples presque
+sauvages, sans propriétés, sans besoins? Qu'avait-on à leur arracher?
+Avec quoi les séduire? Leur seul bien était la vie, qu'ils emportaient
+dans des espaces presque infinis.»
+
+Berthier ajouta: «que si nous marchions plus avant, les Russes auraient
+pour eux nos flancs trop alongés; la famine, et sur-tout leur puissant
+hiver; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur mettrait l'hiver de son côté,
+et se rendrait maître de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au
+lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, indéterminée.»
+
+Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empereur les écoutait doucement;
+plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la
+question suivant ses désirs, ou la déplaçant, quand elle devenait trop
+pressante. Mais quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut à
+entendre, il les écouta patiemment et y répondit de même. Dans toute
+cette discussion, ses paroles, ses manières, tous ses mouvemens furent
+remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie, qu'au reste
+il avait presque toujours dans son intérieur; ce qui explique pourquoi,
+malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans
+son intimité.
+
+L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des
+généraux de son armée; mais ses questions leur indiquèrent leurs
+réponses; et quelques-uns de ces chefs, nés soldats et accoutumés à
+obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs
+de bataille.
+
+D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'événement: taisant leur
+crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion
+que le succès leur reprocherait peut-être un jour.
+
+La plupart approuvèrent, sachant bien d'ailleurs, que quand même ils
+s'exposeraient à déplaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en
+marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils
+aimèrent mieux paraître les affronter volontairement. Ils trouvaient
+moins d'inconvéniens à avoir tort avec lui, que raison contre lui.
+
+Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une
+coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la
+force de sa division. Car après tant de fatigues, sans dangers, c'était
+un grand mérite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles,
+un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son
+côté le plus faible, et le temps des récompenses arrivait. Celui-là,
+pour mieux plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont
+les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef.
+L'empereur croyait à cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce
+qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues: dans ces occasions où sa
+présence, la pompe militaire, cet entraînement mutuel des grandes
+réunions, exaltait les esprits; où, tout enfin, jusqu'à l'ordre secret
+des chefs, commandait l'enthousiasme.
+
+Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'armée,
+les soldats se plaignaient de son absence. «Ils ne le voyaient plus
+qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire
+vivre. Tous étaient là pour lui, et lui ne semblait plus y être pour
+eux.»
+
+Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que
+c'était là un des malheurs attachés à cette campagne. La dispersion des
+corps d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des
+subsistances dans ces déserts, cette nécessité tenait Napoléon loin
+des siens. À peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de
+lui: le reste était hors de sa portée. Il est vrai que plusieurs
+imprudences venaient d'être commises; on ignore par quel ordre, au
+quartier-impérial, on avait osé retenir à leur passage, et pour la
+garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient à d'autres corps.
+Cette violence, jointe à la jalousie qu'inspirent toujours les corps
+d'élite, mécontenta l'armée.
+
+Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la nécessité
+soutenaient; on se sentait engagé trop avant; il fallait une victoire
+pour se dégager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur
+avait épuré l'armée: ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite,
+d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque-là, il fallait avoir
+résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être de leurs misérables
+cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait
+insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.
+
+Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des
+temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples
+nouveaux, cet éloignement qui agrandit tout, aurait repoussé. C'était ce
+qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations
+hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles
+des périls nouveaux donnent un air de singularité: émotions pleines
+d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout, et
+auxquels il fallait des choses nouvelles.
+
+Alors, l'ambition était sans entraves; tout inspirait la passion de la
+renommée; on avait été lancé dans une carrière sans terme. Et comment
+mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre, et l'élan qu'avait donné un
+puissant empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après
+cette victoire: «Donnez mon nom à vos enfans, je vous le permets; et si
+parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui lègue tous mes biens,
+et je le nomme mon successeur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+CEPENDANT la réunion des deux ailes de l'armée russe, vers Smolensk,
+avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée.
+Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait;
+elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des
+revers.
+
+À sa gauche, le 1er août, le duc de Reggio par une marche hardie sur
+Sébez, jusqu'à la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de
+Witgenstein. Ce général ennemi, laissé vers Drissa, avait à couvrir la
+route de Sébez à Pétersbourg. Craignant à la fois Oudinot et Macdonald,
+il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de Dünabourg,
+se réunissent à Sébez. Le 30 juillet, se sentant dépassé à gauche par
+Oudinot, il accourut, décidé à reprendre, par une victoire, cette
+branche de sa ligne d'opération.
+
+Sa résolution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a duré
+deux jours; le maréchal français a cédé son avantage dans une position
+rétrécie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a
+point attaqué pour en sortir; il s'est retiré, et le Russe, sentant
+l'ennemi fléchir, en est devenu plus pressant; il a jeté du désordre
+dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages
+sont tombés entre les mains de Koulnief.
+
+Witgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a poussé sans mesure. Dans
+l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa à Koulnief et à
+douze mille hommes, pour aller à la poursuite d'Albert et de Legrand.
+Ceux-ci s'étaient arrêtés; ils se couvraient d'une colline, et voyant le
+général russe s'aventurer imprudemment dans un défilé entre eux et la
+rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur lui, le renversent, le tuent, et
+lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes.
+
+La-mort, de Koulnief fut, dit-on, héroïque; un boulet lui brisa les deux
+jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Français
+s'approcher, il arracha ses décorations, et s'indignant contre lui-même
+de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu même de sa faute, en
+ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'armée russe le regretta;
+elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul
+avait cru faire des généraux, à l'époque où cet empereur, tout nouveau,
+imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible
+héritage.
+
+La témérité passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des
+Français; ce succès inattendu les exalte; ils oublient à quelle faute
+ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils
+viennent de profiter, ils se précipitent sur les traces des Russes.
+L'avant-garde française fait ainsi deux lieues tête baissée, et n'ouvre
+les yeux sur sa témérité que pour se voir en présence de l'armée russe.
+Alors ramené et rejeté à son tour derrière la Drissa, Oudinot perd tout
+son avantage; bientôt même Witgenstein, ayant reçu des renforts, le
+repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa première
+position d'Osweia. Ce fut alors que Napoléon, mécontent, envoya de ce
+côté Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta à trente-cinq mille hommes
+ce corps d'armée.
+
+Presqu'en même temps on apprit à Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi
+avait eu des succès vers Suraij, mais qu'au centre, près du Dnieper, à
+Inkowo, Sébastiani, surpris par le nombre, avait été battu.
+
+Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de
+nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu
+que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il
+s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge
+vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc, qu'ils avaient entendu le canon
+des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signée par
+Kutusof, avait été ratifiée le 14 juillet.
+
+À cette nouvelle, que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un
+violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord,
+c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle
+ineptie des Turcs à qui leurs paix étaient toujours plus funestes que
+leurs guerres: enfin la perfide politique de ses alliés, qui tous, dans
+cet éloignement, et dans l'obscurité du sérail, avaient sans doute osé
+se réunir contre le dominateur de tous.
+
+Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout
+espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des
+Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient être grossières: en
+voici quelques passages: «L'ennemi, avec une perfidie sans pareille,
+annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur
+ses bataillons et les détruire; mais nous ne voulons pas les sacrifier
+sur les autels de ce Moloch. Il faut une levée générale contre le tyran
+universel. Il vient, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les
+lèvres, nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette race
+de sauterelles. Portons la croix dans nos coeurs, le fer dans nos mains.
+Arrachons les dents à cette tête de lion, et renversons le tyran qui
+veut renverser la terre.»
+
+L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite.
+La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait
+décelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Witgenstein,
+promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive
+longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette
+distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.
+
+Napoléon se décide: mais sa décision, sans être téméraire, est grande et
+hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot, c'est après l'avoir
+renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de
+Tarente: s'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa
+portée et à son insu, sa ligne d'opération de Vitepsk contre celle de
+Minsk; sa manoeuvre est si bien combinée, il a accoutumé ses lieutenans
+à tant de ponctualité, de précision et de secret, que dans quatre jours,
+pendant que l'armée ennemie surprise cherchera vainement un Français
+devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq
+mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi,
+qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre.
+
+Cependant, l'étendue et la multiplicité des opérations, qui de toutes
+parts appellent sa présence, le retiennent encore à Vitepsk. Ce n'est
+que par ses lettres qu'il peut être présent par-tout. Sa tête seule
+travaille; il se plaît à croire que ses ordres, pressans et répétés,
+suffiront pour vaincre même la nature.
+
+L'armée vivait d'industrie et à la journée; elle n'avait pas pour
+vingt-quatre heures de vivres; il lui ordonne d'en prendre pour quinze
+jours; il dicte sans cesse. Le 10 août, on lui voit adresser huit
+lettres au prince d'Eckmühl, et presque autant, à chacun de ses autres
+lieutenans. Dans les unes, il attire tout à lui, suivant son principe:
+«que la guerre n'est autre chose que l'art de réunir plus de monde que
+l'ennemi sur un point donné.» Il écrit donc à Davoust: «Faites venir
+Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient à Smolensk, comme je suis fondé à le
+penser, ce sera une affaire décisive, et nous ne saurions être trop de
+monde. Orcha deviendra le point central de l'armée. Tout porte à penser
+qu'il y aura une grande bataille à Smolensk; il me faut donc des
+hôpitaux; il en faut à Orcha, Dombrowna, Mohilef, Kochanowo, Bobre,
+Borizof et Minsk.»
+
+Alors seulement, il montre une vive inquiétude sur les approvisionnemens
+d'Orcha. C'est le 10 août, dans l'instant même où il dicte cette lettre,
+qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son armée
+doit être rassemblée sur la rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce
+fut le 13 qu'il partit de Vitepsk. Il y était resté quinze jours.
+
+
+
+
+
+LIVRE SIXIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+L'ÉCHEC d'Inkowo venait de décider Napoléon; dix mille chevaux russes,
+dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbuté Sébastiani et sa
+cavalerie. Le général battu, son rapport, l'audace de l'attaque,
+l'espoir, le pressant besoin d'une bataille décisive, tout porta
+l'empereur à croire que l'armée russe se trouvait entre la Düna et le
+Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce
+qui était vrai.
+
+La grande armée était dispersée, il fallait la réunir: Napoléon s'était
+décidé à défiler avec sa garde, l'armée d'Italie et trois divisions de
+Davoust, devant le front d'attaque des Russes; à abandonner sa ligne
+d'opération de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin à se jeter
+avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de
+l'armée ennemie. Couvert par le fleuve, il la dépassera; c'est dans
+Smolensk qu'il veut la prévenir; s'il réussit, il aura séparé l'armée
+russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de
+l'empire: elle sera reléguée dans le nord; il aura effectué dans
+Smolensk, contre Bagration et Barclay réunis, ce qu'il a tenté vainement
+à Vitepsk contre l'armée de Barclay, toute seule.
+
+Ainsi, la ligne d'opération d'une si grande armée allait être changée
+subitement; deux cent mille hommes, répandus sur plus de cinquante
+lieues de terrain, allaient être réunis tout-à-coup, à l'insu de
+l'ennemi, à sa portée, et sur son flanc gauche. C'est là sans doute, une
+de ces grandes déterminations, qui, exécutées avec l'ensemble et la
+rapidité de leur conception, changent tout-à-coup la face de la guerre,
+décident du sort des empires, et font éclater le génie des conquérans.
+
+Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'à Liady, l'armée française formait
+une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le
+premier corps, formé par Davoust, se distinguait par l'ordre et
+l'ensemble qui régnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats,
+le soin avec lequel ils étaient approvisionnés, celui qu'on mettait à
+leur faire ménager et conserver leurs vivres, que le soldat imprévoyant
+se plaît à gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux résultat
+de cette sévère discipline, tout les faisait reconnaître et citer au
+milieu de toute l'armée.
+
+La division Gudin manquait: un ordre mal écrit l'avait fait errer
+pendant vingt-quatre heures dans des bois marécageux; elle arriva
+cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne répare
+ces erreurs que par des marches forcées, où les plus faibles succombent.
+
+L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et boisé qui sépare
+la Düna du Borysthène; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve.
+Sa distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de son nom, tout en lui
+excitait notre curiosité; pour la première fois, les eaux de ce fleuve
+moskovite allaient porter une armée française, et réfléchir nos armes
+victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs défaites;
+c'était sur ces mêmes flots que descendaient les sauvages du nord, les
+enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps
+avant de l'apercevoir, nos regards le cherchèrent avec une ambitieuse
+impatience; nous rencontrâmes une rivière étroite et encaissée entre des
+bords boisés et incultes: c'était le Borysthène qui se présentait à nos
+yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pensées
+s'abaissèrent à cet aspect, et bientôt elles s'évanouirent devant la
+nécessité de pourvoir à nos premiers besoins.
+
+L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain
+l'armée marcha ensemble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à
+cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de
+Cosaques, qui ne résistaient que pour avoir le temps de détruire des
+ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on remplaçait
+l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les dépassait en toute hâte et en
+désordre.
+
+On traversait les cours d'eau à des gués bientôt gâtés; les régimens qui
+venaient ensuite passaient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en
+inquiétait peu: l'état-major-général négligeait ces détails; personne ne
+restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en
+existait plusieurs. Chaque corps d'armée semblait n'être là que
+pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du
+sort de l'un n'eût pas dépendu celui de l'autre.
+
+On laissait par-tout des traîneurs, des hommes égarés, près desquels les
+officiers passaient indifféremment; il y aurait eu trop à reprendre: on
+avait trop à faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup
+de ces hommes isolés étaient des maraudeurs qui feignaient une maladie
+ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps
+d'empêcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on
+pousse en avant avec tant de précipitation, l'ordre intérieur ne pouvant
+exister au milieu d'un désordre général.
+
+Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les
+Lithuaniens fuyaient quelquefois à notre approche; les Juifs restaient:
+rien n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs misérables demeures; on
+les reconnaissait à leur prononciation grasse, à leur élocution voluble
+et précipitée, à la vivacité de leurs mouvemens, à leur teint
+qu'échauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs
+regards avides et perçans, leurs figures et leurs traits alongés en
+pointes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et
+cette taille longue, souple et maigre, cette démarche empressée; enfin
+leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que
+relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur
+saleté, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un
+peuple dégradé.
+
+Ils semblent avoir conquis la Pologne, où ils pullulent et dont ils
+sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir
+d'une réprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis
+des hommes autrefois, c'était par les armes qu'ils les attaquaient, à
+présent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes,
+peut-être parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les
+Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin,
+soit superstition, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs
+terres; les Juifs étaient forcés de souffrir leurs mépris: leur
+impuissance haïssait; mais ils détestèrent encore plus notre pillage.
+Ennemis de tous, espions des deux armées, ils vendaient l'une à l'autre
+par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent
+tout.
+
+Après Liady, la vieille Russie commençant, les Juifs finissent; les yeux
+furent donc soulagés de leur dégoûtante présence; mais d'autres besoins
+réduisirent à les regretter; on regretta leur intérêt actif et
+industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand,
+seul langage que nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils parlent
+tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+LE 15 août, à trois heures, on découvrit Krasnoë, ville de bois, qu'un
+régiment russe voulut défendre: mais il n'arrêta le maréchal Ney que le
+temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise,
+on vit au-delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes,
+dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'était le corps de
+Newerowskoï.
+
+Le sol était inégal, mais nu: il convenait à la cavalerie; Murat s'en
+empara: mais les ponts de Krasnoë étaient rompus; la cavalerie française
+fut forcée de s'écarter à gauche, et de défiler longuement, dans de
+mauvais gués, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en présence, la
+difficulté du passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la bonne
+contenance des Russes firent hésiter; on perdit du temps à s'attendre et
+à se déployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.
+
+Newerowskoï, se voyant découvert, réunit ses colonnes; il en forma un
+carré plein et si épais, que la cavalerie de Murat y pénétra plusieurs
+fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre.
+
+Il est même vrai que nos premières charges échouèrent à vingt pas du
+front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils
+se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient à
+coups de fusil; puis aussitôt, profitant de notre désordre, ils
+continuaient leur retraite.
+
+On voyait leurs Cosaques frapper à grands coups de bois de lance ceux de
+leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'éloignaient de
+leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, épiaient
+tous leurs mouvemens, pénétraient dans les moindres intervalles, et
+enlevaient aussitôt tout ce qui se séparait de la masse.
+
+Newerowskoï eut un moment très-critique: sa colonne marchait à la gauche
+de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout-à-coup la
+longue enceinte d'un champ, formée par un rang de fortes palissades,
+l'arrêta; ses soldats, pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps
+d'y faire une trouée, et Murat lança contre eux les Wurtembergeois pour
+leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la tête de la colonne
+russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournèrent et
+tinrent ferme. Ils tirèrent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et
+comme des gens troublés, mais de si près, que la fumée, les feux, et le
+fracas de tant de coups épouvantèrent les chevaux wurtembergeois, elles
+renversèrent pêle-mêle.
+
+Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette
+barrière qui aurait dû leur être fatale. Leur colonne en profita pour se
+reformer et gagner du terrain. Quelques canons français arrivèrent
+enfin; seuls, ils purent faire brèche dans cette forteresse vivante. Ce
+fut alors que nos escadrons y pénétrèrent, mais peu, les chevaux restant
+comme engravés dans cette foule épaisse et opiniâtre.
+
+Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé, où Grouchy avait ordre
+de le prévenir; mais ce général et sa cavalerie arrivèrent trop tard,
+soit qu'ils se fussent trop écartes à gauche, ou que le terrain se fût
+refusé à un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en eût pas assez
+senti l'importance. Elle était grande, puisque, entre Smolensk et Murat,
+il n'y avait que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk aurait pu
+être surprise sans défenseurs, enlevée sans combat, et l'armée ennemie
+coupée de sa capitale. Mais cette division russe réussit enfin à gagner
+un terrain boisé, où ses flancs furent couverts.
+
+Newerowskoï fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ
+de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pièces de
+canon. La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. L'attaque
+y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre; elle eut plus de mérite,
+n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu: le courage
+éclairé du soldat français étant d'ailleurs d'une nature plus relevée
+que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie
+moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont émoussé la
+sensibilité.
+
+Le hasard voulut que le jour de ce succès fût celui de la fête de
+l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans la disposition des
+hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une fête: de vaines
+acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans
+notre position, il n'y avait de jour de fête que celui d'une victoire
+complète.
+
+Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succès à l'empereur,
+en firent hommage à cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent
+coups de canon. L'empereur, mécontent, remarqua qu'en Russie il fallait
+mieux ménager la poudre française; mais on lui répondit qu'elle était
+russe et conquise de la veille. L'idée d'entendre l'anniversaire de sa
+fête célébré aux dépens de l'ennemi fit sourire Napoléon. On trouva que
+ce genre assez rare de flatterie convenait à de tels hommes.
+
+Le prince Eugène crut aussi devoir lui apporter ses voeux. L'empereur
+lui dit: «Tout se prépare pour une bataille; je la gagnerai, et nous
+verrons Moskou.» Le prince garda le silence; mais en sortant il répondit
+aux questions du maréchal Mortier, «Moskou nous perdra!» Ainsi, l'on
+commençait à désapprouver. Duroc, le plus réservé de tous, l'ami, le
+confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prévoyait pas
+d'époque à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi qu'on
+s'épanchait ainsi, car on sentait que, la décision prise, tous devaient
+concourir à son exécution; que plus la position devenait périlleuse,
+plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zèle,
+serait une trahison: voilà pourquoi nous vîmes ceux dont le silence, ou
+même les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paraître au
+dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur était dictée par
+l'honneur: la foule l'a imputée à flatterie.
+
+Newerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il
+laissa derrière lui quelques Cosaques pour brûler les fourrages: les
+habitations furent respectées.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+PENDANT que la grande-armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive
+gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac
+Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée
+française. Ils hésitaient: deux fois, entrainés par les conseils du
+quartier-maître-général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de
+nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie,
+ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop
+timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient
+attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer
+leur défense.
+
+On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la
+mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur
+caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait en eux. D'un côté, la
+valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont
+l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux
+chances du hasard, s'obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la
+fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de
+Bagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un
+général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant
+d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs,
+d'autres conseils que ses inspirations.
+
+Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de
+honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous
+partageaient son ardeur; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil
+patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de
+Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient
+pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de
+marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre
+sacrée, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin
+demandaient une bataille.
+
+Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribué à l'Angleterre,
+était arrêté dans son esprit depuis 1807; mais il avait à combattre sa
+propre armée, comme la nôtre: et malgré qu'il fût général en chef et
+ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir
+la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.
+
+Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de
+défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous: c'était
+l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi
+leur malheur se défiait de la prudence de leur général, quand, à
+l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglément à
+l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre: car dans le succès, le
+commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune
+qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur
+obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent.
+
+Toutefois, entraîné par l'impulsion générale, Barclay venait d'y céder
+un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre
+l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde
+vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et
+croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa
+droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par
+le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il
+hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï
+retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut
+aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre.
+
+Déjà Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie,
+et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie,
+avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds
+ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite,
+que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.
+
+En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est
+sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux
+villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la
+rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte,
+mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance.
+
+L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive
+gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse
+de dix-huit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf
+grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui
+commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin
+couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les
+approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues par
+un ravin qui, après avoir environné une grande partie de la ville,
+devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de
+la citadelle.
+
+Les habitans, trompés, sortaient des temples, où ils venaient de louer
+Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir
+sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse.
+Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus
+grande.
+
+Cependant, la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du
+maréchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de
+la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de
+nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première
+forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au
+col; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une
+grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de
+ses soldats: les autres continuèrent; les murailles russes purent seules
+les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de
+l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute
+de leur général, et qu'il fut inutile.
+
+Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et
+boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand,
+de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de
+troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida à
+travers des taillis et dans des fonds, pour le dérober au feu de la
+place.
+
+Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussière, de
+longues et noires colonnes d'où jaillissait le reflet d'une multitude
+d'armes; ces masses s'avançaient si rapidement, qu'elles semblaient
+courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes,
+enfin toute l'armée russe.
+
+À cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria:
+«Enfin je les tiens!» Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise
+accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se
+déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée:
+l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu.
+
+Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place.
+Davoust, puis le comte de Lobau, se déployeront à la droite de Ney; la
+garde au centre en réserve, et plus loin, l'armée d'Italie. La place de
+Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait
+égarés. Murat et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces
+deux chefs menaçaient la ville: il les fit reculer jusqu'à la lisière
+d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend
+depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il
+offrait à l'ennemi: l'armée française ainsi placée, était adossée à des
+défilés et à des précipices; mais la retraite importait peu à Napoléon:
+il ne songeait qu'à la victoire.
+
+Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas
+l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protéger la fuite de
+ses habitans et l'évacuation de ses magasins: il était décidé à ne nous
+abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors
+d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirèrent qu'en
+se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.
+
+Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs,
+afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le
+jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais
+que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et
+se chargea de la défense de la ville.
+
+Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia,
+pour aller se placer entre Moskou et l'armée russe. Il se trompait par
+cette disposition commune à la guerre, de prêter à son ennemi des
+desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la défensive étant inquiète
+de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant
+l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il
+se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût
+s'attendre à des mouvemens gigantesques.
+
+Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point
+décidé à cette manoeuvre; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se
+placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût
+été pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper à
+soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et
+l'Europe. Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel
+mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours
+au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et
+au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.
+
+Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença
+son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au
+milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et
+sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust;
+le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui
+annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude
+de les voir ainsi s'échapper; il ne croit donc pas à une bataille pour
+le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant à l'empereur, il
+n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+LE 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée
+devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé
+était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davoust la
+partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux
+de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se
+ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec
+Murat, combat en vain.
+
+Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces
+incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande
+de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive
+opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de
+troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine
+retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une
+bataille, mais que d'une rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la
+marche rétrograde de l'ennemi.
+
+Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de
+l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de
+défendre Smolensk. Mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué,
+firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il
+existait cependant un passage large et commode, à une lieue au-dessus de
+la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce
+côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et
+revint.
+
+Dès lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage,
+qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat,
+prudent quand la présence de l'ennemi ne l'échauffait pas, et qui, avec
+sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette
+résolution.
+
+Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se
+retiraient d'eux-mêmes; et quant au projet de les atteindre, on
+l'entendit s'écrier: «que puisqu'ils ne voulaient point de bataille,
+c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter.»
+
+L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien.
+Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: «qu'il s'était jeté aux
+genoux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais que
+Napoléon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui
+était là; que cette Moskou nous perdrait» on vit bien quel avait été le
+sujet de leur dissentiment.
+
+Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de
+Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient
+brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moskou
+sortit plusieurs fois de sa bouche.
+
+On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à
+l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie
+formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles
+encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons
+sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval;
+là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit
+qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute
+réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il
+désespère du sort de cette guerre; il prévoit un désastreux avenir, et
+il cherche la mort pour y échapper. Toutefois Belliard insiste, et lui
+fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent.
+«Eh bien! répond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul
+ici.» Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec
+emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on
+fait violence.
+
+Cependant, l'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer
+la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la
+ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper avec soixante pièces
+de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le
+borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa
+retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde
+abattit la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre
+une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin
+couvert et le nettoya.
+
+Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû
+être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans
+ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; jamais
+en montant là cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue
+et large traînée de sang de blessés et de morts.
+
+Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en
+se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait
+d'enlever. La fusillade continuait; son pétillement, redoublé par l'écho
+des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut
+fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait
+fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par
+l'armée entière; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la
+seconde cinq à six mille; mais Davoust persuada à l'empereur de
+persévérer dans son attaque.
+
+La nuit vint; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer
+plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé,
+mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour
+en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs
+points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent ensuite,
+par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des étincelles; enfin de
+longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'était comme un
+grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent
+plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait
+Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement.
+
+Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau.
+L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet
+horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le
+résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.
+
+Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda
+jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le
+silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup
+plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français,
+surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se
+rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans
+ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les
+premiers ils avaient pénétré dans la ville, que Barclay venait
+d'abandonner.
+
+Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs:
+elle traversa ces décombres fumans et ensanglantés, avec son ordre, sa
+musique guerrière et sa pompe accoutumée; triomphante sur ces ruines
+désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle
+sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la
+fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête,
+n'était qu'un trop fidèle emblème.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+QUAND l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque
+éteints, et que le jour et les différens rapports l'eurent suffisament
+éclairé; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna,
+comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se
+croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il
+s'achemina lentement vers sa stérile conquête. Il parcourut, selon son
+habitude, le champ de bataille pour apprécier la valeur de l'attaque, le
+mérite de la résistance, et les pertes mutuelles.
+
+Il le trouva jonché d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des
+nôtres. La plupart étaient dépouillés, sur-tout les Français: on les
+reconnaissait à leur blancheur et à leurs formes moins osseuses et
+musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans;
+compte funeste à faire et à rendre. La contraction des traits de
+l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui
+la politique était une seconde nature, qui bientôt imposait silence à la
+première.
+
+Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi
+trompeur que rebutant; car on avait déjà fait disparaître la plupart des
+nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait
+pour prévenir de fâcheuses impressions sur nos soldats, et par cet
+empressement bien naturel, qui porte à ramasser et à secourir ses
+mourans, et à rendre à ses morts les derniers devoirs, avant de songer à
+ceux de l'ennemi.
+
+Néanmoins, l'empereur écrivit que ses pertes, dans la journée
+précédente, étaient bien moindres que celles des Moskovites; que la
+conquête de Smolensk le rendait maître des salines russes, et que son
+ministre du trésor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il
+n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles
+illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait
+faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre
+lui-même.
+
+En continuant cette reconnaissance, il parvint à l'une des portes de la
+citadelle, près du Borysthène, en face du faubourg de la rive droite,
+que les Russes occupaient encore. Là se trouvant entouré des maréchaux
+Ney, Davoust, Mortier; du grand-maréchal Duroc, du comte de Lobau et
+d'un autre général, il se plaça sur des nattes devant une cabane moins
+pour observer l'ennemi que par le besoin de décharger son coeur du poids
+qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des généraux,
+ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre
+lui-même.
+
+Il discourut longuement, vivement et sans interruption: «Quelle honte
+pour Barclay, d'avoir livré, sans bataille, la clef de la vieille
+Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien
+il lui était avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses
+efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses débris,
+s'il était vaincu!
+
+«Et qu'aurait-il eu à combattre? une armée, grande, il est vrai, mais
+gênée par un terrain trop étroit, n'ayant pour retraite que des
+précipices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il n'avait manqué à
+Barclay que de la résolution. C'en était donc fait de la Russie. Elle
+n'avait une armée que pour assister à la chute des villes et non pour
+les défendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay
+s'arrêterait-il? quelle position se déterminerait-il à disputer? lui,
+qui abandonnerait cette Smolensk, appelée par lui-même Smolensk la
+sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la
+Russie, annoncé comme le tombeau des Français! on allait voir l'effet de
+cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux
+même de Smolensk, déserter de leurs rangs, indignés de l'abandon sans
+combat de leur capitale.»
+
+Napoléon ajouta: «que des rapports certains avaient fait connaître la
+faiblesse des divisions russes; que déjà la plupart étaient entamées;
+qu'elles se faisaient détruire en détail; que bientôt Alexandre n'aurait
+plus d'armées. Les ramassis de paysans, armés de piques, qu'on venait de
+voir à la suite de leurs bataillons, montraient assez où leurs généraux
+en étaient réduits.»
+
+Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs
+russes sifflaient autour de sa tête; mais son sujet l'emportait. Il
+s'acharnait sur le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût pu la
+détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui
+répondit pas; il était évident qu'il ne cherchait pas de conseils; on
+voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se débattait contre ses
+propres réflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait à
+s'en imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi, dans ses illusions, les
+autres et lui-même.
+
+D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant à la
+faiblesse et à la désorganisation de l'armée ennemie, personne n'y
+croyait; mais que lui répondre? il citait des renseignemens positifs:
+c'étaient ceux qu'avait envoyés Lauriston; on les avait altérés, en
+croyant les rectifier; car l'évaluation des forces russes par Lauriston,
+ministre de France en Russie, était exacte; mais d'après d'autres
+renseignemens moins sûrs, et qui plaisaient davantage, on l'avait
+diminuée d'un tiers.
+
+Après une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la
+rive droite presque abandonnées par l'ennemi, finit en s'écriant: «que
+les Riasses étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.» Il
+cherchait à se persuader que ces peuples, par leur contact avec
+l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs
+guerres précédentes les avaient instruits, et ils en étaient à ce point,
+où les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et déjà des
+vertus acquises.
+
+Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le grand-maréchal fit
+observer à l'un de nous: «que si Barclay avait eu tant de tort de
+refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance à
+vouloir nous le persuader.» À quelques pas de lui, un officier, naguère
+envoyé au prince de Schwartzenberg, se présenta; il dit que Tormasof et
+son armée s'étaient élevés dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et
+qu'ils avaient marché sur notre ligne d'opération. Une brigade saxonne
+enlevée à Kobryun, le grand-duché envahi, et Varsovie alarmée, avaient
+été les premiers résultats de cette agression; mais Regnier a appelé
+Schwartzenberg à son secours. Alors Turmasof a reculé jusqu'à
+Gorodeczna, où il s'est arrêté le 12 août, entre deux défilés, dans une
+plaine entourée de bois et de marais, mais accessible en arrière de son
+flanc gauche.
+
+Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appréciateur du
+terrain, savait préparer les batailles; mais quand les champs
+s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il
+s'étonnait, et la rapidité des mouvemens semblait l'éblouir: aussi, ce
+général saisit-il d'abord, d'un coup d'oeil, le côté-faible des Russes:
+il s'y porta; mais au lieu d'y pénétrer par masses, et impétueusement,
+il ne fit que des attaques successives.
+
+Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des régimens à des
+régimens, puis des brigades à des brigades, enfin des divisions à des
+divisions. À la faveur de cette lutte prolongée, il gagna la nuit, et
+retira son armée de ce champ de bataille, où un effort rapide et
+simultané aurait pu la détruire. Toutefois il perdit quelques canons,
+beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrière le
+Styr, où Tchitchakof, qui accourait à son secours avec l'armée du
+Danube, le rejoignit.
+
+Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché; il réduisait
+sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps
+de gagner une bataille.
+
+Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon fut moins frappé de ces
+avantages en eux-mêmes, que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion
+dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attaché à sa première
+pensée, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses
+interlocuteurs, et, comme s'il eût continué son précédent entretien, il
+s'écria: «Vous le voyez, les misérables! ils se laissent battre, même
+par des Autrichiens!» Puis, jetant autour de lui un regard inquiet:
+«J'espère, ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent.» Alors il
+demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de
+Schwartzenberg; l'aide-de-camp en répondit, et il ne se trompa point,
+quoique l'événement ait semblé le démentir.
+
+Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient
+que son désappointement, et qu'une grande hésitation le ressaisissait;
+car en lui, le bonheur était moins communicatif, et la décision moins
+verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'épaisseur
+de ses murs, le comte de Lobau s'écria: «Voilà une belle tête de
+cantonnemens.» C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne
+répondit à cet avis que par un coup d'oeil sévère..
+
+Ce regard changea bientôt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que
+sur des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur
+des monceaux de cendres fumans où gisaient des squelettes humains,
+desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna! Quel
+fruit de sa victoire! cette ville où ses soldats devaient enfin trouver
+un abri, des vivres, une riche proie; dédommagemens promis à tant de
+maux, n'était plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer.
+Sans doute son influence sur les siens était grande; mais pourrait-elle
+s'étendre par-delà la nature? Quelle allait être leur pensée?
+
+Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta pas sans interprète;
+il sut que ses soldats se demandaient entre eux, «dans quel but on leur
+avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau
+maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'étaient là
+toutes leurs conquêtes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient
+apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, porter la France en Russie,
+pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?»
+
+Plusieurs des généraux eux-mêmes commençaient à se fatiguer; les uns
+s'arrêtaient malades; d'autres murmuraient. «Que leur importait qu'il
+les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les eût mariés,
+s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur eût donné
+des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse au loin, sur la terre
+nue, au milieu des frimas: car chaque année la guerre s'aggravait; de
+nouvelles conquêtes, forçant d'aller chercher au loin de nouveaux
+ennemis. Bientôt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.»
+
+Plusieurs, parmi nos alliés sur-tout, osèrent penser qu'on perdrait
+moins à une défaite qu'à une victoire; un revers dégoûterait peut-être
+l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus à notre portée.
+
+Les généraux les plus rapprochés de Napoléon s'étonnaient de sa
+confiance. «N'était-il pas déjà comme sorti de l'Europe; et si l'Europe
+se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour
+sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en étant étranger, lui
+deviendrait ennemi.» Ainsi parlèrent Murat et Berthier. Napoléon, irrité
+de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de
+l'action, cette même inquiétude contre laquelle il se débattait,
+s'abandonna contre eux à son humeur chagrine: il les en accabla, comme
+il arrive souvent dans l'intérieur des princes; les hommes dont ils sont
+le plus sûrs, étant ceux qu'ils ménagent le moins, inconvénient de la
+faveur qui en compense les avantages.
+
+Quand son humeur se fut écoulée dans un torrent de paroles, il les
+rappela; mais cette fois, ceux-ci mécontens se tinrent éloignés.
+L'empereur répara ses vivacités par des caresses, appelant Berthier «sa
+femme,» et ses emportemens, «des querelles de ménage.»
+
+Murat et Ney le quittèrent le coeur plein de sinistres prèssentimens sur
+cette guerre, qu'à la première vue des Russes ils allaient eux-mêmes
+pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action,
+d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'était suivi, tout était
+inattendu; l'occasion les emportait: impétueux, ils changeaient de
+propos, de projets, de dispositions à chaque pas, comme le terrain
+change d'aspect.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+CE fut alors que Rapp et Lauriston se présentèrent. Celui-ci venait de
+Pétersbourg; Napoléon ne fit aucune question à cet officier qui arrivait
+de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son
+ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit
+d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes.
+
+Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: «L'armée
+n'avait fait que cent lieues depuis le Niémen, et déjà tout y était
+changé. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'intérieur de la
+France, arrivaient effrayés. Ils ne concevaient pas qu'une marche
+victorieuse et sans combats, laissât derrière elle plus de débris qu'une
+défaite.
+
+Ils avaient rencontré tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et
+tout ce qui s'en était détaché; enfin tout ce qui n'était pas excité, ou
+par la présence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La
+contenance de chaque troupe, suivant la distance où elle se trouvait de
+son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquiétude, ou la pitié.
+
+En Allemagne, jusqu'à l'Oder, où mille objets rappelaient toujours la
+France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout-à-fait
+séparés; on les voyait ardens et joyeux; mais après l'Oder, en Pologne,
+où le sol, ses productions, ses habitans, les vêtemens, les moeurs, et
+tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect étrange; où rien enfin ne
+retraçait plus à leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils
+commençaient à s'étonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et déjà une
+empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures.
+
+Par quelle singulière distance fallait-il donc qu'ils fussent séparés de
+la France, puisqu'ils avaient atteint déjà des contrées inconnues, où
+tout était pour eux d'une si triste nouveauté! combien de pas
+avaient-ils faits, que de pas il leur restait à faire! l'idée même du
+retour était décourageante; et cependant il fallait marcher, toujours
+marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues
+eussent été en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.»
+
+En effet, d'abord le vin manqua, puis la bière, même l'eau-de-vie; enfin
+l'on fut réduit à l'eau, qui souvent manqua à son tour. Il en fut de
+même pour les alimens, de même pour les autres nécessités de la vie; et
+dans ce dénuement graduel, le découragement de l'ame suivait
+l'affaiblissement successif du corps. Troublés par une vague inquiétude,
+ils marchaient à travers la morne uniformité de ces vastes et
+silencieuses forêts de noirs sapins. Ils se traînaient le long de ces
+grands arbres nus et dépouillés jusqu'à leur cime, et s'effrayaient de
+leur faiblesse au milieu de cette immensité. Alors ils se formaient des
+idées sinistres et bizarres sur la géographie de ces contrées inconnues;
+et, saisis d'une secrète horreur, ils hésitaient à s'enfoncer plus avant
+dans de si vastes solitudes.
+
+De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs
+continuels, aussi dangereux près du pôle que sous l'équateur, et de
+l'infection de l'air par les corps, putréfiés des hommes et des chevaux
+qui jonchaient les routes, étaient nées deux affreuses épidémies, la
+dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succombèrent les premiers; ils
+sont moins nerveux que les Français, moins sobres; ils étaient moins
+intéressés dans une cause qui leur paraissait étrangère. De vingt-deux
+mille 14 Bavarois, qui avaient passé l'Oder, onze mille seulement
+étaient arrivés sur la Düna; et cependant ils n'avaient pas encore
+combattu. Cette marche militaire coûtait aux Français un quart, aux
+alliés la moitié de leur armée.
+
+Chaque matin, les régimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais
+dès les premiers pas, leurs rangs desserrés s'allongeaient en files
+lâches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se
+laissaient dépasser; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs
+aigles s'éloigner de plus en plus; ils s'efforçaient encore pour les
+rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient
+découragés. Les routes, les lisières des bois en étaient semées; on en
+vit qui arrachaient des épis de seigle pour en dévorer les grains; puis
+ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'hôpital ou le village
+le moins éloigné. Beaucoup périrent.
+
+Mais les malades ne se séparèrent pas seuls de l'armée; un grand nombre
+de soldats, dégoûtés et rebutés d'une part, de l'autre poussés par un
+esprit d'indépendance et de pillage, renoncèrent volontairement à leurs
+drapeaux; et ce ne furent pas les moins déterminés: bientôt leur nombre
+s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se formèrent en
+bandes et s'établirent dans les châteaux et dans les villages voisins de
+la route militaire. Ils y vécurent dans l'abondance: il y eut là moins
+de Français que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de
+ces petits corps indépendans, composés d'hommes de plusieurs nations,
+était toujours un Français. Rapp avait vu tous ces désordres; il
+arrivait, et sa brusque franchise n'en épargna pas les détails à son
+chef; mais l'empereur se contenta de lui répondre: «Je frapperai un
+grand coup, et tout le monde se ralliera.»
+
+Avec Sébastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles
+mêmes de Napoléon. En effet, à Wilna, il lui avait déclaré «qu'il ne
+dépasserait pas la Düna, et que vouloir aller plus loin cette année, ce
+serait courir infailliblement à sa perte.»
+
+Sébastiani insista comme les autres sur l'état de l'armée. «Il est
+affreux, repartit l'empereur, je le sais; dès Wilna, il en traînait la
+moitié, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps
+à perdre; il faut arracher la paix; elle est à Moskou. D'ailleurs cette
+armée ne peut plus s'arrêter: avec sa composition, et dans sa
+désorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer à sa
+tête, mais non s'arrêter, ni reculer. C'est une armée d'attaque et non
+de défense, une armée d'opération et non de position.» Il parlait ainsi
+à ceux de son intérieur; mais avec les généraux commandant ses
+divisions, c'était un autre langage. Devant les premiers, il découvrait
+les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait
+soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la nécessité de
+s'arrêter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans
+ses paroles.
+
+En effet, ce jour-là même, dans les rues de Smolensk, au milieu de
+Davoust et de ses généraux, dont les corps avaient le plus souffert dans
+l'assaut de la veille, il dit «qu'il leur devait dans la prise de
+Smolensk un succès important; qu'il considérait cette ville comme une
+bonne tête de cantonnement.
+
+Voilà, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arrêtons-nous ici!
+derrière ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer,
+recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voilà toute la
+Pologne conquise et défendue: c'est un résultat suffisant; c'est en deux
+mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans
+de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la
+Lithuanie et refaire une armée invincible; alors, si la paix n'est pas
+venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conquérir
+à Moskou.»
+
+Puis il confia au maréchal, que s'il lui ordonnait de dépasser encore
+Smolensk, c'était seulement pour en éloigner les Russes de quelques
+journées; mais qu'il lui défendait formellement d'engager une affaire
+sérieuse. Il est vrai qu'en même temps c'est à Murat et à Ney, aux deux
+plus téméraires, qu'il a confié l'avant-garde, et qu'à l'insu de
+Davoust, il vient de mettre ce maréchal prudent et méthodique, sous les
+ordres de l'impétueux roi de Naples. Ainsi, son esprit paraît flotter
+entre deux grandes décisions, et les contradictions de ses paroles
+passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit intérieur, on
+remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle
+disposait tout pour faire naître des circonstances qui devaient
+nécessairement l'entraîner.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+CEPENDANT, les Russes défendaient encore le faubourg de la rive droite
+du Dnieper. De notre côté, on employa la journée du 18 et la nuit du 19
+à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le jour, Ney passa le fleuve
+à la lueur du faubourg qui brûlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que
+les flammes, et il commença à gravir la pente longue et roide sur
+laquelle il est bâti. Ses troupes cheminaient lentement, avec
+précaution, et par mille détours, pour éviter l'incendie. Les Russes
+l'avaient habilement dirigé; il se présentait de toutes parts, et
+obstruait les principaux passages.
+
+Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en silence dans ce labyrinthe
+de feux, l'oeil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de
+cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'élancer
+tout-à-coup sur eux, pour les renverser et les précipiter dans les
+flammes et dans le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids d'une
+grande crainte; en n'apercevant sur la crête du ravin, à l'embranchement
+des chemins de Pétersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui
+s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. Comme on n'avait ni
+prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'à Vitepsk,
+interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant de traces
+sur une direction que sur l'autre, en sorte que le maréchal, incertain,
+s'arrêta entre les deux jusqu'à midi.
+
+Pendant, ce temps, le passage du Borysthène s'effectua sur plusieurs
+points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'à
+la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle
+de Moskou: Ney l'eut bientôt rejointe; mais comme cette route côtoyait
+le Dnieper, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux s'étant
+creusé son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la côte opposée était
+une position, où l'ennemi s'établissait et qu'il fallait emporter: le
+premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le côteau de Valoutina,
+dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.
+
+On a attribué la cause de cette résistance à une ancienne tradition de
+gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain
+consacré par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du
+soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus éclairé de ses généraux.
+Ce fut la nécessité qui les contraignit à ce combat; on a vu que la
+route de Moskou, en sortant de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et que
+l'artillerie française, placée sur l'autre rive, la traversait de ses
+feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y
+risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement
+aurait dénoncé la retraite.
+
+La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux
+chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de
+Smolensk, l'autre, à quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient
+la grande route de Moskou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à
+deux lieues au-delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa.
+
+Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit pas de s'engager avec
+tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait à
+parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de
+Smolensk à Moskou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. À chaque
+instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue
+engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout.
+Cependant, le bruit du canon français s'avançait; déjà il semblait
+devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le
+débouché qu'elle s'efforçait de gagner.
+
+Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi ennemi revit la
+grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre
+ce débouché, qu'à forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la
+Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais
+Korf, repoussé sur Valoutina, avait appelé à son secours la colonne qui
+le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée,
+hésita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position,
+décida son chef à revenir sur ses pas.
+
+Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages;
+les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à
+une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il
+envoya Gudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et
+rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille
+hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre; on s'aborda,
+soldats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, l'acharnement
+terrible: la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et
+épuisé de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environné que de
+morts, de mourans, et de ténèbres, se fatigua; il fit cesser le feu,
+garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes n'entendant
+plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire
+leur retraite.
+
+Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre
+victoire; les deux chefs réussirent, l'un à vaincre, l'autre, à n'être
+vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés
+russes. Un des généraux ennemis, resté seul debout sur ce champ de
+carnage, tenta de s'échapper du milieu de nos soldats, en répétant les
+commandemens français; la lueur des coups de feu le fit reconnaître; il
+fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri; mais la grande-armée
+fit une plus grande perte.
+
+Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont
+la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles, et qui
+d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir
+le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui
+avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint
+chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun
+s'arrêta consterné: la victoire de Valoutina ne parut plus un succès.
+
+Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'empereur; ils
+furent inutiles, il périt. Ses restes furent enterrés dans la citadelle
+de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon
+citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la
+fois probe et habile: rare assemblage, dans un siècle où trop souvent,
+les hommes de bonnes moeurs sont inhabiles, et les habiles sans moeurs.
+
+Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que
+toutes les combinaisons militaires de Murat se réduisaient à suivre leur
+grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le général des grands
+chemins; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui trompe plus souvent
+qu'il n'éclaire.
+
+En effet, pendant que Ney attaquait, Murat éclairait ses flancs avec sa
+cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois à gauche, et des marais à
+droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux
+attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés
+par Junot.
+
+Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par
+les divers affluens du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les
+hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher
+ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin
+de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait
+directement à travers ces fonds marécageux, entre le Dnieper et le grand
+chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina.
+
+C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le
+fleuve à Prudiszi. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des
+Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur
+arrière-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire
+décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés
+d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le
+désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de
+chevaux et de voitures, engagés sur cette seule route, eût été
+irréparable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa
+responsabilité le troubla.
+
+Cependant Murat, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre
+son attaque. La fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la
+vérité; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et
+les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction; Junot
+s'excuse: «il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise
+est molle, ses efforts sont simulés, elle ne se décidera pas à mordre
+sur les bataillons ennemis.»
+
+Murat répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de
+cette cavalerie; avec un autre général, ce sont d'autres soldats: il les
+entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient
+à Junot et lui dit: «Achève à présent, ta gloire est là et ton bâton de
+maréchal!» Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot
+troublé resta immobile. Trop long-temps près de Napoléon, dont le génie
+actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à
+obéir; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et
+des blessures l'avaient vieilli avant le temps.
+
+Quant au choix de ce général pour un mouvement si important, il n'étonna
+point: on savait que l'empereur lui était attaché par habitude, c'était
+son plus ancien aide-de-camp; et par une secrète faiblesse, car la
+présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et
+de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. On peut croire
+encore que son amour-propre se plaisait à voir des hommes, ses élèves,
+commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel qu'il comptât plus sur
+leur dévouement, que sur celui de tous les autres.
+
+Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à
+la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce
+n'était point là qu'il eût fallu déboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un
+oeil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié;
+«C'était là sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la
+bataille était là! que faisait donc Junot!» alors son irritation devint
+si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp
+et s'écrie: «qu'il ôte au duc d'Abrantès son commandement! qu'il le
+renvoie de l'armée! qu'il a perdu sans retour le bâton de maréchal! que
+cette faute va peut-être leur fermer le chemin de Moskou! que c'est à
+lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue,
+et qu'il saura les faire battre.» Mais Rapp refusa la place de son
+ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colère
+s'éteignait toujours facilement, dès qu'il l'avait exhalée en paroles.
+
+Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli
+être vaincu; à sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand,
+l'un des généraux de Davoust, avait été jeté de ce côté au travers des
+forêts; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le
+commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et
+il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût
+infailliblement décidé la victoire, elle l'eût rendue complète; mais
+Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où
+Davoust et lui s'étaient arrêtés.
+
+Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir
+pour un même but trois chefs indépendans l'un de l'autre, ne s'était pas
+trouvé là, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui
+impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigué, soit
+sur-tout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin
+que par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à
+temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et
+de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé,
+s'amoncelait. Il fallait déblayer ses porte-feuilles, et donner un cours
+aux affaires civiles et politiques, qui commençaient à s'encombrer; il
+était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.
+
+Aussi, quand Borelli, général de Murat, vint crier au secours, le fit-il
+attendre; et telle était sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre
+insistât pour le faire entrer. Le rapport de cet officier émut Napoléon:
+«Que dites-vous! s'écria-t-il; quoi, vous n'êtes point assez! L'ennemi
+montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!»
+Aussitôt il donna ordre à Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il
+reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des
+combats, car la nuit était venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille
+l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+LES soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son général, y
+étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des
+Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les
+pieds des combattans, sillonée de boulets, jonchée de débris d'armes, de
+vêtemens déchirés, d'ustensiles militaires, de chariots renversés et de
+membres épars; car ce sont-là les trophée de la guerre! voilà la beauté
+d'un champ de victoire!
+
+Les bataillons de Gudin ne paraissent plus être que des pelotons; ils se
+montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits: près d'eux,
+on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la
+poudre, dont cette terre, dont leurs vêtemens étaient imprégnés et leurs
+visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur
+front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes
+tordues par la violence du choc et des cadavres.
+
+Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance
+transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où pendant quelques
+heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.
+
+Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de ses paroles et
+de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux;
+quant à son langage, «ce combat était le plus beau fait d'armes de notre
+histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui
+l'on pouvait conquérir le monde; ceux tués, des guerriers morts d'une
+mort immortelle.» Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au
+milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité.
+
+Il fut magnifique dans ses récompenses: les 12e, 21e de ligne et
+le 17e léger reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades;
+c'étaient les régimens de Gudin. Jusque-là, le 127e avait marché sans
+aigle car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de
+bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.
+
+L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de
+Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes, et par leur forme. Il
+ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer
+successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là, il
+interpelait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats,
+demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et
+les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats
+confirmèrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-même, les
+choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirmés
+avec acclamation par les troupes.
+
+Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de
+guerre du maître de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages
+toujours regrettés de la république, les transportèrent. C'était un
+monarque, mais c'était celui de la révolution, et ils aimaient un
+souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien
+ne reprochait.
+
+Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter;
+le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les
+cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même
+où elle venait d'être acquise; leur valeur proclamée par une voix dont
+chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand
+conquérant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers
+entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs
+familles, à la fois rassurées et enorgueillies; que de biens à la fois!
+ils en furent enivrés; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à
+leurs transports.
+
+Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de
+Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au
+conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand toute la chaleur
+lourde de ce jour eut pesé sur lui et que les rapports apprirent qu'on
+faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se désenchanta. Dans son
+retour à Smolensk le cahotage de sa voiture sur les débris du combat,
+les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se
+traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de
+membres amputés, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est
+horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le désarmer.
+Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui
+en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des
+champs de Valoutina.
+
+Les rapports des chirurgiens étaient hideux: en ce pays, on supplée au
+vin et à l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain.
+On y mêle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, épuisés de faim
+et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa
+chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur
+restait, après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée
+d'eux.
+
+On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frappés de
+vertiges, de stupéfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans
+les fossés et sur les chemins. Là, leurs yeux ternes, à demi ouverts et
+larmoyans, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer
+successivement de tout leur être; ils expirent mornes et sans gémir.
+
+À Wilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades; des
+couvens, des églises, des synagogues et des granges servent à recueillir
+cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains,
+toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres,
+sans lits, sans couvertures, sans paille même et sans médicamens. Les
+chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux
+hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir.
+
+À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de
+bataille; trois cents autres ont été abandonnés dans la ville par leur
+armée, et comme elle en a emmené les habitans, ces malheureux sont
+restés trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourans
+et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin été
+recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents
+comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs
+chemises, et celles de ces misérables, pour les panser, car déjà le
+linge manque.
+
+Lorsqu'enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne
+faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils
+périssent faute de subsistance: Français ou Russes, peu échappent. Ceux
+que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher
+quelques vivres, succombent les premiers; ces désastres se répètent
+par-tout où l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa présence attirant,
+et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant
+scrupuleusement accomplis qu'à sa portée.
+
+À Smolensk, les hôpitaux ne manquent point; quinze grands bâtimens de
+briques ont été sauvés du feu, on a même trouvé de l'eau-de-vie, des
+vins, quelques médicamens, et nos ambulances de réserve nous ont enfin
+rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et
+jour; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà, tout manque pour panser
+les blessés; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer, par le
+papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent
+d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du
+coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.
+
+Nos chirurgiens accablés s'étonnent; depuis trois jours, un hôpital de
+cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir: Rapp a
+pénétré dans ce lieu de désespoir! j'en épargnerai l'horreur à ceux qui
+me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame
+reste flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer
+son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une
+vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait
+soutenus.
+
+Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'ame de
+l'empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de
+Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal
+et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir: c'était le
+résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire
+le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver.
+
+Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on
+trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle
+fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète,
+qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prêtre
+vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il
+ignorait que c'était le général russe lui-même qui avait fait incendier
+les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces
+horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur
+cause de celle de la noblesse.
+
+L'empereur l'écouta attentivement: «Mais votre église, lui dit-il
+enfin, a-t-elle été brûlée?--Non, sire, répliqua le pope; Dieu sera plus
+puissant que vous! il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les
+malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!» Napoléon ému
+lui répondit: «Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes
+innocentes de la guerre; il vous récompensera de votre courage. Allez,
+bon prêtre, retournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité
+votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix
+qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que
+leur seule présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos
+saints asiles: car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est notre
+Dieu.»
+
+À ces mots, Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et
+des secours. Un cri déchirant s'éleva à la vue des soldats qui
+pénétraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effarés
+se pressèrent autour de l'autel; mais le pope élevant la voix leur cria:
+«Rassurez-vous: j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh! comme on nous
+avait trompés, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on
+vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et
+adorent le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point
+religieuse; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats
+ne combattent que nos soldats! Ils n'égorgent point, comme on nous
+l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous
+donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr
+comme des païens, des impies et des incendiaires.» Alors le pope entonna
+un cantique d'actions de graces, que tous répétèrent en pleurant.
+
+Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été
+abusée. Le reste des habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus
+leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout
+entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur
+sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de
+conquête.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+EN effet, dès Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder
+l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de
+les compromettre dans notre cause, par un soulèvement plus ou moins
+général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés,
+abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au
+milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à
+découvert, et les Russes en garde contre lui.
+
+D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien
+plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit
+négligemment. Plus tard, dans Moskou, il reçut plusieurs adresses de
+différens chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les
+seigneurs comme des troupeaux de bêtes que l'on vend et que l'on échange
+à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de
+l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections
+partielles qu'ils promettaient de rendre bientôt générales.
+
+Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez un peuple barbare, une
+liberté barbare, une licence effrénée, effroyable! quelques révoltes
+partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme
+les colons de Saint-Domingue, eussent été perdus. Cette crainte prévalut
+dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent; elle le détermina
+à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler.
+
+Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de
+tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils
+agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous
+les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire,
+les abusèrent par des discours trompeurs; on persuada à ces paysans que
+nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des
+esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement
+souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils
+s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils
+les réservaient pour les animaux les plus immondes.
+
+Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières
+allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs
+dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion.
+Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir,
+est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous;
+car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon, que cette
+grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois
+qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de
+parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres
+à la fois.
+
+L'empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise; plus il
+avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que
+des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs défaites n'ont été que
+des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est
+une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve
+encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête.
+
+À Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et
+il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une
+même perplexité le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces
+flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé;
+une fièvre d'hésitation s'empare de lui; ses regards se portent sur
+Kief, Pétersbourg et Moskou.
+
+À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le
+flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les
+provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux;
+tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk,
+Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne,
+et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne
+Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une
+nation à une nation, et rendre la guerre égale.
+
+Cependant, à Smolensk, il se trouve au noeud des routes de Pétersbourg
+et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à
+quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du
+gouvernement, le noeud où tous les fils de l'administration se
+rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de
+mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et
+l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient
+d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant
+d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et
+fera tomber Riga devant Macdonald.
+
+D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il
+attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de
+cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de
+ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut
+détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir
+d'ébranler la nation, en la frappant au coeur dans cette guerre
+nationale.
+
+De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la
+saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses
+yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la
+jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il
+lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux
+expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait;
+car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple
+du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux
+choses, ni deux positions absolument semblables?
+
+Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII
+sortir de sa bouche.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+MAIS les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur
+comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les
+combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles
+rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa
+droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée
+ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio
+rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein
+avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa
+position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr
+l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ
+trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce
+général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait
+seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à
+l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.
+
+Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi
+par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par
+des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence
+tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et
+les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain.
+
+À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le
+signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent.
+Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est
+enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille
+prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de
+morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre
+d'user que pour mieux se défendre.
+
+Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui
+s'appuyait à la Düna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la
+baïonnette au travers d'une épaisse muraille: tout réussit; mais
+lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu:
+des dragons russes, ivres, dit-on, risquèrent une charge sur une
+batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir,
+s'avança, puis tout-à-coup tourna le dos et s'enfuit à travers nos
+canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec
+les nôtres; ils sabrèrent les canonniers, renversèrent les pièces, et
+poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en
+plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur
+son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de
+fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de
+cette bourasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de
+Polotsk, lorsqu'une manoeuvre prompte et habile du quatrième des
+cuirassiers français, termina cette échauffourée. Les Russes disparurent
+dans les bois.
+
+Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer
+leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques
+fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre,
+Witgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa
+plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec
+Macdonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de
+Polotsk, et sur-tout à y vivre.
+
+Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels et beaucoup
+d'officiers avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les
+généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces
+généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment; ils
+firent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu près du même pas dans
+leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille,
+termina glorieusement. On ne voulut pas séparer, par le tombeau, ces
+guerriers que la vie, et la mort elle-même, n'avaient pu désunir: une
+même sépulture les reçut.
+
+À la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bâton de maréchal
+d'empire au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa
+disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens
+demandés.
+
+Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop
+périlleuse, pour que Napoléon s'y décidât seul; il fallut qu'il s'y fît
+entraîner. Après Valoutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé
+par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frère de l'empereur,
+et par son ordre, devait commander. Ney s'y était soumis, moins par
+condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par
+leur ardeur.
+
+Mais Davoust, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec
+l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom
+de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs,
+fiers et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vus grandir
+réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand
+homme, n'étaient guère propre à se commander l'un à l'autre: Murat
+sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même.
+
+Toutefois Davoust obéit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fierté
+blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance
+directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre,
+alléguant sa défiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de
+cet aveu; il ressaisit son indépendance. Dès lors, l'avant-garde eut
+deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigué, souffrant, accablé de trop de
+soins de toute espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieutenans,
+disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses
+anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois
+commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur
+tour.
+
+Cependant, Barclay ayant reculé, sans résistance, jusqu'auprès de
+Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua à
+leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23
+août, vers onze heures du matin, un bois peu épais que le roi voulut
+reconnaître, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter deux fois.
+
+Murat, surpris de cette résistance, et à cette heure, s'opiniâtra; il
+perça ce rideau, et vit au-delà toute l'armée russe rangée en bataille.
+L'étroit ravin de la Luja l'en séparait; il était midi: l'étendue des
+lignes russes, sur-tout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le
+lieu, celui où Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain,
+assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille;
+il dépêcha vers l'empereur pour l'en prévenir.
+
+En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite,
+avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi.
+Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté; il
+protégeait Montbrun: le roi les rappela à sa gauche, sur la grande
+route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par
+quelques démonstrations de front.
+
+Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au
+travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande
+route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille,
+que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses
+forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous
+les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt,
+il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas
+que Murat engageât sans lui une bataille.
+
+À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon
+sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et
+décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze
+lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie
+avait disparu.
+
+De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du
+côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef
+d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en
+servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté
+sans mesure; il cria à la trahison.
+
+La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La
+confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y
+paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk
+avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal;
+plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait
+faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef.
+Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et
+l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.
+
+De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait
+qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se
+trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il
+peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection
+des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen
+à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de
+Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le
+nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse
+environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de
+guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre
+qu'il va porter.
+
+Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de
+Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent
+cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes,
+dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a
+été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et
+les Français eux-mêmes.
+
+Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée
+russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à
+leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la
+menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper,
+Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg,
+par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr
+et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et
+quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille
+hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de
+quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions
+Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà
+s'approchaient, de Koenigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille
+hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le
+milieu de novembre.
+
+C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux
+cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq
+mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle
+était la distance de Smolensk à Moskou.
+
+Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six
+chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé,
+celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme
+intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un
+ministre de paix et non de guerre.
+
+D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les
+forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou
+détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La
+plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de
+marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au
+premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de
+gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient
+rendre chaque jour plus nu et plus rude.
+
+Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout
+le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que
+leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par
+leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un
+commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire.
+
+Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir
+d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes
+ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille
+plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses
+ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur
+circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour
+espérer.
+
+
+
+
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+L'EMPEREUR était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé
+de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murat pousser
+l'ennemi. Il en repartit le 24 août: l'armée marchait sur trois colonnes
+de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand
+chemin de Moskou; Poniatowski à droite, l'armée d'Italie à gauche.
+
+La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route
+où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes; elle
+ne pouvait guère s'écarter de sa direction faute de temps, dans une
+marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche
+dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir
+chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur
+ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est guère possible sans imprudence,
+quand on est aussi près de l'ennemi.
+
+À Smolensk, l'ordre avait été donné, comme à Vitepsk, de prendre, en
+partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la
+difficulté, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats:
+ils étaient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir
+eux-mêmes à leurs besoins. L'habitude en était prise: et réellement
+c'était un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et
+continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme à de si grandes
+distances. L'existence de l'armée était un prodige, que renouvelait
+chaque jour l'esprit actif, industrieux et avisé des soldats français et
+polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficultés, et leur
+goût pour les hasards et les irrégularités de ce jeu terrible d'une vie
+aventureuse.
+
+Il y avait à la suite de chaque régiment une multitude de ces chevaux
+nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays,
+qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages étaient
+conduits par des soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers.
+Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le défaut de
+vivres, la nécessité de tout traîner avec soi, excusait cet attirail; il
+fallait, pour ainsi dire, une seconde armée, pour porter ou conduire ce
+qui était indispensable à la première.
+
+Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'était plié
+aux usages et à toutes les difficultés des lieux; le génie des soldats
+avait admirablement tiré le meilleur parti possible des faibles
+ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres généraux
+supposaient toujours des distributions régulières, qui ne se faisaient
+jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son zèle, de son intelligence
+et de sa fermeté, s'était plus ou moins emparé de la maraude, et avait
+changé le pillage individuel en contributions régulières.
+
+Car ce n'était que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un
+pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la
+marche arrêtée, et les bivouacs établis, des détachemens, commandés
+rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par
+régimens, allaient à la découverte et s'enfonçaient dans la campagne;
+ils trouvaient, à quelques werstes de la route, tous les villages
+habités, et n'y étaient pas reçus trop hostilement; mais comme on ne
+s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ,
+la terreur s'emparait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans les
+bois, d'où ils ressortaient en partisans peu redoutables.
+
+Cependant, les détachemens bien repus et chargés de tout ce qu'ils
+avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques
+jours après; et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur tour
+par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrèrent. De là des
+haines, d'où l'on aurait infailliblement vu naître des guerres
+intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été abattus
+par une même infortune, et réunis dans l'horreur d'un même désastre.
+
+En attendant leurs détachemens, les soldats restés autour de leurs
+aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus
+souvent c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils écrasaient et
+faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, à cause des
+bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidité des
+marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussière
+les suffoquèrent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y
+précipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyèrent; d'autres
+s'en remplissaient si immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient
+plus marcher.
+
+On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps
+restaient les plus nombreuses; leurs détachemens, plus disciplinés,
+rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui
+étaient restés au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue
+reposait les yeux, fatigués d'un désordre presque universel.
+
+Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, quant aux vêtemens,
+contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des
+semelles de rechange, un pantalon et des demi-guêtres de toile, quelques
+ustensiles de propreté, une bande à pansement, de la charpie, et
+soixante cartouches.
+
+Dans les deux côtés étaient placés quatre biscuits, de seize onces
+chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et étroit,
+était rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi composé, ses
+bretelles et la capote roulée et attaché par-dessus, pesait trente-trois
+livres douze onces.
+
+Chaque soldat portait encore en bandoulière un sac de toile contenant
+deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne
+garnie, trois pierres à feu, son tournevis, sa banderole et son fusil,
+il était chargé de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de
+pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et
+soixante coups à tirer.
+
+Derrière lui, des voitures traînaient encore pour six jours de vivres;
+mais on ne pouvait guère compter sur ces transports, pris sur les lieux,
+qui eussent été si commodes dans un autre pays, avec une moindre armée,
+et dans une guerre plus régulière.
+
+Quand le sac de farine était vide, on l'emplissait du grain qu'on
+trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en
+rencontrait; sinon par des moulins à bras, qui suivaient les régimens,
+ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent
+guère d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre,
+dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour un jour, à cent trente
+hommes.
+
+Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manquèrent peu: les
+boulangers abondaient; car les régimens du premier corps renfermaient
+des ouvriers de toute espèce, de sorte que vivres et vêtemens, tout s'y
+confectionnait, ou s'y réparait en marchant. C'étaient des colonies à
+la fois civilisées et nomades. L'empereur en avait eu la pensée; le
+génie du prince d'Eckmühl s'en était saisi: le temps, les lieux, les
+hommes, rien ne lui avait manqué pour l'accomplir; mais ces trois
+élémens de succès furent moins à la disposition des autres chefs. Au
+reste, leur caractère, plus impétueux et moins méthodique, n'en aurait
+peut-être pas tiré le même parti; avec un génie moins organisateur,
+ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles à vaincre: l'empereur ne
+s'était pas assez arrêté à ces différences; elles avaient des suites
+funestes.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CE fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27
+août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen,
+l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera
+Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra
+Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui à l'armée de Moskou, et
+maintiendra ses communications avec la Lithuanie.
+
+Ce fut encore de ce même quartier-impérial qu'il publia les détails de
+sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et
+à venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y étaient le plus
+distingués. Mais il ajouta qu'à Smolensk «la conduite des Polonais avait
+étonné les Russes, accoutumés à les mépriser!» À ces mots, les Polonais
+jetèrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit à un mécontentement
+prévu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.
+
+Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une
+foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux
+français; voulant paraître à la fois présent par-tout, remplir de plus
+en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable
+grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord été qu'un
+simple jouet, et qui finit par désirer l'empire du monde.
+
+Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il y avait si peu d'ordre
+autour de lui, que sa garde brûlait la nuit, pour se chauffer, le pont
+qu'elle était chargée de garder, le seul sur lequel il pût sortir le
+lendemain de son quartier impérial. Au reste, ce désordre, comme tant
+d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut
+réparé dès qu'on s'en aperçut.
+
+Ce jour-là même, Murat poussa l'ennemi au-delà de l'Osma, rivière
+étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce
+pays; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de leurs grandes fontes,
+empêche les débordemens. L'arrière-garde russe, couverte par cet
+obstacle, se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée.
+Murat fit sonder le ravin: on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit
+et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la
+rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute retraite, et faisant d'une
+escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent
+en force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les
+bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murat s'obstina dans
+sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième des lanciers enleva
+la position, et les Russes s'allèrent coucher non loin de là, contens de
+nous avoir fait acheter chèrement un quart de lieue de terrain, qu'ils
+nous auraient abandonné gratuitement pendant la nuit.
+
+Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmühl refusa deux
+fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui
+défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de
+Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres trop
+tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet
+d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, à
+Semlewo.
+
+Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une
+inimitié qui datait de l'Égypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que,
+s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais
+que l'armée ne devait pas en souffrir.
+
+Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur
+irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait
+inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin
+que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous
+les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne
+faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la
+grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans
+le vide jusque vers midi.
+
+«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient
+rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde
+ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés,
+puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis
+l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des
+Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de
+vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à
+mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manoeuvrer, et
+il appelait l'infanterie.
+
+«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on
+passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci
+se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même
+résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient
+éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards.
+
+«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en
+rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers
+cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici
+la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée
+entière était là, déterminée à y coucher.
+
+«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec
+un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs
+positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues
+chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général
+voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan
+arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une
+scrupuleuse exactitude.
+
+«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y
+être battus.
+
+«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne
+laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la
+défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.»
+
+Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne
+tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la
+résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant
+devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant
+ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter;
+épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non
+combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit
+close.
+
+«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais
+que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que
+d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons
+des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus
+retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant
+toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de
+préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues,
+jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.
+
+«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était
+toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui,
+vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes.
+Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans
+boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant,
+ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de
+quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au
+milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses
+chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour
+faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles,
+sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres,
+plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à
+qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps
+maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque
+instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui
+l'abandonnait.»
+
+Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au
+reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du
+premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi
+prodiguer.»
+
+Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se
+jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait
+qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose
+qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur
+ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus
+jalouse.
+
+L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour
+vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est
+pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer
+vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la
+position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait
+en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc
+mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince
+d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust,
+«qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait
+mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat
+avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas
+laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit
+inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est
+vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce
+zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de
+s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur
+commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la
+colonne; ils se la disputaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+LE 28 août, l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de
+Viazma; elle marchait en toute hâte, tout à la fois, à travers champs,
+et plusieurs régimens de front, chacun formant une colonne courte et
+serrée. La grande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures,
+aux ambulances. L'empereur à cheval fut vu par-tout: les lettres de
+Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une
+bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de
+canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie.
+
+Napoléon avait assigné aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de
+brûler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, même les
+chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les
+mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sûreté.
+La voiture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'étant trouvée sur
+son passage, il y fit mettre le feu lui-même, devant ce général, et
+sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidât; ordre qui n'était que
+sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-même
+l'exécution, qu'au reste on n'acheva pas.
+
+Les bagages de tous les corps furent donc réunis en arrière de l'armée;
+c'était, depuis Dorogobouje, une longue trainée de chevaux de bât et de
+kibiks attelés de cordes: ces voitures étaient chargées de butin, de
+vivres, d'effets militaires, des hommes préposés à leur garde, enfin de
+soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient.
+On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers
+démontés, portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, car ils ne
+pouvaient suivre à pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette
+foule confondue et désordonnée, comme sur la plupart des maraudeurs de
+nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par
+là, ils auraient inquiété l'armée et retardé sa marche; mais Barclay
+semblait craindre de nous décourager: il ne luttait que contre notre
+avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous
+rebuter.
+
+Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les
+querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient
+Napoléon. À Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il avait vainement
+espéré une communication d'Alexandre. À Ribky, vers le 28 août, il
+paraît la solliciter: une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable
+du reste, se terminait ainsi: «L'empereur me chargé de vous prier de
+faire ses complimens à l'empereur Alexandre: dites-lui que les
+vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent altérer
+l'amitié qu'il lui porte.»
+
+Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque
+dans Viazma; l'armée, altérée par la marche, la chaleur et la poussière,
+manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit près des
+sources, bientôt troublées et taries; l'empereur lui-même dut se
+contenter d'une bourbe liquide.
+
+Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma; pilla cette
+ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avancèrent précipitamment pour
+l'éteindre. L'ennemi défendit son incendie, mais la Viazma était guéable
+près des débris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde
+combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit
+maîtresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le
+pillage eut bientôt gaspillées.
+
+L'empereur, en traversant la ville; vit ce désordre; il s'irrita
+violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa
+les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il
+fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans
+sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violents, plus ils
+étaient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer,
+un instant après, ce malheureux à genoux sur son passage: on mit à côté
+de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens.
+L'empereur, déjà indifférent demanda ce qu'ils voulaient et le fit
+mettre en liberté.
+
+Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis
+quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de
+Murat. Étonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis
+il ajoute: «qu'au-delà de la Viazma, derrière un ravin, sur une position
+avantageuse, l'ennemi s'est montré en force et prêt à combattre;
+qu'aussitôt, de part et d'autre la cavalerie s'est engagée, et que
+l'infanterie devenant nécessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête
+d'une division de Davoust, et l'a ébranlée pour la porter sur l'ennemi;
+mais que le maréchal est accouru, criant aux siens d'arrêter: blâmant
+hautement cette manoeuvre, la reprochant durement au roi et défendant à
+ses généraux de lui obéir: qu'alors Murat en a appelé à son rang, à son
+grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie
+déclarer à l'empereur son dégoût pour un commandement si contesté, et
+qu'il faut opter entre lui ou Davoust.»
+
+À cette nouvelle, Napoléon s'emporte; il s'écrie: «que Davoust oublie
+toute subordination; qu'il méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a
+nommé son lieutenant;» et il fait partir Berthier, avec l'ordre de
+mettre désormais sous le commandement du roi la division Gompans,
+celle-là même qui avait été le sujet du différend. Davoust ne se
+défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond,
+soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou
+qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manoeuvre qui y
+convenait: ce qui est fort possible.
+
+Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne
+distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle.
+Renfermé avec Belliard et comme caché dans sa tente, à mesure que les
+expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang
+s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. «On l'avait méconnu,
+outragé publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que
+lui faisaient la colère de l'empereur et sa décision! c'était à lui-même
+à venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son épée seule qui l'a
+fait roi, c'est à elle seule qu'il en appelle!» et déjà il saisissait
+ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arrêta, en lui
+opposant les circonstances, l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à
+poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer
+l'ennemi par un fâcheux éclat.
+
+Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher à
+dévorer son affront; mais que des larmes de dépit roulaient dans ses
+yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi,
+Davoust, s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'empereur était
+trompé, et demeurait tranquille dans son quartier-général.
+
+Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il séjournât, pour
+reconnaître sa nouvelle conquête et le parti qu'il en pouvait tirer. Les
+nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrèrent le
+gouvernement ennemi, s'appropriant nos succès, et s'efforçant de faire
+croire que la perte de tant de provinces était l'effet d'un plan général
+de retraite, adopté d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient
+qu'à Pétersbourg on chantait des Te Deum pour de prétendues victoires
+de Vitepsk ou de Smolensk. Étonné, il s'écria: «Eh quoi! des Te Deum!
+ils osent donc mentir à Dieu comme aux hommes!»
+
+Au reste, la plupart des lettres russes interceptées, exprimaient le
+même étonnement. «Quand nos villes brûlent, disaient-elles, nous
+n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance
+et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier
+Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par
+terre, on ment en paroles et par écrit, on ment au ciel et à la terre,
+on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant,
+mais il y a de la crédulité à nous croire si crédules.»
+
+Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent été employés
+pour tromper ceux qui savaient écrire de pareilles lettres. Toutefois,
+quoique ces mensonges politiques soient généralement mis en usage, on
+trouva que, portés à un tel excès, ils faisaient la satire, ou des
+gouvernans, ou des gouvernés, et peut-être des uns et des autres.
+
+Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu'à Gjatz, en
+échangeant avec eux quelques boulets; échange qui se faisait presque
+toujours au désavantage des Français, les Russes ayant soin de
+n'employer que des pièces longues, et d'une plus grande portée que les
+nôtres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes
+avaient négligé de brûler les villages et les châteaux. Comme ils sont
+d'un caractère qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peut-être
+inutile. Les incendies plus éclatans de leurs villes leur suffirent.
+
+Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, tourna comme il arrive
+souvent de tous les défauts, au profit de leurs ennemis. L'armée
+française trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours
+pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observé à ce propos,
+que toutes ces dévastations furent confiées aux Cosaques, à des
+barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris pour la civilisation,
+semblèrent prendre un plaisir de sauvages à brûler sur-tout les villes.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+LE 1er septembre, vers midi, Murat n'était plus séparé de Gjatz que
+par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de déployer ses
+premiers régimens; mais bientôt, dans son impatience, il appela quelques
+cavaliers, et lui-même ayant chassé les Russes du bois qu'ils
+occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. À cette
+vue, les Français s'animèrent, et la ville fut tout-à-coup envahie
+jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà
+livrés aux flammes.
+
+Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume
+tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous
+était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par la rivière, eut donc
+le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait
+sauvé le reste.
+
+On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques
+embarcations et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où
+nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en
+sortir, accourir à eux, et criant qu'il était Français. Sa joie et son
+accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davoust. Ce
+maréchal le questionna.
+
+Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée
+russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre
+Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entière, y avaient répondu.
+«Ce général, ce ministre était un traître: il faisait détruire en détail
+toutes leurs divisions; il déshonorait l'armée par une fuite sans fin!
+et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes
+brûlaient! S'il fallait se déterminer à cette ruine, on voulait se
+sacrifier soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis
+que, se laisser sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, jusqu'à
+l'honneur du sacrifice.
+
+Mais pourquoi cet étranger? Le contemporain, le compagnon de guerre,
+l'émule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour
+sauver la Russie!» Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une
+bataille. Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que
+l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui
+ce général et cette bataille; et que d'ailleurs, après avoir attiré
+l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-même jugé un
+grand choc indispensable.
+
+Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à
+Tzarewo-zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille
+avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie; qu'aussitôt tous
+avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur
+cette frontière du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le
+défendre, enfin pour y vaincre ou mourir.
+
+Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle:
+ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on
+s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut
+sur-tout à Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général
+français, ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on
+trouverait de Viazma à Moskou: «Pultava,» répliqua fièrement le Russe.
+Cette réponse annonçait une bataille; elle plut aux Français, qui aiment
+l'à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes d'eux.
+
+Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été
+amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans
+obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette;
+par-tout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des
+Français et à des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre,
+point de patrouilles: nos soldats semblaient négliger ces soins comme
+trop minutieux. Pourquoi tant de précautions? eux attaquaient, ils
+étaient victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit
+depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre
+imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée.
+
+L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné
+quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya à l'empereur, qui
+s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même: il
+appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes,
+dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables.
+Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les
+réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français,
+et, pendant la nuit du 1er au 2 août, toutes les nouvelles des
+avant-postes les confirmèrent.
+
+Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier
+moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos
+généraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le
+louait de s'être maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs
+d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi
+si agressif.
+
+Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Wilna, et en ne
+reconnaissant pas le cours marécageux de la Bérézina pour la véritable
+frontière de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, à Vitepsk et à
+Smolensk, il avait prévenu Napoléon; que sur la Loutcheza, sur le
+Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée au temps
+et aux lieux; que cette guerre de détail, et les pertes qu'elle
+occasionnait, n'avaient été que trop à son avantage: chacun de ses pas
+rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens;
+il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou
+abandonné.
+
+Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale! mais c'était à
+nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné
+l'opinion publique quand elle s'égarait, de s'être contenté d'épier tous
+nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus
+souvent, on sauve les nations malgré elles.
+
+Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce
+général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le
+commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on
+le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+ENFIN l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et
+une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut!
+accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis
+remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de
+retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer
+davantage.
+
+Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour
+se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se
+contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils
+n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de
+combattre.»
+
+L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui
+dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière
+avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement
+des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue,
+avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs
+venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on
+lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il
+calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé:
+caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante,
+souple et patiente, une guerre implacable.
+
+Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais
+redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire
+concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque
+individu, depuis le général jusqu'au soldat.
+
+On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses
+vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans
+son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air
+de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa
+nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au
+milieu des rues, on s'était cru sauvé.
+
+Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le
+vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes
+extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de
+son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à
+la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a
+conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa
+gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots
+destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre
+partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.
+
+Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de
+Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues.
+Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans
+cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa
+cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure
+que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la
+chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta
+à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air
+et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares
+obéirent et reculèrent étonnés.
+
+Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans
+incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens
+chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent
+paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car
+tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et
+vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi
+comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette
+audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives.
+
+Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter.
+Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup
+dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un
+vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce
+général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes
+de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment
+renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même,
+l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut
+là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un
+instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent.
+
+Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de
+lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger,
+devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant
+hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses
+conjurations, comme il en était expressément chargé.
+
+Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes
+jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures
+l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres
+intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de
+la paix, était transformé en places de guerre.
+
+Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à
+Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce
+village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les
+seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces
+signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la
+grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages:
+ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés
+de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un
+premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent
+jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre.
+
+Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette
+contrée avec ce coup d'oeil des conquérans, qui voit tout à la fois et
+sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les
+accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle,
+comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec
+toute son impétuosité.
+
+Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière
+ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à
+gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de
+fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi
+subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de
+ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la
+droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en
+laisse la gauche à découvert.
+
+Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche
+nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus
+considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que
+les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer
+en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk,
+qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on
+jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits
+les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et
+leurs ressauts.
+
+Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son
+expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur
+droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes,
+un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le
+disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible,
+puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc
+du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette
+redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer:
+Napoléon en donna l'ordre.
+
+Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'oeil d'un
+homme de génie!
+
+Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce
+furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite,
+Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée
+polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne
+impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes
+russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.
+
+Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée
+en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être
+défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.
+
+Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations
+servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri
+à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e
+marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la
+baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois
+fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé;
+mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.
+
+Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où
+était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le
+colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin
+fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant
+de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois
+divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois
+d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de
+Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout
+la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent,
+et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.
+
+En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de
+l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de
+quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que
+chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups
+incertain.
+
+Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la
+première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner
+tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu
+désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois
+cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe,
+mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer
+davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+L'EMPEREUR campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande
+route, la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt
+que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes,
+ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale,
+et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain
+inconnu, où rien n'était preparé; et où le bois manquait, sur-tout au
+centre et à la gauche.
+
+Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et
+l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et
+qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge
+dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de
+l'année sur les saisons pareilles de la vie.
+
+Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les
+officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement,
+et de combattre le froid et la faim; car leur vie était un combat
+continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que
+le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans
+l'obscurité ils ne se dérobassent. Murat en avait menacé; on crut
+plusieurs fois voir leurs feux pâlir; on s'imagina entendre des bruits
+de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.
+
+Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil
+du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre
+sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie
+générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts
+s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure,
+s'arrêtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait être décidé.
+
+L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer,
+entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le
+front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes,
+sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement, depuis la
+Moskowa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la
+Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'à Borodino; leur
+centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne.
+Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite
+inabordable.
+
+L'empereur s'en aperçoit sur le champ, et comme, par son éloignement,
+cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la
+néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur la grande route à la
+pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence
+pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë, est enourée par la Kologha
+et par un ravin profond et marécageux; sa crête élevée; sur laquelle
+grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement
+retranchée; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du
+centre des Russes, dont elle est l'extrémité.
+
+À sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le
+dominateur de cette plaine; il est couronné d'une redoute formidable,
+armée de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de
+front et à sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et
+large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de
+la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et
+recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-armée; puis
+elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de
+Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le
+centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie; couverte par
+retranchement.
+
+Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins
+élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à
+Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de
+bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur
+le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de
+Bagration.
+
+De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de
+développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser
+ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre,
+est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses
+rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont
+éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis
+que la redoute du 61e, celle que ce régiment a enlevée la veille,
+n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois
+de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à
+celle qui paraît terminer la ligne des Russes.
+
+Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de
+ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour
+de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller
+rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle
+doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est
+établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux
+hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.
+
+Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la
+dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un
+terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on
+pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de
+Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne
+put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois
+arrêtèrent ses pas et ses regards.
+
+Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène
+sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la
+faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle
+fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et
+refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.»
+
+L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois
+batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes
+russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre.
+Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes,
+s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel
+l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera
+l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.
+
+Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses
+feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y
+précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par
+Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt
+mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers
+efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors
+mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et
+presque enveloppés.
+
+Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur
+centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne
+d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces
+et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et
+ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui
+l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de
+Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la
+cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes,
+suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+IL était sur les hauteurs de Borodino, d'où il embrassait encore d'un
+dernier coup d'oeil tout le champ de bataille, et se confirmait dans son
+plan, quand Davoust accourut. Ce maréchal venait d'examiner la gauche
+des Russes d'autant plus soigneusement que c'était le terrain sur lequel
+il devait agir, et qu'il se défiait de ses yeux.
+
+Il demande à l'empereur «de lui laisser ses cinq divisions, fortes de
+trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowski, trop faible à lui
+seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il mettra cette masse en
+mouvement; il couvrira sa marche des dernières ombres de la nuit, et du
+bois auquel s'appuie l'aile gauche russe, qu'il dépassera en suivant la
+vieille route de Smolensk à Moskou; puis tout-à-coup, par une manoeuvre
+précipitée, il déployera quarante mille Français et Polonais sur le
+flanc et en arrière de cette aile. Là, tandis que l'empereur occupera le
+front des Moskovites par une attaque générale, lui, marchera violemment
+de redoute en redoute, de réserve en réserve, culbutant tout de la
+gauche à la droite sur la grande route de Mojaïsk, où finiront l'armée
+russe, la bataille et la guerre!»
+
+L'empereur écouta le maréchal attentivement; mais, après quelques
+minutes d'une silencieuse méditation, on entendit lui répondre: «Non!
+c'est un trop grand mouvement; il m'écarterait trop de mon but, et me
+ferait perdre trop de temps.»
+
+Cependant, le prince d'Eckmühl, convaincu, persévère, il s'engage à
+avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; il proteste
+qu'une heure après, la plus grande partie de son effet sera produit.
+Mais Napoléon, contrarié, l'interrompt brusquement par cette
+exclamation: «Ah! vous êtes toujours pour tourner l'ennemi; c'est une
+manoeuvre trop dangereuse!» Le maréchal, repoussé, se tut; puis il
+retourna à son poste, en murmurant contre une prudence qu'il trouvait
+intempestive, à laquelle il n'était pas accoutumé, et qu'il ne savait à
+quoi attribuer; à moins que les regards de tant d'alliés si peu sûrs,
+une armée tant affaiblie, une position si lointaine, et l'âge, n'eussent
+rendu Napoléon moins entreprenant.
+
+L'empereur, décidé, était rentré dans son camp, lorsque Murat, que les
+Russes ont tant de fois trompé, lui persuade qu'ils vont fuir encore
+avant de combattre. En vain Rapp, envoyé pour observer leur contenance,
+revient dire qu'il les a vus se retranchant de plus en plus; qu'ils sont
+nombreux, disposés, et qu'ils paraissent déterminés bien plus à
+attaquer, si on ne les prévient pas, qu'à se retirer. Murat s'obstine,
+et l'empereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de Borodino.
+
+De là, il aperçoit de longues et noires colonnes de troupes, couvrir la
+grande route, et se dérouler dans la plaine; puis de grands convois de
+voitures, de vivres et de munitions, enfin toutes les dispositions qui
+annoncent un séjour et une bataille. En ce moment même, et quoiqu'il se
+fût peu fait accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le feu de
+l'ennemi, il est reconnu par les batteries russes, et un coup de leur
+canon vient interrompre le silence de cette journée.
+
+Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si calme que le jour qui
+précéda cette grande bataille. C'était comme une chose convenue!
+Pourquoi se faire un mal inutile? le lendemain ne devait-il pas décider
+de tout? D'ailleurs, chacun avait besoin de se préparer; les différens
+corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions; ils avaient à
+reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus ou moins
+dérangé. Les généraux avaient à observer leurs dispositions réciproques
+d'attaque, de défense et de retraite, afin de les conformer l'une à
+l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible.
+
+Ainsi, près de commencer leur terrible lutte, ces deux grands colosses
+s'observaient attentivement, se mesuraient des yeux, et se préparaient
+en silence à un choc épouvantable.
+
+L'empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente
+pour en dicter l'ordre. Là, il médite sur la gravité de sa position. Il
+a vu les deux armées égales. Environ cent vingt mille hommes et six
+cents canons de chaque côté. Chez les Russes, l'avantage des lieux,
+d'une seule langue, d'un même uniforme, d'une seule nation combattant
+pour une même cause, mais beaucoup de troupes irrégulières et de
+recrues. Chez les Français, autant d'hommes, mais plus de soldats; car
+on vient de lui remettre la situation de ses corps: il a devant les yeux
+le compte de la force de ses divisions, et, comme il ne s'agit ici ni
+d'une revue, ni de distribution, mais d'un combat, cette fois les états
+n'en sont point enflés. Son armée était réduite, il est vrai, mais
+saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils, qui, venant de
+perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus mâles et
+plus prononcées.
+
+Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a
+trouvée silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou
+d'un grand étonnement; comme la nature au moment d'un grand orage, ou
+comme le sont les foules à l'instant d'un grand danger.
+
+Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espèce qu'il soit, et qu'il
+n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a
+mise dans une telle nécessité de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe à
+tout prix. La témérité de la position où il l'a poussée est évidente:
+mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Français
+pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de
+lui, ni du résultat général, quels que soient les malheurs particuliers.
+
+D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renommée,
+même sur leur curiosité; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a
+été, y recevoir les récompenses promises, la piller peut-être, et
+sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais
+quelque chose de plus ferme: une foi entière dans son étoile, dans son
+génie, la conscience de leur supériorité et cette fière assurance de
+vainqueurs devant des vaincus.
+
+Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave,
+franche; comme elle convenait à de telles circonstances, à des hommes
+qui n'en étaient pas à leur début, et qu'après tant de souffrances, on
+n'avait plus la prétention d'exalter.
+
+Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous, ou au véritable intérêt de
+chacun, ce qui est une même chose: il termine par la gloire, seule
+passion à laquelle il pût s'adresser dans ces déserts, dernier des
+nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours
+victorieux, éclairés par une civilisation avancée et par une longue
+expérience; enfin, de toutes les illusions généreuses, la seule qu'ils
+aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue
+admirable; elle était digne du chef et de l'armée: elle fit honneur à
+tous deux.
+
+«Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée.
+Désormais la victoire dépend de vous, elle nous est nécessaire, elle
+nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour
+dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à
+Vitepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre
+conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette
+grande bataille sous les murs de Moskou.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+AU milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi
+un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout
+et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et
+militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses
+popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens,
+héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la
+religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de
+Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux
+profanations des Français sacriléges.
+
+Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle
+extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule
+patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de
+l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de
+leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée,
+réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur
+indignation.
+
+Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique
+perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse
+leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du
+Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes,
+aux intempéries des saisons.»
+
+Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle
+leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et
+finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct
+chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux
+sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins
+distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par
+l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre
+de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des
+idées.
+
+Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils
+sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant
+que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout
+intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle,
+pour la mettre à leur brute et courte portée.
+
+Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de
+leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de
+fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent
+dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré.
+
+Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire,
+point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur
+ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat,
+que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant,
+les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient
+encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances
+du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes,
+persuadés que les véritables forces sont dans le coeur, et que c'est là
+l'armée céleste.
+
+Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le
+portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli
+comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance.
+Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon
+s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres;
+aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces
+préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière
+s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il
+appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant
+faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille
+privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au
+milieu d'un grand danger.
+
+Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille
+des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier
+qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur
+reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si
+incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il
+écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en
+Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout:
+mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.
+
+La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres,
+l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa
+le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on
+n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était
+encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait
+distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain
+matin, et en cas qu'il y eût bataille.
+
+Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le
+dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés,
+soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère
+sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des
+deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se
+fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette
+réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses
+pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour
+trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin,
+craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux
+grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres.
+Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.
+
+Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête
+appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les
+vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares,
+où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se
+plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à
+éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il
+rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof,
+et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la
+situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée
+se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il
+croit à la victoire?--Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!»
+Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes;
+j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou;
+les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous
+serons plus forts qu'avant la bataille.»
+
+Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie.
+Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner
+l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le
+même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui
+les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement,
+mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi
+tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.
+
+Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des
+nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente,
+l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre
+d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le
+reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui
+le dévore.
+
+Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le
+maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette
+nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a
+épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous
+les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+IL était cinq heures et demie du matin, quand Napoléon arriva près de la
+redoute, conquise le 5 septembre. Là, il attendit les premières lueurs
+du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut.
+L'empereur, le montrant à ses officiers, s'écria: «Voilà le soleil
+d'Austerlitz.» Mais il nous était contraire. Il se levait du côté des
+Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut
+alors que, dans l'obscurité, les batteries, avaient été placées hors de
+portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa
+faire: il semblait hésiter à rompre le premier ce terrible silence.
+
+L'attention de l'empereur était alors fixée sur sa droite, quand
+tout-à-coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt
+il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106e, vient de
+s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre,
+mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris
+de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes
+viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc.
+
+On ajouta, que déjà le général commandant cette brigade était tué, et
+que le 106e aurait été entièrement détruit si le 92e régiment,
+accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et
+ramené les débris.
+
+C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner à son aile gauche
+d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et
+voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il
+multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front
+une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.
+
+Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la
+vieille route de Moskou, avait donné devant lui le signal de l'attaque.
+Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes,
+jaillir des tourbillons de feu et de fumée suivi presque aussitôt d'une
+multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient
+l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les
+divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement
+sur la première redoute ennemie.
+
+La fusillade des Russes commence: les canons français ripostent seuls.
+L'infanterie marche sans tirer; elle se hâtait pour arriver sur le feu
+de l'ennemi et l'éteindre, mais Compans, général de cette colonne, et
+ses plus braves soldats tombent blessés; le reste, déconcerté,
+s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre, quand Rapp
+accourt remplacer Compans: il entraîne encore ses soldats, la baïonnette
+en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.
+
+Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint:
+c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui
+succède, tombe encore. Davoust lui-même est frappé: on porta Rapp à
+l'empereur, qui lui dit: «Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on
+la-haut?» L'aide-de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour
+achever. «Non, reprit Napoléon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la
+faire démolir, je gagnerai la bataille sans elle.»
+
+Alors Ney, avec ses trois divisions, réduits à dix mille hommes, se
+jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses
+feux; Ney se précipite. Le 57º régiment de Compans, se voyant soutenu,
+se ranime; par un dernier élan, il vient d'atteindre les retranchemens
+ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les
+pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57º
+s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant
+d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache à l'ennemi.
+
+Il était midi, la gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine
+ouverte, l'empereur ordonne à Murat de s'y porter avec sa cavalerie et
+d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les
+hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde
+ligne russe et des renforts, amenés par Bagawout et envoyés par
+Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient,
+s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français
+étaient encore dans le désordre de la victoire, ils s'étonnent et
+reculent.
+
+Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de
+Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste
+de l'armée; ils entrevirent, dans la poussière et la fumée, nos troupes
+qui rétrogradaient. À la direction de leur marche, ils les jugèrent
+ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils
+s'obstinèrent, augmenta le désordre.
+
+Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune; ils
+enveloppèrent Murat, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà
+même ils étendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se
+jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats
+incertains, s'abandonnant eux-mêmes et courant tout effarés autour du
+parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.
+
+La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns.
+Lui-même saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il élève et
+agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur
+première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps,
+Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis,
+trouble leurs rangs; ils lâchent prise. Murat enfin est dégagé et les
+hauteurs sont reconquises.
+
+Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre: il se précipite sur
+l'ennemi avec la cavalerie de Bruyère et de Nansouty, et, par des
+charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les
+pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la
+défaite entière de leur aile gauche.
+
+Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la
+gauche du centre des Russes, étaient encore intactes; les renforts que
+Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu
+dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrêtait leur victoire; il
+fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie
+en balaie le front: Friand, général de Davoust, le suivait avec son
+infanterie. Ce fut Dufour et le 15e léger qui les premiers gravirent
+contre cet escarpement. Ils délogèrent les Russes de ce village, dont
+les ruines étaient mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita
+de son succès, et l'assura, quoique blessé.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+CETTE action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il
+fallait s'y précipiter; mais Murat, Ney et Davoust étaient épuisés; ils
+s'arrêtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient
+demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation
+jusque-là inconnue: il se consulta longuement; enfin, après des ordres
+et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde il crut que la présence
+des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait,
+l'instant décisif ne lui paraissant pas venu.
+
+Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point espérer; il
+appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et
+jusqu'à la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, réforme sa
+ligne; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le prince
+Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo.
+Ses feux déchirent nos rangs; son attaque est violente, impétueuse,
+simultanée: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand
+effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempête; il ne s'agit
+plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.
+
+Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les
+premières charges, mais, assaillis par une grêle de balles et de
+mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la
+retraite. Dans cet instant critique, Murat court à lui, et, le
+saisissant au collet, il lui crie: «Que faites-vous?» Le colonel,
+montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond: «Vous
+voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.--Eh! j'y reste bien, moi!»
+s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le
+monarque, et reprit froidement: «C'est juste! Soldats, face en tête!
+allons nous faire tuer!»
+
+Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli à l'empereur pour demander
+du secours; cet officier montre les nuages de poussière que les charges
+de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque là tranquilles depuis leur
+conquête. Quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir
+aux pieds de Napoléon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et
+l'empereur promet sa jeune garde; mais à peine eut-elle fait quelques
+pas que lui-même cria de s'arrêter. Toutefois, le comte de Lobau la
+faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignemens.
+Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre.
+
+Heureusement, l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour
+prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour
+cette manoeuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna
+moins qu'il ne la permît. Mais bientôt elle lui parut si importante,
+qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il
+ait montré dans toute cette journée.
+
+On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince
+Eugène à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui
+est sûr c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche des Russes,
+échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille
+derrière Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il
+retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le
+pressaient: «qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'était pas
+encore commencée; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait
+dans tout; que c'était l'élément dont toutes choses se composaient; que
+rien n'était assez débrouillé.» Puis il demandait l'heure ajoutait:
+«que celle de sa bataille n'était pas encore venue; qu'elle commencerait
+dans deux heures.»
+
+Mais elle ne commença pas; on le vit toute cette journée s'asseoir ou se
+promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise
+le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il
+apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs; sans
+inquiétude, lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les
+siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une
+triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la
+perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire
+quelques pas, et se rasseoir encore.
+
+Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces
+grands chocs, on lui avait vu une activité calme; mais ici, c'était un
+calme lourd, une douleur molle, sans activité: quelques-uns crurent y
+reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations;
+d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur
+l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme,
+ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent
+avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs
+ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité,
+quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de
+place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin, il y eut
+qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie et à une
+forte indisposition.
+
+Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation,
+profitèrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de
+leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces
+de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se
+briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrière son
+infanterie.
+
+Celle-ci s'avançait pas masses épaisses, où d'abord nos boulets firent
+de larges et profondes trouées; et pourtant elles approchaient toujours,
+quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille.
+Des pelotons entiers tombaient à la fois; on voyait leurs soldats
+chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. À chaque instant,
+séparés par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux
+pieds.
+
+Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas
+reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au
+milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration
+ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs
+généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand
+art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans
+confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux
+heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un
+massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira
+le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis.
+
+Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de
+ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions
+s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite,
+qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau
+front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris
+de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.
+
+La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste
+des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le
+centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.
+
+Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney,
+Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la
+ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de
+l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les
+derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.
+
+Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une
+ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune
+garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle
+les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!»
+
+C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que,
+de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de
+Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de
+fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un
+taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les
+généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin
+il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider
+du sort de l'armée ennemie et de la guerre!»
+
+Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller
+voir encore et de revenir lui rendre compte.
+
+Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que
+l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de
+ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un
+instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer
+la première!»
+
+Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la
+distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon
+et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats
+qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à
+Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire
+donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce
+fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande
+redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.
+
+Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce
+l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à
+la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le
+regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces
+épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit,
+Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure,
+éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de
+bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée
+que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par
+lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout
+l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux
+pour lui!»
+
+Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir,
+la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois,
+descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans
+l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une
+toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la
+fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son
+tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de
+sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double
+poids de la fatigue et de la fièvre.
+
+Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après
+Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix
+basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de
+faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a
+une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre
+n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur
+remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+CEPENDANT, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince
+Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la
+Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes
+avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins
+profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés
+de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces
+crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la
+nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de
+cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de
+Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.
+
+Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la
+veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à
+la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu
+représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé
+de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en
+tête et la première au danger.
+
+Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut
+courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers
+assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à
+passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que
+plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant
+plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand
+n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard,
+Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.
+
+D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on
+ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille
+devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel
+avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y
+manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers
+coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour
+presser son attaque.
+
+Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes
+parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une
+résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment fut
+chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général
+percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent
+plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul
+point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les
+Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et
+sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté
+du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a
+d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu.
+
+Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait
+de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant
+sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa
+position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que
+c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort,
+que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour
+tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent
+de sa gauche, détournèrent son attention.
+
+Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques
+tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et,
+secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette
+troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre
+à la tête d'une attaque décisive.
+
+C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il
+régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se
+plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au
+prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande
+plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs
+retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.»
+
+L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de
+cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui
+était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit
+près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le
+maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta
+tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le
+jugerait convenable.
+
+Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de
+toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais
+seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de
+se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points
+d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.
+
+Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc
+gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de
+Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les
+aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi,
+leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!»
+
+Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer
+jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que
+la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera
+subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette
+terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.
+
+Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il
+part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant
+subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la
+redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son
+tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte.
+Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord
+saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes
+qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru
+impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous
+retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en
+ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit
+rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour
+remercier et refuser.
+
+Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi
+était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan;
+tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa
+crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers
+sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues
+françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir
+dans cette position.
+
+Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent;
+on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans
+cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux;
+et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient
+élevés.
+
+On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux
+des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils
+s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande
+route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur
+refuge.
+
+De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous
+avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes
+haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et
+derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats
+à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent
+plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi
+qu'ils contenaient.
+
+Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il
+y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit
+successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès
+pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par
+la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles
+étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de
+l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et
+Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre.
+L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le
+jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.
+
+Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea
+lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de
+bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les
+balles nous disputaient encore.
+
+Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de
+Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa
+voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence;
+puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière
+cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était,
+depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les
+vicissitudes de cette terrible journée.
+
+En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin
+avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau
+ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de
+garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait;
+qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le
+rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui
+recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ
+de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de
+n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+QUAND il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une
+grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux
+encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant
+poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui
+poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la
+fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert
+ses dernières faveurs?
+
+En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné.
+Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un
+frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables.
+Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans
+Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées
+pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est
+silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs.
+
+Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais
+leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.
+
+Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas
+éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée
+ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la
+surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur
+immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée.
+
+Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été
+exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche
+d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui
+avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette
+distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien
+que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable
+à conserver.
+
+En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de
+bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour
+vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même
+qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa
+puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il
+semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est
+pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation
+de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille
+hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.
+
+Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes
+qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre
+les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le
+combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était
+favorable, pour se continuer successivement de front et à force
+d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans
+ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc
+tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante,
+épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger
+d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple
+furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses
+ressources?»
+
+On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il
+n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne
+concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et
+Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à
+lui conseiller la retraite.
+
+Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant
+de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent
+alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt:
+«La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par
+rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs
+d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un
+temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même
+je devrai m'arrêter.»
+
+Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques
+clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans
+la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux
+armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta
+immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus
+d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le
+champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille.
+On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de
+Kolotskoï.
+
+Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les
+régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il
+s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui
+eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les
+villages environnans.
+
+L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut
+d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie
+froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine
+bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et
+sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi
+des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs
+compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus
+grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point
+de récits; une morne taciturnité.
+
+On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et
+quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau.
+Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de
+poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de
+cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de
+l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans
+cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun
+jugeait de la position de tous.
+
+Les soldats français ne s'y trompent guère; ils s'étonnaient de voir
+tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés et si peu de
+prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nombre de
+ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des
+vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon
+ordre, fier, et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de
+bataille. Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais
+aux Russes pour se battre?
+
+Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne
+pouvions en garder. Était-ce donc la conquérir! L'étroit et long sillon
+que nous tracions si péniblement depuis Kowno, à travers des sables et
+des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un
+vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal armés
+pour l'effacer.
+
+En effet, ils allaient enlever derrière l'armée nos blessés et nos
+maraudeurs. Cinq cents traîneurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il
+est vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, feignirent de
+prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidèrent à faire de nouvelles
+captures, jusqu'au moment où, se trouvant avec leurs nouveaux
+prisonniers en nombre assez considérable, ils se réunirent tout-à-coup,
+et se débarrassèrent de leurs ennemis trop confians.
+
+L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était
+tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles
+paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il
+semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivans.
+
+Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour
+suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha
+un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme
+sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il
+se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins
+qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua
+que ce n'était qu'un Russe; mais il reprit vivement, «qu'il n'y avait
+plus d'ennemis après la victoire, mais seulement des hommes!» Puis il
+dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux
+qu'on entendait crier de toutes parts.
+
+On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, où la plupart des
+nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour
+être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en
+gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère, c'étaient les plus
+jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou
+sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient
+qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces
+malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié
+cruelle d'achever.
+
+Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras),
+parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de
+le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de
+souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux
+mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'ame reste
+entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui
+ne peut pas plus sentir que penser.
+
+On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement
+des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de
+ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert
+par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur
+jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis
+s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus
+prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement.
+
+Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié. Mais il
+est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les
+Français: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils
+souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit,
+ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis
+par le climat.
+
+Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante
+illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et
+ramasser quelques canons démontés: sept à huit cents prisonniers et une
+vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire
+incomplète.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+EN même temps, Murat poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk: la
+route qu'elle découvrit en se retirant, était nette et sans un seul
+débris d'hommes, de chariots, ou de vêtemens. On trouva tous leurs morts
+enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts.
+
+Murat, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître; il envoya dire à
+l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrière-garde russe avait pris
+position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait
+sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les
+routes de Moskou et de Kalougha.
+
+Peut-être Kutusof hésitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous
+laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva.
+D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne coucher qu'à quatre
+lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de
+désencombrer la route derrière eux, et de déblayer leurs débris.
+
+Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille; ce
+qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi à la lenteur que nous
+avions mise à quitter le champ de Borodino, et à une profonde ravine qui
+se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperçut pas cet
+obstacle; un de ses officiers, le général Dery, le devina. Il alla
+reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les
+baïonnettes russes.
+
+Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie
+militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait
+avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces
+portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain
+l'impossibilité; il lui-montrait cette armée sur la hauteur opposée, qui
+commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste de nos cavaliers était prêt
+à s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emporté, répétait «qu'il fallait
+qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!»
+Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres,
+lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder
+l'exécution, afin de lui donner le temps de réfléchir, et qu'un
+contre-ordre prévu pût arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas
+toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en
+épuisant ses canons sur des Cosaques ivres et épars, dont il était
+presque environné, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages
+hurlemens.
+
+Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la
+veille: Belliard y fut blessé; ce général, qui depuis manqua beaucoup à
+Murat, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie: elle
+était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murat
+ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui.
+
+Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit,
+et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk,
+marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle
+absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les
+boulets qui arrivaient jusqu'à lui.
+
+Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et
+la ville, et derrière, les feux d'une armée de cinquante mille hommes.
+Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de
+découragement de l'ennemi; il y parut insensible; il écouta les rapports
+d'un air affaissé et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un
+village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis.
+
+L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-être la
+Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa:
+son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de
+leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande
+bataille! un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès
+la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre
+ardente brûla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accablé
+pendant le combat; cette souffrance arrêta ses pas et enchaîna son génie
+pendant les cinq jours qui suivirent: après avoir préservé Kutusof d'une
+ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes
+de son armée, et de les dérober à notre poursuite.
+
+Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte; mais en deçà,
+l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et
+qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour
+la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger:
+ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement
+des morts, qu'il fallut jeter par les fenêtres pour se mettre à couvert,
+et des mourans qu'on réunit dans un même lieu.
+
+Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient
+pas osé incendier ces habitations; toutefois, leur humanité, qui n'avait
+pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les
+premiers Français qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de
+sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une
+partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés.
+
+Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33e
+gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie
+occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de
+Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui,
+sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de
+cavaliers russes. Tout-à-coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs
+escadrons ennemis s'ébranlèrent: un instant leur suffit pour envelopper
+ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de
+tous côtés; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et
+d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous
+les yeux.
+
+Une exclamation générale de douleur s'éleva de tous les rangs de
+l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'oeil fixe, suivait tous
+les mouvemens de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses
+compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et
+demandaient à marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou
+croisaient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à
+portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on
+combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres
+conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.
+
+Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire
+de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres
+tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En
+effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces
+tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce
+coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand
+tout-à-coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la
+cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter, pour
+éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce
+peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille, dont il
+occupait à peine quelques pieds.
+
+Dès que les Russes virent qu'on manoeuvrait sérieusement pour les
+attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme
+après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain
+d'un si grand désastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de
+Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigèrent à tout hasard
+sur Moskou.
+
+Ils marchèrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain
+pilé, sans trouver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée russe.
+Celle-ci, quoique son infanterie ne formât plus qu'une seule masse toute
+confuse, n'abandonna pas un débris: tant il y avait d'amour-propre
+national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le détail de cette
+armée, et tant nous fûmes dépourvus de toute espèce de renseignemens,
+comme de ressources, dans ce pays désert et tout ennemi.
+
+L'armée d'Italie s'avançait à quelques lieues sur la gauche de la grande
+route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre:
+mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua sur nos soldats, comme
+un désespéré; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus
+de patrie, et que la vie lui était odieuse; on voulut pourtant la lui
+laisser, mais comme il s'efforçait de l'ôter aux soldats qui
+l'entouraient, la pitié fit place à la colère, et on le satisfit.
+
+Vers Krymskoïe, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut bien établie
+dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard,
+dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit
+d'abord convenir Murat de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de
+la poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea
+Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de
+la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux
+mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la
+bataille; et Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéirait plus
+à Murat.
+
+Car c'était par des lettres que les généraux d'avant-garde
+communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à
+Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre
+ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent
+lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept
+personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur
+différens papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques
+difficultés, il s'expliquait par signes.
+
+Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les
+généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui
+fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il
+interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation: «Huit jours de
+Mosckou, et il n'y paraîtra plus.»
+
+Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette
+capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive, avait affaibli
+son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le maréchal
+Victor, montrèrent sa détresse. «L'ennemi, attaqué au coeur, ne s'amuse
+plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout,
+bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés, sur Smolensk, pour
+pouvoir de là venir à Moskou.»
+
+Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il dérobait la
+vue à son armée, Davoust pénétra jusqu'à lui; ce fut pour s'offrir
+encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde,
+promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le
+forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de
+ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation
+l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère.
+
+Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie; qu'elle ne
+s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il
+l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à
+deux journées de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y
+attachait, ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de
+partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la
+Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE ***
+
+***** This file should be named 19972-8.txt or 19972-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/9/7/19972/
+
+Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+ The Project Gutenberg eBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-armée pendant l'année 1812; Tome I, by M. le général comte de Ségur
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée
+pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812
+ Tome I
+
+Author: Général Comte de Ségur
+
+Release Date: November 29, 2006 [EBook #19972]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
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+
+<table summary="note" border="0" cellpadding="10" style="background-color: #C0C0C0;">
+ <tr>
+ <td valign="top">
+ Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conserv&eacute;e.</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<h2>HISTOIRE</h2>
+<h1>DE NAPOL&Eacute;ON</h1>
+<h3>ET</h3>
+<h2>DE LA GRANDE-ARM&Eacute;E</h2>
+<p class="center">PENDANT L'ANN&Eacute;E 1812;<br /><br />
+par</p>
+
+<p class="script">M. le g&eacute;n&eacute;ral comte de S&eacute;gur.</p>
+
+<p class="quote">Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
+incipiam.........</p>
+
+<p class="quote">Virg.</p>
+
+<h3>TOME PREMIER.</h3>
+
+<h3>BRUXELLES,</h3>
+
+<p class="center">ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,</p>
+
+<p class="center">RUE DE LA MONTAGNE, N&ordm; 1015.</p>
+
+<p class="center">1825.</p>
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><a name="toc" id="toc"></a></p>
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0" style="margin-left: 2%;">
+<tr><td><a href="#LIVRE_PREMIER"><b>LIVRE PREMIER.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_SECOND"><b>LIVRE SECOND.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ib"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_TROISIEME"><b>LIVRE TROISI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ic"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_QUATRIEME"><b>LIVRE QUATRI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Id"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVd"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vd"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_CINQUIEME"><b>LIVRE CINQUI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ie"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIe"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIe"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_SIXIEME"><b>LIVRE SIXI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_If"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIIf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IXf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Xf"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE X.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_SEPTIEME"><b>LIVRE SEPTI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ig"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IXg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Xg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE X.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIIIg"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XIII.</b></a><br /><br />
+<a href="#FOOTNOTES"><b>NOTES</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="script">Aux V&eacute;t&eacute;rans<br /> de<br /> la Grande-Arm&eacute;e.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mes Compagnons,</p>
+
+<p>J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-arm&eacute;e et de son chef
+pendant l'ann&eacute;e 1812. J'adresse ce tableau &agrave; ceux d'entre vous que les
+glaces du nord ont d&eacute;sarm&eacute;s, et qui ne peuvent plus servir la patrie que
+par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arr&ecirc;t&eacute;s dans
+votre noble carri&egrave;re, vous existez plus encore dans le pass&eacute; que dans le
+pr&eacute;sent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne
+vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le
+plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si ch&egrave;rement
+achet&eacute;. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurit&eacute;, les regards de
+l'homme d&eacute;chu se tournent involontairement vers l'&eacute;clat de son existence
+pass&eacute;e, m&ecirc;me lorsque cette lueur brille sur l'&eacute;cueil o&ugrave; se brisa sa
+fortune, et quand elle &eacute;claire les d&eacute;bris du plus grand des naufrages.</p>
+
+<p>Moi-m&ecirc;me, je l'avouerai, un sentiment irr&eacute;sistible me ram&egrave;ne sans cesse
+vers cette d&eacute;sastreuse &eacute;poque de nos malheurs publics et priv&eacute;s. Je ne
+sais quel triste plaisir ma m&eacute;moire trouve &agrave; contempler et &agrave; reproduire
+les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laiss&eacute;es. L'ame
+aussi est-elle donc fi&egrave;re de ses profondes et nombreuses cicatrices? se
+pla&icirc;t-elle &agrave; les montrer? est-ce une possession dont elle doive
+s'enorgueillir? ou plut&ocirc;t, apr&egrave;s le d&eacute;sir de conna&icirc;tre, son premier
+besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire
+&eacute;prouver, sont-ce l&agrave; les plus puissans mobiles de notre ame?</p>
+
+<p>Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entra&icirc;ne, je
+c&egrave;de au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai &eacute;prouv&eacute;es dans
+le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler, &agrave; rassembler avec ordre, et &agrave; r&eacute;sumer mes souvenirs &eacute;pars et
+confondus. Compagnons, j'invoque aussi les v&ocirc;tres! ne laissez pas se
+perdre de si grands souvenirs, achet&eacute;s si cher, et qui sont pour nous le
+seul bien que le pass&eacute; laisse &agrave; l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis,
+vous tomb&acirc;tes avec plus de gloire qu'ils ne se relev&egrave;rent. Sachez donc
+&ecirc;tre vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonn&eacute;s de toutes
+les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de
+capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute
+un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il d&eacute;pend de vous d'en
+faire un noble usage. Dictez &agrave; l'histoire vos souvenirs; la solitude et
+le silence du malheur sont favorables &agrave; ses travaux; et qu'enfin la
+v&eacute;rit&eacute;, toujours pr&eacute;sente aux longues nuits de l'adversit&eacute;, &eacute;claire des
+veilles qui ne soient pas infructueuses.</p>
+
+<p>Pour moi, j'userai du privil&egrave;ge, tant&ocirc;t cruel, tant&ocirc;t glorieux, de dire
+ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-&ecirc;tre avec un soin trop scrupuleux
+jusqu'aux moindres d&eacute;tails: mais j'ai cru que rien n'&eacute;tait minutieux
+dans ce prodigieux g&eacute;nie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous
+ne saurions pas jusqu'o&ugrave; peut aller la force, la gloire et l'infortune
+de l'homme.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>HISTOIRE</h2>
+<h1>DE NAPOL&Eacute;ON</h1>
+<h3>ET</h3>
+<h2>DE LA GRANDE-ARM&Eacute;E</h2>
+<p class="center">PENDANT L'ANN&Eacute;E 1812;</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Depuis</span> 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Ni&eacute;men &eacute;tait franchi, et
+ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions &agrave; Tilsitt, aux
+d&eacute;pens de la Prusse, de la Su&egrave;de et de la Turquie, Napol&eacute;on n'avait
+gagn&eacute; qu'Alexandre. Ce trait&eacute; &eacute;tait le r&eacute;sultat de la d&eacute;faite de la
+Russie, et la date de sa soumission au syst&egrave;me continental. Il
+attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et
+l'int&eacute;r&ecirc;t, que tous comprennent.</p>
+
+<p>Par le syst&egrave;me continental, Napol&eacute;on avait d&eacute;clar&eacute; une guerre &agrave; mort aux
+Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle
+de la France. Ce syst&egrave;me repoussait du continent toutes les
+marchandises, ou anglaises, ou qui avaient pay&eacute; un droit quelconque &agrave;
+l'Angleterre. Il ne pouvait r&eacute;ussir que par un accord unanime: on ne
+devait l'esp&eacute;rer que d'une domination unique et universelle.</p>
+
+<p>D'ailleurs la France s'&eacute;tait ali&eacute;n&eacute; les peuples par ses conqu&ecirc;tes, et
+les rois par sa r&eacute;volution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus
+avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns
+eussent &eacute;t&eacute; faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous
+lui fussent soumis, ou elle &agrave; tous.</p>
+
+<p>C'est ainsi que son chef, entra&icirc;n&eacute; par sa position, et pouss&eacute; par son
+caract&egrave;re entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul ma&icirc;tre
+de l'Europe, en &eacute;crasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le
+contenait avec tant de peine que d&eacute;j&agrave; il commen&ccedil;ait &agrave; lui &eacute;chapper de
+toutes parts. Les immenses pr&eacute;paratifs que n&eacute;cessitait une si lointaine
+entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes,
+de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce
+cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre
+l'Orient, tout annon&ccedil;ait &agrave; l'Europe que ses deux plus grands colosses
+&eacute;taient pr&egrave;s de se mesurer.</p>
+
+<p>Mais, pour atteindre la Russie, il fallait d&eacute;passer l'Autriche,
+traverser la Prusse, et marcher entre la Su&egrave;de et la Turquie: une
+alliance offensive avec ces quatre puissances &eacute;tait donc indispensable.
+L'Autriche &eacute;tait soumise &agrave; l'ascendant de Napol&eacute;on, et la Prusse &agrave; ses
+armes; il n'eut qu'&agrave; leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y
+pr&eacute;cipita d'elle-m&ecirc;me: il y poussa facilement la Prusse.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins la premi&egrave;re s'y jeta sans aveuglement. Situ&eacute;e entre les deux
+colosses du nord et de l'ouest, elle se plut &agrave; les voir aux prises;
+elle esp&eacute;ra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force
+s'accro&icirc;trait de leur &eacute;puisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente
+mille hommes &agrave; la France: mais elle leur pr&eacute;para en secret de prudentes
+instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour
+indemnit&eacute; de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la
+Gallicie. Toutefois elle admit la possibilit&eacute; &agrave; venir de la cession
+d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle e&ucirc;t re&ccedil;u en
+d&eacute;dommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du trait&eacute; secret en
+fait foi.</p>
+
+<p>Ainsi le succ&egrave;s de la guerre ne d&eacute;pendit pas de la cession de la
+Gallicie, et des m&eacute;nagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour
+cette possession. Napol&eacute;on aurait donc pu, d&egrave;s son entr&eacute;e &agrave; Wilna,
+proclamer ouvertement la lib&eacute;ration de toute la Pologne, au lieu de
+tromper son attente, de l'&eacute;tonner, de l'atti&eacute;dir par des paroles
+incertaines.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de
+politique comme de guerre, sont d&eacute;cisifs, auxquels tout se rattache et
+sur lesquels il faut s'opini&acirc;trer. Mais, soit que Napol&eacute;on compt&acirc;t trop
+sur l'ascendant de son g&eacute;nie, sur la force de son arm&eacute;e et sur la
+faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derri&egrave;re lui,
+il cr&ucirc;t une guerre si lointaine trop dangereuse &agrave; faire lentement et
+m&eacute;thodiquement; soit, comme lui-m&ecirc;me va le dire, incertitude sur le
+succ&egrave;s de son entreprise, il n&eacute;gligea ou n'osa point encore se d&eacute;cider &agrave;
+proclamer la lib&eacute;ration du pays qu'il venait affranchir.</p>
+
+<p>Et cependant il avait envoy&eacute; un ambassadeur &agrave; sa di&egrave;te. Lorsqu'on lui
+fit observer cette contradiction, il r&eacute;pliqua &laquo;que cette nomination
+&eacute;tait un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis
+que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.&raquo; Aussi
+ne l'a-t-on entendu r&eacute;pondre &agrave; l'enthousiasme lithuanien que par des
+paroles &eacute;vasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps &agrave; corps
+jusque dans Moskou.</p>
+
+<p>Il n&eacute;gligea m&ecirc;me de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles
+arm&eacute;es ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par
+leur insurrection fortement organis&eacute;e, une base solide d'op&eacute;ration.
+Accoutum&eacute; aux voies courtes, &agrave; des coups de foudre, il voulut s'imiter
+lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; la diff&eacute;rence des lieux et des circonstances: car telle
+est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou
+des autres, ou de lui-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire, dans ce dernier cas, celui des
+grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-m&ecirc;me;
+aussi est-ce par leur c&ocirc;t&eacute; le plus fort que ces hommes extraordinaires
+p&eacute;rissent!</p>
+
+<p>Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'&eacute;tait pr&eacute;par&eacute; une
+arm&eacute;e de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'&eacute;tait avoir
+assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout
+sacrifier pour arriver &agrave; cette victoire, c'est par elle qu'il voulut
+arriver &agrave; tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait &ecirc;tre
+son but. Il la rendit ainsi trop n&eacute;cessaire: elle ne l'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; que
+trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle
+responsabilit&eacute;, qu'il la fit pressante et indispensable. De l&agrave; sa
+pr&eacute;cipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si
+critique.</p>
+
+<p>Au reste, qu'on ne se presse point de juger un g&eacute;nie aussi grand et
+aussi universel: bient&ocirc;t on l'entendra lui-m&ecirc;me; on verra combien de
+n&eacute;cessit&eacute;s le pr&eacute;cipit&egrave;rent, et qu'en admettant m&ecirc;me que la rapidit&eacute; de
+son exp&eacute;dition ait &eacute;t&eacute; t&eacute;m&eacute;raire, le succ&egrave;s l'aurait vraisemblablement
+couronn&eacute;e, si l'affaiblissement pr&eacute;coce de sa sant&eacute; e&ucirc;t laiss&eacute;, aux
+forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conserv&eacute;e
+son esprit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Quant</span> &agrave; la Prusse, dont Napol&eacute;on &eacute;tait le ma&icirc;tre, on ne sait si ce fut
+son incertitude sur le sort qu'il lui r&eacute;servait, ou sur l'&eacute;poque de la
+guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui
+proposait, et dont il dicta lui-m&ecirc;me les, conditions en 1812.</p>
+
+<p>Son &eacute;loignement pour Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume &eacute;tait remarquable. On avait
+souvent entendu Napol&eacute;on reprocher au cabinet prussien ses trait&eacute;s avec
+la r&eacute;publique fran&ccedil;aise. &laquo;C'&eacute;tait, disait-il, avoir abandonn&eacute; la cause
+des rois.&raquo;. Selon lui, &laquo;les n&eacute;gociations de la cour de Berlin avec le
+directoire d&eacute;celaient une politique timide, int&eacute;ress&eacute;e, sans noblesse,
+qui sacrifiait sa dignit&eacute; et la cause g&eacute;n&eacute;rale des tr&ocirc;nes &agrave; de petits
+agrandissemens.&raquo; Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le trac&eacute;
+des fronti&egrave;res prussiennes, il s'irritait de les voir encore si
+&eacute;tendues, et s'&eacute;criait: &laquo;Se peut-il que j'aie laiss&eacute; &agrave; cet homme tant de
+pays!&raquo;</p>
+
+<p>Cette aversion pour un prince pacifique et doux &eacute;tonnait. Comme rien
+dans Napol&eacute;on n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les
+causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier
+consul &eacute;prouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens
+par l'interm&eacute;diaire du roi de Prusse: ils croient que Napol&eacute;on; s'en
+prit au m&eacute;diateur de l'inutilit&eacute; de sa m&eacute;diation. D'autres l'attribuent
+&agrave; l'enl&egrave;vement de l'agent anglais Rumbolt, que Napol&eacute;on fit saisir &agrave;
+Hambourg, et que Fr&eacute;d&eacute;ric, protecteur de la neutralit&eacute; du nord de
+l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-l&agrave; une correspondance secr&egrave;te
+avait li&eacute; Fr&eacute;d&eacute;ric et Napol&eacute;on; elle &eacute;tait si intime qu'ils se
+confiaient jusqu'&agrave; des d&eacute;tails de leur int&eacute;rieur: cet &eacute;v&eacute;nement la fit,
+dit-on, cesser.</p>
+
+<p>Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et
+l'Angleterre cherchaient encore vainement &agrave; engager Fr&eacute;d&eacute;ric dans leur
+troisi&egrave;me coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes,
+la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excit&eacute;s
+par l'ardeur de faire valoir l'h&eacute;ritage de gloire que leur avait laiss&eacute;
+le grand Fr&eacute;d&eacute;ric, ou par le d&eacute;sir d'effacer la honte de la campagne de
+1792, s'unissaient au v&oelig;u de ces trois puissances; mais la politique
+pacifique de Fr&eacute;d&eacute;ric et de son ministre Haugwitz leur r&eacute;sistait, quand
+la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un
+corps fran&ccedil;ais, exasp&eacute;ra tellement toutes les passions prussiennes, que
+leur cri de guerre pr&eacute;valut.</p>
+
+<p>Alexandre &eacute;tait alors en Pologne; on l'appelle &agrave; Postdam; il y court,
+et, le 3 novembre 1805, il engage Fr&eacute;d&eacute;ric dans la troisi&egrave;me coalition.
+Aussit&ocirc;t l'arm&eacute;e prussienne s'&eacute;loigne des fronti&egrave;res russes, et M. de
+Haugwitz se rend &agrave; Br&uuml;nn pour en menacer Napol&eacute;on. Mais la bataille
+d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours apr&egrave;s, l'habile
+ministre, s'&eacute;tant agilement retourn&eacute; vers le vainqueur, signe avec lui
+le partage des fruits de la victoire.</p>
+
+<p>Cependant Napol&eacute;on dissimule son m&eacute;contentement; car il a son arm&eacute;e &agrave;
+r&eacute;organiser, le grand-duch&eacute; de Berg &agrave; donner &agrave; Murat son beau-fr&egrave;re,
+Neufch&acirc;tel &agrave; Berthier, Naples &agrave; conqu&eacute;rir pour son fr&egrave;re Joseph, la
+Suisse &agrave; m&eacute;diatiser, le corps germanique &agrave; dissoudre, la conf&eacute;d&eacute;ration
+du Rhin &agrave; former: il veut s'en faire d&eacute;clarer protecteur; changer en un
+royaume la r&eacute;publique hollandaise et la donner &agrave; son fr&egrave;re Louis; c'est
+pourquoi, le 15 d&eacute;cembre, il a c&eacute;d&eacute; le Hanovre &agrave; la Prusse, en &eacute;change
+d'Anspach, de Cl&egrave;ves et de Neufch&acirc;tel.</p>
+
+<p>D'abord la possession du Hanovre s&eacute;duisit Fr&eacute;d&eacute;ric; mais, quand il
+fallut signer, sa pudeur h&eacute;sita: il ne voulut accepter cette province
+qu'&agrave; demi et comme un d&eacute;p&ocirc;t. Napol&eacute;on, ne put concevoir une politique si
+timide. &laquo;Ce prince, s'&eacute;cria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la
+guerre? Me pr&eacute;f&egrave;re-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se
+pr&eacute;pare? m&eacute;prise-t-on mon alliance?&raquo; Cette supposition l'indigne, et le
+8 mars, par un nouveau trait&eacute;, il force, Fr&eacute;d&eacute;ric &agrave; d&eacute;clarer la guerre &agrave;
+l'Angleterre, &agrave; s'emparer du Hanovre, et &agrave; recevoir des garnisons
+fran&ccedil;aises dans <i>Wesel</i> et dans <i>Hameln</i>.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exasp&egrave;rent; ils
+reprochent &agrave; leur roi de s'&ecirc;tre laiss&eacute; vaincre sans avoir os&eacute; combattre,
+et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appel&eacute;s &agrave;
+triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent
+le ministre de Napol&eacute;on: ils ont aiguis&eacute; leurs armes sur le seuil de sa
+porte; Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me, ils l'outragent. Leur reine elle-m&ecirc;me, si
+brillante de gr&acirc;ces et d'attraits, rev&ecirc;t un habit de guerre; leurs
+princes, l'un d'eux sur-tout, dont la d&eacute;marche et les traits, dont
+l'intr&eacute;pidit&eacute; et l'esprit semblent leur promettre un h&eacute;ros, s'offrent &agrave;
+les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous
+leurs esprits.</p>
+
+<p>On assure qu'en m&ecirc;me temps des hommes, ou perfides, ou abus&eacute;s, ont
+persuad&eacute; &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric que Napol&eacute;on est forc&eacute; de se montrer pacifique, que
+ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite
+perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du
+Hanovre, qu'il veut reprendre &agrave; la Prusse. Fr&eacute;d&eacute;ric, entra&icirc;n&eacute; par le
+mouvement g&eacute;n&eacute;ral, laisse enfin &eacute;clater toutes ces passions. Son arm&eacute;e
+s'avance, il en menace Napol&eacute;on, et quinze jours apr&egrave;s il n'a plus
+d'arm&eacute;e, plus de royaume; il fuit seul, et Napol&eacute;on date de Berlin ses
+d&eacute;crets contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>La Prusse humili&eacute;e et conquise, il devint impossible &agrave; Napol&eacute;on de s'en
+dessaisir; elle se serait rang&eacute;e sous le canon des Russes. Ne pouvant la
+gagner, comme la Saxe, par un grand acte de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, il restait &agrave; la
+d&eacute;naturer, en la divisant: et cependant, soit piti&eacute;, soit effet de la
+pr&eacute;sence d'Alexandre, il ne se d&eacute;cida pas &agrave; la d&eacute;membrer. Cette position
+&eacute;tait fausse, comme la plupart de celles o&ugrave; l'on s'arr&ecirc;te en chemin;
+Napol&eacute;on ne tarda pas &agrave; le sentir, et quand il s'&eacute;criait, &laquo;Se peut-il
+que j'aie laiss&eacute; &agrave; cet homme tant de pays!&raquo; c'est que vraisemblablement
+il ne pardonnait pas &agrave; la Prusse la protection d'Alexandre: il la
+ha&iuml;ssait, s'y sentant ha&iuml;.</p>
+
+<p>En effet, les &eacute;tincelles d'une haine jalouse et impatiente &eacute;chappaient &agrave;
+la jeunesse prussienne, qu'exaltait une &eacute;ducation patriotique, lib&eacute;rale
+et mystique. C'&eacute;tait au milieu d'elle que s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e une puissance
+formidable contre celle de Napol&eacute;on: elle se composait de tout ce que sa
+victoire avait d&eacute;daign&eacute; ou offens&eacute;; elle avait toutes les forces des
+faibles et des opprim&eacute;s, le droit naturel, le myst&egrave;re, le fanatisme, la
+vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces
+morales &eacute;chappaient &agrave; la puissance mat&eacute;rielle de Napol&eacute;on. Anim&eacute;e de cet
+esprit de secte ardent, d&eacute;vou&eacute;, infatigable, elle &eacute;piait tous les
+mouvemens de son ennemi, tous ses c&ocirc;t&eacute;s faibles, se glissait dans tous
+les intervalles de sa puissance; et, se tenant pr&ecirc;te &agrave; saisir toutes les
+occasions, elle savait attendre avec ce caract&egrave;re patient et flegmatique
+des Allemands, cause de leur d&eacute;faite, et contre lequel s'usait notre
+victoire.</p>
+
+<p>Cette vaste conspiration &eacute;tait celle des <i>amis de la vertu</i>
+<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Son chef, c'est-&agrave;-dire celui qui vint &agrave; propos pour donner une
+expression pr&eacute;cise, une direction de l'ensemble &agrave; toutes ces volont&eacute;s,
+fut <i>Stein</i>. Peut-&ecirc;tre Napol&eacute;on e&ucirc;t-il pu le gagner, il pr&eacute;f&eacute;ra le
+punir. Son plan venait d'&ecirc;tre d&eacute;couvert par un de ces hasards auxquels
+la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations
+sont dans les int&eacute;r&ecirc;ts, dans les passions, et jusque dans les
+consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se
+communiquer, ou plut&ocirc;t tout est communication; c'est une sympathie
+g&eacute;n&eacute;rale et simultan&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce foyer r&eacute;pandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait
+la puissance de Napol&eacute;on dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'&eacute;tendait
+jusqu'en Italie, et mena&ccedil;ait toute son existence. D&eacute;j&agrave; l'on avait pu
+voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes
+ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, m&ecirc;me avant le malheur
+d'Esslingen, c'&eacute;taient des Prussiens qui, les premiers, avaient os&eacute;
+lever contre Napol&eacute;on l'&eacute;tendard de l'ind&eacute;pendance. Il les avait fait
+jeter dans les fers destin&eacute;s aux gal&eacute;riens: tant ce cri de r&eacute;volte, qui
+r&eacute;pondait &agrave; celui des Espagnols, et pouvait devenir g&eacute;n&eacute;ral, lui avait
+paru important &agrave; &eacute;touffer.</p>
+
+<p>Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre
+la France et la Russie obligeait Napol&eacute;on &agrave; y &ecirc;tre le ma&icirc;tre: il ne
+pouvait y r&eacute;gner que par la force; il ne pouvait y &ecirc;tre fort qu'en
+l'affaiblissant.</p>
+
+<p>Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvret&eacute; rend
+audacieux; que l'espoir de gagner devient seul ma&icirc;tre chez ceux qui
+n'ont plus rien &agrave; perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'&eacute;tait
+les forcer de s'en servir. Aussi, d&egrave;s que l'ann&eacute;e 1812 s'approcha, avec
+la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Fr&eacute;d&eacute;ric, inquiet et
+fatigu&eacute; de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par
+la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de
+Napol&eacute;on pour l'exp&eacute;dition qui se pr&eacute;parait. Dans le mois de mai, et
+sur-tout en ao&ucirc;t suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle
+reste sans r&eacute;ponse satisfaisante, il d&eacute;clare que les grands mouvemens
+militaires qui environnent, qui traversent, ou &eacute;puisent la Prusse, lui
+font craindre qu'on ne m&eacute;dite son enti&egrave;re destruction; &laquo;il arme donc,
+puisque les circonstances en imposent imp&eacute;rieusement la n&eacute;cessit&eacute;, et
+que mieux vaut mourir l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main que de succomber avec opprobre.&raquo;</p>
+
+<p>On a dit qu'en m&ecirc;me temps Fr&eacute;d&eacute;ric offrit secr&egrave;tement &agrave; Alexandre
+Graudentz, ses magasins, et lui-m&ecirc;me &agrave; la t&ecirc;te de tous ses sujets
+insurg&eacute;s, si l'arm&eacute;e russe s'avan&ccedil;ait jusqu'en Sil&eacute;sie. S'il faut en
+croire les m&ecirc;mes rapports, cette proposition plut &agrave; Alexandre. Il
+envoie aussit&ocirc;t &agrave; Bagration et &agrave; Witgenstein des ordres de marche
+cachet&eacute;s. Ces g&eacute;n&eacute;raux ne devaient les ouvrir qu'&agrave; l'a r&eacute;ception d'une
+nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'&eacute;crivit pas; il
+changea de r&eacute;solution, soit qu'il n'os&acirc;t pas commencer le premier une si
+grande guerre, ou qu'il voul&ucirc;t mettre la justice du ciel et l'opinion
+des hommes de son c&ocirc;t&eacute;, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plut&ocirc;t
+que Fr&eacute;d&eacute;ric, moins inquiet des projets de Napol&eacute;on, se f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre
+exprima dans sa r&eacute;ponse &agrave; ce prince aient &eacute;t&eacute; ses seuls motifs: on
+assure qu'il lui &eacute;crivit &laquo;que, dans une guerre qui pouvait commencer par
+des revers, et o&ugrave; il faudrait de la pers&eacute;v&eacute;rance, il ne se sentait assez
+de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un alli&eacute; &eacute;branlerait
+peut-&ecirc;tre sa r&eacute;solution; qu'il r&eacute;pugnerait &agrave; encha&icirc;ner la Prusse &agrave; sa
+mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel
+qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le parti que la n&eacute;cessit&eacute; l'aurait forc&eacute; de prendre.&raquo;</p>
+
+<p>Un t&eacute;moin, subalterne &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, mais enfin un t&eacute;moin, affirme ces
+d&eacute;tails. Au reste, qu'un tel conseil ait &eacute;t&eacute; donn&eacute; par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; ou
+par la politique d'Alexandre, ou que la n&eacute;cessit&eacute; ait seule d&eacute;termin&eacute;
+Fr&eacute;d&eacute;ric, ce qui est certain, c'est qu'il &eacute;tait temps pour lui qu'il se
+d&eacute;cid&acirc;t: car, en f&eacute;vrier 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils
+exist&egrave;rent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France,
+l'ayant fait h&eacute;siter &agrave; r&eacute;pondre aux propositions d&eacute;finitives de
+Napol&eacute;on, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement
+Dantzick, et poussa Davoust en Pom&eacute;ranie; ses ordres, pour cet
+envahissement d'une province su&eacute;doise, furent r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, pressans, et
+motiv&eacute;s, d'abord, sur le commerce illicite de la Pom&eacute;ranie avec les
+Anglais, et ensuite sur la n&eacute;cessit&eacute; de forcer la cour de Berlin &agrave;
+acc&eacute;der &agrave; ses propositions. Le prince d'Eckm&uuml;hl re&ccedil;ut m&ecirc;me l'ordre de
+se tenir pr&ecirc;t &agrave; s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi,
+si ce monarque, huit jours apr&egrave;s la r&eacute;ception de cette instruction,
+n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait;
+mais, tandis que le mar&eacute;chal tra&ccedil;ait le peu de marches n&eacute;cessaires pour
+cette op&eacute;ration, il apprit que le trait&eacute; du 24 f&eacute;vrier 1812 &eacute;tait
+ratifi&eacute;.</p>
+
+<p>Cette soumission n'a point encore rassur&eacute; Napol&eacute;on. &Agrave; sa force il ajoute
+la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric, sa
+d&eacute;fiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque
+n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il
+veut qu'il souffre la pr&eacute;sence de plusieurs officiers fran&ccedil;ais dans les
+autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses
+ordres. Sa sollicitude s'&eacute;tend &agrave; tout. &laquo;Spandau, dit-il dans ses lettres
+au mar&eacute;chal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle
+de K&oelig;nigsberg;&raquo; et d&eacute;j&agrave; des troupes fran&ccedil;aises ont l'ordre de se tenir
+pr&ecirc;tes &agrave; s'y introduire au premier signal: il en indique m&ecirc;me la
+mani&egrave;re. &Agrave; Potsdam, que le roi s'est r&eacute;serv&eacute;, et qui est interdit &agrave; nos
+troupes, il veut que les officiers fran&ccedil;ais se montrent souvent pour
+observer, et pour accoutumer le peuple &agrave; leur vue. Il recommande les
+plus grands &eacute;gards pour Fr&eacute;d&eacute;ric et ses sujets; mais il exige en m&ecirc;me
+temps qu'on leur enl&egrave;ve tout ce qui pourrait leur servir dans une
+r&eacute;volte. Il d&eacute;signe tout, jusqu'&agrave; la moindre arme; et, pr&eacute;voyant la
+perte d'une bataille et des v&ecirc;pres prussiennes, il ordonne que ses
+troupes soient, ou casern&eacute;es, ou camp&eacute;es, et mille autres pr&eacute;cautions
+d'un d&eacute;tail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre
+l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent
+occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assur&eacute; d'un
+secours de dix mille Danois.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ces pr&eacute;cautions, sa d&eacute;fiance subsiste encore: quand
+le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq
+millions pour les frais de la guerre qui se pr&eacute;pare, il a r&eacute;pondu &agrave; Daru
+&laquo;qu'il se garderait bien de donner &agrave; un ennemi des armes contre
+lui-m&ecirc;me.&raquo; C'est ainsi que Fr&eacute;d&eacute;ric, enlac&eacute; dans un r&eacute;seau de fer, qui
+l'environne et le saisit de toutes parts, s'est r&eacute;sign&eacute; &agrave; mettre vingt &agrave;
+trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins
+&agrave; la disposition de Napol&eacute;on.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ces</span> deux trait&eacute;s ouvraient &agrave; Napol&eacute;on le chemin de la Russie; mais, pour
+p&eacute;n&eacute;trer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer
+de la Su&egrave;de et de la Turquie.</p>
+
+<p>Toutes les combinaisons militaires s'&eacute;taient tellement agrandies, qu'il
+ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de consid&eacute;rer la
+configuration d'une province, celle d'une cha&icirc;ne de montagnes, ou le
+cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napol&eacute;on se
+disputaient l'Europe, c'&eacute;tait la position g&eacute;n&eacute;rale et relative de tous
+les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'&oelig;il universel; ce
+n'&eacute;tait plus sur des cartes particuli&egrave;res, mais sur le globe entier que
+leur politique devait tracer ses plans guerriers.</p>
+
+<p>Or, la Russie est ma&icirc;tresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont
+appuy&eacute;s aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que
+difficilement &ecirc;tre accul&eacute; et forc&eacute; &agrave; composer, dans un espace presque
+imaginaire, dont la conqu&ecirc;te exige de longues campagnes, auxquelles son
+climat s'oppose. Il en r&eacute;sulte que, sans le concours de l&agrave; Turquie et de
+la Su&egrave;de, la Russie est moins attaquable. C'&eacute;tait donc avec leur secours
+qu'il fallait la surprendre, attaquer au c&oelig;ur cet empire dans sa
+moderne capitale, tourner au loin, en arri&egrave;re de sa gauche, sa grande
+arm&eacute;e du Ni&eacute;men, et non pas brusquer seulement des attaques sur une
+partie de son front, dans des plaines o&ugrave; l'espace emp&ecirc;che le d&eacute;sordre,
+et laisse toujours mille chemins ouverts &agrave; la retraite de cette arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils &agrave; apprendre la
+marche combin&eacute;e du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en
+Finlande. D&eacute;j&agrave; huit monarques &eacute;taient rang&eacute;s sous les drapeaux de
+Napol&eacute;on; mais les deux souverains les plus int&eacute;ress&eacute;s &agrave; sa querelle
+manquaient encore &agrave; son commandement. Il &eacute;tait digne du grand empereur
+de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe
+&agrave; l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succ&egrave;s &eacute;tait
+assur&eacute;; et si la voix d'un nouvel Hom&egrave;re e&ucirc;t manqu&eacute; &agrave; ce roi de tant de
+rois, la voix du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, devenu le grand si&egrave;cle, l'aurait
+remplac&eacute;e; et ce cri d'&eacute;tonnement d'un &acirc;ge-entier, p&eacute;n&eacute;trant et
+traversant l'avenir, aurait retenti de g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration jusqu'&agrave;
+la post&eacute;rit&eacute; la plus recul&eacute;e.</p>
+
+<p>Tant de gloire ne nous &eacute;tait pas r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>Qui de nous, dans l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, ne se souvient de son &eacute;tonnement,
+au milieu des champs russes, &agrave; la nouvelle des funestes trait&eacute;s des
+Turcs et des Su&eacute;dois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se
+tourn&egrave;rent vers notre droite d&eacute;couverte, vers notre gauche affaiblie, et
+sur notre retraite menac&eacute;e? Alors nous ne pensions qu'aux funestes
+effets de cette paix entre nos alli&eacute;s et notre ennemi; aujourd'hui nous
+&eacute;prouvons le besoin d'en conna&icirc;tre les causes.</p>
+
+<p>Les trait&eacute;s conclus vers la fin du si&egrave;cle dernier avaient soumis &agrave; la
+Russie le faible sultan des Turcs: l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte l'avait arm&eacute;
+contre nous. Mais depuis l'av&eacute;nement de Napol&eacute;on, un int&eacute;r&ecirc;t commun bien
+entendu, et l'intimit&eacute; d'une correspondance myst&eacute;rieuse, avaient
+rapproch&eacute; S&eacute;lim du premier consul: une &eacute;troite liaison s'&eacute;tait &eacute;tablie
+entre ces deux princes; tous deux avaient m&ecirc;me &eacute;chang&eacute; leurs portraits.
+S&eacute;lim tentait une grande r&eacute;volution dans les usages ottomans. Napol&eacute;on
+l'excitait et l'aidait &agrave; introduire dans l'arm&eacute;e musulmane la discipline
+europ&eacute;enne, quand la victoire d'I&eacute;na, la guerre de Pologne et S&eacute;bastiani
+d&eacute;cid&egrave;rent le sultan &agrave; secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais
+accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chass&eacute;s de la mer de
+Constantinople. Alors Napol&eacute;on &eacute;crivit ainsi &agrave; S&eacute;lim.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Osterode, le 3 avril 1807.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des
+Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montr&eacute; le digne
+descendant des S&eacute;lim et des Soliman. Tu m'as demand&eacute; quelques
+officiers, je te les envoie. J'ai regrett&eacute; que tu ne m'eusses pas
+demand&eacute; quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demand&eacute; que cinq
+cents, j'ai ordonn&eacute; aussit&ocirc;t qu'ils partissent. J'entends qu'ils
+soient sold&eacute;s et habill&eacute;s &agrave; mes frais, et que tu sois rembours&eacute; des
+d&eacute;penses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au
+commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les
+munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les m&ecirc;mes ordres &agrave;
+Naples, et d&eacute;j&agrave; des canons ont &eacute;t&eacute; mis &agrave; la disposition du pacha de
+Janina. G&eacute;n&eacute;raux, officiers, armes de toute esp&egrave;ce, argent m&ecirc;me, je
+mets tout &agrave; ta disposition. Tu n'as qu'&agrave; demander, demande d'une
+mani&egrave;re claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur
+l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi
+des Russes; engage-le &agrave; tenir ferme et &agrave; attaquer vivement l'ennemi
+commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai
+pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de
+prisonniers. Je suis &agrave; quatre-vingts lieues en avant de Varsovie,
+et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne &agrave; mon
+arm&eacute;e, pour me rendre &agrave; Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je
+sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais
+offert &agrave; ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte
+d'alarmer la d&eacute;licatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes
+besoins; je suis assez puissant et assez int&eacute;ress&eacute; &agrave; tes succ&egrave;s,
+tant par amiti&eacute; que par politique, pour n'avoir rien &agrave; te refuser.
+Ici on m'a propos&eacute; la paix. On m'accordait tous les avantages que
+je pouvais d&eacute;sirer; mais on voulait que je ratifiasse l'&eacute;tat de
+choses &eacute;tabli entre la Porte et la Russie par le trait&eacute; de Sistowe,
+et je m'y suis refus&eacute;. J'ai r&eacute;pondu qu'il fallait qu'une
+ind&eacute;pendance absolue f&ucirc;t assur&eacute;e <i>&agrave; la Porte, et que tous les
+trait&eacute;s qui lui ont &eacute;t&eacute; arrach&eacute;s pendant que la France sommeillait
+fussent r&eacute;voqu&eacute;s</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Cette lettre de Napol&eacute;on avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e et suivie d'assurances
+verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'&eacute;p&eacute;e dans le
+fourreau que la Crim&eacute;e n'ait &eacute;t&eacute; rendue au Croissant. Il avait m&ecirc;me
+autoris&eacute; S&eacute;bastiani &agrave; donner au divan la copie des instructions qui
+renfermaient ces promesses.</p>
+
+<p>Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles
+s'accord&egrave;rent. S&eacute;bastiani demanda le passage par la Turquie d'une arm&eacute;e
+de vingt-cinq mille Fran&ccedil;ais. Il la commandera; elle se r&eacute;unira &agrave;
+l'arm&eacute;e ottomane. Il est vrai qu'un incident impr&eacute;vu d&eacute;range ce projet;
+mais alors Napol&eacute;on fait accepter &agrave; S&eacute;lim la promesse d'un secours de
+neuf mille Fran&ccedil;ais, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de
+ligne devront porter &agrave; Constantinople. En m&ecirc;me temps, l'ambassadeur turc
+est accueilli avec des &eacute;gards minutieux dans le camp fran&ccedil;ais: il
+accompagne Napol&eacute;on dans ses revues; les soins les plus caressans lui
+sont prodigu&eacute;s, et d&eacute;j&agrave; le grand-&eacute;cuyer de France traitait avec lui
+d'une alliance offensive et d&eacute;fensive, quand une attaque inopin&eacute;e des
+Russes vint interrompre cette n&eacute;gociation. Cet ambassadeur retourne &agrave;
+Varsovie, o&ugrave; la m&ecirc;me consid&eacute;ration l'environne.</p>
+
+<p>Il en jouissait encore le jour de la victoire d&eacute;cisive de Friedland;
+mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit n&eacute;glig&eacute;:
+car ce n'est plus S&eacute;lim qu'il repr&eacute;sente: une r&eacute;volution vient de
+pr&eacute;cipiter du tr&ocirc;ne ce souverain, l'ami de Napol&eacute;on, et avec lui
+l'espoir de donner aux Turcs une arm&eacute;e r&eacute;guli&egrave;re sur laquelle on p&ucirc;t
+s'appuyer. Napol&eacute;on ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours
+de ces barbares. Son syst&egrave;me change: c'est d&eacute;sormais Alexandre qu'il
+veut gagner; et, comme jamais son g&eacute;nie n'h&eacute;site, il est d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;t &agrave; lui
+abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire
+d'Occident.</p>
+
+<p>C'est sur-tout le syst&egrave;me continental qu'il veut &eacute;tendre; il faut qu'il
+en environne l'Europe, et la coop&eacute;ration de la Russie va compl&eacute;ter son
+d&eacute;veloppement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il
+forcera la Su&egrave;de &agrave; rompre avec ces insulaires; en m&ecirc;me temps, les
+Fran&ccedil;ais les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe.
+D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me Napol&eacute;on m&eacute;dite l'exp&eacute;dition du Portugal, si ce royaume
+n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un
+accessoire dans ses projets, et il consent &agrave; l'armistice et &agrave; l'entrevue
+de Tilsitt.</p>
+
+<p>Cependant une d&eacute;putation de Wilna vient lui demander la libert&eacute;, et lui
+offrir le m&ecirc;me d&eacute;vouement qu'a montr&eacute; Varsovie; mais Berthier, satisfait
+dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoy&eacute;s, qu'il
+appelle des tra&icirc;tres &agrave; leur souverain. Le prince d'Eckm&uuml;hl les
+accueille, il les pr&eacute;sente &agrave; Napol&eacute;on, qui s'irrite contre Berthier, et
+re&ccedil;oit avec bont&eacute; ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son
+appui. Davoust repr&eacute;senta vainement que l'occasion &eacute;tait favorable,
+l'arm&eacute;e russe &eacute;tant d&eacute;truite; mais Napol&eacute;on r&eacute;pondit &laquo;que la Su&egrave;de
+venait de lui d&eacute;noncer son armistice; que l'Autriche offrait sa
+m&eacute;diation entre la France et la Russie, d&eacute;marche qu'il jugeait hostile;
+que les Prussiens, en le voyant s'&eacute;loigner autant de la France,
+pourraient revenir de leur &eacute;tonnement; qu'enfin S&eacute;lim, son alli&eacute;
+fid&egrave;le, venait d'&ecirc;tre d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;, et que Mustapha IV, dont il ignorait les
+dispositions, l'avait remplac&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur de France continua donc &agrave; traiter avec la Russie, et
+l'ambassadeur turc, d&eacute;daign&eacute;, oubli&eacute;, erre dans nos camps, sans &ecirc;tre
+appel&eacute; aux n&eacute;gociations qui vont terminer la guerre: bient&ocirc;t il retourne
+&agrave; Constantinople y porter son m&eacute;contentement. Ce ne fut ni la Crim&eacute;e, ni
+m&ecirc;me la Moldavie et la Valachie, que le trait&eacute; de Tilsitt rendit &agrave; cette
+cour barbare; il y fut seulement stipul&eacute; la restitution de ces deux
+derni&egrave;res provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas
+&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es. Cependant, comme Napol&eacute;on s'&eacute;tait dit m&eacute;diateur entre
+Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'&eacute;taient
+rendus &agrave; Paris. Mais l&agrave;, pendant la longue dur&eacute;e de cette feinte
+m&eacute;diation, il ne daigna pas recevoir les pl&eacute;nipotentiaires turcs.</p>
+
+<p>Si m&ecirc;me on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on
+assure qu'il fut question d'un trait&eacute; de partage de la Turquie. On
+proposait &agrave; la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la
+Bulgarie et d'une partie du mont H&eacute;mus. L'Autriche aurait eu la Servie
+et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province,
+l'Albanie, la Mac&eacute;doine, et toute la Gr&egrave;ce jusqu'&agrave; Thessalonique:
+Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.</p>
+
+<p>On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition
+s&eacute;rieuse, ou seulement la communication d'une grande pens&eacute;e: ce qui est
+s&ucirc;r, c'est que, bient&ocirc;t apr&egrave;s l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se
+trouva plus dispos&eacute; &agrave; tant d'ambition. De prudentes suggestions lui
+avaient fait envisager le danger de substituer, &agrave; l'ignorante, aveugle
+et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans
+ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe r&eacute;pondit-il alors:
+&laquo;qu'il avait assez de terres d&eacute;sertes; qu'il savait trop, par
+l'occupation de la Crim&eacute;e, encore d&eacute;peupl&eacute;e, ce que valaient ces
+conqu&ecirc;tes sur des religions et des m&oelig;urs &eacute;trang&egrave;res et ennemies, que de
+plus, la Russie et la France &eacute;taient trop fortes pour devenir si
+voisines; que deux corps si puissants, en contact imm&eacute;diat, se
+froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des interm&eacute;diaires.&raquo;</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute; l'empereur des Fran&ccedil;ais n'insistait plus; l'insurrection
+espagnole d&eacute;tournait son attention et l'appelait imp&eacute;rieusement avec
+toutes ses forces. D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me, avant l'entrevue d'Erfurt, quand
+S&eacute;bastiani &eacute;tait revenu de Constantinople, quoique Napol&eacute;on par&ucirc;t tenir
+encore &agrave; ce d&eacute;p&egrave;cement de la Turquie d'Europe, il avait c&eacute;d&eacute; &agrave; ce
+raisonnement de son ambassadeur: &laquo;que, dans ce partage, tout serait
+contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces
+contigu&euml;s qui compl&eacute;teraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait
+sans cesse quatre-vingt mille Fran&ccedil;ais en Gr&egrave;ce pour la contenir; qu'une
+telle arm&eacute;e, vu son &eacute;loignement et ses pertes, suites des longues
+marches, de la nouveaut&eacute;, de l'insalubrit&eacute; du climat, exigerait
+annuellement trente mille recrues, ce qui &eacute;puiserait la France; qu'une
+ligne d'op&eacute;rations de Paris &agrave; Ath&egrave;nes &eacute;tait d&eacute;mesur&eacute;e; que, d'ailleurs,
+elle &eacute;tait &eacute;trangl&eacute;e &agrave; son passage &agrave; Trieste; que, sur ce point, deux
+marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper
+l'arm&eacute;e d'observation en Gr&egrave;ce de toutes ses communications avec
+l'Italie et la France.&raquo;</p>
+
+<p>Ici Napol&eacute;on s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;: &laquo;qu'en effet l'Autriche compliquait tout,
+qu'elle &eacute;tait l&agrave; comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager
+l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'&agrave;
+Passau, les montagnes de Boh&egrave;me jusqu'&agrave; K&oelig;nigsgratz, et l'Elbe jusqu'&agrave;
+la Baltique, seraient leur d&eacute;marcation. Alexandre deviendrait l'empereur
+du nord, et lui celui du midi de l'Europe.&raquo; Alors, descendant de cette
+hauteur, et revenant aux observations de S&eacute;bastiani sur le partage de la
+Turquie europ&eacute;enne, il avait termin&eacute; trois jours de conf&eacute;rences par ces
+mots: &laquo;C'est juste! il n'y a rien &agrave; r&eacute;pondre &agrave; cela! J'y renonce.
+D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la r&eacute;unir &agrave;
+la France.&raquo; Comment donc! s'&eacute;tait alors &eacute;cri&eacute; S&eacute;bastiani, la r&eacute;unir! Et
+votre fr&egrave;re? &laquo;Eh! qu'importe mon fr&egrave;re!&raquo; avait repris Napol&eacute;on: &laquo;est-ce
+qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la r&eacute;unir &agrave; la France.
+Je lui donnerai une grande repr&eacute;sentation nationale. J'y ferai consentir
+l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au
+Danube, et en &eacute;vacuant Berlin. Quant &agrave; Joseph, je le d&eacute;dommagerai.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut alors que le congr&egrave;s d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait &ecirc;tre
+celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise,
+imprudemment engag&eacute;e au milieu de l'Espagne, n'y &eacute;tait point heureuse.
+La pr&eacute;sence de son chef, et celle de ses arm&eacute;es du Rhin et de l'Elbe, y
+devenaient de plus en plus n&eacute;cessaires, et l'Autriche avait saisi cet
+instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napol&eacute;on a donc voulu
+s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance
+offensive et d&eacute;fensive, et m&ecirc;me occuper cet empereur par une guerre.
+C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.</p>
+
+<p>Ainsi la Porte crut bient&ocirc;t avoir &agrave; nous reprocher la guerre qui se
+ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha,
+renvers&eacute; du tr&ocirc;ne, ayant fait place &agrave; Mahmoud, celui-ci avait annonc&eacute;
+son av&eacute;nement &agrave; l'empereur des Fran&ccedil;ais; mais Napol&eacute;on, forc&eacute; de m&eacute;nager
+Alexandre, et tout plein du regret de la mort de S&eacute;lim, d&eacute;testant la
+barbarie des Musulmans, et m&eacute;prisant un gouvernement si peu stable, ne
+r&eacute;pondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas
+le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-&agrave;-coup,
+le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il
+demande &agrave; Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours apr&egrave;s cette
+communication, toute n&eacute;gociation des Turcs avec les Russes soit rompue;
+enfin qu'une arm&eacute;e de cent mille Turcs, command&eacute;e par le sultan, soit
+rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet
+effort, c'est cette m&ecirc;me Valachie, cette Moldavie que, dans cette
+circonstance, les Russes &eacute;taient trop heureux de rendre au prix d'une
+prompte paix; c'est aussi cette m&ecirc;me Crim&eacute;e, promise &agrave; S&eacute;lim six ans
+plus t&ocirc;t.</p>
+
+<p>On ignore si le temps que devait mettre cette d&eacute;p&ecirc;che &agrave; arriver fut mal
+calcul&eacute;, si Napol&eacute;on crut l'arm&eacute;e turque plus forte qu'elle ne l'&eacute;tait,
+ou s'il esp&eacute;ra surprendre et enlever la d&eacute;termination du divan par une
+proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut pr&eacute;sumer, c'est
+qu'il ignor&acirc;t que les usages invariables des Musulmans s'opposaient &agrave; ce
+que le grand-seigneur command&acirc;t en personne son arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que le g&eacute;nie de Napol&eacute;on ne put s'abaisser jusqu'&agrave; supposer au
+divan la stupide ignorance qu'il montra de ses v&eacute;ritables int&eacute;r&ecirc;ts.
+Apr&egrave;s l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Fran&ccedil;ais avait fait des
+int&eacute;r&ecirc;ts de la Turquie, peut-&ecirc;tre ne calcula-t-il pas assez que les
+Musulmans se d&eacute;fieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils &eacute;taient trop
+ignorans pour appr&eacute;cier le changement qu'alors de nouvelles
+circonstances avaient impos&eacute; &agrave; sa politique; que ces barbares
+comprendraient encore moins tout l'&eacute;loignement qu'&agrave; cette &eacute;poque ils lui
+avaient inspir&eacute; par la d&eacute;position et par le meurtre de S&eacute;lim, qu'il
+aimait, et avec lequel il avait esp&eacute;r&eacute; faire de la Turquie d'Europe une
+puissance militaire capable de r&eacute;sister &agrave; la Russie.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre aurait-il encore entra&icirc;n&eacute; Mahmoud dans sa cause s'il se f&ucirc;t
+servi plus t&ocirc;t de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il
+r&eacute;pugna &agrave; sa fiert&eacute; d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs
+bient&ocirc;t h&eacute;siter &agrave; s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur
+l'effroi que ses immenses pr&eacute;paratifs inspireraient &agrave; ce prince. Il se
+peut encore que les derni&egrave;res propositions qu'il avait &agrave; faire aux Turcs
+&eacute;tant une d&eacute;claration de guerre contre les Russes, il les ait retard&eacute;es
+pour mieux tromper le czar sur l'&eacute;poque de son invasion. Enfin, soit
+toutes ces causes, soit confiance motiv&eacute;e sur la haine des deux nations,
+et sur son trait&eacute; d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux
+Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur
+qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier
+moment.</p>
+
+<p>Mais les envoy&eacute;s russes, anglais, autrichiens, su&eacute;dois m&ecirc;me, entouraient
+le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: &laquo;Que les Turcs ne
+devaient leur existence europ&eacute;enne qu'aux divisions des princes
+chr&eacute;tiens; que, d&egrave;s que ceux-ci seraient r&eacute;unis sous une m&ecirc;me influence,
+les Mahom&eacute;tans d'Europe seraient accabl&eacute;s, et que l'empereur des
+Fran&ccedil;ais &eacute;tant pr&egrave;s d'atteindre &agrave; cet empire universel, c'&eacute;tait donc lui
+qu'ils devaient le plus redouter.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi.
+Ils &eacute;taient de la m&ecirc;me religion qu'Alexandre: ils en attendaient la
+Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des tr&eacute;sors de
+l'Angleterre, ces drogmans &eacute;clair&egrave;rent l'ignorante insouciance des Turcs
+sur l'occupation et les reconnaissances militaires des fronti&egrave;res
+ottomanes par les Fran&ccedil;ais. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit
+ma&icirc;tre de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du
+grand-visir et de l'arm&eacute;e; et, comme le fier Mahmoud r&eacute;sistait et ne
+voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent
+d&eacute;bander son arm&eacute;e, et le forc&egrave;rent, par des soul&egrave;vemens, &agrave; signer avec
+les Russes le trait&eacute; honteux de Bucharest.</p>
+
+<p>Telle est, dans le s&eacute;rail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que
+les Turcs m&eacute;prisaient, y d&eacute;cid&egrave;rent du sort de la Turquie malgr&eacute; le
+sultan. Celui-ci, d&eacute;pendant des intrigues de son palais, comme tous les
+despotes qui s'y renferment, c&eacute;da; les Morozi l'emport&egrave;rent, mais
+ensuite il leur fit trancher la t&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> fut ainsi que nous perd&icirc;mes l'appui de la Turquie: mais la Su&egrave;de nous
+restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre arm&eacute;e,
+c'&eacute;tait &agrave; elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: d&egrave;s la premi&egrave;re
+occasion de montrer sa reconnaissance, d&eacute;serterait-il notre cause? On ne
+pouvait s'attendre &agrave; tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore
+moins pr&eacute;voir, c'est qu'il sacrifierait les v&eacute;ritables et &eacute;ternels
+int&eacute;r&ecirc;ts de la Su&egrave;de &agrave; son ancienne jalousie contre Napol&eacute;on, et
+peut-&ecirc;tre &agrave; une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la
+fortune; si toutefois cette suj&eacute;tion des hommes nouvellement parvenus
+aux grandeurs &agrave; ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est
+point une n&eacute;cessit&eacute; de leur position plus qu'une erreur de leur
+amour-propre.</p>
+
+<p>Dans cette grande guerre de la d&eacute;mocratie contre l'aristocratie,
+celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharn&eacute;s.
+Bernadotte, jet&eacute; presque seul au milieu des noblesses et des cours
+anciennes, ne songea qu'&agrave; s'en faire adopter: il r&eacute;ussit; mais ce succ&egrave;s
+dut lui co&ucirc;ter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner,
+au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire.
+Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans,
+s'unir &agrave; tous leurs ennemis, nagu&egrave;re les siens, pour &eacute;craser son
+ancienne patrie, et par l&agrave; mettre sa patrie adoptive &agrave; la merci du
+premier czar ambitieux de r&eacute;gner sur la Baltique.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il semble que le caract&egrave;re de Bernadotte et
+l'importance de la Su&egrave;de dans la lutte d&eacute;cisive qui s'engageait, ne
+pes&egrave;rent pas assez dans la balance politique de Napol&eacute;on. Ardent et
+entier, son g&eacute;nie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide,
+qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement appr&eacute;ci&eacute; les
+int&eacute;r&ecirc;ts des Su&eacute;dois, comme &eacute;tant naturellement li&eacute;s aux siens, d&egrave;s
+qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans
+leur promettre assez; sa fiert&eacute; ne calculant pas leur fiert&eacute;, et les
+jugeant trop int&eacute;ress&eacute;s &agrave; sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en
+d&eacute;tacher.</p>
+
+<p>Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits
+montreront que c'est &agrave; la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'&agrave;
+l'inflexible fiert&eacute; de Napol&eacute;on qu'il faut attribuer la d&eacute;fection de la
+Su&egrave;de. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est charg&eacute; d'une grande
+partie de la responsabilit&eacute; de cette rupture, en mettant son alliance au
+prix d'une perfidie.</p>
+
+<p>Quand Napol&eacute;on revint d'&Eacute;gypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il
+devint le chef de ses &eacute;gaux. Alors ceux-ci, jaloux d&eacute;j&agrave; de sa gloire,
+envi&egrave;rent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une,
+ils essay&egrave;rent de se refuser &agrave; l'autre. Moreau et plusieurs g&eacute;n&eacute;raux,
+soit entra&icirc;nement, soit surprise, avaient coop&eacute;r&eacute; au 18 brumaire; ils
+s'en repentaient. Bernadotte s'y &eacute;tait refus&eacute;. Seul, la nuit, chez
+Napol&eacute;on, au milieu de mille officiers d&eacute;vou&eacute;s qui attendaient les
+ordres de ce conqu&eacute;rant, Bernadotte, alors r&eacute;publicain, avait os&eacute;
+r&eacute;sister &agrave; ses raisonnemens, refuser la seconde place de la r&eacute;publique,
+et r&eacute;pondre &agrave; sa col&egrave;re par des menaces. Napol&eacute;on le vit sortir,
+fi&egrave;rement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses
+r&eacute;v&eacute;lations, et se d&eacute;clarant son adversaire et m&ecirc;me son d&eacute;nonciateur.
+Cependant, soit consid&eacute;ration pour l'alliance de ce g&eacute;n&eacute;ral avec son
+fr&egrave;re, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit &eacute;tonnement, il
+le laissa sortir.</p>
+
+<p>Dans cette m&ecirc;me nuit, un conciliabule, form&eacute; de dix d&eacute;put&eacute;s du conseil
+des cinq-cents, s'&eacute;tait rassembl&eacute; chez S....; Bernadotte s'y rend. On y
+convient que le lendemain, d&egrave;s neuf heures, la s&eacute;ance du Conseil
+s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y
+d&eacute;cr&eacute;tera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil
+des anciens en nommant Bonaparte g&eacute;n&eacute;ral de sa garde, le conseil des
+cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci,
+tout arm&eacute;, se tiendra pr&ecirc;t &agrave; y &ecirc;tre appel&eacute;. C'est chez S.... que ce
+projet est form&eacute;, c'est S.... qui court le r&eacute;v&eacute;ler &agrave; Napol&eacute;on. Une
+menace suffit pour contenir ces conjur&eacute;s: aucun n'osa para&icirc;tre au
+conseil, et le lendemain la r&eacute;volution du 18 brumaire s'accomplit.</p>
+
+<p>Depuis, Bernadotte satisfit &agrave; la prudence par une feinte soumission:
+mais Napol&eacute;on garda dans son c&oelig;ur le souvenir de sa r&eacute;sistance. Il
+suivait des yeux tous ses mouvemens; bient&ocirc;t il entrevit &agrave; la t&ecirc;te d'une
+conspiration r&eacute;publicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une
+proclamation pr&eacute;matur&eacute;e la d&eacute;couvrit; un officier, arr&ecirc;t&eacute; pour d'autres
+causes, et complice de Bernadotte, en d&eacute;non&ccedil;a les auteurs. Cette fois
+Bernadotte &eacute;tait perdu si Napol&eacute;on e&ucirc;t pu l'en convaincre.</p>
+
+<p>Il se contenta de l'exiler en Am&eacute;rique sous le titre de ministre de la
+r&eacute;publique. Mais la fortune aida Bernadotte, d&eacute;j&agrave; &agrave; Rochefort, &agrave;
+retarder son embarcation jusqu'&agrave; ce que la guerre avec l'Angleterre e&ucirc;t
+&eacute;clat&eacute;. Alors il refuse de partir, et Napol&eacute;on ne peut plus l'y
+contraindre.</p>
+
+<p>Ainsi toutes leurs relations &eacute;taient haineuses: cette animadversion ne
+fit qu'augmenter. Bient&ocirc;t, on entendit Napol&eacute;on reprocher &agrave; Bernadotte
+son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son
+ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la
+victoire. Il lui reprochait son caract&egrave;re plus ambitieux que patriote,
+et peut-&ecirc;tre la s&eacute;duction de ses mani&egrave;res, toutes choses dangereuses &agrave;
+un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, d&eacute;corations, il lui
+avait tout prodigu&eacute;: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les
+avoir accept&eacute;s que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces
+griefs &eacute;taient fond&eacute;s.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute; Bernadotte, abusant de la douceur et des m&eacute;nagements de
+l'empereur, s'attirait de plus en plus son m&eacute;contentement, que son
+ambition appelait inimiti&eacute;. Il demandait par quel motif Napol&eacute;on l'avait
+plac&eacute; &agrave; Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le
+rapport de cette victoire lui avait &eacute;t&eacute; si d&eacute;savantageux; &agrave; quoi
+devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son &eacute;loge dans les
+journaux par des notes insidieuses. Jusque-l&agrave; pourtant cette obscure et
+sourde opposition de ce g&eacute;n&eacute;ral contre son empereur &eacute;tait sans
+importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit &agrave; leur
+m&eacute;sintelligence.</p>
+
+<p>&Agrave; Tilsitt, la Su&egrave;de, comme l'empire ottoman, avait &eacute;t&eacute; sacrifi&eacute;e &agrave; la
+Russie et au syst&egrave;me continental. La fausse ou folle politique de
+Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait
+s'&ecirc;tre mis &agrave; la solde de l'Angleterre; lui-m&ecirc;me avait rompu le premier
+l'ancienne alliance de la France et de la Su&egrave;de. Il s'&eacute;tait opini&acirc;tr&eacute;
+dans cette fausse politique, jusqu'&agrave; lutter d'abord contre la France
+victorieuse de la Russie, et bient&ocirc;t, contre la Russie r&eacute;unie &agrave; la
+France. La perte de la Pom&eacute;ranie en 1807, celle m&ecirc;me de la Finlande et
+des &icirc;les d'Aland, r&eacute;unies &agrave; la Russie en 1808, n'avaient pas &eacute;branl&eacute; son
+obstination.</p>
+
+<p>Ce fut alors que son peuple irrit&eacute; ressaisit la puissance qui lui avait
+&eacute;t&eacute; ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur
+faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arr&ecirc;t&eacute;, d&eacute;pos&eacute;, sa
+descendance directe exclue du tr&ocirc;ne, son oncle mis &agrave; sa place, et le
+prince de Holstein-Augustenbourg &eacute;lu prince h&eacute;r&eacute;ditaire de Su&egrave;de. La
+guerre avait &eacute;t&eacute; la cause de cette r&eacute;volution, la paix en fut le
+r&eacute;sultat: elle fut sign&eacute;e avec la Russie en 1809; mais le prince
+h&eacute;r&eacute;ditaire nouvellement &eacute;lu mourut alors subitement.</p>
+
+<p>L'an 1810 venait de commencer. D&egrave;s ses premiers jours, la France avait
+rendu la Pom&eacute;ranie et l'&icirc;le de R&uuml;gen &agrave; la Su&egrave;de, pour prix de son
+accession au syst&egrave;me continental. Les Su&eacute;dois, fatigu&eacute;s, appauvris et
+devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient &agrave;
+contre-c&oelig;ur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forc&eacute;s;
+d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si
+conqu&eacute;rante des Russes: se sentant faibles et isol&eacute;s, ils cherch&egrave;rent un
+appui.</p>
+
+<p>Bernadotte venait de commander le corps d'arm&eacute;e fran&ccedil;ais qui s'&eacute;tait
+empar&eacute; de la Pom&eacute;ranie: sa r&eacute;putation militaire, et plus encore celle de
+sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses &eacute;gards
+g&eacute;n&eacute;reux, ses soins car&eacute;ssans pour les Su&eacute;dois, avec lesquels il avait
+eu &agrave; traiter, conduisirent quelques-uns d'eux &agrave; jeter les yeux sur lui.
+Ils parurent ignorer la m&eacute;sintelligence de ce mar&eacute;chal avec son chef:
+ils s'&eacute;taient imagin&eacute; qu'en le choisissant pour leur prince, ils se
+donneraient en lui non-seulement un g&eacute;n&eacute;ral redout&eacute;, mais aussi un
+puissant conciliateur entre la France et la Su&egrave;de, et dans son empereur
+un protecteur assur&eacute;: il arriva tout le contraire.</p>
+
+<p>Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte
+&agrave; ses plaintes pr&eacute;c&eacute;dentes contre Napol&eacute;on, crut pouvoir en ajouter
+d'autres. Quand, malgr&eacute; Charles XIII et la plupart des membres de la
+di&egrave;te, il a &eacute;t&eacute; propos&eacute; pour la couronne de Su&egrave;de; lorsque, soutenu dans
+cette pr&eacute;tention par le premier ministre de Charles, homme sans
+anc&ecirc;tres, grand comme lui par lui-m&ecirc;me, et par le comte de Wrede, le
+seul membre de la di&egrave;te qui lui ait gard&eacute; sa voix, il vient demander &agrave;
+Napol&eacute;on son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a
+demand&eacute; ses ordres, a-t-il montr&eacute; tant d'indiff&eacute;rence? Pourquoi lui
+a-t-il pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la r&eacute;union des trois couronnes du nord sur la t&ecirc;te d'un
+prince danois? Si lui, Bernadotte, a r&eacute;ussi dans cette entreprise, il ne
+le doit donc point &agrave; l'empereur des Fran&ccedil;ais; il n'en est redevable qu'&agrave;
+la pr&eacute;tention du roi de Danemarck, qui a nui &agrave; celle du duc
+d'Augustenbourg<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, son plus dangereux rival; &agrave; l'audacieuse
+reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir
+de se mettre sur les rangs, et &agrave; l'aversion des Su&eacute;dois pour les Danois;
+il le doit sur-tout &agrave; un passe-port adroitement obtenu par son agent du
+ministre de Napol&eacute;on. Cette pi&egrave;ce a, dit-on, &eacute;t&eacute; audacieusement produite
+par l'&eacute;missaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission
+autographe dont il se disait charg&eacute;, et du d&eacute;sir formel de l'empereur
+des Fran&ccedil;ais de voir un de ses lieutenans, et l'alli&eacute; de son fr&egrave;re, sur
+le tr&ocirc;ne de Su&egrave;de.</p>
+
+<p>Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a
+fait na&icirc;tre dans une religion semblable &agrave; celle des Su&eacute;dois; de la
+naissance de son fils, qui assurait l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;; de l'adresse de ses
+agens, qui, autoris&eacute;s ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves
+quatorze millions dont son &eacute;lection enrichirait le tr&eacute;sor de l'&eacute;tat;
+enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagn&eacute; plusieurs Su&eacute;dois
+nagu&egrave;re ses prisonniers. Mais pour Napol&eacute;on, que lui doit-il? Quelle fut
+sa r&eacute;ponse &agrave; la nouvelle de l'offre de quelques Su&eacute;dois, que lui-m&ecirc;me
+est venu lui annoncer? &laquo;Je suis trop loin de la Su&egrave;de, a r&eacute;pliqu&eacute;
+l'empereur des Fran&ccedil;ais, pour me m&ecirc;ler de ses affaires: ne comptez pas
+sur mon appui.&raquo; Il est vrai qu'en m&ecirc;me temps, soit n&eacute;cessit&eacute;, soit qu'il
+redout&acirc;t l'&eacute;lection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse
+russe qui lui avait refus&eacute; sa main, soit enfin respect pour les volont&eacute;s
+de la fortune, Napol&eacute;on ayant d&eacute;clar&eacute; qu'il la laisserait en d&eacute;cider,
+Bernadotte avait &eacute;t&eacute; &eacute;lu prince de Su&egrave;de.</p>
+
+<p>Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napol&eacute;on. Celui-ci l'accueille
+franchement. &laquo;On vous offre donc la couronne de Su&egrave;de, lui dit-il, je
+vous permets de l'accepter. J'avais un autre d&eacute;sir, vous le savez; mais
+enfin c'est votre &eacute;p&eacute;e qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est
+pas &agrave; moi &agrave; m'opposer, &agrave; votre fortune.&raquo; Il lui d&eacute;couvre alors toute sa
+politique. Bernadotte para&icirc;t entra&icirc;n&eacute;: tous les jours il se montre au
+lever de l'empereur avec son fils, se m&ecirc;lant aux autres courtisans. Par
+ces marques de d&eacute;f&eacute;rence, il p&eacute;n&egrave;tre dans le c&oelig;ur de Napol&eacute;on. Il va
+partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se pr&eacute;sente au tr&ocirc;ne
+de Su&egrave;de ainsi d&eacute;pourvu et comme un aventurier: il lui donne
+g&eacute;n&eacute;reusement deux millions de son tr&eacute;sor; il accorde m&ecirc;me &agrave; la famille
+du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver
+comme prince &eacute;tranger; enfin ils se s&eacute;parent satisfaits.</p>
+
+<p>Mais les esp&eacute;rances de Napol&eacute;on sur l'alliance de la Su&egrave;de s'&eacute;taient
+accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de
+Bernadotte fut celle d'un inf&eacute;rieur reconnaissant; mais, d&egrave;s ses
+premiers pas hors de la France, se sentant comme soulag&eacute; d'une longue et
+p&eacute;nible contrainte, on dit que sa haine contre Napol&eacute;on s'exhala en
+discours mena&ccedil;ans: vrais on faux, ils furent d&eacute;nonc&eacute;s &agrave; l'empereur.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, ce souverain, forc&eacute; d'&ecirc;tre absolu dans son syst&egrave;me
+continental, g&ecirc;ne le commerce de la Su&egrave;de; il veut exclure jusqu'aux
+vaisseaux am&eacute;ricains des ports de ce royaume; enfin il d&eacute;clare qu'il ne
+reconna&icirc;t plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne.
+Bernadotte fut forc&eacute; de choisir: l'hiver et la mer le s&eacute;paraient des
+secours ou de l'agression des Anglais; les Fran&ccedil;ais touchaient &agrave; ses
+ports: la guerre avec la France aurait donc &eacute;t&eacute; r&eacute;elle et pr&eacute;sente; la
+guerre avec l'Angleterre pouvait n'&ecirc;tre que fictive. Le prince de Su&egrave;de
+choisit ce dernier parti.</p>
+
+<p>Cependant Napol&eacute;on, aussi conqu&eacute;rant dans la paix que dans la guerre, et
+se d&eacute;fiant des intentions de Bernadotte, avait demand&eacute; plusieurs
+&eacute;quipages de vaisseaux &agrave; la Su&egrave;de, pour sa flotte de Brest, et l'envoi
+d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alli&eacute;s
+pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait ma&icirc;tre des uns et des
+autres. Il exige ensuite que les denr&eacute;es coloniales soient soumises en
+Su&egrave;de, comme en France, &agrave; un droit de cinq pour cent. On assure m&ecirc;me
+qu'il fit demander &agrave; Bernadotte que des douaniers fran&ccedil;ais fussent
+soufferts &agrave; Gothenbourg. Ces demandes furent &eacute;lud&eacute;es.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s Napol&eacute;on proposa une alliance entre la Su&egrave;de, Copenhague
+et Varsovie: conf&eacute;d&eacute;ration du Nord, dont il se serait fait chef comme de
+celle du Rhin. La r&eacute;ponse de Bernadotte, sans &ecirc;tre n&eacute;gative, eut le m&ecirc;me
+effet; il en fut de m&ecirc;me pour un trait&eacute; offensif et d&eacute;fensif que lui
+offrit encore Napol&eacute;on. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans
+ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilit&eacute; o&ugrave; il se
+trouvait d'obtemp&eacute;rer aux d&eacute;sirs de Napol&eacute;on, et protesta de son
+attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui
+r&eacute;pondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut
+s'attribuer qu'&agrave; la fiert&eacute; de Napol&eacute;on, bless&eacute;e des refus de Bernadotte.
+Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour
+qu'elles m&eacute;ritassent une r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>On s'irritait: les communications devenaient d&eacute;sagr&eacute;ables; elles
+s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Su&egrave;de, qui fut
+rappel&eacute;. Cependant, la pr&eacute;tendue d&eacute;claration de guerre de Bernadotte
+contre l'Angleterre restait sans effet, et Napol&eacute;on, qu'on ne pouvait ni
+refuser ni tromper impun&eacute;ment, faisait la guerre au commerce su&eacute;dois par
+ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Pom&eacute;ramie
+su&eacute;doise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses d&eacute;viations au
+syst&egrave;me continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des
+milliers de matelots et de soldats su&eacute;dois, qu'il avait inutilement
+demand&eacute;s comme auxiliaires.</p>
+
+<p>Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussit&ocirc;t Napol&eacute;on s'adresse
+au prince de Su&egrave;de: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t de son vassal, qui sent ses droits &agrave; sa reconnaissance, ou &agrave;
+sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte d&eacute;clar&acirc;t une
+guerre r&eacute;elle &agrave; l'Angleterre, qu'il lui ferm&acirc;t la Baltique, et qu'il
+arm&acirc;t quarante mille Su&eacute;dois contre la Russie. En r&eacute;compense, il lui
+promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une
+valeur pareille de denr&eacute;es coloniales, que les Su&eacute;dois devraient d'abord
+livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais
+Bernadotte, d&eacute;j&agrave; fait au tr&ocirc;ne, r&eacute;pondit en prince ind&eacute;pendant.
+Ostensiblement, il se d&eacute;clarait neutre, ouvrait ses ports &agrave; toutes les
+nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanit&eacute;,
+conseillait la paix, et se proposait lui-m&ecirc;me pour m&eacute;diateur:
+secr&egrave;tement, il s'offrait &agrave; Napol&eacute;on au prix de la Norw&egrave;ge, de la
+Finlande, et d'un subside.</p>
+
+<p>&Agrave; la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napol&eacute;on est saisi
+d'&eacute;tonnement et de col&egrave;re. Il y voit, non sans raison, une d&eacute;fection
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite
+d'indignation: il s'&eacute;crie, en frappant violemment cette lettre et la
+table sur laquelle elle est ouverte: &laquo;Lui! le mis&eacute;rable! il me donne des
+conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! Un
+homme qui tient tout de ma bont&eacute;! Quelle ingratitude!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, se promenant &agrave; grands pas, il laisse par intervalles &eacute;chapper ces
+paroles: &laquo;Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifi&eacute; &agrave; ses
+int&eacute;r&ecirc;ts! C'est le m&ecirc;me homme qui, pendant son court minist&egrave;re, a tent&eacute;
+la r&eacute;surrection des inf&acirc;mes jacobins! Quand il n'esp&eacute;rait que dans le
+d&eacute;sordre, il s'est oppos&eacute; au 18 brumaire! C'est lui qui a conspir&eacute; dans
+l'ouest contre le r&eacute;tablissement de la justice et de la religion! Son
+envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas d&eacute;j&agrave; trahi l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise
+&agrave; Auerstaedt! Que de fois, par &eacute;gard pour Joseph, j'ai pardonn&eacute; &agrave; ses
+intrigues et dissimul&eacute; ses fautes! Pourtant je l'ai fait g&eacute;n&eacute;ral en
+chef, mar&eacute;chal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font &agrave; un ingrat
+tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un si&egrave;cle, si
+la Su&egrave;de, &agrave; demi d&eacute;vor&eacute;e par la Russie, existe encore ind&eacute;pendante,
+c'est gr&acirc;ce &agrave; l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut &agrave;
+Bernadotte le bapt&ecirc;me de l'ancienne aristocratie! un bapt&ecirc;me de sang, et
+de sang fran&ccedil;ais! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et
+son ambition, il va trahir &agrave; la fois et son ancienne et sa nouvelle
+patrie.&raquo;</p>
+
+<p>En vain on cherche &agrave; le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose &agrave;
+Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande &agrave; la
+Russie a s&eacute;par&eacute; la Su&egrave;de du continent; en a fait comme une &icirc;le, et
+cons&eacute;quemment l'a rang&eacute;e sous le syst&egrave;me anglais. Dans de si graves
+circonstances, tout le besoin qu'il a de cet alli&eacute; ne peut vaincre sa
+fiert&eacute;, r&eacute;volt&eacute;e d'une proposition qu'il regarde comme outrageante;
+peut-&ecirc;tre aussi, dans le nouveau prince de Su&egrave;de, voit-il trop encore ce
+Bernadotte nagu&egrave;re son sujet, son inf&eacute;rieur militaire, et qui pr&eacute;tend
+enfin s'&ecirc;tre fait une destin&eacute;e ind&eacute;pendante de la sienne. D&egrave;s lors ses
+instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en
+adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture &eacute;tait in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>On ignore ce qui y contribua le plus, de la fiert&eacute; de Napol&eacute;on, ou de
+l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du c&ocirc;t&eacute;
+de l'empereur des Fran&ccedil;ais les motifs furent honorables. &laquo;Le Danemarck
+&eacute;tait, disait-il, son alli&eacute; le plus fid&egrave;le; son attachement &agrave; la France
+lui avait co&ucirc;t&eacute; sa flotte et avait amen&eacute; l'incendie de sa capitale.
+Fallait-il encore payer une fid&eacute;lit&eacute; si cruellement prouv&eacute;e, par une
+perfidie, en lui arrachant la Norw&egrave;ge pour la donner &agrave; la Su&egrave;de?&raquo;</p>
+
+<p>Quant au subside qu'on lui demandait, il r&eacute;pondit, comme pour la
+Turquie, &laquo;que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent,
+l'Angleterre rench&eacute;rirait toujours sur lui.&raquo; Et sur-tout &laquo;qu'il y avait
+de la faiblesse et de la honte &agrave; r&eacute;ussir par la corruption.&raquo; Rentrant
+par l&agrave; dans son orgueil bless&eacute;, il termina cette n&eacute;gociation en
+s'&eacute;criant: &laquo;Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que
+j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'encha&icirc;ner &agrave; ma victoire, et le
+forcer de suivre mon impulsion souveraine!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant l'active et sp&eacute;culative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait
+sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles
+&agrave; ses suggestions. C'&eacute;tait elle qui depuis trois ans cherchait &agrave; attirer
+et &agrave; &eacute;puiser les forces de Napol&eacute;on dans les d&eacute;fil&eacute;s de l'Espagne; ce
+fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimiti&eacute; des
+princes de Su&egrave;de.</p>
+
+<p>Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui
+parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes
+anciennement parvenus, elle et Alexandre employ&egrave;rent les promesses, et
+sur-tout les mani&egrave;res les plus s&eacute;duisantes, pour enivrer Bernadotte.
+Ainsi ils caress&egrave;rent ce prince, quand Napol&eacute;on irrit&eacute; le mena&ccedil;ait; ils
+lui promirent la Norw&egrave;ge et un subside, quand celui-ci, forc&eacute; de lui
+refuser cette province d'un alli&eacute; fid&egrave;le, faisait occuper la Pom&eacute;ranie.
+Quand Napol&eacute;on, prince n&eacute; de lui-m&ecirc;me, se fondant sur des trait&eacute;s, sur
+d'anciens bienfaits et sur les int&eacute;r&ecirc;ts r&eacute;els de la Su&egrave;de, exigeait des
+secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de P&eacute;tersbourg
+lui demandaient des avis avec d&eacute;f&eacute;rence, ils se soumettaient d'avance
+aux conseils de son exp&eacute;rience. Enfin, quand le g&eacute;nie de Napol&eacute;on, la
+grandeur de son &eacute;l&eacute;vation, l'importance de son entreprise, et l'habitude
+de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son
+lieutenant, ceux-ci semblaient d&eacute;j&agrave; le regarder comme leur g&eacute;n&eacute;ral.
+Comment ne pas chercher &agrave; &eacute;chapper d'une part &agrave; cette inf&eacute;riorit&eacute;, et de
+l'autre r&eacute;sister &agrave; des formes et &agrave; des promesses si s&eacute;duisantes? Aussi
+l'avenir de la Su&egrave;de y fut sacrifi&eacute;, et son ind&eacute;pendance livr&eacute;e pour
+jamais &agrave; la foi des Russes par le trait&eacute; de P&eacute;tersbourg, que Bernadotte
+signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud,
+fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perd&icirc;mes l'appui de nos deux
+ailes.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins l'empereur des Fran&ccedil;ais, &agrave; la t&ecirc;te de plus de six cent mille
+hommes, et d&eacute;j&agrave; engag&eacute; trop avant, esp&eacute;ra que sa force d&eacute;ciderait de
+tout; qu'une victoire sur le Ni&eacute;men trancherait toutes ces difficult&eacute;s
+diplomatiques qu'il m&eacute;prisa trop peut-&ecirc;tre; qu'alors tous les princes de
+l'Europe, forc&eacute;s de reconna&icirc;tre son &eacute;toile, s'empresseraient de rentrer
+dans son syst&egrave;me, et qu'il entra&icirc;nerait dans son tourbillon tous ces
+satellites.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_SECOND" id="LIVRE_SECOND"></a>LIVRE SECOND.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span> Napol&eacute;on est encore &agrave; Paris, au milieu de ses grands, effray&eacute;s
+du terrible choc qui se pr&eacute;pare. Ceux-ci n'ont plus rien &agrave; acqu&eacute;rir, ils
+ont beaucoup &agrave; conserver: ainsi leur int&eacute;r&ecirc;t personnel se r&eacute;unit au v&oelig;u
+g&eacute;n&eacute;ral des peuples, fatigu&eacute;s de la guerre; et sans contester l'utilit&eacute;
+de cette exp&eacute;dition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en
+parlent qu'entre eux, secr&egrave;tement, soit qu'ils craignent de d&eacute;plaire, de
+nuire &agrave; la confiance des peuples, ou d'&ecirc;tre d&eacute;mentis par le succ&egrave;s:
+c'est pourquoi, devant Napol&eacute;on, ils se taisent, et semblent m&ecirc;me ne pas
+&ecirc;tre instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des
+conversations de toute l'Europe.</p>
+
+<p>Mais enfin ce respect silencieux, que lui-m&ecirc;me avait pris soin
+d'imposer, l'importune; il y soup&ccedil;onne plus d'improbation que de
+r&eacute;serve, l'ob&eacute;issance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la
+conviction: ce sera une nouvelle conqu&ecirc;te! Il sait d'ailleurs mesurer,
+mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, <i>cr&eacute;e
+ou tue les souverains</i>. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il
+aime &agrave; persuader.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les dispositions de Napol&eacute;on et celles des grands qui
+l'entouraient, quand le voile &eacute;tant pr&egrave;s de se d&eacute;chirer et la guerre
+&eacute;vidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques
+paroles hasard&eacute;es &agrave; propos. Les uns prirent donc l'initiative;
+l'empereur pr&eacute;vint les autres.</p>
+
+<p>On<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> parut d'abord concevoir toutes les n&eacute;cessit&eacute;s de sa position: &laquo;Il
+fallait achever l'ouvrage commenc&eacute;; on ne pouvait s'arr&ecirc;ter sur une
+pente aussi rapide, et si pr&egrave;s du sommet. L'empire de l'Europe convenait
+&agrave; son g&eacute;nie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle,
+grande et enti&egrave;re, elle ne verrait que de faibles &eacute;tats, tellement
+divis&eacute;s, que toute coalition deviendrait m&eacute;prisable et impossible: mais,
+avec un tel but, pourquoi ne commen&ccedil;ait-il pas par soumettre et partager
+ce qui &eacute;tait autour de lui?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette objection, Napol&eacute;on r&eacute;pondit &laquo;que tel avait &eacute;t&eacute; son projet en
+1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait
+d&eacute;rang&eacute; son plan: que m&ecirc;me telle avait &eacute;t&eacute; sa pens&eacute;e, quand, d&egrave;s Tilsitt
+et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier &agrave; la Russie par un
+mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union
+pr&eacute;cipit&eacute;e avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit &agrave; &eacute;pouser une
+princesse autrichienne, et &agrave; s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre
+l'empereur russe.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il ne cr&eacute;ait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les
+laisser &eacute;chapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait pr&ecirc;t, tout ce
+qui &eacute;tait possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour
+accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas
+le temps de les attendre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'au reste, il n'avait pas provoqu&eacute; cette guerre; qu'il avait &eacute;t&eacute;
+fid&egrave;le &agrave; ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez
+dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Su&egrave;de, livr&eacute;es &agrave;
+la Russie, l'une presque enti&egrave;re, l'autre d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e de la Finlande, et
+m&ecirc;me de l'&icirc;le d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait r&eacute;pondu
+aux cris de d&eacute;tress&eacute; des Su&eacute;dois qu'en leur conseillant cette cession.</p>
+
+<p>&laquo;Que cependant, d&egrave;s 1809, l'arm&eacute;e russe, destin&eacute;e &agrave; agir de concert avec
+Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e trop lard,
+trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par
+l'ukase du 31 d&eacute;cembre 1810, avait manqu&eacute; au syst&egrave;me continental, et
+avait, par ses prohibitions, d&eacute;clar&eacute; une guerre r&eacute;elle au commerce
+fran&ccedil;ais; qu'il savait bien que l'int&eacute;r&ecirc;t et l'esprit national des
+Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire &agrave;
+leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous
+les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au
+lieu de modifier son ukase, avait rassembl&eacute; quatre-vingt-dix mille
+hommes, sous pr&eacute;texte de soutenir ses douaniers; qu'il s'&eacute;tait laiss&eacute;
+gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de
+reconna&icirc;tre la trente-deuxi&egrave;me division militaire, et demandait
+l'&eacute;vacuation de l&agrave; Prusse par les Fran&ccedil;ais; ce qui &eacute;quivalait &agrave; une
+d&eacute;claration de guerre.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; travers ces griefs, dont plusieurs &eacute;taient fond&eacute;s, on croyait voir que
+la fiert&eacute; de Napol&eacute;on &eacute;tait encore bless&eacute;e du refus qu'en 1807 la Russie
+avait fait de sa main, puisqu'il s'&eacute;tait expos&eacute; &agrave; la guerre en
+expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duch&eacute;.</p>
+
+<p>Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les
+autres hommes &eacute;taient de trop faibles mobiles pour un g&eacute;nie aussi ferme
+et aussi vaste; elles purent tout au plus d&eacute;terminer en lui de premiers
+mouvemens qui l'engag&egrave;rent plus t&ocirc;t qu'il n'e&ucirc;t voulu. Mais, sans
+p&eacute;n&eacute;trer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pens&eacute;e,
+un fait &eacute;vident suffisait pour le pr&eacute;cipiter t&ocirc;t ou tard dans cette
+lutte d&eacute;cisive: c'&eacute;tait l'existence d'un empire rival du sien par une
+&eacute;gale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant
+chaque jour; quand l'empire fran&ccedil;ais, d&eacute;j&agrave; m&ucirc;r comme son empereur, ne
+pouvait plus gu&egrave;re que d&eacute;cro&icirc;tre.</p>
+
+<p>&Agrave; quelque hauteur qu'il e&ucirc;t &eacute;lev&eacute; le tr&ocirc;ne du sud et de l'ouest de
+l'Europe, Napol&eacute;on apercevait le tr&ocirc;ne septentrional d'Alexandre pr&ecirc;t
+encore &agrave; le dominer par sa position &eacute;ternellement mena&ccedil;ante. Sur ces
+sommets glac&eacute;s de l'Europe, d'o&ugrave; jadis s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s tant de
+flots de barbares, il voyait se former tous les &eacute;l&eacute;mens d'un nouveau
+d&eacute;bordement. Jusque-l&agrave; l'Autriche et la Prusse avaient &eacute;t&eacute; des barri&egrave;res
+suffisantes, mais lui-m&ecirc;me les avait renvers&eacute;es ou abaiss&eacute;es: il restait
+donc seul en pr&eacute;sence, et seul le d&eacute;fenseur de la civilisation, de la
+richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la
+rudesse ignorante, contre les d&eacute;sirs avides des peuples pauvres du nord,
+et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que la guerre seule pouvait d&eacute;cider de ce grand d&eacute;bat,
+de cette grande et &eacute;ternelle lutte, du pauvre contre le riche; et
+cependant, de notre c&ocirc;t&eacute;, cette guerre n'&eacute;tait ni europ&eacute;enne, ni m&ecirc;me
+nationale. L'Europe y marchait &agrave; contre-c&oelig;ur, parce que le but de cette
+exp&eacute;dition &eacute;tait d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La
+France &eacute;puis&eacute;e voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de
+Napol&eacute;on, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion
+de nos arm&eacute;es de Cadix &agrave; Moskou; et tout en concevant la n&eacute;cessit&eacute; &agrave;
+venir de ce grand d&eacute;bat, l'urgence ne leur en &eacute;tait pas d&eacute;montr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils savaient que c'&eacute;tait sur-tout dans l'int&eacute;r&ecirc;t de sa politique qu'il
+fallait chercher &agrave; &eacute;branler un prince dont le principe &eacute;tait &laquo;qu'il y a
+des hommes dont la conduite ne peut que rarement &ecirc;tre r&eacute;gl&eacute;e par leurs
+sentimens, mais toujours par les circonstances.&raquo; Dans cette pens&eacute;e, ses
+ministres lui dirent, l'un<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, &laquo;que ses finances avaient besoin de
+repos;&raquo; mais il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.&raquo; Un autre
+ajouta<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>: &laquo;qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; jamais l'&eacute;tat de ses revenus n'avait &eacute;t&eacute; plus
+satisfaisant: qu'apr&egrave;s un compte rendu de trois &agrave; quatre milliards, il
+&eacute;tait admirable qu'on se trouv&acirc;t sans dettes exigibles, mais que tant de
+prosp&eacute;rit&eacute;s touchaient &agrave; leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec
+l'arm&eacute;e 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-l&agrave; la
+guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouv&eacute; la table
+mise, mais qu'&agrave; l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux d&eacute;pens de
+l'Allemagne, devenue notre alli&eacute;e; bien loin de l&agrave;, il faudrait nourrir
+ses contingens, et cela sans espoir de d&eacute;dommagement, quel que f&ucirc;t le
+succ&egrave;s; car on aurait &agrave; payer de Paris chaque ration de pain qui se
+mangerait &agrave; Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant &agrave;
+recueillir, apr&egrave;s la gloire que des chanvres, des goudrons et des
+m&acirc;tures, qui ne serviraient sans doute pas &agrave; acquitter les frais d'une
+guerre continentale. Que la France n'&eacute;tait pas en &eacute;tat de d&eacute;frayer ainsi
+l'Europe, sur-tout dans l'instant o&ugrave; ses ressources s'&eacute;coulaient vers
+l'Espagne; que c'&eacute;tait mettre &agrave; la fois le feu aux extr&eacute;mit&eacute;s, et
+qu'alors, refluant vers le centre &eacute;puis&eacute; par tant d'efforts, il pourrait
+nous consumer nous-m&ecirc;mes.&raquo;</p>
+
+<p>Ce ministre avait &eacute;t&eacute; &eacute;cout&eacute;; l'empereur le regardait d'un air riant,
+accompagn&eacute; d'une caresse qui lui &eacute;tait famili&egrave;re. Il pensait avoir
+persuad&eacute;, mais Napol&eacute;on lui dit: &laquo;Vous croyez donc que je ne saurai pas
+bien &agrave; qui faire payer les frais de la guerre?&raquo; Le duc cherchait &agrave;
+comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul
+mot, d&eacute;voilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche &agrave; son
+ministre &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'appr&eacute;ciait pourtant que trop bien toutes les difficult&eacute;s de son
+entreprise. Ce fut l&agrave; peut-&ecirc;tre ce qui lui attira le reproche de s'&ecirc;tre
+servi d'un moyen qu'il avait repouss&eacute; dans la guerre d'Autriche, et
+dont, en 1793, le c&eacute;l&egrave;bre Pitt avait donn&eacute; l'exemple.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1811, le pr&eacute;fet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un
+imprimeur contrefaisait secr&egrave;tement des billets de banque russes; il
+l'envoie saisir; celui-ci r&eacute;siste, mais enfin sa maison est forc&eacute;e, et
+il est conduit devant le magistrat, qu'il &eacute;tonne par son assurance, et
+plus encore en se r&eacute;clamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut
+rel&acirc;ch&eacute; sur-le-champ; on a m&ecirc;me ajout&eacute; qu'il continua sa contrefa&ccedil;on, et
+que, d&egrave;s nos premiers pas en Lithuanie, nous r&eacute;pand&icirc;mes le bruit qu'&agrave;
+Wilna nous nous &eacute;tions empar&eacute;s de plusieurs millions de billets de
+banque russes, dans les caisses de l'arm&eacute;e ennemie.</p>
+
+<p>Quelle qu'ait &eacute;t&eacute; l'origine de cette fausse monnaie, Napol&eacute;on ne la vit
+qu'avec une extr&ecirc;me r&eacute;pugnance: on ignore m&ecirc;me s'il se d&eacute;cida &agrave; en faire
+usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand
+nous abandonn&acirc;mes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouv&egrave;rent
+intacts, et furent br&ucirc;l&eacute;s, par ses ordres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span> Poniatowski, &agrave; qui cette exp&eacute;dition semblait promettre un
+tr&ocirc;ne, se joignait g&eacute;n&eacute;reusement aux ministres de l'empereur, pour lui
+en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie
+&eacute;tait une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouv&eacute;; mais
+elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie d&eacute;serte, peu
+praticable; sa noblesse d&eacute;j&agrave; presque &agrave; demi russe, le caract&egrave;re des
+habitans froid et peu empress&eacute;: mais l'empereur impatient l'interrompit;
+il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.</p>
+
+<p>Il est vrai que la plupart de ces objections n'&eacute;taient qu'une faible
+r&eacute;p&eacute;tition de toutes celles qui, d&egrave;s long-temps, s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;es &agrave;
+son esprit. On ignorait jusqu'&agrave; quel point il avait mesur&eacute; le danger;
+ses efforts multipli&eacute;s, depuis le 30 d&eacute;cembre 1810, pour conna&icirc;tre le
+terrain qui t&ocirc;t ou tard devait infailliblement devenir le th&eacute;&acirc;tre d'une
+guerre d&eacute;cisive; combien d'&eacute;missaires il avait envoy&eacute;s le reconna&icirc;tre;
+la multitude de m&eacute;moires qu'il s'&eacute;tait fait donner sur les routes de
+P&eacute;tersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur
+celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature
+que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de
+s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui
+peut-&ecirc;tre emp&ecirc;chait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie
+importait &agrave; l'existence &agrave; venir du grand empire fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Dans cette vue, il s'adressa encore &agrave; trois de ses grands-officiers<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>,
+dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise:
+tous les trois, comme ministres, envoy&eacute;s et ambassadeurs, avaient, &agrave;
+diff&eacute;rentes &eacute;poques, connu la Russie. Il s'attacha &agrave; leur persuader
+l'utilit&eacute;, la justice et la n&eacute;cessit&eacute; de cette guerre; mais l'un d'eux
+sur-tout<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> l'interrompait souvent avec impatience: car, d&egrave;s qu'une
+discussion &eacute;tait &eacute;tablie, Napol&eacute;on en souffrait les &eacute;carts.</p>
+
+<p>Ce grand-officier, s'abandonnant &agrave; cette imp&eacute;tueuse et inflexible
+franchise qu'il tenait de son caract&egrave;re, de son &eacute;ducation militaire, et
+peut-&ecirc;tre aussi de la province o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;, s'&eacute;criait: &laquo;qu'il ne
+fallait pas s'abuser, ni pr&eacute;tendre abuser les autres; qu'en s'emparant
+du continent, et m&ecirc;me des &eacute;tats de la famille de son alli&eacute;, on ne
+pouvait accuser cet alli&eacute; de manquer au syst&egrave;me continental! Quand les
+arm&eacute;es fran&ccedil;aises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur
+arm&eacute;e? &Eacute;tait-ce &agrave; l'ambition de Napol&eacute;on &agrave; d&eacute;noncer l'ambition
+d'Alexandre.</p>
+
+<p>Qu'au reste, la d&eacute;termination de ce prince &eacute;tait prise; que la Russie
+une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix &agrave; attendre tant qu'un
+Fran&ccedil;ais resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et
+obstin&eacute; des Russes &eacute;tait d'accord avec celui de leur empereur.</p>
+
+<p>Qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'&eacute;tait &agrave;
+tort; qu'il ne fallait pas le juger d'apr&egrave;s toutes les complaisances
+dont, &agrave; Tilsitt et &agrave; Erfurt, son admiration, son inexp&eacute;rience et quelque
+ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il
+tenait &agrave; mettre le bon droit de son c&ocirc;t&eacute;, et pouvait h&eacute;siter jusqu'&agrave; ce
+qu'il s'en cr&ucirc;t appuy&eacute;, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin,
+en le consid&eacute;rant par rapport &agrave; ses sujets, il y aurait plus de danger
+pour lui &agrave; faire une honteuse paix qu'&agrave; soutenir une guerre
+malheureuse.</p>
+
+<p>Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout &eacute;tait &agrave;
+craindre, jusqu'&agrave; nos alli&eacute;s? Napol&eacute;on n'entendait-il pas leurs rois
+inquiets dire qu'ils n'&eacute;taient que ses pr&eacute;fets? Pour se tourner contre
+lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire
+na&icirc;tre?&raquo;</p>
+
+<p>Alors, appuy&eacute; de ses deux coll&egrave;gues, ce g&eacute;n&eacute;ral ajoutait: &laquo;que, depuis
+1805, un syst&egrave;me de guerre qui for&ccedil;ait au pillage le soldat le plus
+disciplin&eacute;, avait sem&eacute; de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui
+l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son arm&eacute;e,
+par-del&agrave;, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatris&eacute; les plaies
+qu'ils nous doivent? Que d'inimiti&eacute;s, que de vengeances ce serait mettre
+entre la France et lui!</p>
+
+<p>Et &agrave; qui demandait-il ses points d'appui? &Agrave; cette Prusse que nous
+d&eacute;vorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forc&eacute;e. Il va
+donc tracer la plus longue ligne d'op&eacute;rations qui fut jamais, &agrave; travers
+une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre
+des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire
+l'&eacute;ruption<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conqu&ecirc;tes? de
+substituer &agrave; des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les
+g&eacute;n&eacute;raux d'Alexandre, les imiteront peut-&ecirc;tre, sans attendre la mort de
+leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant
+de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolid&eacute; son ouvrage,
+chaque guerre r&eacute;veillant dans l'int&eacute;rieur l'espoir de tous les partis,
+et remettant en question ce qui &eacute;tait r&eacute;solu.</p>
+
+<p>Voulait-il conna&icirc;tre les discours de l'arm&eacute;e? Eh bien! on y disait que
+ses meilleurs soldats &eacute;taient en Espagne; que les r&eacute;gimens, trop souvent
+recrut&eacute;s, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre
+eux; qu'on &eacute;tait incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre
+dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des
+deux autres; que d&eacute;j&agrave;, faute d'&acirc;ge et de sant&eacute;, beaucoup succombaient
+dans les premi&egrave;res marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs
+armes.</p>
+
+<p>Et pourtant, dans cette exp&eacute;dition, c'&eacute;tait moins la guerre qui
+d&eacute;plaisait que le pays o&ugrave; l'on allait la porter<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Les Lithuaniens
+nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au
+milieu de quelles m&oelig;urs? On les connaissait trop par la campagne de
+1806: o&ugrave; pouvoir jamais s'arr&ecirc;ter dans ces plaines plates et d&eacute;mantel&eacute;es
+de toute esp&egrave;ce de position fortifi&eacute;e par l'art ou la nature?</p>
+
+<p>Ne savait-on pas que tous les &eacute;l&eacute;mens d&eacute;fendaient ces contr&eacute;es depuis le
+premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle
+compris entre ces deux &eacute;poques, une arm&eacute;e engag&eacute;e dans ces d&eacute;serts de
+boue ou de glace, y pouvait p&eacute;rir tout enti&egrave;re et sans gloire!&raquo; Et ils
+ajoutaient: &laquo;que la Lithuanie &eacute;tait d&eacute;j&agrave; l'Asie plus encore que
+l'Espagne n'&eacute;tait l'Afrique; et l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, d&eacute;j&agrave; comme exil&eacute;e de
+la France par une guerre perp&eacute;tuelle, voulait du moins rester
+europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Enfin, quand on serait en pr&eacute;sence de l'ennemi dans ces d&eacute;serts, par
+quels motifs diff&eacute;rens chaque arm&eacute;e serait-elle anim&eacute;e? Pour les Russes,
+la patrie, l'ind&eacute;pendance, tous les int&eacute;r&ecirc;ts priv&eacute;s et publics,
+jusqu'aux v&oelig;ux secrets de nos alli&eacute;s! Pour nous, et contre tant
+d'obstacles, la gloire toute seule, m&ecirc;me sans la cupidit&eacute;, que
+l'affreuse pauvret&eacute; de ces climats ne pourrait tenter.</p>
+
+<p>Et quel but pour tant de travaux? Les Fran&ccedil;ais ne se reconnaissaient
+d&eacute;j&agrave; plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre fronti&egrave;re naturelle ne
+limitait plus, et tant y devenait grande la diversit&eacute; des m&oelig;urs, des
+figures et des langages.&raquo; &Agrave; ce propos le plus &acirc;g&eacute; de ces
+grands-officiers<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> ajouta: &laquo;qu'on ne s'&eacute;tendait pas ainsi sans
+s'affaiblir; que c'&eacute;tait perdre la France dans l'Europe, car enfin quand
+la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: d&eacute;j&agrave; m&ecirc;me un
+tel d&eacute;part ne va-t-il pas la laisser solitaire, d&eacute;serte, sans chef, sans
+arm&eacute;e, accessible &agrave; toute diversion; qui donc la d&eacute;fendra? <i>Ma
+renomm&eacute;e</i>! s'&eacute;cria l'empereur: <i>J'y laisse mon nom et la crainte
+qu'inspire une nation arm&eacute;e!</i>&raquo;</p>
+
+<p>Et, sans se laisser &eacute;branler par tant d'objections, il annon&ccedil;ait: &laquo;qu'il
+allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arri&egrave;re-ban, et
+laisser, sans d&eacute;fiance, &agrave; des Fran&ccedil;ais la garde de la France, de sa
+couronne et de sa gloire.</p>
+
+<p>Que quant &agrave; la Prusse, il s'&eacute;tait assur&eacute; de sa tranquillit&eacute;, par
+l'impossibilit&eacute; o&ugrave; il l'avait mise de remuer, m&ecirc;me dans le cas d'une
+d&eacute;faite, ou d'une descente des Anglais sur les c&ocirc;tes de la mer du Nord
+et sur nos derri&egrave;res. Qu'il tenait dans sa main la police civile et
+militaire de ce royaume; qu'il &eacute;tait ma&icirc;tre de Stettin, Custrin, Glogau,
+Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers
+clairvoyans &agrave; Colberg et une arm&eacute;e &agrave; Berlin; qu'avec ces moyens et la
+loyaut&eacute; de la Saxe, il n'avait rien &agrave; craindre de l'inimiti&eacute; prussienne.</p>
+
+<p>Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait &agrave; la
+France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavi&egrave;re et
+d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur
+nouveau titre. Qu'apr&egrave;s avoir encha&icirc;n&eacute; l'anarchie, et s'&ecirc;tre rang&eacute; du
+parti des rois, fort comme il l'&eacute;tait, ceux-ci ne pourraient l'attaquer
+qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la d&eacute;mocratie: mais
+que sans doute les souverains ne s'allieraient pas &agrave; cette ennemie
+naturelle des tr&ocirc;nes, qui sans lui les aurait renvers&eacute;s, et contre
+laquelle lui seul pouvait les d&eacute;fendre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Que d'ailleurs les Allemands &eacute;taient d'un g&eacute;nie m&eacute;thodique et lent, et
+qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il r&eacute;gnait dans
+toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick &eacute;tait un second
+Gibraltar.&raquo; Ce qui &eacute;tait inexact sur-tout en hiver. &laquo;Que la Russie
+devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conqu&eacute;rant,
+comme de sa population sauvage d&eacute;j&agrave; si nombreuse, et qui augmentait d'un
+demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses arm&eacute;es dans toute
+l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant
+l'&eacute;vacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que
+se dessaisir de la Prusse, apr&egrave;s l'avoir tant ulc&eacute;r&eacute;e, c'&eacute;tait la donner
+&agrave; la Russie, qui s'en servirait contre nous.&raquo;</p>
+
+<p>Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'&eacute;criait: &laquo;Pourquoi
+menacer mon absence des diff&eacute;rens partis encore existans dans
+l'int&eacute;rieur de l'empire? O&ugrave; sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre
+moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse,
+vieux et sans exp&eacute;rience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la
+d&eacute;sirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort
+comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle gu&egrave;re de
+moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et
+de plus utile, a &eacute;t&eacute; d'arr&ecirc;ter le torrent r&eacute;volutionnaire; il aurait
+tout englouti, l'Europe et vous! J'ai r&eacute;uni les partis les plus
+oppos&eacute;s, m&ecirc;l&eacute; les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques
+nobles obstin&eacute;s r&eacute;sistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe &agrave;
+moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que
+feriez-vous seuls et sans moi? Vous &ecirc;tes une poign&eacute;e contre des masses!
+Ne voyez-vous pas qu'il faut &eacute;teindre cette guerre du tiers-&eacute;tat contre
+la noblesse, par un m&eacute;lange complet de ce qu'il y a de mieux dans les
+deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je
+besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort &agrave; moi-m&ecirc;me dans
+l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-&eacute;tat: n'est-ce
+point assez?&raquo;</p>
+
+<p>Alors, passant avec plus de calme &agrave; une autre question, &laquo;il connaissait,
+disait-il, l'ambition de ses g&eacute;n&eacute;raux; mais elle &eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;e par la
+guerre, et ne serait pas appuy&eacute;e dans ses exc&egrave;s par des soldats
+fran&ccedil;ais, trop fiers et trop attach&eacute;s &agrave; leur belle patrie. Que si la
+guerre &eacute;tait p&eacute;rilleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant
+ses arm&eacute;es dans l'int&eacute;rieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop
+d'int&eacute;r&ecirc;ts et de passions audacieuses, que le repos et leur r&eacute;union
+feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait
+donner un cours &agrave; toutes ces ambitions; qu'apr&egrave;s tout, il en craignait
+moins l'effet au dehors qu'au dedans.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin il ajouta: &laquo;Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi
+qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se
+trouvait par-tout sur mes pas; ce mis&eacute;rable devait tirer sur moi. Eh
+bien! il aurait tu&eacute; mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi,
+c'&eacute;tait impossible! avais-je donc accompli les volont&eacute;s du destin? Je me
+sens pouss&eacute; vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint,
+d&egrave;s que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre;
+mais jusque-l&agrave; tous les efforts humains ne pourront rien contre moi.
+Paris ou l'arm&eacute;e, c'est donc une m&ecirc;me chose; quand mon heure sera venue,
+une fi&egrave;vre, une chute de cheval &agrave; la chasse, me tueront aussi bien qu'un
+boulet: les jours sont &eacute;crits!&raquo;</p>
+
+<p>Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les
+conqu&eacute;rans sur le prix auquel les grands r&eacute;sultats qu'ils obtiennent
+sont achet&eacute;s. Ils aiment &agrave; croire &agrave; la pr&eacute;destination, soit que plus que
+d'autres ils aient &eacute;prouv&eacute; tout ce qu'il y a d'inattendu dans les
+affaires des hommes, soit qu'elle les d&eacute;charge d'une trop pesante
+responsabilit&eacute;. C'&eacute;tait en revenir au temps des croisades, o&ugrave; ces mots,
+<i>Dieu le veut</i>, r&eacute;pondaient &agrave; toutes les objections d'une politique
+pacifique et prudente.</p>
+
+<p>Car l'exp&eacute;dition de Napol&eacute;on en Russie a une triste ressemblance avec
+celles de Saint Louis en &Eacute;gypte et en Afrique. Ces invasions
+entreprises, les unes, pour les int&eacute;r&ecirc;ts du ciel, l'autre pour ceux de
+la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands d&eacute;sastres
+apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du
+si&egrave;cle des lumi&egrave;res peuvent avoir le m&ecirc;me r&eacute;sultat que les &eacute;lans
+d&eacute;sordonn&eacute;s des passions religieuses des si&egrave;cles de l'ignorance et de la
+superstition.</p>
+
+<p>Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunit&eacute;,
+ni leurs chances de succ&egrave;s. Celle-ci &eacute;tait indispensable &agrave; l'ach&egrave;vement
+d'un grand dessein presque accompli; son but n'&eacute;tait point hors de
+port&eacute;e; les moyens pour l'atteindre &eacute;taient s&ucirc;ffisans: il se peut que
+l'instant en ait &eacute;t&eacute; mal choisi; que la conduite en ait &eacute;t&eacute;, tant&ocirc;t trop
+h&acirc;t&eacute;e, tant&ocirc;t incertaine; et, &agrave; cet &eacute;gard, les faits parleront, c'est &agrave;
+eux &agrave; en d&eacute;cider.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIb" id="CHAPITRE_IIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span> Napol&eacute;on r&eacute;pondait &agrave; tout; son habile main savait saisir et
+manier &agrave; propos tous les esprits; et, en effet, d&egrave;s qu'il voulait
+s&eacute;duire, il y avait dans son entretien une esp&egrave;ce d'enchantement dont il
+&eacute;tait impossible de se d&eacute;fendre: on se sentait moins fort que lui, et
+comme contraint de se soumettre &agrave; son influence. C'&eacute;tait, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, une esp&egrave;ce de puissance magn&eacute;tique; car son g&eacute;nie
+ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses d&eacute;sirs, le moindre
+comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses
+facult&eacute;s se r&eacute;unissent pour accomplir; elles accourent, se pr&eacute;cipitent,
+et, dociles, elles prennent &agrave; l'instant m&ecirc;me les formes qui lui
+plaisent.</p>
+
+<p>Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils
+entra&icirc;n&eacute;s comme hors d'eux-m&ecirc;mes. On se sentait flatt&eacute; de voir ce ma&icirc;tre
+de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volont&eacute; que
+celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si
+terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance;
+d'entendre cet homme myst&eacute;rieux, et dont chaque parole &eacute;tait historique,
+c&eacute;der comme pour vous seul &agrave; l'irr&eacute;sistible attrait du plus na&iuml;f et du
+plus confiant &eacute;panchement: et cette voix, en vous parlant, si
+caressante, n'&eacute;tait-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans
+toute l'Europe, d&eacute;clarait des guerres, d&eacute;cidait des batailles, fixait le
+sort des empires, &eacute;levait ou d&eacute;truisait les r&eacute;putations! Quel
+amour-propre pouvait r&eacute;sister au charme d'une si grande s&eacute;duction! on en
+&eacute;tait saisi de toutes parts; son &eacute;loquence &eacute;tait d'autant plus
+persuasive, que lui-m&ecirc;me semblait persuad&eacute;.</p>
+
+<p>Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si vari&eacute;es dont sa vive
+et fertile imagination ne color&acirc;t, son projet pour convaincre et
+entra&icirc;ner. Le m&ecirc;me texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le
+caract&egrave;re et la position de chacun de ses interlocuteurs qui
+l'inspirent; il l'entra&icirc;ne dans son entreprise, en la lui faisant
+envisager sous la forme, avec la couleur, et du c&ocirc;t&eacute; qui doit lui
+plaire.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comme il fait entrevoir &agrave; celui qu'effraie la d&eacute;pense, qu'un autre
+paiera cette conqu&ecirc;te de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.</p>
+
+<p>Il dit au militaire que cette exp&eacute;dition hasardeuse &eacute;tonne, mais qui
+doit &ecirc;tre facilement s&eacute;duit par la grandeur d'une id&eacute;e ambitieuse, que
+la paix est &agrave; Constantinople, c'est-&agrave;-dire &agrave; la fin de l'Europe: il lui
+est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement &agrave; un b&acirc;ton de
+mar&eacute;chal, mais &agrave; un sceptre qu'on pourra pr&eacute;tendre.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pond au ministre<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> &eacute;lev&eacute; dans l'ancien monde, et qu'&eacute;pouvanterait
+tant de sang &agrave; verser, et d'ambition &agrave; satisfaire, &laquo;que c'est une guerre
+toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en
+Russie; que la campagne sera courte; qu'apr&egrave;s on se reposera; que c'est
+le cinqui&egrave;me acte, le d&eacute;nouement.&raquo;</p>
+
+<p>Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des
+&eacute;v&eacute;nemens qui l'entra&icirc;nent &agrave; la guerre malgr&eacute; lui. Devant les hommes
+superficiels et sans exp&eacute;rience, avec lesquels il ne veut ni
+s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'&eacute;crie brusquement:
+&laquo;Vous ne comprenez rien &agrave; tout ceci, vous en ignorez les ant&eacute;c&eacute;dens et
+les cons&eacute;quens!&raquo;</p>
+
+<p>Mais avec les princes de sa famille, il s'est d&eacute;clar&eacute; depuis long-temps;
+il s'est plaint de ce qu'ils n'appr&eacute;ciaient pas assez sa position. &laquo;Ne
+voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point n&eacute; sur le tr&ocirc;ne;
+que je dois m'y soutenir comme j'y suis mont&eacute;, par la gloire; qu'il faut
+qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme
+moi, ne peut plus s'arr&ecirc;ter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il
+est perdu s'il reste stationnaire?&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties arm&eacute;es contre la
+sienne, tramant des complots, pr&eacute;parant des guerres, et cherchant &agrave;
+d&eacute;truire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voil&agrave; pourquoi
+toute paix, &agrave; ses yeux, &eacute;tait une conspiration des faibles contre le
+fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur
+naissance contre les grands par eux-m&ecirc;mes. Tant de coalitions
+successives l'avaient confirm&eacute; dans cette appr&eacute;hension! Aussi pensait-il
+souvent &agrave; ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et
+voulait-il seul faire &eacute;poque, &ecirc;tre une &egrave;re nouvelle pour les tr&ocirc;nes, et
+qu'enfin tout, dat&acirc;t de lui.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;couvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives
+peintures de sa position politique, qui ne para&icirc;tront peut-&ecirc;tre plus
+aujourd'hui ni fausses, ni trop charg&eacute;es; et pourtant la douce
+Jos&eacute;phine, toujours occup&eacute;e &agrave; le retenir et &agrave; le calmer, lui avait
+souvent fait entendre, &laquo;qu'avec le sentiment de la sup&eacute;riorit&eacute; de son
+g&eacute;nie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que,
+comme &agrave; ces caract&egrave;res jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves.
+Comment, &agrave; travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille
+inqui&egrave;te pouvait-elle entendre quelques voix isol&eacute;es qui contestaient sa
+l&eacute;gitimit&eacute;? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation
+comme son &eacute;l&eacute;ment; que, fort pour d&eacute;sirer, faible pour jouir, il serait
+donc le seul qu'il n'e&ucirc;t pu, vaincre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, en 1811, Jos&eacute;phine &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e de Napol&eacute;on; et, quoiqu'il all&acirc;t
+encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette
+imp&eacute;ratrice avait perdu cette influence que donne une pr&eacute;sence
+continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux &eacute;panchemens.</p>
+
+<p>Cependant, de nouveaux d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s avec le pape compliquaient la position de
+la France. Napol&eacute;on s'adressait alors au cardinal Fesch. C'&eacute;tait un
+pr&ecirc;tre z&eacute;l&eacute;, et tout bouillant d'une vivacit&eacute; italienne: il d&eacute;fendait
+les droits ultramontains avec une ardente opini&acirc;tret&eacute;; et telle &eacute;tait la
+chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion
+pr&eacute;c&eacute;dente, celui-ci, tout irrit&eacute;, s'&eacute;tait emport&eacute; jusqu'&agrave; lui crier,
+&laquo;qu'il le r&eacute;duirait &agrave; ob&eacute;ir!&mdash;Eh! qui conteste votre puissance? r&eacute;pondit
+le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute
+votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majest&eacute;
+sait que je ne crains pas le martyre.&mdash;Le martyre! r&eacute;pliqua Napol&eacute;on en
+passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le
+cardinal; c'est une affaire o&ugrave; il faut &ecirc;tre deux, et quant &agrave; moi je ne
+veux martyriser personne.&raquo;</p>
+
+<p>Ces discussions prirent, dit-on, un caract&egrave;re plus grave vers la fin de
+1811. Un t&eacute;moin assure qu'alors le cardinal, jusque-l&agrave; &eacute;tranger &agrave; la
+politique, la m&ecirc;la &agrave; ses controverses religieuses; qu'il conjura
+Napol&eacute;on de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux &eacute;l&eacute;mens, aux
+religions, &agrave; la terre et au ciel &agrave; la fois; et qu'enfin il lui montra la
+crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimiti&eacute;s.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse &agrave; cette vive attaque, l'empereur le prit par la main,
+le conduisit &agrave; la fen&ecirc;tre, l'ouvrit, et lui dit: &laquo;Voyez-vous l&agrave;-haut
+cette &eacute;toile?&mdash;Non, sire.&mdash;Regardez bien.&mdash;Sire, je ne la vois pas.&mdash;Eh
+bien! moi je la vois!&raquo; s'&eacute;cria Napol&eacute;on. Le cardinal, saisi
+d'&eacute;tonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine
+assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle
+atteignait d&eacute;j&agrave; les cieux.</p>
+
+<p>Quant au t&eacute;moin de cette sc&egrave;ne singuli&egrave;re, il comprit tout autrement les
+paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une
+confiance exag&eacute;r&eacute;e dans sa fortune, mais plut&ocirc;t celle de la grande
+diff&eacute;rence que Napol&eacute;on &eacute;tablissait entre les aper&ccedil;us de son g&eacute;nie et
+ceux de la politique du cardinal!</p>
+
+<p>Mais, en supposant m&ecirc;me que l'ame de Napol&eacute;on n'ait point &eacute;t&eacute; exempte
+d'un penchant &agrave; la superstition, son esprit &eacute;tait &agrave; la fois trop ferme
+et trop &eacute;clair&eacute; pour laisser d&eacute;pendre d'une faiblesse d'aussi grandes
+destin&eacute;es. Une grande inqui&eacute;tude le pr&eacute;occupait: c'&eacute;tait la pens&eacute;e de
+cette m&ecirc;me mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces
+s'affaiblir, et craignait qu'apr&egrave;s lui cet empire fran&ccedil;ais, ce grand
+troph&eacute;e de tant de travaux et de victoires, ne f&ucirc;t d&eacute;membr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'empereur russe &eacute;tait, disait-il, le seul souverain qui pes&acirc;t encore
+sur le sommet de cet immense &eacute;difice. Jeune et plein de vie, les forces
+de ce rival croissaient encore, quand d&eacute;j&agrave; les siennes d&eacute;clinaient.&raquo; Il
+lui semblait que, des bords du Ni&eacute;men, Alexandre n'attendait que la
+nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher
+des mains de son faible successeur. &laquo;Quand l'Italie enti&egrave;re, la Suisse,
+l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles,
+qu'attendrait-il donc pour pr&eacute;venir ce danger, et pour consolider le
+grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de
+la perte de toute la Pologne, au-del&agrave; du Borysth&egrave;ne?&raquo;</p>
+
+<p>Telles furent ses paroles prononc&eacute;es dans le secret de l'intimit&eacute;; elles
+renferment sans doute le v&eacute;ritable motif de cette terrible guerre. Quant
+&agrave; sa pr&eacute;cipitation &agrave; la commencer, il semblait qu'il se h&acirc;t&acirc;t, pouss&eacute;
+par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre r&eacute;pandue dans sang,
+et qu'il accusait de son irascibilit&eacute;, &laquo;mais sans laquelle, disait-il,
+on ne gagnait pas de batailles,&raquo; le d&eacute;vorait.</p>
+
+<p>Qui de nous a su p&eacute;n&eacute;trer assez avant dans l'organisation humaine pour
+affirmer que ce vice cach&eacute; ne f&ucirc;t pas l'une des causes de cette inqui&egrave;te
+activit&eacute; qui h&acirc;tait les &eacute;v&eacute;nemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?</p>
+
+<p>Cet ennemi int&eacute;rieur manifestait de plus en plus sa pr&eacute;sence par une
+douleur secr&egrave;te, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui
+faisait &eacute;prouver. D&egrave;s 1806, &agrave; Varsovie, dans une de ces crises
+douloureuses, on<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> avait entendu Napol&eacute;on s'&eacute;crier, &laquo;qu'il portait en
+lui le principe d'une fin pr&eacute;matur&eacute;e, et qu'il p&eacute;rirait du m&ecirc;me mal que
+son p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux
+les plus doux, &eacute;taient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les
+longues journ&eacute;es, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les
+combats se pr&eacute;parent? Aussi pendant que, m&ecirc;me autour de lui, la plupart
+le croyaient emport&eacute; vers la Russie par sa grande ambition, par
+l'inqui&eacute;tude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et
+presque sans t&eacute;moin, il en pesait l'&eacute;norme poids, et, pouss&eacute; par la
+n&eacute;cessit&eacute;, il ne s'y d&eacute;cidait qu'apr&egrave;s une p&eacute;nible h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>Enfin, le 3 ao&ucirc;t 1811, dans une audience, au milieu des envoy&eacute;s de toute
+l'Europe, il &eacute;clate; mais cet emportement, pr&eacute;sage de la guerre, est une
+preuve de plus de sa r&eacute;pugnance &agrave; la commencer. Peut-&ecirc;tre la d&eacute;faite que
+viennent d'essuyer les Russes &agrave; Routschouk a-t-elle enfl&eacute; son espoir, et
+pense-t-il qu'en mena&ccedil;ant il arr&ecirc;tera les pr&eacute;paratifs d'Alexandre.</p>
+
+<p>C'est au prince Kourakin qu'il s'est adress&eacute;. Cet ambassadeur vient de
+protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt:
+&laquo;Non, son ma&icirc;tre veut la guerre! il sait par ses g&eacute;n&eacute;raux que les arm&eacute;es
+russes accourent sur le Ni&eacute;men! L'empereur Alexandre trompe et gagne
+tous ses envoy&eacute;s!&raquo; Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement
+la salle, et l'interpelant avec violence: &laquo;Oui, vous aussi vous &ecirc;tes
+devenu Russe. Vous &ecirc;tes s&eacute;duit par l'empereur Alexandre.&raquo; Le duc
+r&eacute;pliqua fermement: &laquo;Oui, sire, parce que je le crois Fran&ccedil;ais.&raquo;
+Napol&eacute;on se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce
+grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois m&ecirc;me il essaya,
+par de nouveaux raisonnemens, entrem&ecirc;l&eacute;s de caresses famili&egrave;res, de le
+faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours
+inflexible, pr&ecirc;t &agrave; le servir, mais sans l'approuver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVb" id="CHAPITRE_IVb"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Pendant</span> que Napol&eacute;on, entra&icirc;n&eacute; par son caract&egrave;re, par sa position et par
+les circonstances, paraissait ainsi d&eacute;sirer et h&acirc;ter l'instant des
+combats, il gardait le secret de sa perplexit&eacute;; l'ann&eacute;e 1811 s'&eacute;coulait
+en pourparlers de paix et en pr&eacute;paratifs de guerre. 1812 venait de
+commencer, et d&eacute;j&agrave; l'horizon s'obscurcissait. Nos arm&eacute;es d'Espagne
+avaient fl&eacute;chi: Ciudad-Rodrigo venait d'&ecirc;tre reprise par les Anglais (19
+janvier 1812); les discussions de Napol&eacute;on avec le pape s'aigrissaient;
+Kutusof avait d&eacute;truit l'arm&eacute;e turque sur le Danube (8 d&eacute;cembre 1811); la
+France m&ecirc;me devenait inqui&egrave;te pour ses subsistances: tout enfin semblait
+d&eacute;tourner les regards de Napol&eacute;on de la Russie, les ramener sur la
+France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait
+dans ces contrari&eacute;t&eacute;s les avertissemens d'une fortune toujours fid&egrave;le.</p>
+
+<p>Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, o&ugrave; l'on reste
+long-temps seul avec soi-m&ecirc;me, que son &eacute;toile parut l'&eacute;clairer de sa
+plus vive lumi&egrave;re; elle lui montre les diff&eacute;rens g&eacute;nies de tant de
+peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure;
+les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derri&egrave;re lui, m&ecirc;me
+chez lui; que, comme les &eacute;tats de son arm&eacute;e, les tables de la population
+de son empire &eacute;taient trompeuses, non par leur force num&eacute;rique, mais par
+leur force r&eacute;elle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou
+par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! O&ugrave;
+&eacute;taient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des m&egrave;res le disaient
+assez! pench&eacute;es laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait
+inculte, elles maudissent la guerre en lui!</p>
+
+<p>Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne;
+oubliant ce principe, dont lui-m&ecirc;me donna si souvent le pr&eacute;cepte et
+l'exemple, &laquo;de ne jamais entreprendre sur deux points &agrave; la fois, mais
+sur un seul et toujours en masse!&raquo; Pourquoi enfin sortirait-il d'une
+situation brillante, quoique non assur&eacute;e, pour se jeter dans une
+position si critique, o&ugrave; le moindre &eacute;chec pouvait tout perdre, o&ugrave; tout
+revers serait d&eacute;cisif?</p>
+
+<p>En ce moment, aucune n&eacute;cessit&eacute; de position, aucun sentiment
+d'amour-propre ne pouvait forcer Napol&eacute;on &agrave; combattre ses propres
+raisonnemens, et l'emp&ecirc;cher de s'&eacute;couter lui-m&ecirc;me. Aussi devient-il
+soucieux et agit&eacute;. Il rassemble les diff&eacute;rens &eacute;tats de situation de
+chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un r&eacute;sum&eacute; exact et
+complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxi&eacute;t&eacute; s'accro&icirc;t; pour
+lui sur-tout l'irr&eacute;solution est un supplice.</p>
+
+<p>Souvent on le voit &agrave; demi renvers&eacute; sur un sofa, o&ugrave; il reste plusieurs
+heures, plong&eacute; dans une m&eacute;ditation profonde; puis il en sort
+tout-&agrave;-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations;
+il croit s'entendre nommer, et s'&eacute;crie: &laquo;Qui m'appelle?&raquo; Alors se
+levant, et marchant avec agitation: &laquo;Non, sans doute, s'est-il enfin
+&eacute;cri&eacute;, rien n'est assez &eacute;tabli autour de moi, m&ecirc;me chez moi, pour une
+guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.&raquo; Et aussit&ocirc;t
+il dicte pr&eacute;cipitamment le projet d'une note d&eacute;taill&eacute;e, par laquelle
+l'empereur d'Autriche, son beau-p&egrave;re, deviendrait m&eacute;diateur entre la
+Russie, l'Angleterre et la France.</p>
+
+<p>Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas;
+on lui en fait l'observation; il r&eacute;pond, comme cela lui arrivait
+souvent: &laquo;Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'exp&eacute;dier, la
+nuit conseille;&raquo; et il donne ordre que cette affaire reste secr&egrave;te, et
+qu'on laisse toujours sur sa table le r&eacute;sum&eacute; qui l'&eacute;claire sur les
+dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve
+et r&eacute;p&egrave;te ses premi&egrave;res conclusions.</p>
+
+<p>Celui qui &eacute;crivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui
+est certain, c'est que vers cette &eacute;poque (le 25 mars 1812), Czernicheff
+porta de nouvelles propositions &agrave; son souverain. Napol&eacute;on offrait de
+d&eacute;clarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au
+r&eacute;tablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres
+griefs.</p>
+
+<p>Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa &agrave; Castlereagh un
+arrangement relatif &agrave; la p&eacute;ninsule et au royaume des Deux-Siciles; et
+pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux
+puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui &ocirc;ter par la
+guerre. Mais Castlereagh r&eacute;pondit que des engagements de bonne foi ne
+permettaient pas &agrave; l'Angleterre de traiter sans pr&eacute;alablement
+reconna&icirc;tre Ferdinand VII pour roi d'Espagne.</p>
+
+<p>Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette
+communication, r&eacute;p&eacute;tait une partie des griefs de Napol&eacute;on contre la
+Russie. C'&eacute;tait, premi&egrave;rement, l'ukase du 31 d&eacute;cembre 1810, qui
+prohibait l'entr&eacute;e en Russie de la plupart des productions fran&ccedil;aises,
+et d&eacute;truisait le syst&egrave;me continental; secondement, la protestation
+d'Alexandre contre la r&eacute;union du duch&eacute; d'Oldenbourg; troisi&egrave;mement, les
+armements de la Russie.</p>
+
+<p>Ce ministre rappelait que Napol&eacute;on avait offert d'accorder une indemnit&eacute;
+au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement &agrave; ne jamais concourir
+au r&eacute;tablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait propos&eacute; &agrave;
+Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs n&eacute;cessaires pour
+qu'il trait&acirc;t avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que
+l'empereur russe avait &eacute;lud&eacute; cette invitation, en promettant d'envoyer
+Nesselrode &agrave; Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.</p>
+
+<p>L'ambassadeur moskovite remit presque en m&ecirc;me temps l'ultimatum
+d'Alexandre. Il voulait l'enti&egrave;re &eacute;vacuation de la Prusse; celle de la
+Pom&eacute;ranie su&eacute;doise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste
+il offrait d'accepter une indemnit&eacute; pour le duch&eacute; d'Oldenbourg; il se
+pr&ecirc;tait &agrave; des arr&aacute;ngemens de commerce avec la France, et enfin &agrave; de
+vaines modifications &agrave; l'ukase du 31 d&eacute;cembre 1810.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait trop tard; d'ailleurs au point o&ugrave; l'on en &eacute;tait venu, cet
+ultimatum entra&icirc;nait la guerre. Napol&eacute;on &eacute;tait trop fier et de lui-m&ecirc;me
+et de la France, il &eacute;tait trop command&eacute; par sa position, pour c&eacute;der
+devant un n&eacute;gociateur mena&ccedil;ant, pour laisser la Prusse libre de se jeter
+dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la
+Pologne. Il s'&eacute;tait engag&eacute; trop avant, il fallait r&eacute;trograder pour
+trouver un point d'arr&ecirc;t; et, dans sa position, Napol&eacute;on consid&eacute;rait
+tout pas r&eacute;trograde comme le commencement d'une chute compl&egrave;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vb" id="CHAPITRE_Vb"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ses</span> v&oelig;ux tardifs n'&eacute;tant pas exauc&eacute;s, il envisage l'&eacute;normit&eacute; de ses
+forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il
+accueille des renseignements inexacts sur le caract&egrave;re de son rival.
+Tant&ocirc;t il esp&egrave;re qu'Alexandre fl&eacute;chira devant l'approche d'une si
+mena&ccedil;ante invasion, tant&ocirc;t il c&egrave;de &agrave; son imagination conqu&eacute;rante; il la
+laisse avec complaisance se d&eacute;ployer de Cadix &agrave; Kasan, et couvrir
+l'Europe enti&egrave;re. Alors son g&eacute;nie semble ne plus se plaire qu'&agrave; Moskou.
+Cette ville est &agrave; huit cents lieues de lui, et d&eacute;j&agrave; il prend sur elle
+des renseignemens comme sur un lieu qu'on est &agrave; la veille d'occuper. Un
+Fran&ccedil;ais, un m&eacute;decin, long-temps habitant de cette capitale, lui a
+r&eacute;pondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois,
+nourrir son arm&eacute;e: il l'attache &agrave; sa personne.</p>
+
+<p>Toutefois, sentant le p&eacute;ril o&ugrave; il s'engage, il cherche &agrave; s'entourer de
+tous les siens. Talleyrand m&ecirc;me a &eacute;t&eacute; rappel&eacute;; il devait &ecirc;tre envoy&eacute; &agrave;
+Varsovie, mais la jalousie d'un comp&eacute;titeur et une intrigue le rejettent
+dans la disgrace. Napol&eacute;on, abus&eacute; par une calomnie adroitement r&eacute;pandue,
+crut en avoir &eacute;t&eacute; trahi. Sa col&egrave;re fut extr&ecirc;me, son expression terrible.
+Savary fit pour l'&eacute;clairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque de notre entr&eacute;e &agrave; Wilna; l&agrave;, ce ministre envoyait encore &agrave;
+l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la
+Turquie et de la Su&egrave;de sur la guerre de Russie, et offrait son z&egrave;le pour
+ces deux n&eacute;gociations.</p>
+
+<p>Mais Napol&eacute;on n'y r&eacute;pondit que par une exclamation de d&eacute;dain. &laquo;Cet homme
+se croyait-il si n&eacute;cessaire! pensait-il l'instruire!&raquo; Puis il for&ccedil;a son
+secr&eacute;taire d'envoyer cette lettre &agrave; celui-l&agrave; m&ecirc;me de ses ministres qui
+redoutait le plus le cr&eacute;dit de Talleyrand.</p>
+
+<p>Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napol&eacute;on tous virent cette
+guerre d'un &oelig;il inquiet: on entendit dans l'int&eacute;rieur du palais, comme
+au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires r&eacute;pondre &agrave; la politique de
+leur chef. La plupart s'accord&egrave;rent sur la possibilit&eacute; de conqu&eacute;rir la
+Russie, soit que leur espoir y v&icirc;t &agrave; acqu&eacute;rir suivant leur position,
+depuis un simple grade jusqu'&agrave; un tr&ocirc;ne; soit qu'il se fussent laiss&eacute;
+prendre &agrave; l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette exp&eacute;dition,
+conduite avec sagesse, d&ucirc;t r&eacute;ussir; soit enfin qu'avec Napol&eacute;on tout
+leur par&ucirc;t possible.</p>
+
+<p>Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs d&eacute;sapprouv&egrave;rent; le plus
+grand nombre se tut; un seul fut accus&eacute; de flatterie, et ce fut sans
+fondement. On l'entendait, il est vrai, r&eacute;p&eacute;ter, &laquo;que l'empereur n'&eacute;tait
+pas assez grand, qu'il fallait qu'il f&ucirc;t plus grand encore pour pouvoir
+s'arr&ecirc;ter.&raquo; Mais ce ministre &eacute;tait r&eacute;ellement ce que tant de courtisans
+veulent para&icirc;tre: il avait une foi r&eacute;elle et absolue dans le g&eacute;nie et
+dans l'&eacute;toile de son souverain.</p>
+
+<p>Au reste, c'est &agrave; tort qu'on impute &agrave; ses conseils une grande partie de
+nos malheurs; on n'influen&ccedil;ait pas Napol&eacute;on: d&egrave;s que son but &eacute;tait
+marqu&eacute; et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de
+contradictions. Lui-m&ecirc;me semblait vouloir n'accueillir que ce qui
+flattait sa d&eacute;termination; il repoussait avec humeur, et m&ecirc;me avec une
+apparente incr&eacute;dulit&eacute;, les nouvelles f&acirc;cheuses, comme s'il e&ucirc;t craint de
+se laisser &eacute;branler par elles. Cette fa&ccedil;on d'&ecirc;tre changea de nom suivant
+sa fortune: heureux, on l'appela force de caract&egrave;re; malheureux, on n'y
+vit plus que de l'aveuglement.</p>
+
+<p>Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes &agrave; lui
+faire des rapports infid&egrave;les. Un ministre lui-m&ecirc;me se crut parfois
+oblig&eacute; de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les
+esp&eacute;rances de succ&egrave;s, pour imiter la fi&egrave;re assurance de leur chef, et
+pour que leur aspect laiss&acirc;t dans son esprit l'impression d'un heureux
+pr&eacute;sage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour
+&eacute;viter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il &eacute;tait
+accueilli.</p>
+
+<p>Mais cette crainte, qui n'arr&ecirc;tait pas Caulincourt et plusieurs autres,
+n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et
+parfois m&ecirc;me sur Berthier. Ces ministres et ces g&eacute;n&eacute;raux, chacun en ce
+qui le concernait, n'&eacute;pargnaient pas la v&eacute;rit&eacute; &agrave; l'empereur. S'il
+arrivait qu'elle l'irrit&acirc;t, alors Duroc, sans c&eacute;der, s'enveloppait
+d'impassibilit&eacute;; Lobau r&eacute;sistait avec rudesse; Berthier g&eacute;missait et se
+retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un p&acirc;lissant,
+l'autre rougissant de col&egrave;re, repoussaient les vives d&eacute;n&eacute;gations de
+l'empereur; le premier avec une imp&eacute;tueuse opini&acirc;tret&eacute;, et le second
+avec une fermet&eacute; nette et s&egrave;che. On les vit plusieurs fois terminer ces
+altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux
+avec violence.</p>
+
+<p>On doit au reste ajouter ici que ces discussions anim&eacute;es n'eurent jamais
+de suites f&acirc;cheuses: on se retrouvait l'instant d'apr&egrave;s, sans qu'il y
+par&ucirc;t autrement que par un redoublement d'estime de Napol&eacute;on, pour la
+noble franchise qu'on venait de lui montrer.</p>
+
+<p>J'ai donn&eacute; ces d&eacute;tails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal
+connus, parce que Napol&eacute;on, dans son int&eacute;rieur, ne ressemblait pas &agrave;
+l'empereur en public, et que cette partie du palais est rest&eacute;e secr&egrave;te.
+Car, dans cette cour s&eacute;rieuse et nouvelle, on parlait peu: tout &eacute;tait
+class&eacute; s&eacute;v&egrave;rement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce
+qu'on ne peut bien comprendre les grands &eacute;v&eacute;nemens de l'histoire qu'en
+connaissant bien le caract&egrave;re et les m&oelig;urs de ses principaux
+personnages.</p>
+
+<p>Cependant une famine s'annon&ccedil;ait en France. Bient&ocirc;t la crainte
+universelle accrut le mal par les pr&eacute;cautions qu'elle sugg&eacute;ra.
+L'avarice, toujours pr&ecirc;te &agrave; saisir toutes les voies de fortune, s'empara
+des grains, encore &agrave; vil prix, et attendit que la faim les lui
+redemand&acirc;t au poids de l'or. Alors l'alarme devint g&eacute;n&eacute;rale. Napol&eacute;on
+fut forc&eacute; de suspendre son d&eacute;part: impatient il pressait son conseil;
+mais les mesures &agrave; prendre &eacute;taient graves, sa pr&eacute;sence n&eacute;cessaire; et
+cette guerre o&ugrave; chaque heure perdue &eacute;tait irr&eacute;parable, fut retard&eacute;e de
+deux mois.</p>
+
+<p>L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard
+donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de cro&icirc;tre. Elles
+nourriront sa cavalerie; son arm&eacute;e tra&icirc;nera moins de transports &agrave; sa
+suite; sa marche &eacute;tant plus l&eacute;g&egrave;re, en sera plus rapide: il atteindra
+donc l'ennemi, et cette grande exp&eacute;dition, comme tant d'autres, sera
+termin&eacute;e par une bataille.</p>
+
+<p>Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait
+la puissance sur les autres: elle entrait dans l'&eacute;valuation de ses
+forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout o&ugrave; le reste lui manquait,
+l'ajoutant &agrave; ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de
+l'user &agrave; force de l'employer, s&ucirc;r que ses alli&eacute;s, que ses ennemis y
+croiraient encore plus que lui-m&ecirc;me. Toutefois, dans la suite de cette
+exp&eacute;dition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et
+qu'Alexandre sut y &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait Napol&eacute;on! au-dessus des passions des hommes par sa propre
+grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car
+ces ma&icirc;tres du monde le sont-ils jamais enti&egrave;rement d'eux-m&ecirc;mes? Et
+cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carri&egrave;re, les
+fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils
+semblent &ecirc;tre les ministres, et que n'ont jamais arr&ecirc;t&eacute; ni guerre, ni
+tremblement de terre, ni tous ces fl&eacute;aux que le ciel permet, sans
+daigner en faire comprendre l'utilit&eacute; &agrave; ses victimes.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_TROISIEME" id="LIVRE_TROISIEME"></a>LIVRE TROISI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ic" id="CHAPITRE_Ic"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> temps de d&eacute;lib&eacute;rer &eacute;tait pass&eacute;, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai
+1812, Napol&eacute;on, jusque-l&agrave; toujours triomphant, sort d'un palais o&ugrave; il ne
+devait plus rentrer que vaincu.</p>
+
+<p>De Paris &agrave; Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'&eacute;tait d'abord
+la France orientale qu'il avait &agrave; traverser; cette partie de l'empire
+lui &eacute;tait d&eacute;vou&eacute;e: bien diff&eacute;rente de l'ouest et du sud, elle ne le
+connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et
+brillantes arm&eacute;es, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient
+marcher &agrave; une gloire prompte et certaine, traversaient fi&egrave;rement ces
+contr&eacute;es, y r&eacute;pandaient de l'argent, en consommaient les produits. La
+guerre de ce c&ocirc;t&eacute; avait toujours l'apparence de la justice.</p>
+
+<p>Plus tard, quand nos heureux bulletins y arriv&egrave;rent, l'imagination,
+&eacute;tonn&eacute;e de se voir d&eacute;pass&eacute;e par la r&eacute;alit&eacute;, s'enflamma; l'enthousiasme
+saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'I&eacute;na: on formait
+des groupes nombreux autour des courriers, on les &eacute;coutait avec ivresse,
+et, transport&eacute; de joie, l'on ne se s&eacute;parait qu'aux cris de &laquo;Vive
+l'empereur! Vive notre brave arm&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut
+belliqueuse. Elle est fronti&egrave;re: on y est &eacute;lev&eacute; au bruit des armes, et
+les armes y sont en honneur. On y est &eacute;lev&eacute; au bruit des armes, et les
+armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir
+la Pologne, tant aim&eacute;e de la France; que les barbares d'Asie, dont on
+mena&ccedil;ait l'Europe, allaient &ecirc;tre repouss&eacute;s dans leurs d&eacute;serts; que
+Napol&eacute;on rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne
+seraient-ce pas les d&eacute;partemens de l'est qui les recueilleraient?
+Jusque-l&agrave; n'avaient-ils pas d&ucirc; leurs richesses &agrave; la guerre, qui faisait
+passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En
+effet, bloqu&eacute; par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne
+s'alimentait que par ses provinces de l'est.</p>
+
+<p>Depuis dix ans, leurs routes &eacute;taient couvertes de voyageurs de tous les
+rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour
+embellie, les chefs d'&oelig;uvre de tous les arts et de tous les si&egrave;cles,
+que la victoire y avait rassembl&eacute;s; et sur-tout cet homme
+extraordinaire, pr&ecirc;t &agrave; porter la gloire nationale au-del&agrave; de toutes
+gloires connues. Satisfaits dans leurs int&eacute;r&ecirc;ts, combl&eacute;s dans leur
+amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout &agrave; la
+victoire. Ils ne se montr&egrave;rent point ingrats; aussi accompagn&egrave;rent-ils
+l'empereur de tous leurs v&oelig;ux: ce fut par-tout des acclamations et des
+arcs de triomphe, par tout un m&ecirc;me empressement.</p>
+
+<p>En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages
+peut-&ecirc;tre. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit
+penchant pour le merveilleux, &eacute;taient tent&eacute;s de voir dans Napol&eacute;on un
+&ecirc;tre surnaturel. &Eacute;tonn&eacute;s, comme hors d'eux-m&ecirc;mes, et emport&eacute;s par le
+mouvement universel, ces bons peuples s'effor&ccedil;aient d'&ecirc;tre de bonne foi
+ce qu'il fallait para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes
+quitt&egrave;rent leurs capitales et remplirent les villes o&ugrave; devait s'arr&ecirc;ter
+quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'imp&eacute;ratrice et une
+cour nombreuse suivaient Napol&eacute;on; il marchait aux terribles chances
+d'une guerre lointaine et d&eacute;cisive, comme on en revient, vainqueur et
+triomphant. Ce n'&eacute;tait pas ainsi que jadis, il avait coutume de se
+pr&eacute;senter au combat.</p>
+
+<p>Il avait souhait&eacute; que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une
+foule de princes, vinssent &agrave; Dresde sur son passage; son d&eacute;sir fut
+satisfait; tous accoururent: les uns, guid&eacute;s par l'espoir, d'autres
+pouss&eacute;s par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son
+pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.</p>
+
+<p>Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se
+plut &agrave; montrer &agrave; l'Allemagne une r&eacute;union de famille. Il pensa que cette
+assembl&eacute;e brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du
+prince russe, qu'il s'effrayerait peut-&ecirc;tre de cet abandon g&eacute;n&eacute;ral.
+Enfin, cette r&eacute;union de monarques coalis&eacute;s semblait d&eacute;clarer que la
+guerre de Russie &eacute;tait europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>L&agrave;, il &eacute;tait au centre de l'Allemagne, lui montrant son &eacute;pouse, la fille
+des C&eacute;sars, assise &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Des peuples entiers s'&eacute;taient d&eacute;plac&eacute;s
+pour se pr&eacute;cipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme
+pl&eacute;b&eacute;iens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule
+curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les
+places publiques; ils passaient des jours, des nuits enti&egrave;res, les yeux
+fix&eacute;s sur la porte et sur les fen&ecirc;tres de son palais. Ce n'est point sa
+couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent
+contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent &agrave;
+recueillir: ils veulent pouvoir dire &agrave; leurs compatriotes, &agrave; leurs
+descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Sur les th&eacute;&acirc;tres, des po&egrave;tes s'abaiss&egrave;rent jusqu'&agrave; le diviniser; ainsi
+des peuples entiers &eacute;taient ses flatteurs.</p>
+
+<p>Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de diff&eacute;rence entre les
+rois et leurs peuples; on n'attendit pas m&ecirc;me &agrave; s'imiter, ce fut un
+accord unanime. Pourtant les sentimens int&eacute;rieurs n'&eacute;taient pas les
+m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Dans cette importante entrevue nous &eacute;tions attentifs &agrave; consid&eacute;rer ce que
+ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fiert&eacute;.
+Nous esp&eacute;rions en sa prudence, ou que blas&eacute; sur tant de puissance, il
+d&eacute;daignerait d'en abuser; mais celui qui, inf&eacute;rieur encore, n'avait
+parl&eacute; qu'en ordonnant, m&ecirc;me &agrave; ses chefs, aujourd'hui vainqueur et ma&icirc;tre
+de tous, pourrait-il se plier &agrave; des &eacute;gards suivis et minutieux?
+Cependant il se montra mod&eacute;r&eacute;, et chercha m&ecirc;me &agrave; plaire; mais ce fut
+avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en &eacute;prouvait. Chez
+ces princes, il avait plut&ocirc;t l'air de les recevoir que d'en &ecirc;tre re&ccedil;u.</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, on e&ucirc;t dit que, connaissant sa fiert&eacute;, et n'esp&eacute;rant plus
+le vaincre que par lui-m&ecirc;me, ces monarques et leur peuples ne
+s'abaissaient tant autour de lui, que pour accro&icirc;tre disproportionn&eacute;ment
+son &eacute;l&eacute;vation, et l'en &eacute;blouir. Dans leurs r&eacute;unions, leur attitude,
+leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur
+eux. Tous &eacute;taient l&agrave; pour lui seul! Ils discutaient &agrave; peine, toujours
+pr&ecirc;ts &agrave; reconna&icirc;tre sa sup&eacute;riorit&eacute;, que lui ne sentait d&eacute;j&agrave; que trop
+bien. Un suzerain n'e&ucirc;t pas beaucoup plus exig&eacute; de ses vassaux.</p>
+
+<p>Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes
+souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils
+&eacute;taient tellement m&ecirc;l&eacute;s &agrave; ses officiers, que souvent ceux-ci
+s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser
+involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la
+pr&eacute;sence de Napol&eacute;on faisait dispara&icirc;tre les diff&eacute;rences; il &eacute;tait
+autant leur chef que le n&ocirc;tre. Cette d&eacute;pendance commune semblait tout
+niveler autour de lui. Peut-&ecirc;tre alors, l'orgueil militaire mal contenu,
+de plusieurs g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais, choqua ces princes: on se croyait &eacute;lev&eacute;
+jusqu'&agrave; eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du
+vaincu, le vainqueur est son &eacute;gal.</p>
+
+<p>Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais
+sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout d&eacute;naturer et
+d&eacute;placer ainsi, sans craindre d'&ecirc;tre entra&icirc;n&eacute; soi-m&ecirc;me dans ce
+bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais
+de Napol&eacute;on, l'&oelig;il et le sein gonfl&eacute;s des plus amers ressentimens. Ils
+croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant
+sortir de leurs c&oelig;urs cette multitude de chagrins qu'ils avaient
+d&eacute;vor&eacute;s. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle &eacute;tait importune cette
+foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir &agrave; la porte de leur
+superbe dominateur; et cependant, la leur restait d&eacute;serte; car tout,
+m&ecirc;me leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne
+voyait on pas qu'on insultait &agrave; leur infortune? Ils &eacute;taient donc venus &agrave;
+Dresde pour relever l'&eacute;clat du triomphe de Napol&eacute;on; car c'&eacute;tait d'eux
+qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, &eacute;tant un cri
+de reproche contre eux; sa grandeur &eacute;tant leur abaissement; ses
+victoires, leurs d&eacute;faites.</p>
+
+<p>Ils r&eacute;pandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine
+se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord
+un prince se soustraire &agrave; cette p&eacute;nible position par un d&eacute;part
+pr&eacute;cipit&eacute;. L'imp&eacute;ratrice d'Autriche, dont le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte avait
+d&eacute;poss&eacute;d&eacute; les a&iuml;eux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle
+d&eacute;guisait vainement: elle lui &eacute;chappait par de premiers mouvemens que
+saisissait Napol&eacute;on, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait
+son esprit et sa grace &agrave; p&eacute;n&eacute;trer doucement dans les c&oelig;urs pour y semer
+sa haine.</p>
+
+<p>L'imp&eacute;ratrice de France augmenta involontairement cette funeste
+disposition. On la vit effacer sa belle-m&egrave;re par l'&eacute;clat de sa parure:
+si Napol&eacute;on exigeait plus de r&eacute;serve, elle r&eacute;sistait, pleurait m&ecirc;me, et
+l'empereur c&eacute;dait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On
+assure encore que, malgr&eacute; son origine, il &eacute;chappa &agrave; cette princesse de
+mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesur&eacute;es,
+entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napol&eacute;on l'en grondait, mais
+doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspir&eacute;, lui plaisait; il croyait
+r&eacute;parer ces imprudences par des pr&eacute;sens.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;union ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs
+amours propres en sortirent bless&eacute;s. Toutefois Napol&eacute;on, s'&eacute;tant efforc&eacute;
+de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant &agrave; Dresde le r&eacute;sultat
+des marches de son arm&eacute;e, dont les nombreuses colonnes traversaient
+encore les terres des alli&eacute;s, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Lauriston, ambassadeur de France &agrave; P&eacute;tersbourg, re&ccedil;ut l'ordre
+de demander &agrave; l'empereur russe qu'il l'autoris&acirc;t &agrave; venir lui communiquer
+&agrave; Wilna des propositions d&eacute;finitives. Le g&eacute;n&eacute;ral Narbonne, aide-de-camp
+de Napol&eacute;on, partit pour le quartier-imp&eacute;rial d'Alexandre, afin
+d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour
+l'attirer, dit-on, &agrave; Dresde. L'archev&ecirc;que de Malines fut envoy&eacute; pour
+diriger les &eacute;lans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait &agrave;
+perdre le grand-duch&eacute;; il fut flatt&eacute; de l'espoir d'une indemnit&eacute; plus
+solide.</p>
+
+<p>Cependant, d&egrave;s les premiers jours, on s'&eacute;tait &eacute;tonn&eacute; de n'avoir point vu
+le roi de Prusse grossir la cour imp&eacute;riale; mais bient&ocirc;t on apprit
+qu'elle lui &eacute;tait comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus
+qu'il avait moins de torts. Sa pr&eacute;sence devait embarrasser. Toutefois,
+encourag&eacute; par Narbonne, il se d&eacute;cide &agrave; venir. On annonce son arriv&eacute;e &agrave;
+l'empereur: celui-ci, irrit&eacute;, refuse d'abord de le recevoir: &laquo;Que lui
+veut ce prince? N'&eacute;tait-ce pas assez de l'importunit&eacute; de ses lettres et
+de ses r&eacute;clamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le pers&eacute;cuter
+de sa pr&eacute;sence! Qu'a-t-il besoin de lui!&raquo; Mais Duroc insiste; il
+rappelle le besoin que Napol&eacute;on a de la Prusse contre la Russie, et les
+portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut re&ccedil;u froidement, mais
+avec les &eacute;gards que l'on devait &agrave; son rang supr&ecirc;me. On accepta les
+nouvelles assurances de son d&eacute;vouement, dont il donna des preuves
+multipli&eacute;es.</p>
+
+<p>On dit qu'alors on fit esp&eacute;rer &agrave; ce monarque la possession des provinces
+russes allemandes, que ses troupes devaient &ecirc;tre charg&eacute;es d'envahir. On
+assure m&ecirc;me, qu'apr&egrave;s leur conqu&ecirc;te, il en demanda l'investiture &agrave;
+Napol&eacute;on. On a dit encore, mais vaguement, que Napol&eacute;on laissa le prince
+royal de Prusse pr&eacute;tendre &agrave; la main de l'une de ses ni&egrave;ces. C'&eacute;tait l&agrave;
+le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle
+guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Fr&eacute;d&eacute;ric, devenu l'alli&eacute;
+de Napol&eacute;on, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves
+manquent pour affirmer que cette union s&eacute;duisit le roi de Prusse, comme
+l'espoir d'une alliance pareille avait s&eacute;duit le prince d'Espagne.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait alors la r&eacute;signation des souverains &agrave; la puissance de
+Napol&eacute;on. Ceci est un exemple de l'empire de la n&eacute;cessit&eacute; sur tous, et
+montre jusqu'o&ugrave; peut conduire, chez les princes, comme chez les
+particuliers, l'espoir d'acqu&eacute;rir et la crainte de perdre.</p>
+
+<p>Cependant Napol&eacute;on attendait encore le r&eacute;sultat des n&eacute;gociations de
+Lauriston et du g&eacute;n&eacute;ral Narbonne. Il esp&eacute;rait vaincre Alexandre par le
+seul aspect de son arm&eacute;e r&eacute;unie, et sur-tout par l'&eacute;clat mena&ccedil;ant de son
+s&eacute;jour &agrave; Dresde. &Agrave; Posen, quelques jours apr&egrave;s, lui-m&ecirc;me en convint,
+quand il r&eacute;pondit au g&eacute;n&eacute;ral Dessoll&eacute;s: &laquo;La r&eacute;union de Dresde n'ayant
+pas d&eacute;termin&eacute; Alexandre &agrave; la paix, il ne faut plus l'attendre que de la
+guerre.&raquo;</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que,
+doutant de l'avenir, il se retranch&acirc;t dans le pass&eacute;, et qu'il e&ucirc;t besoin
+de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand p&eacute;ril.
+En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion
+sur la faiblesse pr&eacute;tendue du caract&egrave;re de son rival. Aux approches
+d'une si grande invasion, il h&eacute;sitait de l'envisager comme certaine: car
+il n'avait plus la conscience de son infaillibilit&eacute;, ni cette assurance
+guerri&egrave;re que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment
+du succ&egrave;s qui l'assure.</p>
+
+<p>Au reste, ces pourparlers &eacute;taient non-seulement une tentative de paix,
+mais encore une ruse de guerre. Par eux, il esp&eacute;rait rendre les Russes,
+ou assez n&eacute;gligens pour se laisser surprendre dispers&eacute;s, ou assez
+pr&eacute;somptueux, s'ils &eacute;taient r&eacute;unis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou
+l'autre cas, la guerre se serait trouv&eacute;e termin&eacute;e par un coup de main ou
+par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas re&ccedil;u. Pour Narbonne, il
+revint. &laquo;Il avait, dit-il, trouv&eacute; les Russes sans abattement et sans
+jactance. De tout ce que leur empereur lui avait r&eacute;pondu, il r&eacute;sultait
+qu'on pr&eacute;f&eacute;rait la guerre &agrave; une paix honteuse: qu'on se garderait bien
+de s'exposer &agrave; une bataille contre un adversaire trop redoutable;
+qu'enfin, on saurait se r&eacute;soudre &agrave; tous les sacrifices, pour tra&icirc;ner la
+guerre en longueur et rebuter Napol&eacute;on.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse, qui arrivait &agrave; l'empereur au milieu du plus grand &eacute;clat
+de sa gloire, fut d&eacute;daign&eacute;e. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un
+grand seigneur russe avait contribu&eacute; &agrave; l'abuser: soit erreur ou feinte,
+ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait
+devant les difficult&eacute;s, et se laissait facilement abattre par les
+revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre &agrave;
+Tilsitt et &agrave; Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse
+opinion.</p>
+
+<p>Il resta jusqu'au 29 mai &agrave; Dresde, fier de ces hommages qu'il savait
+appr&eacute;cier; montrant &agrave; l'Europe les princes et les rois, issus des plus
+antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse &agrave; un prince
+n&eacute; de lui seul. Il semblait se plaire &agrave; multiplier les effets de ces
+grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel,
+celui qui l'avait plac&eacute; sur le tr&ocirc;ne, et pour y accoutumer ainsi les
+autres et lui-m&ecirc;me.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIc" id="CHAPITRE_IIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Enfin</span>, impatient de vaincre les Russes et d'&eacute;chapper aux hommages des
+Allemands, Napol&eacute;on quitte Dresde. Il ne reste &agrave; Posen que le temps
+n&eacute;cessaire pour plaire aux Polonais. Il n&eacute;glige Varsovie, o&ugrave; la guerre
+ne l'appelait pas assez imp&eacute;rieusement, et o&ugrave; il aurait retrouv&eacute; la
+politique. Il s&eacute;journe &agrave; Thorn pour y voir ses fortifications, ses
+magasins, ses troupes. L&agrave;, les cris des Polonais, que nos alli&eacute;s pillent
+impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napol&eacute;on
+adressa des reproches au roi de Westphalie, m&ecirc;me des menaces: mais on
+sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un
+mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres acc&egrave;s,
+ceux de sa col&egrave;re sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin,
+lui-m&ecirc;me peut se reprocher d'&ecirc;tre la cause de ces d&eacute;sordres qui
+l'irritent: car, de l'Oder &agrave; la Vistule et jusqu'au Ni&eacute;men, si les
+vivres sont suffisans et bien plac&eacute;s, les fourrages moins portatifs
+manquent. D&eacute;j&agrave; nos cavaliers ont &eacute;t&eacute; forc&eacute;s de couper les seigles verts,
+et de d&eacute;pouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir
+leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus l&agrave;; mais
+quand un d&eacute;sordre est autoris&eacute;, comment d&eacute;fendre les autres?</p>
+
+<p>Le mal s'accrut au-del&agrave; du Ni&eacute;men. L'empereur avait compt&eacute; sur une
+multitude de voitures l&eacute;g&egrave;res et sur de gros fourgons, destin&eacute;s chacun &agrave;
+porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des
+chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces
+transports &eacute;taient organis&eacute;s en bataillons et en escadrons. Chaque
+bataillon de voitures l&eacute;g&egrave;res, dites comtoises, &eacute;tait de six cents
+chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon
+de voitures lourdes, tra&icirc;n&eacute;es par des b&oelig;ufs, portait quatre mille huit
+cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures
+charg&eacute;es d'&eacute;quipages militaires, une multitude de chariots d'outils de
+toute esp&egrave;ce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et
+d'artillerie, six &eacute;quipages de ponts et un de si&eacute;ge.</p>
+
+<p>Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins
+&eacute;tablis sur la Vistule. Quand l'arm&eacute;e passa ce fleuve, elle re&ccedil;ut
+l'ordre de prendre, sans s'arr&ecirc;ter, pour vingt-cinq jours de vivres,
+mais de ne s'en servir qu'au-del&agrave; du Ni&eacute;men. Au reste, la plupart de ces
+moyens de transport manqu&egrave;rent, soit que cette organisation de soldats,
+conducteurs de convois militaires, f&ucirc;t vicieuse, l'honneur et l'ambition
+n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent
+trop pesantes pour le sol, les distances trop consid&eacute;rables, et les
+privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit &agrave;
+peine la Vistule.</p>
+
+<p>On s'approvisionna en marchant. Le pays &eacute;tant fertile, chevaux,
+chariots, bestiaux, vivres de toute esp&egrave;ce, tout fut enlev&eacute;: on entra&icirc;na
+tout, ainsi que les habitans n&eacute;cessaires pour conduire ces convois.
+Quelques jours apr&egrave;s, au Ni&eacute;men, l'embarras du passage, et la rapidit&eacute;
+des premi&egrave;res marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce
+pillage avec autant d'indiff&eacute;rence qu'on avait mis de violence &agrave; s'en
+saisir.</p>
+
+<p>Toutefois, dans ces moyens irr&eacute;guliers, il y en avait que l'importance
+du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'arm&eacute;e russe,
+ensemble ou dispers&eacute;e, de faire un coup de main avec quatre cent mille
+hommes. La guerre, le pire de tous les fl&eacute;aux, en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus courte.
+Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il &eacute;tait
+plus &agrave; propos de vivre du pays: on e&ucirc;t pu l'en d&eacute;dommager ensuite. Mais
+on fit le mal n&eacute;cessaire et le mal superflu: car qui s'arr&ecirc;te dans le
+mal? Quel chef pouvait r&eacute;pondre de cette foule d'officiers et de
+soldats, r&eacute;pandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? &agrave; qui
+porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait
+le temps ni de juger, ni m&ecirc;me de reconna&icirc;tre les coupables. Entre
+l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'&eacute;taient
+&eacute;lev&eacute;es! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, quelques chefs donn&egrave;rent l'exemple: il y eut &eacute;mulation dans
+le mal. En ce genre, plusieurs de nos alli&eacute;s surpass&egrave;rent les Fran&ccedil;ais.
+Nous f&ucirc;mes leurs ma&icirc;tres en tout, mais en imitant nos qualit&eacute;s, ils
+outr&egrave;rent nos d&eacute;fauts. Leur pillage grossier et brutal r&eacute;volta.</p>
+
+<p>Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le d&eacute;sordre. Au milieu des
+cris accusateurs de deux peuples alli&eacute;s, sa col&egrave;re distingua quelques
+noms. On trouve dans ses lettres: &laquo;J'ai mis &agrave; l'ordre les g&eacute;n&eacute;raux&mdash;&mdash;
+et&mdash;&mdash;. J'ai supprim&eacute; la brigade&mdash;&mdash;; Je l'ai mise &agrave; l'ordre de l'arm&eacute;e,
+c'est-&agrave;-dire de l'Europe. J'ai fait &eacute;crire au&mdash;&mdash;qu'il courait risque
+des plus grands d&eacute;sagr&eacute;mens, s'il n'y mettait ordre,&raquo; Quelques jours
+apr&egrave;s il rencontra ce&mdash;&mdash; &agrave; la t&ecirc;te de ses troupes, et encore tout
+irrit&eacute;, il lui cria: &laquo;Vous vous d&eacute;shonorez; vous donnez l'exemple du
+pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre p&egrave;re, je n'ai pas besoin
+de vous.&raquo;</p>
+
+<p>De Thorn, Napol&eacute;on descendit la Vistule. Graudentz &eacute;tait prussienne; il
+&eacute;vite d'y passer: cette forteresse importait a la s&ucirc;ret&eacute; de l'arm&eacute;e; un
+officier d'artillerie et des artificiers y furent envoy&eacute;s: le motif
+apparent &eacute;tait d'y faire des cartouches; le motif r&eacute;el resta secret; car
+la garnison prussienne &eacute;tait nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et
+l'empereur, qui avait pass&eacute; outre, n'y songea plus.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; Marienbourg que l'empereur revit Davoust.</p>
+
+<p>Soit fiert&eacute; naturelle ou acquise, ce mar&eacute;chal n'aimait &agrave; reconna&icirc;tre
+pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caract&egrave;re est
+absolu, opini&acirc;tre, tenace; il ne plie gu&egrave;re plus devant les
+circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef
+pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'arm&eacute;e
+en lui d&eacute;sob&eacute;issant. De l&agrave; une haine terrible; pendant la paix, elle
+s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient &eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre:
+Berthier &agrave; Paris, Davoust &agrave; Hambourg; mais cette guerre de Russie les
+remit en pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui &eacute;tait odieuse.
+Son talent &eacute;tait sur-tout dans son activit&eacute; et dans sa m&eacute;moire. Il
+savait recevoir et transmettre, &agrave; toutes les heures du jour et de la
+nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipli&eacute;s. Mais, dans cette
+occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-m&ecirc;me. Ces ordres d&eacute;plurent
+&agrave; Davoust. Leur premi&egrave;re entrevue fut une violente altercation; elle eut
+lieu &agrave; Marienbourg, o&ugrave; l'empereur venait d'arriver, et devant lui.</p>
+
+<p>Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'&agrave; accuser Berthier
+d'incapacit&eacute; ou de trahison. Tous deux se menac&egrave;rent; et quand Berthier
+fut sorti, Napol&eacute;on, entra&icirc;n&eacute; par le caract&egrave;re naturellement soup&ccedil;onneux
+du mar&eacute;chal, s'&eacute;cria: &laquo;Il m'arrive quelquefois de douter de la fid&eacute;lit&eacute;
+de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la t&ecirc;te me tourne de
+chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soup&ccedil;ons.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que Davoust jouissait peut-&ecirc;tre du dangereux plaisir d'avoir
+humili&eacute; son ennemi, l'empereur se rendait &agrave; Dantzick, et Berthier, plein
+de vengeance, l'y suivait. D&egrave;s lors, le z&egrave;le, la gloire de Davoust, ses
+soins pour cette nouvelle exp&eacute;dition, tout ce qui devait le servir
+commen&ccedil;a &agrave; lui devenir contraire. L'empereur lui avait &eacute;crit: &laquo;qu'on
+allait faire la guerre dans un pays nu, o&ugrave; l'ennemi d&eacute;truirait tout, et
+qu'il fallait se pr&eacute;parer &agrave; s'y suffire &agrave; soi-m&ecirc;me.&raquo; Davoust lui
+r&eacute;pondit par l'&eacute;num&eacute;ration de ses pr&eacute;paratifs. &laquo;Il a soixante-dix mille
+hommes dont l'organisation est compl&egrave;te; ils portent pour vingt-cinq
+jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des ma&ccedil;ons, des
+boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des
+ouvriers de toute esp&egrave;ce. Elles portent tout avec elles; son arm&eacute;e est
+comme une colonie: des moulins &agrave; bras suivent. Il a pr&eacute;vu tous les
+besoins: tous les moyens d'y suppl&eacute;er sont pr&ecirc;ts.&raquo;</p>
+
+<p>Tant de soins devaient plaire, ils d&eacute;plurent: ils furent mal
+interpr&eacute;t&eacute;s. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur.
+&laquo;Ce mar&eacute;chal, lui disait-on, veut avoir tout pr&eacute;vu, tout ordonn&eacute;, tout
+ex&eacute;cut&eacute;. L'empereur n'est-il donc que le t&eacute;moin de cette exp&eacute;dition? la
+gloire en doit-elle &ecirc;tre &agrave; Davoust?&mdash;En effet, s'&eacute;cria l'empereur, il
+semble que ce soit lui qui commande l'arm&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>On alla plus loin, on r&eacute;veilla d'anciennes craintes: &laquo;N'&eacute;tait-ce pas
+Davoust qui, apr&egrave;s la victoire d'I&eacute;na, avait attir&eacute; l'empereur en
+Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de
+Pologne? lui qui d&eacute;j&agrave; poss&egrave;de de si grands biens dans ce pays; dont
+l'exacte et s&eacute;v&egrave;re probit&eacute; a gagn&eacute; les Polonais, et qu'on accuse
+d'esp&eacute;rer leur tr&ocirc;ne.&raquo;</p>
+
+<p>On ne sait si la fiert&eacute; de Napol&eacute;on fut choqu&eacute;e de voir celle de ses
+lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre
+si irr&eacute;guli&egrave;re, il se sentit de plus en plus g&ecirc;n&eacute; par le g&eacute;nie
+m&eacute;thodique de Davoust; mais cette impression f&acirc;cheuse s'approfondit;
+elle eut des suites funestes; elle &eacute;loigna de sa confiance un guerrier
+hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; flatta bien mieux ses esp&eacute;rances. Au reste, cette d&eacute;sunion
+entre ses grands ne d&eacute;plaisait pas &agrave; Napol&eacute;on, elle l'instruisait: leur
+accord l'e&ucirc;t inqui&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, &agrave; K&oelig;nigsberg. L&agrave;, se
+termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxi&egrave;me point de repos
+et de d&eacute;part de sa ligne d'op&eacute;ration. Des approvisionnemens de vivres,
+immenses comme l'entreprise, y &eacute;taient rassembl&eacute;s. Aucun d&eacute;tail n'avait
+&eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;. Le g&eacute;nie actif et passionn&eacute; de Napol&eacute;on &eacute;tait alors fix&eacute;
+tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son
+exp&eacute;dition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres,
+d'argent m&ecirc;me: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient &agrave; dicter
+des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les r&eacute;p&eacute;ter
+encore. Un seul g&eacute;n&eacute;ral re&ccedil;ut, dans une seule journ&eacute;e, six d&eacute;p&ecirc;ches de
+lui, toutes remplies de cette sollicitude.</p>
+
+<p>Dans l'une, on remarque ces mots: &laquo;Pour des masses comme celles-ci, si
+les pr&eacute;cautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne
+pourront suffire.&raquo; Dans une autre: &laquo;Il faut, dit-il, que tous les
+caissons puissent &ecirc;tre employ&eacute;s et charg&eacute;s de farine, pain, riz, l&eacute;gumes
+et eau-de-vie, hormis ce qui est n&eacute;cessaire pour les ambulances. Le
+r&eacute;sultat de tous mes mouvemens r&eacute;unira quatre cent mille hommes sur un
+seul point. Il n'y aura rien alors &agrave; esp&eacute;rer du pays, et il faudra tout
+avoir avec soi.&raquo; Mais d'une part les moyens de transport furent mal
+calcul&eacute;s, et de l'autre il se laissa emporter d&egrave;s qu'il fut en
+mouvement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIc" id="CHAPITRE_IIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">De</span> K&oelig;nigsberg &agrave; Gumbinen, Napol&eacute;on passa en revue plusieurs de ses
+arm&eacute;es; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque:
+sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est
+franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les
+d&eacute;licatesses et les gr&acirc;ces que quelques-uns apportent de nos salons sont
+&agrave; leurs yeux, faiblesse, pusillanimit&eacute;; que c'est pour eux, comme une
+langue &eacute;trang&egrave;re, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe
+en ridicule.</p>
+
+<p>Suivant son usage, il se prom&egrave;ne devant les rangs. Il sait quelles sont
+les guerres que chaque r&eacute;giment a faites avec lui. Il s'arr&ecirc;te aux plus
+vieux soldats; &agrave; l'un c'est la bataille des Pyramides, &agrave; l'autre celle
+de Marengo, d'Austerlitz, d'I&eacute;na, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un
+mot, accompagn&eacute; d'une caresse famili&egrave;re. Et le v&eacute;t&eacute;ran qui se croit
+reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses
+compagnons moins anciens, qui l'envient.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on continue, il ne n&eacute;glige pas les plus jeunes; il semble que pour
+eux tout l'int&eacute;resse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les
+interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle
+pay&eacute;e? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.</p>
+
+<p>Enfin il s'arr&ecirc;te au centre du r&eacute;giment. L&agrave;, il s'informe des places
+vacantes, et demande &agrave; haute voix quels en sont les plus dignes. Il
+appelle &agrave; lui ceux d&eacute;sign&eacute;s, et les questionne. Combien d'ann&eacute;es de
+service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'&eacute;clat?
+puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa
+pr&eacute;sence, indiquant la mani&egrave;re: particularit&eacute;s qui charment le soldat!
+ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse,
+s'occupe d'eux dans le moindre d&eacute;tail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa
+v&eacute;ritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et
+lui.</p>
+
+<p>Cependant l'arm&eacute;e marchait de la Vistule sur le Ni&eacute;men. Ce fleuve,
+depuis Grodno jusqu'&agrave; Kowno, coule parall&egrave;lement &agrave; la Vistule. La
+rivi&egrave;re de Pr&eacute;gel va de l'un vers l'autre; elle fut charg&eacute;e de vivres.
+Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points diff&eacute;rens.
+Ils y trouv&egrave;rent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens
+remont&egrave;rent avec eux cette rivi&egrave;re tant que sa direction permit.</p>
+
+<p>Quand il fallut que l'arm&eacute;e quitt&acirc;t sa flotte, elle lui prit assez de
+vivres pour atteindre et traverser le Ni&eacute;men, pr&eacute;parer une victoire, et
+arriver &agrave; Wilna. L&agrave;, l'empereur comptait sur les magasins des habitans,
+sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick,
+par le Frisch-Haff, le Pr&eacute;gel, la Daine, le canal Fr&eacute;d&eacute;ric et la Vilia.</p>
+
+<p>Nous touchions &agrave; la fronti&egrave;re russe; de la droite &agrave; la gauche, ou du
+midi au nord, l'arm&eacute;e &eacute;tait ainsi dispos&eacute;e devant le Ni&eacute;men. D'abord, &agrave;
+l'extr&ecirc;me droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince
+Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; &agrave; leur gauche, venant
+de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie,
+&agrave; la t&ecirc;te de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et
+Polonais; &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de r&eacute;unir vers
+Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois,
+Italiens et Fran&ccedil;ais; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes,
+command&eacute;s par le roi de Naples, le prince d'Eckm&uuml;hl, les ducs de
+Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de
+Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule
+masse vers Nogara&iuml;sky, &agrave; une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant
+Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois
+et Polonais formaient l'extr&ecirc;me gauche de la grande-arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait pr&ecirc;t. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres
+jusqu'&agrave; ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre
+cent quatre-vingt mille d&eacute;j&agrave; pr&eacute;sents; six &eacute;quipages de ponts; un de
+si&eacute;ge, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables
+troupeaux de b&oelig;ufs, treize cent soixante-douze pi&egrave;ces de canon, et des
+milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient &eacute;t&eacute; appel&eacute;s,
+r&eacute;unis et plac&eacute;s &agrave; quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande
+partie des voitures de vivres &eacute;taient seules en retard.</p>
+
+<p>Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur
+sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent
+fid&egrave;les. Lorsque l'on consid&eacute;rait que le tiers de l'arm&eacute;e de Napol&eacute;on
+lui &eacute;tait &eacute;tranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'&eacute;tonner le plus, ou
+de l'audace de l'un, ou de la r&eacute;signation des autres. Ainsi Rome faisait
+servir ses conqu&ecirc;tes &agrave; conqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, Fran&ccedil;ais; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les
+soldats, l'habitude; la curiosit&eacute;, le plaisir de se montrer en ma&icirc;tres
+dans de nouveaux pays; la vanit&eacute; des plus jeunes sur-tout, qui avaient
+besoin d'acqu&eacute;rir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce
+charlatanisme tant aim&eacute; des soldats; ces r&eacute;cits toujours enfl&eacute;s de leurs
+hauts faits, &eacute;tant d'ailleurs indispensables &agrave; leur d&eacute;s&oelig;uvrement, d&egrave;s
+qu'ils ne sont plus sous les armes. &Agrave; cela il faut bien ajouter l'espoir
+du pillage; car l'exigeante ambition de Napol&eacute;on avait souvent rebut&eacute;
+ses soldats, comme les d&eacute;sordres de ceux-ci avaient g&acirc;t&eacute; sa gloire. Il
+fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux
+souffrirent son ambition; lui, leur pillage.</p>
+
+<p>Toutefois ce pillage, on plut&ocirc;t cette maraude, ne portait en g&eacute;n&eacute;ral que
+sur des vivres, qu'&agrave; d&eacute;faut de distributions on exigeait de l'habitant,
+mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables,
+c'&eacute;taient les tra&icirc;neurs, toujours nombreux dans des marches souvent
+forc&eacute;es, qui s'en rendaient coupables. Or, ces d&eacute;sordres ne furent
+jamais tol&eacute;r&eacute;s. Pour les r&eacute;primer, Napol&eacute;on laissait des gendarmes et
+des colonnes mobiles sur les traces de l'arm&eacute;e; puis, quand ces
+tra&icirc;neurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs &eacute;taient examin&eacute;s par
+leurs officiers, ou m&ecirc;me, comme &agrave; Austerlitz, par leurs compagnons
+d'armes; et ils se faisaient entre eux une s&eacute;v&egrave;re justice.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res lev&eacute;es &eacute;taient trop jeunes et trop faibles, il est vrai:
+mais l'arm&eacute;e avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout
+d'ex&eacute;cution, accoutum&eacute;s aux situations critiques, et que rien
+n'&eacute;tonnait. On les reconnaissait d'abord &agrave; leurs figures martiales et &agrave;
+leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre;
+ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers &eacute;taient dignes d'eux, ou le
+devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade s&ucirc;r de pareils
+hommes, il fallait avoir &agrave; leur montrer des cicatrices, et pouvoir se
+citer soi m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait alors la vie de ces hommes; tout y &eacute;tait action, m&ecirc;me la
+parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on &eacute;tait
+sans cesse mis &agrave; l'&eacute;preuve, et l&agrave; il fallait &ecirc;tre ce qu'on avait voulu
+para&icirc;tre. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus
+qu'ils n'ont &eacute;t&eacute;, mais non pas plus qu'ils ne peuvent &ecirc;tre. C'est une
+nation de h&eacute;ros! se faisant valoir au-del&agrave; de la v&eacute;rit&eacute;, mais ensuite
+mettant leur honneur &agrave; rendre vrai ce qui d'abord n'avait &eacute;t&eacute; ni vrai ni
+m&ecirc;me vraisemblable.</p>
+
+<p>Quant aux anciens g&eacute;n&eacute;raux, quelques uns n'&eacute;taient plus ces durs et
+simples guerriers de la r&eacute;publique; les honneurs, les fatigues, l'&acirc;ge,
+et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napol&eacute;on for&ccedil;ait au
+luxe par son exemple et par ses ordres: c'&eacute;tait, selon lui, un moyen
+d'imposer &agrave; la multitude. Peut-&ecirc;tre aussi cela emp&ecirc;chait d'accumuler, ce
+qui aurait rendu ind&eacute;pendant; car &eacute;tant la source des richesses, il
+&eacute;tait bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener
+toujours &agrave; lui. Il avait donc pouss&eacute; ses g&eacute;n&eacute;raux dans un cercle dont il
+&eacute;tait difficile de sortir; les for&ccedil;ant &agrave; passer sans cesse du besoin &agrave;
+la prodigalit&eacute;, et de la prodigalit&eacute; au besoin, que lui seul pouvait
+satisfaire.</p>
+
+<p>Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient &agrave; une aisance
+dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'&eacute;tait
+sur ses conqu&ecirc;tes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre
+pouvait seule conserver.</p>
+
+<p>Mais pour les retenir dans la d&eacute;pendance, la gloire, habitude chez les
+uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napol&eacute;on,
+ma&icirc;tre absolu de son si&egrave;cle, et commandant m&ecirc;me &agrave; l'histoire, &eacute;tait le
+dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la m&icirc;t &agrave; un prix fort haut, on
+n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse
+devant sa force, et de s'arr&ecirc;ter devant un homme qui ne s'arr&ecirc;tait pas
+encore, quoique si haut parvenu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le bruit d'une si grande exp&eacute;dition attirait; son succ&egrave;s
+paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'&agrave; P&eacute;tersbourg
+et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-&ecirc;tre termin&eacute;. C'&eacute;tait
+une derni&egrave;re occasion qu'on se repentirait d'avoir laiss&eacute; &eacute;chapper: on
+serait importun&eacute; des r&eacute;cits glorieux qu'en feraient les autres. La
+victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas
+vieillir avec elle!</p>
+
+<p>Et puis, quand la guerre &eacute;tait par-tout, comment l'&eacute;viter? Les champs
+de bataille n'&eacute;taient pas indiff&eacute;rens: ici Napol&eacute;on commanderait en
+personne; ailleurs c'&eacute;tait bien pour la m&ecirc;me cause qu'on combattrait,
+mais ce serait sous un autre chef. La renomm&eacute;e qu'on partagerait avec
+lui serait &eacute;trang&egrave;re &agrave; Napol&eacute;on, de qui pourtant d&eacute;pendait tout, gloire
+et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en
+dispensait abondamment les faveurs qu'&agrave; ceux dont la gloire rappelait sa
+gloire; qu'il r&eacute;compensait moins g&eacute;n&eacute;reusement les exploits qui
+n'&eacute;taient pas aussi les siens. Il fallait donc &ecirc;tre de l'arm&eacute;e qu'il
+commandait. De l&agrave; l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou
+vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait
+pas d'espoir qu'il ne p&ucirc;t flatter, exciter, rassasier.</p>
+
+<p>Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous
+avait conduits &agrave; la renomm&eacute;e. L'&eacute;tonnement, l'admiration qu'il
+inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous &eacute;tait commun
+avec lui.</p>
+
+<p>Quant &agrave; cette jeunesse d'&eacute;lite qui, dans ces temps de gloire,
+remplissait nos camps, son effervescence &eacute;tait naturelle. Qui de nous,
+dans ses premi&egrave;res ann&eacute;es, ne s'est point enflamm&eacute; &agrave; la lecture de ces
+hauts faits de guerre des anciens et de nos anc&ecirc;tres? alors
+n'aurions-nous pas voulu tous &ecirc;tre ces h&eacute;ros, dont nous lisions
+l'histoire r&eacute;elle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-&agrave;-coup
+ces souvenirs s'&eacute;taient r&eacute;alis&eacute;s pour nous; si nos yeux, au lieu de
+lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux &agrave;
+notre port&eacute;e, et que des places se fussent offertes &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces
+paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse
+et la brillante renomm&eacute;e; qui de nous aurait h&eacute;sit&eacute;, et ne se serait pas
+&eacute;lanc&eacute; plein de joie et d'espoir, en m&eacute;prisant un odieux et honteux
+repos!</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les g&eacute;n&eacute;rations nouvelles. Alors on &eacute;tait libre d'&ecirc;tre
+ambitieux! Temps d'ivresse et de prosp&eacute;rit&eacute;, o&ugrave; le soldat fran&ccedil;ais,
+ma&icirc;tre de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou
+m&ecirc;me le monarque, dont il traversait les &eacute;tats! Il lui semblait que les
+rois de l'Europe ne r&eacute;gnaient que par la permission de son chef et de
+ses armes.</p>
+
+<p>Ainsi, l'habitude entra&icirc;nait les uns, l'ennui des cantonnemens les
+autres; la plupart la nouveaut&eacute; et sur-tout la passion de la gloire,
+tous l'&eacute;mulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et
+l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la
+guerre, et nous rendrait &agrave; nos foyers; car, pour l'arm&eacute;e enti&egrave;re de
+Napol&eacute;on, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une
+guerre n'&eacute;tait souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court
+voyage.</p>
+
+<p>Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, o&ugrave; jamais arm&eacute;e
+europ&eacute;enne n'avait &eacute;t&eacute;! on allait poser les colonnes d'Hercule! la
+grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coop&eacute;rait,
+l'appareil imposant d'une arm&eacute;e de quatre cent mille fantassins et de
+quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons
+belliqueux, exaltaient jusqu'aux v&eacute;t&eacute;rans! Les plus froids ne pouvaient
+&eacute;chapper &agrave; ce mouvement g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; cet entra&icirc;nement universel.</p>
+
+<p>Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'arm&eacute;e &eacute;tait bon, et
+toute bonne arm&eacute;e veut la guerre.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_QUATRIEME" id="LIVRE_QUATRIEME"></a>LIVRE QUATRI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Id" id="CHAPITRE_Id"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Napol&eacute;on</span> satisfait se d&eacute;clare. &laquo;Soldats, dit-il, la seconde guerre de
+Pologne est commenc&eacute;e. La premi&egrave;re s'est termin&eacute;e &agrave; Friedland et &agrave;
+Tilsitt. &Agrave; Tilsitt, la Russie a jur&eacute; &eacute;ternelle alliance &agrave; la France et
+guerre &agrave; l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut
+donner aucune explication de son &eacute;trange conduite, que les aigles
+fran&ccedil;aises n'aient repass&eacute; le Rhin, laissant par l&agrave; nos alli&eacute;s &agrave; sa
+discr&eacute;tion. La Russie est entra&icirc;n&eacute;e par la fatalit&eacute;; ses destins doivent
+s'accomplir. Nous croit-elle donc d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;s? Ne serions-nous donc plus
+les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le d&eacute;shonneur et la
+guerre; le choix ne saurait &ecirc;tre douteux! Marchons donc en avant,
+passons le Ni&eacute;men, portons la guerre sur son territoire. La seconde
+guerre de Pologne sera glorieuse aux armes fran&ccedil;aises comme la premi&egrave;re:
+mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle
+mettra un terme &agrave; la funeste influence que la Russie exerce depuis
+cinquante ans sur les affaires de l'Europe.&raquo;</p>
+
+<p>Ces accens, qu'on croyait alors proph&eacute;tiques, convenaient &agrave; une
+exp&eacute;dition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et
+croire &agrave; son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de
+gloire.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre harangua aussi son arm&eacute;e, mais tout autrement.
+Quelques-uns virent dans ses proclamations la diff&eacute;rence des deux
+peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En
+effet, l'une, d&eacute;fensive, fut simple et mod&eacute;r&eacute;e; l'autre, offensive,
+pleine d'audace et respirant la victoire: la premi&egrave;re s'appuya de la
+religion, l'autre de la fatalit&eacute;; celle-ci de l'amour de la patrie,
+celle-l&agrave; de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de
+l'affranchissement de la Pologne, qui &eacute;tait le v&eacute;ritable sujet de cette
+guerre.</p>
+
+<p>Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au
+midi. &Agrave; notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses v&oelig;ux; au
+centre, c'&eacute;tait Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant
+notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en
+silence.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces
+peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris m&ecirc;me, Napol&eacute;on
+l'avait jug&eacute;e. Il avait vu que son centre, command&eacute; par Barclay,
+s'&eacute;tendait de Wilna et Kowno jusqu'&agrave; Lida et Grodno, s'appuyant &agrave; droite
+&agrave; la Vilia, et &agrave; gauche au Ni&eacute;men.</p>
+
+<p>Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le d&eacute;tour qu'il fait de
+Grodno &agrave; Kowno; car c'est de l'une &agrave; l'autre de ces deux villes
+seulement que le Ni&eacute;men, en courant vers le nord, se pr&eacute;sentait en
+travers de notre attaque; et servait de fronti&egrave;re &agrave; la Lithuanie. Avant
+Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.</p>
+
+<p>Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers
+Wolkowisk; au nord de Kowno; &agrave; Rossiana et Keydani, Witgenstein avec
+vingt-six mille hommes, rempla&ccedil;aient cette fronti&egrave;re naturelle par leurs
+ba&iuml;onnettes.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une autre arm&eacute;e, forte de cinquante mille hommes, et dite
+de r&eacute;serve, se rassemblait &agrave; Lutsk en Volhinie, pour contenir cette
+province et observer Schwartzenberg: elle &eacute;tait confi&eacute;e &agrave; Tormasof,
+jusqu'&agrave; ce que le trait&eacute; pr&ecirc;t &agrave; &ecirc;tre sign&eacute; &agrave; Bucharest, e&ucirc;t permis &agrave;
+Tchitchakof et &agrave; la meilleure partie de l'arm&eacute;e de Moldavie, de le
+joindre.</p>
+
+<p>Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre,
+dirigeaient toutes ces forces. Elles &eacute;taient partag&eacute;es en trois arm&eacute;es,
+dites premi&egrave;re d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous
+Bagration, et arm&eacute;e de r&eacute;serve sous Tormasof. Deux autres corps se
+formaient, l'un &agrave; Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre &agrave; Riga et
+&agrave; D&uuml;nabourg. Les r&eacute;serves &eacute;taient &agrave; Wilna et Swentziany. Enfin un vaste
+camp retranch&eacute; s'&eacute;levait devant Drissa, dans un repli de la D&uuml;na.</p>
+
+<p>L'empereur fran&ccedil;ais jugea que cette position derri&egrave;re le Ni&eacute;men n'&eacute;tait
+ni offensive ni d&eacute;fensive, et que l'arm&eacute;e russe n'&eacute;tait gu&egrave;re mieux
+plac&eacute;e, pour op&eacute;rer une retraite; que cette arm&eacute;e, ainsi r&eacute;pandue sur
+une ligne de soixante lieues, pouvait &ecirc;tre surprise, dispers&eacute;e, ce qui
+lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'arm&eacute;e de Bagration
+tout enti&egrave;re, se trouvant &agrave; Lida et &agrave; Wolkowisk, en avant des marais de
+la B&eacute;r&eacute;zina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y
+&ecirc;tre refoul&eacute;es et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe
+sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'op&eacute;ration,
+qu'indiquait Swentziany et le camp retranch&eacute; de Drissa.</p>
+
+<p>En effet, Doctorof et Bagration &eacute;taient d&eacute;j&agrave; s&eacute;par&eacute;s de cette ligne, et
+au lieu d'&ecirc;tre rest&eacute;s en masse avec Alexandre, devant les routes qui
+conduisent &agrave; la D&uuml;na, pour les d&eacute;fendre ou pour s'en servir, ils se
+trouvaient plac&eacute;s &agrave; quarante lieues &agrave; leur droite.</p>
+
+<p>C'est pourquoi Napol&eacute;on a partag&eacute; ses forces en cinq arm&eacute;es. Pendant que
+Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille
+Autrichiens, dont il a l'ordre d'exag&eacute;rer le nombre, contiendra
+Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que
+le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en
+face ce g&eacute;n&eacute;ral vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et
+que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra pr&ecirc;t &agrave; s'interposer,
+entre ce m&ecirc;me Bagration et Barday; enfin, pendant qu'&agrave; l'extr&ecirc;me gauche,
+Macdonald, d&eacute;bouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et
+d&eacute;bordera la droite de Witgenstein, lui, Napol&eacute;on, avec deux cent mille
+hommes, se pr&eacute;cipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le
+d&eacute;truira du premier choc.</p>
+
+<p>Si l'empereur russe plie et c&egrave;de, il le poussera, il le rejettera sur
+Drissa et jusqu'&agrave; la naissance de sa ligne d'op&eacute;ration; puis, tout &agrave; la
+fois, lan&ccedil;ant des d&eacute;tachements &agrave; droite, il enveloppera Bagration et
+tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption
+il aura s&eacute;par&eacute;s de leur droite.</p>
+
+<p>Je vais me h&acirc;ter de tracer un court pr&eacute;cis de l'histoire de nos deux
+ailes, press&eacute; de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans
+distraction &agrave; reproduire les grandes sc&egrave;nes qui s'y sont pass&eacute;es.
+Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait &agrave; la
+Baltique, d&eacute;bordait l'aile droite russe; elle mena&ccedil;ait Revel, puis Riga,
+et jusqu'&agrave; P&eacute;tersbourg. Riga le vit bient&ocirc;t. La guerre se fixa sous ses
+murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec
+sagesse,&raquo; science et gloire, m&ecirc;me dans sa retraite, qui ne lui fut
+command&eacute; ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Quant &agrave; son aile droite, l'empereur avait compt&eacute; sur l'appui de la
+Turquie; il lui manqua. Il avait pens&eacute; que l'arm&eacute;e russe de Volhinie
+suivrait le mouvement g&eacute;n&eacute;ral de retraite d'Alexandre, et Tormasof au
+contraire s'avan&ccedil;a sur nos derri&egrave;res. L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise se trouva donc
+d&eacute;couverte, et menac&eacute;e d'&ecirc;tre tourn&eacute;e dans ces vastes plaines. La nature
+n'y offrant point de garantie comme &agrave; l'aile gauche, il fallut s'y
+suffire et s'appuyer sur soi-m&ecirc;me. Quarante mille Saxons, Autrichiens et
+Polonais y rest&egrave;rent en observation.</p>
+
+<p>Tormasof fut battu; mais une autre arm&eacute;e, que la paix de Bucharest
+rendit disponible, vint se joindre aux restes de la premi&egrave;re. D&egrave;s lors,
+la guerre sur ce point devint d&eacute;fensive. Elle se fit mollement, comme on
+devait s'y attendre, et quoique, avec cette arm&eacute;e d'Autrichiens, on e&ucirc;t
+laiss&eacute; des Polonais et un g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais. La renomm&eacute;e vantait celui-ci
+depuis long-temps, avec obstination, malgr&eacute; des revers, et ce n'&eacute;tait
+point un caprice.</p>
+
+<p>Aucun succ&egrave;s, aucun revers ne fut d&eacute;cisif. Mais la position de ce corps,
+presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la
+grande-arm&eacute;e se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa
+confiance, s'il nous laissa envelopper sur la B&eacute;r&eacute;zina, et s'il est vrai
+qu'il parut alors ne vouloir plus &ecirc;tre qu'un t&eacute;moin arm&eacute; de ce grand
+diff&eacute;rend.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IId" id="CHAPITRE_IId"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Entre</span> ces deux ailes, la grande-arm&eacute;e marchait au Ni&eacute;men en trois masses
+s&eacute;par&eacute;es. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se
+dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille
+hommes, sur Pilony; Napol&eacute;on, avec deux cent vingt mille hommes, sur
+Nogara&iuml;ski, ferme situ&eacute;e &agrave; trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin,
+avant le jour, la colonne imp&eacute;riale atteignit le Ni&eacute;men, mais sans le
+voir. La lisi&egrave;re de la grande for&ecirc;t prussienne de Pilwisky et les
+collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande arm&eacute;e pr&ecirc;te &agrave; le
+franchir.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, qu'une voiture avait transport&eacute; jusque-l&agrave;, monta &agrave; cheval &agrave;
+deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se d&eacute;guiser
+comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour
+franchir cette fronti&egrave;re, que, cinq mois apr&egrave;s, il ne put repasser qu'&agrave;
+la faveur d'une m&ecirc;me obscurit&eacute;. Comme il paraissait devant cette rive,
+son cheval s'abattit tout-&agrave;-coup, et le pr&eacute;cipita sur le sable. Une voix
+s'&eacute;cria: &laquo;Ceci est d'un mauvais pr&eacute;sage; un Romain reculerait!&raquo; On
+ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui pronon&ccedil;a ces mots.</p>
+
+<p>Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'&agrave; la chute du jour suivant, trois
+ponts fussent jet&eacute;s sur le fleuve pr&egrave;s du village de Poni&eacute;men; puis il
+se retira dans son quartier, o&ugrave; il passa toute cette journ&eacute;e, tant&ocirc;t
+dans sa tente, tant&ocirc;t dans une maison polonaise, &eacute;tendu sans force dans
+un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le
+repos.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent
+quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le travers&egrave;rent d'abord.
+&Eacute;tonn&eacute;s, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe.
+L&agrave;, ils trouvent la paix; c'est de leur c&ocirc;t&eacute; qu'est la guerre: tout est
+calme sur cette terre &eacute;trang&egrave;re, qu'on leur a d&eacute;peinte si mena&ccedil;ante.
+Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se
+pr&eacute;sente bient&ocirc;t &agrave; eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix,
+et ignorer que l'Europe enti&egrave;re en armes est devant lui. Il demande &agrave;
+ces &eacute;trangers qui ils sont.-&laquo;Fran&ccedil;ais,&raquo; lui r&eacute;pondirent-ils.-&laquo;Que
+voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un
+sapeur lui r&eacute;pliqua brusquement: &laquo;Vous faire la guerre! prendre Wilna!
+d&eacute;livrer la Pologne!&raquo; Et le Cosaque se retire; il dispara&icirc;t dans les
+bois, sur lesquels trois de nos soldats, emport&eacute;s d'ardeur, et pour
+sonder la for&ecirc;t, d&eacute;chargent leurs armes.</p>
+
+<p>Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne r&eacute;pondit
+pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande
+invasion &eacute;tait commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence
+ou pressentiment. Trois cents voltigeurs pass&egrave;rent aussit&ocirc;t le fleuve,
+pour prot&eacute;ger l'&eacute;tablissement des ponts.</p>
+
+<p>Alors sortirent des vallons et de la for&ecirc;t toutes les colonnes
+fran&ccedil;aises. Elles s'avanc&egrave;rent silencieusement jusqu'au fleuve &agrave; la
+faveur d'une profonde obscurit&eacute;. Il fallait les toucher pour les
+reconna&icirc;tre. On d&eacute;fendit les feux et jusqu'aux &eacute;tincelles; on se reposa
+les armes &agrave; la main, comme en pr&eacute;sence de l'ennemi. Les seigles verts et
+mouill&eacute;s d'une abondante ros&eacute;e, servirent de lit aux hommes et de
+nourriture aux chevaux.</p>
+
+<p>La nuit, sa fra&icirc;cheur qui interrompait le sommeil, son obscurit&eacute; qui
+alonge les heures et augmente les besoins, qui &ocirc;te aux yeux leur
+utilit&eacute;, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour
+se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers
+du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une
+grande journ&eacute;e soutenait. La proclamation de Napol&eacute;on venait d'&ecirc;tre lue:
+on s'en r&eacute;p&eacute;tait &agrave; voix basse les passages les plus remarquables, et le
+g&eacute;nie des conqu&ecirc;tes enflammait notre imagination.</p>
+
+<p>Devant nous &eacute;tait la fronti&egrave;re russe. D&eacute;j&agrave;, &agrave; travers les ombres, nos
+regards avides cherchaient &agrave; envahir cette terre promise &agrave; notre gloire.
+Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens &agrave; l'approche
+de leurs lib&eacute;rateurs. Nous nous figurions ce fleuve bord&eacute; de leurs mains
+suppliantes. Ici tout nous manquait, l&agrave; tout nous serait prodigu&eacute;! Ils
+s'empresseraient de pourvoir &agrave; nos besoins: nous allions &ecirc;tre entour&eacute;s
+d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour
+allait bient&ocirc;t rena&icirc;tre, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions!
+Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, d&eacute;sert, et de mornes
+et sombres for&ecirc;ts. Nos yeux alors se tourn&egrave;rent tristement sur
+nous-m&ecirc;mes, et nous nous sent&icirc;mes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le
+spectacle imposant de notre arm&eacute;e r&eacute;unie.</p>
+
+<p>&Agrave; trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus &eacute;lev&eacute;e, on
+apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines,
+leurs pentes, les vall&eacute;es, &eacute;taient couvertes d'hommes et de chevaux. D&egrave;s
+que la terre eut pr&eacute;sent&eacute; au soleil toutes ces masses mobiles, rev&ecirc;tues
+d'armes &eacute;tincelantes, le signal fut donn&eacute;, et aussit&ocirc;t cette multitude
+commen&ccedil;a &agrave; s'&eacute;couler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les
+voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les s&eacute;parait du
+Ni&eacute;men, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se
+r&eacute;tr&eacute;cir pour les traverser et atteindre enfin ce sol &eacute;tranger, qu'ils
+allaient d&eacute;vaster, et qu'ils devaient bient&ocirc;t couvrir de leurs vastes
+d&eacute;bris.</p>
+
+<p>L'ardeur &eacute;tait si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant
+l'honneur de passer les premi&egrave;res, furent pr&egrave;s d'en venir aux mains; on
+e&ucirc;t quelque peine &agrave; les calmer. Napol&eacute;on se h&acirc;ta de poser le pied sur
+les terres russes. Il fit sans h&eacute;siter ce premier pas vers sa perte. Il
+se tint d'abord pr&egrave;s du pont, encourageant les soldats de ses regards.
+Tous le salu&egrave;rent de leur cri accoutum&eacute;. Ils parurent plus anim&eacute;s, que
+lui, soit qu'il se sent&icirc;t peser sur le c&oelig;ur une si grande agression,
+soit que son corps affaibli ne p&ucirc;t supporter le poids d'une chaleur
+excessive, ou que d&eacute;j&agrave; il f&ucirc;t &eacute;tonn&eacute; de ne rien trouver &agrave; vaincre.</p>
+
+<p>L'impatience enfin le saisit. Tout-&agrave;-coup, il s'enfon&ccedil;a-&agrave; travers le
+pays, dans la for&ecirc;t qui bordait le fleuve. Il courait de toute la
+vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voul&ucirc;t
+tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette
+direction, toujours dans la m&ecirc;me solitude, apr&egrave;s quoi il fallut bien
+revenir pr&egrave;s des ponts, d'o&ugrave; il redescendit avec le fleuve et sa garde
+vers Kowno.</p>
+
+<p>On croyait entendre gronder le canon. Nous &eacute;coutions, en marchant, de
+quel c&ocirc;t&eacute; le combat s'engageait. Mais &agrave; l'exception de quelques troupes
+de Cosaques, ce jour-l&agrave; comme les suivans, le ciel seul se montra notre
+ennemi. En effet, &agrave; peine l'empereur avait-il pass&eacute; le fleuve qu'un
+bruit sourd avait agit&eacute; l'air. Bient&ocirc;t le jour s'obscurcit, le vent
+s'&eacute;leva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel
+mena&ccedil;ant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns m&ecirc;me,
+nagu&egrave;re enthousiastes, en furent effray&eacute;s comme d'un funeste pr&eacute;sage.
+Ils crurent que ces nu&eacute;es enflamm&eacute;es s'amoncelaient sur nos t&ecirc;tes, et
+s'abaissaient sur cette terre, pour nous en d&eacute;fendre l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant
+plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'&eacute;paissirent et pes&egrave;rent
+sur toute l'arm&eacute;e de la droite &agrave; la gauche et sur cinquante lieues
+d'espace, elle fut tout enti&egrave;re menac&eacute;e de ses feux, et accabl&eacute;e de ses
+torrens: les routes et les champs furent inond&eacute;s; la chaleur
+insupportable de l'atmosph&egrave;re fut chang&eacute;e subitement en un froid
+d&eacute;sagr&eacute;able. Dix mille chevaux p&eacute;rirent dans la marche, et sur-tout dans
+les bivouacs qui suivirent. Une grande quantit&eacute; d'&eacute;quipages resta
+abandonn&eacute;e dans les sables, beaucoup d'hommes succomb&egrave;rent ensuite.</p>
+
+<p>Un couvent servit d'abri &agrave; l'empereur, contre la premi&egrave;re fureur de cet
+orage. Il en repartit bient&ocirc;t pour Kowno, o&ugrave; r&eacute;gnait le plus grand
+d&eacute;sordre. Le fracas des coups de tonnerre n'&eacute;tait plus entendu; ces
+bruits mena&ccedil;ans, qui grondaient encore sur nos t&ecirc;tes, semblaient
+oubli&eacute;s. Car si ce ph&eacute;nom&egrave;ne, commun dans cette saison, a pu &eacute;tonner
+quelques esprits, pour la plupart le temps des pr&eacute;sages est pass&eacute;. Un
+scepticisme, ing&eacute;nieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les
+autres, de terrestres passions, des besoins imp&eacute;rieux, ont d&eacute;tourn&eacute;
+l'ame des hommes de ce ciel d'o&ugrave; elle vient, et o&ugrave; elle doit retourner.
+Ainsi dans ce grand d&eacute;sastre, l'arm&eacute;e ne vit qu'un accident naturel
+arriv&eacute; mal &agrave; propos; et loin d'y reconna&icirc;tre la r&eacute;probation d'une si
+grande agression, dont au reste elle n'&eacute;tait pas responsable, elle n'y
+trouva qu'un motif de col&egrave;re contre le sort, ou le ciel qui, par hasard
+ou autrement, lui donnait un si terrible pr&eacute;sage.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, un malheur particulier vint se joindre &agrave; ce d&eacute;sastre
+g&eacute;n&eacute;ral. Au-del&agrave; de Kowno, Napol&eacute;on s'irrite contre la Vilia, dont les
+Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il
+affecte de la m&eacute;priser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il
+ordonne &agrave; un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette
+rivi&egrave;re. Ces hommes d'&eacute;lite s'y pr&eacute;cipit&egrave;rent sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>D'abord ils march&egrave;rent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils
+redoubl&egrave;rent d'efforts. Bient&ocirc;t ils atteignirent &agrave; la nage le milieu
+des flots. Mais ce fut l&agrave; que le courant plus rapide les d&eacute;sunit. Alors
+leurs chevaux s'effraient, ils d&eacute;rivent, et sont emport&eacute;s par la
+violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispers&eacute;s. Leurs
+cavaliers luttent et se d&eacute;battent vainement, la force les abandonne;
+enfin ils se r&eacute;signent. Leur perte est certaine, mais c'est &agrave; leur
+patrie, c'est devant elle, c'est pour leur lib&eacute;rateur qu'ils se sont
+d&eacute;vou&eacute;s, et pr&egrave;s d'&ecirc;tre engloutis, suspendant leurs efforts, ils
+tournent la t&ecirc;te vers Napol&eacute;on et s'&eacute;crient: Vive l'empereur! On en
+remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau,
+r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent ce cri, et p&eacute;rirent aussit&ocirc;t. L'arm&eacute;e &eacute;tait saisie d'horreur
+et d'admiration.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Napol&eacute;on, il ordonna vivement et avec pr&eacute;cision tout ce qu'il
+fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans para&icirc;tre &eacute;mu; soit
+habitude de se ma&icirc;triser, soit qu'&agrave; la guerre il regard&acirc;t les &eacute;motions
+du c&oelig;ur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple,
+et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrev&icirc;t de plus grands
+malheurs, devant lesquels celui-l&agrave; n'&eacute;tait rien.</p>
+
+<p>Un pont, jet&eacute; sur cette rivi&egrave;re, porta le mar&eacute;chal Oudinot et le
+deuxi&egrave;me corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'arm&eacute;e
+passait encore le Ni&eacute;men. Il lui fallut trois jours entiers. L'arm&eacute;e
+d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'arm&eacute;e du roi de
+Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.</p>
+
+<p>De Kowno, Napol&eacute;on se rendit en deux jours, jusques aux d&eacute;fil&eacute;s qui
+d&eacute;fendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des
+nouvelles de ses avant-postes. Il esp&eacute;rait qu'Alexandre lui disputerait
+cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait d&eacute;j&agrave; son
+espoir; quand on vint lui annoncer que la ville &eacute;tait ouverte. Il
+s'avance soucieux et m&eacute;content. Il accuse ses g&eacute;n&eacute;raux d'avant-garde
+d'avoir laiss&eacute; s'&eacute;chapper l'arm&eacute;e russe. C'est &agrave; Montbrun, au plus
+actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'&agrave; le menacer.
+Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme
+d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient
+toute l'importance qu'il attachait &agrave; une prompte victoire.</p>
+
+<p>Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions,
+pour entrer &agrave; Wilna. Il se fit pr&eacute;c&eacute;der et suivre par des r&eacute;gimens
+polonais. Mais, plus occup&eacute; de la retraite des Russes que des cris
+d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa
+rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs
+hussards du 8&ordm;, engag&eacute;s sans &ecirc;tre soutenus dans un bois, venaient d'y
+p&eacute;rir sous les efforts de la garde russe: S&eacute;gur, qui les commandait,
+apr&egrave;s une d&eacute;fense d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, &eacute;tait tomb&eacute; perc&eacute; de coups.</p>
+
+<p>L'ennemi avait br&ucirc;l&eacute; ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs
+routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napol&eacute;on fit recueillir
+ce que le feu avait &eacute;pargn&eacute;, et r&eacute;tablir les communications. Il poussa
+Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en m&ecirc;me temps, il jeta
+Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, culbutait
+Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'&agrave; Wilkomir; puis il revint occuper
+dans Wilna la place d'Alexandre.</p>
+
+<p>L&agrave;, ses cartes d&eacute;ploy&eacute;es, les rapports militaires, et une foule
+d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il &eacute;tait sur le th&eacute;&acirc;tre
+de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de
+promptes et imminentes d&eacute;cisions &agrave; prendre, des ordres de mouvement &agrave;
+donner, des h&ocirc;pitaux, des magasins, des lignes d'op&eacute;ration &agrave; &eacute;tablir.</p>
+
+<p>Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir
+la v&eacute;rit&eacute;, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille
+r&eacute;ponses et rapports contradictoires.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout. Napol&eacute;on, dans Wilna, avait un nouvel empire &agrave;
+organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le
+gouvernement de la France &agrave; diriger. Sa correspondance politique,
+militaire et administrative, qu'il avait laiss&eacute;e s'accumuler depuis
+plusieurs jours, l'appelait imp&eacute;rieusement. Car tel &eacute;tait son usage,
+dans l'attente d'un grand &eacute;v&eacute;nement qui d&eacute;cidait de plusieurs de ses
+r&eacute;ponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il
+se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour m&eacute;diter en repos; et
+bient&ocirc;t, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres
+qu'il venait de concevoir.</p>
+
+<p>Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'arm&eacute;e autrichienne. Le
+discours d'ouverture de la di&egrave;te polonaise d&eacute;plut &agrave; l'empereur; il
+s'&eacute;cria en le jetant: &laquo;C'est du fran&ccedil;ais; il fallait du polonais!&raquo; Quant
+aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur arm&eacute;e, il
+ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut
+suffisante.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIId" id="CHAPITRE_IIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span> tout remuait au fond des c&oelig;urs lithuaniens, un patriotisme
+vivant encore, quoique d&eacute;j&agrave; vieilli; d'un c&ocirc;t&eacute;, la retraite pr&eacute;cipit&eacute;e
+des Russes et la pr&eacute;sence de Napol&eacute;on; de l'autre, le cri d'ind&eacute;pendance
+qu'avait jet&eacute; Varsovie, et sur-tout la vue de ces h&eacute;ros polonais qui
+rentraient, avec la libert&eacute;, sur ce sol dont ils s'&eacute;taient exil&eacute;s avec
+elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers &agrave; la joie; le
+bonheur parut g&eacute;n&eacute;ral, l'&eacute;p&acirc;nchement universel.</p>
+
+<p>On crut voir par-tout les m&ecirc;mes sentimens, dans l'int&eacute;rieur des maisons,
+comme aux fen&ecirc;tres, et sur les places publiques. On se f&eacute;licitait, on
+s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent v&ecirc;tus de leur
+ancien costume, qui rappelait des id&eacute;es de gloire et d'ind&eacute;pendance. Ils
+pleuraient de joie &agrave; la vue des banni&egrave;res nationales, qu'on venait enfin
+de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air
+d'acclamations. Mais cette exaltation irr&eacute;fl&eacute;chie chez les uns, excit&eacute;e
+chez les autres, dura peu.</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les Polonais du grand-duch&eacute; br&ucirc;laient toujours du plus
+noble enthousiasme: dignes de la libert&eacute;, ils lui sacrifiaient tous les
+biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion,
+ils ne se d&eacute;mentirent pas: la di&egrave;te de Varsovie se constitua en
+conf&eacute;d&eacute;ration g&eacute;n&eacute;rale, d&eacute;clara le royaume de Pologne r&eacute;tabli; convoqua
+les di&eacute;tines, invita toute la Pologne &agrave; se conf&eacute;d&eacute;rer, somma tous les
+Polonais de l'arm&eacute;e russe d'abandonner la Russie, se fit repr&eacute;senter par
+un conseil-g&eacute;n&eacute;ral, maintint du reste l'ordre &eacute;tabli, et enfin envoya
+une d&eacute;putation au roi de Saxe, et une adresse &agrave; Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Le s&eacute;nateur Wibicki la lui porta &agrave; Wilna. Il lui dit: &laquo;que-les Polonais
+n'avaient &eacute;t&eacute; soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la
+trahison; qu'ils &eacute;taient donc libres de droit devant Dieu, comme devant
+les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'&ecirc;tre de fait, ce droit devenait un
+devoir; qu'ils r&eacute;clamaient l'ind&eacute;pendance de leurs fr&egrave;res, les
+Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de r&eacute;union
+&agrave; toute la famille polonaise; mais que c'&eacute;tait &agrave; lui qui dictait au
+si&egrave;cle son histoire, en qui la force de la providence r&eacute;sidait, &agrave;
+appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient
+demander &agrave; Napol&eacute;on le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le
+royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se
+d&eacute;voueraient aux ordres du chef de la quatri&egrave;me dynastie fran&ccedil;aise,
+devant qui les si&egrave;cles n'&eacute;taient qu'un moment, et l'espace qu'un point.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on r&eacute;pondit: &laquo;Gentilshommes, d&eacute;put&eacute;s de la conf&eacute;d&eacute;ration de
+Pologne, j'ai entendu avec int&eacute;r&ecirc;t ce que vous venez de me dire.
+Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais vot&eacute; comme vous
+dans l'assembl&eacute;e de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir
+de l'homme civilis&eacute;.</p>
+
+<p>Dans ma situation, j'ai beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; concilier et beaucoup de
+devoirs &agrave; remplir. Si j'avais r&eacute;gn&eacute; pendant le premier, le second, ou le
+troisi&egrave;me partage de la Pologne, j'aurais arm&eacute; mes peuples pour la
+d&eacute;fendre. Aussit&ocirc;t que la victoire m'eut mis en &eacute;tat de r&eacute;tablir vos
+anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces,
+je le fis sans chercher &agrave; prolonger la guerre, qui aurait continu&eacute; &agrave;
+r&eacute;pandre le sang de mes sujets.</p>
+
+<p>J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s,
+dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis &agrave; ce
+que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je
+ferai tout ce qui d&eacute;pendra de moi pour seconder vos r&eacute;solutions. Si vos
+efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de r&eacute;duire vos
+ennemis &agrave; reconna&icirc;tre vos droits; mais dans des contr&eacute;es si &eacute;loign&eacute;es et
+si &eacute;tendues, c'est enti&egrave;rement dans l'unanimit&eacute; des efforts de la
+population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succ&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>Je vous ai tenu le m&ecirc;me langage d&egrave;s ma premi&egrave;re entr&eacute;e en Pologne. Je
+dois y ajouter, que j'ai garanti &agrave; l'empereur d'Autriche l'int&eacute;grit&eacute; de
+ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune man&oelig;uvre, ou aucun
+mouvement, qui tende &agrave; troubler la paisible possession de ce qui lui
+reste des provinces de la Pologne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la
+Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient anim&eacute;es du m&ecirc;me esprit que j'ai
+vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause
+par des succ&egrave;s. Je r&eacute;compenserai ce d&eacute;vouement de vos contr&eacute;es, qui vous
+rend si int&eacute;ressans, et vous acquiert tant de titres &agrave; mon estime et &agrave;
+ma protection, par tout ce qui pourra d&eacute;pendre de moi dans les
+circonstances.&raquo;</p>
+
+<p>Les Polonais avaient cru s'adresser &agrave; l'arbitre souverain du monde, &agrave;
+celui dont chaque parole &eacute;tait un d&eacute;cret, et qu'aucun m&eacute;nagement
+politique n'&eacute;tait capable d'arr&ecirc;ter: ils ne surent &agrave; quoi attribuer la
+circonspection de cette r&eacute;ponse. Ils dout&egrave;rent des intentions de
+Napol&eacute;on: le z&egrave;le des uns en fut glac&eacute;, la ti&eacute;deur des autres justifi&eacute;e:
+tous s'&eacute;tonn&egrave;rent. M&ecirc;me autour de lui, on se demanda les motifs de cette
+prudence, qui paraissait intempestive, et &agrave; laquelle il n'avait pas
+accoutum&eacute;: &laquo;Quel &eacute;tait donc le but de cette guerre? craignait-il
+l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle d&eacute;concert&eacute;? doutait-il
+de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des
+engagemens qu'il n'&eacute;tait pas s&ucirc;r de pouvoir tenir?</p>
+
+<p>Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagn&eacute;? ou plut&ocirc;t, se
+d&eacute;fiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu
+ma&icirc;triser, et ne s'&eacute;tait-il pas encore d&eacute;cid&eacute; sur le sort qu'il lui
+r&eacute;servait?&raquo;</p>
+
+<p>Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent
+s'affranchir d'eux-m&ecirc;mes; et comme en m&ecirc;me temps il leur cr&eacute;ait un
+gouvernement, et leur dictait jusqu'aux &eacute;lans de leur patriotisme, cela
+le pla&ccedil;a, ainsi qu'eux, dans une fausse position, o&ugrave; tout devint fautes,
+contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas r&eacute;ciproquement;
+une d&eacute;fiance mutuelle en r&eacute;sulta. Pour tant de sacrifices que les
+Polonais avaient &agrave; faire, ils voulurent des engagemens plus positifs.
+Mais leur r&eacute;union en un seul royaume n'ayant pas &eacute;t&eacute; prononc&eacute;e, la
+crainte ordinaire &agrave; l'instant des grandes d&eacute;cisions, s'accrut, et la
+confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en
+eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il d&eacute;signa sept Lithuaniens pour composer le nouveau
+gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il d&eacute;plut &agrave; la
+fiert&eacute; jalouse d'une noblesse difficile &agrave; contenter.</p>
+
+<p>Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et
+Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des
+sous-pr&eacute;fets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalit&eacute;; mais
+la Lithuanie fut en effet gouvern&eacute;e par un commissaire imp&eacute;rial, et par
+quatre auditeurs fran&ccedil;ais, avec le titre d'intendans.</p>
+
+<p>Enfin, de ces fautes in&eacute;vitables peut-&ecirc;tre, et sur-tout des d&eacute;sordres
+d'une arm&eacute;e, plac&eacute;e dans l'alternative de piller ses alli&eacute;s ou de mourir
+de faim, il r&eacute;sulta un refroidissement g&eacute;n&eacute;ral. L'empereur n'en put
+douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques
+milliers seulement le second&egrave;rent! Leur pospolite<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, qu'il avait
+estim&eacute;e &agrave; plus de cent mille hommes, lui avait d&eacute;cern&eacute; une garde
+d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie
+resta immobile, et Napol&eacute;on en appela encore &agrave; la victoire. Heureux,
+cette froideur ne l'inqui&eacute;ta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit
+pas, soit fiert&eacute;, soit justice.</p>
+
+<p>Pour nous, toujours confians en lui et en nous-m&ecirc;mes, d'abord les
+dispositions des Lithuaniens nous occup&egrave;rent peu; mais quand nos forces
+diminu&egrave;rent, nous regard&acirc;mes autour de nous; avec notre attention
+s'&eacute;veilla notre exigence. Trois g&eacute;n&eacute;raux lithuaniens, grands par leurs
+noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les g&eacute;n&eacute;raux
+fran&ccedil;ais leur reproch&egrave;rent enfin la froideur de leurs compatriotes.
+L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut propos&eacute;e pour exemple. La
+vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il
+faut r&eacute;unir, se passa chez Napol&eacute;on, pr&egrave;s du lieu o&ugrave; il travaillait; et
+comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les
+all&eacute;gations oppos&eacute;es se combattent sans se d&eacute;truire, comme enfin les
+premi&egrave;res et derni&egrave;res causes de la froideur des Lithuaniens s'y
+trouvent d&eacute;velopp&eacute;es, il est impossible de les omettre.</p>
+
+<p>Ces g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;pondirent donc: &laquo;qu'ils croyaient avoir bien re&ccedil;u la
+libert&eacute; que nous leur avions apport&eacute;e. Qu'au reste chacun aimait avec
+son caract&egrave;re: que les Lithuaniens &eacute;taient plus-froids que les Polonais,
+et cons&eacute;quemment moins communicatifs. Qu'apr&egrave;s tout, les sentimens
+pouvaient &ecirc;tre les m&ecirc;mes, quoique l'expr&egrave;ssion f&ucirc;t diff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Que d'ailleurs les positions n'&eacute;taient pas &agrave; comparer. Qu'en 1806,
+c'&eacute;tait apr&egrave;s avoir vaincu les Prussiens, que les Fran&ccedil;ais en avaient
+d&eacute;livr&eacute; la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la
+Lithuanie du joug russe, c'&eacute;tait avant d'avoir subjugu&eacute; la Russie.
+Qu'ainsi les uns avaient d&ucirc; accueillir avec transport une libert&eacute;
+victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une libert&eacute;
+incertaine et p&eacute;rilleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du m&ecirc;me air
+qu'on le recevait gratuitement. Qu'&agrave; Varsovie, six ans plus t&ocirc;t, on
+n'avait eu qu'&agrave; se pr&eacute;parer &agrave; des f&ecirc;tes; tandis qu'aujourd'hui, &agrave; Wilna,
+o&ugrave; l'on venait de voir toute la puissance des Russes, o&ugrave; l'on savait
+leur arm&eacute;e intacte, et les motifs de leur retraite, c'&eacute;tait &agrave; d&egrave;s
+combats qu'on avait &agrave; se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>Et avec quels moyens? Pourquoi la libert&eacute; ne leur avait-elle pas &eacute;t&eacute;
+apport&eacute;e en 1807! Alors la Lithuanie &eacute;tait riche et peupl&eacute;e! depuis, le
+syst&egrave;me continental, en fermant &agrave; ses productions leur seul d&eacute;bouch&eacute;,
+l'a appauvrie, en m&ecirc;me temps que la pr&eacute;voyance des Russes l'a d&eacute;peupl&eacute;e
+de recrues, et plus r&eacute;cemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de
+chariots et de bestiaux que l'arm&eacute;e russe venait d'entra&icirc;ner avec elle.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces causes ils ajout&egrave;rent: &laquo;La disette, r&eacute;sultat de l'incl&eacute;mence du
+ciel de 1811, et les avaries auxquelles les bl&eacute;s trop gras de ces
+contr&eacute;es sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces
+du sud? L&agrave;, &eacute;taient les hommes, les chevaux, les vivres de toute esp&egrave;ce.
+Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son arm&eacute;e. Schwartzenberg
+peut-&ecirc;tre y marchait, mais &eacute;tait-ce bien &agrave; des Autrichiens, usurpateurs
+inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la d&eacute;livrance de la
+Volhinie? voudraient-ils asseoir la libert&eacute; si pr&egrave;s de l'esclavage? Que
+n'y envoyait-on des Fran&ccedil;ais et des Polonais? Mais alors il faudrait
+s'arr&ecirc;ter, faire une guerre plus m&eacute;thodique, se donner le temps
+d'organiser; et Napol&eacute;on, sans doute press&eacute; par l'&eacute;loignement o&ugrave; il se
+trouvait de ses &eacute;tats, par la d&eacute;pense que n&eacute;cessitait chaque jour
+l'entretien de son arm&eacute;e, s'en tenant &agrave; elle, et courant apr&egrave;s une
+victoire, sacrifiait tout &agrave; l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.&raquo;</p>
+
+<p>Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des
+excuses insuffisantes. &laquo;Ils taisaient la plus forte cause de
+l'immobilit&eacute; de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement
+int&eacute;ress&eacute; des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait
+leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur
+des paysans, que les Fran&ccedil;ais venaient affranchir. On ajouta que, sans
+doute, l'ind&eacute;pendance nationale leur paraissait trop ch&egrave;re &agrave; ce prix.&raquo;</p>
+
+<p>Ce reproche &eacute;tait fond&eacute;, et bien qu'il ne f&ucirc;t pas personnel, les
+g&eacute;n&eacute;raux lithuaniens s'en irrit&egrave;rent. L'un d'eux s'&eacute;cria: &laquo;Vous parlez
+de notre ind&eacute;pendance, mais il faut qu'elle soit bien p&eacute;rilleuse,
+puisque vous, &agrave; la t&ecirc;te de quatre cent mille hommes, vous craignez de
+vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni
+par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout
+neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos
+provinces. Ils exigent imp&eacute;rieusement, et nous laissent ignorer &agrave; qui
+nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'&agrave; sa patrie. Ils nous
+montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la r&eacute;publique. Vous
+ne donnez donc point de but &agrave; notre marche, et vous vous &eacute;tonnez qu'elle
+soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous
+nous les donnez pour chefs. Wilna, malgr&eacute; nos pri&egrave;res, reste s&eacute;par&eacute;e de
+Varsovie; d&eacute;sunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces,
+que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous,
+vous sont offerts; trente mille seraient d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;ts, mais vous leur
+refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.&raquo;</p>
+
+<p>Toutes ces imputations pouvaient peut-&ecirc;tre encore &ecirc;tre combattues; mais
+il ajouta: &laquo;Certes nous ne marchandons pas la libert&eacute;, mais nous
+trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. Par-tout le
+bruit de vos d&eacute;sordres vous pr&eacute;c&egrave;de; ils ne sont pas partiels, car votre
+arm&eacute;e marche sur cinquante lieues de front. &Agrave; Wilna, m&ecirc;me, malgr&eacute; les
+ordres multipli&eacute;s de votre empereur, les faubourgs ont &eacute;t&eacute; pill&eacute;s; et
+l'on s'y d&eacute;fie d'une libert&eacute; qu'apporte la licence.</p>
+
+<p>Qu'attendez-vous donc de notre z&egrave;le? un visage satisfait, des cris de
+joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous
+apprend que ses villages, que ses granges sont d&eacute;vast&eacute;es; car le peu que
+les Russes n'ont point entra&icirc;n&eacute; avec eux, vos colonnes affam&eacute;es le
+d&eacute;vorent. Dans leurs marches rapides, il s'&eacute;chappe de leurs flancs une
+foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage,
+vous apportant leurs bl&eacute;s, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils
+s'offrent eux-m&ecirc;mes tout arm&eacute;s et pr&ecirc;ts &agrave; vous suivre? Eh! qu'ont-ils &agrave;
+vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous
+offrir. Regardez d'ici l'entr&eacute;e du quartier-imp&eacute;rial; y voyez-vous cet
+homme? il est presque nu! il g&eacute;mit; il vous tend une main suppliante! eh
+bien, ce malheureux qui excite votre piti&eacute;, c'est un de ces nobles dont
+vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur,
+avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir &agrave; votre
+empereur; mais il a rencontr&eacute; des pillards wurtembergeois, et il est
+d&eacute;pouill&eacute;; il n'est plus p&egrave;re, &agrave; peine est-il homme.&raquo;</p>
+
+<p>Chacun g&eacute;mit et l'alla secourir! Fran&ccedil;ais, Allemands et Lithuaniens,
+tous s'accordaient pour d&eacute;plorer ces d&eacute;sordres, aucun n'en pouvait
+trouver le rem&egrave;de. Comment, en effet, r&eacute;tablir la discipline dans de si
+grandes masses, pouss&eacute;es si pr&eacute;cipitamment, conduites par tant de chefs,
+de m&oelig;urs, de caract&egrave;res et de pays diff&eacute;rens, et forc&eacute;es de vivre de
+maraude.</p>
+
+<p>En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre &agrave; son arm&eacute;e que pour vingt
+jours de vivres. C'&eacute;tait ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une
+bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi
+ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en
+surprenant les Russes, il les avait d&eacute;sunis, il ne voulut pas l&acirc;cher
+prise et perdre son avantage. Il lan&ccedil;a donc sur leurs traces quatre cent
+mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas
+pu nourrir les vingt mille Su&eacute;dois de Charles XII.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas d&eacute;faut de pr&eacute;voyance: car d'immenses convois de b&oelig;ufs
+suivaient l'arm&eacute;e, la plupart en troupeaux, le reste attel&eacute; &agrave; des
+chariots de vivres. On avait organis&eacute; leurs conducteurs en bataillons.
+Il est vrai que ceux-ci, ennuy&eacute;s de la lenteur de ces pesans animaux,
+les assommaient, ou les laissaient p&eacute;rir d'inanition. On en vit pourtant
+un grand nombre &agrave; Wilna et &agrave; Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk,
+mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui
+nous suivirent.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule e&ucirc;t
+pu nourrir l'arm&eacute;e: elle alimentait K&oelig;nigsberg. On avait vu ses vivres
+remonter le Pr&eacute;gel sur de grands bateaux jusqu'&agrave; Vehlau, et sur de plus
+l&eacute;gers jusqu'&agrave; Insterburg. Les autres convois allaient par terre de
+K&oelig;nigsberg &agrave; Labiau, et de l&agrave;, par le Ni&eacute;men et la Vilia, jusqu'&agrave; Kowno
+et Wilna. Mais la Vilia dess&eacute;ch&eacute;e se refusa &agrave; ces transports; il fallut
+y suppl&eacute;er.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ha&iuml;ssait les traitans. Il voulut que l'administration de
+l'arm&eacute;e organis&acirc;t des chariots lithuaniens; cinq cents furent
+rassembl&eacute;s; leur vue l'en d&eacute;go&ucirc;ta. Il permit alors qu'on trait&acirc;t avec
+des Juifs, qui sont les seuls commer&ccedil;ans de ce pays; et les vivres,
+arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; Kowno, arriv&egrave;rent enfin &agrave; Wilna: mais l'arm&eacute;e en &eacute;tait
+partie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVd" id="CHAPITRE_IVd"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle
+suivait le chemin que les Russes avaient ruin&eacute;, et que l'avant-garde
+fran&ccedil;aise venait d'achever de d&eacute;vorer. Les colonnes qui prirent des
+routes lat&eacute;rales, y trouv&egrave;rent le n&eacute;cessaire; mais elles ne mirent point
+assez d'ordre pour le recueillir et pour le m&eacute;nager.</p>
+
+<p>Le poids des calamit&eacute;s qu'entra&icirc;na cette marche rapide ne doit donc pas
+peser tout entier sur Napol&eacute;on; car l'ordre et la discipline se
+maintinrent dans l'arm&eacute;e de Davoust; elle souffrit moins de la disette;
+il en fut &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me de celle du prince Eug&egrave;ne. Dans ces deux
+corps, lorsqu'on eut recours &agrave; la maraude, ce fut avec m&eacute;thode; ou ne
+fit que le mal n&eacute;cessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs
+jours de vivres; on l'emp&ecirc;cha de les gaspiller. Ailleurs, les m&ecirc;mes
+pr&eacute;cautions eussent donc pu &ecirc;tre prises: mais, soit habitude de faire la
+guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs
+pens&egrave;rent plus &agrave; combattre qu'&agrave; administrer.</p>
+
+<p>Aussi Napol&eacute;on &eacute;tait-il le plus souvent forc&eacute; de fermer les yeux sur un
+maraudage qu'il d&eacute;fendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout
+l'attrait qu'a pour le soldat cette mani&egrave;re de subsister; qu'elle lui
+fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui pla&icirc;t par l'autorit&eacute;
+que souvent elle lui donne sur des classes sup&eacute;rieures &agrave; la sienne;
+qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le
+riche; enfin que le plaisir d'&ecirc;tre et de prouver qu'on est le plus fort,
+s'y fait sentir sans cesse.</p>
+
+<p>Pourtant, &agrave; la nouvelle de ces exc&egrave;s, il s'indigne! Il fait proclamer
+ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Fran&ccedil;ais et de
+Lithuaniens, de les ex&eacute;cuter: et nous, que la vue de ces pillards
+irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait
+arrach&eacute; le pain ou le b&eacute;tail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se
+retirer lentement, vous regardant, tant&ocirc;t avec un d&eacute;sespoir concentr&eacute;,
+tant&ocirc;t en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, &laquo;que non
+content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait
+donc qu'ils p&eacute;rissent d'inanition!&raquo; alors on s'accusait de barbarie
+envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car
+c'&eacute;tait l'imp&eacute;rieuse n&eacute;cessit&eacute; qui poussait au maraudage. L'officier
+lui-m&ecirc;me ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.</p>
+
+<p>Une position si excessive amena des exc&egrave;s. Ces hommes rudes et arm&eacute;s,
+assaillis par tant de besoins immod&eacute;r&eacute;s, ne purent rester mod&eacute;r&eacute;s. Ils
+arrivaient affam&eacute;s pr&egrave;s des habitations: ils demandaient d'abord; mais,
+soit d&eacute;faut de s'entendre, soit refus ou impossibilit&eacute; aux habitans de
+les satisfaire, &agrave; eux d'attendre, une altercation s'&eacute;levait; alors de
+plus en plus irrit&eacute;s par la faim, ils devenaient farouches, et apr&egrave;s
+avoir boulevers&eacute; les cabanes et les ch&acirc;teaux, sans y trouver la
+subsistance qu'ils cherchaient, dans l'&eacute;garement de leur d&eacute;sespoir, ils
+accusaient les habitans d'&ecirc;tre leurs ennemis, et se vengeaient des
+propri&eacute;taires sur les propri&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Il y en eut qui se tu&egrave;rent avant d'en venir &agrave; ces extr&eacute;mit&eacute;s; d'autres
+apr&egrave;s: c'&eacute;taient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs
+fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais
+plusieurs s'endurcirent; un exc&egrave;s les entra&icirc;nait &agrave; un autre, comme on
+s'&eacute;chauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-l&agrave;, quelques
+vagabonds se veng&egrave;rent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu
+de cette nature ingrate, ils se d&eacute;natur&egrave;rent; &agrave; cette distance,
+abandonn&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes, ils crurent que tout leur &eacute;tait permis, et que
+leurs souffrances les autorisaient &agrave; faire souffrir.</p>
+
+<p>Dans cette arm&eacute;e si nombreuse, et compos&eacute;e de tant de nations, il dut
+aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de
+tant de malheurs en amen&egrave;rent de nouveaux; d&eacute;j&agrave; faibles par la faim, il
+fallait aller &agrave; marches forc&eacute;es pour la fuir, et pour atteindre
+l'ennemi. La nuit venue, on s'arr&ecirc;tait, et les soldats entraient en
+foule dans les maisons; l&agrave;, sur une paille d&eacute;go&ucirc;tante, ils tombaient
+autant de lassitude que de besoin.</p>
+
+<p>Les plus robustes, n'avaient que le courage de p&eacute;trir la farine qu'ils
+trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont
+munies; les autres, d'aller &agrave; quelques pas faire les feux n&eacute;cessaires
+pour appr&ecirc;ter quelques alimens; leurs officiers, &eacute;puis&eacute;s comme eux,
+ordonnaient faiblement plus de pr&eacute;cautions, et n&eacute;gligeaient de voir
+s'ils &eacute;taient ob&eacute;is. Alors une flamm&egrave;che qui s'&eacute;chappait de ces fours,
+une &eacute;tincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier
+un ch&acirc;teau, un village, et pour faire p&eacute;rir plusieurs des malheureux
+soldats qui s'y &eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s. Au reste, ces d&eacute;sastres furent
+tr&egrave;s-rares en Lithuanie.</p>
+
+<p>L'empereur n'ignora point ces d&eacute;tails; mais il &eacute;tait engag&eacute;: d&eacute;j&agrave;, d&egrave;s
+Wilna, tous ces d&eacute;sordres avaient eu lieu; le duc de Tr&eacute;vise, entre
+autres, l'en instruisit: &laquo;Du Ni&eacute;men &agrave; la Vilia, il n'a vu, dit-il, que
+des maisons d&eacute;vast&eacute;es, que chariots et caissons abandonn&eacute;s; on les
+trouve dispers&eacute;s sur les chemins et dans les champs; ils sont renvers&eacute;s,
+ouverts, et leurs effets r&eacute;pandus &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et pill&eacute;s comme s'ils
+avaient &eacute;t&eacute; pris par l'ennemi. Il a cru suivre une d&eacute;route. Dix mille
+chevaux ont &eacute;t&eacute; tu&eacute;s par les froides pluies du grand orage, et par les
+seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la
+route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur
+m&eacute;phitique, insupportable &agrave; respirer; c'est un nouveau fl&eacute;au que
+plusieurs comparent &agrave; la famine; mais celle-ci est bien plus terrible:
+d&eacute;j&agrave; plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; Napol&eacute;on avait &eacute;cout&eacute; avec calme; ici il interrompt
+brusquement: il veut &eacute;chapper &agrave; la douleur par l'incr&eacute;dulit&eacute;; il
+s'&eacute;crie: &laquo;C'est impossible! o&ugrave; sont leurs vingt jours de vivres? Les
+soldats bien command&eacute;s ne meurent jamais de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Un g&eacute;n&eacute;ral, l'auteur de ce dernier rapport, &eacute;tait l&agrave;; Napol&eacute;on se tourne
+vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce g&eacute;n&eacute;ral,
+soit faiblesse, soit incertitude, r&eacute;pond que ces malheureux ne sont
+point morts d'inanition, mais d'ivresse.</p>
+
+<p>L'empereur demeure alors persuad&eacute; qu'on exag&egrave;re &agrave; ses yeux les
+privations de ses soldats. Quant au reste, il s'&eacute;crie &laquo;qu'il faut bien
+supporter la perte des chevaux, de quelques &eacute;quipages, celle m&ecirc;me de
+quelques habitations: c'est un torrent qui s'&eacute;coule; c'est le mauvais
+c&ocirc;t&eacute; de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa
+part; ses tr&eacute;sors, ses bienfaits le r&eacute;pareront: un grand r&eacute;sultat
+couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la
+gagner, il suff&icirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus m&eacute;thodique,
+que suivraient les magasins; mais il ne fut pas &eacute;cout&eacute;. Ceux auxquels ce
+mar&eacute;chal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui r&eacute;pondirent,
+&laquo;qu'en effet l'empereur s'irritait au r&eacute;cit de maux qu'il jugeait
+irr&eacute;m&eacute;diables, sa politique lui imposant la n&eacute;cessit&eacute; d'un succ&egrave;s prompt
+et d&eacute;cisif.&raquo;</p>
+
+<p>Ils ajoutaient, &laquo;qu'ils voyaient bien que la sant&eacute; de leur chef &eacute;tait
+affaiblie; et que cependant, forc&eacute; de se lancer dans des positions de
+plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des
+difficult&eacute;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler
+derri&egrave;re lui: difficult&eacute;s qu'il couvrait alors de m&eacute;pris, pour en
+d&eacute;guiser l'importance, et afin de conserver lui-m&ecirc;me la force d'esprit
+n&eacute;cessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, d&eacute;j&agrave; inquiet et fatigu&eacute;
+de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter,
+impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son arm&eacute;e en avant,
+toujours en avant, pour en finir plus t&ocirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, Napol&eacute;on &eacute;tait contraint de s'aveugler lui-m&ecirc;me. On sait assez
+que la plupart de ses ministres n'&eacute;taient point des flatteurs: les faits
+et les hommes parl&egrave;rent; mais que purent-ils lui apprendre?
+qu'ignorait-il? tous ses pr&eacute;paratifs n'avaient-ils pas &eacute;t&eacute; dict&eacute;s par la
+prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'e&ucirc;t dit,
+qu'il n'e&ucirc;t &eacute;crit cent fois? C'&eacute;tait apr&egrave;s avoir pr&eacute;vu jusqu'aux
+moindres d&eacute;tails, s'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; contre tous les inconv&eacute;niens, avoir
+tout dispos&eacute; pour une guerre lente et m&eacute;thodique, qu'il se d&eacute;pouillait
+de toutes ces pr&eacute;cautions, qu'il abandonnait tous ces pr&eacute;paratifs, et se
+laissait emporter par l'habitude, par la n&eacute;cessit&eacute; des guerres courtes,
+des victoires rapides et des paix subites.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vd" id="CHAPITRE_Vd"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Dans</span> de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de
+l'empereur de Russie, un parlementaire, se pr&eacute;senta aux avant-postes
+fran&ccedil;ais. Il fut accueilli, et l'arm&eacute;e, d&eacute;j&agrave; moins ardente, esp&eacute;ra la
+paix.</p>
+
+<p>Il apportait &agrave; Napol&eacute;on des paroles d'Alexandre: &laquo;Il &eacute;tait,
+disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le
+climat et le caract&egrave;re russe rendraient interminable, &eacute;tait commenc&eacute;e;
+mais tout rapprochement n'&eacute;tait pas devenu impossible, et d'une rive &agrave;
+l'autre du Ni&eacute;men, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout,
+que son ma&icirc;tre d&eacute;clarait devant l'Europe, qu'il n'&eacute;tait pas l'agresseur;
+que son ambassadeur &agrave; Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas
+entendu rompre la paix; qu'ainsi les Fran&ccedil;ais se trouvaient en Russie
+sans d&eacute;claration de guerre.&raquo; Du reste, point de nouvelles propositions,
+ni par &eacute;crit, ni dans la bouche de Balachoff.</p>
+
+<p>Le choix du parlementaire avait &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;; c'&eacute;tait le ministre de la
+police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il
+venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus d&eacute;fiant sur le caract&egrave;re
+du n&eacute;gociateur, c'est que la n&eacute;gociation parut n'en avoir aucun, si ce
+n'est celui d'une grande mod&eacute;ration, qu'on prit alors pour de la
+faiblesse.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on n'h&eacute;sita point. Il n'avait pas pu s'arr&ecirc;ter &agrave; Paris,
+reculerait-il &agrave; Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel r&eacute;sultat pr&eacute;senter
+aux arm&eacute;es fran&ccedil;aises et alli&eacute;es, pour motiver tant de fatigues, de si
+grands d&eacute;placemens, tant de d&eacute;penses individuelles et nationales: ce
+serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes,
+depuis son d&eacute;part de Paris, l'avaient autant engag&eacute; que ses actions, de
+sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alli&eacute;s que devant
+ses ennemis.</p>
+
+<p>Alors m&ecirc;me, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entra&icirc;na,
+dit-on, encore. &laquo;Qu'&eacute;tait-il venu faire &agrave; Wilna? que lui voulait
+l'empereur de Russie? pr&eacute;tend-il lui r&eacute;sister? il n'est g&eacute;n&eacute;ral qu'&agrave; la
+parade. Quant &agrave; lui, sa t&ecirc;te est son conseil, tout part de l&agrave;. Mais
+Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois
+g&eacute;n&eacute;raux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen,
+trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci
+man&oelig;uvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un g&eacute;n&eacute;ral de
+retraite.&raquo; Et il ajouta: &laquo;Vous croyez tous savoir la guerre, parce que
+vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre,
+l'aurais-je donc laiss&eacute; publier!&raquo;</p>
+
+<p>Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il
+dit encore: &laquo;qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque
+dans son quartier-imp&eacute;rial.&raquo; Alors, montrant Caulincourt au ministre
+russe: &laquo;Voil&agrave;, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe
+dans le camp fran&ccedil;ais.&raquo;</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par l&agrave;, Napol&eacute;on
+voulait se pr&eacute;parer en lui un n&eacute;gociateur qui pl&ucirc;t &agrave; Alexandre; car
+aussit&ocirc;t que Balachoff fut sorti, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers l'empereur, et, d'une
+voix irrit&eacute;e, il lui demanda pourquoi il l'avait insult&eacute;? s'&eacute;criant
+&laquo;qu'il &eacute;tait Fran&ccedil;ais, bon Fran&ccedil;ais, qu'il l'avait prouv&eacute;, qu'il allait
+le lui prouver encore, en lui r&eacute;p&eacute;tant que cette guerre &eacute;tait
+impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'arm&eacute;e, la France et lui.
+Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui
+demandait une division en Espagne, o&ugrave; personne ne d&eacute;sirait servir, et le
+plus loin de lui possible.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire &eacute;couter, il se
+retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier,
+pr&eacute;sent &agrave; cette sc&egrave;ne, s'&eacute;tait interpos&eacute; sans succ&egrave;s; Bessi&egrave;res, plus en
+arri&egrave;re, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le
+lendemain, Napol&eacute;on ne put ramener &agrave; lui son grand-&eacute;cuyer, que par des
+ordres formels et r&eacute;it&eacute;r&eacute;s. Enfin il le calma par des caresses et par
+l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt m&eacute;ritait.
+Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et
+inadmissibles.</p>
+
+<p>Alexandre n'y r&eacute;pondit pas; on n'avait point compris toute l'importance
+de la d&eacute;marche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser &agrave;
+Napol&eacute;on, ni m&ecirc;me lui r&eacute;pondre. C'&eacute;tait, avant une rupture sans retour,
+une derni&egrave;re parole; ce qui la rend remarquable.</p>
+
+<p>Cependant Murat courait apr&egrave;s cette victoire tant d&eacute;sir&eacute;e; il commandait
+la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la
+route de Swentziany, et le poussait sur Dru&iuml;a. Chaque matin,
+l'arri&egrave;re-garde russe semblait lui avoir &eacute;chapp&eacute;e, chaque soir, il
+l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, apr&egrave;s
+une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris
+de nourriture; c'&eacute;taient donc tous les jours de nouveaux combats sans
+r&eacute;sultats importans.</p>
+
+<p>D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la m&ecirc;me direction.
+Oudinot avait pass&eacute; la Vilia d&egrave;s Kowno, et d&eacute;j&agrave; en Samogitie, au nord de
+Wilna, &agrave; Deweltowo et &agrave; Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il
+poussait devant lui vers D&uuml;nabourg. Il marchait ainsi &agrave; la gauche de Ney
+et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. D&egrave;s le 15
+juillet, la D&uuml;na avait &eacute;t&eacute; abord&eacute;e de Disna &agrave; D&uuml;nabourg par Murat,
+Montbrun, S&eacute;bastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois
+divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.</p>
+
+<p>Ce fut Oudinot qui se pr&eacute;senta devant D&uuml;nabourg; il t&acirc;ta cette ville,
+que les Russes s'&eacute;taient inutilement efforc&eacute;s de fortifier. Cette marche
+trop excentrique du duc de Reggio m&eacute;contenta Napol&eacute;on. Le fleuve
+s&eacute;parait les deux arm&eacute;es. Oudinot le remonta pour se rapprocher de
+Murat, et Witgenstein pour se r&eacute;unir &agrave; Barclay. D&uuml;nabourg resta sans
+assaillans et sans d&eacute;fenseurs.</p>
+
+<p>Dans sa marche, Witgenstein aper&ccedil;ut, de la rive droite, Dru&iuml;a, et la
+cavalerie de S&eacute;bastiani, qui occupait cette ville avec trop de s&eacute;curit&eacute;.
+La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve &agrave; l'un de ses corps, et le
+15 au matin, les avant-postes fran&ccedil;ais furent surpris, l'une de leurs
+brigades presque tout enlev&eacute;e, et S&eacute;bastiani forc&eacute; de reculer. Apr&egrave;s
+quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa
+route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un g&eacute;n&eacute;ral
+fran&ccedil;ais. Ce coup de main fit esp&eacute;rer une bataille &agrave; Napol&eacute;on; croyant
+que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa
+marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant
+les circonstances. Son espoir fut court.</p>
+
+<p>Pendant ces &eacute;v&eacute;nemens, Davoust &agrave; Osmiana, au sud-est de Wilna, avait
+entrevu quelques coureurs de Bagration, qui d&eacute;j&agrave; cherchait avec
+inqui&eacute;tude une issue vers le nord. Jusque-l&agrave;, hors une victoire, le plan
+form&eacute; d&egrave;s Paris avait r&eacute;ussi. Sachant l'ennemi &eacute;tendu sur une trop
+longue ligne d&eacute;fensive, Napol&eacute;on l'avait rompue, en l'attaquant
+brusquement d'un seul c&ocirc;t&eacute;, et avait ainsi rejet&eacute; et fait poursuivre sa
+plus grande masse sur la D&uuml;na, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait
+aborder que cinq jours plus tard, &eacute;tait encore sur le Ni&eacute;men. C'&eacute;tait
+pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la m&ecirc;me
+man&oelig;uvre que Fr&eacute;d&eacute;ric II avait souvent employ&eacute;e sur deux lieues de
+terrain et en quelques heures.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une &agrave; l'autre de ces
+deux masses s&eacute;par&eacute;es, n'avaient &eacute;chapp&eacute; que gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;tendue du pays,
+au hasard, et &agrave; toutes les causes de cette ignorance, o&ugrave; l'on est
+toujours &agrave; la guerre, sur ce qui se passe si pr&egrave;s de soi, chez l'ennemi.</p>
+
+<p>Plusieurs ont pr&eacute;tendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de
+n&eacute;gligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule,
+cette arm&eacute;e d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les
+pr&eacute;cautions d'une arm&eacute;e attaqu&eacute;e; que l'agression commenc&eacute;e, et
+Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napol&eacute;on aurait d&ucirc; remonter plus
+rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'arm&eacute;e
+d'Italie suivre de plus pr&egrave;s ce mouvement. Peut-&ecirc;tre alors Doctorof,
+commandant l'aile gauche de Barclay, forc&eacute; de traverser notre attaque,
+pour fuir de Lida vers Swentziany, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fait prisonnier. Pajol le
+repoussa &agrave; Osmiana, mais il s'&eacute;chappa par Smorgoni. On ne lui enleva que
+des bagages, et Napol&eacute;on s'en prit au prince Eug&egrave;ne, quoiqu'il lui e&ucirc;t
+prescrit tous ses mouvemens.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t l'arm&eacute;e d'Italie, l'arm&eacute;e bavaroise, le premier corps et la
+garde occup&egrave;rent et entour&egrave;rent Wilna. L&agrave;, couch&eacute; sur ses cartes, dont
+sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Fr&eacute;d&eacute;ric II, le
+for&ccedil;ait de se rapprocher ainsi, Napol&eacute;on suivait des yeux l'arm&eacute;e russe;
+elle &eacute;tait divis&eacute;e en deux masses in&eacute;gales; l'une avec son empereur vers
+Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la D&uuml;na et le Borysth&egrave;ne
+s&eacute;parent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves
+coulent parall&egrave;lement de l'est &agrave; l'ouest, laissant entre eux un
+intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain in&eacute;gal, bois&eacute; et
+mar&eacute;cageux. Ils arrivent ainsi de l'int&eacute;rieur de la Russie sur ses
+confins; mais &agrave; cette hauteur, en m&ecirc;me temps, et comme de concert, ils
+tournent, l'un brusquement &agrave; Orcha vers le midi, l'autre pr&egrave;s de
+Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que
+leur cours trace les fronti&egrave;res de la Lithuanie et de la vieille Russie.</p>
+
+<p>L'&eacute;troit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de
+prendre un direction si oppos&eacute;e, semble &ecirc;tre l'entr&eacute;e, et comme les
+portes de la Moskovie. C'est le n&oelig;ud des routes qui conduisent aux deux
+capitales de cet empire.</p>
+
+<p>Tous les regards de Napol&eacute;on rest&egrave;rent fix&eacute;s sur ce point. Par la
+retraite d'Alexandre sur Drissa, il pr&eacute;vit celle que Bagration allait
+tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou
+par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussit&ocirc;t vers Minsk, entre ces
+deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie,
+les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie l&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant qu'&agrave; sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur
+Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et
+s'emparera du cours du Borysth&egrave;ne; tandis qu'&agrave; sa gauche, Murat, Oudinot
+et Ney, d&eacute;j&agrave; devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son
+empereur; lui avec son arm&eacute;e d'&eacute;lite, l'arm&eacute;e d'Italie, l'arm&eacute;e
+bavaroise et trois divisions d&eacute;tach&eacute;es de Davoust, se dirigera sur
+Vitepsk, entre Davoust et Murat, pr&ecirc;t &agrave; se joindre &agrave; l'un ou &agrave; l'autre;
+s'interposant et p&eacute;n&eacute;trant ainsi entre les deux arm&eacute;es ennemies, se
+jetant entre elles et au-del&agrave; d'elles; enfin les tenant s&eacute;par&eacute;es,
+non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude
+qu'elle donnera &agrave; Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait
+alors &agrave; d&eacute;fendre. Les circonstances devaient d&eacute;cider du reste.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait sa pens&eacute;e, le 10 juillet, &agrave; Wilna; c'est ainsi qu'elle fut
+&eacute;crite, ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, sous sa dict&eacute;e, et corrig&eacute;e de sa main, pour
+l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir &agrave; son
+ex&eacute;cution. Aussit&ocirc;t le mouvement, d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;, devint g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VId" id="CHAPITRE_VId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> roi de Westphalie d&eacute;passait alors &agrave; Grodno le Ni&eacute;men, pour le
+repasser &agrave; Bielitza, d&eacute;border la droite de Bagration, le mettre en fuite
+et le poursuivre.</p>
+
+<p>Cette arm&eacute;e, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un
+g&eacute;n&eacute;ral et un pays difficiles &agrave; vaincre. Il fallait qu'elle envah&icirc;t le
+plateau de la Lithuanie; l&agrave;, sont les sources des rivi&egrave;res qui versent
+leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent &agrave;
+d&eacute;cider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y s&eacute;journent
+et inondent au loin le pays. On a jet&eacute; quelques chauss&eacute;es &eacute;troites sur
+ces champs bois&eacute;s et mar&eacute;cageux; elles y forment de longs d&eacute;fil&eacute;s, que
+Bagration d&eacute;fendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci
+l'attaqua n&eacute;gligemment; son avant-garde seule joignit trois fois
+l'ennemi &agrave; Nowogrodeck, &agrave; Myr et &agrave; Romanof. La premi&egrave;re rencontre fut
+tout &agrave; l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg
+resta ma&icirc;tre d'un champ de bataille sanglant et disput&eacute;.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et
+Ygumen, derri&egrave;re le g&eacute;n&eacute;ral russe, et s'emparait de l'issue des d&eacute;fil&eacute;s
+o&ugrave; le roi de Westphalie for&ccedil;ait Bagration de s'engager.</p>
+
+<p>Entre ce g&eacute;n&eacute;ral et sa retraite se trouvait une rivi&egrave;re qui prend sa
+source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, &agrave;
+travers un sol pourri, ne d&eacute;ment pas son origine; ses eaux bourbeuses
+coulent vers le sud-est; son nom a une funeste c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, qu'il doit &agrave;
+nos malheurs.</p>
+
+<p>Les ponts de bois et les longues chauss&eacute;es que, pour en approcher, il a
+fallu jeter sur les mar&eacute;cages qui la bordent, aboutissent &agrave; une ville
+nomm&eacute;e Borizof, situ&eacute;e sur sa rive gauche, du c&ocirc;t&eacute; de la Russie. Cette
+rive est en g&eacute;n&eacute;ral moins basse que la droite; remarque applicable &agrave;
+toutes les rivi&egrave;res qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un
+p&ocirc;le &agrave; l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale,
+comme l'Asie, l'Europe.</p>
+
+<p>Ce passage &eacute;tait important, Davoust y pr&eacute;vint Bagration, en se
+saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la
+Vilia jusqu'&agrave; la B&eacute;r&eacute;zina; aussi, quand le prince russe et son arm&eacute;e,
+qu'Alexandre appelait vers le nord, pouss&egrave;rent leurs &eacute;claireurs, d'abord
+sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzo&iuml; et
+Sobsnicki, ils se heurt&egrave;rent contre Davoust et furent forc&eacute;s de se
+replier sur eux-m&ecirc;mes. Alors se dirigeant un peu plus en arri&egrave;re et &agrave;
+droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y
+sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du mar&eacute;chal
+y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y pr&eacute;sentait
+par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coup&eacute;s de
+l'arm&eacute;e d'Alexandre, et envelopp&eacute;s par deux fleuves et deux arm&eacute;es,
+Napol&eacute;on s'&eacute;cria: &laquo;Ils sont &agrave; moi!&raquo; En effet, il ne s'en fallut pas de
+trois marches que Bagration ne f&ucirc;t compl&egrave;tement cern&eacute;. Mais Napol&eacute;on,
+qui depuis accusa Davoust de l'&eacute;vasion de l'aile gauche des Russes, pour
+&ecirc;tre rest&eacute; quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de
+Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du mar&eacute;chal. Ce
+fut changement trop tardif, et au milieu d'une op&eacute;ration qui en
+d&eacute;truisit l'ensemble.</p>
+
+<p>Cet ordre &eacute;tait arriv&eacute; dans l'instant o&ugrave; Bagration, repouss&eacute; de Minsk,
+n'avait plus pour retraite qu'une chauss&eacute;e longue et &eacute;tro&icirc;te. Elle
+s'&eacute;l&egrave;ve sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust
+&eacute;crivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce d&eacute;fil&eacute;, dont il
+allait &agrave; Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais
+le roi, d&eacute;j&agrave; irrit&eacute; des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses
+premi&egrave;res op&eacute;rations lui avaient attir&eacute;s, ne put souffrir pour chef un
+sujet; il quitta son arm&eacute;e, sans se faire remplacer, sans m&ecirc;me, s'il
+faut en croire Davoust, communiquer &agrave; aucun de ses g&eacute;n&eacute;raux l'ordre
+qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se r&eacute;tirer en
+Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.</p>
+
+<p>Cependant, Davoust attendit vainement &agrave; Glusck Bagration. Ce g&eacute;n&eacute;ral
+n'&eacute;tant plus assez pouss&eacute; par l'arm&eacute;e westphalienne, put faire un
+nouveau d&eacute;tour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la B&eacute;r&eacute;zina, et
+atteindre le Borysth&egrave;ne vers Bickof. L&agrave; encore, si l'arm&eacute;e westphalienne
+e&ucirc;t eu un chef, si ce chef e&ucirc;t serr&eacute; le Russe de plus pr&egrave;s, s'il l'e&ucirc;t
+remplac&eacute; &agrave; Bickof, quand il se heurta &agrave; Mohilef contre Davoust, il est
+certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le
+Borysth&egrave;ne et la B&eacute;r&eacute;zina, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; forc&eacute; de vaincre ou de se rendre. Car
+on a vu que le prince russe n'avait pu passer la B&eacute;r&eacute;zina qu'&agrave; Bobruisk,
+ni atteindre le Borysth&egrave;ne que vers Novo&iuml;-Bickof, &agrave; quarante lieues au
+midi d'Orcha, et &agrave; soixante lieues de Vitepsk, qui &eacute;tait son but.</p>
+
+<p>Se trouvant jet&eacute; si loin de sa direction, il se h&acirc;ta de la regagner, en
+remontant le Borysth&egrave;ne jusqu'&agrave; Mohilef. Mais il y trouva encore
+Davoust, qui l'avait pr&eacute;venu l&agrave; comme &agrave; Lida, en passant la B&eacute;r&eacute;zina,
+sur le point m&ecirc;me o&ugrave; Charles XII l'avait franchie.</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de
+Mohilef. Il le supposait d&eacute;j&agrave; sur la rive gauche du Borysth&egrave;ne. Leur
+surprise mutuelle tourna d'abord &agrave; l'avantage de Bagration, qui lui
+enleva tout un r&eacute;giment de cavalerie l&eacute;g&egrave;re. Bagration avait alors
+trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci
+choisit un terrain haut, d&eacute;fendu par un ravin, et resserr&eacute; entre deux
+bois. Les Russes ne pouvaient s'&eacute;tendre sur ce champ de bataille;
+n&eacute;anmoins ils l'accept&egrave;rent. Leur nombre y fut inutile; ils attaqu&egrave;rent
+en hommes s&ucirc;rs de vaincre; ils ne song&egrave;rent seulement pas &agrave; profiter des
+bois; pour tourner la droite de Davoust.</p>
+
+<p>Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en
+pr&eacute;sence de Napol&eacute;on les avait troubl&eacute;s; car chaque g&eacute;n&eacute;ral ennemi le
+croyait devant lui, Bagration &agrave; Mohilef, et Barclay &agrave; Drissa. On croyait
+le voir par-tout &agrave; la fois; tant la renomm&eacute;e agrandit l'homme de g&eacute;nie,
+en remplit le monde, et en fait comme un &ecirc;tre surnaturel, en le rendant
+pr&eacute;sent par-tout.</p>
+
+<p>Ce choc fut violent et opini&acirc;tre de la part des Russes, mais sans
+combinaison. Bagration, rudement repouss&eacute;, fut encore forc&eacute; de retourner
+sur ses pas. Il alla passer le Borysth&egrave;ne &agrave; Novo&iuml;-Bickof, o&ugrave; il centra
+dans l'int&eacute;rieur de la Russie, pour se joindre enfin &agrave; Barclay, au-del&agrave;
+de Smolensk.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on d&eacute;daigna d'attribuer ce m&eacute;compte &agrave; l'habilet&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral
+ennemi: il s'en prit aux siens. D&eacute;j&agrave;, il sentait que sa pr&eacute;sence &eacute;tait
+par-tout n&eacute;cessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de
+ses op&eacute;rations s'&eacute;tait tellement agrandi, que, forc&eacute; de rester au
+centre, il manquait sur toute la circonf&eacute;rence. Ses g&eacute;n&eacute;raux, fatigu&eacute;s
+comme lui, trop ind&eacute;pendans les uns des autres, trop s&eacute;par&eacute;s, et en m&ecirc;me
+temps trop d&eacute;pendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses
+ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette &eacute;tendue. Il fallait une
+trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste
+qu'elle f&ucirc;t, n'y pouvait suffire.</p>
+
+<p>Mais enfin, le 16 juillet l'arm&eacute;e enti&egrave;re &eacute;tait en mouvement. Pendant
+que tout se h&acirc;tait et s'effor&ccedil;ait ainsi, il &eacute;tait encore dans Wilna,
+qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la lev&eacute;e de onze regimens
+lithuaniens. Il y &eacute;tablissait le duc de Bassano, pour gouverner la
+Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique,
+et m&ecirc;me militaire, entre lui, l'Europe, et les g&eacute;n&eacute;raux commandant les
+corps d'arm&eacute;e qui ne devaient pas le suivre &agrave; Moskou.</p>
+
+<p>Cette apparente inaction de Napol&eacute;on dans Wilna dura vingt jours: les
+uns crurent que, se trouvant au centre de ses op&eacute;rations avec une forte
+r&eacute;serve, il attendait l'&eacute;v&eacute;nement, pr&ecirc;t &agrave; se porter vers Davoust, Murat,
+ou Macdonald; d'autres pens&egrave;rent que l'organisation de la Lithuanie, et
+la politique de l'Europe, dont il &eacute;tait plus pr&egrave;s &agrave; Wilna, le retenaient
+dans cette ville, ou qu'il ne pr&eacute;voyait pas d'obstacles dignes de lui
+jusqu'&agrave; la D&uuml;na: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta
+trop. L'&eacute;vacuation pr&eacute;cipit&eacute;e de la Lithuanie par les Russes, sembla
+l'&eacute;blouir: l'Europe put en juger; ses bulletins r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent ses paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Le voil&agrave; donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un
+d&eacute;sert o&ugrave; ses peuples dispers&eacute;s sont insuffisans; ils seront vaincus par
+son &eacute;tendue, qui devait les d&eacute;fendre: ce sont des barbares! &Agrave; peine
+ont-ils des armes! Point de recrues pr&ecirc;tes. Il faut plus de temps &agrave;
+Alexandre pour les rassembler, qu'&agrave; lui pour arriver &agrave; Moskou. Il est
+vrai que sans cesse, depuis le passage du Ni&eacute;men, le ciel inonde ou
+br&ucirc;le une terre sans abri: mais cette calamit&eacute; est moins un obstacle &agrave;
+la rapidit&eacute; de notre agression, qu'une entrave &agrave; la fuite des Russes;
+ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir
+de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette
+Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais
+seulement par la perfidie.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces motifs du s&eacute;jour, peut-&ecirc;tre trop prolong&eacute;, que Napol&eacute;on fit &agrave;
+Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se
+disaient entre eux, &laquo;que ce g&eacute;nie si vaste, et toujours de plus en plus
+actif et audacieux, n'&eacute;tait plus second&eacute;, comme autrefois, par une
+vigoureuse constitution. Ils s'&eacute;tonnaient de ne plus trouver leur chef
+insensible aux ardeurs d'une temp&eacute;rature br&ucirc;lante. Ils se montraient
+l'un &agrave; l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps &eacute;tait
+surcharg&eacute;, signe pr&eacute;curseur d'un affaiblissement pr&eacute;matur&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques-uns s'en prenaient &agrave; des bains dont il faisait un fr&eacute;quent
+usage. Ils ignoraient que, bien loin d'&ecirc;tre une habitude de mollesse,
+ils lui &eacute;taient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une
+nature grave et inqui&eacute;tante, que sa politique cachait avec soin, pour ne
+pas donner &agrave; ses ennemis un cruel espoir.</p>
+
+<p>Telle est l'in&eacute;vitable et malheureuse influence des plus petites causes
+sur la destin&eacute;e des nations. On verra bient&ocirc;t, quand les plus profondes
+combinaisons qui devaient assurer le succ&egrave;s de l'entreprise la plus
+hardie et peut-&ecirc;tre la plus utile &agrave; l'Europe se seront d&eacute;velopp&eacute;es,
+comment, &agrave; l'instant d&eacute;cisif, dans les champs de la Moskowa, la nature
+paralysa le g&eacute;nie, et l'homme manqua au h&eacute;ros. Les nombreux bataillons
+de la Russie n'auraient pu la d&eacute;fendre: un jour d'orage, une fi&egrave;vre
+soudaine la sauv&egrave;rent.</p>
+
+<p>Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en
+jetant les yeux sur le tableau que je serai forc&eacute; de tracer de la
+bataille de la Moskowa, on me verra r&eacute;p&eacute;ter toutes les plaintes et m&ecirc;me
+les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutum&eacute;e arrach&egrave;rent
+aux amis les plus d&eacute;vou&eacute;s et aux admirateurs les plus constans de ce
+grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont &eacute;crit sur cette
+journ&eacute;e, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son
+abattement, s'effor&ccedil;ait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un
+malheur, ces t&eacute;moins l'ont appel&eacute; une faute.</p>
+
+<p>Au reste, &agrave; huit cents lieues de la patrie, apr&egrave;s tant de fatigues et de
+sacrifices, &agrave; l'instant o&ugrave; l'on voit la victoire s'&eacute;chapper et
+commencer un avenir effrayant, on devient naturellement s&eacute;v&egrave;re, et l'on
+souffre trop pour &ecirc;tre enti&egrave;rement juste.</p>
+
+<p>Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuad&eacute; que la v&eacute;rit&eacute; est
+de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre
+capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, m&ecirc;me de
+ses revers; de cet homme qui s'&eacute;leva &agrave; une si grande hauteur, que la
+post&eacute;rit&eacute; aura peine &agrave; distinguer les nuages &eacute;pars sur une telle
+gloire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIId" id="CHAPITRE_VIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, il apprend que ses ordres sont ex&eacute;cut&eacute;s, son arm&eacute;e r&eacute;unie,
+qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet, &agrave; onze
+heures et demie du soir; il s'arr&ecirc;te &agrave; Swentziany, pendant que le soleil
+du 17 est le plus ardent; le 18, il est &agrave; Kluboko&eacute;; il y s&eacute;journe dans
+un monast&egrave;re, d'o&ugrave; le bourg que ce couvent domine, lui semble &ecirc;tre
+plut&ocirc;t une r&eacute;union de huttes de sauvages qu'une habitation europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Une adresse des Russes aux Fran&ccedil;ais venait d'&ecirc;tre r&eacute;pandue dans son
+arm&eacute;e: on la lui apporta. Il y vit de dures v&eacute;rit&eacute;s, que g&acirc;tait une
+invitation inutile et maladroite &agrave; la d&eacute;sertion. Cette lecture excite sa
+col&egrave;re; dans son agitation, il dicte une r&eacute;plique qu'il d&eacute;chire, puis
+une autre qui &eacute;prouve le m&ecirc;me sort, enfin une troisi&egrave;me dont il reste
+satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom
+d'un grenadier fran&ccedil;ais. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui
+partaient de son cabinet, ou de son &eacute;tat-major. Il r&eacute;duisait sans cesse
+ses ministres et Berthier &agrave; n'&ecirc;tre que ses secr&eacute;taires. Dans son corps
+appesanti, son esprit &eacute;tait rest&eacute; actif; l'accord manquait, ce fut une
+cause de nos malheurs.</p>
+
+<p>Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonn&eacute;
+son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement
+l'&eacute;claire: retenu par l'&eacute;chec qu'avait re&ccedil;u S&eacute;bastiani vers Dru&iuml;a, et
+sur-tout par les pluies et le mauvais &eacute;tat des chemins, il reconna&icirc;t
+trop tard peut-&ecirc;tre que l'occupation de Vitepsk est pressante et
+d&eacute;cisive, qu'elle seule est &eacute;minemment agressive en ce qu'elle s&eacute;pare
+les deux fleuves et les deux arm&eacute;es ennemies. De cette position, il
+pourra prendre &agrave; revers l'arm&eacute;e incompl&egrave;te de son rival, lui interdire
+le midi de son empire, et de sa force &eacute;craser sa faiblesse. Que si
+Barclay l'a pr&eacute;venu dans cette capitale, sans doute il voudra la
+d&eacute;fendre; l&agrave; peut-&ecirc;tre l'attendait cette victoire tant d&eacute;sir&eacute;e, qui
+vient de lui &eacute;chapper sur la Vilia.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat
+et Ney, alors vers Polotsk, o&ugrave; il laisse Oudinot. Quant &agrave; lui, de
+Kluboko&eacute;, o&ugrave; il se trouvait au milieu de sa garde, de l'arm&eacute;e d'Italie
+et de trois divisions d&eacute;tach&eacute;es de Davoust, il se rend &agrave; Kamen, toujours
+en voiture, mais pendant la nuit, par n&eacute;cessit&eacute;, o&ugrave; peut-&ecirc;tre pour que
+le soldat ignor&acirc;t que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, la plus grande partie de l'arm&eacute;e marchait, &eacute;tonn&eacute;e de ne
+point trouver d'ennemis; elle s'y &eacute;tait habitu&eacute;e. Le jour, c'&eacute;tait la
+nouveaut&eacute; des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le
+soir, c'&eacute;tait la n&eacute;cessit&eacute; de se choisir ou de se faire des abris, de
+chercher sa nourriture et de la pr&eacute;parer: on &eacute;tait tellement distrait
+par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un p&eacute;nible
+voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi,
+jusqu'o&ugrave; irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme
+l'empereur, l'arm&eacute;e esp&eacute;ra une victoire et la paix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vers Beszenkowiczi. Le prince Eug&egrave;ne venait d'y rencontrer
+Doctorof: ce g&eacute;n&eacute;ral conduisait l'arri&egrave;re-garde de Barclay. En le
+suivant de Polotsk &agrave; Vitepsk, il s'&eacute;tait fait &eacute;clairer sur la rive
+gauche de la D&uuml;na, &agrave; Beszenkowiczi; il en br&ucirc;la le pont en se retirant.
+Le vice-roi, ma&icirc;tre de cette ville, vit la D&uuml;na, et r&eacute;tablit le passage:
+quelques troupes laiss&eacute;es en observation sur l'autre rive contrari&egrave;rent
+faiblement cette op&eacute;ration. Napol&eacute;on accourut: il contempla pour la
+premi&egrave;re fois ce fleuve, sa nouvelle conqu&ecirc;te. Il bl&acirc;ma avec raison et
+s&egrave;chement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux
+rives.</p>
+
+<p>Ce ne fut point une vanit&eacute; pu&eacute;rile qui lui fit alors passer ce fleuve,
+mais l'empressement de voir par lui-m&ecirc;me o&ugrave; en &eacute;tait l'arm&eacute;e russe dans
+sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage,
+ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait
+l'arri&egrave;re-garde ennemie, et les r&eacute;ponses de quelques prisonniers, lui
+prouv&egrave;rent que Barclay l'avait pr&eacute;venu, qu'il avait laiss&eacute; Witgenstein
+devant Oudinot, et que le g&eacute;n&eacute;ral en chef russe &eacute;tait dans Vitepsk. D&eacute;j&agrave;
+m&ecirc;me, il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; disputer &agrave; Napol&eacute;on les d&eacute;fil&eacute;s qui couvrent cette
+capitale.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste
+d'arri&egrave;re-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses arm&eacute;es y arrivaient en
+ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens
+avaient &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s avec une telle pr&eacute;cision, que tous ces corps,
+partis du Ni&eacute;men &agrave; des &eacute;poques et par des routes diff&eacute;rentes, malgr&eacute; des
+obstacles de tout genre, apr&egrave;s un mois de s&eacute;paration, et &agrave; cent lieues
+du point o&ugrave; ils s'&eacute;taient quitt&eacute;s, se trouv&egrave;rent &agrave; la fois r&eacute;unis &agrave;
+Beszenkowiczi, o&ugrave; ils arriv&egrave;rent le m&ecirc;me jour et &agrave; la m&ecirc;me heure.</p>
+
+<p>Aussi le plus grand d&eacute;sordre y r&eacute;gnait; de nombreuses colonnes de
+cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y pr&eacute;sentaient de tous c&ocirc;t&eacute;s;
+elles se disputaient le passage; chacun, irrit&eacute; par la fatigue et par la
+faim, &eacute;tait impatient d'arriver &agrave; sa destination.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, les rues &eacute;taient obstru&eacute;es par une foule d'ordonnances,
+d'officiers d'&eacute;tat-major, de valets, de chevaux de main et de bagages.
+Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des
+vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se
+croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant &agrave; chaque
+instant, ce fut bient&ocirc;t comme un chaos.</p>
+
+<p>Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres press&eacute;s, cherchent vainement &agrave;
+s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds &agrave; leurs avertissements,
+m&ecirc;me &agrave; leurs ordres; de l&agrave; des querelles, des clameurs, dont le bruit se
+joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit
+des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, m&ecirc;me aux
+combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns pr&eacute;tendent forcer
+l'entr&eacute;e, et que d'autres, d&eacute;j&agrave; &eacute;tablis, d&eacute;fendent.</p>
+
+<p>En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'&eacute;taient presque m&ecirc;l&eacute;es, se
+d&eacute;brouill&egrave;rent; cet amas de troupes s'&eacute;coula vers Ostrowno et dans
+Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succ&eacute;da le plus profond
+silence.</p>
+
+<p>Ce rassemblement, les ordres multipli&eacute;s qui arrivaient de toutes parts,
+la rapidit&eacute; avec laquelle tous les corps s'&eacute;taient port&eacute;s en avant, m&ecirc;me
+pendant la nuit, tout annon&ccedil;ait un combat pour le lendemain. En effet,
+Napol&eacute;on n'avait pas pu pr&eacute;venir les Russes dans Vitepsk, il voulut les
+y forcer; mais ceux-ci, apr&egrave;s y &ecirc;tre entr&eacute;s par la rive droite de la
+D&uuml;na, avaient travers&eacute; cette ville, et venaient au-devant de lui, pour
+d&eacute;fendre les longs d&eacute;fil&eacute;s qui la couvrent.</p>
+
+<p>Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. &Agrave; deux
+lieues de ce village, Domon, du Co&euml;tlosquet, Carignan, et le huiti&egrave;me de
+hussards, s'avan&ccedil;aient en colonne, sur une lange route, marqu&eacute;e par un
+double rang de grands bouleaux. Ces hussards &eacute;taient pr&egrave;s d'atteindre le
+sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus
+faible partie d'un corps, compos&eacute; de trois r&eacute;gimens de cavalerie de la
+garde russe, et de six pi&egrave;ces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait
+cette ligne.</p>
+
+<p>Les chefs du huiti&egrave;me se croyaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s par deux r&eacute;gimens de leur
+division, qui marchaient &agrave; travers champs, &agrave; droite et &agrave; gauche de la
+route, et dont les arbres, qui la bordent, leur d&eacute;robaient la vue. Mais
+ces corps s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s, et le huiti&egrave;me, d&eacute;j&agrave; bien en avant d'eux,
+s'avan&ccedil;ait toujours, persuad&eacute; que ce qu'il entrevoyait au travers des
+arbres, &agrave; cent cinquante pas devant lui, &eacute;tait ces deux m&ecirc;mes r&eacute;gimens
+que, sans s'en apercevoir, il venait de d&eacute;passer.</p>
+
+<p>L'immobilit&eacute; des Russes acheva de tromper les chefs du huiti&egrave;me. L'ordre
+de charger leur paraissant une erreur, ils envoy&egrave;rent un officier
+reconna&icirc;tre la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avanc&egrave;rent
+toujours sans d&eacute;fiance. Tout-&agrave;-coup ils voient leur officier, sabr&eacute;,
+renvers&eacute;, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils
+n'h&eacute;sitent plus, et sans perdre de temps &agrave; &eacute;tendre leur troupe sous ce
+feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour
+l'&eacute;teindre. D'un premier &eacute;lan ils se saisissent des pi&egrave;ces, ils
+culbutent le r&eacute;giment qui est au centre de la ligne ennemie, et
+l'&eacute;crasent. Dans le d&eacute;sordre de ce premier succ&egrave;s, ils voient le
+r&eacute;giment russe de droite, qu'ils venaient de d&eacute;passer, rester comme
+immobile d'&eacute;tonnement; ils reviennent sur lui par derri&egrave;re, et le
+d&eacute;font. Au milieu de cette seconde victoire, ils aper&ccedil;oivent le
+troisi&egrave;me r&eacute;giment de gauche de l'ennemi, qui, tout d&eacute;concert&eacute;,
+s'&eacute;branlait et cherchait &agrave; se retirer; ils se retournent agilement, avec
+tout ce qu'ils peuvent r&eacute;unir vers ce troisi&egrave;me ennemi, qu'ils attaquent
+au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.</p>
+
+<p>Anim&eacute; par ce succ&egrave;s, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui
+semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y p&eacute;n&eacute;trer, mais alors une forte
+r&eacute;sistance l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>La position d'Ostrowno &eacute;tait bien choisie: elle dominait, on y voyait
+sans &ecirc;tre vu; elle coupait une grande route; la D&uuml;na &agrave; droite, un ravin
+devant, des bois &eacute;pais sur sa surface et &agrave; gauche. D'ailleurs elle &eacute;tait
+&agrave; port&eacute;e des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale
+de ces contr&eacute;es. Ostermann accourait pour la d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi
+victorieux, comme jadis il l'avait &eacute;t&eacute; des jours d'un soldat obscur,
+s'obstine contre ce bois, malgr&eacute; les feux qui en sortent. Mais il
+s'aper&ccedil;oit qu'il ne s'agit plus d'un premier &eacute;lan. Le terrain enlev&eacute; par
+les hussards du huiti&egrave;me lui est disput&eacute;, et il faut que sa t&ecirc;te de
+colonne, compos&eacute;e des divisions Bruy&egrave;res et Saint-Germain et du huiti&egrave;me
+d'infanterie, s'y maintienne contre une arm&eacute;e.</p>
+
+<p>On s'y d&eacute;fendit, comme des vainqueurs se d&eacute;fendent, en attaquant. Chaque
+corps ennemi qui se pr&eacute;senta sur nos flancs comme assaillant, fut
+assailli; la cavalerie fut refoul&eacute;e dans les bois, et l'infanterie
+rompue &agrave; coups de sabre. Pourtant on se fatiguait &agrave; vaincre, quand la
+division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et
+vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la
+victoire.</p>
+
+<p>Ces d&eacute;fil&eacute;s ont plusieurs lieues. Le soir m&ecirc;me le vice-roi rejoignit
+Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position.
+Pahlen et Konownitzin s'&eacute;taient joints &agrave; Ostermann. D&eacute;j&agrave;, apr&egrave;s avoir
+contenu la gauche des Russes, les deux princes fran&ccedil;ais marquaient aux
+troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point
+d'appui et de d&eacute;part pour attaquer, quand tout-&agrave;-coup de grandes
+clameurs s'&eacute;l&egrave;vent &agrave; leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie
+et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois
+elles ont &eacute;t&eacute; repouss&eacute;es, et voil&agrave; les Russes enhardis, qui sortent par
+masses de leur bois, en poussant des cris &eacute;pouvantables. L'audace,
+l'ardeur de l'attaque a pass&eacute; chez eux, et chez les Fran&ccedil;ais
+l'incertitude et l'&eacute;tonn&egrave;ment de la d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatri&egrave;me r&eacute;giment essayaient
+vainement de r&eacute;sister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se
+jonchait de leurs morts; derri&egrave;re eux, la plaine se couvrait de leurs
+bless&eacute;s qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de
+bien d'autres encore qui, sous pr&eacute;texte de soutenir les bless&eacute;s, ou
+d'&ecirc;tre bless&eacute;s eux-m&ecirc;mes, se d&eacute;tachaient successivement des rangs. Ainsi
+commence une d&eacute;route. D&eacute;j&agrave; les artilleurs, troupe toujours d'&eacute;lite, ne
+se voyant plus soutenus, commen&ccedil;aient &agrave; se retirer avec leurs pi&egrave;ces;
+quelques instans de plus, et les troupes des diff&eacute;rentes armes, dans
+leur fuite vers un m&ecirc;me d&eacute;fil&eacute;, allaient s'y rencontrer; de l&agrave; une
+confusion, o&ugrave; la voix et les efforts des chefs sont perdus, o&ugrave; tous les
+&eacute;l&eacute;mens de r&eacute;sistance se confondant deviennent inutiles.</p>
+
+<p>On dit qu'&agrave; cette vue, Murat irrit&eacute; s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; la-t&ecirc;te d'un r&eacute;giment de
+lanciers polonais, et que ceux-ci, excit&eacute;s par la pr&eacute;sence du roi,
+exalt&eacute;s par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes
+transportait de rage, se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur ses pas. Murat n'avait voulu
+que les &eacute;branler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de
+se jeter avec eux dans la m&ecirc;l&eacute;e, d'o&ugrave; il n'aurait pu ni voir, ni
+commander: mais les lances polonaises &eacute;taient en arr&ecirc;t et serr&eacute;es
+derri&egrave;re lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le
+poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre
+de c&ocirc;t&eacute; ni s'arr&ecirc;ter: il fallut qu'il charge&acirc;t devant ce r&eacute;giment, comme
+il s'y &eacute;tait mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne
+grace.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps le g&eacute;n&eacute;ral d'Anthouard courut &agrave; ses canonniers, le prince
+Eug&egrave;ne au cent sixi&egrave;me r&eacute;giment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du
+g&eacute;n&eacute;ral Pir&eacute; aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la
+fortune; les Russes rentr&egrave;rent dans leurs for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; leur gauche, ils s'obstinaient &agrave; d&eacute;fendre un bois &eacute;pais,
+dont la position avanc&eacute;e coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzi&egrave;me
+r&eacute;giment, &eacute;tonn&eacute; du feu qui en sortait, &eacute;tourdi par une gr&ecirc;le de balles,
+demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux
+craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'&eacute;vitant ni
+l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrant&egrave;s courut le ranimer par ses
+paroles, le g&eacute;n&eacute;ral Roussel par son exemple, et le bois fut emport&eacute;.</p>
+
+<p>Par ce succ&egrave;s, une forte colonne, qui s'&eacute;tait avanc&eacute;e sur notre droite
+pour la tourner, se trouva tourn&eacute;e elle-m&ecirc;me; Murat s'en aper&ccedil;ut;
+aussit&ocirc;t, l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, &laquo;Que les plus braves me suivent!&raquo;
+s'&eacute;cria-t-il. Mais ce pays est sillonn&eacute; de ravins, qui prot&eacute;g&egrave;rent la
+retraite des Russes; tous all&egrave;rent s'enfoncer dans une for&ecirc;t de deux
+lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi h&eacute;sitaient &agrave;
+se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils
+accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'&ecirc;tre fait, et ce qui
+restait &agrave; faire. Napol&eacute;on se porta d'abord sur le sommet le plus &eacute;lev&eacute;
+et le plus pr&egrave;s de l'ennemi: de l&agrave; son g&eacute;nie, planant sur tous les
+obstacles, eut bient&ocirc;t perc&eacute; le myst&egrave;re de ces for&ecirc;ts et l'&eacute;paisseur de
+ces montagnes: il ordonna sans h&eacute;siter, et ces bois qui avaient arr&ecirc;t&eacute;
+l'audace des deux princes, furent travers&eacute;s de part en part: enfin, ce
+soir-l&agrave; m&ecirc;me, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos
+tirailleurs d&eacute;boucher dans la plaine qui l'environne.</p>
+
+<p>Ici, tout arr&ecirc;ta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui
+couvraient cette plaine, une terre inconnue, la n&eacute;cessit&eacute; de la
+reconna&icirc;tre pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il
+fallait &agrave; cette foule de soldats, engag&eacute;s dans un long et &eacute;troit d&eacute;fil&eacute;,
+pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconna&icirc;tre, se
+rallier, se nourrir, et pr&eacute;parer ses armes pour le lendemain. Napol&eacute;on
+coucha sous sa tente, sur une hauteur &agrave; gauche de la grande route, et
+derri&egrave;re le village de Kukowiaczi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIId" id="CHAPITRE_VIIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers
+rayons lui montr&egrave;rent enfin l'arm&eacute;e russe camp&eacute;e sur une plaine haute,
+qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivi&egrave;re qui s'est
+creus&eacute; profond&eacute;ment son lit, marquait le pied de cette position. En
+avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient
+vouloir en d&eacute;fendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande
+route, sa gauche dans des bois &eacute;lev&eacute;s; toute la cavalerie &agrave; droite, en
+ligne redoubl&eacute;e, et s'appuyant &agrave; la D&uuml;na.</p>
+
+<p>Le front des Russes n'&eacute;tait plus en face de notre colonne, mais sur
+notre gauche; il avait chang&eacute; de direction avec le fleuve, qu'un d&eacute;tour
+&eacute;loignait de nous; il fallut que la colonne fran&ccedil;aise, apr&egrave;s avoir pass&eacute;
+sur un pont &eacute;troit un ravin qui la s&eacute;parait de ce nouveau champ de
+bataille, se d&eacute;ploy&acirc;t par un changement de front &agrave; gauche, l'aile droite
+en avant, pour conserver de ce c&ocirc;t&eacute; l'appui du fleuve, et faire face &agrave;
+l'ennemi: d&eacute;j&agrave; sur les bords de ce ravin, pr&egrave;s du pont, et &agrave; gauche de
+la grande route, un monticule isol&eacute; avait attir&eacute; l'empereur. De l&agrave;, il
+pouvait voir les deux arm&eacute;es, plac&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute; du champ de bataille,
+comme l'est un t&eacute;moin dans un duel.</p>
+
+<p>Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvi&egrave;me r&eacute;giment de
+ligne, qui d&eacute;bouch&egrave;rent les premiers; ils furent aussit&ocirc;t jet&eacute;s &agrave; gauche
+devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle &agrave; la D&uuml;na, et
+marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizi&egrave;me de chasseurs &agrave;
+cheval vint ensuite, puis quelques pi&egrave;ces l&eacute;g&egrave;res. Les Russes nous
+regardaient froidement d&eacute;filer devant eux, et pr&eacute;parer notre attaque.</p>
+
+<p>Cette inaction nous &eacute;tait favorable: mais le roi de Naples,
+qu'enivraient tant de regards, se livrant &agrave; sa fougue ordinaire,
+pr&eacute;cipita les chasseurs du seizi&egrave;me sur toute la cavalerie russe; on vit
+alors avec effroi cette faible ligne fran&ccedil;aise, rompue dans sa marche
+par un terrain tranch&eacute; de profondes ravines, s'avancer contre les masses
+ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifi&eacute;s, marchaient avec
+h&eacute;sitation &agrave; une perte certaine. Aussi, d&egrave;s le premier mouvement que
+firent les lanciers de la garde russe, tourn&egrave;rent-ils le dos: mais les
+ravins, qu'il fallait repasser, arr&ecirc;t&egrave;rent leur fuite: ils furent
+atteints, et culbut&eacute;s dans ces bas-fonds, o&ugrave; beaucoup p&eacute;rirent; le reste
+se r&eacute;fugia pr&egrave;s du cinquante-troisi&egrave;me r&eacute;giment de ligne, qui les
+prot&eacute;gea.</p>
+
+<p>Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait
+p&eacute;n&eacute;trer jusqu'au pied de la colline d'o&ugrave; Napol&eacute;on donnait aux corps
+d'arm&eacute;e leur direction. Quelques chasseurs de la garde fran&ccedil;aise
+venaient de mettre pied &agrave; terre, suivant l'usage, pour former une
+enceinte autour de lui, ils &eacute;cart&egrave;rent les lanciers ennemis &agrave; coups de
+carabine. Ceux-ci, repouss&eacute;s, rencontr&egrave;rent, en retournant sur leurs
+pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizi&egrave;me de
+chasseurs &agrave; cheval avait laiss&eacute;s seuls entre les deux arm&eacute;es; ils les
+assaillirent. Tous les regards se fix&egrave;rent alors sur ce point.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne
+d&eacute;sesp&eacute;r&egrave;rent pas d'eux-m&ecirc;mes. D'abord leurs capitaines gagn&egrave;rent, en
+combattant, un terrain entrecoup&eacute; de buissons et de crevasses, que
+bordait la D&uuml;na: tous s'y r&eacute;unirent aussit&ocirc;t, par l'habitude que chacun
+avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par
+le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les p&eacute;rils
+imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens,
+et tous, leurs officiers cherchant &agrave; lire dans leur contenance ce qu'ils
+devaient esp&eacute;rer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance,
+et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur
+soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>On s'aida du terrain avec habilet&eacute;. Les lanciers russes, embarrass&eacute;s
+dans les broussailles et arr&ecirc;t&eacute;s par les cravasses, alongeaient en vain
+leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient &agrave; p&eacute;n&eacute;trer, atteints
+par les balles, ils tombaient bless&eacute;s, leurs corps et ceux de leurs
+chevaux s'ajoutaient aux obstacles que pr&eacute;sentait le terrain. Enfin, ils
+se rebut&egrave;rent; leur fuite, les cris de joie de notre arm&eacute;e, l'ordre
+d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ m&ecirc;me aux plus braves, ses
+paroles que l'Europe a lues, tout apprit &agrave; ces vaillans soldats, leur
+gloire, qu'ils n'appr&eacute;ciaient pas encore, les belles actions paraissant
+toujours simples &agrave; ceux qui les font. Ils s'&eacute;taient crus pr&egrave;s d'&ecirc;tre
+tu&eacute;s ou pris, ils se virent presque au m&ecirc;me instant victorieux et
+r&eacute;compens&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant, l'arm&eacute;e d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient
+trois divisions du premier corps, confi&eacute;es, depuis Wilna, au comte de
+Lobau, attaquaient la grande route, et les bois o&ugrave; s'appuyait la gauche
+de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court.
+L'avant-garde russe se retira pr&eacute;cipitamment derri&egrave;re le ravin de la
+Luczissa, pour ne pas y &ecirc;tre jet&eacute;e. Alors l'arm&eacute;e ennemie se trouva
+toute r&eacute;unie sur l'autre rive; elle pr&eacute;sentait quatre-vingt mille
+hommes.</p>
+
+<p>Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une
+capitale, trompa Napol&eacute;on: il crut qu'ils tiendraient &agrave; honneur de s'y
+d&eacute;fendre. Il n'&eacute;tait que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de
+pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se
+pr&eacute;parer &agrave; un combat d&eacute;cisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla
+placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il
+d&eacute;je&ucirc;na. De l&agrave;, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des
+siens; fort pr&egrave;s de lui. Les heures suivante furent employ&eacute;es &agrave;
+parcourir, &agrave; reconna&icirc;tre le terrain, et &agrave; attendre les autres corps
+d'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on annon&ccedil;ait une bataille pour le lendemain. Ses adieux &agrave; Murat
+furent ces paroles: &laquo;&Agrave; demain &agrave; cinq heures, le soleil d'Austerlitz!&raquo;
+Elles expliquent cette suspension d'hostilit&eacute;s au milieu du jour, au
+milieu d'un succ&egrave;s qui animait les soldats. Eux furent &eacute;tonn&eacute;s de cette
+inaction, &agrave; l'instant o&ugrave; ils avaient atteint une arm&eacute;e, dont la fuite
+les &eacute;puisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait d&eacute;&ccedil;u, fit
+observer &agrave; l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux &agrave; cette
+heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la
+nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla t&eacute;m&eacute;rairement planter sa
+tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette
+position plut &agrave; son d&eacute;sir, d'entendre les premiers bruits de leur
+retraite, &agrave; son espoir de la troubler, et &agrave; son caract&egrave;re aventureux.</p>
+
+<p>Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napol&eacute;on avait raison,
+et l'&eacute;v&eacute;nement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune.
+L'empereur des Fran&ccedil;ais avait bien jug&eacute; des intentions de Barclay. Le
+g&eacute;n&eacute;ral russe, croyant Bagration vers Orcha, s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; se battre
+pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il re&ccedil;ut
+le soir, de la retraite de Bagration par Novo&iuml;-Bickof, vers Smolensk,
+qui changea subitement sa d&eacute;termination.</p>
+
+<p>En effet, le 28, d&egrave;s l'aurore, Murat fit dire &agrave; l'empereur qu'il allait
+poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait d&eacute;j&agrave; plus; Napol&eacute;on pers&eacute;v&eacute;ra
+dans son opinion, s'obstinant &agrave; pr&eacute;tendre que toute l'arm&eacute;e ennemie
+&eacute;tait l&agrave;, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps.
+Enfin il monta &agrave; cheval; chaque pas d&eacute;truisit son illusion: il se
+trouva bient&ocirc;t au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.</p>
+
+<p>Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la
+sym&eacute;trie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de
+l'emploi auquel chacune d'elles avait &eacute;t&eacute; destin&eacute;e; l'ordre, la propret&eacute;
+qui en resultaient; du reste, rien d'oubli&eacute;, pas une arme, pas un effet,
+aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui p&ucirc;t
+indiquer au-del&agrave; du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il
+parut plus d'ordre dans leur d&eacute;faite que dans notre victoire! vaincus,
+ils nous laissaient en fuyant des le&ccedil;ons dont les vainqueurs ne
+profitent jamais: soit que le bonheur m&eacute;prise, ou qu'on attende le
+malheur pour se corriger.</p>
+
+<p>Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul
+r&eacute;sultat de cette journ&eacute;e qui devait &ecirc;tre d&eacute;cisive. On entra dans
+Vitepsk, qu'on trouva d&eacute;serte comme le camp des Russes; quelques Juifs
+immondes et des j&eacute;suites y &eacute;taient seuls rest&eacute;s; on les questionna, mais
+en vain. Toutes les routes furent essay&eacute;es inutilement. Les Russes
+s'&eacute;taient-ils dirig&eacute;s vers Smolensk? avaient-ils remont&eacute; la D&uuml;na? Enfin,
+une bande de Cosaques irr&eacute;guliers nous attira dans cette derni&egrave;re
+direction, pendant que Ney tentait la premi&egrave;re. Nous f&icirc;mes six lieues
+dans un sable profond, &agrave; travers une poussi&egrave;re &eacute;paisse, et par une
+chaleur suffocante; la nuit nous arr&ecirc;ta autour d'Aghaponovchtchina.</p>
+
+<p>Pendant que dess&eacute;ch&eacute;e, alt&eacute;r&eacute;e et &eacute;puis&eacute;e de fatigue et de faim, l'arm&eacute;e
+n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napol&eacute;on, le roi de Naples, le
+vice-roi et le prince de Neufch&acirc;tel tinrent conseil sous les tentes
+imp&eacute;riales, dress&eacute;es dans la cour d'un ch&acirc;teau et sur une hauteur &agrave;
+gauche de la grande route.</p>
+
+<p>&laquo;Cette victoire tant d&eacute;sir&eacute;e, tant poursuivie, et que chaque jour
+rendait plus n&eacute;cessaire, venait donc encore de s'&eacute;chapper de nos mains
+comme &agrave; Wilna. On avait rejoint l'arri&egrave;re-garde russe, il est vrai; mais
+&eacute;tait-ce celle de leur arm&eacute;e? n'&eacute;tait-il pas plus vraisemblable que
+Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'o&ugrave; faudrait-il donc
+poursuivre les Russes, pour les d&eacute;cider &agrave; une bataille? la n&eacute;cessit&eacute;
+d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des
+h&ocirc;pitaux, d'&eacute;tablir un nouveau point de repos, de d&eacute;fense, et de d&eacute;part,
+pour une ligne d'op&eacute;ration qui s'allogeait d'une mani&egrave;re si effrayante,
+tout enfin ne devait-il pas d&eacute;cider &agrave; s'arr&ecirc;ter sur les confins de la
+vieille Russie?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil d&eacute;vorant, r&eacute;fl&eacute;chi par
+un sable ardent. L'empereur fatigu&eacute; se d&eacute;cida: le cours de la D&uuml;na et
+celui du Borysth&egrave;ne marqu&egrave;rent la ligne fran&ccedil;aise. L'arm&eacute;e fut ainsi
+cantonn&eacute;e sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle:
+Poniatowski et ses Polonais &agrave; Mohilef; Davoust et le premier corps &agrave;
+Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'arm&eacute;e d'Italie et la garde,
+depuis Orcha et Dubrowna jusqu'&agrave; Vitepsk et Suraij. Les avant-postes &agrave;
+Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux
+arm&eacute;es ennemies, l'une fuyant Napol&eacute;on au travers de la D&uuml;na, par Drissa
+et Vitepsk, l'autre s'&eacute;chappant des mains de Davoust au travers de la
+B&eacute;r&eacute;zina et du Borysth&egrave;ne, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient
+enfin de se r&eacute;unir dans l'intervalle de ces deux fleuves.</p>
+
+<p>Les grands corps d&eacute;tach&eacute;s de l'arm&eacute;e centrale, &eacute;taient alors plac&eacute;s
+comme il suit: &agrave; la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le
+corps de douze mille hommes du g&eacute;n&eacute;ral russe Hoertel.</p>
+
+<p>&Agrave; la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr &agrave; Polotsk et &agrave; Bielo&eacute;, sur la
+route de P&eacute;tersbourg, que d&eacute;fendait Witgenstein avec trente mille
+hommes.</p>
+
+<p>&Agrave; l'extr&ecirc;me gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et
+Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient &agrave; droite sur l'Aa et vers
+D&uuml;nabourg.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Schwartzenberg et Regnier, &agrave; la t&ecirc;te des corps saxon et
+autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Ni&eacute;men au Bug,
+couvrant Varsovie et les derri&egrave;res de la grande-arm&eacute;e, que Tormasof
+inqui&eacute;tait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une r&eacute;serve de
+quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzi&egrave;me arm&eacute;e &agrave;
+Stettin.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Wilna, le duc de Bassano y &eacute;tait rest&eacute; au milieu des envoy&eacute;s de
+plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec
+tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de
+Napol&eacute;on, et poussait en avant les vivres, les recrues et les tra&icirc;neurs,
+&agrave; mesure qu'ils lui arrivaient.</p>
+
+<p>D&egrave;s que l'empereur eut pris sa r&eacute;solution, il revint &agrave; Vitepsk avec ses
+gardes; l&agrave;, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-imp&eacute;rial,
+il-d&eacute;tacha son &eacute;p&eacute;e, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses
+tables &eacute;taient couvertes, il s'&eacute;cria: &laquo;Je m'arr&ecirc;te ici, je veux m'y
+reconna&icirc;tre, y rallier, y reposer mon arm&eacute;e, et organiser la Pologne; la
+campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_CINQUIEME" id="LIVRE_CINQUIEME"></a>LIVRE CINQUI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ie" id="CHAPITRE_Ie"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">La</span> Lithuanie conquise, le but de la guerre &eacute;tait atteint, et pourtant la
+guerre semblait &agrave; peine commenc&eacute;e; car on avait vaincu les lieux, et non
+les hommes. L'arm&eacute;e russe &eacute;tait enti&egrave;re; ses deux ailes, s&eacute;par&eacute;es par la
+vivacit&eacute; d'une premi&egrave;re attaque, venaient de se r&eacute;unir. On &eacute;tait dans la
+plus belle saison de l'ann&eacute;e. Ce fut dans cette situation que Napol&eacute;on
+se crut irr&eacute;vocablement d&eacute;cid&eacute; &agrave; s'arr&ecirc;ter sur les rives du Borysth&egrave;ne
+et de la D&uuml;na. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions,
+qu'il se trompa lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, sa ligne de d&eacute;fense est trac&eacute;e sur ses cartes: l'artillerie de
+si&eacute;ge marche sur Riga; &agrave; cette ville forte s'appuiera la gauche de
+l'arm&eacute;e; puis &agrave; D&uuml;nabourg et &agrave; Polotsk, elle va garder une d&eacute;fensive
+mena&ccedil;ante. Vitepsk, si facile &agrave; fortifier, et ses hauteurs bois&eacute;es,
+serviront de camp retranch&eacute; au centre. De l&agrave; jusqu'au sud, la B&eacute;r&eacute;zina
+et ses marais, que couvre le Borysth&egrave;ne, n'offrent pour passage que
+quelques d&eacute;fil&eacute;s: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque
+l&agrave; droite de cette grande ligne, et l'ordre est donn&eacute; de se saisir de
+cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des
+provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg &agrave; chasser
+Tormasof, et l'arm&eacute;e s'accro&icirc;tra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus
+grands propri&eacute;taires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'&agrave;
+l'ext&eacute;rieur, est distingu&eacute;, est accouru se joindre aux lib&eacute;rateurs de sa
+patrie. C'est lui que l'empereur d&eacute;signe pour commander cette
+insurrection.</p>
+
+<p>Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald;
+la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Kluboko&eacute;, l'empereur; les
+provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de
+l'arm&eacute;e est &agrave; Dantzick, ses grands entrep&ocirc;ts &agrave; Wilna et &agrave; Minsk. Ainsi
+l'arm&eacute;e se trouvera li&eacute;e au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette
+terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit &agrave; nous, tout
+est d'accord pour se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Tel fut le plan de Napol&eacute;on. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses
+environs, comme pour reconna&icirc;tre des lieux qu'il devait long-temps
+habiter. Des &eacute;tablissemens de toute esp&egrave;ce y furent form&eacute;s. Trente
+fours, qui pouvaient donner &agrave; la fois vingt-neuf mille livres de pain,
+s'y construisirent. On ne s'en tint pas &agrave; l'utile, on voulut des
+embellissemens. Des maisons de pierre g&acirc;taient la place du palais,
+l'empereur ordonna &agrave; sa garde de les abattre et d'enlever les d&eacute;bris.
+D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris
+viendront &agrave; Vitepsk; et comme cette ville est d&eacute;serte, des spectatrices
+de Varsovie et de Wilna y seront attir&eacute;es.</p>
+
+<p>Alors son &eacute;toile l'&eacute;clairait: heureux, s'il n'e&ucirc;t pas pris ensuite les
+mouvemens de son impatience pour des inspirations de g&eacute;nie! Mais, quoi
+qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-m&ecirc;me: car en lui
+tout venait de lui, et ce fut sans succ&egrave;s qu'on tenta sa prudence.
+Vainement alors, l'un de ses mar&eacute;chaux lui promit le soul&egrave;vement des
+Russes, &agrave; la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde
+&eacute;taient charg&eacute;s de r&eacute;pandre. Des Polonais avaient enivr&eacute; ce g&eacute;n&eacute;ral, de
+promesses inconsid&eacute;r&eacute;es, dict&eacute;es par cet espoir trompeur, commun &agrave; tous
+les exil&eacute;s, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.</p>
+
+<p>Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus
+fr&eacute;quentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de
+gloire, et qui sentait l'ennemi pr&egrave;s de lui, ne put se contenir. Il
+quitte l'avant-garde, il vient &agrave; Vitepsk, et seul avec l'empereur, il
+s'emporte: &laquo;il accuse l'arm&eacute;e russe de l&acirc;chet&eacute;: &agrave; l'entendre, il semble
+que devant Vitepsk, elle ait manqu&eacute; &agrave; un rendez-vous, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+question d'un duel. C'&eacute;tait une arm&eacute;e terrifi&eacute;e, que sa cavalerie l&eacute;g&egrave;re
+mettrait seule en d&eacute;route.&raquo; Cet emportement d'ardeur fit sourire
+Napol&eacute;on; puis pour le mod&eacute;rer: &laquo;Murat, lui dit-il, la premi&egrave;re campagne
+de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves
+marquent notre position; &eacute;levons des blocs-house sur cette-ligne: que
+les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carr&eacute;. Des canons
+aux angles et &agrave; l'ext&eacute;rieur. Que l'int&eacute;rieur contiennent les
+cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra &agrave; Moskou, 1814 &agrave;
+P&eacute;tersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi son g&eacute;nie concevait tout par masses, et il voyait une arm&eacute;e de
+quatre cent mille hommes comme un r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, il interpela hautement un administrateur par ces mots
+remarquables: &laquo;Pour vous, monsieur, songez &agrave; nous faire vivre ici: car,
+ajouta-t-il &agrave; haute voix, en s'adressant &agrave; ses officiers, nous ne ferons
+pas la folie de Charles XII!&raquo; Mais bient&ocirc;t, ses actions d&eacute;mentirent ses
+paroles, et chacun s'&eacute;tonna de son indiff&eacute;rence &agrave; donner des ordres pour
+un si grand &eacute;tablissement. &Agrave; gauche, on n'envoyait &agrave; Macdonald, ni les
+instructions ni les moyens de s'emparer de Riga; &agrave; droite, c'&eacute;tait
+Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'&eacute;l&egrave;ve du lieu d'un
+vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de
+l'assi&eacute;ger.</p>
+
+<p>Autrefois Napol&eacute;on n'ordonnait gu&egrave;re qu'avec la possibilit&eacute; d'&ecirc;tre ob&eacute;i,
+mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis,
+l'impossibilit&eacute; ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant
+&ecirc;tre tent&eacute;, puisque jusque-l&agrave; tout avait r&eacute;ussi. Cela fit d'abord faire
+de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le
+chef persistait: il s'&eacute;tait accoutum&eacute; &agrave; tout commander; on s'accoutuma &agrave;
+ne pas tout ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>Cependant Dombrowski fut laiss&eacute; devant cette place avec sa division
+polonaise, que Napol&eacute;on disait &ecirc;tre de huit mille hommes, quoiqu'il s&ucirc;t
+bien qu'elle n'&eacute;tait alors que de douze cents hommes; mais telle &eacute;tait
+sa coutume; soit qu'il cr&ucirc;t que ses paroles seraient r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, et
+qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette &eacute;valuation exag&eacute;r&eacute;e,
+il voul&ucirc;t faire sentir &agrave; ses g&eacute;n&eacute;raux tout ce qu'il attendait d'eux.</p>
+
+<p>Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge &agrave; pic dans la D&uuml;na, ou
+jusqu'au fond des pr&eacute;cipices dont ses murs sont environn&eacute;s. Dans ces
+contr&eacute;es, les neiges s&eacute;journent long-temps sur les terres: elles
+filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles p&eacute;n&egrave;trent
+profond&eacute;ment, qu'elles d&eacute;lavent et effondrent. De l&agrave; ces profonds ravins
+si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait pr&eacute;voir, inaper&ccedil;us
+&agrave; quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines,
+surprendre et arr&ecirc;ter tout-&agrave;-coup des charges de cavalerie.</p>
+
+<p>Il ne fallait &agrave; des Fran&ccedil;ais qu'un mois pour mettre cette ville &agrave; l'abri
+d'un si&egrave;ge, m&ecirc;me r&eacute;gulier: on n&eacute;gligea d'ajouter ce peu d'art &agrave; la
+nature. En m&ecirc;me temps quelques millions indispensables &agrave; la lev&eacute;e des
+troupes lithuaniennes, leur furent refus&eacute;s. C'&eacute;tait le prince Sangutsko
+qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au
+quartier imp&eacute;rial.</p>
+
+<p>Au reste, la mod&eacute;ration des premiers discours de Napol&eacute;on n'avait pas
+tromp&eacute; ceux de son int&eacute;rieur. Ils se rappelaient qu'&agrave; la premi&egrave;re vue du
+camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonn&eacute;e, les entendant se r&eacute;jouir
+de cette conqu&ecirc;te, il s'&eacute;tait retourn&eacute; brusquement vers eux, en
+s'&eacute;criant: &laquo;Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conqu&eacute;rir
+cette masure!&raquo; On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait
+jamais qu'un plan vague, n'aimant &agrave; prendre conseil que de l'occasion,
+ce qui convenait &agrave; la promptitude de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Au reste, l'arm&eacute;e enti&egrave;re fut combl&eacute;e des faveurs de son chef. S'il
+rencontrait des convois de bless&eacute;s, il les arr&ecirc;tait, s'informait de leur
+sort, de leurs souffrances, des actions o&ugrave; ils avaient succomb&eacute;, et ne
+les quittait qu'apr&egrave;s les avoir consol&eacute;s par ses paroles et secourus de
+ses largesses.</p>
+
+<p>On remarqua pour sa garde des attentions particuli&egrave;res; lui-m&ecirc;me en
+passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le
+bl&acirc;me, mais qui ne tombait gu&egrave;re que sur les administrateurs; ce qui
+plaidait aux soldats et d&eacute;tournait leurs plaintes.</p>
+
+<p>Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus pr&egrave;s de
+lui. Un jour on le vit rassembler l'&eacute;lite de ses gardes; il s'agissait
+de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec
+son &eacute;p&eacute;e qu'il le leur pr&eacute;senta: puis il l'embrassa en leur pr&eacute;sence.
+Tant de soins furent attribu&eacute;s, par les uns, &agrave; sa reconnaissance pour le
+pass&eacute;, et par d'autres, &agrave; son exigence pour l'avenir.</p>
+
+<p>Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napol&eacute;on s'&eacute;tait
+flatt&eacute; de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part
+d'Alexandre, et que la mis&egrave;re et l'affaiblissement de l'ann&eacute;e l'avaient
+occup&eacute;. Il fallait bien laisser &agrave; la longue file des tra&icirc;neurs et des
+malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les
+h&ocirc;pitaux. Enfin cr&eacute;er ces h&ocirc;pitaux, rassembler des vivres, refaire les
+chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se
+tra&icirc;naient encore p&eacute;niblement dans les sables lithuaniens pour nous
+atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire.
+Enfin, un ciel d&eacute;vorant l'arr&ecirc;tait car tel est ce climat: le ciel y est
+extr&ecirc;me, immoder&eacute;, il dess&egrave;che ou inonde, br&ucirc;le ou glace cette terre et
+ses habitans, qu'il semble fait pour prot&eacute;ger: atmosph&egrave;re perfide, dont
+la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles
+aux frimas, qui devaient bient&ocirc;t les p&eacute;n&eacute;trer.</p>
+
+<p>L'empereur n'y &eacute;tait pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut
+rafra&icirc;chi, qu'il ne vit arriver aucun envoy&eacute; d'Alexandre, et que ses
+premi&egrave;res dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit
+inquiet: soit que, comme &agrave; tous les hommes d'action, l'inaction lui
+pes&acirc;t, et qu'&agrave; l'ennui d'attendre il pr&eacute;f&eacute;r&acirc;t le p&eacute;ril, ou qu'il f&ucirc;t
+agit&eacute; par cet espoir d'acqu&eacute;rir qui, chez la plupart, est plus fort que
+la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.</p>
+
+<p>Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonni&egrave;re obs&eacute;da sois
+esprit: c'&eacute;tait le terme de ses craintes, le but de ses esp&eacute;rances. Dans
+sa possession, il trouvait tout. D&egrave;s lors, on commen&ccedil;a &agrave; pr&eacute;voir qu'un
+g&eacute;nie ardent, inquiet, accoutum&eacute; aux voies courtes, n'attendrait pas
+huit mois, quand il sentait son but &agrave; sa port&eacute;e, quand vingt journ&eacute;es
+suffisaient pour l'atteindre.</p>
+
+<p>Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur
+des faiblesses communes &agrave; tous les hommes: on va l'entendre lui-m&ecirc;me, on
+verra jusqu'&agrave; quel point sa position politique compliquait sa position
+militaire. Plus tard encore, on bl&acirc;mera moins la r&eacute;solution qu'il va
+prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint &agrave; un jour de sant&eacute;
+de plus, qui manqua &agrave; Napol&eacute;on sur le champ m&ecirc;me de la Moskowa.</p>
+
+<p>Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me une si
+grande t&eacute;m&eacute;rit&eacute;: mais peu &agrave; peu il s'enhardit &agrave; la consid&eacute;rer. Alors il
+d&eacute;lib&egrave;re, et cette grande irr&eacute;solution, qui tourmente son esprit,
+s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens
+comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le
+fixer; &agrave; chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il
+marche sans objet, demande l'heure, consid&egrave;re le temps; et, tout
+absorb&eacute;, il s'arr&ecirc;te, puis il fredonne d'un air pr&eacute;occup&eacute; et marche
+encore.</p>
+
+<p>Dans sa perplexit&eacute;, il adresse des paroles entrecoup&eacute;es &agrave; ceux qu'il
+rencontre. &laquo;Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus
+avant? Comment s'arr&ecirc;ter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas
+leur r&eacute;ponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou
+quelqu'un qui le d&eacute;cide.</p>
+
+<p>Enfin, tout surcharg&eacute; du poids d'une si consid&eacute;rable pens&eacute;e, et comme
+accabl&eacute; d'une si grande incertitude, il s'est jet&eacute; sur un des lits de
+repos qu'il a fait &eacute;tendre sur le parquet de ses chambres; son corps,
+qu'&eacute;puise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gard&eacute; qu'un
+l&eacute;ger v&ecirc;tement; c'est ainsi qu'il passe &agrave; Vitepsk une partie de ses
+journ&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif.
+&laquo;Que de motifs le pr&eacute;cipitent vers Moskou! comment supporter &agrave; Vitepsk
+l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqu&eacute;, il
+va donc &ecirc;tre r&eacute;duit &agrave; se d&eacute;fendre, r&ocirc;le indigne de lui, dont il n'a pas
+l'exp&eacute;rience, et qui convient mal &agrave; son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>D'ailleurs, &agrave; Vitepsk, rien n'est d&eacute;cid&eacute;, et pourtant &agrave; quelle distance
+se trouve-t-il d&eacute;j&agrave; de la France! l'Europe le verra donc enfin arr&ecirc;t&eacute;,
+lui que rien n'arr&ecirc;tait! La dur&eacute;e de cette entreprise n'en
+augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il &agrave; la Russie le temps de
+s'armer tout enti&egrave;re? jusques &agrave; quand pourra-t-il prolonger cette
+position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilit&eacute;,
+qu'affaiblissait d&eacute;j&agrave; la r&eacute;sistance de l'Espagne, et sans faire na&icirc;tre
+en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le
+tiers de son arm&eacute;e, malade ou dispers&eacute;, manquait aux drapeaux? Il
+fallait donc &eacute;blouir promptement par l'&eacute;clat d'une grande victoire, et
+cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, &agrave; Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la d&eacute;pense, ce sont tous
+les inconv&eacute;niens, toutes les inqui&eacute;tudes d'une position d&eacute;fensive qu'il
+consid&egrave;re; &agrave; Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre,
+et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de
+prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises
+hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours &agrave; commencer et qu'on
+gagne souvent &agrave; achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur
+faut de succ&egrave;s. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, &eacute;tonner
+l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui p&ucirc;t
+compenser tant de pertes.</p>
+
+<p>Ainsi, le m&ecirc;me danger qui peut-&ecirc;tre aurait d&ucirc; le rappeler sur le Ni&eacute;men,
+ou le fixer sur la D&uuml;na, le pousse sur Moskou! C'est le propre des
+fausses positions; tout y est p&eacute;ril: t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, prudence; on n'a plus que
+le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de
+l'ennemi et dans le hasard.</p>
+
+<p>Alors d&eacute;cid&eacute;, il se rel&egrave;ve soudainement, comme pour ne pas laisser &agrave; ses
+r&eacute;flexions le temps de lui rendre une p&eacute;nible incertitude; et d&eacute;j&agrave;, tout
+rempli du plan qui doit lui livrer sa conqu&ecirc;te, il court &agrave; ses cartes:
+elles lui montrent Smolensk et Moskou. &laquo;La grande Moskou, la ville
+sainte,&raquo; noms qu'il r&eacute;p&egrave;te avec complaisance, et qui semblent accro&icirc;tre
+son d&eacute;sir. &Agrave; cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il
+para&icirc;t poss&eacute;d&eacute; du g&eacute;nie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard
+devient &eacute;tincelant, et son air farouche. On s'&eacute;carte de lui, par frayeur
+autant que par respect; mais enfin son plan est arr&ecirc;t&eacute;, sa d&eacute;termination
+prise, sa marche trac&eacute;e: aussit&ocirc;t tout en lui s'apaise, et, d&eacute;livr&eacute; de
+sa terrible conception, ses traits reprennent une gaiet&eacute; douce et
+sereine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIe" id="CHAPITRE_IIe"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Sa</span> r&eacute;solution fix&eacute;e, il lui importait qu'elle ne m&eacute;content&acirc;t pas ses
+entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de z&egrave;le que
+l'ob&eacute;issance. C'&eacute;tait d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de
+ceux du reste de l'arm&eacute;e: enfin, comme tous les hommes, le chagrin
+tacite de ceux de son int&eacute;rieur le g&ecirc;nait; il se sentait mal &agrave; l'aise,
+entour&eacute; de regards d&eacute;sapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et
+puis, faire approuver un tel projet, c'&eacute;tait en quelque sorte en faire
+partager la responsabilit&eacute;, qui peut-&ecirc;tre lui pesait.</p>
+
+<p>Mais ceux de son int&eacute;rieur y apport&egrave;rent leur opposition, chacun suivant
+son caract&egrave;re: Berthier par une contenance triste, des plaintes et m&ecirc;me
+des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier,
+avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier,
+et qui, dans le second, &eacute;tait pers&eacute;v&eacute;rante jusqu'&agrave; l'opini&acirc;tret&eacute; et
+imp&eacute;tueuse jusqu'&agrave; la violence. L'empereur repoussa leurs observations
+avec humeur; il s'&eacute;criait, en s'adressant sur-tout &agrave; son aide-de-camp,
+ainsi qu'&agrave; Berthier: &laquo;qu'il avait fait ses g&eacute;n&eacute;raux trop riches, qu'ils
+n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu'&agrave; faire briller dans
+Paris leurs somptueux &eacute;quipages, et que sans doute ils &eacute;taient d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s
+de la guerre!&raquo; L'honneur ainsi attaqu&eacute;, il n'y avait plus de r&eacute;ponse; on
+baissait l&agrave; t&ecirc;te et l'on se r&eacute;signait. Dans un mouvement d'impatience il
+avait dit &agrave; l'un des g&eacute;n&eacute;raux de sa garde: &laquo;Vous &ecirc;tes n&eacute; au bivouac, et
+vous y mourrez.&raquo;</p>
+
+<p>Pour Duroc, il d&eacute;sapprouva d'abord par un froid silence, puis par des
+r&eacute;ponses nettes, des rapports v&eacute;ridiques et de courtes observations.
+L'empereur lui r&eacute;pondit: &laquo;qu'il voyait bien que les Russes ne
+cherchaient qu'&agrave; l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller
+jusqu'&agrave; Smolensk; qu'il s'y &eacute;tablirait, et qu'au printemps de 1813, si
+la Russie n'avait pas fait la paix, elle &eacute;tait perdue; que Smolensk
+&eacute;tait la clef des deux routes de P&eacute;tersbourg et de Moskou; qu'il fallait
+s'en saisir: alors il pourrait marcher en m&ecirc;me temps sur ces deux
+capitales pour tout d&eacute;truire dans l'une et tout conserver dans l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>Ici, le grand-mar&eacute;chal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la
+paix &agrave; Smolensk, et m&ecirc;me &agrave; Moskou, qu &agrave; Vitepsk; et que pour s'&eacute;loigner
+autant de la France les Prussiens &eacute;taient des interm&eacute;diaires peu s&ucirc;rs.
+Mais l'empereur r&eacute;pliqua &laquo;que dans cette supposition, la guerre de
+Russie ne lui pr&eacute;sentant plus aucune chance avantageuse, il y
+renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui
+ferait payer les frais de la guerre.&raquo;</p>
+
+<p>Daru vint &agrave; son tour. Ce ministre est droit jusqu'&agrave; la roideur, et ferme
+jusqu'&agrave; l'impassibilit&eacute;: la grande question de la marche sur Moskou
+s'engagea; Berthier seul &eacute;tait pr&eacute;sent; elle fut agit&eacute;e pendant huit
+heures cons&eacute;cutives; l'empereur demanda &agrave; son ministre sa pens&eacute;e sur
+cette guerre: &laquo;Qu'elle n'est point nationale, r&eacute;pliqua Daru; que
+l'introduction de quelques denr&eacute;es anglaises en Russie, que m&ecirc;me
+l'&eacute;rection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes
+pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-m&ecirc;mes, nous n'en
+concevons ni le but, ni la n&eacute;cessit&eacute;, et que du moins tout conseille de
+s'arr&ecirc;ter ici.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur se r&eacute;cria: &laquo;Le croyait-on un insens&eacute;! Pensait-on qu'il
+faisait la guerre par go&ucirc;t! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la
+guerre d'Espagne et celle de Russie &eacute;taient deux chancres qui rongeaient
+la France, et qu'elle ne pouvait supporter &agrave; la fois.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait &ecirc;tre deux, et il
+&eacute;tait seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'attendrait-il donc &agrave; Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai,
+une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce
+pays. Ainsi, c'&eacute;tait une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une
+d&eacute;marcation plut&ocirc;t qu'une s&eacute;paration. Il faudrait donc en &eacute;lever une
+factice, construire des villes, des forteresses &agrave; l'&eacute;preuve de tous les
+&eacute;l&eacute;mens et de tous les fl&eacute;aux; tout cr&eacute;er, le ciel et la terre; car tout
+manquait, jusqu'aux vivres, &agrave; moins d'&eacute;puiser la Lithuanie et de la
+tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout
+prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne
+pouvons, ni vous me faire vivre &agrave; Vitepsk, ni moi vous y d&eacute;fendre; ni
+l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre m&eacute;tier.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Que s'il retournait &agrave; Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais
+qu'il ne s'y d&eacute;fendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'&agrave;
+la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu'&agrave; Smolensk il trouverait ou
+une bataille d&eacute;cisive, ou du moins, une place et une position sur le
+Dnieper.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il voyait bien qu'on pensait &agrave; Charles XII; mais que si l'exp&eacute;dition
+de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqu&eacute; d'un
+homme pour l'entreprendre; qu'&agrave; la guerre, la fortune est de moiti&eacute; dans
+tout; que si l'on attendait toujours une r&eacute;union compl&egrave;te de
+circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour
+finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise o&ugrave; tout
+concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place;
+qu'enfin la r&egrave;gle ne fait pas le succ&egrave;s, mais le succ&egrave;s la r&egrave;gle, et que
+s'il r&eacute;ussissait par de nouvelles marches, on ferait d'apr&egrave;s un nouveau
+succ&egrave;s de nouveaux principes.</p>
+
+<p>Il n'y a pas encore de sang vers&eacute;, ajouta-t-il, et la Russie est trop
+grande pour c&eacute;der sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'apr&egrave;s une
+grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu'&agrave; la ville sainte
+cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de
+Moskou. Mais, l'honneur sauv&eacute;, si Alexandre s'obstine encore, eh bien,
+je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette
+capitale; elle est consid&eacute;rable, ensemble et cons&eacute;quemment &eacute;clair&eacute;e;
+elle entendra ses int&eacute;r&ecirc;ts, elle comprendra la libert&eacute;.&raquo; Et il termina
+en disant: &laquo;que d'ailleurs Moskou ha&iuml;ssait P&eacute;tersbourg: qu'il
+profiterait de cette rivalit&eacute;: que les r&eacute;sultats d'une telle jalousie
+&eacute;taient incalculables.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi l'empereur, que la conversation et le d&icirc;ner avaient &eacute;chauff&eacute;,
+d&eacute;couvrait son espoir. Daru lui r&eacute;pondit: &laquo;que la guerre &eacute;tait un jeu
+qu'il jouait bien, o&ugrave; il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure
+qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'&eacute;taient moins les hommes
+que la nature qu'il fallait vaincre; que d&eacute;j&agrave;, soit d&eacute;sertion, maladie
+ou famine, l'arm&eacute;e &eacute;tait diminu&eacute;e d'un tiers.</p>
+
+<p>Si les vivres manquaient &agrave; Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les
+officiers qu'il envoie pour en requ&eacute;rir, ne reparaissent plus, ou
+reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on
+parvient &agrave; r&eacute;unir, est aussit&ocirc;t d&eacute;vor&eacute; par la garde: on entend les
+autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une
+classe privil&eacute;gi&eacute;e. Ambulances, fourgons, troupeaux de b&oelig;ufs, rien n'a
+pu suivre. Les h&ocirc;pitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de
+vivres, de places, de m&eacute;dicamens.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tout conseille donc de s'arr&ecirc;ter, et d'autant plus, qu'&agrave; dater de
+Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des
+habitans. D'apr&egrave;s ses ordres secrets, ils ont &eacute;t&eacute; sond&eacute;s, mais
+inutilement. Comment les soulever pour une libert&eacute; dont ils ne
+comprennent pas m&ecirc;me le nom? par o&ugrave; avoir prise sur ces peuples presque
+sauvages, sans propri&eacute;t&eacute;s, sans besoins? Qu'avait-on &agrave; leur arracher?
+Avec quoi les s&eacute;duire? Leur seul bien &eacute;tait la vie, qu'ils emportaient
+dans des espaces presque infinis.&raquo;</p>
+
+<p>Berthier ajouta: &laquo;que si nous marchions plus avant, les Russes auraient
+pour eux nos flancs trop along&eacute;s; la famine, et sur-tout leur puissant
+hiver; tandis qu'en s'arr&ecirc;tant, l'empereur mettrait l'hiver de son c&ocirc;t&eacute;,
+et se rendrait ma&icirc;tre de la guerre; qu'il la fixerait &agrave; sa port&eacute;e, au
+lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, ind&eacute;termin&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Berthier et Daru r&eacute;pliquaient ainsi. L'empereur les &eacute;coutait doucement;
+plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la
+question suivant ses d&eacute;sirs, ou la d&eacute;pla&ccedil;ant, quand elle devenait trop
+pressante. Mais quelque f&acirc;cheuses que fussent les v&eacute;rit&eacute;s qu'il eut &agrave;
+entendre, il les &eacute;couta patiemment et y r&eacute;pondit de m&ecirc;me. Dans toute
+cette discussion, ses paroles, ses mani&egrave;res, tous ses mouvemens furent
+remarquables par une facilit&eacute;, une simplicit&eacute;, une bonhomie, qu'au reste
+il avait presque toujours dans son int&eacute;rieur; ce qui explique pourquoi,
+malgr&eacute; tant de malheurs, il est encore aim&eacute; par ceux qui ont v&eacute;cu dans
+son intimit&eacute;.</p>
+
+<p>L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des
+g&eacute;n&eacute;raux de son arm&eacute;e; mais ses questions leur indiqu&egrave;rent leurs
+r&eacute;ponses; et quelques-uns de ces chefs, n&eacute;s soldats et accoutum&eacute;s &agrave;
+ob&eacute;ir &agrave; sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs
+de bataille.</p>
+
+<p>D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'&eacute;v&eacute;nement: taisant leur
+crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion
+que le succ&egrave;s leur reprocherait peut-&ecirc;tre un jour.</p>
+
+<p>La plupart approuv&egrave;rent, sachant bien d'ailleurs, que quand m&ecirc;me ils
+s'exposeraient &agrave; d&eacute;plaire, en conseillant de s'arr&ecirc;ter, on n'en
+marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils
+aim&egrave;rent mieux para&icirc;tre les affronter volontairement. Ils trouvaient
+moins d'inconv&eacute;niens &agrave; avoir tort avec lui, que raison contre lui.</p>
+
+<p>Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une
+coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant &agrave; ses yeux la
+force de sa division. Car apr&egrave;s tant de fatigues, sans dangers, c'&eacute;tait
+un grand m&eacute;rite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles,
+un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son
+c&ocirc;t&eacute; le plus faible, et le temps des r&eacute;compenses arrivait. Celui-l&agrave;,
+pour mieux plaire, r&eacute;pondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont
+les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef.
+L'empereur croyait &agrave; cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce
+qu'il ne voyait le soldat qu'&agrave; des revues: dans ces occasions o&ugrave; sa
+pr&eacute;sence, la pompe militaire, cet entra&icirc;nement mutuel des grandes
+r&eacute;unions, exaltait les esprits; o&ugrave;, tout enfin, jusqu'&agrave; l'ordre secret
+des chefs, commandait l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Encore n'&eacute;tait-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'arm&eacute;e,
+les soldats se plaignaient de son absence. &laquo;Ils ne le voyaient plus
+qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire
+vivre. Tous &eacute;taient l&agrave; pour lui, et lui ne semblait plus y &ecirc;tre pour
+eux.&raquo;</p>
+
+<p>Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que
+c'&eacute;tait l&agrave; un des malheurs attach&eacute;s &agrave; cette campagne. La dispersion des
+corps d'arm&eacute;e &eacute;tant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des
+subsistances dans ces d&eacute;serts, cette n&eacute;cessit&eacute; tenait Napol&eacute;on loin des
+siens. &Agrave; peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de lui:
+le reste &eacute;tait hors de sa port&eacute;e. Il est vrai que plusieurs imprudences
+venaient d'&ecirc;tre commises; on ignore par quel ordre, au
+quartier-imp&eacute;rial, on avait os&eacute; retenir &agrave; leur passage, et pour la
+garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient &agrave; d'autres corps.
+Cette violence, jointe &agrave; la jalousie qu'inspirent toujours les corps
+d'&eacute;lite, m&eacute;contenta l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la n&eacute;cessit&eacute;
+soutenaient; on se sentait engag&eacute; trop avant; il fallait une victoire
+pour se d&eacute;gager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur
+avait &eacute;pur&eacute; l'arm&eacute;e: ce qui en restait n'en pouvait &ecirc;tre que l'&eacute;lite,
+d'esprit comme de corps. Pour &ecirc;tre arriv&eacute; jusque-l&agrave;, il fallait avoir
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; tant d'&eacute;preuves! l'ennui et le mal-&ecirc;tre de leurs mis&eacute;rables
+cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait
+insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.</p>
+
+<p>Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des
+temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples
+nouveaux, cet &eacute;loignement qui agrandit tout, aurait repouss&eacute;. C'&eacute;tait ce
+qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations
+hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles
+des p&eacute;rils nouveaux donnent un air de singularit&eacute;: &eacute;motions pleines
+d'attraits pour des esprits actifs qui avaient go&ucirc;t&eacute; de tout, et
+auxquels il fallait des choses nouvelles.</p>
+
+<p>Alors, l'ambition &eacute;tait sans entraves; tout inspirait la passion de la
+renomm&eacute;e; on avait &eacute;t&eacute; lanc&eacute; dans une carri&egrave;re sans terme. Et comment
+mesurer l'ascendant qu'avait d&ucirc; prendre, et l'&eacute;lan qu'avait donn&eacute; un
+puissant empereur, capable de dire &agrave; ses soldats d'Austerlitz, apr&egrave;s
+cette victoire: &laquo;Donnez mon nom &agrave; vos enfans, je vous le permets; et si
+parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui l&egrave;gue tous mes biens,
+et je le nomme mon successeur.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIe" id="CHAPITRE_IIIe"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span> la r&eacute;union des deux ailes de l'arm&eacute;e russe, vers Smolensk,
+avait forc&eacute; Napol&eacute;on de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'arm&eacute;e.
+Aucun signal d'attaque n'&eacute;tait encore donn&eacute;; mais la guerre l'entourait;
+elle semblait tenter son g&eacute;nie par des succ&egrave;s, et l'exciter par des
+revers.</p>
+
+<p>&Agrave; sa gauche, le 1<sup class="sm">er</sup> ao&ucirc;t, le duc de Reggio par une marche hardie sur
+S&eacute;bez, jusqu'&agrave; la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de
+Witgenstein. Ce g&eacute;n&eacute;ral ennemi, laiss&eacute; vers Drissa, avait &agrave; couvrir la
+route de S&eacute;bez &agrave; P&eacute;tersbourg. Craignant &agrave; la fois Oudinot et Macdonald,
+il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de D&uuml;nabourg,
+se r&eacute;unissent &agrave; S&eacute;bez. Le 30 juillet, se sentant d&eacute;pass&eacute; &agrave; gauche par
+Oudinot, il accourut, d&eacute;cid&eacute; &agrave; reprendre, par une victoire, cette
+branche de sa ligne d'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;solution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a dur&eacute;
+deux jours; le mar&eacute;chal fran&ccedil;ais a c&eacute;d&eacute; son avantage dans une position
+r&eacute;tr&eacute;cie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a
+point attaqu&eacute; pour en sortir; il s'est retir&eacute;, et le Russe, sentant
+l'ennemi fl&eacute;chir, en est devenu plus pressant; il a jet&eacute; du d&eacute;sordre
+dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages
+sont tomb&eacute;s entre les mains de Koulnief.</p>
+
+<p>Witgenstein, &eacute;chauff&eacute; par ce facile succ&egrave;s, l'a pouss&eacute; sans mesure. Dans
+l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa &agrave; Koulnief et &agrave;
+douze mille hommes, pour aller &agrave; la poursuite d'Albert et de Legrand.
+Ceux-ci s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s; ils se couvraient d'une colline, et voyant le
+g&eacute;n&eacute;ral russe s'aventurer imprudemment dans un d&eacute;fil&eacute; entre eux et la
+rivi&egrave;re, ils s'&eacute;lancent tout-&agrave;-coup sur lui, le renversent, le tuent, et
+lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes.</p>
+
+<p>La-mort, de Koulnief fut, dit-on, h&eacute;ro&iuml;que; un boulet lui brisa les deux
+jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Fran&ccedil;ais
+s'approcher, il arracha ses d&eacute;corations, et s'indignant contre lui-m&ecirc;me
+de sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, il se condamna &agrave; mourir sur le lieu m&ecirc;me de sa faute, en
+ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'arm&eacute;e russe le regretta;
+elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul
+avait cru faire des g&eacute;n&eacute;raux, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; cet empereur, tout nouveau,
+imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible
+h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>La t&eacute;m&eacute;rit&eacute; passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des
+Fran&ccedil;ais; ce succ&egrave;s inattendu les exalte; ils oublient &agrave; quelle faute
+ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils
+viennent de profiter, ils se pr&eacute;cipitent sur les traces des Russes.
+L'avant-garde fran&ccedil;aise fait ainsi deux lieues t&ecirc;te baiss&eacute;e, et n'ouvre
+les yeux sur sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute; que pour se voir en pr&eacute;sence de l'arm&eacute;e russe.
+Alors ramen&eacute; et rejet&eacute; &agrave; son tour derri&egrave;re la Drissa, Oudinot perd tout
+son avantage; bient&ocirc;t m&ecirc;me Witgenstein, ayant re&ccedil;u des renforts, le
+repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa premi&egrave;re
+position d'Osweia. Ce fut alors que Napol&eacute;on, m&eacute;content, envoya de ce
+c&ocirc;t&eacute; Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta &agrave; trente-cinq mille hommes
+ce corps d'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Presqu'en m&ecirc;me temps on apprit &agrave; Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi
+avait eu des succ&egrave;s vers Suraij, mais qu'au centre, pr&egrave;s du Dnieper, &agrave;
+Inkowo, S&eacute;bastiani, surpris par le nombre, avait &eacute;t&eacute; battu.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on &eacute;crivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de
+nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu
+que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il
+s'occupait encore de ce soin, quand des d&eacute;put&eacute;s de la Russie-Rouge
+vinrent &agrave; Vitepsk, et apprirent &agrave; Duroc, qu'ils avaient entendu le canon
+des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, sign&eacute;e par
+Kutusof, avait &eacute;t&eacute; ratifi&eacute;e le 14 juillet.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, que Duroc transmit &agrave; Napol&eacute;on, celui-ci fut saisi d'un
+violent chagrin. Il ne s'&eacute;tonne plus du silence d'Alexandre. D'abord,
+c'est la lenteur des n&eacute;gociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle
+ineptie des Turcs &agrave; qui leurs paix &eacute;taient toujours plus funestes que
+leurs guerres: enfin la perfide politique de ses alli&eacute;s, qui tous, dans
+cet &eacute;loignement, et dans l'obscurit&eacute; du s&eacute;rail, avaient sans doute os&eacute;
+se r&eacute;unir contre le dominateur de tous.</p>
+
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement lui rend une prompte victoire encore plus n&eacute;cessaire. Tout
+espoir de paix est d&eacute;truit. Il vient de lire les proclamations des
+Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient &ecirc;tre grossi&egrave;res: en
+voici quelques passages: &laquo;L'ennemi, avec une perfidie sans pareille,
+annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur
+ses bataillons et les d&eacute;truire; mais nous ne voulons pas les sacrifier
+sur les autels de ce Moloch. Il faut une lev&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale contre le tyran
+universel. Il vient, la trahison dans le c&oelig;ur et la loyaut&eacute; sur les
+l&egrave;vres, nous encha&icirc;ner avec ses l&eacute;gions d'esclaves. Chassons cette race
+de sauterelles. Portons la croix dans nos c&oelig;urs, le fer dans nos mains.
+Arrachons les dents &agrave; cette t&ecirc;te de lion, et renversons le tyran qui
+veut renverser la terre.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur s'&eacute;mut. Ces injures, ces succ&egrave;s, ces revers, tout l'excite.
+La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait
+d&eacute;cel&eacute;e l'&eacute;chec d'Inkowo, et la vigoureuse d&eacute;fensive de Witgenstein,
+promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une d&eacute;fensive
+longue, p&eacute;nible, sanglante, inaccoutum&eacute;e, difficile &agrave; soutenir &agrave; cette
+distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on se d&eacute;cide: mais sa d&eacute;cision, sans &ecirc;tre t&eacute;m&eacute;raire, est grande et
+hardie comme l'entreprise. S'il s'&eacute;carte d'Oudinot, c'est apr&egrave;s l'avoir
+renforc&eacute; de Saint-Cyr, et lui avoir ordonn&eacute; de se lier au duc de
+Tarente: s'il marche &agrave; l'ennemi, c'est en changeant devant lui, &agrave; sa
+port&eacute;e et &agrave; son insu, sa ligne d'op&eacute;ration de Vitepsk contre celle de
+Minsk; sa man&oelig;uvre est si bien combin&eacute;e, il a accoutum&eacute; ses lieutenans
+&agrave; tant de ponctualit&eacute;, de pr&eacute;cision et de secret, que dans quatre jours,
+pendant que l'arm&eacute;e ennemie surprise cherchera vainement un Fran&ccedil;ais
+devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq
+mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derri&egrave;res de cet ennemi,
+qui, un moment, osa concevoir la pens&eacute;e de le surprendre.</p>
+
+<p>Cependant, l'&eacute;tendue et la multiplicit&eacute; des op&eacute;rations, qui de toutes
+parts appellent sa pr&eacute;sence, le retiennent encore &agrave; Vitepsk. Ce n'est
+que par ses lettres qu'il peut &ecirc;tre pr&eacute;sent par-tout. Sa t&ecirc;te seule
+travaille; il se pla&icirc;t &agrave; croire que ses ordres, pressans et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s,
+suffiront pour vaincre m&ecirc;me la nature.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e vivait d'industrie et &agrave; la journ&eacute;e; elle n'avait pas pour
+vingt-quatre heures de vivres; il lui ordonne d'en prendre pour quinze
+jours; il dicte sans cesse. Le 10 ao&ucirc;t, on lui voit adresser huit
+lettres au prince d'Eckm&uuml;hl, et presque autant, &agrave; chacun de ses autres
+lieutenans. Dans les unes, il attire tout &agrave; lui, suivant son principe:
+&laquo;que la guerre n'est autre chose que l'art de r&eacute;unir plus de monde que
+l'ennemi sur un point donn&eacute;.&raquo; Il &eacute;crit donc &agrave; Davoust: &laquo;Faites venir
+Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient &agrave; Smolensk, comme je suis fond&eacute; &agrave; le
+penser, ce sera une affaire d&eacute;cisive, et nous ne saurions &ecirc;tre trop de
+monde. Orcha deviendra le point central de l'arm&eacute;e. Tout porte &agrave; penser
+qu'il y aura une grande bataille &agrave; Smolensk; il me faut donc des
+h&ocirc;pitaux; il en faut &agrave; Orcha, Dombrowna, Mohilef, Kochanowo, Bobre,
+Borizof et Minsk.&raquo;</p>
+
+<p>Alors seulement, il montre une vive inqui&eacute;tude sur les approvisionnemens
+d'Orcha. C'est le 10 ao&ucirc;t, dans l'instant m&ecirc;me o&ugrave; il dicte cette lettre,
+qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son arm&eacute;e
+doit &ecirc;tre rassembl&eacute;e sur la rive gauche du Borysth&egrave;ne, vers Liady. Ce
+fut le 13 qu'il partit de Vitepsk. Il y &eacute;tait rest&eacute; quinze jours.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_SIXIEME" id="LIVRE_SIXIEME"></a>LIVRE SIXI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_If" id="CHAPITRE_If"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">L'&eacute;chec</span> d'Inkowo venait de d&eacute;cider Napol&eacute;on; dix mille chevaux russes,
+dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbut&eacute; S&eacute;bastiani et sa
+cavalerie. Le g&eacute;n&eacute;ral battu, son rapport, l'audace de l'attaque,
+l'espoir, le pressant besoin d'une bataille d&eacute;cisive, tout porta
+l'empereur &agrave; croire que l'arm&eacute;e russe se trouvait entre la D&uuml;na et le
+Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce
+qui &eacute;tait vrai.</p>
+
+<p>La grande arm&eacute;e &eacute;tait dispers&eacute;e, il fallait la r&eacute;unir: Napol&eacute;on s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; d&eacute;filer avec sa garde, l'arm&eacute;e d'Italie et trois divisions de
+Davoust, devant le front d'attaque des Russes; &agrave; abandonner sa ligne
+d'op&eacute;ration de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin &agrave; se jeter
+avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de
+l'arm&eacute;e ennemie. Couvert par le fleuve, il la d&eacute;passera; c'est dans
+Smolensk qu'il veut la pr&eacute;venir; s'il r&eacute;ussit, il aura s&eacute;par&eacute; l'arm&eacute;e
+russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de
+l'empire: elle sera rel&eacute;gu&eacute;e dans le nord; il aura effectu&eacute; dans
+Smolensk, contre Bagration et Barclay r&eacute;unis, ce qu'il a tent&eacute; vainement
+&agrave; Vitepsk contre l'arm&eacute;e de Barclay, toute seule.</p>
+
+<p>Ainsi, la ligne d'op&eacute;ration d'une si grande arm&eacute;e allait &ecirc;tre chang&eacute;e
+subitement; deux cent mille hommes, r&eacute;pandus sur plus de cinquante
+lieues de terrain, allaient &ecirc;tre r&eacute;unis tout-&agrave;-coup, &agrave; l'insu de
+l'ennemi, &agrave; sa port&eacute;e, et sur son flanc gauche. C'est l&agrave; sans doute, une
+de ces grandes d&eacute;terminations, qui, ex&eacute;cut&eacute;es avec l'ensemble et la
+rapidit&eacute; de leur conception, changent tout-&agrave;-coup la face de la guerre,
+d&eacute;cident du sort des empires, et font &eacute;clater le g&eacute;nie des conqu&eacute;rans.</p>
+
+<p>Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'&agrave; Liady, l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise formait
+une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le
+premier corps, form&eacute; par Davoust, se distinguait par l'ordre et
+l'ensemble qui r&eacute;gnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats,
+le soin avec lequel ils &eacute;taient approvisionn&eacute;s, celui qu'on mettait &agrave;
+leur faire m&eacute;nager et conserver leurs vivres, que le soldat impr&eacute;voyant
+se pla&icirc;t &agrave; gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux r&eacute;sultat
+de cette s&eacute;v&egrave;re discipline, tout les faisait reconna&icirc;tre et citer au
+milieu de toute l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>La division Gudin manquait: un ordre mal &eacute;crit l'avait fait errer
+pendant vingt-quatre heures dans des bois mar&eacute;cageux; elle arriva
+cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne r&eacute;pare
+ces erreurs que par des marches forc&eacute;es, o&ugrave; les plus faibles succombent.</p>
+
+<p>L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et bois&eacute; qui s&eacute;pare
+la D&uuml;na du Borysth&egrave;ne; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve.
+Sa distance de notre patrie, jusqu'&agrave; l'antiquit&eacute; de son nom, tout en lui
+excitait notre curiosit&eacute;; pour la premi&egrave;re fois, les eaux de ce fleuve
+moskovite allaient porter une arm&eacute;e fran&ccedil;aise, et r&eacute;fl&eacute;chir nos armes
+victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs d&eacute;faites;
+c'&eacute;tait sur ces m&ecirc;mes flots que descendaient les sauvages du nord, les
+enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps
+avant de l'apercevoir, nos regards le cherch&egrave;rent avec une ambitieuse
+impatience; nous rencontr&acirc;mes une rivi&egrave;re &eacute;troite et encaiss&eacute;e entre des
+bords bois&eacute;s et incultes: c'&eacute;tait le Borysth&egrave;ne qui se pr&eacute;sentait &agrave; nos
+yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pens&eacute;es
+s'abaiss&egrave;rent &agrave; cet aspect, et bient&ocirc;t elles s'&eacute;vanouirent devant la
+n&eacute;cessit&eacute; de pourvoir &agrave; nos premiers besoins.</p>
+
+<p>L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain
+l'arm&eacute;e marcha ensemble, pr&ecirc;te &agrave; se ranger en bataille, l'empereur &agrave;
+cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de
+Cosaques, qui ne r&eacute;sistaient que pour avoir le temps de d&eacute;truire des
+ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, o&ugrave; l'on rempla&ccedil;ait
+l'ennemi, &eacute;taient aussit&ocirc;t pill&eacute;s; on les d&eacute;passait en toute h&acirc;te et en
+d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>On traversait les cours d'eau &agrave; des gu&eacute;s bient&ocirc;t g&acirc;t&eacute;s; les r&eacute;gimens qui
+venaient ensuite passaient ailleurs, o&ugrave; ils pouvaient; on s'en
+inqui&eacute;tait peu: l'&eacute;tat-major-g&eacute;n&eacute;ral n&eacute;gligeait ces d&eacute;tails; personne ne
+restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en
+existait plusieurs. Chaque corps d'arm&eacute;e semblait n'&ecirc;tre l&agrave; que
+pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du
+sort de l'un n'e&ucirc;t pas d&eacute;pendu celui de l'autre.</p>
+
+<p>On laissait par-tout des tra&icirc;neurs, des hommes &eacute;gar&eacute;s, pr&egrave;s desquels les
+officiers passaient indiff&eacute;remment; il y aurait eu trop &agrave; reprendre: on
+avait trop &agrave; faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup
+de ces hommes isol&eacute;s &eacute;taient des maraudeurs qui feignaient une maladie
+ou une blessure, pour s'&eacute;carter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps
+d'emp&ecirc;cher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on
+pousse en avant avec tant de pr&eacute;cipitation, l'ordre int&eacute;rieur ne pouvant
+exister au milieu d'un d&eacute;sordre g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les
+Lithuaniens fuyaient quelquefois &agrave; notre approche; les Juifs restaient:
+rien n'aurait pu les r&eacute;soudre &agrave; abandonner leurs mis&eacute;rables demeures; on
+les reconnaissait &agrave; leur prononciation grasse, &agrave; leur &eacute;locution voluble
+et pr&eacute;cipit&eacute;e, &agrave; la vivacit&eacute; de leurs mouvemens, &agrave; leur teint
+qu'&eacute;chauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs
+regards avides et per&ccedil;ans, leurs figures et leurs traits along&eacute;s en
+pointes aigu&euml;s, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et
+cette taille longue, souple et maigre, cette d&eacute;marche empress&eacute;e; enfin
+leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que
+relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur
+salet&eacute;, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un
+peuple d&eacute;grad&eacute;.</p>
+
+<p>Ils semblent avoir conquis la Pologne, o&ugrave; ils pullulent et dont ils
+sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir
+d'une r&eacute;probation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis
+des hommes autrefois, c'&eacute;tait par les armes qu'ils les attaquaient, &agrave;
+pr&eacute;sent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes,
+peut-&ecirc;tre parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les
+Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'&agrave; l'idol&acirc;trie. Enfin,
+soit superstition, soit rivalit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t, ils lui ont interdit leurs
+terres; les Juifs &eacute;taient forc&eacute;s de souffrir leurs m&eacute;pris: leur
+impuissance ha&iuml;ssait; mais ils d&eacute;test&egrave;rent encore plus notre pillage.
+Ennemis de tous, espions des deux arm&eacute;es, ils vendaient l'une &agrave; l'autre
+par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent
+tout.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s Liady, la vieille Russie commen&ccedil;ant, les Juifs finissent; les yeux
+furent donc soulag&eacute;s de leur d&eacute;go&ucirc;tante pr&eacute;sence; mais d'autres besoins
+r&eacute;duisirent &agrave; les regretter; on regretta leur int&eacute;r&ecirc;t actif et
+industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand,
+seul langage que nous comprenions dans ces d&eacute;serts, et qu'ils parlent
+tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIf" id="CHAPITRE_IIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 15 ao&ucirc;t, &agrave; trois heures, on d&eacute;couvrit Krasno&euml;, ville de bois, qu'un
+r&eacute;giment russe voulut d&eacute;fendre: mais il n'arr&ecirc;ta le mar&eacute;chal Ney que le
+temps n&eacute;cessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise,
+on vit au-del&agrave; six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes,
+dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'&eacute;tait le corps de
+Newerowsko&iuml;.</p>
+
+<p>Le sol &eacute;tait in&eacute;gal, mais nu: il convenait &agrave; la cavalerie; Murat s'en
+empara: mais les ponts de Krasno&euml; &eacute;taient rompus; la cavalerie fran&ccedil;aise
+fut forc&eacute;e de s'&eacute;carter &agrave; gauche, et de d&eacute;filer longuement, dans de
+mauvais gu&eacute;s, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en pr&eacute;sence, la
+difficult&eacute; du passage qu'on venait de laisser derri&egrave;re soi, et la bonne
+contenance des Russes firent h&eacute;siter; on perdit du temps &agrave; s'attendre et
+&agrave; se d&eacute;ployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.</p>
+
+<p>Newerowsko&iuml;, se voyant d&eacute;couvert, r&eacute;unit ses colonnes; il en forma un
+carr&eacute; plein et si &eacute;pais, que la cavalerie de Murat y p&eacute;n&eacute;tra plusieurs
+fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre.</p>
+
+<p>Il est m&ecirc;me vrai que nos premi&egrave;res charges &eacute;chou&egrave;rent &agrave; vingt pas du
+front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop press&eacute;s, ils
+se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient &agrave;
+coups de fusil; puis aussit&ocirc;t, profitant de notre d&eacute;sordre, ils
+continuaient leur retraite.</p>
+
+<p>On voyait leurs Cosaques frapper &agrave; grands coups de bois de lance ceux de
+leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'&eacute;loignaient de
+leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, &eacute;piaient
+tous leurs mouvemens, p&eacute;n&eacute;traient dans les moindres intervalles, et
+enlevaient aussit&ocirc;t tout ce qui se s&eacute;parait de la masse.</p>
+
+<p>Newerowsko&iuml; eut un moment tr&egrave;s-critique: sa colonne marchait &agrave; la gauche
+de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout-&agrave;-coup la
+longue enceinte d'un champ, form&eacute;e par un rang de fortes palissades,
+l'arr&ecirc;ta; ses soldats, press&eacute;s par nos mouvemens, n'eurent pas le temps
+d'y faire une trou&eacute;e, et Murat lan&ccedil;a contre eux les Wurtembergeois pour
+leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la t&ecirc;te de la colonne
+russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retourn&egrave;rent et
+tinrent ferme. Ils tir&egrave;rent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et
+comme des gens troubl&eacute;s, mais de si pr&egrave;s, que la fum&eacute;e, les feux, et le
+fracas de tant de coups &eacute;pouvant&egrave;rent les chevaux wurtembergeois, elles
+renvers&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette
+barri&egrave;re qui aurait d&ucirc; leur &ecirc;tre fatale. Leur colonne en profita pour se
+reformer et gagner du terrain. Quelques canons fran&ccedil;ais arriv&egrave;rent
+enfin; seuls, ils purent faire br&egrave;che dans cette forteresse vivante. Ce
+fut alors que nos escadrons y p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent, mais peu, les chevaux restant
+comme engrav&eacute;s dans cette foule &eacute;paisse et opini&acirc;tre.</p>
+
+<p>Newerowsko&iuml; se h&acirc;tait pour atteindre un d&eacute;fil&eacute;, o&ugrave; Grouchy avait ordre
+de le pr&eacute;venir; mais ce g&eacute;n&eacute;ral et sa cavalerie arriv&egrave;rent trop tard,
+soit qu'ils se fussent trop &eacute;cartes &agrave; gauche, ou que le terrain se f&ucirc;t
+refus&eacute; &agrave; un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en e&ucirc;t pas assez
+senti l'importance. Elle &eacute;tait grande, puisque, entre Smolensk et Murat,
+il n'y avait que ce corps russe, et que lui d&eacute;fait, Smolensk aurait pu
+&ecirc;tre surprise sans d&eacute;fenseurs, enlev&eacute;e sans combat, et l'arm&eacute;e ennemie
+coup&eacute;e de sa capitale. Mais cette division russe r&eacute;ussit enfin &agrave; gagner
+un terrain bois&eacute;, o&ugrave; ses flancs furent couverts.</p>
+
+<p>Newerowsko&iuml; fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ
+de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pi&egrave;ces de
+canon. La cavalerie fran&ccedil;aise eut l'honneur de cette journ&eacute;e. L'attaque
+y fut aussi acharn&eacute;e que la d&eacute;fense opini&acirc;tre; elle eut plus de m&eacute;rite,
+n'ayant &agrave; employer que le fer contre le fer et le feu: le courage
+&eacute;clair&eacute; du soldat fran&ccedil;ais &eacute;tant d'ailleurs d'une nature plus relev&eacute;e
+que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie
+moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont &eacute;mouss&eacute; la
+sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Le hasard voulut que le jour de ce succ&egrave;s f&ucirc;t celui de la f&ecirc;te de
+l'empereur. L'arm&eacute;e ne pensa pas &agrave; la c&eacute;l&eacute;brer. Dans la disposition des
+hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait &agrave; une f&ecirc;te: de vaines
+acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans
+notre position, il n'y avait de jour de f&ecirc;te que celui d'une victoire
+compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succ&egrave;s &agrave; l'empereur,
+en firent hommage &agrave; cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent
+coups de canon. L'empereur, m&eacute;content, remarqua qu'en Russie il fallait
+mieux m&eacute;nager la poudre fran&ccedil;aise; mais on lui r&eacute;pondit qu'elle &eacute;tait
+russe et conquise de la veille. L'id&eacute;e d'entendre l'anniversaire de sa
+f&ecirc;te c&eacute;l&eacute;br&eacute; aux d&eacute;pens de l'ennemi fit sourire Napol&eacute;on. On trouva que
+ce genre assez rare de flatterie convenait &agrave; de tels hommes.</p>
+
+<p>Le prince Eug&egrave;ne crut aussi devoir lui apporter ses v&oelig;ux. L'empereur
+lui dit: &laquo;Tout se pr&eacute;pare pour une bataille; je la gagnerai, et nous
+verrons Moskou.&raquo; Le prince garda le silence; mais en sortant il r&eacute;pondit
+aux questions du mar&eacute;chal Mortier, &laquo;Moskou nous perdra!&raquo; Ainsi, l'on
+commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;sapprouver. Duroc, le plus r&eacute;serv&eacute; de tous, l'ami, le
+confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne pr&eacute;voyait pas
+d'&eacute;poque &agrave; notre retour. Toutefois, ce n'&eacute;tait qu'entre soi qu'on
+s'&eacute;panchait ainsi, car on sentait que, la d&eacute;cision prise, tous devaient
+concourir &agrave; son ex&eacute;cution; que plus la position devenait p&eacute;rilleuse,
+plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le z&egrave;le,
+serait une trahison: voil&agrave; pourquoi nous v&icirc;mes ceux dont le silence, ou
+m&ecirc;me les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, para&icirc;tre au
+dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur &eacute;tait dict&eacute;e par
+l'honneur: la foule l'a imput&eacute;e &agrave; flatterie.</p>
+
+<p>Newerowsko&iuml;, presque &eacute;cras&eacute;, courut se renfermer dans Smolensk. Il
+laissa derri&egrave;re lui quelques Cosaques pour br&ucirc;ler les fourrages: les
+habitations furent respect&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIf" id="CHAPITRE_IIIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Pendant</span> que la grande-arm&eacute;e remontait ainsi le Dnieper par sa rive
+gauche, Barclay et Bagration, plac&eacute;s entre ce fleuve et le lac Kasplia,
+vers Inkowo, s'y croyaient encore en pr&eacute;sence de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise. Ils
+h&eacute;sitaient: deux fois, entrain&eacute;s par les conseils du
+quartier-ma&icirc;tre-g&eacute;n&eacute;ral Toll, ils avaient r&eacute;solu d'enfoncer la ligne de
+nos cantonnemens, et deux fois, &eacute;tonn&eacute;s d'une d&eacute;termination si hardie,
+ils s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s au milieu de leur mouvement commenc&eacute;. Enfin, trop
+timides pour ne prendre conseil que d'eux-m&ecirc;mes, ils paraissaient
+attendre leur d&eacute;cision des &eacute;v&eacute;nemens, et notre attaque pour y conformer
+leur d&eacute;fense.</p>
+
+<p>On put aussi s'apercevoir, &agrave; l'incertitude de leurs mouvemens, de la
+m&eacute;sintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur
+caract&egrave;re, jusqu'&agrave; leur origine, tout se heurtait en eux. D'un c&ocirc;t&eacute;, la
+valeur froide, le g&eacute;nie savant, m&eacute;thodique et tenace de Barclay, dont
+l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux
+chances du hasard, s'obstinant &agrave; devoir tout &agrave; sa tactique et rien &agrave; la
+fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de
+Bagration, vieux Russe de l'&eacute;cole de Suwarow, m&eacute;content d'ob&eacute;ir &agrave; un
+g&eacute;n&eacute;ral moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant
+d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs,
+d'autres conseils que ses inspirations.</p>
+
+<p>Ce vieux Russe, sur les fronti&egrave;res de la vieille Russie, fr&eacute;missait de
+honte &agrave; l'id&eacute;e de reculer encore sans combattre. Dans l'arm&eacute;e, tous
+partageaient son ardeur; elle &eacute;tait appuy&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; par l'orgueil
+patriotique des nobles, par le succ&egrave;s d'Inkowo, par l'inaction de
+Napol&eacute;on &agrave; Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'&eacute;taient
+pas responsables; de l'autre c&ocirc;t&eacute;, c'&eacute;tait par un peuple de paysans, de
+marchands et de soldats, qui nous voyaient pr&ecirc;ts &agrave; fouler leur terre
+sacr&eacute;e, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin
+demandaient une bataille.</p>
+
+<p>Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribu&eacute; &agrave; l'Angleterre,
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans son esprit depuis 1807; mais il avait &agrave; combattre sa
+propre arm&eacute;e, comme la n&ocirc;tre: et malgr&eacute; qu'il f&ucirc;t g&eacute;n&eacute;ral en chef et
+ministre, il n'&eacute;tait ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir
+la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.</p>
+
+<p>Bagration et ses officiers h&eacute;sitaient &agrave; lui ob&eacute;ir. Il s'agissait de
+d&eacute;fendre le sol natal, de se d&eacute;vouer pour le salut de tous: c'&eacute;tait
+l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi
+leur malheur se d&eacute;fiait de la prudence de leur g&eacute;n&eacute;ral, quand, &agrave;
+l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveugl&eacute;ment &agrave;
+l'audace, jusque-l&agrave; toujours heureuse, du n&ocirc;tre: car dans le succ&egrave;s, le
+commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune
+qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur
+ob&eacute;issent aveugl&eacute;ment; malheureux, tous les jugent.</p>
+
+<p>Toutefois, entra&icirc;n&eacute; par l'impulsion g&eacute;n&eacute;rale, Barclay venait d'y c&eacute;der
+un instant, de r&eacute;unir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise dispers&eacute;e. Mais le faible coup que son avant-garde
+vient de frapper &agrave; Inkowo, l'a &eacute;pouvant&eacute;. Il tremble, s'arr&ecirc;te, et
+croyant &agrave; tout moment voir appara&icirc;tre Napol&eacute;on en face de lui, sur sa
+droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense &ecirc;tre couverte par
+le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il
+h&eacute;sitait ainsi, quand tout-&agrave;-coup les cris de d&eacute;tresse de Newerowsko&iuml;
+retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut
+aux armes, et l'on se pr&eacute;cipita vers Smolensk pour la d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie,
+et du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; le Borysth&egrave;ne entre dans ses murs; le second &agrave; sa sortie,
+avec son infanterie, et sur un terrain bois&eacute; et coup&eacute; de profonds
+ravins. Ce mar&eacute;chal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite,
+que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.</p>
+
+<p>En cet endroit, deux collines escarp&eacute;es resserrent le Borysth&egrave;ne; c'est
+sur elles que Smolensk est b&acirc;tie. Cette cit&eacute; offre l'aspect de deux
+villes, que le fleuve s&eacute;pare, et que deux ponts r&eacute;unissent. Celle de la
+rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte,
+mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive
+gauche, est environn&eacute;e d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, &eacute;paisse
+de dix-huit, longue de trois mille toises, et d&eacute;fendue par vingt-neuf
+grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui
+commande la route d'Orcha, et par un large foss&eacute; servant de chemin
+couvert. Quelques ouvrages ext&eacute;rieurs et des faubourgs d&eacute;robent les
+approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont d&eacute;fendues par
+un ravin qui, apr&egrave;s avoir environn&eacute; une grande partie de la ville,
+devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du c&ocirc;t&eacute; de
+la citadelle.</p>
+
+<p>Les habitans, tromp&eacute;s, sortaient des temples, o&ugrave; ils venaient de louer
+Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir
+sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise victorieuse.
+Leur malheur &eacute;tant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus
+grande.</p>
+
+<p>Cependant, la vue de Smolensk avait enflamm&eacute; l'ardeur impatiente du
+mar&eacute;chal Ney; on ne sait s'il se rappela mal &agrave; propos les merveilles de
+la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de
+nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconna&icirc;tre cette premi&egrave;re
+forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au
+col; irrit&eacute;, il lan&ccedil;a un bataillon contre la citadelle, au travers d'une
+gr&ecirc;le de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de
+ses soldats: les autres continu&egrave;rent; les murailles russes purent seules
+les arr&ecirc;ter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de
+l'effort h&eacute;ro&iuml;que qu'ils venaient de tenter, parce qu'il &eacute;tait une faute
+de leur g&eacute;n&eacute;ral, et qu'il fut inutile.</p>
+
+<p>Refroidi, le mar&eacute;chal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et
+bois&eacute;e, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de
+troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida &agrave;
+travers des taillis et dans des fonds, pour le d&eacute;rober au feu de la
+place.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussi&egrave;re, de
+longues et noires colonnes d'o&ugrave; jaillissait le reflet d'une multitude
+d'armes; ces masses s'avan&ccedil;aient si rapidement, qu'elles semblaient
+courir. C'&eacute;tait Barclay, Bagration, pr&egrave;s de cent vingt mille hommes,
+enfin toute l'arm&eacute;e russe.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, Napol&eacute;on, transport&eacute; de joie, frappa des mains et s'&eacute;cria:
+&laquo;Enfin je les tiens!&raquo; Il n'en fallait plus douter! cette arm&eacute;e surprise
+accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se
+d&eacute;ployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant d&eacute;sir&eacute;e:
+l'instant d&eacute;cisif du sort de la Russie &eacute;tait donc enfin venu.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il parcourt toute la ligne, et marque &agrave; chacun sa place.
+Davoust, puis le comte de Lobau, se d&eacute;ployeront &agrave; la droite de Ney; la
+garde au centre en r&eacute;serve, et plus loin, l'arm&eacute;e d'Italie. La place de
+Junot et des Westphaliens fut indiqu&eacute;e; mais un faux mouvement les avait
+&eacute;gar&eacute;s. Murat et Poniatowski form&egrave;rent la droite de l'arm&eacute;e; d&eacute;j&agrave; ces
+deux chefs mena&ccedil;aient la ville: il les fit reculer jusqu'&agrave; la lisi&egrave;re
+d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'&eacute;tend
+depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'&eacute;tait un champ de bataille qu'il
+offrait &agrave; l'ennemi: l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise ainsi plac&eacute;e, &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; des
+d&eacute;fil&eacute;s et &agrave; des pr&eacute;cipices; mais la retraite importait peu &agrave; Napol&eacute;on:
+il ne songeait qu'&agrave; la victoire.</p>
+
+<p>Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk &agrave; grands pas
+l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour prot&eacute;ger la fuite de
+ses habitans et l'&eacute;vacuation de ses magasins: il &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne nous
+abandonner que ses cendres. Les deux g&eacute;n&eacute;raux russes arriv&egrave;rent hors
+d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respir&egrave;rent qu'en
+se voyant encore ma&icirc;tres des ponts qui r&eacute;unissent les deux villes.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on faisait alors harceler l'ennemi par une nu&eacute;e de tirailleurs,
+afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le
+jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laiss&eacute; entra&icirc;ner, mais
+que Barclay ne l'exposa pas &agrave; cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et
+se chargea de la d&eacute;fense de la ville.</p>
+
+<p>Selon Barclay, la plus grande partie de notre arm&eacute;e marchait sur Elnia,
+pour aller se placer entre Moskou et l'arm&eacute;e russe. Il se trompait par
+cette disposition commune &agrave; la guerre, de pr&ecirc;ter &agrave; son ennemi des
+desseins contraires &agrave; ceux qu'il montre. Car la d&eacute;fensive &eacute;tant inqui&egrave;te
+de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte &eacute;chauffant
+l'imagination, fait supposer &agrave; l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il
+se peut aussi que Barclay, ayant en t&ecirc;te un ennemi colossal, d&ucirc;t
+s'attendre &agrave; des mouvemens gigantesques.</p>
+
+<p>Depuis, les Russes eux-m&ecirc;mes ont reproch&eacute; &agrave; Napol&eacute;on de ne s'&ecirc;tre point
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; cette man&oelig;uvre; mais ont-ils assez song&eacute; qu'aller ainsi se
+placer par-del&agrave; un fleuve, une ville forte et une arm&eacute;e ennemie, c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper &agrave;
+soi-m&ecirc;me toute communication avec ses renforts, ses autres arm&eacute;es et
+l'Europe. Ceux-l&agrave; ne savent gu&egrave;re appr&eacute;cier les difficult&eacute;s d'un tel
+mouvement, s'ils s'&eacute;tonnent qu'on ne l'ait pas improvis&eacute; en deux jours
+au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et
+au milieu d'une autre combinaison, dont l'ex&eacute;cution n'&eacute;tait pas achev&eacute;e.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en puisse &ecirc;tre, dans la soir&eacute;e m&ecirc;me du 16, Bagration commen&ccedil;a
+son mouvement vers Elnia. Napol&eacute;on venait de faire planter sa tente au
+milieu de sa premi&egrave;re ligne, presque &agrave; port&eacute;e du canon de Smolensk, et
+sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust;
+le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui
+annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Ni&eacute;men, il a l'habitude
+de les voir ainsi s'&eacute;chapper; il ne croit donc pas &agrave; une bataille pour
+le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant &agrave; l'empereur, il
+n'h&eacute;sita pas &agrave; croire ce qu'il d&eacute;sirait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVf" id="CHAPITRE_IVf"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 17, d&egrave;s le point du jour, l'esp&eacute;rance de voir l'arm&eacute;e russe rang&eacute;e
+devant lui r&eacute;veilla Napol&eacute;on, mais le champ qu'il lui avait pr&eacute;par&eacute;
+&eacute;tait rest&eacute; d&eacute;sert; n&eacute;anmoins il pers&eacute;v&eacute;ra dans son illusion. Davoust la
+partageait; ce fut de ce c&ocirc;t&eacute; qu'il se rendit. Dalton, l'un des g&eacute;n&eacute;raux
+de ce mar&eacute;chal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se
+ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec
+Murat, combat en vain.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'il esp&egrave;re encore et attend, Belliard, fatigu&eacute; de ces
+incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande
+de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive
+oppos&eacute;e, la route de Smolensk &agrave; Moscou couverte d'artillerie et de
+troupes en marche. Il n'y a plus &agrave; en douter, les Russes sont en pleine
+retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer &agrave; l'espoir d'une
+bataille, mais que d'une rive &agrave; l'autre ses canons pourront inqui&eacute;ter la
+marche r&eacute;trograde de l'ennemi.</p>
+
+<p>Belliard proposa m&ecirc;me de faire franchir le fleuve &agrave; une partie de
+l'arm&eacute;e, afin de couper la retraite &agrave; l'arri&egrave;re-garde russe, charg&eacute;e de
+d&eacute;fendre Smolensk. Mais les cavaliers envoy&eacute;s pour d&eacute;couvrir un gu&eacute;,
+firent deux lieues sans en trouver, et noy&egrave;rent plusieurs chevaux. Il
+existait cependant un passage large et commode, &agrave; une lieue au-dessus de
+la ville. Dans son agitation, Napol&eacute;on poussa lui-m&ecirc;me son cheval de ce
+c&ocirc;t&eacute;. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et
+revint.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il parut ne plus consid&eacute;rer Smolensk que comme un passage,
+qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat,
+prudent quand la pr&eacute;sence de l'ennemi ne l'&eacute;chauffait pas, et qui, avec
+sa cavalerie, n'avait rien &agrave; faire &agrave; un assaut, combattit cette
+r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se
+retiraient d'eux-m&ecirc;mes; et quant au projet de les atteindre, on
+l'entendit s'&eacute;crier: &laquo;que puisqu'ils ne voulaient point de bataille,
+c'&eacute;tait assez loin les poursuivre, et qu'il &eacute;tait temps de s'arr&ecirc;ter.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur r&eacute;pliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien.
+Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: &laquo;qu'il s'&eacute;tait jet&eacute; aux
+genoux de son fr&egrave;re, qu'il l'avait conjur&eacute; de s'arr&ecirc;ter, mais que
+Napol&eacute;on ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui
+&eacute;tait l&agrave;; que cette Moskou nous perdrait&raquo; on vit bien quel avait &eacute;t&eacute; le
+sujet de leur dissentiment.</p>
+
+<p>Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-fr&egrave;re, les traits de
+Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens &eacute;taient
+brusques, une violence sombre et concentr&eacute;e l'agitait; le nom de Moskou
+sortit plusieurs fois de sa bouche.</p>
+
+<p>On avait plac&eacute; non loin de l&agrave;, sur la rive gauche du Dnieper, &agrave;
+l'endroit o&ugrave; Belliard avait aper&ccedil;u la retraite de l'ennemi, une batterie
+formidable. Les Russes nous en avaient oppos&eacute; deux plus terribles
+encore. &Agrave; chaque instant nos canons &eacute;taient &eacute;cras&eacute;s, nos caissons
+sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval;
+l&agrave;, il s'arr&ecirc;te, met pied &agrave; terre et reste immobile. Belliard l'avertit
+qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute
+r&eacute;ponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il
+d&eacute;sesp&egrave;re du sort de cette guerre; il pr&eacute;voit un d&eacute;sastreux avenir, et
+il cherche la mort pour y &eacute;chapper. Toutefois Belliard insiste, et lui
+fait remarquer que sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute; causera la perte de ceux qui l'entourent.
+&laquo;Eh bien! r&eacute;pond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul
+ici.&raquo; Mais tous s'y refus&egrave;rent. Alors le roi, se retournant avec
+emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un &agrave; qui l'on
+fait violence.</p>
+
+<p>Cependant, l'assaut g&eacute;n&eacute;ral venait d'&ecirc;tre ordonn&eacute;. Ney avait &agrave; attaquer
+la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la
+ville. Poniatowski, d&eacute;j&agrave; sur les bords du Dnieper avec soixante pi&egrave;ces
+de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le
+borde, d&eacute;truire les ponts de l'ennemi, et &ocirc;ter &agrave; la garnison sa
+retraite. Napol&eacute;on voulut qu'en m&ecirc;me temps l'artillerie de la garde
+abattit la grande muraille avec ses pi&egrave;ces de douze, impuissantes contre
+une masse si &eacute;paisse. Elle d&eacute;sob&eacute;it, prolongea ses feux dans le chemin
+couvert et le nettoya.</p>
+
+<p>Tout r&eacute;ussit &agrave; la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait d&ucirc;
+&ecirc;tre d&eacute;cisive, mais qu'on n&eacute;gligea. L'ennemi fut rejet&eacute; brusquement dans
+ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y pr&eacute;cipiter p&eacute;rit; jamais
+en montant l&agrave; cet assaut, nos colonnes d'attaque laiss&egrave;rent une longue
+et large tra&icirc;n&eacute;e de sang de bless&eacute;s et de morts.</p>
+
+<p>Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit &agrave; couvert de ses feux en
+se servant des ouvrages et des b&acirc;timens ext&eacute;rieurs qu'on venait
+d'enlever. La fusillade continuait; son p&eacute;tillement, redoubl&eacute; par l'&eacute;cho
+des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut
+fatigu&eacute;; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait
+fait commettre la veille &agrave; un bataillon, venait d'&ecirc;tre r&eacute;p&eacute;t&eacute;e par
+l'arm&eacute;e enti&egrave;re; l'une avait co&ucirc;t&eacute; trois &agrave; quatre cents hommes, la
+seconde cinq &agrave; six mille; mais Davoust persuada &agrave; l'empereur de
+pers&eacute;v&eacute;rer dans son attaque.</p>
+
+<p>La nuit vint; Napol&eacute;on se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer
+plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, ma&icirc;tre du foss&eacute;,
+mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour
+en d&eacute;loger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'&eacute;lever de plusieurs
+points d'&eacute;paisses et noires colonnes de fum&eacute;e, qu'&eacute;clair&egrave;rent ensuite,
+par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des &eacute;tincelles; enfin de
+longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'&eacute;tait comme un
+grand nombre d'embrasemens. Bient&ocirc;t ils se r&eacute;unirent et ne form&egrave;rent
+plus qu'une vaste flamme qui s'&eacute;levait en tourbillonnant, couvrait
+Smolensk, et la d&eacute;vorait tout enti&egrave;re avec un sinistre bruissement.</p>
+
+<p>Un si grand d&eacute;sastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau.
+L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet
+horrible spectacle. On ne pouvait encore en d&eacute;terminer ni la cause ni le
+r&eacute;sultat, et l'on passa la nuit sous les armes.</p>
+
+<p>Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda
+jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le
+silence qui r&eacute;gnait autour de lui, il p&eacute;n&eacute;tra dans la ville; tout-&agrave;-coup
+plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Fran&ccedil;ais,
+surpris et environn&eacute;, crut n'avoir plus qu'&agrave; se faire tuer ou &agrave; se
+rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montr&egrave;rent, dans
+ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les
+premiers ils avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la ville, que Barclay venait
+d'abandonner.</p>
+
+<p>Smolensk reconnue et ses portes d&eacute;blay&eacute;es, l'arm&eacute;e entra dans ses murs:
+elle traversa ces d&eacute;combres fumans et ensanglant&eacute;s, avec son ordre, sa
+musique guerri&egrave;re et sa pompe accoutum&eacute;e; triomphante sur ces ruines
+d&eacute;sertes, et n'ayant qu'elle-m&ecirc;me pour t&eacute;moin de sa gloire. Spectacle
+sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la
+fum&eacute;e qui nous environnait et qui semblait &ecirc;tre notre seule conqu&ecirc;te,
+n'&eacute;tait qu'un trop fid&egrave;le embl&egrave;me.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vf" id="CHAPITRE_Vf"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Quand</span> l'empereur sut Smolensk enti&egrave;rement occup&eacute;e, ses feux presque
+&eacute;teints, et que le jour et les diff&eacute;rens rapports l'eurent suffisament
+&eacute;clair&eacute;; lorsqu'enfin il vit que l&agrave;, comme au Ni&eacute;men, comme &agrave; Wilna,
+comme &agrave; Vitepsk, ce fant&ocirc;me de victoire qui l'attirait, et qu'il se
+croyait toujours pr&egrave;s de saisir, avait encore recul&eacute; devant lui, il
+s'achemina lentement vers sa st&eacute;rile conqu&ecirc;te. Il parcourut, selon son
+habitude, le champ de bataille pour appr&eacute;cier la valeur de l'attaque, le
+m&eacute;rite de la r&eacute;sistance, et les pertes mutuelles.</p>
+
+<p>Il le trouva jonch&eacute; d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des
+n&ocirc;tres. La plupart &eacute;taient d&eacute;pouill&eacute;s, sur-tout les Fran&ccedil;ais: on les
+reconnaissait &agrave; leur blancheur et &agrave; leurs formes moins osseuses et
+musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans;
+compte funeste &agrave; faire et &agrave; rendre. La contraction des traits de
+l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui
+la politique &eacute;tait une seconde nature, qui bient&ocirc;t imposait silence &agrave; la
+premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi
+trompeur que rebutant; car on avait d&eacute;j&agrave; fait dispara&icirc;tre la plupart des
+n&ocirc;tres, et laiss&eacute; en &eacute;vidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait
+pour pr&eacute;venir de f&acirc;cheuses impressions sur nos soldats, et par cet
+empressement bien naturel, qui porte &agrave; ramasser et &agrave; secourir ses
+mourans, et &agrave; rendre &agrave; ses morts les derniers devoirs, avant de songer &agrave;
+ceux de l'ennemi.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, l'empereur &eacute;crivit que ses pertes, dans la journ&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, &eacute;taient bien moindres que celles des Moskovites; que la
+conqu&ecirc;te de Smolensk le rendait ma&icirc;tre des salines russes, et que son
+ministre du tr&eacute;sor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il
+n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laiss&eacute; aller &agrave; de telles
+illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait
+faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En continuant cette reconnaissance, il parvint &agrave; l'une des portes de la
+citadelle, pr&egrave;s du Borysth&egrave;ne, en face du faubourg de la rive droite,
+que les Russes occupaient encore. L&agrave; se trouvant entour&eacute; des mar&eacute;chaux
+Ney, Davoust, Mortier; du grand-mar&eacute;chal Duroc, du comte de Lobau et
+d'un autre g&eacute;n&eacute;ral, il se pla&ccedil;a sur des nattes devant une cabane moins
+pour observer l'ennemi que par le besoin de d&eacute;charger son c&oelig;ur du poids
+qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des g&eacute;n&eacute;raux,
+ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il discourut longuement, vivement et sans interruption: &laquo;Quelle honte
+pour Barclay, d'avoir livr&eacute;, sans bataille, la clef de la vieille
+Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien
+il lui &eacute;tait avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses
+efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses d&eacute;bris,
+s'il &eacute;tait vaincu!</p>
+
+<p>&laquo;Et qu'aurait-il eu &agrave; combattre? une arm&eacute;e, grande, il est vrai, mais
+g&ecirc;n&eacute;e par un terrain trop &eacute;troit, n'ayant pour retraite que des
+pr&eacute;cipices. Elle s'&eacute;tait comme livr&eacute;e &agrave; ses coups. Il n'avait manqu&eacute; &agrave;
+Barclay que de la r&eacute;solution. C'en &eacute;tait donc fait de la Russie. Elle
+n'avait une arm&eacute;e que pour assister &agrave; la chute des villes et non pour
+les d&eacute;fendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay
+s'arr&ecirc;terait-il? quelle position se d&eacute;terminerait-il &agrave; disputer? lui,
+qui abandonnerait cette Smolensk, appel&eacute;e par lui-m&ecirc;me Smolensk la
+sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la
+Russie, annonc&eacute; comme le tombeau des Fran&ccedil;ais! on allait voir l'effet de
+cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux
+m&ecirc;me de Smolensk, d&eacute;serter de leurs rangs, indign&eacute;s de l'abandon sans
+combat de leur capitale.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ajouta: &laquo;que des rapports certains avaient fait conna&icirc;tre la
+faiblesse des divisions russes; que d&eacute;j&agrave; la plupart &eacute;taient entam&eacute;es;
+qu'elles se faisaient d&eacute;truire en d&eacute;tail; que bient&ocirc;t Alexandre n'aurait
+plus d'arm&eacute;es. Les ramassis de paysans, arm&eacute;s de piques, qu'on venait de
+voir &agrave; la suite de leurs bataillons, montraient assez o&ugrave; leurs g&eacute;n&eacute;raux
+en &eacute;taient r&eacute;duits.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs
+russes sifflaient autour de sa t&ecirc;te; mais son sujet l'emportait. Il
+s'acharnait sur le g&eacute;n&eacute;ral et sur l'arm&eacute;e ennemie, comme s'il e&ucirc;t pu la
+d&eacute;truire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui
+r&eacute;pondit pas; il &eacute;tait &eacute;vident qu'il ne cherchait pas de conseils; on
+voyait qu'il s'&eacute;tait tout dit &agrave; lui-m&ecirc;me; qu'il se d&eacute;battait contre ses
+propres r&eacute;flexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait &agrave;
+s'en imposer, et s'effor&ccedil;ait d'entra&icirc;ner ainsi, dans ses illusions, les
+autres et lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant &agrave; la
+faiblesse et &agrave; la d&eacute;sorganisation de l'arm&eacute;e ennemie, personne n'y
+croyait; mais que lui r&eacute;pondre? il citait des renseignemens positifs:
+c'&eacute;taient ceux qu'avait envoy&eacute;s Lauriston; on les avait alt&eacute;r&eacute;s, en
+croyant les rectifier; car l'&eacute;valuation des forces russes par Lauriston,
+ministre de France en Russie, &eacute;tait exacte; mais d'apr&egrave;s d'autres
+renseignemens moins s&ucirc;rs, et qui plaisaient davantage, on l'avait
+diminu&eacute;e d'un tiers.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la
+rive droite presque abandonn&eacute;es par l'ennemi, finit en s'&eacute;criant: &laquo;que
+les Riasses &eacute;taient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.&raquo; Il
+cherchait &agrave; se persuader que ces peuples, par leur contact avec
+l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs
+guerres pr&eacute;c&eacute;dentes les avaient instruits, et ils en &eacute;taient &agrave; ce point,
+o&ugrave; les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et d&eacute;j&agrave; des
+vertus acquises.</p>
+
+<p>Enfin il remonta &agrave; cheval. Ce fut alors que le grand-mar&eacute;chal fit
+observer &agrave; l'un de nous: &laquo;que si Barclay avait eu tant de tort de
+refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance &agrave;
+vouloir nous le persuader.&raquo; &Agrave; quelques pas de lui, un officier, nagu&egrave;re
+envoy&eacute; au prince de Schwartzenberg, se pr&eacute;senta; il dit que Tormasof et
+son arm&eacute;e s'&eacute;taient &eacute;lev&eacute;s dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et
+qu'ils avaient march&eacute; sur notre ligne d'op&eacute;ration. Une brigade saxonne
+enlev&eacute;e &agrave; Kobryun, le grand-duch&eacute; envahi, et Varsovie alarm&eacute;e, avaient
+&eacute;t&eacute; les premiers r&eacute;sultats de cette agression; mais Regnier a appel&eacute;
+Schwartzenberg &agrave; son secours. Alors Turmasof a recul&eacute; jusqu'&agrave;
+Gorodeczna, o&ugrave; il s'est arr&ecirc;t&eacute; le 12 ao&ucirc;t, entre deux d&eacute;fil&eacute;s, dans une
+plaine entour&eacute;e de bois et de marais, mais accessible en arri&egrave;re de son
+flanc gauche.</p>
+
+<p>Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appr&eacute;ciateur du
+terrain, savait pr&eacute;parer les batailles; mais quand les champs
+s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il
+s'&eacute;tonnait, et la rapidit&eacute; des mouvemens semblait l'&eacute;blouir: aussi, ce
+g&eacute;n&eacute;ral saisit-il d'abord, d'un coup d'&oelig;il, le c&ocirc;t&eacute;-faible des Russes:
+il s'y porta; mais au lieu d'y p&eacute;n&eacute;trer par masses, et imp&eacute;tueusement,
+il ne fit que des attaques successives.</p>
+
+<p>Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des r&eacute;gimens &agrave; des
+r&eacute;gimens, puis des brigades &agrave; des brigades, enfin des divisions &agrave; des
+divisions. &Agrave; la faveur de cette lutte prolong&eacute;e, il gagna la nuit, et
+retira son arm&eacute;e de ce champ de bataille, o&ugrave; un effort rapide et
+simultan&eacute; aurait pu la d&eacute;truire. Toutefois il perdit quelques canons,
+beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derri&egrave;re le
+Styr, o&ugrave; Tchitchakof, qui accourait &agrave; son secours avec l'arm&eacute;e du
+Danube, le rejoignit.</p>
+
+<p>Ce combat, quoique peu d&eacute;cisif, pr&eacute;servait le grand-duch&eacute;; il r&eacute;duisait
+sur ce point les Russes &agrave; se d&eacute;fendre, et donnait &agrave; l'empereur le temps
+de gagner une bataille.</p>
+
+<p>Pendant ce r&eacute;cit, le g&eacute;nie tenace de Napol&eacute;on fut moins frapp&eacute; de ces
+avantages en eux-m&ecirc;mes, que de l'appui qu'ils pr&ecirc;taient &agrave; l'illusion
+dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attach&eacute; &agrave; sa premi&egrave;re
+pens&eacute;e, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses
+interlocuteurs, et, comme s'il e&ucirc;t continu&eacute; son pr&eacute;c&eacute;dent entretien, il
+s'&eacute;cria: &laquo;Vous le voyez, les mis&eacute;rables! ils se laissent battre, m&ecirc;me
+par des Autrichiens!&raquo; Puis, jetant autour de lui un regard inquiet:
+&laquo;J'esp&egrave;re, ajouta-t-il, que des Fran&ccedil;ais seuls m'&eacute;coutent.&raquo; Alors il
+demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de
+Schwartzenberg; l'aide-de-camp en r&eacute;pondit, et il ne se trompa point,
+quoique l'&eacute;v&eacute;nement ait sembl&eacute; le d&eacute;mentir.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient
+que son d&eacute;sappointement, et qu'une grande h&eacute;sitation le ressaisissait;
+car en lui, le bonheur &eacute;tait moins communicatif, et la d&eacute;cision moins
+verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'&eacute;paisseur
+de ses murs, le comte de Lobau s'&eacute;cria: &laquo;Voil&agrave; une belle t&ecirc;te de
+cantonnemens.&raquo; C'&eacute;tait lui dire de s'y arr&ecirc;ter; mais l'empereur ne
+r&eacute;pondit &agrave; cet avis que par un coup d'&oelig;il s&eacute;v&egrave;re..</p>
+
+<p>Ce regard changea bient&ocirc;t d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que
+sur des d&eacute;combres, &agrave; travers lesquels se tra&icirc;naient nos bless&eacute;s, et sur
+des monceaux de cendres fumans o&ugrave; gisaient des squelettes humains,
+dess&eacute;ch&eacute;s et noircis par le feu; cette grande destruction l'&eacute;tonna! Quel
+fruit de sa victoire! cette ville o&ugrave; ses soldats devaient enfin trouver
+un abri, des vivres, une riche proie; d&eacute;dommagemens promis &agrave; tant de
+maux, n'&eacute;tait plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer.
+Sans doute son influence sur les siens &eacute;tait grande; mais pourrait-elle
+s'&eacute;tendre par-del&agrave; la nature? Quelle allait &ecirc;tre leur pens&eacute;e?</p>
+
+<p>Ici, il faut le dire, la mis&egrave;re de l'arm&eacute;e ne resta pas sans interpr&egrave;te;
+il sut que ses soldats se demandaient entre eux, &laquo;dans quel but on leur
+avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau
+maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'&eacute;taient l&agrave;
+toutes leurs conqu&ecirc;tes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient
+apport&eacute;. S'il fallait tra&icirc;ner tout avec soi, porter la France en Russie,
+pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs des g&eacute;n&eacute;raux eux-m&ecirc;mes commen&ccedil;aient &agrave; se fatiguer; les uns
+s'arr&ecirc;taient malades; d'autres murmuraient. &laquo;Que leur importait qu'il
+les e&ucirc;t enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les e&ucirc;t mari&eacute;s,
+s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur e&ucirc;t donn&eacute;
+des palais, s'il les for&ccedil;ait de coucher sans cesse au loin, sur la terre
+nue, au milieu des frimas: car chaque ann&eacute;e la guerre s'aggravait; de
+nouvelles conqu&ecirc;tes, for&ccedil;ant d'aller chercher au loin de nouveaux
+ennemis. Bient&ocirc;t l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs, parmi nos alli&eacute;s sur-tout, os&egrave;rent penser qu'on perdrait
+moins &agrave; une d&eacute;faite qu'&agrave; une victoire; un revers d&eacute;go&ucirc;terait peut-&ecirc;tre
+l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus &agrave; notre port&eacute;e.</p>
+
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux les plus rapproch&eacute;s de Napol&eacute;on s'&eacute;tonnaient de sa
+confiance. &laquo;N'&eacute;tait-il pas d&eacute;j&agrave; comme sorti de l'Europe; et si l'Europe
+se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour
+sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en &eacute;tant &eacute;tranger, lui
+deviendrait ennemi.&raquo; Ainsi parl&egrave;rent Murat et Berthier. Napol&eacute;on, irrit&eacute;
+de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de
+l'action, cette m&ecirc;me inqui&eacute;tude contre laquelle il se d&eacute;battait,
+s'abandonna contre eux &agrave; son humeur chagrine: il les en accabla, comme
+il arrive souvent dans l'int&eacute;rieur des princes; les hommes dont ils sont
+le plus s&ucirc;rs, &eacute;tant ceux qu'ils m&eacute;nagent le moins, inconv&eacute;nient de la
+faveur qui en compense les avantages.</p>
+
+<p>Quand son humeur se fut &eacute;coul&eacute;e dans un torrent de paroles, il les
+rappela; mais cette fois, ceux-ci m&eacute;contens se tinrent &eacute;loign&eacute;s.
+L'empereur r&eacute;para ses vivacit&eacute;s par des caresses, appelant Berthier &laquo;sa
+femme,&raquo; et ses emportemens, &laquo;des querelles de m&eacute;nage.&raquo;</p>
+
+<p>Murat et Ney le quitt&egrave;rent le c&oelig;ur plein de sinistres pr&egrave;ssentimens sur
+cette guerre, qu'&agrave; la premi&egrave;re vue des Russes ils allaient eux-m&ecirc;mes
+pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action,
+d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'&eacute;tait suivi, tout &eacute;tait
+inattendu; l'occasion les emportait: imp&eacute;tueux, ils changeaient de
+propos, de projets, de dispositions &agrave; chaque pas, comme le terrain
+change d'aspect.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIf" id="CHAPITRE_VIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> fut alors que Rapp et Lauriston se pr&eacute;sent&egrave;rent. Celui-ci venait de
+P&eacute;tersbourg; Napol&eacute;on ne fit aucune question &agrave; cet officier qui arrivait
+de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son
+ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit
+d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes.</p>
+
+<p>Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: &laquo;L'arm&eacute;e
+n'avait fait que cent lieues depuis le Ni&eacute;men, et d&eacute;j&agrave; tout y &eacute;tait
+chang&eacute;. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'int&eacute;rieur de la
+France, arrivaient effray&eacute;s. Ils ne concevaient pas qu'une marche
+victorieuse et sans combats, laiss&acirc;t derri&egrave;re elle plus de d&eacute;bris qu'une
+d&eacute;faite.</p>
+
+<p>Ils avaient rencontr&eacute; tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et
+tout ce qui s'en &eacute;tait d&eacute;tach&eacute;; enfin tout ce qui n'&eacute;tait pas excit&eacute;, ou
+par la pr&eacute;sence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La
+contenance de chaque troupe, suivant la distance o&ugrave; elle se trouvait de
+son sol natal, inspirait l'espoir, l'inqui&eacute;tude, ou la piti&eacute;.</p>
+
+<p>En Allemagne, jusqu'&agrave; l'Oder, o&ugrave; mille objets rappelaient toujours la
+France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout-&agrave;-fait
+s&eacute;par&eacute;s; on les voyait ardens et joyeux; mais apr&egrave;s l'Oder, en Pologne,
+o&ugrave; le sol, ses productions, ses habitans, les v&ecirc;temens, les m&oelig;urs, et
+tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect &eacute;trange; o&ugrave; rien enfin ne
+retra&ccedil;ait plus &agrave; leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils
+commen&ccedil;aient &agrave; s'&eacute;tonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et d&eacute;j&agrave; une
+empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures.</p>
+
+<p>Par quelle singuli&egrave;re distance fallait-il donc qu'ils fussent s&eacute;par&eacute;s de
+la France, puisqu'ils avaient atteint d&eacute;j&agrave; des contr&eacute;es inconnues, o&ugrave;
+tout &eacute;tait pour eux d'une si triste nouveaut&eacute;! combien de pas
+avaient-ils faits, que de pas il leur restait &agrave; faire! l'id&eacute;e m&ecirc;me du
+retour &eacute;tait d&eacute;courageante; et cependant il fallait marcher, toujours
+marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues
+eussent &eacute;t&eacute; en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, d'abord le vin manqua, puis la bi&egrave;re, m&ecirc;me l'eau-de-vie; enfin
+l'on fut r&eacute;duit &agrave; l'eau, qui souvent manqua &agrave; son tour. Il en fut de
+m&ecirc;me pour les alimens, de m&ecirc;me pour les autres n&eacute;cessit&eacute;s de la vie; et
+dans ce d&eacute;nuement graduel, le d&eacute;couragement de l'ame suivait
+l'affaiblissement successif du corps. Troubl&eacute;s par une vague inqui&eacute;tude,
+ils marchaient &agrave; travers la morne uniformit&eacute; de ces vastes et
+silencieuses for&ecirc;ts de noirs sapins. Ils se tra&icirc;naient le long de ces
+grands arbres nus et d&eacute;pouill&eacute;s jusqu'&agrave; leur cime, et s'effrayaient de
+leur faiblesse au milieu de cette immensit&eacute;. Alors ils se formaient des
+id&eacute;es sinistres et bizarres sur la g&eacute;ographie de ces contr&eacute;es inconnues;
+et, saisis d'une secr&egrave;te horreur, ils h&eacute;sitaient &agrave; s'enfoncer plus avant
+dans de si vastes solitudes.</p>
+
+<p>De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs
+continuels, aussi dangereux pr&egrave;s du p&ocirc;le que sous l'&eacute;quateur, et de
+l'infection de l'air par les corps, putr&eacute;fi&eacute;s des hommes et des chevaux
+qui jonchaient les routes, &eacute;taient n&eacute;es deux affreuses &eacute;pid&eacute;mies, la
+dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succomb&egrave;rent les premiers; ils
+sont moins nerveux que les Fran&ccedil;ais, moins sobres; ils &eacute;taient moins
+int&eacute;ress&eacute;s dans une cause qui leur paraissait &eacute;trang&egrave;re. De vingt-deux
+mille 14 Bavarois, qui avaient pass&eacute; l'Oder, onze mille seulement
+&eacute;taient arriv&eacute;s sur la D&uuml;na; et cependant ils n'avaient pas encore
+combattu. Cette marche militaire co&ucirc;tait aux Fran&ccedil;ais un quart, aux
+alli&eacute;s la moiti&eacute; de leur arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Chaque matin, les r&eacute;gimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais
+d&egrave;s les premiers pas, leurs rangs desserr&eacute;s s'allongeaient en files
+l&acirc;ches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se
+laissaient d&eacute;passer; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs
+aigles s'&eacute;loigner de plus en plus; ils s'effor&ccedil;aient encore pour les
+rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient
+d&eacute;courag&eacute;s. Les routes, les lisi&egrave;res des bois en &eacute;taient sem&eacute;es; on en
+vit qui arrachaient des &eacute;pis de seigle pour en d&eacute;vorer les grains; puis
+ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'h&ocirc;pital ou le village
+le moins &eacute;loign&eacute;. Beaucoup p&eacute;rirent.</p>
+
+<p>Mais les malades ne se s&eacute;par&egrave;rent pas seuls de l'arm&eacute;e; un grand nombre
+de soldats, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s et rebut&eacute;s d'une part, de l'autre pouss&eacute;s par un
+esprit d'ind&eacute;pendance et de pillage, renonc&egrave;rent volontairement &agrave; leurs
+drapeaux; et ce ne furent pas les moins d&eacute;termin&eacute;s: bient&ocirc;t leur nombre
+s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se form&egrave;rent en
+bandes et s'&eacute;tablirent dans les ch&acirc;teaux et dans les villages voisins de
+la route militaire. Ils y v&eacute;curent dans l'abondance: il y eut l&agrave; moins
+de Fran&ccedil;ais que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de
+ces petits corps ind&eacute;pendans, compos&eacute;s d'hommes de plusieurs nations,
+&eacute;tait toujours un Fran&ccedil;ais. Rapp avait vu tous ces d&eacute;sordres; il
+arrivait, et sa brusque franchise n'en &eacute;pargna pas les d&eacute;tails &agrave; son
+chef; mais l'empereur se contenta de lui r&eacute;pondre: &laquo;Je frapperai un
+grand coup, et tout le monde se ralliera.&raquo;</p>
+
+<p>Avec S&eacute;bastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles
+m&ecirc;mes de Napol&eacute;on. En effet, &agrave; Wilna, il lui avait d&eacute;clar&eacute; &laquo;qu'il ne
+d&eacute;passerait pas la D&uuml;na, et que vouloir aller plus loin cette ann&eacute;e, ce
+serait courir infailliblement &agrave; sa perte.&raquo;</p>
+
+<p>S&eacute;bastiani insista comme les autres sur l'&eacute;tat de l'arm&eacute;e. &laquo;Il est
+affreux, repartit l'empereur, je le sais; d&egrave;s Wilna, il en tra&icirc;nait la
+moiti&eacute;, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps
+&agrave; perdre; il faut arracher la paix; elle est &agrave; Moskou. D'ailleurs cette
+arm&eacute;e ne peut plus s'arr&ecirc;ter: avec sa composition, et dans sa
+d&eacute;sorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer &agrave; sa
+t&ecirc;te, mais non s'arr&ecirc;ter, ni reculer. C'est une arm&eacute;e d'attaque et non
+de d&eacute;fense, une arm&eacute;e d'op&eacute;ration et non de position.&raquo; Il parlait ainsi
+&agrave; ceux de son int&eacute;rieur; mais avec les g&eacute;n&eacute;raux commandant ses
+divisions, c'&eacute;tait un autre langage. Devant les premiers, il d&eacute;couvrait
+les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait
+soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la n&eacute;cessit&eacute; de
+s'arr&ecirc;ter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans
+ses paroles.</p>
+
+<p>En effet, ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, dans les rues de Smolensk, au milieu de
+Davoust et de ses g&eacute;n&eacute;raux, dont les corps avaient le plus souffert dans
+l'assaut de la veille, il dit &laquo;qu'il leur devait dans la prise de
+Smolensk un succ&egrave;s important; qu'il consid&eacute;rait cette ville comme une
+bonne t&ecirc;te de cantonnement.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arr&ecirc;tons-nous ici!
+derri&egrave;re ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer,
+recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voil&agrave; toute la
+Pologne conquise et d&eacute;fendue: c'est un r&eacute;sultat suffisant; c'est en deux
+mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans
+de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la
+Lithuanie et refaire une arm&eacute;e invincible; alors, si la paix n'est pas
+venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conqu&eacute;rir
+&agrave; Moskou.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il confia au mar&eacute;chal, que s'il lui ordonnait de d&eacute;passer encore
+Smolensk, c'&eacute;tait seulement pour en &eacute;loigner les Russes de quelques
+journ&eacute;es; mais qu'il lui d&eacute;fendait formellement d'engager une affaire
+s&eacute;rieuse. Il est vrai qu'en m&ecirc;me temps c'est &agrave; Murat et &agrave; Ney, aux deux
+plus t&eacute;m&eacute;raires, qu'il a confi&eacute; l'avant-garde, et qu'&agrave; l'insu de
+Davoust, il vient de mettre ce mar&eacute;chal prudent et m&eacute;thodique, sous les
+ordres de l'imp&eacute;tueux roi de Naples. Ainsi, son esprit para&icirc;t flotter
+entre deux grandes d&eacute;cisions, et les contradictions de ses paroles
+passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit int&eacute;rieur, on
+remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle
+disposait tout pour faire na&icirc;tre des circonstances qui devaient
+n&eacute;cessairement l'entra&icirc;ner.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIf" id="CHAPITRE_VIIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, les Russes d&eacute;fendaient encore le faubourg de la rive droite
+du Dnieper. De notre c&ocirc;t&eacute;, on employa la journ&eacute;e du 18 et la nuit du 19
+&agrave; reconstruire les ponts. Le 19 ao&ucirc;t, avant le jour, Ney passa le fleuve
+&agrave; la lueur du faubourg qui br&ucirc;lait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que
+les flammes, et il commen&ccedil;a &agrave; gravir la pente longue et roide sur
+laquelle il est b&acirc;ti. Ses troupes cheminaient lentement, avec
+pr&eacute;caution, et par mille d&eacute;tours, pour &eacute;viter l'incendie. Les Russes
+l'avaient habilement dirig&eacute;; il se pr&eacute;sentait de toutes parts, et
+obstruait les principaux passages.</p>
+
+<p>Ney et ses premiers soldats s'avanc&egrave;rent en silence dans ce labyrinthe
+de feux, l'&oelig;il inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de
+cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'&eacute;lancer
+tout-&agrave;-coup sur eux, pour les renverser et les pr&eacute;cipiter dans les
+flammes et dans le fleuve. Mais ils respir&egrave;rent, soulag&eacute;s du poids d'une
+grande crainte; en n'apercevant sur la cr&ecirc;te du ravin, &agrave; l'embranchement
+des chemins de P&eacute;tersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui
+s'&eacute;coul&egrave;rent aussit&ocirc;t par ces deux routes. Comme on n'avait ni
+prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'&agrave; Vitepsk,
+interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laiss&eacute; autant de traces
+sur une direction que sur l'autre, en sorte que le mar&eacute;chal, incertain,
+s'arr&ecirc;ta entre les deux jusqu'&agrave; midi.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, le passage du Borysth&egrave;ne s'effectua sur plusieurs
+points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'&agrave;
+la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontr&eacute;e sur celle
+de Moskou: Ney l'eut bient&ocirc;t rejointe; mais comme cette route c&ocirc;toyait
+le Dnieper, il avait &agrave; traverser ses affluens. Chacun d'eux s'&eacute;tant
+creus&eacute; son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la c&ocirc;te oppos&eacute;e &eacute;tait
+une position, o&ugrave; l'ennemi s'&eacute;tablissait et qu'il fallait emporter: le
+premier, celui de la Stubna, l'arr&ecirc;ta peu; mais le c&ocirc;teau de Valoutina,
+dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.</p>
+
+<p>On a attribu&eacute; la cause de cette r&eacute;sistance &agrave; une ancienne tradition de
+gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain
+consacr&eacute; par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du
+soldat russe, est d&eacute;j&agrave; loin du patriotisme plus &eacute;clair&eacute; de ses g&eacute;n&eacute;raux.
+Ce fut la n&eacute;cessit&eacute; qui les contraignit &agrave; ce combat; on a vu que la
+route de Moskou, en sortant de Smolensk, c&ocirc;toyait le Dnieper, et que
+l'artillerie fran&ccedil;aise, plac&eacute;e sur l'autre rive, la traversait de ses
+feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y
+risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement
+aurait d&eacute;nonc&eacute; la retraite.</p>
+
+<p>La route de P&eacute;tersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux
+chemins mar&eacute;cageux s'en d&eacute;tachaient &agrave; droite, l'un &agrave; deux lieues de
+Smolensk, l'autre, &agrave; quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient
+la grande route de Moskou, apr&egrave;s un long circuit, l'un &agrave; Bredichino, &agrave;
+deux lieues au-del&agrave; de Valoutina, l'autre plus loin, &agrave; Slobpnewa.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces d&eacute;fil&eacute;s que Barclay ne craignit pas de s'engager avec
+tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait &agrave;
+parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de
+Smolensk &agrave; Moskou, que Ney attaqua bient&ocirc;t, &eacute;tait la corde. &Agrave; chaque
+instant, et comme il arrive toujours, une voiture renvers&eacute;e, une roue
+engrav&eacute;e, un seul cheval embourb&eacute;, un trait rompu, arr&ecirc;tait tout.
+Cependant, le bruit du canon fran&ccedil;ais s'avan&ccedil;ait; d&eacute;j&agrave; il semblait
+devancer la colonne russe, et &ecirc;tre pr&egrave;s d'atteindre et de fermer le
+d&eacute;bouch&eacute; qu'elle s'effor&ccedil;ait de gagner.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s une p&eacute;nible marche, la t&ecirc;te du convoi ennemi revit la
+grande route, &agrave; l'instant o&ugrave; les Fran&ccedil;ais n'avaient plus pour atteindre
+ce d&eacute;bouch&eacute;, qu'&agrave; forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la
+Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais
+Korf, repouss&eacute; sur Valoutina, avait appel&eacute; &agrave; son secours la colonne qui
+le pr&eacute;c&eacute;dait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal command&eacute;e,
+h&eacute;sita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position,
+d&eacute;cida son chef &agrave; revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>Les Russes se d&eacute;fendirent pour tout d&eacute;fendre, canons, bless&eacute;s, bagages;
+les Fran&ccedil;ais attaqu&egrave;rent pour tout prendre. Napol&eacute;on s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave;
+une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'&agrave; une affaire d'avant-garde, il
+envoya Gudin au secours du mar&eacute;chal, rallia les autres divisions, et
+rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille
+hommes s'y engag&egrave;rent successivement de part et d'autre; on s'aborda,
+soldats, officiers, g&eacute;n&eacute;raux; la m&ecirc;l&eacute;e fut longue, l'acharnement
+terrible: la nuit m&ecirc;me n'arr&ecirc;ta point. Ma&icirc;tre enfin du plateau, et
+&eacute;puis&eacute; de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environn&eacute; que de
+morts, de mourans, et de t&eacute;n&egrave;bres, se fatigua; il fit cesser le feu,
+garder le silence et pr&eacute;senter les ba&iuml;onnettes. Les Russes n'entendant
+plus rien, se turent aussi, et profit&egrave;rent de l'obscurit&eacute; pour faire
+leur retraite.</p>
+
+<p>Il y eut presque autant de gloire dans leur d&eacute;faite que dans notre
+victoire; les deux chefs r&eacute;ussirent, l'un &agrave; vaincre, l'autre, &agrave; n'&ecirc;tre
+vaincu qu'apr&egrave;s avoir sauv&eacute; l'artillerie, les bagages et les bless&eacute;s
+russes. Un des g&eacute;n&eacute;raux ennemis, rest&eacute; seul debout sur ce champ de
+carnage, tenta de s'&eacute;chapper du milieu de nos soldats, en r&eacute;p&eacute;tant les
+commandemens fran&ccedil;ais; la lueur des coups de feu le fit reconna&icirc;tre; il
+fut saisi. D'autres g&eacute;n&eacute;raux russes avaient p&eacute;ri; mais la grande-arm&eacute;e
+fit une plus grande perte.</p>
+
+<p>Au passage du pont mal r&eacute;tabli de la Kolowdnia, le g&eacute;n&eacute;ral Gudin, dont
+la valeur r&eacute;gl&eacute;e n'aimait &agrave; affronter que les dangers utiles, et qui
+d'ailleurs &eacute;tait peu confiant &agrave; cheval, en &eacute;tait descendu pour franchir
+le ruisseau, et dans le m&ecirc;me moment un boulet, en rasant la terre, lui
+avait bris&eacute; les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint
+chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun
+s'arr&ecirc;ta constern&eacute;: la victoire de Valoutina ne parut plus un succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Gudin, transport&eacute; &agrave; Smolensk, y re&ccedil;ut les soins de l'empereur; ils
+furent inutiles, il p&eacute;rit. Ses restes furent enterr&eacute;s dans la citadelle
+de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon
+citoyen, bon &eacute;poux, bon p&egrave;re, g&eacute;n&eacute;ral intr&eacute;pide, juste et doux, et &agrave; la
+fois probe et habile: rare assemblage, dans un si&egrave;cle o&ugrave; trop souvent,
+les hommes de bonnes m&oelig;urs sont inhabiles, et les habiles sans m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Les Russes, &eacute;tonn&eacute;s de n'avoir &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;s que de front, crurent que
+toutes les combinaisons militaires de Murat se r&eacute;duisaient &agrave; suivre leur
+grande route. Ils l'appel&egrave;rent, par d&eacute;rision, le g&eacute;n&eacute;ral des grands
+chemins; le jugeant ainsi d'apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement, qui trompe plus souvent
+qu'il n'&eacute;claire.</p>
+
+<p>En effet, pendant que Ney attaquait, Murat &eacute;clairait ses flancs avec sa
+cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois &agrave; gauche, et des marais &agrave;
+droite, arr&ecirc;taient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux
+attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, command&eacute;s
+par Junot.</p>
+
+<p>Depuis la Stubna, la grande route, afin d'&eacute;viter les marais form&eacute;s par
+les divers affluens du Dnieper, se d&eacute;tournait &agrave; gauche, cherchait les
+hauteurs, et s'&eacute;loignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher
+ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqu&eacute; qu'un chemin
+de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait
+directement &agrave; travers ces fonds mar&eacute;cageux, entre le Dnieper et le grand
+chemin, qu'il rejoignait en arri&egrave;re du plateau de Valoutina.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce chemin de traverse que Junot parcourait, apr&egrave;s avoir pass&eacute; le
+fleuve &agrave; Prudiszi. Il le conduisit bient&ocirc;t en arri&egrave;re de la gauche des
+Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur
+arri&egrave;re-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire
+d&eacute;cisive. Ceux qui r&eacute;sistaient de front au mar&eacute;chal Ney, &eacute;tonn&eacute;s
+d'entendre combattre derri&egrave;re eux, seraient devenus incertains, et le
+d&eacute;sordre, jet&eacute; au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de
+chevaux et de voitures, engag&eacute;s sur cette seule route, e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+irr&eacute;parable; mais Junot, brave comme individu, h&eacute;sitait comme chef. Sa
+responsabilit&eacute; le troubla.</p>
+
+<p>Cependant Murat, le jugeant en pr&eacute;sence, s'&eacute;tonnait de ne pas entendre
+son attaque. La fermet&eacute; des Russes devant Ney lui fit soup&ccedil;onner la
+v&eacute;rit&eacute;; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et
+les marais, il court &agrave; Junot, il lui reproche son inaction; Junot
+s'excuse: &laquo;il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise
+est molle, ses efforts sont simul&eacute;s, elle ne se d&eacute;cidera pas &agrave; mordre
+sur les bataillons ennemis.&raquo;</p>
+
+<p>Murat r&eacute;pond &agrave; ces paroles par des actions. Il se pr&eacute;cipite &agrave; la t&ecirc;te de
+cette cavalerie; avec un autre g&eacute;n&eacute;ral, ce sont d'autres soldats: il les
+entra&icirc;ne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient
+&agrave; Junot et lui dit: &laquo;Ach&egrave;ve &agrave; pr&eacute;sent, ta gloire est l&agrave; et ton b&acirc;ton de
+mar&eacute;chal!&raquo; Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot
+troubl&eacute; resta immobile. Trop long-temps pr&egrave;s de Napol&eacute;on, dont le g&eacute;nie
+actif ordonnait tout, l'ensemble et le d&eacute;tail, il n'avait appris qu'&agrave;
+ob&eacute;ir; l'exp&eacute;rience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et
+des blessures l'avaient vieilli avant le temps.</p>
+
+<p>Quant au choix de ce g&eacute;n&eacute;ral pour un mouvement si important, il n'&eacute;tonna
+point: on savait que l'empereur lui &eacute;tait attach&eacute; par habitude, c'&eacute;tait
+son plus ancien aide-de-camp; et par une secr&egrave;te faiblesse, car la
+pr&eacute;sence de cet officier se liant &agrave; tous les souvenirs de son bonheur et
+de ses victoires, il lui r&eacute;pugnait de s'en s&eacute;parer. On peut croire
+encore que son amour-propre se plaisait &agrave; voir des hommes, ses &eacute;l&egrave;ves,
+commander ses arm&eacute;es. Il &eacute;tait d'ailleurs naturel qu'il compt&acirc;t plus sur
+leur d&eacute;vouement, que sur celui de tous les autres.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, quand le lendemain les lieux lui parl&egrave;rent eux-m&ecirc;mes, et qu'&agrave;
+la vue du pont sur lequel Gudin avait &eacute;t&eacute; abattu, il eut observ&eacute; que ce
+n'&eacute;tait point l&agrave; qu'il e&ucirc;t fallu d&eacute;boucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un
+&oelig;il enflamm&eacute; la position qu'avait occup&eacute;e Junot, il se fut &eacute;cri&eacute;;
+&laquo;C'&eacute;tait l&agrave; sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la
+bataille &eacute;tait l&agrave;! que faisait donc Junot!&raquo; alors son irritation devint
+si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp
+et s'&eacute;crie: &laquo;qu'il &ocirc;te au duc d'Abrant&egrave;s son commandement! qu'il le
+renvoie de l'arm&eacute;e! qu'il a perdu sans retour le b&acirc;ton de mar&eacute;chal! que
+cette faute va peut-&ecirc;tre leur fermer le chemin de Moskou! que c'est &agrave;
+lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue,
+et qu'il saura les faire battre.&raquo; Mais Rapp refusa la place de son
+ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la col&egrave;re
+s'&eacute;teignait toujours facilement, d&egrave;s qu'il l'avait exhal&eacute;e en paroles.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli
+&ecirc;tre vaincu; &agrave; sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand,
+l'un des g&eacute;n&eacute;raux de Davoust, avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute; au travers des
+for&ecirc;ts; il marchait sur des hauteurs bois&eacute;es, et se trouvait, d&egrave;s le
+commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et
+il d&eacute;bouchait en arri&egrave;re de leur droite. Son apparition soudaine e&ucirc;t
+infailliblement d&eacute;cid&eacute; la victoire, elle l'e&ucirc;t rendue compl&egrave;te; mais
+Napol&eacute;on, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point o&ugrave;
+Davoust et lui s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans l'arm&eacute;e, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir
+pour un m&ecirc;me but trois chefs ind&eacute;pendans l'un de l'autre, ne s'&eacute;tait pas
+trouv&eacute; l&agrave;, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui
+impossible. Mais il &eacute;tait rentr&eacute; dans Smolensk, soit fatigu&eacute;, soit
+sur-tout qu'il ne se f&ucirc;t pas attendu &agrave; un combat si s&eacute;rieux; soit enfin
+que par la n&eacute;cessit&eacute; de s'occuper de tout &agrave; la fois, il ne p&ucirc;t &ecirc;tre &agrave;
+temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et
+de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;,
+s'amoncelait. Il fallait d&eacute;blayer ses porte-feuilles, et donner un cours
+aux affaires civiles et politiques, qui commen&ccedil;aient &agrave; s'encombrer; il
+&eacute;tait d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.</p>
+
+<p>Aussi, quand Borelli, g&eacute;n&eacute;ral de Murat, vint crier au secours, le fit-il
+attendre; et telle &eacute;tait sa pr&eacute;occupation, qu'il fallut qu'un ministre
+insist&acirc;t pour le faire entrer. Le rapport de cet officier &eacute;mut Napol&eacute;on:
+&laquo;Que dites-vous! s'&eacute;cria-t-il; quoi, vous n'&ecirc;tes point assez! L'ennemi
+montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!&raquo;
+Aussit&ocirc;t il donna ordre &agrave; Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il
+reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des
+combats, car la nuit &eacute;tait venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille
+l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIIf" id="CHAPITRE_VIIIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Les</span> soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son g&eacute;n&eacute;ral, y
+&eacute;taient rang&eacute;s sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des
+Russes, au milieu d'arbres &agrave; demi bris&eacute;s, sur une terre battue par les
+pieds des combattans, sillon&eacute;e de boulets, jonch&eacute;e de d&eacute;bris d'armes, de
+v&ecirc;temens d&eacute;chir&eacute;s, d'ustensiles militaires, de chariots renvers&eacute;s et de
+membres &eacute;pars; car ce sont-l&agrave; les troph&eacute;e de la guerre! voil&agrave; la beaut&eacute;
+d'un champ de victoire!</p>
+
+<p>Les bataillons de Gudin ne paraissent plus &ecirc;tre que des pelotons; ils se
+montraient d'autant plus fiers qu'ils &eacute;taient plus r&eacute;duits: pr&egrave;s d'eux,
+on respirait encore l'odeur des cartouches br&ucirc;l&eacute;es et celle de la
+poudre, dont cette terre, dont leurs v&ecirc;temens &eacute;taient impr&eacute;gn&eacute;s et leurs
+visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur
+front sans avoir &agrave; &eacute;viter, &agrave; franchir ou &agrave; fouler des ba&iuml;onnettes
+tordues par la violence du choc et des cadavres.</p>
+
+<p>Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance
+transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, o&ugrave; pendant quelques
+heures r&eacute;gn&egrave;rent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.</p>
+
+<p>Il sentait qu'il &eacute;tait temps de soutenir ses soldats de ses paroles et
+de ses r&eacute;compenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux;
+quant &agrave; son langage, &laquo;ce combat &eacute;tait le plus beau fait d'armes de notre
+histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui
+l'on pouvait conqu&eacute;rir le monde; ceux tu&eacute;s, des guerriers morts d'une
+mort immortelle.&raquo; Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au
+milieu de cette destruction que l'on songe &agrave; l'immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Il fut magnifique dans ses r&eacute;compenses: les 12<sup class="sm">e</sup>, 21<sup class="sm">e</sup> de ligne et
+le 17<sup class="sm">e</sup> l&eacute;ger re&ccedil;urent quatre-vingt-sept d&eacute;corations et des grades;
+c'&eacute;taient les r&eacute;gimens de Gudin. Jusque-l&agrave;, le 127<sup class="sm">e</sup> avait march&eacute; sans
+aigle car alors il fallait conqu&eacute;rir son drapeau sur un champ de
+bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.</p>
+
+<p>L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de
+Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-m&ecirc;mes, et par leur forme. Il
+ajouta au don par la mani&egrave;re de donner. On le vit s'entourer
+successivement de chaque r&eacute;giment comme d'une famille. L&agrave;, il
+interpelait &agrave; haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats,
+demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et
+les r&eacute;compensant aussit&ocirc;t. Les officiers d&eacute;signaient, les soldats
+confirm&egrave;rent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-m&ecirc;me, les
+choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirm&eacute;s
+avec acclamation par les troupes.</p>
+
+<p>Ces mani&egrave;res paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de
+guerre du ma&icirc;tre de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages
+toujours regrett&eacute;s de la r&eacute;publique, les transport&egrave;rent. C'&eacute;tait un
+monarque, mais c'&eacute;tait celui de la r&eacute;volution, et ils aimaient un
+souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien
+ne reprochait.</p>
+
+<p>Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter;
+le don de cette aigle, si bien m&eacute;rit&eacute;e, la pompe de ces promotions, les
+cris de joie, la gloire de ces guerriers, r&eacute;compens&eacute;e sur le lieu m&ecirc;me
+o&ugrave; elle venait d'&ecirc;tre acquise; leur valeur proclam&eacute;e par une voix dont
+chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand
+conqu&eacute;rant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers
+entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs
+familles, &agrave; la fois rassur&eacute;es et enorgueillies; que de biens &agrave; la fois!
+ils en furent enivr&eacute;s; lui-m&ecirc;me parut d'abord se laisser &eacute;chauffer &agrave;
+leurs transports.</p>
+
+<p>Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de
+Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au
+conseil qu'intr&eacute;pide au combat, l'eurent calm&eacute;; quand toute la chaleur
+lourde de ce jour eut pes&eacute; sur lui et que les rapports apprirent qu'on
+faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se d&eacute;senchanta. Dans son
+retour &agrave; Smolensk le cahotage de sa voiture sur les d&eacute;bris du combat,
+les embarras caus&eacute;s sur la route par la longue file de bless&eacute;s qui se
+tra&icirc;naient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de
+membres amput&eacute;s, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est
+horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le d&eacute;sarmer.
+Smolensk n'&eacute;tait plus qu'un vaste h&ocirc;pital, et le grand g&eacute;missement qui
+en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'&eacute;lever des
+champs de Valoutina.</p>
+
+<p>Les rapports des chirurgiens &eacute;taient hideux: en ce pays, on suppl&eacute;e au
+vin et &agrave; l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain.
+On y m&ecirc;le des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, &eacute;puis&eacute;s de faim
+et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa
+chaleur perfide leur a fait jeter &agrave; la fois tout le feu qui leur
+restait, apr&egrave;s quoi ils sont tomb&eacute;s &eacute;puis&eacute;s, et la maladie s'est empar&eacute;e
+d'eux.</p>
+
+<p>On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frapp&eacute;s de
+vertiges, de stup&eacute;faction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans
+les foss&eacute;s et sur les chemins. L&agrave;, leurs yeux ternes, &agrave; demi ouverts et
+larmoyans, semblent voir avec insensibilit&eacute; la mort s'emparer
+successivement de tout leur &ecirc;tre; ils expirent mornes et sans g&eacute;mir.</p>
+
+<p>&Agrave; Wilna, on n'a pu cr&eacute;er d'h&ocirc;pitaux que pour six mille malades; des
+couvens, des &eacute;glises, des synagogues et des granges servent &agrave; recueillir
+cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains,
+toujours trop rares et encombr&eacute;s, les malades sont souvent sans vivres,
+sans lits, sans couvertures, sans paille m&ecirc;me et sans m&eacute;dicamens. Les
+chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux
+h&ocirc;pitaux, contribue &agrave; faire des malades, et rien &agrave; les gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>&Agrave; Vitepsk, quatre cents bless&eacute;s russes sont rest&eacute;s sur le champ de
+bataille; trois cents autres ont &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;s dans la ville par leur
+arm&eacute;e, et comme elle en a emmen&eacute; les habitans, ces malheureux sont
+rest&eacute;s trois jours, ignor&eacute;s, sans secours, entass&eacute;s p&ecirc;le-m&ecirc;le, mourans
+et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin &eacute;t&eacute;
+recueillis et m&ecirc;l&eacute;s &agrave; nos bless&eacute;s, qui &eacute;taient au nombre de sept cents
+comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employ&eacute; jusqu'&agrave; leurs
+chemises, et celles de ces mis&eacute;rables, pour les panser, car d&eacute;j&agrave; le
+linge manque.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin les blessures de ces infortun&eacute;s s'am&eacute;liorent, et qu'il ne
+faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur gu&eacute;rison, ils
+p&eacute;rissent faute de subsistance: Fran&ccedil;ais ou Russes, peu &eacute;chappent. Ceux
+que la perte d'un membre ou leur faiblesse emp&ecirc;che d'aller chercher
+quelques vivres, succombent les premiers; ces d&eacute;sastres se r&eacute;p&egrave;tent
+par-tout o&ugrave; l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa pr&eacute;sence attirant,
+et son d&eacute;part entra&icirc;nant tout apr&egrave;s lui, enfin ses ordres n'&eacute;tant
+scrupuleusement accomplis qu'&agrave; sa port&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; Smolensk, les h&ocirc;pitaux ne manquent point; quinze grands b&acirc;timens de
+briques ont &eacute;t&eacute; sauv&eacute;s du feu, on a m&ecirc;me trouv&eacute; de l'eau-de-vie, des
+vins, quelques m&eacute;dicamens, et nos ambulances de r&eacute;serve nous ont enfin
+rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et
+jour; on n'en est qu'&agrave; la seconde nuit, et d&eacute;j&agrave;, tout manque pour panser
+les bless&eacute;s; il n'y a plus de linge, on est forc&eacute; d'y suppl&eacute;er, par le
+papier trouv&eacute; dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent
+d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'&eacute;toupe et du
+coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.</p>
+
+<p>Nos chirurgiens accabl&eacute;s s'&eacute;tonnent; depuis trois jours, un h&ocirc;pital de
+cent bless&eacute;s est oubli&eacute;; un hasard vient de le faire d&eacute;couvrir: Rapp a
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ce lieu de d&eacute;sespoir! j'en &eacute;pargnerai l'horreur &agrave; ceux qui
+me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame
+reste fl&eacute;trie! Rapp ne les &eacute;pargna pas &agrave; Napol&eacute;on, qui fit distribuer
+son propre vin et plusieurs pi&egrave;ces d'or &agrave; ceux de ces infortun&eacute;s qu'une
+vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture r&eacute;voltante avait
+soutenus.</p>
+
+<p>Mais &agrave; la violente &eacute;motion que ces rapports laiss&egrave;rent dans l'ame de
+l'empereur, se joignait une effrayante consid&eacute;ration. L'incendie de
+Smolensk n'&eacute;tait plus &agrave; ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal
+et impr&eacute;vu, ni m&ecirc;me le r&eacute;sultat d'un acte de d&eacute;sespoir: c'&eacute;tait le
+r&eacute;sultat d'une froide d&eacute;termination. Les Russes avaient mis &agrave; d&eacute;truire
+le soin, l'ordre, l'&agrave;-propos qu'on apporte &agrave; conserver.</p>
+
+<p>Dans ce m&ecirc;me jour, les r&eacute;ponses courageuses d'un pope, le seul qu'on
+trouva dans Smolensk, l'&eacute;clair&egrave;rent encore davantage sur l'aveugle
+fureur qu'on avait inspir&eacute;e &agrave; tout le peuple russe. Son interpr&egrave;te,
+qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le pr&ecirc;tre
+v&eacute;n&eacute;rable lui reprocha d'abord avec fermet&eacute; ses pr&eacute;tendus sacril&egrave;ges; il
+ignorait que c'&eacute;tait le g&eacute;n&eacute;ral russe lui-m&ecirc;me qui avait fait incendier
+les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces
+horreurs, afin que les marchands et les paysans ne s&eacute;parassent pas leur
+cause de celle de la noblesse.</p>
+
+<p>L'empereur l'&eacute;couta attentivement: &laquo;Mais votre &eacute;glise, lui dit-il
+enfin, a-t-elle &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;e?&mdash;Non, sire, r&eacute;pliqua le pope; Dieu sera plus
+puissant que vous! il la prot&eacute;gera, car je l'ai ouverte &agrave; tous les
+malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!&raquo; Napol&eacute;on &eacute;mu
+lui r&eacute;pondit: &laquo;Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes
+innocentes de la guerre; il vous r&eacute;compensera de votre courage. Allez,
+bon pr&ecirc;tre, retournez &agrave; votre poste. Si tous vos popes eussent imit&eacute;
+votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi l&acirc;chement la mission de paix
+qu'ils ont re&ccedil;ue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonn&eacute; les temples que
+leur seule pr&eacute;sence rend sacr&eacute;s, mes soldats auraient respect&eacute; vos
+saints asiles: car nous sommes tous chr&eacute;tiens, et votre Bog est notre
+Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Napol&eacute;on renvoya le pr&ecirc;tre &agrave; son temple, avec une escorte et
+des secours. Un cri d&eacute;chirant s'&eacute;leva &agrave; la vue des soldats qui
+p&eacute;n&eacute;traient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effar&eacute;s
+se press&egrave;rent autour de l'autel; mais le pope &eacute;levant la voix leur cria:
+&laquo;Rassurez-vous: j'ai vu Napol&eacute;on, je lui ai parl&eacute;. Oh! comme on nous
+avait tromp&eacute;s, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on
+vous l'a repr&eacute;sent&eacute;. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et
+adorent le m&ecirc;me Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point
+religieuse; c'est un d&eacute;m&ecirc;l&eacute; politique avec notre empereur. Ses soldats
+ne combattent que nos soldats! Ils n'&eacute;gorgent point, comme on nous
+l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous
+donc, et remercions Dieu d'&ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;s du p&eacute;nible devoir de les ha&iuml;r
+comme des pa&iuml;ens, des impies et des incendiaires.&raquo; Alors le pope entonna
+un cantique d'actions de graces, que tous r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent en pleurant.</p>
+
+<p>Mais ces paroles m&ecirc;mes montraient &agrave; quel point cette nation avait &eacute;t&eacute;
+abus&eacute;e. Le reste des habitans avait fui. D&eacute;sormais ce n'&eacute;tait donc plus
+leur arm&eacute;e seulement, c'&eacute;tait la population, c'&eacute;tait la Russie tout
+enti&egrave;re qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur
+sentait s'&eacute;chapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de
+conqu&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXf" id="CHAPITRE_IXf"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">En</span> effet, d&egrave;s Vitepsk, Napol&eacute;on avait charg&eacute; deux des siens de sonder
+l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner &agrave; la libert&eacute;, et de
+les compromettre dans notre cause, par un soul&egrave;vement plus ou moins
+g&eacute;n&eacute;ral. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isol&eacute;s,
+abrutis, et que peut-&ecirc;tre les Russes avaient laiss&eacute;s comme espions au
+milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'&agrave; mettre son projet &agrave;
+d&eacute;couvert, et les Russes en garde contre lui.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce moyen r&eacute;pugnait &agrave; Napol&eacute;on, que sa nature portait bien
+plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit
+n&eacute;gligemment. Plus tard, dans Moskou, il re&ccedil;ut plusieurs adresses de
+diff&eacute;rens chefs de famille. On s'y plaignait d'&ecirc;tre trait&eacute; par les
+seigneurs comme des troupeaux de b&ecirc;tes que l'on vend et que l'on &eacute;change
+&agrave; volont&eacute;. On y demandait que Napol&eacute;on proclam&acirc;t l'abolition de
+l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections
+partielles qu'ils promettaient de rendre bient&ocirc;t g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p>Ces offres furent repouss&eacute;es. On aurait vu, chez un peuple barbare, une
+libert&eacute; barbare, une licence effr&eacute;n&eacute;e, effroyable! quelques r&eacute;voltes
+partielles en avaient jadis donn&eacute; la mesure. Les nobles russes, comme
+les colons de Saint-Domingue, eussent &eacute;t&eacute; perdus. Cette crainte pr&eacute;valut
+dans l'esprit de Napol&eacute;on, ses paroles l'exprim&egrave;rent; elle le d&eacute;termina
+&agrave; ne plus chercher &agrave; exciter un mouvement qu'il n'aurait pu r&eacute;gler.</p>
+
+<p>Au reste, ces ma&icirc;tres s'&eacute;taient d&eacute;fi&eacute;s de leurs esclaves. Au milieu de
+tant de p&eacute;rils, ils distingu&egrave;rent celui-ci comme le plus pressant. Ils
+agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous
+les genres de servitude. Leurs pr&ecirc;tres, qu'ils sont accoutum&eacute;s &agrave; croire,
+les abus&egrave;rent par des discours trompeurs; on persuada &agrave; ces paysans que
+nous &eacute;tions des l&eacute;gions de d&eacute;mons, command&eacute;s par l'antechrist, des
+esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement
+souillait. Nos prisonniers s'aper&ccedil;urent que les ustensiles dont ils
+s'&eacute;taient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils
+les r&eacute;servaient pour les animaux les plus immondes.</p>
+
+<p>Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossi&egrave;res
+allaient s'&eacute;vanouir. Mais voil&agrave; que ces nobles reculent avec leurs serfs
+dans l'int&eacute;rieur du pays, comme &agrave; l'approche d'une grande contagion.
+Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir,
+est sacrifi&eacute;. Ils mettent la faim, le feu, le d&eacute;sert, entre eux et nous;
+car c'&eacute;tait autant contre leurs serfs que contre Napol&eacute;on, que cette
+grande r&eacute;solution s'ex&eacute;cutait. Ce n'&eacute;tait donc plus une guerre de rois
+qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de
+parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres
+&agrave; la fois.</p>
+
+<p>L'empereur envisage alors toute l'&eacute;normit&eacute; de son entreprise; plus il
+avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontr&eacute; que
+des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs d&eacute;faites n'ont &eacute;t&eacute; que
+des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est
+une autre Espagne, mais lointaine, st&eacute;rile, infinie, qu'il retrouve
+encore &agrave; l'autre bout de l'Europe. Il s'&eacute;tonne, h&eacute;site, et s'arr&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; Vitepsk, quelque d&eacute;cision qu'il e&ucirc;t prise, il lui fallait Smolensk, et
+il semble qu'il ait remis &agrave; Smolensk &agrave; se d&eacute;terminer. C'est pourquoi une
+m&ecirc;me perplexit&eacute; le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces
+flammes, cette &eacute;pid&eacute;mie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggrav&eacute;;
+une fi&egrave;vre d'h&eacute;sitation s'empare de lui; ses regards se portent sur
+Kief, P&eacute;tersbourg et Moskou.</p>
+
+<p>&Agrave; Kief; il envelopperait Tchitchakof et son arm&eacute;e; il d&eacute;barrasserait le
+flanc droit et les derri&egrave;res de la grande-arm&eacute;e; il couvrirait les
+provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux;
+tandis que des cantonnemens fortifi&eacute;s &agrave; Mohilef, Smolensk, Vitepsk,
+Polotsk, D&uuml;nabourg et Riga d&eacute;fendraient le reste. Derri&egrave;re cette ligne,
+et pendant l'hiver, il soul&egrave;verait et organiserait toute l'ancienne
+Pologne, pour la pr&eacute;cipiter au printemps sur la Russie; opposer une
+nation &agrave; une nation, et rendre la guerre &eacute;gale.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; Smolensk, il se trouve au n&oelig;ud des routes de P&eacute;tersbourg
+et de Moskou, &agrave; vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et &agrave;
+quinze de l'autre. Dans P&eacute;tersbourg, c'est le point central du
+gouvernement, le n&oelig;ud o&ugrave; tous les fils de l'administration se
+rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de
+mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et
+l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient
+d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant
+d'accord avec Saint-Cyr sur P&eacute;tersbourg, il enveloppera Witgenstein, et
+fera tomber Riga devant Macdonald.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il
+attaquera dans ses propri&eacute;t&eacute;s, dans son antique honneur: le chemin de
+cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de
+ressources; la grande-arm&eacute;e russe, qu'il ne peut n&eacute;gliger, qu'il faut
+d&eacute;truire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir
+d'&eacute;branler la nation, en la frappant au c&oelig;ur dans cette guerre
+nationale.</p>
+
+<p>De ces trois projets, le dernier lui para&icirc;t seul possible, malgr&eacute; la
+saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII &eacute;tait sous ses
+yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la
+jugeant romanesque et infid&egrave;le, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il
+lisait et qui ne l'arr&ecirc;ta point. Dans le rapprochement de ces deux
+exp&eacute;ditions, il trouvait mille diff&eacute;rences auxquelles il se rattachait;
+car qui peut &ecirc;tre juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple
+du pass&eacute;, dans un monde o&ugrave; il ne se trouve jamais deux hommes, deux
+choses, ni deux positions absolument semblables?</p>
+
+<p>Toutefois, &agrave; cette &eacute;poque, on entendit souvent le nom de Charles XII
+sortir de sa bouche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Xf" id="CHAPITRE_Xf"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Mais</span> les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur
+comme &agrave; Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les
+combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina &eacute;taient des batailles
+rang&eacute;es, o&ugrave; Davoust, Schwartzenberg et Ney &eacute;taient vainqueurs: &agrave; sa
+droite, sa ligne d'op&eacute;ration paraissait couverte: devant lui, l'arm&eacute;e
+ennemie fuyait; &agrave; sa gauche, &agrave; Slowna, le 17 ao&ucirc;t, le duc de Reggio
+rejet&eacute; sur Polotsk, y venait d'&ecirc;tre attaqu&eacute;. L'attaque de Witgenstein
+avait &eacute;t&eacute; vive et acharn&eacute;e; elle avait &eacute;chou&eacute;, mais il conservait sa
+position offensive, et le mar&eacute;chal Oudinot avait &eacute;t&eacute; bless&eacute;. Saint-Cyr
+l'a remplac&eacute;, dans le commandement de cette arm&eacute;e, compos&eacute;e d'environ
+trente mille Fran&ccedil;ais, Suisses et Bavarois. D&egrave;s le lendemain, ce
+g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exer&ccedil;ait
+seul, et en chef, en a profit&eacute; pour donner sa mesure aux siens et &agrave;
+l'ennemi; mais froidement, suivant son caract&egrave;re, et en combinant tout.</p>
+
+<p>Depuis le point du jour jusqu'&agrave; cinq heures du soir, il trompa l'ennemi
+par la proposition d'un accord pour retirer les bless&eacute;s, et sur-tout par
+des d&eacute;monstrations de retraite. En m&ecirc;me temps, il ralliait en silence
+tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et
+les cachait derri&egrave;re le village de Spas et dans des plis de terrain.</p>
+
+<p>&Agrave; cinq heures, tout &eacute;tant pr&ecirc;t, et Witgenstein endormi, il donne le
+signal: aussit&ocirc;t son artillerie &eacute;clate et ses colonnes se pr&eacute;cipitent.
+Les Russes surpris r&eacute;sistent vainement; d'abord leur gauche est
+enfonc&eacute;e, bient&ocirc;t leur centre fuit en d&eacute;route; ils abandonnent mille
+prisonniers, vingt pi&egrave;ces de canon, un champ de bataille couvert de
+morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre
+d'user que pour mieux se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui
+s'appuyait &agrave; la D&uuml;na, r&eacute;sista opini&acirc;trement. Il fallut en venir &agrave; la
+ba&iuml;onnette au travers d'une &eacute;paisse muraille: tout r&eacute;ussit; mais
+lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'&agrave; poursuivre, tout pensa &ecirc;tre perdu:
+des dragons russes, ivres, dit-on, risqu&egrave;rent une charge sur une
+batterie de Saint-Cyr; une brigade fran&ccedil;aise, plac&eacute;e pour la soutenir,
+s'avan&ccedil;a, puis tout-&agrave;-coup tourna le dos et s'enfuit &agrave; travers nos
+canons, qu'elle emp&ecirc;cha de tirer. Les Russes y arriv&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le avec
+les n&ocirc;tres; ils sabr&egrave;rent les canonniers, renvers&egrave;rent les pi&egrave;ces, et
+pouss&egrave;rent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en
+plus effarouch&eacute;s, pass&egrave;rent en d&eacute;route sur leur g&eacute;n&eacute;ral en chef et sur
+son &eacute;tat-major, qu'ils culbut&egrave;rent. Le g&eacute;n&eacute;ral Saint-Cyr fut oblig&eacute; de
+fuir &agrave; pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le pr&eacute;serva de
+cette bourasque. D&eacute;j&agrave; les dragons russes touchaient aux maisons de
+Polotsk, lorsqu'une man&oelig;uvre prompte et habile du quatri&egrave;me des
+cuirassiers fran&ccedil;ais, termina cette &eacute;chauffour&eacute;e. Les Russes disparurent
+dans les bois.</p>
+
+<p>Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour &eacute;clairer
+leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques
+fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre,
+Witgenstein le respecta. De son c&ocirc;t&eacute;, le g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais ne s'occupa
+plus qu'&agrave; observer son ennemi, &agrave; maintenir ses communications avec
+Macdonald, Vitepsk et Smolensk, &agrave; se fortifier dans sa position de
+Polotsk, et sur-tout &agrave; y vivre.</p>
+
+<p>Dans cette journ&eacute;e du 18, quatre g&eacute;n&eacute;raux, quatre colonels et beaucoup
+d'officiers avaient &eacute;t&eacute; bless&eacute;s. Parmi eux, l'arm&eacute;e remarqua les
+g&eacute;n&eacute;raux bavarois Deroy et Liben. Ils succomb&egrave;rent le 22 ao&ucirc;t. Ces
+g&eacute;n&eacute;raux &eacute;taient du m&ecirc;me &acirc;ge; ils avaient &eacute;t&eacute; du m&ecirc;me r&eacute;giment; ils
+firent les m&ecirc;mes guerres; ils march&egrave;rent &agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me pas dans
+leur chanceuse carri&egrave;re, qu'une m&ecirc;me mort, dans la m&ecirc;me bataille,
+termina glorieusement. On ne voulut pas s&eacute;parer, par le tombeau, ces
+guerriers que la vie, et la mort elle-m&ecirc;me, n'avaient pu d&eacute;sunir: une
+m&ecirc;me s&eacute;pulture les re&ccedil;ut.</p>
+
+<p>&Agrave; la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le b&acirc;ton de mar&eacute;chal
+d'empire au g&eacute;n&eacute;ral Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix &agrave; sa
+disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens
+demand&eacute;s.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ces succ&egrave;s, la d&eacute;termination de d&eacute;passer Smolensk &eacute;tait trop
+p&eacute;rilleuse, pour que Napol&eacute;on s'y d&eacute;cid&acirc;t seul; il fallut qu'il s'y f&icirc;t
+entra&icirc;ner. Apr&egrave;s Valoutina, le corps de Ney, fatigu&eacute;, avait &eacute;t&eacute; remplac&eacute;
+par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-fr&egrave;re de l'empereur,
+et par son ordre, devait commander. Ney s'y &eacute;tait soumis, moins par
+condescendance que par conformit&eacute; de caract&egrave;re. Ils furent d'accord par
+leur ardeur.</p>
+
+<p>Mais Davoust, dont le g&eacute;nie m&eacute;thodique et tenace contrastait avec
+l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom
+de deux grandes victoires, s'irrita de cette d&eacute;pendance. Ces chefs,
+fiers et du m&ecirc;me &acirc;ge, compagnons de guerre, qui s'&eacute;taient vus grandir
+r&eacute;ciproquement, et que g&acirc;tait l'habitude de n'avoir ob&eacute;i qu'&agrave; un grand
+homme, n'&eacute;taient gu&egrave;re propre &agrave; se commander l'un &agrave; l'autre: Murat
+sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Toutefois Davoust ob&eacute;it, mais de mauvaise grace, mal, comme la fiert&eacute;
+bless&eacute;e sait ob&eacute;ir. Il affecta de cesser aussit&ocirc;t toute correspondance
+directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre,
+all&eacute;guant sa d&eacute;fiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de
+cet aveu; il ressaisit son ind&eacute;pendance. D&egrave;s lors, l'avant-garde eut
+deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigu&eacute;, souffrant, accabl&eacute; de trop de
+soins de toute esp&egrave;ce, et forc&eacute; &agrave; des m&eacute;nagemens pour ses lieutenans,
+diss&eacute;minait le pouvoir comme ses arm&eacute;es, malgr&eacute; ses pr&eacute;ceptes et ses
+anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois
+command&eacute;, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient &agrave; leur
+tour.</p>
+
+<p>Cependant, Barclay ayant recul&eacute;, sans r&eacute;sistance, jusqu'aupr&egrave;s de
+Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua &agrave;
+leur m&eacute;sintelligence; mais &agrave; quelques werstes de cette ville, le 23
+ao&ucirc;t, vers onze heures du matin, un bois peu &eacute;pais que le roi voulut
+reconna&icirc;tre, lui fut vivement disput&eacute;; il fallut l'emporter deux fois.</p>
+
+<p>Murat, surpris de cette r&eacute;sistance, et &agrave; cette heure, s'opini&acirc;tra; il
+per&ccedil;a ce rideau, et vit au-del&agrave; toute l'arm&eacute;e russe rang&eacute;e en bataille.
+L'&eacute;troit ravin de la Luja l'en s&eacute;parait; il &eacute;tait midi: l'&eacute;tendue des
+lignes russes, sur-tout vers notre droite, les pr&eacute;paratifs, l'heure, le
+lieu, celui o&ugrave; Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain,
+assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille;
+il d&eacute;p&ecirc;cha vers l'empereur pour l'en pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il ordonna &agrave; Montbrun de passer le ravin sur sa droite,
+avec sa cavalerie, pour reconna&icirc;tre et d&eacute;border la gauche de l'ennemi.
+Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'&eacute;tendaient de ce c&ocirc;t&eacute;; il
+prot&eacute;geait Montbrun: le roi les rappela &agrave; sa gauche, sur la grande
+route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par
+quelques d&eacute;monstrations de front.</p>
+
+<p>Mais Davoust r&eacute;pondit: &laquo;que ce serait livrer notre aile droite, au
+travers de laquelle l'ennemi arriverait derri&egrave;re nous sur la grande
+route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait &agrave; une bataille,
+que lui, Davoust, avait l'ordre d'&eacute;viter, et qu'il &eacute;viterait, ses
+forces &eacute;tant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous
+les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.&raquo; Puis aussit&ocirc;t,
+il &eacute;crivit &agrave; Napol&eacute;on qu'il se press&acirc;t d'arriver, s'il ne voulait pas
+que Murat engage&acirc;t sans lui une bataille.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, qu'il re&ccedil;ut dans la nuit du 24 au 25 ao&ucirc;t, Napol&eacute;on
+sortit avec joie de son ind&eacute;cision. Pour ce g&eacute;nie entreprenant et
+d&eacute;cisif, elle &eacute;tait un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze
+lieues sans s'arr&ecirc;ter; mais, d&egrave;s la veille au soir, l'arm&eacute;e ennemie
+avait disparu.</p>
+
+<p>De notre c&ocirc;t&eacute;, sa retraite fut attribu&eacute;e au mouvement de Montbrun; du
+c&ocirc;t&eacute; des Russes, &agrave; Barclay, et &agrave; une fausse position prise par son chef
+d'&eacute;tat-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en
+servir. Bagration s'en &eacute;tait aper&ccedil;u le premier, sa fureur avait &eacute;clat&eacute;
+sans mesure; il cria &agrave; la trahison.</p>
+
+<p>La discorde &eacute;tait dans le camp des Russes, comme &agrave; notre avant-garde. La
+confiance dans le chef, cette force des arm&eacute;es, y manquait; chaque pas y
+paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk
+avait tout aigri; la r&eacute;union des deux corps d'arm&eacute;e augmenta le mal;
+plus cette masse russe se sentait forte, plus son g&eacute;n&eacute;ral lui semblait
+faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef.
+Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annonc&eacute;, et
+l'orgueil humili&eacute; des Russes l'attendit pour combattre.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, l'empereur, d&eacute;j&agrave; &agrave; Dorogobouje, n'h&eacute;site plus: il sait
+qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu o&ugrave; il se
+trouvera sera toujours celui o&ugrave; se d&eacute;cidera le destin des nations; qu'il
+peut donc s'avancer, sans craindre les suites mena&ccedil;antes de la d&eacute;fection
+des Su&eacute;dois et des Turcs. Ainsi, il n&eacute;glige les arm&eacute;es ennemies d'Essen
+&agrave; Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de
+Tchitchakof en Volhinie. C'&eacute;taient cent vingt mille hommes, dont le
+nombre ne pouvait que s'augmenter; il les d&eacute;passe, il s'en laisse
+environner avec indiff&eacute;rence, assur&eacute; que tous ces vains obstacles de
+guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre
+qu'il va porter.</p>
+
+<p>Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, &agrave; son d&eacute;part de
+Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est d&eacute;j&agrave; r&eacute;duite &agrave; cent
+cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes,
+dont la moiti&eacute; occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a
+&eacute;t&eacute; tu&eacute;, bless&eacute;, ou tra&icirc;ne et pille, en arri&egrave;re de lui, nos alli&eacute;s et
+les Fran&ccedil;ais eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour d&eacute;truire l'arm&eacute;e
+russe par une victoire compl&egrave;te, et pour s'emparer de Moskou. Quant &agrave;
+leur base d'op&eacute;ration, malgr&eacute; ces cent vingt mille Russes qui la
+mena&ccedil;aient, elle paraissait assur&eacute;e. La Lithuanie, la D&uuml;na, le Dnieper,
+Smolensk enfin, &eacute;taient ou allaient &ecirc;tre gard&eacute;s, vers Riga et D&uuml;nabourg,
+par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr
+et trente mille hommes; &agrave; Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et
+quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille
+hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, &agrave; la t&ecirc;te de
+quarante-cinq mille hommes. Napol&eacute;on comptait encore sur les divisions
+Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui d&eacute;j&agrave;
+s'approchaient, de K&oelig;nigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille
+hommes de renfort, qui tous devaient &ecirc;tre entr&eacute;s en Russie avant le
+milieu de novembre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, avec les lev&eacute;es lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux
+cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq
+mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle
+&eacute;tait la distance de Smolensk &agrave; Moskou.</p>
+
+<p>Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes &eacute;taient command&eacute;s par six
+chefs diff&eacute;rens, ind&eacute;pendans l'un de l'autre, et dont le plus &eacute;lev&eacute;,
+celui qui occupait le centre, celui qui semblait charg&eacute; de donner, comme
+interm&eacute;diaire, quelque ensemble aux op&eacute;rations des cinq autres, &eacute;tait un
+ministre de paix et non de guerre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, les m&ecirc;mes causes qui d&eacute;j&agrave; avaient diminu&eacute; d'un tiers les
+forces fran&ccedil;aises entr&eacute;es les premi&egrave;res en Russie, devaient disperser ou
+d&eacute;truire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La
+plupart arrivaient par d&eacute;tachemens, form&eacute;s en bataillons provisoire de
+marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au
+premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de
+gloire, et traversant un sol d&eacute;vor&eacute;, que la saison et le climat allaient
+rendre chaque jour plus nu et plus rude.</p>
+
+<p>Cependant, Napol&eacute;on voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout
+le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus &agrave; perdre, que
+leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par
+leur position, formaient une esp&egrave;ce de classe interm&eacute;diaire, un
+commencement de tiers-&eacute;tat, que la libert&eacute; pouvait s&eacute;duire.</p>
+
+<p>Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arriv&eacute;, avec l'espoir
+d'une bataille, que l'ind&eacute;cision et les discordes des g&eacute;n&eacute;raux russes
+ont encore ajourn&eacute;e; mais sa d&eacute;termination est prise; il n'accueille
+plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses
+ennemis; son audace s'accro&icirc;t de leur prudence; il appelle leur
+circonspection pusillanimit&eacute;; leur retraite, fuite; il m&eacute;prise pour
+esp&eacute;rer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_SEPTIEME" id="LIVRE_SEPTIEME"></a>LIVRE SEPTI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ig" id="CHAPITRE_Ig"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">L'Empereur</span> &eacute;tait accouru si rapidement &agrave; Dorogobouje, qu'il fut oblig&eacute;
+de s'y arr&ecirc;ter pour attendre son arm&eacute;e et laisser Murat pousser
+l'ennemi. Il en repartit le 24 ao&ucirc;t: l'arm&eacute;e marchait sur trois colonnes
+de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand
+chemin de Moskou; Poniatowski &agrave; droite, l'arm&eacute;e d'Italie &agrave; gauche.</p>
+
+<p>La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route
+o&ugrave; son avant-garde ne vivait elle-m&ecirc;me que des restes des Russes; elle
+ne pouvait gu&egrave;re s'&eacute;carter de sa direction faute de temps, dans une
+marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche
+d&eacute;voraient tout &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir
+chaque jour plus tard, s'arr&ecirc;ter plus t&ocirc;t, puis s'&eacute;tendre davantage sur
+ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est gu&egrave;re possible sans imprudence,
+quand on est aussi pr&egrave;s de l'ennemi.</p>
+
+<p>&Agrave; Smolensk, l'ordre avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;, comme &agrave; Vitepsk, de prendre, en
+partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la
+difficult&eacute;, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats:
+ils &eacute;taient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir
+eux-m&ecirc;mes &agrave; leurs besoins. L'habitude en &eacute;tait prise: et r&eacute;ellement
+c'&eacute;tait un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et
+continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme &agrave; de si grandes
+distances. L'existence de l'arm&eacute;e &eacute;tait un prodige, que renouvelait
+chaque jour l'esprit actif, industrieux et avis&eacute; des soldats fran&ccedil;ais et
+polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficult&eacute;s, et leur
+go&ucirc;t pour les hasards et les irr&eacute;gularit&eacute;s de ce jeu terrible d'une vie
+aventureuse.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; la suite de chaque r&eacute;giment une multitude de ces chevaux
+nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays,
+qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages &eacute;taient
+conduits par des soldats, car ils se pr&ecirc;taient &agrave; tous les m&eacute;tiers.
+Ceux-l&agrave; manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le d&eacute;faut de
+vivres, la n&eacute;cessit&eacute; de tout tra&icirc;ner avec soi, excusait cet attirail; il
+fallait, pour ainsi dire, une seconde arm&eacute;e, pour porter ou conduire ce
+qui &eacute;tait indispensable &agrave; la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'&eacute;tait pli&eacute;
+aux usages et &agrave; toutes les difficult&eacute;s des lieux; le g&eacute;nie des soldats
+avait admirablement tir&eacute; le meilleur parti possible des faibles
+ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres g&eacute;n&eacute;raux
+supposaient toujours des distributions r&eacute;guli&egrave;res, qui ne se faisaient
+jamais, chacun d'eux, suivant le degr&eacute; de son z&egrave;le, de son intelligence
+et de sa fermet&eacute;, s'&eacute;tait plus ou moins empar&eacute; de la maraude, et avait
+chang&eacute; le pillage individuel en contributions r&eacute;guli&egrave;res.</p>
+
+<p>Car ce n'&eacute;tait que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un
+pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la
+marche arr&ecirc;t&eacute;e, et les bivouacs &eacute;tablis, des d&eacute;tachemens, command&eacute;s
+rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par
+r&eacute;gimens, allaient &agrave; la d&eacute;couverte et s'enfon&ccedil;aient dans la campagne;
+ils trouvaient, &agrave; quelques werstes de la route, tous les villages
+habit&eacute;s, et n'y &eacute;taient pas re&ccedil;us trop hostilement; mais comme on ne
+s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ,
+la terreur s'emparait bient&ocirc;t des paysans, qui s'enfuyaient dans les
+bois, d'o&ugrave; ils ressortaient en partisans peu redoutables.</p>
+
+<p>Cependant, les d&eacute;tachemens bien repus et charg&eacute;s de tout ce qu'ils
+avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques
+jours apr&egrave;s; et il arriva fr&eacute;quemment qu'ils furent pill&eacute;s &agrave; leur tour
+par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontr&egrave;rent. De l&agrave; des
+haines, d'o&ugrave; l'on aurait infailliblement vu na&icirc;tre des guerres
+intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite &eacute;t&eacute; abattus
+par une m&ecirc;me infortune, et r&eacute;unis dans l'horreur d'un m&ecirc;me d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>En attendant leurs d&eacute;tachemens, les soldats rest&eacute;s autour de leurs
+aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus
+souvent c'&eacute;taient des grains de seigle nouveau, qu'ils &eacute;crasaient et
+faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, &agrave; cause des
+bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidit&eacute; des
+marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussi&egrave;re
+les suffoqu&egrave;rent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y
+pr&eacute;cipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noy&egrave;rent; d'autres
+s'en remplissaient si immod&eacute;r&eacute;ment, qu'ils enflaient et ne pouvaient
+plus marcher.</p>
+
+<p>On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps
+restaient les plus nombreuses; leurs d&eacute;tachemens, plus disciplin&eacute;s,
+rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui
+&eacute;taient rest&eacute;s au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue
+reposait les yeux, fatigu&eacute;s d'un d&eacute;sordre presque universel.</p>
+
+<p>Chacun de ces sacs, r&eacute;duit au strict n&eacute;cessaire, quant aux v&ecirc;temens,
+contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des
+semelles de rechange, un pantalon et des demi-gu&ecirc;tres de toile, quelques
+ustensiles de propret&eacute;, une bande &agrave; pansement, de la charpie, et
+soixante cartouches.</p>
+
+<p>Dans les deux c&ocirc;t&eacute;s &eacute;taient plac&eacute;s quatre biscuits, de seize onces
+chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et &eacute;troit,
+&eacute;tait rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi compos&eacute;, ses
+bretelles et la capote roul&eacute;e et attach&eacute; par-dessus, pesait trente-trois
+livres douze onces.</p>
+
+<p>Chaque soldat portait encore en bandouli&egrave;re un sac de toile contenant
+deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne
+garnie, trois pierres &agrave; feu, son tournevis, sa banderole et son fusil,
+il &eacute;tait charg&eacute; de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de
+pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et
+soixante coups &agrave; tirer.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui, des voitures tra&icirc;naient encore pour six jours de vivres;
+mais on ne pouvait gu&egrave;re compter sur ces transports, pris sur les lieux,
+qui eussent &eacute;t&eacute; si commodes dans un autre pays, avec une moindre arm&eacute;e,
+et dans une guerre plus r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand le sac de farine &eacute;tait vide, on l'emplissait du grain qu'on
+trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en
+rencontrait; sinon par des moulins &agrave; bras, qui suivaient les r&eacute;gimens,
+ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent
+gu&egrave;re d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre,
+dans chacun d'eux, le grain n&eacute;cessaire, pour un jour, &agrave; cent trente
+hommes.</p>
+
+<p>Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manqu&egrave;rent peu: les
+boulangers abondaient; car les r&eacute;gimens du premier corps renfermaient
+des ouvriers de toute esp&egrave;ce, de sorte que vivres et v&ecirc;temens, tout s'y
+confectionnait, ou s'y r&eacute;parait en marchant. C'&eacute;taient des colonies &agrave;
+la fois civilis&eacute;es et nomades. L'empereur en avait eu la pens&eacute;e; le
+g&eacute;nie du prince d'Eckm&uuml;hl s'en &eacute;tait saisi: le temps, les lieux, les
+hommes, rien ne lui avait manqu&eacute; pour l'accomplir; mais ces trois
+&eacute;l&eacute;mens de succ&egrave;s furent moins &agrave; la disposition des autres chefs. Au
+reste, leur caract&egrave;re, plus imp&eacute;tueux et moins m&eacute;thodique, n'en aurait
+peut-&ecirc;tre pas tir&eacute; le m&ecirc;me parti; avec un g&eacute;nie moins organisateur,
+ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles &agrave; vaincre: l'empereur ne
+s'&eacute;tait pas assez arr&ecirc;t&eacute; &agrave; ces diff&eacute;rences; elles avaient des suites
+funestes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIg" id="CHAPITRE_IIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> fut de Slawkowo, &agrave; quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27
+ao&ucirc;t, que Napol&eacute;on envoya au mar&eacute;chal Victor, alors sur le Ni&eacute;men,
+l'ordre de se rendre &agrave; Smolensk. La gauche de ce mar&eacute;chal occupera
+Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. L&agrave; il secourra
+Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui &agrave; l'arm&eacute;e de Moskou, et
+maintiendra ses communications avec la Lithuanie.</p>
+
+<p>Ce fut encore de ce m&ecirc;me quartier-imp&eacute;rial qu'il publia les d&eacute;tails de
+sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux si&egrave;cles pr&eacute;sent et
+&agrave; venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y &eacute;taient le plus
+distingu&eacute;s. Mais il ajouta qu'&agrave; Smolensk &laquo;la conduite des Polonais avait
+&eacute;tonn&eacute; les Russes, accoutum&eacute;s &agrave; les m&eacute;priser!&raquo; &Agrave; ces mots, les Polonais
+jet&egrave;rent un cri d'indignation, et l'empereur sourit &agrave; un m&eacute;contentement
+pr&eacute;vu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.</p>
+
+<p>Dans cette marche, il se plut &agrave; dater du milieu de la vieille Russie une
+foule de d&eacute;crets qui allaient atteindre jusqu'&agrave; de simples hameaux
+fran&ccedil;ais; voulant para&icirc;tre &agrave; la fois pr&eacute;sent par-tout, remplir de plus
+en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable
+grandeur croissante de l'&acirc;me, dont l'ambition n'a d'abord &eacute;t&eacute; qu'un
+simple jouet, et qui finit par d&eacute;sirer l'empire du monde.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'en m&ecirc;me temps, &agrave; Slawkowo, il y avait si peu d'ordre
+autour de lui, que sa garde br&ucirc;lait la nuit, pour se chauffer, le pont
+qu'elle &eacute;tait charg&eacute;e de garder, le seul sur lequel il p&ucirc;t sortir le
+lendemain de son quartier imp&eacute;rial. Au reste, ce d&eacute;sordre, comme tant
+d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut
+r&eacute;par&eacute; d&egrave;s qu'on s'en aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, Murat poussa l'ennemi au-del&agrave; de l'Osma, rivi&egrave;re
+&eacute;troite, mais encaiss&eacute;e et profonde, comme la plupart des rivi&egrave;res de ce
+pays; effet des neiges, et ce qui, &agrave; l'&eacute;poque de leurs grandes fontes,
+emp&ecirc;che les d&eacute;bordemens. L'arri&egrave;re-garde russe, couverte par cet
+obstacle, se retourna et s'&eacute;tablit sur les hauteurs de la rive oppos&eacute;e.
+Murat fit sonder le ravin: on trouva un gu&eacute;. Ce fut par ce d&eacute;fil&eacute; &eacute;troit
+et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la
+rivi&egrave;re et leur position, s'&ocirc;tant ainsi toute retraite, et faisant d'une
+escarmouche une affaire d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. En effet, les ennemis descendirent
+en force de leur hauteur, le pouss&egrave;rent, le culbut&egrave;rent jusque sur les
+bords du ravin, et faillirent l'y pr&eacute;cipiter. Mais Murat s'obstina dans
+sa faute, l'outra, et en fit un succ&egrave;s. Le quatri&egrave;me des lanciers enleva
+la position, et les Russes s'all&egrave;rent coucher non loin de l&agrave;, contens de
+nous avoir fait acheter ch&egrave;rement un quart de lieue de terrain, qu'ils
+nous auraient abandonn&eacute; gratuitement pendant la nuit.</p>
+
+<p>Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckm&uuml;hl refusa deux
+fois de tirer. Son commandant all&eacute;gua ses instructions, qui lui
+d&eacute;fendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de
+Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, &agrave; propos, selon d'autres trop
+tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet
+d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, &agrave;
+Semlewo.</p>
+
+<p>Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une
+inimiti&eacute; qui datait de l'&Eacute;gypte. Il s'emporta jusqu'&agrave; lui dire que,
+s'ils avaient un diff&eacute;rend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais
+que l'arm&eacute;e ne devait pas en souffrir.</p>
+
+<p>Davoust, irrit&eacute;, accusa le roi de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;; suivant lui, &laquo;son ardeur
+irr&eacute;fl&eacute;chie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait
+inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin
+que l'empereur s&ucirc;t ce qui se passait chaque jour &agrave; son avant-garde. Tous
+les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette exp&eacute;rience ne
+faisait rien changer &agrave; la marche: on partait donc tard, tous sur la
+grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avan&ccedil;ait ainsi dans
+le vide jusque vers midi.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, derri&egrave;re quelque ravin mar&eacute;cageux, dont les ponts &eacute;taient
+rompus, et que dominait le bord oppos&eacute;, on rencontrait l'arri&egrave;re-garde
+ennemie pr&ecirc;te &agrave; combattre. Aussit&ocirc;t les tirailleurs &eacute;taient engag&eacute;s,
+puis les premiers r&eacute;gimens de cavalerie qui se trouvaient l&agrave;, puis
+l'artillerie; mais le plus souvent hors de port&eacute;e, ou contre des
+Cosaques &eacute;pars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, apr&egrave;s de
+vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait &agrave;
+mieux reconna&icirc;tre les forces de l'ennemi, sa position, &agrave; man&oelig;uvrer, et
+il appelait l'infanterie.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, apr&egrave;s s'&ecirc;tre long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on
+passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci
+se retiraient en tiraillant jusqu'&agrave; une nouvelle position, o&ugrave; la m&ecirc;me
+r&eacute;sistance et le m&ecirc;me mode de marche et d'attaque nous faisaient
+&eacute;prouver les m&ecirc;mes pertes et les m&ecirc;mes retards.</p>
+
+<p>&laquo;Il en &eacute;tait ainsi de position en position, jusqu'&agrave; ce qu'on en
+rencontr&acirc;t une plus forte ou mieux soutenue. C'&eacute;tait ordinairement vers
+cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus t&ocirc;t: mais ici
+la t&eacute;nacit&eacute; des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur arm&eacute;e
+enti&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, d&eacute;termin&eacute;e &agrave; y coucher.</p>
+
+<p>&laquo;Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec
+un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs
+positions &eacute;taient si bien choisies, prises si &agrave; propos, d&eacute;fendues
+chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur g&eacute;n&eacute;ral
+voulait gagner, qu'en v&eacute;rit&eacute; leurs mouvemens semblaient tenir &agrave; un plan
+arr&ecirc;t&eacute; depuis long-temps, trac&eacute; soigneusement, et ex&eacute;cut&eacute; avec une
+scrupuleuse exactitude.</p>
+
+<p>&laquo;Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y
+&ecirc;tre battus.</p>
+
+<p>&laquo;Le soir, ils s'&eacute;tablissaient de bonne heure dans une bonne position, ne
+laissant sous les armes que les troupes absolument n&eacute;cessaires pour la
+d&eacute;fendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.&raquo;</p>
+
+<p>Et Davoust ajoutait: &laquo;que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne
+tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la
+r&eacute;sistance; qu'il s'opini&acirc;trait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant
+devant la ligne ennemie, la t&acirc;tant de tous c&ocirc;t&eacute;s; s'irritant, donnant
+ses ordres &agrave; grands cris, perdant la voix &agrave; force de les r&eacute;p&eacute;ter;
+&eacute;puisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non
+combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'&agrave; la nuit
+close.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'alors il fallait bien l&acirc;cher prise et s'&eacute;tablir o&ugrave; l'on &eacute;tait; mais
+que l'on ne savait plus o&ugrave; trouver le n&eacute;cessaire. C'&eacute;tait une piti&eacute; que
+d'entendre les soldats errer dans l'obscurit&eacute;, chercher comme &agrave; t&acirc;tons
+des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus
+retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconna&icirc;tre, pendant
+toute la nuit. &Agrave; peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de
+pr&eacute;parer leur nourriture. Accabl&eacute;s, ils maudissaient leurs fatigues,
+jusqu'&agrave; ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.</p>
+
+<p>&laquo;Et ce n'&eacute;tait pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'&eacute;tait
+toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laiss&eacute; au loin derri&egrave;re lui,
+vingt mille hommes &agrave; cheval sur la grande route, et sous les armes.
+Cette longue colonne &eacute;tait rest&eacute;e toute la journ&eacute;e sans manger et sans
+boire, au milieu d'une poussi&egrave;re &eacute;paisse, sous un ciel brillant,
+ignorant ce qui se passait devant elle, avan&ccedil;ant de quelques pas de
+quart d'heure en quart d'heure, puis s'arr&ecirc;tant pour se d&eacute;ployer au
+milieu des seigles, mais sans oser d&eacute;brider et y faire pa&icirc;tre ses
+chevaux affam&eacute;s, car le roi les tenait toujours en alerte. C'&eacute;tait pour
+faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles,
+sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus charg&eacute;s que les autres,
+plus faibles, comme le sont commun&eacute;ment les plus grands chevaux, et &agrave;
+qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps
+maigres et efflanqu&eacute;s, se tra&icirc;ner plut&ocirc;t que marcher, et &agrave; chaque
+instant l'un fl&eacute;chir, l'autre tomber sous son cavalier qui
+l'abandonnait.&raquo;</p>
+
+<p>Davoust finit en disant: &laquo;qu'ainsi p&eacute;rirait toute la cavalerie; qu'au
+reste Murat &eacute;tait le ma&icirc;tre d'en disposer, mais que pour l'infanterie du
+premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi
+prodiguer.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi ne resta pas sans r&eacute;ponse. On vit l'empereur les &eacute;couter en se
+jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait
+qu'il y avait dans cette m&eacute;sintelligence entre ces chefs quelque chose
+qui ne lui d&eacute;plaisait pas. Il n'attribuait leur animosit&eacute; qu'&agrave; leur
+ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus
+jalouse.</p>
+
+<p>L'impatiente ardeur de Murat plaisait &agrave; la sienne. Comme on n'avait pour
+vivre que ce qu'on trouvait, tout &eacute;tait &agrave; l'instant d&eacute;vor&eacute;; c'est
+pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer
+vite. D'ailleurs, la crise g&eacute;n&eacute;rale en Europe &eacute;tait trop forte, la
+position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait
+en finir &agrave; tout prix, pour en sortir. L'imp&eacute;tuosit&eacute; du roi semblait donc
+mieux r&eacute;pondre &agrave; son anxi&eacute;t&eacute; que la sagesse m&eacute;thodique du prince
+d'Eckm&uuml;hl. Aussi, quand il les cong&eacute;dia, dit-il doucement &agrave; Davoust,
+&laquo;qu'on ne pouvait pas r&eacute;unir tous les genres de m&eacute;rite: qu'il savait
+mieux livrer une bataille que pousser une arri&egrave;re-garde, et que si Murat
+avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-&ecirc;tre ne l'aurait-il pas
+laiss&eacute; &eacute;chapper.&raquo; On assure m&ecirc;me qu'il reprocha &agrave; ce mar&eacute;chal un esprit
+inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est
+vrai, par ambition que par z&egrave;le, et pour que tout f&ucirc;t mieux; mais que ce
+z&egrave;le avait ses inconv&eacute;niens. Apr&egrave;s quoi, il les renvoya, avec l'ordre de
+s'entendre mieux &agrave; l'avenir. Les deux chefs retourn&egrave;rent &agrave; leur
+commandement et &agrave; leur haine. La guerre ne se faisant qu'&agrave; la t&ecirc;te de la
+colonne; ils se la disputaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIg" id="CHAPITRE_IIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 28 ao&ucirc;t, l'arm&eacute;e traversa les vastes plaines du gouvernement de
+Viazma; elle marchait en toute h&acirc;te, tout &agrave; la fois, &agrave; travers champs,
+et plusieurs r&eacute;gimens de front, chacun formant une colonne courte et
+serr&eacute;e. La grande route &eacute;tait abandonn&eacute;e &agrave; l'artillerie, &agrave; ses voitures,
+aux ambulances. L'empereur &agrave; cheval fut vu par-tout: les lettres de
+Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une
+bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de
+canon dont il pourrait &eacute;craser l'arm&eacute;e ennemie.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on avait assign&eacute; aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de
+br&ucirc;ler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, m&ecirc;me les
+chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les
+mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur s&ucirc;ret&eacute;.
+La voiture du g&eacute;n&eacute;ral Narbonne, son aide-de-camp, s'&eacute;tant trouv&eacute;e sur
+son passage, il y fit mettre le feu lui-m&ecirc;me, devant ce g&eacute;n&eacute;ral, et
+sur-le-champ, sans permettre qu'on la vid&acirc;t; ordre qui n'&eacute;tait que
+s&eacute;v&egrave;re, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-m&ecirc;me
+l'ex&eacute;cution, qu'au reste on n'acheva pas.</p>
+
+<p>Les bagages de tous les corps furent donc r&eacute;unis en arri&egrave;re de l'arm&eacute;e;
+c'&eacute;tait, depuis Dorogobouje, une longue train&eacute;e de chevaux de b&acirc;t et de
+kibiks attel&eacute;s de cordes: ces voitures &eacute;taient charg&eacute;es de butin, de
+vivres, d'effets militaires, des hommes pr&eacute;pos&eacute;s &agrave; leur garde, enfin de
+soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient.
+On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers
+d&eacute;mont&eacute;s, port&eacute;s sur des chevaux de la taille de nos &acirc;nes, car ils ne
+pouvaient suivre &agrave; pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette
+foule confondue et d&eacute;sordonn&eacute;e, comme sur la plupart des maraudeurs de
+nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par
+l&agrave;, ils auraient inqui&eacute;t&eacute; l'arm&eacute;e et retard&eacute; sa marche; mais Barclay
+semblait craindre de nous d&eacute;courager: il ne luttait que contre notre
+avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous
+rebuter.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;termination de Barclay, l'affaiblissement de l'arm&eacute;e, les
+querelles de ses chefs, l'approche du moment d&eacute;cisif, inqui&eacute;taient
+Napol&eacute;on. &Agrave; Dresde, &agrave; Vitepsk, &agrave; Smolensk m&ecirc;me, il avait vainement
+esp&eacute;r&eacute; une communication d'Alexandre. &Agrave; Ribky, vers le 28 ao&ucirc;t, il
+para&icirc;t la solliciter: une lettre de Berthier &agrave; Barclay, peu remarquable
+du reste, se terminait ainsi: &laquo;L'empereur me charg&eacute; de vous prier de
+faire ses complimens &agrave; l'empereur Alexandre: dites-lui que les
+vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent alt&eacute;rer
+l'amiti&eacute; qu'il lui porte.&raquo;</p>
+
+<p>Dans cette journ&eacute;e du 28 ao&ucirc;t, l'avant-garde repoussa les Russes jusque
+dans Viazma; l'arm&eacute;e, alt&eacute;r&eacute;e par la marche, la chaleur et la poussi&egrave;re,
+manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit pr&egrave;s des
+sources, bient&ocirc;t troubl&eacute;es et taries; l'empereur lui-m&ecirc;me dut se
+contenter d'une bourbe liquide.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, l'ennemi d&eacute;truisit les ponts de la Viazma; pilla cette
+ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avanc&egrave;rent pr&eacute;cipitamment pour
+l'&eacute;teindre. L'ennemi d&eacute;fendit son incendie, mais la Viazma &eacute;tait gu&eacute;able
+pr&egrave;s des d&eacute;bris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde
+combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit
+ma&icirc;tresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le
+pillage eut bient&ocirc;t gaspill&eacute;es.</p>
+
+<p>L'empereur, en traversant la ville; vit ce d&eacute;sordre; il s'irrita
+violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa
+les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il
+f&ucirc;t &agrave; l'instant jug&eacute; et fusill&eacute;. Mais on savait la port&eacute;e de ce mot dans
+sa bouche, et que plus ses acc&egrave;s de col&egrave;re &eacute;taient violents, plus ils
+&eacute;taient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer,
+un instant apr&egrave;s, ce malheureux &agrave; genoux sur son passage: on mit &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens.
+L'empereur, d&eacute;j&agrave; indiff&eacute;rent demanda ce qu'ils voulaient et le fit
+mettre en libert&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait encore &agrave; cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis
+quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'&eacute;tat-major de
+Murat. &Eacute;tonn&eacute;, il crut &agrave; un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis
+il ajoute: &laquo;qu'au-del&agrave; de la Viazma, derri&egrave;re un ravin, sur une position
+avantageuse, l'ennemi s'est montr&eacute; en force et pr&ecirc;t &agrave; combattre;
+qu'aussit&ocirc;t, de part et d'autre la cavalerie s'est engag&eacute;e, et que
+l'infanterie devenant n&eacute;cessaire, le roi lui-m&ecirc;me s'est mis &agrave; la t&ecirc;te
+d'une division de Davoust, et l'a &eacute;branl&eacute;e pour la porter sur l'ennemi;
+mais que le mar&eacute;chal est accouru, criant aux siens d'arr&ecirc;ter: bl&acirc;mant
+hautement cette man&oelig;uvre, la reprochant durement au roi et d&eacute;fendant &agrave;
+ses g&eacute;n&eacute;raux de lui ob&eacute;ir: qu'alors Murat en a appel&eacute; &agrave; son rang, &agrave; son
+grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie
+d&eacute;clarer &agrave; l'empereur son d&eacute;go&ucirc;t pour un commandement si contest&eacute;, et
+qu'il faut opter entre lui ou Davoust.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, Napol&eacute;on s'emporte; il s'&eacute;crie: &laquo;que Davoust oublie
+toute subordination; qu'il m&eacute;conna&icirc;t donc son beau-fr&egrave;re, celui qu'il a
+nomm&eacute; son lieutenant;&raquo; et il fait partir Berthier, avec l'ordre de
+mettre d&eacute;sormais sous le commandement du roi la division Gompans,
+celle-l&agrave; m&ecirc;me qui avait &eacute;t&eacute; le sujet du diff&eacute;rend. Davoust ne se
+d&eacute;fendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond,
+soit pr&eacute;vention contre la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; habituelle du roi, soit humeur, ou
+qu'en effet il e&ucirc;t mieux jug&eacute; du terrain et de la man&oelig;uvre qui y
+convenait: ce qui est fort possible.</p>
+
+<p>Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne
+distrayait plus, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout entier au souvenir de sa querelle.
+Renferm&eacute; avec Belliard et comme cach&eacute; dans sa tente, &agrave; mesure que les
+expressions du mar&eacute;chal se retra&ccedil;aient &agrave; sa m&eacute;moire, son sang
+s'embrasait de plus en plus de honte et de col&egrave;re. &laquo;On l'avait m&eacute;connu,
+outrag&eacute; publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que
+lui faisaient la col&egrave;re de l'empereur et sa d&eacute;cision! c'&eacute;tait &agrave; lui-m&ecirc;me
+&agrave; venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son &eacute;p&eacute;e seule qui l'a
+fait roi, c'est &agrave; elle seule qu'il en appelle!&raquo; et d&eacute;j&agrave; il saisissait
+ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arr&ecirc;ta, en lui
+opposant les circonstances, l'exemple &agrave; donner &agrave; l'arm&eacute;e, l'ennemi &agrave;
+poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer
+l'ennemi par un f&acirc;cheux &eacute;clat.</p>
+
+<p>Ce g&eacute;n&eacute;ral dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher &agrave;
+d&eacute;vorer son affront; mais que des larmes de d&eacute;pit roulaient dans ses
+yeux et tombaient sur ses v&ecirc;temens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi,
+Davoust, s'opini&acirc;trant dans son opinion, disait que l'empereur &eacute;tait
+tromp&eacute;, et demeurait tranquille dans son quartier-g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on rentra dans Viazma, o&ugrave; il fallait qu'il s&eacute;journ&acirc;t, pour
+reconna&icirc;tre sa nouvelle conqu&ecirc;te et le parti qu'il en pouvait tirer. Les
+nouvelles qu'il apprit de l'int&eacute;rieur de la Russie, lui montr&egrave;rent le
+gouvernement ennemi, s'appropriant nos succ&egrave;s, et s'effor&ccedil;ant de faire
+croire que la perte de tant de provinces &eacute;tait l'effet d'un plan g&eacute;n&eacute;ral
+de retraite, adopt&eacute; d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient
+qu'&agrave; P&eacute;tersbourg on chantait des Te Deum pour de pr&eacute;tendues victoires
+de Vitepsk ou de Smolensk. &Eacute;tonn&eacute;, il s'&eacute;cria: &laquo;Eh quoi! des Te Deum!
+ils osent donc mentir &agrave; Dieu comme aux hommes!&raquo;</p>
+
+<p>Au reste, la plupart des lettres russes intercept&eacute;es, exprimaient le
+m&ecirc;me &eacute;tonnement. &laquo;Quand nos villes br&ucirc;lent, disaient-elles, nous
+n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance
+et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier
+Dieu des victoires des Fran&ccedil;ais. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par
+terre, on ment en paroles et par &eacute;crit, on ment au ciel et &agrave; la terre,
+on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant,
+mais il y a de la cr&eacute;dulit&eacute; &agrave; nous croire si cr&eacute;dules.&raquo;</p>
+
+<p>R&eacute;flexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent &eacute;t&eacute; employ&eacute;s
+pour tromper ceux qui savaient &eacute;crire de pareilles lettres. Toutefois,
+quoique ces mensonges politiques soient g&eacute;n&eacute;ralement mis en usage, on
+trouva que, port&eacute;s &agrave; un tel exc&egrave;s, ils faisaient la satire, ou des
+gouvernans, ou des gouvern&eacute;s, et peut-&ecirc;tre des uns et des autres.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu'&agrave; Gjatz, en
+&eacute;changeant avec eux quelques boulets; &eacute;change qui se faisait presque
+toujours au d&eacute;savantage des Fran&ccedil;ais, les Russes ayant soin de
+n'employer que des pi&egrave;ces longues, et d'une plus grande port&eacute;e que les
+n&ocirc;tres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes
+avaient n&eacute;glig&eacute; de br&ucirc;ler les villages et les ch&acirc;teaux. Comme ils sont
+d'un caract&egrave;re qui vise &agrave; l'effet, ce mal obscur leur parut peut-&ecirc;tre
+inutile. Les incendies plus &eacute;clatans de leurs villes leur suffirent.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;faut, si cette n&eacute;gligence en fut la suite, tourna comme il arrive
+souvent de tous les d&eacute;fauts, au profit de leurs ennemis. L'arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours
+pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observ&eacute; &agrave; ce propos,
+que toutes ces d&eacute;vastations furent confi&eacute;es aux Cosaques, &agrave; des
+barbares, et que ces hordes, soit haine ou m&eacute;pris pour la civilisation,
+sembl&egrave;rent prendre un plaisir de sauvages &agrave; br&ucirc;ler sur-tout les villes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVg" id="CHAPITRE_IVg"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 1<sup class="sm">er</sup> septembre, vers midi, Murat n'&eacute;tait plus s&eacute;par&eacute; de Gjatz que
+par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de d&eacute;ployer ses
+premiers r&eacute;gimens; mais bient&ocirc;t, dans son impatience, il appela quelques
+cavaliers, et lui-m&ecirc;me ayant chass&eacute; les Russes du bois qu'ils
+occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. &Agrave; cette
+vue, les Fran&ccedil;ais s'anim&egrave;rent, et la ville fut tout-&agrave;-coup envahie
+jusqu'&agrave; la rivi&egrave;re qui la s&eacute;pare en deux, et dont les ponts &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+livr&eacute;s aux flammes.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme &agrave; Smolensk, comme &agrave; Viazma, soit hasard, soit reste de coutume
+tartare, le bazar se trouvait du c&ocirc;t&eacute; de l'Asie, sur la rive qui nous
+&eacute;tait oppos&eacute;e. L'arri&egrave;re-garde russe, garantie par la rivi&egrave;re, eut donc
+le temps de br&ucirc;ler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait
+sauv&eacute; le reste.</p>
+
+<p>On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques
+embarcations et &agrave; gu&eacute;. Les Russes disparurent derri&egrave;re leurs flammes, o&ugrave;
+nos premiers &eacute;claireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en
+sortir, accourir &agrave; eux, et criant qu'il &eacute;tait Fran&ccedil;ais. Sa joie et son
+accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent &agrave; Davoust. Ce
+mar&eacute;chal le questionna.</p>
+
+<p>Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'arm&eacute;e
+russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e contre
+Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou enti&egrave;re, y avaient r&eacute;pondu.
+&laquo;Ce g&eacute;n&eacute;ral, ce ministre &eacute;tait un tra&icirc;tre: il faisait d&eacute;truire en d&eacute;tail
+toutes leurs divisions; il d&eacute;shonorait l'arm&eacute;e par une fuite sans fin!
+et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes
+br&ucirc;laient! S'il fallait se d&eacute;terminer &agrave; cette ruine, on voulait se
+sacrifier soi-m&ecirc;me; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis
+que, se laisser sacrifier par un &eacute;tranger, c'&eacute;tait tout perdre, jusqu'&agrave;
+l'honneur du sacrifice.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cet &eacute;tranger? Le contemporain, le compagnon de guerre,
+l'&eacute;mule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour
+sauver la Russie!&raquo; Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une
+bataille. Le Fran&ccedil;ais ajouta qu'Alexandre avait c&eacute;d&eacute;; que
+l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui
+ce g&eacute;n&eacute;ral et cette bataille; et que d'ailleurs, apr&egrave;s avoir attir&eacute;
+l'arm&eacute;e ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-m&ecirc;me jug&eacute; un
+grand choc indispensable.</p>
+
+<p>Enfin il assura que le 29 ao&ucirc;t, entre Viazma et Gjatz, &agrave;
+Tzarewo-za&iuml;mizcze, l'arriv&eacute;e de Kutusof et l'annonce d'une bataille
+avaient enivr&eacute; l'arm&eacute;e ennemie d'une double joie; qu'aussit&ocirc;t tous
+avaient march&eacute; vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur
+cette fronti&egrave;re du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le
+d&eacute;fendre, enfin pour y vaincre ou mourir.</p>
+
+<p>Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle:
+ce fut l'arriv&eacute;e d'un parlementaire russe. Il avait si peu &agrave; dire qu'on
+s'aper&ccedil;ut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance d&eacute;plut
+sur-tout &agrave; Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un g&eacute;n&eacute;ral
+fran&ccedil;ais, ayant inconsid&eacute;r&eacute;ment demand&eacute; &agrave; ce parlementaire ce qu'on
+trouverait de Viazma &agrave; Moskou: &laquo;Pultava,&raquo; r&eacute;pliqua fi&egrave;rement le Russe.
+Cette r&eacute;ponse annon&ccedil;ait une bataille; elle plut aux Fran&ccedil;ais, qui aiment
+l'&agrave;-propos, et se plaisent &agrave; rencontrer des ennemis dignes d'eux.</p>
+
+<p>Ce parlementaire fut reconduit sans pr&eacute;caution, comme il avait &eacute;t&eacute;
+amen&eacute;. Il vit qu'on p&eacute;n&eacute;trait jusqu'&agrave; nos quartiers-g&eacute;n&eacute;raux sans
+obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette;
+par-tout la m&ecirc;me n&eacute;gligence, et cette t&eacute;m&eacute;rit&eacute; si naturelle &agrave; des
+Fran&ccedil;ais et &agrave; des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre,
+point de patrouilles: nos soldats semblaient n&eacute;gliger ces soins comme
+trop minutieux. Pourquoi tant de pr&eacute;cautions? eux attaquaient, ils
+&eacute;taient victorieux; c'&eacute;tait aux Russes &agrave; se d&eacute;fendre. Cet officier a dit
+depuis, qu'il fut tent&eacute; de profiter cette nuit-l&agrave; m&ecirc;me de notre
+imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe &agrave; sa port&eacute;e.</p>
+
+<p>L'ennemi, en se h&acirc;tant de br&ucirc;ler les ponts de la Gjatz, avait abandonn&eacute;
+quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya &agrave; l'empereur, qui
+s'approchait &agrave; cheval. Napol&eacute;on voulut les questionner lui-m&ecirc;me: il
+appela son interpr&egrave;te, et fit placer &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s deux de ces Scythes,
+dont l'&eacute;trange costume et la physionomie sauvage &eacute;taient remarquables.
+Ce fut ainsi qu'on le vit entrer &agrave; Gjatz et traverser cette ville. Les
+r&eacute;ponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Fran&ccedil;ais,
+et, pendant la nuit du 1<sup class="sm">er</sup> au 2 ao&ucirc;t, toutes les nouvelles des
+avant-postes les confirm&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier
+moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vant&eacute; &agrave; l'un de nos
+g&eacute;n&eacute;raux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le
+louait de s'&ecirc;tre maintenu dans cette sage d&eacute;fensive, malgr&eacute; les clameurs
+d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi
+si agressif.</p>
+
+<p>Il avait sans doute failli en se laissant surprendre &agrave; Wilna, et en ne
+reconnaissant pas le cours mar&eacute;cageux de la B&eacute;r&eacute;zina pour la v&eacute;ritable
+fronti&egrave;re de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, &agrave; Vitepsk et &agrave;
+Smolensk, il avait pr&eacute;venu Napol&eacute;on; que sur la Loutcheza, sur le
+Dnieper et &agrave; Valoutina, sa r&eacute;sistance avait &eacute;t&eacute; proportionn&eacute;e au temps
+et aux lieux; que cette guerre de d&eacute;tail, et les pertes qu'elle
+occasionnait, n'avaient &eacute;t&eacute; que trop &agrave; son avantage: chacun de ses pas
+r&eacute;trogrades nous &eacute;loignant de nos renforts et le rapprochant des siens;
+il avait donc tout fait &agrave; propos, soit qu'il e&ucirc;t hasard&eacute;, d&eacute;fendu, ou
+abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Et cependant il s'&eacute;tait attir&eacute; l'animadversion g&eacute;n&eacute;rale! mais c'&eacute;tait &agrave;
+nos yeux son plus grand &eacute;loge. On l'approuvait d'avoir d&eacute;daign&eacute;
+l'opinion publique quand elle s'&eacute;garait, de s'&ecirc;tre content&eacute; d'&eacute;pier tous
+nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus
+souvent, on sauve les nations malgr&eacute; elles.</p>
+
+<p>Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce
+g&eacute;n&eacute;ral en chef, ministre de la guerre, &agrave; qui l'on venait d'&ocirc;ter le
+commandement pour le donner &agrave; Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on
+le vit ob&eacute;ir, comme il avait command&eacute;, avec le m&ecirc;me z&egrave;le.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vg" id="CHAPITRE_Vg"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Enfin</span> l'arm&eacute;e russe s'arr&ecirc;tait. Miloradowitch, seize mille recrues, et
+une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut!
+accouraient se joindre &agrave; ses rangs. On nous apprit que les ennemis
+remuaient toute la plaine de Borodino, h&eacute;rissant leur sol de
+retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer
+davantage.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on annon&ccedil;a une bataille &agrave; son arm&eacute;e; il lui donna deux jours pour
+se reposer, pour pr&eacute;parer ses armes et ramasser des subsistances. Il se
+contenta d'avertir les d&eacute;tachemens envoy&eacute;s aux vivres &laquo;que, s'ils
+n'&eacute;taient pas rentr&eacute;s le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de
+combattre.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur voulut alors conna&icirc;tre son nouvel adversaire. On lui
+d&eacute;peignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singuli&egrave;re
+avait commenc&eacute; la r&eacute;putation. Depuis, il avait su profiter habilement
+des circonstances. La d&eacute;faite m&ecirc;me d'Austerlitz, qu'il avait pr&eacute;vue,
+avait augment&eacute; sa renomm&eacute;e. Ses derni&egrave;res campagnes contre les Turcs
+venaient encore de l'accro&icirc;tre. Sa valeur &eacute;tait incontestable; mais on
+lui reprochait d'en r&eacute;gler les &eacute;lans sur ses int&eacute;r&ecirc;ts personnels: car il
+calculait tout. Son g&eacute;nie &eacute;tait lent, vindicatif, et sur-tout rus&eacute;:
+caract&egrave;re de Tartare! sachant pr&eacute;parer, avec une politique caressante,
+souple et patiente, une guerre implacable.</p>
+
+<p>Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile g&eacute;n&eacute;ral; mais
+redoutable par sa renomm&eacute;e, par son adresse &agrave; l'accro&icirc;tre, &agrave; y faire
+concourir les autres. Il avait su flatter la nation enti&egrave;re, et chaque
+individu, depuis le g&eacute;n&eacute;ral jusqu'au soldat.</p>
+
+<p>On ajouta qu'il y avait dans son ext&eacute;rieur, dans son langage, dans ses
+v&ecirc;temens m&ecirc;me, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans
+son &acirc;ge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air
+de nationalit&eacute; qui le rendait cher aux Russes; &agrave; Moskou, la joie de sa
+nomination avait &eacute;t&eacute; pouss&eacute;e jusqu'&agrave; l'ivresse, on s'&eacute;tait embrass&eacute; au
+milieu des rues, on s'&eacute;tait cru sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Quand Napol&eacute;on eut pris ces renseignemens, et donn&eacute; ses ordres, on le
+vit attendre l'&eacute;v&eacute;nement avec cette tranquillit&eacute; d'ame des hommes
+extraordinaires. Il s'occupa paisiblement &agrave; parcourir les environs de
+son quartier-g&eacute;n&eacute;ral. Il y remarqua les progr&egrave;s de l'agriculture; mais &agrave;
+la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a
+conquis tant de fleuves, il retrouve les premi&egrave;res &eacute;motions de sa
+gloire: on l'entend s'enorgueillir d'&ecirc;tre le ma&icirc;tre de ces flots
+destin&eacute;s &agrave; voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer &agrave; cette autre
+partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.</p>
+
+<p>Le 4 septembre, l'arm&eacute;e, toujours partag&eacute;e en trois colonnes, partit de
+Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devanc&eacute;e de quelques lieues.
+Depuis l'arriv&eacute;e de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans
+cesse autour des t&ecirc;tes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa
+cavalerie forc&eacute;e de se d&eacute;ployer contre un si faible obstacle. On assure
+que ce jour-l&agrave;, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la
+chevalerie, il s'&eacute;lan&ccedil;a seul et tout-&agrave;-coup contre leur ligne, s'arr&ecirc;ta
+&agrave; quelques pas d'eux, et que l&agrave;, l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, il leur fit d'un air
+et d'un geste si imp&eacute;rieux le signe de se retirer, que ces barbares
+ob&eacute;irent et recul&egrave;rent &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans
+incr&eacute;dulit&eacute;. L'air martial de ce monarque, l'&eacute;clat de ses v&ecirc;temens
+chevaleresques, sa r&eacute;putation et la nouveaut&eacute; d'une telle action, firent
+para&icirc;tre vrai cet ascendant momentan&eacute;, malgr&eacute; son invraisemblance; car
+tel &eacute;tait Murat, roi th&eacute;&acirc;tral par la recherche de sa parure, et
+vraiment roi par sa grande valeur et son in&eacute;puisable activit&eacute;: hardi
+comme l'attaque, et toujours arm&eacute; de cet air de sup&eacute;riorit&eacute;, de cette
+audace mena&ccedil;ante, la plus dangereuse des armes offensives.</p>
+
+<p>Toutefois il ne marcha pas long-temps sans &ecirc;tre forc&eacute; de s'arr&ecirc;ter.
+Entre Gjatz et Borodino, &agrave; Griednewa, la grande route plonge tout-&agrave;-coup
+dans un profond ravin, d'o&ugrave; elle se rel&egrave;ve subitement pour atteindre un
+vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y d&eacute;fendre. D'abord ce
+g&eacute;n&eacute;ral s'y maintint assez vigoureusement contre les premi&egrave;res troupes
+de Murat; mais l'arm&eacute;e suivant de pr&egrave;s celui-ci, chaque moment
+renfor&ccedil;ait l'attaque et affaiblissait la d&eacute;fense: bient&ocirc;t m&ecirc;me,
+l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut
+l&agrave; une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un
+instant, ce qui &eacute;tonna: ils se m&ecirc;l&egrave;rent.</p>
+
+<p>Platof a dit lui-m&ecirc;me qu'&agrave; cette affaire un officier fut bless&eacute; pr&egrave;s de
+lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger,
+devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant
+hautement de paresse pour n'avoir pas d&eacute;tourn&eacute; les balles par ses
+conjurations, comme il en &eacute;tait express&eacute;ment charg&eacute;.</p>
+
+<p>Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes
+jusqu'&agrave; l'&eacute;norme couvent de Kolotsko&iuml;, fortifi&eacute; comme ces demeures
+l'&eacute;taient jadis, dans ces temps gothiques trop vant&eacute;s, o&ugrave; les guerres
+intestines &eacute;taient si fr&eacute;quentes, que tout, jusqu'&agrave; ces saints asiles de
+la paix, &eacute;tait transform&eacute; en places de guerre.</p>
+
+<p>Konownitzin, d&eacute;bord&eacute; &agrave; droite et &agrave; gauche, ne tint nulle part, ni &agrave;
+Kolotsko&iuml;, ni &agrave; Golowino: mais quand l'avant-garde d&eacute;boucha de ce
+village, elle vit toute la plaine et les bois infest&eacute;s de Cosaques, les
+seigles g&acirc;t&eacute;s, les villages saccag&eacute;s, une destruction g&eacute;n&eacute;rale. &Agrave; ces
+signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof pr&eacute;parait &agrave; la
+grande-arm&eacute;e. Derri&egrave;re ces nu&eacute;es de Scythes, on aper&ccedil;ut trois villages:
+ils pr&eacute;sentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoup&eacute;s
+de ravins et de bois, &eacute;taient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un
+premier moment d'ardeur, quelques cavaliers fran&ccedil;ais s'emport&egrave;rent
+jusqu'au milieu de ces Russes, et all&egrave;rent s'y perdre.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on partit alors sur une hauteur, d'o&ugrave; il envisagea toute cette
+contr&eacute;e avec ce coup d'&oelig;il des conqu&eacute;rans, qui voit tout &agrave; la fois et
+sans confusion, qui perce &agrave; travers les obstacles, &eacute;carte les
+accessoires, d&eacute;m&ecirc;le le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle,
+comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec
+toute son imp&eacute;tuosit&eacute;.</p>
+
+<p>Il sait qu'&agrave; une lieue devant lui, &agrave; Borodino, la Kologha, rivi&egrave;re
+ravineuse, qu'il c&ocirc;toie depuis quelques werstes, tourne brusquement &agrave;
+gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une cha&icirc;ne de
+fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi
+subitement la direction. Sans doute, l'arm&eacute;e ennemie les occupe, et de
+ce c&ocirc;t&eacute; elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la
+droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en
+laisse la gauche &agrave; d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche
+n&eacute;cessairement du c&ocirc;t&eacute; du principal cours d'eau, qui n'est le plus
+consid&eacute;rable que parce qu'il est le plus inf&eacute;rieur, il en r&eacute;sulte que
+les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer
+en s'&eacute;loignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk,
+qui court &agrave; sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on
+jadis &eacute;loign&eacute;e du cours d'eau principal, et cons&eacute;quemment des endroits
+les plus habitables, si ce n'&eacute;tait pour lui faire &eacute;viter des ravins et
+leurs ressauts.</p>
+
+<p>Les d&eacute;monstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son
+exp&eacute;rience! point de pr&eacute;cautions, peu de r&eacute;sistance en avant de leur
+droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes,
+un soin marqu&eacute; de profiter des moindres accidens du terrain pour le
+disputer, enfin une redoute formidable: c'&eacute;tait donc leur c&ocirc;t&eacute; faible,
+puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'&eacute;tait sur le flanc
+du grand chemin et sur celui de la grande-arm&eacute;e, que se trouvait cette
+redoute; tout portait donc &agrave; l'enlever, si l'on voulait s'avancer:
+Napol&eacute;on en donna l'ordre.</p>
+
+<p>Qu'il faut de paroles &agrave; l'historien pour exprimer le coup d'&oelig;il d'un
+homme de g&eacute;nie!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t on se saisit des villages et des bois: &agrave; gauche et au centre ce
+furent l'arm&eacute;e d'Italie, la division Compans, et Murat; &agrave; droite,
+Poniatowski. L'attaque fut g&eacute;n&eacute;rale: car l'arm&eacute;e d'Italie et l'arm&eacute;e
+polonaise paraissaient &agrave; la fois sur les deux ailes de la grande colonne
+imp&eacute;riale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arri&egrave;re-gardes
+russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.</p>
+
+<p>Ce rideau enlev&eacute;, on d&eacute;couvrit la premi&egrave;re redoute russe: trop d&eacute;tach&eacute;e
+en avant de la gauche de leur position, elle la d&eacute;fendait sans en &ecirc;tre
+d&eacute;fendue. Les accidens du sol avaient oblig&eacute; de l'isoler ainsi.</p>
+
+<p>Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses &eacute;l&eacute;vations
+servirent de plate-forme &agrave; ses canons pour battre la redoute, et d'abri
+&agrave; son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61<sup class="sm">e</sup>
+marcha le premier; la redoute fut enlev&eacute;e d'un seul &eacute;lan et &agrave; la
+ba&iuml;onnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois
+fois le 61<sup class="sm">e</sup> l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechass&eacute;;
+mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et &agrave; demi d&eacute;truit.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand l'empereur passa ce r&eacute;giment en revue, il demanda o&ugrave;
+&eacute;tait son troisi&egrave;me bataillon: &laquo;Il est dans la redoute,&raquo; repartit le
+colonel. Mais l'affaire n'en &eacute;tait pas rest&eacute;e l&agrave;; un bois voisin
+fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient &agrave; chaque instant
+de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois
+divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois
+d'Elnia par Poniatowski, achev&egrave;rent de d&eacute;go&ucirc;ter les troupes de
+Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout
+la t&eacute;nacit&eacute; d'un r&eacute;giment espagnol qui rebuta les ennemis; ils c&eacute;d&egrave;rent,
+et cette redoute, qui &eacute;tait leur avant-poste, devint le n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, l'empereur d&eacute;signait &agrave; chaque corps sa place; le reste de
+l'arm&eacute;e entrait en ligne, et une fusillade g&eacute;n&eacute;rale, entrecoup&eacute;e de
+quelques coups de canon, s'&eacute;tait &eacute;tablie. Elle continua jusqu'&agrave; ce que
+chaque parti se f&ucirc;t fix&eacute; sa limite, et que la nuit e&ucirc;t rendu les coups
+incertain.</p>
+
+<p>Un r&eacute;giment de Davoust cherchait alors &agrave; prendre son rang dans la
+premi&egrave;re ligne. Tromp&eacute; par l'obscurit&eacute;, il la d&eacute;passa, et alla donner
+tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu
+d&eacute;sordre, lui enlev&egrave;rent trois canons, et lui prirent ou tu&egrave;rent trois
+cents hommes. Le reste se pelotonna aussit&ocirc;t, formant une masse informe,
+mais tout h&eacute;riss&eacute;e de fer et de feu; l'ennemi n'y put p&eacute;n&eacute;trer
+davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIg" id="CHAPITRE_VIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">L'empereur</span> campa derri&egrave;re l'arm&eacute;e d'Italie, &agrave; la gauche de la grande
+route, la vieille garde se forma en carr&eacute; autour de ses tentes. Aussit&ocirc;t
+que la fusillade eut cess&eacute;, les feux s'allum&egrave;rent. Du c&ocirc;t&eacute; des Russes,
+ils brillaient en vaste demi-cercle; du n&ocirc;tre, en clart&eacute; p&acirc;le, in&eacute;gale,
+et peu en ordre, les troupes arrivant tard et &agrave; la h&acirc;te, sur un terrain
+inconnu, o&ugrave; rien n'&eacute;tait prepar&eacute;; et o&ugrave; le bois manquait, sur-tout au
+centre et &agrave; la gauche.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave; m&ecirc;me, une pluie fine et froide commen&ccedil;a &agrave; tomber, et
+l'automne se d&eacute;clara par un vent violent. C'&eacute;tait un ennemi de plus, et
+qu'il fallait compter; car cette &eacute;poque de l'ann&eacute;e r&eacute;pondait &agrave; l'&acirc;ge
+dans lequel entrait Napol&eacute;on, et l'on sait l'influence des saisons de
+l'ann&eacute;e sur les saisons pareilles de la vie.</p>
+
+<p>Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les
+officiers, le soin de pr&eacute;parer leurs armes, de r&eacute;parer leur habillement,
+et de combattre le froid et la faim; car leur vie &eacute;tait un combat
+continuel. Chez les g&eacute;n&eacute;raux, et m&ecirc;me chez l'empereur, l'inqui&eacute;tude que
+le succ&egrave;s de la veille n'e&ucirc;t d&eacute;courag&eacute; les Russes, et que dans
+l'obscurit&eacute; ils ne se d&eacute;robassent. Murat en avait menac&eacute;; on crut
+plusieurs fois voir leurs feux p&acirc;lir; on s'imagina entendre des bruits
+de d&eacute;part. Mais le jour seul effa&ccedil;a la lueur des bivouacs ennemis.</p>
+
+<p>Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil
+du 6 septembre retrouva les deux arm&eacute;es, et les montra l'une &agrave; l'autre
+sur le m&ecirc;me terrain o&ugrave; la veille il les avait laiss&eacute;es. Ce fut une joie
+g&eacute;n&eacute;rale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, o&ugrave; nos efforts
+s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure,
+s'arr&ecirc;tait! on touchait au fond, au terme! et tout allait &ecirc;tre d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>L'empereur profita des premi&egrave;res lueurs du cr&eacute;puscule pour s'avancer,
+entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le
+front de l'arm&eacute;e ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les cr&ecirc;tes,
+sur un vaste demi-cercle de deux lieues de d&eacute;veloppement, depuis la
+Moskowa jusqu'&agrave; la vieille route de Moscou. Leur droite borde la
+Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'&agrave; Borodino; leur
+centre, de Gorcka &agrave; Semenowska, est la partie saillante de leur ligne.
+Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite
+inabordable.</p>
+
+<p>L'empereur s'en aper&ccedil;oit sur le champ, et comme, par son &eacute;loignement,
+cette aile n'est gu&egrave;re plus mena&ccedil;ante qu'elle n'est attaquable, il la
+n&eacute;glige. C'est donc &agrave; Gorcka, village b&acirc;ti sur la grande route &agrave; la
+pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence
+pour lui l'arm&eacute;e russe. Cette saillie aigu&euml;, est enour&eacute;e par la Kologha
+et par un ravin profond et mar&eacute;cageux; sa cr&ecirc;te &eacute;lev&eacute;e; sur laquelle
+grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement
+retranch&eacute;e; elle forme un ouvrage &agrave; part et d&eacute;tach&eacute;, &agrave; la droite du
+centre des Russes, dont elle est l'extr&eacute;mit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; sa gauche, et &agrave; port&eacute;e de son feu, un mamelon s'&eacute;l&egrave;ve comme le
+dominateur de cette plaine; il est couronn&eacute; d'une redoute formidable,
+arm&eacute;e de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de
+front et &agrave; sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et
+large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de
+la Kologha. La cr&ecirc;te de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et
+recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-arm&eacute;e; puis
+elle se rel&egrave;ve jusqu'aux ruines encore fumantes du village de
+Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le
+centre de l'ennemi. Il est arm&eacute; d'une forte batterie; couverte par
+retranchement.</p>
+
+<p>Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La cr&ecirc;te moins
+&eacute;lev&eacute;e qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'&agrave;
+Utitza, village sur la vieille route de Moskou, o&ugrave; finit le champ de
+bataille. Deux mamelons, arm&eacute;s de redoutes, et align&eacute;s diagonalement sur
+le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de
+Bagration.</p>
+
+<p>De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de
+d&eacute;veloppement. C'est la nature du terrain qui a d&eacute;cid&eacute; Kutusof &agrave; refuser
+ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre,
+est d&eacute;j&agrave; &agrave; sa naissance; il est &agrave; peine un obstacle; les pentes de ses
+rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont
+&eacute;loign&eacute;s de ses bords. Ce c&ocirc;t&eacute; est &eacute;videmment le plus accessible depuis
+que la redoute du 61<sup class="sm">e</sup>, celle que ce r&eacute;giment a enlev&eacute;e la veille,
+n'en d&eacute;fend plus les approches. Elles sont m&ecirc;me favoris&eacute;es par un bois
+de grands sapins, qui s'&eacute;tend depuis cette redoute conquise, jusqu'&agrave;
+celle qui para&icirc;t terminer la ligne des Russes.</p>
+
+<p>Mais leur aile gauche ne s'arr&ecirc;te pas l&agrave;. L'empereur sait qu'au-del&agrave; de
+ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour
+de l'aile gauche des Russes, et passe derri&egrave;re leur arm&eacute;e, pour aller
+rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Moja&iuml;sk; il juge qu'elle
+doit &ecirc;tre occup&eacute;e, et en effet Tutchkof, avec son corps d'arm&eacute;e, s'est
+&eacute;tabli en travers, &agrave; l'entr&eacute;e d'un bois; il s'est couvert par deux
+hauteurs, qu'il a h&eacute;riss&eacute;es d'artillerie.</p>
+
+<p>Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps d&eacute;tach&eacute; et la
+derni&egrave;re redoute russe, il y avait cinq &agrave; six cents toises, et un
+terrain couvert. Si l'on ne commen&ccedil;ait pas par accabler Tutchkof, on
+pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la derni&egrave;re redoute de
+Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne
+put s'en assurer par lui-m&ecirc;me, les avant-postes russes et des bois
+arr&ecirc;t&egrave;rent ses pas et ses regards.</p>
+
+<p>Sa reconnaissance faite, il se d&eacute;cide. On l'entend s'&eacute;crier: &laquo;Eug&egrave;ne
+sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. D&egrave;s qu'&agrave; la
+faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est oppos&eacute;e, elle
+fera un &agrave;-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et
+refoulant toute leur arm&eacute;e sur leur droite et dans la Kologha.&raquo;</p>
+
+<p>L'ensemble ainsi con&ccedil;u, il s'occupe des d&eacute;tails. Pendant la nuit, trois
+batteries de soixante canons chacune, seront oppos&eacute;es aux redoutes
+russes; deux en face de leur gauche, la troisi&egrave;me devant leur centre.
+D&egrave;s le jour, Poniatowski et son arm&eacute;e, r&eacute;duite &agrave; 5000 hommes,
+s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel
+l'aile droite fran&ccedil;aise et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera
+l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, toute l'artillerie &eacute;clatera contre la gauche des Russes, ses
+feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y
+pr&eacute;cipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par
+Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-m&ecirc;me avec vingt
+mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers
+efforts; c'est par elles qu'on p&eacute;n&eacute;trera dans l'arm&eacute;e ennemie, d&egrave;s lors
+mutil&eacute;e, et dont le centre et la droite se trouveront &agrave; d&eacute;couvert, et
+presque envelopp&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoubl&eacute;es &agrave; leur
+centre et &agrave; leur droite, mena&ccedil;ant la route de Moskou, seule ligne
+d'op&eacute;ration de la grande-arm&eacute;e; comme, en jetant ses principales forces
+et lui-m&ecirc;me vers leur gauche, Napol&eacute;on va mettre la Kologha entre lui et
+ce chemin, sa seule retraite, il pense &agrave; renforcer l'arm&eacute;e d'Italie qui
+l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de
+Grouchy. Quant &agrave; sa gauche, il juge qu'une division italienne, la
+cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes,
+suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napol&eacute;on.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIg" id="CHAPITRE_VIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Il</span> &eacute;tait sur les hauteurs de Borodino, d'o&ugrave; il embrassait encore d'un
+dernier coup d'&oelig;il tout le champ de bataille, et se confirmait dans son
+plan, quand Davoust accourut. Ce mar&eacute;chal venait d'examiner la gauche
+des Russes d'autant plus soigneusement que c'&eacute;tait le terrain sur lequel
+il devait agir, et qu'il se d&eacute;fiait de ses yeux.</p>
+
+<p>Il demande &agrave; l'empereur &laquo;de lui laisser ses cinq divisions, fortes de
+trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowski, trop faible &agrave; lui
+seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il mettra cette masse en
+mouvement; il couvrira sa marche des derni&egrave;res ombres de la nuit, et du
+bois auquel s'appuie l'aile gauche russe, qu'il d&eacute;passera en suivant la
+vieille route de Smolensk &agrave; Moskou; puis tout-&agrave;-coup, par une man&oelig;uvre
+pr&eacute;cipit&eacute;e, il d&eacute;ployera quarante mille Fran&ccedil;ais et Polonais sur le
+flanc et en arri&egrave;re de cette aile. L&agrave;, tandis que l'empereur occupera le
+front des Moskovites par une attaque g&eacute;n&eacute;rale, lui, marchera violemment
+de redoute en redoute, de r&eacute;serve en r&eacute;serve, culbutant tout de la
+gauche &agrave; la droite sur la grande route de Moja&iuml;sk, o&ugrave; finiront l'arm&eacute;e
+russe, la bataille et la guerre!&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur &eacute;couta le mar&eacute;chal attentivement; mais, apr&egrave;s quelques
+minutes d'une silencieuse m&eacute;ditation, on entendit lui r&eacute;pondre: &laquo;Non!
+c'est un trop grand mouvement; il m'&eacute;carterait trop de mon but, et me
+ferait perdre trop de temps.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, le prince d'Eckm&uuml;hl, convaincu, pers&eacute;v&egrave;re, il s'engage &agrave;
+avoir accompli sa man&oelig;uvre avant six heures du matin; il proteste
+qu'une heure apr&egrave;s, la plus grande partie de son effet sera produit.
+Mais Napol&eacute;on, contrari&eacute;, l'interrompt brusquement par cette
+exclamation: &laquo;Ah! vous &ecirc;tes toujours pour tourner l'ennemi; c'est une
+man&oelig;uvre trop dangereuse!&raquo; Le mar&eacute;chal, repouss&eacute;, se tut; puis il
+retourna &agrave; son poste, en murmurant contre une prudence qu'il trouvait
+intempestive, &agrave; laquelle il n'&eacute;tait pas accoutum&eacute;, et qu'il ne savait &agrave;
+quoi attribuer; &agrave; moins que les regards de tant d'alli&eacute;s si peu s&ucirc;rs,
+une arm&eacute;e tant affaiblie, une position si lointaine, et l'&acirc;ge, n'eussent
+rendu Napol&eacute;on moins entreprenant.</p>
+
+<p>L'empereur, d&eacute;cid&eacute;, &eacute;tait rentr&eacute; dans son camp, lorsque Murat, que les
+Russes ont tant de fois tromp&eacute;, lui persuade qu'ils vont fuir encore
+avant de combattre. En vain Rapp, envoy&eacute; pour observer leur contenance,
+revient dire qu'il les a vus se retranchant de plus en plus; qu'ils sont
+nombreux, dispos&eacute;s, et qu'ils paraissent d&eacute;termin&eacute;s bien plus &agrave;
+attaquer, si on ne les pr&eacute;vient pas, qu'&agrave; se retirer. Murat s'obstine,
+et l'empereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de Borodino.</p>
+
+<p>De l&agrave;, il aper&ccedil;oit de longues et noires colonnes de troupes, couvrir la
+grande route, et se d&eacute;rouler dans la plaine; puis de grands convois de
+voitures, de vivres et de munitions, enfin toutes les dispositions qui
+annoncent un s&eacute;jour et une bataille. En ce moment m&ecirc;me, et quoiqu'il se
+f&ucirc;t peu fait accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le feu de
+l'ennemi, il est reconnu par les batteries russes, et un coup de leur
+canon vient interrompre le silence de cette journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si calme que le jour qui
+pr&eacute;c&eacute;da cette grande bataille. C'&eacute;tait comme une chose convenue!
+Pourquoi se faire un mal inutile? le lendemain ne devait-il pas d&eacute;cider
+de tout? D'ailleurs, chacun avait besoin de se pr&eacute;parer; les diff&eacute;rens
+corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions; ils avaient &agrave;
+reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus ou moins
+d&eacute;rang&eacute;. Les g&eacute;n&eacute;raux avaient &agrave; observer leurs dispositions r&eacute;ciproques
+d'attaque, de d&eacute;fense et de retraite, afin de les conformer l'une &agrave;
+l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible.</p>
+
+<p>Ainsi, pr&egrave;s de commencer leur terrible lutte, ces deux grands colosses
+s'observaient attentivement, se mesuraient des yeux, et se pr&eacute;paraient
+en silence &agrave; un choc &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>L'empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente
+pour en dicter l'ordre. L&agrave;, il m&eacute;dite sur la gravit&eacute; de sa position. Il
+a vu les deux arm&eacute;es &eacute;gales. Environ cent vingt mille hommes et six
+cents canons de chaque c&ocirc;t&eacute;. Chez les Russes, l'avantage des lieux,
+d'une seule langue, d'un m&ecirc;me uniforme, d'une seule nation combattant
+pour une m&ecirc;me cause, mais beaucoup de troupes irr&eacute;guli&egrave;res et de
+recrues. Chez les Fran&ccedil;ais, autant d'hommes, mais plus de soldats; car
+on vient de lui remettre la situation de ses corps: il a devant les yeux
+le compte de la force de ses divisions, et, comme il ne s'agit ici ni
+d'une revue, ni de distribution, mais d'un combat, cette fois les &eacute;tats
+n'en sont point enfl&eacute;s. Son arm&eacute;e &eacute;tait r&eacute;duite, il est vrai, mais
+saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils, qui, venant de
+perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus m&acirc;les et
+plus prononc&eacute;es.</p>
+
+<p>Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a
+trouv&eacute;e silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou
+d'un grand &eacute;tonnement; comme la nature au moment d'un grand orage, ou
+comme le sont les foules &agrave; l'instant d'un grand danger.</p>
+
+<p>Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque esp&egrave;ce qu'il soit, et qu'il
+n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a
+mise dans une telle n&eacute;cessit&eacute; de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe &agrave;
+tout prix. La t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de la position o&ugrave; il l'a pouss&eacute;e est &eacute;vidente:
+mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Fran&ccedil;ais
+pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de
+lui, ni du r&eacute;sultat g&eacute;n&eacute;ral, quels que soient les malheurs particuliers.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renomm&eacute;e,
+m&ecirc;me sur leur curiosit&eacute;; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a
+&eacute;t&eacute;, y recevoir les r&eacute;compenses promises, la piller peut-&ecirc;tre, et
+sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais
+quelque chose de plus ferme: une foi enti&egrave;re dans son &eacute;toile, dans son
+g&eacute;nie, la conscience de leur sup&eacute;riorit&eacute; et cette fi&egrave;re assurance de
+vainqueurs devant des vaincus.</p>
+
+<p>Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave,
+franche; comme elle convenait &agrave; de telles circonstances, &agrave; des hommes
+qui n'en &eacute;taient pas &agrave; leur d&eacute;but, et qu'apr&egrave;s tant de souffrances, on
+n'avait plus la pr&eacute;tention d'exalter.</p>
+
+<p>Aussi ne parle-t-il qu'&agrave; la raison de tous, ou au v&eacute;ritable int&eacute;r&ecirc;t de
+chacun, ce qui est une m&ecirc;me chose: il termine par la gloire, seule
+passion &agrave; laquelle il p&ucirc;t s'adresser dans ces d&eacute;serts, dernier des
+nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours
+victorieux, &eacute;clair&eacute;s par une civilisation avanc&eacute;e et par une longue
+exp&eacute;rience; enfin, de toutes les illusions g&eacute;n&eacute;reuses, la seule qu'ils
+aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue
+admirable; elle &eacute;tait digne du chef et de l'arm&eacute;e: elle fit honneur &agrave;
+tous deux.</p>
+
+<p>&laquo;Soldats, dit-il, voil&agrave; la bataille que vous avez tant d&eacute;sir&eacute;e.
+D&eacute;sormais la victoire d&eacute;pend de vous, elle nous est n&eacute;cessaire, elle
+nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour
+dans la patrie! Conduisez-vous comme &agrave; Austerlitz, &agrave; Friedland, &agrave;
+Vitepsk et &agrave; Smolensk, et que la post&eacute;rit&eacute; la plus recul&eacute;e cite votre
+conduite dans cette journ&eacute;e; que l'on dise de vous: Il &eacute;tait &agrave; cette
+grande bataille sous les murs de Moskou.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIIg" id="CHAPITRE_VIIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Au</span> milieu de cette journ&eacute;e, Napol&eacute;on avait remarqu&eacute; dans le camp ennemi
+un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'arm&eacute;e russe &eacute;tait debout
+et sous les armes: Kutusof, entour&eacute; de toutes les pompes religieuses et
+militaires, s'avan&ccedil;ait au milieu d'elle. Ce g&eacute;n&eacute;ral a fait rev&ecirc;tir &agrave; ses
+popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux v&ecirc;temens,
+h&eacute;ritage des Grecs. Ils le pr&eacute;c&egrave;dent, portant les signes r&eacute;v&eacute;r&eacute;s de la
+religion, et sur-tout cette sainte image, nagu&egrave;re protectrice de
+Smolensk, qu'ils disent s'&ecirc;tre miraculeusement soustraite aux
+profanations des Fran&ccedil;ais sacril&eacute;ges.</p>
+
+<p>Quand le Russe voit ses soldats bien &eacute;mus par ce spectacle
+extraordinaire, il &eacute;l&egrave;ve la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule
+patrie qui reste &agrave; l'esclavage. C'est au nom de la religion de
+l'&eacute;galit&eacute;, qu'il cherche &agrave; exciter ces serfs &agrave; d&eacute;fendre les biens de
+leurs ma&icirc;tres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacr&eacute;e,
+r&eacute;fugi&eacute;e dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soul&egrave;ve leur
+indignation.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, dans sa bouche, &laquo;est un despote universel! le tyrannique
+perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse
+leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du
+Seigneur, repr&eacute;sent&eacute;e par la sainte image, aux profanations des hommes,
+aux intemp&eacute;ries des saisons.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il montre &agrave; ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle
+leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et
+finit en invoquant leur pi&eacute;t&eacute; et leur patriotisme. Vertus d'instinct
+chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en &eacute;taient encore qu'aux
+sensations, mais par cela m&ecirc;me soldats d'autant plus redoutables; moins
+distraits de l'ob&eacute;issance par le raisonnement; restreints par
+l'esclavage dans un cercle &eacute;troit, o&ugrave; ils sont r&eacute;duits &agrave; un petit nombre
+de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des d&eacute;sirs, des
+id&eacute;es.</p>
+
+<p>Du reste, orgueilleux par d&eacute;faut de comparaison, et cr&eacute;dules, comme ils
+sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idol&acirc;tres autant
+que des chr&eacute;tiens peuvent l'&ecirc;tre: car cette religion de l'esprit, tout
+intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et mat&eacute;rielle,
+pour la mettre &agrave; leur brute et courte port&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de
+leurs officiers, les b&eacute;n&eacute;dictions de leurs pr&ecirc;tres achev&egrave;rent de
+fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent
+d&eacute;vou&eacute;s par Dieu lui-m&ecirc;me &agrave; la d&eacute;fense du ciel et de leur sol sacr&eacute;.</p>
+
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; des Fran&ccedil;ais, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire,
+point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours m&ecirc;me de l'empereur
+ne fut distribu&eacute; que tr&egrave;s-tard, et lu le lendemain si pr&egrave;s du combat,
+que plusieurs corps s'engag&egrave;rent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant,
+les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient
+encore l'&eacute;p&eacute;e de Michel, empruntant leurs forces &agrave; toutes les puissances
+du ciel; tandis que les Fran&ccedil;ais ne les cherchaient qu'en eux-m&ecirc;mes,
+persuad&eacute;s que les v&eacute;ritables forces sont dans le c&oelig;ur, et que c'est l&agrave;
+l'arm&eacute;e c&eacute;leste.</p>
+
+<p>Le hasard voulut que ce jour-l&agrave; m&ecirc;me l'empereur re&ccedil;&ucirc;t de Paris le
+portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli
+comme l'empereur, avec les m&ecirc;mes transports de joie et d'esp&eacute;rance.
+Depuis, et chaque jour, dans l'int&eacute;rieur du palais, on avait vu Napol&eacute;on
+s'abandonner pr&egrave;s de lui &agrave; l'expression des sentimens les plus tendres;
+aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces
+pr&eacute;paratifs si mena&ccedil;ans, il revit cette douce image, son ame guerri&egrave;re
+s'attendrit-elle! lui-m&ecirc;me il exposa ce tableau devant sa tente, puis il
+appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant
+faire partager son &eacute;motion &agrave; ces vieux grenadiers, montrer sa famille
+priv&eacute;e &agrave; sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au
+milieu d'un grand danger.</p>
+
+<p>Dans la soir&eacute;e, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille
+des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'&eacute;tait ce m&ecirc;me Fabvier
+qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur
+re&ccedil;ut bien l'aide-de-camp du g&eacute;n&eacute;ral vaincu. La veille d'une bataille si
+incertaine, il se sentait dispos&eacute; &agrave; l'indulgence pour une d&eacute;faite: il
+&eacute;couta tout ce qui lui fut dit sur la diss&eacute;mination de ses forces en
+Espagne, sur la multiplicit&eacute; des g&eacute;n&eacute;raux en chef, et convint de tout:
+mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.</p>
+
+<p>La nuit revint, et avec elle la crainte qu'&agrave; la faveur de ses ombres,
+l'arm&eacute;e russe ne s'&eacute;vad&acirc;t du champ de bataille. Cette anxi&eacute;t&eacute; entrecoupa
+le sommeil de Napol&eacute;on. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on
+n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi &eacute;tait
+encore en pr&eacute;sence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait
+distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain
+matin, et en cas qu'il y e&ucirc;t bataille.</p>
+
+<p>Rassur&eacute; pour quelques momens, une inqui&eacute;tude contraire le ressaisit. Le
+d&eacute;nuement de ses soldats l'&eacute;pouvante. Comment, faibles et affam&eacute;s,
+soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il consid&egrave;re
+sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui r&eacute;ponde des
+deux arm&eacute;es. Il fait venir Bessi&egrave;res, celui de ses mar&eacute;chaux &agrave; qui il se
+fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque &agrave; cette
+r&eacute;serve d'&eacute;lite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses
+pressantes questions. Il veut qu'on distribue &agrave; ces vieux soldats pour
+trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin,
+craignant de ne pas &ecirc;tre ob&eacute;i, il se rel&egrave;ve, et lui-m&ecirc;me demande aux
+grenadiers de garde &agrave; l'entr&eacute;e de sa tente, s'ils ont re&ccedil;u ces vivres.
+Satisfait de leur r&eacute;ponse, il rentre et s'assoupit.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur ses mains; il semble, &agrave; l'entendre, qu'il r&eacute;fl&eacute;chit sur les
+vanit&eacute;s de la gloire. &laquo;Qu'est-ce que la guerre? Un m&eacute;tier de barbares,
+o&ugrave; tout l'art consiste &agrave; &ecirc;tre le plus fort sur un point donn&eacute;!&raquo; Il se
+plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, &agrave;
+&eacute;prouver. Paraissant alors revenir &agrave; des pens&eacute;es plus rassurantes, il
+rappelle ce qu'il lui a &eacute;t&eacute; dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof,
+et s'&eacute;tonne qu'on ne lui ait pas pr&eacute;f&eacute;r&eacute; Beningsen. Puis il songe &agrave; la
+situation critique o&ugrave; il s'est jet&eacute;, et il ajoute &laquo;qu'une grande journ&eacute;e
+se pr&eacute;pare; que ce sera une terrible bataille.&raquo; Il demande &agrave; Rapp &laquo;s'il
+croit &agrave; la victoire?&mdash;Sans doute, lui r&eacute;pond celui-ci, mais sanglante!&raquo;
+Et Napol&eacute;on reprend: &laquo;Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes;
+j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou;
+les tra&icirc;neurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous
+serons plus forts qu'avant la bataille.&raquo;</p>
+
+<p>Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie.
+Alors, ressaisi par sa premi&egrave;re inqui&eacute;tude, il envoie encore examiner
+l'attitude des Russes; on lui r&eacute;pond que leurs feux jettent toujours le
+m&ecirc;me &eacute;clat, et qu'&agrave; leur nombre et &agrave; la multitude des ombres mobiles qui
+les entourent, on juge que ce n'est point une arri&egrave;re-garde seulement,
+mais, une arm&eacute;e enti&egrave;re qui les attise. La pr&eacute;sence de l'ennemi
+tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.</p>
+
+<p>Mais les marches qu'il vient de faire avec l'arm&eacute;e, les fatigues-des
+nuits et des jours pr&eacute;c&eacute;dens, tant de soins, une si grande attente,
+l'ont &eacute;puis&eacute;; le refroidissement de l'atmosph&egrave;re l'a saisi; une fi&egrave;vre
+d'irritation, une toux s&egrave;che, une violente alt&eacute;ration, le consument. Le
+reste de la nuit, il cherche vainement &agrave; &eacute;tancher la soif br&ucirc;lante qui
+le d&eacute;vore.</p>
+
+<p>Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le
+mar&eacute;chal voit encore les Russes, et qu'il demande &agrave; attaquer. Cette
+nouvelle para&icirc;t rendre &agrave; l'empereur ses forces, que la fi&egrave;vre a
+&eacute;puis&eacute;es. Il se l&egrave;ve, il appelle les siens, et sort en s'&eacute;criant: &laquo;Nous
+les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXg" id="CHAPITRE_IXg"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Il</span> &eacute;tait cinq heures et demie du matin, quand Napol&eacute;on arriva pr&egrave;s de la
+redoute, conquise le 5 septembre. L&agrave;, il attendit les premi&egrave;res lueurs
+du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut.
+L'empereur, le montrant &agrave; ses officiers, s'&eacute;cria: &laquo;Voil&agrave; le soleil
+d'Austerlitz.&raquo; Mais il nous &eacute;tait contraire. Il se levait du c&ocirc;t&eacute; des
+Russes, nous montrait &agrave; leurs coups, et nous &eacute;blouissait. On s'aper&ccedil;ut
+alors que, dans l'obscurit&eacute;, les batteries, avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;es hors de
+port&eacute;e de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa
+faire: il semblait h&eacute;siter &agrave; rompre le premier ce terrible silence.</p>
+
+<p>L'attention de l'empereur &eacute;tait alors fix&eacute;e sur sa droite, quand
+tout-&agrave;-coup, vers sept heures, la bataille &eacute;clate &agrave; sa gauche. Bient&ocirc;t
+il apprend qu'un r&eacute;giment du prince Eug&egrave;ne, le 106<sup class="sm">e</sup>, vient de
+s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait d&ucirc; rompre,
+mais qu'emport&eacute; par ce succ&egrave;s, il a franchi ce passage, malgr&eacute; les cris
+de son g&eacute;n&eacute;ral, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'o&ugrave; les Russes
+viennent de l'&eacute;craser par un feu de front et de flanc.</p>
+
+<p>On ajouta, que d&eacute;j&agrave; le g&eacute;n&eacute;ral commandant cette brigade &eacute;tait tu&eacute;, et
+que le 106<sup class="sm">e</sup> aurait &eacute;t&eacute; enti&egrave;rement d&eacute;truit si le 92<sup class="sm">e</sup> r&eacute;giment,
+accourant de lui-m&ecirc;me &agrave; son secours, n'en avait recueilli promptement et
+ramen&eacute; les d&eacute;bris.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me qui venait d'ordonner &agrave; son aile gauche
+d'attaquer violemment. Peut-&ecirc;tre crut-il n'&ecirc;tre ob&eacute;i qu'&agrave; demi, et
+voulut-il seulement retenir de ce c&ocirc;t&eacute; l'attention de l'ennemi. Mais il
+multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front
+une bataille qu'il avait con&ccedil;ue dans un ordre oblique.</p>
+
+<p>Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la
+vieille route de Moskou, avait donn&eacute; devant lui le signal de l'attaque.
+Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes,
+jaillir des tourbillons de feu et de fum&eacute;e suivi presque aussit&ocirc;t d'une
+multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui d&eacute;chiraient
+l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les
+divisions Compans, Desaix, et trente canons en t&ecirc;te, s'avance rapidement
+sur la premi&egrave;re redoute ennemie.</p>
+
+<p>La fusillade des Russes commence: les canons fran&ccedil;ais ripostent seuls.
+L'infanterie marche sans tirer; elle se h&acirc;tait pour arriver sur le feu
+de l'ennemi et l'&eacute;teindre, mais Compans, g&eacute;n&eacute;ral de cette colonne, et
+ses plus braves soldats tombent bless&eacute;s; le reste, d&eacute;concert&eacute;,
+s'arr&ecirc;tait sous cette gr&ecirc;le de balles pour y r&eacute;pondre, quand Rapp
+accourt remplacer Compans: il entra&icirc;ne encore ses soldats, la ba&iuml;onnette
+en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, lui le premier, il y touchait, lorsqu'&agrave; son tour il est atteint:
+c'&eacute;tait sa vingt-deuxi&egrave;me blessure. Un troisi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ral qui lui
+succ&egrave;de, tombe encore. Davoust lui-m&ecirc;me est frapp&eacute;: on porta Rapp &agrave;
+l'empereur, qui lui dit: &laquo;Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on
+la-haut?&raquo; L'aide-de-camp r&eacute;pondit qu'il y faudrait la garde pour
+achever. &laquo;Non, reprit Napol&eacute;on, je m'en garderai bien, je ne veux pas la
+faire d&eacute;molir, je gagnerai la bataille sans elle.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Ney, avec ses trois divisions, r&eacute;duits &agrave; dix mille hommes, se
+jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses
+feux; Ney se pr&eacute;cipite. Le 57&ordm; r&eacute;giment de Compans, se voyant soutenu,
+se ranime; par un dernier &eacute;lan, il vient d'atteindre les retranchemens
+ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses ba&iuml;onnettes les
+pousse, les culbute et tue les plus obstin&eacute;s. Le reste fuit, et le 57&ordm;
+s'&eacute;tablit dans sa conqu&ecirc;te. En m&ecirc;me temps Ney s'&eacute;lance avec tant
+d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait midi, la gauche de la ligne russe ainsi forc&eacute;e, et la plaine
+ouverte, l'empereur ordonne &agrave; Murat de s'y porter avec sa cavalerie et
+d'achever. Un instant suffit &agrave; ce prince pour se faire voir sur les
+hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde
+ligne russe et des renforts, amen&eacute;s par Bagawout et envoy&eacute;s par
+Tutchkof, venaient au secours de la premi&egrave;re. Tous accouraient,
+s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Fran&ccedil;ais
+&eacute;taient encore dans le d&eacute;sordre de la victoire, ils s'&eacute;tonnent et
+reculent.</p>
+
+<p>Les Westphaliens, que Napol&eacute;on venait d'envoyer au secours de
+Poniatowski, traversaient alors le bois qui s&eacute;parait ce prince du reste
+de l'arm&eacute;e; ils entrevirent, dans la poussi&egrave;re et la fum&eacute;e, nos troupes
+qui r&eacute;trogradaient. &Agrave; la direction de leur marche, ils les jug&egrave;rent
+ennemies, et tir&egrave;rent dessus. Cette m&eacute;prise, dans laquelle ils
+s'obstin&egrave;rent, augmenta le d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>Les cavaliers ennemis pouss&egrave;rent vigoureusement leur fortune; ils
+envelopp&egrave;rent Murat, qui s'&eacute;tait oubli&eacute; pour rallier les siens; d&eacute;j&agrave;
+m&ecirc;me ils &eacute;tendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se
+jetant dans la redoute, leur &eacute;chappa. Mais il n'y trouva que des soldats
+incertains, s'abandonnant eux-m&ecirc;mes et courant tout effar&eacute;s autour du
+parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence du roi et ses cris en rassur&egrave;rent d'abord quelques-uns.
+Lui-m&ecirc;me saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il &eacute;l&egrave;ve et
+agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant &agrave; leur
+premi&egrave;re valeur par cette autorit&eacute; que donne l'exemple. En m&ecirc;me temps,
+Ney a reform&eacute; ses divisions. Son feu arr&ecirc;te les cuirassiers ennemis,
+trouble leurs rangs; ils l&acirc;chent prise. Murat enfin est d&eacute;gag&eacute; et les
+hauteurs sont reconquises.</p>
+
+<p>Le roi, &agrave; peine sorti de ce p&eacute;ril, court &agrave; un autre: il se pr&eacute;cipite sur
+l'ennemi avec la cavalerie de Bruy&egrave;re et de Nansouty, et, par des
+charges opini&acirc;tres et r&eacute;it&eacute;r&eacute;es, il renverse les lignes russes, les
+pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la
+d&eacute;faite enti&egrave;re de leur aile gauche.</p>
+
+<p>Mais les hauteurs du village d&eacute;truit de Semenowska, o&ugrave; commen&ccedil;ait la
+gauche du centre des Russes, &eacute;taient encore intactes; les renforts que
+Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu
+dominant plongeait sur Ney et Murat; il arr&ecirc;tait leur victoire; il
+fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie
+en balaie le front: Friand, g&eacute;n&eacute;ral de Davoust, le suivait avec son
+infanterie. Ce fut Dufour et le 15<sup class="sm">e</sup> l&eacute;ger qui les premiers gravirent
+contre cet escarpement. Ils d&eacute;log&egrave;rent les Russes de ce village, dont
+les ruines &eacute;taient mal retranch&eacute;es. Friand soutint cet effort, profita
+de son succ&egrave;s, et l'assura, quoique bless&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Xg" id="CHAPITRE_Xg"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cette</span> action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il
+fallait s'y pr&eacute;cipiter; mais Murat, Ney et Davoust &eacute;taient &eacute;puis&eacute;s; ils
+s'arr&ecirc;tent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient
+demander des renforts. On vit alors Napol&eacute;on saisi d'une h&eacute;sitation
+jusque-l&agrave; inconnue: il se consulta longuement; enfin, apr&egrave;s des ordres
+et des contre-ordres r&eacute;it&eacute;r&eacute;s &agrave; sa jeune garde il crut que la pr&eacute;sence
+des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait,
+l'instant d&eacute;cisif ne lui paraissant pas venu.</p>
+
+<p>Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point esp&eacute;rer; il
+appelle au secours de sa gauche d&eacute;couverte toutes ses r&eacute;serves, et
+jusqu'&agrave; la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, r&eacute;forme sa
+ligne; sa droite s'appuie &agrave; la grande batterie qu'attaquait le prince
+Eug&egrave;ne, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo.
+Ses feux d&eacute;chirent nos rangs; son attaque est violente, imp&eacute;tueuse,
+simultan&eacute;e: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand
+effort. Ney et Murat se roidissent contre cette temp&ecirc;te; il ne s'agit
+plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.</p>
+
+<p>Les soldats de Friand, rang&eacute;s devant Semenowska, repoussent les
+premi&egrave;res charges, mais, assaillis par une gr&ecirc;le de balles et de
+mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la
+retraite. Dans cet instant critique, Murat court &agrave; lui, et, le
+saisissant au collet, il lui crie: &laquo;Que faites-vous?&raquo; Le colonel,
+montrant la terre couverte de la moiti&eacute; des siens, lui r&eacute;pond: &laquo;Vous
+voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.&mdash;Eh! j'y reste bien, moi!&raquo;
+s'&eacute;crie le roi. Ces mots arr&ecirc;t&egrave;rent cet officier; il regarda fixement le
+monarque, et reprit froidement: &laquo;C'est juste! Soldats, face en t&ecirc;te!
+allons nous faire tuer!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli &agrave; l'empereur pour demander
+du secours; cet officier montre les nuages de poussi&egrave;re que les charges
+de cavalerie &eacute;l&egrave;vent sur les hauteurs, jusque l&agrave; tranquilles depuis leur
+conqu&ecirc;te. Quelques boulets viennent m&ecirc;me, pour la premi&egrave;re fois, mourir
+aux pieds de Napol&eacute;on: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et
+l'empereur promet sa jeune garde; mais &agrave; peine eut-elle fait quelques
+pas que lui-m&ecirc;me cria de s'arr&ecirc;ter. Toutefois, le comte de Lobau la
+faisait avancer peu &agrave; peu, sous pr&eacute;texte de rectifier des alignemens.
+Napol&eacute;on s'en aper&ccedil;ut et r&eacute;it&eacute;ra son ordre.</p>
+
+<p>Heureusement, l'artillerie de la r&eacute;serve s'avan&ccedil;a dans cet instant pour
+prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour
+cette man&oelig;uvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna
+moins qu'il ne la perm&icirc;t. Mais bient&ocirc;t elle lui parut si importante,
+qu'il en pressa l'ex&eacute;cution avec le seul mouvement d'impatience qu'il
+ait montr&eacute; dans toute cette journ&eacute;e.</p>
+
+<p>On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince
+Eug&egrave;ne &agrave; sa droite et &agrave; sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui
+est s&ucirc;r c'est qu'il parut craindre que l'extr&ecirc;me gauche des Russes,
+&eacute;chappant aux Polonais, ne rev&icirc;nt s'emparer du champ de bataille
+derri&egrave;re Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il
+retint sa garde en observation sur ce point. Il r&eacute;pondait &agrave; ceux qui le
+pressaient: &laquo;qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'&eacute;tait pas
+encore commenc&eacute;e; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait
+dans tout; que c'&eacute;tait l'&eacute;l&eacute;ment dont toutes choses se composaient; que
+rien n'&eacute;tait assez d&eacute;brouill&eacute;.&raquo; Puis il demandait l'heure ajoutait:
+&laquo;que celle de sa bataille n'&eacute;tait pas encore venue; qu'elle commencerait
+dans deux heures.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle ne commen&ccedil;a pas; on le vit toute cette journ&eacute;e s'asseoir ou se
+promener lentement, en avant et un peu &agrave; gauche de la redoute conquise
+le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il
+apercevait &agrave; peine depuis qu'elle avait d&eacute;pass&eacute; les hauteurs; sans
+inqui&eacute;tude, lorsqu'il la vit repara&icirc;tre, sans impatience contre les
+siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une
+triste r&eacute;signation quand, &agrave; chaque instant, on venait lui apprendre la
+perte de ses meilleurs g&eacute;n&eacute;raux. Il se leva plusieurs fois pour faire
+quelques pas, et se rasseoir encore.</p>
+
+<p>Chacun autour de lui le regardait avec &eacute;tonnement. Jusque-l&agrave;, dans ces
+grands chocs, on lui avait vu une activit&eacute; calme; mais ici, c'&eacute;tait un
+calme lourd, une douleur molle, sans activit&eacute;: quelques-uns crurent y
+reconna&icirc;tre cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations;
+d'autres imagin&egrave;rent qu'il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; blas&eacute; sur tout, m&ecirc;me sur
+l'&eacute;motion des combats. Plusieurs observ&egrave;rent que cette constance calme,
+ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent
+avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'&acirc;ge a us&eacute; leurs
+ressorts. Les plus z&eacute;l&eacute;s motiv&egrave;rent son immobilit&eacute; sur la n&eacute;cessit&eacute;,
+quand on commande sur une grande &eacute;tendue, de ne pas trop changer de
+place, afin que les nouvelles sachent o&ugrave; vous trouver. Enfin, il y eut
+qui s'en prirent, avec plus de raison, &agrave; sa sant&eacute; affaiblie et &agrave; une
+forte indisposition.</p>
+
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux d'artillerie, qui s'&eacute;tonnaient aussi de leur stagnation,
+profit&egrave;rent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de
+leur donner. Ils couronn&egrave;rent bient&ocirc;t les cr&ecirc;tes. Quatre-vingts pi&egrave;ces
+de canon &eacute;clat&egrave;rent &agrave; la fois. La cavalerie russe vint la premi&egrave;re se
+briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derri&egrave;re son
+infanterie.</p>
+
+<p>Celle-ci s'avan&ccedil;ait pas masses &eacute;paisses, o&ugrave; d'abord nos boulets firent
+de larges et profondes trou&eacute;es; et pourtant elles approchaient toujours,
+quand les batteries fran&ccedil;aises, redoublant, les &eacute;cras&egrave;rent de mitraille.
+Des pelotons entiers tombaient &agrave; la fois; on voyait leurs soldats
+chercher &agrave; se remettre ensemble sous ce terrible feu. &Agrave; chaque instant,
+s&eacute;par&eacute;s par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux
+pieds.</p>
+
+<p>Enfin ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas
+reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme p&eacute;trifi&eacute;s d'horreur, au
+milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration
+ait &eacute;t&eacute; bless&eacute;; soit qu'une premi&egrave;re disposition &eacute;chouant, leurs
+g&eacute;n&eacute;raux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napol&eacute;on, le grand
+art de remuer de si grands corps &agrave; la fois, avec ensemble et sans
+confusion. Enfin ces amasses inertes se laiss&egrave;rent &eacute;craser pendant deux
+heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un
+massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira
+le courage immobile, aveugle et r&eacute;sign&eacute; de leurs ennemis.</p>
+
+<p>Ce furent les victorieux qui se fatigu&egrave;rent les premiers. La lenteur de
+ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions
+s'&eacute;puisaient; ils se d&eacute;cident: Ney marche donc en &eacute;tendant sa droite,
+qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau
+front qu'on lui a oppos&eacute;. Davoust et Murat le secondent, et les d&eacute;bris
+de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.</p>
+
+<p>La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste
+des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le
+centre et la droite, d&eacute;fend obstin&eacute;ment contre le prince Eug&egrave;ne.</p>
+
+<p>Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite fran&ccedil;aise, Ney,
+Davoust et Murat, apr&egrave;s avoir fait tomber Bagration et la moiti&eacute; de la
+ligne russe, se pr&eacute;sentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de
+l'arm&eacute;e ennemie, dont ils voyaient tout l'int&eacute;rieur, les r&eacute;serves, les
+derri&egrave;res abandonn&eacute;s, et jusqu'&agrave; la retraite.</p>
+
+<p>Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derri&egrave;re une
+ligne encore formidable, ils appellent la garde &agrave; grands cris! &laquo;La jeune
+garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle
+les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!&raquo;</p>
+
+<p>C'est Belliard qu'ils ont envoy&eacute; &agrave; l'empereur. Ce g&eacute;n&eacute;ral d&eacute;clare &laquo;que,
+de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'&agrave; la route de
+Moja&iuml;sk, derri&egrave;re l'arm&eacute;e russe; qu'on y voit une foule confuse de
+fuyards, de bless&eacute;s et de chariots en retraite; qu'une ravine et un
+taillis clair les en s&eacute;parent encore, il est vrai, mais, que les
+g&eacute;n&eacute;raux ennemis, d&eacute;concert&eacute;s, n'ont point song&eacute; &agrave; en profiter; qu'enfin
+il ne faut qu'un &eacute;lan pour arriver au milieu de ce d&eacute;sordre, et d&eacute;cider
+du sort de l'arm&eacute;e ennemie et de la guerre!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur h&eacute;site, doute, et ordonne &agrave; ce g&eacute;n&eacute;ral d'aller
+voir encore et de revenir lui rendre compte.</p>
+
+<p>Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce &laquo;que
+l'ennemi commence &agrave; se raviser; que d&eacute;j&agrave; on voit le taillis se garnir de
+ses tirailleurs; que l'occasion va s'&eacute;chapper; qu'il n'y a plus un
+instant &agrave; perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer
+la premi&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Bessi&egrave;res insiste sur l'importance de la garde; il rappelle &laquo;la
+distance o&ugrave; l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napol&eacute;on
+et la France; qu'on devait conserver au moins cette poign&eacute;e de soldats
+qui restaient seuls pour en r&eacute;pondre.&raquo; Et l'empereur alors dit &agrave;
+Belliard, &laquo;que rien n'&eacute;tait encore assez d&eacute;brouill&eacute;; que, pour faire
+donner ses r&eacute;serves, il voulait voir plus clair sur son &eacute;chiquier.&raquo; Ce
+fut son expression, qu'il r&eacute;p&eacute;ta plusieurs fois, en montrant la grande
+redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eug&egrave;ne.</p>
+
+<p>Belliard, constern&eacute;, retourne aupr&egrave;s du roi; il lui annonce
+l'impossibilit&eacute; d'&eacute;mouvoir l'empereur: &laquo;il l'a, dit-il, trouv&eacute; assis &agrave;
+la m&ecirc;me place, l'air souffrant et abattu, les traits affaiss&eacute;s, le
+regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces
+&eacute;pouvantables bruits de guerre, qui lui semblent &eacute;trangers!&raquo; &Agrave; ce r&eacute;cit,
+Ney, furieux, et emport&eacute; par son caract&egrave;re ardent et sans mesure,
+&eacute;clate: &laquo;Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de
+bataille! Que fait l'empereur derri&egrave;re l'arm&eacute;e! L&agrave;, il n'est &agrave; port&eacute;e
+que des revers, et non des succ&egrave;s. Puisqu'il ne fait plus la guerre par
+lui-m&ecirc;me, qu'il n'est plus g&eacute;n&eacute;ral, qu'il veut faire par-tout
+l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse &ecirc;tre g&eacute;n&eacute;raux
+pour lui!&raquo;</p>
+
+<p>Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir,
+la veille, le front de la ligne ennemie, s'arr&ecirc;ter plusieurs fois,
+descendre de cheval, et, le front appuy&eacute; sur ses canons, y rester dans
+l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une
+toux vive et fr&eacute;quente coupait sa respiration. Le roi comprit que la
+fatigue et les premi&egrave;res atteintes de l'&eacute;quinoxe avaient &eacute;branl&eacute; son
+temp&eacute;rament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de
+sort g&eacute;nie &eacute;tait comme encha&icirc;n&eacute;e par son corps, affaiss&eacute; sous le double
+poids de la fatigue et de la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Pourtant les excitations ne lui manqu&egrave;rent pas; car, aussit&ocirc;t apr&egrave;s
+Belliard, Daru, pouss&eacute; par Dumas et sur-tout par Berthier, dit &agrave; voix
+basse &agrave; l'empereur: &laquo;que, de toutes parts, on s'&eacute;criait que l'instant de
+faire donner la garde &eacute;tait venu.&raquo; Mais Napol&eacute;on r&eacute;pliqua: &laquo;Et, s'il y a
+une seconde bataille demain, avec quoi l&agrave; livrerai-je?&raquo; Le ministre
+n'insista pas, surpris de voir, pour la premi&egrave;re fois, l'empereur
+remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIg" id="CHAPITRE_XIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, Barclay avec la droite luttait opini&acirc;tr&eacute;ment contre le prince
+Eug&egrave;ne. Celui-ci, aussit&ocirc;t apr&egrave;s la prise de Borodino, avait pass&eacute; la
+Kologha devant la grande redoute ennemie. L&agrave; sur-tout, les Russes
+avaient compt&eacute; sur leurs hauteurs escarp&eacute;es, environn&eacute;es de ravins
+profonds et fangeux, sur notre &eacute;puisement, sur leurs retranchemens arm&eacute;s
+de grosses pi&egrave;ces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces
+cr&ecirc;tes, toutes h&eacute;riss&eacute;es de fer et de feu! Mais ces &eacute;l&eacute;mens, l'art, la
+nature, tout leur manqua &agrave; la fois: assaillis par un premier &eacute;lan de
+cette furie fran&ccedil;aise si c&eacute;l&egrave;bre, ils virent tout-&agrave;-coup les soldats de
+Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent d&eacute;concert&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arriv&eacute; la
+veille du fond de l'Espagne; il s'&eacute;tait jet&eacute; en volontaire et &agrave; pied &agrave;
+la t&ecirc;te des tirailleurs les plus avanc&eacute;s; comme s'il f&ucirc;t venu
+repr&eacute;senter l'arm&eacute;e d'Espagne au milieu de la grande-arm&eacute;e, et qu'anim&eacute;
+de cette rivalit&eacute; de gloire qui fait les h&eacute;ros, il voul&ucirc;t la montrer en
+t&ecirc;te et la premi&egrave;re au danger.</p>
+
+<p>Il tomba bless&eacute; sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut
+courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit pr&eacute;cipitation des premiers
+assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin &agrave;
+passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que
+plusieurs des n&ocirc;tres s'y arr&ecirc;t&egrave;rent. Morand se trouva donc seul devant
+plusieurs lignes russes. Il n'&eacute;tait que dix heures. &Agrave; sa droite, Friand
+n'attaquait pas encore Semenowska &agrave; sa gauche, les divisions G&eacute;rard,
+Broussier et la garde italienne n'&eacute;taient pas encore en ligne.</p>
+
+<p>D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas d&ucirc; &ecirc;tre faite si brusquement; on
+ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce c&ocirc;t&eacute;, la bataille
+devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel
+avait &eacute;t&eacute; le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-m&ecirc;me y
+manqua au moment de l'ex&eacute;cution; car ce fut lui qui, d&egrave;s les premiers
+coups de canon, envoya au prince Eug&egrave;ne, officiers sur officiers, pour
+presser son attaque.</p>
+
+<p>Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes
+parts. Kouta&iuml;sof et Yermolof les conduisirent eux-m&ecirc;mes, avec une
+r&eacute;solution digne de cette grande circonstance. Le 30<sup class="sm">e</sup> r&eacute;giment fut
+chass&eacute; de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son g&eacute;n&eacute;ral
+perc&eacute; de vingt blessures. Les Russes, encourag&eacute;s, ne se content&egrave;rent
+plus de se d&eacute;fendre, ils attaqu&egrave;rent. On vit alors r&eacute;uni sur ce seul
+point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les
+Fran&ccedil;ais tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et
+sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habilet&eacute;
+du prince Eug&egrave;ne, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a
+d'insupportable l'id&eacute;e de s'avouer vaincu.</p>
+
+<p>Chaque division changea plusieurs fois de g&eacute;n&eacute;raux. Le vice-roi allait
+de l'une &agrave; l'autre, m&ecirc;lant la pri&egrave;re aux reproches, et rappelant
+sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa
+position critique; mais Napol&eacute;on r&eacute;pondit &laquo;qu'il n'y pouvait rien; que
+c'&eacute;tait &agrave; lui de vaincre; qu'il n'avait qu'&agrave; faire un plus grand effort,
+que la bataille &eacute;tait l&agrave;; et le prince ralliait toutes ses forces pour
+tenter un assaut g&eacute;n&eacute;ral, quand soudain des cris furieux, qui partirent
+de sa gauche, d&eacute;tourn&egrave;rent son attention.</p>
+
+<p>Ouwarof, deux r&eacute;gimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques
+tombaient sur sa r&eacute;serve; le d&eacute;sordre s'y mettait; il y courut, et,
+second&eacute; des g&eacute;n&eacute;raux Delzons et Ornano, il eut bient&ocirc;t chass&eacute; cette
+troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussit&ocirc;t se mettre
+&agrave; la t&ecirc;te d'une attaque d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment o&ugrave; Murat, forc&eacute; &agrave; l'inaction dans cette plaine o&ugrave; il
+r&eacute;gnait, avait renvoy&eacute; pour la quatri&egrave;me fois &agrave; son fr&egrave;re pour se
+plaindre des pertes que les Russes, appuy&eacute;s aux redoutes oppos&eacute;es au
+prince Eug&egrave;ne, faisaient &eacute;prouver &agrave; sa cavalerie. &laquo;Il ne lui demande
+plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs
+retranch&eacute;es et les fera tomber avec l'arm&eacute;e qui les d&eacute;fend.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessi&egrave;res, chef de
+cette garde &agrave; cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce mar&eacute;chal, qui
+&eacute;tait all&eacute; consid&eacute;rer la bataille de plus pr&egrave;s. L'empereur l'attendit
+pr&egrave;s d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le
+mar&eacute;chal revint enfin, il le re&ccedil;ut d'un air satisfait, &eacute;couta
+tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'o&ugrave; il le
+jugerait convenable.</p>
+
+<p>Mais il n'&eacute;tait plus temps; il ne fallait plus songer &agrave; s'emparer de
+toute l'arm&eacute;e russe, et peut-&ecirc;tre aussi de la Russie enti&egrave;re; mais
+seulement du champ de bataille. On avait laiss&eacute; &agrave; Kutusof le loisir de
+se reconna&icirc;tre; il s'&eacute;tait fortifi&eacute; sur ce qui lui restait de points
+d'un acc&egrave;s difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.</p>
+
+<p>Ainsi les Russes s'&eacute;taient pour la troisi&egrave;me fois reform&eacute; un flanc
+gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de
+Montbrun. Ce g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait tu&eacute;. Caulincourt le remplace; il trouve les
+aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur g&eacute;n&eacute;ral: &laquo;Suivez-moi,
+leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!&raquo;</p>
+
+<p>Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer
+jusqu'&agrave; la hauteur de la gorge de leur grande batterie; l&agrave;, pendant que
+la cavalerie l&eacute;g&egrave;re poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera
+subitement &agrave; gauche avec ses cuirassiers, pour prendre &agrave; dos cette
+terrible redoute, dont le front &eacute;crase encore le vice-roi.</p>
+
+<p>Caulincourt r&eacute;pondit: &laquo;Vous m'y verrez tout &agrave; l'heure mort ou vif!&raquo; Il
+part aussit&ocirc;t et culbute tout ce qui lui r&eacute;siste; puis tournant
+subitement &agrave; gauche avec ses cuirassiers, il p&eacute;n&egrave;tre le premier dans la
+redoute sanglante, o&ugrave; une balle le frappe et l'abat. Sa conqu&ecirc;te fut son
+tombeau. On courut annoncer &agrave; l'empereur cette victoire et cette perte.
+Le grand-&eacute;cuyer, fr&egrave;re du malheureux g&eacute;n&eacute;ral, &eacute;coutait: il fut d'abord
+saisi; mais bient&ocirc;t il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes
+qui se succ&eacute;daient silencieusement sur sa figure, on l'e&ucirc;t cru
+impassible. L'empereur lui dit: &laquo;Vous avez entendu, voulez-vous vous
+retirer?&raquo; Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en
+ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-&eacute;cuyer ne r&eacute;pondit
+rien; il ne se retira pas; seulement il se d&eacute;couvrit &agrave; demi, pour
+remercier et refuser.</p>
+
+<p>Pendant que cette charge d&eacute;cisive de cavalerie s'ex&eacute;cutait, le vice-roi
+&eacute;tait pr&egrave;s d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan;
+tout-&agrave;-coup il voit son feu s'&eacute;teindre, sa fum&eacute;e se dissiper, et sa
+cr&ecirc;te briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers
+sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-l&agrave; russes, &eacute;taient devenues
+fran&ccedil;aises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir
+dans cette position.</p>
+
+<p>Mais les Russes n'y avaient pas renonc&eacute;, ils s'obstinent et s'acharnent;
+on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opini&acirc;tret&eacute;; sans
+cesse vaincus, ils sont sans cesse ramen&eacute;s au combat par leurs g&eacute;n&eacute;raux;
+et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-m&ecirc;mes avaient
+&eacute;lev&eacute;s.</p>
+
+<p>On ne put poursuivre leurs d&eacute;bris: de nouveaux ravins, et derri&egrave;re eux
+des redoutes arm&eacute;es prot&eacute;geaient leurs attaques et leurs retraites. Ils
+s'y d&eacute;fendirent avec rage jusqu'&agrave; la nuit; couvrant ainsi la grande
+route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur d&eacute;p&ocirc;t, leur
+refuge.</p>
+
+<p>De ces secondes hauteurs, ils &eacute;crasaient les premi&egrave;res qu'ils nous
+avaient abandonn&eacute;es. Le vice-roi fut oblig&eacute; de cacher ses lignes
+haletantes, &eacute;puis&eacute;es et &eacute;claircies, dans des plis de terrain, et
+derri&egrave;re les retranchemens &agrave; demi d&eacute;truits. Il fallut tenir les soldats
+&agrave; genoux et courb&eacute;s derri&egrave;re ces informes parapets. Ils rest&egrave;rent
+plusieurs heures dans cette p&eacute;nible position, contenus par l'ennemi
+qu'ils contenaient.</p>
+
+<p>Ce fut vers quatre heures que cette derni&egrave;re victoire fut remport&eacute;e; il
+y en eut plusieurs dans cette journ&eacute;e: chaque corps vainquit
+successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succ&egrave;s
+pour d&eacute;cider de la bataille, car chacun, n'&eacute;tant pas soutenu &agrave; temps par
+la r&eacute;serve, s'arr&ecirc;tait &eacute;puis&eacute;. Mais enfin tous les premiers obstacles
+&eacute;taient tomb&eacute;s. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'&eacute;loignait de
+l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et
+S&eacute;bastiani, apr&egrave;s une lutte opini&acirc;tre, venaient aussi de vaincre.
+L'ennemi s'arr&ecirc;tait et se retranchait dans une nouvelle position. Le
+jour &eacute;tait avanc&eacute;, nos munitions &eacute;puis&eacute;es, la bataille finie.</p>
+
+<p>Alors seulement, l'empereur monta &agrave; cheval avec effort, et se dirigea
+lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de
+bataille acquis incompl&egrave;tement, que les boulets ennemis et m&ecirc;me les
+balles nous disputaient encore.</p>
+
+<p>Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de
+Ney et de Murat, il resta toujours le m&ecirc;me, sa d&eacute;marche affaiss&eacute;e, sa
+voix languissante, et ne recommandant &agrave; des vainqueurs que la prudence;
+puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dress&eacute;es derri&egrave;re
+cette batterie enlev&eacute;e depuis deux jours, et devant laquelle il &eacute;tait,
+depuis le matin, rest&eacute; t&eacute;moin presque immobile de toutes les
+vicissitudes de cette terrible journ&eacute;e.</p>
+
+<p>En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna &laquo;de faire enfin
+avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point d&eacute;passer le nouveau
+ravin qui s&eacute;parait de l'ennemi.&raquo; Il ajouta, &laquo;qu'il le chargeait de
+garder le champ de bataille; que c'&eacute;tait l&agrave; tout ce qu'il lui demandait;
+qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.&raquo; Il le
+rappela bient&ocirc;t pour lui demander &laquo;s'il l'avait bien entendu, lui
+recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ
+de bataille.&raquo; Une heure apr&egrave;s, il lui fit encore r&eacute;it&eacute;rer l'ordre &laquo;de
+n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arriv&acirc;t.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIg" id="CHAPITRE_XIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Quand</span> il fut dans sa tente, &agrave; son abattement physique se joignit une
+grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux
+encore plus que les hommes avaient parl&eacute;; cette victoire, tant
+poursuivie, si ch&egrave;rement achet&eacute;e, &eacute;tait incompl&egrave;te: &eacute;tait-ce lui, qui
+poussait toujours les succ&egrave;s jusqu'au dernier r&eacute;sultat possible, que la
+fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert
+ses derni&egrave;res faveurs?</p>
+
+<p>En effet, les pertes &eacute;taient immenses, et sans r&eacute;sultat proportionn&eacute;.
+Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un
+fr&egrave;re; car le sort des combats &eacute;tait tomb&eacute; sur les plus consid&eacute;rables.
+Quarante-trois g&eacute;n&eacute;raux avaient &eacute;t&eacute; tu&eacute;s ou bless&eacute;s. Quel deuil dans
+Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pens&eacute;es
+pour l'Allemagne! Dans son arm&eacute;e, jusque dans sa tente, la victoire est
+silencieuse, sombre, isol&eacute;e, m&ecirc;me sans flatteurs.</p>
+
+<p>Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'&eacute;coutent et se taisent: mais
+leur attitude, leurs yeux baiss&eacute;s, leur silence, n'&eacute;taient point muets.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas
+&eacute;teint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. &laquo;L'arm&eacute;e
+ennemie, dit-il, passe en h&acirc;te et en d&eacute;sordre la Moskowa; il veut la
+surprendre et l'achever.&raquo; L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur
+immod&eacute;r&eacute;e; puis il dicta le bulletin de cette journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se plut &agrave; apprendre &agrave; l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient &eacute;t&eacute;
+expos&eacute;e. Quelques-uns attribu&egrave;rent ce soin a une recherche
+d'amour-propre. Les mieux instruits en jug&egrave;rent autrement; ils ne lui
+avaient gu&egrave;re vu de passion vaine ou gratuite: ils pens&egrave;rent qu'&agrave; cette
+distance, et &agrave; la t&ecirc;te d'une ann&eacute;e d'&eacute;trangers, qui n'avait d'autre lien
+que la victoire, un corps d'&eacute;lite et d&eacute;vou&eacute; lui avait paru indispensable
+&agrave; conserver.</p>
+
+<p>En effet, ses ennemis n'auraient plus rien &agrave; esp&eacute;rer des champs de
+bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour
+vaincre; ni une victoire, puisque son g&eacute;nie suffisait de loin, sans m&ecirc;me
+qu'il fit donner sa r&eacute;serve. Tant que cette garde restait intacte, sa
+puissance r&eacute;elle et sa puissance d'opinion restaient donc enti&egrave;res. Il
+semblait qu'elle lui r&eacute;pond&icirc;t de ses alli&eacute;s comme de ses ennemis; c'est
+pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation
+de cette redoutable r&eacute;serve; et cependant, c'&eacute;tait &agrave; peine vingt mille
+hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.</p>
+
+<p>Ces motifs &eacute;taient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes
+qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre
+les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: &laquo;qu'ils avaient vu le
+combat, gagn&eacute;, d&egrave;s le matin &agrave; la droite, s'arr&ecirc;ter o&ugrave; il nous &eacute;tait
+favorable, pour se continuer successivement de front et &agrave; force
+d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'&eacute;tait une bataille sans
+ensemble, une victoire de soldats plut&ocirc;t que de g&eacute;n&eacute;ral! Pourquoi donc
+tant de pr&eacute;cipitation pour joindre l'ennemi, avec une arm&eacute;e haletante,
+&eacute;puis&eacute;e, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, n&eacute;gliger
+d'achever, pour rester, tout sanglant et mutil&eacute;, au milieu d'un peuple
+furieux, dans d'immenses d&eacute;serts, et &agrave; huit cents lieues de ses
+ressources?&raquo;</p>
+
+<p>On entendit alors Murat s'&eacute;crier: &laquo;que, dans cette grande journ&eacute;e il
+n'avait pas reconnu le g&eacute;nie de Napol&eacute;on.&raquo; Le vice-roi avoua &laquo;qu'il ne
+concevait point l'ind&eacute;cision qu'avait montr&eacute;e son p&egrave;re adoptif;&raquo; et
+Ney, quand il fut appel&eacute; &agrave; son tour, mit une singuli&egrave;re opini&acirc;tret&eacute; &agrave;
+lui conseiller la retraite.</p>
+
+<p>Ceux qui ne l'avaient pas quitt&eacute; virent seuls, que ce vainqueur de tant
+de nations avait &eacute;t&eacute; vaincu par une fi&egrave;vre br&ucirc;lante. Ceux-l&agrave; cit&egrave;rent
+alors ces mots, que lui-m&ecirc;me avait &eacute;crits en Italie quinze ans plus t&ocirc;t:
+&laquo;La sant&eacute; est indispensable &agrave; la guerre, et ne peut &ecirc;tre remplac&eacute;e par
+rien;&raquo; et cette exclamation, malheureusement proph&eacute;tique, des champs
+d'Austerlitz, o&ugrave; l'empereur s'&eacute;cria: &laquo;Ordener est us&eacute;. On n'a qu'un
+temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, apr&egrave;s quoi moi-m&ecirc;me
+je devrai m'arr&ecirc;ter.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant la nuit, les Russes constat&egrave;rent leur pr&eacute;sence par quelques
+clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans
+la tente de l'empereur. La vieille garde fut oblig&eacute;e de courir aux
+armes, ce qui, apr&egrave;s une victoire, parut un affront. L'arm&eacute;e resta
+immobile jusqu'&agrave; midi, ou plut&ocirc;t on e&ucirc;t dit qu'il n'y avait plus
+d'arm&eacute;e, mais une seule avant-garde. Le reste &eacute;tait dispers&eacute; sur le
+champ de bataille pour enlever les bless&eacute;s. Il y en avait vingt mille.
+On les portait &agrave; deux lieues en arri&egrave;re, &agrave; cette grande abbaye de
+Kolotsko&iuml;.</p>
+
+<p>Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les
+r&eacute;gimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il
+s'est plaint depuis, dans une relation imprim&eacute;e, qu'aucune troupe ne lui
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; laiss&eacute;e pour requ&eacute;rir les choses de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute; dans les
+villages environnans.</p>
+
+<p>L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut
+d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie
+froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine
+boulevers&eacute;e, couverte de ruines et de d&eacute;bris; &agrave; l'horizon, la triste et
+sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi
+des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs
+compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus
+grosses que les n&ocirc;tres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point
+de r&eacute;cits; une morne taciturnit&eacute;.</p>
+
+<p>On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et
+quelques soldats, &agrave; peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau.
+Leurs v&ecirc;temens &eacute;taient d&eacute;chir&eacute;s par l'acharnement du combat, noircis de
+poudre, souill&eacute;s de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de
+cette mis&egrave;re, de ce d&eacute;sastre, un air fier, et m&ecirc;me &agrave; l'aspect de
+l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excit&eacute;s: car, dans
+cette arm&eacute;e, capable &agrave; la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun
+jugeait de la position de tous.</p>
+
+<p>Les soldats fran&ccedil;ais ne s'y trompent gu&egrave;re; ils s'&eacute;tonnaient de voir
+tant d'ennemis tu&eacute;s, un si grand nombre de bless&eacute;s et si peu de
+prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'&eacute;tait par le nombre de
+ceux-ci qu'on calculait le succ&egrave;s. Les morts prouvaient le courage des
+vaincus plut&ocirc;t que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon
+ordre, fier, et si peu d&eacute;courag&eacute;, qu'importait le gain d'un champ de
+bataille. Dans de si vastes contr&eacute;es, la terre manquerait-elle jamais
+aux Russes pour se battre?</p>
+
+<p>Pour nous, nous n'en avions d&eacute;j&agrave; que trop, et bien plus que nous ne
+pouvions en garder. &Eacute;tait-ce donc la conqu&eacute;rir! L'&eacute;troit et long sillon
+que nous tracions si p&eacute;niblement depuis Kowno, &agrave; travers des sables et
+des cendres, ne se refermerait-il pas derri&egrave;re nous, comme celui d'un
+vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal arm&eacute;s
+pour l'effacer.</p>
+
+<p>En effet, ils allaient enlever derri&egrave;re l'arm&eacute;e nos bless&eacute;s et nos
+maraudeurs. Cinq cents tra&icirc;neurs tomb&egrave;rent bient&ocirc;t entre leurs mains. Il
+est vrai que quelques soldats fran&ccedil;ais, arr&ecirc;t&eacute;s ainsi, feignirent de
+prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aid&egrave;rent &agrave; faire de nouvelles
+captures, jusqu'au moment o&ugrave;, se trouvant avec leurs nouveaux
+prisonniers en nombre assez consid&eacute;rable, ils se r&eacute;unirent tout-&agrave;-coup,
+et se d&eacute;barrass&egrave;rent de leurs ennemis trop confians.</p>
+
+<p>L'empereur ne put &eacute;valuer sa victoire que par les morts. La terre &eacute;tait
+tellement jonch&eacute;e de Fran&ccedil;ais &eacute;tendus sur les redoutes, qu'elles
+paraissaient leur appartenir plus qu'&agrave; ceux qui restaient debout. Il
+semblait y avoir l&agrave; plus de vainqueurs tu&eacute;s que de vainqueurs vivans.</p>
+
+<p>Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour
+suivre Napol&eacute;on, le pied d'un cheval rencontra un bless&eacute;, et lui arracha
+un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-l&agrave; muet comme
+sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, &eacute;clata; il
+se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins
+qu'il fit prodiguer &agrave; ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua
+que ce n'&eacute;tait qu'un Russe; mais il reprit vivement, &laquo;qu'il n'y avait
+plus d'ennemis apr&egrave;s la victoire, mais seulement des hommes!&raquo; Puis il
+dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux
+qu'on entendait crier de toutes parts.</p>
+
+<p>On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, o&ugrave; la plupart des
+n&ocirc;tres avaient &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute;s, et o&ugrave; plusieurs s'&eacute;taient tra&icirc;n&eacute;s pour
+&ecirc;tre plus &agrave; l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns pronon&ccedil;aient en
+g&eacute;missant le nom de leur patrie ou de leur m&egrave;re, c'&eacute;taient les plus
+jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou
+sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient
+qu'on les tu&acirc;t sur-le-champ: mais on passait vite &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces
+malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile piti&eacute; de secourir, ni la piti&eacute;
+cruelle d'achever.</p>
+
+<p>Un d'eux, le plus mutil&eacute; (il ne lui restait que le tronc et un bras),
+parut si anim&eacute;, si plein d'espoir et m&ecirc;me de gaiet&eacute;, qu'on entreprit de
+le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de
+souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux
+mutil&eacute;s, et ce qui semblerait &ecirc;tre une nouvelle preuve que l'ame reste
+enti&egrave;re, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui
+ne peut pas plus sentir que penser.</p>
+
+<p>On apercevait des Russes se tra&icirc;nant jusqu'aux lieux o&ugrave; l'entassement
+des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de
+ces infortun&eacute;s v&eacute;cut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert
+par un obus, et dont il rongeait l'int&eacute;rieur. On en vit redresser leur
+jambe bris&eacute;e, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis
+s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus
+prochain. Ils ne laissaient pas &eacute;chapper un seul g&eacute;missement.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la piti&eacute;. Mais il
+est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les
+Fran&ccedil;ais: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils
+souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit,
+ce qui tient &agrave; une civilisation moins avanc&eacute;e, et &agrave; des organes endurcis
+par le climat.</p>
+
+<p>Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante
+illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et
+ramasser quelques canons d&eacute;mont&eacute;s: sept &agrave; huit cents prisonniers et une
+vingtaine de canons bris&eacute;s &eacute;taient les seuls troph&eacute;es de cette victoire
+incompl&egrave;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIIg" id="CHAPITRE_XIIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">En</span> m&ecirc;me temps, Murat poussait l'arri&egrave;re-garde russe jusqu'&agrave; Moja&iuml;sk: la
+route qu'elle d&eacute;couvrit en se retirant, &eacute;tait nette et sans un seul
+d&eacute;bris d'hommes, de chariots, ou de v&ecirc;temens. On trouva tous leurs morts
+enterr&eacute;s, car ils ont un respect religieux pour les morts.</p>
+
+<p>Murat, en apercevant Moja&iuml;sk, s'en crut ma&icirc;tre; il envoya dire &agrave;
+l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arri&egrave;re-garde russe avait pris
+position en avant des murs de cette ville, derri&egrave;re laquelle on voyait
+sur une hauteur tout le reste de leur arm&eacute;e. Ils couvraient ainsi les
+routes de Moskou et de Kalougha.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre Kutusof h&eacute;sitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous
+laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva.
+D'ailleurs les Russes tenaient &agrave; honneur de ne coucher qu'&agrave; quatre
+lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de
+d&eacute;sencombrer la route derri&egrave;re eux, et de d&eacute;blayer leurs d&eacute;bris.</p>
+
+<p>Leur attitude &eacute;tait ferme et imposante, comme avant la bataille; ce
+qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi &agrave; la lenteur que nous
+avions mise &agrave; quitter le champ de Borodino, et &agrave; une profonde ravine qui
+se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aper&ccedil;ut pas cet
+obstacle; un de ses officiers, le g&eacute;n&eacute;ral Dery, le devina. Il alla
+reconna&icirc;tre le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les
+ba&iuml;onnettes russes.</p>
+
+<p>Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie
+militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait
+avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces
+portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain
+l'impossibilit&eacute;; il lui-montrait cette arm&eacute;e sur la hauteur oppos&eacute;e, qui
+commandait Moja&iuml;sk, et ce ravin o&ugrave; le reste de nos cavaliers &eacute;tait pr&ecirc;t
+&agrave; s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emport&eacute;, r&eacute;p&eacute;tait &laquo;qu'il fallait
+qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!&raquo;
+Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres,
+lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder
+l'ex&eacute;cution, afin de lui donner le temps de r&eacute;fl&eacute;chir, et qu'un
+contre-ordre pr&eacute;vu p&ucirc;t arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas
+toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en
+&eacute;puisant ses canons sur des Cosaques ivres et &eacute;pars, dont il &eacute;tait
+presque environn&eacute;, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages
+hurlemens.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la
+veille: Belliard y fut bless&eacute;; ce g&eacute;n&eacute;ral, qui depuis manqua beaucoup &agrave;
+Murat, s'occupait &agrave; reconna&icirc;tre la gauche de la position ennemie: elle
+&eacute;tait abordable, c'&eacute;tait de ce c&ocirc;t&eacute; qu'il e&ucirc;t fallu attaquer; mais Murat
+ne pensa qu'&agrave; se heurter contre ce qu'il avait devant lui.</p>
+
+<p>Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit,
+et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Moja&iuml;sk,
+marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle
+absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les
+boulets qui arrivaient jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>Quelqu'un l'arr&ecirc;ta, en lui montrant l'arri&egrave;re-garde ennemie entre lui et
+la ville, et derri&egrave;re, les feux d'une arm&eacute;e de cinquante mille hommes.
+Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de
+d&eacute;couragement de l'ennemi; il y parut insensible; il &eacute;couta les rapports
+d'un air affaiss&eacute; et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un
+village &agrave; quelques pas de l&agrave;, et &agrave; port&eacute;e des feux ennemis.</p>
+
+<p>L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-&ecirc;tre la
+Russie tout enti&egrave;re e&ucirc;t fl&eacute;chi sous nos armes aux champs de la Moskowa:
+son incl&eacute;mence pr&eacute;matur&eacute;e vint singuli&egrave;rement &agrave; propos au secours de
+leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille m&ecirc;me de la grande
+bataille! un ouragan annon&ccedil;a sa fatale pr&eacute;sence. Il gla&ccedil;a Napol&eacute;on. D&egrave;s
+la nuit qui pr&eacute;c&eacute;da cette bataille d&eacute;cisive, on a vu qu'une fi&egrave;vre
+ardente br&ucirc;la son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accabl&eacute;
+pendant le combat; cette souffrance arr&ecirc;ta ses pas et encha&icirc;na son g&eacute;nie
+pendant les cinq jours qui suivirent: apr&egrave;s avoir pr&eacute;serv&eacute; Kutusof d'une
+ruine totale &agrave; Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes
+de son arm&eacute;e, et de les d&eacute;rober &agrave; notre poursuite.</p>
+
+<p>Le 9 septembre nous montra Moja&iuml;sk debout et ouverte; mais en de&ccedil;&agrave;,
+l'arri&egrave;re-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et
+qu'occupait la veille leur arm&eacute;e. On p&eacute;n&eacute;tra dans la ville, les uns pour
+la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger:
+ceux-ci n'y trouv&egrave;rent point d'habitans, point de vivres, mais seulement
+des morts, qu'il fallut jeter par les fen&ecirc;tres pour se mettre &agrave; couvert,
+et des mourans qu'on r&eacute;unit dans un m&ecirc;me lieu.</p>
+
+<p>Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient
+pas os&eacute; incendier ces habitations; toutefois, leur humanit&eacute;, qui n'avait
+pas toujours &eacute;t&eacute; si scrupuleuse, c&eacute;da au besoin de tirer sur les
+premiers Fran&ccedil;ais qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de
+sorte qu'ils mirent le feu &agrave; cette ville de bois, et br&ucirc;l&egrave;rent une
+partie des malheureux bless&eacute;s qu'ils y avaient abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Pendant qu'on cherchait &agrave; les sauver, cinquante voltigeurs du 33<sup class="sm">e</sup>
+gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie
+occupaient le sommet. L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, encore arr&ecirc;t&eacute;e sous les murs de
+Moja&iuml;sk, regardait avec surprise cette poign&eacute;e d'hommes dispers&eacute;s, qui,
+sur cette pente d&eacute;couverte, irritaient de leurs feux des milliers de
+cavaliers russes. Tout-&agrave;-coup ce qu'on pr&eacute;voyait arriva. Plusieurs
+escadrons ennemis s'&eacute;branl&egrave;rent: un instant leur suffit pour envelopper
+ces audacieux, qui se pelotonn&egrave;rent rapidement, et firent face et feu de
+tous c&ocirc;t&eacute;s; mais ils &eacute;taient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et
+d'une si grande quantit&eacute; de chevaux, qu'ils disparurent bient&ocirc;t &agrave; tous
+les yeux.</p>
+
+<p>Une exclamation g&eacute;n&eacute;rale de douleur s'&eacute;leva de tous les rangs de
+l'arm&eacute;e. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'&oelig;il fixe, suivait tous
+les mouvemens de l'ennemi, et cherchait &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler le sort de ses
+compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et
+demandaient &agrave; marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou
+croisaient la ba&iuml;onnette d'un air mena&ccedil;ant, comme s'ils avaient &eacute;t&eacute; &agrave;
+port&eacute;e de les secourir. Tant&ocirc;t leurs regards s'animaient comme lorsqu'on
+combat, tant&ocirc;t ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres
+conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.</p>
+
+<p>Quelques jets de fum&eacute;e, qui s'&eacute;lev&egrave;rent du milieu de cette masse noire
+de chevaux, prolong&egrave;rent l'incertitude. On s'&eacute;cria que les n&ocirc;tres
+tiraient, qu'ils se d&eacute;fendaient encore, que tout n'&eacute;tait pas fini. En
+effet, un chef russe venait d'&ecirc;tre tu&eacute; par l'officier commandant ces
+tirailleurs. Il n'avait r&eacute;pondu &agrave; la sommation de se rendre que par ce
+coup de feu. Cette anxi&eacute;t&eacute; durait depuis plusieurs minutes, quand
+tout-&agrave;-coup l'arm&eacute;e jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la
+cavalerie russe, &eacute;tonn&eacute;e d'une r&eacute;sistance si audacieuse, s'&eacute;carter, pour
+&eacute;viter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce
+peloton de braves, ma&icirc;tre sur ce vaste champ de bataille, dont il
+occupait &agrave; peine quelques pieds.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les Russes virent qu'on man&oelig;uvrait s&eacute;rieusement pour les
+attaquer, ils disparurent sans laisser de traces apr&egrave;s eux. Ce fut comme
+apr&egrave;s Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain
+d'un si grand d&eacute;sastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de
+Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirig&egrave;rent &agrave; tout hasard
+sur Moskou.</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain
+pil&eacute;, sans trouver ni hommes ni choses qui d&eacute;celassent l'arm&eacute;e russe.
+Celle-ci, quoique son infanterie ne form&acirc;t plus qu'une seule masse toute
+confuse, n'abandonna pas un d&eacute;bris: tant il y avait d'amour-propre
+national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le d&eacute;tail de cette
+arm&eacute;e, et tant nous f&ucirc;mes d&eacute;pourvus de toute esp&egrave;ce de renseignemens,
+comme de ressources, dans ce pays d&eacute;sert et tout ennemi.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e d'Italie s'avan&ccedil;ait &agrave; quelques lieues sur la gauche de la grande
+route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre:
+mais leur seigneur, le poignard &agrave; la main, se rua sur nos soldats, comme
+un d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus
+de patrie, et que la vie lui &eacute;tait odieuse; on voulut pourtant la lui
+laisser, mais comme il s'effor&ccedil;ait de l'&ocirc;ter aux soldats qui
+l'entouraient, la piti&eacute; fit place &agrave; la col&egrave;re, et on le satisfit.</p>
+
+<p>Vers Krymsko&iuml;e, le 11 septembre, l'arm&eacute;e ennemie reparut bien &eacute;tablie
+dans une forte position. Elle avait repris sa m&eacute;thode d'avoir &eacute;gard,
+dans sa retraite, au terrain plus qu'&agrave; l'ennemi. Le duc de Tr&eacute;vise fit
+d'abord convenir Murat de l'impossibilit&eacute; d'attaquer; mais la fum&eacute;e de
+la poudre eut bient&ocirc;t enivr&eacute; ce monarque. Il se compromit, et obligea
+Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'&eacute;tait le reste de
+la division Friand et la jeune garde. On perdit l&agrave;, sans utilit&eacute;, deux
+mille hommes de cette r&eacute;serve, m&eacute;nag&eacute;e si mal &agrave; propos le jour de la
+bataille; et Mortier furieux &eacute;crivit &agrave; l'empereur qu'il n'ob&eacute;irait plus
+&agrave; Murat.</p>
+
+<p>Car c'&eacute;tait par des lettres que les g&eacute;n&eacute;raux d'avant-garde
+communiquaient avec Napol&eacute;on. Il &eacute;tait rest&eacute; depuis trois jours &agrave;
+Moja&iuml;sk, enferm&eacute; dans sa chambre, toujours consum&eacute; par une fi&egrave;vre
+ardente, accabl&eacute; d'affaires et d&eacute;vor&eacute; d'inqui&eacute;tudes. Un rhume violent
+lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forc&eacute; de dicter &agrave; sept
+personnes &agrave; la fois, et ne pouvant se faire entendre, il &eacute;crivait sur
+diff&eacute;rens papiers le sommaire de ses d&eacute;p&ecirc;ches. S'il s'&eacute;levait quelques
+difficult&eacute;s, il s'expliquait par signes.</p>
+
+<p>Il y eut un moment o&ugrave; Bessi&egrave;res lui fit l'&eacute;num&eacute;ration de tous les
+g&eacute;n&eacute;raux bless&eacute;s le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui
+fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il
+interrompit ce mar&eacute;chal par cette brusque exclamation: &laquo;Huit jours de
+Mosckou, et il n'y para&icirc;tra plus.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, quoiqu'il e&ucirc;t plac&eacute; jusque-l&agrave; tout son avenir dans cette
+capitale, une victoire si sanglante et si peu d&eacute;cisive, avait affaibli
+son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le mar&eacute;chal
+Victor, montr&egrave;rent sa d&eacute;tresse. &laquo;L'ennemi, attaqu&eacute; au c&oelig;ur, ne s'amuse
+plus aux extr&eacute;mit&eacute;s. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout,
+bataillons, escadrons, artillerie, hommes isol&eacute;s, sur Smolensk, pour
+pouvoir de l&agrave; venir &agrave; Moskou.&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il d&eacute;robait la
+vue &agrave; son arm&eacute;e, Davoust p&eacute;n&eacute;tra jusqu'&agrave; lui; ce fut pour s'offrir
+encore, quoique bless&eacute;, pour le commandement de l'avant-garde,
+promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le
+forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de
+ses soldats. Napol&eacute;on ne lui r&eacute;pondit qu'en vantant avec affectation
+l'audacieuse et in&eacute;puisable ardeur de son beau-fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Il venait d'apprendre qu'on avait retrouv&eacute; l'arm&eacute;e ennemie; qu'elle ne
+s'&eacute;tait point retir&eacute;e sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il
+l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'&eacute;tait plus qu'&agrave;
+deux journ&eacute;es de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y
+attachait, ranim&egrave;rent ses forces, et le 12 septembre il fut en &eacute;tat de
+partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.</p>
+
+<h3>FIN DU TOME PREMIER.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</h3>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En 1808, plusieurs hommes de lettres de K&oelig;nigsberg,
+afflig&eacute;s des maux qui d&eacute;solaient leur patrie, s'en prirent &agrave; la
+corruption g&eacute;n&eacute;rale des m&oelig;urs; elle avait, selon ces philosophes,
+&eacute;touff&eacute; le v&eacute;ritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans
+l'arm&eacute;e, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se
+r&eacute;unir pour r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En
+cons&eacute;quence ceux-ci form&egrave;rent une association qui prit le nom d'<i>Union
+morale et scientifique</i>. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant
+toutefois, la politique. Cette r&eacute;solution, toute noble qu'elle &eacute;tait, se
+serait peut-&ecirc;tre perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la
+m&eacute;taphysique allemande; mais, vers le m&ecirc;me temps, le prince Guillaume,
+d&eacute;poss&eacute;d&eacute; du duch&eacute; de Brunswick, s'&eacute;tait retir&eacute; dans, sa principaut&eacute;
+d'Oels en Sil&eacute;sie: on dit que du sein de ce refuge, il aper&ccedil;ut les
+premiers progr&egrave;s de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y
+affilia et, le c&oelig;ur tout rempli de haine et de vengeance, il con&ccedil;ut
+l'id&eacute;e d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes d&eacute;termin&eacute;s &agrave;
+renverser la conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin et &agrave; chasser les Fran&ccedil;ais du sol de
+la Germanie. Cette union, dont le but &eacute;tait plus r&eacute;el et plus positif
+que celui de la premi&egrave;re, l'attira tout enti&egrave;re dans son sein, et de ces
+deux associations se forma celle des <i>amis de la vertu</i>.
+</p><p>
+D&eacute;j&agrave;, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg
+et de Schill, avaient signal&eacute; son existence. Celle du duc Guillaume
+commen&ccedil;a le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Apr&egrave;s des
+fortunes diverses, ce chef abandonn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me au milieu de l'Europe
+soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de
+Napol&eacute;on, ne c&eacute;da pas; il lui tint t&ecirc;te: il se jeta sur la Saxe et sur
+le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour &agrave; travers
+plusieurs corps fran&ccedil;ais qu'il battit, joignit la mer &agrave; Elsflet, et
+s'&eacute;chappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient l&agrave;
+pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acqu&eacute;rir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Par ce trait&eacute;, la Prusse s'engageait &agrave; fournir deux cent
+mille quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de
+bouteilles de bi&egrave;re, quatre cent mille quintaux de froment, six cent
+cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six
+millions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille b&oelig;ufs, quinze
+mille chevaux, trois mille six cents voitures attel&eacute;es, conduites, et
+portant chacune 1500 pesant; enfin, des h&ocirc;pitaux pourvus de tout pour
+vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures devaient
+&ecirc;tre faites en d&eacute;duction du reste des taxes impos&eacute;es par la conqu&ecirc;te.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Fr&egrave;re du prince d&eacute;funt du m&ecirc;me nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Napol&eacute;on voulait s&ucirc;rement parler de la proposition que lui
+faisait Bernadotte d'&ocirc;ter la Norw&egrave;ge au Danemarck, son alli&eacute; fid&egrave;le,
+pour acheter par cette perfidie le secours de la Su&egrave;de.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'archichancelier</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Le comte Mollien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le duc de Ga&euml;te.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le duc de Frioul, le comte de S&eacute;gur, le duc de Vicence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le duc de Vicence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Duc de Vicence, le comte de S&eacute;gur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Le duc de Frioul, le comte de S&eacute;gur, le duc de Vicence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M. de S&eacute;gur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le comte Mol&eacute;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le comt&eacute; de Lobau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a>
+<a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a>
+Le mot "pospolite" vient du polonais
+"pospolite ruszenié". Il désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la
+levée en masse de toute la noblesse, 150 000 hommes environ:
+"Le Dictionnaire Encyclopédique Quillet" publié en 1935 sous la direction
+de Raoul Mortier, par la Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard
+Saint-Germain, à Paris 7ème. (Note du transcripteur.)</p></div>
+
+
+
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la
+Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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