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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19972-8.txt b/19972-8.txt new file mode 100644 index 0000000..783b0db --- /dev/null +++ b/19972-8.txt @@ -0,0 +1,9181 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée +pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812 + Tome I + +Author: Général Comte de Ségur + +Release Date: November 29, 2006 [EBook #19972] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.] + + + + +HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812; + + par + + M. le général comte de Ségur. + + Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit + incipiam......... + + Virg. + + TOME PREMIER. + + BRUXELLES, + ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, + RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015. + 1825. + + * * * * * + + Aux Vétérans de la Grande-Armée. + + * * * * * + +Mes Compagnons, + +J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-armée et de son chef +pendant l'année 1812. J'adresse ce tableau à ceux d'entre vous que les +glaces du nord ont désarmés, et qui ne peuvent plus servir la patrie que +par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arrêtés dans +votre noble carrière, vous existez plus encore dans le passé que dans le +présent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne +vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le +plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chèrement +acheté. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurité, les regards de +l'homme déchu se tournent involontairement vers l'éclat de son existence +passée, même lorsque cette lueur brille sur l'écueil où se brisa sa +fortune, et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages. + +Moi-même, je l'avouerai, un sentiment irrésistible me ramène sans cesse +vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne +sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire +les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame +aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices? se +plaît-elle à les montrer? est-ce une possession dont elle doive +s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier +besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire +éprouver, sont-ce là les plus puissans mobiles de notre ame? + +Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je +cède au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans +le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à +démêler, à rassembler avec ordre, et à résumer mes souvenirs épars et +confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez pas se +perdre de si grands souvenirs, achetés si cher, et qui sont pour nous le +seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis, +vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc +être vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonnés de toutes +les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de +capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute +un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il dépend de vous d'en +faire un noble usage. Dictez à l'histoire vos souvenirs; la solitude et +le silence du malheur sont favorables à ses travaux; et qu'enfin la +vérité, toujours présente aux longues nuits de l'adversité, éclaire des +veilles qui ne soient pas infructueuses. + +Pour moi, j'userai du privilège, tantôt cruel, tantôt glorieux, de dire +ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-être avec un soin trop scrupuleux +jusqu'aux moindres détails: mais j'ai cru que rien n'était minutieux +dans ce prodigieux génie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous +ne saurions pas jusqu'où peut aller la force, la gloire et l'infortune +de l'homme. + + + + + +HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812. + + + + +LIVRE PREMIER. + + + + +CHAPITRE I. + + +DEPUIS 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Niémen était franchi, et +ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux +dépens de la Prusse, de la Suède et de la Turquie, Napoléon n'avait +gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la +Russie, et la date de sa soumission au système continental. Il +attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et +l'intérêt, que tous comprennent. + +Par le système continental, Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux +Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle +de la France. Ce système repoussait du continent toutes les +marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à +l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime: on ne +devait l'espérer que d'une domination unique et universelle. + +D'ailleurs la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes, et +les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus +avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns +eussent été faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous +lui fussent soumis, ou elle à tous. + +C'est ainsi que son chef, entraîné par sa position, et poussé par son +caractère entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul maître +de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le +contenait avec tant de peine que déjà il commençait à lui échapper de +toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine +entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes, +de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce +cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre +l'Orient, tout annonçait à l'Europe que ses deux plus grands colosses +étaient près de se mesurer. + +Mais, pour atteindre la Russie, il fallait dépasser l'Autriche, +traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie: une +alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable. +L'Autriche était soumise à l'ascendant de Napoléon, et la Prusse à ses +armes; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y +précipita d'elle-même: il y poussa facilement la Prusse. + +Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux +colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises; +elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force +s'accroîtrait de leur épuisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente +mille hommes à la France: mais elle leur prépara en secret de prudentes +instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour +indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la +Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité à venir de la cession +d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle eût reçu en +dédommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du traité secret en +fait foi. + +Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la +Gallicie, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour +cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Wilna, +proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne, au lieu de +tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles +incertaines. + +C'était là pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de +politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache et +sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop +sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée et sur la +faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui, +il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et +méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le +succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à +proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir. + +Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui +fit observer cette contradiction, il répliqua «que cette nomination +était un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis +que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.» Aussi +ne l'a-t-on entendu répondre à l'enthousiasme lithuanien que par des +paroles évasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps à corps +jusque dans Moskou. + +Il négligea même de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles +armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par +leur insurrection fortement organisée, une base solide d'opération. +Accoutumé aux voies courtes, à des coups de foudre, il voulut s'imiter +lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances: car telle +est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou +des autres, ou de lui-même, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des +grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même; +aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires +périssent! + +Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une +armée de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'était avoir +assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout +sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut +arriver à tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être +son but. Il la rendit ainsi trop nécessaire: elle ne l'était déjà que +trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle +responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa +précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si +critique. + +Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et +aussi universel: bientôt on l'entendra lui-même; on verra combien de +nécessités le précipitèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de +son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement +couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé, aux +forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée +son esprit. + + + + +CHAPITRE II. + + +QUANT à la Prusse, dont Napoléon était le maître, on ne sait si ce fut +son incertitude sur le sort qu'il lui réservait, ou sur l'époque de la +guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui +proposait, et dont il dicta lui-même les, conditions en 1812. + +Son éloignement pour Frédéric-Guillaume était remarquable. On avait +souvent entendu Napoléon reprocher au cabinet prussien ses traités avec +la république française. «C'était, disait-il, avoir abandonné la cause +des rois.». Selon lui, «les négociations de la cour de Berlin avec le +directoire décelaient une politique timide, intéressée, sans noblesse, +qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits +agrandissemens.» Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le tracé +des frontières prussiennes, il s'irritait de les voir encore si +étendues, et s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de +pays!» + +Cette aversion pour un prince pacifique et doux étonnait. Comme rien +dans Napoléon n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les +causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier +consul éprouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens +par l'intermédiaire du roi de Prusse: ils croient que Napoléon; s'en +prit au médiateur de l'inutilité de sa médiation. D'autres l'attribuent +à l'enlèvement de l'agent anglais Rumbolt, que Napoléon fit saisir à +Hambourg, et que Frédéric, protecteur de la neutralité du nord de +l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-là une correspondance secrète +avait lié Frédéric et Napoléon; elle était si intime qu'ils se +confiaient jusqu'à des détails de leur intérieur: cet événement la fit, +dit-on, cesser. + +Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et +l'Angleterre cherchaient encore vainement à engager Frédéric dans leur +troisième coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes, +la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excités +par l'ardeur de faire valoir l'héritage de gloire que leur avait laissé +le grand Frédéric, ou par le désir d'effacer la honte de la campagne de +1792, s'unissaient au voeu de ces trois puissances; mais la politique +pacifique de Frédéric et de son ministre Haugwitz leur résistait, quand +la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un +corps français, exaspéra tellement toutes les passions prussiennes, que +leur cri de guerre prévalut. + +Alexandre était alors en Pologne; on l'appelle à Postdam; il y court, +et, le 3 novembre 1805, il engage Frédéric dans la troisième coalition. +Aussitôt l'armée prussienne s'éloigne des frontières russes, et M. de +Haugwitz se rend à Brünn pour en menacer Napoléon. Mais la bataille +d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours après, l'habile +ministre, s'étant agilement retourné vers le vainqueur, signe avec lui +le partage des fruits de la victoire. + +Cependant Napoléon dissimule son mécontentement; car il a son armée à +réorganiser, le grand-duché de Berg à donner à Murat son beau-frère, +Neufchâtel à Berthier, Naples à conquérir pour son frère Joseph, la +Suisse à médiatiser, le corps germanique à dissoudre, la confédération +du Rhin à former: il veut s'en faire déclarer protecteur; changer en un +royaume la république hollandaise et la donner à son frère Louis; c'est +pourquoi, le 15 décembre, il a cédé le Hanovre à la Prusse, en échange +d'Anspach, de Clèves et de Neufchâtel. + +D'abord la possession du Hanovre séduisit Frédéric; mais, quand il +fallut signer, sa pudeur hésita: il ne voulut accepter cette province +qu'à demi et comme un dépôt. Napoléon, ne put concevoir une politique si +timide. «Ce prince, s'écria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la +guerre? Me préfère-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se +prépare? méprise-t-on mon alliance?» Cette supposition l'indigne, et le +8 mars, par un nouveau traité, il force, Frédéric à déclarer la guerre à +l'Angleterre, à s'emparer du Hanovre, et à recevoir des garnisons +françaises dans _Wesel_ et dans _Hameln_. + +Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exaspèrent; ils +reprochent à leur roi de s'être laissé vaincre sans avoir osé combattre, +et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appelés à +triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent +le ministre de Napoléon: ils ont aiguisé leurs armes sur le seuil de sa +porte; Napoléon lui-même, ils l'outragent. Leur reine elle-même, si +brillante de grâces et d'attraits, revêt un habit de guerre; leurs +princes, l'un d'eux sur-tout, dont la démarche et les traits, dont +l'intrépidité et l'esprit semblent leur promettre un héros, s'offrent à +les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous +leurs esprits. + +On assure qu'en même temps des hommes, ou perfides, ou abusés, ont +persuadé à Frédéric que Napoléon est forcé de se montrer pacifique, que +ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite +perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du +Hanovre, qu'il veut reprendre à la Prusse. Frédéric, entraîné par le +mouvement général, laisse enfin éclater toutes ces passions. Son armée +s'avance, il en menace Napoléon, et quinze jours après il n'a plus +d'armée, plus de royaume; il fuit seul, et Napoléon date de Berlin ses +décrets contre l'Angleterre. + +La Prusse humiliée et conquise, il devint impossible à Napoléon de s'en +dessaisir; elle se serait rangée sous le canon des Russes. Ne pouvant la +gagner, comme la Saxe, par un grand acte de générosité, il restait à la +dénaturer, en la divisant: et cependant, soit pitié, soit effet de la +présence d'Alexandre, il ne se décida pas à la démembrer. Cette position +était fausse, comme la plupart de celles où l'on s'arrête en chemin; +Napoléon ne tarda pas à le sentir, et quand il s'écriait, «Se peut-il +que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» c'est que vraisemblablement +il ne pardonnait pas à la Prusse la protection d'Alexandre: il la +haïssait, s'y sentant haï. + +En effet, les étincelles d'une haine jalouse et impatiente échappaient à +la jeunesse prussienne, qu'exaltait une éducation patriotique, libérale +et mystique. C'était au milieu d'elle que s'était élevée une puissance +formidable contre celle de Napoléon: elle se composait de tout ce que sa +victoire avait dédaigné ou offensé; elle avait toutes les forces des +faibles et des opprimés, le droit naturel, le mystère, le fanatisme, la +vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces +morales échappaient à la puissance matérielle de Napoléon. Animée de cet +esprit de secte ardent, dévoué, infatigable, elle épiait tous les +mouvemens de son ennemi, tous ses côtés faibles, se glissait dans tous +les intervalles de sa puissance; et, se tenant prête à saisir toutes les +occasions, elle savait attendre avec ce caractère patient et flegmatique +des Allemands, cause de leur défaite, et contre lequel s'usait notre +victoire. + +Cette vaste conspiration était celle des _amis de la vertu_[1]. + +[Note 1: En 1808, plusieurs hommes de lettres de Koenigsberg, +affligés des maux qui désolaient leur patrie, s'en prirent à la +corruption générale des moeurs; elle avait, selon ces philosophes, +étouffé le véritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans +l'armée, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se +réunir pour régénérer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En +conséquence ceux-ci formèrent une association qui prit le nom d'_Union +morale et scientifique_. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant +toutefois, la politique. Cette résolution, toute noble qu'elle était, se +serait peut-être perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la +métaphysique allemande; mais, vers le même temps, le prince Guillaume, +dépossédé du duché de Brunswick, s'était retiré dans, sa principauté +d'Oels en Silésie: on dit que du sein de ce refuge, il aperçut les +premiers progrès de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y +affilia et, le coeur tout rempli de haine et de vengeance, il conçut +l'idée d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes déterminés à +renverser la confédération du Rhin et à chasser les Français du sol de +la Germanie. Cette union, dont le but était plus réel et plus positif +que celui de la première, l'attira tout entière dans son sein, et de ces +deux associations se forma celle des _amis de la vertu_. + +Déjà, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg +et de Schill, avaient signalé son existence. Celle du duc Guillaume +commença le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Après des +fortunes diverses, ce chef abandonné à lui-même au milieu de l'Europe +soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de +Napoléon, ne céda pas; il lui tint tête: il se jeta sur la Saxe et sur +le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour à travers +plusieurs corps français qu'il battit, joignit la mer à Elsflet, et +s'échappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient là +pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acquérir.] + +Son chef, c'est-à-dire celui qui vint à propos pour donner une +expression précise, une direction de l'ensemble à toutes ces volontés, +fut _Stein_. Peut-être Napoléon eût-il pu le gagner, il préféra le +punir. Son plan venait d'être découvert par un de ces hasards auxquels +la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations +sont dans les intérêts, dans les passions, et jusque dans les +consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se +communiquer, ou plutôt tout est communication; c'est une sympathie +générale et simultanée. + +Ce foyer répandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait +la puissance de Napoléon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'étendait +jusqu'en Italie, et menaçait toute son existence. Déjà l'on avait pu +voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes +ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, même avant le malheur +d'Esslingen, c'étaient des Prussiens qui, les premiers, avaient osé +lever contre Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait fait +jeter dans les fers destinés aux galériens: tant ce cri de révolte, qui +répondait à celui des Espagnols, et pouvait devenir général, lui avait +paru important à étouffer. + +Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre +la France et la Russie obligeait Napoléon à y être le maître: il ne +pouvait y régner que par la force; il ne pouvait y être fort qu'en +l'affaiblissant. + +Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvreté rend +audacieux; que l'espoir de gagner devient seul maître chez ceux qui +n'ont plus rien à perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'était +les forcer de s'en servir. Aussi, dès que l'année 1812 s'approcha, avec +la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frédéric, inquiet et +fatigué de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par +la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de +Napoléon pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois de mai, et +sur-tout en août suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle +reste sans réponse satisfaisante, il déclare que les grands mouvemens +militaires qui environnent, qui traversent, ou épuisent la Prusse, lui +font craindre qu'on ne médite son entière destruction; «il arme donc, +puisque les circonstances en imposent impérieusement la nécessité, et +que mieux vaut mourir l'épée à la main que de succomber avec opprobre.» + +On a dit qu'en même temps Frédéric offrit secrètement à Alexandre +Graudentz, ses magasins, et lui-même à la tête de tous ses sujets +insurgés, si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. S'il faut en +croire les mêmes rapports, cette proposition plut à Alexandre. Il +envoie aussitôt à Bagration et à Witgenstein des ordres de marche +cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à l'a réception d'une +nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'écrivit pas; il +changea de résolution, soit qu'il n'osât pas commencer le premier une si +grande guerre, ou qu'il voulût mettre la justice du ciel et l'opinion +des hommes de son côté, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutôt +que Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, se fût décidé à +suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre +exprima dans sa réponse à ce prince aient été ses seuls motifs: on +assure qu'il lui écrivit «que, dans une guerre qui pouvait commencer par +des revers, et où il faudrait de la persévérance, il ne se sentait assez +de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un allié ébranlerait +peut-être sa résolution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse à sa +mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel +qu'eût été le parti que la nécessité l'aurait forcé de prendre.» + +Un témoin, subalterne à la vérité, mais enfin un témoin, affirme ces +détails. Au reste, qu'un tel conseil ait été donné par la générosité ou +par la politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule déterminé +Frédéric, ce qui est certain, c'est qu'il était temps pour lui qu'il se +décidât: car, en février 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils +existèrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France, +l'ayant fait hésiter à répondre aux propositions définitives de +Napoléon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement +Dantzick, et poussa Davoust en Poméranie; ses ordres, pour cet +envahissement d'une province suédoise, furent répétés, pressans, et +motivés, d'abord, sur le commerce illicite de la Poméranie avec les +Anglais, et ensuite sur la nécessité de forcer la cour de Berlin à +accéder à ses propositions. Le prince d'Eckmühl reçut même l'ordre de +se tenir prêt à s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi, +si ce monarque, huit jours après la réception de cette instruction, +n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait; +mais, tandis que le maréchal traçait le peu de marches nécessaires pour +cette opération, il apprit que le traité du 24 février 1812 était +ratifié. + +Cette soumission n'a point encore rassuré Napoléon. À sa force il ajoute +la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse à Frédéric, sa +défiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque +n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il +veut qu'il souffre la présence de plusieurs officiers français dans les +autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses +ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. «Spandau, dit-il dans ses lettres +au maréchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle +de Koenigsberg;» et déjà des troupes françaises ont l'ordre de se tenir +prêtes à s'y introduire au premier signal: il en indique même la +manière. À Potsdam, que le roi s'est réservé, et qui est interdit à nos +troupes, il veut que les officiers français se montrent souvent pour +observer, et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recommande les +plus grands égards pour Frédéric et ses sujets; mais il exige en même +temps qu'on leur enlève tout ce qui pourrait leur servir dans une +révolte. Il désigne tout, jusqu'à la moindre arme; et, prévoyant la +perte d'une bataille et des vêpres prussiennes, il ordonne que ses +troupes soient, ou casernées, ou campées, et mille autres précautions +d'un détail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre +l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent +occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assuré d'un +secours de dix mille Danois. + +Au milieu de toutes ces précautions, sa défiance subsiste encore: quand +le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq +millions pour les frais de la guerre qui se prépare, il a répondu à Daru +«qu'il se garderait bien de donner à un ennemi des armes contre +lui-même.» C'est ainsi que Frédéric, enlacé dans un réseau de fer, qui +l'environne et le saisit de toutes parts, s'est résigné à mettre vingt à +trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins +à la disposition de Napoléon.[2] + +[Note 2: Par ce traité, la Prusse s'engageait à fournir deux cent +mille quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de +bouteilles de bière, quatre cent mille quintaux de froment, six cent +cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six +millions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille boeufs, quinze +mille chevaux, trois mille six cents voitures attelées, conduites, et +portant chacune 1500 pesant; enfin, des hôpitaux pourvus de tout pour +vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures devaient +être faites en déduction du reste des taxes imposées par la conquête.] + + + + +CHAPITRE III. + + +CES deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour +pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer +de la Suède et de la Turquie. + +Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il +ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la +configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le +cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se +disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous +les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'oeil universel; ce +n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que +leur politique devait tracer ses plans guerriers. + +Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont +appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que +difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque +imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son +climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de +la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours +qu'il fallait la surprendre, attaquer au coeur cet empire dans sa +moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande +armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une +partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre, +et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée. + +Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la +marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en +Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de +Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle +manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur +de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe +à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était +assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de +rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait +remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et +traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à +la postérité la plus reculée. + +Tant de gloire ne nous était pas réservée. + +Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement, +au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des +Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se +tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et +sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes +effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous +éprouvons le besoin d'en connaître les causes. + +Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la +Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé +contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien +entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient +rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie +entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits. +Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon +l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline +européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani +décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais +accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de +Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim. + + Osterode, le 3 avril 1807. + + «Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des + Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne + descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques + officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas + demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq + cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils + soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des + dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au + commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les + munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à + Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de + Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je + mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une + manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur + l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi + des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi + commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai + pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de + prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie, + et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon + armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je + sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais + offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte + d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes + besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès, + tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser. + Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que + je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de + choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe, + et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une + indépendance absolue fût assurée _à la Porte, et que tous les + traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait + fussent révoqués_.» + +Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances +verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le +fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même +autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui +renfermaient ces promesses. + +Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles +s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée +de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à +l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet; +mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de +neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de +ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc +est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il +accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui +sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui +d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des +Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à +Varsovie, où la même considération l'environne. + +Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland; +mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé: +car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de +précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui +l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût +s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours +de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il +veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui +abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire +d'Occident. + +C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il +en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son +développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il +forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les +Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe. +Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume +n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un +accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue +de Tilsitt. + +Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui +offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait +dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il +appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les +accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et +reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son +appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable, +l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède +venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa +médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile; +que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France, +pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié +fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les +dispositions, l'avait remplacé.» + +L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et +l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être +appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne +à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni +même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette +cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux +dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas +être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre +Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient +rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte +médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs. + +Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on +assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On +proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la +Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie +et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province, +l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique: +Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques. + +On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition +sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est +sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se +trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui +avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle +et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans +ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors: +«qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par +l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces +conquêtes sur des religions et des moeurs étrangères et ennemies, que de +plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si +voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se +froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.» + +De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection +espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec +toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand +Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir +encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce +raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait +contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces +contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait +sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une +telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues +marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait +annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une +ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs, +elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux +marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper +l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec +l'Italie et la France.» + +Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout, +qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager +l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à +Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Koenigsgratz, et l'Elbe jusqu'à +la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur +du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette +hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la +Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces +mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce. +D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à +la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et +votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce +qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France. +Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir +l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au +Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.» + +Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être +celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française, +imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse. +La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y +devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet +instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu +s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance +offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre. +C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube. + +Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se +ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha, +renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé +son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager +Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la +barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne +répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas +le reconnaître. + +Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup, +le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il +demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette +communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue; +enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit +rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet +effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette +circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une +prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans +plus tôt. + +On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal +calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était, +ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une +proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est +qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce +que le grand-seigneur commandât en personne son armée. + +Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au +divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts. +Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des +intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les +Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop +ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles +circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares +comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui +avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il +aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une +puissance militaire capable de résister à la Russie. + +Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût +servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il +répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs +bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur +l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se +peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs +étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées +pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit +toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations, +et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux +Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur +qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier +moment. + +Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient +le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne +devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes +chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence, +les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des +Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui +qu'ils devaient le plus redouter.» + +À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi. +Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la +Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de +l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs +sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières +ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit +maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du +grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne +voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent +débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec +les Russes le traité honteux de Bucharest. + +Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que +les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le +sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les +despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais +ensuite il leur fit trancher la tête. + + + + +CHAPITRE IV. + + +CE fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous +restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée, +c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première +occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne +pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore +moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels +intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et +peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la +fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus +aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est +point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur +amour-propre. + +Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie, +celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés. +Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours +anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès +dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner, +au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire. +Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans, +s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son +ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du +premier czar ambitieux de régner sur la Baltique. + +D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et +l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne +pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et +entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide, +qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les +intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès +qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans +leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les +jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en +détacher. + +Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits +montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à +l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la +Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande +partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au +prix d'une perfidie. + +Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il +devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire, +envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une, +ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux, +soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils +s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez +Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les +ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé +résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république, +et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir, +fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses +révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur. +Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son +frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il +le laissa sortir. + +Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil +des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y +convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil +s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y +décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil +des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des +cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci, +tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce +projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une +menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au +conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit. + +Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission: +mais Napoléon garda dans son coeur le souvenir de sa résistance. Il +suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une +conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une +proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres +causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois +Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre. + +Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la +république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à +retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût +éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y +contraindre. + +Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne +fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte +son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son +ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la +victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote, +et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à +un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui +avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les +avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces +griefs étaient fondés. + +De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de +l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son +ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait +placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le +rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi +devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les +journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et +sourde opposition de ce général contre son empereur était sans +importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur +mésintelligence. + +À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la +Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de +Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait +s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier +l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré +dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France +victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la +France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et +des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son +obstination. + +Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait +été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur +faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa +descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le +prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La +guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le +résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince +héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement. + +L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait +rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son +accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et +devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à +contre-coeur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés; +d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si +conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un +appui. + +Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était +emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de +sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards +généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait +eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui. +Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef: +ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se +donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un +puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur +un protecteur assuré: il arriva tout le contraire. + +Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte +à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter +d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la +diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans +cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans +ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le +seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à +Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a +demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui +a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un +prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne +le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à +la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc +d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse +reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir +de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois; +il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du +ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite +par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission +autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur +des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur +le trône de Suède. + +[Note 3: Frère du prince défunt du même nom.] + +Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a +fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la +naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses +agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves +quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état; +enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois +naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut +sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même +est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué +l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas +sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il +redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse +russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés +de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider, +Bernadotte avait été élu prince de Suède. + +Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille +franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je +vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais +enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est +pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa +politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au +lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par +ces marques de déférence, il pénètre dans le coeur de Napoléon. Il va +partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône +de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne +généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille +du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver +comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits. + +Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient +accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de +Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses +premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et +pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en +discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur. + +De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système +continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux +vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne +reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne. +Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des +secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses +ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la +guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède +choisit ce dernier parti. + +Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et +se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs +équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi +d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés +pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des +autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en +Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même +qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent +soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées. + +Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague +et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de +celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même +effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui +offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans +ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se +trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son +attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui +répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut +s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte. +Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour +qu'elles méritassent une réponse. + +On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles +s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut +rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte +contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni +refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par +ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie +suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au +système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des +milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement +demandés comme auxiliaires. + +Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse +au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans +l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à +sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une +guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il +armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui +promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une +valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord +livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais +Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant. +Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les +nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité, +conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur: +secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la +Finlande, et d'un subside. + +À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi +d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection +préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite +d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la +table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des +conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie [4]! Un +homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!» + +[Note 4: Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui +faisait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck, son allié fidèle, +pour acheter par cette perfidie le secours de la Suède.] + +Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces +paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses +intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté +la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le +désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans +l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son +envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française +à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses +intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en +chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat +tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si +la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante, +c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à +Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et +de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et +son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle +patrie.» + +En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à +Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la +Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et +conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves +circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa +fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante; +peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce +Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend +enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses +instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en +adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable. + +On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de +l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté +de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck +était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France +lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale. +Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une +perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?» + +Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la +Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent, +l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait +de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant +par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en +s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que +j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le +forcer de suivre mon impulsion souveraine!» + +Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait +sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles +à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer +et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce +fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des +princes de Suède. + +Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui +parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes +anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et +sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte. +Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils +lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui +refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie. +Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur +d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des +secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg +lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance +aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la +grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude +de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son +lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général. +Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de +l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi +l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour +jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte +signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud, +fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux +ailes. + +Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille +hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de +tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés +diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de +l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer +dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces +satellites. + + + + + +LIVRE SECOND. + + + + +CHAPITRE I. + + +CEPENDANT Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés +du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils +ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au voeu +général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité +de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en +parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de +nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès: +c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas +être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des +conversations de toute l'Europe. + +Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin +d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de +réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la +conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer, +mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, _crée +ou tue les souverains_. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il +aime à persuader. + +Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui +l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre +évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques +paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative; +l'empereur prévint les autres. + +On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il +fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une +pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait +à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle, +grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement +divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais, +avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager +ce qui était autour de lui?» + +[Note 5: L'archichancelier] + +À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en +1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait +dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt +et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un +mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union +précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une +princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre +l'empereur russe.» + +«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les +laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce +qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour +accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas +le temps de les attendre.» + +«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été +fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez +dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à +la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et +même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu +aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession. + +«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec +Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard, +trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par +l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et +avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce +français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des +Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à +leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous +les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au +lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille +hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé +gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de +reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait +l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une +déclaration de guerre.» + +À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que +la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie +avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en +expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché. + +Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les +autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme +et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers +mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans +pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée, +un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette +lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une +égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant +chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne +pouvait plus guère que décroître. + +À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de +l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt +encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces +sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de +flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau +débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières +suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait +donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la +richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la +rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord, +et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse. + +Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat, +de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et +cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même +nationale. L'Europe y marchait à contre-coeur, parce que le but de cette +expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La +France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de +Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion +de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à +venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée. + +Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il +fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a +des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs +sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses +ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de +repos;» mais il répondit: + +«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre +ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus +satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il +était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de +prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec +l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la +guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table +mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de +l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir +ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le +succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se +mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à +recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des +mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une +guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi +l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers +l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et +qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait +nous consumer nous-mêmes.» + +[Note 6: Le comte Mollien.] + +[Note 7: Le duc de Gaëte.] + +Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant, +accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir +persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas +bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à +comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul +mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son +ministre étonné. + +Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son +entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être +servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et +dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple. + +Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un +imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il +l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et +il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et +plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut +relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et +que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à +Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de +banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie. + +Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit +qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire +usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand +nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent +intacts, et furent brûlés, par ses ordres. + + + + +CHAPITRE II. + + +CEPENDANT Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un +trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui +en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie +était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais +elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu +praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des +habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit; +il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir. + +Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible +répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à +son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger; +ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le +terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une +guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître; +la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de +Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur +celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature +que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de +s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui +peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie +importait à l'existence à venir du grand empire français. + +Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8], +dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise: +tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à +différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader +l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux +sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une +discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts. + +[Note 8: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.] + +[Note 9: Le duc de Vicence.] + +Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible +franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et +peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne +fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant +du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne +pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les +armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur +armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition +d'Alexandre. + +Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie +une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un +Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et +obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur. + +Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à +tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances +dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque +ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il +tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce +qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, +en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger +pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre +malheureuse. + +Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à +craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois +inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre +lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire +naître?» + +Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis +1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus +discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui +l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée, +par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies +qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre +entre la France et lui! + +Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous +dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va +donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers +une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre +des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire +l'éruption[10]! + +[Note 10: Duc de Vicence, le comte de Ségur.] + +Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de +substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les +généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de +leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant +de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage, +chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis, +et remettant en question ce qui était résolu. + +Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que +ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent +recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre +eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre +dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des +deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient +dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs +armes. + +Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui +déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens +nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au +milieu de quelles moeurs? On les connaissait trop par la campagne de +1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées +de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature? + +[Note 11: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.] + +Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le +premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle +compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de +boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils +ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que +l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de +la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester +européenne. + +Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par +quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes, +la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics, +jusqu'aux voeux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant +d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que +l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter. + +Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient +déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne +limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des moeurs, des +figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces +grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans +s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand +la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un +tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans +armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? _Ma +renommée_! s'écria l'empereur: _J'y laisse mon nom et la crainte +qu'inspire une nation armée!_» + +Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il +allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et +laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa +couronne et de sa gloire. + +Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par +l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une +défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord +et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et +militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau, +Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers +clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la +loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne. + +[Note 12: M. de Ségur.] + +Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la +France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et +d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur +nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du +parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer +qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais +que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie +naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre +laquelle lui seul pouvait les défendre.» + +«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et +qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans +toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second +Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie +devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant, +comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un +demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute +l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant +l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que +se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner +à la Russie, qui s'en servirait contre nous.» + +Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi +menacer mon absence des différens partis encore existans dans +l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre +moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse, +vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la +désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort +comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de +moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et +de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait +tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus +opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques +nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à +moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que +feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses! +Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre +la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les +deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je +besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans +l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce +point assez?» + +Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait, +disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la +guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats +français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la +guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant +ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop +d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion +feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait +donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait +moins l'effet au dehors qu'au dedans.» + +Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi +qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se +trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh +bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi, +c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me +sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint, +dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre; +mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi. +Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue, +une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un +boulet: les jours sont écrits!» + +Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les +conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent +sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que +d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les +affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante +responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots, +_Dieu le veut_, répondaient à toutes les objections d'une politique +pacifique et prudente. + +Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec +celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions +entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de +la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres +apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du +siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans +désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la +superstition. + +Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité, +ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement +d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de +portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que +l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop +hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à +eux à en décider. + + + + +CHAPITRE III. + + +CEPENDANT Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et +manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait +séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il +était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et +comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut +s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie +ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre +comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses +facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent, +et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui +plaisent. + +Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils +entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître +de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que +celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si +terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance; +d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique, +céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du +plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si +caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans +toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le +sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel +amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en +était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus +persuasive, que lui-même semblait persuadé. + +Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive +et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et +entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le +caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui +l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant +envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui +plaire. + +Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre +paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver. + +Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui +doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que +la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui +est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de +maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre. + +Il répond au ministre[13] élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait +tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre +toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en +Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est +le cinquième acte, le dénouement.» + +[Note 13: Le comte Molé] + +Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des +événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes +superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni +s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement: +«Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et +les conséquens!» + +Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps; +il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne +voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône; +que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut +qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme +moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il +est perdu s'il reste stationnaire?» + +Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la +sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à +détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi +toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le +fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur +naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions +successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il +souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et +voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et +qu'enfin tout, datât de lui. + +Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives +peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus +aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce +Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait +souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son +génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que, +comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves. +Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille +inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa +légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation +comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait +donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.» + +Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât +encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette +impératrice avait perdu cette influence que donne une présence +continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens. + +Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de +la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un +prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait +les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la +chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion +précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier, +«qu'il le réduirait à obéir!--Eh! qui conteste votre puissance? répondit +le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute +votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté +sait que je ne crains pas le martyre.--Le martyre! répliqua Napoléon en +passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le +cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne +veux martyriser personne.» + +Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de +1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la +politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura +Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux +religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la +crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés. + +Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main, +le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut +cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh +bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi +d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine +assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle +atteignait déjà les cieux. + +Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les +paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une +confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande +différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et +ceux de la politique du cardinal! + +Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte +d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme +et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes +destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de +cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces +s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand +trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré. + +«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore +sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces +de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il +lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la +nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher +des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse, +l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles, +qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le +grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de +la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?» + +Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles +renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant +à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé +par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang, +et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il, +on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait. + +Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour +affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète +activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute? + +Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une +douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui +faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises +douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en +lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que +son père.» + +[Note 14: Le comté de Lobau.] + +Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux +les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les +longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les +combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart +le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par +l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et +presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la +nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation. + +Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute +l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une +preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que +viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et +pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre. + +C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de +protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt: +«Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées +russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne +tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement +la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes +devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc +répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.» +Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce +grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya, +par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le +faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours +inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver. + + + + +CHAPITRE IV. + + +PENDANT que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par +les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des +combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait +en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de +commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne +avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19 +janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient; +Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la +France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait +détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la +France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait +dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle. + +Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste +long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa +plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de +peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure; +les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même +chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population +de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par +leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou +par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où +étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient +assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait +inculte, elles maudissent la guerre en lui! + +Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne; +oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et +l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais +sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une +situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une +position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout +revers serait décisif? + +En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment +d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres +raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il +soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de +chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et +complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour +lui sur-tout l'irrésolution est un supplice. + +Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs +heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort +tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations; +il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se +levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin +écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une +guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt +il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle +l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la +Russie, l'Angleterre et la France. + +Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas; +on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait +souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la +nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et +qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les +dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve +et répète ses premières conclusions. + +Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui +est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff +porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de +déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au +rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres +griefs. + +Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un +arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et +pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux +puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la +guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne +permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement +reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne. + +Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette +communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la +Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui +prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises, +et détruisait le système continental; secondement, la protestation +d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les +armements de la Russie. + +Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité +au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir +au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à +Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour +qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que +l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer +Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite. + +L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum +d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la +Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste +il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se +prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de +vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810. + +Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet +ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même +et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder +devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter +dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la +Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour +trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait +tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète. + + + + +CHAPITRE V. + + +SES voeux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses +forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il +accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival. +Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si +menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la +laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir +l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou. +Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle +des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un +Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a +répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois, +nourrir son armée: il l'attache à sa personne. + +Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de +tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à +Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent +dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue, +crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible. +Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à +l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à +l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la +Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour +ces deux négociations. + +Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme +se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son +secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui +redoutait le plus le crédit de Talleyrand. + +Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette +guerre d'un oeil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme +au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de +leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la +Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position, +depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé +prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition, +conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout +leur parût possible. + +Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus +grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans +fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était +pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir +s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans +veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et +dans l'étoile de son souverain. + +Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de +nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était +marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de +contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui +flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une +apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de +se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant +sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y +vit plus que de l'aveuglement. + +Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui +faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois +obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les +espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et +pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux +présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour +éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était +accueilli. + +Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres, +n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et +parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce +qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il +arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait +d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se +retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant, +l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de +l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second +avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces +altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux +avec violence. + +On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais +de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y +parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la +noble franchise qu'on venait de lui montrer. + +J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal +connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à +l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète. +Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était +classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce +qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en +connaissant bien le caractère et les moeurs de ses principaux +personnages. + +Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte +universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra. +L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara +des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui +redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon +fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil; +mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et +cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de +deux mois. + +L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard +donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles +nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa +suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra +donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera +terminée par une bataille. + +Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait +la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses +forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait, +l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de +l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y +croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette +expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et +qu'Alexandre sut y échapper. + +Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre +grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car +ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et +cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les +fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils +semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni +tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans +daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes. + + + + + +LIVRE TROISIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +LE temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai +1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne +devait plus rentrer que vaincu. + +De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord +la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire +lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le +connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et +brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient +marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces +contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La +guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice. + +Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination, +étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme +saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait +des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse, +et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive +l'empereur! Vive notre brave armée!» + +On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut +belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et +les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les +armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir +la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on +menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que +Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne +seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient? +Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait +passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En +effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne +s'alimentait que par ses provinces de l'est. + +Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les +rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour +embellie, les chefs d'oeuvre de tous les arts et de tous les siècles, +que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme +extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes +gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur +amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la +victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils +l'empereur de tous leurs voeux: ce fut par-tout des acclamations et des +arcs de triomphe, par tout un même empressement. + +En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages +peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit +penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un +être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le +mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi +ce qu'il fallait paraître. + +Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes +quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter +quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une +cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances +d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et +triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se +présenter au combat. + +Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une +foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut +satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres +poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son +pouvoir, de le montrer, et d'en jouir. + +Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se +plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette +assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du +prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général. +Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la +guerre de Russie était européenne. + +Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille +des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés +pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme +plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule +curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les +places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux +fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa +couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent +contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à +recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs +descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon. + +Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi +des peuples entiers étaient ses flatteurs. + +Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les +rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un +accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les +mêmes. + +Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que +ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté. +Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il +dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait +parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître +de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux? +Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut +avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez +ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu. + +De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus +le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne +s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément +son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude, +leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur +eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours +prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop +bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux. + +Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes +souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils +étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci +s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser +involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la +présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était +autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout +niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu, +de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé +jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du +vaincu, le vainqueur est son égal. + +Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais +sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et +déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce +bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais +de Napoléon, l'oeil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils +croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant +sortir de leurs coeurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient +dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette +foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur +superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout, +même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne +voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à +Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux +qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri +de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses +victoires, leurs défaites. + +Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine +se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord +un prince se soustraire à cette pénible position par un départ +précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait +dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle +déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que +saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait +son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les coeurs pour y semer +sa haine. + +L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste +disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure: +si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et +l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On +assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de +mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées, +entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais +doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait +réparer ces imprudences par des présens. + +Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs +amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé +de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat +des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient +encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique. + +Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre +de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer +à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp +de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin +d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour +l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour +diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à +perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus +solide. + +Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu +le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit +qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus +qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois, +encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à +l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui +veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et +de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter +de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il +rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les +portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais +avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les +nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves +multipliées. + +On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces +russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On +assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à +Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince +royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là +le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle +guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié +de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves +manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme +l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne. + +Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de +Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et +montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les +particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre. + +Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de +Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le +seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son +séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint, +quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant +pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la +guerre.» + +Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que, +doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin +de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril. +En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion +sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches +d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car +il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance +guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment +du succès qui l'assure. + +Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix, +mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, +ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez +présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou +l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou +par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il +revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans +jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait +qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien +de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable; +qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la +guerre en longueur et rebuter Napoléon.» + +Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat +de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un +grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte, +ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait +devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les +revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à +Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse +opinion. + +Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait +apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus +antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince +né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces +grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel, +celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les +autres et lui-même. + + + + +CHAPITRE II. + + +ENFIN, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des +Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps +nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre +ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la +politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses +magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent +impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon +adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on +sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un +mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, +ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin, +lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui +l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les +vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs +manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, +et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir +leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais +quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres? + +Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une +multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à +porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des +chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces +transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque +bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents +chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon +de voitures lourdes, traînées par des boeufs, portait quatre mille huit +cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures +chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de +toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et +d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége. + +Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins +établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut +l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, +mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces +moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, +conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition +n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent +trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les +privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à +peine la Vistule. + +On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, +chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna +tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois. +Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité +des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce +pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en +saisir. + +Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance +du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe, +ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille +hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte. +Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était +plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais +on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le +mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de +soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui +porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait +le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre +l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient +élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour. + +D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans +le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français. +Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils +outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta. + +Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des +cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques +noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux---- +et----. J'ai supprimé la brigade----; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée, +c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au----qu'il courait risque +des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours +après il rencontra ce---- à la tête de ses troupes, et encore tout +irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du +pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin +de vous.» + +De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il +évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un +officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif +apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car +la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et +l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus. + +Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust. + +Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître +pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est +absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les +circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef +pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée +en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle +s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre: +Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les +remit en présence. + +Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. +Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il +savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la +nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette +occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent +à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut +lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui. + +Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier +d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier +fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux +du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité +de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de +chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.» + +Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir +humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein +de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses +soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir +commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on +allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et +qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui +répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille +hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq +jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des +boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des +ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est +comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les +besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.» + +Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal +interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur. +«Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout +exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la +gloire en doit-elle être à Davoust?--En effet, s'écria l'empereur, il +semble que ce soit lui qui commande l'armée.» + +On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas +Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en +Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de +Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont +l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse +d'espérer leur trône.» + +On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses +lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre +si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie +méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit; +elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier +hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la +témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion +entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur +accord l'eût inquiété. + +De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Koenigsberg. Là, se +termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos +et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres, +immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait +été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé +tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son +expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, +d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter +des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter +encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de +lui, toutes remplies de cette sollicitude. + +Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si +les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne +pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les +caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes +et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le +résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un +seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout +avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal +calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en +mouvement. + + + + +CHAPITRE III. + + +DE Koenigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses +armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque: +sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est +franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les +délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont +à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une +langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe +en ridicule. + +Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont +les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus +vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle +de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un +mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit +reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses +compagnons moins anciens, qui l'envient. + +Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour +eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les +interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle +payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs. + +Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places +vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il +appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de +service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat? +puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa +présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat! +ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse, +s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa +véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et +lui. + +Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve, +depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La +rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres. +Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens. +Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens +remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit. + +Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de +vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et +arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans, +sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick, +par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia. + +Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du +midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à +l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince +Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant +de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie, +à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et +Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers +Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois, +Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes, +commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de +Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de +Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule +masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant +Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois +et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée. + +Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres +jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre +cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de +siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables +troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des +milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés, +réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande +partie des voitures de vivres étaient seules en retard. + +Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur +sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent +fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon +lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou +de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait +servir ses conquêtes à conquérir. + +Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les +soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres +dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient +besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce +charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs +hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désoeuvrement, dès +qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir +du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté +ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il +fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux +souffrirent son ambition; lui, leur pillage. + +Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que +sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant, +mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables, +c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent +forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent +jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et +des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces +traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par +leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons +d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice. + +Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai: +mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout +d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien +n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à +leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre; +ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le +devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils +hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se +citer soi même. + +Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la +parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était +sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu +paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus +qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une +nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite +mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni +même vraisemblable. + +Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et +simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge, +et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au +luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen +d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce +qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il +était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener +toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il +était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à +la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait +satisfaire. + +Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance +dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était +sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre +pouvait seule conserver. + +Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les +uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon, +maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le +dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on +n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse +devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas +encore, quoique si haut parvenu. + +D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès +paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg +et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était +une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on +serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La +victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas +vieillir avec elle! + +Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs +de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en +personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait, +mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec +lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire +et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en +dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa +gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui +n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il +commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou +vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait +pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier. + +Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous +avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il +inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun +avec lui. + +Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire, +remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous, +dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces +hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors +n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions +l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup +ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de +lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à +notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces +paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse +et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas +élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux +repos! + +Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être +ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français, +maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou +même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les +rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de +ses armes. + +Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les +autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire, +tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et +l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la +guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de +Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une +guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court +voyage. + +Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée +européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la +grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait, +l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de +quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons +belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient +échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel. + +Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et +toute bonne armée veut la guerre. + + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +NAPOLÉON satisfait se déclare. «Soldats, dit-il, la seconde guerre de +Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à +Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et +guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut +donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles +françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa +discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent +s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus +les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la +guerre; le choix ne saurait être douteux! Marchons donc en avant, +passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde +guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première: +mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle +mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis +cinquante ans sur les affaires de l'Europe.» + +Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, convenaient à une +expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et +croire à son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de +gloire. + +L'empereur Alexandre harangua aussi son armée, mais tout autrement. +Quelques-uns virent dans ses proclamations la différence des deux +peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En +effet, l'une, défensive, fut simple et modérée; l'autre, offensive, +pleine d'audace et respirant la victoire: la première s'appuya de la +religion, l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de la patrie, +celle-là de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de +l'affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de cette +guerre. + +Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au +midi. À notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses voeux; au +centre, c'était Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant +notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en +silence. + +L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces +peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris même, Napoléon +l'avait jugée. Il avait vu que son centre, commandé par Barclay, +s'étendait de Wilna et Kowno jusqu'à Lida et Grodno, s'appuyant à droite +à la Vilia, et à gauche au Niémen. + +Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le détour qu'il fait de +Grodno à Kowno; car c'est de l'une à l'autre de ces deux villes +seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en +travers de notre attaque; et servait de frontière à la Lithuanie. Avant +Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest. + +Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers +Wolkowisk; au nord de Kowno; à Rossiana et Keydani, Witgenstein avec +vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs +baïonnettes. + +En même temps, une autre armée, forte de cinquante mille hommes, et dite +de réserve, se rassemblait à Lutsk en Volhinie, pour contenir cette +province et observer Schwartzenberg: elle était confiée à Tormasof, +jusqu'à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest, eût permis à +Tchitchakof et à la meilleure partie de l'armée de Moldavie, de le +joindre. + +Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre, +dirigeaient toutes ces forces. Elles étaient partagées en trois armées, +dites première d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous +Bagration, et armée de réserve sous Tormasof. Deux autres corps se +formaient, l'un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et +à Dünabourg. Les réserves étaient à Wilna et Swentziany. Enfin un vaste +camp retranché s'élevait devant Drissa, dans un repli de la Düna. + +L'empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n'était +ni offensive ni défensive, et que l'armée russe n'était guère mieux +placée, pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur +une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée, ce qui +lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagration +tout entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant des marais de +la Bérézina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y +être refoulées et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe +sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'opération, +qu'indiquait Swentziany et le camp retranché de Drissa. + +En effet, Doctorof et Bagration étaient déjà séparés de cette ligne, et +au lieu d'être restés en masse avec Alexandre, devant les routes qui +conduisent à la Düna, pour les défendre ou pour s'en servir, ils se +trouvaient placés à quarante lieues à leur droite. + +C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forces en cinq armées. Pendant que +Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille +Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra +Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que +le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en +face ce général vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et +que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra prêt à s'interposer, +entre ce même Bagration et Barday; enfin, pendant qu'à l'extrême gauche, +Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et +débordera la droite de Witgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille +hommes, se précipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le +détruira du premier choc. + +Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur +Drissa et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération; puis, tout à la +fois, lançant des détachements à droite, il enveloppera Bagration et +tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption +il aura séparés de leur droite. + +Je vais me hâter de tracer un court précis de l'histoire de nos deux +ailes, pressé de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans +distraction à reproduire les grandes scènes qui s'y sont passées. +Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait à la +Baltique, débordait l'aile droite russe; elle menaçait Revel, puis Riga, +et jusqu'à Pétersbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses +murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec +sagesse,» science et gloire, même dans sa retraite, qui ne lui fut +commandé ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napoléon. + +Quant à son aile droite, l'empereur avait compté sur l'appui de la +Turquie; il lui manqua. Il avait pensé que l'armée russe de Volhinie +suivrait le mouvement général de retraite d'Alexandre, et Tormasof au +contraire s'avança sur nos derrières. L'armée française se trouva donc +découverte, et menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. La nature +n'y offrant point de garantie comme à l'aile gauche, il fallut s'y +suffire et s'appuyer sur soi-même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et +Polonais y restèrent en observation. + +Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharest +rendit disponible, vint se joindre aux restes de la première. Dès lors, +la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on +devait s'y attendre, et quoique, avec cette armée d'Autrichiens, on eût +laissé des Polonais et un général français. La renommée vantait celui-ci +depuis long-temps, avec obstination, malgré des revers, et ce n'était +point un caprice. + +Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps, +presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la +grande-armée se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa +confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Bérézina, et s'il est vrai +qu'il parut alors ne vouloir plus être qu'un témoin armé de ce grand +différend. + + + + +CHAPITRE II. + + +ENTRE ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses +séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se +dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille +hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur +Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, +avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le +voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les +collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le +franchir. + +Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à +deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser +comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour +franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à +la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive, +son cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix +s'écria: «Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!» On +ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots. + +Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois +ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il +se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt +dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans +un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le +repos. + +Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent +quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord. +Étonnés, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe. +Là, ils trouvent la paix; c'est de leur côté qu'est la guerre: tout est +calme sur cette terre étrangère, qu'on leur a dépeinte si menaçante. +Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se +présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix, +et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. Il demande à +ces étrangers qui ils sont.-«Français,» lui répondirent-ils.-«Que +voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un +sapeur lui répliqua brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Wilna! +délivrer la Pologne!» Et le Cosaque se retire; il disparaît dans les +bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, et pour +sonder la forêt, déchargent leurs armes. + +Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit +pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande +invasion était commencée. + +Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence +ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve, +pour protéger l'établissement des ponts. + +Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes +françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve à la +faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les +reconnaître. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles; on se reposa +les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et +mouillés d'une abondante rosée, servirent de lit aux hommes et de +nourriture aux chevaux. + +La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui +alonge les heures et augmente les besoins, qui ôte aux yeux leur +utilité, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour +se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers +du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une +grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue: +on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le +génie des conquêtes enflammait notre imagination. + +Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos +regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire. +Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche +de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains +suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils +s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés +d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour +allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions! +Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes +et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur +nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le +spectacle imposant de notre armée réunie. + +À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on +apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, +leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès +que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues +d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude +commença à s'écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les +voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du +Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se +rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils +allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes +débris. + +L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant +l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on +eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur +les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il +se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards. +Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que +lui, soit qu'il se sentît peser sur le coeur une si grande agression, +soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur +excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre. + +L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s'enfonça-à travers le +pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la +vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût +tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette +direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien +revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde +vers Kowno. + +On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de +quel côté le combat s'engageait. Mais à l'exception de quelques troupes +de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre +ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un +bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent +s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel +menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même, +naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage. +Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et +s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée. + +Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant +plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent +sur toute l'armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues +d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses +torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur +insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid +désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans +les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta +abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite. + +Un couvent servit d'abri à l'empereur, contre la première fureur de cet +orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand +désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu; ces +bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient +oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner +quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un +scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les +autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné +l'ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner. +Ainsi dans ce grand désastre, l'armée ne vit qu'un accident naturel +arrivé mal à propos; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si +grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y +trouva qu'un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard +ou autrement, lui donnait un si terrible présage. + +Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre +général. Au-delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les +Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il +affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il +ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette +rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter. + +D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils +redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu +des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors +leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et sont emportés par la +violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs +cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne; +enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur +patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont +dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils +tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive l'empereur! On en +remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau, +répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur +et d'admiration. + +Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il +fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit +habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions +du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple, +et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevît de plus grands +malheurs, devant lesquels celui-là n'était rien. + +Un pont, jeté sur cette rivière, porta le maréchal Oudinot et le +deuxième corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'armée +passait encore le Niémen. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée +d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du roi de +Westphalie n'entra dans Grodno que le 30. + +De Kowno, Napoléon se rendit en deux jours, jusques aux défilés qui +défendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des +nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait +cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait déjà son +espoir; quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il +s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde +d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus +actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer. +Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme +d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient +toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire. + +Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions, +pour entrer à Wilna. Il se fit précéder et suivre par des régimens +polonais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes que des cris +d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa +rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs +hussards du 8º, engagés sans être soutenus dans un bois, venaient d'y +périr sous les efforts de la garde russe: Ségur, qui les commandait, +après une défense désespérée, était tombé percé de coups. + +L'ennemi avait brûlé ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs +routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napoléon fit recueillir +ce que le feu avait épargné, et rétablir les communications. Il poussa +Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en même temps, il jeta +Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-là même, culbutait +Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'à Wilkomir; puis il revint occuper +dans Wilna la place d'Alexandre. + +Là, ses cartes déployées, les rapports militaires, et une foule +d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il était sur le théâtre +de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de +promptes et imminentes décisions à prendre, des ordres de mouvement à +donner, des hôpitaux, des magasins, des lignes d'opération à établir. + +Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir +la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille +réponses et rapports contradictoires. + +Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à +organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le +gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique, +militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis +plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage, +dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses +réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il +se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et +bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres +qu'il venait de concevoir. + +Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le +discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il +s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant +aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il +ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut +suffisante. + + + + +CHAPITRE III. + + +CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme +vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée +des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance +qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui +rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec +elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le +bonheur parut général, l'épânchement universel. + +On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons, +comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on +s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur +ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils +pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin +de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air +d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée +chez les autres, dura peu. + +De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus +noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les +biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion, +ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en +confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua +les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les +Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par +un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya +une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon. + +Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais +n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la +trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant +les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un +devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les +Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion +à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au +siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à +appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient +demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le +royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se +dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française, +devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.» + +Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de +Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. +Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous +dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir +de l'homme civilisé. + +Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de +devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le +troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la +défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos +anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces, +je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à +répandre le sang de mes sujets. + +J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, +dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce +que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je +ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos +efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos +ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et +si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la +population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.» + +Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je +dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de +ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun +mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui +reste des provinces de la Pologne.» + +«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la +Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai +vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause +par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous +rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à +ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les +circonstances.» + +Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à +celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement +politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la +circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de +Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée: +tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette +prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas +accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il +l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il +de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des +engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir? + +Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se +défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu +maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui +réservait?» + +Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent +s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un +gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela +le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes, +contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement; +une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les +Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs. +Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la +crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la +confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en +eux-mêmes. + +Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau +gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la +fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter. + +Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et +Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des +sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais +la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par +quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans. + +Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres +d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir +de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put +douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques +milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite*, qu'il avait +estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde +d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie +resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux, +cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit +pas, soit fierté, soit justice. + +[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszenié". Il +désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la levée en masse de toute +la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopédique +Quillet" publié en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la +Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain, à Paris 7ème. +(Note du transcripteur.)] + +Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les +dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces +diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention +s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs +noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux +français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes. +L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La +vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il +faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et +comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les +allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les +premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y +trouvent développées, il est impossible de les omettre. + +Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la +liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec +son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais, +et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens +pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente. + +Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806, +c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient +délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la +Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie. +Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté +victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté +incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air +qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on +n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna, +où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait +leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès +combats qu'on avait à se préparer. + +Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été +apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le +système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché, +l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée +de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de +chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.» + +À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du +ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces +contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces +du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce. +Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg +peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs +inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la +Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que +n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait +s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps +d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se +trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour +l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une +victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.» + +Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des +excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de +l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement +intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait +leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur +des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans +doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.» + +Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les +généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez +de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse, +puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de +vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni +par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout +neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos +provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui +nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous +montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous +ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle +soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous +nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de +Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces, +que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous, +vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur +refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.» + +Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais +il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous +trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le +bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre +armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les +ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et +l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence. + +Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de +joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous +apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que +les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le +dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une +foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre. + +Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage, +vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils +s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à +vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous +offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet +homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh +bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont +vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur, +avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre +empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est +dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.» + +Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens, +tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait +trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si +grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs, +de moeurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de +maraude. + +En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt +jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une +bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi +ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en +surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher +prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent +mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas +pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII. + +Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de boeufs +suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des +chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons. +Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux, +les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant +un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk, +mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui +nous suivirent. + +D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût +pu nourrir l'armée: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres +remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus +légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de +Koenigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno +et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut +y suppléer. + +Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de +l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent +rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec +des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres, +arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était +partie. + + + + +CHAPITRE IV. + + +CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle +suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde +française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des +routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point +assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager. + +Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas +peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se +maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette; +il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux +corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne +fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs +jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes +précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la +guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs +pensèrent plus à combattre qu'à administrer. + +Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un +maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout +l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui +fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité +que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne; +qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le +riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort, +s'y fait sentir sans cesse. + +Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer +ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de +Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards +irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait +arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se +retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré, +tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non +content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait +donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie +envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car +c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier +lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats. + +Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés, +assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils +arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais, +soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de +les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de +plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après +avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la +subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils +accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des +propriétaires sur les propriétés. + +Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres +après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs +fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais +plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on +s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques +vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu +de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance, +abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que +leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir. + +Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut +aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de +tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il +fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre +l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en +foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient +autant de lassitude que de besoin. + +Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils +trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont +munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires +pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux, +ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir +s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours, +une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier +un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux +soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent +très-rares en Lithuanie. + +L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès +Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre +autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que +des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les +trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés, +ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils +avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille +chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les +seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la +route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur +méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que +plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible: +déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.» + +Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt +brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il +s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les +soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.» + +Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne +vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général, +soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont +point morts d'inanition, mais d'ivresse. + +L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les +privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien +supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de +quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais +côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa +part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat +couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la +gagner, il suffît.» + +Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique, +que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce +maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent, +«qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait +irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt +et décisif.» + +Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était +affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de +plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des +difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler +derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en +déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit +nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué +de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter, +impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant, +toujours en avant, pour en finir plus tôt.» + +Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez +que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits +et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre? +qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la +prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit, +qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux +moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir +tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait +de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se +laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes, +des victoires rapides et des paix subites. + + + + +CHAPITRE V. + + +DANS de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de +l'empereur de Russie, un parlementaire, se présenta aux avant-postes +français. Il fut accueilli, et l'armée, déjà moins ardente, espéra la +paix. + +Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: «Il était, +disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le +climat et le caractère russe rendraient interminable, était commencée; +mais tout rapprochement n'était pas devenu impossible, et d'une rive à +l'autre du Niémen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout, +que son maître déclarait devant l'Europe, qu'il n'était pas l'agresseur; +que son ambassadeur à Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas +entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se trouvaient en Russie +sans déclaration de guerre.» Du reste, point de nouvelles propositions, +ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff. + +Le choix du parlementaire avait été remarqué; c'était le ministre de la +police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il +venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus défiant sur le caractère +du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun, si ce +n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la +faiblesse. + +Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas pu s'arrêter à Paris, +reculerait-il à Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter +aux armées françaises et alliées, pour motiver tant de fatigues, de si +grands déplacemens, tant de dépenses individuelles et nationales: ce +serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes, +depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions, de +sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant +ses ennemis. + +Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna, +dit-on, encore. «Qu'était-il venu faire à Wilna? que lui voulait +l'empereur de Russie? prétend-il lui résister? il n'est général qu'à la +parade. Quant à lui, sa tête est son conseil, tout part de là. Mais +Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois +généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen, +trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci +manoeuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un général de +retraite.» Et il ajouta: «Vous croyez tous savoir la guerre, parce que +vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre, +l'aurais-je donc laissé publier!» + +Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il +dit encore: «qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque +dans son quartier-impérial.» Alors, montrant Caulincourt au ministre +russe: «Voilà, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe +dans le camp français.» + +Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par là, Napoléon +voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre; car +aussitôt que Balachoff fut sorti, il s'élança vers l'empereur, et, d'une +voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté? s'écriant +«qu'il était Français, bon Français, qu'il l'avait prouvé, qu'il allait +le lui prouver encore, en lui répétant que cette guerre était +impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'armée, la France et lui. +Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui +demandait une division en Espagne, où personne ne désirait servir, et le +plus loin de lui possible.» + +L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire écouter, il se +retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier, +présent à cette scène, s'était interposé sans succès; Bessières, plus en +arrière, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le +lendemain, Napoléon ne put ramener à lui son grand-écuyer, que par des +ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par +l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait. +Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et +inadmissibles. + +Alexandre n'y répondit pas; on n'avait point compris toute l'importance +de la démarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à +Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour, +une dernière parole; ce qui la rend remarquable. + +Cependant Murat courait après cette victoire tant désirée; il commandait +la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la +route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin, +l'arrière-garde russe semblait lui avoir échappée, chaque soir, il +l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, après +une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris +de nourriture; c'étaient donc tous les jours de nouveaux combats sans +résultats importans. + +D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la même direction. +Oudinot avait passé la Vilia dès Kowno, et déjà en Samogitie, au nord de +Wilna, à Deweltowo et à Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il +poussait devant lui vers Dünabourg. Il marchait ainsi à la gauche de Ney +et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le 15 +juillet, la Düna avait été abordée de Disna à Dünabourg par Murat, +Montbrun, Sébastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois +divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau. + +Ce fut Oudinot qui se présenta devant Dünabourg; il tâta cette ville, +que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche +trop excentrique du duc de Reggio mécontenta Napoléon. Le fleuve +séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de +Murat, et Witgenstein pour se réunir à Barclay. Dünabourg resta sans +assaillans et sans défenseurs. + +Dans sa marche, Witgenstein aperçut, de la rive droite, Druïa, et la +cavalerie de Sébastiani, qui occupait cette ville avec trop de sécurité. +La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps, et le +15 au matin, les avant-postes français furent surpris, l'une de leurs +brigades presque tout enlevée, et Sébastiani forcé de reculer. Après +quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa +route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général +français. Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon; croyant +que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa +marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant +les circonstances. Son espoir fut court. + +Pendant ces événemens, Davoust à Osmiana, au sud-est de Wilna, avait +entrevu quelques coureurs de Bagration, qui déjà cherchait avec +inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là, hors une victoire, le plan +formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop +longue ligne défensive, Napoléon l'avait rompue, en l'attaquant +brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa +plus grande masse sur la Düna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait +aborder que cinq jours plus tard, était encore sur le Niémen. C'était +pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la même +manoeuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de +terrain et en quelques heures. + +Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces +deux masses séparées, n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays, +au hasard, et à toutes les causes de cette ignorance, où l'on est +toujours à la guerre, sur ce qui se passe si près de soi, chez l'ennemi. + +Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de +négligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule, +cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les +précautions d'une armée attaquée; que l'agression commencée, et +Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus +rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'armée +d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof, +commandant l'aile gauche de Barclay, forcé de traverser notre attaque, +pour fuir de Lida vers Swentziany, eût été fait prisonnier. Pajol le +repoussa à Osmiana, mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que +des bagages, et Napoléon s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût +prescrit tous ses mouvemens. + +Mais bientôt l'armée d'Italie, l'armée bavaroise, le premier corps et la +garde occupèrent et entourèrent Wilna. Là, couché sur ses cartes, dont +sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frédéric II, le +forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe; +elle était divisée en deux masses inégales; l'une avec son empereur vers +Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr. + +À quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Düna et le Borysthène +séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves +coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux un +intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et +marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses +confins; mais à cette hauteur, en même temps, et comme de concert, ils +tournent, l'un brusquement à Orcha vers le midi, l'autre près de +Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que +leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie. + +L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de +prendre un direction si opposée, semble être l'entrée, et comme les +portes de la Moskovie. C'est le noeud des routes qui conduisent aux deux +capitales de cet empire. + +Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sur ce point. Par la +retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait +tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou +par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitôt vers Minsk, entre ces +deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie, +les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère. + +Pendant qu'à sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur +Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et +s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche, Murat, Oudinot +et Ney, déjà devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son +empereur; lui avec son armée d'élite, l'armée d'Italie, l'armée +bavaroise et trois divisions détachées de Davoust, se dirigera sur +Vitepsk, entre Davoust et Murat, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre; +s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies, se +jetant entre elles et au-delà d'elles; enfin les tenant séparées, +non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude +qu'elle donnera à Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait +alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste. + +Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Wilna; c'est ainsi qu'elle fut +écrite, ce jour-là même, sous sa dictée, et corrigée de sa main, pour +l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son +exécution. Aussitôt le mouvement, déjà commencé, devint général. + + + + +CHAPITRE VI. + + +LE roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le +repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite +et le poursuivre. + +Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un +général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le +plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent +leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à +décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent +et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur +ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que +Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci +l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois +l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut +tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg +resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé. + +En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et +Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés +où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager. + +Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa +source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à +travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses +coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à +nos malheurs. + +Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a +fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville +nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette +rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à +toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un +pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale, +comme l'Asie, l'Europe. + +Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se +saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la +Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée, +qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord +sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et +Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se +replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à +droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y +sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal +y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait +par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais. + +À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de +l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées, +Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de +trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon, +qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour +être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de +Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce +fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en +détruisit l'ensemble. + +Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk, +n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle +s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust +écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il +allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais +le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses +premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un +sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il +faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre +qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en +Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit. + +Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général +n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un +nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et +atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne +eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût +remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est +certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le +Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car +on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk, +ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au +midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but. + +Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en +remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore +Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina, +sur le point même où Charles XII l'avait franchie. + +Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de +Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur +surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui +enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors +trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci +choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux +bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille; +néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent +en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des +bois; pour tourner la droite de Davoust. + +Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en +présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le +croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait +le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie, +en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant +présent par-tout. + +Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans +combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner +sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra +dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà +de Smolensk. + +Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général +ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était +par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de +ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au +centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués +comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même +temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses +ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une +trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste +qu'elle fût, n'y pouvait suffire. + +Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant +que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna, +qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens +lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la +Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique, +et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les +corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou. + +Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les +uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte +réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat, +ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et +la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient +dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui +jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta +trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla +l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles. + +«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un +désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par +son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine +ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à +Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est +vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou +brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à +la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes; +ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir +de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette +Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais +seulement par la perfidie.» + +À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à +Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se +disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus +actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une +vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef +insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient +l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était +surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.» + +Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent +usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse, +ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une +nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne +pas donner à ses ennemis un cruel espoir. + +Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes +sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes +combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus +hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées, +comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature +paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons +de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre +soudaine la sauvèrent. + +Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en +jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la +bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même +les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent +aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce +grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette +journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son +abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un +malheur, ces témoins l'ont appelé une faute. + +Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de +sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et +commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on +souffre trop pour être entièrement juste. + +Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est +de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre +capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de +ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la +postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle +gloire. + + + + +CHAPITRE VII. + + +CEPENDANT, il apprend que ses ordres sont exécutés, son armée réunie, +qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet, à onze +heures et demie du soir; il s'arrête à Swentziany, pendant que le soleil +du 17 est le plus ardent; le 18, il est à Klubokoé; il y séjourne dans +un monastère, d'où le bourg que ce couvent domine, lui semble être +plutôt une réunion de huttes de sauvages qu'une habitation européenne. + +Une adresse des Russes aux Français venait d'être répandue dans son +armée: on la lui apporta. Il y vit de dures vérités, que gâtait une +invitation inutile et maladroite à la désertion. Cette lecture excite sa +colère; dans son agitation, il dicte une réplique qu'il déchire, puis +une autre qui éprouve le même sort, enfin une troisième dont il reste +satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom +d'un grenadier français. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui +partaient de son cabinet, ou de son état-major. Il réduisait sans cesse +ses ministres et Berthier à n'être que ses secrétaires. Dans son corps +appesanti, son esprit était resté actif; l'accord manquait, ce fut une +cause de nos malheurs. + +Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonné +son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement +l'éclaire: retenu par l'échec qu'avait reçu Sébastiani vers Druïa, et +sur-tout par les pluies et le mauvais état des chemins, il reconnaît +trop tard peut-être que l'occupation de Vitepsk est pressante et +décisive, qu'elle seule est éminemment agressive en ce qu'elle sépare +les deux fleuves et les deux armées ennemies. De cette position, il +pourra prendre à revers l'armée incomplète de son rival, lui interdire +le midi de son empire, et de sa force écraser sa faiblesse. Que si +Barclay l'a prévenu dans cette capitale, sans doute il voudra la +défendre; là peut-être l'attendait cette victoire tant désirée, qui +vient de lui échapper sur la Vilia. + +Aussitôt il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat +et Ney, alors vers Polotsk, où il laisse Oudinot. Quant à lui, de +Klubokoé, où il se trouvait au milieu de sa garde, de l'armée d'Italie +et de trois divisions détachées de Davoust, il se rend à Kamen, toujours +en voiture, mais pendant la nuit, par nécessité, où peut-être pour que +le soldat ignorât que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues. + +Jusque-là, la plus grande partie de l'armée marchait, étonnée de ne +point trouver d'ennemis; elle s'y était habituée. Le jour, c'était la +nouveauté des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le +soir, c'était la nécessité de se choisir ou de se faire des abris, de +chercher sa nourriture et de la préparer: on était tellement distrait +par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un pénible +voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi, +jusqu'où irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme +l'empereur, l'armée espéra une victoire et la paix. + +C'était vers Beszenkowiczi. Le prince Eugène venait d'y rencontrer +Doctorof: ce général conduisait l'arrière-garde de Barclay. En le +suivant de Polotsk à Vitepsk, il s'était fait éclairer sur la rive +gauche de la Düna, à Beszenkowiczi; il en brûla le pont en se retirant. +Le vice-roi, maître de cette ville, vit la Düna, et rétablit le passage: +quelques troupes laissées en observation sur l'autre rive contrarièrent +faiblement cette opération. Napoléon accourut: il contempla pour la +première fois ce fleuve, sa nouvelle conquête. Il blâma avec raison et +sèchement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux +rives. + +Ce ne fut point une vanité puérile qui lui fit alors passer ce fleuve, +mais l'empressement de voir par lui-même où en était l'armée russe dans +sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage, +ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait +l'arrière-garde ennemie, et les réponses de quelques prisonniers, lui +prouvèrent que Barclay l'avait prévenu, qu'il avait laissé Witgenstein +devant Oudinot, et que le général en chef russe était dans Vitepsk. Déjà +même, il était prêt à disputer à Napoléon les défilés qui couvrent cette +capitale. + +Napoléon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste +d'arrière-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armées y arrivaient en +ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens +avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps, +partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des +obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues +du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à +Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour et à la même heure. + +Aussi le plus grand désordre y régnait; de nombreuses colonnes de +cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y présentaient de tous côtés; +elles se disputaient le passage; chacun, irrité par la fatigue et par la +faim, était impatient d'arriver à sa destination. + +En même temps, les rues étaient obstruées par une foule d'ordonnances, +d'officiers d'état-major, de valets, de chevaux de main et de bagages. +Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des +vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se +croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant à chaque +instant, ce fut bientôt comme un chaos. + +Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres pressés, cherchent vainement à +s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds à leurs avertissements, +même à leurs ordres; de là des querelles, des clameurs, dont le bruit se +joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit +des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, même aux +combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prétendent forcer +l'entrée, et que d'autres, déjà établis, défendent. + +En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'étaient presque mêlées, se +débrouillèrent; cet amas de troupes s'écoula vers Ostrowno et dans +Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succéda le plus profond +silence. + +Ce rassemblement, les ordres multipliés qui arrivaient de toutes parts, +la rapidité avec laquelle tous les corps s'étaient portés en avant, même +pendant la nuit, tout annonçait un combat pour le lendemain. En effet, +Napoléon n'avait pas pu prévenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les +y forcer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive droite de la +Düna, avaient traversé cette ville, et venaient au-devant de lui, pour +défendre les longs défilés qui la couvrent. + +Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. À deux +lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le huitième de +hussards, s'avançaient en colonne, sur une lange route, marquée par un +double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le +sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus +faible partie d'un corps, composé de trois régimens de cavalerie de la +garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait +cette ligne. + +Les chefs du huitième se croyaient précédés par deux régimens de leur +division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la +route, et dont les arbres, qui la bordent, leur dérobaient la vue. Mais +ces corps s'étaient arrêtés, et le huitième, déjà bien en avant d'eux, +s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des +arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régimens +que, sans s'en apercevoir, il venait de dépasser. + +L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du huitième. L'ordre +de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier +reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent +toujours sans défiance. Tout-à-coup ils voient leur officier, sabré, +renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils +n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce +feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour +l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils +culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et +l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le +régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme +immobile d'étonnement; ils reviennent sur lui par derrière, et le +défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le +troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté, +s'ébranlait et cherchait à se retirer; ils se retournent agilement, avec +tout ce qu'ils peuvent réunir vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent +au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore. + +Animé par ce succès, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui +semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pénétrer, mais alors une forte +résistance l'arrêta. + +La position d'Ostrowno était bien choisie: elle dominait, on y voyait +sans être vu; elle coupait une grande route; la Düna à droite, un ravin +devant, des bois épais sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était +à portée des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale +de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre. + +De son côté, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi +victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur, +s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent. Mais il +s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par +les hussards du huitième lui est disputé, et il faut que sa tête de +colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain et du huitième +d'infanterie, s'y maintienne contre une armée. + +On s'y défendit, comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque +corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant, fut +assailli; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie +rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la +division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et +vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la +victoire. + +Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même le vice-roi rejoignit +Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position. +Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir +contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux +troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point +d'appui et de départ pour attaquer, quand tout-à-coup de grandes +clameurs s'élèvent à leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie +et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois +elles ont été repoussées, et voilà les Russes enhardis, qui sortent par +masses de leur bois, en poussant des cris épouvantables. L'audace, +l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et chez les Français +l'incertitude et l'étonnèment de la défense. + +Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrième régiment essayaient +vainement de résister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se +jonchait de leurs morts; derrière eux, la plaine se couvrait de leurs +blessés qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de +bien d'autres encore qui, sous prétexte de soutenir les blessés, ou +d'être blessés eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs. Ainsi +commence une déroute. Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne +se voyant plus soutenus, commençaient à se retirer avec leurs pièces; +quelques instans de plus, et les troupes des différentes armes, dans +leur fuite vers un même défilé, allaient s'y rencontrer; de là une +confusion, où la voix et les efforts des chefs sont perdus, où tous les +élémens de résistance se confondant deviennent inutiles. + +On dit qu'à cette vue, Murat irrité s'élança à la-tête d'un régiment de +lanciers polonais, et que ceux-ci, excités par la présence du roi, +exaltés par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes +transportait de rage, se précipitèrent sur ses pas. Murat n'avait voulu +que les ébranler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de +se jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir, ni +commander: mais les lances polonaises étaient en arrêt et serrées +derrière lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le +poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre +de côté ni s'arrêter: il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme +il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne +grace. + +En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le prince +Eugène au cent sixième régiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du +général Piré aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la +fortune; les Russes rentrèrent dans leurs forêts. + +Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais, +dont la position avancée coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième +régiment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par une grêle de balles, +demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux +craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni +l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrantès courut le ranimer par ses +paroles, le général Roussel par son exemple, et le bois fut emporté. + +Par ce succès, une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite +pour la tourner, se trouva tournée elle-même; Murat s'en aperçut; +aussitôt, l'épée à la main, «Que les plus braves me suivent!» +s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la +retraite des Russes; tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux +lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk. + +Après un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hésitaient à +se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils +accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait, et ce qui +restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé +et le plus près de l'ennemi: de là son génie, planant sur tous les +obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de +ces montagnes: il ordonna sans hésiter, et ces bois qui avaient arrêté +l'audace des deux princes, furent traversés de part en part: enfin, ce +soir-là même, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos +tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne. + +Ici, tout arrêta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui +couvraient cette plaine, une terre inconnue, la nécessité de la +reconnaître pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il +fallait à cette foule de soldats, engagés dans un long et étroit défilé, +pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnaître, se +rallier, se nourrir, et préparer ses armes pour le lendemain. Napoléon +coucha sous sa tente, sur une hauteur à gauche de la grande route, et +derrière le village de Kukowiaczi. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +LE 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers +rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute, +qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivière qui s'est +creusé profondément son lit, marquait le pied de cette position. En +avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient +vouloir en défendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande +route, sa gauche dans des bois élevés; toute la cavalerie à droite, en +ligne redoublée, et s'appuyant à la Düna. + +Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur +notre gauche; il avait changé de direction avec le fleuve, qu'un détour +éloignait de nous; il fallut que la colonne française, après avoir passé +sur un pont étroit un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de +bataille, se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite +en avant, pour conserver de ce côté l'appui du fleuve, et faire face à +l'ennemi: déjà sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche de +la grande route, un monticule isolé avait attiré l'empereur. De là, il +pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ de bataille, +comme l'est un témoin dans un duel. + +Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvième régiment de +ligne, qui débouchèrent les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche +devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle à la Düna, et +marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizième de chasseurs à +cheval vint ensuite, puis quelques pièces légères. Les Russes nous +regardaient froidement défiler devant eux, et préparer notre attaque. + +Cette inaction nous était favorable: mais le roi de Naples, +qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire, +précipita les chasseurs du seizième sur toute la cavalerie russe; on vit +alors avec effroi cette faible ligne française, rompue dans sa marche +par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses +ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifiés, marchaient avec +hésitation à une perte certaine. Aussi, dès le premier mouvement que +firent les lanciers de la garde russe, tournèrent-ils le dos: mais les +ravins, qu'il fallait repasser, arrêtèrent leur fuite: ils furent +atteints, et culbutés dans ces bas-fonds, où beaucoup périrent; le reste +se réfugia près du cinquante-troisième régiment de ligne, qui les +protégea. + +Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait +pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps +d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française +venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une +enceinte autour de lui, ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de +carabine. Ceux-ci, repoussés, rencontrèrent, en retournant sur leurs +pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizième de +chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées; ils les +assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur ce point. + +Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne +désespérèrent pas d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent, en +combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que +bordait la Düna: tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chacun +avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par +le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls +imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens, +et tous, leurs officiers cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils +devaient espérer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance, +et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur +soi-même. + +On s'aida du terrain avec habileté. Les lanciers russes, embarrassés +dans les broussailles et arrêtés par les cravasses, alongeaient en vain +leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient à pénétrer, atteints +par les balles, ils tombaient blessés, leurs corps et ceux de leurs +chevaux s'ajoutaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin, ils +se rebutèrent; leur fuite, les cris de joie de notre armée, l'ordre +d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ même aux plus braves, ses +paroles que l'Europe a lues, tout apprit à ces vaillans soldats, leur +gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore, les belles actions paraissant +toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être +tués ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et +récompensés. + +Cependant, l'armée d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient +trois divisions du premier corps, confiées, depuis Wilna, au comte de +Lobau, attaquaient la grande route, et les bois où s'appuyait la gauche +de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court. +L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la +Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva +toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille +hommes. + +Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une +capitale, trompa Napoléon: il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y +défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de +pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se +préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla +placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il +déjeûna. De là, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des +siens; fort près de lui. Les heures suivante furent employées à +parcourir, à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps +d'armée. + +Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murat +furent ces paroles: «À demain à cinq heures, le soleil d'Austerlitz!» +Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au +milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette +inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée, dont la fuite +les épuisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit +observer à l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette +heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la +nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa +tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette +position plut à son désir, d'entendre les premiers bruits de leur +retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux. + +Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napoléon avait raison, +et l'événement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune. +L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le +général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre +pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut +le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk, +qui changea subitement sa détermination. + +En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit dire à l'empereur qu'il allait +poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus; Napoléon persévéra +dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie +était là, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps. +Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion: il se +trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner. + +Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la +symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de +l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée; l'ordre, la propreté +qui en resultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme, pas un effet, +aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût +indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il +parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! vaincus, +ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne +profitent jamais: soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le +malheur pour se corriger. + +Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul +résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans +Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes; quelques Juifs +immondes et des jésuites y étaient seuls restés; on les questionna, mais +en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes +s'étaient-ils dirigés vers Smolensk? avaient-ils remonté la Düna? Enfin, +une bande de Cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière +direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues +dans un sable profond, à travers une poussière épaisse, et par une +chaleur suffocante; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina. + +Pendant que desséchée, altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée +n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le +vice-roi et le prince de Neufchâtel tinrent conseil sous les tentes +impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à +gauche de la grande route. + +«Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que chaque jour +rendait plus nécessaire, venait donc encore de s'échapper de nos mains +comme à Wilna. On avait rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai; mais +était-ce celle de leur armée? n'était-il pas plus vraisemblable que +Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'où faudrait-il donc +poursuivre les Russes, pour les décider à une bataille? la nécessité +d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des +hôpitaux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, et de départ, +pour une ligne d'opération qui s'allogeait d'une manière si effrayante, +tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter sur les confins de la +vieille Russie?» + +À ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par +un sable ardent. L'empereur fatigué se décida: le cours de la Düna et +celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi +cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle: +Poniatowski et ses Polonais à Mohilef; Davoust et le premier corps à +Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'armée d'Italie et la garde, +depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij. Les avant-postes à +Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux +armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de la Düna, par Drissa +et Vitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davoust au travers de la +Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient +enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves. + +Les grands corps détachés de l'armée centrale, étaient alors placés +comme il suit: à la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le +corps de douze mille hommes du général russe Hoertel. + +À la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr à Polotsk et à Bieloé, sur la +route de Pétersbourg, que défendait Witgenstein avec trente mille +hommes. + +À l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et +Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient à droite sur l'Aa et vers +Dünabourg. + +En même temps, Schwartzenberg et Regnier, à la tête des corps saxon et +autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug, +couvrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, que Tormasof +inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une réserve de +quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à +Stettin. + +Quant à Wilna, le duc de Bassano y était resté au milieu des envoyés de +plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec +tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de +Napoléon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traîneurs, +à mesure qu'ils lui arrivaient. + +Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il revint à Vitepsk avec ses +gardes; là, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-impérial, +il-détacha son épée, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses +tables étaient couvertes, il s'écria: «Je m'arrête ici, je veux m'y +reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, et organiser la Pologne; la +campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.» + + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +LA Lithuanie conquise, le but de la guerre était atteint, et pourtant la +guerre semblait à peine commencée; car on avait vaincu les lieux, et non +les hommes. L'armée russe était entière; ses deux ailes, séparées par la +vivacité d'une première attaque, venaient de se réunir. On était dans la +plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette situation que Napoléon +se crut irrévocablement décidé à s'arrêter sur les rives du Borysthène +et de la Düna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions, +qu'il se trompa lui-même. + +Déjà, sa ligne de défense est tracée sur ses cartes: l'artillerie de +siége marche sur Riga; à cette ville forte s'appuiera la gauche de +l'armée; puis à Dünabourg et à Polotsk, elle va garder une défensive +menaçante. Vitepsk, si facile à fortifier, et ses hauteurs boisées, +serviront de camp retranché au centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina +et ses marais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour passage que +quelques défilés: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque +là droite de cette grande ligne, et l'ordre est donné de se saisir de +cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des +provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg à chasser +Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus +grands propriétaires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'à +l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre aux libérateurs de sa +patrie. C'est lui que l'empereur désigne pour commander cette +insurrection. + +Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald; +la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Klubokoé, l'empereur; les +provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de +l'armée est à Dantzick, ses grands entrepôts à Wilna et à Minsk. Ainsi +l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette +terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit à nous, tout +est d'accord pour se défendre. + +Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses +environs, comme pour reconnaître des lieux qu'il devait long-temps +habiter. Des établissemens de toute espèce y furent formés. Trente +fours, qui pouvaient donner à la fois vingt-neuf mille livres de pain, +s'y construisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut des +embellissemens. Des maisons de pierre gâtaient la place du palais, +l'empereur ordonna à sa garde de les abattre et d'enlever les débris. +Déjà même, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris +viendront à Vitepsk; et comme cette ville est déserte, des spectatrices +de Varsovie et de Wilna y seront attirées. + +Alors son étoile l'éclairait: heureux, s'il n'eût pas pris ensuite les +mouvemens de son impatience pour des inspirations de génie! Mais, quoi +qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-même: car en lui +tout venait de lui, et ce fut sans succès qu'on tenta sa prudence. +Vainement alors, l'un de ses maréchaux lui promit le soulèvement des +Russes, à la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde +étaient chargés de répandre. Des Polonais avaient enivré ce général, de +promesses inconsidérées, dictées par cet espoir trompeur, commun à tous +les exilés, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient. + +Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus +fréquentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de +gloire, et qui sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. Il +quitte l'avant-garde, il vient à Vitepsk, et seul avec l'empereur, il +s'emporte: «il accuse l'armée russe de lâcheté: à l'entendre, il semble +que devant Vitepsk, elle ait manqué à un rendez-vous, comme s'il eût été +question d'un duel. C'était une armée terrifiée, que sa cavalerie légère +mettrait seule en déroute.» Cet emportement d'ardeur fit sourire +Napoléon; puis pour le modérer: «Murat, lui dit-il, la première campagne +de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves +marquent notre position; élevons des blocs-house sur cette-ligne: que +les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carré. Des canons +aux angles et à l'extérieur. Que l'intérieur contiennent les +cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra à Moskou, 1814 à +Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!» + +Ainsi son génie concevait tout par masses, et il voyait une armée de +quatre cent mille hommes comme un régiment. + +Ce jour-là même, il interpela hautement un administrateur par ces mots +remarquables: «Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici: car, +ajouta-t-il à haute voix, en s'adressant à ses officiers, nous ne ferons +pas la folie de Charles XII!» Mais bientôt, ses actions démentirent ses +paroles, et chacun s'étonna de son indifférence à donner des ordres pour +un si grand établissement. À gauche, on n'envoyait à Macdonald, ni les +instructions ni les moyens de s'emparer de Riga; à droite, c'était +Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'élève du lieu d'un +vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de +l'assiéger. + +Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec la possibilité d'être obéi, +mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis, +l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant +être tenté, puisque jusque-là tout avait réussi. Cela fit d'abord faire +de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le +chef persistait: il s'était accoutumé à tout commander; on s'accoutuma à +ne pas tout exécuter. + +Cependant Dombrowski fut laissé devant cette place avec sa division +polonaise, que Napoléon disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût +bien qu'elle n'était alors que de douze cents hommes; mais telle était +sa coutume; soit qu'il crût que ses paroles seraient répétées, et +qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette évaluation exagérée, +il voulût faire sentir à ses généraux tout ce qu'il attendait d'eux. + +Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Düna, ou +jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces +contrées, les neiges séjournent long-temps sur les terres: elles +filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pénètrent +profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins +si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus +à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines, +surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie. + +Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri +d'un siège, même régulier: on négligea d'ajouter ce peu d'art à la +nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des +troupes lithuaniennes, leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko +qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au +quartier impérial. + +Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas +trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du +camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonnée, les entendant se réjouir +de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux, en +s'écriant: «Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conquérir +cette masure!» On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait +jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion, +ce qui convenait à la promptitude de son génie. + +Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il +rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur +sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombé, et ne +les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de +ses largesses. + +On remarqua pour sa garde des attentions particulières; lui-même en +passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le +blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs; ce qui +plaidait aux soldats et détournait leurs plaintes. + +Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de +lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes; il s'agissait +de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec +son épée qu'il le leur présenta: puis il l'embrassa en leur présence. +Tant de soins furent attribués, par les uns, à sa reconnaissance pour le +passé, et par d'autres, à son exigence pour l'avenir. + +Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napoléon s'était +flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part +d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'année l'avaient +occupé. Il fallait bien laisser à la longue file des traîneurs et des +malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les +hôpitaux. Enfin créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les +chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se +traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous +atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire. +Enfin, un ciel dévorant l'arrêtait car tel est ce climat: le ciel y est +extrême, immoderé, il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et +ses habitans, qu'il semble fait pour protéger: atmosphère perfide, dont +la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles +aux frimas, qui devaient bientôt les pénétrer. + +L'empereur n'y était pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut +rafraîchi, qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses +premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit +inquiet: soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui +pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût +agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que +la douceur de conserver, ou la crainte de perdre. + +Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnière obséda sois +esprit: c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans +sa possession, il trouvait tout. Dès lors, on commença à prévoir qu'un +génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes, n'attendrait pas +huit mois, quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées +suffisaient pour l'atteindre. + +Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur +des faiblesses communes à tous les hommes: on va l'entendre lui-même, on +verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position +militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va +prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé +de plus, qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskowa. + +Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si +grande témérité: mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il +délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit, +s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens +comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le +fixer; à chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il +marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout +absorbé, il s'arrête, puis il fredonne d'un air préoccupé et marche +encore. + +Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il +rencontre. «Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus +avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas +leur réponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou +quelqu'un qui le décide. + +Enfin, tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme +accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de +repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres; son corps, +qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un +léger vêtement; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses +journées. + +Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif. +«Que de motifs le précipitent vers Moskou! comment supporter à Vitepsk +l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqué, il +va donc être réduit à se défendre, rôle indigne de lui, dont il n'a pas +l'expérience, et qui convient mal à son génie. + +D'ailleurs, à Vitepsk, rien n'est décidé, et pourtant à quelle distance +se trouve-t-il déjà de la France! l'Europe le verra donc enfin arrêté, +lui que rien n'arrêtait! La durée de cette entreprise n'en +augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il à la Russie le temps de +s'armer tout entière? jusques à quand pourra-t-il prolonger cette +position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilité, +qu'affaiblissait déjà la résistance de l'Espagne, et sans faire naître +en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le +tiers de son armée, malade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il +fallait donc éblouir promptement par l'éclat d'une grande victoire, et +cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.» + +Dès lors, à Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous +les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il +considère; à Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre, +et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de +prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises +hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours à commencer et qu'on +gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur +faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, étonner +l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût +compenser tant de pertes. + +Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen, +ou le fixer sur la Düna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des +fausses positions; tout y est péril: témérité, prudence; on n'a plus que +le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de +l'ennemi et dans le hasard. + +Alors décidé, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses +réflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude; et déjà, tout +rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes: +elles lui montrent Smolensk et Moskou. «La grande Moskou, la ville +sainte,» noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître +son désir. À cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il +paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard +devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui, par frayeur +autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination +prise, sa marche tracée: aussitôt tout en lui s'apaise, et, délivré de +sa terrible conception, ses traits reprennent une gaieté douce et +sereine. + + + + +CHAPITRE II. + + +SA résolution fixée, il lui importait qu'elle ne mécontentât pas ses +entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de zèle que +l'obéissance. C'était d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de +ceux du reste de l'armée: enfin, comme tous les hommes, le chagrin +tacite de ceux de son intérieur le gênait; il se sentait mal à l'aise, +entouré de regards désapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et +puis, faire approuver un tel projet, c'était en quelque sorte en faire +partager la responsabilité, qui peut-être lui pesait. + +Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur opposition, chacun suivant +son caractère: Berthier par une contenance triste, des plaintes et même +des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier, +avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier, +et qui, dans le second, était persévérante jusqu'à l'opiniâtreté et +impétueuse jusqu'à la violence. L'empereur repoussa leurs observations +avec humeur; il s'écriait, en s'adressant sur-tout à son aide-de-camp, +ainsi qu'à Berthier: «qu'il avait fait ses généraux trop riches, qu'ils +n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu'à faire briller dans +Paris leurs somptueux équipages, et que sans doute ils étaient dégoûtés +de la guerre!» L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait plus de réponse; on +baissait là tête et l'on se résignait. Dans un mouvement d'impatience il +avait dit à l'un des généraux de sa garde: «Vous êtes né au bivouac, et +vous y mourrez.» + +Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un froid silence, puis par des +réponses nettes, des rapports véridiques et de courtes observations. +L'empereur lui répondit: «qu'il voyait bien que les Russes ne +cherchaient qu'à l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller +jusqu'à Smolensk; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de 1813, si +la Russie n'avait pas fait la paix, elle était perdue; que Smolensk +était la clef des deux routes de Pétersbourg et de Moskou; qu'il fallait +s'en saisir: alors il pourrait marcher en même temps sur ces deux +capitales pour tout détruire dans l'une et tout conserver dans l'autre.» + +Ici, le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la +paix à Smolensk, et même à Moskou, qu à Vitepsk; et que pour s'éloigner +autant de la France les Prussiens étaient des intermédiaires peu sûrs. +Mais l'empereur répliqua «que dans cette supposition, la guerre de +Russie ne lui présentant plus aucune chance avantageuse, il y +renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui +ferait payer les frais de la guerre.» + +Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jusqu'à la roideur, et ferme +jusqu'à l'impassibilité: la grande question de la marche sur Moskou +s'engagea; Berthier seul était présent; elle fut agitée pendant huit +heures consécutives; l'empereur demanda à son ministre sa pensée sur +cette guerre: «Qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que +l'introduction de quelques denrées anglaises en Russie, que même +l'érection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes +pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-mêmes, nous n'en +concevons ni le but, ni la nécessité, et que du moins tout conseille de +s'arrêter ici.» + +L'empereur se récria: «Le croyait-on un insensé! Pensait-on qu'il +faisait la guerre par goût! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la +guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient +la France, et qu'elle ne pouvait supporter à la fois.» + +«Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait être deux, et il +était seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?» + +«Qu'attendrait-il donc à Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai, +une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce +pays. Ainsi, c'était une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une +démarcation plutôt qu'une séparation. Il faudrait donc en élever une +factice, construire des villes, des forteresses à l'épreuve de tous les +élémens et de tous les fléaux; tout créer, le ciel et la terre; car tout +manquait, jusqu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lithuanie et de la +tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout +prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne +pouvons, ni vous me faire vivre à Vitepsk, ni moi vous y défendre; ni +l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre métier.» + +«Que s'il retournait à Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais +qu'il ne s'y défendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à +la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu'à Smolensk il trouverait ou +une bataille décisive, ou du moins, une place et une position sur le +Dnieper. + +«Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII; mais que si l'expédition +de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqué d'un +homme pour l'entreprendre; qu'à la guerre, la fortune est de moitié dans +tout; que si l'on attendait toujours une réunion complète de +circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour +finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout +concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place; +qu'enfin la règle ne fait pas le succès, mais le succès la règle, et que +s'il réussissait par de nouvelles marches, on ferait d'après un nouveau +succès de nouveaux principes. + +Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, et la Russie est trop +grande pour céder sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après une +grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu'à la ville sainte +cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de +Moskou. Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine encore, eh bien, +je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette +capitale; elle est considérable, ensemble et conséquemment éclairée; +elle entendra ses intérêts, elle comprendra la liberté.» Et il termina +en disant: «que d'ailleurs Moskou haïssait Pétersbourg: qu'il +profiterait de cette rivalité: que les résultats d'une telle jalousie +étaient incalculables.» + +Ainsi l'empereur, que la conversation et le dîner avaient échauffé, +découvrait son espoir. Daru lui répondit: «que la guerre était un jeu +qu'il jouait bien, où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure +qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'étaient moins les hommes +que la nature qu'il fallait vaincre; que déjà, soit désertion, maladie +ou famine, l'armée était diminuée d'un tiers. + +Si les vivres manquaient à Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les +officiers qu'il envoie pour en requérir, ne reparaissent plus, ou +reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on +parvient à réunir, est aussitôt dévoré par la garde: on entend les +autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une +classe privilégiée. Ambulances, fourgons, troupeaux de boeufs, rien n'a +pu suivre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de +vivres, de places, de médicamens.» + +«Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant plus, qu'à dater de +Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des +habitans. D'après ses ordres secrets, ils ont été sondés, mais +inutilement. Comment les soulever pour une liberté dont ils ne +comprennent pas même le nom? par où avoir prise sur ces peuples presque +sauvages, sans propriétés, sans besoins? Qu'avait-on à leur arracher? +Avec quoi les séduire? Leur seul bien était la vie, qu'ils emportaient +dans des espaces presque infinis.» + +Berthier ajouta: «que si nous marchions plus avant, les Russes auraient +pour eux nos flancs trop alongés; la famine, et sur-tout leur puissant +hiver; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur mettrait l'hiver de son côté, +et se rendrait maître de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au +lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, indéterminée.» + +Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empereur les écoutait doucement; +plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la +question suivant ses désirs, ou la déplaçant, quand elle devenait trop +pressante. Mais quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut à +entendre, il les écouta patiemment et y répondit de même. Dans toute +cette discussion, ses paroles, ses manières, tous ses mouvemens furent +remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie, qu'au reste +il avait presque toujours dans son intérieur; ce qui explique pourquoi, +malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans +son intimité. + +L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des +généraux de son armée; mais ses questions leur indiquèrent leurs +réponses; et quelques-uns de ces chefs, nés soldats et accoutumés à +obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs +de bataille. + +D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'événement: taisant leur +crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion +que le succès leur reprocherait peut-être un jour. + +La plupart approuvèrent, sachant bien d'ailleurs, que quand même ils +s'exposeraient à déplaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en +marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils +aimèrent mieux paraître les affronter volontairement. Ils trouvaient +moins d'inconvéniens à avoir tort avec lui, que raison contre lui. + +Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une +coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la +force de sa division. Car après tant de fatigues, sans dangers, c'était +un grand mérite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles, +un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son +côté le plus faible, et le temps des récompenses arrivait. Celui-là, +pour mieux plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont +les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef. +L'empereur croyait à cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce +qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues: dans ces occasions où sa +présence, la pompe militaire, cet entraînement mutuel des grandes +réunions, exaltait les esprits; où, tout enfin, jusqu'à l'ordre secret +des chefs, commandait l'enthousiasme. + +Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'armée, +les soldats se plaignaient de son absence. «Ils ne le voyaient plus +qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire +vivre. Tous étaient là pour lui, et lui ne semblait plus y être pour +eux.» + +Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que +c'était là un des malheurs attachés à cette campagne. La dispersion des +corps d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des +subsistances dans ces déserts, cette nécessité tenait Napoléon loin +des siens. À peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de +lui: le reste était hors de sa portée. Il est vrai que plusieurs +imprudences venaient d'être commises; on ignore par quel ordre, au +quartier-impérial, on avait osé retenir à leur passage, et pour la +garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient à d'autres corps. +Cette violence, jointe à la jalousie qu'inspirent toujours les corps +d'élite, mécontenta l'armée. + +Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la nécessité +soutenaient; on se sentait engagé trop avant; il fallait une victoire +pour se dégager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur +avait épuré l'armée: ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite, +d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque-là, il fallait avoir +résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être de leurs misérables +cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait +insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer. + +Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des +temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples +nouveaux, cet éloignement qui agrandit tout, aurait repoussé. C'était ce +qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations +hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles +des périls nouveaux donnent un air de singularité: émotions pleines +d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout, et +auxquels il fallait des choses nouvelles. + +Alors, l'ambition était sans entraves; tout inspirait la passion de la +renommée; on avait été lancé dans une carrière sans terme. Et comment +mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre, et l'élan qu'avait donné un +puissant empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après +cette victoire: «Donnez mon nom à vos enfans, je vous le permets; et si +parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui lègue tous mes biens, +et je le nomme mon successeur.» + + + + +CHAPITRE III. + + +CEPENDANT la réunion des deux ailes de l'armée russe, vers Smolensk, +avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. +Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait; +elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des +revers. + +À sa gauche, le 1er août, le duc de Reggio par une marche hardie sur +Sébez, jusqu'à la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de +Witgenstein. Ce général ennemi, laissé vers Drissa, avait à couvrir la +route de Sébez à Pétersbourg. Craignant à la fois Oudinot et Macdonald, +il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de Dünabourg, +se réunissent à Sébez. Le 30 juillet, se sentant dépassé à gauche par +Oudinot, il accourut, décidé à reprendre, par une victoire, cette +branche de sa ligne d'opération. + +Sa résolution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a duré +deux jours; le maréchal français a cédé son avantage dans une position +rétrécie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a +point attaqué pour en sortir; il s'est retiré, et le Russe, sentant +l'ennemi fléchir, en est devenu plus pressant; il a jeté du désordre +dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages +sont tombés entre les mains de Koulnief. + +Witgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a poussé sans mesure. Dans +l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa à Koulnief et à +douze mille hommes, pour aller à la poursuite d'Albert et de Legrand. +Ceux-ci s'étaient arrêtés; ils se couvraient d'une colline, et voyant le +général russe s'aventurer imprudemment dans un défilé entre eux et la +rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur lui, le renversent, le tuent, et +lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes. + +La-mort, de Koulnief fut, dit-on, héroïque; un boulet lui brisa les deux +jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Français +s'approcher, il arracha ses décorations, et s'indignant contre lui-même +de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu même de sa faute, en +ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'armée russe le regretta; +elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul +avait cru faire des généraux, à l'époque où cet empereur, tout nouveau, +imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible +héritage. + +La témérité passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des +Français; ce succès inattendu les exalte; ils oublient à quelle faute +ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils +viennent de profiter, ils se précipitent sur les traces des Russes. +L'avant-garde française fait ainsi deux lieues tête baissée, et n'ouvre +les yeux sur sa témérité que pour se voir en présence de l'armée russe. +Alors ramené et rejeté à son tour derrière la Drissa, Oudinot perd tout +son avantage; bientôt même Witgenstein, ayant reçu des renforts, le +repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa première +position d'Osweia. Ce fut alors que Napoléon, mécontent, envoya de ce +côté Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta à trente-cinq mille hommes +ce corps d'armée. + +Presqu'en même temps on apprit à Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi +avait eu des succès vers Suraij, mais qu'au centre, près du Dnieper, à +Inkowo, Sébastiani, surpris par le nombre, avait été battu. + +Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de +nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu +que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il +s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge +vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc, qu'ils avaient entendu le canon +des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signée par +Kutusof, avait été ratifiée le 14 juillet. + +À cette nouvelle, que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un +violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord, +c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle +ineptie des Turcs à qui leurs paix étaient toujours plus funestes que +leurs guerres: enfin la perfide politique de ses alliés, qui tous, dans +cet éloignement, et dans l'obscurité du sérail, avaient sans doute osé +se réunir contre le dominateur de tous. + +Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout +espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des +Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient être grossières: en +voici quelques passages: «L'ennemi, avec une perfidie sans pareille, +annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur +ses bataillons et les détruire; mais nous ne voulons pas les sacrifier +sur les autels de ce Moloch. Il faut une levée générale contre le tyran +universel. Il vient, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les +lèvres, nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette race +de sauterelles. Portons la croix dans nos coeurs, le fer dans nos mains. +Arrachons les dents à cette tête de lion, et renversons le tyran qui +veut renverser la terre.» + +L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite. +La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait +décelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Witgenstein, +promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive +longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette +distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis. + +Napoléon se décide: mais sa décision, sans être téméraire, est grande et +hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot, c'est après l'avoir +renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de +Tarente: s'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa +portée et à son insu, sa ligne d'opération de Vitepsk contre celle de +Minsk; sa manoeuvre est si bien combinée, il a accoutumé ses lieutenans +à tant de ponctualité, de précision et de secret, que dans quatre jours, +pendant que l'armée ennemie surprise cherchera vainement un Français +devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq +mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi, +qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre. + +Cependant, l'étendue et la multiplicité des opérations, qui de toutes +parts appellent sa présence, le retiennent encore à Vitepsk. Ce n'est +que par ses lettres qu'il peut être présent par-tout. Sa tête seule +travaille; il se plaît à croire que ses ordres, pressans et répétés, +suffiront pour vaincre même la nature. + +L'armée vivait d'industrie et à la journée; elle n'avait pas pour +vingt-quatre heures de vivres; il lui ordonne d'en prendre pour quinze +jours; il dicte sans cesse. Le 10 août, on lui voit adresser huit +lettres au prince d'Eckmühl, et presque autant, à chacun de ses autres +lieutenans. Dans les unes, il attire tout à lui, suivant son principe: +«que la guerre n'est autre chose que l'art de réunir plus de monde que +l'ennemi sur un point donné.» Il écrit donc à Davoust: «Faites venir +Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient à Smolensk, comme je suis fondé à le +penser, ce sera une affaire décisive, et nous ne saurions être trop de +monde. Orcha deviendra le point central de l'armée. Tout porte à penser +qu'il y aura une grande bataille à Smolensk; il me faut donc des +hôpitaux; il en faut à Orcha, Dombrowna, Mohilef, Kochanowo, Bobre, +Borizof et Minsk.» + +Alors seulement, il montre une vive inquiétude sur les approvisionnemens +d'Orcha. C'est le 10 août, dans l'instant même où il dicte cette lettre, +qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son armée +doit être rassemblée sur la rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce +fut le 13 qu'il partit de Vitepsk. Il y était resté quinze jours. + + + + + +LIVRE SIXIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +L'ÉCHEC d'Inkowo venait de décider Napoléon; dix mille chevaux russes, +dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbuté Sébastiani et sa +cavalerie. Le général battu, son rapport, l'audace de l'attaque, +l'espoir, le pressant besoin d'une bataille décisive, tout porta +l'empereur à croire que l'armée russe se trouvait entre la Düna et le +Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce +qui était vrai. + +La grande armée était dispersée, il fallait la réunir: Napoléon s'était +décidé à défiler avec sa garde, l'armée d'Italie et trois divisions de +Davoust, devant le front d'attaque des Russes; à abandonner sa ligne +d'opération de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin à se jeter +avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de +l'armée ennemie. Couvert par le fleuve, il la dépassera; c'est dans +Smolensk qu'il veut la prévenir; s'il réussit, il aura séparé l'armée +russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de +l'empire: elle sera reléguée dans le nord; il aura effectué dans +Smolensk, contre Bagration et Barclay réunis, ce qu'il a tenté vainement +à Vitepsk contre l'armée de Barclay, toute seule. + +Ainsi, la ligne d'opération d'une si grande armée allait être changée +subitement; deux cent mille hommes, répandus sur plus de cinquante +lieues de terrain, allaient être réunis tout-à-coup, à l'insu de +l'ennemi, à sa portée, et sur son flanc gauche. C'est là sans doute, une +de ces grandes déterminations, qui, exécutées avec l'ensemble et la +rapidité de leur conception, changent tout-à-coup la face de la guerre, +décident du sort des empires, et font éclater le génie des conquérans. + +Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'à Liady, l'armée française formait +une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le +premier corps, formé par Davoust, se distinguait par l'ordre et +l'ensemble qui régnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats, +le soin avec lequel ils étaient approvisionnés, celui qu'on mettait à +leur faire ménager et conserver leurs vivres, que le soldat imprévoyant +se plaît à gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux résultat +de cette sévère discipline, tout les faisait reconnaître et citer au +milieu de toute l'armée. + +La division Gudin manquait: un ordre mal écrit l'avait fait errer +pendant vingt-quatre heures dans des bois marécageux; elle arriva +cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne répare +ces erreurs que par des marches forcées, où les plus faibles succombent. + +L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et boisé qui sépare +la Düna du Borysthène; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve. +Sa distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de son nom, tout en lui +excitait notre curiosité; pour la première fois, les eaux de ce fleuve +moskovite allaient porter une armée française, et réfléchir nos armes +victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs défaites; +c'était sur ces mêmes flots que descendaient les sauvages du nord, les +enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps +avant de l'apercevoir, nos regards le cherchèrent avec une ambitieuse +impatience; nous rencontrâmes une rivière étroite et encaissée entre des +bords boisés et incultes: c'était le Borysthène qui se présentait à nos +yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pensées +s'abaissèrent à cet aspect, et bientôt elles s'évanouirent devant la +nécessité de pourvoir à nos premiers besoins. + +L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain +l'armée marcha ensemble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à +cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de +Cosaques, qui ne résistaient que pour avoir le temps de détruire des +ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on remplaçait +l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les dépassait en toute hâte et en +désordre. + +On traversait les cours d'eau à des gués bientôt gâtés; les régimens qui +venaient ensuite passaient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en +inquiétait peu: l'état-major-général négligeait ces détails; personne ne +restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en +existait plusieurs. Chaque corps d'armée semblait n'être là que +pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du +sort de l'un n'eût pas dépendu celui de l'autre. + +On laissait par-tout des traîneurs, des hommes égarés, près desquels les +officiers passaient indifféremment; il y aurait eu trop à reprendre: on +avait trop à faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup +de ces hommes isolés étaient des maraudeurs qui feignaient une maladie +ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps +d'empêcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on +pousse en avant avec tant de précipitation, l'ordre intérieur ne pouvant +exister au milieu d'un désordre général. + +Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les +Lithuaniens fuyaient quelquefois à notre approche; les Juifs restaient: +rien n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs misérables demeures; on +les reconnaissait à leur prononciation grasse, à leur élocution voluble +et précipitée, à la vivacité de leurs mouvemens, à leur teint +qu'échauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs +regards avides et perçans, leurs figures et leurs traits alongés en +pointes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et +cette taille longue, souple et maigre, cette démarche empressée; enfin +leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que +relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur +saleté, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un +peuple dégradé. + +Ils semblent avoir conquis la Pologne, où ils pullulent et dont ils +sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir +d'une réprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis +des hommes autrefois, c'était par les armes qu'ils les attaquaient, à +présent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes, +peut-être parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les +Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin, +soit superstition, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs +terres; les Juifs étaient forcés de souffrir leurs mépris: leur +impuissance haïssait; mais ils détestèrent encore plus notre pillage. +Ennemis de tous, espions des deux armées, ils vendaient l'une à l'autre +par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent +tout. + +Après Liady, la vieille Russie commençant, les Juifs finissent; les yeux +furent donc soulagés de leur dégoûtante présence; mais d'autres besoins +réduisirent à les regretter; on regretta leur intérêt actif et +industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand, +seul langage que nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils parlent +tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer. + + + + +CHAPITRE II. + + +LE 15 août, à trois heures, on découvrit Krasnoë, ville de bois, qu'un +régiment russe voulut défendre: mais il n'arrêta le maréchal Ney que le +temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise, +on vit au-delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes, +dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'était le corps de +Newerowskoï. + +Le sol était inégal, mais nu: il convenait à la cavalerie; Murat s'en +empara: mais les ponts de Krasnoë étaient rompus; la cavalerie française +fut forcée de s'écarter à gauche, et de défiler longuement, dans de +mauvais gués, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en présence, la +difficulté du passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la bonne +contenance des Russes firent hésiter; on perdit du temps à s'attendre et +à se déployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie. + +Newerowskoï, se voyant découvert, réunit ses colonnes; il en forma un +carré plein et si épais, que la cavalerie de Murat y pénétra plusieurs +fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre. + +Il est même vrai que nos premières charges échouèrent à vingt pas du +front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils +se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient à +coups de fusil; puis aussitôt, profitant de notre désordre, ils +continuaient leur retraite. + +On voyait leurs Cosaques frapper à grands coups de bois de lance ceux de +leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'éloignaient de +leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, épiaient +tous leurs mouvemens, pénétraient dans les moindres intervalles, et +enlevaient aussitôt tout ce qui se séparait de la masse. + +Newerowskoï eut un moment très-critique: sa colonne marchait à la gauche +de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout-à-coup la +longue enceinte d'un champ, formée par un rang de fortes palissades, +l'arrêta; ses soldats, pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps +d'y faire une trouée, et Murat lança contre eux les Wurtembergeois pour +leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la tête de la colonne +russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournèrent et +tinrent ferme. Ils tirèrent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et +comme des gens troublés, mais de si près, que la fumée, les feux, et le +fracas de tant de coups épouvantèrent les chevaux wurtembergeois, elles +renversèrent pêle-mêle. + +Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette +barrière qui aurait dû leur être fatale. Leur colonne en profita pour se +reformer et gagner du terrain. Quelques canons français arrivèrent +enfin; seuls, ils purent faire brèche dans cette forteresse vivante. Ce +fut alors que nos escadrons y pénétrèrent, mais peu, les chevaux restant +comme engravés dans cette foule épaisse et opiniâtre. + +Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé, où Grouchy avait ordre +de le prévenir; mais ce général et sa cavalerie arrivèrent trop tard, +soit qu'ils se fussent trop écartes à gauche, ou que le terrain se fût +refusé à un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en eût pas assez +senti l'importance. Elle était grande, puisque, entre Smolensk et Murat, +il n'y avait que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk aurait pu +être surprise sans défenseurs, enlevée sans combat, et l'armée ennemie +coupée de sa capitale. Mais cette division russe réussit enfin à gagner +un terrain boisé, où ses flancs furent couverts. + +Newerowskoï fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ +de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pièces de +canon. La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. L'attaque +y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre; elle eut plus de mérite, +n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu: le courage +éclairé du soldat français étant d'ailleurs d'une nature plus relevée +que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie +moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont émoussé la +sensibilité. + +Le hasard voulut que le jour de ce succès fût celui de la fête de +l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans la disposition des +hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une fête: de vaines +acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans +notre position, il n'y avait de jour de fête que celui d'une victoire +complète. + +Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succès à l'empereur, +en firent hommage à cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent +coups de canon. L'empereur, mécontent, remarqua qu'en Russie il fallait +mieux ménager la poudre française; mais on lui répondit qu'elle était +russe et conquise de la veille. L'idée d'entendre l'anniversaire de sa +fête célébré aux dépens de l'ennemi fit sourire Napoléon. On trouva que +ce genre assez rare de flatterie convenait à de tels hommes. + +Le prince Eugène crut aussi devoir lui apporter ses voeux. L'empereur +lui dit: «Tout se prépare pour une bataille; je la gagnerai, et nous +verrons Moskou.» Le prince garda le silence; mais en sortant il répondit +aux questions du maréchal Mortier, «Moskou nous perdra!» Ainsi, l'on +commençait à désapprouver. Duroc, le plus réservé de tous, l'ami, le +confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prévoyait pas +d'époque à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi qu'on +s'épanchait ainsi, car on sentait que, la décision prise, tous devaient +concourir à son exécution; que plus la position devenait périlleuse, +plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zèle, +serait une trahison: voilà pourquoi nous vîmes ceux dont le silence, ou +même les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paraître au +dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur était dictée par +l'honneur: la foule l'a imputée à flatterie. + +Newerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il +laissa derrière lui quelques Cosaques pour brûler les fourrages: les +habitations furent respectées. + + + + +CHAPITRE III. + + +PENDANT que la grande-armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive +gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac +Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée +française. Ils hésitaient: deux fois, entrainés par les conseils du +quartier-maître-général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de +nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie, +ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop +timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient +attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer +leur défense. + +On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la +mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur +caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait en eux. D'un côté, la +valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont +l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux +chances du hasard, s'obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la +fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de +Bagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un +général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant +d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs, +d'autres conseils que ses inspirations. + +Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de +honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous +partageaient son ardeur; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil +patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de +Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient +pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de +marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre +sacrée, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin +demandaient une bataille. + +Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribué à l'Angleterre, +était arrêté dans son esprit depuis 1807; mais il avait à combattre sa +propre armée, comme la nôtre: et malgré qu'il fût général en chef et +ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir +la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre. + +Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de +défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous: c'était +l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi +leur malheur se défiait de la prudence de leur général, quand, à +l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglément à +l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre: car dans le succès, le +commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune +qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur +obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent. + +Toutefois, entraîné par l'impulsion générale, Barclay venait d'y céder +un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre +l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde +vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et +croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa +droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par +le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il +hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï +retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut +aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre. + +Déjà Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie, +et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie, +avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds +ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite, +que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer. + +En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est +sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux +villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la +rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte, +mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance. + +L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive +gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse +de dix-huit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf +grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui +commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin +couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les +approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues par +un ravin qui, après avoir environné une grande partie de la ville, +devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de +la citadelle. + +Les habitans, trompés, sortaient des temples, où ils venaient de louer +Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir +sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse. +Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus +grande. + +Cependant, la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du +maréchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de +la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de +nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première +forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au +col; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une +grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de +ses soldats: les autres continuèrent; les murailles russes purent seules +les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de +l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute +de leur général, et qu'il fut inutile. + +Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et +boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand, +de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de +troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida à +travers des taillis et dans des fonds, pour le dérober au feu de la +place. + +Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussière, de +longues et noires colonnes d'où jaillissait le reflet d'une multitude +d'armes; ces masses s'avançaient si rapidement, qu'elles semblaient +courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes, +enfin toute l'armée russe. + +À cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria: +«Enfin je les tiens!» Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise +accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se +déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée: +l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu. + +Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place. +Davoust, puis le comte de Lobau, se déployeront à la droite de Ney; la +garde au centre en réserve, et plus loin, l'armée d'Italie. La place de +Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait +égarés. Murat et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces +deux chefs menaçaient la ville: il les fit reculer jusqu'à la lisière +d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend +depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il +offrait à l'ennemi: l'armée française ainsi placée, était adossée à des +défilés et à des précipices; mais la retraite importait peu à Napoléon: +il ne songeait qu'à la victoire. + +Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas +l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protéger la fuite de +ses habitans et l'évacuation de ses magasins: il était décidé à ne nous +abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors +d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirèrent qu'en +se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes. + +Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, +afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le +jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais +que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et +se chargea de la défense de la ville. + +Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia, +pour aller se placer entre Moskou et l'armée russe. Il se trompait par +cette disposition commune à la guerre, de prêter à son ennemi des +desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la défensive étant inquiète +de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant +l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il +se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût +s'attendre à des mouvemens gigantesques. + +Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point +décidé à cette manoeuvre; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se +placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût +été pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper à +soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et +l'Europe. Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel +mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours +au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et +au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée. + +Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença +son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au +milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et +sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust; +le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui +annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude +de les voir ainsi s'échapper; il ne croit donc pas à une bataille pour +le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant à l'empereur, il +n'hésita pas à croire ce qu'il désirait. + + + + +CHAPITRE IV. + + +LE 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée +devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé +était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davoust la +partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux +de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se +ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec +Murat, combat en vain. + +Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces +incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande +de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive +opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de +troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine +retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une +bataille, mais que d'une rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la +marche rétrograde de l'ennemi. + +Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de +l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de +défendre Smolensk. Mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué, +firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il +existait cependant un passage large et commode, à une lieue au-dessus de +la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce +côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et +revint. + +Dès lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage, +qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat, +prudent quand la présence de l'ennemi ne l'échauffait pas, et qui, avec +sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette +résolution. + +Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se +retiraient d'eux-mêmes; et quant au projet de les atteindre, on +l'entendit s'écrier: «que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, +c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter.» + +L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien. +Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: «qu'il s'était jeté aux +genoux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais que +Napoléon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui +était là; que cette Moskou nous perdrait» on vit bien quel avait été le +sujet de leur dissentiment. + +Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de +Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient +brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moskou +sortit plusieurs fois de sa bouche. + +On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à +l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie +formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles +encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons +sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval; +là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit +qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute +réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il +désespère du sort de cette guerre; il prévoit un désastreux avenir, et +il cherche la mort pour y échapper. Toutefois Belliard insiste, et lui +fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. +«Eh bien! répond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul +ici.» Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec +emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on +fait violence. + +Cependant, l'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer +la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la +ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper avec soixante pièces +de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le +borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa +retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde +abattit la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre +une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin +couvert et le nettoya. + +Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû +être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans +ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; jamais +en montant là cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue +et large traînée de sang de blessés et de morts. + +Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en +se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait +d'enlever. La fusillade continuait; son pétillement, redoublé par l'écho +des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut +fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait +fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par +l'armée entière; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la +seconde cinq à six mille; mais Davoust persuada à l'empereur de +persévérer dans son attaque. + +La nuit vint; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer +plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé, +mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour +en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs +points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent ensuite, +par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des étincelles; enfin de +longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'était comme un +grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent +plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait +Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement. + +Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau. +L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet +horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le +résultat, et l'on passa la nuit sous les armes. + +Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda +jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le +silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup +plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français, +surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se +rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans +ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les +premiers ils avaient pénétré dans la ville, que Barclay venait +d'abandonner. + +Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs: +elle traversa ces décombres fumans et ensanglantés, avec son ordre, sa +musique guerrière et sa pompe accoutumée; triomphante sur ces ruines +désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle +sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la +fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête, +n'était qu'un trop fidèle emblème. + + + + +CHAPITRE V. + + +QUAND l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque +éteints, et que le jour et les différens rapports l'eurent suffisament +éclairé; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna, +comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se +croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il +s'achemina lentement vers sa stérile conquête. Il parcourut, selon son +habitude, le champ de bataille pour apprécier la valeur de l'attaque, le +mérite de la résistance, et les pertes mutuelles. + +Il le trouva jonché d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des +nôtres. La plupart étaient dépouillés, sur-tout les Français: on les +reconnaissait à leur blancheur et à leurs formes moins osseuses et +musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans; +compte funeste à faire et à rendre. La contraction des traits de +l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui +la politique était une seconde nature, qui bientôt imposait silence à la +première. + +Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi +trompeur que rebutant; car on avait déjà fait disparaître la plupart des +nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait +pour prévenir de fâcheuses impressions sur nos soldats, et par cet +empressement bien naturel, qui porte à ramasser et à secourir ses +mourans, et à rendre à ses morts les derniers devoirs, avant de songer à +ceux de l'ennemi. + +Néanmoins, l'empereur écrivit que ses pertes, dans la journée +précédente, étaient bien moindres que celles des Moskovites; que la +conquête de Smolensk le rendait maître des salines russes, et que son +ministre du trésor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il +n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles +illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait +faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre +lui-même. + +En continuant cette reconnaissance, il parvint à l'une des portes de la +citadelle, près du Borysthène, en face du faubourg de la rive droite, +que les Russes occupaient encore. Là se trouvant entouré des maréchaux +Ney, Davoust, Mortier; du grand-maréchal Duroc, du comte de Lobau et +d'un autre général, il se plaça sur des nattes devant une cabane moins +pour observer l'ennemi que par le besoin de décharger son coeur du poids +qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des généraux, +ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre +lui-même. + +Il discourut longuement, vivement et sans interruption: «Quelle honte +pour Barclay, d'avoir livré, sans bataille, la clef de la vieille +Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien +il lui était avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses +efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses débris, +s'il était vaincu! + +«Et qu'aurait-il eu à combattre? une armée, grande, il est vrai, mais +gênée par un terrain trop étroit, n'ayant pour retraite que des +précipices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il n'avait manqué à +Barclay que de la résolution. C'en était donc fait de la Russie. Elle +n'avait une armée que pour assister à la chute des villes et non pour +les défendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay +s'arrêterait-il? quelle position se déterminerait-il à disputer? lui, +qui abandonnerait cette Smolensk, appelée par lui-même Smolensk la +sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la +Russie, annoncé comme le tombeau des Français! on allait voir l'effet de +cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux +même de Smolensk, déserter de leurs rangs, indignés de l'abandon sans +combat de leur capitale.» + +Napoléon ajouta: «que des rapports certains avaient fait connaître la +faiblesse des divisions russes; que déjà la plupart étaient entamées; +qu'elles se faisaient détruire en détail; que bientôt Alexandre n'aurait +plus d'armées. Les ramassis de paysans, armés de piques, qu'on venait de +voir à la suite de leurs bataillons, montraient assez où leurs généraux +en étaient réduits.» + +Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs +russes sifflaient autour de sa tête; mais son sujet l'emportait. Il +s'acharnait sur le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût pu la +détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui +répondit pas; il était évident qu'il ne cherchait pas de conseils; on +voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se débattait contre ses +propres réflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait à +s'en imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi, dans ses illusions, les +autres et lui-même. + +D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant à la +faiblesse et à la désorganisation de l'armée ennemie, personne n'y +croyait; mais que lui répondre? il citait des renseignemens positifs: +c'étaient ceux qu'avait envoyés Lauriston; on les avait altérés, en +croyant les rectifier; car l'évaluation des forces russes par Lauriston, +ministre de France en Russie, était exacte; mais d'après d'autres +renseignemens moins sûrs, et qui plaisaient davantage, on l'avait +diminuée d'un tiers. + +Après une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la +rive droite presque abandonnées par l'ennemi, finit en s'écriant: «que +les Riasses étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.» Il +cherchait à se persuader que ces peuples, par leur contact avec +l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs +guerres précédentes les avaient instruits, et ils en étaient à ce point, +où les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et déjà des +vertus acquises. + +Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le grand-maréchal fit +observer à l'un de nous: «que si Barclay avait eu tant de tort de +refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance à +vouloir nous le persuader.» À quelques pas de lui, un officier, naguère +envoyé au prince de Schwartzenberg, se présenta; il dit que Tormasof et +son armée s'étaient élevés dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et +qu'ils avaient marché sur notre ligne d'opération. Une brigade saxonne +enlevée à Kobryun, le grand-duché envahi, et Varsovie alarmée, avaient +été les premiers résultats de cette agression; mais Regnier a appelé +Schwartzenberg à son secours. Alors Turmasof a reculé jusqu'à +Gorodeczna, où il s'est arrêté le 12 août, entre deux défilés, dans une +plaine entourée de bois et de marais, mais accessible en arrière de son +flanc gauche. + +Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appréciateur du +terrain, savait préparer les batailles; mais quand les champs +s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il +s'étonnait, et la rapidité des mouvemens semblait l'éblouir: aussi, ce +général saisit-il d'abord, d'un coup d'oeil, le côté-faible des Russes: +il s'y porta; mais au lieu d'y pénétrer par masses, et impétueusement, +il ne fit que des attaques successives. + +Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des régimens à des +régimens, puis des brigades à des brigades, enfin des divisions à des +divisions. À la faveur de cette lutte prolongée, il gagna la nuit, et +retira son armée de ce champ de bataille, où un effort rapide et +simultané aurait pu la détruire. Toutefois il perdit quelques canons, +beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrière le +Styr, où Tchitchakof, qui accourait à son secours avec l'armée du +Danube, le rejoignit. + +Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché; il réduisait +sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps +de gagner une bataille. + +Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon fut moins frappé de ces +avantages en eux-mêmes, que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion +dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attaché à sa première +pensée, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses +interlocuteurs, et, comme s'il eût continué son précédent entretien, il +s'écria: «Vous le voyez, les misérables! ils se laissent battre, même +par des Autrichiens!» Puis, jetant autour de lui un regard inquiet: +«J'espère, ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent.» Alors il +demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de +Schwartzenberg; l'aide-de-camp en répondit, et il ne se trompa point, +quoique l'événement ait semblé le démentir. + +Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient +que son désappointement, et qu'une grande hésitation le ressaisissait; +car en lui, le bonheur était moins communicatif, et la décision moins +verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'épaisseur +de ses murs, le comte de Lobau s'écria: «Voilà une belle tête de +cantonnemens.» C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne +répondit à cet avis que par un coup d'oeil sévère.. + +Ce regard changea bientôt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que +sur des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur +des monceaux de cendres fumans où gisaient des squelettes humains, +desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna! Quel +fruit de sa victoire! cette ville où ses soldats devaient enfin trouver +un abri, des vivres, une riche proie; dédommagemens promis à tant de +maux, n'était plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer. +Sans doute son influence sur les siens était grande; mais pourrait-elle +s'étendre par-delà la nature? Quelle allait être leur pensée? + +Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta pas sans interprète; +il sut que ses soldats se demandaient entre eux, «dans quel but on leur +avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau +maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'étaient là +toutes leurs conquêtes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient +apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, porter la France en Russie, +pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?» + +Plusieurs des généraux eux-mêmes commençaient à se fatiguer; les uns +s'arrêtaient malades; d'autres murmuraient. «Que leur importait qu'il +les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les eût mariés, +s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur eût donné +des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse au loin, sur la terre +nue, au milieu des frimas: car chaque année la guerre s'aggravait; de +nouvelles conquêtes, forçant d'aller chercher au loin de nouveaux +ennemis. Bientôt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.» + +Plusieurs, parmi nos alliés sur-tout, osèrent penser qu'on perdrait +moins à une défaite qu'à une victoire; un revers dégoûterait peut-être +l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus à notre portée. + +Les généraux les plus rapprochés de Napoléon s'étonnaient de sa +confiance. «N'était-il pas déjà comme sorti de l'Europe; et si l'Europe +se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour +sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en étant étranger, lui +deviendrait ennemi.» Ainsi parlèrent Murat et Berthier. Napoléon, irrité +de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de +l'action, cette même inquiétude contre laquelle il se débattait, +s'abandonna contre eux à son humeur chagrine: il les en accabla, comme +il arrive souvent dans l'intérieur des princes; les hommes dont ils sont +le plus sûrs, étant ceux qu'ils ménagent le moins, inconvénient de la +faveur qui en compense les avantages. + +Quand son humeur se fut écoulée dans un torrent de paroles, il les +rappela; mais cette fois, ceux-ci mécontens se tinrent éloignés. +L'empereur répara ses vivacités par des caresses, appelant Berthier «sa +femme,» et ses emportemens, «des querelles de ménage.» + +Murat et Ney le quittèrent le coeur plein de sinistres prèssentimens sur +cette guerre, qu'à la première vue des Russes ils allaient eux-mêmes +pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action, +d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'était suivi, tout était +inattendu; l'occasion les emportait: impétueux, ils changeaient de +propos, de projets, de dispositions à chaque pas, comme le terrain +change d'aspect. + + + + +CHAPITRE VI. + + +CE fut alors que Rapp et Lauriston se présentèrent. Celui-ci venait de +Pétersbourg; Napoléon ne fit aucune question à cet officier qui arrivait +de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son +ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit +d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes. + +Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: «L'armée +n'avait fait que cent lieues depuis le Niémen, et déjà tout y était +changé. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'intérieur de la +France, arrivaient effrayés. Ils ne concevaient pas qu'une marche +victorieuse et sans combats, laissât derrière elle plus de débris qu'une +défaite. + +Ils avaient rencontré tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et +tout ce qui s'en était détaché; enfin tout ce qui n'était pas excité, ou +par la présence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La +contenance de chaque troupe, suivant la distance où elle se trouvait de +son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquiétude, ou la pitié. + +En Allemagne, jusqu'à l'Oder, où mille objets rappelaient toujours la +France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout-à-fait +séparés; on les voyait ardens et joyeux; mais après l'Oder, en Pologne, +où le sol, ses productions, ses habitans, les vêtemens, les moeurs, et +tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect étrange; où rien enfin ne +retraçait plus à leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils +commençaient à s'étonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et déjà une +empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures. + +Par quelle singulière distance fallait-il donc qu'ils fussent séparés de +la France, puisqu'ils avaient atteint déjà des contrées inconnues, où +tout était pour eux d'une si triste nouveauté! combien de pas +avaient-ils faits, que de pas il leur restait à faire! l'idée même du +retour était décourageante; et cependant il fallait marcher, toujours +marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues +eussent été en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.» + +En effet, d'abord le vin manqua, puis la bière, même l'eau-de-vie; enfin +l'on fut réduit à l'eau, qui souvent manqua à son tour. Il en fut de +même pour les alimens, de même pour les autres nécessités de la vie; et +dans ce dénuement graduel, le découragement de l'ame suivait +l'affaiblissement successif du corps. Troublés par une vague inquiétude, +ils marchaient à travers la morne uniformité de ces vastes et +silencieuses forêts de noirs sapins. Ils se traînaient le long de ces +grands arbres nus et dépouillés jusqu'à leur cime, et s'effrayaient de +leur faiblesse au milieu de cette immensité. Alors ils se formaient des +idées sinistres et bizarres sur la géographie de ces contrées inconnues; +et, saisis d'une secrète horreur, ils hésitaient à s'enfoncer plus avant +dans de si vastes solitudes. + +De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs +continuels, aussi dangereux près du pôle que sous l'équateur, et de +l'infection de l'air par les corps, putréfiés des hommes et des chevaux +qui jonchaient les routes, étaient nées deux affreuses épidémies, la +dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succombèrent les premiers; ils +sont moins nerveux que les Français, moins sobres; ils étaient moins +intéressés dans une cause qui leur paraissait étrangère. De vingt-deux +mille 14 Bavarois, qui avaient passé l'Oder, onze mille seulement +étaient arrivés sur la Düna; et cependant ils n'avaient pas encore +combattu. Cette marche militaire coûtait aux Français un quart, aux +alliés la moitié de leur armée. + +Chaque matin, les régimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais +dès les premiers pas, leurs rangs desserrés s'allongeaient en files +lâches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se +laissaient dépasser; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs +aigles s'éloigner de plus en plus; ils s'efforçaient encore pour les +rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient +découragés. Les routes, les lisières des bois en étaient semées; on en +vit qui arrachaient des épis de seigle pour en dévorer les grains; puis +ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'hôpital ou le village +le moins éloigné. Beaucoup périrent. + +Mais les malades ne se séparèrent pas seuls de l'armée; un grand nombre +de soldats, dégoûtés et rebutés d'une part, de l'autre poussés par un +esprit d'indépendance et de pillage, renoncèrent volontairement à leurs +drapeaux; et ce ne furent pas les moins déterminés: bientôt leur nombre +s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se formèrent en +bandes et s'établirent dans les châteaux et dans les villages voisins de +la route militaire. Ils y vécurent dans l'abondance: il y eut là moins +de Français que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de +ces petits corps indépendans, composés d'hommes de plusieurs nations, +était toujours un Français. Rapp avait vu tous ces désordres; il +arrivait, et sa brusque franchise n'en épargna pas les détails à son +chef; mais l'empereur se contenta de lui répondre: «Je frapperai un +grand coup, et tout le monde se ralliera.» + +Avec Sébastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles +mêmes de Napoléon. En effet, à Wilna, il lui avait déclaré «qu'il ne +dépasserait pas la Düna, et que vouloir aller plus loin cette année, ce +serait courir infailliblement à sa perte.» + +Sébastiani insista comme les autres sur l'état de l'armée. «Il est +affreux, repartit l'empereur, je le sais; dès Wilna, il en traînait la +moitié, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps +à perdre; il faut arracher la paix; elle est à Moskou. D'ailleurs cette +armée ne peut plus s'arrêter: avec sa composition, et dans sa +désorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer à sa +tête, mais non s'arrêter, ni reculer. C'est une armée d'attaque et non +de défense, une armée d'opération et non de position.» Il parlait ainsi +à ceux de son intérieur; mais avec les généraux commandant ses +divisions, c'était un autre langage. Devant les premiers, il découvrait +les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait +soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la nécessité de +s'arrêter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans +ses paroles. + +En effet, ce jour-là même, dans les rues de Smolensk, au milieu de +Davoust et de ses généraux, dont les corps avaient le plus souffert dans +l'assaut de la veille, il dit «qu'il leur devait dans la prise de +Smolensk un succès important; qu'il considérait cette ville comme une +bonne tête de cantonnement. + +Voilà, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arrêtons-nous ici! +derrière ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer, +recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voilà toute la +Pologne conquise et défendue: c'est un résultat suffisant; c'est en deux +mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans +de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la +Lithuanie et refaire une armée invincible; alors, si la paix n'est pas +venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conquérir +à Moskou.» + +Puis il confia au maréchal, que s'il lui ordonnait de dépasser encore +Smolensk, c'était seulement pour en éloigner les Russes de quelques +journées; mais qu'il lui défendait formellement d'engager une affaire +sérieuse. Il est vrai qu'en même temps c'est à Murat et à Ney, aux deux +plus téméraires, qu'il a confié l'avant-garde, et qu'à l'insu de +Davoust, il vient de mettre ce maréchal prudent et méthodique, sous les +ordres de l'impétueux roi de Naples. Ainsi, son esprit paraît flotter +entre deux grandes décisions, et les contradictions de ses paroles +passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit intérieur, on +remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle +disposait tout pour faire naître des circonstances qui devaient +nécessairement l'entraîner. + + + + +CHAPITRE VII. + + +CEPENDANT, les Russes défendaient encore le faubourg de la rive droite +du Dnieper. De notre côté, on employa la journée du 18 et la nuit du 19 +à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le jour, Ney passa le fleuve +à la lueur du faubourg qui brûlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que +les flammes, et il commença à gravir la pente longue et roide sur +laquelle il est bâti. Ses troupes cheminaient lentement, avec +précaution, et par mille détours, pour éviter l'incendie. Les Russes +l'avaient habilement dirigé; il se présentait de toutes parts, et +obstruait les principaux passages. + +Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en silence dans ce labyrinthe +de feux, l'oeil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de +cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'élancer +tout-à-coup sur eux, pour les renverser et les précipiter dans les +flammes et dans le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids d'une +grande crainte; en n'apercevant sur la crête du ravin, à l'embranchement +des chemins de Pétersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui +s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. Comme on n'avait ni +prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'à Vitepsk, +interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant de traces +sur une direction que sur l'autre, en sorte que le maréchal, incertain, +s'arrêta entre les deux jusqu'à midi. + +Pendant, ce temps, le passage du Borysthène s'effectua sur plusieurs +points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'à +la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle +de Moskou: Ney l'eut bientôt rejointe; mais comme cette route côtoyait +le Dnieper, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux s'étant +creusé son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la côte opposée était +une position, où l'ennemi s'établissait et qu'il fallait emporter: le +premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le côteau de Valoutina, +dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc. + +On a attribué la cause de cette résistance à une ancienne tradition de +gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain +consacré par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du +soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus éclairé de ses généraux. +Ce fut la nécessité qui les contraignit à ce combat; on a vu que la +route de Moskou, en sortant de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et que +l'artillerie française, placée sur l'autre rive, la traversait de ses +feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y +risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement +aurait dénoncé la retraite. + +La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux +chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de +Smolensk, l'autre, à quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient +la grande route de Moskou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à +deux lieues au-delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa. + +Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit pas de s'engager avec +tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait à +parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de +Smolensk à Moskou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. À chaque +instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue +engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout. +Cependant, le bruit du canon français s'avançait; déjà il semblait +devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le +débouché qu'elle s'efforçait de gagner. + +Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi ennemi revit la +grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre +ce débouché, qu'à forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la +Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais +Korf, repoussé sur Valoutina, avait appelé à son secours la colonne qui +le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée, +hésita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position, +décida son chef à revenir sur ses pas. + +Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages; +les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à +une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il +envoya Gudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et +rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille +hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre; on s'aborda, +soldats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, l'acharnement +terrible: la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et +épuisé de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environné que de +morts, de mourans, et de ténèbres, se fatigua; il fit cesser le feu, +garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes n'entendant +plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire +leur retraite. + +Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre +victoire; les deux chefs réussirent, l'un à vaincre, l'autre, à n'être +vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés +russes. Un des généraux ennemis, resté seul debout sur ce champ de +carnage, tenta de s'échapper du milieu de nos soldats, en répétant les +commandemens français; la lueur des coups de feu le fit reconnaître; il +fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri; mais la grande-armée +fit une plus grande perte. + +Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont +la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles, et qui +d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir +le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui +avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint +chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun +s'arrêta consterné: la victoire de Valoutina ne parut plus un succès. + +Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'empereur; ils +furent inutiles, il périt. Ses restes furent enterrés dans la citadelle +de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon +citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la +fois probe et habile: rare assemblage, dans un siècle où trop souvent, +les hommes de bonnes moeurs sont inhabiles, et les habiles sans moeurs. + +Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que +toutes les combinaisons militaires de Murat se réduisaient à suivre leur +grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le général des grands +chemins; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui trompe plus souvent +qu'il n'éclaire. + +En effet, pendant que Ney attaquait, Murat éclairait ses flancs avec sa +cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois à gauche, et des marais à +droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux +attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés +par Junot. + +Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par +les divers affluens du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les +hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher +ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin +de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait +directement à travers ces fonds marécageux, entre le Dnieper et le grand +chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina. + +C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le +fleuve à Prudiszi. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des +Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur +arrière-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire +décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés +d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le +désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de +chevaux et de voitures, engagés sur cette seule route, eût été +irréparable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa +responsabilité le troubla. + +Cependant Murat, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre +son attaque. La fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la +vérité; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et +les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction; Junot +s'excuse: «il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise +est molle, ses efforts sont simulés, elle ne se décidera pas à mordre +sur les bataillons ennemis.» + +Murat répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de +cette cavalerie; avec un autre général, ce sont d'autres soldats: il les +entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient +à Junot et lui dit: «Achève à présent, ta gloire est là et ton bâton de +maréchal!» Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot +troublé resta immobile. Trop long-temps près de Napoléon, dont le génie +actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à +obéir; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et +des blessures l'avaient vieilli avant le temps. + +Quant au choix de ce général pour un mouvement si important, il n'étonna +point: on savait que l'empereur lui était attaché par habitude, c'était +son plus ancien aide-de-camp; et par une secrète faiblesse, car la +présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et +de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. On peut croire +encore que son amour-propre se plaisait à voir des hommes, ses élèves, +commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel qu'il comptât plus sur +leur dévouement, que sur celui de tous les autres. + +Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à +la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce +n'était point là qu'il eût fallu déboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un +oeil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié; +«C'était là sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la +bataille était là! que faisait donc Junot!» alors son irritation devint +si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp +et s'écrie: «qu'il ôte au duc d'Abrantès son commandement! qu'il le +renvoie de l'armée! qu'il a perdu sans retour le bâton de maréchal! que +cette faute va peut-être leur fermer le chemin de Moskou! que c'est à +lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue, +et qu'il saura les faire battre.» Mais Rapp refusa la place de son +ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colère +s'éteignait toujours facilement, dès qu'il l'avait exhalée en paroles. + +Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli +être vaincu; à sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand, +l'un des généraux de Davoust, avait été jeté de ce côté au travers des +forêts; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le +commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et +il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût +infailliblement décidé la victoire, elle l'eût rendue complète; mais +Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où +Davoust et lui s'étaient arrêtés. + +Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir +pour un même but trois chefs indépendans l'un de l'autre, ne s'était pas +trouvé là, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui +impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigué, soit +sur-tout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin +que par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à +temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et +de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé, +s'amoncelait. Il fallait déblayer ses porte-feuilles, et donner un cours +aux affaires civiles et politiques, qui commençaient à s'encombrer; il +était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk. + +Aussi, quand Borelli, général de Murat, vint crier au secours, le fit-il +attendre; et telle était sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre +insistât pour le faire entrer. Le rapport de cet officier émut Napoléon: +«Que dites-vous! s'écria-t-il; quoi, vous n'êtes point assez! L'ennemi +montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!» +Aussitôt il donna ordre à Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il +reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des +combats, car la nuit était venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille +l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +LES soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son général, y +étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des +Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les +pieds des combattans, sillonée de boulets, jonchée de débris d'armes, de +vêtemens déchirés, d'ustensiles militaires, de chariots renversés et de +membres épars; car ce sont-là les trophée de la guerre! voilà la beauté +d'un champ de victoire! + +Les bataillons de Gudin ne paraissent plus être que des pelotons; ils se +montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits: près d'eux, +on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la +poudre, dont cette terre, dont leurs vêtemens étaient imprégnés et leurs +visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur +front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes +tordues par la violence du choc et des cadavres. + +Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance +transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où pendant quelques +heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits. + +Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de ses paroles et +de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux; +quant à son langage, «ce combat était le plus beau fait d'armes de notre +histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui +l'on pouvait conquérir le monde; ceux tués, des guerriers morts d'une +mort immortelle.» Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au +milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité. + +Il fut magnifique dans ses récompenses: les 12e, 21e de ligne et +le 17e léger reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades; +c'étaient les régimens de Gudin. Jusque-là, le 127e avait marché sans +aigle car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de +bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver. + +L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de +Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes, et par leur forme. Il +ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer +successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là, il +interpelait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats, +demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et +les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats +confirmèrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-même, les +choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirmés +avec acclamation par les troupes. + +Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de +guerre du maître de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages +toujours regrettés de la république, les transportèrent. C'était un +monarque, mais c'était celui de la révolution, et ils aimaient un +souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien +ne reprochait. + +Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter; +le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les +cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même +où elle venait d'être acquise; leur valeur proclamée par une voix dont +chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand +conquérant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers +entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs +familles, à la fois rassurées et enorgueillies; que de biens à la fois! +ils en furent enivrés; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à +leurs transports. + +Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de +Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au +conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand toute la chaleur +lourde de ce jour eut pesé sur lui et que les rapports apprirent qu'on +faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se désenchanta. Dans son +retour à Smolensk le cahotage de sa voiture sur les débris du combat, +les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se +traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de +membres amputés, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est +horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le désarmer. +Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui +en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des +champs de Valoutina. + +Les rapports des chirurgiens étaient hideux: en ce pays, on supplée au +vin et à l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain. +On y mêle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, épuisés de faim +et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa +chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur +restait, après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée +d'eux. + +On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frappés de +vertiges, de stupéfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans +les fossés et sur les chemins. Là, leurs yeux ternes, à demi ouverts et +larmoyans, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer +successivement de tout leur être; ils expirent mornes et sans gémir. + +À Wilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades; des +couvens, des églises, des synagogues et des granges servent à recueillir +cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains, +toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres, +sans lits, sans couvertures, sans paille même et sans médicamens. Les +chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux +hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir. + +À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de +bataille; trois cents autres ont été abandonnés dans la ville par leur +armée, et comme elle en a emmené les habitans, ces malheureux sont +restés trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourans +et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin été +recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents +comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs +chemises, et celles de ces misérables, pour les panser, car déjà le +linge manque. + +Lorsqu'enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne +faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils +périssent faute de subsistance: Français ou Russes, peu échappent. Ceux +que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher +quelques vivres, succombent les premiers; ces désastres se répètent +par-tout où l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa présence attirant, +et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant +scrupuleusement accomplis qu'à sa portée. + +À Smolensk, les hôpitaux ne manquent point; quinze grands bâtimens de +briques ont été sauvés du feu, on a même trouvé de l'eau-de-vie, des +vins, quelques médicamens, et nos ambulances de réserve nous ont enfin +rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et +jour; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà, tout manque pour panser +les blessés; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer, par le +papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent +d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du +coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie. + +Nos chirurgiens accablés s'étonnent; depuis trois jours, un hôpital de +cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir: Rapp a +pénétré dans ce lieu de désespoir! j'en épargnerai l'horreur à ceux qui +me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame +reste flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer +son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une +vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait +soutenus. + +Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'ame de +l'empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de +Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal +et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir: c'était le +résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire +le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver. + +Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on +trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle +fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète, +qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prêtre +vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il +ignorait que c'était le général russe lui-même qui avait fait incendier +les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces +horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur +cause de celle de la noblesse. + +L'empereur l'écouta attentivement: «Mais votre église, lui dit-il +enfin, a-t-elle été brûlée?--Non, sire, répliqua le pope; Dieu sera plus +puissant que vous! il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les +malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!» Napoléon ému +lui répondit: «Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes +innocentes de la guerre; il vous récompensera de votre courage. Allez, +bon prêtre, retournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité +votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix +qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que +leur seule présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos +saints asiles: car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est notre +Dieu.» + +À ces mots, Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et +des secours. Un cri déchirant s'éleva à la vue des soldats qui +pénétraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effarés +se pressèrent autour de l'autel; mais le pope élevant la voix leur cria: +«Rassurez-vous: j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh! comme on nous +avait trompés, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on +vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et +adorent le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point +religieuse; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats +ne combattent que nos soldats! Ils n'égorgent point, comme on nous +l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous +donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr +comme des païens, des impies et des incendiaires.» Alors le pope entonna +un cantique d'actions de graces, que tous répétèrent en pleurant. + +Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été +abusée. Le reste des habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus +leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout +entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur +sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de +conquête. + + + + +CHAPITRE IX. + + +EN effet, dès Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder +l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de +les compromettre dans notre cause, par un soulèvement plus ou moins +général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés, +abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au +milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à +découvert, et les Russes en garde contre lui. + +D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien +plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit +négligemment. Plus tard, dans Moskou, il reçut plusieurs adresses de +différens chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les +seigneurs comme des troupeaux de bêtes que l'on vend et que l'on échange +à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de +l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections +partielles qu'ils promettaient de rendre bientôt générales. + +Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez un peuple barbare, une +liberté barbare, une licence effrénée, effroyable! quelques révoltes +partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme +les colons de Saint-Domingue, eussent été perdus. Cette crainte prévalut +dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent; elle le détermina +à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler. + +Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de +tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils +agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous +les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire, +les abusèrent par des discours trompeurs; on persuada à ces paysans que +nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des +esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement +souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils +s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils +les réservaient pour les animaux les plus immondes. + +Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières +allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs +dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion. +Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir, +est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous; +car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon, que cette +grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois +qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de +parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres +à la fois. + +L'empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise; plus il +avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que +des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs défaites n'ont été que +des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est +une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve +encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête. + +À Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et +il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une +même perplexité le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces +flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé; +une fièvre d'hésitation s'empare de lui; ses regards se portent sur +Kief, Pétersbourg et Moskou. + +À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le +flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les +provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux; +tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk, +Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne, +et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne +Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une +nation à une nation, et rendre la guerre égale. + +Cependant, à Smolensk, il se trouve au noeud des routes de Pétersbourg +et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à +quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du +gouvernement, le noeud où tous les fils de l'administration se +rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de +mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et +l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient +d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant +d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et +fera tomber Riga devant Macdonald. + +D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il +attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de +cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de +ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut +détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir +d'ébranler la nation, en la frappant au coeur dans cette guerre +nationale. + +De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la +saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses +yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la +jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il +lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux +expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait; +car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple +du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux +choses, ni deux positions absolument semblables? + +Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII +sortir de sa bouche. + + + + +CHAPITRE X. + + +MAIS les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur +comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les +combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles +rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa +droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée +ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio +rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein +avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa +position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr +l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ +trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce +général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait +seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à +l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout. + +Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi +par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par +des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence +tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et +les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain. + +À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le +signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent. +Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est +enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille +prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de +morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre +d'user que pour mieux se défendre. + +Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui +s'appuyait à la Düna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la +baïonnette au travers d'une épaisse muraille: tout réussit; mais +lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu: +des dragons russes, ivres, dit-on, risquèrent une charge sur une +batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir, +s'avança, puis tout-à-coup tourna le dos et s'enfuit à travers nos +canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec +les nôtres; ils sabrèrent les canonniers, renversèrent les pièces, et +poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en +plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur +son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de +fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de +cette bourasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de +Polotsk, lorsqu'une manoeuvre prompte et habile du quatrième des +cuirassiers français, termina cette échauffourée. Les Russes disparurent +dans les bois. + +Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer +leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques +fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre, +Witgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa +plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec +Macdonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de +Polotsk, et sur-tout à y vivre. + +Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels et beaucoup +d'officiers avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les +généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces +généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment; ils +firent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu près du même pas dans +leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille, +termina glorieusement. On ne voulut pas séparer, par le tombeau, ces +guerriers que la vie, et la mort elle-même, n'avaient pu désunir: une +même sépulture les reçut. + +À la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bâton de maréchal +d'empire au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa +disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens +demandés. + +Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop +périlleuse, pour que Napoléon s'y décidât seul; il fallut qu'il s'y fît +entraîner. Après Valoutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé +par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frère de l'empereur, +et par son ordre, devait commander. Ney s'y était soumis, moins par +condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par +leur ardeur. + +Mais Davoust, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec +l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom +de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs, +fiers et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vus grandir +réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand +homme, n'étaient guère propre à se commander l'un à l'autre: Murat +sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même. + +Toutefois Davoust obéit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fierté +blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance +directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre, +alléguant sa défiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de +cet aveu; il ressaisit son indépendance. Dès lors, l'avant-garde eut +deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigué, souffrant, accablé de trop de +soins de toute espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieutenans, +disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses +anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois +commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur +tour. + +Cependant, Barclay ayant reculé, sans résistance, jusqu'auprès de +Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua à +leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23 +août, vers onze heures du matin, un bois peu épais que le roi voulut +reconnaître, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter deux fois. + +Murat, surpris de cette résistance, et à cette heure, s'opiniâtra; il +perça ce rideau, et vit au-delà toute l'armée russe rangée en bataille. +L'étroit ravin de la Luja l'en séparait; il était midi: l'étendue des +lignes russes, sur-tout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le +lieu, celui où Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain, +assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille; +il dépêcha vers l'empereur pour l'en prévenir. + +En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite, +avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi. +Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté; il +protégeait Montbrun: le roi les rappela à sa gauche, sur la grande +route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par +quelques démonstrations de front. + +Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au +travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande +route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille, +que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses +forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous +les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt, +il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas +que Murat engageât sans lui une bataille. + +À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon +sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et +décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze +lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie +avait disparu. + +De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du +côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef +d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en +servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté +sans mesure; il cria à la trahison. + +La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La +confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y +paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk +avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal; +plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait +faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef. +Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et +l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre. + +De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait +qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se +trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il +peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection +des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen +à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de +Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le +nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse +environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de +guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre +qu'il va porter. + +Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de +Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent +cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes, +dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a +été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et +les Français eux-mêmes. + +Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée +russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à +leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la +menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper, +Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg, +par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr +et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et +quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille +hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de +quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions +Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà +s'approchaient, de Koenigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille +hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le +milieu de novembre. + +C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux +cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq +mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle +était la distance de Smolensk à Moskou. + +Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six +chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé, +celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme +intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un +ministre de paix et non de guerre. + +D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les +forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou +détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La +plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de +marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au +premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de +gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient +rendre chaque jour plus nu et plus rude. + +Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout +le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que +leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par +leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un +commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire. + +Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir +d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes +ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille +plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses +ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur +circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour +espérer. + + + + + +LIVRE SEPTIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +L'EMPEREUR était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé +de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murat pousser +l'ennemi. Il en repartit le 24 août: l'armée marchait sur trois colonnes +de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand +chemin de Moskou; Poniatowski à droite, l'armée d'Italie à gauche. + +La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route +où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes; elle +ne pouvait guère s'écarter de sa direction faute de temps, dans une +marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche +dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir +chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur +ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est guère possible sans imprudence, +quand on est aussi près de l'ennemi. + +À Smolensk, l'ordre avait été donné, comme à Vitepsk, de prendre, en +partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la +difficulté, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats: +ils étaient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir +eux-mêmes à leurs besoins. L'habitude en était prise: et réellement +c'était un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et +continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme à de si grandes +distances. L'existence de l'armée était un prodige, que renouvelait +chaque jour l'esprit actif, industrieux et avisé des soldats français et +polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficultés, et leur +goût pour les hasards et les irrégularités de ce jeu terrible d'une vie +aventureuse. + +Il y avait à la suite de chaque régiment une multitude de ces chevaux +nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays, +qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages étaient +conduits par des soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers. +Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le défaut de +vivres, la nécessité de tout traîner avec soi, excusait cet attirail; il +fallait, pour ainsi dire, une seconde armée, pour porter ou conduire ce +qui était indispensable à la première. + +Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'était plié +aux usages et à toutes les difficultés des lieux; le génie des soldats +avait admirablement tiré le meilleur parti possible des faibles +ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres généraux +supposaient toujours des distributions régulières, qui ne se faisaient +jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son zèle, de son intelligence +et de sa fermeté, s'était plus ou moins emparé de la maraude, et avait +changé le pillage individuel en contributions régulières. + +Car ce n'était que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un +pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la +marche arrêtée, et les bivouacs établis, des détachemens, commandés +rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par +régimens, allaient à la découverte et s'enfonçaient dans la campagne; +ils trouvaient, à quelques werstes de la route, tous les villages +habités, et n'y étaient pas reçus trop hostilement; mais comme on ne +s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ, +la terreur s'emparait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans les +bois, d'où ils ressortaient en partisans peu redoutables. + +Cependant, les détachemens bien repus et chargés de tout ce qu'ils +avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques +jours après; et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur tour +par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrèrent. De là des +haines, d'où l'on aurait infailliblement vu naître des guerres +intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été abattus +par une même infortune, et réunis dans l'horreur d'un même désastre. + +En attendant leurs détachemens, les soldats restés autour de leurs +aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus +souvent c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils écrasaient et +faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, à cause des +bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidité des +marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussière +les suffoquèrent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y +précipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyèrent; d'autres +s'en remplissaient si immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient +plus marcher. + +On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps +restaient les plus nombreuses; leurs détachemens, plus disciplinés, +rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui +étaient restés au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue +reposait les yeux, fatigués d'un désordre presque universel. + +Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, quant aux vêtemens, +contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des +semelles de rechange, un pantalon et des demi-guêtres de toile, quelques +ustensiles de propreté, une bande à pansement, de la charpie, et +soixante cartouches. + +Dans les deux côtés étaient placés quatre biscuits, de seize onces +chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et étroit, +était rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi composé, ses +bretelles et la capote roulée et attaché par-dessus, pesait trente-trois +livres douze onces. + +Chaque soldat portait encore en bandoulière un sac de toile contenant +deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne +garnie, trois pierres à feu, son tournevis, sa banderole et son fusil, +il était chargé de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de +pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et +soixante coups à tirer. + +Derrière lui, des voitures traînaient encore pour six jours de vivres; +mais on ne pouvait guère compter sur ces transports, pris sur les lieux, +qui eussent été si commodes dans un autre pays, avec une moindre armée, +et dans une guerre plus régulière. + +Quand le sac de farine était vide, on l'emplissait du grain qu'on +trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en +rencontrait; sinon par des moulins à bras, qui suivaient les régimens, +ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent +guère d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre, +dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour un jour, à cent trente +hommes. + +Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manquèrent peu: les +boulangers abondaient; car les régimens du premier corps renfermaient +des ouvriers de toute espèce, de sorte que vivres et vêtemens, tout s'y +confectionnait, ou s'y réparait en marchant. C'étaient des colonies à +la fois civilisées et nomades. L'empereur en avait eu la pensée; le +génie du prince d'Eckmühl s'en était saisi: le temps, les lieux, les +hommes, rien ne lui avait manqué pour l'accomplir; mais ces trois +élémens de succès furent moins à la disposition des autres chefs. Au +reste, leur caractère, plus impétueux et moins méthodique, n'en aurait +peut-être pas tiré le même parti; avec un génie moins organisateur, +ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles à vaincre: l'empereur ne +s'était pas assez arrêté à ces différences; elles avaient des suites +funestes. + + + + +CHAPITRE II. + + +CE fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27 +août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen, +l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera +Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra +Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui à l'armée de Moskou, et +maintiendra ses communications avec la Lithuanie. + +Ce fut encore de ce même quartier-impérial qu'il publia les détails de +sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et +à venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y étaient le plus +distingués. Mais il ajouta qu'à Smolensk «la conduite des Polonais avait +étonné les Russes, accoutumés à les mépriser!» À ces mots, les Polonais +jetèrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit à un mécontentement +prévu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes. + +Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une +foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux +français; voulant paraître à la fois présent par-tout, remplir de plus +en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable +grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord été qu'un +simple jouet, et qui finit par désirer l'empire du monde. + +Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il y avait si peu d'ordre +autour de lui, que sa garde brûlait la nuit, pour se chauffer, le pont +qu'elle était chargée de garder, le seul sur lequel il pût sortir le +lendemain de son quartier impérial. Au reste, ce désordre, comme tant +d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut +réparé dès qu'on s'en aperçut. + +Ce jour-là même, Murat poussa l'ennemi au-delà de l'Osma, rivière +étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce +pays; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de leurs grandes fontes, +empêche les débordemens. L'arrière-garde russe, couverte par cet +obstacle, se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée. +Murat fit sonder le ravin: on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit +et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la +rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute retraite, et faisant d'une +escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent +en force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les +bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murat s'obstina dans +sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième des lanciers enleva +la position, et les Russes s'allèrent coucher non loin de là, contens de +nous avoir fait acheter chèrement un quart de lieue de terrain, qu'ils +nous auraient abandonné gratuitement pendant la nuit. + +Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmühl refusa deux +fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui +défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de +Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres trop +tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet +d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, à +Semlewo. + +Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une +inimitié qui datait de l'Égypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que, +s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais +que l'armée ne devait pas en souffrir. + +Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur +irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait +inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin +que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous +les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne +faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la +grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans +le vide jusque vers midi. + +«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient +rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde +ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés, +puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis +l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des +Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de +vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à +mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manoeuvrer, et +il appelait l'infanterie. + +«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on +passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci +se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même +résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient +éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards. + +«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en +rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers +cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici +la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée +entière était là, déterminée à y coucher. + +«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec +un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs +positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues +chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général +voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan +arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une +scrupuleuse exactitude. + +«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y +être battus. + +«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne +laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la +défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.» + +Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne +tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la +résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant +devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant +ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter; +épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non +combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit +close. + +«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais +que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que +d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons +des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus +retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant +toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de +préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues, +jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer. + +«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était +toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui, +vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes. +Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans +boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant, +ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de +quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au +milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses +chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour +faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles, +sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres, +plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à +qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps +maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque +instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui +l'abandonnait.» + +Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au +reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du +premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi +prodiguer.» + +Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se +jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait +qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose +qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur +ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus +jalouse. + +L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour +vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est +pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer +vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la +position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait +en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc +mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince +d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust, +«qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait +mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat +avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas +laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit +inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est +vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce +zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de +s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur +commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la +colonne; ils se la disputaient. + + + + +CHAPITRE III. + + +LE 28 août, l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de +Viazma; elle marchait en toute hâte, tout à la fois, à travers champs, +et plusieurs régimens de front, chacun formant une colonne courte et +serrée. La grande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, +aux ambulances. L'empereur à cheval fut vu par-tout: les lettres de +Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une +bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de +canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie. + +Napoléon avait assigné aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de +brûler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, même les +chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les +mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sûreté. +La voiture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'étant trouvée sur +son passage, il y fit mettre le feu lui-même, devant ce général, et +sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidât; ordre qui n'était que +sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-même +l'exécution, qu'au reste on n'acheva pas. + +Les bagages de tous les corps furent donc réunis en arrière de l'armée; +c'était, depuis Dorogobouje, une longue trainée de chevaux de bât et de +kibiks attelés de cordes: ces voitures étaient chargées de butin, de +vivres, d'effets militaires, des hommes préposés à leur garde, enfin de +soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient. +On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers +démontés, portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, car ils ne +pouvaient suivre à pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette +foule confondue et désordonnée, comme sur la plupart des maraudeurs de +nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par +là, ils auraient inquiété l'armée et retardé sa marche; mais Barclay +semblait craindre de nous décourager: il ne luttait que contre notre +avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous +rebuter. + +Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les +querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient +Napoléon. À Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il avait vainement +espéré une communication d'Alexandre. À Ribky, vers le 28 août, il +paraît la solliciter: une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable +du reste, se terminait ainsi: «L'empereur me chargé de vous prier de +faire ses complimens à l'empereur Alexandre: dites-lui que les +vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent altérer +l'amitié qu'il lui porte.» + +Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque +dans Viazma; l'armée, altérée par la marche, la chaleur et la poussière, +manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit près des +sources, bientôt troublées et taries; l'empereur lui-même dut se +contenter d'une bourbe liquide. + +Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma; pilla cette +ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avancèrent précipitamment pour +l'éteindre. L'ennemi défendit son incendie, mais la Viazma était guéable +près des débris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde +combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit +maîtresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le +pillage eut bientôt gaspillées. + +L'empereur, en traversant la ville; vit ce désordre; il s'irrita +violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa +les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il +fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans +sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violents, plus ils +étaient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer, +un instant après, ce malheureux à genoux sur son passage: on mit à côté +de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens. +L'empereur, déjà indifférent demanda ce qu'ils voulaient et le fit +mettre en liberté. + +Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis +quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de +Murat. Étonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis +il ajoute: «qu'au-delà de la Viazma, derrière un ravin, sur une position +avantageuse, l'ennemi s'est montré en force et prêt à combattre; +qu'aussitôt, de part et d'autre la cavalerie s'est engagée, et que +l'infanterie devenant nécessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête +d'une division de Davoust, et l'a ébranlée pour la porter sur l'ennemi; +mais que le maréchal est accouru, criant aux siens d'arrêter: blâmant +hautement cette manoeuvre, la reprochant durement au roi et défendant à +ses généraux de lui obéir: qu'alors Murat en a appelé à son rang, à son +grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie +déclarer à l'empereur son dégoût pour un commandement si contesté, et +qu'il faut opter entre lui ou Davoust.» + +À cette nouvelle, Napoléon s'emporte; il s'écrie: «que Davoust oublie +toute subordination; qu'il méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a +nommé son lieutenant;» et il fait partir Berthier, avec l'ordre de +mettre désormais sous le commandement du roi la division Gompans, +celle-là même qui avait été le sujet du différend. Davoust ne se +défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond, +soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou +qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manoeuvre qui y +convenait: ce qui est fort possible. + +Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne +distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle. +Renfermé avec Belliard et comme caché dans sa tente, à mesure que les +expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang +s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. «On l'avait méconnu, +outragé publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que +lui faisaient la colère de l'empereur et sa décision! c'était à lui-même +à venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son épée seule qui l'a +fait roi, c'est à elle seule qu'il en appelle!» et déjà il saisissait +ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arrêta, en lui +opposant les circonstances, l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à +poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer +l'ennemi par un fâcheux éclat. + +Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher à +dévorer son affront; mais que des larmes de dépit roulaient dans ses +yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi, +Davoust, s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'empereur était +trompé, et demeurait tranquille dans son quartier-général. + +Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il séjournât, pour +reconnaître sa nouvelle conquête et le parti qu'il en pouvait tirer. Les +nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrèrent le +gouvernement ennemi, s'appropriant nos succès, et s'efforçant de faire +croire que la perte de tant de provinces était l'effet d'un plan général +de retraite, adopté d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient +qu'à Pétersbourg on chantait des Te Deum pour de prétendues victoires +de Vitepsk ou de Smolensk. Étonné, il s'écria: «Eh quoi! des Te Deum! +ils osent donc mentir à Dieu comme aux hommes!» + +Au reste, la plupart des lettres russes interceptées, exprimaient le +même étonnement. «Quand nos villes brûlent, disaient-elles, nous +n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance +et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier +Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par +terre, on ment en paroles et par écrit, on ment au ciel et à la terre, +on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant, +mais il y a de la crédulité à nous croire si crédules.» + +Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent été employés +pour tromper ceux qui savaient écrire de pareilles lettres. Toutefois, +quoique ces mensonges politiques soient généralement mis en usage, on +trouva que, portés à un tel excès, ils faisaient la satire, ou des +gouvernans, ou des gouvernés, et peut-être des uns et des autres. + +Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu'à Gjatz, en +échangeant avec eux quelques boulets; échange qui se faisait presque +toujours au désavantage des Français, les Russes ayant soin de +n'employer que des pièces longues, et d'une plus grande portée que les +nôtres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes +avaient négligé de brûler les villages et les châteaux. Comme ils sont +d'un caractère qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peut-être +inutile. Les incendies plus éclatans de leurs villes leur suffirent. + +Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, tourna comme il arrive +souvent de tous les défauts, au profit de leurs ennemis. L'armée +française trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours +pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observé à ce propos, +que toutes ces dévastations furent confiées aux Cosaques, à des +barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris pour la civilisation, +semblèrent prendre un plaisir de sauvages à brûler sur-tout les villes. + + + + +CHAPITRE IV. + + +LE 1er septembre, vers midi, Murat n'était plus séparé de Gjatz que +par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de déployer ses +premiers régimens; mais bientôt, dans son impatience, il appela quelques +cavaliers, et lui-même ayant chassé les Russes du bois qu'ils +occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. À cette +vue, les Français s'animèrent, et la ville fut tout-à-coup envahie +jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà +livrés aux flammes. + +Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume +tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous +était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par la rivière, eut donc +le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait +sauvé le reste. + +On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques +embarcations et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où +nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en +sortir, accourir à eux, et criant qu'il était Français. Sa joie et son +accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davoust. Ce +maréchal le questionna. + +Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée +russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre +Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entière, y avaient répondu. +«Ce général, ce ministre était un traître: il faisait détruire en détail +toutes leurs divisions; il déshonorait l'armée par une fuite sans fin! +et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes +brûlaient! S'il fallait se déterminer à cette ruine, on voulait se +sacrifier soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis +que, se laisser sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, jusqu'à +l'honneur du sacrifice. + +Mais pourquoi cet étranger? Le contemporain, le compagnon de guerre, +l'émule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour +sauver la Russie!» Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une +bataille. Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que +l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui +ce général et cette bataille; et que d'ailleurs, après avoir attiré +l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-même jugé un +grand choc indispensable. + +Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à +Tzarewo-zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille +avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie; qu'aussitôt tous +avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur +cette frontière du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le +défendre, enfin pour y vaincre ou mourir. + +Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle: +ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on +s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut +sur-tout à Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général +français, ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on +trouverait de Viazma à Moskou: «Pultava,» répliqua fièrement le Russe. +Cette réponse annonçait une bataille; elle plut aux Français, qui aiment +l'à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes d'eux. + +Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été +amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans +obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette; +par-tout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des +Français et à des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre, +point de patrouilles: nos soldats semblaient négliger ces soins comme +trop minutieux. Pourquoi tant de précautions? eux attaquaient, ils +étaient victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit +depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre +imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée. + +L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné +quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya à l'empereur, qui +s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même: il +appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes, +dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables. +Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les +réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français, +et, pendant la nuit du 1er au 2 août, toutes les nouvelles des +avant-postes les confirmèrent. + +Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier +moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos +généraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le +louait de s'être maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs +d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi +si agressif. + +Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Wilna, et en ne +reconnaissant pas le cours marécageux de la Bérézina pour la véritable +frontière de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, à Vitepsk et à +Smolensk, il avait prévenu Napoléon; que sur la Loutcheza, sur le +Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée au temps +et aux lieux; que cette guerre de détail, et les pertes qu'elle +occasionnait, n'avaient été que trop à son avantage: chacun de ses pas +rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens; +il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou +abandonné. + +Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale! mais c'était à +nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné +l'opinion publique quand elle s'égarait, de s'être contenté d'épier tous +nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus +souvent, on sauve les nations malgré elles. + +Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce +général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le +commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on +le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle. + + + + +CHAPITRE V. + + +ENFIN l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et +une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut! +accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis +remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de +retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer +davantage. + +Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour +se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se +contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils +n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de +combattre.» + +L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui +dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière +avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement +des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue, +avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs +venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on +lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il +calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé: +caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante, +souple et patiente, une guerre implacable. + +Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais +redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire +concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque +individu, depuis le général jusqu'au soldat. + +On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses +vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans +son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air +de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa +nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au +milieu des rues, on s'était cru sauvé. + +Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le +vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes +extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de +son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à +la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a +conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa +gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots +destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre +partie du monde, et lui en ouvrir le chemin. + +Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de +Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues. +Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans +cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa +cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure +que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la +chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta +à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air +et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares +obéirent et reculèrent étonnés. + +Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans +incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens +chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent +paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car +tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et +vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi +comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette +audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives. + +Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter. +Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup +dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un +vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce +général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes +de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment +renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même, +l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut +là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un +instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent. + +Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de +lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger, +devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant +hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses +conjurations, comme il en était expressément chargé. + +Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes +jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures +l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres +intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de +la paix, était transformé en places de guerre. + +Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à +Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce +village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les +seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces +signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la +grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages: +ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés +de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un +premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent +jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre. + +Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette +contrée avec ce coup d'oeil des conquérans, qui voit tout à la fois et +sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les +accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle, +comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec +toute son impétuosité. + +Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière +ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à +gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de +fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi +subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de +ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la +droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en +laisse la gauche à découvert. + +Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche +nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus +considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que +les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer +en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk, +qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on +jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits +les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et +leurs ressauts. + +Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son +expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur +droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes, +un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le +disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible, +puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc +du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette +redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer: +Napoléon en donna l'ordre. + +Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'oeil d'un +homme de génie! + +Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce +furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite, +Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée +polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne +impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes +russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point. + +Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée +en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être +défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi. + +Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations +servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri +à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e +marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la +baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois +fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé; +mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit. + +Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où +était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le +colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin +fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant +de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois +divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois +d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de +Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout +la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent, +et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre. + +En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de +l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de +quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que +chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups +incertain. + +Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la +première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner +tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu +désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois +cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe, +mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer +davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille. + + + + +CHAPITRE VI. + + +L'EMPEREUR campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande +route, la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt +que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes, +ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale, +et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain +inconnu, où rien n'était preparé; et où le bois manquait, sur-tout au +centre et à la gauche. + +Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et +l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et +qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge +dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de +l'année sur les saisons pareilles de la vie. + +Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les +officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement, +et de combattre le froid et la faim; car leur vie était un combat +continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que +le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans +l'obscurité ils ne se dérobassent. Murat en avait menacé; on crut +plusieurs fois voir leurs feux pâlir; on s'imagina entendre des bruits +de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis. + +Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil +du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre +sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie +générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts +s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure, +s'arrêtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait être décidé. + +L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer, +entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le +front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes, +sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement, depuis la +Moskowa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la +Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'à Borodino; leur +centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne. +Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite +inabordable. + +L'empereur s'en aperçoit sur le champ, et comme, par son éloignement, +cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la +néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur la grande route à la +pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence +pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë, est enourée par la Kologha +et par un ravin profond et marécageux; sa crête élevée; sur laquelle +grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement +retranchée; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du +centre des Russes, dont elle est l'extrémité. + +À sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le +dominateur de cette plaine; il est couronné d'une redoute formidable, +armée de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de +front et à sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et +large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de +la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et +recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-armée; puis +elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de +Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le +centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie; couverte par +retranchement. + +Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins +élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à +Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de +bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur +le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de +Bagration. + +De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de +développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser +ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre, +est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses +rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont +éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis +que la redoute du 61e, celle que ce régiment a enlevée la veille, +n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois +de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à +celle qui paraît terminer la ligne des Russes. + +Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de +ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour +de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller +rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle +doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est +établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux +hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie. + +Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la +dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un +terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on +pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de +Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne +put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois +arrêtèrent ses pas et ses regards. + +Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène +sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la +faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle +fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et +refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.» + +L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois +batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes +russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre. +Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes, +s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel +l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera +l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups. + +Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses +feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y +précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par +Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt +mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers +efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors +mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et +presque enveloppés. + +Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur +centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne +d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces +et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et +ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui +l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de +Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la +cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes, +suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon. + + + + +CHAPITRE VII. + + +IL était sur les hauteurs de Borodino, d'où il embrassait encore d'un +dernier coup d'oeil tout le champ de bataille, et se confirmait dans son +plan, quand Davoust accourut. Ce maréchal venait d'examiner la gauche +des Russes d'autant plus soigneusement que c'était le terrain sur lequel +il devait agir, et qu'il se défiait de ses yeux. + +Il demande à l'empereur «de lui laisser ses cinq divisions, fortes de +trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowski, trop faible à lui +seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il mettra cette masse en +mouvement; il couvrira sa marche des dernières ombres de la nuit, et du +bois auquel s'appuie l'aile gauche russe, qu'il dépassera en suivant la +vieille route de Smolensk à Moskou; puis tout-à-coup, par une manoeuvre +précipitée, il déployera quarante mille Français et Polonais sur le +flanc et en arrière de cette aile. Là, tandis que l'empereur occupera le +front des Moskovites par une attaque générale, lui, marchera violemment +de redoute en redoute, de réserve en réserve, culbutant tout de la +gauche à la droite sur la grande route de Mojaïsk, où finiront l'armée +russe, la bataille et la guerre!» + +L'empereur écouta le maréchal attentivement; mais, après quelques +minutes d'une silencieuse méditation, on entendit lui répondre: «Non! +c'est un trop grand mouvement; il m'écarterait trop de mon but, et me +ferait perdre trop de temps.» + +Cependant, le prince d'Eckmühl, convaincu, persévère, il s'engage à +avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; il proteste +qu'une heure après, la plus grande partie de son effet sera produit. +Mais Napoléon, contrarié, l'interrompt brusquement par cette +exclamation: «Ah! vous êtes toujours pour tourner l'ennemi; c'est une +manoeuvre trop dangereuse!» Le maréchal, repoussé, se tut; puis il +retourna à son poste, en murmurant contre une prudence qu'il trouvait +intempestive, à laquelle il n'était pas accoutumé, et qu'il ne savait à +quoi attribuer; à moins que les regards de tant d'alliés si peu sûrs, +une armée tant affaiblie, une position si lointaine, et l'âge, n'eussent +rendu Napoléon moins entreprenant. + +L'empereur, décidé, était rentré dans son camp, lorsque Murat, que les +Russes ont tant de fois trompé, lui persuade qu'ils vont fuir encore +avant de combattre. En vain Rapp, envoyé pour observer leur contenance, +revient dire qu'il les a vus se retranchant de plus en plus; qu'ils sont +nombreux, disposés, et qu'ils paraissent déterminés bien plus à +attaquer, si on ne les prévient pas, qu'à se retirer. Murat s'obstine, +et l'empereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de Borodino. + +De là, il aperçoit de longues et noires colonnes de troupes, couvrir la +grande route, et se dérouler dans la plaine; puis de grands convois de +voitures, de vivres et de munitions, enfin toutes les dispositions qui +annoncent un séjour et une bataille. En ce moment même, et quoiqu'il se +fût peu fait accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le feu de +l'ennemi, il est reconnu par les batteries russes, et un coup de leur +canon vient interrompre le silence de cette journée. + +Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si calme que le jour qui +précéda cette grande bataille. C'était comme une chose convenue! +Pourquoi se faire un mal inutile? le lendemain ne devait-il pas décider +de tout? D'ailleurs, chacun avait besoin de se préparer; les différens +corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions; ils avaient à +reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus ou moins +dérangé. Les généraux avaient à observer leurs dispositions réciproques +d'attaque, de défense et de retraite, afin de les conformer l'une à +l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible. + +Ainsi, près de commencer leur terrible lutte, ces deux grands colosses +s'observaient attentivement, se mesuraient des yeux, et se préparaient +en silence à un choc épouvantable. + +L'empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente +pour en dicter l'ordre. Là, il médite sur la gravité de sa position. Il +a vu les deux armées égales. Environ cent vingt mille hommes et six +cents canons de chaque côté. Chez les Russes, l'avantage des lieux, +d'une seule langue, d'un même uniforme, d'une seule nation combattant +pour une même cause, mais beaucoup de troupes irrégulières et de +recrues. Chez les Français, autant d'hommes, mais plus de soldats; car +on vient de lui remettre la situation de ses corps: il a devant les yeux +le compte de la force de ses divisions, et, comme il ne s'agit ici ni +d'une revue, ni de distribution, mais d'un combat, cette fois les états +n'en sont point enflés. Son armée était réduite, il est vrai, mais +saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils, qui, venant de +perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus mâles et +plus prononcées. + +Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a +trouvée silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou +d'un grand étonnement; comme la nature au moment d'un grand orage, ou +comme le sont les foules à l'instant d'un grand danger. + +Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espèce qu'il soit, et qu'il +n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a +mise dans une telle nécessité de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe à +tout prix. La témérité de la position où il l'a poussée est évidente: +mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Français +pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de +lui, ni du résultat général, quels que soient les malheurs particuliers. + +D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renommée, +même sur leur curiosité; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a +été, y recevoir les récompenses promises, la piller peut-être, et +sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais +quelque chose de plus ferme: une foi entière dans son étoile, dans son +génie, la conscience de leur supériorité et cette fière assurance de +vainqueurs devant des vaincus. + +Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave, +franche; comme elle convenait à de telles circonstances, à des hommes +qui n'en étaient pas à leur début, et qu'après tant de souffrances, on +n'avait plus la prétention d'exalter. + +Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous, ou au véritable intérêt de +chacun, ce qui est une même chose: il termine par la gloire, seule +passion à laquelle il pût s'adresser dans ces déserts, dernier des +nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours +victorieux, éclairés par une civilisation avancée et par une longue +expérience; enfin, de toutes les illusions généreuses, la seule qu'ils +aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue +admirable; elle était digne du chef et de l'armée: elle fit honneur à +tous deux. + +«Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. +Désormais la victoire dépend de vous, elle nous est nécessaire, elle +nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour +dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à +Vitepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre +conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette +grande bataille sous les murs de Moskou.» + + + + +CHAPITRE VIII. + + +AU milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi +un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout +et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et +militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses +popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens, +héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la +religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de +Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux +profanations des Français sacriléges. + +Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle +extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule +patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de +l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de +leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée, +réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur +indignation. + +Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique +perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse +leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du +Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes, +aux intempéries des saisons.» + +Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle +leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et +finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct +chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux +sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins +distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par +l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre +de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des +idées. + +Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils +sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant +que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout +intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle, +pour la mettre à leur brute et courte portée. + +Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de +leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de +fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent +dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré. + +Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire, +point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur +ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat, +que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant, +les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient +encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances +du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes, +persuadés que les véritables forces sont dans le coeur, et que c'est là +l'armée céleste. + +Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le +portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli +comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance. +Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon +s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres; +aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces +préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière +s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il +appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant +faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille +privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au +milieu d'un grand danger. + +Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille +des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier +qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur +reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si +incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il +écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en +Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout: +mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici. + +La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres, +l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa +le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on +n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était +encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait +distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain +matin, et en cas qu'il y eût bataille. + +Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le +dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés, +soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère +sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des +deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se +fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette +réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses +pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour +trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin, +craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux +grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres. +Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit. + +Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête +appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les +vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares, +où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se +plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à +éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il +rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof, +et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la +situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée +se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il +croit à la victoire?--Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!» +Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes; +j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou; +les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous +serons plus forts qu'avant la bataille.» + +Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie. +Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner +l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le +même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui +les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement, +mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi +tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos. + +Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des +nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente, +l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre +d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le +reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui +le dévore. + +Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le +maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette +nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a +épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous +les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!» + + + + +CHAPITRE IX. + + +IL était cinq heures et demie du matin, quand Napoléon arriva près de la +redoute, conquise le 5 septembre. Là, il attendit les premières lueurs +du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut. +L'empereur, le montrant à ses officiers, s'écria: «Voilà le soleil +d'Austerlitz.» Mais il nous était contraire. Il se levait du côté des +Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut +alors que, dans l'obscurité, les batteries, avaient été placées hors de +portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa +faire: il semblait hésiter à rompre le premier ce terrible silence. + +L'attention de l'empereur était alors fixée sur sa droite, quand +tout-à-coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt +il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106e, vient de +s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre, +mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris +de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes +viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc. + +On ajouta, que déjà le général commandant cette brigade était tué, et +que le 106e aurait été entièrement détruit si le 92e régiment, +accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et +ramené les débris. + +C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner à son aile gauche +d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et +voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il +multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front +une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique. + +Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la +vieille route de Moskou, avait donné devant lui le signal de l'attaque. +Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes, +jaillir des tourbillons de feu et de fumée suivi presque aussitôt d'une +multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient +l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les +divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement +sur la première redoute ennemie. + +La fusillade des Russes commence: les canons français ripostent seuls. +L'infanterie marche sans tirer; elle se hâtait pour arriver sur le feu +de l'ennemi et l'éteindre, mais Compans, général de cette colonne, et +ses plus braves soldats tombent blessés; le reste, déconcerté, +s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre, quand Rapp +accourt remplacer Compans: il entraîne encore ses soldats, la baïonnette +en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie. + +Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint: +c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui +succède, tombe encore. Davoust lui-même est frappé: on porta Rapp à +l'empereur, qui lui dit: «Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on +la-haut?» L'aide-de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour +achever. «Non, reprit Napoléon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la +faire démolir, je gagnerai la bataille sans elle.» + +Alors Ney, avec ses trois divisions, réduits à dix mille hommes, se +jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses +feux; Ney se précipite. Le 57º régiment de Compans, se voyant soutenu, +se ranime; par un dernier élan, il vient d'atteindre les retranchemens +ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les +pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57º +s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant +d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache à l'ennemi. + +Il était midi, la gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine +ouverte, l'empereur ordonne à Murat de s'y porter avec sa cavalerie et +d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les +hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde +ligne russe et des renforts, amenés par Bagawout et envoyés par +Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient, +s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français +étaient encore dans le désordre de la victoire, ils s'étonnent et +reculent. + +Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de +Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste +de l'armée; ils entrevirent, dans la poussière et la fumée, nos troupes +qui rétrogradaient. À la direction de leur marche, ils les jugèrent +ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils +s'obstinèrent, augmenta le désordre. + +Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune; ils +enveloppèrent Murat, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà +même ils étendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se +jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats +incertains, s'abandonnant eux-mêmes et courant tout effarés autour du +parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue. + +La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns. +Lui-même saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il élève et +agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur +première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps, +Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis, +trouble leurs rangs; ils lâchent prise. Murat enfin est dégagé et les +hauteurs sont reconquises. + +Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre: il se précipite sur +l'ennemi avec la cavalerie de Bruyère et de Nansouty, et, par des +charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les +pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la +défaite entière de leur aile gauche. + +Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la +gauche du centre des Russes, étaient encore intactes; les renforts que +Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu +dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrêtait leur victoire; il +fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie +en balaie le front: Friand, général de Davoust, le suivait avec son +infanterie. Ce fut Dufour et le 15e léger qui les premiers gravirent +contre cet escarpement. Ils délogèrent les Russes de ce village, dont +les ruines étaient mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita +de son succès, et l'assura, quoique blessé. + + + + +CHAPITRE X. + + +CETTE action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il +fallait s'y précipiter; mais Murat, Ney et Davoust étaient épuisés; ils +s'arrêtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient +demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation +jusque-là inconnue: il se consulta longuement; enfin, après des ordres +et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde il crut que la présence +des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait, +l'instant décisif ne lui paraissant pas venu. + +Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point espérer; il +appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et +jusqu'à la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, réforme sa +ligne; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le prince +Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo. +Ses feux déchirent nos rangs; son attaque est violente, impétueuse, +simultanée: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand +effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempête; il ne s'agit +plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver. + +Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les +premières charges, mais, assaillis par une grêle de balles et de +mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la +retraite. Dans cet instant critique, Murat court à lui, et, le +saisissant au collet, il lui crie: «Que faites-vous?» Le colonel, +montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond: «Vous +voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.--Eh! j'y reste bien, moi!» +s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le +monarque, et reprit froidement: «C'est juste! Soldats, face en tête! +allons nous faire tuer!» + +Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli à l'empereur pour demander +du secours; cet officier montre les nuages de poussière que les charges +de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque là tranquilles depuis leur +conquête. Quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir +aux pieds de Napoléon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et +l'empereur promet sa jeune garde; mais à peine eut-elle fait quelques +pas que lui-même cria de s'arrêter. Toutefois, le comte de Lobau la +faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignemens. +Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre. + +Heureusement, l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour +prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour +cette manoeuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna +moins qu'il ne la permît. Mais bientôt elle lui parut si importante, +qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il +ait montré dans toute cette journée. + +On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince +Eugène à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui +est sûr c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche des Russes, +échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille +derrière Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il +retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le +pressaient: «qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'était pas +encore commencée; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait +dans tout; que c'était l'élément dont toutes choses se composaient; que +rien n'était assez débrouillé.» Puis il demandait l'heure ajoutait: +«que celle de sa bataille n'était pas encore venue; qu'elle commencerait +dans deux heures.» + +Mais elle ne commença pas; on le vit toute cette journée s'asseoir ou se +promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise +le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il +apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs; sans +inquiétude, lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les +siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une +triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la +perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire +quelques pas, et se rasseoir encore. + +Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces +grands chocs, on lui avait vu une activité calme; mais ici, c'était un +calme lourd, une douleur molle, sans activité: quelques-uns crurent y +reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations; +d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur +l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme, +ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent +avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs +ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité, +quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de +place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin, il y eut +qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie et à une +forte indisposition. + +Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation, +profitèrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de +leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces +de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se +briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrière son +infanterie. + +Celle-ci s'avançait pas masses épaisses, où d'abord nos boulets firent +de larges et profondes trouées; et pourtant elles approchaient toujours, +quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille. +Des pelotons entiers tombaient à la fois; on voyait leurs soldats +chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. À chaque instant, +séparés par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux +pieds. + +Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas +reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au +milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration +ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs +généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand +art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans +confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux +heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un +massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira +le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis. + +Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de +ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions +s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite, +qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau +front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris +de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration. + +La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste +des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le +centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène. + +Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney, +Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la +ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de +l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les +derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite. + +Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une +ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune +garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle +les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!» + +C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que, +de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de +Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de +fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un +taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les +généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin +il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider +du sort de l'armée ennemie et de la guerre!» + +Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller +voir encore et de revenir lui rendre compte. + +Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que +l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de +ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un +instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer +la première!» + +Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la +distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon +et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats +qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à +Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire +donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce +fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande +redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène. + +Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce +l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à +la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le +regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces +épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit, +Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure, +éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de +bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée +que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par +lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout +l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux +pour lui!» + +Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir, +la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, +descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans +l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une +toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la +fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son +tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de +sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double +poids de la fatigue et de la fièvre. + +Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après +Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix +basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de +faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a +une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre +n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur +remettre au lendemain, et ajourner sa fortune. + + + + +CHAPITRE XI. + + +CEPENDANT, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince +Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la +Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes +avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins +profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés +de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces +crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la +nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de +cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de +Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés. + +Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la +veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à +la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu +représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé +de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en +tête et la première au danger. + +Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut +courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers +assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à +passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que +plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant +plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand +n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard, +Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne. + +D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on +ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille +devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel +avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y +manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers +coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour +presser son attaque. + +Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes +parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une +résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment fut +chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général +percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent +plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul +point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les +Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et +sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté +du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a +d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu. + +Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait +de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant +sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa +position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que +c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort, +que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour +tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent +de sa gauche, détournèrent son attention. + +Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques +tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et, +secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette +troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre +à la tête d'une attaque décisive. + +C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il +régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se +plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au +prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande +plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs +retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.» + +L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de +cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui +était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit +près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le +maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta +tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le +jugerait convenable. + +Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de +toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais +seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de +se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points +d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie. + +Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc +gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de +Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les +aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi, +leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!» + +Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer +jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que +la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera +subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette +terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi. + +Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il +part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant +subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la +redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son +tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte. +Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord +saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes +qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru +impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous +retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en +ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit +rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour +remercier et refuser. + +Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi +était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan; +tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa +crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers +sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues +françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir +dans cette position. + +Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent; +on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans +cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux; +et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient +élevés. + +On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux +des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils +s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande +route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur +refuge. + +De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous +avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes +haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et +derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats +à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent +plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi +qu'ils contenaient. + +Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il +y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit +successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès +pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par +la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles +étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de +l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et +Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre. +L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le +jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie. + +Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea +lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de +bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les +balles nous disputaient encore. + +Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de +Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa +voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence; +puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière +cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était, +depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les +vicissitudes de cette terrible journée. + +En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin +avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau +ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de +garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait; +qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le +rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui +recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ +de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de +n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.» + + + + +CHAPITRE XII. + + +QUAND il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une +grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux +encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant +poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui +poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la +fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert +ses dernières faveurs? + +En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné. +Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un +frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables. +Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans +Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées +pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est +silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs. + +Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais +leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets. + +Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas +éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée +ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la +surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur +immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée. + +Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été +exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche +d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui +avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette +distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien +que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable +à conserver. + +En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de +bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour +vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même +qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa +puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il +semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est +pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation +de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille +hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues. + +Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes +qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre +les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le +combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était +favorable, pour se continuer successivement de front et à force +d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans +ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc +tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante, +épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger +d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple +furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses +ressources?» + +On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il +n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne +concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et +Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à +lui conseiller la retraite. + +Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant +de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent +alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt: +«La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par +rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs +d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un +temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même +je devrai m'arrêter.» + +Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques +clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans +la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux +armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta +immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus +d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le +champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille. +On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de +Kolotskoï. + +Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les +régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il +s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui +eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les +villages environnans. + +L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut +d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie +froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine +bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et +sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi +des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs +compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus +grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point +de récits; une morne taciturnité. + +On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et +quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau. +Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de +poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de +cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de +l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans +cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun +jugeait de la position de tous. + +Les soldats français ne s'y trompent guère; ils s'étonnaient de voir +tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés et si peu de +prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nombre de +ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des +vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon +ordre, fier, et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de +bataille. Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais +aux Russes pour se battre? + +Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne +pouvions en garder. Était-ce donc la conquérir! L'étroit et long sillon +que nous tracions si péniblement depuis Kowno, à travers des sables et +des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un +vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal armés +pour l'effacer. + +En effet, ils allaient enlever derrière l'armée nos blessés et nos +maraudeurs. Cinq cents traîneurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il +est vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, feignirent de +prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidèrent à faire de nouvelles +captures, jusqu'au moment où, se trouvant avec leurs nouveaux +prisonniers en nombre assez considérable, ils se réunirent tout-à-coup, +et se débarrassèrent de leurs ennemis trop confians. + +L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était +tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles +paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il +semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivans. + +Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour +suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha +un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme +sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il +se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins +qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua +que ce n'était qu'un Russe; mais il reprit vivement, «qu'il n'y avait +plus d'ennemis après la victoire, mais seulement des hommes!» Puis il +dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux +qu'on entendait crier de toutes parts. + +On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, où la plupart des +nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour +être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en +gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère, c'étaient les plus +jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou +sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient +qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces +malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié +cruelle d'achever. + +Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras), +parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de +le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de +souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux +mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'ame reste +entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui +ne peut pas plus sentir que penser. + +On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement +des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de +ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert +par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur +jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis +s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus +prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement. + +Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié. Mais il +est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les +Français: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils +souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit, +ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis +par le climat. + +Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante +illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et +ramasser quelques canons démontés: sept à huit cents prisonniers et une +vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire +incomplète. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +EN même temps, Murat poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk: la +route qu'elle découvrit en se retirant, était nette et sans un seul +débris d'hommes, de chariots, ou de vêtemens. On trouva tous leurs morts +enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts. + +Murat, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître; il envoya dire à +l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrière-garde russe avait pris +position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait +sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les +routes de Moskou et de Kalougha. + +Peut-être Kutusof hésitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous +laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva. +D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne coucher qu'à quatre +lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de +désencombrer la route derrière eux, et de déblayer leurs débris. + +Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille; ce +qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi à la lenteur que nous +avions mise à quitter le champ de Borodino, et à une profonde ravine qui +se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperçut pas cet +obstacle; un de ses officiers, le général Dery, le devina. Il alla +reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les +baïonnettes russes. + +Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie +militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait +avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces +portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain +l'impossibilité; il lui-montrait cette armée sur la hauteur opposée, qui +commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste de nos cavaliers était prêt +à s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emporté, répétait «qu'il fallait +qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!» +Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres, +lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder +l'exécution, afin de lui donner le temps de réfléchir, et qu'un +contre-ordre prévu pût arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas +toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en +épuisant ses canons sur des Cosaques ivres et épars, dont il était +presque environné, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages +hurlemens. + +Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la +veille: Belliard y fut blessé; ce général, qui depuis manqua beaucoup à +Murat, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie: elle +était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murat +ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui. + +Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit, +et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk, +marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle +absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les +boulets qui arrivaient jusqu'à lui. + +Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et +la ville, et derrière, les feux d'une armée de cinquante mille hommes. +Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de +découragement de l'ennemi; il y parut insensible; il écouta les rapports +d'un air affaissé et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un +village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis. + +L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-être la +Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa: +son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de +leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande +bataille! un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès +la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre +ardente brûla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accablé +pendant le combat; cette souffrance arrêta ses pas et enchaîna son génie +pendant les cinq jours qui suivirent: après avoir préservé Kutusof d'une +ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes +de son armée, et de les dérober à notre poursuite. + +Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte; mais en deçà, +l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et +qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour +la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger: +ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement +des morts, qu'il fallut jeter par les fenêtres pour se mettre à couvert, +et des mourans qu'on réunit dans un même lieu. + +Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient +pas osé incendier ces habitations; toutefois, leur humanité, qui n'avait +pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les +premiers Français qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de +sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une +partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés. + +Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33e +gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie +occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de +Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui, +sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de +cavaliers russes. Tout-à-coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs +escadrons ennemis s'ébranlèrent: un instant leur suffit pour envelopper +ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de +tous côtés; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et +d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous +les yeux. + +Une exclamation générale de douleur s'éleva de tous les rangs de +l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'oeil fixe, suivait tous +les mouvemens de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses +compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et +demandaient à marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou +croisaient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à +portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on +combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres +conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre. + +Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire +de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres +tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En +effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces +tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce +coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand +tout-à-coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la +cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter, pour +éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce +peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille, dont il +occupait à peine quelques pieds. + +Dès que les Russes virent qu'on manoeuvrait sérieusement pour les +attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme +après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain +d'un si grand désastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de +Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigèrent à tout hasard +sur Moskou. + +Ils marchèrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain +pilé, sans trouver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée russe. +Celle-ci, quoique son infanterie ne formât plus qu'une seule masse toute +confuse, n'abandonna pas un débris: tant il y avait d'amour-propre +national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le détail de cette +armée, et tant nous fûmes dépourvus de toute espèce de renseignemens, +comme de ressources, dans ce pays désert et tout ennemi. + +L'armée d'Italie s'avançait à quelques lieues sur la gauche de la grande +route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre: +mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua sur nos soldats, comme +un désespéré; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus +de patrie, et que la vie lui était odieuse; on voulut pourtant la lui +laisser, mais comme il s'efforçait de l'ôter aux soldats qui +l'entouraient, la pitié fit place à la colère, et on le satisfit. + +Vers Krymskoïe, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut bien établie +dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard, +dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit +d'abord convenir Murat de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de +la poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea +Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de +la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux +mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la +bataille; et Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéirait plus +à Murat. + +Car c'était par des lettres que les généraux d'avant-garde +communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à +Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre +ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent +lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept +personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur +différens papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques +difficultés, il s'expliquait par signes. + +Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les +généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui +fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il +interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation: «Huit jours de +Mosckou, et il n'y paraîtra plus.» + +Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette +capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive, avait affaibli +son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le maréchal +Victor, montrèrent sa détresse. «L'ennemi, attaqué au coeur, ne s'amuse +plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout, +bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés, sur Smolensk, pour +pouvoir de là venir à Moskou.» + +Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il dérobait la +vue à son armée, Davoust pénétra jusqu'à lui; ce fut pour s'offrir +encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde, +promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le +forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de +ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation +l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère. + +Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie; qu'elle ne +s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il +l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à +deux journées de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y +attachait, ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de +partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la +Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE *** + +***** This file should be named 19972-8.txt or 19972-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/7/19972/ + +Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/19972-8.zip b/19972-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6ab79bf --- /dev/null +++ b/19972-8.zip diff --git a/19972-h.zip b/19972-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ce825f5 --- /dev/null +++ b/19972-h.zip diff --git a/19972-h/19972-h.htm b/19972-h/19972-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7447619 --- /dev/null +++ b/19972-h/19972-h.htm @@ -0,0 +1,9351 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-armée pendant l'année 1812; Tome I, by M. le général comte de Ségur + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .script {font-family: signature, serif; + font-size: 175%; + text-align: center; + } + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .sm {font-size: .7em;} + .footnotes {border: dashed 1px gray; + } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .5em; text-decoration: none;} + .quote {text-align: right;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée +pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812 + Tome I + +Author: Général Comte de Ségur + +Release Date: November 29, 2006 [EBook #19972] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<table summary="note" border="0" cellpadding="10" style="background-color: #C0C0C0;"> + <tr> + <td valign="top"> + Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.</td> + </tr> +</table> + +<h2>HISTOIRE</h2> +<h1>DE NAPOLÉON</h1> +<h3>ET</h3> +<h2>DE LA GRANDE-ARMÉE</h2> +<p class="center">PENDANT L'ANNÉE 1812;<br /><br /> +par</p> + +<p class="script">M. le général comte de Ségur.</p> + +<p class="quote">Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit +incipiam.........</p> + +<p class="quote">Virg.</p> + +<h3>TOME PREMIER.</h3> + +<h3>BRUXELLES,</h3> + +<p class="center">ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,</p> + +<p class="center">RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.</p> + +<p class="center">1825.</p> +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a name="toc" id="toc"></a></p> +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0" style="margin-left: 2%;"> +<tr><td><a href="#LIVRE_PREMIER"><b>LIVRE PREMIER.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_I"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_SECOND"><b>LIVRE SECOND.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ib"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIb"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIb"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVb"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vb"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_TROISIEME"><b>LIVRE TROISIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ic"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIc"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIc"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_QUATRIEME"><b>LIVRE QUATRIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Id"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IId"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIId"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVd"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vd"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VId"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIId"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIId"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_CINQUIEME"><b>LIVRE CINQUIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ie"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIe"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIe"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_SIXIEME"><b>LIVRE SIXIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_If"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIf"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIf"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVf"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vf"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIf"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIf"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIIf"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IXf"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Xf"><b> CHAPITRE X.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_SEPTIEME"><b>LIVRE SEPTIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ig"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIg"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIg"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVg"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vg"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIg"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIg"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIIg"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IXg"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Xg"><b> CHAPITRE X.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIg"><b> CHAPITRE XI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIIg"><b> CHAPITRE XII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIIIg"><b> CHAPITRE XIII.</b></a><br /><br /> +<a href="#FOOTNOTES"><b>NOTES</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="script">Aux Vétérans<br /> de<br /> la Grande-Armée.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mes Compagnons,</p> + +<p>J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-armée et de son chef +pendant l'année 1812. J'adresse ce tableau à ceux d'entre vous que les +glaces du nord ont désarmés, et qui ne peuvent plus servir la patrie que +par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arrêtés dans +votre noble carrière, vous existez plus encore dans le passé que dans le +présent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne +vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le +plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chèrement +acheté. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurité, les regards de +l'homme déchu se tournent involontairement vers l'éclat de son existence +passée, même lorsque cette lueur brille sur l'écueil où se brisa sa +fortune, et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages.</p> + +<p>Moi-même, je l'avouerai, un sentiment irrésistible me ramène sans cesse +vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne +sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire +les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame +aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices? se +plaît-elle à les montrer? est-ce une possession dont elle doive +s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier +besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire +éprouver, sont-ce là les plus puissans mobiles de notre ame?</p> + +<p>Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je +cède au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans +le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à +démêler, à rassembler avec ordre, et à résumer mes souvenirs épars et +confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez pas se +perdre de si grands souvenirs, achetés si cher, et qui sont pour nous le +seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis, +vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc +être vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonnés de toutes +les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de +capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute +un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il dépend de vous d'en +faire un noble usage. Dictez à l'histoire vos souvenirs; la solitude et +le silence du malheur sont favorables à ses travaux; et qu'enfin la +vérité, toujours présente aux longues nuits de l'adversité, éclaire des +veilles qui ne soient pas infructueuses.</p> + +<p>Pour moi, j'userai du privilège, tantôt cruel, tantôt glorieux, de dire +ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-être avec un soin trop scrupuleux +jusqu'aux moindres détails: mais j'ai cru que rien n'était minutieux +dans ce prodigieux génie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous +ne saurions pas jusqu'où peut aller la force, la gloire et l'infortune +de l'homme.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>HISTOIRE</h2> +<h1>DE NAPOLÉON</h1> +<h3>ET</h3> +<h2>DE LA GRANDE-ARMÉE</h2> +<p class="center">PENDANT L'ANNÉE 1812;</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Depuis</span> 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Niémen était franchi, et +ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux +dépens de la Prusse, de la Suède et de la Turquie, Napoléon n'avait +gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la +Russie, et la date de sa soumission au système continental. Il +attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et +l'intérêt, que tous comprennent.</p> + +<p>Par le système continental, Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux +Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle +de la France. Ce système repoussait du continent toutes les +marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à +l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime: on ne +devait l'espérer que d'une domination unique et universelle.</p> + +<p>D'ailleurs la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes, et +les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus +avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns +eussent été faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous +lui fussent soumis, ou elle à tous.</p> + +<p>C'est ainsi que son chef, entraîné par sa position, et poussé par son +caractère entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul maître +de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le +contenait avec tant de peine que déjà il commençait à lui échapper de +toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine +entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes, +de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce +cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre +l'Orient, tout annonçait à l'Europe que ses deux plus grands colosses +étaient près de se mesurer.</p> + +<p>Mais, pour atteindre la Russie, il fallait dépasser l'Autriche, +traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie: une +alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable. +L'Autriche était soumise à l'ascendant de Napoléon, et la Prusse à ses +armes; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y +précipita d'elle-même: il y poussa facilement la Prusse.</p> + +<p>Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux +colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises; +elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force +s'accroîtrait de leur épuisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente +mille hommes à la France: mais elle leur prépara en secret de prudentes +instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour +indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la +Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité à venir de la cession +d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle eût reçu en +dédommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du traité secret en +fait foi.</p> + +<p>Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la +Gallicie, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour +cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Wilna, +proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne, au lieu de +tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles +incertaines.</p> + +<p>C'était là pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de +politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache et +sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop +sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée et sur la +faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui, +il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et +méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le +succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à +proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir.</p> + +<p>Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui +fit observer cette contradiction, il répliqua «que cette nomination +était un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis +que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.» Aussi +ne l'a-t-on entendu répondre à l'enthousiasme lithuanien que par des +paroles évasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps à corps +jusque dans Moskou.</p> + +<p>Il négligea même de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles +armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par +leur insurrection fortement organisée, une base solide d'opération. +Accoutumé aux voies courtes, à des coups de foudre, il voulut s'imiter +lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances: car telle +est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou +des autres, ou de lui-même, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des +grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même; +aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires +périssent!</p> + +<p>Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une +armée de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'était avoir +assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout +sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut +arriver à tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être +son but. Il la rendit ainsi trop nécessaire: elle ne l'était déjà que +trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle +responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa +précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si +critique.</p> + +<p>Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et +aussi universel: bientôt on l'entendra lui-même; on verra combien de +nécessités le précipitèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de +son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement +couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé, aux +forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée +son esprit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Quant</span> à la Prusse, dont Napoléon était le maître, on ne sait si ce fut +son incertitude sur le sort qu'il lui réservait, ou sur l'époque de la +guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui +proposait, et dont il dicta lui-même les, conditions en 1812.</p> + +<p>Son éloignement pour Frédéric-Guillaume était remarquable. On avait +souvent entendu Napoléon reprocher au cabinet prussien ses traités avec +la république française. «C'était, disait-il, avoir abandonné la cause +des rois.». Selon lui, «les négociations de la cour de Berlin avec le +directoire décelaient une politique timide, intéressée, sans noblesse, +qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits +agrandissemens.» Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le tracé +des frontières prussiennes, il s'irritait de les voir encore si +étendues, et s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de +pays!»</p> + +<p>Cette aversion pour un prince pacifique et doux étonnait. Comme rien +dans Napoléon n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les +causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier +consul éprouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens +par l'intermédiaire du roi de Prusse: ils croient que Napoléon; s'en +prit au médiateur de l'inutilité de sa médiation. D'autres l'attribuent +à l'enlèvement de l'agent anglais Rumbolt, que Napoléon fit saisir à +Hambourg, et que Frédéric, protecteur de la neutralité du nord de +l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-là une correspondance secrète +avait lié Frédéric et Napoléon; elle était si intime qu'ils se +confiaient jusqu'à des détails de leur intérieur: cet événement la fit, +dit-on, cesser.</p> + +<p>Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et +l'Angleterre cherchaient encore vainement à engager Frédéric dans leur +troisième coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes, +la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excités +par l'ardeur de faire valoir l'héritage de gloire que leur avait laissé +le grand Frédéric, ou par le désir d'effacer la honte de la campagne de +1792, s'unissaient au vœu de ces trois puissances; mais la politique +pacifique de Frédéric et de son ministre Haugwitz leur résistait, quand +la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un +corps français, exaspéra tellement toutes les passions prussiennes, que +leur cri de guerre prévalut.</p> + +<p>Alexandre était alors en Pologne; on l'appelle à Postdam; il y court, +et, le 3 novembre 1805, il engage Frédéric dans la troisième coalition. +Aussitôt l'armée prussienne s'éloigne des frontières russes, et M. de +Haugwitz se rend à Brünn pour en menacer Napoléon. Mais la bataille +d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours après, l'habile +ministre, s'étant agilement retourné vers le vainqueur, signe avec lui +le partage des fruits de la victoire.</p> + +<p>Cependant Napoléon dissimule son mécontentement; car il a son armée à +réorganiser, le grand-duché de Berg à donner à Murat son beau-frère, +Neufchâtel à Berthier, Naples à conquérir pour son frère Joseph, la +Suisse à médiatiser, le corps germanique à dissoudre, la confédération +du Rhin à former: il veut s'en faire déclarer protecteur; changer en un +royaume la république hollandaise et la donner à son frère Louis; c'est +pourquoi, le 15 décembre, il a cédé le Hanovre à la Prusse, en échange +d'Anspach, de Clèves et de Neufchâtel.</p> + +<p>D'abord la possession du Hanovre séduisit Frédéric; mais, quand il +fallut signer, sa pudeur hésita: il ne voulut accepter cette province +qu'à demi et comme un dépôt. Napoléon, ne put concevoir une politique si +timide. «Ce prince, s'écria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la +guerre? Me préfère-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se +prépare? méprise-t-on mon alliance?» Cette supposition l'indigne, et le +8 mars, par un nouveau traité, il force, Frédéric à déclarer la guerre à +l'Angleterre, à s'emparer du Hanovre, et à recevoir des garnisons +françaises dans <i>Wesel</i> et dans <i>Hameln</i>.</p> + +<p>Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exaspèrent; ils +reprochent à leur roi de s'être laissé vaincre sans avoir osé combattre, +et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appelés à +triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent +le ministre de Napoléon: ils ont aiguisé leurs armes sur le seuil de sa +porte; Napoléon lui-même, ils l'outragent. Leur reine elle-même, si +brillante de grâces et d'attraits, revêt un habit de guerre; leurs +princes, l'un d'eux sur-tout, dont la démarche et les traits, dont +l'intrépidité et l'esprit semblent leur promettre un héros, s'offrent à +les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous +leurs esprits.</p> + +<p>On assure qu'en même temps des hommes, ou perfides, ou abusés, ont +persuadé à Frédéric que Napoléon est forcé de se montrer pacifique, que +ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite +perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du +Hanovre, qu'il veut reprendre à la Prusse. Frédéric, entraîné par le +mouvement général, laisse enfin éclater toutes ces passions. Son armée +s'avance, il en menace Napoléon, et quinze jours après il n'a plus +d'armée, plus de royaume; il fuit seul, et Napoléon date de Berlin ses +décrets contre l'Angleterre.</p> + +<p>La Prusse humiliée et conquise, il devint impossible à Napoléon de s'en +dessaisir; elle se serait rangée sous le canon des Russes. Ne pouvant la +gagner, comme la Saxe, par un grand acte de générosité, il restait à la +dénaturer, en la divisant: et cependant, soit pitié, soit effet de la +présence d'Alexandre, il ne se décida pas à la démembrer. Cette position +était fausse, comme la plupart de celles où l'on s'arrête en chemin; +Napoléon ne tarda pas à le sentir, et quand il s'écriait, «Se peut-il +que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» c'est que vraisemblablement +il ne pardonnait pas à la Prusse la protection d'Alexandre: il la +haïssait, s'y sentant haï.</p> + +<p>En effet, les étincelles d'une haine jalouse et impatiente échappaient à +la jeunesse prussienne, qu'exaltait une éducation patriotique, libérale +et mystique. C'était au milieu d'elle que s'était élevée une puissance +formidable contre celle de Napoléon: elle se composait de tout ce que sa +victoire avait dédaigné ou offensé; elle avait toutes les forces des +faibles et des opprimés, le droit naturel, le mystère, le fanatisme, la +vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces +morales échappaient à la puissance matérielle de Napoléon. Animée de cet +esprit de secte ardent, dévoué, infatigable, elle épiait tous les +mouvemens de son ennemi, tous ses côtés faibles, se glissait dans tous +les intervalles de sa puissance; et, se tenant prête à saisir toutes les +occasions, elle savait attendre avec ce caractère patient et flegmatique +des Allemands, cause de leur défaite, et contre lequel s'usait notre +victoire.</p> + +<p>Cette vaste conspiration était celle des <i>amis de la vertu</i> +<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Son chef, c'est-à-dire celui qui vint à propos pour donner une +expression précise, une direction de l'ensemble à toutes ces volontés, +fut <i>Stein</i>. Peut-être Napoléon eût-il pu le gagner, il préféra le +punir. Son plan venait d'être découvert par un de ces hasards auxquels +la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations +sont dans les intérêts, dans les passions, et jusque dans les +consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se +communiquer, ou plutôt tout est communication; c'est une sympathie +générale et simultanée.</p> + +<p>Ce foyer répandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait +la puissance de Napoléon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'étendait +jusqu'en Italie, et menaçait toute son existence. Déjà l'on avait pu +voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes +ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, même avant le malheur +d'Esslingen, c'étaient des Prussiens qui, les premiers, avaient osé +lever contre Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait fait +jeter dans les fers destinés aux galériens: tant ce cri de révolte, qui +répondait à celui des Espagnols, et pouvait devenir général, lui avait +paru important à étouffer.</p> + +<p>Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre +la France et la Russie obligeait Napoléon à y être le maître: il ne +pouvait y régner que par la force; il ne pouvait y être fort qu'en +l'affaiblissant.</p> + +<p>Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvreté rend +audacieux; que l'espoir de gagner devient seul maître chez ceux qui +n'ont plus rien à perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'était +les forcer de s'en servir. Aussi, dès que l'année 1812 s'approcha, avec +la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frédéric, inquiet et +fatigué de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par +la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de +Napoléon pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois de mai, et +sur-tout en août suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle +reste sans réponse satisfaisante, il déclare que les grands mouvemens +militaires qui environnent, qui traversent, ou épuisent la Prusse, lui +font craindre qu'on ne médite son entière destruction; «il arme donc, +puisque les circonstances en imposent impérieusement la nécessité, et +que mieux vaut mourir l'épée à la main que de succomber avec opprobre.»</p> + +<p>On a dit qu'en même temps Frédéric offrit secrètement à Alexandre +Graudentz, ses magasins, et lui-même à la tête de tous ses sujets +insurgés, si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. S'il faut en +croire les mêmes rapports, cette proposition plut à Alexandre. Il +envoie aussitôt à Bagration et à Witgenstein des ordres de marche +cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à l'a réception d'une +nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'écrivit pas; il +changea de résolution, soit qu'il n'osât pas commencer le premier une si +grande guerre, ou qu'il voulût mettre la justice du ciel et l'opinion +des hommes de son côté, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutôt +que Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, se fût décidé à +suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre +exprima dans sa réponse à ce prince aient été ses seuls motifs: on +assure qu'il lui écrivit «que, dans une guerre qui pouvait commencer par +des revers, et où il faudrait de la persévérance, il ne se sentait assez +de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un allié ébranlerait +peut-être sa résolution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse à sa +mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel +qu'eût été le parti que la nécessité l'aurait forcé de prendre.»</p> + +<p>Un témoin, subalterne à la vérité, mais enfin un témoin, affirme ces +détails. Au reste, qu'un tel conseil ait été donné par la générosité ou +par la politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule déterminé +Frédéric, ce qui est certain, c'est qu'il était temps pour lui qu'il se +décidât: car, en février 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils +existèrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France, +l'ayant fait hésiter à répondre aux propositions définitives de +Napoléon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement +Dantzick, et poussa Davoust en Poméranie; ses ordres, pour cet +envahissement d'une province suédoise, furent répétés, pressans, et +motivés, d'abord, sur le commerce illicite de la Poméranie avec les +Anglais, et ensuite sur la nécessité de forcer la cour de Berlin à +accéder à ses propositions. Le prince d'Eckmühl reçut même l'ordre de +se tenir prêt à s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi, +si ce monarque, huit jours après la réception de cette instruction, +n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait; +mais, tandis que le maréchal traçait le peu de marches nécessaires pour +cette opération, il apprit que le traité du 24 février 1812 était +ratifié.</p> + +<p>Cette soumission n'a point encore rassuré Napoléon. À sa force il ajoute +la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse à Frédéric, sa +défiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque +n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il +veut qu'il souffre la présence de plusieurs officiers français dans les +autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses +ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. «Spandau, dit-il dans ses lettres +au maréchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle +de Kœnigsberg;» et déjà des troupes françaises ont l'ordre de se tenir +prêtes à s'y introduire au premier signal: il en indique même la +manière. À Potsdam, que le roi s'est réservé, et qui est interdit à nos +troupes, il veut que les officiers français se montrent souvent pour +observer, et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recommande les +plus grands égards pour Frédéric et ses sujets; mais il exige en même +temps qu'on leur enlève tout ce qui pourrait leur servir dans une +révolte. Il désigne tout, jusqu'à la moindre arme; et, prévoyant la +perte d'une bataille et des vêpres prussiennes, il ordonne que ses +troupes soient, ou casernées, ou campées, et mille autres précautions +d'un détail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre +l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent +occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assuré d'un +secours de dix mille Danois.</p> + +<p>Au milieu de toutes ces précautions, sa défiance subsiste encore: quand +le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq +millions pour les frais de la guerre qui se prépare, il a répondu à Daru +«qu'il se garderait bien de donner à un ennemi des armes contre +lui-même.» C'est ainsi que Frédéric, enlacé dans un réseau de fer, qui +l'environne et le saisit de toutes parts, s'est résigné à mettre vingt à +trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins +à la disposition de Napoléon.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ces</span> deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour +pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer +de la Suède et de la Turquie.</p> + +<p>Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il +ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la +configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le +cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se +disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous +les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'œil universel; ce +n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que +leur politique devait tracer ses plans guerriers.</p> + +<p>Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont +appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que +difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque +imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son +climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de +la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours +qu'il fallait la surprendre, attaquer au cœur cet empire dans sa +moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande +armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une +partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre, +et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée.</p> + +<p>Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la +marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en +Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de +Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle +manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur +de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe +à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était +assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de +rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait +remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et +traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à +la postérité la plus reculée.</p> + +<p>Tant de gloire ne nous était pas réservée.</p> + +<p>Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement, +au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des +Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se +tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et +sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes +effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous +éprouvons le besoin d'en connaître les causes.</p> + +<p>Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la +Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé +contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien +entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient +rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie +entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits. +Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon +l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline +européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani +décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais +accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de +Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim.</p> + +<div class="blockquot"><p>Osterode, le 3 avril 1807.</p> + +<p>«Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des +Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne +descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques +officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas +demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq +cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils +soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des +dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au +commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les +munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à +Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de +Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je +mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une +manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur +l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi +des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi +commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai +pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de +prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie, +et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon +armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je +sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais +offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte +d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes +besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès, +tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser. +Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que +je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de +choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe, +et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une +indépendance absolue fût assurée <i>à la Porte, et que tous les +traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait +fussent révoqués</i>.»</p></div> + +<p>Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances +verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le +fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même +autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui +renfermaient ces promesses.</p> + +<p>Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles +s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée +de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à +l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet; +mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de +neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de +ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc +est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il +accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui +sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui +d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des +Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à +Varsovie, où la même considération l'environne.</p> + +<p>Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland; +mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé: +car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de +précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui +l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût +s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours +de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il +veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui +abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire +d'Occident.</p> + +<p>C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il +en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son +développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il +forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les +Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe. +Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume +n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un +accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue +de Tilsitt.</p> + +<p>Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui +offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait +dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il +appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les +accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et +reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son +appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable, +l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède +venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa +médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile; +que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France, +pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié +fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les +dispositions, l'avait remplacé.»</p> + +<p>L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et +l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être +appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne +à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni +même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette +cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux +dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas +être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre +Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient +rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte +médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.</p> + +<p>Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on +assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On +proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la +Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie +et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province, +l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique: +Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.</p> + +<p>On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition +sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est +sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se +trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui +avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle +et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans +ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors: +«qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par +l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces +conquêtes sur des religions et des mœurs étrangères et ennemies, que de +plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si +voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se +froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»</p> + +<p>De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection +espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec +toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand +Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir +encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce +raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait +contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces +contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait +sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une +telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues +marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait +annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une +ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs, +elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux +marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper +l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec +l'Italie et la France.»</p> + +<p>Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout, +qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager +l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à +Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Kœnigsgratz, et l'Elbe jusqu'à +la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur +du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette +hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la +Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces +mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce. +D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à +la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et +votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce +qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France. +Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir +l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au +Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»</p> + +<p>Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être +celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française, +imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse. +La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y +devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet +instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu +s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance +offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre. +C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.</p> + +<p>Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se +ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha, +renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé +son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager +Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la +barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne +répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas +le reconnaître.</p> + +<p>Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup, +le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il +demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette +communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue; +enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit +rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet +effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette +circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une +prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans +plus tôt.</p> + +<p>On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal +calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était, +ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une +proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est +qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce +que le grand-seigneur commandât en personne son armée.</p> + +<p>Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au +divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts. +Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des +intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les +Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop +ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles +circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares +comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui +avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il +aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une +puissance militaire capable de résister à la Russie.</p> + +<p>Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût +servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il +répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs +bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur +l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se +peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs +étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées +pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit +toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations, +et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux +Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur +qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier +moment.</p> + +<p>Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient +le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne +devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes +chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence, +les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des +Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui +qu'ils devaient le plus redouter.»</p> + +<p>À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi. +Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la +Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de +l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs +sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières +ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit +maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du +grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne +voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent +débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec +les Russes le traité honteux de Bucharest.</p> + +<p>Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que +les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le +sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les +despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais +ensuite il leur fit trancher la tête.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous +restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée, +c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première +occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne +pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore +moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels +intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et +peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la +fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus +aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est +point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur +amour-propre.</p> + +<p>Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie, +celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés. +Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours +anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès +dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner, +au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire. +Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans, +s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son +ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du +premier czar ambitieux de régner sur la Baltique.</p> + +<p>D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et +l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne +pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et +entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide, +qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les +intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès +qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans +leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les +jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en +détacher.</p> + +<p>Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits +montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à +l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la +Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande +partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au +prix d'une perfidie.</p> + +<p>Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il +devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire, +envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une, +ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux, +soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils +s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez +Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les +ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé +résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république, +et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir, +fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses +révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur. +Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son +frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il +le laissa sortir.</p> + +<p>Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil +des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y +convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil +s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y +décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil +des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des +cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci, +tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce +projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une +menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au +conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.</p> + +<p>Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission: +mais Napoléon garda dans son cœur le souvenir de sa résistance. Il +suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une +conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une +proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres +causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois +Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.</p> + +<p>Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la +république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à +retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût +éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y +contraindre.</p> + +<p>Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne +fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte +son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son +ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la +victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote, +et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à +un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui +avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les +avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces +griefs étaient fondés.</p> + +<p>De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de +l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son +ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait +placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le +rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi +devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les +journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et +sourde opposition de ce général contre son empereur était sans +importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur +mésintelligence.</p> + +<p>À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la +Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de +Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait +s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier +l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré +dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France +victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la +France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et +des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son +obstination.</p> + +<p>Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait +été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur +faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa +descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le +prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La +guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le +résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince +héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.</p> + +<p>L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait +rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son +accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et +devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à +contre-cœur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés; +d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si +conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un +appui.</p> + +<p>Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était +emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de +sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards +généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait +eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui. +Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef: +ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se +donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un +puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur +un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.</p> + +<p>Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte +à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter +d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la +diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans +cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans +ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le +seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à +Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a +demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui +a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un +prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne +le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à +la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc +d'Augustenbourg<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, son plus dangereux rival; à l'audacieuse +reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir +de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois; +il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du +ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite +par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission +autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur +des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur +le trône de Suède.</p> + +<p>Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a +fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la +naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses +agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves +quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état; +enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois +naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut +sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même +est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué +l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas +sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il +redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse +russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés +de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider, +Bernadotte avait été élu prince de Suède.</p> + +<p>Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille +franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je +vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais +enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est +pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa +politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au +lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par +ces marques de déférence, il pénètre dans le cœur de Napoléon. Il va +partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône +de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne +généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille +du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver +comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.</p> + +<p>Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient +accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de +Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses +premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et +pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en +discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.</p> + +<p>De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système +continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux +vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne +reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne. +Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des +secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses +ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la +guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède +choisit ce dernier parti.</p> + +<p>Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et +se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs +équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi +d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés +pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des +autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en +Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même +qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent +soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.</p> + +<p>Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague +et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de +celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même +effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui +offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans +ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se +trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son +attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui +répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut +s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte. +Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour +qu'elles méritassent une réponse.</p> + +<p>On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles +s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut +rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte +contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni +refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par +ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie +suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au +système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des +milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement +demandés comme auxiliaires.</p> + +<p>Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse +au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans +l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à +sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une +guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il +armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui +promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une +valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord +livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais +Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant. +Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les +nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité, +conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur: +secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la +Finlande, et d'un subside.</p> + +<p>À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi +d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection +préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite +d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la +table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des +conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! Un +homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»</p> + +<p>Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces +paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses +intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté +la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le +désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans +l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son +envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française +à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses +intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en +chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat +tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si +la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante, +c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à +Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et +de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et +son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle +patrie.»</p> + +<p>En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à +Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la +Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et +conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves +circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa +fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante; +peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce +Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend +enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses +instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en +adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.</p> + +<p>On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de +l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté +de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck +était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France +lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale. +Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une +perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»</p> + +<p>Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la +Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent, +l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait +de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant +par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en +s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que +j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le +forcer de suivre mon impulsion souveraine!»</p> + +<p>Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait +sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles +à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer +et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce +fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des +princes de Suède.</p> + +<p>Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui +parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes +anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et +sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte. +Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils +lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui +refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie. +Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur +d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des +secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg +lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance +aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la +grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude +de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son +lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général. +Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de +l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi +l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour +jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte +signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud, +fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux +ailes.</p> + +<p>Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille +hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de +tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés +diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de +l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer +dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces +satellites.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_SECOND" id="LIVRE_SECOND"></a>LIVRE SECOND.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span> Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés +du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils +ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au vœu +général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité +de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en +parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de +nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès: +c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas +être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des +conversations de toute l'Europe.</p> + +<p>Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin +d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de +réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la +conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer, +mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, <i>crée +ou tue les souverains</i>. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il +aime à persuader.</p> + +<p>Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui +l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre +évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques +paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative; +l'empereur prévint les autres.</p> + +<p>On<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il +fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une +pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait +à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle, +grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement +divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais, +avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager +ce qui était autour de lui?»</p> + +<p>À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en +1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait +dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt +et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un +mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union +précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une +princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre +l'empereur russe.»</p> + +<p>«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les +laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce +qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour +accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas +le temps de les attendre.»</p> + +<p>«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été +fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez +dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à +la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et +même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu +aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.</p> + +<p>«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec +Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard, +trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par +l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et +avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce +français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des +Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à +leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous +les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au +lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille +hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé +gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de +reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait +l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une +déclaration de guerre.»</p> + +<p>À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que +la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie +avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en +expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.</p> + +<p>Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les +autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme +et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers +mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans +pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée, +un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette +lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une +égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant +chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne +pouvait plus guère que décroître.</p> + +<p>À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de +l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt +encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces +sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de +flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau +débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières +suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait +donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la +richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la +rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord, +et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.</p> + +<p>Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat, +de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et +cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même +nationale. L'Europe y marchait à contre-cœur, parce que le but de cette +expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La +France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de +Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion +de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à +venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.</p> + +<p>Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il +fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a +des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs +sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses +ministres lui dirent, l'un<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, «que ses finances avaient besoin de +repos;» mais il répondit:</p> + +<p>«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre +ajouta<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus +satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il +était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de +prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec +l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la +guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table +mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de +l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir +ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le +succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se +mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à +recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des +mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une +guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi +l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers +l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et +qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait +nous consumer nous-mêmes.»</p> + +<p>Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant, +accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir +persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas +bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à +comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul +mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son +ministre étonné.</p> + +<p>Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son +entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être +servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et +dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.</p> + +<p>Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un +imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il +l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et +il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et +plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut +relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et +que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à +Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de +banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.</p> + +<p>Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit +qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire +usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand +nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent +intacts, et furent brûlés, par ses ordres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span> Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un +trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui +en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie +était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais +elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu +praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des +habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit; +il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.</p> + +<p>Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible +répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à +son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger; +ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le +terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une +guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître; +la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de +Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur +celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature +que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de +s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui +peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie +importait à l'existence à venir du grand empire français.</p> + +<p>Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, +dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise: +tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à +différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader +l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux +sur-tout<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une +discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.</p> + +<p>Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible +franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et +peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne +fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant +du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne +pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les +armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur +armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition +d'Alexandre.</p> + +<p>Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie +une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un +Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et +obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.</p> + +<p>Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à +tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances +dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque +ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il +tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce +qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, +en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger +pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre +malheureuse.</p> + +<p>Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à +craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois +inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre +lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire +naître?»</p> + +<p>Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis +1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus +discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui +l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée, +par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies +qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre +entre la France et lui!</p> + +<p>Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous +dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va +donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers +une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre +des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire +l'éruption<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>!</p> + +<p>Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de +substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les +généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de +leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant +de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage, +chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis, +et remettant en question ce qui était résolu.</p> + +<p>Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que +ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent +recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre +eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre +dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des +deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient +dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs +armes.</p> + +<p>Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui +déplaisait que le pays où l'on allait la porter<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Les Lithuaniens +nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au +milieu de quelles mœurs? On les connaissait trop par la campagne de +1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées +de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?</p> + +<p>Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le +premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle +compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de +boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils +ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que +l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de +la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester +européenne.</p> + +<p>Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par +quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes, +la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics, +jusqu'aux vœux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant +d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que +l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.</p> + +<p>Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient +déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne +limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des mœurs, des +figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces +grands-officiers<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans +s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand +la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un +tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans +armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? <i>Ma +renommée</i>! s'écria l'empereur: <i>J'y laisse mon nom et la crainte +qu'inspire une nation armée!</i>»</p> + +<p>Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il +allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et +laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa +couronne et de sa gloire.</p> + +<p>Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par +l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une +défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord +et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et +militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau, +Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers +clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la +loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.</p> + +<p>Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la +France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et +d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur +nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du +parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer +qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais +que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie +naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre +laquelle lui seul pouvait les défendre.»</p> + +<p>«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et +qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans +toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second +Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie +devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant, +comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un +demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute +l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant +l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que +se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner +à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»</p> + +<p>Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi +menacer mon absence des différens partis encore existans dans +l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre +moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse, +vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la +désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort +comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de +moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et +de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait +tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus +opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques +nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à +moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que +feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses! +Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre +la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les +deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je +besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans +l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce +point assez?»</p> + +<p>Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait, +disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la +guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats +français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la +guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant +ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop +d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion +feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait +donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait +moins l'effet au dehors qu'au dedans.»</p> + +<p>Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi +qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se +trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh +bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi, +c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me +sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint, +dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre; +mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi. +Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue, +une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un +boulet: les jours sont écrits!»</p> + +<p>Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les +conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent +sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que +d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les +affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante +responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots, +<i>Dieu le veut</i>, répondaient à toutes les objections d'une politique +pacifique et prudente.</p> + +<p>Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec +celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions +entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de +la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres +apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du +siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans +désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la +superstition.</p> + +<p>Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité, +ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement +d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de +portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que +l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop +hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à +eux à en décider.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIb" id="CHAPITRE_IIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span> Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et +manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait +séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il +était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et +comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut +s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie +ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre +comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses +facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent, +et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui +plaisent.</p> + +<p>Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils +entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître +de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que +celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si +terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance; +d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique, +céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du +plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si +caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans +toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le +sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel +amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en +était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus +persuasive, que lui-même semblait persuadé.</p> + +<p>Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive +et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et +entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le +caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui +l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant +envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui +plaire.</p> + +<p>Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre +paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.</p> + +<p>Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui +doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que +la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui +est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de +maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.</p> + +<p>Il répond au ministre<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait +tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre +toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en +Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est +le cinquième acte, le dénouement.»</p> + +<p>Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des +événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes +superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni +s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement: +«Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et +les conséquens!»</p> + +<p>Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps; +il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne +voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône; +que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut +qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme +moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il +est perdu s'il reste stationnaire?»</p> + +<p>Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la +sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à +détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi +toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le +fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur +naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions +successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il +souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et +voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et +qu'enfin tout, datât de lui.</p> + +<p>Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives +peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus +aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce +Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait +souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son +génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que, +comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves. +Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille +inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa +légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation +comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait +donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»</p> + +<p>Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât +encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette +impératrice avait perdu cette influence que donne une présence +continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.</p> + +<p>Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de +la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un +prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait +les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la +chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion +précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier, +«qu'il le réduirait à obéir!—Eh! qui conteste votre puissance? répondit +le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute +votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté +sait que je ne crains pas le martyre.—Le martyre! répliqua Napoléon en +passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le +cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne +veux martyriser personne.»</p> + +<p>Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de +1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la +politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura +Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux +religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la +crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.</p> + +<p>Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main, +le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut +cette étoile?—Non, sire.—Regardez bien.—Sire, je ne la vois pas.—Eh +bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi +d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine +assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle +atteignait déjà les cieux.</p> + +<p>Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les +paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une +confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande +différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et +ceux de la politique du cardinal!</p> + +<p>Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte +d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme +et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes +destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de +cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces +s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand +trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.</p> + +<p>«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore +sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces +de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il +lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la +nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher +des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse, +l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles, +qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le +grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de +la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»</p> + +<p>Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles +renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant +à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé +par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang, +et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il, +on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.</p> + +<p>Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour +affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète +activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?</p> + +<p>Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une +douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui +faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises +douloureuses, on<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en +lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que +son père.»</p> + +<p>Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux +les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les +longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les +combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart +le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par +l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et +presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la +nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.</p> + +<p>Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute +l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une +preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que +viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et +pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.</p> + +<p>C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de +protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt: +«Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées +russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne +tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement +la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes +devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc +répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.» +Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce +grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya, +par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le +faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours +inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVb" id="CHAPITRE_IVb"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Pendant</span> que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par +les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des +combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait +en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de +commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne +avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19 +janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient; +Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la +France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait +détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la +France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait +dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle.</p> + +<p>Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste +long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa +plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de +peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure; +les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même +chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population +de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par +leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou +par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où +étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient +assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait +inculte, elles maudissent la guerre en lui!</p> + +<p>Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne; +oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et +l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais +sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une +situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une +position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout +revers serait décisif?</p> + +<p>En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment +d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres +raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il +soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de +chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et +complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour +lui sur-tout l'irrésolution est un supplice.</p> + +<p>Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs +heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort +tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations; +il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se +levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin +écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une +guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt +il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle +l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la +Russie, l'Angleterre et la France.</p> + +<p>Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas; +on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait +souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la +nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et +qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les +dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve +et répète ses premières conclusions.</p> + +<p>Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui +est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff +porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de +déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au +rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres +griefs.</p> + +<p>Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un +arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et +pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux +puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la +guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne +permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement +reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.</p> + +<p>Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette +communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la +Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui +prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises, +et détruisait le système continental; secondement, la protestation +d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les +armements de la Russie.</p> + +<p>Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité +au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir +au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à +Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour +qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que +l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer +Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.</p> + +<p>L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum +d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la +Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste +il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se +prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de +vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810.</p> + +<p>Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet +ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même +et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder +devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter +dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la +Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour +trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait +tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vb" id="CHAPITRE_Vb"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ses</span> vœux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses +forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il +accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival. +Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si +menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la +laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir +l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou. +Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle +des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un +Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a +répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois, +nourrir son armée: il l'attache à sa personne.</p> + +<p>Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de +tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à +Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent +dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue, +crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible. +Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à +l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à +l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la +Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour +ces deux négociations.</p> + +<p>Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme +se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son +secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui +redoutait le plus le crédit de Talleyrand.</p> + +<p>Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette +guerre d'un œil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme +au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de +leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la +Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position, +depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé +prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition, +conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout +leur parût possible.</p> + +<p>Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus +grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans +fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était +pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir +s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans +veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et +dans l'étoile de son souverain.</p> + +<p>Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de +nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était +marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de +contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui +flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une +apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de +se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant +sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y +vit plus que de l'aveuglement.</p> + +<p>Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui +faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois +obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les +espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et +pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux +présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour +éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était +accueilli.</p> + +<p>Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres, +n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et +parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce +qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il +arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait +d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se +retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant, +l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de +l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second +avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces +altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux +avec violence.</p> + +<p>On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais +de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y +parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la +noble franchise qu'on venait de lui montrer.</p> + +<p>J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal +connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à +l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète. +Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était +classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce +qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en +connaissant bien le caractère et les mœurs de ses principaux +personnages.</p> + +<p>Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte +universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra. +L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara +des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui +redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon +fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil; +mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et +cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de +deux mois.</p> + +<p>L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard +donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles +nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa +suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra +donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera +terminée par une bataille.</p> + +<p>Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait +la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses +forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait, +l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de +l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y +croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette +expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et +qu'Alexandre sut y échapper.</p> + +<p>Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre +grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car +ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et +cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les +fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils +semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni +tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans +daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_TROISIEME" id="LIVRE_TROISIEME"></a>LIVRE TROISIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ic" id="CHAPITRE_Ic"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai +1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne +devait plus rentrer que vaincu.</p> + +<p>De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord +la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire +lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le +connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et +brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient +marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces +contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La +guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice.</p> + +<p>Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination, +étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme +saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait +des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse, +et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive +l'empereur! Vive notre brave armée!»</p> + +<p>On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut +belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et +les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les +armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir +la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on +menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que +Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne +seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient? +Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait +passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En +effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne +s'alimentait que par ses provinces de l'est.</p> + +<p>Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les +rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour +embellie, les chefs d'œuvre de tous les arts et de tous les siècles, +que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme +extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes +gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur +amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la +victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils +l'empereur de tous leurs vœux: ce fut par-tout des acclamations et des +arcs de triomphe, par tout un même empressement.</p> + +<p>En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages +peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit +penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un +être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le +mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi +ce qu'il fallait paraître.</p> + +<p>Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes +quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter +quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une +cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances +d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et +triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se +présenter au combat.</p> + +<p>Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une +foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut +satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres +poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son +pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.</p> + +<p>Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se +plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette +assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du +prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général. +Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la +guerre de Russie était européenne.</p> + +<p>Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille +des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés +pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme +plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule +curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les +places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux +fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa +couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent +contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à +recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs +descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon.</p> + +<p>Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi +des peuples entiers étaient ses flatteurs.</p> + +<p>Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les +rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un +accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les +mêmes.</p> + +<p>Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que +ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté. +Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il +dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait +parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître +de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux? +Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut +avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez +ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu.</p> + +<p>De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus +le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne +s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément +son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude, +leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur +eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours +prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop +bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux.</p> + +<p>Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes +souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils +étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci +s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser +involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la +présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était +autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout +niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu, +de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé +jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du +vaincu, le vainqueur est son égal.</p> + +<p>Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais +sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et +déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce +bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais +de Napoléon, l'œil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils +croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant +sortir de leurs cœurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient +dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette +foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur +superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout, +même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne +voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à +Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux +qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri +de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses +victoires, leurs défaites.</p> + +<p>Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine +se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord +un prince se soustraire à cette pénible position par un départ +précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait +dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle +déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que +saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait +son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les cœurs pour y semer +sa haine.</p> + +<p>L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste +disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure: +si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et +l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On +assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de +mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées, +entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais +doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait +réparer ces imprudences par des présens.</p> + +<p>Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs +amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé +de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat +des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient +encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.</p> + +<p>Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre +de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer +à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp +de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin +d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour +l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour +diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à +perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus +solide.</p> + +<p>Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu +le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit +qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus +qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois, +encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à +l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui +veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et +de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter +de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il +rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les +portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais +avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les +nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves +multipliées.</p> + +<p>On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces +russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On +assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à +Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince +royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là +le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle +guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié +de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves +manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme +l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne.</p> + +<p>Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de +Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et +montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les +particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre.</p> + +<p>Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de +Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le +seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son +séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint, +quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant +pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la +guerre.»</p> + +<p>Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que, +doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin +de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril. +En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion +sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches +d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car +il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance +guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment +du succès qui l'assure.</p> + +<p>Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix, +mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, +ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez +présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou +l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou +par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il +revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans +jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait +qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien +de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable; +qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la +guerre en longueur et rebuter Napoléon.»</p> + +<p>Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat +de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un +grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte, +ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait +devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les +revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à +Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse +opinion.</p> + +<p>Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait +apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus +antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince +né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces +grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel, +celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les +autres et lui-même.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIc" id="CHAPITRE_IIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Enfin</span>, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des +Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps +nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre +ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la +politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses +magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent +impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon +adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on +sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un +mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, +ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin, +lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui +l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les +vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs +manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, +et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir +leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais +quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?</p> + +<p>Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une +multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à +porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des +chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces +transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque +bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents +chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon +de voitures lourdes, traînées par des bœufs, portait quatre mille huit +cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures +chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de +toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et +d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.</p> + +<p>Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins +établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut +l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, +mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces +moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, +conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition +n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent +trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les +privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à +peine la Vistule.</p> + +<p>On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, +chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna +tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois. +Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité +des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce +pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en +saisir.</p> + +<p>Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance +du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe, +ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille +hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte. +Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était +plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais +on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le +mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de +soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui +porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait +le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre +l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient +élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.</p> + +<p>D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans +le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français. +Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils +outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.</p> + +<p>Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des +cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques +noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux—— +et——. J'ai supprimé la brigade——; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée, +c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au——qu'il courait risque +des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours +après il rencontra ce—— à la tête de ses troupes, et encore tout +irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du +pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin +de vous.»</p> + +<p>De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il +évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un +officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif +apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car +la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et +l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.</p> + +<p>Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.</p> + +<p>Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître +pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est +absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les +circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef +pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée +en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle +s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre: +Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les +remit en présence.</p> + +<p>Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. +Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il +savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la +nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette +occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent +à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut +lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.</p> + +<p>Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier +d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier +fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux +du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité +de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de +chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»</p> + +<p>Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir +humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein +de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses +soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir +commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on +allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et +qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui +répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille +hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq +jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des +boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des +ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est +comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les +besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»</p> + +<p>Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal +interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur. +«Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout +exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la +gloire en doit-elle être à Davoust?—En effet, s'écria l'empereur, il +semble que ce soit lui qui commande l'armée.»</p> + +<p>On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas +Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en +Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de +Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont +l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse +d'espérer leur trône.»</p> + +<p>On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses +lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre +si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie +méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit; +elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier +hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la +témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion +entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur +accord l'eût inquiété.</p> + +<p>De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Kœnigsberg. Là, se +termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos +et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres, +immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait +été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé +tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son +expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, +d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter +des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter +encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de +lui, toutes remplies de cette sollicitude.</p> + +<p>Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si +les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne +pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les +caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes +et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le +résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un +seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout +avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal +calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en +mouvement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIc" id="CHAPITRE_IIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">De</span> Kœnigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses +armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque: +sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est +franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les +délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont +à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une +langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe +en ridicule.</p> + +<p>Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont +les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus +vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle +de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un +mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit +reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses +compagnons moins anciens, qui l'envient.</p> + +<p>Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour +eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les +interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle +payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.</p> + +<p>Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places +vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il +appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de +service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat? +puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa +présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat! +ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse, +s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa +véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et +lui.</p> + +<p>Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve, +depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La +rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres. +Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens. +Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens +remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.</p> + +<p>Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de +vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et +arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans, +sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick, +par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.</p> + +<p>Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du +midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à +l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince +Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant +de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie, +à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et +Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers +Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois, +Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes, +commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de +Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de +Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule +masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant +Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois +et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée.</p> + +<p>Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres +jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre +cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de +siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables +troupeaux de bœufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des +milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés, +réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande +partie des voitures de vivres étaient seules en retard.</p> + +<p>Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur +sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent +fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon +lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou +de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait +servir ses conquêtes à conquérir.</p> + +<p>Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les +soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres +dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient +besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce +charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs +hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désœuvrement, dès +qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir +du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté +ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il +fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux +souffrirent son ambition; lui, leur pillage.</p> + +<p>Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que +sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant, +mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables, +c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent +forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent +jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et +des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces +traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par +leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons +d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.</p> + +<p>Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai: +mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout +d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien +n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à +leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre; +ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le +devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils +hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se +citer soi même.</p> + +<p>Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la +parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était +sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu +paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus +qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une +nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite +mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni +même vraisemblable.</p> + +<p>Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et +simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge, +et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au +luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen +d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce +qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il +était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener +toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il +était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à +la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait +satisfaire.</p> + +<p>Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance +dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était +sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre +pouvait seule conserver.</p> + +<p>Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les +uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon, +maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le +dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on +n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse +devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas +encore, quoique si haut parvenu.</p> + +<p>D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès +paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg +et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était +une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on +serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La +victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas +vieillir avec elle!</p> + +<p>Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs +de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en +personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait, +mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec +lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire +et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en +dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa +gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui +n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il +commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou +vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait +pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier.</p> + +<p>Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous +avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il +inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun +avec lui.</p> + +<p>Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire, +remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous, +dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces +hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors +n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions +l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup +ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de +lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à +notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces +paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse +et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas +élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux +repos!</p> + +<p>Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être +ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français, +maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou +même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les +rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de +ses armes.</p> + +<p>Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les +autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire, +tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et +l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la +guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de +Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une +guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court +voyage.</p> + +<p>Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée +européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la +grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait, +l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de +quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons +belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient +échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.</p> + +<p>Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et +toute bonne armée veut la guerre.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_QUATRIEME" id="LIVRE_QUATRIEME"></a>LIVRE QUATRIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Id" id="CHAPITRE_Id"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Napoléon</span> satisfait se déclare. «Soldats, dit-il, la seconde guerre de +Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à +Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et +guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut +donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles +françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa +discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent +s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus +les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la +guerre; le choix ne saurait être douteux! Marchons donc en avant, +passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde +guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première: +mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle +mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis +cinquante ans sur les affaires de l'Europe.»</p> + +<p>Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, convenaient à une +expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et +croire à son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de +gloire.</p> + +<p>L'empereur Alexandre harangua aussi son armée, mais tout autrement. +Quelques-uns virent dans ses proclamations la différence des deux +peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En +effet, l'une, défensive, fut simple et modérée; l'autre, offensive, +pleine d'audace et respirant la victoire: la première s'appuya de la +religion, l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de la patrie, +celle-là de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de +l'affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de cette +guerre.</p> + +<p>Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au +midi. À notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses vœux; au +centre, c'était Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant +notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en +silence.</p> + +<p>L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces +peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris même, Napoléon +l'avait jugée. Il avait vu que son centre, commandé par Barclay, +s'étendait de Wilna et Kowno jusqu'à Lida et Grodno, s'appuyant à droite +à la Vilia, et à gauche au Niémen.</p> + +<p>Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le détour qu'il fait de +Grodno à Kowno; car c'est de l'une à l'autre de ces deux villes +seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en +travers de notre attaque; et servait de frontière à la Lithuanie. Avant +Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.</p> + +<p>Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers +Wolkowisk; au nord de Kowno; à Rossiana et Keydani, Witgenstein avec +vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs +baïonnettes.</p> + +<p>En même temps, une autre armée, forte de cinquante mille hommes, et dite +de réserve, se rassemblait à Lutsk en Volhinie, pour contenir cette +province et observer Schwartzenberg: elle était confiée à Tormasof, +jusqu'à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest, eût permis à +Tchitchakof et à la meilleure partie de l'armée de Moldavie, de le +joindre.</p> + +<p>Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre, +dirigeaient toutes ces forces. Elles étaient partagées en trois armées, +dites première d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous +Bagration, et armée de réserve sous Tormasof. Deux autres corps se +formaient, l'un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et +à Dünabourg. Les réserves étaient à Wilna et Swentziany. Enfin un vaste +camp retranché s'élevait devant Drissa, dans un repli de la Düna.</p> + +<p>L'empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n'était +ni offensive ni défensive, et que l'armée russe n'était guère mieux +placée, pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur +une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée, ce qui +lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagration +tout entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant des marais de +la Bérézina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y +être refoulées et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe +sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'opération, +qu'indiquait Swentziany et le camp retranché de Drissa.</p> + +<p>En effet, Doctorof et Bagration étaient déjà séparés de cette ligne, et +au lieu d'être restés en masse avec Alexandre, devant les routes qui +conduisent à la Düna, pour les défendre ou pour s'en servir, ils se +trouvaient placés à quarante lieues à leur droite.</p> + +<p>C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forces en cinq armées. Pendant que +Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille +Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra +Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que +le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en +face ce général vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et +que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra prêt à s'interposer, +entre ce même Bagration et Barday; enfin, pendant qu'à l'extrême gauche, +Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et +débordera la droite de Witgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille +hommes, se précipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le +détruira du premier choc.</p> + +<p>Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur +Drissa et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération; puis, tout à la +fois, lançant des détachements à droite, il enveloppera Bagration et +tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption +il aura séparés de leur droite.</p> + +<p>Je vais me hâter de tracer un court précis de l'histoire de nos deux +ailes, pressé de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans +distraction à reproduire les grandes scènes qui s'y sont passées. +Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait à la +Baltique, débordait l'aile droite russe; elle menaçait Revel, puis Riga, +et jusqu'à Pétersbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses +murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec +sagesse,» science et gloire, même dans sa retraite, qui ne lui fut +commandé ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napoléon.</p> + +<p>Quant à son aile droite, l'empereur avait compté sur l'appui de la +Turquie; il lui manqua. Il avait pensé que l'armée russe de Volhinie +suivrait le mouvement général de retraite d'Alexandre, et Tormasof au +contraire s'avança sur nos derrières. L'armée française se trouva donc +découverte, et menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. La nature +n'y offrant point de garantie comme à l'aile gauche, il fallut s'y +suffire et s'appuyer sur soi-même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et +Polonais y restèrent en observation.</p> + +<p>Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharest +rendit disponible, vint se joindre aux restes de la première. Dès lors, +la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on +devait s'y attendre, et quoique, avec cette armée d'Autrichiens, on eût +laissé des Polonais et un général français. La renommée vantait celui-ci +depuis long-temps, avec obstination, malgré des revers, et ce n'était +point un caprice.</p> + +<p>Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps, +presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la +grande-armée se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa +confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Bérézina, et s'il est vrai +qu'il parut alors ne vouloir plus être qu'un témoin armé de ce grand +différend.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IId" id="CHAPITRE_IId"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Entre</span> ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses +séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se +dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille +hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur +Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, +avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le +voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les +collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le +franchir.</p> + +<p>Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à +deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser +comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour +franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à +la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive, +son cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix +s'écria: «Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!» On +ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots.</p> + +<p>Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois +ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il +se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt +dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans +un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le +repos.</p> + +<p>Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent +quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord. +Étonnés, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe. +Là, ils trouvent la paix; c'est de leur côté qu'est la guerre: tout est +calme sur cette terre étrangère, qu'on leur a dépeinte si menaçante. +Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se +présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix, +et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. Il demande à +ces étrangers qui ils sont.-«Français,» lui répondirent-ils.-«Que +voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un +sapeur lui répliqua brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Wilna! +délivrer la Pologne!» Et le Cosaque se retire; il disparaît dans les +bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, et pour +sonder la forêt, déchargent leurs armes.</p> + +<p>Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit +pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande +invasion était commencée.</p> + +<p>Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence +ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve, +pour protéger l'établissement des ponts.</p> + +<p>Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes +françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve à la +faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les +reconnaître. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles; on se reposa +les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et +mouillés d'une abondante rosée, servirent de lit aux hommes et de +nourriture aux chevaux.</p> + +<p>La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui +alonge les heures et augmente les besoins, qui ôte aux yeux leur +utilité, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour +se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers +du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une +grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue: +on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le +génie des conquêtes enflammait notre imagination.</p> + +<p>Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos +regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire. +Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche +de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains +suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils +s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés +d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour +allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions! +Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes +et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur +nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le +spectacle imposant de notre armée réunie.</p> + +<p>À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on +apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, +leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès +que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues +d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude +commença à s'écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les +voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du +Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se +rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils +allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes +débris.</p> + +<p>L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant +l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on +eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur +les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il +se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards. +Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que +lui, soit qu'il se sentît peser sur le cœur une si grande agression, +soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur +excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.</p> + +<p>L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s'enfonça-à travers le +pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la +vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût +tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette +direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien +revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde +vers Kowno.</p> + +<p>On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de +quel côté le combat s'engageait. Mais à l'exception de quelques troupes +de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre +ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un +bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent +s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel +menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même, +naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage. +Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et +s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.</p> + +<p>Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant +plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent +sur toute l'armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues +d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses +torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur +insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid +désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans +les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta +abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.</p> + +<p>Un couvent servit d'abri à l'empereur, contre la première fureur de cet +orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand +désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu; ces +bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient +oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner +quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un +scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les +autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné +l'ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner. +Ainsi dans ce grand désastre, l'armée ne vit qu'un accident naturel +arrivé mal à propos; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si +grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y +trouva qu'un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard +ou autrement, lui donnait un si terrible présage.</p> + +<p>Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre +général. Au-delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les +Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il +affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il +ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette +rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.</p> + +<p>D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils +redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu +des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors +leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et sont emportés par la +violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs +cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne; +enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur +patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont +dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils +tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive l'empereur! On en +remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau, +répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur +et d'admiration.</p> + +<p>Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il +fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit +habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions +du cœur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple, +et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevît de plus grands +malheurs, devant lesquels celui-là n'était rien.</p> + +<p>Un pont, jeté sur cette rivière, porta le maréchal Oudinot et le +deuxième corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'armée +passait encore le Niémen. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée +d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du roi de +Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.</p> + +<p>De Kowno, Napoléon se rendit en deux jours, jusques aux défilés qui +défendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des +nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait +cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait déjà son +espoir; quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il +s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde +d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus +actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer. +Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme +d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient +toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire.</p> + +<p>Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions, +pour entrer à Wilna. Il se fit précéder et suivre par des régimens +polonais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes que des cris +d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa +rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs +hussards du 8º, engagés sans être soutenus dans un bois, venaient d'y +périr sous les efforts de la garde russe: Ségur, qui les commandait, +après une défense désespérée, était tombé percé de coups.</p> + +<p>L'ennemi avait brûlé ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs +routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napoléon fit recueillir +ce que le feu avait épargné, et rétablir les communications. Il poussa +Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en même temps, il jeta +Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-là même, culbutait +Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'à Wilkomir; puis il revint occuper +dans Wilna la place d'Alexandre.</p> + +<p>Là, ses cartes déployées, les rapports militaires, et une foule +d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il était sur le théâtre +de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de +promptes et imminentes décisions à prendre, des ordres de mouvement à +donner, des hôpitaux, des magasins, des lignes d'opération à établir.</p> + +<p>Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir +la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille +réponses et rapports contradictoires.</p> + +<p>Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à +organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le +gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique, +militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis +plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage, +dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses +réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il +se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et +bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres +qu'il venait de concevoir.</p> + +<p>Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le +discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il +s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant +aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il +ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut +suffisante.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIId" id="CHAPITRE_IIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span> tout remuait au fond des cœurs lithuaniens, un patriotisme +vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée +des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance +qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui +rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec +elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le +bonheur parut général, l'épânchement universel.</p> + +<p>On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons, +comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on +s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur +ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils +pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin +de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air +d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée +chez les autres, dura peu.</p> + +<p>De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus +noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les +biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion, +ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en +confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua +les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les +Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par +un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya +une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.</p> + +<p>Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais +n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la +trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant +les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un +devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les +Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion +à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au +siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à +appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient +demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le +royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se +dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française, +devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»</p> + +<p>Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de +Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. +Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous +dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir +de l'homme civilisé.</p> + +<p>Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de +devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le +troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la +défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos +anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces, +je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à +répandre le sang de mes sujets.</p> + +<p>J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, +dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce +que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je +ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos +efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos +ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et +si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la +population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»</p> + +<p>Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je +dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de +ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manœuvre, ou aucun +mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui +reste des provinces de la Pologne.»</p> + +<p>«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la +Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai +vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause +par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous +rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à +ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les +circonstances.»</p> + +<p>Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à +celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement +politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la +circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de +Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée: +tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette +prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas +accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il +l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il +de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des +engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?</p> + +<p>Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se +défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu +maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui +réservait?»</p> + +<p>Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent +s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un +gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela +le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes, +contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement; +une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les +Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs. +Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la +crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la +confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en +eux-mêmes.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau +gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la +fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.</p> + +<p>Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et +Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des +sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais +la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par +quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.</p> + +<p>Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres +d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir +de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put +douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques +milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, qu'il avait +estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde +d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie +resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux, +cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit +pas, soit fierté, soit justice.</p> + +<p>Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les +dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces +diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention +s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs +noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux +français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes. +L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La +vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il +faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et +comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les +allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les +premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y +trouvent développées, il est impossible de les omettre.</p> + +<p>Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la +liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec +son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais, +et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens +pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.</p> + +<p>Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806, +c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient +délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la +Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie. +Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté +victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté +incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air +qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on +n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna, +où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait +leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès +combats qu'on avait à se préparer.</p> + +<p>Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été +apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le +système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché, +l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée +de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de +chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»</p> + +<p>À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du +ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces +contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces +du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce. +Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg +peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs +inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la +Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que +n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait +s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps +d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se +trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour +l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une +victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»</p> + +<p>Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des +excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de +l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement +intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait +leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur +des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans +doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»</p> + +<p>Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les +généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez +de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse, +puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de +vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni +par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout +neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos +provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui +nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous +montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous +ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle +soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous +nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de +Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces, +que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous, +vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur +refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»</p> + +<p>Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais +il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous +trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le +bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre +armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les +ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et +l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.</p> + +<p>Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de +joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous +apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que +les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le +dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une +foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.</p> + +<p>Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage, +vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils +s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à +vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous +offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet +homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh +bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont +vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur, +avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre +empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est +dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»</p> + +<p>Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens, +tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait +trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si +grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs, +de mœurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de +maraude.</p> + +<p>En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt +jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une +bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi +ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en +surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher +prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent +mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas +pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.</p> + +<p>Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de bœufs +suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des +chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons. +Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux, +les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant +un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk, +mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui +nous suivirent.</p> + +<p>D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût +pu nourrir l'armée: elle alimentait Kœnigsberg. On avait vu ses vivres +remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus +légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de +Kœnigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno +et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut +y suppléer.</p> + +<p>Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de +l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent +rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec +des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres, +arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était +partie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVd" id="CHAPITRE_IVd"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle +suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde +française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des +routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point +assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.</p> + +<p>Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas +peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se +maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette; +il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux +corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne +fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs +jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes +précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la +guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs +pensèrent plus à combattre qu'à administrer.</p> + +<p>Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un +maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout +l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui +fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité +que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne; +qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le +riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort, +s'y fait sentir sans cesse.</p> + +<p>Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer +ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de +Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards +irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait +arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se +retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré, +tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non +content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait +donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie +envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car +c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier +lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.</p> + +<p>Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés, +assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils +arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais, +soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de +les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de +plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après +avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la +subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils +accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des +propriétaires sur les propriétés.</p> + +<p>Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres +après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs +fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais +plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on +s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques +vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu +de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance, +abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que +leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.</p> + +<p>Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut +aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de +tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il +fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre +l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en +foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient +autant de lassitude que de besoin.</p> + +<p>Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils +trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont +munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires +pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux, +ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir +s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours, +une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier +un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux +soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent +très-rares en Lithuanie.</p> + +<p>L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès +Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre +autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que +des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les +trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés, +ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils +avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille +chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les +seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la +route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur +méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que +plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible: +déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»</p> + +<p>Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt +brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il +s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les +soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.»</p> + +<p>Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne +vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général, +soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont +point morts d'inanition, mais d'ivresse.</p> + +<p>L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les +privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien +supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de +quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais +côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa +part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat +couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la +gagner, il suffît.»</p> + +<p>Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique, +que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce +maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent, +«qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait +irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt +et décisif.»</p> + +<p>Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était +affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de +plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des +difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler +derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en +déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit +nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué +de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter, +impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant, +toujours en avant, pour en finir plus tôt.»</p> + +<p>Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez +que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits +et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre? +qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la +prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit, +qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux +moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir +tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait +de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se +laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes, +des victoires rapides et des paix subites.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vd" id="CHAPITRE_Vd"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Dans</span> de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de +l'empereur de Russie, un parlementaire, se présenta aux avant-postes +français. Il fut accueilli, et l'armée, déjà moins ardente, espéra la +paix.</p> + +<p>Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: «Il était, +disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le +climat et le caractère russe rendraient interminable, était commencée; +mais tout rapprochement n'était pas devenu impossible, et d'une rive à +l'autre du Niémen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout, +que son maître déclarait devant l'Europe, qu'il n'était pas l'agresseur; +que son ambassadeur à Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas +entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se trouvaient en Russie +sans déclaration de guerre.» Du reste, point de nouvelles propositions, +ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff.</p> + +<p>Le choix du parlementaire avait été remarqué; c'était le ministre de la +police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il +venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus défiant sur le caractère +du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun, si ce +n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la +faiblesse.</p> + +<p>Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas pu s'arrêter à Paris, +reculerait-il à Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter +aux armées françaises et alliées, pour motiver tant de fatigues, de si +grands déplacemens, tant de dépenses individuelles et nationales: ce +serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes, +depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions, de +sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant +ses ennemis.</p> + +<p>Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna, +dit-on, encore. «Qu'était-il venu faire à Wilna? que lui voulait +l'empereur de Russie? prétend-il lui résister? il n'est général qu'à la +parade. Quant à lui, sa tête est son conseil, tout part de là. Mais +Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois +généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen, +trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci +manœuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un général de +retraite.» Et il ajouta: «Vous croyez tous savoir la guerre, parce que +vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre, +l'aurais-je donc laissé publier!»</p> + +<p>Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il +dit encore: «qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque +dans son quartier-impérial.» Alors, montrant Caulincourt au ministre +russe: «Voilà, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe +dans le camp français.»</p> + +<p>Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par là, Napoléon +voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre; car +aussitôt que Balachoff fut sorti, il s'élança vers l'empereur, et, d'une +voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté? s'écriant +«qu'il était Français, bon Français, qu'il l'avait prouvé, qu'il allait +le lui prouver encore, en lui répétant que cette guerre était +impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'armée, la France et lui. +Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui +demandait une division en Espagne, où personne ne désirait servir, et le +plus loin de lui possible.»</p> + +<p>L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire écouter, il se +retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier, +présent à cette scène, s'était interposé sans succès; Bessières, plus en +arrière, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le +lendemain, Napoléon ne put ramener à lui son grand-écuyer, que par des +ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par +l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait. +Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et +inadmissibles.</p> + +<p>Alexandre n'y répondit pas; on n'avait point compris toute l'importance +de la démarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à +Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour, +une dernière parole; ce qui la rend remarquable.</p> + +<p>Cependant Murat courait après cette victoire tant désirée; il commandait +la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la +route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin, +l'arrière-garde russe semblait lui avoir échappée, chaque soir, il +l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, après +une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris +de nourriture; c'étaient donc tous les jours de nouveaux combats sans +résultats importans.</p> + +<p>D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la même direction. +Oudinot avait passé la Vilia dès Kowno, et déjà en Samogitie, au nord de +Wilna, à Deweltowo et à Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il +poussait devant lui vers Dünabourg. Il marchait ainsi à la gauche de Ney +et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le 15 +juillet, la Düna avait été abordée de Disna à Dünabourg par Murat, +Montbrun, Sébastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois +divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.</p> + +<p>Ce fut Oudinot qui se présenta devant Dünabourg; il tâta cette ville, +que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche +trop excentrique du duc de Reggio mécontenta Napoléon. Le fleuve +séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de +Murat, et Witgenstein pour se réunir à Barclay. Dünabourg resta sans +assaillans et sans défenseurs.</p> + +<p>Dans sa marche, Witgenstein aperçut, de la rive droite, Druïa, et la +cavalerie de Sébastiani, qui occupait cette ville avec trop de sécurité. +La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps, et le +15 au matin, les avant-postes français furent surpris, l'une de leurs +brigades presque tout enlevée, et Sébastiani forcé de reculer. Après +quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa +route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général +français. Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon; croyant +que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa +marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant +les circonstances. Son espoir fut court.</p> + +<p>Pendant ces événemens, Davoust à Osmiana, au sud-est de Wilna, avait +entrevu quelques coureurs de Bagration, qui déjà cherchait avec +inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là, hors une victoire, le plan +formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop +longue ligne défensive, Napoléon l'avait rompue, en l'attaquant +brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa +plus grande masse sur la Düna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait +aborder que cinq jours plus tard, était encore sur le Niémen. C'était +pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la même +manœuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de +terrain et en quelques heures.</p> + +<p>Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces +deux masses séparées, n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays, +au hasard, et à toutes les causes de cette ignorance, où l'on est +toujours à la guerre, sur ce qui se passe si près de soi, chez l'ennemi.</p> + +<p>Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de +négligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule, +cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les +précautions d'une armée attaquée; que l'agression commencée, et +Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus +rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'armée +d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof, +commandant l'aile gauche de Barclay, forcé de traverser notre attaque, +pour fuir de Lida vers Swentziany, eût été fait prisonnier. Pajol le +repoussa à Osmiana, mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que +des bagages, et Napoléon s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût +prescrit tous ses mouvemens.</p> + +<p>Mais bientôt l'armée d'Italie, l'armée bavaroise, le premier corps et la +garde occupèrent et entourèrent Wilna. Là, couché sur ses cartes, dont +sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frédéric II, le +forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe; +elle était divisée en deux masses inégales; l'une avec son empereur vers +Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.</p> + +<p>À quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Düna et le Borysthène +séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves +coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux un +intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et +marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses +confins; mais à cette hauteur, en même temps, et comme de concert, ils +tournent, l'un brusquement à Orcha vers le midi, l'autre près de +Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que +leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie.</p> + +<p>L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de +prendre un direction si opposée, semble être l'entrée, et comme les +portes de la Moskovie. C'est le nœud des routes qui conduisent aux deux +capitales de cet empire.</p> + +<p>Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sur ce point. Par la +retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait +tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou +par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitôt vers Minsk, entre ces +deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie, +les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère.</p> + +<p>Pendant qu'à sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur +Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et +s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche, Murat, Oudinot +et Ney, déjà devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son +empereur; lui avec son armée d'élite, l'armée d'Italie, l'armée +bavaroise et trois divisions détachées de Davoust, se dirigera sur +Vitepsk, entre Davoust et Murat, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre; +s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies, se +jetant entre elles et au-delà d'elles; enfin les tenant séparées, +non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude +qu'elle donnera à Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait +alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste.</p> + +<p>Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Wilna; c'est ainsi qu'elle fut +écrite, ce jour-là même, sous sa dictée, et corrigée de sa main, pour +l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son +exécution. Aussitôt le mouvement, déjà commencé, devint général.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VId" id="CHAPITRE_VId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le +repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite +et le poursuivre.</p> + +<p>Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un +général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le +plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent +leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à +décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent +et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur +ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que +Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci +l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois +l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut +tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg +resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.</p> + +<p>En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et +Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés +où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager.</p> + +<p>Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa +source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à +travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses +coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à +nos malheurs.</p> + +<p>Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a +fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville +nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette +rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à +toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un +pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale, +comme l'Asie, l'Europe.</p> + +<p>Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se +saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la +Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée, +qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord +sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et +Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se +replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à +droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y +sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal +y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait +par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.</p> + +<p>À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de +l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées, +Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de +trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon, +qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour +être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de +Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce +fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en +détruisit l'ensemble.</p> + +<p>Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk, +n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle +s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust +écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il +allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais +le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses +premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un +sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il +faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre +qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en +Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.</p> + +<p>Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général +n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un +nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et +atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne +eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût +remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est +certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le +Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car +on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk, +ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au +midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but.</p> + +<p>Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en +remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore +Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina, +sur le point même où Charles XII l'avait franchie.</p> + +<p>Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de +Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur +surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui +enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors +trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci +choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux +bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille; +néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent +en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des +bois; pour tourner la droite de Davoust.</p> + +<p>Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en +présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le +croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait +le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie, +en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant +présent par-tout.</p> + +<p>Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans +combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner +sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra +dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà +de Smolensk.</p> + +<p>Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général +ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était +par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de +ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au +centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués +comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même +temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses +ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une +trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste +qu'elle fût, n'y pouvait suffire.</p> + +<p>Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant +que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna, +qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens +lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la +Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique, +et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les +corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.</p> + +<p>Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les +uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte +réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat, +ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et +la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient +dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui +jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta +trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla +l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.</p> + +<p>«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un +désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par +son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine +ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à +Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est +vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou +brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à +la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes; +ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir +de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette +Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais +seulement par la perfidie.»</p> + +<p>À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à +Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se +disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus +actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une +vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef +insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient +l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était +surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»</p> + +<p>Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent +usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse, +ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une +nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne +pas donner à ses ennemis un cruel espoir.</p> + +<p>Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes +sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes +combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus +hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées, +comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature +paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons +de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre +soudaine la sauvèrent.</p> + +<p>Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en +jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la +bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même +les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent +aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce +grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette +journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son +abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un +malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.</p> + +<p>Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de +sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et +commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on +souffre trop pour être entièrement juste.</p> + +<p>Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est +de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre +capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de +ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la +postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle +gloire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIId" id="CHAPITRE_VIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, il apprend que ses ordres sont exécutés, son armée réunie, +qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet, à onze +heures et demie du soir; il s'arrête à Swentziany, pendant que le soleil +du 17 est le plus ardent; le 18, il est à Klubokoé; il y séjourne dans +un monastère, d'où le bourg que ce couvent domine, lui semble être +plutôt une réunion de huttes de sauvages qu'une habitation européenne.</p> + +<p>Une adresse des Russes aux Français venait d'être répandue dans son +armée: on la lui apporta. Il y vit de dures vérités, que gâtait une +invitation inutile et maladroite à la désertion. Cette lecture excite sa +colère; dans son agitation, il dicte une réplique qu'il déchire, puis +une autre qui éprouve le même sort, enfin une troisième dont il reste +satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom +d'un grenadier français. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui +partaient de son cabinet, ou de son état-major. Il réduisait sans cesse +ses ministres et Berthier à n'être que ses secrétaires. Dans son corps +appesanti, son esprit était resté actif; l'accord manquait, ce fut une +cause de nos malheurs.</p> + +<p>Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonné +son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement +l'éclaire: retenu par l'échec qu'avait reçu Sébastiani vers Druïa, et +sur-tout par les pluies et le mauvais état des chemins, il reconnaît +trop tard peut-être que l'occupation de Vitepsk est pressante et +décisive, qu'elle seule est éminemment agressive en ce qu'elle sépare +les deux fleuves et les deux armées ennemies. De cette position, il +pourra prendre à revers l'armée incomplète de son rival, lui interdire +le midi de son empire, et de sa force écraser sa faiblesse. Que si +Barclay l'a prévenu dans cette capitale, sans doute il voudra la +défendre; là peut-être l'attendait cette victoire tant désirée, qui +vient de lui échapper sur la Vilia.</p> + +<p>Aussitôt il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat +et Ney, alors vers Polotsk, où il laisse Oudinot. Quant à lui, de +Klubokoé, où il se trouvait au milieu de sa garde, de l'armée d'Italie +et de trois divisions détachées de Davoust, il se rend à Kamen, toujours +en voiture, mais pendant la nuit, par nécessité, où peut-être pour que +le soldat ignorât que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues.</p> + +<p>Jusque-là, la plus grande partie de l'armée marchait, étonnée de ne +point trouver d'ennemis; elle s'y était habituée. Le jour, c'était la +nouveauté des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le +soir, c'était la nécessité de se choisir ou de se faire des abris, de +chercher sa nourriture et de la préparer: on était tellement distrait +par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un pénible +voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi, +jusqu'où irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme +l'empereur, l'armée espéra une victoire et la paix.</p> + +<p>C'était vers Beszenkowiczi. Le prince Eugène venait d'y rencontrer +Doctorof: ce général conduisait l'arrière-garde de Barclay. En le +suivant de Polotsk à Vitepsk, il s'était fait éclairer sur la rive +gauche de la Düna, à Beszenkowiczi; il en brûla le pont en se retirant. +Le vice-roi, maître de cette ville, vit la Düna, et rétablit le passage: +quelques troupes laissées en observation sur l'autre rive contrarièrent +faiblement cette opération. Napoléon accourut: il contempla pour la +première fois ce fleuve, sa nouvelle conquête. Il blâma avec raison et +sèchement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux +rives.</p> + +<p>Ce ne fut point une vanité puérile qui lui fit alors passer ce fleuve, +mais l'empressement de voir par lui-même où en était l'armée russe dans +sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage, +ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait +l'arrière-garde ennemie, et les réponses de quelques prisonniers, lui +prouvèrent que Barclay l'avait prévenu, qu'il avait laissé Witgenstein +devant Oudinot, et que le général en chef russe était dans Vitepsk. Déjà +même, il était prêt à disputer à Napoléon les défilés qui couvrent cette +capitale.</p> + +<p>Napoléon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste +d'arrière-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armées y arrivaient en +ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens +avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps, +partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des +obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues +du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à +Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour et à la même heure.</p> + +<p>Aussi le plus grand désordre y régnait; de nombreuses colonnes de +cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y présentaient de tous côtés; +elles se disputaient le passage; chacun, irrité par la fatigue et par la +faim, était impatient d'arriver à sa destination.</p> + +<p>En même temps, les rues étaient obstruées par une foule d'ordonnances, +d'officiers d'état-major, de valets, de chevaux de main et de bagages. +Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des +vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se +croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant à chaque +instant, ce fut bientôt comme un chaos.</p> + +<p>Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres pressés, cherchent vainement à +s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds à leurs avertissements, +même à leurs ordres; de là des querelles, des clameurs, dont le bruit se +joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit +des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, même aux +combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prétendent forcer +l'entrée, et que d'autres, déjà établis, défendent.</p> + +<p>En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'étaient presque mêlées, se +débrouillèrent; cet amas de troupes s'écoula vers Ostrowno et dans +Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succéda le plus profond +silence.</p> + +<p>Ce rassemblement, les ordres multipliés qui arrivaient de toutes parts, +la rapidité avec laquelle tous les corps s'étaient portés en avant, même +pendant la nuit, tout annonçait un combat pour le lendemain. En effet, +Napoléon n'avait pas pu prévenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les +y forcer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive droite de la +Düna, avaient traversé cette ville, et venaient au-devant de lui, pour +défendre les longs défilés qui la couvrent.</p> + +<p>Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. À deux +lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le huitième de +hussards, s'avançaient en colonne, sur une lange route, marquée par un +double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le +sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus +faible partie d'un corps, composé de trois régimens de cavalerie de la +garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait +cette ligne.</p> + +<p>Les chefs du huitième se croyaient précédés par deux régimens de leur +division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la +route, et dont les arbres, qui la bordent, leur dérobaient la vue. Mais +ces corps s'étaient arrêtés, et le huitième, déjà bien en avant d'eux, +s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des +arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régimens +que, sans s'en apercevoir, il venait de dépasser.</p> + +<p>L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du huitième. L'ordre +de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier +reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent +toujours sans défiance. Tout-à-coup ils voient leur officier, sabré, +renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils +n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce +feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour +l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils +culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et +l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le +régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme +immobile d'étonnement; ils reviennent sur lui par derrière, et le +défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le +troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté, +s'ébranlait et cherchait à se retirer; ils se retournent agilement, avec +tout ce qu'ils peuvent réunir vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent +au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.</p> + +<p>Animé par ce succès, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui +semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pénétrer, mais alors une forte +résistance l'arrêta.</p> + +<p>La position d'Ostrowno était bien choisie: elle dominait, on y voyait +sans être vu; elle coupait une grande route; la Düna à droite, un ravin +devant, des bois épais sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était +à portée des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale +de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre.</p> + +<p>De son côté, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi +victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur, +s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent. Mais il +s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par +les hussards du huitième lui est disputé, et il faut que sa tête de +colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain et du huitième +d'infanterie, s'y maintienne contre une armée.</p> + +<p>On s'y défendit, comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque +corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant, fut +assailli; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie +rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la +division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et +vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la +victoire.</p> + +<p>Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même le vice-roi rejoignit +Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position. +Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir +contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux +troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point +d'appui et de départ pour attaquer, quand tout-à-coup de grandes +clameurs s'élèvent à leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie +et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois +elles ont été repoussées, et voilà les Russes enhardis, qui sortent par +masses de leur bois, en poussant des cris épouvantables. L'audace, +l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et chez les Français +l'incertitude et l'étonnèment de la défense.</p> + +<p>Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrième régiment essayaient +vainement de résister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se +jonchait de leurs morts; derrière eux, la plaine se couvrait de leurs +blessés qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de +bien d'autres encore qui, sous prétexte de soutenir les blessés, ou +d'être blessés eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs. Ainsi +commence une déroute. Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne +se voyant plus soutenus, commençaient à se retirer avec leurs pièces; +quelques instans de plus, et les troupes des différentes armes, dans +leur fuite vers un même défilé, allaient s'y rencontrer; de là une +confusion, où la voix et les efforts des chefs sont perdus, où tous les +élémens de résistance se confondant deviennent inutiles.</p> + +<p>On dit qu'à cette vue, Murat irrité s'élança à la-tête d'un régiment de +lanciers polonais, et que ceux-ci, excités par la présence du roi, +exaltés par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes +transportait de rage, se précipitèrent sur ses pas. Murat n'avait voulu +que les ébranler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de +se jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir, ni +commander: mais les lances polonaises étaient en arrêt et serrées +derrière lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le +poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre +de côté ni s'arrêter: il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme +il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne +grace.</p> + +<p>En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le prince +Eugène au cent sixième régiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du +général Piré aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la +fortune; les Russes rentrèrent dans leurs forêts.</p> + +<p>Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais, +dont la position avancée coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième +régiment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par une grêle de balles, +demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux +craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni +l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrantès courut le ranimer par ses +paroles, le général Roussel par son exemple, et le bois fut emporté.</p> + +<p>Par ce succès, une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite +pour la tourner, se trouva tournée elle-même; Murat s'en aperçut; +aussitôt, l'épée à la main, «Que les plus braves me suivent!» +s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la +retraite des Russes; tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux +lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.</p> + +<p>Après un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hésitaient à +se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils +accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait, et ce qui +restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé +et le plus près de l'ennemi: de là son génie, planant sur tous les +obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de +ces montagnes: il ordonna sans hésiter, et ces bois qui avaient arrêté +l'audace des deux princes, furent traversés de part en part: enfin, ce +soir-là même, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos +tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne.</p> + +<p>Ici, tout arrêta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui +couvraient cette plaine, une terre inconnue, la nécessité de la +reconnaître pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il +fallait à cette foule de soldats, engagés dans un long et étroit défilé, +pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnaître, se +rallier, se nourrir, et préparer ses armes pour le lendemain. Napoléon +coucha sous sa tente, sur une hauteur à gauche de la grande route, et +derrière le village de Kukowiaczi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIId" id="CHAPITRE_VIIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers +rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute, +qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivière qui s'est +creusé profondément son lit, marquait le pied de cette position. En +avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient +vouloir en défendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande +route, sa gauche dans des bois élevés; toute la cavalerie à droite, en +ligne redoublée, et s'appuyant à la Düna.</p> + +<p>Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur +notre gauche; il avait changé de direction avec le fleuve, qu'un détour +éloignait de nous; il fallut que la colonne française, après avoir passé +sur un pont étroit un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de +bataille, se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite +en avant, pour conserver de ce côté l'appui du fleuve, et faire face à +l'ennemi: déjà sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche de +la grande route, un monticule isolé avait attiré l'empereur. De là, il +pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ de bataille, +comme l'est un témoin dans un duel.</p> + +<p>Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvième régiment de +ligne, qui débouchèrent les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche +devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle à la Düna, et +marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizième de chasseurs à +cheval vint ensuite, puis quelques pièces légères. Les Russes nous +regardaient froidement défiler devant eux, et préparer notre attaque.</p> + +<p>Cette inaction nous était favorable: mais le roi de Naples, +qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire, +précipita les chasseurs du seizième sur toute la cavalerie russe; on vit +alors avec effroi cette faible ligne française, rompue dans sa marche +par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses +ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifiés, marchaient avec +hésitation à une perte certaine. Aussi, dès le premier mouvement que +firent les lanciers de la garde russe, tournèrent-ils le dos: mais les +ravins, qu'il fallait repasser, arrêtèrent leur fuite: ils furent +atteints, et culbutés dans ces bas-fonds, où beaucoup périrent; le reste +se réfugia près du cinquante-troisième régiment de ligne, qui les +protégea.</p> + +<p>Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait +pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps +d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française +venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une +enceinte autour de lui, ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de +carabine. Ceux-ci, repoussés, rencontrèrent, en retournant sur leurs +pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizième de +chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées; ils les +assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur ce point.</p> + +<p>Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne +désespérèrent pas d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent, en +combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que +bordait la Düna: tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chacun +avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par +le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls +imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens, +et tous, leurs officiers cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils +devaient espérer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance, +et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur +soi-même.</p> + +<p>On s'aida du terrain avec habileté. Les lanciers russes, embarrassés +dans les broussailles et arrêtés par les cravasses, alongeaient en vain +leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient à pénétrer, atteints +par les balles, ils tombaient blessés, leurs corps et ceux de leurs +chevaux s'ajoutaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin, ils +se rebutèrent; leur fuite, les cris de joie de notre armée, l'ordre +d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ même aux plus braves, ses +paroles que l'Europe a lues, tout apprit à ces vaillans soldats, leur +gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore, les belles actions paraissant +toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être +tués ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et +récompensés.</p> + +<p>Cependant, l'armée d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient +trois divisions du premier corps, confiées, depuis Wilna, au comte de +Lobau, attaquaient la grande route, et les bois où s'appuyait la gauche +de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court. +L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la +Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva +toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille +hommes.</p> + +<p>Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une +capitale, trompa Napoléon: il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y +défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de +pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se +préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla +placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il +déjeûna. De là, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des +siens; fort près de lui. Les heures suivante furent employées à +parcourir, à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps +d'armée.</p> + +<p>Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murat +furent ces paroles: «À demain à cinq heures, le soleil d'Austerlitz!» +Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au +milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette +inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée, dont la fuite +les épuisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit +observer à l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette +heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la +nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa +tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette +position plut à son désir, d'entendre les premiers bruits de leur +retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux.</p> + +<p>Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napoléon avait raison, +et l'événement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune. +L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le +général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre +pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut +le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk, +qui changea subitement sa détermination.</p> + +<p>En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit dire à l'empereur qu'il allait +poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus; Napoléon persévéra +dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie +était là, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps. +Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion: il se +trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.</p> + +<p>Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la +symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de +l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée; l'ordre, la propreté +qui en resultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme, pas un effet, +aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût +indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il +parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! vaincus, +ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne +profitent jamais: soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le +malheur pour se corriger.</p> + +<p>Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul +résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans +Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes; quelques Juifs +immondes et des jésuites y étaient seuls restés; on les questionna, mais +en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes +s'étaient-ils dirigés vers Smolensk? avaient-ils remonté la Düna? Enfin, +une bande de Cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière +direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues +dans un sable profond, à travers une poussière épaisse, et par une +chaleur suffocante; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina.</p> + +<p>Pendant que desséchée, altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée +n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le +vice-roi et le prince de Neufchâtel tinrent conseil sous les tentes +impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à +gauche de la grande route.</p> + +<p>«Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que chaque jour +rendait plus nécessaire, venait donc encore de s'échapper de nos mains +comme à Wilna. On avait rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai; mais +était-ce celle de leur armée? n'était-il pas plus vraisemblable que +Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'où faudrait-il donc +poursuivre les Russes, pour les décider à une bataille? la nécessité +d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des +hôpitaux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, et de départ, +pour une ligne d'opération qui s'allogeait d'une manière si effrayante, +tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter sur les confins de la +vieille Russie?»</p> + +<p>À ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par +un sable ardent. L'empereur fatigué se décida: le cours de la Düna et +celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi +cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle: +Poniatowski et ses Polonais à Mohilef; Davoust et le premier corps à +Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'armée d'Italie et la garde, +depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij. Les avant-postes à +Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux +armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de la Düna, par Drissa +et Vitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davoust au travers de la +Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient +enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves.</p> + +<p>Les grands corps détachés de l'armée centrale, étaient alors placés +comme il suit: à la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le +corps de douze mille hommes du général russe Hoertel.</p> + +<p>À la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr à Polotsk et à Bieloé, sur la +route de Pétersbourg, que défendait Witgenstein avec trente mille +hommes.</p> + +<p>À l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et +Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient à droite sur l'Aa et vers +Dünabourg.</p> + +<p>En même temps, Schwartzenberg et Regnier, à la tête des corps saxon et +autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug, +couvrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, que Tormasof +inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une réserve de +quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à +Stettin.</p> + +<p>Quant à Wilna, le duc de Bassano y était resté au milieu des envoyés de +plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec +tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de +Napoléon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traîneurs, +à mesure qu'ils lui arrivaient.</p> + +<p>Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il revint à Vitepsk avec ses +gardes; là, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-impérial, +il-détacha son épée, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses +tables étaient couvertes, il s'écria: «Je m'arrête ici, je veux m'y +reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, et organiser la Pologne; la +campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.»</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_CINQUIEME" id="LIVRE_CINQUIEME"></a>LIVRE CINQUIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ie" id="CHAPITRE_Ie"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">La</span> Lithuanie conquise, le but de la guerre était atteint, et pourtant la +guerre semblait à peine commencée; car on avait vaincu les lieux, et non +les hommes. L'armée russe était entière; ses deux ailes, séparées par la +vivacité d'une première attaque, venaient de se réunir. On était dans la +plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette situation que Napoléon +se crut irrévocablement décidé à s'arrêter sur les rives du Borysthène +et de la Düna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions, +qu'il se trompa lui-même.</p> + +<p>Déjà, sa ligne de défense est tracée sur ses cartes: l'artillerie de +siége marche sur Riga; à cette ville forte s'appuiera la gauche de +l'armée; puis à Dünabourg et à Polotsk, elle va garder une défensive +menaçante. Vitepsk, si facile à fortifier, et ses hauteurs boisées, +serviront de camp retranché au centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina +et ses marais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour passage que +quelques défilés: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque +là droite de cette grande ligne, et l'ordre est donné de se saisir de +cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des +provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg à chasser +Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus +grands propriétaires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'à +l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre aux libérateurs de sa +patrie. C'est lui que l'empereur désigne pour commander cette +insurrection.</p> + +<p>Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald; +la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Klubokoé, l'empereur; les +provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de +l'armée est à Dantzick, ses grands entrepôts à Wilna et à Minsk. Ainsi +l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette +terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit à nous, tout +est d'accord pour se défendre.</p> + +<p>Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses +environs, comme pour reconnaître des lieux qu'il devait long-temps +habiter. Des établissemens de toute espèce y furent formés. Trente +fours, qui pouvaient donner à la fois vingt-neuf mille livres de pain, +s'y construisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut des +embellissemens. Des maisons de pierre gâtaient la place du palais, +l'empereur ordonna à sa garde de les abattre et d'enlever les débris. +Déjà même, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris +viendront à Vitepsk; et comme cette ville est déserte, des spectatrices +de Varsovie et de Wilna y seront attirées.</p> + +<p>Alors son étoile l'éclairait: heureux, s'il n'eût pas pris ensuite les +mouvemens de son impatience pour des inspirations de génie! Mais, quoi +qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-même: car en lui +tout venait de lui, et ce fut sans succès qu'on tenta sa prudence. +Vainement alors, l'un de ses maréchaux lui promit le soulèvement des +Russes, à la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde +étaient chargés de répandre. Des Polonais avaient enivré ce général, de +promesses inconsidérées, dictées par cet espoir trompeur, commun à tous +les exilés, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.</p> + +<p>Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus +fréquentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de +gloire, et qui sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. Il +quitte l'avant-garde, il vient à Vitepsk, et seul avec l'empereur, il +s'emporte: «il accuse l'armée russe de lâcheté: à l'entendre, il semble +que devant Vitepsk, elle ait manqué à un rendez-vous, comme s'il eût été +question d'un duel. C'était une armée terrifiée, que sa cavalerie légère +mettrait seule en déroute.» Cet emportement d'ardeur fit sourire +Napoléon; puis pour le modérer: «Murat, lui dit-il, la première campagne +de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves +marquent notre position; élevons des blocs-house sur cette-ligne: que +les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carré. Des canons +aux angles et à l'extérieur. Que l'intérieur contiennent les +cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra à Moskou, 1814 à +Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!»</p> + +<p>Ainsi son génie concevait tout par masses, et il voyait une armée de +quatre cent mille hommes comme un régiment.</p> + +<p>Ce jour-là même, il interpela hautement un administrateur par ces mots +remarquables: «Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici: car, +ajouta-t-il à haute voix, en s'adressant à ses officiers, nous ne ferons +pas la folie de Charles XII!» Mais bientôt, ses actions démentirent ses +paroles, et chacun s'étonna de son indifférence à donner des ordres pour +un si grand établissement. À gauche, on n'envoyait à Macdonald, ni les +instructions ni les moyens de s'emparer de Riga; à droite, c'était +Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'élève du lieu d'un +vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de +l'assiéger.</p> + +<p>Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec la possibilité d'être obéi, +mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis, +l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant +être tenté, puisque jusque-là tout avait réussi. Cela fit d'abord faire +de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le +chef persistait: il s'était accoutumé à tout commander; on s'accoutuma à +ne pas tout exécuter.</p> + +<p>Cependant Dombrowski fut laissé devant cette place avec sa division +polonaise, que Napoléon disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût +bien qu'elle n'était alors que de douze cents hommes; mais telle était +sa coutume; soit qu'il crût que ses paroles seraient répétées, et +qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette évaluation exagérée, +il voulût faire sentir à ses généraux tout ce qu'il attendait d'eux.</p> + +<p>Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Düna, ou +jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces +contrées, les neiges séjournent long-temps sur les terres: elles +filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pénètrent +profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins +si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus +à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines, +surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie.</p> + +<p>Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri +d'un siège, même régulier: on négligea d'ajouter ce peu d'art à la +nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des +troupes lithuaniennes, leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko +qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au +quartier impérial.</p> + +<p>Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas +trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du +camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonnée, les entendant se réjouir +de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux, en +s'écriant: «Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conquérir +cette masure!» On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait +jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion, +ce qui convenait à la promptitude de son génie.</p> + +<p>Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il +rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur +sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombé, et ne +les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de +ses largesses.</p> + +<p>On remarqua pour sa garde des attentions particulières; lui-même en +passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le +blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs; ce qui +plaidait aux soldats et détournait leurs plaintes.</p> + +<p>Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de +lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes; il s'agissait +de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec +son épée qu'il le leur présenta: puis il l'embrassa en leur présence. +Tant de soins furent attribués, par les uns, à sa reconnaissance pour le +passé, et par d'autres, à son exigence pour l'avenir.</p> + +<p>Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napoléon s'était +flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part +d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'année l'avaient +occupé. Il fallait bien laisser à la longue file des traîneurs et des +malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les +hôpitaux. Enfin créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les +chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se +traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous +atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire. +Enfin, un ciel dévorant l'arrêtait car tel est ce climat: le ciel y est +extrême, immoderé, il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et +ses habitans, qu'il semble fait pour protéger: atmosphère perfide, dont +la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles +aux frimas, qui devaient bientôt les pénétrer.</p> + +<p>L'empereur n'y était pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut +rafraîchi, qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses +premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit +inquiet: soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui +pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût +agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que +la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.</p> + +<p>Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnière obséda sois +esprit: c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans +sa possession, il trouvait tout. Dès lors, on commença à prévoir qu'un +génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes, n'attendrait pas +huit mois, quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées +suffisaient pour l'atteindre.</p> + +<p>Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur +des faiblesses communes à tous les hommes: on va l'entendre lui-même, on +verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position +militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va +prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé +de plus, qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskowa.</p> + +<p>Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si +grande témérité: mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il +délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit, +s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens +comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le +fixer; à chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il +marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout +absorbé, il s'arrête, puis il fredonne d'un air préoccupé et marche +encore.</p> + +<p>Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il +rencontre. «Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus +avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas +leur réponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou +quelqu'un qui le décide.</p> + +<p>Enfin, tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme +accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de +repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres; son corps, +qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un +léger vêtement; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses +journées.</p> + +<p>Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif. +«Que de motifs le précipitent vers Moskou! comment supporter à Vitepsk +l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqué, il +va donc être réduit à se défendre, rôle indigne de lui, dont il n'a pas +l'expérience, et qui convient mal à son génie.</p> + +<p>D'ailleurs, à Vitepsk, rien n'est décidé, et pourtant à quelle distance +se trouve-t-il déjà de la France! l'Europe le verra donc enfin arrêté, +lui que rien n'arrêtait! La durée de cette entreprise n'en +augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il à la Russie le temps de +s'armer tout entière? jusques à quand pourra-t-il prolonger cette +position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilité, +qu'affaiblissait déjà la résistance de l'Espagne, et sans faire naître +en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le +tiers de son armée, malade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il +fallait donc éblouir promptement par l'éclat d'une grande victoire, et +cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.»</p> + +<p>Dès lors, à Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous +les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il +considère; à Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre, +et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de +prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises +hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours à commencer et qu'on +gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur +faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, étonner +l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût +compenser tant de pertes.</p> + +<p>Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen, +ou le fixer sur la Düna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des +fausses positions; tout y est péril: témérité, prudence; on n'a plus que +le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de +l'ennemi et dans le hasard.</p> + +<p>Alors décidé, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses +réflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude; et déjà, tout +rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes: +elles lui montrent Smolensk et Moskou. «La grande Moskou, la ville +sainte,» noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître +son désir. À cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il +paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard +devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui, par frayeur +autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination +prise, sa marche tracée: aussitôt tout en lui s'apaise, et, délivré de +sa terrible conception, ses traits reprennent une gaieté douce et +sereine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIe" id="CHAPITRE_IIe"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Sa</span> résolution fixée, il lui importait qu'elle ne mécontentât pas ses +entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de zèle que +l'obéissance. C'était d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de +ceux du reste de l'armée: enfin, comme tous les hommes, le chagrin +tacite de ceux de son intérieur le gênait; il se sentait mal à l'aise, +entouré de regards désapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et +puis, faire approuver un tel projet, c'était en quelque sorte en faire +partager la responsabilité, qui peut-être lui pesait.</p> + +<p>Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur opposition, chacun suivant +son caractère: Berthier par une contenance triste, des plaintes et même +des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier, +avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier, +et qui, dans le second, était persévérante jusqu'à l'opiniâtreté et +impétueuse jusqu'à la violence. L'empereur repoussa leurs observations +avec humeur; il s'écriait, en s'adressant sur-tout à son aide-de-camp, +ainsi qu'à Berthier: «qu'il avait fait ses généraux trop riches, qu'ils +n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu'à faire briller dans +Paris leurs somptueux équipages, et que sans doute ils étaient dégoûtés +de la guerre!» L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait plus de réponse; on +baissait là tête et l'on se résignait. Dans un mouvement d'impatience il +avait dit à l'un des généraux de sa garde: «Vous êtes né au bivouac, et +vous y mourrez.»</p> + +<p>Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un froid silence, puis par des +réponses nettes, des rapports véridiques et de courtes observations. +L'empereur lui répondit: «qu'il voyait bien que les Russes ne +cherchaient qu'à l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller +jusqu'à Smolensk; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de 1813, si +la Russie n'avait pas fait la paix, elle était perdue; que Smolensk +était la clef des deux routes de Pétersbourg et de Moskou; qu'il fallait +s'en saisir: alors il pourrait marcher en même temps sur ces deux +capitales pour tout détruire dans l'une et tout conserver dans l'autre.»</p> + +<p>Ici, le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la +paix à Smolensk, et même à Moskou, qu à Vitepsk; et que pour s'éloigner +autant de la France les Prussiens étaient des intermédiaires peu sûrs. +Mais l'empereur répliqua «que dans cette supposition, la guerre de +Russie ne lui présentant plus aucune chance avantageuse, il y +renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui +ferait payer les frais de la guerre.»</p> + +<p>Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jusqu'à la roideur, et ferme +jusqu'à l'impassibilité: la grande question de la marche sur Moskou +s'engagea; Berthier seul était présent; elle fut agitée pendant huit +heures consécutives; l'empereur demanda à son ministre sa pensée sur +cette guerre: «Qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que +l'introduction de quelques denrées anglaises en Russie, que même +l'érection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes +pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-mêmes, nous n'en +concevons ni le but, ni la nécessité, et que du moins tout conseille de +s'arrêter ici.»</p> + +<p>L'empereur se récria: «Le croyait-on un insensé! Pensait-on qu'il +faisait la guerre par goût! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la +guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient +la France, et qu'elle ne pouvait supporter à la fois.»</p> + +<p>«Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait être deux, et il +était seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?»</p> + +<p>«Qu'attendrait-il donc à Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai, +une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce +pays. Ainsi, c'était une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une +démarcation plutôt qu'une séparation. Il faudrait donc en élever une +factice, construire des villes, des forteresses à l'épreuve de tous les +élémens et de tous les fléaux; tout créer, le ciel et la terre; car tout +manquait, jusqu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lithuanie et de la +tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout +prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne +pouvons, ni vous me faire vivre à Vitepsk, ni moi vous y défendre; ni +l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre métier.»</p> + +<p>«Que s'il retournait à Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais +qu'il ne s'y défendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à +la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu'à Smolensk il trouverait ou +une bataille décisive, ou du moins, une place et une position sur le +Dnieper.</p> + +<p>«Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII; mais que si l'expédition +de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqué d'un +homme pour l'entreprendre; qu'à la guerre, la fortune est de moitié dans +tout; que si l'on attendait toujours une réunion complète de +circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour +finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout +concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place; +qu'enfin la règle ne fait pas le succès, mais le succès la règle, et que +s'il réussissait par de nouvelles marches, on ferait d'après un nouveau +succès de nouveaux principes.</p> + +<p>Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, et la Russie est trop +grande pour céder sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après une +grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu'à la ville sainte +cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de +Moskou. Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine encore, eh bien, +je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette +capitale; elle est considérable, ensemble et conséquemment éclairée; +elle entendra ses intérêts, elle comprendra la liberté.» Et il termina +en disant: «que d'ailleurs Moskou haïssait Pétersbourg: qu'il +profiterait de cette rivalité: que les résultats d'une telle jalousie +étaient incalculables.»</p> + +<p>Ainsi l'empereur, que la conversation et le dîner avaient échauffé, +découvrait son espoir. Daru lui répondit: «que la guerre était un jeu +qu'il jouait bien, où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure +qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'étaient moins les hommes +que la nature qu'il fallait vaincre; que déjà, soit désertion, maladie +ou famine, l'armée était diminuée d'un tiers.</p> + +<p>Si les vivres manquaient à Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les +officiers qu'il envoie pour en requérir, ne reparaissent plus, ou +reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on +parvient à réunir, est aussitôt dévoré par la garde: on entend les +autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une +classe privilégiée. Ambulances, fourgons, troupeaux de bœufs, rien n'a +pu suivre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de +vivres, de places, de médicamens.»</p> + +<p>«Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant plus, qu'à dater de +Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des +habitans. D'après ses ordres secrets, ils ont été sondés, mais +inutilement. Comment les soulever pour une liberté dont ils ne +comprennent pas même le nom? par où avoir prise sur ces peuples presque +sauvages, sans propriétés, sans besoins? Qu'avait-on à leur arracher? +Avec quoi les séduire? Leur seul bien était la vie, qu'ils emportaient +dans des espaces presque infinis.»</p> + +<p>Berthier ajouta: «que si nous marchions plus avant, les Russes auraient +pour eux nos flancs trop alongés; la famine, et sur-tout leur puissant +hiver; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur mettrait l'hiver de son côté, +et se rendrait maître de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au +lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, indéterminée.»</p> + +<p>Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empereur les écoutait doucement; +plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la +question suivant ses désirs, ou la déplaçant, quand elle devenait trop +pressante. Mais quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut à +entendre, il les écouta patiemment et y répondit de même. Dans toute +cette discussion, ses paroles, ses manières, tous ses mouvemens furent +remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie, qu'au reste +il avait presque toujours dans son intérieur; ce qui explique pourquoi, +malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans +son intimité.</p> + +<p>L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des +généraux de son armée; mais ses questions leur indiquèrent leurs +réponses; et quelques-uns de ces chefs, nés soldats et accoutumés à +obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs +de bataille.</p> + +<p>D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'événement: taisant leur +crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion +que le succès leur reprocherait peut-être un jour.</p> + +<p>La plupart approuvèrent, sachant bien d'ailleurs, que quand même ils +s'exposeraient à déplaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en +marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils +aimèrent mieux paraître les affronter volontairement. Ils trouvaient +moins d'inconvéniens à avoir tort avec lui, que raison contre lui.</p> + +<p>Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une +coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la +force de sa division. Car après tant de fatigues, sans dangers, c'était +un grand mérite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles, +un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son +côté le plus faible, et le temps des récompenses arrivait. Celui-là, +pour mieux plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont +les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef. +L'empereur croyait à cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce +qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues: dans ces occasions où sa +présence, la pompe militaire, cet entraînement mutuel des grandes +réunions, exaltait les esprits; où, tout enfin, jusqu'à l'ordre secret +des chefs, commandait l'enthousiasme.</p> + +<p>Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'armée, +les soldats se plaignaient de son absence. «Ils ne le voyaient plus +qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire +vivre. Tous étaient là pour lui, et lui ne semblait plus y être pour +eux.»</p> + +<p>Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que +c'était là un des malheurs attachés à cette campagne. La dispersion des +corps d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des +subsistances dans ces déserts, cette nécessité tenait Napoléon loin des +siens. À peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de lui: +le reste était hors de sa portée. Il est vrai que plusieurs imprudences +venaient d'être commises; on ignore par quel ordre, au +quartier-impérial, on avait osé retenir à leur passage, et pour la +garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient à d'autres corps. +Cette violence, jointe à la jalousie qu'inspirent toujours les corps +d'élite, mécontenta l'armée.</p> + +<p>Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la nécessité +soutenaient; on se sentait engagé trop avant; il fallait une victoire +pour se dégager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur +avait épuré l'armée: ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite, +d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque-là, il fallait avoir +résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être de leurs misérables +cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait +insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.</p> + +<p>Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des +temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples +nouveaux, cet éloignement qui agrandit tout, aurait repoussé. C'était ce +qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations +hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles +des périls nouveaux donnent un air de singularité: émotions pleines +d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout, et +auxquels il fallait des choses nouvelles.</p> + +<p>Alors, l'ambition était sans entraves; tout inspirait la passion de la +renommée; on avait été lancé dans une carrière sans terme. Et comment +mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre, et l'élan qu'avait donné un +puissant empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après +cette victoire: «Donnez mon nom à vos enfans, je vous le permets; et si +parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui lègue tous mes biens, +et je le nomme mon successeur.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIe" id="CHAPITRE_IIIe"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span> la réunion des deux ailes de l'armée russe, vers Smolensk, +avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. +Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait; +elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des +revers.</p> + +<p>À sa gauche, le 1<sup class="sm">er</sup> août, le duc de Reggio par une marche hardie sur +Sébez, jusqu'à la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de +Witgenstein. Ce général ennemi, laissé vers Drissa, avait à couvrir la +route de Sébez à Pétersbourg. Craignant à la fois Oudinot et Macdonald, +il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de Dünabourg, +se réunissent à Sébez. Le 30 juillet, se sentant dépassé à gauche par +Oudinot, il accourut, décidé à reprendre, par une victoire, cette +branche de sa ligne d'opération.</p> + +<p>Sa résolution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a duré +deux jours; le maréchal français a cédé son avantage dans une position +rétrécie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a +point attaqué pour en sortir; il s'est retiré, et le Russe, sentant +l'ennemi fléchir, en est devenu plus pressant; il a jeté du désordre +dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages +sont tombés entre les mains de Koulnief.</p> + +<p>Witgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a poussé sans mesure. Dans +l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa à Koulnief et à +douze mille hommes, pour aller à la poursuite d'Albert et de Legrand. +Ceux-ci s'étaient arrêtés; ils se couvraient d'une colline, et voyant le +général russe s'aventurer imprudemment dans un défilé entre eux et la +rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur lui, le renversent, le tuent, et +lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes.</p> + +<p>La-mort, de Koulnief fut, dit-on, héroïque; un boulet lui brisa les deux +jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Français +s'approcher, il arracha ses décorations, et s'indignant contre lui-même +de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu même de sa faute, en +ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'armée russe le regretta; +elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul +avait cru faire des généraux, à l'époque où cet empereur, tout nouveau, +imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible +héritage.</p> + +<p>La témérité passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des +Français; ce succès inattendu les exalte; ils oublient à quelle faute +ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils +viennent de profiter, ils se précipitent sur les traces des Russes. +L'avant-garde française fait ainsi deux lieues tête baissée, et n'ouvre +les yeux sur sa témérité que pour se voir en présence de l'armée russe. +Alors ramené et rejeté à son tour derrière la Drissa, Oudinot perd tout +son avantage; bientôt même Witgenstein, ayant reçu des renforts, le +repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa première +position d'Osweia. Ce fut alors que Napoléon, mécontent, envoya de ce +côté Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta à trente-cinq mille hommes +ce corps d'armée.</p> + +<p>Presqu'en même temps on apprit à Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi +avait eu des succès vers Suraij, mais qu'au centre, près du Dnieper, à +Inkowo, Sébastiani, surpris par le nombre, avait été battu.</p> + +<p>Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de +nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu +que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il +s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge +vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc, qu'ils avaient entendu le canon +des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signée par +Kutusof, avait été ratifiée le 14 juillet.</p> + +<p>À cette nouvelle, que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un +violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord, +c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle +ineptie des Turcs à qui leurs paix étaient toujours plus funestes que +leurs guerres: enfin la perfide politique de ses alliés, qui tous, dans +cet éloignement, et dans l'obscurité du sérail, avaient sans doute osé +se réunir contre le dominateur de tous.</p> + +<p>Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout +espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des +Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient être grossières: en +voici quelques passages: «L'ennemi, avec une perfidie sans pareille, +annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur +ses bataillons et les détruire; mais nous ne voulons pas les sacrifier +sur les autels de ce Moloch. Il faut une levée générale contre le tyran +universel. Il vient, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les +lèvres, nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette race +de sauterelles. Portons la croix dans nos cœurs, le fer dans nos mains. +Arrachons les dents à cette tête de lion, et renversons le tyran qui +veut renverser la terre.»</p> + +<p>L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite. +La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait +décelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Witgenstein, +promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive +longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette +distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.</p> + +<p>Napoléon se décide: mais sa décision, sans être téméraire, est grande et +hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot, c'est après l'avoir +renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de +Tarente: s'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa +portée et à son insu, sa ligne d'opération de Vitepsk contre celle de +Minsk; sa manœuvre est si bien combinée, il a accoutumé ses lieutenans +à tant de ponctualité, de précision et de secret, que dans quatre jours, +pendant que l'armée ennemie surprise cherchera vainement un Français +devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq +mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi, +qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre.</p> + +<p>Cependant, l'étendue et la multiplicité des opérations, qui de toutes +parts appellent sa présence, le retiennent encore à Vitepsk. Ce n'est +que par ses lettres qu'il peut être présent par-tout. Sa tête seule +travaille; il se plaît à croire que ses ordres, pressans et répétés, +suffiront pour vaincre même la nature.</p> + +<p>L'armée vivait d'industrie et à la journée; elle n'avait pas pour +vingt-quatre heures de vivres; il lui ordonne d'en prendre pour quinze +jours; il dicte sans cesse. Le 10 août, on lui voit adresser huit +lettres au prince d'Eckmühl, et presque autant, à chacun de ses autres +lieutenans. Dans les unes, il attire tout à lui, suivant son principe: +«que la guerre n'est autre chose que l'art de réunir plus de monde que +l'ennemi sur un point donné.» Il écrit donc à Davoust: «Faites venir +Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient à Smolensk, comme je suis fondé à le +penser, ce sera une affaire décisive, et nous ne saurions être trop de +monde. Orcha deviendra le point central de l'armée. Tout porte à penser +qu'il y aura une grande bataille à Smolensk; il me faut donc des +hôpitaux; il en faut à Orcha, Dombrowna, Mohilef, Kochanowo, Bobre, +Borizof et Minsk.»</p> + +<p>Alors seulement, il montre une vive inquiétude sur les approvisionnemens +d'Orcha. C'est le 10 août, dans l'instant même où il dicte cette lettre, +qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son armée +doit être rassemblée sur la rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce +fut le 13 qu'il partit de Vitepsk. Il y était resté quinze jours.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_SIXIEME" id="LIVRE_SIXIEME"></a>LIVRE SIXIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_If" id="CHAPITRE_If"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">L'échec</span> d'Inkowo venait de décider Napoléon; dix mille chevaux russes, +dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbuté Sébastiani et sa +cavalerie. Le général battu, son rapport, l'audace de l'attaque, +l'espoir, le pressant besoin d'une bataille décisive, tout porta +l'empereur à croire que l'armée russe se trouvait entre la Düna et le +Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce +qui était vrai.</p> + +<p>La grande armée était dispersée, il fallait la réunir: Napoléon s'était +décidé à défiler avec sa garde, l'armée d'Italie et trois divisions de +Davoust, devant le front d'attaque des Russes; à abandonner sa ligne +d'opération de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin à se jeter +avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de +l'armée ennemie. Couvert par le fleuve, il la dépassera; c'est dans +Smolensk qu'il veut la prévenir; s'il réussit, il aura séparé l'armée +russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de +l'empire: elle sera reléguée dans le nord; il aura effectué dans +Smolensk, contre Bagration et Barclay réunis, ce qu'il a tenté vainement +à Vitepsk contre l'armée de Barclay, toute seule.</p> + +<p>Ainsi, la ligne d'opération d'une si grande armée allait être changée +subitement; deux cent mille hommes, répandus sur plus de cinquante +lieues de terrain, allaient être réunis tout-à-coup, à l'insu de +l'ennemi, à sa portée, et sur son flanc gauche. C'est là sans doute, une +de ces grandes déterminations, qui, exécutées avec l'ensemble et la +rapidité de leur conception, changent tout-à-coup la face de la guerre, +décident du sort des empires, et font éclater le génie des conquérans.</p> + +<p>Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'à Liady, l'armée française formait +une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le +premier corps, formé par Davoust, se distinguait par l'ordre et +l'ensemble qui régnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats, +le soin avec lequel ils étaient approvisionnés, celui qu'on mettait à +leur faire ménager et conserver leurs vivres, que le soldat imprévoyant +se plaît à gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux résultat +de cette sévère discipline, tout les faisait reconnaître et citer au +milieu de toute l'armée.</p> + +<p>La division Gudin manquait: un ordre mal écrit l'avait fait errer +pendant vingt-quatre heures dans des bois marécageux; elle arriva +cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne répare +ces erreurs que par des marches forcées, où les plus faibles succombent.</p> + +<p>L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et boisé qui sépare +la Düna du Borysthène; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve. +Sa distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de son nom, tout en lui +excitait notre curiosité; pour la première fois, les eaux de ce fleuve +moskovite allaient porter une armée française, et réfléchir nos armes +victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs défaites; +c'était sur ces mêmes flots que descendaient les sauvages du nord, les +enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps +avant de l'apercevoir, nos regards le cherchèrent avec une ambitieuse +impatience; nous rencontrâmes une rivière étroite et encaissée entre des +bords boisés et incultes: c'était le Borysthène qui se présentait à nos +yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pensées +s'abaissèrent à cet aspect, et bientôt elles s'évanouirent devant la +nécessité de pourvoir à nos premiers besoins.</p> + +<p>L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain +l'armée marcha ensemble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à +cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de +Cosaques, qui ne résistaient que pour avoir le temps de détruire des +ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on remplaçait +l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les dépassait en toute hâte et en +désordre.</p> + +<p>On traversait les cours d'eau à des gués bientôt gâtés; les régimens qui +venaient ensuite passaient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en +inquiétait peu: l'état-major-général négligeait ces détails; personne ne +restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en +existait plusieurs. Chaque corps d'armée semblait n'être là que +pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du +sort de l'un n'eût pas dépendu celui de l'autre.</p> + +<p>On laissait par-tout des traîneurs, des hommes égarés, près desquels les +officiers passaient indifféremment; il y aurait eu trop à reprendre: on +avait trop à faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup +de ces hommes isolés étaient des maraudeurs qui feignaient une maladie +ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps +d'empêcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on +pousse en avant avec tant de précipitation, l'ordre intérieur ne pouvant +exister au milieu d'un désordre général.</p> + +<p>Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les +Lithuaniens fuyaient quelquefois à notre approche; les Juifs restaient: +rien n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs misérables demeures; on +les reconnaissait à leur prononciation grasse, à leur élocution voluble +et précipitée, à la vivacité de leurs mouvemens, à leur teint +qu'échauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs +regards avides et perçans, leurs figures et leurs traits alongés en +pointes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et +cette taille longue, souple et maigre, cette démarche empressée; enfin +leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que +relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur +saleté, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un +peuple dégradé.</p> + +<p>Ils semblent avoir conquis la Pologne, où ils pullulent et dont ils +sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir +d'une réprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis +des hommes autrefois, c'était par les armes qu'ils les attaquaient, à +présent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes, +peut-être parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les +Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin, +soit superstition, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs +terres; les Juifs étaient forcés de souffrir leurs mépris: leur +impuissance haïssait; mais ils détestèrent encore plus notre pillage. +Ennemis de tous, espions des deux armées, ils vendaient l'une à l'autre +par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent +tout.</p> + +<p>Après Liady, la vieille Russie commençant, les Juifs finissent; les yeux +furent donc soulagés de leur dégoûtante présence; mais d'autres besoins +réduisirent à les regretter; on regretta leur intérêt actif et +industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand, +seul langage que nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils parlent +tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIf" id="CHAPITRE_IIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 15 août, à trois heures, on découvrit Krasnoë, ville de bois, qu'un +régiment russe voulut défendre: mais il n'arrêta le maréchal Ney que le +temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise, +on vit au-delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes, +dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'était le corps de +Newerowskoï.</p> + +<p>Le sol était inégal, mais nu: il convenait à la cavalerie; Murat s'en +empara: mais les ponts de Krasnoë étaient rompus; la cavalerie française +fut forcée de s'écarter à gauche, et de défiler longuement, dans de +mauvais gués, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en présence, la +difficulté du passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la bonne +contenance des Russes firent hésiter; on perdit du temps à s'attendre et +à se déployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.</p> + +<p>Newerowskoï, se voyant découvert, réunit ses colonnes; il en forma un +carré plein et si épais, que la cavalerie de Murat y pénétra plusieurs +fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre.</p> + +<p>Il est même vrai que nos premières charges échouèrent à vingt pas du +front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils +se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient à +coups de fusil; puis aussitôt, profitant de notre désordre, ils +continuaient leur retraite.</p> + +<p>On voyait leurs Cosaques frapper à grands coups de bois de lance ceux de +leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'éloignaient de +leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, épiaient +tous leurs mouvemens, pénétraient dans les moindres intervalles, et +enlevaient aussitôt tout ce qui se séparait de la masse.</p> + +<p>Newerowskoï eut un moment très-critique: sa colonne marchait à la gauche +de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout-à-coup la +longue enceinte d'un champ, formée par un rang de fortes palissades, +l'arrêta; ses soldats, pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps +d'y faire une trouée, et Murat lança contre eux les Wurtembergeois pour +leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la tête de la colonne +russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournèrent et +tinrent ferme. Ils tirèrent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et +comme des gens troublés, mais de si près, que la fumée, les feux, et le +fracas de tant de coups épouvantèrent les chevaux wurtembergeois, elles +renversèrent pêle-mêle.</p> + +<p>Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette +barrière qui aurait dû leur être fatale. Leur colonne en profita pour se +reformer et gagner du terrain. Quelques canons français arrivèrent +enfin; seuls, ils purent faire brèche dans cette forteresse vivante. Ce +fut alors que nos escadrons y pénétrèrent, mais peu, les chevaux restant +comme engravés dans cette foule épaisse et opiniâtre.</p> + +<p>Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé, où Grouchy avait ordre +de le prévenir; mais ce général et sa cavalerie arrivèrent trop tard, +soit qu'ils se fussent trop écartes à gauche, ou que le terrain se fût +refusé à un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en eût pas assez +senti l'importance. Elle était grande, puisque, entre Smolensk et Murat, +il n'y avait que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk aurait pu +être surprise sans défenseurs, enlevée sans combat, et l'armée ennemie +coupée de sa capitale. Mais cette division russe réussit enfin à gagner +un terrain boisé, où ses flancs furent couverts.</p> + +<p>Newerowskoï fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ +de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pièces de +canon. La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. L'attaque +y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre; elle eut plus de mérite, +n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu: le courage +éclairé du soldat français étant d'ailleurs d'une nature plus relevée +que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie +moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont émoussé la +sensibilité.</p> + +<p>Le hasard voulut que le jour de ce succès fût celui de la fête de +l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans la disposition des +hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une fête: de vaines +acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans +notre position, il n'y avait de jour de fête que celui d'une victoire +complète.</p> + +<p>Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succès à l'empereur, +en firent hommage à cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent +coups de canon. L'empereur, mécontent, remarqua qu'en Russie il fallait +mieux ménager la poudre française; mais on lui répondit qu'elle était +russe et conquise de la veille. L'idée d'entendre l'anniversaire de sa +fête célébré aux dépens de l'ennemi fit sourire Napoléon. On trouva que +ce genre assez rare de flatterie convenait à de tels hommes.</p> + +<p>Le prince Eugène crut aussi devoir lui apporter ses vœux. L'empereur +lui dit: «Tout se prépare pour une bataille; je la gagnerai, et nous +verrons Moskou.» Le prince garda le silence; mais en sortant il répondit +aux questions du maréchal Mortier, «Moskou nous perdra!» Ainsi, l'on +commençait à désapprouver. Duroc, le plus réservé de tous, l'ami, le +confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prévoyait pas +d'époque à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi qu'on +s'épanchait ainsi, car on sentait que, la décision prise, tous devaient +concourir à son exécution; que plus la position devenait périlleuse, +plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zèle, +serait une trahison: voilà pourquoi nous vîmes ceux dont le silence, ou +même les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paraître au +dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur était dictée par +l'honneur: la foule l'a imputée à flatterie.</p> + +<p>Newerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il +laissa derrière lui quelques Cosaques pour brûler les fourrages: les +habitations furent respectées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIf" id="CHAPITRE_IIIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Pendant</span> que la grande-armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive +gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, +vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée française. Ils +hésitaient: deux fois, entrainés par les conseils du +quartier-maître-général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de +nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie, +ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop +timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient +attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer +leur défense.</p> + +<p>On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la +mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur +caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait en eux. D'un côté, la +valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont +l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux +chances du hasard, s'obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la +fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de +Bagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un +général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant +d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs, +d'autres conseils que ses inspirations.</p> + +<p>Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de +honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous +partageaient son ardeur; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil +patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de +Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient +pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de +marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre +sacrée, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin +demandaient une bataille.</p> + +<p>Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribué à l'Angleterre, +était arrêté dans son esprit depuis 1807; mais il avait à combattre sa +propre armée, comme la nôtre: et malgré qu'il fût général en chef et +ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir +la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.</p> + +<p>Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de +défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous: c'était +l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi +leur malheur se défiait de la prudence de leur général, quand, à +l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglément à +l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre: car dans le succès, le +commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune +qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur +obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent.</p> + +<p>Toutefois, entraîné par l'impulsion générale, Barclay venait d'y céder +un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre +l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde +vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et +croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa +droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par +le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il +hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï +retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut +aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre.</p> + +<p>Déjà Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie, +et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie, +avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds +ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite, +que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.</p> + +<p>En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est +sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux +villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la +rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte, +mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance.</p> + +<p>L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive +gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse +de dix-huit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf +grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui +commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin +couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les +approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues par +un ravin qui, après avoir environné une grande partie de la ville, +devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de +la citadelle.</p> + +<p>Les habitans, trompés, sortaient des temples, où ils venaient de louer +Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir +sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse. +Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus +grande.</p> + +<p>Cependant, la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du +maréchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de +la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de +nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première +forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au +col; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une +grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de +ses soldats: les autres continuèrent; les murailles russes purent seules +les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de +l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute +de leur général, et qu'il fut inutile.</p> + +<p>Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et +boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand, +de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de +troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida à +travers des taillis et dans des fonds, pour le dérober au feu de la +place.</p> + +<p>Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussière, de +longues et noires colonnes d'où jaillissait le reflet d'une multitude +d'armes; ces masses s'avançaient si rapidement, qu'elles semblaient +courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes, +enfin toute l'armée russe.</p> + +<p>À cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria: +«Enfin je les tiens!» Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise +accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se +déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée: +l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu.</p> + +<p>Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place. +Davoust, puis le comte de Lobau, se déployeront à la droite de Ney; la +garde au centre en réserve, et plus loin, l'armée d'Italie. La place de +Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait +égarés. Murat et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces +deux chefs menaçaient la ville: il les fit reculer jusqu'à la lisière +d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend +depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il +offrait à l'ennemi: l'armée française ainsi placée, était adossée à des +défilés et à des précipices; mais la retraite importait peu à Napoléon: +il ne songeait qu'à la victoire.</p> + +<p>Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas +l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protéger la fuite de +ses habitans et l'évacuation de ses magasins: il était décidé à ne nous +abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors +d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirèrent qu'en +se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.</p> + +<p>Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, +afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le +jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais +que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et +se chargea de la défense de la ville.</p> + +<p>Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia, +pour aller se placer entre Moskou et l'armée russe. Il se trompait par +cette disposition commune à la guerre, de prêter à son ennemi des +desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la défensive étant inquiète +de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant +l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il +se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût +s'attendre à des mouvemens gigantesques.</p> + +<p>Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point +décidé à cette manœuvre; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se +placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût +été pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper à +soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et +l'Europe. Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel +mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours +au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et +au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.</p> + +<p>Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença +son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au +milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et +sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust; +le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui +annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude +de les voir ainsi s'échapper; il ne croit donc pas à une bataille pour +le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant à l'empereur, il +n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVf" id="CHAPITRE_IVf"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée +devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé +était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davoust la +partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux +de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se +ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec +Murat, combat en vain.</p> + +<p>Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces +incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande +de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive +opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de +troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine +retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une +bataille, mais que d'une rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la +marche rétrograde de l'ennemi.</p> + +<p>Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de +l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de +défendre Smolensk. Mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué, +firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il +existait cependant un passage large et commode, à une lieue au-dessus de +la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce +côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et +revint.</p> + +<p>Dès lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage, +qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat, +prudent quand la présence de l'ennemi ne l'échauffait pas, et qui, avec +sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette +résolution.</p> + +<p>Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se +retiraient d'eux-mêmes; et quant au projet de les atteindre, on +l'entendit s'écrier: «que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, +c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter.»</p> + +<p>L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien. +Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: «qu'il s'était jeté aux +genoux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais que +Napoléon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui +était là; que cette Moskou nous perdrait» on vit bien quel avait été le +sujet de leur dissentiment.</p> + +<p>Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de +Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient +brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moskou +sortit plusieurs fois de sa bouche.</p> + +<p>On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à +l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie +formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles +encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons +sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval; +là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit +qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute +réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il +désespère du sort de cette guerre; il prévoit un désastreux avenir, et +il cherche la mort pour y échapper. Toutefois Belliard insiste, et lui +fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. +«Eh bien! répond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul +ici.» Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec +emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on +fait violence.</p> + +<p>Cependant, l'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer +la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la +ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper avec soixante pièces +de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le +borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa +retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde +abattit la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre +une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin +couvert et le nettoya.</p> + +<p>Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû +être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans +ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; jamais +en montant là cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue +et large traînée de sang de blessés et de morts.</p> + +<p>Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en +se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait +d'enlever. La fusillade continuait; son pétillement, redoublé par l'écho +des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut +fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait +fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par +l'armée entière; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la +seconde cinq à six mille; mais Davoust persuada à l'empereur de +persévérer dans son attaque.</p> + +<p>La nuit vint; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer +plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé, +mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour +en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs +points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent ensuite, +par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des étincelles; enfin de +longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'était comme un +grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent +plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait +Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement.</p> + +<p>Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau. +L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet +horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le +résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.</p> + +<p>Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda +jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le +silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup +plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français, +surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se +rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans +ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les +premiers ils avaient pénétré dans la ville, que Barclay venait +d'abandonner.</p> + +<p>Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs: +elle traversa ces décombres fumans et ensanglantés, avec son ordre, sa +musique guerrière et sa pompe accoutumée; triomphante sur ces ruines +désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle +sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la +fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête, +n'était qu'un trop fidèle emblème.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vf" id="CHAPITRE_Vf"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Quand</span> l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque +éteints, et que le jour et les différens rapports l'eurent suffisament +éclairé; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna, +comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se +croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il +s'achemina lentement vers sa stérile conquête. Il parcourut, selon son +habitude, le champ de bataille pour apprécier la valeur de l'attaque, le +mérite de la résistance, et les pertes mutuelles.</p> + +<p>Il le trouva jonché d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des +nôtres. La plupart étaient dépouillés, sur-tout les Français: on les +reconnaissait à leur blancheur et à leurs formes moins osseuses et +musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans; +compte funeste à faire et à rendre. La contraction des traits de +l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui +la politique était une seconde nature, qui bientôt imposait silence à la +première.</p> + +<p>Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi +trompeur que rebutant; car on avait déjà fait disparaître la plupart des +nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait +pour prévenir de fâcheuses impressions sur nos soldats, et par cet +empressement bien naturel, qui porte à ramasser et à secourir ses +mourans, et à rendre à ses morts les derniers devoirs, avant de songer à +ceux de l'ennemi.</p> + +<p>Néanmoins, l'empereur écrivit que ses pertes, dans la journée +précédente, étaient bien moindres que celles des Moskovites; que la +conquête de Smolensk le rendait maître des salines russes, et que son +ministre du trésor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il +n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles +illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait +faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre +lui-même.</p> + +<p>En continuant cette reconnaissance, il parvint à l'une des portes de la +citadelle, près du Borysthène, en face du faubourg de la rive droite, +que les Russes occupaient encore. Là se trouvant entouré des maréchaux +Ney, Davoust, Mortier; du grand-maréchal Duroc, du comte de Lobau et +d'un autre général, il se plaça sur des nattes devant une cabane moins +pour observer l'ennemi que par le besoin de décharger son cœur du poids +qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des généraux, +ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre +lui-même.</p> + +<p>Il discourut longuement, vivement et sans interruption: «Quelle honte +pour Barclay, d'avoir livré, sans bataille, la clef de la vieille +Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien +il lui était avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses +efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses débris, +s'il était vaincu!</p> + +<p>«Et qu'aurait-il eu à combattre? une armée, grande, il est vrai, mais +gênée par un terrain trop étroit, n'ayant pour retraite que des +précipices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il n'avait manqué à +Barclay que de la résolution. C'en était donc fait de la Russie. Elle +n'avait une armée que pour assister à la chute des villes et non pour +les défendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay +s'arrêterait-il? quelle position se déterminerait-il à disputer? lui, +qui abandonnerait cette Smolensk, appelée par lui-même Smolensk la +sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la +Russie, annoncé comme le tombeau des Français! on allait voir l'effet de +cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux +même de Smolensk, déserter de leurs rangs, indignés de l'abandon sans +combat de leur capitale.»</p> + +<p>Napoléon ajouta: «que des rapports certains avaient fait connaître la +faiblesse des divisions russes; que déjà la plupart étaient entamées; +qu'elles se faisaient détruire en détail; que bientôt Alexandre n'aurait +plus d'armées. Les ramassis de paysans, armés de piques, qu'on venait de +voir à la suite de leurs bataillons, montraient assez où leurs généraux +en étaient réduits.»</p> + +<p>Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs +russes sifflaient autour de sa tête; mais son sujet l'emportait. Il +s'acharnait sur le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût pu la +détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui +répondit pas; il était évident qu'il ne cherchait pas de conseils; on +voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se débattait contre ses +propres réflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait à +s'en imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi, dans ses illusions, les +autres et lui-même.</p> + +<p>D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant à la +faiblesse et à la désorganisation de l'armée ennemie, personne n'y +croyait; mais que lui répondre? il citait des renseignemens positifs: +c'étaient ceux qu'avait envoyés Lauriston; on les avait altérés, en +croyant les rectifier; car l'évaluation des forces russes par Lauriston, +ministre de France en Russie, était exacte; mais d'après d'autres +renseignemens moins sûrs, et qui plaisaient davantage, on l'avait +diminuée d'un tiers.</p> + +<p>Après une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la +rive droite presque abandonnées par l'ennemi, finit en s'écriant: «que +les Riasses étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.» Il +cherchait à se persuader que ces peuples, par leur contact avec +l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs +guerres précédentes les avaient instruits, et ils en étaient à ce point, +où les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et déjà des +vertus acquises.</p> + +<p>Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le grand-maréchal fit +observer à l'un de nous: «que si Barclay avait eu tant de tort de +refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance à +vouloir nous le persuader.» À quelques pas de lui, un officier, naguère +envoyé au prince de Schwartzenberg, se présenta; il dit que Tormasof et +son armée s'étaient élevés dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et +qu'ils avaient marché sur notre ligne d'opération. Une brigade saxonne +enlevée à Kobryun, le grand-duché envahi, et Varsovie alarmée, avaient +été les premiers résultats de cette agression; mais Regnier a appelé +Schwartzenberg à son secours. Alors Turmasof a reculé jusqu'à +Gorodeczna, où il s'est arrêté le 12 août, entre deux défilés, dans une +plaine entourée de bois et de marais, mais accessible en arrière de son +flanc gauche.</p> + +<p>Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appréciateur du +terrain, savait préparer les batailles; mais quand les champs +s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il +s'étonnait, et la rapidité des mouvemens semblait l'éblouir: aussi, ce +général saisit-il d'abord, d'un coup d'œil, le côté-faible des Russes: +il s'y porta; mais au lieu d'y pénétrer par masses, et impétueusement, +il ne fit que des attaques successives.</p> + +<p>Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des régimens à des +régimens, puis des brigades à des brigades, enfin des divisions à des +divisions. À la faveur de cette lutte prolongée, il gagna la nuit, et +retira son armée de ce champ de bataille, où un effort rapide et +simultané aurait pu la détruire. Toutefois il perdit quelques canons, +beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrière le +Styr, où Tchitchakof, qui accourait à son secours avec l'armée du +Danube, le rejoignit.</p> + +<p>Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché; il réduisait +sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps +de gagner une bataille.</p> + +<p>Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon fut moins frappé de ces +avantages en eux-mêmes, que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion +dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attaché à sa première +pensée, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses +interlocuteurs, et, comme s'il eût continué son précédent entretien, il +s'écria: «Vous le voyez, les misérables! ils se laissent battre, même +par des Autrichiens!» Puis, jetant autour de lui un regard inquiet: +«J'espère, ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent.» Alors il +demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de +Schwartzenberg; l'aide-de-camp en répondit, et il ne se trompa point, +quoique l'événement ait semblé le démentir.</p> + +<p>Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient +que son désappointement, et qu'une grande hésitation le ressaisissait; +car en lui, le bonheur était moins communicatif, et la décision moins +verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'épaisseur +de ses murs, le comte de Lobau s'écria: «Voilà une belle tête de +cantonnemens.» C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne +répondit à cet avis que par un coup d'œil sévère..</p> + +<p>Ce regard changea bientôt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que +sur des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur +des monceaux de cendres fumans où gisaient des squelettes humains, +desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna! Quel +fruit de sa victoire! cette ville où ses soldats devaient enfin trouver +un abri, des vivres, une riche proie; dédommagemens promis à tant de +maux, n'était plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer. +Sans doute son influence sur les siens était grande; mais pourrait-elle +s'étendre par-delà la nature? Quelle allait être leur pensée?</p> + +<p>Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta pas sans interprète; +il sut que ses soldats se demandaient entre eux, «dans quel but on leur +avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau +maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'étaient là +toutes leurs conquêtes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient +apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, porter la France en Russie, +pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?»</p> + +<p>Plusieurs des généraux eux-mêmes commençaient à se fatiguer; les uns +s'arrêtaient malades; d'autres murmuraient. «Que leur importait qu'il +les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les eût mariés, +s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur eût donné +des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse au loin, sur la terre +nue, au milieu des frimas: car chaque année la guerre s'aggravait; de +nouvelles conquêtes, forçant d'aller chercher au loin de nouveaux +ennemis. Bientôt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.»</p> + +<p>Plusieurs, parmi nos alliés sur-tout, osèrent penser qu'on perdrait +moins à une défaite qu'à une victoire; un revers dégoûterait peut-être +l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus à notre portée.</p> + +<p>Les généraux les plus rapprochés de Napoléon s'étonnaient de sa +confiance. «N'était-il pas déjà comme sorti de l'Europe; et si l'Europe +se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour +sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en étant étranger, lui +deviendrait ennemi.» Ainsi parlèrent Murat et Berthier. Napoléon, irrité +de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de +l'action, cette même inquiétude contre laquelle il se débattait, +s'abandonna contre eux à son humeur chagrine: il les en accabla, comme +il arrive souvent dans l'intérieur des princes; les hommes dont ils sont +le plus sûrs, étant ceux qu'ils ménagent le moins, inconvénient de la +faveur qui en compense les avantages.</p> + +<p>Quand son humeur se fut écoulée dans un torrent de paroles, il les +rappela; mais cette fois, ceux-ci mécontens se tinrent éloignés. +L'empereur répara ses vivacités par des caresses, appelant Berthier «sa +femme,» et ses emportemens, «des querelles de ménage.»</p> + +<p>Murat et Ney le quittèrent le cœur plein de sinistres prèssentimens sur +cette guerre, qu'à la première vue des Russes ils allaient eux-mêmes +pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action, +d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'était suivi, tout était +inattendu; l'occasion les emportait: impétueux, ils changeaient de +propos, de projets, de dispositions à chaque pas, comme le terrain +change d'aspect.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIf" id="CHAPITRE_VIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> fut alors que Rapp et Lauriston se présentèrent. Celui-ci venait de +Pétersbourg; Napoléon ne fit aucune question à cet officier qui arrivait +de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son +ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit +d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes.</p> + +<p>Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: «L'armée +n'avait fait que cent lieues depuis le Niémen, et déjà tout y était +changé. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'intérieur de la +France, arrivaient effrayés. Ils ne concevaient pas qu'une marche +victorieuse et sans combats, laissât derrière elle plus de débris qu'une +défaite.</p> + +<p>Ils avaient rencontré tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et +tout ce qui s'en était détaché; enfin tout ce qui n'était pas excité, ou +par la présence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La +contenance de chaque troupe, suivant la distance où elle se trouvait de +son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquiétude, ou la pitié.</p> + +<p>En Allemagne, jusqu'à l'Oder, où mille objets rappelaient toujours la +France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout-à-fait +séparés; on les voyait ardens et joyeux; mais après l'Oder, en Pologne, +où le sol, ses productions, ses habitans, les vêtemens, les mœurs, et +tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect étrange; où rien enfin ne +retraçait plus à leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils +commençaient à s'étonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et déjà une +empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures.</p> + +<p>Par quelle singulière distance fallait-il donc qu'ils fussent séparés de +la France, puisqu'ils avaient atteint déjà des contrées inconnues, où +tout était pour eux d'une si triste nouveauté! combien de pas +avaient-ils faits, que de pas il leur restait à faire! l'idée même du +retour était décourageante; et cependant il fallait marcher, toujours +marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues +eussent été en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.»</p> + +<p>En effet, d'abord le vin manqua, puis la bière, même l'eau-de-vie; enfin +l'on fut réduit à l'eau, qui souvent manqua à son tour. Il en fut de +même pour les alimens, de même pour les autres nécessités de la vie; et +dans ce dénuement graduel, le découragement de l'ame suivait +l'affaiblissement successif du corps. Troublés par une vague inquiétude, +ils marchaient à travers la morne uniformité de ces vastes et +silencieuses forêts de noirs sapins. Ils se traînaient le long de ces +grands arbres nus et dépouillés jusqu'à leur cime, et s'effrayaient de +leur faiblesse au milieu de cette immensité. Alors ils se formaient des +idées sinistres et bizarres sur la géographie de ces contrées inconnues; +et, saisis d'une secrète horreur, ils hésitaient à s'enfoncer plus avant +dans de si vastes solitudes.</p> + +<p>De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs +continuels, aussi dangereux près du pôle que sous l'équateur, et de +l'infection de l'air par les corps, putréfiés des hommes et des chevaux +qui jonchaient les routes, étaient nées deux affreuses épidémies, la +dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succombèrent les premiers; ils +sont moins nerveux que les Français, moins sobres; ils étaient moins +intéressés dans une cause qui leur paraissait étrangère. De vingt-deux +mille 14 Bavarois, qui avaient passé l'Oder, onze mille seulement +étaient arrivés sur la Düna; et cependant ils n'avaient pas encore +combattu. Cette marche militaire coûtait aux Français un quart, aux +alliés la moitié de leur armée.</p> + +<p>Chaque matin, les régimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais +dès les premiers pas, leurs rangs desserrés s'allongeaient en files +lâches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se +laissaient dépasser; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs +aigles s'éloigner de plus en plus; ils s'efforçaient encore pour les +rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient +découragés. Les routes, les lisières des bois en étaient semées; on en +vit qui arrachaient des épis de seigle pour en dévorer les grains; puis +ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'hôpital ou le village +le moins éloigné. Beaucoup périrent.</p> + +<p>Mais les malades ne se séparèrent pas seuls de l'armée; un grand nombre +de soldats, dégoûtés et rebutés d'une part, de l'autre poussés par un +esprit d'indépendance et de pillage, renoncèrent volontairement à leurs +drapeaux; et ce ne furent pas les moins déterminés: bientôt leur nombre +s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se formèrent en +bandes et s'établirent dans les châteaux et dans les villages voisins de +la route militaire. Ils y vécurent dans l'abondance: il y eut là moins +de Français que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de +ces petits corps indépendans, composés d'hommes de plusieurs nations, +était toujours un Français. Rapp avait vu tous ces désordres; il +arrivait, et sa brusque franchise n'en épargna pas les détails à son +chef; mais l'empereur se contenta de lui répondre: «Je frapperai un +grand coup, et tout le monde se ralliera.»</p> + +<p>Avec Sébastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles +mêmes de Napoléon. En effet, à Wilna, il lui avait déclaré «qu'il ne +dépasserait pas la Düna, et que vouloir aller plus loin cette année, ce +serait courir infailliblement à sa perte.»</p> + +<p>Sébastiani insista comme les autres sur l'état de l'armée. «Il est +affreux, repartit l'empereur, je le sais; dès Wilna, il en traînait la +moitié, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps +à perdre; il faut arracher la paix; elle est à Moskou. D'ailleurs cette +armée ne peut plus s'arrêter: avec sa composition, et dans sa +désorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer à sa +tête, mais non s'arrêter, ni reculer. C'est une armée d'attaque et non +de défense, une armée d'opération et non de position.» Il parlait ainsi +à ceux de son intérieur; mais avec les généraux commandant ses +divisions, c'était un autre langage. Devant les premiers, il découvrait +les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait +soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la nécessité de +s'arrêter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans +ses paroles.</p> + +<p>En effet, ce jour-là même, dans les rues de Smolensk, au milieu de +Davoust et de ses généraux, dont les corps avaient le plus souffert dans +l'assaut de la veille, il dit «qu'il leur devait dans la prise de +Smolensk un succès important; qu'il considérait cette ville comme une +bonne tête de cantonnement.</p> + +<p>Voilà, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arrêtons-nous ici! +derrière ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer, +recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voilà toute la +Pologne conquise et défendue: c'est un résultat suffisant; c'est en deux +mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans +de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la +Lithuanie et refaire une armée invincible; alors, si la paix n'est pas +venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conquérir +à Moskou.»</p> + +<p>Puis il confia au maréchal, que s'il lui ordonnait de dépasser encore +Smolensk, c'était seulement pour en éloigner les Russes de quelques +journées; mais qu'il lui défendait formellement d'engager une affaire +sérieuse. Il est vrai qu'en même temps c'est à Murat et à Ney, aux deux +plus téméraires, qu'il a confié l'avant-garde, et qu'à l'insu de +Davoust, il vient de mettre ce maréchal prudent et méthodique, sous les +ordres de l'impétueux roi de Naples. Ainsi, son esprit paraît flotter +entre deux grandes décisions, et les contradictions de ses paroles +passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit intérieur, on +remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle +disposait tout pour faire naître des circonstances qui devaient +nécessairement l'entraîner.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIf" id="CHAPITRE_VIIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, les Russes défendaient encore le faubourg de la rive droite +du Dnieper. De notre côté, on employa la journée du 18 et la nuit du 19 +à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le jour, Ney passa le fleuve +à la lueur du faubourg qui brûlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que +les flammes, et il commença à gravir la pente longue et roide sur +laquelle il est bâti. Ses troupes cheminaient lentement, avec +précaution, et par mille détours, pour éviter l'incendie. Les Russes +l'avaient habilement dirigé; il se présentait de toutes parts, et +obstruait les principaux passages.</p> + +<p>Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en silence dans ce labyrinthe +de feux, l'œil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de +cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'élancer +tout-à-coup sur eux, pour les renverser et les précipiter dans les +flammes et dans le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids d'une +grande crainte; en n'apercevant sur la crête du ravin, à l'embranchement +des chemins de Pétersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui +s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. Comme on n'avait ni +prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'à Vitepsk, +interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant de traces +sur une direction que sur l'autre, en sorte que le maréchal, incertain, +s'arrêta entre les deux jusqu'à midi.</p> + +<p>Pendant, ce temps, le passage du Borysthène s'effectua sur plusieurs +points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'à +la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle +de Moskou: Ney l'eut bientôt rejointe; mais comme cette route côtoyait +le Dnieper, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux s'étant +creusé son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la côte opposée était +une position, où l'ennemi s'établissait et qu'il fallait emporter: le +premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le côteau de Valoutina, +dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.</p> + +<p>On a attribué la cause de cette résistance à une ancienne tradition de +gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain +consacré par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du +soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus éclairé de ses généraux. +Ce fut la nécessité qui les contraignit à ce combat; on a vu que la +route de Moskou, en sortant de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et que +l'artillerie française, placée sur l'autre rive, la traversait de ses +feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y +risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement +aurait dénoncé la retraite.</p> + +<p>La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux +chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de +Smolensk, l'autre, à quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient +la grande route de Moskou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à +deux lieues au-delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa.</p> + +<p>Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit pas de s'engager avec +tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait à +parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de +Smolensk à Moskou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. À chaque +instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue +engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout. +Cependant, le bruit du canon français s'avançait; déjà il semblait +devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le +débouché qu'elle s'efforçait de gagner.</p> + +<p>Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi ennemi revit la +grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre +ce débouché, qu'à forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la +Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais +Korf, repoussé sur Valoutina, avait appelé à son secours la colonne qui +le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée, +hésita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position, +décida son chef à revenir sur ses pas.</p> + +<p>Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages; +les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à +une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il +envoya Gudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et +rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille +hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre; on s'aborda, +soldats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, l'acharnement +terrible: la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et +épuisé de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environné que de +morts, de mourans, et de ténèbres, se fatigua; il fit cesser le feu, +garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes n'entendant +plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire +leur retraite.</p> + +<p>Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre +victoire; les deux chefs réussirent, l'un à vaincre, l'autre, à n'être +vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés +russes. Un des généraux ennemis, resté seul debout sur ce champ de +carnage, tenta de s'échapper du milieu de nos soldats, en répétant les +commandemens français; la lueur des coups de feu le fit reconnaître; il +fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri; mais la grande-armée +fit une plus grande perte.</p> + +<p>Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont +la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles, et qui +d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir +le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui +avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint +chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun +s'arrêta consterné: la victoire de Valoutina ne parut plus un succès.</p> + +<p>Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'empereur; ils +furent inutiles, il périt. Ses restes furent enterrés dans la citadelle +de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon +citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la +fois probe et habile: rare assemblage, dans un siècle où trop souvent, +les hommes de bonnes mœurs sont inhabiles, et les habiles sans mœurs.</p> + +<p>Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que +toutes les combinaisons militaires de Murat se réduisaient à suivre leur +grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le général des grands +chemins; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui trompe plus souvent +qu'il n'éclaire.</p> + +<p>En effet, pendant que Ney attaquait, Murat éclairait ses flancs avec sa +cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois à gauche, et des marais à +droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux +attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés +par Junot.</p> + +<p>Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par +les divers affluens du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les +hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher +ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin +de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait +directement à travers ces fonds marécageux, entre le Dnieper et le grand +chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina.</p> + +<p>C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le +fleuve à Prudiszi. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des +Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur +arrière-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire +décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés +d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le +désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de +chevaux et de voitures, engagés sur cette seule route, eût été +irréparable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa +responsabilité le troubla.</p> + +<p>Cependant Murat, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre +son attaque. La fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la +vérité; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et +les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction; Junot +s'excuse: «il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise +est molle, ses efforts sont simulés, elle ne se décidera pas à mordre +sur les bataillons ennemis.»</p> + +<p>Murat répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de +cette cavalerie; avec un autre général, ce sont d'autres soldats: il les +entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient +à Junot et lui dit: «Achève à présent, ta gloire est là et ton bâton de +maréchal!» Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot +troublé resta immobile. Trop long-temps près de Napoléon, dont le génie +actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à +obéir; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et +des blessures l'avaient vieilli avant le temps.</p> + +<p>Quant au choix de ce général pour un mouvement si important, il n'étonna +point: on savait que l'empereur lui était attaché par habitude, c'était +son plus ancien aide-de-camp; et par une secrète faiblesse, car la +présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et +de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. On peut croire +encore que son amour-propre se plaisait à voir des hommes, ses élèves, +commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel qu'il comptât plus sur +leur dévouement, que sur celui de tous les autres.</p> + +<p>Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à +la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce +n'était point là qu'il eût fallu déboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un +œil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié; +«C'était là sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la +bataille était là! que faisait donc Junot!» alors son irritation devint +si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp +et s'écrie: «qu'il ôte au duc d'Abrantès son commandement! qu'il le +renvoie de l'armée! qu'il a perdu sans retour le bâton de maréchal! que +cette faute va peut-être leur fermer le chemin de Moskou! que c'est à +lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue, +et qu'il saura les faire battre.» Mais Rapp refusa la place de son +ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colère +s'éteignait toujours facilement, dès qu'il l'avait exhalée en paroles.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli +être vaincu; à sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand, +l'un des généraux de Davoust, avait été jeté de ce côté au travers des +forêts; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le +commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et +il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût +infailliblement décidé la victoire, elle l'eût rendue complète; mais +Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où +Davoust et lui s'étaient arrêtés.</p> + +<p>Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir +pour un même but trois chefs indépendans l'un de l'autre, ne s'était pas +trouvé là, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui +impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigué, soit +sur-tout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin +que par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à +temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et +de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé, +s'amoncelait. Il fallait déblayer ses porte-feuilles, et donner un cours +aux affaires civiles et politiques, qui commençaient à s'encombrer; il +était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.</p> + +<p>Aussi, quand Borelli, général de Murat, vint crier au secours, le fit-il +attendre; et telle était sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre +insistât pour le faire entrer. Le rapport de cet officier émut Napoléon: +«Que dites-vous! s'écria-t-il; quoi, vous n'êtes point assez! L'ennemi +montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!» +Aussitôt il donna ordre à Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il +reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des +combats, car la nuit était venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille +l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIIf" id="CHAPITRE_VIIIf"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Les</span> soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son général, y +étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des +Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les +pieds des combattans, sillonée de boulets, jonchée de débris d'armes, de +vêtemens déchirés, d'ustensiles militaires, de chariots renversés et de +membres épars; car ce sont-là les trophée de la guerre! voilà la beauté +d'un champ de victoire!</p> + +<p>Les bataillons de Gudin ne paraissent plus être que des pelotons; ils se +montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits: près d'eux, +on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la +poudre, dont cette terre, dont leurs vêtemens étaient imprégnés et leurs +visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur +front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes +tordues par la violence du choc et des cadavres.</p> + +<p>Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance +transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où pendant quelques +heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.</p> + +<p>Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de ses paroles et +de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux; +quant à son langage, «ce combat était le plus beau fait d'armes de notre +histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui +l'on pouvait conquérir le monde; ceux tués, des guerriers morts d'une +mort immortelle.» Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au +milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité.</p> + +<p>Il fut magnifique dans ses récompenses: les 12<sup class="sm">e</sup>, 21<sup class="sm">e</sup> de ligne et +le 17<sup class="sm">e</sup> léger reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades; +c'étaient les régimens de Gudin. Jusque-là, le 127<sup class="sm">e</sup> avait marché sans +aigle car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de +bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.</p> + +<p>L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de +Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes, et par leur forme. Il +ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer +successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là, il +interpelait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats, +demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et +les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats +confirmèrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-même, les +choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirmés +avec acclamation par les troupes.</p> + +<p>Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de +guerre du maître de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages +toujours regrettés de la république, les transportèrent. C'était un +monarque, mais c'était celui de la révolution, et ils aimaient un +souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien +ne reprochait.</p> + +<p>Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter; +le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les +cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même +où elle venait d'être acquise; leur valeur proclamée par une voix dont +chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand +conquérant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers +entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs +familles, à la fois rassurées et enorgueillies; que de biens à la fois! +ils en furent enivrés; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à +leurs transports.</p> + +<p>Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de +Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au +conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand toute la chaleur +lourde de ce jour eut pesé sur lui et que les rapports apprirent qu'on +faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se désenchanta. Dans son +retour à Smolensk le cahotage de sa voiture sur les débris du combat, +les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se +traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de +membres amputés, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est +horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le désarmer. +Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui +en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des +champs de Valoutina.</p> + +<p>Les rapports des chirurgiens étaient hideux: en ce pays, on supplée au +vin et à l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain. +On y mêle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, épuisés de faim +et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa +chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur +restait, après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée +d'eux.</p> + +<p>On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frappés de +vertiges, de stupéfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans +les fossés et sur les chemins. Là, leurs yeux ternes, à demi ouverts et +larmoyans, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer +successivement de tout leur être; ils expirent mornes et sans gémir.</p> + +<p>À Wilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades; des +couvens, des églises, des synagogues et des granges servent à recueillir +cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains, +toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres, +sans lits, sans couvertures, sans paille même et sans médicamens. Les +chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux +hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir.</p> + +<p>À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de +bataille; trois cents autres ont été abandonnés dans la ville par leur +armée, et comme elle en a emmené les habitans, ces malheureux sont +restés trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourans +et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin été +recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents +comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs +chemises, et celles de ces misérables, pour les panser, car déjà le +linge manque.</p> + +<p>Lorsqu'enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne +faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils +périssent faute de subsistance: Français ou Russes, peu échappent. Ceux +que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher +quelques vivres, succombent les premiers; ces désastres se répètent +par-tout où l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa présence attirant, +et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant +scrupuleusement accomplis qu'à sa portée.</p> + +<p>À Smolensk, les hôpitaux ne manquent point; quinze grands bâtimens de +briques ont été sauvés du feu, on a même trouvé de l'eau-de-vie, des +vins, quelques médicamens, et nos ambulances de réserve nous ont enfin +rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et +jour; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà, tout manque pour panser +les blessés; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer, par le +papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent +d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du +coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.</p> + +<p>Nos chirurgiens accablés s'étonnent; depuis trois jours, un hôpital de +cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir: Rapp a +pénétré dans ce lieu de désespoir! j'en épargnerai l'horreur à ceux qui +me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame +reste flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer +son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une +vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait +soutenus.</p> + +<p>Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'ame de +l'empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de +Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal +et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir: c'était le +résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire +le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver.</p> + +<p>Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on +trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle +fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète, +qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prêtre +vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il +ignorait que c'était le général russe lui-même qui avait fait incendier +les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces +horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur +cause de celle de la noblesse.</p> + +<p>L'empereur l'écouta attentivement: «Mais votre église, lui dit-il +enfin, a-t-elle été brûlée?—Non, sire, répliqua le pope; Dieu sera plus +puissant que vous! il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les +malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!» Napoléon ému +lui répondit: «Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes +innocentes de la guerre; il vous récompensera de votre courage. Allez, +bon prêtre, retournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité +votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix +qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que +leur seule présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos +saints asiles: car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est notre +Dieu.»</p> + +<p>À ces mots, Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et +des secours. Un cri déchirant s'éleva à la vue des soldats qui +pénétraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effarés +se pressèrent autour de l'autel; mais le pope élevant la voix leur cria: +«Rassurez-vous: j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh! comme on nous +avait trompés, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on +vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et +adorent le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point +religieuse; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats +ne combattent que nos soldats! Ils n'égorgent point, comme on nous +l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous +donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr +comme des païens, des impies et des incendiaires.» Alors le pope entonna +un cantique d'actions de graces, que tous répétèrent en pleurant.</p> + +<p>Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été +abusée. Le reste des habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus +leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout +entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur +sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de +conquête.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IXf" id="CHAPITRE_IXf"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">En</span> effet, dès Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder +l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de +les compromettre dans notre cause, par un soulèvement plus ou moins +général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés, +abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au +milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à +découvert, et les Russes en garde contre lui.</p> + +<p>D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien +plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit +négligemment. Plus tard, dans Moskou, il reçut plusieurs adresses de +différens chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les +seigneurs comme des troupeaux de bêtes que l'on vend et que l'on échange +à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de +l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections +partielles qu'ils promettaient de rendre bientôt générales.</p> + +<p>Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez un peuple barbare, une +liberté barbare, une licence effrénée, effroyable! quelques révoltes +partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme +les colons de Saint-Domingue, eussent été perdus. Cette crainte prévalut +dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent; elle le détermina +à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler.</p> + +<p>Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de +tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils +agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous +les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire, +les abusèrent par des discours trompeurs; on persuada à ces paysans que +nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des +esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement +souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils +s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils +les réservaient pour les animaux les plus immondes.</p> + +<p>Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières +allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs +dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion. +Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir, +est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous; +car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon, que cette +grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois +qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de +parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres +à la fois.</p> + +<p>L'empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise; plus il +avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que +des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs défaites n'ont été que +des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est +une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve +encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête.</p> + +<p>À Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et +il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une +même perplexité le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces +flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé; +une fièvre d'hésitation s'empare de lui; ses regards se portent sur +Kief, Pétersbourg et Moskou.</p> + +<p>À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le +flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les +provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux; +tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk, +Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne, +et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne +Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une +nation à une nation, et rendre la guerre égale.</p> + +<p>Cependant, à Smolensk, il se trouve au nœud des routes de Pétersbourg +et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à +quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du +gouvernement, le nœud où tous les fils de l'administration se +rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de +mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et +l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient +d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant +d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et +fera tomber Riga devant Macdonald.</p> + +<p>D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il +attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de +cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de +ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut +détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir +d'ébranler la nation, en la frappant au cœur dans cette guerre +nationale.</p> + +<p>De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la +saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses +yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la +jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il +lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux +expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait; +car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple +du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux +choses, ni deux positions absolument semblables?</p> + +<p>Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII +sortir de sa bouche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Xf" id="CHAPITRE_Xf"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Mais</span> les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur +comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les +combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles +rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa +droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée +ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio +rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein +avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa +position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr +l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ +trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce +général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait +seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à +l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.</p> + +<p>Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi +par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par +des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence +tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et +les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain.</p> + +<p>À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le +signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent. +Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est +enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille +prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de +morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre +d'user que pour mieux se défendre.</p> + +<p>Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui +s'appuyait à la Düna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la +baïonnette au travers d'une épaisse muraille: tout réussit; mais +lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu: +des dragons russes, ivres, dit-on, risquèrent une charge sur une +batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir, +s'avança, puis tout-à-coup tourna le dos et s'enfuit à travers nos +canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec +les nôtres; ils sabrèrent les canonniers, renversèrent les pièces, et +poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en +plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur +son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de +fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de +cette bourasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de +Polotsk, lorsqu'une manœuvre prompte et habile du quatrième des +cuirassiers français, termina cette échauffourée. Les Russes disparurent +dans les bois.</p> + +<p>Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer +leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques +fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre, +Witgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa +plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec +Macdonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de +Polotsk, et sur-tout à y vivre.</p> + +<p>Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels et beaucoup +d'officiers avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les +généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces +généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment; ils +firent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu près du même pas dans +leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille, +termina glorieusement. On ne voulut pas séparer, par le tombeau, ces +guerriers que la vie, et la mort elle-même, n'avaient pu désunir: une +même sépulture les reçut.</p> + +<p>À la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bâton de maréchal +d'empire au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa +disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens +demandés.</p> + +<p>Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop +périlleuse, pour que Napoléon s'y décidât seul; il fallut qu'il s'y fît +entraîner. Après Valoutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé +par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frère de l'empereur, +et par son ordre, devait commander. Ney s'y était soumis, moins par +condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par +leur ardeur.</p> + +<p>Mais Davoust, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec +l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom +de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs, +fiers et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vus grandir +réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand +homme, n'étaient guère propre à se commander l'un à l'autre: Murat +sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même.</p> + +<p>Toutefois Davoust obéit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fierté +blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance +directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre, +alléguant sa défiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de +cet aveu; il ressaisit son indépendance. Dès lors, l'avant-garde eut +deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigué, souffrant, accablé de trop de +soins de toute espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieutenans, +disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses +anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois +commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur +tour.</p> + +<p>Cependant, Barclay ayant reculé, sans résistance, jusqu'auprès de +Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua à +leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23 +août, vers onze heures du matin, un bois peu épais que le roi voulut +reconnaître, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter deux fois.</p> + +<p>Murat, surpris de cette résistance, et à cette heure, s'opiniâtra; il +perça ce rideau, et vit au-delà toute l'armée russe rangée en bataille. +L'étroit ravin de la Luja l'en séparait; il était midi: l'étendue des +lignes russes, sur-tout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le +lieu, celui où Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain, +assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille; +il dépêcha vers l'empereur pour l'en prévenir.</p> + +<p>En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite, +avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi. +Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté; il +protégeait Montbrun: le roi les rappela à sa gauche, sur la grande +route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par +quelques démonstrations de front.</p> + +<p>Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au +travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande +route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille, +que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses +forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous +les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt, +il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas +que Murat engageât sans lui une bataille.</p> + +<p>À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon +sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et +décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze +lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie +avait disparu.</p> + +<p>De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du +côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef +d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en +servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté +sans mesure; il cria à la trahison.</p> + +<p>La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La +confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y +paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk +avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal; +plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait +faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef. +Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et +l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.</p> + +<p>De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait +qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se +trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il +peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection +des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen +à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de +Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le +nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse +environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de +guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre +qu'il va porter.</p> + +<p>Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de +Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent +cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes, +dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a +été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et +les Français eux-mêmes.</p> + +<p>Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée +russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à +leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la +menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper, +Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg, +par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr +et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et +quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille +hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de +quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions +Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà +s'approchaient, de Kœnigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille +hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le +milieu de novembre.</p> + +<p>C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux +cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq +mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle +était la distance de Smolensk à Moskou.</p> + +<p>Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six +chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé, +celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme +intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un +ministre de paix et non de guerre.</p> + +<p>D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les +forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou +détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La +plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de +marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au +premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de +gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient +rendre chaque jour plus nu et plus rude.</p> + +<p>Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout +le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que +leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par +leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un +commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire.</p> + +<p>Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir +d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes +ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille +plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses +ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur +circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour +espérer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_SEPTIEME" id="LIVRE_SEPTIEME"></a>LIVRE SEPTIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ig" id="CHAPITRE_Ig"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">L'Empereur</span> était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé +de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murat pousser +l'ennemi. Il en repartit le 24 août: l'armée marchait sur trois colonnes +de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand +chemin de Moskou; Poniatowski à droite, l'armée d'Italie à gauche.</p> + +<p>La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route +où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes; elle +ne pouvait guère s'écarter de sa direction faute de temps, dans une +marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche +dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir +chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur +ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est guère possible sans imprudence, +quand on est aussi près de l'ennemi.</p> + +<p>À Smolensk, l'ordre avait été donné, comme à Vitepsk, de prendre, en +partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la +difficulté, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats: +ils étaient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir +eux-mêmes à leurs besoins. L'habitude en était prise: et réellement +c'était un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et +continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme à de si grandes +distances. L'existence de l'armée était un prodige, que renouvelait +chaque jour l'esprit actif, industrieux et avisé des soldats français et +polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficultés, et leur +goût pour les hasards et les irrégularités de ce jeu terrible d'une vie +aventureuse.</p> + +<p>Il y avait à la suite de chaque régiment une multitude de ces chevaux +nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays, +qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages étaient +conduits par des soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers. +Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le défaut de +vivres, la nécessité de tout traîner avec soi, excusait cet attirail; il +fallait, pour ainsi dire, une seconde armée, pour porter ou conduire ce +qui était indispensable à la première.</p> + +<p>Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'était plié +aux usages et à toutes les difficultés des lieux; le génie des soldats +avait admirablement tiré le meilleur parti possible des faibles +ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres généraux +supposaient toujours des distributions régulières, qui ne se faisaient +jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son zèle, de son intelligence +et de sa fermeté, s'était plus ou moins emparé de la maraude, et avait +changé le pillage individuel en contributions régulières.</p> + +<p>Car ce n'était que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un +pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la +marche arrêtée, et les bivouacs établis, des détachemens, commandés +rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par +régimens, allaient à la découverte et s'enfonçaient dans la campagne; +ils trouvaient, à quelques werstes de la route, tous les villages +habités, et n'y étaient pas reçus trop hostilement; mais comme on ne +s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ, +la terreur s'emparait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans les +bois, d'où ils ressortaient en partisans peu redoutables.</p> + +<p>Cependant, les détachemens bien repus et chargés de tout ce qu'ils +avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques +jours après; et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur tour +par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrèrent. De là des +haines, d'où l'on aurait infailliblement vu naître des guerres +intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été abattus +par une même infortune, et réunis dans l'horreur d'un même désastre.</p> + +<p>En attendant leurs détachemens, les soldats restés autour de leurs +aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus +souvent c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils écrasaient et +faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, à cause des +bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidité des +marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussière +les suffoquèrent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y +précipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyèrent; d'autres +s'en remplissaient si immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient +plus marcher.</p> + +<p>On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps +restaient les plus nombreuses; leurs détachemens, plus disciplinés, +rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui +étaient restés au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue +reposait les yeux, fatigués d'un désordre presque universel.</p> + +<p>Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, quant aux vêtemens, +contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des +semelles de rechange, un pantalon et des demi-guêtres de toile, quelques +ustensiles de propreté, une bande à pansement, de la charpie, et +soixante cartouches.</p> + +<p>Dans les deux côtés étaient placés quatre biscuits, de seize onces +chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et étroit, +était rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi composé, ses +bretelles et la capote roulée et attaché par-dessus, pesait trente-trois +livres douze onces.</p> + +<p>Chaque soldat portait encore en bandoulière un sac de toile contenant +deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne +garnie, trois pierres à feu, son tournevis, sa banderole et son fusil, +il était chargé de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de +pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et +soixante coups à tirer.</p> + +<p>Derrière lui, des voitures traînaient encore pour six jours de vivres; +mais on ne pouvait guère compter sur ces transports, pris sur les lieux, +qui eussent été si commodes dans un autre pays, avec une moindre armée, +et dans une guerre plus régulière.</p> + +<p>Quand le sac de farine était vide, on l'emplissait du grain qu'on +trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en +rencontrait; sinon par des moulins à bras, qui suivaient les régimens, +ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent +guère d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre, +dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour un jour, à cent trente +hommes.</p> + +<p>Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manquèrent peu: les +boulangers abondaient; car les régimens du premier corps renfermaient +des ouvriers de toute espèce, de sorte que vivres et vêtemens, tout s'y +confectionnait, ou s'y réparait en marchant. C'étaient des colonies à +la fois civilisées et nomades. L'empereur en avait eu la pensée; le +génie du prince d'Eckmühl s'en était saisi: le temps, les lieux, les +hommes, rien ne lui avait manqué pour l'accomplir; mais ces trois +élémens de succès furent moins à la disposition des autres chefs. Au +reste, leur caractère, plus impétueux et moins méthodique, n'en aurait +peut-être pas tiré le même parti; avec un génie moins organisateur, +ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles à vaincre: l'empereur ne +s'était pas assez arrêté à ces différences; elles avaient des suites +funestes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIg" id="CHAPITRE_IIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27 +août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen, +l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera +Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra +Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui à l'armée de Moskou, et +maintiendra ses communications avec la Lithuanie.</p> + +<p>Ce fut encore de ce même quartier-impérial qu'il publia les détails de +sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et +à venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y étaient le plus +distingués. Mais il ajouta qu'à Smolensk «la conduite des Polonais avait +étonné les Russes, accoutumés à les mépriser!» À ces mots, les Polonais +jetèrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit à un mécontentement +prévu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.</p> + +<p>Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une +foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux +français; voulant paraître à la fois présent par-tout, remplir de plus +en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable +grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord été qu'un +simple jouet, et qui finit par désirer l'empire du monde.</p> + +<p>Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il y avait si peu d'ordre +autour de lui, que sa garde brûlait la nuit, pour se chauffer, le pont +qu'elle était chargée de garder, le seul sur lequel il pût sortir le +lendemain de son quartier impérial. Au reste, ce désordre, comme tant +d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut +réparé dès qu'on s'en aperçut.</p> + +<p>Ce jour-là même, Murat poussa l'ennemi au-delà de l'Osma, rivière +étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce +pays; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de leurs grandes fontes, +empêche les débordemens. L'arrière-garde russe, couverte par cet +obstacle, se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée. +Murat fit sonder le ravin: on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit +et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la +rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute retraite, et faisant d'une +escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent +en force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les +bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murat s'obstina dans +sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième des lanciers enleva +la position, et les Russes s'allèrent coucher non loin de là, contens de +nous avoir fait acheter chèrement un quart de lieue de terrain, qu'ils +nous auraient abandonné gratuitement pendant la nuit.</p> + +<p>Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmühl refusa deux +fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui +défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de +Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres trop +tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet +d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, à +Semlewo.</p> + +<p>Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une +inimitié qui datait de l'Égypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que, +s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais +que l'armée ne devait pas en souffrir.</p> + +<p>Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur +irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait +inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin +que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous +les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne +faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la +grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans +le vide jusque vers midi.</p> + +<p>«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient +rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde +ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés, +puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis +l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des +Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de +vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à +mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manœuvrer, et +il appelait l'infanterie.</p> + +<p>«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on +passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci +se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même +résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient +éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards.</p> + +<p>«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en +rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers +cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici +la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée +entière était là, déterminée à y coucher.</p> + +<p>«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec +un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs +positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues +chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général +voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan +arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une +scrupuleuse exactitude.</p> + +<p>«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y +être battus.</p> + +<p>«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne +laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la +défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.»</p> + +<p>Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne +tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la +résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant +devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant +ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter; +épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non +combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit +close.</p> + +<p>«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais +que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que +d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons +des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus +retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant +toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de +préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues, +jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.</p> + +<p>«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était +toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui, +vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes. +Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans +boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant, +ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de +quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au +milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses +chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour +faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles, +sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres, +plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à +qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps +maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque +instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui +l'abandonnait.»</p> + +<p>Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au +reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du +premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi +prodiguer.»</p> + +<p>Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se +jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait +qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose +qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur +ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus +jalouse.</p> + +<p>L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour +vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est +pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer +vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la +position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait +en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc +mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince +d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust, +«qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait +mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat +avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas +laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit +inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est +vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce +zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de +s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur +commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la +colonne; ils se la disputaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIg" id="CHAPITRE_IIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 28 août, l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de +Viazma; elle marchait en toute hâte, tout à la fois, à travers champs, +et plusieurs régimens de front, chacun formant une colonne courte et +serrée. La grande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, +aux ambulances. L'empereur à cheval fut vu par-tout: les lettres de +Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une +bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de +canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie.</p> + +<p>Napoléon avait assigné aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de +brûler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, même les +chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les +mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sûreté. +La voiture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'étant trouvée sur +son passage, il y fit mettre le feu lui-même, devant ce général, et +sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidât; ordre qui n'était que +sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-même +l'exécution, qu'au reste on n'acheva pas.</p> + +<p>Les bagages de tous les corps furent donc réunis en arrière de l'armée; +c'était, depuis Dorogobouje, une longue trainée de chevaux de bât et de +kibiks attelés de cordes: ces voitures étaient chargées de butin, de +vivres, d'effets militaires, des hommes préposés à leur garde, enfin de +soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient. +On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers +démontés, portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, car ils ne +pouvaient suivre à pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette +foule confondue et désordonnée, comme sur la plupart des maraudeurs de +nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par +là, ils auraient inquiété l'armée et retardé sa marche; mais Barclay +semblait craindre de nous décourager: il ne luttait que contre notre +avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous +rebuter.</p> + +<p>Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les +querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient +Napoléon. À Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il avait vainement +espéré une communication d'Alexandre. À Ribky, vers le 28 août, il +paraît la solliciter: une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable +du reste, se terminait ainsi: «L'empereur me chargé de vous prier de +faire ses complimens à l'empereur Alexandre: dites-lui que les +vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent altérer +l'amitié qu'il lui porte.»</p> + +<p>Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque +dans Viazma; l'armée, altérée par la marche, la chaleur et la poussière, +manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit près des +sources, bientôt troublées et taries; l'empereur lui-même dut se +contenter d'une bourbe liquide.</p> + +<p>Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma; pilla cette +ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avancèrent précipitamment pour +l'éteindre. L'ennemi défendit son incendie, mais la Viazma était guéable +près des débris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde +combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit +maîtresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le +pillage eut bientôt gaspillées.</p> + +<p>L'empereur, en traversant la ville; vit ce désordre; il s'irrita +violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa +les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il +fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans +sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violents, plus ils +étaient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer, +un instant après, ce malheureux à genoux sur son passage: on mit à côté +de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens. +L'empereur, déjà indifférent demanda ce qu'ils voulaient et le fit +mettre en liberté.</p> + +<p>Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis +quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de +Murat. Étonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis +il ajoute: «qu'au-delà de la Viazma, derrière un ravin, sur une position +avantageuse, l'ennemi s'est montré en force et prêt à combattre; +qu'aussitôt, de part et d'autre la cavalerie s'est engagée, et que +l'infanterie devenant nécessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête +d'une division de Davoust, et l'a ébranlée pour la porter sur l'ennemi; +mais que le maréchal est accouru, criant aux siens d'arrêter: blâmant +hautement cette manœuvre, la reprochant durement au roi et défendant à +ses généraux de lui obéir: qu'alors Murat en a appelé à son rang, à son +grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie +déclarer à l'empereur son dégoût pour un commandement si contesté, et +qu'il faut opter entre lui ou Davoust.»</p> + +<p>À cette nouvelle, Napoléon s'emporte; il s'écrie: «que Davoust oublie +toute subordination; qu'il méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a +nommé son lieutenant;» et il fait partir Berthier, avec l'ordre de +mettre désormais sous le commandement du roi la division Gompans, +celle-là même qui avait été le sujet du différend. Davoust ne se +défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond, +soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou +qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manœuvre qui y +convenait: ce qui est fort possible.</p> + +<p>Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne +distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle. +Renfermé avec Belliard et comme caché dans sa tente, à mesure que les +expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang +s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. «On l'avait méconnu, +outragé publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que +lui faisaient la colère de l'empereur et sa décision! c'était à lui-même +à venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son épée seule qui l'a +fait roi, c'est à elle seule qu'il en appelle!» et déjà il saisissait +ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arrêta, en lui +opposant les circonstances, l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à +poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer +l'ennemi par un fâcheux éclat.</p> + +<p>Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher à +dévorer son affront; mais que des larmes de dépit roulaient dans ses +yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi, +Davoust, s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'empereur était +trompé, et demeurait tranquille dans son quartier-général.</p> + +<p>Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il séjournât, pour +reconnaître sa nouvelle conquête et le parti qu'il en pouvait tirer. Les +nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrèrent le +gouvernement ennemi, s'appropriant nos succès, et s'efforçant de faire +croire que la perte de tant de provinces était l'effet d'un plan général +de retraite, adopté d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient +qu'à Pétersbourg on chantait des Te Deum pour de prétendues victoires +de Vitepsk ou de Smolensk. Étonné, il s'écria: «Eh quoi! des Te Deum! +ils osent donc mentir à Dieu comme aux hommes!»</p> + +<p>Au reste, la plupart des lettres russes interceptées, exprimaient le +même étonnement. «Quand nos villes brûlent, disaient-elles, nous +n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance +et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier +Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par +terre, on ment en paroles et par écrit, on ment au ciel et à la terre, +on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant, +mais il y a de la crédulité à nous croire si crédules.»</p> + +<p>Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent été employés +pour tromper ceux qui savaient écrire de pareilles lettres. Toutefois, +quoique ces mensonges politiques soient généralement mis en usage, on +trouva que, portés à un tel excès, ils faisaient la satire, ou des +gouvernans, ou des gouvernés, et peut-être des uns et des autres.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu'à Gjatz, en +échangeant avec eux quelques boulets; échange qui se faisait presque +toujours au désavantage des Français, les Russes ayant soin de +n'employer que des pièces longues, et d'une plus grande portée que les +nôtres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes +avaient négligé de brûler les villages et les châteaux. Comme ils sont +d'un caractère qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peut-être +inutile. Les incendies plus éclatans de leurs villes leur suffirent.</p> + +<p>Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, tourna comme il arrive +souvent de tous les défauts, au profit de leurs ennemis. L'armée +française trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours +pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observé à ce propos, +que toutes ces dévastations furent confiées aux Cosaques, à des +barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris pour la civilisation, +semblèrent prendre un plaisir de sauvages à brûler sur-tout les villes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVg" id="CHAPITRE_IVg"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 1<sup class="sm">er</sup> septembre, vers midi, Murat n'était plus séparé de Gjatz que +par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de déployer ses +premiers régimens; mais bientôt, dans son impatience, il appela quelques +cavaliers, et lui-même ayant chassé les Russes du bois qu'ils +occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. À cette +vue, les Français s'animèrent, et la ville fut tout-à-coup envahie +jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà +livrés aux flammes.</p> + +<p>Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume +tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous +était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par la rivière, eut donc +le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait +sauvé le reste.</p> + +<p>On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques +embarcations et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où +nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en +sortir, accourir à eux, et criant qu'il était Français. Sa joie et son +accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davoust. Ce +maréchal le questionna.</p> + +<p>Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée +russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre +Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entière, y avaient répondu. +«Ce général, ce ministre était un traître: il faisait détruire en détail +toutes leurs divisions; il déshonorait l'armée par une fuite sans fin! +et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes +brûlaient! S'il fallait se déterminer à cette ruine, on voulait se +sacrifier soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis +que, se laisser sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, jusqu'à +l'honneur du sacrifice.</p> + +<p>Mais pourquoi cet étranger? Le contemporain, le compagnon de guerre, +l'émule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour +sauver la Russie!» Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une +bataille. Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que +l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui +ce général et cette bataille; et que d'ailleurs, après avoir attiré +l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-même jugé un +grand choc indispensable.</p> + +<p>Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à +Tzarewo-zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille +avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie; qu'aussitôt tous +avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur +cette frontière du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le +défendre, enfin pour y vaincre ou mourir.</p> + +<p>Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle: +ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on +s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut +sur-tout à Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général +français, ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on +trouverait de Viazma à Moskou: «Pultava,» répliqua fièrement le Russe. +Cette réponse annonçait une bataille; elle plut aux Français, qui aiment +l'à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes d'eux.</p> + +<p>Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été +amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans +obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette; +par-tout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des +Français et à des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre, +point de patrouilles: nos soldats semblaient négliger ces soins comme +trop minutieux. Pourquoi tant de précautions? eux attaquaient, ils +étaient victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit +depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre +imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée.</p> + +<p>L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné +quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya à l'empereur, qui +s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même: il +appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes, +dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables. +Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les +réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français, +et, pendant la nuit du 1<sup class="sm">er</sup> au 2 août, toutes les nouvelles des +avant-postes les confirmèrent.</p> + +<p>Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier +moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos +généraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le +louait de s'être maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs +d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi +si agressif.</p> + +<p>Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Wilna, et en ne +reconnaissant pas le cours marécageux de la Bérézina pour la véritable +frontière de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, à Vitepsk et à +Smolensk, il avait prévenu Napoléon; que sur la Loutcheza, sur le +Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée au temps +et aux lieux; que cette guerre de détail, et les pertes qu'elle +occasionnait, n'avaient été que trop à son avantage: chacun de ses pas +rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens; +il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou +abandonné.</p> + +<p>Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale! mais c'était à +nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné +l'opinion publique quand elle s'égarait, de s'être contenté d'épier tous +nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus +souvent, on sauve les nations malgré elles.</p> + +<p>Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce +général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le +commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on +le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vg" id="CHAPITRE_Vg"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Enfin</span> l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et +une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut! +accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis +remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de +retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer +davantage.</p> + +<p>Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour +se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se +contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils +n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de +combattre.»</p> + +<p>L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui +dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière +avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement +des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue, +avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs +venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on +lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il +calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé: +caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante, +souple et patiente, une guerre implacable.</p> + +<p>Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais +redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire +concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque +individu, depuis le général jusqu'au soldat.</p> + +<p>On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses +vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans +son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air +de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa +nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au +milieu des rues, on s'était cru sauvé.</p> + +<p>Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le +vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes +extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de +son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à +la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a +conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa +gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots +destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre +partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.</p> + +<p>Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de +Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues. +Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans +cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa +cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure +que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la +chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta +à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air +et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares +obéirent et reculèrent étonnés.</p> + +<p>Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans +incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens +chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent +paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car +tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et +vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi +comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette +audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives.</p> + +<p>Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter. +Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup +dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un +vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce +général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes +de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment +renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même, +l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut +là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un +instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent.</p> + +<p>Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de +lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger, +devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant +hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses +conjurations, comme il en était expressément chargé.</p> + +<p>Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes +jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures +l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres +intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de +la paix, était transformé en places de guerre.</p> + +<p>Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à +Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce +village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les +seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces +signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la +grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages: +ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés +de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un +premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent +jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre.</p> + +<p>Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette +contrée avec ce coup d'œil des conquérans, qui voit tout à la fois et +sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les +accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle, +comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec +toute son impétuosité.</p> + +<p>Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière +ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à +gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de +fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi +subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de +ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la +droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en +laisse la gauche à découvert.</p> + +<p>Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche +nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus +considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que +les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer +en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk, +qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on +jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits +les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et +leurs ressauts.</p> + +<p>Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son +expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur +droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes, +un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le +disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible, +puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc +du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette +redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer: +Napoléon en donna l'ordre.</p> + +<p>Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'œil d'un +homme de génie!</p> + +<p>Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce +furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite, +Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée +polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne +impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes +russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.</p> + +<p>Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée +en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être +défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.</p> + +<p>Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations +servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri +à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61<sup class="sm">e</sup> +marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la +baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois +fois le 61<sup class="sm">e</sup> l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé; +mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.</p> + +<p>Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où +était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le +colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin +fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant +de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois +divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois +d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de +Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout +la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent, +et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.</p> + +<p>En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de +l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de +quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que +chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups +incertain.</p> + +<p>Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la +première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner +tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu +désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois +cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe, +mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer +davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIg" id="CHAPITRE_VIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">L'empereur</span> campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande +route, la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt +que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes, +ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale, +et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain +inconnu, où rien n'était preparé; et où le bois manquait, sur-tout au +centre et à la gauche.</p> + +<p>Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et +l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et +qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge +dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de +l'année sur les saisons pareilles de la vie.</p> + +<p>Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les +officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement, +et de combattre le froid et la faim; car leur vie était un combat +continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que +le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans +l'obscurité ils ne se dérobassent. Murat en avait menacé; on crut +plusieurs fois voir leurs feux pâlir; on s'imagina entendre des bruits +de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.</p> + +<p>Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil +du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre +sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie +générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts +s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure, +s'arrêtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait être décidé.</p> + +<p>L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer, +entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le +front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes, +sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement, depuis la +Moskowa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la +Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'à Borodino; leur +centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne. +Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite +inabordable.</p> + +<p>L'empereur s'en aperçoit sur le champ, et comme, par son éloignement, +cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la +néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur la grande route à la +pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence +pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë, est enourée par la Kologha +et par un ravin profond et marécageux; sa crête élevée; sur laquelle +grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement +retranchée; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du +centre des Russes, dont elle est l'extrémité.</p> + +<p>À sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le +dominateur de cette plaine; il est couronné d'une redoute formidable, +armée de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de +front et à sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et +large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de +la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et +recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-armée; puis +elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de +Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le +centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie; couverte par +retranchement.</p> + +<p>Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins +élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à +Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de +bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur +le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de +Bagration.</p> + +<p>De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de +développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser +ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre, +est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses +rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont +éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis +que la redoute du 61<sup class="sm">e</sup>, celle que ce régiment a enlevée la veille, +n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois +de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à +celle qui paraît terminer la ligne des Russes.</p> + +<p>Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de +ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour +de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller +rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle +doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est +établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux +hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.</p> + +<p>Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la +dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un +terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on +pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de +Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne +put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois +arrêtèrent ses pas et ses regards.</p> + +<p>Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène +sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la +faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle +fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et +refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.»</p> + +<p>L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois +batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes +russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre. +Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes, +s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel +l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera +l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.</p> + +<p>Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses +feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y +précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par +Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt +mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers +efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors +mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et +presque enveloppés.</p> + +<p>Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur +centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne +d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces +et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et +ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui +l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de +Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la +cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes, +suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIg" id="CHAPITRE_VIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Il</span> était sur les hauteurs de Borodino, d'où il embrassait encore d'un +dernier coup d'œil tout le champ de bataille, et se confirmait dans son +plan, quand Davoust accourut. Ce maréchal venait d'examiner la gauche +des Russes d'autant plus soigneusement que c'était le terrain sur lequel +il devait agir, et qu'il se défiait de ses yeux.</p> + +<p>Il demande à l'empereur «de lui laisser ses cinq divisions, fortes de +trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowski, trop faible à lui +seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il mettra cette masse en +mouvement; il couvrira sa marche des dernières ombres de la nuit, et du +bois auquel s'appuie l'aile gauche russe, qu'il dépassera en suivant la +vieille route de Smolensk à Moskou; puis tout-à-coup, par une manœuvre +précipitée, il déployera quarante mille Français et Polonais sur le +flanc et en arrière de cette aile. Là, tandis que l'empereur occupera le +front des Moskovites par une attaque générale, lui, marchera violemment +de redoute en redoute, de réserve en réserve, culbutant tout de la +gauche à la droite sur la grande route de Mojaïsk, où finiront l'armée +russe, la bataille et la guerre!»</p> + +<p>L'empereur écouta le maréchal attentivement; mais, après quelques +minutes d'une silencieuse méditation, on entendit lui répondre: «Non! +c'est un trop grand mouvement; il m'écarterait trop de mon but, et me +ferait perdre trop de temps.»</p> + +<p>Cependant, le prince d'Eckmühl, convaincu, persévère, il s'engage à +avoir accompli sa manœuvre avant six heures du matin; il proteste +qu'une heure après, la plus grande partie de son effet sera produit. +Mais Napoléon, contrarié, l'interrompt brusquement par cette +exclamation: «Ah! vous êtes toujours pour tourner l'ennemi; c'est une +manœuvre trop dangereuse!» Le maréchal, repoussé, se tut; puis il +retourna à son poste, en murmurant contre une prudence qu'il trouvait +intempestive, à laquelle il n'était pas accoutumé, et qu'il ne savait à +quoi attribuer; à moins que les regards de tant d'alliés si peu sûrs, +une armée tant affaiblie, une position si lointaine, et l'âge, n'eussent +rendu Napoléon moins entreprenant.</p> + +<p>L'empereur, décidé, était rentré dans son camp, lorsque Murat, que les +Russes ont tant de fois trompé, lui persuade qu'ils vont fuir encore +avant de combattre. En vain Rapp, envoyé pour observer leur contenance, +revient dire qu'il les a vus se retranchant de plus en plus; qu'ils sont +nombreux, disposés, et qu'ils paraissent déterminés bien plus à +attaquer, si on ne les prévient pas, qu'à se retirer. Murat s'obstine, +et l'empereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de Borodino.</p> + +<p>De là, il aperçoit de longues et noires colonnes de troupes, couvrir la +grande route, et se dérouler dans la plaine; puis de grands convois de +voitures, de vivres et de munitions, enfin toutes les dispositions qui +annoncent un séjour et une bataille. En ce moment même, et quoiqu'il se +fût peu fait accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le feu de +l'ennemi, il est reconnu par les batteries russes, et un coup de leur +canon vient interrompre le silence de cette journée.</p> + +<p>Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si calme que le jour qui +précéda cette grande bataille. C'était comme une chose convenue! +Pourquoi se faire un mal inutile? le lendemain ne devait-il pas décider +de tout? D'ailleurs, chacun avait besoin de se préparer; les différens +corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions; ils avaient à +reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus ou moins +dérangé. Les généraux avaient à observer leurs dispositions réciproques +d'attaque, de défense et de retraite, afin de les conformer l'une à +l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible.</p> + +<p>Ainsi, près de commencer leur terrible lutte, ces deux grands colosses +s'observaient attentivement, se mesuraient des yeux, et se préparaient +en silence à un choc épouvantable.</p> + +<p>L'empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente +pour en dicter l'ordre. Là, il médite sur la gravité de sa position. Il +a vu les deux armées égales. Environ cent vingt mille hommes et six +cents canons de chaque côté. Chez les Russes, l'avantage des lieux, +d'une seule langue, d'un même uniforme, d'une seule nation combattant +pour une même cause, mais beaucoup de troupes irrégulières et de +recrues. Chez les Français, autant d'hommes, mais plus de soldats; car +on vient de lui remettre la situation de ses corps: il a devant les yeux +le compte de la force de ses divisions, et, comme il ne s'agit ici ni +d'une revue, ni de distribution, mais d'un combat, cette fois les états +n'en sont point enflés. Son armée était réduite, il est vrai, mais +saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils, qui, venant de +perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus mâles et +plus prononcées.</p> + +<p>Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a +trouvée silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou +d'un grand étonnement; comme la nature au moment d'un grand orage, ou +comme le sont les foules à l'instant d'un grand danger.</p> + +<p>Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espèce qu'il soit, et qu'il +n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a +mise dans une telle nécessité de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe à +tout prix. La témérité de la position où il l'a poussée est évidente: +mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Français +pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de +lui, ni du résultat général, quels que soient les malheurs particuliers.</p> + +<p>D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renommée, +même sur leur curiosité; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a +été, y recevoir les récompenses promises, la piller peut-être, et +sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais +quelque chose de plus ferme: une foi entière dans son étoile, dans son +génie, la conscience de leur supériorité et cette fière assurance de +vainqueurs devant des vaincus.</p> + +<p>Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave, +franche; comme elle convenait à de telles circonstances, à des hommes +qui n'en étaient pas à leur début, et qu'après tant de souffrances, on +n'avait plus la prétention d'exalter.</p> + +<p>Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous, ou au véritable intérêt de +chacun, ce qui est une même chose: il termine par la gloire, seule +passion à laquelle il pût s'adresser dans ces déserts, dernier des +nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours +victorieux, éclairés par une civilisation avancée et par une longue +expérience; enfin, de toutes les illusions généreuses, la seule qu'ils +aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue +admirable; elle était digne du chef et de l'armée: elle fit honneur à +tous deux.</p> + +<p>«Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. +Désormais la victoire dépend de vous, elle nous est nécessaire, elle +nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour +dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à +Vitepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre +conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette +grande bataille sous les murs de Moskou.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIIg" id="CHAPITRE_VIIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Au</span> milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi +un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout +et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et +militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses +popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens, +héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la +religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de +Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux +profanations des Français sacriléges.</p> + +<p>Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle +extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule +patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de +l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de +leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée, +réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur +indignation.</p> + +<p>Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique +perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse +leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du +Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes, +aux intempéries des saisons.»</p> + +<p>Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle +leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et +finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct +chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux +sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins +distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par +l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre +de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des +idées.</p> + +<p>Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils +sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant +que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout +intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle, +pour la mettre à leur brute et courte portée.</p> + +<p>Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de +leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de +fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent +dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré.</p> + +<p>Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire, +point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur +ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat, +que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant, +les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient +encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances +du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes, +persuadés que les véritables forces sont dans le cœur, et que c'est là +l'armée céleste.</p> + +<p>Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le +portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli +comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance. +Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon +s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres; +aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces +préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière +s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il +appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant +faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille +privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au +milieu d'un grand danger.</p> + +<p>Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille +des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier +qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur +reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si +incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il +écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en +Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout: +mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.</p> + +<p>La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres, +l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa +le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on +n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était +encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait +distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain +matin, et en cas qu'il y eût bataille.</p> + +<p>Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le +dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés, +soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère +sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des +deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se +fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette +réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses +pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour +trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin, +craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux +grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres. +Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.</p> + +<p>Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête +appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les +vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares, +où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se +plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à +éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il +rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof, +et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la +situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée +se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il +croit à la victoire?—Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!» +Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes; +j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou; +les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous +serons plus forts qu'avant la bataille.»</p> + +<p>Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie. +Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner +l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le +même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui +les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement, +mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi +tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.</p> + +<p>Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des +nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente, +l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre +d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le +reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui +le dévore.</p> + +<p>Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le +maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette +nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a +épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous +les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IXg" id="CHAPITRE_IXg"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Il</span> était cinq heures et demie du matin, quand Napoléon arriva près de la +redoute, conquise le 5 septembre. Là, il attendit les premières lueurs +du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut. +L'empereur, le montrant à ses officiers, s'écria: «Voilà le soleil +d'Austerlitz.» Mais il nous était contraire. Il se levait du côté des +Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut +alors que, dans l'obscurité, les batteries, avaient été placées hors de +portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa +faire: il semblait hésiter à rompre le premier ce terrible silence.</p> + +<p>L'attention de l'empereur était alors fixée sur sa droite, quand +tout-à-coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt +il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106<sup class="sm">e</sup>, vient de +s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre, +mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris +de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes +viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc.</p> + +<p>On ajouta, que déjà le général commandant cette brigade était tué, et +que le 106<sup class="sm">e</sup> aurait été entièrement détruit si le 92<sup class="sm">e</sup> régiment, +accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et +ramené les débris.</p> + +<p>C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner à son aile gauche +d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et +voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il +multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front +une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.</p> + +<p>Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la +vieille route de Moskou, avait donné devant lui le signal de l'attaque. +Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes, +jaillir des tourbillons de feu et de fumée suivi presque aussitôt d'une +multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient +l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les +divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement +sur la première redoute ennemie.</p> + +<p>La fusillade des Russes commence: les canons français ripostent seuls. +L'infanterie marche sans tirer; elle se hâtait pour arriver sur le feu +de l'ennemi et l'éteindre, mais Compans, général de cette colonne, et +ses plus braves soldats tombent blessés; le reste, déconcerté, +s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre, quand Rapp +accourt remplacer Compans: il entraîne encore ses soldats, la baïonnette +en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.</p> + +<p>Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint: +c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui +succède, tombe encore. Davoust lui-même est frappé: on porta Rapp à +l'empereur, qui lui dit: «Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on +la-haut?» L'aide-de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour +achever. «Non, reprit Napoléon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la +faire démolir, je gagnerai la bataille sans elle.»</p> + +<p>Alors Ney, avec ses trois divisions, réduits à dix mille hommes, se +jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses +feux; Ney se précipite. Le 57º régiment de Compans, se voyant soutenu, +se ranime; par un dernier élan, il vient d'atteindre les retranchemens +ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les +pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57º +s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant +d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache à l'ennemi.</p> + +<p>Il était midi, la gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine +ouverte, l'empereur ordonne à Murat de s'y porter avec sa cavalerie et +d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les +hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde +ligne russe et des renforts, amenés par Bagawout et envoyés par +Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient, +s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français +étaient encore dans le désordre de la victoire, ils s'étonnent et +reculent.</p> + +<p>Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de +Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste +de l'armée; ils entrevirent, dans la poussière et la fumée, nos troupes +qui rétrogradaient. À la direction de leur marche, ils les jugèrent +ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils +s'obstinèrent, augmenta le désordre.</p> + +<p>Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune; ils +enveloppèrent Murat, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà +même ils étendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se +jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats +incertains, s'abandonnant eux-mêmes et courant tout effarés autour du +parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.</p> + +<p>La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns. +Lui-même saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il élève et +agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur +première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps, +Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis, +trouble leurs rangs; ils lâchent prise. Murat enfin est dégagé et les +hauteurs sont reconquises.</p> + +<p>Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre: il se précipite sur +l'ennemi avec la cavalerie de Bruyère et de Nansouty, et, par des +charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les +pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la +défaite entière de leur aile gauche.</p> + +<p>Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la +gauche du centre des Russes, étaient encore intactes; les renforts que +Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu +dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrêtait leur victoire; il +fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie +en balaie le front: Friand, général de Davoust, le suivait avec son +infanterie. Ce fut Dufour et le 15<sup class="sm">e</sup> léger qui les premiers gravirent +contre cet escarpement. Ils délogèrent les Russes de ce village, dont +les ruines étaient mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita +de son succès, et l'assura, quoique blessé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Xg" id="CHAPITRE_Xg"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cette</span> action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il +fallait s'y précipiter; mais Murat, Ney et Davoust étaient épuisés; ils +s'arrêtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient +demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation +jusque-là inconnue: il se consulta longuement; enfin, après des ordres +et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde il crut que la présence +des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait, +l'instant décisif ne lui paraissant pas venu.</p> + +<p>Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point espérer; il +appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et +jusqu'à la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, réforme sa +ligne; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le prince +Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo. +Ses feux déchirent nos rangs; son attaque est violente, impétueuse, +simultanée: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand +effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempête; il ne s'agit +plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.</p> + +<p>Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les +premières charges, mais, assaillis par une grêle de balles et de +mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la +retraite. Dans cet instant critique, Murat court à lui, et, le +saisissant au collet, il lui crie: «Que faites-vous?» Le colonel, +montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond: «Vous +voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.—Eh! j'y reste bien, moi!» +s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le +monarque, et reprit froidement: «C'est juste! Soldats, face en tête! +allons nous faire tuer!»</p> + +<p>Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli à l'empereur pour demander +du secours; cet officier montre les nuages de poussière que les charges +de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque là tranquilles depuis leur +conquête. Quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir +aux pieds de Napoléon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et +l'empereur promet sa jeune garde; mais à peine eut-elle fait quelques +pas que lui-même cria de s'arrêter. Toutefois, le comte de Lobau la +faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignemens. +Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre.</p> + +<p>Heureusement, l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour +prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour +cette manœuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna +moins qu'il ne la permît. Mais bientôt elle lui parut si importante, +qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il +ait montré dans toute cette journée.</p> + +<p>On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince +Eugène à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui +est sûr c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche des Russes, +échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille +derrière Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il +retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le +pressaient: «qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'était pas +encore commencée; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait +dans tout; que c'était l'élément dont toutes choses se composaient; que +rien n'était assez débrouillé.» Puis il demandait l'heure ajoutait: +«que celle de sa bataille n'était pas encore venue; qu'elle commencerait +dans deux heures.»</p> + +<p>Mais elle ne commença pas; on le vit toute cette journée s'asseoir ou se +promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise +le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il +apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs; sans +inquiétude, lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les +siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une +triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la +perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire +quelques pas, et se rasseoir encore.</p> + +<p>Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces +grands chocs, on lui avait vu une activité calme; mais ici, c'était un +calme lourd, une douleur molle, sans activité: quelques-uns crurent y +reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations; +d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur +l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme, +ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent +avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs +ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité, +quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de +place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin, il y eut +qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie et à une +forte indisposition.</p> + +<p>Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation, +profitèrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de +leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces +de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se +briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrière son +infanterie.</p> + +<p>Celle-ci s'avançait pas masses épaisses, où d'abord nos boulets firent +de larges et profondes trouées; et pourtant elles approchaient toujours, +quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille. +Des pelotons entiers tombaient à la fois; on voyait leurs soldats +chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. À chaque instant, +séparés par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux +pieds.</p> + +<p>Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas +reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au +milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration +ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs +généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand +art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans +confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux +heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un +massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira +le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis.</p> + +<p>Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de +ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions +s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite, +qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau +front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris +de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.</p> + +<p>La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste +des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le +centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.</p> + +<p>Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney, +Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la +ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de +l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les +derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.</p> + +<p>Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une +ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune +garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle +les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!»</p> + +<p>C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que, +de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de +Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de +fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un +taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les +généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin +il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider +du sort de l'armée ennemie et de la guerre!»</p> + +<p>Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller +voir encore et de revenir lui rendre compte.</p> + +<p>Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que +l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de +ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un +instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer +la première!»</p> + +<p>Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la +distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon +et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats +qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à +Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire +donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce +fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande +redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.</p> + +<p>Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce +l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à +la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le +regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces +épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit, +Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure, +éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de +bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée +que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par +lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout +l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux +pour lui!»</p> + +<p>Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir, +la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, +descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans +l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une +toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la +fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son +tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de +sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double +poids de la fatigue et de la fièvre.</p> + +<p>Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après +Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix +basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de +faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a +une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre +n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur +remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIg" id="CHAPITRE_XIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince +Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la +Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes +avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins +profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés +de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces +crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la +nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de +cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de +Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.</p> + +<p>Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la +veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à +la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu +représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé +de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en +tête et la première au danger.</p> + +<p>Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut +courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers +assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à +passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que +plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant +plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand +n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard, +Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.</p> + +<p>D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on +ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille +devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel +avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y +manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers +coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour +presser son attaque.</p> + +<p>Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes +parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une +résolution digne de cette grande circonstance. Le 30<sup class="sm">e</sup> régiment fut +chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général +percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent +plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul +point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les +Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et +sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté +du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a +d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu.</p> + +<p>Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait +de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant +sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa +position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que +c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort, +que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour +tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent +de sa gauche, détournèrent son attention.</p> + +<p>Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques +tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et, +secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette +troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre +à la tête d'une attaque décisive.</p> + +<p>C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il +régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se +plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au +prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande +plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs +retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.»</p> + +<p>L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de +cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui +était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit +près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le +maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta +tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le +jugerait convenable.</p> + +<p>Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de +toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais +seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de +se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points +d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.</p> + +<p>Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc +gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de +Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les +aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi, +leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!»</p> + +<p>Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer +jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que +la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera +subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette +terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.</p> + +<p>Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il +part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant +subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la +redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son +tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte. +Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord +saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes +qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru +impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous +retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en +ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit +rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour +remercier et refuser.</p> + +<p>Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi +était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan; +tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa +crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers +sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues +françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir +dans cette position.</p> + +<p>Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent; +on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans +cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux; +et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient +élevés.</p> + +<p>On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux +des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils +s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande +route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur +refuge.</p> + +<p>De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous +avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes +haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et +derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats +à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent +plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi +qu'ils contenaient.</p> + +<p>Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il +y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit +successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès +pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par +la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles +étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de +l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et +Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre. +L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le +jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.</p> + +<p>Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea +lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de +bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les +balles nous disputaient encore.</p> + +<p>Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de +Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa +voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence; +puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière +cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était, +depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les +vicissitudes de cette terrible journée.</p> + +<p>En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin +avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau +ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de +garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait; +qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le +rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui +recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ +de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de +n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIIg" id="CHAPITRE_XIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Quand</span> il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une +grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux +encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant +poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui +poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la +fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert +ses dernières faveurs?</p> + +<p>En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné. +Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un +frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables. +Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans +Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées +pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est +silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs.</p> + +<p>Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais +leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.</p> + +<p>Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas +éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée +ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la +surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur +immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée.</p> + +<p>Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été +exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche +d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui +avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette +distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien +que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable +à conserver.</p> + +<p>En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de +bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour +vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même +qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa +puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il +semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est +pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation +de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille +hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.</p> + +<p>Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes +qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre +les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le +combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était +favorable, pour se continuer successivement de front et à force +d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans +ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc +tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante, +épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger +d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple +furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses +ressources?»</p> + +<p>On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il +n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne +concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et +Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à +lui conseiller la retraite.</p> + +<p>Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant +de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent +alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt: +«La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par +rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs +d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un +temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même +je devrai m'arrêter.»</p> + +<p>Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques +clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans +la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux +armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta +immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus +d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le +champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille. +On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de +Kolotskoï.</p> + +<p>Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les +régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il +s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui +eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les +villages environnans.</p> + +<p>L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut +d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie +froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine +bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et +sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi +des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs +compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus +grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point +de récits; une morne taciturnité.</p> + +<p>On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et +quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau. +Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de +poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de +cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de +l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans +cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun +jugeait de la position de tous.</p> + +<p>Les soldats français ne s'y trompent guère; ils s'étonnaient de voir +tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés et si peu de +prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nombre de +ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des +vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon +ordre, fier, et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de +bataille. Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais +aux Russes pour se battre?</p> + +<p>Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne +pouvions en garder. Était-ce donc la conquérir! L'étroit et long sillon +que nous tracions si péniblement depuis Kowno, à travers des sables et +des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un +vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal armés +pour l'effacer.</p> + +<p>En effet, ils allaient enlever derrière l'armée nos blessés et nos +maraudeurs. Cinq cents traîneurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il +est vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, feignirent de +prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidèrent à faire de nouvelles +captures, jusqu'au moment où, se trouvant avec leurs nouveaux +prisonniers en nombre assez considérable, ils se réunirent tout-à-coup, +et se débarrassèrent de leurs ennemis trop confians.</p> + +<p>L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était +tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles +paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il +semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivans.</p> + +<p>Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour +suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha +un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme +sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il +se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins +qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua +que ce n'était qu'un Russe; mais il reprit vivement, «qu'il n'y avait +plus d'ennemis après la victoire, mais seulement des hommes!» Puis il +dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux +qu'on entendait crier de toutes parts.</p> + +<p>On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, où la plupart des +nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour +être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en +gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère, c'étaient les plus +jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou +sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient +qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces +malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié +cruelle d'achever.</p> + +<p>Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras), +parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de +le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de +souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux +mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'ame reste +entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui +ne peut pas plus sentir que penser.</p> + +<p>On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement +des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de +ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert +par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur +jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis +s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus +prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement.</p> + +<p>Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié. Mais il +est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les +Français: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils +souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit, +ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis +par le climat.</p> + +<p>Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante +illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et +ramasser quelques canons démontés: sept à huit cents prisonniers et une +vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire +incomplète.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIIIg" id="CHAPITRE_XIIIg"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">En</span> même temps, Murat poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk: la +route qu'elle découvrit en se retirant, était nette et sans un seul +débris d'hommes, de chariots, ou de vêtemens. On trouva tous leurs morts +enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts.</p> + +<p>Murat, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître; il envoya dire à +l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrière-garde russe avait pris +position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait +sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les +routes de Moskou et de Kalougha.</p> + +<p>Peut-être Kutusof hésitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous +laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva. +D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne coucher qu'à quatre +lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de +désencombrer la route derrière eux, et de déblayer leurs débris.</p> + +<p>Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille; ce +qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi à la lenteur que nous +avions mise à quitter le champ de Borodino, et à une profonde ravine qui +se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperçut pas cet +obstacle; un de ses officiers, le général Dery, le devina. Il alla +reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les +baïonnettes russes.</p> + +<p>Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie +militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait +avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces +portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain +l'impossibilité; il lui-montrait cette armée sur la hauteur opposée, qui +commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste de nos cavaliers était prêt +à s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emporté, répétait «qu'il fallait +qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!» +Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres, +lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder +l'exécution, afin de lui donner le temps de réfléchir, et qu'un +contre-ordre prévu pût arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas +toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en +épuisant ses canons sur des Cosaques ivres et épars, dont il était +presque environné, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages +hurlemens.</p> + +<p>Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la +veille: Belliard y fut blessé; ce général, qui depuis manqua beaucoup à +Murat, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie: elle +était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murat +ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui.</p> + +<p>Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit, +et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk, +marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle +absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les +boulets qui arrivaient jusqu'à lui.</p> + +<p>Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et +la ville, et derrière, les feux d'une armée de cinquante mille hommes. +Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de +découragement de l'ennemi; il y parut insensible; il écouta les rapports +d'un air affaissé et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un +village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis.</p> + +<p>L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-être la +Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa: +son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de +leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande +bataille! un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès +la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre +ardente brûla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accablé +pendant le combat; cette souffrance arrêta ses pas et enchaîna son génie +pendant les cinq jours qui suivirent: après avoir préservé Kutusof d'une +ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes +de son armée, et de les dérober à notre poursuite.</p> + +<p>Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte; mais en deçà, +l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et +qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour +la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger: +ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement +des morts, qu'il fallut jeter par les fenêtres pour se mettre à couvert, +et des mourans qu'on réunit dans un même lieu.</p> + +<p>Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient +pas osé incendier ces habitations; toutefois, leur humanité, qui n'avait +pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les +premiers Français qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de +sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une +partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés.</p> + +<p>Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33<sup class="sm">e</sup> +gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie +occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de +Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui, +sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de +cavaliers russes. Tout-à-coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs +escadrons ennemis s'ébranlèrent: un instant leur suffit pour envelopper +ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de +tous côtés; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et +d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous +les yeux.</p> + +<p>Une exclamation générale de douleur s'éleva de tous les rangs de +l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'œil fixe, suivait tous +les mouvemens de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses +compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et +demandaient à marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou +croisaient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à +portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on +combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres +conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.</p> + +<p>Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire +de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres +tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En +effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces +tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce +coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand +tout-à-coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la +cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter, pour +éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce +peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille, dont il +occupait à peine quelques pieds.</p> + +<p>Dès que les Russes virent qu'on manœuvrait sérieusement pour les +attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme +après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain +d'un si grand désastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de +Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigèrent à tout hasard +sur Moskou.</p> + +<p>Ils marchèrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain +pilé, sans trouver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée russe. +Celle-ci, quoique son infanterie ne formât plus qu'une seule masse toute +confuse, n'abandonna pas un débris: tant il y avait d'amour-propre +national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le détail de cette +armée, et tant nous fûmes dépourvus de toute espèce de renseignemens, +comme de ressources, dans ce pays désert et tout ennemi.</p> + +<p>L'armée d'Italie s'avançait à quelques lieues sur la gauche de la grande +route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre: +mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua sur nos soldats, comme +un désespéré; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus +de patrie, et que la vie lui était odieuse; on voulut pourtant la lui +laisser, mais comme il s'efforçait de l'ôter aux soldats qui +l'entouraient, la pitié fit place à la colère, et on le satisfit.</p> + +<p>Vers Krymskoïe, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut bien établie +dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard, +dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit +d'abord convenir Murat de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de +la poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea +Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de +la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux +mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la +bataille; et Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéirait plus +à Murat.</p> + +<p>Car c'était par des lettres que les généraux d'avant-garde +communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à +Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre +ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent +lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept +personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur +différens papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques +difficultés, il s'expliquait par signes.</p> + +<p>Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les +généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui +fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il +interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation: «Huit jours de +Mosckou, et il n'y paraîtra plus.»</p> + +<p>Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette +capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive, avait affaibli +son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le maréchal +Victor, montrèrent sa détresse. «L'ennemi, attaqué au cœur, ne s'amuse +plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout, +bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés, sur Smolensk, pour +pouvoir de là venir à Moskou.»</p> + +<p>Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il dérobait la +vue à son armée, Davoust pénétra jusqu'à lui; ce fut pour s'offrir +encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde, +promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le +forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de +ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation +l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère.</p> + +<p>Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie; qu'elle ne +s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il +l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à +deux journées de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y +attachait, ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de +partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.</p> + +<h3>FIN DU TOME PREMIER.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</h3> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En 1808, plusieurs hommes de lettres de Kœnigsberg, +affligés des maux qui désolaient leur patrie, s'en prirent à la +corruption générale des mœurs; elle avait, selon ces philosophes, +étouffé le véritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans +l'armée, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se +réunir pour régénérer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En +conséquence ceux-ci formèrent une association qui prit le nom d'<i>Union +morale et scientifique</i>. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant +toutefois, la politique. Cette résolution, toute noble qu'elle était, se +serait peut-être perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la +métaphysique allemande; mais, vers le même temps, le prince Guillaume, +dépossédé du duché de Brunswick, s'était retiré dans, sa principauté +d'Oels en Silésie: on dit que du sein de ce refuge, il aperçut les +premiers progrès de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y +affilia et, le cœur tout rempli de haine et de vengeance, il conçut +l'idée d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes déterminés à +renverser la confédération du Rhin et à chasser les Français du sol de +la Germanie. Cette union, dont le but était plus réel et plus positif +que celui de la première, l'attira tout entière dans son sein, et de ces +deux associations se forma celle des <i>amis de la vertu</i>. +</p><p> +Déjà, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg +et de Schill, avaient signalé son existence. Celle du duc Guillaume +commença le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Après des +fortunes diverses, ce chef abandonné à lui-même au milieu de l'Europe +soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de +Napoléon, ne céda pas; il lui tint tête: il se jeta sur la Saxe et sur +le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour à travers +plusieurs corps français qu'il battit, joignit la mer à Elsflet, et +s'échappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient là +pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acquérir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Par ce traité, la Prusse s'engageait à fournir deux cent +mille quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de +bouteilles de bière, quatre cent mille quintaux de froment, six cent +cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six +millions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille bœufs, quinze +mille chevaux, trois mille six cents voitures attelées, conduites, et +portant chacune 1500 pesant; enfin, des hôpitaux pourvus de tout pour +vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures devaient +être faites en déduction du reste des taxes imposées par la conquête.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Frère du prince défunt du même nom.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui +faisait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck, son allié fidèle, +pour acheter par cette perfidie le secours de la Suède.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'archichancelier</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Le comte Mollien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le duc de Gaëte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le duc de Vicence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Duc de Vicence, le comte de Ségur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M. de Ségur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le comte Molé</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le comté de Lobau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a> +<a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> +Le mot "pospolite" vient du polonais +"pospolite ruszenié". Il désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la +levée en masse de toute la noblesse, 150 000 hommes environ: +"Le Dictionnaire Encyclopédique Quillet" publié en 1935 sous la direction +de Raoul Mortier, par la Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard +Saint-Germain, à Paris 7ème. (Note du transcripteur.)</p></div> + + + + +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la +Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE *** + +***** This file should be named 19972-h.htm or 19972-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/7/19972/ + +Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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