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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/20640-0.txt b/20640-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2ec3dac --- /dev/null +++ b/20640-0.txt @@ -0,0 +1,10913 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Râmâyana - tome second + Poème sanscrit de Valmiky + +Author: Valmiky + +Translator: Hippolyte Fauche + +Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the +Distributed Proofreading team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE RAMAYANA + +POÈME SANSCRIT DE VALMIKY + +TRADUIT EN FRANÇAIS + +PAR HIPPOLYTE FAUCHE + +Traducteur des Å’uvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata + +TOME SECOND + +PARIS + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE + +13, RUE DE GRAMMONT, 13 + +A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS + +_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_ + +1864 + + * * * * * + +Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout +enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ, +comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, +à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant +le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi +dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les +paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne +tentent pas de l'arrêter. + +L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout +enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle, +charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de +jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse, +céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des +forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de +tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères, +avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme +suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes +célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec +une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus, +d'aloès, de sandal, de rhum et de miel. + +Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files +des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du +mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle +architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars +consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs +tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui +descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse +habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles +singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes +Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de +Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans +la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus +suaves guirlandes _en_ décoraient _l'extérieur_; ils regorgeaient de +pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait +la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra +et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux +château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les +sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis +d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets +enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent +du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées +d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main, +il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades +en or bruni. + +Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva +commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent, +tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana +de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les +bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des +convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais. +Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours +toutes couvertes de chars-à -bancs, il se vit en face du vaste sérail, +que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là +beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient +de riches tapis. Là , il entendit un chant doux et des plus ravissants, +qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes. + +Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand +nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes +fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches +atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues +de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins +distinguées par la politesse que par la beauté. + +Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de +son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son _cÅ“ur_ la +puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le +roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction _du monde_, +qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert +de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient +dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains +réunies en coupe devant Lakshmana. + +Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil, +couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des +singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté +d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes +divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des +femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille: +telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de +Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à +la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à +ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail +blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni. + +À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en +fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa +fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de +colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la +contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents, +poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme +le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine, +dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc +empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses +tempes. + +Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là !» dit le +roi des singes. + +Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une +caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues +de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un +envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie +même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand +le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les +affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter +les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les +tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux vÅ“ux du +noble Râma?» + +Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant +Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous +sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables; +je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu. +Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille +de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége; +ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.» + +Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne +dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du +singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la +mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant, +s'il te plaît, une prompte exécution.» + +Ensuite, l'homicide _héros_ des héros ennemis, Lakshmana tint ce +langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de +ses femmes. «Un roi qui a du cÅ“ur et de la naissance, qui est +miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la +reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté +sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque +esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis, +dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval +tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses +vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa +maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe +dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y +a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge +à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur +jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis, +ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les +êtres conspirent à sa mort. + +«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus +saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous +garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes +voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité! + +«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les +mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce +fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé +mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, cÅ“ur vil, aux pensées +tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une +ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la +pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les +habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle, +je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le +chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme +inconstante et mobile par le vice de ta race!» + +À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur, +Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en +ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière, +Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu +de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel; +son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des +pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, +impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable. +C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire, +l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, _son +épouse_. Rentré en possession des plus douces jouissances par la +bienveillance de Râma, il a voulu, _c'était naturel!_ goûter de ses +voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le +noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a +passé dix années dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de +toutes les choses désirées! + +«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires: +ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expédier çà et là de +nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de +singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti +en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma, +ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions +de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient +auparavant. + +«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront +ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les +tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par +kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles +de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc, +irascible guerrier, dépose là ton chagrin. + +«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les +singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide +charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes, +l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!» + +Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur +ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien +reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte +que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la +guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta +dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes +les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à +Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie: + +«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire +éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de +Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur _invincible_ +des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal +au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses +hauts faits? + +«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant +son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec +les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du +vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des +généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par _trop de_ +confiance, soit par _intempérance d'_amour, il faut que Râma ait de +l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?» + +Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit +ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva, +sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas +en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel, +assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur +exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de +Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des +singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue +_attente_! + +«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler +ton ami, le cÅ“ur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien +excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous +l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.» + +Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et, +couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent +offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans +les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous +les singes à soutenir la cause de Râma. + +Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu +l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est +frappée de terreur. + +Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre +s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où +Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent +de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche +à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_ +plus hautes alpes _de la terre_: vaillants héros, ils ont la taille +et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les +épaules couvertes_ d'une crinière léonine toute resplendissante, +affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de +l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits, +un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont +Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de +charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions. +Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés +par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la +Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs +festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la +multitude _infinie des croisés_. + +[Note 1: Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces +hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_ +égale _dix millions_.] + +Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des +fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé. + +Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant +comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit +en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale; +il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail +blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour +de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à +leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à +la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même +le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes. +Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit +des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les +golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient +devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui +le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais +encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes +s'arrêta. + +Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le +roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et +marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la +terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali. +À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes, +toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de +même l'andjali. + +Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus, +dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à +l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras +le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit: +«Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec +bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de +la terre: + +«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales +et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton +royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô +toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite +Râvana.» + +À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement +rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma +fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout +recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô +le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à +toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble +des hommes. + +«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes +singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous +les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les +golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants +des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui +changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés +dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts. + +«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent +se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre, +chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les +uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront +la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne _dans tes +bras_!» + + * * * * * + +Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, _en tel +nombre_ qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre +aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points +cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même +tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes. + +Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord, +environné par dix mille kotis de guerriers. + +Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre +de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le +roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des +plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra. + +Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille +kotis et cent milliers de singes. + +Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle +de _Bâli_, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une +centaine de çankhas[3]. + +[Note 2-3: Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha +équivaut à cent milliards.] + +Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci +commande une myriade avec onze centaines de guerriers. + +Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur, +telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros +exécutent ses commandements. + +Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent +mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux +cimes du Kêlâsa. + +Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha, +comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore +une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes, +estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil +adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus. + +Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné +Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille +kotis de guerriers. + +Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau: +il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas. + +Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel +marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée. + +Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et +pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande +vigueur: son nom est Panasa. + +Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent +Sougrîva avec mille kotis de simiens. + +À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre +cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable. + +Là , vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la +grande force, honoré par tous les chefs des chefs. + +Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que +suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes. + +Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne, +Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du +matin. + +Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa +personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes. + +On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et +Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa. + +Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous +capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement +la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées +s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front +devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres +singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se +tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de +l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes, +annonce à Râma, digne _en tous points_ d'être aimé, que tous les +singes à la grande vigueur sont arrivés. + +Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent +fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla +coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de +ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes. + + * * * * * + +Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la +terre, il adressa joyeux ces mots à Râma: + +«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes +armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit +marcher.» + +À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit +Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache, +bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à +la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je +connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de +Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les +circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette +affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que +dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, +la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à +s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein +de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à +son but, je n'en doute pas.» + +À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le +monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata, +à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une +montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur, +incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis +de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les +singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du +Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des +lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale +avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine +Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des +bois, dans les cavernes et dans les forêts.» + + * * * * * + +Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans +le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées +méridionales. + +_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent +milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur +gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du +sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les +simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins +difficiles ou dangereux. + +Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat: +ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes, +qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes, +ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les +enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne +qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus, +grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et +les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures, +promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on +les voit dans ton père, le magnanime Vent. + +«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force: +veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à +nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute +force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, +avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie. + +Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de +cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il +eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris +que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce +prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna +joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom, +pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois: +«À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens +envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta +sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, +tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.» + +Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains +jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de +Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons, +prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse +armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans +le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par +les bataillons des étoiles. + + * * * * * + +Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces +quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité +égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur +manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de +Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant +lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête +l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de +cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée +occidentale, où préside Varouna. + +«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois +arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré, +je punirais de mort le retardataire! + +«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse, +nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un +service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur +un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_, +qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me +soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt +le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine +eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que +les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres +de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu +Varouna. + +Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces +paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi +accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les +quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, +et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que +protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des +Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui +voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses +yeux. Là , que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles +cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez, +singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette +région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des +Vidéhains. + +«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne +restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de +mort le retardataire!» + +Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber +aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque +à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour +cette plage du monde où préside Kouvéra. + +Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette +promesse. + +«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai +tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka. + +«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je +franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand +monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si +grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute +cette affaire.» + +Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans +l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette +promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces +magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent +chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain. + +Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les +premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel; +et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana, +attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa +bien-aimée Sîtâ. + + * * * * * + +Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles +circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde? +Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre, +si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de +Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis +m'a forcé de le voir. + +«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je +visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les +côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts. +Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là _ dans +la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant +la terreur qui me talonnait sans cesse. + +«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_ +souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet +de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici +dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense, +se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se +présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère +n'y viendra pas.» + +«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour +de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand +ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité, +les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes +ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.» + + * * * * * + +Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes, +les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient +déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du +monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur +avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs, +les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes, +les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient +rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués. + +Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche +de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés +d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations. + +Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées +simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au +mont Prasravana. + +Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la +plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas +vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la +contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. +Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit +son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta +point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana. + +Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un +flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce +langage: + +«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et +les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les +défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les +_massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes. +Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une +métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là , ils ont tué même +de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués +_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant, +courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits +impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont +rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils +n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.» + +Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en +était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait +donné Sougrîva. + +Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le +service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables +ou les _plus_ inaccessibles. + +Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de +soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable, +hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin, +_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors, +_dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là , +tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le +corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné +par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de +ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de +fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de +l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de +la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une +profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra +lui-même. + +De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes +et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage +teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau, +canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux +aquatiques. + +Le cÅ“ur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette +caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la +crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur +et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles +suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec +eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de +montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre +pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par +centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués +sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là , soit un bassin +d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs. +Entrons dans cette grande caverne: là , nous pourrons noyer dans l'eau +la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous +les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux +abondent.» + +À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de +ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable. + +D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après +lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent +jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable, +hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient +tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître +mutuellement_. Déjà , continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit +_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle +d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de +fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils +aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil. + +Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils +virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du +feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas, +des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous +parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et +répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus +variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et +diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à +des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de +cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles. + +Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de +lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là , +partout, les singes voient des amas de pierreries. + +Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire, +grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de +vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des +fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des +liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës +et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou, +soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements +précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là , pareils +aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots. + +Là , sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme +anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle +noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente +sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les +paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont +ce palais, cette caverne et ces riches pierreries? + +«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment +les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_ +cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, +accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce +gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette +admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a +redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme. + +«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves +parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à +l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets +_délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, +aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces +arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter? +Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum +si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides +ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous +raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le +maître de cette immense caverne?» + +À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui +trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit +en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien, +doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut +construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il +était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et +ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille +années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le +récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la +force même d'Ouçanas. + +«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître +souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita +quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais +l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la +jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et +le tua. + +«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans +pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce +magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle +Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde +de son palais. + +«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous +unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la +danse.» + +Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique +au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la +pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble +femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui +mourons faute de nourriture.» + +Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit +des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les +règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils +ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la +sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau +pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes +contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux +lieux. + +Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante +fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans +toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait +sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à +ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui +êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous +été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé +votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je +puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!» + +À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à +lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le +fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier, +ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu +s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ, +sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette +princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes, +héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), +nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels +Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule +_l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection. + +«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous +de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa +captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha. + +«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en +vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos +regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par +la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri +au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos +réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive +ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos +esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards, +nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre +ouvert, comme une grande bouche de la terre. + +«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_ +sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces +oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des +canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux +aquatiques. + +«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces +volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à +mes compagnons, entrons là !» Et tous, ils se réunissent à mon conseil +d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois +tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a +donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre +enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette +caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà +quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où +nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors +que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a +donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que +nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les +singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?» + +À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux vÅ“ux +parfaits répondit en ces termes à tous les singes: + +«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche +dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.» + +Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a +parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous +as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante +fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans +sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions +occupés à _ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes +nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de +temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de +mort tout retardataire!» + +«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans +doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les +autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par +Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes +couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour +continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie +taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.» + +À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains +pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir: + +«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de +cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime +Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous +hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met +ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à +terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues +erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir. + +«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce +roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne +impraticable.» + +À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire +du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la +volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains: + +«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son +malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a +déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins, +grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce +aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez +tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles +simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui +tient ses yeux ouverts.» + +Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne, +se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains; +et, dans l'intervalle d'un clin d'Å“il seulement, la pénitente mit à +la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché +entre leurs mains. + +Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur +tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes +et de cascades; là , est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La +félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon +palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne, +elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'Å“il, +par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_. + +Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là , cachant leur +visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son +départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer +épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de +grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans +cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils +avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent +l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi +nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_ +des nuits, le démon Râvana.» + +Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se +plonger dans une profonde rêverie. + +Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de +grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet +énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même +du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans +ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le +mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le +temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes +des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments +et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout +puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra +point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne +saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos +efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas +autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y +avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses, +à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre +jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour +après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que +subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme +l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est +Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi +toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre +moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour +la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront +mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie? +Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de +cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un +ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors +ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son +allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé, +n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est +certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une +chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes +dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis +dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles +extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!» + +Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles +simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient. +Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le +septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des +herbes courbée au midi. + +Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein +du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé +d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus +éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un +antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes +couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a +dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa +loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là +pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a +de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut +dit ces mots, Sampâti resta là , tenant ses regards attachés sur les +singes. + +À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des +vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au +_vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que +la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des +singes. + +«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même, +ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril. +Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en +déployant sa vaillance pour la cause de Râma!» + +Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada, +l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le +cÅ“ur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour +au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y +mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie? + +«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou? + +«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère. +Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où? + +«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil +ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si +elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la +montagne.» + + * * * * * + +Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la +douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son +langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort, +réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à +l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que +nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre +affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup +à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes +descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal +oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint +ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des +ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble +des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils +vigoureux et magnanimes: + +«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs +hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi +des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce +monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est +sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin +du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son +épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des +brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection +débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna. + +«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père +de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana +l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la +Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des +années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le +Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait +le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse +de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide +eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles. + +«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là +son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne +voit la clarté du soleil dans la nuit. + +«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton +frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils +pouvaient savoir où le trouver! + +«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt +Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre +ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions +cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois +au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir +s'est consumé tout entier. + +«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour +la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la +condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait +embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! +Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.» + +À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie, +le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce +Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les +coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma +condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure +et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour +venger la mort de mon frère. + +«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou +et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous +défiâmes hardiment à voler dans le ciel. + +«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où +le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons, +éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, +nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut +arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_. +Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre +flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour +fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil +me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette +montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de +mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien +long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de +lui!» + +Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui +l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des +nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé +frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à +courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou +loin d'ici?» + +Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint +ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes: +«Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; +néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma +voix seulement. + +«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de +tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans +les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_, +Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de +tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat +du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir +Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à +ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous +dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa. + +«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des +Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à +cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle +s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là +qu'habite, enfermée dans le gynÅ“cée de Râvana et surveillée d'un +Å“il attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux +vêtements de soie. + +«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au +delà , singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île. + +«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la +puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire, +supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le +besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de +cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue +pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de +vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la +racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la +mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez +accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que +vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux +offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui +s'en est allé dans les demeures célestes.» + +À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le +rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre +dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la +cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et, +l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes +la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce +moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant +assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec +joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes; +écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je +connais la Mithilienne. + +«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de +souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont +Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et, +malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards, +sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que +j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces +bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire. +Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que +remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est +le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional. + +«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est +là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un +saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un +siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé +au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles +efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent, +Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme. + +«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement +parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait +des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai +contre le pied des arbres et j'attendis là , impatient de voir +l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à -vis de +moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur +flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims, +des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus +autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent +le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa +chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace: +telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le +monarque est rentré dans son palais. + +«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son +ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle +affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_, +et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; +mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi. + +«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du +vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de +la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. +Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher +mes pieds. + +«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes +ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la +vérité.» + +«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit +un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le +torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis +mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète +de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_ +abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te +raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache, +bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: +_oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime! +Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je +vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter. + +«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes +une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et +nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous +sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à +l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et +voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos +yeux. + +«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse, +regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle, +ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par +ses montagnes, plantées sur toute la surface. + +«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la +charrue. + +«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême +langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte +agite nos _cÅ“urs_. + +«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout +n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu +consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le +soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel, +et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général. +L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts, +me parut d'une ampleur égale à celle de la terre. + +«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer +la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et +moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement. +J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas +brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai, +précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes +brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï +dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose +du mérite acquis par mes bonnes Å“uvres, j'eusse été plongé dans la +mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les +âpres sommets de la montagne. + +«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes, +désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je +veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la +vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un +aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte +de terre?» + +«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au +plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent +de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de +ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de +compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage: +«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu +dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie, +ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï +dire que tu aurais à faire une grande Å“uvre; je l'ai même déjà vue par +les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité. + +«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un +fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme +infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à +raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son +frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable +aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le +Djanasthâna. + +«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa +royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils +doivent trouver la fille du roi Djanaka. + +«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs +irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends +ainsi le moment! + +«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du +solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais +par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque +jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je +gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos +seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé +depuis le jour que j'ai mis dans mon cÅ“ur ces paroles de l'anachorète +et que j'observe curieusement les temps et les lieux. + +«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les +plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une +visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne: +ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste +condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas +engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur +du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles +_sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?» + +Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces +paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec +une saveur d'ambroisie. + + * * * * * + +Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des +ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la +vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout +son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli +avec son fils d'une joie sans égale. + +Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes +pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et +tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont, +Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait +tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et +reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie +avait épanouie dans les plus suaves modulations: + +«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui +la pénitence avait consumé entièrement la matière! + +«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ; +_le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en +donner l'assurance! + +«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au +vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible +distance la sépare du mont Malaya. Là , confiez tous la charge de +sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de +franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse +mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes +et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide +comme les ailes de Garouda. + +À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le +fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes: +«Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et +sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, +l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord +pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous +penserons au moyen de traverser le vaste Océan.» + +Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution +bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur +laquelle préside le _noir_ souverain des morts. + + * * * * * + +À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci +parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent +de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant +le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage, +après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des +autres: + +«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au +découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire. +L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son +découragement, ne laisse jamais derrière lui son Å“uvre imparfaite. + +«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux? +Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en +lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces +auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous +reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!» + +À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un +seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles. + +Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi, +dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à +moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!» +Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux +et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur +incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au +sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je +puis aller quarante yodjanas dans un même jour!» + +«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!» +dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis +Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est +capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai +sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à +la grande splendeur. + +Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager +quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix +yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe +de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond +à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses. +Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara +par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le +singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un +sourire en présence des plus nobles simiens: + +«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur +et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma +jeunesse, au temps de mes jeunes années! + +«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina +autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il +opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma +puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas, +moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour +atteindre le but proposé.» + +Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de +raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit +rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand +singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et +magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est +aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un +prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir +mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes +défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa +tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.» + +Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il +ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des +singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur; +tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan. + +«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand +des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la +discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter +pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de +te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.» + +À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente +sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se +partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si +un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux +danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le +jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir +effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je +n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_, +mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut +mieux qu'une mort assurée.» + +Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles +paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes, +de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille +d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons +tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi +ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la +douleur!» + +À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince +héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue +dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli: + +«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir +cent yodjanas et revenir couronné du succès.» + +Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes, +qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers +Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les +matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane: +«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat? + +«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où +me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire +accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros, +déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des +singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la +pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours, +dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la +chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?» + +Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier +d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à +naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des +simiens. + + * * * * * + +Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé +brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans +fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il +s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit +ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai, +ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi! + +«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut +mon auguste père, et _prêter l'oreille à _ toute cette aventure de ma +mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de +la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter +l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui +m'ouvre la bouche. + +«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où +les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est +nommé Prabhâsa. Là , vivait un éléphant des plages célestes, appelé +Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait +sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour +sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui +s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha. + +«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme +d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux +pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer +avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes +finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui +arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et, +lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le +_monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre +montagne _qui s'écroule_. + +«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père +avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était +plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha, +il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux +prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse +des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et +de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il +désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits +dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir +lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son +choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes, +un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une +force qui fût celle de Mâroute même!» + +«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes +satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent; +et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque, +vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel. + +«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se +promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que +le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était +la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de +sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant +flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du +Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et +de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe, +lui dit: + +«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les +âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage, +ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera +d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur, +force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra +bientôt réunis dans ton fils.» + +«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du +beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible +à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la +respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute +à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai +pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance. + +«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en +traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui +les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva. + +«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel +je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous, +nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en +courant les cent yodjanas. + +«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes +pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de +ma pensée.» + +À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si +haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles: +«Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin, +tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien +cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui +tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des vÅ“ux au +ciel pour le succès de ton voyage. + +«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_ +enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe, +que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli +ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes, +le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à +dilater ses proportions naturelles. + + * * * * * + +Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis, +Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra. + +Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit +un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a +blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins +d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands +arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils +repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu +mêlé de fumée et une flamme épouvantable. + +Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors, +tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là , +désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité, +se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas +et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre, +ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des +arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers. + +Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs +bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes, +en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du +Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la +guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même +et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de +_Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens, +et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure +et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous +les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face +tournée vers Lankâ. + +Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au +moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme +le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes +pousses. + +L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand +mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura +le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées +des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras. +Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres. +À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque +arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne +était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé +les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa +grande vigueur. + +Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient +pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents +vêtus d'une peau nouvelle. + +En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes +entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la +vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont +leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les +poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des +singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa +longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait +sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou +comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie. + +Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de +couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de +foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait +avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans +la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt +se dérober comme la lune. + + * * * * * + +Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint +à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se +revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long +temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien +grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé +dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement; +et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même: +«Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un +tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par +un vent contraire!» + +Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit +ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là , on n'en +peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer +happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» +À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était +Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que +le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter +les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche +pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors +cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande +ouverte. + +Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps +devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis +il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et +s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle +de la pensée. + +Grâces à la sûreté de son coup d'Å“il, à sa force, à son adresse, à sa +fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour +au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des +singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la +pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux. + +Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les +Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs: + +«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une +prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force +a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les +Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité +est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller +maintenant à leur gré. + +«Mets à fin l'Å“uvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans +péril!» + +Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui +avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et +continua son voyage d'un vol accéléré. + +Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards +sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi +dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit +cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des +Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres +démesurés.» + +Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre +à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme +Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas. + +Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des +remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés +remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville, +qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont +l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence +accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense +des bonnes Å“uvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de +balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait +avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons. +Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes +d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux +yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux +de _magnifiques_ arcades. + +Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même: +«Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_ +Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas? + +«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires +succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les +ténèbres s'évanouissent au lever du soleil. + +«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller +incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de +ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui +m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur +échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans +cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les +commissions de Râma. + +Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le +coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il +puisse tromper l'Å“il des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu, +le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se +réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se +met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont, +qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein. + +Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de +magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les +nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de +perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux +portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des +escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner +les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs. + +Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette +Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe +en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les +armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je +considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de +Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance, +l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure +où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux +grandes rues bien distribuées. + +Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les +causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique; +alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en +quelque sorte la seule voix de Lankâ. + +Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux +distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe +intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais +inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons +princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui +montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.» + + * * * * * + +La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était +levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec +plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par +l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter +avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions +éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres +du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros +vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux +moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion +de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme +un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit +l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont +le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la +grande mer, éclairer enfin toutes les créatures. + +Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui +répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de +la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les +animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses +pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses +courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes, +de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par +la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs +discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes, +ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent +mutuellement comme des gens ivres. + +Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence +supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors +de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des +Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir +ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient +dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que +distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en +désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de +penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris, +brillantes à l'égal des étoiles et dont le cÅ“ur était lié au cÅ“ur de +leurs époux. + +Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les +oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient +embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des +troncs de xanthocyme. + +[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des +pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui +semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.] + +Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux +dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses, +enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point +Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois +et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien +née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas +encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance: +cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, +qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait +dans le cÅ“ur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma +de tous ses vÅ“ux. + +Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus +grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il +demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la +sérénité. + +Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée +par le monarque des Rakshasas. + +Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré, +_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de +nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour, +examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles +et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or. +Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande +âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars +d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de +tigres, soit de lions. + + * * * * * + +Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des +chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les +ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient +le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande +légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait +de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de +cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de +l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge +les ont vus naître. + +Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards, +troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara; +cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles +variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux +milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des +pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme +le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de +l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut +rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce +palais regorgeant de vases en pierreries. + +Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait +courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux. + +Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à +cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent. + +Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char +nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana +de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était +soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres +fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres, +où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait +du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait +entre l'excès du chaud et du froid. + +[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres +chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur +autant de large.] + +À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail, +le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un +mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle +un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par +beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en +or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la +présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la +défense. + +Là , soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des +breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La +suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe +magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu +d'une forme: «Approche! approche-toi!» + +Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante +habitation, aussi chère au cÅ“ur de Râvana qu'une noble femme adorée; +ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux +murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par +des escaliers de pierreries. + +«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des +Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat, +observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, +qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu +par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante +splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_ +variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les +couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la +nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes, +renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes. +En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes +et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent +les abeilles et les cygnes. + +Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les +étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et +qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes +rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la +même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante. + +Là , sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des +lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, +celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse. + +Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent +d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci +dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première: +elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le +dos les unes des autres. + +Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras +enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante +qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un +feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées. + +Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des +Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour +de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, +ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à +l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à +l'oreille de ces femmes. + +Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent +de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels. + +Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol +blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes +suspendues à des rubans. Là , semblable à un nuage et revêtu d'une +longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, +ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise +odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au +crépuscule du soir ou du matin; là , couvert de superbes joyaux, plein +d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil +au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là , +_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail +en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et +dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des +liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du +grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie +des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur +un lit éblouissant de lumière. + +Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque, +une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynÅ“cée, +cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue +sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom. + +Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre +nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or +bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide +aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si +parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!» +Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé. +Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage, +embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse +du Vidéha: + +«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni +dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne +doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des +Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui +soit égal à Râma.» + +Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau +regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était +point Sîtâ. + +Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans +rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir +manqué au devoir lui inspira cette pensée: + +«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les +épouses d'autrui, au milieu de son gynÅ“cée, est une infraction énorme +au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes +yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes +regards tout ce gynÅ“cée d'autrui.» Puis il naquit encore cette +réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour +unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre +chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans +toute son extension, le gynÅ“cée de Râvana, et mon âme n'en a conçu +rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous +les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises +de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était +impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes +que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?» + +Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer +ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de +lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais +il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage. + +Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant, +s'arrêtant ici, marchant là , toutes les différentes salles consacrées +à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de +tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars +et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche +légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de +quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les +vantaux, entrant ici, sortant de là , d'un côté montant, d'un autre +descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; +il n'existe rien dans le gynÅ“cée de Râvana où il ne porte ses pas. + +Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des +arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage +fils du Vent; il faut que je cherche là , car je n'ai pas encore +fouillé ce parage.» + +Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la +flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là , +ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce +plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines. + +Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille +charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux +sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse +de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant, +soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, +Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel +qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré +dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là , tous les êtres +de s'imaginer que c'était le printemps même. + +Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses +branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le +grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre +majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave +Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la +Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son +gré çà et là , ses yeux baignés de larmes, son cÅ“ur dans la tristesse, +captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et +tombée sous la griffe d'un lion. + +Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans +le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il +jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait +tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage. + + * * * * * + +L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes +avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer +d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point +d'oreilles; certaines n'avaient qu'un Å“il et certaines qu'une oreille. +Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe; +telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur +énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les +cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large +du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le +ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la +bouche rompue, le visage laid et difforme. + +Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné: +irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, +des maillets d'armes et de grandes piques en fer. + +Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier; +telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes +étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. +Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; +celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; +celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant; +d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait +de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges +pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur +démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur +immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs: +telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une +cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché +avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa +compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force +épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là +prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à +telle autre. + +Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se +repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse, +elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de +graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles +font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne +sont jamais rassasiées. + +Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle +des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine +infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs, +cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi. + +Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse, +à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant +de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine +blanche. + +Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans +lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de +langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression +de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; +comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une +espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu +par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa +face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et +le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs +soupirs, comme l'épouse du roi des serpents. + +À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste +et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des +constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages, +l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations. + +Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse +revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive, +la science qu'il doit à ses lectures. + + * * * * * + +Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna +vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir +dans une vive douleur. «C'est là , _se dit-il_, c'est là cette femme +inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime +Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit +la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle, +qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen +des lotus. + +«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété +conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la +forêt déserte. Là , contente de manger les fruits _sauvages_ et les +racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout +le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse +à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire, +infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable! +Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de +l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit +tomber sur la montagne son vêtement supérieur. + +«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par +l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne +brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme +en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce +lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre +sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette +pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!» +sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son +amour.» + +S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des +Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore +échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine. + +Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il +ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée +pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais: +il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence +incomparable. + +Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche, +comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le +rejeton de Poulastya. Là , ces femmes portaient, les unes des lampes +d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la +queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse +_distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs +d'or et pleins de maints breuvages. + +Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures, +qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus +haut parage. + +Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où +brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame, +Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard +oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans +arc à la main. + +À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés: +«C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la +grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant +une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il +s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes. + +À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu +par le vent. + +Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les +troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le +chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable +dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors +sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée +sur le sol. + +Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés, +sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle +qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière, +il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers +de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui +possédait la science de son âme. + +Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche. + +Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi +en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance +envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux +pieds. + +Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le +croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans +nous apporter de lumière. + +Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que +l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et +tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_. + +Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre, +triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un +trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à +ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel +de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur. + +Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme +sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect, +te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein +de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, +ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma +présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence, +ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame +craintive, à nous autres Démons Rakshasas. + +«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma +bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du +corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te +verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu +n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour, +chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces +cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_, +cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le +jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi. + +«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès +et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les +plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques +siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car +_je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes; +revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame, +toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux? + +«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce +rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient +plus! + +«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en +a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une +seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse +et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi +voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même? + +«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse +favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les +joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, +dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux +conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton +père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue. + +«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique +parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta +personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies +formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même. + +«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas; +jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas +mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les +richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en +force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de +qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc +avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan, +percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime +fleurie.» + + * * * * * + +Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ +oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés +avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire, +moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une +illustre famille.» + +Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la +chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit +encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être +une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir; +allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses, +ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres. + +«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des +gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages +nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de +pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de +ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé +sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les +hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!» + +«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je +n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du +jour! + +«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime, +comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu +l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons! +rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble +éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt. + +«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner +l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort +épouvantable. + +«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant +peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains +comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de +splendeur.» + +À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui +répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois +sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice, +et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage +outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des +paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de +grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse +distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame, +qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le +désir de ton époux? + +«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête, +il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est +grâce à ce que tu es une femme!» + +Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des +Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la +nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle +qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la +vengeance, et tu m'as conduite ici. + +«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles +frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_. + +«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici +entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de +ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le +soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.» + +Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de +Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable: +«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; +mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en +mépris la douceur de ses paroles. + +«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne, +une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut +patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma +couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si +tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont +en morceaux pour mon déjeuner! + +«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme +Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains +d'Indra.» + +À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux +dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des +Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se +mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de +leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa. + +Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint +ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de +larmes au monde: + +«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir +la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action +criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que +toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse +du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de +_l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la +femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a +prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est +pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel +qu'un éléphant vis-à -vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil +lièvre à côté de lui. + +«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses +pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la +région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_. + +«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin +a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort, +sans aucun doute.» + +Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde, +impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue. + +«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à +l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache +bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens, +les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la +s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux +châtiments!» + +Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des +Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la +Djanakide. + + * * * * * + +Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son +gynÅ“cée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent +toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se +moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles +choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules +étaient si bien dues. + +«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynÅ“cée, meublé de +couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut +désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition +humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner +vers lui! + +«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas, +lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des +Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever +ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une +heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le +trouble, qui est enfin tombé du trône?» + +À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit +en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme +un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles, +exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, +l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme +l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la +grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux: +n'est-il pas une divinité pour moi?» + +À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à +menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine. +Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours +menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle. + +Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante +Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur +grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant +leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas +de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!» + +À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de +larmes, au tronc du çinçapâ. Là , harcelée de nouveau par les furies +épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans +sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les +Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le +visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée. + +Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le +ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est +ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, +que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est +un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire +humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais +dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous +les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun +des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats +au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et +que ton cÅ“ur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste +et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous +les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de +_l'auguste_ Indra. + +«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_, +n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à +toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne +suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à +cette heure même, te manger!» + +Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en +vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing: +«C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre +bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de +toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à +quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce +que je dis là , toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même, +n'en doute pas!» + +Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en +feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces +mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos +caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant +tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos. +Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour +d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynÅ“cée terrible de +Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin! +Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer, +enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes. +Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi. +Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne +sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine: +savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, +parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses +bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes +se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour +ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si +tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons +t'arracher le cÅ“ur et nous le mangerons!» + +Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée +_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique: +«Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui +les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte, +il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de +savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et +son cÅ“ur tout dégouttant de _sang_ liquide!» + +La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole: +«Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte +_de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration +et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le +maître; je n'en doute pas.» + +«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les +disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre. + +«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on +apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque +aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes +et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la +chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes! +Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons +un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!» + +[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.] + +À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs +très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme, +semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer. + +Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces +furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant +ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents; +et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle +part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, +qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les +injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour +d'elle. + +Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au +plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante: +«Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un +Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce +que vous dites!» + +Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là , brisée +par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une +pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par +la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma +belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ! + +«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme +reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les +pétales du lotus, au cÅ“ur doué avec le courage des lions. De quel +crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour +que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte +à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est +impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne +pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!» + +Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes +ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête +baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou +telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse +inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se +roule dans la poussière. + +«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa +main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de +Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même! + +«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil +Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient +elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors +de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes +larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ +de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où +maintenant elle s'élève_! + +À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les +unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres, +furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent +à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O +bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti +funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs +arrachées de tous les côtés sur tes membres!» + +Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant +à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille +_fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,» +et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux. + + * * * * * + +Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces +paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il +eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se +mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que +les singes par milliers, par millions et par centaines de millions +cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai +trouvée! + +«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la +vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure. +Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en +avait pas connu les angoisses. + +«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette +infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera +blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir +avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc +faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la +rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne +puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce +que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas +causé avec cette femme d'une taille ravissante?» + +Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe +intelligent adopte enfin cette idée: + +«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans +un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme +_qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette +_infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son +époux.» + +Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de +Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma +bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari, +Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces +mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces +paroles, ouvrit son cÅ“ur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de +qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa +tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ. +Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au +milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble +quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru +entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila. + +Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle +resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin +recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler +ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un +instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de +sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage +ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée +vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit; +et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que +j'entends, au milieu de ma rêverie. + +«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de +corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici! +Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à +l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il +y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois, +daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!» + +Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et, +portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la +Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus, +à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de +cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels? + +«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force +dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.» + +Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom +de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand +singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la +fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je +suis l'épouse du sage Râma.» + +À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces +termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir: + +«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de +messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite +ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie +de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais +consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de +ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de +sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici +Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards, +reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage +d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux +beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie +nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux +nÅ“uds droits. + +[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage +avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime +répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le +père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère +aîné.] + +«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin. + +«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux +paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car +ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une +respectueuse soumission...» + +À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à +cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui, +aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur +à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune, +tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu +es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de +lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon +bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison +chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe! +c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il +m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à +personne ici-bas. + +«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste +abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui +m'est envoyé par le noble enfant de Raghou! + +«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit? +est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du +mirage? + +«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble +dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.» + +Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le +singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces +termes: + +«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur +des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma, +_allié_ des _singes_, habitants des bois?» + +À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots +doux à l'oreille: + +«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir +même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les +créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens, +vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du +monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri +de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de +courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur +la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle +de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu +d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le +plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre +de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va +tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de +leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide, +un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous +les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce +méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me +présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation +d'avec lui brûle son cÅ“ur de chagrin; il te souhaite une bonne santé! + +«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras +venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme +Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le +conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et +ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la +cité de Lankâ. + +«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en +ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.» + +«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre +chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma; +car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait +m'accréditer_. + +«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots: +«D'or, d'or, d'or!» + +Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la +royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine +entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle +versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la +joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les +plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort +affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou. + +La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe +d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le +chagrin: + +«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en +reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel +bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit +encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après +tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent +bien l'un et l'autre.» + +Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe, +puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut +annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes! +je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, +toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien +digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque +tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est +sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il +n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage! + +«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin? + +«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des Å“uvres +divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le +cÅ“ur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette +horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des +maux! + +«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le +verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce +rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes! + +«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes +nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète, +l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux +et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force +terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie +de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante +chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon vÅ“u est que +je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, +ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son +arc sans égal!» + + * * * * * + +À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces +termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes: +«Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon +retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville. + +«Là , si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied +devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la +poussière du champ de bataille! + +«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma +ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion. + +«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne +pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni +aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que +lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme +craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde. + +«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans +le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince +d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un +autre objet qui ravit le cÅ“ur des femmes; et, _courant_ saisir +_la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est +toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui +la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où +es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans +les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par +l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent +point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car +l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!» + +Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune +dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste +se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie +mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne +sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux. + +«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car +mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance, +force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà , +singe, les qualités de mon noble Raghouide. + +«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de +rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres +que Râvana fit naître _sur notre ciel_?» + +À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma +et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes: +«Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne +aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande +sacrifice sur leurs autels. + +«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière! +Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_ +ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front +d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de +son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine, +traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée +sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine +au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables +de suivre ma route. + +«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile +ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?» + +À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur +épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie: +«Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit, +me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des +enfants de Manou?» + +Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois +seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre +des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa +forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres. + +Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit +en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ +même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses +remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!» + +Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre +fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des +nymphées lui dit: + +«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course; +mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage +au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le +meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue +du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de +ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le +dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si +autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes +actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, +est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à +_présent_?» + +À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit +à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme +convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége +au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes vÅ“ux. + +«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en +face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de +Kakoutstha. + +«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe +que Râma sache reconnaître.» + +À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des +Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient +balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin +de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au +pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de +chagrin, aspirant de tout son cÅ“ur à ta vue, Sîtâ est plongée dans +un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es +plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui +mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu? + +«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en +effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie. +Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros, +tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?» + +«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son +cÅ“ur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt, +s'il _n'_est agité par le vent.» + +Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ, +levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois +dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu +des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable, +tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la +chaste Sîtâ, le cÅ“ur affligé, poussant un long soupir, adressa +une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette +respectueuse attitude_: + +«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui +sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du +mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les +massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au +temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du +fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un +jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les +fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais +attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur +le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta +poitrine. + +«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte +de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai, +lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors +me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe, +_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève +de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous +les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma +robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là , +j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide +de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi, +_insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une +colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_ +avait amusé. + +«Là , fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore +aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille, +essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main +secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau. +C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya +dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des +routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit +le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux, +tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit +comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, +c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile. + +«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que +j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle +détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un Å“il, que le trait +fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi +la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux, +maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras! +Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne +décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus +adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie +donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!» + +À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux +accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me +confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie +dans son cÅ“ur.» + +À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux +entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe +Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à +Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble +singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina +autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes. +«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner +au chagrin!» + +Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le +singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit +ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la +_princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui +sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je +dois employer. + +[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour +réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les +présents et les mesures de rigueur.] + +«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce nÅ“ud: +après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra +ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables. + +«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le +magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et +d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au +Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du +monarque.» + +À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé +de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt +ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses +arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en +poussière. + +Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des +hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte +en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et +puissantes armées des Rakshasas. + + * * * * * + +Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le +trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que +le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses +figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes. + +Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin +qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De +qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, +fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?» + +Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois +pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de +prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous! +ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas +du serpent: il n'y a pas de doute!» + +À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les +unes de rester là , les autres de s'en aller raconter cet événement +à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs +têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui +dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre +mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu +avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais +en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce +qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire +de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu +de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé +la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par +ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette +violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder +la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées +de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée. +Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes +criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.» + +À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de +colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque +à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat. + +Aussitôt un héros au cÅ“ur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le +corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même, +décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage +rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art +merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre +lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse +épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux. + +Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile +de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son +chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il +entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À +la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe +poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps. +Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa +main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre. + +Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans +l'action, _au cÅ“ur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du +monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux +et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre. + +Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les +flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile +de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes +de son père. Là , Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, +se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de +rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors +ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées +les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible +d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets +mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de +l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de +poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas +touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est +immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_, +pour me saisir de lui?» + +Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le +singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur +la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée +de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce +trait _puissant_ le tenait garrotté. + +Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea +que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer: +il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des +créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put +même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont +il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il +n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint +frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet: +nous voilà tombés dans un grand péril!» + +Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux, +aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de +chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux. + +À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié +fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien +formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe. + +Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des +Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il, +inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups +de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce +qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes +Génies. + +Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges +et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant +ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les +bonnes mÅ“urs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils +de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer +à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de +sa présence par le monarque des singes.» + +Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux +jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste +courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus +éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge +ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif +a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?» + +À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à +toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie +maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, +singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? +ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer +dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de +conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as +du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras +mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile +de sauver ici ta vie!» + +À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande +vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque +des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître +au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le +messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne +les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette +forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne +m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et, +si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence. + +«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens, +quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures +m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici +le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut +là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai +subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais, +sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces +lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force +sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais +t'adresser ici en _cette qualité_.» + +Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et +lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton +palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton +frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les +instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles +où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et +partout ailleurs. + +«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des +éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il +égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince +charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit +de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka. +Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra +dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit +au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime +Djanaka, roi du Vidéha. + +«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec +son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec +Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre +s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva +fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples +singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat. +Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau +roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de +l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades +même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en +toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom +Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à +cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas. + +«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile +dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre +monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses +propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, +de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile +pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends, +héros, la Djanakide au roi des hommes. + +«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si +difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier +lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le +chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme +pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une +lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra +même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus +désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette +femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_ +Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants +de Lankâ! + +[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse +de la destruction.] + +«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses +éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît +le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi +des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne +lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même +à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de +Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!» + +Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas +ordonne qu'il soit conduit à la mort. + + * * * * * + +Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint +ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère +et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner +la chose d'après ses règles mêmes. + +Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de +manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution +ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, +d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un +acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un +grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini; +mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il +est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est +permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet +_sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs +insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de +telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit +portée au nombre des châtiments. + +«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne +peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de +persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et, +qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux, +attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de +ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux +douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs +bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille +donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux +hommes qui me semblent déjà morts!» + +Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son +frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta +grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la +mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci +une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande +estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans +tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa +queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis +et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce +membre!» + +À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté, +enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que +l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe +d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts +quand la flamme s'attache au bois sec. + +Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties +aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs +impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis; +combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre +ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut +nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.» + +Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa +résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût +_pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée +d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa +queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se +font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans +toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des +conques et des tambourins. + +Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout +de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à +Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, +lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue +et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour +ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage +vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes. + +Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si +j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si +j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité +à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane +intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque +bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à +l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon cÅ“ur suit le chemin +de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!» + +À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya +dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du +faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon +pour Hanoûmat!» + +Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa +queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle +pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune +douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est +là , je pense, une chose merveilleuse! + +«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à +la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu +au _vent_, mon père!» + +Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors +de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et +d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là , +toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une +montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, +fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe +redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant +tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux +longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups +les gardes mêmes de la porte. + +Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul +regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse +devant lui. + +Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ +sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les +éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter +au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son +fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les +palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son +alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la +mort. + +Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs +treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les +Å“ils-de-bÅ“uf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les +chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la +récompense due à leurs bonnes Å“uvres. Hanoûmat vit en flammes tous les +quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de +perles, de lapis-lazuli et de diamants. + +Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu, +et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette +Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes +de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses +Rakshasas. + +Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles +Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent +sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en +éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas +envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond +tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à +l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés, +une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une +forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, +la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel +qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les +horribles Rakshasas. + +Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux, +enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers +taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une +malédiction. + + * * * * * + +Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au cÅ“ur de Râvana, +signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier +des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son +maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée, +ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas +élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas. + +De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette +mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute +au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent, +s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le +poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et, +secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes +ébranlées, les autres même s'écroulant. + +On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées +orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés +au milieu des cavernes, leurs tanières. + +De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à +l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête +écrasés. + +La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un +torrent d'eau; là , un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux; +et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de +la terre avec ses arbres et ses hautes cimes. + +Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des +nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans +rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et +la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en +sillonnent la surface. + +Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit +aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami. + +Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à +tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces +mots, le cÅ“ur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement +réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué +dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine +entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et +de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous +les côtés. + +Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa +joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par +le milieu. + +Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans +le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour +ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace. + +Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois, +on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il +disparaît caché. + +À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait +sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains +réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne +avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime, +hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent +le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme +joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent, +et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater +en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir, +ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres. + +Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand +singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse +Angada. + +Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait +justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle: +«J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» +ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le +_cÅ“ur des_ singes fut _tout_ rempli de joie. + +Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend +sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle +autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se +livrent à la joie la plus vive. + +Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne, +les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle +manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, +et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et +tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants +de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le +visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat. + + * * * * * + +Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils +du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La +victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne +pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont +les Å“uvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes, +chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère. + +«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie +de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son +corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée +avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille +du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de +Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin, +et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui +gardent saintement la foi du mariage. + +«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le cÅ“ur +de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de +la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_, +environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, +en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la +résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres +sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme +détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la +pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des +choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance +avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui, +malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses vÅ“ux, de sa résolution, de +sa rare piété conjugale.» + +«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.» + +Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on +vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous +ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine, +fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis +capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple +de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si +j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux +bonds vigoureux? + +«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos +grandeurs. + +«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs +et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous +montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que +diriez-vous là ? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole +honteuse pour des gens qui ont du cÅ“ur, du courage et de la vigueur! + +«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne +le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes, +nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels! + +«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois +Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre +mission accomplie, nous ramènerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu +de Râma et de Lakshmana!» + +Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée, +héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne, +prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage +méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de +conquérir. + +«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? _S'il +en était ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il +renierait donc son illustre famille! Après que _notre_ monarque s'est +engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire +de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer +sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune +satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les +plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma +nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet +événement à leurs oreilles.» + +«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent +au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les +côtés au sein des airs. + +Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne +pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat +à l'éminente force; _Hanoûmat_, le plus excellent des simiens, que +saluaient _à son passage_ toutes les créatures. + +Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable +au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée, +appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures, +mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha +aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens, +veillait continuellement sur le bois. + +_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu +fortuné, délicieux, aimé du cÅ“ur, et sont transportés de joie à sa +vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes, +Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et +lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui +avons réussi dans notre mission.» + +Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces +mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!» + +À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat +reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux +chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis à ton père; cette +forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est +défendu.» + +À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «_Eh bien!_ lui répondit +Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel! +Après qu'Hanoûmat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se +dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus +forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles +tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien! +bien!» et d'honorer cet _auguste prince_. + +Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils +remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans +leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les +jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de +manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie +et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse. + +De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les +préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse +les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent +aux pieds des arbres; là , gorgés de mets, ils se font un lit de +feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux +quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la forêt: on en voit qui, +le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif +insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui +dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels +dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime +des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la +terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en +riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort; +tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci +vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien +qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié. + +Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que +Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les +tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés, +ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent +tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et +les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc +faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a +tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.» + +Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris, +enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit +à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, _leur +dit-il_; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui +mangent ce miel exquis.» + +À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel, +où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre +énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes. +Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils +se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes, +_compagnons d'Hanoûmat_. + +Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer +Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère. + +Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros +impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût +par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un _vieillard_ vénérable!» et, +ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la +terre. + +S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha +tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur +dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au +long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds +les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité +de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde +vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête +de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle +que mesure un clin d'Å“il, ce coureur des bois atteignit ces lieux où +Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha, +le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois, +descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là , d'un +visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa +du front les pieds fortunés de Sougrîva. + +Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le cÅ“ur +dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi! +relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à +craindre; je t'en donne l'assurance. + +«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle +dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.» + +Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se +lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois, +que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, +bien-aimé _neveu_, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, +Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a +chassés tous et les a mangés.» + +Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur +des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au +monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde +ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé: +quelle parole est-ce qu'il a dite?» + +À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de +répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut +saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont +allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale. + +«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à +leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense, +ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est +là , sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt +et d'y boire le miel.» + +Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres +de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le _plus +grand des_ Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à +Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe +a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un +_serviteur_, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au +Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de +m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.» + +Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut +des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans +le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés, +debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était +dissipée. + +Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses +tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_ +Angada: «Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche +ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son +insu ou sciemment. + +«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon +seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu +étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle +même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et +non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva, +ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!» + +À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli +adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles: +«Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet +événement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et +c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous +avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il +maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend. +Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs, +qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de +vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas, +j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre, +puisque vous avez terminé votre expédition.» + +À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les +singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui +parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus +éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: +«Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.» + +«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au +milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à +la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des +machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère. + + * * * * * + +Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des +singes, il dit à _son allié_ Râma aux yeux de lotus, au cÅ“ur battu par +le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! _autrement_, +il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont +restés absents au delà du temps prescrit. + +«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas +au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un +autre qu'Hanoûmat!» + +Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses +clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et +criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer +_devant eux_ la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations, +le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie +inonder son âme. + +Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant +Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince +héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à +raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ. + +Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était +parvenu à voir l'_auguste princesse_: + +«Captive dans le gynÅ“cée de Râvana et sous la garde vigilante +des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours +ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses +cheveux noués dans une seule tresse[10]; elle n'a de pensée que pour +toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur, +comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que +la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue +de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, +quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.» + +[Note 10: Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui +l'époux est mort ou absent.] + +Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et +brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en +coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses +Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les +pleurs du chagrin: + +«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes, +ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et +ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Démones: +répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et +ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite +Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme, +dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.» + +À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant +pressé la perle contre son cÅ“ur, se mit à pleurer avec Lakshmana. +Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'_époux +infortuné_, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de +larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à +sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi +comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse +du Vidéha par le _roi_ son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: +attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat! + +«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération; +car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, _mon père_, comme +un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle +magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, +bon _Hanoûmat_, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir +avec la sienne! + +«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la +revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma +Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de +tes paroles sur mon cÅ“ur incendié par le feu du chagrin.» + +À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant +de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un +signe _pour l'accréditer_. + +«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte +sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui +même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et +Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit +ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas +une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, _il est vrai_, +a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse _de +l'empêcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable +à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas? + +«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus +noble des hommes! + +«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras +m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. _Adieu_, ô le plus +héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!» + +Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec _une +pleine_ convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de +bienveillance: «Cette affaire si grande, _à jamais_ célèbre dans le +monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre, +Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui +puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté +Hanoûmat! + +«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis +récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un +plaisir égal!» + +Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme +ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint +affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse, +fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma +condition.» + +À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se +plongea derechef au milieu de ses pensées. + +Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les +manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de +cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le +desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, +tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur, +quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses +ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais, +puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il +en est à son égard.» + +À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre +ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et +dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre _que tu viens +de me tracer_, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la +ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée. + +«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants, +tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées +solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre +portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des +machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande +dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables +de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des +çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas +ont forgés _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de +vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis +arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé, +inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de +pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides +ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent +l'effroi et portent _au cÅ“ur_ une _mortelle_ épouvante. Dans les +portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent +des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la +grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle +trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins +meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux +vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile, +fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de +nombreuses colonnes faites du même riche métal. + +«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité +et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna. +Songe que la ville de Lankâ est _déjà comme_ détruite par les singes!» + + * * * * * + +Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint +ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis +que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable +pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de +sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au +septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta +_ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée +entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je +ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la +Mithilienne. + +«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter +la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et +conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en +suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais +ombrages! + +«Que le singe _nommé_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des +singes et _qu'_il règne sur une multitude de simiens, s'avance, +commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre, +comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux +pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile +gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des +Immortels sur _le céleste éléphant_ Aîrâvata, je marcherai au milieu +de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne +immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur +le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et +Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le +magnanime roi des ours!» + +[Note 11: Autrement dit Kouvéra; mais le nom de BHOUTAIÇA, _le +seigneur des êtres_, est une dénomination plus ordinairement affectée +au Dieu Çiva.] + +Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque +des quadrumanes et _son frère_ Lakshmana, s'avance avec l'armée vers +la plage méridionale. + +Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient +les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie. +Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits, +ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient +des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de +grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils +s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent; +les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les +autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses +noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ. + +Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de +l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une +mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse. + +Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le +resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse: +«Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut +ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux +abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le +ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite +dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle +bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui +ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits. + +«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà +saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des +constellations et des planètes, qui leur sont affectées.» + +Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère. +L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre: +le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de +qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée +par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs +mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde +terrestre. + +Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par +Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre, +elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente +de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un +seul instant. + +Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya, +cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons, +sur les bords de la mer au bruit épouvantable. + +Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma +de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là , dans +cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux +roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de +ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous +voici arrivés au réceptacle des ondes salées. + +«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens +de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel +qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée +pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut +reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana +firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées +d'arbres. + + * * * * * + +Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par +Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage +septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et +Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs +à l'entour des armées. + +Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières +et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se +tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule, +c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma +bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin. + +«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des +Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a +fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je +donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme +les pétales du lotus? + +«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que +m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revêtirai-je de la joie_ +comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment +délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore +dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune. +Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des +Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ Sîtâ, noyée maintenant +sous les vagues furieuses du chagrin?» + +Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil, +dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la +montagne où son astre se couche. + + * * * * * + +Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par +lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris, +déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, +pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage +dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé +ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et +livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la +captive. + +«C'est là , mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas: +tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup +sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir +que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à +l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis. + +«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action _justement_ +blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une +nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut +enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les +chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans +sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce +héros, _si_ ferme dans le vÅ“u de la vérité et dans la céleste force de +ses flèches! + +«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi +Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se +reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit +infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais +aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si +tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève _comme un astre_ +doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils, +de gouverner cet insensé, ce cÅ“ur qui a secoué le frein, cette âme qui +a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui +la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de +ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est +dans cette parole qu'est notre salut. + +«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi +seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le +vice.» + +À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses +mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de +voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, _où +nageait son frère_, eussent allumé sa jalousie. + + * * * * * + +Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et +glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était +Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges +de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les +Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est +venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon +gynÅ“cée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte +de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé +toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que +devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable +ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette +conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la +racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien +délibérer au sujet de Râma.» + +À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande +force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des +Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est +le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à cÅ“ur; +nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine +de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté +conçoit-elle de la crainte? + +«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon +seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer +ton ennemi!» + +Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages +et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage: +«Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les +Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te +vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce +à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas: +autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos +mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons +dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et +ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.» + +Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang, +le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas: +«À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand +Sougrîva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Râma sont encore debout? +Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et +Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les +ennemis sous les coups de cette massue!» + +Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante +colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une +chose épouvantable qu'on ait détruit,--et surtout un vil singe,--le +gynÅ“cée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! +_Je pars et_ je reviens dans cette heure même, couvert du sang des +quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible +offense que l'on fit à mon seigneur!» + +Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec +sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est +ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les +Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je +veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!» + +Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing, +Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse +au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et +suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne +peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces _de ces +quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hâter de mépriser +un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des +Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble +épouse de ce magnanime! + +«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il +y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie +fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie. + +«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que +Sîtâ soit donc renvoyée à _son époux_! le salut de ta famille l'exige, +il n'y a là nul doute. + +«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec +ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense +vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour +sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril +extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa +Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville +opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynÅ“cée, Râvana, et tes +serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide! + +«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race; +cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la +gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions +vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au +Daçarathide!» + +À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même +avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer +avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent, +superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de +justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa +force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne +commence une affaire qu'après _cet examen_. + +«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui +est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance +portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans +le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper +ici. + +«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez +pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs +peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le maître +de tout et les atteint comme il veut! + +«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre +chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût +permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles! + +«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas +d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que +je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer +ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: +c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. _Mais_ comment un +homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des +flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les _timides_ hôtes des +forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme +Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or +fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou, +habitant, par vÅ“u de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là +un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures +de femme?» + +_Râvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses +propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage: +«Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole, +conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les +gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que +Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! _Un espion_, +qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à +lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la +demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement +de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats? + +«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles, +qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affamés de +combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer +ne manquent point ici! + +«Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, désirent +les porter au milieu des combats! + +«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur +sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même +avec la bouche, _entr'ouverte à son dernier soupir_, de ces guerriers +aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même +à tous nos combattants!» + +Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires, +Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes: +«Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait +en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En +effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement +agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave +en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi +vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités, +dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée +attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent +l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'Å“il du +devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme +qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et +dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans +ses pensées. + +«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison, +oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à +l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les +actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà +et là : eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma +s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa +main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en +cela violé son devoir? + +«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta +grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel +homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se +présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et +n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une +chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble +Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.» + +À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère, +que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son +couchant. Tous les ministres, à qui le caractère _du monarque_ était +bien connu, sentirent naître la crainte au fond du cÅ“ur, en voyant +cette fureur violente de l'irascible souverain. + +Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la +paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées +par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le +sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités +favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille. +Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et +bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à +respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison. + +«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que +tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement +et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même. +Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter +pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable +d'héroïsme? + +«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe +d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu _des cieux_ le sage +Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis +sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans +les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, +demander grâce à l'ennemi! + +«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des +gens peureux, étroits de cÅ“ur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même! + +«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à +pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et +telle que la tienne! + +«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!... +Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient +disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer +notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à +vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers +l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le +poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer +la guerre entre les deux substances. + +«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer +par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un +feu allumé dévore l'herbe sèche. + +«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos +grandeurs, _si bien_ douées pour la guerre, à l'exception toujours du +vil et du lâche Vibhîshana lui-même.» + +Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et +victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des +Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans +une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de +la ruine. + +«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire: +et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent +dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile +de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux +âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de +bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme +l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme; +ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le +devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de +tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur +et que les maux font la plus grande partie de sa fortune. + +«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition +facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard +intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en +est la source. + +«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent doués +eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse +l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et +ses compagnons suivent _aveuglément ses pas_. Les choses étant ce +qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? +Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on +examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres +ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom. + +«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans +ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans +cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit +que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui +n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; _un roi_ +qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive +douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par +le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois +cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui +sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution +qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.» + + * * * * * + +Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des +Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége, +le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où +jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la +colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait +assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le +fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La +terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit +les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule +de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des +Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à +la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna, +tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés +dans ses rivages. + +Les _grands_ demeuraient là , formant un cercle autour du trône, où +Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et +beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne +de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le +feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son +bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une +grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux +coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble +race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une +résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le +devoir: + +«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées +de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien +grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à +plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et +qui, en dépit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs âmes à +la colère. Toutes vos excellences ont embrassé _les opinions de_ +cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une +catastrophe universelle. + +«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille. +Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et +tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause +pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui +ont peu d'âme. + +«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta +famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec +colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette +heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur +de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un +éléphant qui est enfoncé dans la boue?» + + * * * * * + +Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu +ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes +pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent +irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui +sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le +caractère des parents: les infortunes des parents font toujours +du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et +méprisent _dans leur parent_ un chef actif, héroïque, savant, qui sait +le devoir et qui se plaît avec les gens de bien. + +«Félons, cÅ“urs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns +des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et +c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part, +dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue +des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les, +Vibhîshana! + +«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les +autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs +intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute +le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est +toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents. + +«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est +monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!» + +Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné +Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces +termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des +nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort +n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement +à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce +discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte +de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui +la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à +coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres. + +Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant +au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le +monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux +Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le +palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de +tout, Çiva_, la vertu en personne. + +Environné de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprême +seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux +un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui +préside aux richesses dans sa _brillante_ demeure. + +Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur +ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas, +Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit +ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient +se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le +ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas. +Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que +ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement +aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite, +Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et +le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des +Rakshasas.» + +Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur +la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le +bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas: +«Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te +livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la +couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon +ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin _fortuné_ +des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là +que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les +armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers +lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.» + +Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas, +tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici, +héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est +ce que nous avons déjà vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hâte-toi +d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut +de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône, +vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la +vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince +à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et +de tous les êtres appliqués au devoir. + +«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans +pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le +perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques +de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu +de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer +le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre +toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune +frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux. + +«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin +derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas +une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des +plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.» + +Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère +aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses +réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans +ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la +grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta +pénitence et de tes bonnes Å“uvres! Nous voyons toutes ces choses _dans +l'avenir_, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux. + +«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes, +l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le +trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut; +c'est la racine de l'univers entier.» + +À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs +bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut +adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit +d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla +chercher la présence du héros à la grande force. + +Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant +au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait +flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le +fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de +nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes +d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force +épouvantable reluisaient par l'éclat des parures. + +Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut +aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots +que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une +cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans +doute pour nous tuer.» + +À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs +des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous +promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils +tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!» + +Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur +le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des +airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le +monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte: +«Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un +Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas. +C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut +tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana +est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par différents et sages +discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que +Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne +voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un +malade qui veut mourir se refuse au médicament. + +«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens, +abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection +de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre +opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens +m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou! + +«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les +créatures, que je suis venu solliciter sa protection.» + +Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère +puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana, +comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre +sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous +envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là +mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une +pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans +défiance pour te frapper: homme sans péché, _méfie-toi!_ c'est un +ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre +amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est +jeté dans nos mains.» + +Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva, +constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la +vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là , Sougrîva! convoque +tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des +peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous +avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont +environnés de piéges.» + +Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les +chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires, +tous adroits à lancer une flèche. + +Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana +et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec +soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes, +fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par +amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes +conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués +tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, _s'il +est nécessaire_, à deux et plusieurs fois.» + +À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles +sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana: +«Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez +l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de +Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant +ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous +attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!» + +Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie +promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire +observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur +l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la +juste raison.» + +Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans +son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces +termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le +monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel +méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de +temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.» + +Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens: +«Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou, +Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces. +Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des +hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution, +devant laquelle aura marché l'intelligence.» + +Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des +conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens: + +(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand +Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et +le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:) + +«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une +ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de +cette affaire, qui va dicter mon discours. + +«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un +émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en +peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître +Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps +en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion. + +«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune +raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques +mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est +des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les +autres qui font l'à -propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagné du +moyen porte bientôt ses fruits. + +«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route; +il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il +aspire à posséder _aussi_ le trône _de son frère_ et voit déjà , son +âme le présageant, _que les choses auront ici la même fin_: voilà sans +doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux, +_et les motifs_ qui amènent Vibhîshana vers toi.» + +Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit +en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana. +Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, +inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais +l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui +de la perfidie, le blâme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le +châtiment? + +«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie +et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos +soupçons. + +«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes, +de me nuire en la moindre chose? + +«On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un +_vautour, son_ ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui +offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile, +donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison +dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, _il est vrai_, +mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier +vers moi, accompagné de ces démons! + +«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand +je prononçai mes vÅ“ux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront, +implorant ma pitié: «Je me rends à toi!» + +«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne +toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana +moi-même pour Vibhîshana?» + +Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut +invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses +compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de +Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui +montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec +ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes +aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses +compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre +plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma. + +Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever, +l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?» +À ce langage _poli_, Vibhîshana répondit en ces termes non moins +polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait +l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je +fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et +je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les +créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses +et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande +sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la +conquête de Lankâ.» + +Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race +d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement +le magnanime Râma. + +[Note 12: Le rishi Poulastya.] + +À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va +chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu +des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce, +monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a +gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère, +Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs +quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au +_pieux Démon_, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes +clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils. + +Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment +traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins? +Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une +armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.» + +À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un +monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de +la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, +_pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un +devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons +offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara, +vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de +nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra +certainement, _je le répète_, les bons offices d'une parente.» Ces +paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont +le caractère était naturellement fait pour le devoir. + +Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur, +habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à +Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve, +Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, +s'il te plaît également.» + +À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent, +_d'un commun accord_, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée: +«Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir +Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour +épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non, +de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un +pont!» + + * * * * * + +Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour +ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais +Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle +méritait, la mer ne se montra point à ses yeux. + +Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit +les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana, +l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne +veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience, +la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des +qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans +vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se +donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne +parle jamais que le bâton levé. + +«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des +serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette +mer qu'on ne peut émouvoir!» + +Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches +et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde. + +Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire, +la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses +tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était +semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font +trembler tous les poissons de l'Océan. + +Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya, +les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les +requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues +monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin +des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur +fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux +enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle +terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain +qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain +qui régna sur le monde. + +Ouvrant donc près du _noble_ Râma ses vastes flots, la mer se montre +alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au +suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de +fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses +ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies +en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux. +Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer +vigoureuse lui tint ce langage: + +«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième, +se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle +_qui leur fut assignée_. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la +profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te +répète là ce qui me fut dit _à l'origine des choses_. Un de tes aïeux +à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon +auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la +souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève +un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y +donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de +cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans +le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser _à +jamais_ ce _monument_ de toi. + +«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma, +voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué +de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir à procurer +ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit +préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur +des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu +l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai +les monstres marins de rôder _au milieu de ces travaux_, et Mâroute +lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, +à ton ordre comme à celui de Nala.» + +Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou: +«Je mettrai en Å“uvre cette capacité, _insigne faveur_ de mon père, et +j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins: +la reine des eaux a dit la vérité.» + +La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de +Râma et rentra dans son domaine. + +À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement +vers le bois par centaines de mille. Là , se chargeant d'açvakarnas, +de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères +arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et +d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par +centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la +mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de +montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix +dans la main de Nala. + +Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec +des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de +fleurs. + +Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas +de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se +dérouler au souffle du vent. + +Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les +intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des +arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de +roseaux. + +Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs +épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle +dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient +impétueusement et renversaient même dans l'_Océan_, roi des fleuves, +les arbres nés sur le rivage. C'était alors _partout_ dans ce grand +bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes +rompues. + +Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un +nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers. +Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le +fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des +éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied +hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore +de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés. + +Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois, +impuissants à _courir ou_ voler, restaient nichés _ou tapis_ dans les +cimes des montagnes. + +Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, +brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là , couvrant +de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les +Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent +contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des +airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent +ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra, +secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que +celui du noble Raghouide? + +«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle +est, cette _admirable_ jetée: et tant que la renommée dira le nom de +cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!» + +[Note 13: «Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, +rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû +joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de +rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent +ces récifs _Pont de Râma_, dénomination à laquelle les Arabes ont +substitué celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le +nom de _Pont de Râma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île +de Ceylan au continent de l'Inde.» (_Géographie universelle_, 1841, t. +Ve, p. 300 et 314.)] + + * * * * * + +Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux +rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les +Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux +rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus _de +voix_ mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient +frapper les oreilles jusque sur la terre. + +De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les +singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des +cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et +Mâroute son haleine d'une manière _tout à fait_ propice: on vit +même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures +accoutumées des singes. + +Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au +rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la +mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous +les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de +chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête. + +La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de +kotis exigea un mois entier. + +Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son +armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui +était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se +tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultérieure de la mer afin de +repousser l'approche des ennemis. + + * * * * * + +Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le +fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et +Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan, +et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les +deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont +fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous +perdre, étend son bras _vers nous_! C'est Râma qui fit, Sârana, ce +travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein +Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je +connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations +prises, je disposerai nos moyens de résistance. + +«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent _donc_, +sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en +supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des +marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la +vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.» + +«_Il sera fait_ ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et +Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée _des ennemis_. +Là , revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des +Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que +leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination +n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser +le poil d'épouvante. + +Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par +milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les +cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent +à computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Sârana et Çouka ne +surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans +fin, indestructible. + +Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des +espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir +par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons +à Râma: «Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des +espions qui nous viennent de Lankâ!» + +Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de +Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui +adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus +dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous +envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.» + +Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son +plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles: +«Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment +observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, +retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise, +emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment, +noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose +que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir +une seconde fois. + +«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter +au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les +richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous +voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée +et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps +passé, où tu m'as enlevé Sîtâ! + +«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous +mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de +Rakshasas!» + +À cet ordre, les deux Yâtavas _partent, ils_ arrivent dans la cité de +Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas: + +«Arrêtés _dans notre mission_ par Vibhîshana, la mort nous était due, +monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma, +ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est +là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens +du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites +dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau +Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur +éblouissante et Vibhîshana, ton frère. + +«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre +Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a +passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma, +qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin +d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au +fils du roi Daçaratha.» + + * * * * * + +Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana, +le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ +par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les +Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!» + +À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége +royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte +de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur +eût égalé plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre étagés_. Flamboyant de +_tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de +ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer, +et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la +terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de +quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces +demandes à Sârana: + +«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des +forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva +écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi +promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?» + +À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les +principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe +qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front +tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute +la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et +ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime +Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils +de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit. + +«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du +lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des +pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur +débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de +colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos +aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de +padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat, +fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des +singes: le nom qu'il porte, est Angada. + +[Note 14: Le padma est une quantité égale à dix milliers de +millions.] + +«_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de +s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne, +divisant _par sa marche_ les armées simiennes, au milieu desquelles sa +vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de +la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en +ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée +Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et +fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda. + +«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent +et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et +conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes. + +«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de +plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent +à la crinière d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lankâ, qui, d'un +naturel irascible et dans une _bouillante_ colère, aspire au combat, a +nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par +un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les +coups de son armée! + +«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue +crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ +d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait +_avant ce jour_ de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite, +montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue. + +«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille +_d'impatience_, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son +armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a +pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les +singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent +milliers et de quarante centaines. + +«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient +au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où, +tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à +grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à +une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le +Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa. + +«En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de +singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde +mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve +dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus +autour de lui. + +«Celui-là , qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage +doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au +combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de +mille hôtes des bois. + +«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe plein de splendeur +et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante à l'or. Dix +milliers et dix centaines de kotis lui obéissent, tous singes prompts +et d'une grande vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ +de bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!» + +Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux nobles âmes, +examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu rapporter le nombre des +singes, le monarque pâlit dans tout son corps et sentit faiblir sa +résolution. + + * * * * * + +Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, Çouka saisit +l'occasion, et, contemplant toute l'armée, il dit à Râvana: + +«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes célestes, sont +Maînda et Dwivida: ils n'ont point d'égal au combat. Ils ont obtenu de +Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que +leur seule force peut broyer la ville de Lankâ! + +«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, se tiennent à leurs +côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trépas, égaux à leur +père. Environnés par cent millions de guerriers, ils observent la +ville et se vantent que leur force va réduire en poussière la cité de +Lankâ! + +«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré _pour les +combats_; ce guerrier qui peut dans sa colère agiter, quoi qu'elle +fasse, la mer elle-même par sa vigueur seule, est ce même singe qui +a déjà triomphé de Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant +ces murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le fils +aîné de Kéçari, _ou plutôt_, dit la renommée, c'est le fils du Vent. +On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même qui a franchi la mer. On ne +peut mettre obstacle à son chemin, comme il est impossible d'arrêter +le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme +il vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est +certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à trois mille +yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira +plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution dans son âme, que +sa force déjà enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce +Dieu, le plus invincible des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux +mêmes, il tomba sur la montagne, où se lève _chaque jour_ l'astre qui +donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité sur la face d'un +rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mâchoires: c'est de là qu'il +est appelé Hanoûmat. Voilà ce que j'ai appris sur lui dans cette +excursion même, où j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses +formes, sa puissance est chose impossible à décrire. + +«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au teint bleuâtre, +aux yeux comme les pétales du lotus; ce guerrier, le plus grand des +Ikshwâkides; lui, de qui la valeur est célèbre dans le monde; lui, de +qui le devoir ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir; +lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Védas et +qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce prince, en qui réside +avec la destruction même l'assemblage de toutes les armes; lui, qui +pourrait fendre le ciel et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de +qui la colère est comme celle de la mort et le courage est comme celui +d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es allé dans un +ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et qui vient ici te livrer +bataille! + +«_Ce guerrier_, qui est à son côté droit avec un éclat d'or épuré, une +large poitrine, les yeux dorés, les cheveux noirs et bouclés, c'est +Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frère, qu'il tient pour +égal à sa vie. Habile à gouverner autant qu'il est habile à combattre, +il a épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile +à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras +droit de Râma; il est continuellement comme son âme qui se meut autour +de lui. + +«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas est venu se +placer au flanc gauche de Râma, c'est ton frère lui-même, Vibhîshana. +Dans sa colère contre toi, il s'en est allé prêter l'appui de ses +conseils au Raghouide; et ce roi fortuné des rois a fait sacrer +Vibhîshana comme monarque de Lankâ. + +«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra dans l'Å“il +gauche du maître des créatures, et le contact de _cet hôte incommode_ +lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la +main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pensée lui vint à +l'esprit: «Que va-t-il naître de cela?» + +«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille aux yeux de lotus, +aux regards tremblants comme l'éclair, au visage rond comme le disque +de la lune, et brillant comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un +rayon de lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni Pannagî, +ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même d'une égale beauté. Les +gardiens célestes du monde, à sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors, +s'étant approché de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De +qui est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a conduite +ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa ville de Bhogavatî, +est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshmî, la +Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de +raconter cette histoire au Soleil. + +«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, le soleil dit +ces mots à la nymphe, toute fière de sa jeunesse et de sa beauté: «Par +l'opération d'une force écoulée de ma splendeur, il te naîtra un +fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles +aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, aux Dieux; _un +fils_, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient pas la puissance d'ôter +la vie.» + +«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur _éminente_, le Dieu +partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le soleil, parce qu'elle +était dans la fleur de l'adolescence. + +«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces de fleurs, +un jour que le bienheureux Indra se promenait, agité par l'amour, il +vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous +les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui, +_lui dit-il_, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas +et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, car tu es ce que j'ai +vu de plus beau!» + +«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, par la nature de +son essence divine, cette nymphe bien séduisante et lui dit encore +ces paroles: «Deux singes d'une forme céleste, possédant toutes les +sciences, prenant à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble +nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appelés +Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de +fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. C'est là qu'ils doivent +exercer l'empire sur tous les héros simiens. Il naîtra dans la race +d'Ikshwâkou un prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même sous +une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance +avec lui.» + +«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-là même +que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: il surpasse les singes +en splendeur, en renommée, en intelligence, en force, en noblesse, +autant que l'Himâlaya dépasse en hauteur les montagnes. Il habite +avec les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de singes, +impénétrable et située au milieu d'une montagne. C'est autour de lui +que resplendit cette guirlande d'or, où s'entrelacent cent lotus et +dans laquelle réside la fortune, non moins agréable aux Dieux qu'elle +est aimée des hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire +éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva quand sa +main eut donné la mort à Bâli. + +«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée impatiente de +combattre et pareille à la planète qui vomit des flammes, déploie tes +plus héroïques efforts de manière que tu remportes la victoire et non +la défaite.» + +Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du récit, et, +courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, ces reproches d'une +voix bégayante de fureur: «Tenir un discours si blessant au roi qui +dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes, +ne convient pas dans la circonstance à des conseillers qui vivent dans +sa dépendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un +et l'autre siéent à des ennemis déclarés et qui s'avancent pour le +combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point à louer. + +«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui osent vanter +les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon +courroux à la clémence: ils iraient voir à l'instant même, envoyés par +moi, le Dieu _sombre_ Yama! + +«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent vite de ma +présence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les +paroles offensent!» + +À ces paroles, les deux _ministres_ Çouka et Sârana, tout confus, de +saluer ce monarque aux dix têtes avec le mot d'usage: «Triomphe!» et +de sortir à l'instant. + +Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps, +à l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage où était la +Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des +Rakshasas lui dit: «Je veux au moyen de ta magie fasciner l'âme de +Sîtâ, _cette_ fille du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une +tête enchantée avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à moi, +noctivague, _une fois ton Å“uvre finie_.» + +«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui +bientôt mit sous les yeux de Râvana ce travail de magie parfaitement +exécuté. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'_habile +enchanteur_ et, d'un pas empressé, il entra dans le joli bosquet +d'açokas. + +Là , il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce bocage, +plongée dans une affliction qu'elle ne méritait pas, rêvant à son +époux et surveillée de loin par ses épouvantables Rakshasîs. Le +monarque à l'âme vicieuse dit ces mots à l'adolescente fille du roi +Djanaka, qui, _tristement_ assise, détournait de lui sa face et tenait +son visage baissé vers la terre: + +«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; +mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en +mépris la douceur de ses paroles. Je refrène ma colère soulevée contre +toi, Sîtâ, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile, +modère la course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers lequel +ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond à mes flatteries, +est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manières, j'ai coupé +ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: grâce à ton malheur, tu seras +donc mon épouse, Sîtâ! + +«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable que la +mort de Vritra lui-même! Il est vrai que ton Raghouide, environné +d'une armée nombreuse, commandée par Sougrîva, le roi des singes, a +franchi l'Océan pour me tuer! + +«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure où le soleil +s'inclinait vers son couchant, il s'est campé avec une grande armée. +Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visité ces +troupes, qu'il ont trouvées lasses du voyage et dormant un agréable +sommeil. Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, a +surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient Râma et Lakshmana. +Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les +crocs _aigus_, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une +grêle de flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, de +pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux +de guerre luisants, de traits, de _grands_ disques, de moushalas et +d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt le terrible Prahasta d'une +main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande épée la tête de +Râma, plongé dans le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il +se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein à sa +valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale. + +«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec son armée. Sa tête me +fut apportée ici couverte de poussière avec les yeux remplis de sang.» + +En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mêmes de Sîtâ +à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer Vidyoudjihva aux actions féroces, +qui m'apporta lui-même du champ de bataille la tête du Raghouide. +À ces mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa +et d'introduire avec empressement le rôdeur _impur_ des nuits. +Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, le front jusqu'à +terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Râvana dit à +l'épouvantable Démon, placé debout et près de lui: + +«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous les yeux de Sîtâ! +Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernière condition de son +époux.» + +À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une +tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant +lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: «Voilà , dit-il, +ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, à +laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-même, +après qu'il en eut tué le maître dans cette nuit de combat.» + +Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par +le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à +voir ici davantage? _Allons!_ deviens mon épouse, noble dame!» + +À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à +peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où +leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de +l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par +tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî +et à pousser des cris comme un aigle de mer. + +«Jouis, au comble de tes vÅ“ux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie +dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par +une ambitieuse, amie de la discorde!» + +La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et +déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier +tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle +eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette _pâle_ tête et gémit +cette plainte avec des yeux troublés: + +«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! _c'est là ce que demande_ la +foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état _de l'homme_ est donc +maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le +premier et le _plus_ saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est +celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui +peux te voir dans cet état suprême _de la mort_! + +«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver, +n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec +les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie +n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as +point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort +sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te +garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à _la ruse_? Mais, +quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment +qu'arrive le Destin contraire et que vient _l'heure_ de la mort. Car +la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les +êtres. + +«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à +Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux? +Là , tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en +célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de +former dans le ciel une constellation. + +«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne +m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton +épouse et qui toujours accompagnai tes pas? + +«Lakshmana, revenu seul de _nous_ trois, qui étions partis pour +l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins. + +«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement +par un Démon, et cette mort _fatale_, que tu as reçue des Rakshasas +dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils _unique_ fut +tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à +_mon époux_, elle quittera sans doute la vie, car tout son cÅ“ur se +brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de +Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus +grand _que je puisse goûter maintenant_. + +«Place ma tête sur cette _froide_ tête, unis mon corps à son corps: je +suivrai dans sa route mon époux magnanime!» + +Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et +contemplait avec ses yeux troubles _ce qu'elle croyait_ l'arc et la +tête de son époux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manière, +voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe, +désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l'âme +troublée de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais +courut annoncer au _noctivague_ souverain la nouvelle effrayante +et malheureuse, _que le général apportait à son maître_. «Triomphe, +dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après qu'il se fut incliné _sur +la terre_, il raconta d'un air stupéfait la chose à l'Indra même des +Rakshasas: «Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire +t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui _nous_ est survenue.» + +À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit +Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à +peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s'évanouit et que +l'arc gigantesque disparut avec elle. + +Ayant su que Sîtâ était _comme_ aliénée _par sa douleur_, une +Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine pour la consoler. +Car, pleine de compassion et ferme dans ses vÅ“ux, elle s'était prise +d'affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables. +Elle vit donc alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et +souillée de poussière, comme une cavale _qui s'est roulée_ dans la +poudre. + +Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ, +cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une voix émue par +l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton _âme_ dans ce +trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma, +qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans +ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont +pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des +Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage +d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va +renaître pour toi!» + +Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle +entendit un bruit épouvantable d'armées qui en venaient aux mains; et, +quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups +de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce: + +«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes +et qui fend le cÅ“ur du lâche, envoie dans les airs un son profond +comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu'on met le harnais aux +éléphants déjà enivrés _pour les combats_; voici qu'on attelle aux +chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui +ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est +encombrée d'armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue +indomptable. + +«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les +pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, tel que le Dieu, armé de +sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte +dans le sang de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable, +viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!» + + * * * * * + +De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre; +de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel +discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, +cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui +tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et, +débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: «Je puis m'en +aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache, +belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces +discours.» + +À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles +d'une voix faible et _comme_ étouffée par le chagrin qu'elle venait +d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et +veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?» + +«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les +promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du +monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura +décidé même en conseil.» + +À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ +d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, _belle_ +Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en +alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana +délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les +résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au +charmant bocage d'açokas. Entrée là , elle vit Sîtâ qui l'attendait, +Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main. + +«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa +mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour +ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien +longtemps ses représentations: + +«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le +roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits +merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de +ce qu'il est _comme Dieu_ sous une forme _humaine_, et le carnage des +Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu +consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements +lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses +conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme +l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide, +ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà +quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le +conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le +décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut +donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de +cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ, +reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches, +ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.» + +Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours +mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées. + +Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent +impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant +elle ne put supporter le tumulte des singes. + +Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina +les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il +confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du +midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la +porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien, +environné de nombreux Yâtavas. Il préposa _les deux compagnons_ +Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma +personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand +courage et d'une grande force à la tête de la division postée au +milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ, +le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se +crut déjà maître du succès. + + * * * * * + +Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes +et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours, +et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se +réunirent tous en conseil pour délibérer. + +«La voilà donc qui se montre à nos yeux, _dirent-ils_, cette Lankâ +inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par +conséquent aux hommes!» + +Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, prince +habile dans toutes les affaires soumises à la délibération d'un +conseil, tint ce langage utile à Râma, mais funeste à Râvana; discours +aux excellentes idées et tissu même avec la substance de la raison: + +«_Mes quatre compagnons_, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara, +Sampâti et Praghasa, sont allés, au moyen de la magie, dans la ville +de Lankâ et sont revenus ici près de moi dans l'intervalle d'un clin +d'Å“il seulement. Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la +cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les +dispositions faites pour la défense.» + +Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné de Râvana, +le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement +la force à la force des ennemis. «Environné de plusieurs milliers des +plus grands héros simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le +Rakshasa. Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli, +courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. Que le fils +du Vent à la magnanimité sans mesure enfonce la porte du couchant et +pénètre dans la ville, escorté par une foule de singes! + +«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet Indra puissant +des Rakshasas, je forcerai, secondé par le Soumitride, la porte +septentrionale de la ville. Enfin que Sougrîva, le roi des singes, et +le monarque des ours, et le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas +se tiennent prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la +ville. + +«Je défends à tous les simiens de prendre une forme humaine dans la +bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnaître au +milieu de la mêlée dans leurs divisions respectives. «C'est un singe!» +diront nos gens, qui les distingueront à cette marque.» + +Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le triomphe de ses +armes, le sage Râma conçut la pensée de monter sur la cime du Souvéla. + +Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une roche à la +surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre à +la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette +montagne, la face tournée vers le midi. Arrivés là de tous les côtés +en peu de temps, ils virent _devant eux_ la ville de Lankâ remplie +de Rakshasas épouvantables, d'un immense courage et de formes +différentes, impatients de combattre; tous les singes poussèrent de +hautes clameurs, tels que des paons à la vue de nuages _pluvieux_. +Ensuite le soleil, rougi par le crépuscule, disparut au couchant et la +nuit vint promener la pleine lune comme une lampe _au milieu du ciel_. + +Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, désirant +une exécution immédiate, connaissant la vérité des choses dans leur +enchaînement et leurs conséquences, se rappelant d'ailleurs à quels +devoirs les rois sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada, +fils de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana: +«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; ose traverser, exempt de +crainte et libre d'inquiétude, la ville de Lankâ, et répète ces mots, +recueillis de ma bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la +puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la mort: + +«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil est né dans ton +cÅ“ur, vaniteux noctivague; et ta folie est montée jusqu'à outrager les +rois, les Yakshas, les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis +et même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces _forfaits_, +moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt de mon épouse; et j'ai +la force de tenir la peine levée sur ta tête, moi, _que tu vois déjà _ +placé devant la porte de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je +suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis +et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur +avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que tu m'eus fait sortir _de +mon ermitage_ au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa +dans ce monde avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la +Mithilienne et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la +souveraineté de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, pour +sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce Vibhîshana qui +est venu me trouver, ce sage Démon, le plus vertueux des Rakshasas et +comme le devoir incarné, va gouverner, sous ma protection, le vaste +empire de Lankâ.» + +À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le fils de Târâ se +plongea dans les airs et partit: on eût dit le feu revêtu d'un corps. +Un instant après, le gracieux messager abattit son vol sur le palais +du monarque, où il vit Râvana paisible et calme assis dans son trône +au milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le jeune +prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis-à -vis, +resplendissant comme un brasier flamboyant. + +Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans rien omettre, +au despote, environné de ses ministres, les grandes, les suprêmes, les +irréprochables paroles du Raghouide. + +À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Râvana fut +saisi d'une violente colère, et, les yeux tout enflammés d'une +fureur débordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: «Qu'on +saisisse et qu'on châtie cet insensé!» À peine Râvana, de qui la +splendeur égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre +épouvantables noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le héros +se laissa prendre volontairement lui-même pour donner sa force en +spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. Mais Angada étreignit aussitôt +dans ses deux bras les _quatre noctivagues_, et, les emportant comme +des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à une +montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, tous ces +Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie +brisée. Le fortuné Angada frappe alors de son pied la cime du palais, +et ce comble _superbe_ tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux +dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé son nom: +«Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, le puissant monarque des +singes! Et à Râma, le Daçarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au +vertueux roi Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra +ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché mort dans la +bataille.» + +Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'élança +_dans les cieux_, revint en la présence du magnanime Râma, et, de +retour aux pieds de Sougrîva, il rendit compte de toute _sa mission_. +À peine Râma eut-il ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il +fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées vers la +guerre. + +L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana la plus vive +colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il poussait de profonds +soupirs. + +Alors et sous les regards mêmes du monarque des Rakshasas, les armées, +dévouées au bien de Râma, escaladaient par sections la ville de Lankâ. +Ces héros d'une vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing, +soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les +pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides, +inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, ou de sommets +arrachés des monts, les fossés aux ondes limpides, les singes +combattaient vaillamment. + +Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes +portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, bondissant, élevant +des cris, les singes, pareils à de grandes montagnes, se ruaient tous +sur Lankâ même. + +L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander à toutes les +armées de sortir au pas de course. À son ordre, les héros joyeux de +s'élancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les +courants de la mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage +entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas en venaient +aux mains avec les Dieux. Proclamant à haute voix leurs propres +qualités, les terribles Démons frappent les singes avec des massues +enflammées, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes +de tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec les dents +et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de +montagnes. + +D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts avec des +javelots et des piques en fer les singes placés en bas sur la terre. +Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent irrités et précipitent à +coups de poing les Rakshasas du haut des remparts. + +Dans ce moment, il s'engagea une série de combats singuliers entre les +singes et les Rakshasas, qui se précipitaient à l'envi les uns contre +les autres. + +Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une bravoure égale à +celle de _Râvana_, son père, combattit avec Angada, fils de Bâli. + +Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en vient aux +mains avec Pradjangha. + +Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. Poussé d'une +bouillante colère, Vibhîshana fit tête dans la bataille à Mitraghna +d'une fougue irrésistible; et Nala à la grande vigueur croisa le fer +avec le Rakshasa Tapana. + +Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrîva, le roi +des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa +dans le combat à l'encontre de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre +ennemis à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou, +Souptaghna et Yadjnakétou. + +Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient couplés avec +_beaucoup_ d'autres guerriers Yâtavas pour se livrer des combats +singuliers. Là , bouillonnait donc une épouvantable, immense, +tumultueuse bataille de héros singes et Rakshasas, désirant tous +également la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on +voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, où +les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales. + +Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros Indradjit, plein de +colère, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-même frappe de son +tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux +admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri _de +victoire_. Sampâti, blessé par trois flèches de Pradjangha, asséna un +coup du shorée, qu'il tenait, à son adversaire, et l'étendit sur le +champ du combat. Atikâya, de qui la vigueur infinie pouvait briser +l'orgueil des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha +et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais +l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfonça les deux yeux. +Le Démon à la main prompte de lui déchirer le corps avec ses flèches +acérées, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd +qu'une montagne. + +Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux Djâmboumâlî +perça dans le combat Hanoûmat entre les deux seins avec sa lance de +fer. Mais le fils du Vent s'élança sur le char, et, frappant le Démon +avec la paume seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une +montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé le corps de +Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma le Rakshasa d'un coup +de sa massue. Praghasa, qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons, +tomba sous l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et +Sougrîva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche, +Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa d'un aspect +épouvantable, qui semait des averses de flèches. + +Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, de Souptaghna +et du Rakshasa Yadjnakétou avaient blessé Râma. Mais, avec quatre +flèches, Râma dans sa colère de trancher les têtes de ses quatre +ennemis: les chefs _coupés_ bondissent _hors des épaules_ et croulent +sur la terre. + +Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora de ses dards aux +ornements d'or le roi Soushéna et poussa maint cri _de victoire_; mais +celui-ci, voyant un instant propice, _le saisit et_ soudain lui broya +son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa +légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite à bas du char +et se tint pied à terre, une massue à la main. + +Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des singes, prit un +vaste rocher et courut sur le noctivague. Néanmoins, d'un mouvement +rapide, le rôdeur des nuits, Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec +sa massue le roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le +quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible coup de massue, +envoya sa _lourde_ roche tomber dans la poitrine même de son rival et +_termina_ ce grand combat. Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague +Vidyounmâlî tomba sur la terre, ayant son cÅ“ur moulu et sa vie brisée. + +Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil +parvint à son couchant et fut remplacé dans les cieux par la nuit +destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment +épouvantable s'éleva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait +l'un contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire: +«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» criaient les +Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient dans le combat de +coups réciproques au milieu de cette affreuse obscurité. «Fends!... +déchire!... amène!» disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en +fuite!» criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un +bruit confus au milieu de cette affreuse obscurité. + +Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient dans les +ténèbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forêts et +les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur +et dévoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité. +Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur immense criaient +eux-mêmes çà et là , dévorant les quadrumanes au milieu de cette +inextricable nuit. + +Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à leur tour dans +l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et +les dents. Répétant leurs assauts, ils déchiraient à belles dents, +pleins d'une violente colère, et les coursiers aux riches panaches +d'or, et les drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs +assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les chars, +les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les guerriers +habitués à combattre sur les éléphants. + +Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des +noctivagues, les frappaient de leurs flèches pareilles à la flamme du +feu. + +Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les roues des chars, +une poussière épaisse dérobait aux yeux et les armées et toutes les +plages du ciel. + +Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, mêlé d'un +côté au son des conques et des flûtes, jouées par les terribles Démons +aux formes changeantes, d'un autre aux gémissements des Rakshasas +blessés, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, +frappaient les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ du +combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier de chair et +de sang, n'offrait là que des bouquets d'armes au lieu de ses présents +de fleurs. + +Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à ravager de +toutes parts l'armée d'Angada par une averse de flèches. + +Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'âme tout +enveloppée de colère, un _vaste_ rocher à la force de ses bras et +pousse trois et quatre fois un cri. Submergé sous un torrent de +flèches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de +son ennemi sous la chute impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui +le terrible singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne +son char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors même +invisible. + +Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier toutes les +flèches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu +suivant les rites sur la place destinée à consumer les victimes. +Tandis qu'il célébrait les cérémonies en l'honneur du feu, les Yâtavas +s'empressèrent d'apporter là , où le Râvanide était, des bouquets de +fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flèches à la +pointe aiguisée, des _morceaux de_ bois, des myrobolans belerics, des +vêtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous côtés, à +l'entour du feu, ils jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer +et de traits barbelés. + +Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc noir et versa +dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande +flamme, pure de fumée, s'allume soudain, et des signes, présage de +victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même, +et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or épuré, +il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. Ensuite, du +milieu des feux sacrés s'élança un char magnifique, attelé de quatre +beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tête. + +Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné Démon, qui +s'était rendu invisible, eut-il rassasié du sacrifice le feu, les +Asouras, les Dânavas et même les Rakshasas; à peine eut-il fait +prononcer par la voix des Brahmanes les bénédictions et les vÅ“ux +pour un bon succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil, +brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. Attelé de +quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches +vêtements, approvisionné de traits divers, armé de grandes lances à +l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flèches ressemblantes +à des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli +et pareil en éclat au soleil adolescent, _se déroulait sur le char_: +c'était le drapeau qu'arborait Indradjit. + +Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des prières +consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même ce langage: +«Aujourd'hui que j'aurai tué ces _deux insensés_, qui méritent la mort +et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une +victoire délicieuse à Râvana, mon père!» + +Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux yeux, il blesse +alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. Les deux frères, +enveloppés dans une tempête de ses flèches, saisissent leurs arcs et +lancent dans les cieux des traits épouvantables. Mais ce couple de +héros à la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de +flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à un grand +Asoura. + +Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance de la magie +dont il était doué, le Râvanide voila toutes les plages du ciel, +enveloppées de brouillards et d'obscurité. Tandis qu'il se promenait +ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des +roues, ni le son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait même +aucune forme de son corps. + +Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il plein de +courroux à son frère, décocher la flèche de Brahma pour la mort de +tous les Rakshasas!» + +«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous +ceux qui vivent sur la terre et _de confondre avec les Rakshasas qui +nous font la guerre_ ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment, +ceux qui sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous les +mains jointes!» + +Dans l'intervalle à peine d'un clin d'Å“il, le Râvanide lia par la +vertu d'une flèche _enchantée_ les deux frères, qui, tombés sur le +champ de bataille, ne pouvaient plus même remuer les yeux. Tous les +membres percés, couverts l'un et l'autre de javelots et de flèches, +en vain cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme deux +bannières du grand Indra qu'on plie _après une fête et_ qu'on lie +d'une corde. + +Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des héros, ces +deux frères ensevelis dans la douleur, baignés de sang et tous les +membres hérissés de flèches! Il n'était pas dans tout le corps de ces +deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'était pas si +minime partie que les dards n'eussent percée ou même détruite. + +Ensuite les _singes_, hôtes des bois, portant leurs yeux dans le ciel +et sur la terre, virent gisants les deux frères Daçarathides, que les +flèches tenaient là garrottés. + +Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur à la +vue de ces deux héros, tombés sur la terre et couverts d'une grêle +de flèches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du +ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce _vaste_ champ de bataille +Indradjit, qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana, +regardant lui-même dans les airs avec des yeux éclairés de la même +science, aperçut le fils de son frère, qui s'y tenait caché grâce aux +prestiges de la magie. + +Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans tous les membres, +se mit à fatiguer de ses épouvantables flèches, présent d'_Agni_, tous +les chefs des quadrumanes, et, les enchaînant avec la magie de ses +dards, il faisait tomber ces héros fascinés sur la face de la terre. +Quand il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes par +les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant et dit ces +paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, je les ai garrottés +à la face même de l'armée avec cet affreux lien d'une flèche: voyez, +Rakshasas!» À ces mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues, +accoutumés à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la +plus haute admiration. Tous alors de crier à grand bruit, comme +les nuées _tonnantes_; et tous, à cette nouvelle: «Râma est tué!» +d'honorer à l'envi ce _vaillant_ Râvanide. + +Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra +d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant la joie à tous les +Naîrritas. + +Là , il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son père, les mains +jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle que Râma et Lakshmana +n'étaient plus. À peine eut-il ouï que ses deux ennemis gisaient +morts, Râvana joyeux de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au +milieu des Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils +sur le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, en lui +racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana eut ouï +le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le +vaillant Daçarathide avait déjà fait naître dans son âme, inondée +par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il +congratula son fils. + +Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne éminente, +dévouée, exécutant les choses à son moindre signe: elle était +au-dessus des autres et se nommait Tridjatâ. Quand le monarque des +Rakshasas vit la Démone accourue à la parole de son maître, celui-ci +tint ce langage: + +«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tué Râma et Lakshmana, +fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères +morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte, +sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va +s'approcher de moi, _souriante_ et parée de toutes ses parures.» + +À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces +paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char +Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _céleste_ chariot de sa +remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas. + +Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de +banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute +la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a +tués!» + +Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre +couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme +remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés +par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux +héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse +détruite, l'arc échappé des mains, le corps, _pour ainsi dire_, +tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin, +tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière +lamentable. + +«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit: +«Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit +la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui +m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, +l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, +puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui +ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que +je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité, +puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont +assuré dans l'audition _des prières_ que je serais bienheureuse et que +j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque +Râma fut tué aujourd'hui!» + +La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes: +«Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On +voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros. +En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas +_si_ bouillants de colère et _si_ brûlants d'exercer leur courage et +leur impatiente ardeur. + +«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie; +elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des +eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, +pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le +Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille. + +«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces +deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas +encore abandonnés. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_ +le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme +s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. +Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a +jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont +pas, ces deux héros, perdu la vie.» + +Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit +encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être +ainsi!» + +Là , dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne +put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait +de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue +l'avait blessée au cÅ“ur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche +empoisonnée. + + * * * * * + +Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il +fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa +durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine +dans sa nature humaine. + +Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de +sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand +il vit Lakshmana tombé _près de lui_, alors, saisi par la douleur et +le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa +mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes: + +«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi, +qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché _parmi +les morts_? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même +d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de +nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous _les biens_;» +c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un +frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère +_par son hymen avec mon père_, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné +le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité +d'une mère.» + +Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui +souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi +dans ton cÅ“ur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans +ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le +fils de Vinatâ, ce divin _Garouda_, à l'immense vigueur, qui dévore +les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre +de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents _sous les +apparences de flèches_.» + +Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au +céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève +un vent _impétueux_ avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la +mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés +sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés +de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes _de +l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles, +habitants des eaux, tremblent d'épouvante. + +Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient +ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu +du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à _tire d'aile_, tous les +reptiles de s'enfuir çà et là . Et les serpents, qui se tenaient +sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles +hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre. + +Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et +de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune. +Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés, +et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les +cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et, +_sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mêmes deux fois +plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même +d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. «Grâce à toi, lui +dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le +Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la +bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous +avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses +de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô +toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de +célestes guirlandes et de parfums célestes?» + +Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et +les yeux troublés par des larmes _de plaisir_, le noble rejeton de +Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide, +et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le +propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, _son épouse_. Je suis +Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au +grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les +Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces +flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit +avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards +plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant +de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa +avait changés en flèches par la vertu de sa magie. + +«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande +vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour +qui la fraude est l'arme habituelle de combat.» + +Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit +au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se +plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue +de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les +simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui +portent la terreur dans l'âme des Rakshasas. + +Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants +des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend +s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces +milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu +d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de +leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire. + +À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on +sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa +personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi +ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!» + +À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent +leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils +virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces +flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna +les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et, +tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage +abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous +orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle +à Râvana. + +À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné, +l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des +Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux +formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va +combattre _à l'instant_ Râma avec le peuple des bois!» + +Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs +sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha. +Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent +revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de +_brillants_ drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des +ânes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse +incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse +ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant, +était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la +tête de lions et de loups. + +[Note 15: N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre +dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce? «Les +Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des chevaux de +selle et des chars de guerre: ces chars étaient attelés de chevaux de +trait ou d'ânes sauvages.] + + * * * * * + +Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous +les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du +même temps, s'éleva un combat tumultueux entre les simiens et les +Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement +par les javelots impitoyables. + +Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha +éparpillait en riant à tous les points de l'espace les singes fuyant +sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa +maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher +et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et +déployant une force égale à celle du _Vent_, son père, il envoya la +pesante roche tomber sur le char de l'ennemi. + +Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette +grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint +de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la +plaine. + +Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues, +cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du +Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d'arbres +enlevés, troncs et branches. + +Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces +arbres _énormes_, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur +la face de la terre. + +L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la +cime d'une montagne et courut avec elle sur _le vaillant_ Dhoûmrâksha. + +Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer rapidement contre +Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements. +Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute +hérissée de pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. Le +Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une forme épouvantable +avait frappé au milieu des seins, n'en fut nullement ému. Et le singe +qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible +coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne. +Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres +vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui +s'écroule. + +À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage +de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout +bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les +yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang +_épais_, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte. + +À peine eut-il appris la mort du héros, _qu'il avait envoyé au +combat_, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l'intendant de ses +armées, qui s'était approché, les mains réunies en coupe: «Que des +Rakshasas d'un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous +habiles au métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement +d'Akampana! Il a étudié les Traités _sur la guerre_, il sait +défendre _une armée_; il est le plus excellent des hommes qui ont +l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à cÅ“ur, +il a toujours aimé les combats.» + +Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or épuré, le fortuné +Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas. + +De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une +bataille infiniment épouvantable, où, de l'une et de l'autre part, on +sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana. + +Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres +sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils étaient par les nuages +de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se +confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient +distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un +coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même +une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers +s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'était +perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient +les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans +cette mêlée. + +Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de +sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines +de cadavres. + +Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur +un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter +contre les simiens son char et ses chevaux, dont le _fouet ou +l'aiguillon_ excitait la vitesse. + +Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne +purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, brisés par les flèches +du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les +mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança +avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils +vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent +de tous les côtés autour du héros. + +Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant +lui et tel qu'une montagne, comme _Indra_, le grand Dieu, inonde avec +un torrent de pluie _les sommets et les flancs_ d'un mont. Le fils du +Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court +sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre. + +Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il arracha un +shorée, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint +d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri, +il remplit d'épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana +pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans +un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut +son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes +flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il +vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des +Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau +le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d'un +mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il +empoigna et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre +colossal sur le champ de bataille. + +Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des +éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les +troupes de fantassins Rakshasas. + +Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de +la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de +nouveau la fuite. À l'aspect du singe accourant, plein de colère, +et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force, +Akampana, fut lui-même rempli de fureur. + +Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins +avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations. +Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et +déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague +Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le +singe, tombe soudain sur la terre et meurt. + +Tous les _plus_ vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et, +tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers Lankâ, malmenés par les +singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs +du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous +d'épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière +eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les autres. + +Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et +Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure, +et Râma lui-même, et les chÅ“urs des Immortels s'empressèrent tous +d'honorer le vaillant Mâroutide. + +Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette défaite, il donna +promptement de _nouveaux_ ordres à ses Yâtavas: + +«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je +sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire +avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les +Rakshasas, et j'irai moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.» + +À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats, +la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint +_le trouver_. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par +Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et +par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui +tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entourée de femmes, +jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers, +qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit +elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas. + +[Note 16: Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites +sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents et les +autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le chemin.] + +Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher la reine, il +se lève précipitamment, _il marche à sa rencontre_ d'un pied hâté, il +embrasse Mandaudarî, sa belle épouse. + +Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, il se rassit +sur le trône, les yeux rougis par les _pleurs donnés aux_ malheurs de +Lankâ, l'âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la +parole, suivant l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine, +dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me l'apprendre.» + +À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes: +«Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, je t'en supplie à mains +jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser, +ô toi, de qui l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de +combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: c'est là , +roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux. + +«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent _des princes_, il ne sied pas +à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l'épouse, ni le +fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n'a point son égal dans la guerre. +Ce n'est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui, +seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers, +qui habitaient le Djanasthâna! + +«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion de ces ministres +mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit +donc rendue à son époux! + +«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des +joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l'or, et +de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat +se rende vers lui en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet +Atikâya _si_ versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont +point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces +trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp +des ennemis: sans doute, après qu'il aura salué Râma et honoré la +Mithilienne, Vibhîshana lui-même, _en ton nom_, rendra ta captive à +son époux. + +«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tué: +n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutôt de la paix, +monarque aux dix têtes.» + +À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de +longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l'assemblée, prit +ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: «Ce +langage, que tu m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, +n'est pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j'ai +vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment +irais-je m'incliner devant Râma, le protégé d'un singe! Que +diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tête devant Râma le +Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur! + +«Ne laisse pas entrer le souci dans ton cÅ“ur; je triompherai, femme au +candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. +La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma +d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne +veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie +confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.» + +Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La +reine aussitôt rentra dans son brillant palais. _Elle partie_, +Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et, +s'adressant aux Rakshasas: «Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et +qu'on l'amène ici promptement!» + +Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas résonnants, +au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements +de dents, au milieu des hymnes les plus doux chantés à sa gloire, +alors s'avança le plus grand des rois Yâtavas. + +À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor avec son arc et +son dard enflammé, le monarque des simiens se porte à sa rencontre, +impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des +singes arrache de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur +le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana le sommet +que surmonte un plateau ombragé d'une forêt. Mais à la vue de ce mont +qui vient sur lui, soudain le héros décacéphale de le couper avec des +flèches pareilles au sceptre de la mort. + +Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et +nombreux plateaux couverts d'arbres, au faîte aérien et sublime, le +formidable monarque prit une flèche terrible, semblable à un grand +serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille à une flamme et +d'une vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain +des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand +Indra. Le dard, lancé par la main de Râvana, ce dard à la pointe +aiguë, au corps semblable à celui de la foudre, atteint Sougrîva et le +perce avec impétuosité: tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça +le mont Krâauntcha. + +Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur la terre, l'âme +égarée, en proie à l'émotion de la douleur. À l'aspect du noble singe +étendu sur le champ de bataille, les Yâtoudhânas, pleins de joie, +la font éclater en acclamations: mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, +Nala, Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers d'une +grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra même des Rakshasas. +Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes +avec des centaines de traits à la pointe aiguë, et blessa les héros +quadrumanes avec ses multitudes de flèches à l'empennure embellie +d'or. + +_Sur ces entrefaites_, le fils du Vent, Hanoûmat à la grande +splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, s'était +avancé contre lui. + +Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce +héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la crainte, lui dit le +sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser les Nâgas et les Yakshas, +les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, grâce à ce que _la faveur +obtenue de Brahma_ te mit de leur côté à l'abri de la mort! + +«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je tiens levé, +arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et dont il fut trop +longtemps le séjour!» + +À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage lui répondit en +ces termes, les yeux rouges de colère: «Sus donc! attaque-moi sans +crainte! couvre-toi d'une solide gloire! je n'éteindrai ta vie +qu'après avoir expérimenté ce que tu as de vigueur!» À ce langage +de Râvana le fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est moi qui +naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots, le vigoureux monarque +des Rakshasas, le Viçravaside à la splendeur flamboyante, asséna au +fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, +le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe +également de sa paume l'ennemi des Immortels. + +Sous le coup _violent_ de ce quadrumane impétueux, le monarque aux dix +têtes fut secoué comme une montagne dans un tremblement de terre. +À l'aspect du Rakshasa ébranlé dans le combat par une paume +_vigoureuse_, les Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et +les plus grands saints poussent _à l'envi_ des cris de joie. Quand +il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit +Râvana à la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi!» Hanoûmat +répondit à ces mots: «Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu +briser ta vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi te +vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans les abîmes d'Yama!» +Ces paroles du quadrumane ne firent qu'ajouter à la fureur du +noctivague; et celui-ci, l'âme tout enveloppée par le feu de la +colère, jeta des flammes, pour ainsi dire. + +Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon lève son poing +épouvantable, qu'il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien. +Frappé de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe +en fut tout ému, perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit +Hanoûmat privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire un char, +fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse. + +Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur et plein de +vaillance eut recouvré le sentiment, il ne songea point à tirer parti +de la circonstance pour ôter la vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui +ses regards, il dit avec colère: «Guerrier versé dans la science +des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui +n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m'abandonner +pour t'en aller combattre avec un autre!» + +Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire cas de ces paroles, +coupa en sept morceaux, avec sept flèches, la cime de montagne lancée +par Nîla. + +En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa large poitrine à +l'ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de +cette main fermée, le monarque à la grande vigueur tomba par terre +à genoux, vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur si +terrible dans les batailles étendu sans connaissance, les Rishis, les +Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des cris de joie. Revenu à lui +aussitôt, le Démon prit des flèches acérées et s'arma d'un grand arc. + +Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague et tant +de fameux héros des armées simiennes étendus sans vie, courut sus à +Râvana dans ce combat même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte +sur mon dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»--«Oui!» +répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et +désireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe. + +Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant Aîrâvata, le +monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Râvana monté +sur son char. À cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut +son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère fondit +sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de son arc au bruit tel +que la chute écrasante du tonnerre, Râma d'une voix profonde: «Arrête! +arrête! dit-il au monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai +reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te dérober à +ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou +vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même, vers Agni ou vers +Çiva; allasses-tu même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais +aujourd'hui échapper à ma colère!» + +Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le char de +Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec +son ample étendard, avec sa blanche ombrelle au manche d'or. Puis, +soudain, il darde au Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une +forme bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre: +tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses combats l'Indra +même des Dânavas. Atteint par la flèche de Râma, cet orgueilleux +roi, que n'avaient pu ébranler dans leurs chutes ni les traits de la +foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, _tout +ébranlé_, déchiré par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de +sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime Râma saisit un +dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement +sur la tête du souverain des Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du +soleil. + +Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque, +semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa +gloire effacée, l'aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le +soleil quand il n'a plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un +bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants guerriers: +aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est pourquoi mes flèches +ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!» + +À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la jactance +abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, la grande tiare +mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute +sa gloire éclipsée. + +Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, et, +regardant ses conseillers, il parla en ces termes: «Toutes ces +pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, elles ont donc été vaines, +puisque moi, l'égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La +voici confirmée par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: «Tu +n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai obtenu que ni les +Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les +Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai +dédaigné de m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville, +comme Nandî[17] me l'avait prédit un jour dans sa colère sur le mont +Himâlaya, est assiégée par des êtres d'une figure semblable à son +visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut +dit par ces deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces +paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon +frère s'accomplissent: les événements qui surviennent sont justement +ce qu'il avait prévu. + +[Note 17: Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les +cimes de l'Himavat.] + +«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a brisé l'orgueil +des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par +la malédiction de Brahma! Ce _géant_ aux longs bras dépasse dans le +combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué +bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.» + +À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande +hâte au palais de Koumbhakarna. + +Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes +Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur, +le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de +grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer +dans cette habitation charmante au pavé d'or. Là , ils virent alors +couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et le poil dressé en +l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant +par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de +respiration épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la +bouche même de l'enfer. + +Alors, se plaçant à l'entour et _se tenant l'un à l'autre_ fortement, +ils s'approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir +collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un +amas d'aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim +complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de +sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture. +Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de +sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal +précieux à l'odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, +de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils +répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui, +ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent +à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis. +Tels que des nuages _orageux_, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là , +ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu'ils +frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller. +Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils +remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune, +et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris +éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre _ou les +bras avec leurs mains_, ils allaient et venaient de tous les côtés, +soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils +battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à +grands coups de bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient +résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des +tambours. Ils frappaient les membres du géant avec de grands marteaux, +avec des maillets d'armes, avec des pattiças, avec des pilons même, +levés autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup +dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de +conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces +rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les +points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel. + +Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime +Démon. + +Las _de tous ces vains efforts_, les noctivagues essayent d'un nouveau +moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries +éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, +celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient +les filles des hommes ou même des Kinnaras. + +Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, elles se tiennent +devant Koumbhakarna, _les unes_ chantant, _les autres_ jouant divers +instruments du musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats, +ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un +céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des +odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de +grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l'or, toutes possédaient +les dons _aimables_ de la beauté, toutes étaient parées de _gracieux_ +atours. + +Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de +leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs +instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs +divers attouchements, le géant crut n'avoir jamais goûté de plus +délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses +grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche +semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible +spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse +un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le +Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, _en les frottant_, promena +ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: «Pour quelle +raison vos excellences m'ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne +serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des +Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de +mon rang pour une faible cause.» + +«Le roi souverain de tous les Rakshasas a _bien_ envie de te voir. +Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton +frère.» + +Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, l'invincible +Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant à la grande vigueur, qui +se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain +et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et +demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines. +Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au géant, comme Râvana +leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes +d'aliments pour la joie de son cÅ“ur. Le colosse affamé se jeta +avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la +chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons +préparées, et, _non moins_ altéré, il but à longs traits du sang. + +À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on eût dit une +montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste +Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable, +à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux +longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées +d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient +tous les singes par les dix points de l'espace, Râma dit avec +étonnement ces mots à Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il +un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être +de cette espèce?» + +À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables, +Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: «C'est le +fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la +guerre Yama et le roi des Immortels. + +«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force +des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont +méritées _du ciel_; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de +son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa +naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras, +suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés +en bien grand nombre de milliers. + +«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de +l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de +tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt +vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les +êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les +mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À +l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi +d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au +vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du +monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu +n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le +monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!» + +«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, _et +s'endort_! + +«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil, +alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit +Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans +la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton +petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être +en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui +un temps _alternatif_ de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana: +_«Eh bien!_ répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six +mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un +jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des +choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.» + +«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et +tombé dans l'adversité, fit _sans doute_ réveiller Koumbhakarna. Ce +héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère +aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.» + + * * * * * + +Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de +l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de +splendeur. + +Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste +habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait +l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais, +il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le cÅ“ur +troublé, dans le char Poushpaka. + +Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds +de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein +de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et +comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place +sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se +fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces +mots à Râvana: + +«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où +te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce +danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?» + +«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre, +que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as +donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a +jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou +même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me +vient de cet homme. + +«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que +ce rapt consume _de colère et de chagrin_, nous a précipités dans ces +horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a +franchi la mer, et maintenant il coupe _sans pitié_ les racines _de_ +notre _existence_. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets +d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée _inouïe_, +revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes +Rakshasas les plus éminents. + +«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort! + +«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur, +tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit +affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute +son armée!» + +Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces +termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas! +dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai +celui qui est la cause de tes chagrins. + +«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans +la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du +combat! + +«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses, +vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son +époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps +devenir ton esclave!» + +Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des +ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la +foudre du _puissant_ Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre. +Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des +ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas +et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas, +Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai +seul, moi-même! Que ton armée reste ici!» + +Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent +ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char, +semblable au sommet du _mont_ Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant +comme les grands nuages et long de cinq stades. + +Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une +pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans +la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des +Yâtavas. + +Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses, +les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une +montagne. + +«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné des Raghouides +avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le +tuer dans cette bataille.» + +Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des prodiges d'un +aspect sinistre se manifestaient de tous les côtés. + +Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetèrent +des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent des augures +sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du héros en marche pour +le combat; son Å“il gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son +pied frémit, son poil se hérissa, sa voix même changea de nature au +moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore igné tomba +flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, la clarté du soleil +fut éclipsée et le vent fut sans haleine. + +Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient +pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'âme égarée par +la puissance de la mort. + +Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il +poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit +_au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler, +pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre +aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et +Varouna, tous les singes de courir çà et là . + +À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda, +qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et +d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où +allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez +là ? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais où +irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque +la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que +vous, c'est de mourir en combattant.» + +Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent +enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains +des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles +guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, +se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les +côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets +élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était +pas ébranlé. + +Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des +singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts. + +Enfin, battus par le terrible Démon, les singes _tremblants_ se +sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la +mer. Traversant d'un bond _ce large détroit_, courant en avant, le +visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces +lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent +dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui +plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de +se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne +se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez, +singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir? + +«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous +le bras d'un seul, notre renommée dans la guerre est à jamais perdue!» + +Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant levées de +pesantes roches, courent sur le géant à la grande vigueur. Mais, +rompus par le corps du géant, les rochers, pareils à des montagnes, +ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses ânes et son +cocher. Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée sa +lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne +ailée. + +Il se promenait dans les armées des singes, foulant aux pieds les +guerriers, comme un vigoureux éléphant, ses tempes baignées par une +sueur de rut, brise de ses piétinements une forêt de roseaux. + +En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de montagne à +Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de +son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne +se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles et +dispersant des flammes. + +On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la fois contre +le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladèrent le colosse, +tels qu'on eût cru voir des collines s'élever sur une montagne. + +Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre ses bras, se mit +à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais +les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les +enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles, +_ceux-là _ par ses fosses nasales. + +Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Râma, +qui s'élance et prend son _arc, cette_ perle des arcs. + +Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une +montagne ou pareil à un nuage, chassé par le vent: «Avance près de +moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma +flèche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi: +dans un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!» + +«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande splendeur. Il poussa en +même temps un bruyant éclat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les +cÅ“urs de tous les quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une +manière difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il +tient ce langage au Raghouide: + +«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, tout en +fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dânavas. Montre-moi, +tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur agile de laquelle est doué ton corps; +ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon +festin.» + +À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; mais, atteint +dans le combat par ces traits d'une vitesse égale à celle du tonnerre, +le colosse n'en fut aucunement ému. + +Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces +flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes, +il en opposa la terrible fougue à l'impétuosité des projectiles _du +vaillant_ Raghouide. + +Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste et plonge +des flèches invincibles dans le cÅ“ur de Koumbhakarna. De la bouche +du colosse en fureur, blessé par le Daçarathide et fondant sur lui +rapidement, il sortit un mélange de flammes et de charbons. + +Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et, +quand il vit son bras désarmé, le géant à la grande vigueur se mit à +faire un immense carnage à coups de pieds, à coups de poings. Le corps +tout blessé par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses +membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inondé à +la fois de sang et d'une colère bouillante, parcourut les armées, +dévorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas. + +Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la grande +flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des +armées quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des +singes. + +Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une aile, +Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de son bras, déracine +un shorée de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra même des +hommes. Mais soudain, celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard +pareil à l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que +le géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé de +Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé aux serres de Garouda, +se débattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les +Rakshasas et les singes. + +Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la même +furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, Râma saisit deux flèches +émoulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette +nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au +volcan sous-marin, le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes +mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: tel +Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer la lune. Râma aussitôt +de lui remplir sa gueule de flèches à la pointe aiguë, à l'empennure +vêtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant +parler, râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même la +connaissance. + +Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, que les +Dieux et même Indra vénéraient comme le second sceptre de la Mort. +Il envoya au noctivague cette arme à l'empennure variée d'or et de +diamants, ce projectile d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons +allumés du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair et +du tonnerre déchaînés par le grand Indra. + +Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête pareille au sommet +d'une montagne, ce chef à la bouche armée de ses longues dents +arrondies, au cou paré de son beau et resplendissant collier: tel +Indra jadis abattit la tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable +cri et tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de singes. +La chute du géant sur la terre fit trembler tous les remparts et les +portiques de Lankâ; la grande mer elle-même en fut agitée. + +Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des lotus +épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aimé +Raghouide, qui avait tué de sa main leur ennemi noctivague d'une force +épouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les +Asouras, les Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, les +Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, tous de +célébrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Râma. + + * * * * * + +À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tué +Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter la connaissance aux +oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce géant à la grande +force avait perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin, +s'évanouit et tomba. + +Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, personne n'osait +parler, et tous ils étaient absorbés dans leurs _tristes_ pensées. +Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des +héros, voyant son père consterné et comme submergé par les flots de +cet océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: «Mon père, +il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, puisque Indradjit +vit encore: oui! puissant roi des Naîrritas, qui que ce soit dans +un combat, s'il est touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi +d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt Râma +couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu, +tout hérissé de mes flèches et les membres couverts de mes dards +aigus.» À ces mots, l'ennemi du roi des Tridaças salua son père et, +d'une âme intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé +des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait celle du +vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué à dompter les +ennemis, fut monté dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hâta +sa marche vers le champ de bataille. De nombreux héros à la grande +vigueur, les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, suivirent à +l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi +des Dieux s'avançait à grand son de tymbales, au bruit terrible des +conques, au milieu des hymnes chantés à sa gloire. + +Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné d'une nombreuse +armée: «Tu n'as pas au monde un héros qui puisse lutter avec toi, +mon fils: tu as vaincu Indra même dans la guerre; à plus forte raison +feras-tu mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un homme!» +Après ces mots de son père et quand il eut reçu les bénédictions pour +la victoire, ce héros, monté sur le char attelé de rapides chevaux, +s'en alla vite au lieu destiné à consumer les victimes. Arrivé sur +le terrain des sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à +dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas devant son +char. + +Là , cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, sacrifia au +puissant Agni, suivant les rites avec les prières mystiques. + +Alors, il se mit à charmer par des incantations son arc, ses flèches +et son char même entièrement. + +Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à la main, +invisible sur le champ de bataille, il répandit sur les armées des +singes la pluie d'une tempête de flèches, tel qu'un sombre nuage +déverse l'eau de ses flancs. + +Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus +épouvantables des singes, le corps hérissé des flèches que lançait +Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur +lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si +horribles que l'exterminateur envoyait dans les armées des singes; +mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible +contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilité. + +L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, le vigoureux +Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, Dwivida et d'autres ennemis. + +Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les héros et le +monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même et Lakshmana dans les +réseaux de ses pluies de flèches, aussi rapides que la foudre. + +Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la +chute des pluies, Râma d'une beauté souveraine et merveilleuse jeta +les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince +des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris +de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée de héros simiens, +et, monté sur son char, il déploie toute sa magie. Comment peut-on +maintenant réussir à tuer dans le combat cet Indradjit, son trait +_ineffable_ à la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard +infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même, +inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec moi d'une âme +intrépide ces averses épouvantables de flèches. + +«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée en pièces; elle +a perdu ses héros les plus éminents. Mais, quand il nous aura vus, +nous d'une fougue épouvantable dans la guerre, mis hors de combat et +tombés sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças +nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie +dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va +bientôt s'en aller, environné de ses amis, raconter son triomphe au +monarque des Rakshasas.» En effet, ces multitudes de flèches, lancées +par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; et, +quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des +Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire. + +Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans la huitième +partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes. + +Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, répandue +telle que les flots de la mer, Hanoûmat et Vibhîshana virent le vieux +Djâmbavat couvert par des centaines de flèches. Accablé naturellement +sous le faix de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances, +était alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le rejeton +de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches acérées, noble +vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entièrement brisé ta vie? +Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?» + +Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le monarque des +ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui répondit +ces mots: «Puissant roi des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais, +blessé par ces multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne +puis, Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ et le +Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, le plus excellent +des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» À ce langage du moribond, +Vibhîshana, voulant éprouver le caractère et la sagesse de ce roi, +qui savait honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande sur +Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces deux illustres +hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie +desquels repose même notre force!» + +À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: «Écoute pour quelle +raison je t'ai fait cette demande sur le Mâroutide; c'est que, tigre +des Naîrritas, si l'invincible Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle +morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est resté au +Mâroutide, nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous rendu +le dernier soupir.» + +À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: «Il vit, mon +père, ce héros d'une vitesse égale à celle du vent: le prince, fils de +Mâroute, conserve une splendeur pareille à celle du feu. Il est venu +ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert +avec moi.» + +Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue +avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours +entendit, les sens tout émus, cette parole d'Hanoûmat, il crut naître, +pour ainsi dire, une seconde fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la +grande splendeur lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et +veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, ô +le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ doué de vigueur. + +«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille +bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l'Himâlaya, roi des monts. +Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d'or, +appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du +Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un éclat +incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les +herbes médicinales. Là , végétant sur le faîte, s'offriront à tes +yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles +illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe précieuse, +ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des +blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène +_sur les membres guéris_ une couleur égale et naturelle. Prends-les +toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous +les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie!» + +À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer +elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes. + +Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la +terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des +Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son +dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan +sous-marin et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et +merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant +lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des +oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du +ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe +aperçut bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux, +orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique +aspect et semblables à des masses de nuages blancs. + +Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur +la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables +panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme, +ayant su qu'Hanoûmat n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer +d'elles, se cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble +singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, il +ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles +au roi de la montagne: + +«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour +le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l'instant +même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la +terre!» Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment, +d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de +la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux. + +Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les cieux avec lui +et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes +des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s'en alla +rapidement célébré à l'envi par les chÅ“urs des Immortels et des +Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils +du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le tchakra de feu jette +dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est +armé de son disque aux mille tranchants. + +Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs +acclamations de joie; le Mâroutide, _de son côté_, jette un cri de +triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au +bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manière encore plus +épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par +Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit +au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque +issu de Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées, +soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de +toutes ses blessures. + +Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on +sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_, +ils se relevaient tout à coup, célébrant à l'envi ce glorieux fils du +Vent! + + * * * * * + +Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'armée des +singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais +bientôt_, saisi d'une grande colère au souvenir mainte et mainte fois +renouvelé des Rakshasas, tombés morts _sous les coups des singes_, le +héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il eut franchi +d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant +noctivague résolut de mettre en Å“uvre la magie pour fasciner les +quadrumanes hôtes des bois. + +Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée +dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avança +dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine +ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de +combattre, s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de +rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faite +de montagne, sommet immense et d'un poids accablant. + +Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de +la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps +exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le +char, l'air consterné et les membres souillés d'impuretés, son âme se +troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ +morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée par le +chagrin et montée sur le char du Râvanide: «Quel est son dessein?» +pensa le grand singe; et là -dessus il fondit avec les plus vaillants +des quadrumanes sur le fils de Râvana. + +Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide tire son +glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut +armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure +ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!» + +Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba +dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source +est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide +avec menace: «Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la +scélératesse inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de +faire une chose telle, basse, ignominieuse! + +«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa +demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure +et sans défense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue +coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?» + +À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat, +plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque +des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans +un _rapide_ combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se +ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans +l'armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus +vaillant des singes: «Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes +yeux, à l'instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, +toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je +donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au +lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te +réponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine +à l'ennemi.» + +Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce +fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil, +tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante +personne. + +Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face +consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté: +«Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l'ardeur +éteinte pour les combats? Où s'en est allée votre âme héroïque? +Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied +pas de fuir à des héros nés en de nobles races.» + +Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner +aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers. + +Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya +tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il +arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char +attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le +char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher +le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le +trouble dans l'armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer +sur elle en poussant des cris. + +Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec +douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis que nous combattions de +tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux, +Sîtâ versant des pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de +mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé +d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.» À peine +le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la +douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance +évanouie. + +Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à rendre le sentiment +à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter les troupes et de leur +assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s'étant approché de +_l'infortuné_ Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que +Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide à +la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, tombé dans +l'évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana. + +À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: «Qu'est-ce?» +dit Vibhîshana, le cÅ“ur affligé d'une peine intérieure. Lakshmana, +voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée: +«Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre +à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit a tué Sîtâ, et +soudain il est tombé dans cet évanouissement...» + +Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit, +adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment +consolantes: «Dans ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air +consterné, il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y +en aurait dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je sais, +guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de Sîtâ les +résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En +effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps +qu'ils parlaient au nom du devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il +n'a point écouté cette parole. + +«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi +sans raison; car toute l'armée va perdre courage en te voyant la proie +du chagrin.» + +Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant +son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantité +d'or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un +instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce +terrible _Démon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sèches_.» + +Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana +joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt +Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, +escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma. + +Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s'avance +impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d'armes +et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut +promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana, +et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria dans +la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez +maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des +flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des +airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au +_tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de +bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l'heure, sous les coups +de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous +plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la _noire_ +habitation d'Yama!» + +À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas, +Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d'une +voix que la peur ne troublait pas: «On aborde aisément avec la +langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des +Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure +des actes. + +«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent +brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage.» Le puissant +héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre +dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer +des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards, +pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent +leur vol en sifflant comme des reptiles. + +Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau +Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu +sans fumée. + +Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un +immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes flèches, tu vas rester +ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta +cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta +main!» + +Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants, +Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison: +«Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore? +C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni +mépriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussière à cette heure même, +ô le plus vil des Rakshasas!» + +À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de +Râvana une flèche à cinq nÅ“uds, lancée d'une corde tirée jusqu'à son +oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son +tour Lakshmana avec trois dards bien décochés. + +Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un visage +intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: «Ce tir, +noctivague, n'est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ +de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n'ont +pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent +les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à ces mots le perça +cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du +noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe çà et là sur le fond du char, +comme on voit filer dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte +de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout +sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un +kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux +héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous +les côtés et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Démon +exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un à +l'autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre. + +Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à +milliers brisaient et fendaient les airs. + +Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait +Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une +effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards +les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion +des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante, +signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un serpent. Lancée par +son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher. + +Mais, _voyant_ son attelage sans vie et son cocher mort, le Râvanide +se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse +de flèches. Alors, semblable au grand Indra même, Lakshmana d'arrêter +vigoureusement avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux +massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le champ de +bataille ses traits formidables, acérés, invincibles. + +Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana, +lui plante trois dards bien empennés au _milieu_ du front, en homme +de qui la main est rapide. Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt +fiché cinq dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux +boucles d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme +déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent de +coups mutuels dans tous les membres avec des flèches épouvantables. + +Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une flèche excellente, +bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, rayonnante de +splendeur, aux nÅ“uds droits, au toucher pareil à celui du feu ou +mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable +destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des +Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette puissante divinité aux +coursiers fauves, extermina les Dânavas. + +Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le protégé de +Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces mots utiles pour le succès +de lui-même: «Aussi sûr que Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, +_un cÅ“ur_ attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour +le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sûr qu'il +fut dévoué à son père, qu'il est une grâce accordée aux Dieux, que +c'est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de héros, qu'il +aime tous les êtres et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!» + +Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son oreille et +décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours droit au but. +Elle fait tomber violemment du corps d'Indradjit sur le sol de la +terre sa tête épouvantable, armée de son casque et parée de ses +pendeloques flamboyantes. + +Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana avec eux poussent +des cris simultanés de joie: tels acclamèrent les Dieux à la mort de +Vritra. Dans ce moment éclate au sein des airs un battement de mains, +applaudissement des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et +des Apsaras elles-mêmes. + +À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des Rakshasas, +maltraitée par les singes victorieux, se dispersa dans tous les +points de l'espace. Après qu'ils ont envoyé une volée de traits, les +Rakshasas tournent la face vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils +fuient, poussant des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes, +les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se jettent dans la +mer, ceux-ci gravissent les montagnes. + +Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut tombé, le souffle +impétueux du vent se calma; le monde perdit son inquiétude et prit +un aspect souriant. Aussitôt que ce Démon aux Å“uvres méchantes eut +succombé, l'auguste Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; +les cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les Dieux se +félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l'épouvante dans +tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dânavas marchent +de compagnie et proclament joyeux: «Que les Brahmes désormais se +promènent sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!» + +De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de +mort dans le combat ce prince des Rakshasas, doué d'une irrésistible +vigueur, poussent à l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des +cris, se glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient +un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien +touché le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient +à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!» L'âme remplie de joie +et s'embrassant les uns les autres, ils échangeaient entre eux +différentes histoires concernant ce _noble_ frère de l'aîné des +Raghouides. + +Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant avait eu le corps +sillonné de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le +vigoureux Lakshmana à la vive splendeur s'en revint, l'âme dans +la joie, appuyé sur Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où +l'attendaient Râma et Sougrîva. + +«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana, son frère. +Alors, comme s'il en avait perdu le souvenir, ce héros ne raconta +point lui-même la mort d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais +la tête du Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide +Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l'affaire. +À cette nouvelle que son héroïque frère avait terrassé Indradjit, le +Raghouide à la grande vigueur en conçut une joie sans égale. + +Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé cruellement +son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir, partagé qu'il +était entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tête ce héros, +donné pour l'accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana +malgré lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé +dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: il +tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère bien-aimé, le +baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et +dit: + +«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est heureux au +plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, ô bonheur! le bras droit +lui-même de ce criminel Râvana! En effet, héros, cet Indradjit +était son _dernier_ asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu +la poussière, Râvana, de qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc +aujourd'hui avec une nombreuse foule de troupes!» + +Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans ses bras +étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout à son côté, lui +parla en ces termes: «Tu vois percé de flèches ce fils de Soumitrâ, +la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe à la grande +science, un remède qui le rende à la santé.» + +À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les narines de +Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur l'Himâlaya et nommé +l'Extracteur-des-flèches. À peine celui-ci en eut-il respiré le +parfum, que tous ses dards glissèrent du corps au même instant. Ses +douleurs s'éteignirent et ses plaies furent cicatrisées. + +Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé +de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, la cuirasse +déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui +annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de +Lakshmana. + +Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, il perdit le +sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après, +ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque +suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens: + +«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable +des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de +Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j'estimerai davantage, +lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort! +_Hélas!_ c'est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où +tout guerrier est un immortel. _Mais_, s'il a sacrifié sa vie pour son +maître, l'homme au cÅ“ur mâle entre _aussitôt_ dans le Swarga. + +«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et l'empire même des +Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t'en es-tu allé, +après que tu nous eus tous délaissés! N'était-ce pas à toi, héros, +de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour +d'Yama? Et les rôles sont ici renversés!» + +Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en +défaillance. + +Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus +vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de +lui ôter la vie. + +«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de +la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru +le tuer, s'écria: «La voici, _votre_ Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux +pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette +Vidéhaine, _trop_ fidèle au kshatrya, son époux!» + +Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux +ministres, qu'il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme +un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides, +et chaque pied, qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la +terre. + +Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de +science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, _mal_ +contenu par ses ministres: «Comment donc, toi, en qui nos yeux voient +un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la +Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le +devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manière, +à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration +des sacrifices et distingué surtout par ta _haute_ sagesse. + +«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si charmante à +voir; puis, va dans cette bataille même décharger ta colère allumée +sur le Raghouide! Une fois que tu auras tué dans un combat, il n'y a +nul doute, Râma le Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau +dans tes mains.» + +À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque malgré lui et +réussit à l'emmener hors de la présence de Sîtâ. Le tyran à l'âme +cruelle abaissa un long regard sur la beauté de sa captive, ornée de +toutes les perfections, et sa colère s'éteignit au même instant. +Il retourna donc à son palais et rentra dans la salle du conseil, +environné de ses amis. + +Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides, l'éminent +héros sortit de la ville par cette porte même que tenaient investie +Râma et Lakshmana. Aussitôt le soleil éteint sa lumière, les plages du +firmament sont enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un +bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de sang tombe du +ciel, les coursiers bronchent dans leur chemin, un vautour s'abat sur +son drapeau, et des chacals hurlent d'une manière sinistre. On vit une +troupe de vautours qui volaient en cercle autour du roi magnanime; on +vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser eux-mêmes des +larmes. + +Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement épouvantables, +Râvana, que la mort poussait en avant pour sa ruine, sortit, aveuglé +par sa folie. Cependant, au roulement des chars de ces Rakshasas, +impatients de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était avancée +pour accepter la bataille. + +Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à la vaillance +éminente, déchire les corps des simiens par des grêles de flèches. Il +s'avançait dans le champ de bataille, comme le soleil dans les plaines +du ciel, et dardant ses flèches, telles que des rayons épouvantables, +il courait furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes, +agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les simiens +alors de s'enfuir çà et là , tout baignés de leur sang. Mais bientôt +les singes vaincus, faisant à la cause de Râma le sacrifice de leur +vie, reviennent au combat, armés de roches et poussant des cris. +Ils fondirent avec des arbres, avec leurs poings, avec des cimes +de montagnes sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le +combat. + +Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il frappe avec dix +traits Nala, qui se tenait _plus_ loin. Maînda au grand corps percé +avec sept dards bien épouvantables, il en met cinq dans Gaya sur +le champ de bataille. Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha +vingt-cinq flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida avec six, +Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et Djâmbavat avec sept traits. +Il déchire Angada, le fils de Bâli, avec quatre-vingts flèches et +perce Çarabba d'un seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa +main se loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies dans +le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa rage sur les armées +des singes, Râvana les dévaste dans une grande bataille avec +ses flèches rayonnantes comme le soleil et qui tranchent les +articulations. + +Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants sur le champ +de bataille, confia son corps d'armée à Soushéna et partit le front +tourné vers l'ennemi. À ses côtés et derrière lui marchaient tous ses +capitaines, ayant tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et +d'énormes arbres. + +Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il saisit une vaste, +une épouvantable roche, pareille à une montagne, et le grand singe à +la grande splendeur la jeta pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le +général des Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver +à son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés. Brisé en +mille fragments par les multitudes de ses flèches, le bloc énorme +tomba comme une troupe de vautours s'abat du ciel sur la terre. + +Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée avant qu'elle +ait porté coup, Sougrîva arrache et lance un shorée, que l'autre coupe +encore en plus d'un morceau. Et, _cela fait_, le Rakshasa déchire avec +ses dards le monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit une +massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il pare avec elle les +flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible il en frappe les coursiers +du char. + +Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque avait tué +les chevaux, saute à bas de son grand char et saisit lui-même une +massue. Les mains armées de la massue et du pilon, nos deux héros +engagent un nouveau combat, en poussant des cris tels que deux +taureaux ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite le +noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans cette grande bataille +sa massue flamboyante et lumineuse à l'égal du soleil. Le monarque des +simiens envoya son pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon +brisé par cette massue tomba sur la terre. + +Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la terre un +moushala de fer épouvantable, partout enrichi d'or. Sougrîva lève ce +trait, qu'il adresse au Rakshasa, et le Démon à son tour lui jette +une seconde massue: les deux armes se brisent dans un choc mutuel et +tombent à la fois sur le sol de la terre. + +Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils continuent +ce combat à coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et +d'énergie, tels que deux brasiers excités jusqu'à la flamme. Les deux +héros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois, +ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie +sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent de +nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un désir mutuel +de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa à la grande force, à la grande +vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec +un bouclier; et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec une +épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, ils fondent +l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des +combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, décrivent +l'un à la droite de l'autre un cercle à pas rapide sur le champ de +bataille. Enflammés d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but +la victoire: doués également de courage, ils ont une égale envie de se +donner la mort. + +Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta, +renommé pour sa vaillance, décharge un coup mal combiné de cimeterre +sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il +veut relever son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée lui +abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était couronnée. +Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé sur le sol de la terre, +toute l'armée du souverain des Yâtavas s'enfuit aux dix points de +l'espace. Le singe, qui avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un +cri de victoire avec ses _phalanges_ quadrumanes. La colère saisit +l'auguste prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la vive +splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et brisé dans les +combats l'orgueil des Démons et même des Dieux. + +Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne et rugissant comme +un nuage destructeur, s'avançait, monté dans son char et brandissant +un arc épouvantable; Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent +des arcs et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé des +Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager un combat +avec lui et goûter enfin le plaisir de lui ôter la vie!» Il dit, bande +son arc, et tirant la corde jusqu'à son oreille, décoche un trait, que +le monarque irrité des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas. + +Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui mettent fin à la +vie, s'éleva entre ces deux héros, animés par un désir mutuel de la +victoire. Le Rakshasa ne s'en émut pas, car il vit quelle était sa +propre légèreté à décocher le trait, à briser le dard, à repousser la +flèche ennemie. Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère, +Râma à la force immense perce le noctivague avec des centaines de +traits aigus, qui vibrent dans la blessure. + +Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, s'avance irrité +et décoche le trait des ténèbres, dard bien formidable et qui glace de +la plus horrible épouvante. Le projectile envoyé brûle de tous côtés +les singes: aussitôt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le +sol un nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter ce +trait, que Brahma lui-même avait fabriqué. + +Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui l'attend de pied +ferme à côté de Lakshmana, son frère: tel Vishnou près duquel est +Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuyé sur un grand +arc, semblait effleurer de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec +rapidité son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de +Raghou, il blessa, _chemin faisant_, beaucoup de singes. + +Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana qui fondait sur +lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne son arc par le milieu. +Et, brandissant cet arc immense, il défie au combat son ennemi à la +grande fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, le +ciel et la terre de ses cris. + +Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec ses dards +aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, pareilles à la +flamme du feu. Mais à peine l'excellent archer les avait-il envoyées +au milieu des airs, soudain l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches +avec des flèches; et de couper, montrant la légèreté de sa main, un +trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix. + +Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, eut vaincu +le Soumitride, il s'approcha de Râma, qui se tenait là , immobile comme +une montagne, les yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des +averses de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies +partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain l'aîné des +Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce héros au +grand arc trancha ces volées de traits enflammés, épouvantables, et +tels que des serpents. + +Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de +flèches dans ce combat, le Raghouide sur Râvana et Râvana même sur +le Raghouide. Attentifs à s'observer mutuellement et décrivant mainte +évolution l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt +de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient +d'une manière habile et variée la fougue de leurs projectiles. + +Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la saison brûlante a +disparu, tels ces divers projectiles acérés le voilaient de ténèbres, +sillonnées par la flamme des éclairs. + +Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux versés dans l'art +des combats, tous deux les plus adroits entre ceux qui savent lancer +une arme de jet, tous deux ils se livrèrent un combat furieux. L'un +et l'autre semblaient un océan, qui fait rouler des vagues de flèches +comme des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur deux +mers _ennemies_. + +Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet de flèches de +fer dans le front du vaillant Daçarathide. Mais celui-ci, portant sur +sa tête comme une guirlande faite de lotus azurés, cette _hideuse_ +couronne lancée d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion. +Ensuite, récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu +d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère, encoche des +flèches à son arc. Alors ce héros à la vive splendeur tire à soi +le nerf de sa corde et lance à Râvana dans le combat ses flèches, +pareilles à la flamme du feu. Mais, décochés par la _main_ vigoureuse +_du_ Raghouide, ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du +monarque des Yâtavas, sans lui faire de blessure. + +De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second trait, celui des +Gandharvas mêmes, frapper le tyran, debout sur son beau char. Mais le +démon arrête ces dards, qui soudain, quittant leurs formes de flèches, +entrent dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq têtes. + +Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du Raghouide, il en +choisit lui-même un autre, bien fait pour inspirer une insurmontable +épouvante, celui des Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent, +le monarque à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées +en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons et de corbeaux: +celles-ci ont une tête flamboyante de vautour; celles-là un museau +de chacal; les unes ont des gueules de loup; les autres des hures de +sanglier; il en est avec des bouches effroyablement béantes; en voici +d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à lécher: tels +sont les dards aigus et d'autres encore _non moins terribles_, que +Râvana déchaîne contre son ennemi par la vertu de ses enchantements. + +Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le Raghouide à +la grande énergie riposte avec le trait du feu, arme céleste et +souveraine. Il décoche maintes flèches différentes: celles-ci ont une +face toute flamboyante de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre; +celles-là ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour +chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête une lune, +soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour fer un grand météore +igné, telles autres sont à l'image d'une comète. Le trait du Raghouide +ayant rompu le charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent +alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles à revêtir +les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi un cri de joie, en +voyant s'évaporer ces armes dont Râma aux travaux infatigables a brisé +la vertu. + + * * * * * + +Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti son trait, +son courroux augmenta et devint sur-le-champ deux fois ce qu'était +auparavant sa colère. Le monarque à la grande vigueur se mit donc à +lancer contre ce noble fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva, +que lui avait composé Maga le magicien. Alors on voit partir en +masse de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas +enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit sortir, impétueux et +divers, les marteaux de guerre, les maillets d'armes, les cimeterres +et les foudres allumées, comme les vents sortent _des nuages_ à la +retraite de l'hiver. + +Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer une flèche, +le Raghouide à la splendeur éclatante, de frapper le trait de Râvana +avec un trait supérieur, celui des Gandharvas. À la vue de son trait +vaincu par le magnanime Râma, le monarque tout flamboyant de lumière +en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras vastes, +embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent de l'arc du Rakshasa +aux dix têtes. Le ciel était rempli de ces armes ignées, qui se +ruaient toutes à la fois: on aurait dit que le soleil, la lune et les +planètes tombaient des mondes du Swarga. + +Mais soudain Râma de trancher à la face des armées ces disques +terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Démon. À +peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des +Yâtavas blessa le Raghouide avec dix flèches dans tous les membres. +Cruellement percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier +d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque peu. Sa colère +en fut excitée au plus haut point, et ce héros, accoutumé à vaincre +dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du +terrible Démon. + +Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept +flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande +fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ +duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul +trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce _roi_ magnanime +la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le +moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à +une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq +et cinq flèches. + +De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au +timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des +montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide +monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme +d'une colère violente contre _le héros_ son frère. Aussitôt l'auguste +souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui +flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois +flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de +laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois +morceaux. + +À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans +ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'éleva au milieu des +singes. + +Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable, +rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort +elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon, +cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel +comme un éclair. + +Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de +Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son +arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main +et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse +de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger +sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner +de lui. + +Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers +le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves +de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, _eh bien!_ ma +lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, +_brandissant_ à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes, +au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une +splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui +darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un +cri. + +Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra, +cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le +Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de +fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la +fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!» + +Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et +flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une +grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba +sur la terre, le cÅ“ur fendu sous le coup de cette lance que le bras +impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui +se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce _déplorable_ état, +que son cÅ“ur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il +portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les +yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à +la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!» +L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon, +recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches +bien aiguisées. + + * * * * * + +Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au +Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se +reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la +retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête +de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière +touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que +j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie! +Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là , +inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon +consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ +m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque +des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé, +Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?» + +Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande science, +réunissant les mains en coupe, dit ces mots à Râma, noyé dans sa +douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude à l'égard du Soumitride; +abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te +laisse pas abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; qu'il +vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...» + +Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous les côtés. + +Puis, quand il eut promené son examen sur tous les membres et sur +les sens intimes du malade, Soushéna tint ce langage à l'aîné des +Raghouides: + +«Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accroît ta prospérité, n'a point +quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas changé et son teint n'est +pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les +paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux! + +«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du Gandhamâdana! +Qu'un homme blessé voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit +guéri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans +tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher!» Les paroles +de Soushéna entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie cette +mission au vigoureux Hanoûmat _et laisse-moi lui dire_: «Va, héros +à la grande science, va au mont Gandhamâdana! car je ne vois pas un +autre homme aussi capable de nous apporter cette panacée.» + +Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le +discours, Hanoûmat répondit en ces termes au noble fils de Raghou: «Si +le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie à Lakshmana, je subirais +volontiers la mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un +voyage.» + +À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que Sougrîva +lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton vol au-dessus de la +mer, et dirige-toi, héros à la grande vigueur, à la vaste science, +vers le mont Gandhamâdana! Explore ces lieux où croît la plante +fortunée, qui fait tomber les flèches des blessures. Là , sont deux +rois Gandharvas, nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de guerriers +Gandharvas à la force immense habitent cette montagne délicieuse, +couverte de lianes et d'arbres variés. Il te faudra soutenir contre +eux, on ne peut en douter, un combat épouvantable. Va! que ta route +soit heureuse! Fais une bonne traversée!» + +Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin. +Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième voie[18], passa donc +intrépidement au-dessus de Lankâ. + +[Note 18: L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu, +l'atmosphère.] + +Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course aérienne, tint +alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable Démon, le plus difficile +à vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre +bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur: +«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros Hanoûmat, que +tu vois là -haut, va au Gandhamâdana, où croît le simple fortuné +qui extrait les flèches et guérit les blessures. Si tu réussis à +l'arrêter, je te donne la moitié de mon royaume.» + +Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu là , ce noctivague +à la grande force bâtit dans un clin d'Å“il par la vertu de sa magie un +délicieux ermitage, où ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les +sacrés tisons allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce. +Il se trouve au même instant revêtu avec le costume des ermites, les +cheveux renoués dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs, +le ventre amaigri par le jeûne, un chapelet à sa main et des prières +sur ses lèvres murmurantes. Quand il se fut donné ces traits sous +les apparences d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là , +attendant l'arrivée du singe. + +Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une vigueur immense; +les deux bras étendus à travers le ciel, ce héros aux longs bras +nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements +accélérés. + +Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont Gandhamâdana. +Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé d'arbres variés. +L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, se lève, vient à sa rencontre +et lui dit: «Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité, +voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi! +Repose-toi à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des +singes.» + +À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces termes: «Écoute les +paroles que je vais dire, ô le plus saint des ermites. + +«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un +grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. Je vais +donc au Gandhamâdana à cause d'un simple merveilleux qui naît sur la +montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission +d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a +prescrite.» + +«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit celui qui d'un +ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins t'asseoir ici un +moment. Tu es un hôte venu dans ma chaumière; accepte, héros, mes dons +hospitaliers. J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle +pénitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma +faim.» + +À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce lac, couvert de +nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau, +soudain Grâhî, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il +était par elle, Hanoûmat, le singe à la vigueur immense, tira le +monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses bras, +il se mit à la déchirer avec ses ongles. + +[Note 19: On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui n'en +a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité de cette +traduction.] + +Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce +langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, fils du Vent. Sache que +je suis une Apsara, nommée Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un +char couleur du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais +par l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course était +rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. Cet anachorète à +l'éminente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble +singe, heurta le pénitent, ceint des armes de la malédiction. Alors, +de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me jeta +ces mots: + +«Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le +Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté méridional, est un grand lac: tu +vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout +ce qui a vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction, +sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant fléchir à mes +prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au temps où le héros Hanoûmat +viendra au mont Gandhamâdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la +délivrance de cette métamorphose.» + +«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans péché; je +te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, héros, que je dois ma +délivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvéra!» + +À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces mots: «Va donc avec +une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai brisé ta +chaîne!» + +Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère céleste, le +fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant ermitage où se tenait le +Démon. Aussitôt que le Rakshasa, déguisé en ermite, le voit arriver, +il prend des racines et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef +quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment à cette vue +plongé dans ses idées et dans ses réflexions: «Je ne vois pas chez les +saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci, +pensa-t-il. Cette différence nécessairement doit avoir sa cause, +et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgré soi_ +d'épouvante. Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: on +s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas ces Démons, qui +excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme +qu'ils veulent? Évidemment, c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé +par le monarque des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce +Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!» + +_Puis, s'adressant au Rakshasa_: «Tiens bon, scélérat, noctivague de +mauvaises mÅ“urs! Je sais maintenant qui tu es!» + +À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle, +repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: «Où +iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Râvana qui +m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma +force en magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais +aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!» + +À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, et, les sourcils +contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le +singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s'engage; ils +se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et +l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un et l'autre +d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche, +ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de +ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration +supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au +séjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les +Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes +vigoureux, _campés_ sur la montagne. + + * * * * * + +Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, le héros +monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils +virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi, +qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?» + +À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine +avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le +frère de Râma. C'est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana +chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée +l'Extracteur-des-flèches. + +«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez m'accorder votre +bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied +à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et +docile aux volontés de ce puissant monarque.» + +--«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les +Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de +Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? +Qu'on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil +de sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et, +remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds, +avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux +de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de +colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule +d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'Å“il tous ces trente millions de +robustes guerriers. + +Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple +cette montagne céleste, remplie d'arbres et de lianes, séjour des +tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience, +il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura +de ses bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau +de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en +hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie +de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée +d'arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de +lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait +partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se +couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là +des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes +s'enroulaient à l'entour des arbres divers, où maint oiseau s'ébattait +dans toutes les variétés du vol. + +Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne +pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui +possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont +les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses +habitants_, de chaque espèce; il s'élança lestement avec elle au +milieu des airs et partit avec rapidité. + +À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas, +les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupéfaits: +«Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi +merveilleux! Le héros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans +un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il +être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui +possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction, +tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne +et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les Å“uvres qui +ont aujourd'hui signalé ta vigueur sont égales aux Å“uvres mêmes des +Immortels.» + +Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps +à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains, +aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités +par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande +alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à +Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai pas trouvé sur le Gandhamâdana +cette plante salutaire. J'ai donc apporté ici la cime entière de cette +montagne. + +Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat à la grande +force: «L'Å“uvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux +actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux +lieux où tu l'as prise; car c'est le théâtre où les Dieux viennent +toujours s'ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un +regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de +fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par +ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec +toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l'herbe +salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit +avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le +plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le +fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L'héroïque +meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l'odeur, +qu'il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À +l'instant même il se releva de la terre où il était couché. + +Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: «Viens! viens!» +dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement +le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des +larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, je +te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!» + +Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s'était remis +debout sur le sol de la terre: «Bien! bien!» Ils rendent à l'envi des +honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble +de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en +souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frère +bien-aimé!» + +À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures, +les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L'aspect +de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette +heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils +s'approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, _lui disent-ils_, +de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder à tous la +permission. + +Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes +de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se +baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et, +dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de +fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans +ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne. + +Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes +ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit +remise à la même place, d'où elle fut arrachée.» + +Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui +de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain, +s'incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la +montagne sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des airs. + +Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans +le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait +d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra, +de qui le ventre s'arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d'une force +immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague +Kankatounda: + +«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus +vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus +terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus +duquel il n'est rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les +noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent +à la main des projectiles variés et s'élancent tous au milieu des +airs. + +Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à +la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: «Qui +es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne? +Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui +peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois +en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous +rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de +t'arracher la vie!» + +Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes: +«Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les +Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant +sur la seule force de mon bras!» + +Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à des courtisans +de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre +lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit +à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur +maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le +coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa +ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D'autres, liés dans +le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne, +pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au +milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus, +entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts Tâladjangha, +entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se +dégager de la chaîne et prit la fuite. + +Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son +chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors +tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas +de lui jeter cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous +montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi +capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie +et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette +montagne!» + +Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet +sa montagne à la même place d'où elle fut arrachée. + +Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à l'écart, et, par +la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au +feu, muni complétement de projectiles et d'armes, aussi épouvantable +à voir qu'Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et +d'une vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement +cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher, +_quoiqu_'il se mût à la seule pensée de l'esprit. + +Monté dans ce char, le roi décacéphale, _visant d'un Å“il_ attentif, +assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards, +semblables au tonnerre. «Il est inégal, dirent les Gandharvas, les +Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et +Râvana monté dans un char!» + +À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d'envoyer sur-le-champ +à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre +aussitôt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortuné du +monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois +admirablement incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli, +avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que +l'astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil +fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d'or, +agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_ +des chasse-mouches blancs. + +[Note 20: Indra.] + +Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana, +Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d'étonnement. «Il +arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci +est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est +armé d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.» + +À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: «Visitons nous +tous, char, attelage et cocher!» Mais à la vue des chevaux qui se +tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée: +«Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec +une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des +Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char +de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois +ici de ces présages qui annoncent le succès.» + +Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son +aiguillon et monté dans le char, s'approche du Kakoutsthide à la vue +même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il +adresse à Râma ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards, +t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné, +exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d'Indra, et +cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil, +et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce +char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis, +avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas!» + +Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et +décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali, +et, songeant qu'il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet +hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta +pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour +de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à +l'égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde. + +Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers; +puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les +ennemis. Alors s'éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux +combat. Le Daçarathide, versé dans l'art de lancer un trait +surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le +gandharvique, le divin avec le divin. + +Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard +souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des +Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches +aux ornements d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le +Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu, +la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent +Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les +régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants +au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki. + +Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit +en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les +flèches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, décochées par +le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards +des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti, +le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d'épouvantables +averses de flèches. + +Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables +exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut +abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec +la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue +du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux +tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana +avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de +fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs +et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons +languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en +quelque sorte contre une comète et le sein maculé. + +Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se +montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même, +refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de +ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés +sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus +ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant +Démon. + +Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_ +guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire +à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, +Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois. + +Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un +_nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile. +Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable, +sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au +tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous +les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas. + +L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri +épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les +points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux +du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer +de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver +les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette +grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet +amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va +trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance. + +À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le +Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards +aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de +flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui +s'élève pour _la destruction du monde_ à la fin d'un youga. + +Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de +l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En +voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au +seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il +empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait +apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il +_d'une main_ vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses _nombreuses_ +clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de +feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique +frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en +plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes. + +Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée +avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher +pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana +de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses +forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé +de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des +Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu +des armées. + +Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à +rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu +entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le +plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma +Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa +qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton +courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui; +tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu +renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes mÅ“urs, +tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!» +Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un +culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!» +Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit _paraître à mes +yeux_ ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton +courage et tu fis là un exploit merveilleux! + +«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions +criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne +t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de +ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel +tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!» + +À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma d'inonder avec les +averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule _de +ses Rakshasas_. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux +infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour +le combat. + +En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de +pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le cÅ“ur du monarque +aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés +par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait +rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher, +par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel +affaissement, il se mit, troublé lui-même, à tirer peu à peu le char +de son maître hors du champ de bataille. + + * * * * * + +Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de la mort, +Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: «Pourquoi, +sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un +être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile, +dépourvu de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle +sortir mon char du milieu des ennemis? + +«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si +tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont +mes qualités.» + +À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux +cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires: + +«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi +du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer. + +«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t'a causé +de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l'air +aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char +sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue. +J'ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat +entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du +char.» + +Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: «Cocher, fais +tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas +revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille!» Stimulé par +ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses +coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des +noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide. + +À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux +noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable splendeur, +semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à +Mâtali, cocher du puissant Indra: + +«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colère et +d'un bruit égal à celui d'une montagne qui se déchire, fendue par +un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens +ferme, sans négligence; je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le +nuage qui s'est élevé _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien +qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je désire +combattre, c'est là ma seule pensée: c'est donc une chose que je +rappelle à ta mémoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.» +Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des +cochers, poussa rapidement son char. + +Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l'un contre +l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher la vie et comme deux +éléphants rivaux, ivres _de colère et d'amour_. Bientôt les Rishis du +plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à +la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char. + +Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se +portaient mutuellement des blessures, enflammés par l'ambition de +triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards +avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à +des serpents. En même temps s'élevèrent des prodiges horribles, +épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de +Râma. + +Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore et d'un +crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il +s'éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et +un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée. + +De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur l'armée de Râvana +les foudres épouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne +pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de +leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, +rendaient à la fois et de l'eau et du feu. + +«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut mourir!» +se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la +suprême essence du courage. + +Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des +flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il +envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant +sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en +fer debout sur le véhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la +terre. + +Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à +rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau +de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur, +irrésistible et tel qu'un grand serpent. + +Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit sur la +terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine. + +À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut +comme embrasé dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la +colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse +de flèches. + +Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un affronté au +timon de l'autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête +contre tête. + +Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma, +versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une +des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la +terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout +à coup s'éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à +la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde +tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette _horrible_ tête, que +Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme +les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais +autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules +de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d'obtenir +la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une +centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage +se briser la vie du monarque des Rakshasas. + +À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas +fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer. + +La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat +fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de +la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour +témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les +Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un +jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute. + +Enfin, Mâtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oublié_: +«Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas _ce +qu'est ton adversaire_? + +«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet +c'est Brahma lui-même qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te +faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne +peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez +lui que par les autres membres.» + +Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de +Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent. + +Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis pour Indra et +l'avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois +mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa +pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, +bien que son corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses +nÅ“uds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu +qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres +souillés du sang ravi à une foule d'êtres, arrosée de moelle, +affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un +serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux +grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux +quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait +la terreur avec elle. + +Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur +fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il +imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance +à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du +plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra, +la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi. + +Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort elle-même, +le trait s'abattit sur le Démon et brisa le cÅ“ur de ce Râvana à l'âme +cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle +à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son +Å“uvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois. + +Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe +avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue +anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme +Vritra sous un coup de la foudre. + +Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre, +les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués, +s'enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras +duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils +courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants +de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris +joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana. + +Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des +Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva au +sein même du ciel: «Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes, +souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du +firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces +fleurs divines aux suaves odeurs. + +Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des +airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les éloges de Râma. Nârada, +Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, +chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide _victorieux_. Ménakâ, +Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, _ces nobles Apsaras_, +dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort +qu'il avait infligée au Démon. + +Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie +la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les +désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, +enfin à tous les généraux des ours et des singes: + +«Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur +de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui +fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera, +les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez +accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires!» + +Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée, +et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et +convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_. + +À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta splendeur seule a +consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu +de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait +immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!» + +Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre +éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages +des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points +cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités +se rallièrent à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même +rayonna d'une lumière inaltérable. + +Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de +Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée par la violence du chagrin: +«Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science +des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre, +hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras, +ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté _du +front_, ce diadème d'un éclat égal à celui de l'astre du jour! Le +voici donc arrivé maintenant, héros, ce _malheur_, que j'avais prévu: +car, aveuglé par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles! + +«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les +griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de +Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour +qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; +lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la +mada[21], ruisselant de ses tempes!» + +[Note 21: «_Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è +temporibus effluit._» (BOPP, au mot cité.)] + + * * * * * + +À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les +Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynÅ“cée. Agitées +de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre, +se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les +cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses, +qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la +porte septentrionale. + +Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur +époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les +côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein +jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux +cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de +sang. + +Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant +comme de _plaintives_ éléphantes, elles ne brillaient point alors ces +femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles +virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur, +tombé sur la terre et semblable à une montagne _écroulée_ de noir +collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du +champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des +lianes coupées avec les arbres d'une forêt. + +Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture, +celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du +cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une +s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre +soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de +chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde +un lotus de gelée blanche. + +Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles +manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient +à l'envi l'une de l'autre. + +Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le +champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi +contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses +regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups +de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une +manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère +puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de +tenir pied en face de ta colère _sur un champ de bataille_? Terrifiés +à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les +Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu +dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un +homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas? + +«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à +la face des armées: _non!_ ce n'a pas été sa main _d'homme_ qui t'a +broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est +Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma +et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la +magie. + +«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les +Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas +un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi +pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà +n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par +les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon cÅ“ur que +Râma n'était pas un homme. + +«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu +n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe _en ce +jour_. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour +la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des +femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même +supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as +point compris cela. + +«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma, +tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable +de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur +le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du +Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux! + +«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit +qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que +j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le +monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi +étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai +perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes +éternelles années! + +«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là ? Pourquoi ne me dis-tu pas +une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux +longs bras, la mère de ton fils! + +«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu +immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le +soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre! +Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent +la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de +laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cÅ“ur qui, +écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois +là descendu au tombeau!» + +Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le cÅ“ur +assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ évanouissement. + +Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et +désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever +Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles, +il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le +malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même +cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à +pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla +ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes. + +Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait +ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur +pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à +la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler +çà et là des bois d'aloès et de sandal. + +Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une +eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte +des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes +de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du +beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du +sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois. +Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les +brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles +suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière +qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps +qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et +hautement vénéré. + +D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on +dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de +sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès; +bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres +de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu +d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas déposent le corps +couché sur un lit. + +Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en +l'honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque +des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l'autel +au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui +s'approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice. + +Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant +le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié +dont l'antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds, +un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher +différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au +lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et +prescrite dans les Çâstras. + +À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du +monarque une victime de bétail qu'ils oignent tout entière de beurre +clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice. +Puis, l'âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils +inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres +oblations. + +Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu +au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le +monarque aux dix têtes. + + * * * * * + +Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal du soleil +qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences +à Mâtali: «Tu as déployé une grande puissance, tu m'as rendu le plus +éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé, +dans le séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi +donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char et s'élève +aussitôt vers le ciel. + +Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui +ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies +en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, +le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va +souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma +Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne +santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut +tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles +d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses +commissions.» + + * * * * * + +Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais +opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la +vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air +modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les +paroles de son époux: + +«J'ai remporté la victoire, _te fait dire ton époux_; sois tranquille, +Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug +duquel _gémissait_ Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne +doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est +tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.» + +À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout +passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des +nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des +singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine? +Pourquoi ne me parles-tu pas?» + +À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du +devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que +sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable +nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la +joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien, +singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là ), _non!_ je ne vois +rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni +les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie +telle, que j'en perdis la parole.» + +À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe +et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie: +«Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour +ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles +d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de +toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles +valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais +acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois +Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite +de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me +l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux. + +«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux +vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de +Râvana. + +«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux +cruelles mÅ“urs: daigne m'accorder cette grâce.» + +À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit +un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le +noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui +se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la +domesticité du roi. + +«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment +des mauvaises Å“uvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par +la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui +m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion +de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de _faibles_ servantes.» + +À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette +réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de +Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes +commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces +mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes, +je désire voir mon époux.» + +Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble +parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc: +«Ta Mithilienne, _que j'ai trouvée_ absorbée dans la peine et les yeux +troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a +désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus +vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses +réflexions. + +Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants +soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir +ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura +baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes +parures.» + +À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra +dans le gynÅ“cée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ: +«Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte +dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la +Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant +même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues, +Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu +fasses.» + +Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui +son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à +l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» +répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font +sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches +joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique, +couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en +grand nombre. + +Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la +Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De +quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est +cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut +mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le +monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer +une chaussée longue de cent yodjanas!» + +Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les +côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma +lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions, +tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai +amenée!» + +À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps +habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la +fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux +de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à +Vibhîshana ces paroles opportunes: + +«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans +mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.» +À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser +le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de +turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans +la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes +parts les assistants. + +Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines +de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de +politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, +le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du +reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces +gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme +s'il était de ma famille.» + +Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en +conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite +la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle +comprima sa joie cachée au fond du cÅ“ur. + +Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et +pareille au bruit d'une masse de grands nuages: + +«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte +retranchée _d'un sérail_, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre +cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le +voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous +est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune; +je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur +elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la +Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la +voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit +la Mithilienne auprès du magnanime Râma. + +À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes +et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les +uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit +chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils +furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans +leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage. + +Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous +de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient +à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses +manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de +fleurs qui n'a plus de charmes et que _son maître_ abandonne. + +Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la +Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui, +telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse +de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de +Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés +dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa +beauté. + +Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces +peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide +se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À +l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le +Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le +doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère +et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une +extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes! + +Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur, +ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et +comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune +femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une +_odieuse_ captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir +du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un +instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle +n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà +baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés, +fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approchée +de Râma, en lui disant: «Mon époux!» + +À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les +yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis +de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit +aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses +larmes et rester impassible dans sa fermeté. + +Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande +révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et +se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle +s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force +d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage +de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient +l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur. + +Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à +lui exposer l'état secret de son cÅ“ur: «Je t'ai conquise des mains +de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire +bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère, +j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et +mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui, +ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être +ici égal à moi-même. + +«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous +une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute; +la fraude s'est faite ici l'égale du courage. _Mais_ qu'aurait-il +de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui +n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui? + +«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout +ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit _heureux_. La fatigue +des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans +les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte +aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui, +désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien, +porte également son fruit aujourd'hui.» + +Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout +grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses +larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage, +et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards +obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes +et des Rakshasas: + +«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par +cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais +sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la +guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour +toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi +par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me +sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre +famille. + +«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe +mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé; +va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace, +_choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet, +est-il un homme de cÅ“ur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où +le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle +aurait habité sous le toit d'un autre homme? + +«Place comme il te plaira ton cÅ“ur, Sîtâ! car il n'est pas croyable +que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté +céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes +femmes qui habitent son palais!» + +Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son +époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous +le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour +ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un +torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle +dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux +me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble +famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi, +héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel, +choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas +ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en +moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-même! + +«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite +est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien +étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon +amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le +Destin! Mon cÅ“ur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir, +n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en +des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je +n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la +sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si +mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et +notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour +l'éternité. + +«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans +Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès +ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par +toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu +n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril; +cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans +fruit. + +«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout, +comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule +d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse +d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite, +ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent +tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour +garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!» + +Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient +balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec +tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est +le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je +n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux, +dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la +_seule_ route _ici_ qu'il m'est séant de suivre.» + +À ces mots de la Mithilienne, _l'intrépide_ meurtrier des héros +ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa +les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion +de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste +guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui +que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de +la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le +regarder. + +Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la +tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina +d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et, +joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu +Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai +jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en +paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de +même que mon cÅ“ur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi, +feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!» + +Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer +dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô +toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus +vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un +témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer +beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur +visage. + +Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue +entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes, +enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la +Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra +dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la +clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable +à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré, +s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette +dans le feu du sacrifice. + +À ces cris des peuples: «_Hélas! hélas!_» Râma, le devoir incarné, +mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes. +Soudain Kouvéra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mânes, le Dieu +aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain +des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour +emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier, +Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et +revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir +ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au +soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ. + +Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits +savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras, +dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait +devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir +avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment, +ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas +toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine, +comme un époux vulgaire!» + +À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux +tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un +simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. _S'il en est +d'une autre manière_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis +et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la +vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie! +répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton +excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est +le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça, +tu es l'homme le plus grand des hommes. + +«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin +des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin. +«Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres; +dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les +points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes! + +«_Dieu_ fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu +portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les +yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le +jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est +sans toi. + +«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut +avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on +raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que +tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu +as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent +le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans +ta ville.» + +Cependant le feu _ardent et_ sans fumée avait respecté la Djanakide, +placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un +corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit +de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine +aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe +écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au +soleil enfant. + +Alors ce témoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici +ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle. + +«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni +de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans +une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une +irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt +solitaire. Enfermée dans son gynÅ“cée, triste, absorbée dans ton +_souvenir_, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les +côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les +manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a +jamais songé au Rakshasa. + +«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute: +je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et +tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, +qui _viens de_ l'observer _ici même_ en face de mes yeux!» + +À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie, +Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, +répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que +Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette +purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité +dans le gynÅ“cée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un +insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit +les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette +purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka +n'avait pas changé de cÅ“ur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée +errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance +des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point +arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même +n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa +vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette +âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la +Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. +Non! Sîtâ n'a point donné son cÅ“ur à un autre, comme la splendeur ne +fait pas divorce avec le soleil!» + +Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul +des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait +ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, +suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé +Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et +Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème +dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu +auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides, +prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans +pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel. + +«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, _qui fut_ +ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou? +Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut +ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton +frère.» + +À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec +Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char. +Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur, +vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char, +l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue +de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie. + +Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le +flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au +Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes, +heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans +ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton vÅ“u! Certes, +heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour +dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre! +Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; +lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la +terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et +tient ses yeux toujours attachés sur le devoir. + +«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est +à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha, +ton père, j'atteste sa pureté moi-même! + +«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais +pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de +Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette +acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, +mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta +main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible +avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.» + +Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les +mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté, +objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais +obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui +sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec +ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à +Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni +son fils!» + +«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle +autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection. +Là -dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite, +Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui +cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _récompense +du_ devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de +Râma, le Swarga et la grandeur suprême. + +«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes +sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir +dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les +hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.» + +Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à +Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, il adressa hautement ces +mots à la Vidéhaine, qui se tenait là , formant l'andjali de ses mains +réunies. Il ne faut pas ouvrir ton cÅ“ur, Vidéhaine, au ressentiment +que pourrait y conduire cette répudiation _apparente_: c'est le désir +même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour _amener +ici la reconnaissance de_ ta pureté. L'action vaillante, sceau de ta +pureté, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des +femmes _dans les siècles à venir_. + +Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils, +le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s'éleva dans son +char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin fréquenté par +les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il +s'éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau +que l'astre des nuits. + +Tandis que le Kakoutsthide _déifié_ s'en allait, Indra, au comble +de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains +réunies en coupe à ses tempes: «Ce n'est jamais en vain qu'on nous a +vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que +ton cÅ“ur désire.» + +À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit joyeux cette +réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des +Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l'accorder. Que +tous les singes, qui, vaincus _dans ces combats_, sont tombés à +cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie +nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont +les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des +fleurs dans le temps même qui n'en est point la saison.» + +À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes +dictés par la bienveillance: «Tu désires le salut des _héros, tes_ +amis, _et des guerriers_, qui te sont venus en aide, c'est un vÅ“u qui +te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, +cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts à +la vue _des vivants_, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne +le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause +de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même +ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes +vont se relever, comme _on voit sortir de leur couche_, à la fin du +sommeil, ceux qui sont endormis. + +«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et +de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivières +couler avec des ondes pures.» + +Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles, +Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille. +À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant, +rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit +qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait +renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant +guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement. + + * * * * * + +_À la suite de ces choses_, Vibhîshana dit, les mains jointes, +ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit +commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer, +les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes +variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent +ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le +Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle +à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la +pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps. +Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie +du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures. +Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le +chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.» + +À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit +Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé +Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et +qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, +plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui. +Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est +ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude +jusque dans Ayodhyâ.» + +À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable +au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés +de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux +par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de +tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même, +resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de +portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et +qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au +sommet du Mérou. + +Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit +au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant +réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: +«Que tous ces _quadrumanes_ habitants des bois, qui ont mis à fin leur +expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de +chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ, +monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils +n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions +simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime +qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi. + +«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son +devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la +terre, n'est-il pas adoré du guerrier?» + +Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au +dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de +son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine, +rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce +langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme +à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous +l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc +loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on +peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cÅ“ur appliqué, ta +majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement. +Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva! + +«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras. +Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais, +souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du +kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous +demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.» + +À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes +et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire: +«Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons +voir ton sacre, vÅ“u de notre cÅ“ur. Quand nous aurons vu cette auguste +cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour, +ô le plus grand des rois, dans nos habitations.» + +Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans votre société, +si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que +l'aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans +Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de +monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes +ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.» + +À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses +conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka. +Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et +le char nonpareil de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même. + + * * * * * + +Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De +là , promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit +à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: «Regarde, +Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la +cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce +champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste +boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas! + +«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana +et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens +ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau; +mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien _mortel_ de ces +flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands +yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que +Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C'est à cette place que +se lamenta d'une manière si touchante l'épouse du cruel souverain, +appelée Mandaudarî. + +«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi des fleuves: il +eut _en quelque façon_ pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait +alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le +Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après +la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite à cause +de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des +requins; cette gloire n'aura pas de fin. + +«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je +couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à +mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une +masse de grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla +prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos +yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par +moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s'élever la cime lumineuse du +Mâlyavat: c'est là , reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison +pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de +ma douleur, après que j'eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré +_le nouveau roi_ Sougrîva. + +«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs +de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes +continuelles. + +«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la +grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana. + +«Voilà , femme au charmant visage, voila enfin notre chaumière de +feuillage, d'où Râvana, le monarque des Yâtavas, _osa_ t'enlever, +malgré ta résistance. C'est là que vint s'offrir à nos yeux +Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le +nez et les oreilles. + +«Maintenant, c'est l'amÅ“ne et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes, +qui nous apparaît avec l'ermitage d'Agastya, entouré de bananiers. + +«Ces chaumières que tu vois là -bas, femme à la taille svelte, sont les +habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à +l'égal du feu même ou du soleil. + +«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand ermitage d'Atri, +le révérend anachorète, de qui l'épouse Anasoûyâ t'avait donné un fard +merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le +fils de Kêkéyî vint m'apporter ses _vaines_ supplications. Ce fleuve +qui roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides, +où j'offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de +fruits. + +«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et +l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu béni pour les sacrifices. +Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est la Gangâ, qui roule ses flots dans +trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, +mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi; +c'est là , c'est à son pied, que nous avons couché la première nuit, +après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî. + +«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! Incline-toi +devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!» + +Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes, +et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique +cité. + + * * * * * + +À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant comme un +second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est percé d'un +immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants +et des femmes, s'écriant tous: «Voici Râma!» Descendus alors des +chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à +terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans _l'intelligent_ +véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé _de +la tristesse_ à la joie, s'approcha, les mains jointes, de Râma et +l'honora du salut: «Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que +méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce +prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux pieds de Râma +et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion. + +Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait dans la +route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son +cÅ“ur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l'âme +domptée s'approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la +bienséance, et salua ses nobles pieds. + +Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences, +s'étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient +avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit +à Vibhîshana d'une voix caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé +heureusement une guerre d'une extrême difficulté.» + +Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana, +vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ. + +Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance d'un vÅ“u, +les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se +prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le cÅ“ur de +sa mère. Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant +l'illustre Kêkéyî. De là , il s'avança près de Vaçishta, environné +des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'eût courbé +devant Brahma l'éternel. + +Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent alors +contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri +de Kâauçalyâ!» disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant +les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que +des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui +présentaient à son passage. + +En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une grande vitesse, attelé +de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre. +Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, +les chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains +réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, maître, tu te souviens +encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la +crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, +n'a dérobé un fruit _dans ton absence_. Tout cet empire est à toi; +c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est +rempli et mes vÅ“ux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici +pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers, +les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé, +grâce à la force qu'elle m'a prêtée.» + +À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l'amour +fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des +larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et +s'en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage du +Kêkéyide. Arrivé là , suivi des escadrons, il quitta le sommet du char, +descendit et se tint sur le sol de la terre. + +Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait +celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvéra.» +Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule +s'enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu +qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra +lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie point, à son +service comme tu es au mien.» À cet ordre, le char se mit à la +disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette +nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra. + +Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante +splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque des singes, +lui tint ce langage: «Nous étions quatre frères, et toi maintenant, +Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, _comme ses amis_, un +fils de l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a +rendus.» + +Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe +à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se +démentit jamais: «Que ma mère n'en soit point offensée! cet empire qui +me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même +donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par la grande furie des +eaux, un royaume dont la couronne n'est pas légitime est, à mon avis, +une charge bien difficile à porter. + +«_Fais-toi_ sacrer aujourd'hui _et_ que les rois te contemplent dans +ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour! +Endors-toi et réveille-toi _chaque jour_ au cliquetis des noûpouras +d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix +mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, _ton empire_, accomplira +sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le +globe.» + +Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main +douce et prompte donnent leurs soins à Râma. + +Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec des bouquets +de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète bien peigné, le corps +flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec +des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme +enflammé d'une céleste splendeur. + +Toutes les femmes du _feu roi_ Daçaratha firent elles-mêmes la +toilette ravissante de la sage Djanakide. + +Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses +coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au +courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères +placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d'eux +et tout flamboyant de splendeur. + +Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana, +s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer le noble Râma. +Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c'étaient les +louanges de Râma, que chantaient les chÅ“urs des saints, les troupes +des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des +singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant appelé +Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s'étaient +revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils +s'avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants. +C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des +hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques. + +Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes +et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage +du Raghouide. + +Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée dans +Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les hauts faits des +singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits des quadrumanes et la +vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent +saisis d'admiration. + +C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra +dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes, +pavoisée d'étendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses +places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses +routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli +de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes +dire au monarque arrivé dans sa capitale: «Les habitants de cette +ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils, +et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui! +Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de +ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants +d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville +était comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer à laquelle +on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune. +Aujourd'hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut, +Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22] à la face +des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions +loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont +coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!» + +[Note 22: On n'a pas oublié ce que veut dire _ayodhyâ_ et l'on +voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «_Ayodhyâ_ nous +semble aujourd'hui _ayodhyâ_, c'est-à -dire, l'_Imprenable_ est +imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»] + +Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix +réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en +témoignage d'affection. + +Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, le glorieux +monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et +Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans +son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme. + +Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était joint l'à -propos +et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des +rois aux pas bien assurés dans le devoir: «Que Sougrîva goûte ici le +plaisir d'habiter ce grand bocage d'açokas et ce palais magnifique, +pavé d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, +belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana. +Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement +à tous les rois folâtres des singes, en observant l'ordre établi des +rangs.» À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr +comme la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors dans +le palais. + +«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie +promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au +point du jour, l'heure où l'astérisme Poushya est dans sa jonction, +que l'on doit sacrer le Raghouide. + +Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies +de pierres fines, à quatre chefs des singes. «Qu'on revienne +promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puisée dans +les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps où l'aube +reparaît!» À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des +montagnes, s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents +impétueux. + +Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les branches du sandal +rouge, apporta d'un vol léger une onde empruntée à la mer du midi. +Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne, +incrustée de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles +de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à l'Océan +septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée dans son vase, +qu'il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de +l'autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d'armilles et de +bracelets. + +Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme +que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut, +dans un moment propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans +sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné des +brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de +pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l'orient. +Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles +consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait +conférer à ce noble prince issu de Raghou. + +Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le +brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante splendeur et les autres +chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau +bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré +jadis Indra aux mille yeux. + +Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans +les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des +ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers +de l'armée et des _notables_ commerçants, tous joyeux et rangés +suivant l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille. +Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva, +le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc +éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie, +saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre +incomparable éventail, semblable à l'astre des nuits. + +Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au +Raghouide une guirlande d'or, composée de cent lotus et flamboyante +de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette +assemblée, fit présent à Râma d'un collier de perles, entremêlé +de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation +de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui +l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire. + +Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens +des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer +la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque, +la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur +et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma, +_pour les honoraires du sacre_, donna aux brahmes cent fois cent +taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus, +trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des +joyaux, des vêtements, des lits, des siéges et beaucoup de villages à +plusieurs fois. + +L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d'or +magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil. +Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets +d'un beau travail, ornés d'admirables diamants, entremêlés de lapis +et d'autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe +collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, et dont +les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse. + +En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se +mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe +Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs +fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son +épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à +celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de +l'intelligence.» + +_À ces mots_, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent. +Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel +qu'une montagne avec une _ceinture de_ nuées blanches, dont les rayons +de la lune jaunissent le sommet. + +Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques +pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de +biens et d'hommages, partirent, ayant séjourné là _quelques heures_, +tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter +Râma. + +Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir +lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je ne t'ai pas récompensé +comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m'as +rendu est bien grand.» À ces mots, des larmes de joie troublant ses +yeux, celui-ci dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps, +sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la terre; je +demande cette grâce, si tu veux m'en accorder une.» + +À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse: +«Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie, +sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi +longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!» + +La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille: +«Que les différentes choses à manger, fils de Mâroute, se présentent +d'elles-mêmes à toi sur la terre! Que les chÅ“urs des Apsaras, les +Gandharvas, les Dânavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en +tous lieux où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi +ou ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils à +l'ambroisie et des ondes limpides!» + +«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux mouillés de +larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils étaient venus, +à leurs différentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant +ils aimaient Râma, des grandes aventures de ce noble Raghouide. + +Après le départ de tous les singes, l'homicide _généreux_ des ennemis +tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dévoué: +«Gouverne avec moi, ô toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont +habitée les rejetons des monarques nos ancêtres, et porte, comme roi +de la jeunesse, ce timon _des affaires_, qui n'a rien de supérieur à +ta force et que nos aïeux ont jadis porté.» + + * * * * * + +Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même avec ses +frères toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son règne +plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux, +regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans +le monde, le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des +vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. Tout vivait +dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir maintenait le sujet +dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres. + +Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans maladie, on +était sans chagrin, la vie était de cent années, chaque père avait +un millier de fils. Les arbres, invulnérables aux saisons et couverts +sans cesse de fleurs, donnaient sans relâche des fruits; le Dieu du +ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une +haleine toujours caressante. + +Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient +renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives; +les créatures s'adonnaient à la pratique de la vertu. + +Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses devoirs, c'est +ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies toutes les qualités, +gouvernait la monarchie du monde. Devenu maître de tout l'empire et +victorieux de ses ennemis, ce prince, à la haute renommée, offrit +mainte espèce de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de +riches honoraires. + + * * * * * + +Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui +rend les rois victorieux, est l'Å“uvre primordiale que jadis composa +Valmîki. + +Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son +oreille sans cesse occupée au récit de cette histoire admirable _ou +variée_ du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils, +s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses, +l'homme qui écoutera lire dans le monde ce que fit Râma. + +La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, la joie de +son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui voyagent dans les pays +étrangers, elle obtiendra qu'ils soient bientôt réunis avec elle. Ceux +qui dans le monde écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé, +acquièrent _du ciel_ toutes les grâces, objets de leurs désirs, telles +qu'ils ont pu les souhaiter. + +FIN DU RAMAYANA. + + * * * * * + +INDEX + +DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES PERSONNES QUI NE +SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET +L'HISTOIRE DE L'INDE. + + * * * * * + + +A + +AGNIHOTRA, le feu sacré en général. + +ANDJALI, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes +ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au +front. + +ANKA, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche et +l'aisselle du même côté. + +APSARA, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel. + +ASTA, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé +descendre se coucher. + +ASOURA, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité +continuelle avec les Souras ou les Dieux. + + +B + +BHAGAVAT, _vénérable_, _adorable_, appellation commune à tous les +Dieux, mais principalement consacrée à Brahma. + +BRAHMA, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance +créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation par +les merveilles du monde. + + +Ç + +ÇAKRA, _validus_, _robore_ ou _vi præditus_. V. Indra. + +ÇÂSTRA, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais +plus ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de +jurisprudence. + +ÇATAGHNÃŽ, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire _qui tue +cent_ hommes. L'opinion générale est que la _çataghnî_ était une arme +à feu. + +ÇÎVA, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance +destructive et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa +manifestation par les choses créées. + + +D + +DAÇAGRÃŽVA, c'est-à -dire _decem habens colla_, un surnom de Râvana. + + +G + +GANDHARVA, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel +d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales +Divinités. + +GAROUDA, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la +monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de +serpents, exalté jusqu'à la condition divine. + + +H + +HRISHIKÉÇA, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou Vishnou +incarné. + + +I + +INDRA, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le _Jupiter tonans_ +de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun: +l'_Indra des hommes_, l'_Indra des quadrupèdes_, l'_Indra des +oiseaux_, pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là . + +IKSHWÂKOU, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé, et le +premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant, le +nom d'Ikshwâkide. + + +K + +KAKOUTSTHA, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha +et le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique +Kakoutsthide pour son descendant Râma. + +KINNARA, un ordre des musiciens du ciel. + +KOUVÉRA, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses +et le frère aîné du tyran Râvana. + +KSHATRYA, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des +rois. + + +L + +LOHITÂNGA, la planète de _Mars_. + + +M + +MÂDHAVA, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du +printemps. + +MÂROUTE, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au +nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne. + +MOUSHALA, _pistillum_, _teli genus_, dit Bopp. + + +N + +NAÃŽRRITA, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé dans +le poëme comme synonyme de _Rakshasa_. + +NÂRÂYANA, _l'esprit qui marche sur les eaux_, un nom de Vishnou et de +Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait +avant tous les mondes. + +NOÛPOURA, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de +pierreries, que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied. + + +P + +PANAVA, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour. + +PANNAGAS, Demi-Dieux serpents. + +PATTIÇA, espèce d'arme en forme de hache. + +PIÇÂTCHAS, espèce de Démons analogues aux vampires. + +POURANDARA, _le briseur de villes_. V. Indra. + +PRADAKSHINA, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne, +ayant soin de lui présenter toujours le côté droit. + + +R + +RAGHOU, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui vint +ce nom patronymique si usité de _Râghava_ ou de _Raghouide_. + +RÂHOU, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de +la lune. + +RAKSHASA, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières, animant +les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les sacrifices, +sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à leurs femmes le +nom de Rakshasî. + +ROHINÃŽ, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une +des filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27 +nymphes, personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou +Lunus est censé avoir épousées. + + +S + +SHORÉE, arbre de charpente, le _shorea robusta_. + +SOMA, l'asclépiade acide ou le _sarcostema viminalis_, dont le jus est +offert aux Dieux dans les sacrifices. + +SOUPARNA. V. GAROUDA. + +SOURA, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine _sour_, +briller, _splendere_. + +SWARGA, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et +les héros après cette vie. + +SWAYAMBHOU, c'est-à -dire, l'_être, qui existe par soi-même_, un des +noms de Brahma. + + +T + + +TCHAKRA, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés: +c'est l'arme terrible de Vishnou. + +TCHÂRANA, bons Génies, les panégyristes des Dieux. + +TILAKA, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur +le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme +distinction de secte. + + +V + +VAROUNA, le Neptune indien, le Dieu des eaux. + +VÂSOUKÃŽ, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou. + +VIÇVAKARMA, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain +de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom veut +dire _cujuslibet peritus operis_. + +VIDYÂDHARA, Demi-Dieux, habitants des airs. + +VIROTCHANA, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est nommé +le Virotchanide. + +VISHNOU, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance +conservatrice du monde personnifiée. + +VRITRA, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies +Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux rayons de +la lumière originelle. + + +Y + +YAMA, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le +fils du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide. + +YÂTOU, au pluriel, Yâtavas, et + +YATOUDHÂNA, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana. + +YATOUDHÂNÃŽ, c'est le féminin de ce mot. + +YODJANA, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres +chacun. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND *** + +***** This file should be named 20640-0.txt or 20640-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/6/4/20640/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the +Distributed Proofreading team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20640-0.zip b/20640-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ed0becf --- /dev/null +++ b/20640-0.zip diff --git a/20640-8.txt b/20640-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3932840 --- /dev/null +++ b/20640-8.txt @@ -0,0 +1,10913 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Râmâyana - tome second + Poème sanscrit de Valmiky + +Author: Valmiky + +Translator: Hippolyte Fauche + +Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the +Distributed Proofreading team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE RAMAYANA + +POÈME SANSCRIT DE VALMIKY + +TRADUIT EN FRANÇAIS + +PAR HIPPOLYTE FAUCHE + +Traducteur des OEuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata + +TOME SECOND + +PARIS + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE + +13, RUE DE GRAMMONT, 13 + +A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS + +_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_ + +1864 + + * * * * * + +Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout +enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ, +comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, +à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant +le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi +dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les +paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne +tentent pas de l'arrêter. + +L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout +enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle, +charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de +jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse, +céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des +forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de +tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères, +avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme +suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes +célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec +une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus, +d'aloès, de sandal, de rhum et de miel. + +Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files +des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du +mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle +architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars +consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs +tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui +descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse +habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles +singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes +Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de +Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans +la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus +suaves guirlandes _en_ décoraient _l'extérieur_; ils regorgeaient de +pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait +la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra +et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux +château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les +sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis +d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets +enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent +du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées +d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main, +il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades +en or bruni. + +Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva +commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent, +tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana +de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les +bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des +convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais. +Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours +toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail, +que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là +beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient +de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants, +qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes. + +Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand +nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes +fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches +atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues +de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins +distinguées par la politesse que par la beauté. + +Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de +son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son _coeur_ la +puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le +roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction _du monde_, +qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert +de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient +dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains +réunies en coupe devant Lakshmana. + +Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil, +couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des +singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté +d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes +divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des +femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille: +telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de +Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à +la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à +ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail +blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni. + +À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en +fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa +fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de +colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la +contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents, +poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme +le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine, +dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc +empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses +tempes. + +Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là!» dit le +roi des singes. + +Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une +caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues +de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un +envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie +même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand +le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les +affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter +les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les +tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux voeux du +noble Râma?» + +Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant +Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous +sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables; +je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu. +Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille +de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége; +ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.» + +Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne +dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du +singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la +mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant, +s'il te plaît, une prompte exécution.» + +Ensuite, l'homicide _héros_ des héros ennemis, Lakshmana tint ce +langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de +ses femmes. «Un roi qui a du coeur et de la naissance, qui est +miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la +reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté +sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque +esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis, +dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval +tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses +vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa +maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe +dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y +a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge +à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur +jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis, +ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les +êtres conspirent à sa mort. + +«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus +saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous +garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes +voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité! + +«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les +mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce +fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé +mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, coeur vil, aux pensées +tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une +ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la +pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les +habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle, +je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le +chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme +inconstante et mobile par le vice de ta race!» + +À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur, +Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en +ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière, +Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu +de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel; +son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des +pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, +impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable. +C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire, +l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, _son +épouse_. Rentré en possession des plus douces jouissances par la +bienveillance de Râma, il a voulu, _c'était naturel!_ goûter de ses +voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le +noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a +passé dix années dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de +toutes les choses désirées! + +«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires: +ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expédier çà et là de +nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de +singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti +en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma, +ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions +de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient +auparavant. + +«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront +ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les +tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par +kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles +de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc, +irascible guerrier, dépose là ton chagrin. + +«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les +singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide +charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes, +l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!» + +Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur +ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien +reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte +que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la +guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta +dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes +les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à +Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie: + +«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire +éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de +Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur _invincible_ +des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal +au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses +hauts faits? + +«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant +son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec +les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du +vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des +généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par _trop de_ +confiance, soit par _intempérance d'_amour, il faut que Râma ait de +l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?» + +Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit +ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva, +sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas +en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel, +assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur +exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de +Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des +singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue +_attente_! + +«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler +ton ami, le coeur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien +excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous +l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.» + +Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et, +couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent +offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans +les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous +les singes à soutenir la cause de Râma. + +Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu +l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est +frappée de terreur. + +Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre +s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où +Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent +de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche +à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_ +plus hautes alpes _de la terre_: vaillants héros, ils ont la taille +et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les +épaules couvertes_ d'une crinière léonine toute resplendissante, +affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de +l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits, +un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont +Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de +charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions. +Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés +par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la +Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs +festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la +multitude _infinie des croisés_. + +[Note 1: Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces +hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_ +égale _dix millions_.] + +Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des +fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé. + +Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant +comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit +en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale; +il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail +blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour +de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à +leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à +la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même +le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes. +Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit +des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les +golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient +devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui +le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais +encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes +s'arrêta. + +Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le +roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et +marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la +terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali. +À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes, +toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de +même l'andjali. + +Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus, +dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à +l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras +le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit: +«Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec +bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de +la terre: + +«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales +et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton +royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô +toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite +Râvana.» + +À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement +rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma +fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout +recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô +le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à +toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble +des hommes. + +«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes +singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous +les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les +golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants +des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui +changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés +dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts. + +«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent +se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre, +chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les +uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront +la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne _dans tes +bras_!» + + * * * * * + +Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, _en tel +nombre_ qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre +aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points +cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même +tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes. + +Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord, +environné par dix mille kotis de guerriers. + +Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre +de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le +roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des +plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra. + +Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille +kotis et cent milliers de singes. + +Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle +de _Bâli_, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une +centaine de çankhas[3]. + +[Note 2-3: Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha +équivaut à cent milliards.] + +Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci +commande une myriade avec onze centaines de guerriers. + +Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur, +telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros +exécutent ses commandements. + +Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent +mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux +cimes du Kêlâsa. + +Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha, +comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore +une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes, +estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil +adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus. + +Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné +Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille +kotis de guerriers. + +Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau: +il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas. + +Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel +marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée. + +Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et +pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande +vigueur: son nom est Panasa. + +Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent +Sougrîva avec mille kotis de simiens. + +À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre +cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable. + +Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la +grande force, honoré par tous les chefs des chefs. + +Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que +suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes. + +Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne, +Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du +matin. + +Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa +personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes. + +On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et +Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa. + +Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous +capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement +la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées +s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front +devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres +singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se +tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de +l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes, +annonce à Râma, digne _en tous points_ d'être aimé, que tous les +singes à la grande vigueur sont arrivés. + +Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent +fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla +coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de +ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes. + + * * * * * + +Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la +terre, il adressa joyeux ces mots à Râma: + +«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes +armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit +marcher.» + +À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit +Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache, +bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à +la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je +connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de +Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les +circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette +affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que +dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, +la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à +s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein +de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à +son but, je n'en doute pas.» + +À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le +monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata, +à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une +montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur, +incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis +de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les +singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du +Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des +lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale +avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine +Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des +bois, dans les cavernes et dans les forêts.» + + * * * * * + +Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans +le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées +méridionales. + +_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent +milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur +gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du +sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les +simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins +difficiles ou dangereux. + +Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat: +ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes, +qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes, +ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les +enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne +qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus, +grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et +les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures, +promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on +les voit dans ton père, le magnanime Vent. + +«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force: +veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à +nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute +force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, +avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie. + +Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de +cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il +eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris +que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce +prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna +joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom, +pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois: +«À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens +envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta +sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, +tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.» + +Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains +jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de +Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons, +prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse +armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans +le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par +les bataillons des étoiles. + + * * * * * + +Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces +quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité +égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur +manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de +Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant +lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête +l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de +cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée +occidentale, où préside Varouna. + +«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois +arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré, +je punirais de mort le retardataire! + +«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse, +nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un +service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur +un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_, +qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me +soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt +le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine +eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que +les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres +de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu +Varouna. + +Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces +paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi +accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les +quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, +et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que +protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des +Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui +voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses +yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles +cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez, +singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette +région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des +Vidéhains. + +«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne +restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de +mort le retardataire!» + +Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber +aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque +à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour +cette plage du monde où préside Kouvéra. + +Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette +promesse. + +«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai +tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka. + +«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je +franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand +monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si +grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute +cette affaire.» + +Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans +l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette +promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces +magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent +chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain. + +Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les +premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel; +et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana, +attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa +bien-aimée Sîtâ. + + * * * * * + +Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles +circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde? +Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre, +si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de +Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis +m'a forcé de le voir. + +«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je +visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les +côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts. +Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là_ dans +la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant +la terreur qui me talonnait sans cesse. + +«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_ +souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet +de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici +dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense, +se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se +présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère +n'y viendra pas.» + +«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour +de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand +ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité, +les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes +ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.» + + * * * * * + +Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes, +les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient +déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du +monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur +avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs, +les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes, +les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient +rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués. + +Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche +de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés +d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations. + +Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées +simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au +mont Prasravana. + +Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la +plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas +vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la +contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. +Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit +son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta +point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana. + +Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un +flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce +langage: + +«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et +les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les +défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les +_massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes. +Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une +métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même +de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués +_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant, +courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits +impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont +rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils +n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.» + +Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en +était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait +donné Sougrîva. + +Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le +service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables +ou les _plus_ inaccessibles. + +Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de +soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable, +hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin, +_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors, +_dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là, +tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le +corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné +par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de +ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de +fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de +l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de +la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une +profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra +lui-même. + +De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes +et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage +teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau, +canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux +aquatiques. + +Le coeur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette +caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la +crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur +et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles +suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec +eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de +montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre +pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par +centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués +sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin +d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs. +Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau +la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous +les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux +abondent.» + +À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de +ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable. + +D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après +lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent +jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable, +hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient +tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître +mutuellement_. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit +_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle +d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de +fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils +aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil. + +Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils +virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du +feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas, +des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous +parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et +répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus +variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et +diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à +des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de +cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles. + +Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de +lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là, +partout, les singes voient des amas de pierreries. + +Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire, +grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de +vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des +fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des +liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës +et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou, +soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements +précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils +aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots. + +Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme +anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle +noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente +sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les +paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont +ce palais, cette caverne et ces riches pierreries? + +«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment +les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_ +cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, +accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce +gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette +admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a +redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme. + +«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves +parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à +l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets +_délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, +aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces +arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter? +Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum +si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides +ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous +raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le +maître de cette immense caverne?» + +À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui +trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit +en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien, +doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut +construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il +était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et +ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille +années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le +récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la +force même d'Ouçanas. + +«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître +souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita +quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais +l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la +jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et +le tua. + +«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans +pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce +magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle +Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde +de son palais. + +«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous +unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la +danse.» + +Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique +au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la +pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble +femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui +mourons faute de nourriture.» + +Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit +des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les +règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils +ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la +sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau +pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes +contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux +lieux. + +Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante +fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans +toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait +sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à +ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui +êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous +été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé +votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je +puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!» + +À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à +lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le +fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier, +ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu +s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ, +sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette +princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes, +héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), +nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels +Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule +_l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection. + +«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous +de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa +captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha. + +«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en +vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos +regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par +la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri +au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos +réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive +ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos +esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards, +nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre +ouvert, comme une grande bouche de la terre. + +«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_ +sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces +oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des +canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux +aquatiques. + +«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces +volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à +mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil +d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois +tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a +donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre +enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette +caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà +quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où +nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors +que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a +donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que +nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les +singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?» + +À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux voeux +parfaits répondit en ces termes à tous les singes: + +«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche +dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.» + +Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a +parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous +as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante +fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans +sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions +occupés à_ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes +nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de +temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de +mort tout retardataire!» + +«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans +doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les +autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par +Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes +couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour +continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie +taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.» + +À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains +pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir: + +«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de +cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime +Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous +hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met +ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à +terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues +erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir. + +«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce +roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne +impraticable.» + +À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire +du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la +volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains: + +«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son +malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a +déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins, +grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce +aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez +tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles +simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui +tient ses yeux ouverts.» + +Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne, +se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains; +et, dans l'intervalle d'un clin d'oeil seulement, la pénitente mit à +la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché +entre leurs mains. + +Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur +tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes +et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La +félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon +palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne, +elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'oeil, +par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_. + +Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur +visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son +départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer +épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de +grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans +cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils +avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent +l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi +nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_ +des nuits, le démon Râvana.» + +Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se +plonger dans une profonde rêverie. + +Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de +grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet +énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même +du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans +ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le +mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le +temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes +des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments +et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout +puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra +point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne +saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos +efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas +autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y +avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses, +à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre +jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour +après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que +subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme +l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est +Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi +toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre +moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour +la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront +mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie? +Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de +cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un +ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors +ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son +allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé, +n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est +certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une +chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes +dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis +dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles +extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!» + +Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles +simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient. +Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le +septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des +herbes courbée au midi. + +Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein +du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé +d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus +éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un +antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes +couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a +dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa +loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là +pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a +de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut +dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les +singes. + +À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des +vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au +_vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que +la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des +singes. + +«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même, +ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril. +Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en +déployant sa vaillance pour la cause de Râma!» + +Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada, +l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le +coeur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour +au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y +mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie? + +«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou? + +«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère. +Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où? + +«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil +ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si +elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la +montagne.» + + * * * * * + +Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la +douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son +langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort, +réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à +l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que +nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre +affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup +à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes +descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal +oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint +ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des +ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble +des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils +vigoureux et magnanimes: + +«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs +hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi +des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce +monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est +sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin +du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son +épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des +brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection +débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna. + +«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père +de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana +l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la +Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des +années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le +Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait +le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse +de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide +eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles. + +«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là +son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne +voit la clarté du soleil dans la nuit. + +«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton +frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils +pouvaient savoir où le trouver! + +«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt +Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre +ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions +cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois +au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir +s'est consumé tout entier. + +«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour +la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la +condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait +embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! +Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.» + +À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie, +le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce +Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les +coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma +condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure +et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour +venger la mort de mon frère. + +«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou +et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous +défiâmes hardiment à voler dans le ciel. + +«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où +le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons, +éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, +nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut +arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_. +Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre +flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour +fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil +me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette +montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de +mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien +long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de +lui!» + +Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui +l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des +nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé +frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à +courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou +loin d'ici?» + +Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint +ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes: +«Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; +néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma +voix seulement. + +«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de +tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans +les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_, +Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de +tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat +du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir +Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à +ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous +dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa. + +«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des +Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à +cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle +s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là +qu'habite, enfermée dans le gynoecée de Râvana et surveillée d'un +oeil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux +vêtements de soie. + +«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au +delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île. + +«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la +puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire, +supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le +besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de +cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue +pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de +vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la +racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la +mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez +accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que +vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux +offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui +s'en est allé dans les demeures célestes.» + +À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le +rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre +dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la +cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et, +l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes +la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce +moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant +assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec +joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes; +écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je +connais la Mithilienne. + +«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de +souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont +Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et, +malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards, +sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que +j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces +bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire. +Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que +remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est +le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional. + +«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est +là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un +saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un +siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé +au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles +efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent, +Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme. + +«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement +parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait +des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai +contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir +l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de +moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur +flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims, +des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus +autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent +le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa +chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace: +telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le +monarque est rentré dans son palais. + +«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son +ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle +affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_, +et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; +mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi. + +«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du +vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de +la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. +Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher +mes pieds. + +«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes +ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la +vérité.» + +«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit +un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le +torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis +mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète +de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_ +abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te +raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache, +bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: +_oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime! +Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je +vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter. + +«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes +une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et +nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous +sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à +l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et +voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos +yeux. + +«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse, +regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle, +ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par +ses montagnes, plantées sur toute la surface. + +«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la +charrue. + +«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême +langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte +agite nos _coeurs_. + +«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout +n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu +consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le +soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel, +et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général. +L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts, +me parut d'une ampleur égale à celle de la terre. + +«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer +la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et +moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement. +J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas +brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai, +précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes +brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï +dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose +du mérite acquis par mes bonnes oeuvres, j'eusse été plongé dans la +mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les +âpres sommets de la montagne. + +«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes, +désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je +veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la +vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un +aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte +de terre?» + +«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au +plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent +de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de +ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de +compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage: +«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu +dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie, +ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï +dire que tu aurais à faire une grande oeuvre; je l'ai même déjà vue par +les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité. + +«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un +fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme +infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à +raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son +frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable +aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le +Djanasthâna. + +«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa +royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils +doivent trouver la fille du roi Djanaka. + +«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs +irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends +ainsi le moment! + +«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du +solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais +par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque +jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je +gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos +seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé +depuis le jour que j'ai mis dans mon coeur ces paroles de l'anachorète +et que j'observe curieusement les temps et les lieux. + +«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les +plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une +visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne: +ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste +condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas +engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur +du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles +_sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?» + +Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces +paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec +une saveur d'ambroisie. + + * * * * * + +Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des +ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la +vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout +son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli +avec son fils d'une joie sans égale. + +Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes +pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et +tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont, +Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait +tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et +reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie +avait épanouie dans les plus suaves modulations: + +«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui +la pénitence avait consumé entièrement la matière! + +«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ; +_le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en +donner l'assurance! + +«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au +vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible +distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de +sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de +franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse +mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes +et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide +comme les ailes de Garouda. + +À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le +fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes: +«Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et +sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, +l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord +pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous +penserons au moyen de traverser le vaste Océan.» + +Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution +bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur +laquelle préside le _noir_ souverain des morts. + + * * * * * + +À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci +parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent +de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant +le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage, +après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des +autres: + +«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au +découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire. +L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son +découragement, ne laisse jamais derrière lui son oeuvre imparfaite. + +«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux? +Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en +lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces +auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous +reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!» + +À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un +seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles. + +Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi, +dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à +moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!» +Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux +et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur +incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au +sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je +puis aller quarante yodjanas dans un même jour!» + +«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!» +dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis +Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est +capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai +sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à +la grande splendeur. + +Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager +quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix +yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe +de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond +à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses. +Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara +par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le +singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un +sourire en présence des plus nobles simiens: + +«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur +et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma +jeunesse, au temps de mes jeunes années! + +«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina +autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il +opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma +puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas, +moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour +atteindre le but proposé.» + +Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de +raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit +rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand +singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et +magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est +aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un +prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir +mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes +défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa +tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.» + +Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il +ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des +singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur; +tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan. + +«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand +des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la +discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter +pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de +te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.» + +À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente +sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se +partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si +un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux +danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le +jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir +effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je +n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_, +mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut +mieux qu'une mort assurée.» + +Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles +paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes, +de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille +d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons +tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi +ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la +douleur!» + +À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince +héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue +dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli: + +«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir +cent yodjanas et revenir couronné du succès.» + +Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes, +qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers +Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les +matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane: +«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat? + +«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où +me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire +accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros, +déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des +singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la +pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours, +dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la +chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?» + +Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier +d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à +naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des +simiens. + + * * * * * + +Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé +brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans +fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il +s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit +ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai, +ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi! + +«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut +mon auguste père, et _prêter l'oreille à_ toute cette aventure de ma +mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de +la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter +l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui +m'ouvre la bouche. + +«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où +les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est +nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé +Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait +sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour +sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui +s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha. + +«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme +d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux +pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer +avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes +finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui +arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et, +lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le +_monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre +montagne _qui s'écroule_. + +«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père +avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était +plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha, +il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux +prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse +des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et +de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il +désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits +dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir +lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son +choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes, +un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une +force qui fût celle de Mâroute même!» + +«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes +satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent; +et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque, +vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel. + +«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se +promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que +le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était +la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de +sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant +flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du +Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et +de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe, +lui dit: + +«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les +âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage, +ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera +d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur, +force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra +bientôt réunis dans ton fils.» + +«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du +beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible +à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la +respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute +à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai +pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance. + +«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en +traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui +les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva. + +«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel +je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous, +nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en +courant les cent yodjanas. + +«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes +pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de +ma pensée.» + +À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si +haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles: +«Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin, +tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien +cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui +tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des voeux au +ciel pour le succès de ton voyage. + +«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_ +enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe, +que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli +ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes, +le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à +dilater ses proportions naturelles. + + * * * * * + +Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis, +Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra. + +Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit +un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a +blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins +d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands +arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils +repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu +mêlé de fumée et une flamme épouvantable. + +Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors, +tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là, +désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité, +se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas +et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre, +ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des +arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers. + +Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs +bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes, +en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du +Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la +guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même +et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de +_Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens, +et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure +et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous +les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face +tournée vers Lankâ. + +Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au +moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme +le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes +pousses. + +L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand +mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura +le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées +des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras. +Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres. +À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque +arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne +était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé +les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa +grande vigueur. + +Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient +pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents +vêtus d'une peau nouvelle. + +En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes +entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la +vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont +leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les +poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des +singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa +longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait +sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou +comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie. + +Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de +couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de +foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait +avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans +la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt +se dérober comme la lune. + + * * * * * + +Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint +à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se +revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long +temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien +grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé +dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement; +et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même: +«Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un +tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par +un vent contraire!» + +Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit +ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en +peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer +happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» +À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était +Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que +le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter +les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche +pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors +cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande +ouverte. + +Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps +devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis +il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et +s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle +de la pensée. + +Grâces à la sûreté de son coup d'oeil, à sa force, à son adresse, à sa +fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour +au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des +singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la +pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux. + +Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les +Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs: + +«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une +prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force +a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les +Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité +est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller +maintenant à leur gré. + +«Mets à fin l'oeuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans +péril!» + +Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui +avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et +continua son voyage d'un vol accéléré. + +Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards +sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi +dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit +cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des +Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres +démesurés.» + +Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre +à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme +Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas. + +Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des +remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés +remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville, +qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont +l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence +accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense +des bonnes oeuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de +balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait +avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons. +Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes +d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux +yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux +de _magnifiques_ arcades. + +Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même: +«Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_ +Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas? + +«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires +succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les +ténèbres s'évanouissent au lever du soleil. + +«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller +incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de +ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui +m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur +échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans +cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les +commissions de Râma. + +Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le +coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il +puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu, +le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se +réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se +met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont, +qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein. + +Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de +magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les +nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de +perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux +portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des +escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner +les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs. + +Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette +Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe +en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les +armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je +considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de +Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance, +l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure +où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux +grandes rues bien distribuées. + +Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les +causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique; +alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en +quelque sorte la seule voix de Lankâ. + +Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux +distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe +intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais +inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons +princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui +montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.» + + * * * * * + +La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était +levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec +plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par +l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter +avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions +éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres +du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros +vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux +moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion +de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme +un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit +l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont +le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la +grande mer, éclairer enfin toutes les créatures. + +Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui +répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de +la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les +animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses +pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses +courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes, +de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par +la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs +discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes, +ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent +mutuellement comme des gens ivres. + +Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence +supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors +de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des +Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir +ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient +dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que +distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en +désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de +penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris, +brillantes à l'égal des étoiles et dont le coeur était lié au coeur de +leurs époux. + +Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les +oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient +embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des +troncs de xanthocyme. + +[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des +pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui +semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.] + +Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux +dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses, +enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point +Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois +et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien +née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas +encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance: +cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, +qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait +dans le coeur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma +de tous ses voeux. + +Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus +grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il +demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la +sérénité. + +Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée +par le monarque des Rakshasas. + +Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré, +_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de +nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour, +examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles +et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or. +Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande +âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars +d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de +tigres, soit de lions. + + * * * * * + +Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des +chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les +ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient +le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande +légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait +de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de +cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de +l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge +les ont vus naître. + +Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards, +troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara; +cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles +variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux +milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des +pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme +le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de +l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut +rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce +palais regorgeant de vases en pierreries. + +Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait +courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux. + +Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à +cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent. + +Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char +nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana +de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était +soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres +fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres, +où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait +du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait +entre l'excès du chaud et du froid. + +[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres +chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur +autant de large.] + +À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail, +le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un +mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle +un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par +beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en +or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la +présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la +défense. + +Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des +breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La +suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe +magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu +d'une forme: «Approche! approche-toi!» + +Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante +habitation, aussi chère au coeur de Râvana qu'une noble femme adorée; +ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux +murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par +des escaliers de pierreries. + +«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des +Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat, +observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, +qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu +par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante +splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_ +variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les +couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la +nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes, +renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes. +En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes +et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent +les abeilles et les cygnes. + +Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les +étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et +qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes +rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la +même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante. + +Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des +lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, +celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse. + +Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent +d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci +dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première: +elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le +dos les unes des autres. + +Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras +enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante +qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un +feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées. + +Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des +Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour +de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, +ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à +l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à +l'oreille de ces femmes. + +Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent +de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels. + +Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol +blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes +suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une +longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, +ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise +odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au +crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein +d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil +au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là, +_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail +en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et +dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des +liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du +grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie +des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur +un lit éblouissant de lumière. + +Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque, +une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynoecée, +cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue +sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom. + +Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre +nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or +bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide +aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si +parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!» +Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé. +Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage, +embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse +du Vidéha: + +«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni +dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne +doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des +Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui +soit égal à Râma.» + +Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau +regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était +point Sîtâ. + +Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans +rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir +manqué au devoir lui inspira cette pensée: + +«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les +épouses d'autrui, au milieu de son gynoecée, est une infraction énorme +au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes +yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes +regards tout ce gynoecée d'autrui.» Puis il naquit encore cette +réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour +unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre +chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans +toute son extension, le gynoecée de Râvana, et mon âme n'en a conçu +rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous +les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises +de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était +impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes +que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?» + +Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer +ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de +lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais +il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage. + +Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant, +s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées +à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de +tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars +et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche +légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de +quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les +vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre +descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; +il n'existe rien dans le gynoecée de Râvana où il ne porte ses pas. + +Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des +arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage +fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore +fouillé ce parage.» + +Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la +flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là, +ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce +plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines. + +Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille +charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux +sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse +de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant, +soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, +Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel +qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré +dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres +de s'imaginer que c'était le printemps même. + +Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses +branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le +grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre +majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave +Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la +Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son +gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son coeur dans la tristesse, +captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et +tombée sous la griffe d'un lion. + +Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans +le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il +jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait +tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage. + + * * * * * + +L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes +avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer +d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point +d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille. +Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe; +telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur +énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les +cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large +du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le +ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la +bouche rompue, le visage laid et difforme. + +Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné: +irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, +des maillets d'armes et de grandes piques en fer. + +Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier; +telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes +étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. +Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; +celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; +celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant; +d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait +de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges +pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur +démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur +immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs: +telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une +cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché +avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa +compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force +épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là +prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à +telle autre. + +Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se +repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse, +elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de +graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles +font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne +sont jamais rassasiées. + +Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle +des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine +infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs, +cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi. + +Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse, +à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant +de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine +blanche. + +Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans +lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de +langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression +de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; +comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une +espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu +par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa +face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et +le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs +soupirs, comme l'épouse du roi des serpents. + +À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste +et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des +constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages, +l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations. + +Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse +revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive, +la science qu'il doit à ses lectures. + + * * * * * + +Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna +vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir +dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme +inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime +Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit +la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle, +qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen +des lotus. + +«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété +conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la +forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les +racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout +le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse +à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire, +infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable! +Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de +l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit +tomber sur la montagne son vêtement supérieur. + +«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par +l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne +brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme +en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce +lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre +sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette +pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!» +sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son +amour.» + +S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des +Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore +échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine. + +Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il +ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée +pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais: +il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence +incomparable. + +Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche, +comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le +rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes +d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la +queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse +_distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs +d'or et pleins de maints breuvages. + +Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures, +qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus +haut parage. + +Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où +brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame, +Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard +oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans +arc à la main. + +À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés: +«C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la +grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant +une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il +s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes. + +À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu +par le vent. + +Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les +troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le +chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable +dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors +sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée +sur le sol. + +Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés, +sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle +qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière, +il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers +de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui +possédait la science de son âme. + +Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche. + +Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi +en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance +envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux +pieds. + +Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le +croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans +nous apporter de lumière. + +Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que +l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et +tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_. + +Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre, +triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un +trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à +ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel +de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur. + +Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme +sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect, +te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein +de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, +ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma +présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence, +ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame +craintive, à nous autres Démons Rakshasas. + +«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma +bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du +corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te +verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu +n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour, +chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces +cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_, +cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le +jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi. + +«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès +et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les +plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques +siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car +_je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes; +revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame, +toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux? + +«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce +rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient +plus! + +«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en +a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une +seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse +et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi +voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même? + +«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse +favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les +joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, +dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux +conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton +père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue. + +«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique +parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta +personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies +formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même. + +«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas; +jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas +mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les +richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en +force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de +qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc +avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan, +percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime +fleurie.» + + * * * * * + +Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ +oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés +avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire, +moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une +illustre famille.» + +Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la +chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit +encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être +une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir; +allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses, +ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres. + +«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des +gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages +nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de +pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de +ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé +sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les +hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!» + +«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je +n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du +jour! + +«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime, +comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu +l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons! +rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble +éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt. + +«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner +l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort +épouvantable. + +«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant +peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains +comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de +splendeur.» + +À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui +répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois +sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice, +et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage +outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des +paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de +grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse +distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame, +qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le +désir de ton époux? + +«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête, +il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est +grâce à ce que tu es une femme!» + +Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des +Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la +nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle +qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la +vengeance, et tu m'as conduite ici. + +«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles +frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_. + +«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici +entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de +ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le +soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.» + +Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de +Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable: +«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; +mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en +mépris la douceur de ses paroles. + +«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne, +une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut +patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma +couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si +tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont +en morceaux pour mon déjeuner! + +«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme +Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains +d'Indra.» + +À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux +dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des +Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se +mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de +leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa. + +Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint +ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de +larmes au monde: + +«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir +la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action +criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que +toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse +du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de +_l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la +femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a +prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est +pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel +qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil +lièvre à côté de lui. + +«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses +pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la +région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_. + +«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin +a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort, +sans aucun doute.» + +Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde, +impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue. + +«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à +l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache +bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens, +les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la +s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux +châtiments!» + +Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des +Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la +Djanakide. + + * * * * * + +Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son +gynoecée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent +toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se +moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles +choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules +étaient si bien dues. + +«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynoecée, meublé de +couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut +désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition +humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner +vers lui! + +«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas, +lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des +Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever +ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une +heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le +trouble, qui est enfin tombé du trône?» + +À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit +en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme +un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles, +exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, +l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme +l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la +grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux: +n'est-il pas une divinité pour moi?» + +À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à +menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine. +Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours +menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle. + +Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante +Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur +grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant +leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas +de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!» + +À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de +larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies +épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans +sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les +Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le +visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée. + +Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le +ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est +ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, +que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est +un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire +humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais +dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous +les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun +des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats +au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et +que ton coeur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste +et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous +les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de +_l'auguste_ Indra. + +«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_, +n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à +toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne +suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à +cette heure même, te manger!» + +Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en +vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing: +«C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre +bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de +toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à +quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce +que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même, +n'en doute pas!» + +Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en +feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces +mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos +caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant +tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos. +Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour +d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynoecée terrible de +Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin! +Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer, +enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes. +Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi. +Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne +sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine: +savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, +parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses +bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes +se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour +ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si +tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons +t'arracher le coeur et nous le mangerons!» + +Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée +_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique: +«Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui +les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte, +il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de +savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et +son coeur tout dégouttant de _sang_ liquide!» + +La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole: +«Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte +_de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration +et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le +maître; je n'en doute pas.» + +«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les +disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre. + +«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on +apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque +aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes +et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la +chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes! +Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons +un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!» + +[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.] + +À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs +très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme, +semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer. + +Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces +furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant +ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents; +et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle +part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, +qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les +injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour +d'elle. + +Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au +plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante: +«Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un +Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce +que vous dites!» + +Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée +par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une +pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par +la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma +belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ! + +«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme +reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les +pétales du lotus, au coeur doué avec le courage des lions. De quel +crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour +que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte +à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est +impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne +pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!» + +Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes +ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête +baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou +telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse +inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se +roule dans la poussière. + +«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa +main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de +Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même! + +«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil +Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient +elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors +de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes +larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ +de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où +maintenant elle s'élève_! + +À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les +unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres, +furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent +à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O +bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti +funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs +arrachées de tous les côtés sur tes membres!» + +Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant +à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille +_fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,» +et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux. + + * * * * * + +Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces +paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il +eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se +mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que +les singes par milliers, par millions et par centaines de millions +cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai +trouvée! + +«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la +vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure. +Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en +avait pas connu les angoisses. + +«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette +infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera +blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir +avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc +faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la +rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne +puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce +que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas +causé avec cette femme d'une taille ravissante?» + +Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe +intelligent adopte enfin cette idée: + +«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans +un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme +_qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette +_infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son +époux.» + +Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de +Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma +bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari, +Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces +mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces +paroles, ouvrit son coeur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de +qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa +tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ. +Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au +milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble +quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru +entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila. + +Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle +resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin +recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler +ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un +instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de +sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage +ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée +vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit; +et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que +j'entends, au milieu de ma rêverie. + +«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de +corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici! +Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à +l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il +y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois, +daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!» + +Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et, +portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la +Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus, +à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de +cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels? + +«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force +dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.» + +Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom +de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand +singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la +fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je +suis l'épouse du sage Râma.» + +À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces +termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir: + +«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de +messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite +ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie +de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais +consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de +ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de +sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici +Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards, +reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage +d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux +beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie +nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux +noeuds droits. + +[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage +avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime +répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le +père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère +aîné.] + +«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin. + +«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux +paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car +ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une +respectueuse soumission...» + +À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à +cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui, +aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur +à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune, +tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu +es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de +lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon +bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison +chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe! +c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il +m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à +personne ici-bas. + +«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste +abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui +m'est envoyé par le noble enfant de Raghou! + +«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit? +est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du +mirage? + +«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble +dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.» + +Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le +singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces +termes: + +«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur +des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma, +_allié_ des _singes_, habitants des bois?» + +À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots +doux à l'oreille: + +«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir +même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les +créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens, +vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du +monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri +de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de +courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur +la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle +de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu +d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le +plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre +de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va +tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de +leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide, +un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous +les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce +méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me +présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation +d'avec lui brûle son coeur de chagrin; il te souhaite une bonne santé! + +«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras +venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme +Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le +conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et +ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la +cité de Lankâ. + +«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en +ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.» + +«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre +chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma; +car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait +m'accréditer_. + +«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots: +«D'or, d'or, d'or!» + +Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la +royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine +entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle +versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la +joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les +plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort +affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou. + +La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe +d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le +chagrin: + +«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en +reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel +bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit +encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après +tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent +bien l'un et l'autre.» + +Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe, +puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut +annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes! +je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, +toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien +digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque +tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est +sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il +n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage! + +«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin? + +«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des oeuvres +divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le +coeur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette +horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des +maux! + +«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le +verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce +rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes! + +«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes +nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète, +l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux +et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force +terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie +de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante +chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon voeu est que +je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, +ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son +arc sans égal!» + + * * * * * + +À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces +termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes: +«Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon +retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville. + +«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied +devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la +poussière du champ de bataille! + +«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma +ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion. + +«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne +pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni +aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que +lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme +craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde. + +«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans +le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince +d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un +autre objet qui ravit le coeur des femmes; et, _courant_ saisir +_la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est +toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui +la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où +es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans +les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par +l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent +point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car +l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!» + +Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune +dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste +se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie +mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne +sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux. + +«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car +mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance, +force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà, +singe, les qualités de mon noble Raghouide. + +«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de +rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres +que Râvana fit naître _sur notre ciel_?» + +À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma +et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes: +«Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne +aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande +sacrifice sur leurs autels. + +«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière! +Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_ +ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front +d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de +son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine, +traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée +sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine +au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables +de suivre ma route. + +«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile +ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?» + +À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur +épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie: +«Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit, +me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des +enfants de Manou?» + +Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois +seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre +des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa +forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres. + +Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit +en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ +même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses +remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!» + +Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre +fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des +nymphées lui dit: + +«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course; +mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage +au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le +meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue +du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de +ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le +dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si +autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes +actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, +est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à +_présent_?» + +À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit +à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme +convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége +au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes voeux. + +«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en +face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de +Kakoutstha. + +«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe +que Râma sache reconnaître.» + +À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des +Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient +balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin +de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au +pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de +chagrin, aspirant de tout son coeur à ta vue, Sîtâ est plongée dans +un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es +plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui +mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu? + +«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en +effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie. +Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros, +tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?» + +«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son +coeur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt, +s'il _n'_est agité par le vent.» + +Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ, +levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois +dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu +des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable, +tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la +chaste Sîtâ, le coeur affligé, poussant un long soupir, adressa +une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette +respectueuse attitude_: + +«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui +sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du +mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les +massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au +temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du +fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un +jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les +fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais +attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur +le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta +poitrine. + +«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte +de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai, +lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors +me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe, +_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève +de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous +les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma +robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là, +j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide +de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi, +_insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une +colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_ +avait amusé. + +«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore +aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille, +essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main +secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau. +C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya +dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des +routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit +le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux, +tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit +comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, +c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile. + +«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que +j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle +détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un oeil, que le trait +fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi +la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux, +maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras! +Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne +décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus +adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie +donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!» + +À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux +accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me +confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie +dans son coeur.» + +À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux +entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe +Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à +Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble +singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina +autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes. +«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner +au chagrin!» + +Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le +singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit +ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la +_princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui +sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je +dois employer. + +[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour +réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les +présents et les mesures de rigueur.] + +«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce noeud: +après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra +ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables. + +«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le +magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et +d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au +Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du +monarque.» + +À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé +de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt +ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses +arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en +poussière. + +Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des +hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte +en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et +puissantes armées des Rakshasas. + + * * * * * + +Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le +trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que +le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses +figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes. + +Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin +qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De +qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, +fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?» + +Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois +pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de +prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous! +ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas +du serpent: il n'y a pas de doute!» + +À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les +unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement +à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs +têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui +dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre +mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu +avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais +en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce +qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire +de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu +de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé +la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par +ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette +violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder +la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées +de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée. +Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes +criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.» + +À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de +colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque +à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat. + +Aussitôt un héros au coeur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le +corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même, +décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage +rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art +merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre +lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse +épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux. + +Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile +de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son +chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il +entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À +la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe +poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps. +Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa +main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre. + +Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans +l'action, _au coeur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du +monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux +et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre. + +Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les +flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile +de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes +de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, +se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de +rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors +ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées +les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible +d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets +mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de +l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de +poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas +touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est +immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_, +pour me saisir de lui?» + +Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le +singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur +la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée +de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce +trait _puissant_ le tenait garrotté. + +Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea +que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer: +il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des +créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put +même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont +il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il +n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint +frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet: +nous voilà tombés dans un grand péril!» + +Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux, +aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de +chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux. + +À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié +fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien +formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe. + +Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des +Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il, +inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups +de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce +qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes +Génies. + +Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges +et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant +ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les +bonnes moeurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils +de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer +à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de +sa présence par le monarque des singes.» + +Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux +jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste +courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus +éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge +ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif +a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?» + +À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à +toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie +maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, +singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? +ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer +dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de +conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as +du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras +mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile +de sauver ici ta vie!» + +À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande +vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque +des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître +au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le +messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne +les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette +forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne +m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et, +si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence. + +«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens, +quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures +m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici +le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut +là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai +subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais, +sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces +lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force +sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais +t'adresser ici en _cette qualité_.» + +Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et +lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton +palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton +frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les +instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles +où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et +partout ailleurs. + +«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des +éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il +égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince +charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit +de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka. +Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra +dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit +au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime +Djanaka, roi du Vidéha. + +«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec +son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec +Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre +s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva +fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples +singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat. +Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau +roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de +l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades +même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en +toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom +Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à +cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas. + +«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile +dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre +monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses +propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, +de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile +pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends, +héros, la Djanakide au roi des hommes. + +«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si +difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier +lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le +chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme +pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une +lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra +même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus +désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette +femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_ +Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants +de Lankâ! + +[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse +de la destruction.] + +«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses +éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît +le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi +des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne +lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même +à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de +Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!» + +Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas +ordonne qu'il soit conduit à la mort. + + * * * * * + +Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint +ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère +et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner +la chose d'après ses règles mêmes. + +Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de +manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution +ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, +d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un +acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un +grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini; +mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il +est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est +permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet +_sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs +insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de +telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit +portée au nombre des châtiments. + +«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne +peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de +persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et, +qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux, +attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de +ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux +douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs +bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille +donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux +hommes qui me semblent déjà morts!» + +Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son +frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta +grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la +mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci +une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande +estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans +tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa +queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis +et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce +membre!» + +À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté, +enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que +l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe +d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts +quand la flamme s'attache au bois sec. + +Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties +aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs +impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis; +combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre +ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut +nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.» + +Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa +résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût +_pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée +d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa +queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se +font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans +toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des +conques et des tambourins. + +Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout +de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à +Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, +lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue +et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour +ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage +vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes. + +Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si +j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si +j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité +à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane +intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque +bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à +l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon coeur suit le chemin +de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!» + +À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya +dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du +faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon +pour Hanoûmat!» + +Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa +queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle +pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune +douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est +là, je pense, une chose merveilleuse! + +«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à +la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu +au _vent_, mon père!» + +Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors +de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et +d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là, +toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une +montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, +fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe +redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant +tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux +longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups +les gardes mêmes de la porte. + +Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul +regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse +devant lui. + +Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ +sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les +éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter +au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son +fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les +palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son +alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la +mort. + +Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs +treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les +oeils-de-boeuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les +chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la +récompense due à leurs bonnes oeuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les +quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de +perles, de lapis-lazuli et de diamants. + +Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu, +et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette +Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes +de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses +Rakshasas. + +Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles +Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent +sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en +éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas +envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond +tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à +l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés, +une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une +forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, +la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel +qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les +horribles Rakshasas. + +Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux, +enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers +taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une +malédiction. + + * * * * * + +Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au coeur de Râvana, +signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier +des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son +maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée, +ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas +élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas. + +De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette +mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute +au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent, +s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le +poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et, +secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes +ébranlées, les autres même s'écroulant. + +On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées +orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés +au milieu des cavernes, leurs tanières. + +De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à +l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête +écrasés. + +La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un +torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux; +et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de +la terre avec ses arbres et ses hautes cimes. + +Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des +nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans +rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et +la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en +sillonnent la surface. + +Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit +aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami. + +Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à +tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces +mots, le coeur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement +réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué +dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine +entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et +de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous +les côtés. + +Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa +joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par +le milieu. + +Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans +le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour +ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace. + +Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois, +on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il +disparaît caché. + +À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait +sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains +réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne +avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime, +hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent +le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme +joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent, +et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater +en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir, +ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres. + +Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand +singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse +Angada. + +Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait +justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle: +«J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» +ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le +_coeur des_ singes fut _tout_ rempli de joie. + +Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend +sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle +autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se +livrent à la joie la plus vive. + +Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne, +les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle +manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, +et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et +tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants +de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le +visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat. + + * * * * * + +Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils +du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La +victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne +pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont +les oeuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes, +chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère. + +«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie +de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son +corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée +avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille +du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de +Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin, +et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui +gardent saintement la foi du mariage. + +«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le coeur +de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de +la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_, +environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, +en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la +résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres +sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme +détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la +pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des +choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance +avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui, +malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses voeux, de sa résolution, de +sa rare piété conjugale.» + +«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.» + +Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on +vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous +ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine, +fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis +capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple +de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si +j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux +bonds vigoureux? + +«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos +grandeurs. + +«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs +et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous +montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que +diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole +honteuse pour des gens qui ont du coeur, du courage et de la vigueur! + +«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne +le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes, +nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels! + +«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois +Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre +mission accomplie, nous ramènerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu +de Râma et de Lakshmana!» + +Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée, +héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne, +prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage +méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de +conquérir. + +«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? _S'il +en était ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il +renierait donc son illustre famille! Après que _notre_ monarque s'est +engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire +de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer +sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune +satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les +plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma +nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet +événement à leurs oreilles.» + +«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent +au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les +côtés au sein des airs. + +Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne +pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat +à l'éminente force; _Hanoûmat_, le plus excellent des simiens, que +saluaient _à son passage_ toutes les créatures. + +Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable +au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée, +appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures, +mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha +aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens, +veillait continuellement sur le bois. + +_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu +fortuné, délicieux, aimé du coeur, et sont transportés de joie à sa +vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes, +Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et +lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui +avons réussi dans notre mission.» + +Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces +mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!» + +À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat +reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux +chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis à ton père; cette +forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est +défendu.» + +À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «_Eh bien!_ lui répondit +Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel! +Après qu'Hanoûmat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se +dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus +forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles +tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien! +bien!» et d'honorer cet _auguste prince_. + +Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils +remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans +leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les +jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de +manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie +et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse. + +De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les +préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse +les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent +aux pieds des arbres; là, gorgés de mets, ils se font un lit de +feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux +quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la forêt: on en voit qui, +le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif +insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui +dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels +dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime +des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la +terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en +riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort; +tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci +vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien +qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié. + +Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que +Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les +tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés, +ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent +tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et +les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc +faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a +tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.» + +Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris, +enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit +à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, _leur +dit-il_; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui +mangent ce miel exquis.» + +À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel, +où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre +énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes. +Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils +se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes, +_compagnons d'Hanoûmat_. + +Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer +Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère. + +Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros +impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût +par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un _vieillard_ vénérable!» et, +ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la +terre. + +S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha +tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur +dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au +long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds +les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité +de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde +vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête +de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle +que mesure un clin d'oeil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où +Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha, +le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois, +descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là, d'un +visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa +du front les pieds fortunés de Sougrîva. + +Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le coeur +dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi! +relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à +craindre; je t'en donne l'assurance. + +«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle +dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.» + +Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se +lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois, +que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, +bien-aimé _neveu_, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, +Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a +chassés tous et les a mangés.» + +Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur +des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au +monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde +ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé: +quelle parole est-ce qu'il a dite?» + +À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de +répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut +saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont +allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale. + +«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à +leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense, +ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est +là, sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt +et d'y boire le miel.» + +Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres +de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le _plus +grand des_ Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à +Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe +a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un +_serviteur_, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au +Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de +m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.» + +Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut +des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans +le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés, +debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était +dissipée. + +Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses +tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_ +Angada: «Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche +ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son +insu ou sciemment. + +«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon +seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu +étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle +même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et +non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva, +ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!» + +À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli +adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles: +«Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet +événement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et +c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous +avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il +maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend. +Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs, +qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de +vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas, +j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre, +puisque vous avez terminé votre expédition.» + +À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les +singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui +parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus +éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: +«Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.» + +«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au +milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à +la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des +machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère. + + * * * * * + +Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des +singes, il dit à _son allié_ Râma aux yeux de lotus, au coeur battu par +le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! _autrement_, +il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont +restés absents au delà du temps prescrit. + +«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas +au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un +autre qu'Hanoûmat!» + +Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses +clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et +criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer +_devant eux_ la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations, +le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie +inonder son âme. + +Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant +Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince +héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à +raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ. + +Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était +parvenu à voir l'_auguste princesse_: + +«Captive dans le gynoecée de Râvana et sous la garde vigilante +des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours +ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses +cheveux noués dans une seule tresse[10]; elle n'a de pensée que pour +toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur, +comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que +la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue +de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, +quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.» + +[Note 10: Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui +l'époux est mort ou absent.] + +Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et +brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en +coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses +Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les +pleurs du chagrin: + +«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes, +ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et +ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Démones: +répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et +ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite +Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme, +dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.» + +À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant +pressé la perle contre son coeur, se mit à pleurer avec Lakshmana. +Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'_époux +infortuné_, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de +larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à +sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi +comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse +du Vidéha par le _roi_ son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: +attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat! + +«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération; +car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, _mon père_, comme +un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle +magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, +bon _Hanoûmat_, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir +avec la sienne! + +«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la +revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma +Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de +tes paroles sur mon coeur incendié par le feu du chagrin.» + +À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant +de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un +signe _pour l'accréditer_. + +«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte +sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui +même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et +Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit +ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas +une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, _il est vrai_, +a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse _de +l'empêcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable +à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas? + +«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus +noble des hommes! + +«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras +m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. _Adieu_, ô le plus +héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!» + +Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec _une +pleine_ convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de +bienveillance: «Cette affaire si grande, _à jamais_ célèbre dans le +monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre, +Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui +puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté +Hanoûmat! + +«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis +récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un +plaisir égal!» + +Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme +ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint +affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse, +fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma +condition.» + +À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se +plongea derechef au milieu de ses pensées. + +Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les +manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de +cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le +desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, +tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur, +quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses +ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais, +puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il +en est à son égard.» + +À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre +ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et +dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre _que tu viens +de me tracer_, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la +ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée. + +«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants, +tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées +solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre +portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des +machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande +dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables +de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des +çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas +ont forgés _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de +vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis +arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé, +inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de +pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides +ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent +l'effroi et portent _au coeur_ une _mortelle_ épouvante. Dans les +portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent +des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la +grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle +trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins +meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux +vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile, +fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de +nombreuses colonnes faites du même riche métal. + +«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité +et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna. +Songe que la ville de Lankâ est _déjà comme_ détruite par les singes!» + + * * * * * + +Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint +ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis +que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable +pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de +sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au +septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta +_ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée +entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je +ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la +Mithilienne. + +«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter +la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et +conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en +suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais +ombrages! + +«Que le singe _nommé_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des +singes et _qu'_il règne sur une multitude de simiens, s'avance, +commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre, +comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux +pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile +gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des +Immortels sur _le céleste éléphant_ Aîrâvata, je marcherai au milieu +de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne +immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur +le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et +Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le +magnanime roi des ours!» + +[Note 11: Autrement dit Kouvéra; mais le nom de BHOUTAIÇA, _le +seigneur des êtres_, est une dénomination plus ordinairement affectée +au Dieu Çiva.] + +Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque +des quadrumanes et _son frère_ Lakshmana, s'avance avec l'armée vers +la plage méridionale. + +Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient +les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie. +Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits, +ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient +des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de +grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils +s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent; +les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les +autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses +noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ. + +Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de +l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une +mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse. + +Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le +resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse: +«Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut +ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux +abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le +ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite +dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle +bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui +ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits. + +«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà +saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des +constellations et des planètes, qui leur sont affectées.» + +Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère. +L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre: +le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de +qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée +par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs +mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde +terrestre. + +Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par +Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre, +elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente +de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un +seul instant. + +Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya, +cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons, +sur les bords de la mer au bruit épouvantable. + +Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma +de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là, dans +cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux +roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de +ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous +voici arrivés au réceptacle des ondes salées. + +«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens +de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel +qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée +pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut +reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana +firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées +d'arbres. + + * * * * * + +Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par +Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage +septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et +Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs +à l'entour des armées. + +Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières +et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se +tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule, +c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma +bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin. + +«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des +Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a +fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je +donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme +les pétales du lotus? + +«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que +m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revêtirai-je de la joie_ +comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment +délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore +dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune. +Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des +Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ Sîtâ, noyée maintenant +sous les vagues furieuses du chagrin?» + +Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil, +dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la +montagne où son astre se couche. + + * * * * * + +Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par +lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris, +déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, +pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage +dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé +ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et +livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la +captive. + +«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas: +tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup +sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir +que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à +l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis. + +«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action _justement_ +blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une +nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut +enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les +chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans +sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce +héros, _si_ ferme dans le voeu de la vérité et dans la céleste force de +ses flèches! + +«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi +Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se +reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit +infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais +aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si +tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève _comme un astre_ +doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils, +de gouverner cet insensé, ce coeur qui a secoué le frein, cette âme qui +a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui +la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de +ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est +dans cette parole qu'est notre salut. + +«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi +seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le +vice.» + +À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses +mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de +voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, _où +nageait son frère_, eussent allumé sa jalousie. + + * * * * * + +Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et +glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était +Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges +de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les +Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est +venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon +gynoecée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte +de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé +toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que +devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable +ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette +conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la +racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien +délibérer au sujet de Râma.» + +À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande +force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des +Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est +le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à coeur; +nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine +de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté +conçoit-elle de la crainte? + +«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon +seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer +ton ennemi!» + +Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages +et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage: +«Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les +Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te +vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce +à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas: +autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos +mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons +dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et +ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.» + +Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang, +le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas: +«À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand +Sougrîva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Râma sont encore debout? +Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et +Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les +ennemis sous les coups de cette massue!» + +Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante +colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une +chose épouvantable qu'on ait détruit,--et surtout un vil singe,--le +gynoecée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! +_Je pars et_ je reviens dans cette heure même, couvert du sang des +quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible +offense que l'on fit à mon seigneur!» + +Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec +sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est +ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les +Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je +veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!» + +Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing, +Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse +au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et +suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne +peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces _de ces +quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hâter de mépriser +un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des +Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble +épouse de ce magnanime! + +«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il +y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie +fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie. + +«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que +Sîtâ soit donc renvoyée à _son époux_! le salut de ta famille l'exige, +il n'y a là nul doute. + +«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec +ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense +vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour +sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril +extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa +Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville +opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynoecée, Râvana, et tes +serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide! + +«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race; +cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la +gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions +vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au +Daçarathide!» + +À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même +avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer +avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent, +superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de +justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa +force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne +commence une affaire qu'après _cet examen_. + +«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui +est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance +portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans +le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper +ici. + +«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez +pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs +peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le maître +de tout et les atteint comme il veut! + +«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre +chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût +permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles! + +«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas +d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que +je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer +ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: +c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. _Mais_ comment un +homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des +flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les _timides_ hôtes des +forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme +Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or +fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou, +habitant, par voeu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là +un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures +de femme?» + +_Râvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses +propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage: +«Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole, +conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les +gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que +Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! _Un espion_, +qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à +lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la +demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement +de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats? + +«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles, +qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affamés de +combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer +ne manquent point ici! + +«Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, désirent +les porter au milieu des combats! + +«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur +sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même +avec la bouche, _entr'ouverte à son dernier soupir_, de ces guerriers +aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même +à tous nos combattants!» + +Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires, +Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes: +«Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait +en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En +effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement +agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave +en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi +vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités, +dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée +attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent +l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'oeil du +devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme +qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et +dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans +ses pensées. + +«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison, +oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à +l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les +actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà +et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma +s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa +main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en +cela violé son devoir? + +«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta +grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel +homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se +présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et +n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une +chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble +Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.» + +À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère, +que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son +couchant. Tous les ministres, à qui le caractère _du monarque_ était +bien connu, sentirent naître la crainte au fond du coeur, en voyant +cette fureur violente de l'irascible souverain. + +Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la +paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées +par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le +sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités +favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille. +Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et +bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à +respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison. + +«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que +tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement +et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même. +Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter +pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable +d'héroïsme? + +«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe +d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu _des cieux_ le sage +Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis +sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans +les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, +demander grâce à l'ennemi! + +«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des +gens peureux, étroits de coeur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même! + +«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à +pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et +telle que la tienne! + +«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!... +Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient +disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer +notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à +vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers +l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le +poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer +la guerre entre les deux substances. + +«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer +par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un +feu allumé dévore l'herbe sèche. + +«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos +grandeurs, _si bien_ douées pour la guerre, à l'exception toujours du +vil et du lâche Vibhîshana lui-même.» + +Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et +victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des +Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans +une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de +la ruine. + +«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire: +et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent +dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile +de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux +âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de +bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme +l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme; +ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le +devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de +tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur +et que les maux font la plus grande partie de sa fortune. + +«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition +facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard +intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en +est la source. + +«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent doués +eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse +l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et +ses compagnons suivent _aveuglément ses pas_. Les choses étant ce +qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? +Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on +examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres +ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom. + +«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans +ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans +cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit +que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui +n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; _un roi_ +qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive +douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par +le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois +cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui +sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution +qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.» + + * * * * * + +Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des +Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége, +le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où +jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la +colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait +assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le +fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La +terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit +les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule +de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des +Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à +la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna, +tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés +dans ses rivages. + +Les _grands_ demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où +Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et +beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne +de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le +feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son +bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une +grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux +coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble +race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une +résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le +devoir: + +«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées +de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien +grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à +plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et +qui, en dépit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs âmes à +la colère. Toutes vos excellences ont embrassé _les opinions de_ +cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une +catastrophe universelle. + +«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille. +Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et +tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause +pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui +ont peu d'âme. + +«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta +famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec +colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette +heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur +de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un +éléphant qui est enfoncé dans la boue?» + + * * * * * + +Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu +ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes +pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent +irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui +sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le +caractère des parents: les infortunes des parents font toujours +du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et +méprisent _dans leur parent_ un chef actif, héroïque, savant, qui sait +le devoir et qui se plaît avec les gens de bien. + +«Félons, coeurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns +des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et +c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part, +dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue +des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les, +Vibhîshana! + +«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les +autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs +intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute +le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est +toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents. + +«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est +monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!» + +Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné +Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces +termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des +nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort +n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement +à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce +discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte +de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui +la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à +coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres. + +Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant +au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le +monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux +Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le +palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de +tout, Çiva_, la vertu en personne. + +Environné de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprême +seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux +un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui +préside aux richesses dans sa _brillante_ demeure. + +Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur +ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas, +Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit +ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient +se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le +ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas. +Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que +ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement +aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite, +Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et +le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des +Rakshasas.» + +Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur +la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le +bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas: +«Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te +livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la +couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon +ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin _fortuné_ +des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là +que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les +armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers +lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.» + +Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas, +tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici, +héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est +ce que nous avons déjà vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hâte-toi +d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut +de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône, +vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la +vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince +à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et +de tous les êtres appliqués au devoir. + +«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans +pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le +perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques +de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu +de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer +le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre +toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune +frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux. + +«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin +derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas +une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des +plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.» + +Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère +aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses +réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans +ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la +grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta +pénitence et de tes bonnes oeuvres! Nous voyons toutes ces choses _dans +l'avenir_, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux. + +«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes, +l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le +trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut; +c'est la racine de l'univers entier.» + +À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs +bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut +adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit +d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla +chercher la présence du héros à la grande force. + +Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant +au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait +flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le +fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de +nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes +d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force +épouvantable reluisaient par l'éclat des parures. + +Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut +aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots +que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une +cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans +doute pour nous tuer.» + +À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs +des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous +promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils +tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!» + +Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur +le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des +airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le +monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte: +«Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un +Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas. +C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut +tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana +est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par différents et sages +discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que +Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne +voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un +malade qui veut mourir se refuse au médicament. + +«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens, +abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection +de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre +opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens +m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou! + +«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les +créatures, que je suis venu solliciter sa protection.» + +Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère +puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana, +comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre +sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous +envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là +mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une +pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans +défiance pour te frapper: homme sans péché, _méfie-toi!_ c'est un +ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre +amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est +jeté dans nos mains.» + +Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva, +constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la +vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque +tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des +peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous +avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont +environnés de piéges.» + +Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les +chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires, +tous adroits à lancer une flèche. + +Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana +et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec +soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes, +fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par +amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes +conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués +tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, _s'il +est nécessaire_, à deux et plusieurs fois.» + +À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles +sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana: +«Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez +l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de +Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant +ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous +attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!» + +Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie +promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire +observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur +l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la +juste raison.» + +Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans +son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces +termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le +monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel +méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de +temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.» + +Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens: +«Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou, +Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces. +Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des +hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution, +devant laquelle aura marché l'intelligence.» + +Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des +conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens: + +(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand +Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et +le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:) + +«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une +ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de +cette affaire, qui va dicter mon discours. + +«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un +émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en +peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître +Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps +en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion. + +«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune +raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques +mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est +des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les +autres qui font l'à-propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagné du +moyen porte bientôt ses fruits. + +«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route; +il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il +aspire à posséder _aussi_ le trône _de son frère_ et voit déjà, son +âme le présageant, _que les choses auront ici la même fin_: voilà sans +doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux, +_et les motifs_ qui amènent Vibhîshana vers toi.» + +Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit +en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana. +Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, +inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais +l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui +de la perfidie, le blâme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le +châtiment? + +«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie +et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos +soupçons. + +«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes, +de me nuire en la moindre chose? + +«On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un +_vautour, son_ ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui +offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile, +donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison +dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, _il est vrai_, +mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier +vers moi, accompagné de ces démons! + +«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand +je prononçai mes voeux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront, +implorant ma pitié: «Je me rends à toi!» + +«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne +toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana +moi-même pour Vibhîshana?» + +Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut +invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses +compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de +Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui +montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec +ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes +aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses +compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre +plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma. + +Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever, +l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?» +À ce langage _poli_, Vibhîshana répondit en ces termes non moins +polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait +l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je +fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et +je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les +créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses +et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande +sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la +conquête de Lankâ.» + +Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race +d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement +le magnanime Râma. + +[Note 12: Le rishi Poulastya.] + +À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va +chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu +des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce, +monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a +gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère, +Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs +quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au +_pieux Démon_, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes +clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils. + +Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment +traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins? +Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une +armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.» + +À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un +monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de +la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, +_pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un +devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons +offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara, +vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de +nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra +certainement, _je le répète_, les bons offices d'une parente.» Ces +paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont +le caractère était naturellement fait pour le devoir. + +Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur, +habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à +Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve, +Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, +s'il te plaît également.» + +À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent, +_d'un commun accord_, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée: +«Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir +Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour +épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non, +de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un +pont!» + + * * * * * + +Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour +ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais +Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle +méritait, la mer ne se montra point à ses yeux. + +Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit +les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana, +l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne +veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience, +la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des +qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans +vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se +donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne +parle jamais que le bâton levé. + +«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des +serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette +mer qu'on ne peut émouvoir!» + +Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches +et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde. + +Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire, +la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses +tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était +semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font +trembler tous les poissons de l'Océan. + +Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya, +les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les +requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues +monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin +des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur +fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux +enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle +terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain +qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain +qui régna sur le monde. + +Ouvrant donc près du _noble_ Râma ses vastes flots, la mer se montre +alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au +suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de +fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses +ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies +en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux. +Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer +vigoureuse lui tint ce langage: + +«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième, +se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle +_qui leur fut assignée_. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la +profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te +répète là ce qui me fut dit _à l'origine des choses_. Un de tes aïeux +à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon +auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la +souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève +un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y +donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de +cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans +le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser _à +jamais_ ce _monument_ de toi. + +«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma, +voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué +de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir à procurer +ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit +préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur +des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu +l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai +les monstres marins de rôder _au milieu de ces travaux_, et Mâroute +lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, +à ton ordre comme à celui de Nala.» + +Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou: +«Je mettrai en oeuvre cette capacité, _insigne faveur_ de mon père, et +j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins: +la reine des eaux a dit la vérité.» + +La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de +Râma et rentra dans son domaine. + +À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement +vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas, +de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères +arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et +d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par +centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la +mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de +montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix +dans la main de Nala. + +Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec +des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de +fleurs. + +Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas +de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se +dérouler au souffle du vent. + +Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les +intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des +arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de +roseaux. + +Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs +épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle +dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient +impétueusement et renversaient même dans l'_Océan_, roi des fleuves, +les arbres nés sur le rivage. C'était alors _partout_ dans ce grand +bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes +rompues. + +Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un +nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers. +Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le +fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des +éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied +hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore +de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés. + +Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois, +impuissants à _courir ou_ voler, restaient nichés _ou tapis_ dans les +cimes des montagnes. + +Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, +brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant +de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les +Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent +contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des +airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent +ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra, +secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que +celui du noble Raghouide? + +«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle +est, cette _admirable_ jetée: et tant que la renommée dira le nom de +cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!» + +[Note 13: «Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, +rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû +joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de +rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent +ces récifs _Pont de Râma_, dénomination à laquelle les Arabes ont +substitué celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le +nom de _Pont de Râma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île +de Ceylan au continent de l'Inde.» (_Géographie universelle_, 1841, t. +Ve, p. 300 et 314.)] + + * * * * * + +Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux +rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les +Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux +rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus _de +voix_ mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient +frapper les oreilles jusque sur la terre. + +De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les +singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des +cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et +Mâroute son haleine d'une manière _tout à fait_ propice: on vit +même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures +accoutumées des singes. + +Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au +rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la +mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous +les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de +chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête. + +La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de +kotis exigea un mois entier. + +Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son +armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui +était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se +tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultérieure de la mer afin de +repousser l'approche des ennemis. + + * * * * * + +Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le +fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et +Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan, +et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les +deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont +fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous +perdre, étend son bras _vers nous_! C'est Râma qui fit, Sârana, ce +travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein +Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je +connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations +prises, je disposerai nos moyens de résistance. + +«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent _donc_, +sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en +supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des +marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la +vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.» + +«_Il sera fait_ ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et +Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée _des ennemis_. +Là, revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des +Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que +leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination +n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser +le poil d'épouvante. + +Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par +milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les +cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent +à computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Sârana et Çouka ne +surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans +fin, indestructible. + +Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des +espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir +par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons +à Râma: «Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des +espions qui nous viennent de Lankâ!» + +Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de +Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui +adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus +dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous +envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.» + +Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son +plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles: +«Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment +observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, +retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise, +emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment, +noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose +que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir +une seconde fois. + +«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter +au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les +richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous +voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée +et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps +passé, où tu m'as enlevé Sîtâ! + +«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous +mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de +Rakshasas!» + +À cet ordre, les deux Yâtavas _partent, ils_ arrivent dans la cité de +Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas: + +«Arrêtés _dans notre mission_ par Vibhîshana, la mort nous était due, +monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma, +ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est +là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens +du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites +dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau +Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur +éblouissante et Vibhîshana, ton frère. + +«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre +Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a +passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma, +qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin +d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au +fils du roi Daçaratha.» + + * * * * * + +Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana, +le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ +par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les +Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!» + +À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége +royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte +de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur +eût égalé plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre étagés_. Flamboyant de +_tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de +ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer, +et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la +terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de +quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces +demandes à Sârana: + +«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des +forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva +écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi +promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?» + +À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les +principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe +qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front +tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute +la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et +ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime +Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils +de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit. + +«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du +lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des +pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur +débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de +colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos +aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de +padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat, +fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des +singes: le nom qu'il porte, est Angada. + +[Note 14: Le padma est une quantité égale à dix milliers de +millions.] + +«_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de +s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne, +divisant _par sa marche_ les armées simiennes, au milieu desquelles sa +vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de +la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en +ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée +Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et +fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda. + +«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent +et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et +conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes. + +«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de +plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent +à la crinière d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lankâ, qui, d'un +naturel irascible et dans une _bouillante_ colère, aspire au combat, a +nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par +un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les +coups de son armée! + +«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue +crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ +d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait +_avant ce jour_ de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite, +montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue. + +«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille +_d'impatience_, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son +armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a +pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les +singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent +milliers et de quarante centaines. + +«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient +au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où, +tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à +grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à +une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le +Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa. + +«En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de +singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde +mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve +dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus +autour de lui. + +«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage +doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au +combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de +mille hôtes des bois. + +«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe plein de splendeur +et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante à l'or. Dix +milliers et dix centaines de kotis lui obéissent, tous singes prompts +et d'une grande vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ +de bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!» + +Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux nobles âmes, +examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu rapporter le nombre des +singes, le monarque pâlit dans tout son corps et sentit faiblir sa +résolution. + + * * * * * + +Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, Çouka saisit +l'occasion, et, contemplant toute l'armée, il dit à Râvana: + +«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes célestes, sont +Maînda et Dwivida: ils n'ont point d'égal au combat. Ils ont obtenu de +Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que +leur seule force peut broyer la ville de Lankâ! + +«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, se tiennent à leurs +côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trépas, égaux à leur +père. Environnés par cent millions de guerriers, ils observent la +ville et se vantent que leur force va réduire en poussière la cité de +Lankâ! + +«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré _pour les +combats_; ce guerrier qui peut dans sa colère agiter, quoi qu'elle +fasse, la mer elle-même par sa vigueur seule, est ce même singe qui +a déjà triomphé de Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant +ces murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le fils +aîné de Kéçari, _ou plutôt_, dit la renommée, c'est le fils du Vent. +On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même qui a franchi la mer. On ne +peut mettre obstacle à son chemin, comme il est impossible d'arrêter +le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme +il vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est +certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à trois mille +yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira +plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution dans son âme, que +sa force déjà enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce +Dieu, le plus invincible des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux +mêmes, il tomba sur la montagne, où se lève _chaque jour_ l'astre qui +donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité sur la face d'un +rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mâchoires: c'est de là qu'il +est appelé Hanoûmat. Voilà ce que j'ai appris sur lui dans cette +excursion même, où j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses +formes, sa puissance est chose impossible à décrire. + +«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au teint bleuâtre, +aux yeux comme les pétales du lotus; ce guerrier, le plus grand des +Ikshwâkides; lui, de qui la valeur est célèbre dans le monde; lui, de +qui le devoir ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir; +lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Védas et +qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce prince, en qui réside +avec la destruction même l'assemblage de toutes les armes; lui, qui +pourrait fendre le ciel et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de +qui la colère est comme celle de la mort et le courage est comme celui +d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es allé dans un +ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et qui vient ici te livrer +bataille! + +«_Ce guerrier_, qui est à son côté droit avec un éclat d'or épuré, une +large poitrine, les yeux dorés, les cheveux noirs et bouclés, c'est +Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frère, qu'il tient pour +égal à sa vie. Habile à gouverner autant qu'il est habile à combattre, +il a épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile +à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras +droit de Râma; il est continuellement comme son âme qui se meut autour +de lui. + +«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas est venu se +placer au flanc gauche de Râma, c'est ton frère lui-même, Vibhîshana. +Dans sa colère contre toi, il s'en est allé prêter l'appui de ses +conseils au Raghouide; et ce roi fortuné des rois a fait sacrer +Vibhîshana comme monarque de Lankâ. + +«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra dans l'oeil +gauche du maître des créatures, et le contact de _cet hôte incommode_ +lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la +main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pensée lui vint à +l'esprit: «Que va-t-il naître de cela?» + +«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille aux yeux de lotus, +aux regards tremblants comme l'éclair, au visage rond comme le disque +de la lune, et brillant comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un +rayon de lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni Pannagî, +ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même d'une égale beauté. Les +gardiens célestes du monde, à sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors, +s'étant approché de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De +qui est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a conduite +ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa ville de Bhogavatî, +est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshmî, la +Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de +raconter cette histoire au Soleil. + +«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, le soleil dit +ces mots à la nymphe, toute fière de sa jeunesse et de sa beauté: «Par +l'opération d'une force écoulée de ma splendeur, il te naîtra un +fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles +aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, aux Dieux; _un +fils_, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient pas la puissance d'ôter +la vie.» + +«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur _éminente_, le Dieu +partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le soleil, parce qu'elle +était dans la fleur de l'adolescence. + +«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces de fleurs, +un jour que le bienheureux Indra se promenait, agité par l'amour, il +vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous +les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui, +_lui dit-il_, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas +et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, car tu es ce que j'ai +vu de plus beau!» + +«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, par la nature de +son essence divine, cette nymphe bien séduisante et lui dit encore +ces paroles: «Deux singes d'une forme céleste, possédant toutes les +sciences, prenant à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble +nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appelés +Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de +fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. C'est là qu'ils doivent +exercer l'empire sur tous les héros simiens. Il naîtra dans la race +d'Ikshwâkou un prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même sous +une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance +avec lui.» + +«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-là même +que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: il surpasse les singes +en splendeur, en renommée, en intelligence, en force, en noblesse, +autant que l'Himâlaya dépasse en hauteur les montagnes. Il habite +avec les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de singes, +impénétrable et située au milieu d'une montagne. C'est autour de lui +que resplendit cette guirlande d'or, où s'entrelacent cent lotus et +dans laquelle réside la fortune, non moins agréable aux Dieux qu'elle +est aimée des hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire +éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva quand sa +main eut donné la mort à Bâli. + +«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée impatiente de +combattre et pareille à la planète qui vomit des flammes, déploie tes +plus héroïques efforts de manière que tu remportes la victoire et non +la défaite.» + +Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du récit, et, +courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, ces reproches d'une +voix bégayante de fureur: «Tenir un discours si blessant au roi qui +dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes, +ne convient pas dans la circonstance à des conseillers qui vivent dans +sa dépendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un +et l'autre siéent à des ennemis déclarés et qui s'avancent pour le +combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point à louer. + +«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui osent vanter +les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon +courroux à la clémence: ils iraient voir à l'instant même, envoyés par +moi, le Dieu _sombre_ Yama! + +«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent vite de ma +présence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les +paroles offensent!» + +À ces paroles, les deux _ministres_ Çouka et Sârana, tout confus, de +saluer ce monarque aux dix têtes avec le mot d'usage: «Triomphe!» et +de sortir à l'instant. + +Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps, +à l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage où était la +Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des +Rakshasas lui dit: «Je veux au moyen de ta magie fasciner l'âme de +Sîtâ, _cette_ fille du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une +tête enchantée avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à moi, +noctivague, _une fois ton oeuvre finie_.» + +«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui +bientôt mit sous les yeux de Râvana ce travail de magie parfaitement +exécuté. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'_habile +enchanteur_ et, d'un pas empressé, il entra dans le joli bosquet +d'açokas. + +Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce bocage, +plongée dans une affliction qu'elle ne méritait pas, rêvant à son +époux et surveillée de loin par ses épouvantables Rakshasîs. Le +monarque à l'âme vicieuse dit ces mots à l'adolescente fille du roi +Djanaka, qui, _tristement_ assise, détournait de lui sa face et tenait +son visage baissé vers la terre: + +«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; +mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en +mépris la douceur de ses paroles. Je refrène ma colère soulevée contre +toi, Sîtâ, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile, +modère la course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers lequel +ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond à mes flatteries, +est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manières, j'ai coupé +ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: grâce à ton malheur, tu seras +donc mon épouse, Sîtâ! + +«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable que la +mort de Vritra lui-même! Il est vrai que ton Raghouide, environné +d'une armée nombreuse, commandée par Sougrîva, le roi des singes, a +franchi l'Océan pour me tuer! + +«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure où le soleil +s'inclinait vers son couchant, il s'est campé avec une grande armée. +Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visité ces +troupes, qu'il ont trouvées lasses du voyage et dormant un agréable +sommeil. Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, a +surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient Râma et Lakshmana. +Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les +crocs _aigus_, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une +grêle de flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, de +pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux +de guerre luisants, de traits, de _grands_ disques, de moushalas et +d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt le terrible Prahasta d'une +main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande épée la tête de +Râma, plongé dans le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il +se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein à sa +valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale. + +«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec son armée. Sa tête me +fut apportée ici couverte de poussière avec les yeux remplis de sang.» + +En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mêmes de Sîtâ +à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer Vidyoudjihva aux actions féroces, +qui m'apporta lui-même du champ de bataille la tête du Raghouide. +À ces mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa +et d'introduire avec empressement le rôdeur _impur_ des nuits. +Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, le front jusqu'à +terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Râvana dit à +l'épouvantable Démon, placé debout et près de lui: + +«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous les yeux de Sîtâ! +Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernière condition de son +époux.» + +À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une +tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant +lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il, +ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, à +laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-même, +après qu'il en eut tué le maître dans cette nuit de combat.» + +Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par +le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à +voir ici davantage? _Allons!_ deviens mon épouse, noble dame!» + +À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à +peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où +leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de +l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par +tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî +et à pousser des cris comme un aigle de mer. + +«Jouis, au comble de tes voeux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie +dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par +une ambitieuse, amie de la discorde!» + +La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et +déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier +tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle +eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette _pâle_ tête et gémit +cette plainte avec des yeux troublés: + +«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! _c'est là ce que demande_ la +foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état _de l'homme_ est donc +maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le +premier et le _plus_ saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est +celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui +peux te voir dans cet état suprême _de la mort_! + +«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver, +n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec +les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie +n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as +point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort +sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te +garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à _la ruse_? Mais, +quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment +qu'arrive le Destin contraire et que vient _l'heure_ de la mort. Car +la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les +êtres. + +«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à +Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux? +Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en +célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de +former dans le ciel une constellation. + +«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne +m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton +épouse et qui toujours accompagnai tes pas? + +«Lakshmana, revenu seul de _nous_ trois, qui étions partis pour +l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins. + +«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement +par un Démon, et cette mort _fatale_, que tu as reçue des Rakshasas +dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils _unique_ fut +tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à +_mon époux_, elle quittera sans doute la vie, car tout son coeur se +brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de +Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus +grand _que je puisse goûter maintenant_. + +«Place ma tête sur cette _froide_ tête, unis mon corps à son corps: je +suivrai dans sa route mon époux magnanime!» + +Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et +contemplait avec ses yeux troubles _ce qu'elle croyait_ l'arc et la +tête de son époux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manière, +voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe, +désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l'âme +troublée de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais +courut annoncer au _noctivague_ souverain la nouvelle effrayante +et malheureuse, _que le général apportait à son maître_. «Triomphe, +dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après qu'il se fut incliné _sur +la terre_, il raconta d'un air stupéfait la chose à l'Indra même des +Rakshasas: «Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire +t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui _nous_ est survenue.» + +À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit +Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à +peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s'évanouit et que +l'arc gigantesque disparut avec elle. + +Ayant su que Sîtâ était _comme_ aliénée _par sa douleur_, une +Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine pour la consoler. +Car, pleine de compassion et ferme dans ses voeux, elle s'était prise +d'affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables. +Elle vit donc alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et +souillée de poussière, comme une cavale _qui s'est roulée_ dans la +poudre. + +Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ, +cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une voix émue par +l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton _âme_ dans ce +trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma, +qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans +ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont +pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des +Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage +d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va +renaître pour toi!» + +Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle +entendit un bruit épouvantable d'armées qui en venaient aux mains; et, +quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups +de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce: + +«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes +et qui fend le coeur du lâche, envoie dans les airs un son profond +comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu'on met le harnais aux +éléphants déjà enivrés _pour les combats_; voici qu'on attelle aux +chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui +ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est +encombrée d'armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue +indomptable. + +«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les +pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, tel que le Dieu, armé de +sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte +dans le sang de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable, +viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!» + + * * * * * + +De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre; +de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel +discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, +cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui +tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et, +débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: «Je puis m'en +aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache, +belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces +discours.» + +À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles +d'une voix faible et _comme_ étouffée par le chagrin qu'elle venait +d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et +veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?» + +«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les +promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du +monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura +décidé même en conseil.» + +À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ +d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, _belle_ +Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en +alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana +délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les +résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au +charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l'attendait, +Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main. + +«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa +mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour +ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien +longtemps ses représentations: + +«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le +roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits +merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de +ce qu'il est _comme Dieu_ sous une forme _humaine_, et le carnage des +Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu +consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements +lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses +conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme +l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide, +ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà +quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le +conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le +décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut +donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de +cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ, +reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches, +ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.» + +Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours +mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées. + +Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent +impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant +elle ne put supporter le tumulte des singes. + +Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina +les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il +confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du +midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la +porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien, +environné de nombreux Yâtavas. Il préposa _les deux compagnons_ +Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma +personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand +courage et d'une grande force à la tête de la division postée au +milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ, +le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se +crut déjà maître du succès. + + * * * * * + +Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes +et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours, +et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se +réunirent tous en conseil pour délibérer. + +«La voilà donc qui se montre à nos yeux, _dirent-ils_, cette Lankâ +inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par +conséquent aux hommes!» + +Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, prince +habile dans toutes les affaires soumises à la délibération d'un +conseil, tint ce langage utile à Râma, mais funeste à Râvana; discours +aux excellentes idées et tissu même avec la substance de la raison: + +«_Mes quatre compagnons_, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara, +Sampâti et Praghasa, sont allés, au moyen de la magie, dans la ville +de Lankâ et sont revenus ici près de moi dans l'intervalle d'un clin +d'oeil seulement. Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la +cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les +dispositions faites pour la défense.» + +Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné de Râvana, +le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement +la force à la force des ennemis. «Environné de plusieurs milliers des +plus grands héros simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le +Rakshasa. Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli, +courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. Que le fils +du Vent à la magnanimité sans mesure enfonce la porte du couchant et +pénètre dans la ville, escorté par une foule de singes! + +«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet Indra puissant +des Rakshasas, je forcerai, secondé par le Soumitride, la porte +septentrionale de la ville. Enfin que Sougrîva, le roi des singes, et +le monarque des ours, et le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas +se tiennent prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la +ville. + +«Je défends à tous les simiens de prendre une forme humaine dans la +bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnaître au +milieu de la mêlée dans leurs divisions respectives. «C'est un singe!» +diront nos gens, qui les distingueront à cette marque.» + +Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le triomphe de ses +armes, le sage Râma conçut la pensée de monter sur la cime du Souvéla. + +Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une roche à la +surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre à +la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette +montagne, la face tournée vers le midi. Arrivés là de tous les côtés +en peu de temps, ils virent _devant eux_ la ville de Lankâ remplie +de Rakshasas épouvantables, d'un immense courage et de formes +différentes, impatients de combattre; tous les singes poussèrent de +hautes clameurs, tels que des paons à la vue de nuages _pluvieux_. +Ensuite le soleil, rougi par le crépuscule, disparut au couchant et la +nuit vint promener la pleine lune comme une lampe _au milieu du ciel_. + +Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, désirant +une exécution immédiate, connaissant la vérité des choses dans leur +enchaînement et leurs conséquences, se rappelant d'ailleurs à quels +devoirs les rois sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada, +fils de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana: +«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; ose traverser, exempt de +crainte et libre d'inquiétude, la ville de Lankâ, et répète ces mots, +recueillis de ma bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la +puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la mort: + +«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil est né dans ton +coeur, vaniteux noctivague; et ta folie est montée jusqu'à outrager les +rois, les Yakshas, les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis +et même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces _forfaits_, +moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt de mon épouse; et j'ai +la force de tenir la peine levée sur ta tête, moi, _que tu vois déjà_ +placé devant la porte de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je +suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis +et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur +avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que tu m'eus fait sortir _de +mon ermitage_ au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa +dans ce monde avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la +Mithilienne et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la +souveraineté de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, pour +sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce Vibhîshana qui +est venu me trouver, ce sage Démon, le plus vertueux des Rakshasas et +comme le devoir incarné, va gouverner, sous ma protection, le vaste +empire de Lankâ.» + +À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le fils de Târâ se +plongea dans les airs et partit: on eût dit le feu revêtu d'un corps. +Un instant après, le gracieux messager abattit son vol sur le palais +du monarque, où il vit Râvana paisible et calme assis dans son trône +au milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le jeune +prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis-à-vis, +resplendissant comme un brasier flamboyant. + +Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans rien omettre, +au despote, environné de ses ministres, les grandes, les suprêmes, les +irréprochables paroles du Raghouide. + +À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Râvana fut +saisi d'une violente colère, et, les yeux tout enflammés d'une +fureur débordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: «Qu'on +saisisse et qu'on châtie cet insensé!» À peine Râvana, de qui la +splendeur égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre +épouvantables noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le héros +se laissa prendre volontairement lui-même pour donner sa force en +spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. Mais Angada étreignit aussitôt +dans ses deux bras les _quatre noctivagues_, et, les emportant comme +des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à une +montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, tous ces +Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie +brisée. Le fortuné Angada frappe alors de son pied la cime du palais, +et ce comble _superbe_ tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux +dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé son nom: +«Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, le puissant monarque des +singes! Et à Râma, le Daçarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au +vertueux roi Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra +ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché mort dans la +bataille.» + +Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'élança +_dans les cieux_, revint en la présence du magnanime Râma, et, de +retour aux pieds de Sougrîva, il rendit compte de toute _sa mission_. +À peine Râma eut-il ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il +fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées vers la +guerre. + +L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana la plus vive +colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il poussait de profonds +soupirs. + +Alors et sous les regards mêmes du monarque des Rakshasas, les armées, +dévouées au bien de Râma, escaladaient par sections la ville de Lankâ. +Ces héros d'une vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing, +soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les +pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides, +inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, ou de sommets +arrachés des monts, les fossés aux ondes limpides, les singes +combattaient vaillamment. + +Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes +portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, bondissant, élevant +des cris, les singes, pareils à de grandes montagnes, se ruaient tous +sur Lankâ même. + +L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander à toutes les +armées de sortir au pas de course. À son ordre, les héros joyeux de +s'élancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les +courants de la mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage +entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas en venaient +aux mains avec les Dieux. Proclamant à haute voix leurs propres +qualités, les terribles Démons frappent les singes avec des massues +enflammées, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes +de tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec les dents +et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de +montagnes. + +D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts avec des +javelots et des piques en fer les singes placés en bas sur la terre. +Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent irrités et précipitent à +coups de poing les Rakshasas du haut des remparts. + +Dans ce moment, il s'engagea une série de combats singuliers entre les +singes et les Rakshasas, qui se précipitaient à l'envi les uns contre +les autres. + +Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une bravoure égale à +celle de _Râvana_, son père, combattit avec Angada, fils de Bâli. + +Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en vient aux +mains avec Pradjangha. + +Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. Poussé d'une +bouillante colère, Vibhîshana fit tête dans la bataille à Mitraghna +d'une fougue irrésistible; et Nala à la grande vigueur croisa le fer +avec le Rakshasa Tapana. + +Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrîva, le roi +des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa +dans le combat à l'encontre de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre +ennemis à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou, +Souptaghna et Yadjnakétou. + +Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient couplés avec +_beaucoup_ d'autres guerriers Yâtavas pour se livrer des combats +singuliers. Là, bouillonnait donc une épouvantable, immense, +tumultueuse bataille de héros singes et Rakshasas, désirant tous +également la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on +voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, où +les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales. + +Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros Indradjit, plein de +colère, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-même frappe de son +tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux +admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri _de +victoire_. Sampâti, blessé par trois flèches de Pradjangha, asséna un +coup du shorée, qu'il tenait, à son adversaire, et l'étendit sur le +champ du combat. Atikâya, de qui la vigueur infinie pouvait briser +l'orgueil des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha +et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais +l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfonça les deux yeux. +Le Démon à la main prompte de lui déchirer le corps avec ses flèches +acérées, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd +qu'une montagne. + +Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux Djâmboumâlî +perça dans le combat Hanoûmat entre les deux seins avec sa lance de +fer. Mais le fils du Vent s'élança sur le char, et, frappant le Démon +avec la paume seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une +montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé le corps de +Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma le Rakshasa d'un coup +de sa massue. Praghasa, qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons, +tomba sous l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et +Sougrîva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche, +Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa d'un aspect +épouvantable, qui semait des averses de flèches. + +Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, de Souptaghna +et du Rakshasa Yadjnakétou avaient blessé Râma. Mais, avec quatre +flèches, Râma dans sa colère de trancher les têtes de ses quatre +ennemis: les chefs _coupés_ bondissent _hors des épaules_ et croulent +sur la terre. + +Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora de ses dards aux +ornements d'or le roi Soushéna et poussa maint cri _de victoire_; mais +celui-ci, voyant un instant propice, _le saisit et_ soudain lui broya +son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa +légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite à bas du char +et se tint pied à terre, une massue à la main. + +Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des singes, prit un +vaste rocher et courut sur le noctivague. Néanmoins, d'un mouvement +rapide, le rôdeur des nuits, Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec +sa massue le roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le +quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible coup de massue, +envoya sa _lourde_ roche tomber dans la poitrine même de son rival et +_termina_ ce grand combat. Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague +Vidyounmâlî tomba sur la terre, ayant son coeur moulu et sa vie brisée. + +Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil +parvint à son couchant et fut remplacé dans les cieux par la nuit +destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment +épouvantable s'éleva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait +l'un contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire: +«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» criaient les +Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient dans le combat de +coups réciproques au milieu de cette affreuse obscurité. «Fends!... +déchire!... amène!» disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en +fuite!» criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un +bruit confus au milieu de cette affreuse obscurité. + +Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient dans les +ténèbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forêts et +les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur +et dévoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité. +Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur immense criaient +eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes au milieu de cette +inextricable nuit. + +Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à leur tour dans +l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et +les dents. Répétant leurs assauts, ils déchiraient à belles dents, +pleins d'une violente colère, et les coursiers aux riches panaches +d'or, et les drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs +assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les chars, +les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les guerriers +habitués à combattre sur les éléphants. + +Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des +noctivagues, les frappaient de leurs flèches pareilles à la flamme du +feu. + +Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les roues des chars, +une poussière épaisse dérobait aux yeux et les armées et toutes les +plages du ciel. + +Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, mêlé d'un +côté au son des conques et des flûtes, jouées par les terribles Démons +aux formes changeantes, d'un autre aux gémissements des Rakshasas +blessés, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, +frappaient les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ du +combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier de chair et +de sang, n'offrait là que des bouquets d'armes au lieu de ses présents +de fleurs. + +Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à ravager de +toutes parts l'armée d'Angada par une averse de flèches. + +Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'âme tout +enveloppée de colère, un _vaste_ rocher à la force de ses bras et +pousse trois et quatre fois un cri. Submergé sous un torrent de +flèches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de +son ennemi sous la chute impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui +le terrible singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne +son char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors même +invisible. + +Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier toutes les +flèches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu +suivant les rites sur la place destinée à consumer les victimes. +Tandis qu'il célébrait les cérémonies en l'honneur du feu, les Yâtavas +s'empressèrent d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de +fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flèches à la +pointe aiguisée, des _morceaux de_ bois, des myrobolans belerics, des +vêtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous côtés, à +l'entour du feu, ils jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer +et de traits barbelés. + +Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc noir et versa +dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande +flamme, pure de fumée, s'allume soudain, et des signes, présage de +victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même, +et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or épuré, +il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. Ensuite, du +milieu des feux sacrés s'élança un char magnifique, attelé de quatre +beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tête. + +Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné Démon, qui +s'était rendu invisible, eut-il rassasié du sacrifice le feu, les +Asouras, les Dânavas et même les Rakshasas; à peine eut-il fait +prononcer par la voix des Brahmanes les bénédictions et les voeux +pour un bon succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil, +brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. Attelé de +quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches +vêtements, approvisionné de traits divers, armé de grandes lances à +l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flèches ressemblantes +à des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli +et pareil en éclat au soleil adolescent, _se déroulait sur le char_: +c'était le drapeau qu'arborait Indradjit. + +Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des prières +consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même ce langage: +«Aujourd'hui que j'aurai tué ces _deux insensés_, qui méritent la mort +et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une +victoire délicieuse à Râvana, mon père!» + +Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux yeux, il blesse +alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. Les deux frères, +enveloppés dans une tempête de ses flèches, saisissent leurs arcs et +lancent dans les cieux des traits épouvantables. Mais ce couple de +héros à la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de +flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à un grand +Asoura. + +Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance de la magie +dont il était doué, le Râvanide voila toutes les plages du ciel, +enveloppées de brouillards et d'obscurité. Tandis qu'il se promenait +ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des +roues, ni le son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait même +aucune forme de son corps. + +Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il plein de +courroux à son frère, décocher la flèche de Brahma pour la mort de +tous les Rakshasas!» + +«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous +ceux qui vivent sur la terre et _de confondre avec les Rakshasas qui +nous font la guerre_ ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment, +ceux qui sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous les +mains jointes!» + +Dans l'intervalle à peine d'un clin d'oeil, le Râvanide lia par la +vertu d'une flèche _enchantée_ les deux frères, qui, tombés sur le +champ de bataille, ne pouvaient plus même remuer les yeux. Tous les +membres percés, couverts l'un et l'autre de javelots et de flèches, +en vain cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme deux +bannières du grand Indra qu'on plie _après une fête et_ qu'on lie +d'une corde. + +Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des héros, ces +deux frères ensevelis dans la douleur, baignés de sang et tous les +membres hérissés de flèches! Il n'était pas dans tout le corps de ces +deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'était pas si +minime partie que les dards n'eussent percée ou même détruite. + +Ensuite les _singes_, hôtes des bois, portant leurs yeux dans le ciel +et sur la terre, virent gisants les deux frères Daçarathides, que les +flèches tenaient là garrottés. + +Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur à la +vue de ces deux héros, tombés sur la terre et couverts d'une grêle +de flèches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du +ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce _vaste_ champ de bataille +Indradjit, qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana, +regardant lui-même dans les airs avec des yeux éclairés de la même +science, aperçut le fils de son frère, qui s'y tenait caché grâce aux +prestiges de la magie. + +Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans tous les membres, +se mit à fatiguer de ses épouvantables flèches, présent d'_Agni_, tous +les chefs des quadrumanes, et, les enchaînant avec la magie de ses +dards, il faisait tomber ces héros fascinés sur la face de la terre. +Quand il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes par +les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant et dit ces +paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, je les ai garrottés +à la face même de l'armée avec cet affreux lien d'une flèche: voyez, +Rakshasas!» À ces mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues, +accoutumés à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la +plus haute admiration. Tous alors de crier à grand bruit, comme +les nuées _tonnantes_; et tous, à cette nouvelle: «Râma est tué!» +d'honorer à l'envi ce _vaillant_ Râvanide. + +Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra +d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant la joie à tous les +Naîrritas. + +Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son père, les mains +jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle que Râma et Lakshmana +n'étaient plus. À peine eut-il ouï que ses deux ennemis gisaient +morts, Râvana joyeux de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au +milieu des Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils +sur le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, en lui +racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana eut ouï +le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le +vaillant Daçarathide avait déjà fait naître dans son âme, inondée +par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il +congratula son fils. + +Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne éminente, +dévouée, exécutant les choses à son moindre signe: elle était +au-dessus des autres et se nommait Tridjatâ. Quand le monarque des +Rakshasas vit la Démone accourue à la parole de son maître, celui-ci +tint ce langage: + +«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tué Râma et Lakshmana, +fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères +morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte, +sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va +s'approcher de moi, _souriante_ et parée de toutes ses parures.» + +À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces +paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char +Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _céleste_ chariot de sa +remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas. + +Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de +banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute +la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a +tués!» + +Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre +couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme +remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés +par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux +héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse +détruite, l'arc échappé des mains, le corps, _pour ainsi dire_, +tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin, +tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière +lamentable. + +«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit: +«Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit +la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui +m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, +l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, +puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui +ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que +je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité, +puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont +assuré dans l'audition _des prières_ que je serais bienheureuse et que +j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque +Râma fut tué aujourd'hui!» + +La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes: +«Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On +voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros. +En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas +_si_ bouillants de colère et _si_ brûlants d'exercer leur courage et +leur impatiente ardeur. + +«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie; +elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des +eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, +pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le +Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille. + +«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces +deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas +encore abandonnés. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_ +le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme +s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. +Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a +jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont +pas, ces deux héros, perdu la vie.» + +Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit +encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être +ainsi!» + +Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne +put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait +de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue +l'avait blessée au coeur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche +empoisonnée. + + * * * * * + +Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il +fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa +durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine +dans sa nature humaine. + +Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de +sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand +il vit Lakshmana tombé _près de lui_, alors, saisi par la douleur et +le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa +mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes: + +«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi, +qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché _parmi +les morts_? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même +d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de +nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous _les biens_;» +c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un +frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère +_par son hymen avec mon père_, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné +le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité +d'une mère.» + +Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui +souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi +dans ton coeur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans +ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le +fils de Vinatâ, ce divin _Garouda_, à l'immense vigueur, qui dévore +les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre +de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents _sous les +apparences de flèches_.» + +Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au +céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève +un vent _impétueux_ avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la +mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés +sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés +de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes _de +l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles, +habitants des eaux, tremblent d'épouvante. + +Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient +ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu +du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à _tire d'aile_, tous les +reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient +sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles +hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre. + +Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et +de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune. +Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés, +et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les +cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et, +_sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mêmes deux fois +plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même +d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. «Grâce à toi, lui +dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le +Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la +bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous +avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses +de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô +toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de +célestes guirlandes et de parfums célestes?» + +Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et +les yeux troublés par des larmes _de plaisir_, le noble rejeton de +Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide, +et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le +propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, _son épouse_. Je suis +Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au +grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les +Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces +flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit +avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards +plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant +de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa +avait changés en flèches par la vertu de sa magie. + +«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande +vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour +qui la fraude est l'arme habituelle de combat.» + +Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit +au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se +plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue +de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les +simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui +portent la terreur dans l'âme des Rakshasas. + +Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants +des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend +s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces +milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu +d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de +leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire. + +À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on +sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa +personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi +ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!» + +À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent +leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils +virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces +flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna +les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et, +tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage +abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous +orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle +à Râvana. + +À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné, +l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des +Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux +formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va +combattre _à l'instant_ Râma avec le peuple des bois!» + +Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs +sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha. +Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent +revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de +_brillants_ drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des +ânes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse +incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse +ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant, +était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la +tête de lions et de loups. + +[Note 15: N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre +dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce? «Les +Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des chevaux de +selle et des chars de guerre: ces chars étaient attelés de chevaux de +trait ou d'ânes sauvages.] + + * * * * * + +Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous +les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du +même temps, s'éleva un combat tumultueux entre les simiens et les +Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement +par les javelots impitoyables. + +Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha +éparpillait en riant à tous les points de l'espace les singes fuyant +sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa +maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher +et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et +déployant une force égale à celle du _Vent_, son père, il envoya la +pesante roche tomber sur le char de l'ennemi. + +Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette +grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint +de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la +plaine. + +Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues, +cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du +Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d'arbres +enlevés, troncs et branches. + +Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces +arbres _énormes_, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur +la face de la terre. + +L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la +cime d'une montagne et courut avec elle sur _le vaillant_ Dhoûmrâksha. + +Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer rapidement contre +Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements. +Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute +hérissée de pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. Le +Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une forme épouvantable +avait frappé au milieu des seins, n'en fut nullement ému. Et le singe +qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible +coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne. +Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres +vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui +s'écroule. + +À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage +de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout +bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les +yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang +_épais_, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte. + +À peine eut-il appris la mort du héros, _qu'il avait envoyé au +combat_, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l'intendant de ses +armées, qui s'était approché, les mains réunies en coupe: «Que des +Rakshasas d'un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous +habiles au métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement +d'Akampana! Il a étudié les Traités _sur la guerre_, il sait +défendre _une armée_; il est le plus excellent des hommes qui ont +l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à coeur, +il a toujours aimé les combats.» + +Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or épuré, le fortuné +Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas. + +De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une +bataille infiniment épouvantable, où, de l'une et de l'autre part, on +sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana. + +Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres +sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils étaient par les nuages +de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se +confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient +distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un +coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même +une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers +s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'était +perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient +les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans +cette mêlée. + +Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de +sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines +de cadavres. + +Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur +un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter +contre les simiens son char et ses chevaux, dont le _fouet ou +l'aiguillon_ excitait la vitesse. + +Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne +purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, brisés par les flèches +du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les +mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança +avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils +vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent +de tous les côtés autour du héros. + +Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant +lui et tel qu'une montagne, comme _Indra_, le grand Dieu, inonde avec +un torrent de pluie _les sommets et les flancs_ d'un mont. Le fils du +Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court +sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre. + +Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il arracha un +shorée, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint +d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri, +il remplit d'épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana +pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans +un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut +son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes +flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il +vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des +Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau +le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d'un +mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il +empoigna et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre +colossal sur le champ de bataille. + +Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des +éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les +troupes de fantassins Rakshasas. + +Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de +la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de +nouveau la fuite. À l'aspect du singe accourant, plein de colère, +et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force, +Akampana, fut lui-même rempli de fureur. + +Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins +avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations. +Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et +déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague +Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le +singe, tombe soudain sur la terre et meurt. + +Tous les _plus_ vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et, +tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers Lankâ, malmenés par les +singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs +du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous +d'épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière +eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les autres. + +Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et +Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure, +et Râma lui-même, et les choeurs des Immortels s'empressèrent tous +d'honorer le vaillant Mâroutide. + +Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette défaite, il donna +promptement de _nouveaux_ ordres à ses Yâtavas: + +«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je +sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire +avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les +Rakshasas, et j'irai moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.» + +À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats, +la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint +_le trouver_. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par +Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et +par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui +tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entourée de femmes, +jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers, +qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit +elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas. + +[Note 16: Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites +sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents et les +autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le chemin.] + +Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher la reine, il +se lève précipitamment, _il marche à sa rencontre_ d'un pied hâté, il +embrasse Mandaudarî, sa belle épouse. + +Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, il se rassit +sur le trône, les yeux rougis par les _pleurs donnés aux_ malheurs de +Lankâ, l'âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la +parole, suivant l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine, +dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me l'apprendre.» + +À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes: +«Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, je t'en supplie à mains +jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser, +ô toi, de qui l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de +combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: c'est là, +roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux. + +«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent _des princes_, il ne sied pas +à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l'épouse, ni le +fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n'a point son égal dans la guerre. +Ce n'est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui, +seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers, +qui habitaient le Djanasthâna! + +«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion de ces ministres +mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit +donc rendue à son époux! + +«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des +joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l'or, et +de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat +se rende vers lui en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet +Atikâya _si_ versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont +point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces +trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp +des ennemis: sans doute, après qu'il aura salué Râma et honoré la +Mithilienne, Vibhîshana lui-même, _en ton nom_, rendra ta captive à +son époux. + +«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tué: +n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutôt de la paix, +monarque aux dix têtes.» + +À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de +longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l'assemblée, prit +ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: «Ce +langage, que tu m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, +n'est pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j'ai +vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment +irais-je m'incliner devant Râma, le protégé d'un singe! Que +diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tête devant Râma le +Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur! + +«Ne laisse pas entrer le souci dans ton coeur; je triompherai, femme au +candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. +La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma +d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne +veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie +confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.» + +Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La +reine aussitôt rentra dans son brillant palais. _Elle partie_, +Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et, +s'adressant aux Rakshasas: «Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et +qu'on l'amène ici promptement!» + +Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas résonnants, +au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements +de dents, au milieu des hymnes les plus doux chantés à sa gloire, +alors s'avança le plus grand des rois Yâtavas. + +À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor avec son arc et +son dard enflammé, le monarque des simiens se porte à sa rencontre, +impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des +singes arrache de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur +le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana le sommet +que surmonte un plateau ombragé d'une forêt. Mais à la vue de ce mont +qui vient sur lui, soudain le héros décacéphale de le couper avec des +flèches pareilles au sceptre de la mort. + +Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et +nombreux plateaux couverts d'arbres, au faîte aérien et sublime, le +formidable monarque prit une flèche terrible, semblable à un grand +serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille à une flamme et +d'une vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain +des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand +Indra. Le dard, lancé par la main de Râvana, ce dard à la pointe +aiguë, au corps semblable à celui de la foudre, atteint Sougrîva et le +perce avec impétuosité: tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça +le mont Krâauntcha. + +Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur la terre, l'âme +égarée, en proie à l'émotion de la douleur. À l'aspect du noble singe +étendu sur le champ de bataille, les Yâtoudhânas, pleins de joie, +la font éclater en acclamations: mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, +Nala, Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers d'une +grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra même des Rakshasas. +Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes +avec des centaines de traits à la pointe aiguë, et blessa les héros +quadrumanes avec ses multitudes de flèches à l'empennure embellie +d'or. + +_Sur ces entrefaites_, le fils du Vent, Hanoûmat à la grande +splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, s'était +avancé contre lui. + +Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce +héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la crainte, lui dit le +sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser les Nâgas et les Yakshas, +les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, grâce à ce que _la faveur +obtenue de Brahma_ te mit de leur côté à l'abri de la mort! + +«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je tiens levé, +arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et dont il fut trop +longtemps le séjour!» + +À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage lui répondit en +ces termes, les yeux rouges de colère: «Sus donc! attaque-moi sans +crainte! couvre-toi d'une solide gloire! je n'éteindrai ta vie +qu'après avoir expérimenté ce que tu as de vigueur!» À ce langage +de Râvana le fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est moi qui +naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots, le vigoureux monarque +des Rakshasas, le Viçravaside à la splendeur flamboyante, asséna au +fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, +le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe +également de sa paume l'ennemi des Immortels. + +Sous le coup _violent_ de ce quadrumane impétueux, le monarque aux dix +têtes fut secoué comme une montagne dans un tremblement de terre. +À l'aspect du Rakshasa ébranlé dans le combat par une paume +_vigoureuse_, les Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et +les plus grands saints poussent _à l'envi_ des cris de joie. Quand +il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit +Râvana à la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi!» Hanoûmat +répondit à ces mots: «Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu +briser ta vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi te +vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans les abîmes d'Yama!» +Ces paroles du quadrumane ne firent qu'ajouter à la fureur du +noctivague; et celui-ci, l'âme tout enveloppée par le feu de la +colère, jeta des flammes, pour ainsi dire. + +Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon lève son poing +épouvantable, qu'il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien. +Frappé de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe +en fut tout ému, perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit +Hanoûmat privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire un char, +fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse. + +Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur et plein de +vaillance eut recouvré le sentiment, il ne songea point à tirer parti +de la circonstance pour ôter la vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui +ses regards, il dit avec colère: «Guerrier versé dans la science +des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui +n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m'abandonner +pour t'en aller combattre avec un autre!» + +Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire cas de ces paroles, +coupa en sept morceaux, avec sept flèches, la cime de montagne lancée +par Nîla. + +En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa large poitrine à +l'ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de +cette main fermée, le monarque à la grande vigueur tomba par terre +à genoux, vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur si +terrible dans les batailles étendu sans connaissance, les Rishis, les +Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des cris de joie. Revenu à lui +aussitôt, le Démon prit des flèches acérées et s'arma d'un grand arc. + +Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague et tant +de fameux héros des armées simiennes étendus sans vie, courut sus à +Râvana dans ce combat même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte +sur mon dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»--«Oui!» +répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et +désireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe. + +Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant Aîrâvata, le +monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Râvana monté +sur son char. À cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut +son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère fondit +sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de son arc au bruit tel +que la chute écrasante du tonnerre, Râma d'une voix profonde: «Arrête! +arrête! dit-il au monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai +reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te dérober à +ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou +vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même, vers Agni ou vers +Çiva; allasses-tu même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais +aujourd'hui échapper à ma colère!» + +Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le char de +Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec +son ample étendard, avec sa blanche ombrelle au manche d'or. Puis, +soudain, il darde au Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une +forme bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre: +tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses combats l'Indra +même des Dânavas. Atteint par la flèche de Râma, cet orgueilleux +roi, que n'avaient pu ébranler dans leurs chutes ni les traits de la +foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, _tout +ébranlé_, déchiré par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de +sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime Râma saisit un +dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement +sur la tête du souverain des Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du +soleil. + +Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque, +semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa +gloire effacée, l'aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le +soleil quand il n'a plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un +bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants guerriers: +aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est pourquoi mes flèches +ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!» + +À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la jactance +abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, la grande tiare +mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute +sa gloire éclipsée. + +Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, et, +regardant ses conseillers, il parla en ces termes: «Toutes ces +pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, elles ont donc été vaines, +puisque moi, l'égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La +voici confirmée par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: «Tu +n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai obtenu que ni les +Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les +Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai +dédaigné de m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville, +comme Nandî[17] me l'avait prédit un jour dans sa colère sur le mont +Himâlaya, est assiégée par des êtres d'une figure semblable à son +visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut +dit par ces deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces +paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon +frère s'accomplissent: les événements qui surviennent sont justement +ce qu'il avait prévu. + +[Note 17: Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les +cimes de l'Himavat.] + +«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a brisé l'orgueil +des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par +la malédiction de Brahma! Ce _géant_ aux longs bras dépasse dans le +combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué +bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.» + +À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande +hâte au palais de Koumbhakarna. + +Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes +Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur, +le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de +grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer +dans cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent alors +couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et le poil dressé en +l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant +par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de +respiration épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la +bouche même de l'enfer. + +Alors, se plaçant à l'entour et _se tenant l'un à l'autre_ fortement, +ils s'approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir +collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un +amas d'aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim +complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de +sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture. +Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de +sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal +précieux à l'odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, +de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils +répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui, +ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent +à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis. +Tels que des nuages _orageux_, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là, +ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu'ils +frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller. +Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils +remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune, +et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris +éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre _ou les +bras avec leurs mains_, ils allaient et venaient de tous les côtés, +soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils +battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à +grands coups de bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient +résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des +tambours. Ils frappaient les membres du géant avec de grands marteaux, +avec des maillets d'armes, avec des pattiças, avec des pilons même, +levés autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup +dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de +conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces +rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les +points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel. + +Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime +Démon. + +Las _de tous ces vains efforts_, les noctivagues essayent d'un nouveau +moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries +éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, +celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient +les filles des hommes ou même des Kinnaras. + +Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, elles se tiennent +devant Koumbhakarna, _les unes_ chantant, _les autres_ jouant divers +instruments du musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats, +ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un +céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des +odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de +grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l'or, toutes possédaient +les dons _aimables_ de la beauté, toutes étaient parées de _gracieux_ +atours. + +Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de +leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs +instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs +divers attouchements, le géant crut n'avoir jamais goûté de plus +délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses +grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche +semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible +spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse +un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le +Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, _en les frottant_, promena +ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: «Pour quelle +raison vos excellences m'ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne +serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des +Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de +mon rang pour une faible cause.» + +«Le roi souverain de tous les Rakshasas a _bien_ envie de te voir. +Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton +frère.» + +Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, l'invincible +Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant à la grande vigueur, qui +se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain +et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et +demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines. +Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au géant, comme Râvana +leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes +d'aliments pour la joie de son coeur. Le colosse affamé se jeta +avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la +chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons +préparées, et, _non moins_ altéré, il but à longs traits du sang. + +À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on eût dit une +montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste +Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable, +à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux +longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées +d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient +tous les singes par les dix points de l'espace, Râma dit avec +étonnement ces mots à Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il +un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être +de cette espèce?» + +À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables, +Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: «C'est le +fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la +guerre Yama et le roi des Immortels. + +«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force +des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont +méritées _du ciel_; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de +son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa +naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras, +suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés +en bien grand nombre de milliers. + +«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de +l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de +tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt +vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les +êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les +mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À +l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi +d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au +vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du +monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu +n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le +monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!» + +«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, _et +s'endort_! + +«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil, +alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit +Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans +la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton +petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être +en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui +un temps _alternatif_ de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana: +_«Eh bien!_ répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six +mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un +jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des +choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.» + +«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et +tombé dans l'adversité, fit _sans doute_ réveiller Koumbhakarna. Ce +héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère +aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.» + + * * * * * + +Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de +l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de +splendeur. + +Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste +habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait +l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais, +il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le coeur +troublé, dans le char Poushpaka. + +Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds +de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein +de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et +comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place +sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se +fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces +mots à Râvana: + +«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où +te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce +danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?» + +«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre, +que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as +donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a +jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou +même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me +vient de cet homme. + +«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que +ce rapt consume _de colère et de chagrin_, nous a précipités dans ces +horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a +franchi la mer, et maintenant il coupe _sans pitié_ les racines _de_ +notre _existence_. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets +d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée _inouïe_, +revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes +Rakshasas les plus éminents. + +«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort! + +«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur, +tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit +affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute +son armée!» + +Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces +termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas! +dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai +celui qui est la cause de tes chagrins. + +«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans +la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du +combat! + +«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses, +vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son +époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps +devenir ton esclave!» + +Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des +ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la +foudre du _puissant_ Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre. +Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des +ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas +et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas, +Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai +seul, moi-même! Que ton armée reste ici!» + +Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent +ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char, +semblable au sommet du _mont_ Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant +comme les grands nuages et long de cinq stades. + +Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une +pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans +la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des +Yâtavas. + +Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses, +les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une +montagne. + +«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné des Raghouides +avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le +tuer dans cette bataille.» + +Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des prodiges d'un +aspect sinistre se manifestaient de tous les côtés. + +Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetèrent +des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent des augures +sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du héros en marche pour +le combat; son oeil gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son +pied frémit, son poil se hérissa, sa voix même changea de nature au +moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore igné tomba +flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, la clarté du soleil +fut éclipsée et le vent fut sans haleine. + +Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient +pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'âme égarée par +la puissance de la mort. + +Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il +poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit +_au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler, +pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre +aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et +Varouna, tous les singes de courir çà et là. + +À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda, +qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et +d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où +allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez +là? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais où +irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque +la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que +vous, c'est de mourir en combattant.» + +Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent +enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains +des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles +guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, +se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les +côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets +élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était +pas ébranlé. + +Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des +singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts. + +Enfin, battus par le terrible Démon, les singes _tremblants_ se +sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la +mer. Traversant d'un bond _ce large détroit_, courant en avant, le +visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces +lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent +dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui +plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de +se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne +se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez, +singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir? + +«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous +le bras d'un seul, notre renommée dans la guerre est à jamais perdue!» + +Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant levées de +pesantes roches, courent sur le géant à la grande vigueur. Mais, +rompus par le corps du géant, les rochers, pareils à des montagnes, +ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses ânes et son +cocher. Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée sa +lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne +ailée. + +Il se promenait dans les armées des singes, foulant aux pieds les +guerriers, comme un vigoureux éléphant, ses tempes baignées par une +sueur de rut, brise de ses piétinements une forêt de roseaux. + +En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de montagne à +Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de +son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne +se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles et +dispersant des flammes. + +On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la fois contre +le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladèrent le colosse, +tels qu'on eût cru voir des collines s'élever sur une montagne. + +Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre ses bras, se mit +à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais +les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les +enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles, +_ceux-là_ par ses fosses nasales. + +Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Râma, +qui s'élance et prend son _arc, cette_ perle des arcs. + +Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une +montagne ou pareil à un nuage, chassé par le vent: «Avance près de +moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma +flèche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi: +dans un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!» + +«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande splendeur. Il poussa en +même temps un bruyant éclat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les +coeurs de tous les quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une +manière difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il +tient ce langage au Raghouide: + +«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, tout en +fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dânavas. Montre-moi, +tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur agile de laquelle est doué ton corps; +ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon +festin.» + +À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; mais, atteint +dans le combat par ces traits d'une vitesse égale à celle du tonnerre, +le colosse n'en fut aucunement ému. + +Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces +flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes, +il en opposa la terrible fougue à l'impétuosité des projectiles _du +vaillant_ Raghouide. + +Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste et plonge +des flèches invincibles dans le coeur de Koumbhakarna. De la bouche +du colosse en fureur, blessé par le Daçarathide et fondant sur lui +rapidement, il sortit un mélange de flammes et de charbons. + +Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et, +quand il vit son bras désarmé, le géant à la grande vigueur se mit à +faire un immense carnage à coups de pieds, à coups de poings. Le corps +tout blessé par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses +membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inondé à +la fois de sang et d'une colère bouillante, parcourut les armées, +dévorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas. + +Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la grande +flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des +armées quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des +singes. + +Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une aile, +Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de son bras, déracine +un shorée de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra même des +hommes. Mais soudain, celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard +pareil à l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que +le géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé de +Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé aux serres de Garouda, +se débattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les +Rakshasas et les singes. + +Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la même +furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, Râma saisit deux flèches +émoulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette +nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au +volcan sous-marin, le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes +mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: tel +Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer la lune. Râma aussitôt +de lui remplir sa gueule de flèches à la pointe aiguë, à l'empennure +vêtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant +parler, râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même la +connaissance. + +Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, que les +Dieux et même Indra vénéraient comme le second sceptre de la Mort. +Il envoya au noctivague cette arme à l'empennure variée d'or et de +diamants, ce projectile d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons +allumés du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair et +du tonnerre déchaînés par le grand Indra. + +Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête pareille au sommet +d'une montagne, ce chef à la bouche armée de ses longues dents +arrondies, au cou paré de son beau et resplendissant collier: tel +Indra jadis abattit la tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable +cri et tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de singes. +La chute du géant sur la terre fit trembler tous les remparts et les +portiques de Lankâ; la grande mer elle-même en fut agitée. + +Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des lotus +épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aimé +Raghouide, qui avait tué de sa main leur ennemi noctivague d'une force +épouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les +Asouras, les Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, les +Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, tous de +célébrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Râma. + + * * * * * + +À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tué +Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter la connaissance aux +oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce géant à la grande +force avait perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin, +s'évanouit et tomba. + +Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, personne n'osait +parler, et tous ils étaient absorbés dans leurs _tristes_ pensées. +Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des +héros, voyant son père consterné et comme submergé par les flots de +cet océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: «Mon père, +il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, puisque Indradjit +vit encore: oui! puissant roi des Naîrritas, qui que ce soit dans +un combat, s'il est touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi +d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt Râma +couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu, +tout hérissé de mes flèches et les membres couverts de mes dards +aigus.» À ces mots, l'ennemi du roi des Tridaças salua son père et, +d'une âme intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé +des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait celle du +vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué à dompter les +ennemis, fut monté dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hâta +sa marche vers le champ de bataille. De nombreux héros à la grande +vigueur, les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, suivirent à +l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi +des Dieux s'avançait à grand son de tymbales, au bruit terrible des +conques, au milieu des hymnes chantés à sa gloire. + +Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné d'une nombreuse +armée: «Tu n'as pas au monde un héros qui puisse lutter avec toi, +mon fils: tu as vaincu Indra même dans la guerre; à plus forte raison +feras-tu mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un homme!» +Après ces mots de son père et quand il eut reçu les bénédictions pour +la victoire, ce héros, monté sur le char attelé de rapides chevaux, +s'en alla vite au lieu destiné à consumer les victimes. Arrivé sur +le terrain des sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à +dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas devant son +char. + +Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, sacrifia au +puissant Agni, suivant les rites avec les prières mystiques. + +Alors, il se mit à charmer par des incantations son arc, ses flèches +et son char même entièrement. + +Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à la main, +invisible sur le champ de bataille, il répandit sur les armées des +singes la pluie d'une tempête de flèches, tel qu'un sombre nuage +déverse l'eau de ses flancs. + +Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus +épouvantables des singes, le corps hérissé des flèches que lançait +Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur +lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si +horribles que l'exterminateur envoyait dans les armées des singes; +mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible +contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilité. + +L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, le vigoureux +Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, Dwivida et d'autres ennemis. + +Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les héros et le +monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même et Lakshmana dans les +réseaux de ses pluies de flèches, aussi rapides que la foudre. + +Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la +chute des pluies, Râma d'une beauté souveraine et merveilleuse jeta +les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince +des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris +de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée de héros simiens, +et, monté sur son char, il déploie toute sa magie. Comment peut-on +maintenant réussir à tuer dans le combat cet Indradjit, son trait +_ineffable_ à la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard +infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même, +inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec moi d'une âme +intrépide ces averses épouvantables de flèches. + +«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée en pièces; elle +a perdu ses héros les plus éminents. Mais, quand il nous aura vus, +nous d'une fougue épouvantable dans la guerre, mis hors de combat et +tombés sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças +nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie +dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va +bientôt s'en aller, environné de ses amis, raconter son triomphe au +monarque des Rakshasas.» En effet, ces multitudes de flèches, lancées +par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; et, +quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des +Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire. + +Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans la huitième +partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes. + +Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, répandue +telle que les flots de la mer, Hanoûmat et Vibhîshana virent le vieux +Djâmbavat couvert par des centaines de flèches. Accablé naturellement +sous le faix de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances, +était alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le rejeton +de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches acérées, noble +vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entièrement brisé ta vie? +Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?» + +Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le monarque des +ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui répondit +ces mots: «Puissant roi des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais, +blessé par ces multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne +puis, Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ et le +Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, le plus excellent +des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» À ce langage du moribond, +Vibhîshana, voulant éprouver le caractère et la sagesse de ce roi, +qui savait honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande sur +Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces deux illustres +hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie +desquels repose même notre force!» + +À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: «Écoute pour quelle +raison je t'ai fait cette demande sur le Mâroutide; c'est que, tigre +des Naîrritas, si l'invincible Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle +morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est resté au +Mâroutide, nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous rendu +le dernier soupir.» + +À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: «Il vit, mon +père, ce héros d'une vitesse égale à celle du vent: le prince, fils de +Mâroute, conserve une splendeur pareille à celle du feu. Il est venu +ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert +avec moi.» + +Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue +avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours +entendit, les sens tout émus, cette parole d'Hanoûmat, il crut naître, +pour ainsi dire, une seconde fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la +grande splendeur lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et +veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, ô +le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ doué de vigueur. + +«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille +bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l'Himâlaya, roi des monts. +Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d'or, +appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du +Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un éclat +incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les +herbes médicinales. Là, végétant sur le faîte, s'offriront à tes +yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles +illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe précieuse, +ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des +blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène +_sur les membres guéris_ une couleur égale et naturelle. Prends-les +toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous +les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie!» + +À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer +elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes. + +Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la +terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des +Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son +dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan +sous-marin et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et +merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant +lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des +oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du +ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe +aperçut bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux, +orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique +aspect et semblables à des masses de nuages blancs. + +Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur +la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables +panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme, +ayant su qu'Hanoûmat n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer +d'elles, se cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble +singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, il +ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles +au roi de la montagne: + +«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour +le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l'instant +même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la +terre!» Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment, +d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de +la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux. + +Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les cieux avec lui +et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes +des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s'en alla +rapidement célébré à l'envi par les choeurs des Immortels et des +Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils +du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le tchakra de feu jette +dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est +armé de son disque aux mille tranchants. + +Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs +acclamations de joie; le Mâroutide, _de son côté_, jette un cri de +triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au +bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manière encore plus +épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par +Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit +au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque +issu de Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées, +soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de +toutes ses blessures. + +Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on +sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_, +ils se relevaient tout à coup, célébrant à l'envi ce glorieux fils du +Vent! + + * * * * * + +Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'armée des +singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais +bientôt_, saisi d'une grande colère au souvenir mainte et mainte fois +renouvelé des Rakshasas, tombés morts _sous les coups des singes_, le +héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il eut franchi +d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant +noctivague résolut de mettre en oeuvre la magie pour fasciner les +quadrumanes hôtes des bois. + +Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée +dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avança +dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine +ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de +combattre, s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de +rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faite +de montagne, sommet immense et d'un poids accablant. + +Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de +la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps +exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le +char, l'air consterné et les membres souillés d'impuretés, son âme se +troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ +morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée par le +chagrin et montée sur le char du Râvanide: «Quel est son dessein?» +pensa le grand singe; et là-dessus il fondit avec les plus vaillants +des quadrumanes sur le fils de Râvana. + +Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide tire son +glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut +armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure +ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!» + +Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba +dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source +est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide +avec menace: «Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la +scélératesse inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de +faire une chose telle, basse, ignominieuse! + +«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa +demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure +et sans défense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue +coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?» + +À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat, +plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque +des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans +un _rapide_ combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se +ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans +l'armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus +vaillant des singes: «Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes +yeux, à l'instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, +toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je +donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au +lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te +réponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine +à l'ennemi.» + +Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce +fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil, +tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante +personne. + +Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face +consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté: +«Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l'ardeur +éteinte pour les combats? Où s'en est allée votre âme héroïque? +Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied +pas de fuir à des héros nés en de nobles races.» + +Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner +aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers. + +Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya +tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il +arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char +attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le +char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher +le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le +trouble dans l'armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer +sur elle en poussant des cris. + +Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec +douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis que nous combattions de +tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux, +Sîtâ versant des pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de +mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé +d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.» À peine +le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la +douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance +évanouie. + +Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à rendre le sentiment +à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter les troupes et de leur +assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s'étant approché de +_l'infortuné_ Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que +Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide à +la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, tombé dans +l'évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana. + +À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: «Qu'est-ce?» +dit Vibhîshana, le coeur affligé d'une peine intérieure. Lakshmana, +voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée: +«Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre +à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit a tué Sîtâ, et +soudain il est tombé dans cet évanouissement...» + +Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit, +adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment +consolantes: «Dans ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air +consterné, il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y +en aurait dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je sais, +guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de Sîtâ les +résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En +effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps +qu'ils parlaient au nom du devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il +n'a point écouté cette parole. + +«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi +sans raison; car toute l'armée va perdre courage en te voyant la proie +du chagrin.» + +Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant +son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantité +d'or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un +instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce +terrible _Démon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sèches_.» + +Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana +joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt +Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, +escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma. + +Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s'avance +impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d'armes +et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut +promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana, +et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria dans +la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez +maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des +flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des +airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au +_tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de +bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l'heure, sous les coups +de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous +plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la _noire_ +habitation d'Yama!» + +À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas, +Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d'une +voix que la peur ne troublait pas: «On aborde aisément avec la +langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des +Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure +des actes. + +«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent +brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage.» Le puissant +héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre +dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer +des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards, +pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent +leur vol en sifflant comme des reptiles. + +Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau +Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu +sans fumée. + +Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un +immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes flèches, tu vas rester +ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta +cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta +main!» + +Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants, +Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison: +«Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore? +C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni +mépriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussière à cette heure même, +ô le plus vil des Rakshasas!» + +À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de +Râvana une flèche à cinq noeuds, lancée d'une corde tirée jusqu'à son +oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son +tour Lakshmana avec trois dards bien décochés. + +Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un visage +intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: «Ce tir, +noctivague, n'est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ +de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n'ont +pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent +les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à ces mots le perça +cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du +noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe çà et là sur le fond du char, +comme on voit filer dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte +de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout +sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un +kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux +héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous +les côtés et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Démon +exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un à +l'autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre. + +Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à +milliers brisaient et fendaient les airs. + +Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait +Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une +effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards +les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion +des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante, +signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un serpent. Lancée par +son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher. + +Mais, _voyant_ son attelage sans vie et son cocher mort, le Râvanide +se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse +de flèches. Alors, semblable au grand Indra même, Lakshmana d'arrêter +vigoureusement avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux +massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le champ de +bataille ses traits formidables, acérés, invincibles. + +Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana, +lui plante trois dards bien empennés au _milieu_ du front, en homme +de qui la main est rapide. Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt +fiché cinq dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux +boucles d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme +déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent de +coups mutuels dans tous les membres avec des flèches épouvantables. + +Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une flèche excellente, +bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, rayonnante de +splendeur, aux noeuds droits, au toucher pareil à celui du feu ou +mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable +destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des +Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette puissante divinité aux +coursiers fauves, extermina les Dânavas. + +Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le protégé de +Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces mots utiles pour le succès +de lui-même: «Aussi sûr que Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, +_un coeur_ attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour +le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sûr qu'il +fut dévoué à son père, qu'il est une grâce accordée aux Dieux, que +c'est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de héros, qu'il +aime tous les êtres et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!» + +Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son oreille et +décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours droit au but. +Elle fait tomber violemment du corps d'Indradjit sur le sol de la +terre sa tête épouvantable, armée de son casque et parée de ses +pendeloques flamboyantes. + +Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana avec eux poussent +des cris simultanés de joie: tels acclamèrent les Dieux à la mort de +Vritra. Dans ce moment éclate au sein des airs un battement de mains, +applaudissement des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et +des Apsaras elles-mêmes. + +À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des Rakshasas, +maltraitée par les singes victorieux, se dispersa dans tous les +points de l'espace. Après qu'ils ont envoyé une volée de traits, les +Rakshasas tournent la face vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils +fuient, poussant des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes, +les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se jettent dans la +mer, ceux-ci gravissent les montagnes. + +Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut tombé, le souffle +impétueux du vent se calma; le monde perdit son inquiétude et prit +un aspect souriant. Aussitôt que ce Démon aux oeuvres méchantes eut +succombé, l'auguste Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; +les cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les Dieux se +félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l'épouvante dans +tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dânavas marchent +de compagnie et proclament joyeux: «Que les Brahmes désormais se +promènent sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!» + +De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de +mort dans le combat ce prince des Rakshasas, doué d'une irrésistible +vigueur, poussent à l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des +cris, se glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient +un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien +touché le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient +à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!» L'âme remplie de joie +et s'embrassant les uns les autres, ils échangeaient entre eux +différentes histoires concernant ce _noble_ frère de l'aîné des +Raghouides. + +Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant avait eu le corps +sillonné de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le +vigoureux Lakshmana à la vive splendeur s'en revint, l'âme dans +la joie, appuyé sur Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où +l'attendaient Râma et Sougrîva. + +«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana, son frère. +Alors, comme s'il en avait perdu le souvenir, ce héros ne raconta +point lui-même la mort d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais +la tête du Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide +Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l'affaire. +À cette nouvelle que son héroïque frère avait terrassé Indradjit, le +Raghouide à la grande vigueur en conçut une joie sans égale. + +Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé cruellement +son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir, partagé qu'il +était entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tête ce héros, +donné pour l'accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana +malgré lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé +dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: il +tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère bien-aimé, le +baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et +dit: + +«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est heureux au +plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, ô bonheur! le bras droit +lui-même de ce criminel Râvana! En effet, héros, cet Indradjit +était son _dernier_ asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu +la poussière, Râvana, de qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc +aujourd'hui avec une nombreuse foule de troupes!» + +Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans ses bras +étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout à son côté, lui +parla en ces termes: «Tu vois percé de flèches ce fils de Soumitrâ, +la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe à la grande +science, un remède qui le rende à la santé.» + +À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les narines de +Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur l'Himâlaya et nommé +l'Extracteur-des-flèches. À peine celui-ci en eut-il respiré le +parfum, que tous ses dards glissèrent du corps au même instant. Ses +douleurs s'éteignirent et ses plaies furent cicatrisées. + +Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé +de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, la cuirasse +déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui +annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de +Lakshmana. + +Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, il perdit le +sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après, +ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque +suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens: + +«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable +des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de +Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j'estimerai davantage, +lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort! +_Hélas!_ c'est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où +tout guerrier est un immortel. _Mais_, s'il a sacrifié sa vie pour son +maître, l'homme au coeur mâle entre _aussitôt_ dans le Swarga. + +«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et l'empire même des +Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t'en es-tu allé, +après que tu nous eus tous délaissés! N'était-ce pas à toi, héros, +de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour +d'Yama? Et les rôles sont ici renversés!» + +Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en +défaillance. + +Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus +vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de +lui ôter la vie. + +«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de +la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru +le tuer, s'écria: «La voici, _votre_ Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux +pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette +Vidéhaine, _trop_ fidèle au kshatrya, son époux!» + +Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux +ministres, qu'il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme +un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides, +et chaque pied, qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la +terre. + +Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de +science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, _mal_ +contenu par ses ministres: «Comment donc, toi, en qui nos yeux voient +un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la +Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le +devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manière, +à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration +des sacrifices et distingué surtout par ta _haute_ sagesse. + +«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si charmante à +voir; puis, va dans cette bataille même décharger ta colère allumée +sur le Raghouide! Une fois que tu auras tué dans un combat, il n'y a +nul doute, Râma le Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau +dans tes mains.» + +À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque malgré lui et +réussit à l'emmener hors de la présence de Sîtâ. Le tyran à l'âme +cruelle abaissa un long regard sur la beauté de sa captive, ornée de +toutes les perfections, et sa colère s'éteignit au même instant. +Il retourna donc à son palais et rentra dans la salle du conseil, +environné de ses amis. + +Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides, l'éminent +héros sortit de la ville par cette porte même que tenaient investie +Râma et Lakshmana. Aussitôt le soleil éteint sa lumière, les plages du +firmament sont enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un +bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de sang tombe du +ciel, les coursiers bronchent dans leur chemin, un vautour s'abat sur +son drapeau, et des chacals hurlent d'une manière sinistre. On vit une +troupe de vautours qui volaient en cercle autour du roi magnanime; on +vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser eux-mêmes des +larmes. + +Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement épouvantables, +Râvana, que la mort poussait en avant pour sa ruine, sortit, aveuglé +par sa folie. Cependant, au roulement des chars de ces Rakshasas, +impatients de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était avancée +pour accepter la bataille. + +Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à la vaillance +éminente, déchire les corps des simiens par des grêles de flèches. Il +s'avançait dans le champ de bataille, comme le soleil dans les plaines +du ciel, et dardant ses flèches, telles que des rayons épouvantables, +il courait furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes, +agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les simiens +alors de s'enfuir çà et là, tout baignés de leur sang. Mais bientôt +les singes vaincus, faisant à la cause de Râma le sacrifice de leur +vie, reviennent au combat, armés de roches et poussant des cris. +Ils fondirent avec des arbres, avec leurs poings, avec des cimes +de montagnes sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le +combat. + +Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il frappe avec dix +traits Nala, qui se tenait _plus_ loin. Maînda au grand corps percé +avec sept dards bien épouvantables, il en met cinq dans Gaya sur +le champ de bataille. Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha +vingt-cinq flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida avec six, +Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et Djâmbavat avec sept traits. +Il déchire Angada, le fils de Bâli, avec quatre-vingts flèches et +perce Çarabba d'un seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa +main se loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies dans +le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa rage sur les armées +des singes, Râvana les dévaste dans une grande bataille avec +ses flèches rayonnantes comme le soleil et qui tranchent les +articulations. + +Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants sur le champ +de bataille, confia son corps d'armée à Soushéna et partit le front +tourné vers l'ennemi. À ses côtés et derrière lui marchaient tous ses +capitaines, ayant tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et +d'énormes arbres. + +Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il saisit une vaste, +une épouvantable roche, pareille à une montagne, et le grand singe à +la grande splendeur la jeta pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le +général des Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver +à son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés. Brisé en +mille fragments par les multitudes de ses flèches, le bloc énorme +tomba comme une troupe de vautours s'abat du ciel sur la terre. + +Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée avant qu'elle +ait porté coup, Sougrîva arrache et lance un shorée, que l'autre coupe +encore en plus d'un morceau. Et, _cela fait_, le Rakshasa déchire avec +ses dards le monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit une +massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il pare avec elle les +flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible il en frappe les coursiers +du char. + +Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque avait tué +les chevaux, saute à bas de son grand char et saisit lui-même une +massue. Les mains armées de la massue et du pilon, nos deux héros +engagent un nouveau combat, en poussant des cris tels que deux +taureaux ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite le +noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans cette grande bataille +sa massue flamboyante et lumineuse à l'égal du soleil. Le monarque des +simiens envoya son pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon +brisé par cette massue tomba sur la terre. + +Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la terre un +moushala de fer épouvantable, partout enrichi d'or. Sougrîva lève ce +trait, qu'il adresse au Rakshasa, et le Démon à son tour lui jette +une seconde massue: les deux armes se brisent dans un choc mutuel et +tombent à la fois sur le sol de la terre. + +Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils continuent +ce combat à coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et +d'énergie, tels que deux brasiers excités jusqu'à la flamme. Les deux +héros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois, +ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie +sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent de +nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un désir mutuel +de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa à la grande force, à la grande +vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec +un bouclier; et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec une +épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, ils fondent +l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des +combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, décrivent +l'un à la droite de l'autre un cercle à pas rapide sur le champ de +bataille. Enflammés d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but +la victoire: doués également de courage, ils ont une égale envie de se +donner la mort. + +Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta, +renommé pour sa vaillance, décharge un coup mal combiné de cimeterre +sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il +veut relever son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée lui +abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était couronnée. +Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé sur le sol de la terre, +toute l'armée du souverain des Yâtavas s'enfuit aux dix points de +l'espace. Le singe, qui avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un +cri de victoire avec ses _phalanges_ quadrumanes. La colère saisit +l'auguste prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la vive +splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et brisé dans les +combats l'orgueil des Démons et même des Dieux. + +Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne et rugissant comme +un nuage destructeur, s'avançait, monté dans son char et brandissant +un arc épouvantable; Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent +des arcs et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé des +Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager un combat +avec lui et goûter enfin le plaisir de lui ôter la vie!» Il dit, bande +son arc, et tirant la corde jusqu'à son oreille, décoche un trait, que +le monarque irrité des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas. + +Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui mettent fin à la +vie, s'éleva entre ces deux héros, animés par un désir mutuel de la +victoire. Le Rakshasa ne s'en émut pas, car il vit quelle était sa +propre légèreté à décocher le trait, à briser le dard, à repousser la +flèche ennemie. Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère, +Râma à la force immense perce le noctivague avec des centaines de +traits aigus, qui vibrent dans la blessure. + +Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, s'avance irrité +et décoche le trait des ténèbres, dard bien formidable et qui glace de +la plus horrible épouvante. Le projectile envoyé brûle de tous côtés +les singes: aussitôt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le +sol un nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter ce +trait, que Brahma lui-même avait fabriqué. + +Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui l'attend de pied +ferme à côté de Lakshmana, son frère: tel Vishnou près duquel est +Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuyé sur un grand +arc, semblait effleurer de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec +rapidité son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de +Raghou, il blessa, _chemin faisant_, beaucoup de singes. + +Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana qui fondait sur +lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne son arc par le milieu. +Et, brandissant cet arc immense, il défie au combat son ennemi à la +grande fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, le +ciel et la terre de ses cris. + +Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec ses dards +aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, pareilles à la +flamme du feu. Mais à peine l'excellent archer les avait-il envoyées +au milieu des airs, soudain l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches +avec des flèches; et de couper, montrant la légèreté de sa main, un +trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix. + +Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, eut vaincu +le Soumitride, il s'approcha de Râma, qui se tenait là, immobile comme +une montagne, les yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des +averses de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies +partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain l'aîné des +Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce héros au +grand arc trancha ces volées de traits enflammés, épouvantables, et +tels que des serpents. + +Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de +flèches dans ce combat, le Raghouide sur Râvana et Râvana même sur +le Raghouide. Attentifs à s'observer mutuellement et décrivant mainte +évolution l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt +de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient +d'une manière habile et variée la fougue de leurs projectiles. + +Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la saison brûlante a +disparu, tels ces divers projectiles acérés le voilaient de ténèbres, +sillonnées par la flamme des éclairs. + +Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux versés dans l'art +des combats, tous deux les plus adroits entre ceux qui savent lancer +une arme de jet, tous deux ils se livrèrent un combat furieux. L'un +et l'autre semblaient un océan, qui fait rouler des vagues de flèches +comme des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur deux +mers _ennemies_. + +Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet de flèches de +fer dans le front du vaillant Daçarathide. Mais celui-ci, portant sur +sa tête comme une guirlande faite de lotus azurés, cette _hideuse_ +couronne lancée d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion. +Ensuite, récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu +d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère, encoche des +flèches à son arc. Alors ce héros à la vive splendeur tire à soi +le nerf de sa corde et lance à Râvana dans le combat ses flèches, +pareilles à la flamme du feu. Mais, décochés par la _main_ vigoureuse +_du_ Raghouide, ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du +monarque des Yâtavas, sans lui faire de blessure. + +De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second trait, celui des +Gandharvas mêmes, frapper le tyran, debout sur son beau char. Mais le +démon arrête ces dards, qui soudain, quittant leurs formes de flèches, +entrent dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq têtes. + +Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du Raghouide, il en +choisit lui-même un autre, bien fait pour inspirer une insurmontable +épouvante, celui des Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent, +le monarque à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées +en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons et de corbeaux: +celles-ci ont une tête flamboyante de vautour; celles-là un museau +de chacal; les unes ont des gueules de loup; les autres des hures de +sanglier; il en est avec des bouches effroyablement béantes; en voici +d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à lécher: tels +sont les dards aigus et d'autres encore _non moins terribles_, que +Râvana déchaîne contre son ennemi par la vertu de ses enchantements. + +Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le Raghouide à +la grande énergie riposte avec le trait du feu, arme céleste et +souveraine. Il décoche maintes flèches différentes: celles-ci ont une +face toute flamboyante de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre; +celles-là ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour +chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête une lune, +soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour fer un grand météore +igné, telles autres sont à l'image d'une comète. Le trait du Raghouide +ayant rompu le charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent +alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles à revêtir +les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi un cri de joie, en +voyant s'évaporer ces armes dont Râma aux travaux infatigables a brisé +la vertu. + + * * * * * + +Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti son trait, +son courroux augmenta et devint sur-le-champ deux fois ce qu'était +auparavant sa colère. Le monarque à la grande vigueur se mit donc à +lancer contre ce noble fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva, +que lui avait composé Maga le magicien. Alors on voit partir en +masse de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas +enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit sortir, impétueux et +divers, les marteaux de guerre, les maillets d'armes, les cimeterres +et les foudres allumées, comme les vents sortent _des nuages_ à la +retraite de l'hiver. + +Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer une flèche, +le Raghouide à la splendeur éclatante, de frapper le trait de Râvana +avec un trait supérieur, celui des Gandharvas. À la vue de son trait +vaincu par le magnanime Râma, le monarque tout flamboyant de lumière +en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras vastes, +embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent de l'arc du Rakshasa +aux dix têtes. Le ciel était rempli de ces armes ignées, qui se +ruaient toutes à la fois: on aurait dit que le soleil, la lune et les +planètes tombaient des mondes du Swarga. + +Mais soudain Râma de trancher à la face des armées ces disques +terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Démon. À +peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des +Yâtavas blessa le Raghouide avec dix flèches dans tous les membres. +Cruellement percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier +d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque peu. Sa colère +en fut excitée au plus haut point, et ce héros, accoutumé à vaincre +dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du +terrible Démon. + +Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept +flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande +fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ +duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul +trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce _roi_ magnanime +la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le +moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à +une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq +et cinq flèches. + +De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au +timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des +montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide +monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme +d'une colère violente contre _le héros_ son frère. Aussitôt l'auguste +souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui +flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois +flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de +laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois +morceaux. + +À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans +ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'éleva au milieu des +singes. + +Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable, +rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort +elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon, +cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel +comme un éclair. + +Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de +Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son +arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main +et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse +de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger +sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner +de lui. + +Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers +le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves +de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, _eh bien!_ ma +lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, +_brandissant_ à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes, +au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une +splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui +darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un +cri. + +Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra, +cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le +Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de +fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la +fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!» + +Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et +flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une +grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba +sur la terre, le coeur fendu sous le coup de cette lance que le bras +impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui +se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce _déplorable_ état, +que son coeur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il +portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les +yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à +la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!» +L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon, +recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches +bien aiguisées. + + * * * * * + +Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au +Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se +reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la +retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête +de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière +touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que +j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie! +Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là, +inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon +consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ +m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque +des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé, +Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?» + +Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande science, +réunissant les mains en coupe, dit ces mots à Râma, noyé dans sa +douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude à l'égard du Soumitride; +abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te +laisse pas abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; qu'il +vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...» + +Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous les côtés. + +Puis, quand il eut promené son examen sur tous les membres et sur +les sens intimes du malade, Soushéna tint ce langage à l'aîné des +Raghouides: + +«Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accroît ta prospérité, n'a point +quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas changé et son teint n'est +pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les +paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux! + +«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du Gandhamâdana! +Qu'un homme blessé voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit +guéri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans +tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher!» Les paroles +de Soushéna entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie cette +mission au vigoureux Hanoûmat _et laisse-moi lui dire_: «Va, héros +à la grande science, va au mont Gandhamâdana! car je ne vois pas un +autre homme aussi capable de nous apporter cette panacée.» + +Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le +discours, Hanoûmat répondit en ces termes au noble fils de Raghou: «Si +le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie à Lakshmana, je subirais +volontiers la mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un +voyage.» + +À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que Sougrîva +lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton vol au-dessus de la +mer, et dirige-toi, héros à la grande vigueur, à la vaste science, +vers le mont Gandhamâdana! Explore ces lieux où croît la plante +fortunée, qui fait tomber les flèches des blessures. Là, sont deux +rois Gandharvas, nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de guerriers +Gandharvas à la force immense habitent cette montagne délicieuse, +couverte de lianes et d'arbres variés. Il te faudra soutenir contre +eux, on ne peut en douter, un combat épouvantable. Va! que ta route +soit heureuse! Fais une bonne traversée!» + +Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin. +Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième voie[18], passa donc +intrépidement au-dessus de Lankâ. + +[Note 18: L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu, +l'atmosphère.] + +Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course aérienne, tint +alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable Démon, le plus difficile +à vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre +bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur: +«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros Hanoûmat, que +tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où croît le simple fortuné +qui extrait les flèches et guérit les blessures. Si tu réussis à +l'arrêter, je te donne la moitié de mon royaume.» + +Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu là, ce noctivague +à la grande force bâtit dans un clin d'oeil par la vertu de sa magie un +délicieux ermitage, où ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les +sacrés tisons allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce. +Il se trouve au même instant revêtu avec le costume des ermites, les +cheveux renoués dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs, +le ventre amaigri par le jeûne, un chapelet à sa main et des prières +sur ses lèvres murmurantes. Quand il se fut donné ces traits sous +les apparences d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là, +attendant l'arrivée du singe. + +Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une vigueur immense; +les deux bras étendus à travers le ciel, ce héros aux longs bras +nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements +accélérés. + +Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont Gandhamâdana. +Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé d'arbres variés. +L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, se lève, vient à sa rencontre +et lui dit: «Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité, +voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi! +Repose-toi à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des +singes.» + +À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces termes: «Écoute les +paroles que je vais dire, ô le plus saint des ermites. + +«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un +grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. Je vais +donc au Gandhamâdana à cause d'un simple merveilleux qui naît sur la +montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission +d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a +prescrite.» + +«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit celui qui d'un +ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins t'asseoir ici un +moment. Tu es un hôte venu dans ma chaumière; accepte, héros, mes dons +hospitaliers. J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle +pénitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma +faim.» + +À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce lac, couvert de +nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau, +soudain Grâhî, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il +était par elle, Hanoûmat, le singe à la vigueur immense, tira le +monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses bras, +il se mit à la déchirer avec ses ongles. + +[Note 19: On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui n'en +a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité de cette +traduction.] + +Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce +langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, fils du Vent. Sache que +je suis une Apsara, nommée Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un +char couleur du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais +par l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course était +rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. Cet anachorète à +l'éminente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble +singe, heurta le pénitent, ceint des armes de la malédiction. Alors, +de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me jeta +ces mots: + +«Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le +Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté méridional, est un grand lac: tu +vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout +ce qui a vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction, +sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant fléchir à mes +prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au temps où le héros Hanoûmat +viendra au mont Gandhamâdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la +délivrance de cette métamorphose.» + +«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans péché; je +te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, héros, que je dois ma +délivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvéra!» + +À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces mots: «Va donc avec +une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai brisé ta +chaîne!» + +Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère céleste, le +fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant ermitage où se tenait le +Démon. Aussitôt que le Rakshasa, déguisé en ermite, le voit arriver, +il prend des racines et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef +quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment à cette vue +plongé dans ses idées et dans ses réflexions: «Je ne vois pas chez les +saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci, +pensa-t-il. Cette différence nécessairement doit avoir sa cause, +et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgré soi_ +d'épouvante. Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: on +s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas ces Démons, qui +excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme +qu'ils veulent? Évidemment, c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé +par le monarque des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce +Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!» + +_Puis, s'adressant au Rakshasa_: «Tiens bon, scélérat, noctivague de +mauvaises moeurs! Je sais maintenant qui tu es!» + +À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle, +repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: «Où +iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Râvana qui +m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma +force en magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais +aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!» + +À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, et, les sourcils +contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le +singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s'engage; ils +se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et +l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un et l'autre +d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche, +ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de +ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration +supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au +séjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les +Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes +vigoureux, _campés_ sur la montagne. + + * * * * * + +Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, le héros +monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils +virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi, +qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?» + +À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine +avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le +frère de Râma. C'est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana +chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée +l'Extracteur-des-flèches. + +«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez m'accorder votre +bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied +à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et +docile aux volontés de ce puissant monarque.» + +--«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les +Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de +Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? +Qu'on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil +de sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et, +remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds, +avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux +de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de +colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule +d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'oeil tous ces trente millions de +robustes guerriers. + +Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple +cette montagne céleste, remplie d'arbres et de lianes, séjour des +tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience, +il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura +de ses bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau +de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en +hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie +de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée +d'arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de +lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait +partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se +couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là +des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes +s'enroulaient à l'entour des arbres divers, où maint oiseau s'ébattait +dans toutes les variétés du vol. + +Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne +pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui +possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont +les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses +habitants_, de chaque espèce; il s'élança lestement avec elle au +milieu des airs et partit avec rapidité. + +À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas, +les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupéfaits: +«Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi +merveilleux! Le héros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans +un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il +être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui +possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction, +tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne +et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les oeuvres qui +ont aujourd'hui signalé ta vigueur sont égales aux oeuvres mêmes des +Immortels.» + +Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps +à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains, +aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités +par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande +alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à +Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai pas trouvé sur le Gandhamâdana +cette plante salutaire. J'ai donc apporté ici la cime entière de cette +montagne. + +Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat à la grande +force: «L'oeuvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux +actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux +lieux où tu l'as prise; car c'est le théâtre où les Dieux viennent +toujours s'ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un +regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de +fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par +ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec +toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l'herbe +salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit +avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le +plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le +fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L'héroïque +meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l'odeur, +qu'il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À +l'instant même il se releva de la terre où il était couché. + +Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: «Viens! viens!» +dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement +le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des +larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, je +te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!» + +Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s'était remis +debout sur le sol de la terre: «Bien! bien!» Ils rendent à l'envi des +honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble +de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en +souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frère +bien-aimé!» + +À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures, +les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L'aspect +de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette +heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils +s'approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, _lui disent-ils_, +de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder à tous la +permission. + +Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes +de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se +baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et, +dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de +fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans +ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne. + +Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes +ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit +remise à la même place, d'où elle fut arrachée.» + +Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui +de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain, +s'incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la +montagne sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des airs. + +Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans +le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait +d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra, +de qui le ventre s'arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d'une force +immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague +Kankatounda: + +«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus +vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus +terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus +duquel il n'est rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les +noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent +à la main des projectiles variés et s'élancent tous au milieu des +airs. + +Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à +la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: «Qui +es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne? +Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui +peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois +en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous +rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de +t'arracher la vie!» + +Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes: +«Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les +Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant +sur la seule force de mon bras!» + +Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à des courtisans +de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre +lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit +à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur +maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le +coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa +ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D'autres, liés dans +le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne, +pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au +milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus, +entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts Tâladjangha, +entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se +dégager de la chaîne et prit la fuite. + +Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son +chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors +tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas +de lui jeter cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous +montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi +capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie +et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette +montagne!» + +Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet +sa montagne à la même place d'où elle fut arrachée. + +Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à l'écart, et, par +la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au +feu, muni complétement de projectiles et d'armes, aussi épouvantable +à voir qu'Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et +d'une vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement +cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher, +_quoiqu_'il se mût à la seule pensée de l'esprit. + +Monté dans ce char, le roi décacéphale, _visant d'un oeil_ attentif, +assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards, +semblables au tonnerre. «Il est inégal, dirent les Gandharvas, les +Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et +Râvana monté dans un char!» + +À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d'envoyer sur-le-champ +à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre +aussitôt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortuné du +monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois +admirablement incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli, +avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que +l'astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil +fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d'or, +agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_ +des chasse-mouches blancs. + +[Note 20: Indra.] + +Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana, +Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d'étonnement. «Il +arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci +est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est +armé d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.» + +À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: «Visitons nous +tous, char, attelage et cocher!» Mais à la vue des chevaux qui se +tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée: +«Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec +une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des +Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char +de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois +ici de ces présages qui annoncent le succès.» + +Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son +aiguillon et monté dans le char, s'approche du Kakoutsthide à la vue +même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il +adresse à Râma ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards, +t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné, +exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d'Indra, et +cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil, +et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce +char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis, +avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas!» + +Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et +décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali, +et, songeant qu'il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet +hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta +pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour +de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à +l'égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde. + +Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers; +puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les +ennemis. Alors s'éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux +combat. Le Daçarathide, versé dans l'art de lancer un trait +surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le +gandharvique, le divin avec le divin. + +Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard +souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des +Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches +aux ornements d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le +Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu, +la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent +Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les +régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants +au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki. + +Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit +en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les +flèches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, décochées par +le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards +des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti, +le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d'épouvantables +averses de flèches. + +Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables +exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut +abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec +la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue +du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux +tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana +avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de +fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs +et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons +languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en +quelque sorte contre une comète et le sein maculé. + +Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se +montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même, +refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de +ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés +sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus +ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant +Démon. + +Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_ +guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire +à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, +Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois. + +Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un +_nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile. +Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable, +sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au +tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous +les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas. + +L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri +épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les +points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux +du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer +de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver +les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette +grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet +amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va +trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance. + +À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le +Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards +aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de +flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui +s'élève pour _la destruction du monde_ à la fin d'un youga. + +Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de +l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En +voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au +seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il +empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait +apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il +_d'une main_ vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses _nombreuses_ +clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de +feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique +frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en +plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes. + +Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée +avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher +pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana +de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses +forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé +de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des +Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu +des armées. + +Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à +rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu +entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le +plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma +Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa +qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton +courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui; +tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu +renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes moeurs, +tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!» +Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un +culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!» +Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit _paraître à mes +yeux_ ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton +courage et tu fis là un exploit merveilleux! + +«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions +criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne +t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de +ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel +tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!» + +À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma d'inonder avec les +averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule _de +ses Rakshasas_. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux +infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour +le combat. + +En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de +pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le coeur du monarque +aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés +par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait +rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher, +par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel +affaissement, il se mit, troublé lui-même, à tirer peu à peu le char +de son maître hors du champ de bataille. + + * * * * * + +Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de la mort, +Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: «Pourquoi, +sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un +être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile, +dépourvu de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle +sortir mon char du milieu des ennemis? + +«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si +tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont +mes qualités.» + +À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux +cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires: + +«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi +du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer. + +«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t'a causé +de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l'air +aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char +sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue. +J'ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat +entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du +char.» + +Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: «Cocher, fais +tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas +revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille!» Stimulé par +ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses +coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des +noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide. + +À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux +noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable splendeur, +semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à +Mâtali, cocher du puissant Indra: + +«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colère et +d'un bruit égal à celui d'une montagne qui se déchire, fendue par +un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens +ferme, sans négligence; je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le +nuage qui s'est élevé _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien +qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je désire +combattre, c'est là ma seule pensée: c'est donc une chose que je +rappelle à ta mémoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.» +Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des +cochers, poussa rapidement son char. + +Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l'un contre +l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher la vie et comme deux +éléphants rivaux, ivres _de colère et d'amour_. Bientôt les Rishis du +plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à +la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char. + +Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se +portaient mutuellement des blessures, enflammés par l'ambition de +triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards +avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à +des serpents. En même temps s'élevèrent des prodiges horribles, +épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de +Râma. + +Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore et d'un +crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il +s'éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et +un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée. + +De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur l'armée de Râvana +les foudres épouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne +pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de +leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, +rendaient à la fois et de l'eau et du feu. + +«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut mourir!» +se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la +suprême essence du courage. + +Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des +flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il +envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant +sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en +fer debout sur le véhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la +terre. + +Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à +rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau +de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur, +irrésistible et tel qu'un grand serpent. + +Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit sur la +terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine. + +À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut +comme embrasé dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la +colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse +de flèches. + +Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un affronté au +timon de l'autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête +contre tête. + +Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma, +versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une +des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la +terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout +à coup s'éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à +la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde +tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette _horrible_ tête, que +Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme +les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais +autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules +de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d'obtenir +la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une +centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage +se briser la vie du monarque des Rakshasas. + +À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas +fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer. + +La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat +fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de +la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour +témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les +Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un +jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute. + +Enfin, Mâtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oublié_: +«Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas _ce +qu'est ton adversaire_? + +«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet +c'est Brahma lui-même qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te +faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne +peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez +lui que par les autres membres.» + +Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de +Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent. + +Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis pour Indra et +l'avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois +mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa +pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, +bien que son corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses +noeuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu +qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres +souillés du sang ravi à une foule d'êtres, arrosée de moelle, +affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un +serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux +grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux +quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait +la terreur avec elle. + +Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur +fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il +imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance +à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du +plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra, +la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi. + +Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort elle-même, +le trait s'abattit sur le Démon et brisa le coeur de ce Râvana à l'âme +cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle +à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son +oeuvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois. + +Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe +avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue +anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme +Vritra sous un coup de la foudre. + +Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre, +les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués, +s'enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras +duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils +courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants +de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris +joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana. + +Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des +Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva au +sein même du ciel: «Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes, +souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du +firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces +fleurs divines aux suaves odeurs. + +Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des +airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les éloges de Râma. Nârada, +Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, +chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide _victorieux_. Ménakâ, +Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, _ces nobles Apsaras_, +dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort +qu'il avait infligée au Démon. + +Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie +la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les +désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, +enfin à tous les généraux des ours et des singes: + +«Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur +de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui +fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera, +les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez +accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires!» + +Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée, +et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et +convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_. + +À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta splendeur seule a +consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu +de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait +immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!» + +Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre +éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages +des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points +cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités +se rallièrent à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même +rayonna d'une lumière inaltérable. + +Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de +Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée par la violence du chagrin: +«Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science +des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre, +hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras, +ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté _du +front_, ce diadème d'un éclat égal à celui de l'astre du jour! Le +voici donc arrivé maintenant, héros, ce _malheur_, que j'avais prévu: +car, aveuglé par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles! + +«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les +griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de +Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour +qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; +lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la +mada[21], ruisselant de ses tempes!» + +[Note 21: «_Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è +temporibus effluit._» (BOPP, au mot cité.)] + + * * * * * + +À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les +Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynoecée. Agitées +de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre, +se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les +cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses, +qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la +porte septentrionale. + +Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur +époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les +côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein +jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux +cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de +sang. + +Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant +comme de _plaintives_ éléphantes, elles ne brillaient point alors ces +femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles +virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur, +tombé sur la terre et semblable à une montagne _écroulée_ de noir +collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du +champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des +lianes coupées avec les arbres d'une forêt. + +Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture, +celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du +cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une +s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre +soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de +chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde +un lotus de gelée blanche. + +Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles +manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient +à l'envi l'une de l'autre. + +Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le +champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi +contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses +regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups +de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une +manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère +puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de +tenir pied en face de ta colère _sur un champ de bataille_? Terrifiés +à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les +Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu +dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un +homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas? + +«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à +la face des armées: _non!_ ce n'a pas été sa main _d'homme_ qui t'a +broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est +Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma +et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la +magie. + +«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les +Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas +un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi +pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà +n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par +les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon coeur que +Râma n'était pas un homme. + +«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu +n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe _en ce +jour_. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour +la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des +femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même +supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as +point compris cela. + +«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma, +tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable +de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur +le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du +Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux! + +«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit +qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que +j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le +monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi +étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai +perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes +éternelles années! + +«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas +une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux +longs bras, la mère de ton fils! + +«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu +immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le +soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre! +Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent +la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de +laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon coeur qui, +écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois +là descendu au tombeau!» + +Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le coeur +assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ évanouissement. + +Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et +désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever +Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles, +il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le +malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même +cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à +pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla +ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes. + +Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait +ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur +pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à +la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler +çà et là des bois d'aloès et de sandal. + +Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une +eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte +des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes +de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du +beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du +sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois. +Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les +brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles +suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière +qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps +qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et +hautement vénéré. + +D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on +dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de +sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès; +bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres +de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu +d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas déposent le corps +couché sur un lit. + +Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en +l'honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque +des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l'autel +au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui +s'approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice. + +Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant +le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié +dont l'antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds, +un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher +différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au +lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et +prescrite dans les Çâstras. + +À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du +monarque une victime de bétail qu'ils oignent tout entière de beurre +clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice. +Puis, l'âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils +inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres +oblations. + +Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu +au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le +monarque aux dix têtes. + + * * * * * + +Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal du soleil +qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences +à Mâtali: «Tu as déployé une grande puissance, tu m'as rendu le plus +éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé, +dans le séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi +donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char et s'élève +aussitôt vers le ciel. + +Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui +ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies +en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, +le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va +souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma +Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne +santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut +tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles +d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses +commissions.» + + * * * * * + +Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais +opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la +vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air +modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les +paroles de son époux: + +«J'ai remporté la victoire, _te fait dire ton époux_; sois tranquille, +Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug +duquel _gémissait_ Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne +doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est +tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.» + +À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout +passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des +nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des +singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine? +Pourquoi ne me parles-tu pas?» + +À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du +devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que +sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable +nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la +joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien, +singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là), _non!_ je ne vois +rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni +les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie +telle, que j'en perdis la parole.» + +À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe +et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie: +«Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour +ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles +d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de +toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles +valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais +acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois +Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite +de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me +l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux. + +«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux +vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de +Râvana. + +«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux +cruelles moeurs: daigne m'accorder cette grâce.» + +À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit +un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le +noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui +se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la +domesticité du roi. + +«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment +des mauvaises oeuvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par +la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui +m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion +de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de _faibles_ servantes.» + +À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette +réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de +Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes +commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces +mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes, +je désire voir mon époux.» + +Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble +parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc: +«Ta Mithilienne, _que j'ai trouvée_ absorbée dans la peine et les yeux +troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a +désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus +vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses +réflexions. + +Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants +soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir +ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura +baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes +parures.» + +À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra +dans le gynoecée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ: +«Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte +dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la +Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant +même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues, +Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu +fasses.» + +Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui +son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à +l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» +répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font +sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches +joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique, +couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en +grand nombre. + +Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la +Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De +quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est +cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut +mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le +monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer +une chaussée longue de cent yodjanas!» + +Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les +côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma +lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions, +tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai +amenée!» + +À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps +habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la +fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux +de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à +Vibhîshana ces paroles opportunes: + +«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans +mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.» +À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser +le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de +turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans +la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes +parts les assistants. + +Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines +de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de +politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, +le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du +reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces +gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme +s'il était de ma famille.» + +Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en +conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite +la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle +comprima sa joie cachée au fond du coeur. + +Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et +pareille au bruit d'une masse de grands nuages: + +«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte +retranchée _d'un sérail_, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre +cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le +voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous +est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune; +je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur +elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la +Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la +voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit +la Mithilienne auprès du magnanime Râma. + +À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes +et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les +uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit +chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils +furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans +leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage. + +Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous +de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient +à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses +manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de +fleurs qui n'a plus de charmes et que _son maître_ abandonne. + +Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la +Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui, +telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse +de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de +Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés +dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa +beauté. + +Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces +peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide +se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À +l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le +Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le +doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère +et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une +extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes! + +Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur, +ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et +comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune +femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une +_odieuse_ captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir +du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un +instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle +n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà +baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés, +fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approchée +de Râma, en lui disant: «Mon époux!» + +À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les +yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis +de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit +aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses +larmes et rester impassible dans sa fermeté. + +Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande +révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et +se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle +s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force +d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage +de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient +l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur. + +Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à +lui exposer l'état secret de son coeur: «Je t'ai conquise des mains +de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire +bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère, +j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et +mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui, +ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être +ici égal à moi-même. + +«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous +une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute; +la fraude s'est faite ici l'égale du courage. _Mais_ qu'aurait-il +de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui +n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui? + +«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout +ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit _heureux_. La fatigue +des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans +les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte +aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui, +désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien, +porte également son fruit aujourd'hui.» + +Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout +grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses +larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage, +et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards +obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes +et des Rakshasas: + +«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par +cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais +sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la +guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour +toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi +par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me +sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre +famille. + +«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe +mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé; +va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace, +_choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet, +est-il un homme de coeur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où +le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle +aurait habité sous le toit d'un autre homme? + +«Place comme il te plaira ton coeur, Sîtâ! car il n'est pas croyable +que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté +céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes +femmes qui habitent son palais!» + +Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son +époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous +le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour +ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un +torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle +dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux +me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble +famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi, +héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel, +choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas +ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en +moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-même! + +«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite +est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien +étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon +amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le +Destin! Mon coeur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir, +n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en +des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je +n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la +sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si +mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et +notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour +l'éternité. + +«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans +Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès +ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par +toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu +n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril; +cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans +fruit. + +«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout, +comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule +d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse +d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite, +ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent +tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour +garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!» + +Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient +balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec +tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est +le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je +n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux, +dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la +_seule_ route _ici_ qu'il m'est séant de suivre.» + +À ces mots de la Mithilienne, _l'intrépide_ meurtrier des héros +ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa +les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion +de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste +guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui +que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de +la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le +regarder. + +Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la +tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina +d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et, +joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu +Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai +jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en +paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de +même que mon coeur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi, +feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!» + +Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer +dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô +toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus +vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un +témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer +beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur +visage. + +Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue +entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes, +enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la +Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra +dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la +clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable +à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré, +s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette +dans le feu du sacrifice. + +À ces cris des peuples: «_Hélas! hélas!_» Râma, le devoir incarné, +mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes. +Soudain Kouvéra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mânes, le Dieu +aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain +des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour +emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier, +Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et +revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir +ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au +soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ. + +Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits +savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras, +dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait +devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir +avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment, +ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas +toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine, +comme un époux vulgaire!» + +À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux +tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un +simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. _S'il en est +d'une autre manière_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis +et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la +vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie! +répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton +excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est +le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça, +tu es l'homme le plus grand des hommes. + +«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin +des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin. +«Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres; +dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les +points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes! + +«_Dieu_ fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu +portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les +yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le +jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est +sans toi. + +«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut +avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on +raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que +tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu +as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent +le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans +ta ville.» + +Cependant le feu _ardent et_ sans fumée avait respecté la Djanakide, +placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un +corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit +de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine +aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe +écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au +soleil enfant. + +Alors ce témoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici +ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle. + +«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni +de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans +une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une +irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt +solitaire. Enfermée dans son gynoecée, triste, absorbée dans ton +_souvenir_, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les +côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les +manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a +jamais songé au Rakshasa. + +«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute: +je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et +tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, +qui _viens de_ l'observer _ici même_ en face de mes yeux!» + +À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie, +Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, +répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que +Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette +purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité +dans le gynoecée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un +insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit +les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette +purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka +n'avait pas changé de coeur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée +errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance +des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point +arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même +n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa +vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette +âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la +Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. +Non! Sîtâ n'a point donné son coeur à un autre, comme la splendeur ne +fait pas divorce avec le soleil!» + +Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul +des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait +ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, +suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé +Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et +Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème +dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu +auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides, +prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans +pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel. + +«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, _qui fut_ +ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou? +Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut +ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton +frère.» + +À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec +Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char. +Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur, +vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char, +l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue +de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie. + +Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le +flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au +Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes, +heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans +ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton voeu! Certes, +heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour +dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre! +Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; +lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la +terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et +tient ses yeux toujours attachés sur le devoir. + +«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est +à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha, +ton père, j'atteste sa pureté moi-même! + +«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais +pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de +Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette +acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, +mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta +main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible +avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.» + +Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les +mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté, +objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais +obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui +sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec +ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à +Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni +son fils!» + +«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle +autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection. +Là-dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite, +Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui +cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _récompense +du_ devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de +Râma, le Swarga et la grandeur suprême. + +«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes +sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir +dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les +hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.» + +Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à +Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, il adressa hautement ces +mots à la Vidéhaine, qui se tenait là, formant l'andjali de ses mains +réunies. Il ne faut pas ouvrir ton coeur, Vidéhaine, au ressentiment +que pourrait y conduire cette répudiation _apparente_: c'est le désir +même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour _amener +ici la reconnaissance de_ ta pureté. L'action vaillante, sceau de ta +pureté, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des +femmes _dans les siècles à venir_. + +Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils, +le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s'éleva dans son +char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin fréquenté par +les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il +s'éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau +que l'astre des nuits. + +Tandis que le Kakoutsthide _déifié_ s'en allait, Indra, au comble +de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains +réunies en coupe à ses tempes: «Ce n'est jamais en vain qu'on nous a +vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que +ton coeur désire.» + +À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit joyeux cette +réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des +Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l'accorder. Que +tous les singes, qui, vaincus _dans ces combats_, sont tombés à +cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie +nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont +les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des +fleurs dans le temps même qui n'en est point la saison.» + +À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes +dictés par la bienveillance: «Tu désires le salut des _héros, tes_ +amis, _et des guerriers_, qui te sont venus en aide, c'est un voeu qui +te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, +cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts à +la vue _des vivants_, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne +le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause +de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même +ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes +vont se relever, comme _on voit sortir de leur couche_, à la fin du +sommeil, ceux qui sont endormis. + +«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et +de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivières +couler avec des ondes pures.» + +Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles, +Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille. +À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant, +rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit +qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait +renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant +guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement. + + * * * * * + +_À la suite de ces choses_, Vibhîshana dit, les mains jointes, +ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit +commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer, +les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes +variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent +ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le +Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle +à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la +pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps. +Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie +du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures. +Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le +chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.» + +À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit +Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé +Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et +qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, +plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui. +Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est +ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude +jusque dans Ayodhyâ.» + +À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable +au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés +de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux +par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de +tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même, +resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de +portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et +qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au +sommet du Mérou. + +Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit +au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant +réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: +«Que tous ces _quadrumanes_ habitants des bois, qui ont mis à fin leur +expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de +chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ, +monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils +n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions +simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime +qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi. + +«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son +devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la +terre, n'est-il pas adoré du guerrier?» + +Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au +dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de +son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine, +rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce +langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme +à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous +l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc +loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on +peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un coeur appliqué, ta +majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement. +Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva! + +«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras. +Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais, +souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du +kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous +demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.» + +À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes +et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire: +«Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons +voir ton sacre, voeu de notre coeur. Quand nous aurons vu cette auguste +cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour, +ô le plus grand des rois, dans nos habitations.» + +Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans votre société, +si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que +l'aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans +Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de +monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes +ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.» + +À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses +conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka. +Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et +le char nonpareil de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même. + + * * * * * + +Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De +là, promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit +à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: «Regarde, +Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la +cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce +champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste +boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas! + +«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana +et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens +ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau; +mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien _mortel_ de ces +flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands +yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que +Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C'est à cette place que +se lamenta d'une manière si touchante l'épouse du cruel souverain, +appelée Mandaudarî. + +«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi des fleuves: il +eut _en quelque façon_ pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait +alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le +Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après +la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite à cause +de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des +requins; cette gloire n'aura pas de fin. + +«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je +couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à +mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une +masse de grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla +prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos +yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par +moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s'élever la cime lumineuse du +Mâlyavat: c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison +pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de +ma douleur, après que j'eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré +_le nouveau roi_ Sougrîva. + +«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs +de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes +continuelles. + +«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la +grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana. + +«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre chaumière de +feuillage, d'où Râvana, le monarque des Yâtavas, _osa_ t'enlever, +malgré ta résistance. C'est là que vint s'offrir à nos yeux +Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le +nez et les oreilles. + +«Maintenant, c'est l'amoene et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes, +qui nous apparaît avec l'ermitage d'Agastya, entouré de bananiers. + +«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille svelte, sont les +habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à +l'égal du feu même ou du soleil. + +«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand ermitage d'Atri, +le révérend anachorète, de qui l'épouse Anasoûyâ t'avait donné un fard +merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le +fils de Kêkéyî vint m'apporter ses _vaines_ supplications. Ce fleuve +qui roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides, +où j'offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de +fruits. + +«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et +l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu béni pour les sacrifices. +Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est la Gangâ, qui roule ses flots dans +trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, +mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi; +c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première nuit, +après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî. + +«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! Incline-toi +devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!» + +Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes, +et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique +cité. + + * * * * * + +À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant comme un +second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est percé d'un +immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants +et des femmes, s'écriant tous: «Voici Râma!» Descendus alors des +chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à +terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans _l'intelligent_ +véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé _de +la tristesse_ à la joie, s'approcha, les mains jointes, de Râma et +l'honora du salut: «Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que +méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce +prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux pieds de Râma +et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion. + +Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait dans la +route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son +coeur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l'âme +domptée s'approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la +bienséance, et salua ses nobles pieds. + +Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences, +s'étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient +avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit +à Vibhîshana d'une voix caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé +heureusement une guerre d'une extrême difficulté.» + +Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana, +vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ. + +Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance d'un voeu, +les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se +prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le coeur de +sa mère. Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant +l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta, environné +des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'eût courbé +devant Brahma l'éternel. + +Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent alors +contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri +de Kâauçalyâ!» disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant +les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que +des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui +présentaient à son passage. + +En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une grande vitesse, attelé +de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre. +Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, +les chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains +réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, maître, tu te souviens +encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la +crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, +n'a dérobé un fruit _dans ton absence_. Tout cet empire est à toi; +c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est +rempli et mes voeux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici +pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers, +les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé, +grâce à la force qu'elle m'a prêtée.» + +À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l'amour +fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des +larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et +s'en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage du +Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char, +descendit et se tint sur le sol de la terre. + +Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait +celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvéra.» +Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule +s'enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu +qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra +lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie point, à son +service comme tu es au mien.» À cet ordre, le char se mit à la +disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette +nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra. + +Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante +splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque des singes, +lui tint ce langage: «Nous étions quatre frères, et toi maintenant, +Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, _comme ses amis_, un +fils de l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a +rendus.» + +Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe +à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se +démentit jamais: «Que ma mère n'en soit point offensée! cet empire qui +me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même +donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par la grande furie des +eaux, un royaume dont la couronne n'est pas légitime est, à mon avis, +une charge bien difficile à porter. + +«_Fais-toi_ sacrer aujourd'hui _et_ que les rois te contemplent dans +ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour! +Endors-toi et réveille-toi _chaque jour_ au cliquetis des noûpouras +d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix +mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, _ton empire_, accomplira +sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le +globe.» + +Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main +douce et prompte donnent leurs soins à Râma. + +Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec des bouquets +de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète bien peigné, le corps +flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec +des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme +enflammé d'une céleste splendeur. + +Toutes les femmes du _feu roi_ Daçaratha firent elles-mêmes la +toilette ravissante de la sage Djanakide. + +Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses +coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au +courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères +placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d'eux +et tout flamboyant de splendeur. + +Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana, +s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer le noble Râma. +Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c'étaient les +louanges de Râma, que chantaient les choeurs des saints, les troupes +des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des +singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant appelé +Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s'étaient +revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils +s'avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants. +C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des +hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques. + +Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes +et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage +du Raghouide. + +Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée dans +Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les hauts faits des +singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits des quadrumanes et la +vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent +saisis d'admiration. + +C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra +dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes, +pavoisée d'étendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses +places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses +routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli +de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes +dire au monarque arrivé dans sa capitale: «Les habitants de cette +ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils, +et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui! +Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de +ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants +d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville +était comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer à laquelle +on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune. +Aujourd'hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut, +Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22] à la face +des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions +loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont +coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!» + +[Note 22: On n'a pas oublié ce que veut dire _ayodhyâ_ et l'on +voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «_Ayodhyâ_ nous +semble aujourd'hui _ayodhyâ_, c'est-à-dire, l'_Imprenable_ est +imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»] + +Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix +réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en +témoignage d'affection. + +Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, le glorieux +monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et +Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans +son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme. + +Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était joint l'à-propos +et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des +rois aux pas bien assurés dans le devoir: «Que Sougrîva goûte ici le +plaisir d'habiter ce grand bocage d'açokas et ce palais magnifique, +pavé d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, +belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana. +Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement +à tous les rois folâtres des singes, en observant l'ordre établi des +rangs.» À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr +comme la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors dans +le palais. + +«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie +promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au +point du jour, l'heure où l'astérisme Poushya est dans sa jonction, +que l'on doit sacrer le Raghouide. + +Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies +de pierres fines, à quatre chefs des singes. «Qu'on revienne +promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puisée dans +les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps où l'aube +reparaît!» À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des +montagnes, s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents +impétueux. + +Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les branches du sandal +rouge, apporta d'un vol léger une onde empruntée à la mer du midi. +Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne, +incrustée de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles +de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à l'Océan +septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée dans son vase, +qu'il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de +l'autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d'armilles et de +bracelets. + +Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme +que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut, +dans un moment propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans +sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné des +brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de +pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l'orient. +Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles +consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait +conférer à ce noble prince issu de Raghou. + +Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le +brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante splendeur et les autres +chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau +bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré +jadis Indra aux mille yeux. + +Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans +les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des +ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers +de l'armée et des _notables_ commerçants, tous joyeux et rangés +suivant l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille. +Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva, +le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc +éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie, +saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre +incomparable éventail, semblable à l'astre des nuits. + +Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au +Raghouide une guirlande d'or, composée de cent lotus et flamboyante +de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette +assemblée, fit présent à Râma d'un collier de perles, entremêlé +de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation +de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui +l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire. + +Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens +des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer +la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque, +la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur +et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma, +_pour les honoraires du sacre_, donna aux brahmes cent fois cent +taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus, +trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des +joyaux, des vêtements, des lits, des siéges et beaucoup de villages à +plusieurs fois. + +L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d'or +magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil. +Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets +d'un beau travail, ornés d'admirables diamants, entremêlés de lapis +et d'autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe +collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, et dont +les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse. + +En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se +mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe +Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs +fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son +épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à +celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de +l'intelligence.» + +_À ces mots_, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent. +Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel +qu'une montagne avec une _ceinture de_ nuées blanches, dont les rayons +de la lune jaunissent le sommet. + +Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques +pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de +biens et d'hommages, partirent, ayant séjourné là _quelques heures_, +tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter +Râma. + +Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir +lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je ne t'ai pas récompensé +comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m'as +rendu est bien grand.» À ces mots, des larmes de joie troublant ses +yeux, celui-ci dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps, +sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la terre; je +demande cette grâce, si tu veux m'en accorder une.» + +À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse: +«Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie, +sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi +longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!» + +La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille: +«Que les différentes choses à manger, fils de Mâroute, se présentent +d'elles-mêmes à toi sur la terre! Que les choeurs des Apsaras, les +Gandharvas, les Dânavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en +tous lieux où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi +ou ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils à +l'ambroisie et des ondes limpides!» + +«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux mouillés de +larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils étaient venus, +à leurs différentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant +ils aimaient Râma, des grandes aventures de ce noble Raghouide. + +Après le départ de tous les singes, l'homicide _généreux_ des ennemis +tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dévoué: +«Gouverne avec moi, ô toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont +habitée les rejetons des monarques nos ancêtres, et porte, comme roi +de la jeunesse, ce timon _des affaires_, qui n'a rien de supérieur à +ta force et que nos aïeux ont jadis porté.» + + * * * * * + +Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même avec ses +frères toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son règne +plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux, +regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans +le monde, le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des +vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. Tout vivait +dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir maintenait le sujet +dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres. + +Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans maladie, on +était sans chagrin, la vie était de cent années, chaque père avait +un millier de fils. Les arbres, invulnérables aux saisons et couverts +sans cesse de fleurs, donnaient sans relâche des fruits; le Dieu du +ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une +haleine toujours caressante. + +Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient +renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives; +les créatures s'adonnaient à la pratique de la vertu. + +Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses devoirs, c'est +ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies toutes les qualités, +gouvernait la monarchie du monde. Devenu maître de tout l'empire et +victorieux de ses ennemis, ce prince, à la haute renommée, offrit +mainte espèce de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de +riches honoraires. + + * * * * * + +Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui +rend les rois victorieux, est l'oeuvre primordiale que jadis composa +Valmîki. + +Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son +oreille sans cesse occupée au récit de cette histoire admirable _ou +variée_ du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils, +s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses, +l'homme qui écoutera lire dans le monde ce que fit Râma. + +La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, la joie de +son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui voyagent dans les pays +étrangers, elle obtiendra qu'ils soient bientôt réunis avec elle. Ceux +qui dans le monde écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé, +acquièrent _du ciel_ toutes les grâces, objets de leurs désirs, telles +qu'ils ont pu les souhaiter. + +FIN DU RAMAYANA. + + * * * * * + +INDEX + +DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES PERSONNES QUI NE +SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET +L'HISTOIRE DE L'INDE. + + * * * * * + + +A + +AGNIHOTRA, le feu sacré en général. + +ANDJALI, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes +ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au +front. + +ANKA, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche et +l'aisselle du même côté. + +APSARA, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel. + +ASTA, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé +descendre se coucher. + +ASOURA, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité +continuelle avec les Souras ou les Dieux. + + +B + +BHAGAVAT, _vénérable_, _adorable_, appellation commune à tous les +Dieux, mais principalement consacrée à Brahma. + +BRAHMA, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance +créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation par +les merveilles du monde. + + +Ç + +ÇAKRA, _validus_, _robore_ ou _vi præditus_. V. Indra. + +ÇÂSTRA, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais +plus ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de +jurisprudence. + +ÇATAGHNÎ, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire _qui tue +cent_ hommes. L'opinion générale est que la _çataghnî_ était une arme +à feu. + +ÇÎVA, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance +destructive et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa +manifestation par les choses créées. + + +D + +DAÇAGRÎVA, c'est-à-dire _decem habens colla_, un surnom de Râvana. + + +G + +GANDHARVA, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel +d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales +Divinités. + +GAROUDA, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la +monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de +serpents, exalté jusqu'à la condition divine. + + +H + +HRISHIKÉÇA, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou Vishnou +incarné. + + +I + +INDRA, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le _Jupiter tonans_ +de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun: +l'_Indra des hommes_, l'_Indra des quadrupèdes_, l'_Indra des +oiseaux_, pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là. + +IKSHWÂKOU, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé, et le +premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant, le +nom d'Ikshwâkide. + + +K + +KAKOUTSTHA, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha +et le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique +Kakoutsthide pour son descendant Râma. + +KINNARA, un ordre des musiciens du ciel. + +KOUVÉRA, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses +et le frère aîné du tyran Râvana. + +KSHATRYA, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des +rois. + + +L + +LOHITÂNGA, la planète de _Mars_. + + +M + +MÂDHAVA, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du +printemps. + +MÂROUTE, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au +nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne. + +MOUSHALA, _pistillum_, _teli genus_, dit Bopp. + + +N + +NAÎRRITA, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé dans +le poëme comme synonyme de _Rakshasa_. + +NÂRÂYANA, _l'esprit qui marche sur les eaux_, un nom de Vishnou et de +Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait +avant tous les mondes. + +NOÛPOURA, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de +pierreries, que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied. + + +P + +PANAVA, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour. + +PANNAGAS, Demi-Dieux serpents. + +PATTIÇA, espèce d'arme en forme de hache. + +PIÇÂTCHAS, espèce de Démons analogues aux vampires. + +POURANDARA, _le briseur de villes_. V. Indra. + +PRADAKSHINA, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne, +ayant soin de lui présenter toujours le côté droit. + + +R + +RAGHOU, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui vint +ce nom patronymique si usité de _Râghava_ ou de _Raghouide_. + +RÂHOU, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de +la lune. + +RAKSHASA, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières, animant +les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les sacrifices, +sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à leurs femmes le +nom de Rakshasî. + +ROHINÎ, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une +des filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27 +nymphes, personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou +Lunus est censé avoir épousées. + + +S + +SHORÉE, arbre de charpente, le _shorea robusta_. + +SOMA, l'asclépiade acide ou le _sarcostema viminalis_, dont le jus est +offert aux Dieux dans les sacrifices. + +SOUPARNA. V. GAROUDA. + +SOURA, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine _sour_, +briller, _splendere_. + +SWARGA, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et +les héros après cette vie. + +SWAYAMBHOU, c'est-à-dire, l'_être, qui existe par soi-même_, un des +noms de Brahma. + + +T + + +TCHAKRA, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés: +c'est l'arme terrible de Vishnou. + +TCHÂRANA, bons Génies, les panégyristes des Dieux. + +TILAKA, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur +le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme +distinction de secte. + + +V + +VAROUNA, le Neptune indien, le Dieu des eaux. + +VÂSOUKÎ, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou. + +VIÇVAKARMA, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain +de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom veut +dire _cujuslibet peritus operis_. + +VIDYÂDHARA, Demi-Dieux, habitants des airs. + +VIROTCHANA, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est nommé +le Virotchanide. + +VISHNOU, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance +conservatrice du monde personnifiée. + +VRITRA, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies +Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux rayons de +la lumière originelle. + + +Y + +YAMA, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le +fils du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide. + +YÂTOU, au pluriel, Yâtavas, et + +YATOUDHÂNA, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana. + +YATOUDHÂNÎ, c'est le féminin de ce mot. + +YODJANA, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres +chacun. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND *** + +***** This file should be named 20640-8.txt or 20640-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/6/4/20640/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the +Distributed Proofreading team of Europe +(http://dp.rastko.net). 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Râmâyana - tome second + Poème sanscrit de Valmiky + +Author: Valmiky + +Translator: Hippolyte Fauche + +Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the +Distributed Proofreading team of Europe +(http://dp.rastko.net). This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<h1>LE RAMAYANA</h1> + +<h3>POÈME SANSCRIT DE VALMIKY</h3> + +<h1>TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE</h1> + +<h4>Traducteur des Å’uvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata</h4> + +<h2>TOME SECOND</h2> + +<h3>PARIS</h3> + +<h4>LIBRAIRIE INTERNATIONALE</h4> + +<h4>13, RUE DE GRAMMONT, 13</h4> + +<h4>A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C<sup>e</sup>, ÉDITEURS</h4> + +<h4><i>À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne</i></h4> + +<h2>1864</h2> + +<hr /> + +<p>Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, +son âme tout enveloppée de colère, pénétra dans +l'épouvantable caverne Kishkindhyâ, comme Râma lui +avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, à +la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, +voyant le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de +colère, et, pour ainsi dire, tout flamboyant de son ardent +courroux, élèvent au front les paumes de leurs mains +réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne tentent pas de +l'arrêter.</p> + +<p>L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, +l'âme tout enveloppée de colère, vit alors cette grande +caverne, belle, charmante, délicieuse, remplie de machines +de guerre, embellie de jardins et de bosquets, +encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse, céleste, +faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des +forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au +gré de tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances +bocagères, avec des singes du plus aimable aspect, +qui pouvaient changer de forme suivant leur fantaisie, +vêtus de robes divines, parés de guirlandes célestes, fils +des Gandharvas ou des Dieux, et, <i>pour comble</i>, avec +une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs +exquises de lotus, d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.</p> + +<p>Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les +blanches files des palais aux constructions variées, hauts +comme les cimes du mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il +vit les temples d'une belle architecture et plaqués d'émail +blanc: partout il vit des chars consacrés aux dieux. Le +frère puîné de Bharata vit là des lacs tapissés de lotus, +des bois en fleurs, une rivière limpide, qui descendait sur +la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse habitation +d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles +singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, +des princes Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, +Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de Koumbha et de Rabha. +Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans +la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: +les plus suaves guirlandes <i>en</i> décoraient <i>l'extérieur</i>; ils +regorgeaient de pierres fines et de richesses, <i>mais</i> la +perle des femmes en faisait la <i>plus charmante</i> parure. +Il vit, pareil au palais de Mahéndra et protégé d'un rempart, +tel qu'une blanche montagne, le délicieux château +du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme +les sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux +jardins embellis d'arbres, où l'on cueillait du fruit en +toute saison, aux bosquets enrichis de plantes fortunées, +célestes, nées dans le Nandana, présent du grand Indra +lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées d'azur. +Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à +la main, il regorgeait de fleurs divines et <i>montrait avec +orgueil</i> ses arcades en or bruni.</p> + +<p>Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, +Sougrîva commande aux ministres d'aller à sa rencontre, +et ceux-ci l'abordent, tenant les paumes des +mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana de +parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant +les bienséances, non par timidité d'âme, mais par +le sentiment des convenances; puis, <i>officiellement</i> reconnu, +il entra dans le palais. Quand ce guerrier, le devoir +même incarné, eut franchi trois cours toutes couvertes +de chars-à -bancs, il se vit en face du vaste sérail, que +défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller +çà et là beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur +lesquels s'étalaient de riches tapis. Là , il entendit un +chant doux et des plus ravissants, qui se mariait à l'unisson des +flûtes, des lyres et des harpes.</p> + +<p>Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque +un grand nombre de femmes avec différents caractères +de figure, mais toutes fières de leur jeunesse et de +leur beauté. Parées des plus riches atours, de bouquets +et de guirlandes variées, elles étaient revêtues de robes +différentes par les couleurs et n'étaient pas moins distinguées +par la politesse que par la beauté.</p> + +<p>Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la +tristesse de son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus +dans son <i>cÅ“ur</i> la puissance de sa colère. À peine Angada +l'eut-il vu irrité comme le roi des Nâgas ou comme le feu +allumé pour la destruction <i>du monde</i>, qu'une vive émotion +le saisit tout à coup, et son visage fut couvert de confusion. +Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient +dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement +et leurs mains réunies en coupe devant Lakshmana.</p> + +<p>Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal +du soleil, couvert de précieux tapis, élevé au sommet +d'une estrade, le roi des singes vêtu d'une robe divine, +enguirlandé de fleurs célestes, frotté d'un onguent divin +et les membres éblouissants de parures toutes divines: on +eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des +femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines +de mille: telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras +font cercle autour de Kouvéra. Lakshmana vit aussi +les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à la droite, et +Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à +ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du +roi l'éventail blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements +d'or bruni.</p> + +<p>À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison +qu'il en fit avec la peine immense de son frère, +Lakshmana sentit redoubler sa fureur. À peine Sougrîva +eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de colère, la +vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la +contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous +les dents, poussant maint et maint soupir long et brûlant, +irrité enfin comme le serpent aux sept têtes enfermé +dans un cercle de feux; à peine, dis-je, l'eut-il vu, les +yeux rouges de colère, tenant son arc empoigné, qu'il se +leva soudain et porta les mains en coupe à ses tempes.</p> + +<p>Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi +là !» dit le roi des singes.</p> + +<p>Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé +dans une caverne, Lakshmana, retenu par les instructions +qu'il avait reçues de son frère, lui répondit en +ces termes: «Il est impossible qu'un envoyé, roi des +singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie même, +avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. +Quand le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès +couronner les affaires de son maître, il peut alors, +monarque des singes, accepter les présents de l'hospitalité. +Mais comment puis-je recevoir ici les tiens, sire, +moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux vÅ“ux du +noble Râma?»</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner +devant Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout +émus de frayeur: «Nous sommes entièrement les serviteurs +de Râma aux prouesses infatigables; je ferai tout +ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu. +Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et +la corbeille de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, +dans cet auguste siége; ensuite je parlerai un langage +que tu aimeras entendre.»</p> + +<p>Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données +Râma: «Tu ne dois pas accepter les présents de +l'hospitalité dans la maison du singe avant que tu n'aies +accompli ton message.» Écoute donc la mission, que j'ai +reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant, s'il +te plaît, une prompte exécution.»</p> + +<p>Ensuite, l'homicide <i>héros</i> des héros ennemis, Lakshmana +tint ce langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta +même debout, environné de ses femmes. «Un roi qui a +du cÅ“ur et de la naissance, qui est miséricordieux, qui a +dompté ses organes des sens, qui a de la reconnaissance, +qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté sur la +terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque +esclave de l'injustice et violateur d'une promesse +faite à ses amis, dont il avait déjà reçu les services? +L'homme qui ment à son cheval tue cent de ses chevaux; +s'il ment à sa vache, il tue mille de ses vaches; +mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même +avec sa maison. L'homme qui fait un mensonge à la +terre, son châtiment frappe dans sa famille et ceux qui +sont nés et ceux qui sont à naître. Il y a, nous dit-on, +égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge à la +terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur +jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé +par ses amis, ne leur a jamais payé de retour le service +rendu, mérite que tous les êtres conspirent à sa mort.</p> + +<p>«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, +une des plus saintes montagnes, tu pris nos mains dans +les tiennes pour nous garantir la vérité de ton alliance. Et +maintenant, plongé dans tes voluptés matérielles, voici +que tu déchires le traité!</p> + +<p>«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, +ni les mains serrées en présence du feu allumé +ne sont rien à tes yeux! Ce fut, pervers, ce fut donc en +toutes les façons que tu as trompé mon frère; lui, ce +sage, à l'âme droite; toi, cÅ“ur vil, aux pensées tortueuses! +Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une ardente +colère, comme le gonflement du magnanime Océan +au jour de la pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de +mes flèches aiguës, dans les habitations d'Yama! Certes! +ici, avec mes flèches, moi qui te parle, je t'immolerai, +comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le chemin de la +vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme +inconstante et mobile par le vice de ta race!»</p> + +<p>À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé +d'une ardente fureur, Târâ, semblable par son visage à +la reine des étoiles, répondit en ces termes: «Le roi ne +mérite pas que tu lui parles de cette manière, Lakshmana: +le monarque des singes ne mérite pas ce langage +amer, venu de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, +perfide et cruel; son âme n'est point amie du mensonge, +son âme ne creuse pas des pensées tortueuses. Le +vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, impossible à +d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable. +C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains +la gloire, l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes +choses, Roumâ, <i>son épouse</i>. Rentré en possession des plus +douces jouissances par la bienveillance de Râma, il a voulu, +<i>c'était naturel!</i> goûter de ses voluptés, lui de qui la +douleur avait toujours été la compagne. Que le noble Raghouide +veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux +qui a passé dix années dans les fatigues <i>de l'exil</i> et +dans la privation de toutes les choses désirées!</p> + +<p>«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui +manque d'auxiliaires: ce besoin de <i>vigoureux</i> compagnons +a donc fait expédier çà et là de nobles singes, afin +qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de singes en +nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti +en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe +de Râma, ces valeureux quadrumanes à la bien grande +vigueur. Les dispositions de Sougrîva sont toujours, fils +de Soumitrâ, ce qu'elles étaient auparavant.</p> + +<p>«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les +ours viendront ici par dizaines de billions, et les golângoulas +par milliards; les tribus simiennes répandues sur la +terre afflueront ici kotis par kotis. De la rive des mers, +tous les singes qui habitent les îles de l'Océan vont accourir +pleins de hâte devant toi: dépose donc, irascible +guerrier, dépose là ton chagrin.</p> + +<p>«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais +Génies, les singes ramèneront ici la bien-aimée de ton +frère, cette Djanakide charmante aux formes délicieuses, +dussent-ils, monarque des hommes, l'arracher du ciel +même ou des entrailles de la terre!»</p> + +<p>Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit +avec faveur ce langage modeste, uni au devoir; et, +voyant les paroles de Târâ bien reçues, le roi des singes +rejeta, comme un habit mouillé, la crainte que les deux +Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la +guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son +cou et resta dépouillé de cette royale distinction. Puis, +le souverain de toutes les tribus simiennes, Sougrîva à la +vigueur épouvantable, de parler à Lakshmana ce langage +doux et fait pour augmenter sa joie:</p> + +<p>«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma +gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai recouvré +tout par la bienveillance de Râma. Dans ce monde tel +qu'il est, où trouver, dompteur <i>invincible</i> des ennemis, +un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal au +sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée +du bruit de ses hauts faits?</p> + +<p>«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un +bras qui, tirant son arc, fait trembler, au seul bruit de +sa corde, la terre avec les montagnes? Je suivrai, sans aucun +doute, je suivrai les pas du vaillant Raghouide, marchant +pour l'extermination de Râvana et des généraux +ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par <i>trop de</i> +confiance, soit par <i>intempérance d'</i>amour, il faut que +Râma ait de l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute +à se reprocher?»</p> + +<p>Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, +qui répondit ces mots avec amour: «Ces paroles, +tombées de ta bouche, Sougrîva, sont d'une âme reconnaissante, +qui sait le devoir et ne recule pas en face des +batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel, +assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère +majeur exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! +tu es l'égal de Râma pour la bravoure et la force: ce +sont les Dieux mêmes, roi des singes, qui t'ont donné à +nous pour notre bonheur après une longue <i>attente</i>!</p> + +<p>«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec +moi, viens consoler ton ami, le cÅ“ur déchiré à la pensée +de son épouse ravie. Veuille bien excuser toutes les paroles +injurieuses que j'ai dites pour toi sous l'impression +des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»</p> + +<p>Les singes chargés des ordres du roi volent de tous +les côtés et, couvrant le ciel, route divine, où circule +Vishnou, ils tiennent offusqués les rayons du soleil. Dans +les mers, dans les forêts, dans les montagnes et sur la +rive des fleuves, les envoyés appellent tous les singes à +soutenir la cause de Râma.</p> + +<p>Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers +et reçu l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, +la gent quadrumane est frappée de terreur.</p> + +<p>Alors trois kotis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> de singes au poil sombre comme +le collyre s'avancent, de la montagne nommée le +Grand-Andjana, vers ces lieux où Râma les attend. Dix +kotis de singes couleur de l'or bruni viennent de la belle +montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche à +l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, +<i>une des</i> plus hautes alpes <i>de la terre</i>: vaillants héros, ils +ont la taille et la force des lions. Trois mille deux cents +kotis de singes, <i>les épaules couvertes</i> d'une crinière léonine +toute resplendissante, affluèrent des sommets du +Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de l'Himâlaya +et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits, +un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. +Du mont Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que +des masses de charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables +par les actions. Dix mille kotis de singes arrivèrent +du mont Oudaya, tous renommés par le courage et +la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la Mer-de-Lait, +où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs +festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer +la multitude <i>infinie des croisés</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><p>Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces +hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'<i>un koti</i> +égale <i>dix millions</i>.</p></blockquote> + +<p>Les armées de ces hommes des bois accouraient des +bords de la mer, des fleuves, des forêts; et l'astre du jour +en était comme éclipsé.</p> + +<p>Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin +d'or, brillant comme le soleil et porté sur les épaules +de grands singes. Il sortit en roi, auquel est échu la gloire +de ceindre une couronne sans égale; il sortit avec le parasol +blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail blanc, avec +le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour de +son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des +javelots à leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré +de ses ministres à la grande vigueur; et, dans sa +course rapide, il faisait trembler même le sol de la terre +sous les pas de l'innombrable armée des singes. Dans ce +voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit +des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, +les golângoulas par centaines et des singes fortement +cuirassés marchaient devant lui. Il franchit dans +l'intervalle d'un instant la distance qui le séparait du Mâlyavat, +la grande montagne: arrivé à la demeure, mais +encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées +quadrumanes s'arrêta.</p> + +<p>Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière +d'or, le roi fortuné des singes, tenant au front ses deux +mains en coupe et marchant à pied, s'approcha de Râma. +Il se prosterna la tête sur la terre et se tint formant de ses +mains jointes la coupe de l'andjali. À peine eut-elle vu +son roi les paumes des mains réunies aux tempes, toute +l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains +et fit de même l'andjali.</p> + +<p>Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un +lac de lotus, dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, +Râma fut satisfait à l'égard de Sougrîva. Le digne fils de +Raghou étreignit dans ses bras le royal singe, il salua de +quelques mots les ministres et lui dit: «Assieds-toi!» +Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec bonté ce +langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol +de la terre:</p> + +<p>«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances +brutales et sache que prêter du secours à tes amis, +c'est défendre même ton royaume. Déploie tes efforts à la +recherche de Sîtâ et travaille, ô toi qui domptes les ennemis, +travaille à découvrir en quel pays habite Râvana.»</p> + +<p>À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline +entièrement rassuré devant Râma et lui répond en +ces termes: «J'avais perdu ma fortune, ma gloire et l'empire +éternel des singes; mais j'ai tout recouvré, grâce à +ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô le +plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, +à toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait +le plus ignoble des hommes.</p> + +<p>«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux +de mes singes par centaines. Ces messagers doivent +tous amener ici tous les simiens répandus sur la terre; +ils amèneront les ours et les golângoulas; ils amèneront, +fils de Raghou, les singes enfants des Dieux et des Gandharvas, +héros d'une épouvantable vigueur, qui changent +de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés +dans la connaissance des lieux impraticables, des bois +et des forêts.</p> + +<p>«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages +et qui peuvent se métamorphoser comme ils veulent, suivront +tes pas dans la guerre, chacun avec toute sa parenté. +Ces guerriers, qui ont pour armes, les uns des rochers, +les autres des shorées et des palmiers, arracheront +la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne +<i>dans tes bras</i>!»</p> + +<hr /> + +<p>Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi +singe, <i>en tel nombre</i> qu'elle éclipsait dans les cieux la +grande lumière de l'astre aux mille rayons. Les yeux ne +distinguaient plus aucun des points cardinaux enveloppés +alors dans la poussière; et la terre elle-même tremblait +tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.</p> + +<p>Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, +s'avança d'abord, environné par dix mille kotis de guerriers.</p> + +<p>Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des +armées au nombre de cinq et cinq fois mille kotis, parut +le vaillant père de Târâ, le roi ou plutôt l'Indra même des +singes, l'héroïque Souséna, honoré des plus grands ministres +et semblable au Dieu Mahéndra.</p> + +<p>Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel +marchent mille kotis et cent milliers de singes.</p> + +<p>Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur +égale à celle de <i>Bâli</i>, son père: Angada conduit mille +padmas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2-3"><sup>2</sup></a> de singes avec une centaine de çankhas<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote2-3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2-3" name="footnote2-3"></a><b>Note 2-3:</b> +<p>Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha +équivaut à cent milliards.</p></blockquote> + +<p>Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au +matin: celui-ci commande une myriade avec onze centaines +de guerriers.</p> + +<p>Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la +grande vigueur, telle qu'une montagne de noir collyre: +c'est Gavaya. Dix mille héros exécutent ses commandements.</p> + +<p>Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel +se pressent mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, +tous pareils aux cimes du Kêlâsa.</p> + +<p>Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, +Dourmoukha, comme on l'appelle, avec cent mille braves, +auxquels s'ajoute encore une neuvaine de milliers. Intelligent, +le plus vaillant des singes, estimé de tous les quadrumanes, +son visage resplendit comme le soleil adolescent, +et sa couleur imite celle des fibres du lotus.</p> + +<p>Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, +le fortuné Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées +composant dix mille kotis de guerriers.</p> + +<p>Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à +queue de taureau: il a nom Gavâksha et commande à +mille kotis de golângoulas.</p> + +<p>Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, +autour duquel marchent deux mille kotis d'ours à la couleur +enfumée.</p> + +<p>Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables +et pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un +chef à la grande vigueur: son nom est Panasa.</p> + +<p>Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, +entourent Sougrîva avec mille kotis de simiens.</p> + +<p>À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène +dans cette guerre cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.</p> + +<p>Là , vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha +à la grande force, honoré par tous les chefs des +chefs.</p> + +<p>Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands +genoux, que suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.</p> + +<p>Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une +montagne, Karambha à la grande splendeur, le visage +brillant comme le soleil du matin.</p> + +<p>Après lui se montre, guidant onze kotis répandus +autour de sa personne, le singe fortuné Gaya, le chef +suprême des chefs de troupes.</p> + +<p>On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et +Koumouda, et Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et +Rambha, et Rabhasa.</p> + +<p>Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette +guerre, tous capables de changer de forme à volonté, +couvraient entièrement la terre, et les forêts et les montagnes. +Les généraux des armées s'approchent, l'air +joyeux, et tous ils courbent avec respect le front devant +Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres +singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; +ils se tiennent alors devant Sougrîva, les mains +réunies à la manière de l'andjali. Le monarque, joignant +aussi les deux mains aux tempes, annonce à Râma, digne +<i>en tous points</i> d'être aimé, que tous les singes à la grande +vigueur sont arrivés.</p> + +<p>Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, +eurent fait connaître exactement les états des armées, +chacun s'en alla coucher à son aise, ou dans les +grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de ses cataractes, ou +dans ses forêts charmantes.</p> + +<hr /> + +<p>Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et +campés sur la terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:</p> + +<p>«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis +environné de mes armées. Veuille bien me conter la chose +de la manière qu'elle doit marcher.»</p> + +<p>À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha +étreignit Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces +termes: «Que l'on sache, bel ami, si ma Vidéhaine vit +ou non. Que l'on sache, monarque à la haute sagesse, en +quel pays demeure le démon Râvana. Quand je connaîtrai +bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de +Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés +par les circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes +les maîtres dans cette affaire: tu es la cause qui doit ici +tout mouvoir, et c'est de toi que dépend toute la chose. +Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, la part +que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve +à s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, +courageux, plein de sagesse et versé dans la distinction +des choses, doit parvenir à son but, je n'en doute pas.»</p> + +<p>À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée +d'amour, le monarque des singes appela un général +de ses troupes, nommé Vinata, à la voix tonnante comme +une nuée d'orage, au corps semblable à une montagne, +et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur, +incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner +par mille kotis de rapides quadrumanes, et va, environné +des plus élevés entre les singes, qui savent mener et ramener +<i>une armée</i>, fils eux-mêmes du Soleil ou de Lunus, +instruits à bien connaître les circonstances des lieux et +des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale +avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y +la Vidéhaine Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions +impraticables des bois, dans les cavernes et dans +les forêts.»</p> + +<hr /> + +<p>Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes +dans le pays du levant, il fit partir d'autres singes +pour les contrées méridionales.</p> + +<p><i>D'après son ordre</i>, Târa le plus vaillant des singes, +entouré de cent milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, +qui revêtent à leur gré toutes les formes, vers +les excellentes et vastes régions du sud. Le roi fit connaître +à ces quadrumanes, les principaux entre les simiens, +tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins +difficiles ou dangereux.</p> + +<p>Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure +d'Hanoûmat: ce fut donc à ce quadrumane surtout, le +plus excellent des singes, qu'il adressa la parole en ces +termes: «Je ne vois, prince des singes, ni sur la terre, +ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les enfers, +ni dans le séjour des Immortels, <i>oui! je ne vois</i> personne +qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te +sont connus, grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, +et les Nâgas, et les Dânavas, et les mers, et les +montagnes. Liberté d'allures, promptitude, force, légèreté: +ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on les voit dans +ton père, le magnanime Vent.</p> + +<p>«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en +force: veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ +soit rendue bientôt à nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, +tout courage, toute énergie, toute force, avec un art +d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, avec une +science de gouverner dégagée de toute impéritie.</p> + +<p>Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat +la charge de cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme +et des sens, comme s'il eût déjà tenu la réussite en ses +mains. Aussitôt que Râma eut compris que le roi comptait +sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce prince à +la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna +joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de +son nom, pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par +la fille des rois: «À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble +singe, pensera que tu viens envoyé par moi, et ta vue ne +pourra lui causer d'inquiétude. Car ta sagesse, tes actions +illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, tout m'entretient +déjà du succès, <i>comme s'il était obtenu</i>.»</p> + +<p>Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec +ses mains jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds +de Râma et de Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, +escorté de ses compagnons, prit son essor dans les airs. +Semant la joie dans cette nombreuse armée de robustes +hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans le ciel +balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée +par les bataillons des étoiles.</p> + +<hr /> + +<p>Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat +ces quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage +et d'une agilité égale à la rapidité même du vent, le +monarque à la grande splendeur manda un chef d'une +épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de +Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina +devant lui, honora son illustre beau-père et lui tint +ce langage: «Prête l'appui de ton aide à Râma dans la +présente affaire. Entouré de cent mille singes rapides, +va, mon doux seigneur, dans la contrée occidentale, où +préside Varouna.</p> + +<p>«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, +une fois arrivés au mont Asta, revenez, après un +mois écoulé. Ce temps expiré, je punirais de mort le retardataire!</p> + +<p>«Si nous ramenons à la vue de Râma la <i>belle</i> Mithilienne, +son épouse, nous aurons entièrement acquitté +notre dette envers lui et payé d'un service le bon office +qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur un père +donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, <i>Soushéna</i>, +qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun +ami qui me soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle +sorte que j'aie bientôt le plaisir de te voir ici revenu +après ta mission accomplie.» À peine eurent-ils entendu +ce discours habile du monarque des simiens, que les +singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les +ordres de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle +préside le Dieu Varouna.</p> + +<p>Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali +en ces paroles utiles au <i>pieux</i> Râma et funestes au +démon Râvana: «Fais-toi accompagner, dit-il au vaillant +héros, monarque estimé de tous les quadrumanes; +fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, et +fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, +que protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des +Gandharvas et des Kinnaras, le magnanime Dieu qui +donne à son gré les richesses et qui voile au front avec +une tache brune la place où manque l'un de ses yeux. Là , +que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles +cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous +devez, singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne +rien passer en cette région sans le visiter dans le but d'y +retrouver la fille du roi des Vidéhains.</p> + +<p>«<i>Revenez</i>, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de +Râvana. Ne restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce +temps écoulé, je punirais de mort le retardataire!»</p> + +<p>Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, +de courber aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de +Râma et de leur monarque à la bravoure infinie; puis, +de partir ensemble d'un vol rapide pour cette plage du +monde où préside Kouvéra.</p> + +<p>Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, +jurer cette promesse.</p> + +<p>«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, +et, quand j'aurai tué cet impur, enlever rapidement la +fille du roi Djanaka.</p> + +<p>«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la +mer! Je franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un +seul bond! Le grand monarque des quadrumanes a tort +d'appeler pour cette guerre un si grand nombre de singes: +il suffira de moi seul pour accomplir toute cette affaire.»</p> + +<p>Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des +singes, dans l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement +par cette promesse; et, quand ils eurent tous +prononcé le serment, ces magnanimes à la grande vigueur, +les plus éminents des singes partirent chacun pour +sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.</p> + +<p>Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en +éclaireurs les premiers généraux des armées simiennes +par tous les points du ciel; et Râma, dans la compagnie +de son frère, habita ce mont Prasravana, attendant que +fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa +bien-aimée Sîtâ.</p> + +<hr /> + +<p>Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: +«Par quelles circonstances, héros aux longs bras, as-tu +jadis exploré ce monde? Comment ta grandeur a-t-elle +pu connaître ce globe entier de la terre, si difficile à connaître? +Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de +Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, +Râma; ce qui jadis m'a forcé de le voir.</p> + +<p>«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute +ma vitesse, je visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai +la terre de tous les côtés, observant et les fleuves divers, +et les cités, et les forêts. Je parcourus d'abord la plage +orientale; puis j'errai <i>çà et là </i> dans la région méridionale; +ensuite je promenai dans les pays du couchant la terreur +qui me talonnait sans cesse.</p> + +<p>«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent +eut un <i>heureux</i> souvenir et me tint ce langage: «Matanga +jadis a maudit Bâli au sujet de Mahisha: «Singe, +<i>a-t-il dit</i>, garde-toi bien d'entrer jamais ici dans les bois +du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense, +se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne +du Rishyamoûka se présente à mon souvenir en ce moment. +Allons-y tous, sire; ton frère n'y viendra pas.»</p> + +<p>«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait +cent fois le tour de la terre, chassé par la crainte de Bâli, +je me rendis à ce grand ermitage, où je fus à l'abri de +mon ennemi. Telles sont, en vérité, les circonstances +auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes ce +monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»</p> + +<hr /> + +<p>Cherchant la <i>noble</i> Vidéhaine, explorant la terre avec +les montagnes, les eaux et les forêts, tous les chefs des +troupes simiennes avaient déjà fouillé, pour y trouver +l'épouse de Râma, toutes les plages du monde, suivant +la parole du maître et comme le roi des singes leur avait +commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les +étangs, les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, +les cataractes, les collines et tous les rochers, les chefs +des quadrumanes s'étaient rendus en tous les pays que +Sougrîva leur avait indiqués.</p> + +<p>Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans +la recherche de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec +leurs sommets plantés d'arbres nombreux, et parcouru +toutes les habitations.</p> + +<p>Les recherches finies et le premier mois écoulé, les +chefs des armées simiennes retournèrent sans espérance +vers le monarque des singes au mont Prasravana.</p> + +<p>Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé +entièrement la plage orientale, mais il revint à la caverne +Kishkindhyâ, n'ayant pas vu Sîtâ. L'héroïque et grand +singe Çatabali avait fouillé toute la contrée septentrionale; +mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. Soushéna, +qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit +son noble gendre au bout du mois accompli; mais son +retour <i>n'apporta point de plus grandes nouvelles</i> au +mont Prasravana.</p> + +<p>Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec <i>son +allié</i> Râma sur un flanc de la montagne; ils s'inclinent à +ses pieds et lui tiennent ce langage:</p> + +<p>«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les +fourrés, et les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. +On a parcouru les défilés; on a visité les cavernes +de toutes les formes; on a battu les <i>massifs des</i> lianes +ou des broussailles et coupé les hautes herbes. Nos singes, +dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux +une métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là , +ils ont tué même de grands, d'épouvantables animaux, +remplis de vigueur, doués <i>horriblement</i> de force et de +courage. Nos singes, criant, marchant, courant, sautant +ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits impénétrables, +qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont +rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais +nulle part ils n'ont pu saisir un seul renseignement sur +l'infortunée Vidéhaine.»</p> + +<p>Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait +Angada, s'en était allé dans la région méridionale, +suivant l'ordre que lui avait donné Sougrîva.</p> + +<p>Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager +leur vie pour le service de Râma, pénètrent dans les +endroits les <i>plus</i> épouvantables ou les <i>plus</i> inaccessibles.</p> + +<p>Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués +de faim et de soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, +impraticable, hérissée par des amas de montagnes, +et cherché, malades de besoin, <i>mais toujours +sans les trouver</i>, un ruisseau et Sîtâ; alors, <i>dis-je</i>, tous +ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là , +tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage +défait, le corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit +comme halluciné par la crainte du puissant monarque +des singes. Vivement affligés de ce qu'ils n'avaient pu +voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de fatigue et +de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de +l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements +de la montagne; caverne enveloppée d'arbres, +mais engloutie dans une profonde nuit et capable d'inspirer +la terreur au <i>céleste</i> Indra lui-même.</p> + +<p>De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues +indiennes et martins-pêcheurs, oies du brahmane, +mouillées d'eau et le plumage teint par le pollen des lotus, +gallinules, pygargues, coqs-d'eau, canards aux plumes +rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux aquatiques.</p> + +<p>Le cÅ“ur de tous les singes fut saisi d'admiration à la +vue de cette caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance +de l'eau et la crainte de n'en pas trouver, fut +remplie tout à la fois de douleur et de joie. Ensuite le +fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles suivantes à +tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec +eux cette impraticable région du midi, couverte par une +multitude de montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et +la Mithilienne ne s'offre pas encore à nos yeux; mais +nous voyons sortir de cette caverne, par centaines et par +milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués sur +les ondes. Sans doute, il doit se trouver là , soit un bassin +d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux +pêcheurs. Entrons dans cette grande caverne: là , nous +pourrons noyer dans l'eau la crainte de mourir par la +soif et nous y chercherons Sîtâ de tous les côtés. À coup +sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux abondent.»</p> + +<p>À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, +enveloppée de ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, +épouvantable.</p> + +<p>D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses +compagnons après lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés +par la main, pénètrent jusqu'à la distance d'un +yodjana dans cette caverne impraticable, hérissée d'arbres, +embarrassée de lianes. Les singes remplissaient +tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, <i>afin de s'y +reconnaître mutuellement</i>. Déjà , continuant à manquer +d'eau, troublés, l'esprit <i>comme</i> perdu et mourants de soif, +ils avaient passé l'intervalle d'un mois entier dans cette +épouvantable caverne. Alors, épuisés de fatigue, maigres, +le visage défait, le sang allumé par la soif, ils aperçurent +avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.</p> + +<p>Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres +étaient bannies, ils virent des arbres d'or, éblouissants +d'une splendeur égale à celle du feu. C'étaient de magnifiques +shoréas, des pryangous, des tchampakas, des mulsaris, +des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, +tous parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au +soleil du matin et répétant sous leurs voûtes les gazouillements +des oiseaux les plus variés. Ils virent là des étangs +de lotus aux ondes brillantes et diaphanes, au milieu desquelles +circulaient des tortues d'or mêlées à des poissons +d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de +cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.</p> + +<p>Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et +de lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de +lumière. Là , partout, les singes voient des amas de pierreries.</p> + +<p>Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en +or et en ivoire, grands, de formes diverses et couverts de +riches tapis. Des piles de vaisselles et de coupes, soit +d'argent, soit d'or; des racines, des fruits, des mets <i>délicats +et</i> purs; des breuvages de haut prix et des liqueurs +de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës +et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil +de rankou, soit en couleurs mélangées pour les éléphants; +des tas de vêtements précieux et de riches pelleteries. +Les singes voient çà et là , pareils aux flammes du feu, +des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.</p> + +<p>Là , sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes +une femme anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce +et d'une peau de gazelle noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, +courbant aux pieds de la pénitente sa taille semblable +à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les +paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. +À qui sont ce palais, cette caverne et ces riches +pierreries?</p> + +<p>«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons +incessamment les forêts; nous sommes entrés avec +imprudence sous <i>les voûtes de</i> cette caverne enveloppée +de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, accablés de +fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans +ce gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la +vue de cette admirable, céleste et fortunée caverne, d'un +parcours impraticable, a redoublé la peine, le trouble et +l'aliénation de notre âme.</p> + +<p>«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés +de suaves parfums et qui, chargés de fleurs et de +fruits d'or, resplendissent à l'égal du soleil adolescent? À +qui ces racines, ces fruits, ces mets <i>délicats et</i> purs? À +qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, aux fenêtres +d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces +arbres faits d'or ont-ils obtenu le don <i>merveilleux</i> de +végéter? Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle +richesse et d'un parfum si doux? Qui a pu faire que ces +poissons d'or nagent dans ces limpides ondes? Veuille +bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous raconter +exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu +le maître de cette immense caverne?»</p> + +<p>À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le +devoir et qui trouvait son plaisir dans celui de toutes les +créatures, lui répondit en ces termes: «Jadis il fut un +prince des Dânavas, savant magicien, doué d'une grande +vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut construite +entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il +était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux +Dânavas, et ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses +mains. Il pratiqua mille années la pénitence dans la grande +forêt, et le père des créatures le récompensa par le don +<i>merveilleux</i> d'une force égale entièrement à la force +même d'Ouçanas.</p> + +<p>«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur <i>formidable</i>, +maître souverain de toutes les choses qu'il pouvait +désirer, il habita quelque temps au sein des plaisirs +dans cette immense caverne. Mais l'amour, dont il s'éprit +enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la jalousie de +Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, +et le tua.</p> + +<p>«Après lui, Brahma transmit à la <i>charmante</i> Hémâ cette +forêt sans pareille, les jouissances éternelles des choses +désirées et ce magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, +je m'appelle Swayamprabhâ, et c'est à moi +qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde de son palais.</p> + +<p>«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de +l'amitié qui nous unit, le palais de cette nymphe, qui +excelle dans le chant et la danse.»</p> + +<p>Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau +langage, sympathique au devoir, Hanoûmat, le prince des +singes, fit cette réponse à la pénitente: «Nous sommes +dans le besoin; donne-nous à boire, noble femme aux +yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous +qui mourons faute de nourriture.»</p> + +<p>Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à +ces mots, prit des racines et des fruits, qu'elle donna aux +singes, en observant les règles de l'étiquette. Les quadrumanes +alors de manger, après qu'ils ont reçu d'elle ces +présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la sainte +conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu +l'eau pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les +chefs des singes contemplent de tous côtés le <i>merveilleux</i> +spectacle de ces beaux lieux.</p> + +<p>Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; +la brûlante fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient +là tous restaurés dans toute leur force et dans +toute leur beauté. La pénitente, qui marchait sur la voie +même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à +ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à +cause de qui êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? +Comment avez-vous été conduits à visiter cette +caverne impénétrable? Si vous avez ranimé votre langueur +avec ce festin de racines, si la chose est telle que +je puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, +singes!»</p> + +<p>À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, +se mit à lui conter leur mission avec franchise et dans +toute la vérité. «Le fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, +le monarque du monde entier, ce Râma, semblable à +Varouna ou tel que le grand Indra, était venu s'établir +dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et +Sîtâ, sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, +enleva cette princesse dans le Djanasthâna. Le monarque +des héros quadrumanes, héros lui-même, un docte singe, +ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), nous a fait partir, +environnés de ces vaillants simiens, desquels Angada est +le chef, pour sonder la plage méridionale où circule <i>l'étoile</i> +Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.</p> + +<p>«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, +cherchez tous de concert ce démon Râvana, qui change +de forme à volonté, et <i>sa captive</i> Sîtâ, née dans le Vidéha.</p> + +<p>«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du +midi, <i>mais en vain</i>; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana +son tyran, ne s'offrit à nos regards. Enfin, épuisés de +fatigue, dévorés par la faim, consumés par la soif, déchirés +par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri au +pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés +dans nos réflexions, sans trouver nulle part un moyen +pour aborder à la rive ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, +<i>où flottaient nos esprits ballottés</i>. Tandis +que nous promenions çà et là nos regards, nous entrevîmes, +caché sous des buissons et des lianes, un antre +ouvert, comme une grande bouche de la terre.</p> + +<p>«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau +<i>tremblottantes</i> sur leurs ailes, et des pygargues, et des +grues indiennes, et de ces oies rouges, qu'on appelle des +tchakras, et des gallinules, et des canards, les plumes +stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux aquatiques.</p> + +<p>«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le +spectacle de ces volatiles, hôtes accoutumés des eaux: +«Mes bons quadrumanes, dis-je à mes compagnons, entrons +là !» Et tous, ils se réunissent à mon conseil d'un +accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient +<i>à la fois tous mes</i> singes, se hâtant d'accomplir cette +commission que nous a donnée le maître. Nous alors de +nous tenir fortement l'un à l'autre enchaînés par la main +et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette caverne enveloppée +de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà +quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: +au moment où nous vînmes près de toi, nous allions tous +périr de faim. C'est alors que, remplissant à notre égard +le devoir de l'hospitalité, tu nous a donné des fruits et des +racines: nous les avons mangés, déchirés que nous étions +par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les singes +pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»</p> + +<p>À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente +aux vÅ“ux parfaits répondit en ces termes à tous +les singes:</p> + +<p>«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: +je marche dans le devoir; ainsi, personne n'a +rien à faire ici pour moi.»</p> + +<p>Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté +nous a parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants +des bois; tu nous as traités avec les honneurs de +l'hospitalité, et notre accablante fatigue est maintenant +dissipée. Nous t'avons fait connaître dans sa vérité la +cause de notre voyage et raconté <i>comment nous étions +occupés à </i> la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque +des singes nous a fixé lui-même, en présence des +quadrumanes, une limite de temps: «Une fois le mois +accompli, revenez! autrement, je punirai de mort tout +retardataire!»</p> + +<p>«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du +maître. Sans doute les singes, à la marche légère, ont +déjà fouillé toutes les autres plages. Mais nous, à qui la +région du midi fut assignée par Sougrîva, cet antre ouvert +s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes couru de tous +les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour continuer +la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à +la jolie taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»</p> + +<p>À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant +les mains pour l'andjali, disent à la pénitente, +fidèle à suivre le devoir:</p> + +<p>«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous +<i>les voûtes</i> de cet antre <i>obscur</i>, le temps qui nous fut +accordé par le magnanime Sougrîva a franchi déjà sa +limite. Veuille donc nous conduire tous hors de ces lieux, +car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met ses plus +grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons +à terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que +nos longues erreurs dans ces lieux nous ont empêchés +d'accomplir.</p> + +<p>«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que +nous inspire ce roi si terrible, et veuille bien nous tirer de +cette caverne impraticable.»</p> + +<p>À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui +aimait à faire du bien à toutes les créatures répondit au +comble de la joie, avec la volonté de les conduire hors de +ces vastes souterrains:</p> + +<p>«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui +que <i>son malheur fit</i> entrer dans cet antre, dont le +tonnerre d'Indra même a déchiré le sein par un déchaînement +impétueux de sa colère. Néanmoins, grâce à la +puissance que je possède en vertu de ma pénitence, +grâce aux mérites conquis par mes constantes macérations, +vous sortirez tous, singes, de cet obscur labyrinthe. +Mais fermez tous, nobles simiens, fermez bien vos yeux, +car il est impossible d'en sortir à qui tient ses yeux ouverts.»</p> + +<p>Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter +cette caverne, se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates +de leurs mains; et, dans l'intervalle d'un clin +d'Å“il seulement, la pénitente mit à la porte des souterrains +ces magnanimes quadrumanes, le visage caché entre +leurs mains.</p> + +<p>Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler +et leur tint ce langage: «Ici est le fortuné mont +Vindhya, rempli de grottes et de cascades; là , est le +mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La félicité vous +conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon +palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable +caverne, elle qui pouvait franchir les distances dans +l'espace d'un clin d'Å“il, par la vertu de sa pénitence et +de son unification <i>en Dieu</i>.</p> + +<p>Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là , +cachant leur visage entre les mains; et ce fut un instant +seulement <i>après son départ</i> qu'ils rouvrirent les paupières. +Ils virent alors une mer épouvantable, empire de +Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de grands cétacées, +et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans +cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, +comme ils avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, +tous alors ils se dirent l'un à l'autre ces paroles: «Voici +déjà expiré le temps dont le roi nous imposa la loi, pour +trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur <i>impur</i> des nuits, +le démon Râvana.»</p> + +<p>Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, +eux alors de se plonger dans une profonde rêverie.</p> + +<p>Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux +épaules de grand lion, aux bras longs et musculeux, tient +à ses compagnons cet énergique langage: «Nous sommes +tous venus ici d'après l'ordre même du monarque des +simiens; mais, entrés dans la caverne <i>et plongés dans +ses ténèbres</i>, il nous fut impossible de connaître, singes, +que le mois avait achevé son cours. Maintenant que nous +avons laissé fuir le temps fixé par Sougrîva lui-même, ce +qui nous convient à nous, hommes des bois, c'est de nous +asseoir dans une privation absolue d'aliments et d'y rester +jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout puissant; +il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne +voudra point nous pardonner cette transgression à ses +commandements. Il ne saura pas sans doute quels épouvantables, +quels immenses travaux nos efforts ont accomplis +dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas autre +chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, +<i>nous y avons tous manqué</i>: eh bien! renonçant à nos +maisons, à nos richesses, à nos épouses, à nos fils +mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre jusqu'à +en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour +après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement +que subir là une mort indigne de nous! Celui par +qui je fus sacré comme l'héritier de la couronne, ce n'est +point Sougrîva; <i>non!</i> c'est Râma, l'Indra des hommes, si +versé dans la science du «connais-toi toi-même.» Le +roi porte liée <i>à son cou</i> une vieille inimitié contre moi, et, +voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice +pour la faute de revenir après une trop longue attente. +Que me serviront mes amis, quand ils verront mon infortune +couper le fil de ma vie? Mieux vaut ici m'ensevelir +dans le jeûne sur le délicieux rivage de cette mer!» À +ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un +ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes +tinrent alors ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, +il veut plaire à <i>son allié Râma</i>; quand il nous verra +de retour, après le terme fixé, n'ayant point accompli +notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est certain qu'il +nous punira de mort dans son désir empressé de faire une +chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent +pas les fautes dans les princes du peuple, et nous sommes +des chefs qu'il a mis dans sa plus haute estime. Puisque +la chose en est venue à de telles extrémités, il vaut donc +mieux nous laisser mourir de faim!»</p> + +<p>Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces +nobles simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à +l'orient. Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face +regardant le septentrion, ils s'assirent par terre sur des +kouças, la pointe des herbes courbée au midi.</p> + +<p>Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne +au sein du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, +chargé d'années, Sampâti, fameux par son courage +et sa vigueur, le plus éminent des oiseaux, le frère aîné du +vautour Djatâyou. Sorti d'un antre ouvert dans les flancs +du grand mont Vindhya, il vit les singes couchés là et +prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a +dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les +choses avec sa loi, car je trouve enfin, après un si long +jeûne, ce festin servi là pour moi! Je vais donc manger, à +mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a de plus exquis dans +les plus excellents des singes!» Quand il eut dit ces mots, +Sampâti resta là , tenant ses regards attachés sur les +singes.</p> + +<p>À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables +du roi des vautours, qu'il adressa, tremblant au +plus haut point, ce langage au <i>vertueux</i> Hanoûmat: +«Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que la perte +de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des +singes.</p> + +<p>«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha +lui-même, ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes +dans un <i>affreux</i> péril. Heureux ce roi des vautours qui +tomba sous les coups de Râvana, en déployant sa vaillance +pour la cause de Râma!»</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche +d'Angada, l'amour qu'il portait à son frère mineur fit +tout à coup palpiter le cÅ“ur de Sampâti. Debout sur le +mont sublime, l'inaffrontable vautour au bec acéré tint +ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y mourir: +«Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que +la vie?</p> + +<p>«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?</p> + +<p>«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était +mon jeune frère. Qui donc a tué Djatâyou? Comment? +Où?</p> + +<p>«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les +rayons du soleil ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs +combleraient mon envie si elles voulaient me descendre +vers elles du sommet où je suis de la montagne.»</p> + +<hr /> + +<p>Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton +arraché par la douleur, se défièrent de son action et ne +crurent point à son langage. Néanmoins, ces héros, entrés +dans le jeûne de la mort, réfléchissaient, la tête +baissée à terre, et cette pensée leur vint à l'esprit: «Ce +cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que +nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, <i>eh +bien!</i> notre affaire en sera plus tôt faite et nous serons +arrivés d'un seul coup à notre but!» Aussitôt venue +cette réflexion, les chefs des singes descendirent eux-mêmes, +de la cime où il se tenait, le colossal oiseau; et +quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint +ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, +roi des ours et monarque des simiens. C'était mon +aïeul, ô le plus noble des oiseaux. De ce prince vertueux, +à l'âme pure, sont nés deux fils vigoureux et magnanimes:</p> + +<p>«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses +ennemis. Leurs hauts faits sont également célèbres dans +le monde: c'est le roi des singes qui fut mon père. +Râma, ce grand héros des kshatryas, ce monarque de +l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est +sorti <i>de sa patrie</i> à l'ordre de son père, et, marchant sur +le chemin du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, +suivi de Sîtâ, son épouse, et de Lakshmana, son frère. +Râvana, l'éternel ennemi des brahmes, ce Démon, parvenu +dans tous les crimes à une perfection débordante, +lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.</p> + +<p>«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau +qui fut l'ami du père de Râma, vit la <i>plaintive</i> Mithilienne +dans le temps même que Râvana l'emportait. Il brisa le +char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne; +mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années, +il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le +Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il +déployait le plus grand courage et se consumait en efforts +pour <i>sauver l'épouse de</i> son ami. Sans doute il fut admis +dans le ciel, car le Raghouide eut soin d'accomplir en +son honneur la cérémonie des funérailles.</p> + +<p>«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous +cherchons çà et là son épouse; mais elle n'apparaît pas +davantage à nos yeux qu'on ne voit la clarté du soleil dans +la nuit.</p> + +<p>«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier +de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est +l'épouse de Râma, s'ils pouvaient savoir où le trouver!</p> + +<p>«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse +attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux +nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre +déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne, +que Maya construisit aidé par la magie, le mois +au bout duquel notre <i>auguste</i> roi nous avait prescrit de +revenir s'est consumé tout entier.</p> + +<p>«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la +plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais, +comme nous avons transgressé la condition qui nous fut +imposée, la crainte <i>du châtiment</i> nous fait embrasser ici <i>la +résolution</i> d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! Ainsi, fais +de nos corps un festin, suivant ton désir.»</p> + +<p>À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient +à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec +des larmes: «Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la +mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il +était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition <i>languissante</i> +de vieillard me force d'entendre l'injure et de +la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force +pour venger la mort de mon frère.</p> + +<p>«Jadis (c'était à l'époque où <i>le démon</i> Vritra fut tué), +Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de +triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le +ciel.</p> + +<p>«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons +vers l'orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant, +avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière +comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions +avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut +arrivé à son midi, Djatâyou défaillit <i>sous le poids de la +chaleur</i>. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par +les rayons de l'astre flamboyant, je me sentis ému au +plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou +un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla, +et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne: +depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune +nouvelle de mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et +maintenant qu'un temps bien long s'est écoulé, ce sont +de telles nouvelles qu'on nous apporte de lui!»</p> + +<p>Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, +de qui l'esprit distinguait nettement la vraie nature des +choses: «Des nouvelles te furent données par ma bouche +sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en +sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de +ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin +d'ici?»</p> + +<p>Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande +splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit +la joie parmi les singes: «Mes ailes sont brûlées, +je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; néanmoins, je +vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma +voix seulement.</p> + +<p>«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de +beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon +à l'âme cruelle emportait dans les airs. «Râma! Râma!» +criait-elle d'une voix lamentable: «<i>À moi</i>, Lakshmana!» +disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de +tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie +imitait l'éclat du soleil sur la cime de la montagne et +brillait à l'entour du noir Démon, comme l'éclair sur un +grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma, +qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai +en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.</p> + +<p>«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, +le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la +ville de Lankâ. Loin d'ici, à cent yodjanas entiers dans +la mer, il est une île, au sein de laquelle s'élève la charmante +cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là +qu'habite, enfermée dans le gynÅ“cée de Râvana et surveillée +d'un Å“il attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée +Vidéhaine aux vêtements de soie.</p> + +<p>«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien +comptés au delà , singes, vous apercevrez au sud le rivage +de cette île.</p> + +<p>«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa +captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste +et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda +lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d'aliments +nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas +complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une +vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne +à une manière de vivre semblable à celle de la poule, +mangeant ce qu'elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez +donc à quelques moyens de traverser la mer salée; +car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez +accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant +que vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire +de Varouna; je veux offrir l'eau funèbre aux mânes +de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s'en est allé +dans les demeures célestes.»</p> + +<p>À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place +unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes +brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières +et des fleuves; puis, la cérémonie de l'eau terminée, +le ramènent <i>au mont Vindhya</i>, et, l'ayant aidé à +remonter <i>sur le sommet</i>, ils goûtent en eux-mêmes la +joie de posséder ces renseignements <i>sur l'épouse de +Râma</i>. +En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, +Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu'environnaient +les singes, reprit avec joie la parole en ces +termes: «Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec +attention; je vais dire en toute vérité comment je connais +la Mithilienne.</p> + +<p>«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres +enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai +du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s'écoulent, +je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant, +je parcours tous ces lieux de mes regards, sans +que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis +que j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces +montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu +me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les +bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes +joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont +Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.</p> + +<p>«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent +eux-mêmes, et c'est là que vécut dans la patience de la +<i>plus</i> effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il +habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté +à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé au +ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux +et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; +car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés +visiter le saint homme.</p> + +<p>«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une +haleine suavement parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui +n'ait des fleurs ou qui n'ait des fruits. Enfin, parvenu à +la porte de son ermitage, je m'appuyai contre le pied des +arbres et j'attendis là , impatient de voir l'auguste Niçâkara. +Ensuite je vis encore loin, mais vis-à -vis de moi, +l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur +flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, +de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et +des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient +comme les êtres animés suivent le créateur. Quand +ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux +alors de se disperser par tous les points de l'espace: telle +se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt +que le monarque est rentré dans son palais.</p> + +<p>«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, +entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant, +et me demanda quelle affaire m'avait conduit en ce +lieu. «Ta couleur effacée, <i>me dit-il</i>, et tes ailes détruites +ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; mais voici +qu'un souvenir me ramène auprès de toi.</p> + +<p>«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à +la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, +sous les formes de la Mort: l'aîné se nommait +Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. Un jour, s'étant +revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher +mes pieds.</p> + +<p>«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue +la chute de tes ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? +Je veux savoir cela dans la vérité.»</p> + +<p>«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon +visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon +frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que +m'arrachait l'amour fraternel, je réunis mes deux pattes +en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète de ce +qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et +<i>comme</i> abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est +impossible de te raconter cela: <i>vois!</i> ma bouche est +obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois +en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: <i>oui!</i> je suis +le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime! +Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux +ailes brûlées? je vais t'en exposer la cause: grand saint, +daigne écouter.</p> + +<p>«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la +mort, nous fîmes une gageure, en face des anachorètes, +sur la cime du Vindhya, et nous mîmes pour enjeu le +royaume des vautours. L'objet du pari, nous sommes-nous +dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à +l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du +vent, et voici que les différentes surfaces de la terre se +déroulent sous nos yeux.</p> + +<p>«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême +vitesse, regardant le spectacle qui s'étalait en bas. +La terre, je me rappelle, ornée d'un jeune et frais gazon, +semblait alors un champ de lotus par ses montagnes, plantées +sur toute la surface.</p> + +<p>«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des +sillons tracés par la charrue.</p> + +<p>«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, +la plus extrême langueur, une fièvre délirante pèsent à la +fois sur nous et la crainte agite nos <i>cÅ“urs</i>.</p> + +<p>«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: +tout n'était qu'un foyer rempli par les flammes +du soleil, comme si le feu consumait l'univers dans l'époque +fatale où se termine un youga. Le soleil, tout +rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel, +et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie +général. L'astre du jour, que j'observais dans le ciel +avec de grands efforts, me parut d'une ampleur égale à +celle de la terre.</p> + +<p>«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus +de me <i>disputer la victoire</i>, se laisse tomber, la face +tournée vers la terre; et moi, à la vue de sa chute, je +me précipitai en bas du ciel rapidement. J'étendis sur lui +mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas brûlé; +mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai, +précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, +mes ailes brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, +comme je l'ai ouï dire, tomba dans le Djanasthâna. +S'il ne m'était resté quelque chose du mérite acquis par +mes bonnes Å“uvres, j'eusse été plongé dans la mer; ou +j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les +âpres sommets de la montagne.</p> + +<p>«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé +de mes ailes, désarmé de ma vigueur, j'ai tous les +motifs pour désirer la mort. Je veux me précipiter du +faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la vie pour +un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans +un aide, qui est devenu semblable au morceau de bois +ou tel que la motte de terre?»</p> + +<p>«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une +vive douleur, au plus vertueux des anachorètes, je versai +des larmes, qui ruisselèrent de mes yeux, comme une rivière +descend de la montagne. À la vue de ces pleurs, qui +baignaient mon visage, le grand saint, touché de compassion, +réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage: +«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront +un jour, et tu dois recouvrer avec elles ta puissance +de vision, ta plénitude de vie, ton intelligence, ton courage +et ta force. Au temps passé, j'ai ouï dire que tu aurais à +faire une grande Å“uvre; je l'ai même déjà vue par les +<i>yeux</i> de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la +vérité.</p> + +<p>«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé +Daçaratha: il aura un fils d'une splendeur éclatante, appelé +Râma. Ce prince d'un héroïsme infaillible, obéissant +à l'ordre de son père dans une chose inutile à raconter, +s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de +son frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, +invulnérable aux Démons et même aux Dieux, lui +ravira son épouse dans le Djanasthâna.</p> + +<p>«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la +recherche de sa royale épouse: je te confie le soin de leur +indiquer en quel pays ils doivent trouver la fille du roi +Djanaka.</p> + +<p>«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: +où d'ailleurs irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te +rendra tes ailes; attends ainsi le moment!</p> + +<p>«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile +aux paroles du solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon +corps, soutenu que j'étais par l'espérance de voir le <i>plus +noble des</i> Raghouides. <i>Chaque jour</i>, sorti de ma caverne +et marchant à pas bien lents, je gravissais péniblement +la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos seigneuries. +Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé depuis +le jour que j'ai mis dans mon cÅ“ur ces paroles de +l'anachorète et que j'observe curieusement les temps et +les lieux.</p> + +<p>«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des +aliments les plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont +Himâlaya faire une visite à sa mère. Il rencontra le Démon, +qui enlevait la Mithilienne: ses ailes fermaient le passage à +Râvana; mais, considérant ma triste condition et ne s'attachant +qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas engager +un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la +vigueur du cruel Démon, je blâmai <i>Soupârçwa</i>, mon fils, +avec des paroles <i>sévères</i>: «Comment, lui dis-je, n'as-tu +pas sauvé la Mithilienne?»</p> + +<p>Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie +doublée à ces paroles, que le roi des vautours avait distillées +de sa bouche avec une saveur d'ambroisie.</p> + +<hr /> + +<p>Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, +il repoussa des ailes au magnanime volatile en présence +de ces hôtes des bois. À la vue des rames aériennes qui +soudain lui étaient nées, enveloppant tout son corps de +leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli +avec son fils d'une joie sans égale.</p> + +<p>Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où +ses ailes pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet +de la montagne; et tous les singes de suivre, les regards +tournés vers la cime du mont, Sampâti dans son vol sublime, +avec des yeux que l'admiration tenait tout grands +ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et reprit +de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa +joie avait épanouie dans les plus suaves modulations:</p> + +<p>«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi +Niçâkara, en qui la pénitence avait consumé entièrement +la matière!</p> + +<p>«N'épargnez aucun effort! vous arriverez <i>bientôt</i> à découvrir +Sîtâ; <i>le saint</i> n'a fait renaître mes ailes sous vos +yeux que pour vous en donner l'assurance!</p> + +<p>«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute +montagne au vaste sommet, qui est située au nord pour +la mer du Midi: une faible distance la sépare du mont +Malaya. Là , confiez tous la charge de sauter par-dessus +la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de franchir +cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse +mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux +quadrumanes et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit +d'un essor rapide comme les ailes de Garouda.</p> + +<p>À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, +Angada, le fils de Bâli, au comble de la joie dit aux +princes joyeux des singes: «Maintenant qu'il nous a +transmis les nouvelles de la Vidéhaine et sauvé les singes +de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, l'âme +satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située +au nord pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés +sur le rivage, nous penserons au moyen de traverser le +vaste Océan.»</p> + +<p>Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans +une résolution bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, +vers la plage désirée, sur laquelle préside le <i>noir</i> souverain +des morts.</p> + +<hr /> + +<p>À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le +ciel, ceux-ci parmi les singes tombèrent dans l'abattement, +ceux-là tressaillirent de joie. Dans le but de ranimer leur +courage, le fils de Târâ, voyant le visage consterné de +quelques singes, <i>Angada</i> leur tint ce langage, après +qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention +des autres:</p> + +<p>«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas +vous abandonner au découragement; car l'homme découragé +ne peut mettre fin à son affaire. L'homme qui, s'armant +d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son découragement, +ne laisse jamais derrière lui son Å“uvre +imparfaite.</p> + +<p>«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux +bonds vigoureux? Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il +parle, celui qui possède en lui-même ce don merveilleux +de franchir une distance! celui grâces auquel, revenus un +jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous reverrons +nos fortunes, nos épouses et nos fils!»</p> + +<p>À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes +ne répondit un seul mot, et les chefs du peuple restèrent +là tous immobiles.</p> + +<p>Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix +yodjanas.»—«Et moi, dit Gavâksha, j'irai plus loin, +jusqu'à vingt yodjanas!»—«Quant à moi, dit Gavaya, +je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!» +Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane +vigoureux et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, +le singe d'une valeur incomparable, d'une bien grande +vigueur et d'un aspect semblable au sommet d'une montagne, +répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je +puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»</p> + +<p>«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, +nobles singes!» dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné +singe à la couleur d'or. Puis Maînda, pareil au mont +Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est capable de +soutenir une marche de soixante yodjanas!»—«Et +moi j'irai sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au +<i>bel</i> Angada Dwivida à la grande splendeur.</p> + +<p>Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, +je puis nager quatre-vingts yodjanas!»—«Je pourrais +bien fournir quatre-vingt-dix yodjanas complets!» dit +avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe de qui +Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» +répond à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un +courage immenses. Profond comme l'Océan et rapide +comme le vent, semblable au Mandara par sa taille et +d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le singe +Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit +avec un sourire en présence des plus nobles simiens:</p> + +<p>«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, +ma force, ma vigueur et mon courage ne sont plus ce +qu'ils étaient dans les jours de ma jeunesse, au temps de +mes jeunes années!</p> + +<p>«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes +un pradakshina autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice +de Bali et pendant qu'il opérait ses trois pas célèbres. +Je calcule où peut aller maintenant ma puissance +de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas, +moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante +pour atteindre le but proposé.»</p> + +<p>Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de +sens et de raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable +à une montagne, ne dit rien alors de sa force et de son +courage. Mais, ayant salué ce grand singe, le magnanime +Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et magnifiques +paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, +il n'est aucun doute, singes; mais je ne pourrais +supporter la fatigue d'un prompt retour. À cause de mon +jeune âge et par son attention à tenir mon existence +éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes +défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, +et sa tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»</p> + +<p>Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: +«Il ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi +dans l'assemblée des singes. Nous savons tous, roi de la +jeunesse, quelle est ta vigueur; tu peux revenir, ayant +passé et repassé cent fois le grand Océan.</p> + +<p>«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le +plus grand des singes: réunis autour de ta grandeur, elle +nous inspire dans la discussion des affaires. Il est donc +impossible à toi de nous quitter pour t'en aller quelque +part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de te +laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»</p> + +<p>À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat +à l'éminente sagesse, Angada fit cette réponse d'un +visage que la joie se partageait avec la tristesse: «Si je +ne vais pas moi-même, ou si un autre chef ne va pas +vite à Lankâ, nous courons tous un affreux danger! +Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans +le jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries +sans avoir effectué l'ordre que nous a donné le prudent +monarque des singes, je n'y vois pas un moyen de +sauver notre vie! Mais, si je vais <i>à Lankâ</i>, mon retour +n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut +mieux qu'une mort assurée.»</p> + +<p>Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé +de telles paroles, tous les singes, portant les mains en +coupe à leurs tempes, de s'écrier aussitôt: «Il est impossible +que ta grandeur s'en aille d'ici nulle part à la +distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons tous posséder +Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec +toi ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, +le plaisir ou la douleur!»</p> + +<p>À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient +au prince héréditaire, Djâmbavat aux longs bras +passe les quadrumanes en revue dans sa pensée et répond, +orateur disert, au fils de Bâli:</p> + +<p>«Prince des singes, je connais le héros quadrumane +qui peut franchir cent yodjanas et revenir couronné du +succès.»</p> + +<p>Quand il eut parcouru de ses regards cette armée +abattue des singes, qui formait plusieurs centaines de +milliers, Djâmbavat s'avança vers Hanoûmat, couché à +part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les matières +des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane: +«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, +Hanoûmat?</p> + +<p>«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; +la saison où me voici maintenant est celle de la mort; +tous les dons au contraire accompagnent l'âge dont jouit +ta grandeur. Déploie donc, héros, déploie donc tes +moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des singes? +De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense +la pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, +qui toujours, dans une difficulté survenue, attaque +l'obstacle avec énergie; car la chose de l'homme, n'est-ce +pas l'exercice du courage?»</p> + +<p>Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, +ce guerrier d'une vitesse renommée, se fit soudain une +forme allongée propre à naviguer dans les airs, spectacle +qui ravit alors toute l'armée des simiens.</p> + +<hr /> + +<p>Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son +visage enflammé brillait, semblable au <i>soleil</i>, roi du ciel, +ou tel qu'un feu sans fumée. Il se leva du milieu des singes, +et, le poil hérissé, il s'inclina devant les grands et +leur tint ce langage: «Qu'il en soit ainsi! Je passerai +la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai, +ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en +moi!</p> + +<p>«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma +force, quel fut mon auguste père, et <i>prêter l'oreille à </i> +toute cette aventure de ma mère. Si je vous entretiens de +ma race, c'est pour vous inspirer de la confiance en mon +héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter l'admiration, +ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui +m'ouvre la bouche.</p> + +<p>«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine +renommée, où les saints anachorètes viennent se baigner +avec recueillement: il est nommé Prabhâsa. Là , vivait +un éléphant des plages célestes, appelé Dhavala: intrépide, +méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait +sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit +un jour sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de +tous les rishis et qui s'en allait dévotement se baigner +dans les eaux du tîrtha.</p> + +<p>«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la +hâte une forme d'une affreuse épouvante et s'élança tout +à coup sur l'impétueux pachyderme. Le terrible monarque +des singes aussitôt de lui déchirer avec acharnement +les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes finement +acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, +mon père lui arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux +longues défenses, et, lui en assénant deux coups rapides, +le tua avec ses propres armes. Le <i>monstrueux</i> éléphant +tomba sans vie sur la montagne, comme une autre montagne +<i>qui s'écroule</i>.</p> + +<p>«Quand <i>il vit</i> tué ce terrible animal, l'anachorète prit +mon père avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que +le monstre n'était plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta +entièrement le saint tîrtha, il est tombé <i>leur dit-il</i>, +sous les coups de ce roi des singes aux prouesses infatigables!» +<i>À cette nouvelle</i>, la société joyeuse des anachorètes +de se rassembler tous les uns avec les autres et de +résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la +grâce qu'il désire.» Tous ces ermites, les plus savants +des hommes instruits dans les Védas, laissèrent donc à mon +bien magnanime père de choisir lui-même cette faveur. +«Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son choix, je voudrais +obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes, +un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, +et d'une force qui fût celle de Mâroute même!»</p> + +<p>«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes +satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» +Ils dirent; et, joyeux de cette grâce obtenue, mon +père, à la force héroïque, vécut à sa fantaisie dans les +bois aux senteurs de miel.</p> + +<p>«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma +mère, se promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette +beauté charmante, que le Malaya vit croître sous les ombrages +de sa montagne céleste, était la fille du magnanime +Koundjara, le monarque des singes. Parée de sandal +rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, +laissant flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors +sur la cime du Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute +florissante de jeunesse et de beauté, l'étreignit dans ses +bras, et, joignant ses mains en coupe, lui dit:</p> + +<p>«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de +toutes les âmes. Mon union, <i>toute mystique avec toi</i>, +femme au charmant visage, ne peut te souiller d'une +faute: il naîtra de toi un fils, qui sera d'une force immense +et le monarque des singes. Beauté, splendeur, +force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, +tels on les verra bientôt réunis dans ton fils.»</p> + +<p>«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la +chaste faveur du beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce +souffle rapide, impossible à mesurer, qui habite dans la +région des airs et qui prête la respiration à tous les animaux. +Je suis le propre fils de ce Mâroute à la course rapide, +de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai +pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.</p> + +<p>«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai +seul, en traversant moi-même la grande mer, à les +délivrer de la crainte <i>qui les tourmente</i> comme à repousser +d'eux la colère de Sougrîva.</p> + +<p>«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long +serpent; tel je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, +séjour des oiseaux. Vous, nobles singes, attendez-moi +tous dans ces lieux; je vais franchir en courant les cent +yodjanas.</p> + +<p>«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: +mes pressentiments me le disent et je la vois déjà +même avec les yeux de ma pensée.»</p> + +<p>À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui +proclamait si haut sa puissance, l'habile Angada répondit +en ces belles paroles: «Héros, singe rempli de vigueur, +issu de Mâroute et fils de Kéçarin, tu viens d'étouffer dans +le sein de tes pareils un chagrin bien cuisant. Les principaux +des singes, réunis de concert, ces grands, qui tous +aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des +vÅ“ux au ciel pour le succès de ton voyage.</p> + +<p>«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, +notre pied <i>comme</i> enraciné dans le même vestige: en +effet, c'est de toi, <i>noble</i> singe, que dépendent les existences +de nous tous.» À peine eut-il recueilli ce langage, +que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes, +le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était +dû, se mit à dilater ses proportions naturelles.</p> + +<hr /> + +<p>Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses +ennemis, Hanoûmat, environné des singes, monta sur le +Mahéndra.</p> + +<p>Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, +elle rendit un mugissement: tel, dans sa colère, +un grand éléphant qu'un lion a blessé. Les hauteurs brisées +du sommet vomirent des ruisseaux pleins d'écume, +les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands +arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, +où ils repairent, les serpents au venin mortel jettent de +leur gueule un feu mêlé de fumée et une flamme épouvantable.</p> + +<p>Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, +brillait alors, tel que Vishnou sur le point de franchir le +monde en trois pas. Là , désireux de voir cette merveille +et conduits par une vive curiosité, se rassemblent de tous +côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas et les saints +du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre, +ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur +le tronc des arbres et ceux qui repairent dans le creux des +rochers.</p> + +<p>Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le +singe aux longs bras de s'incliner avec recueillement, ses +mains réunies aux tempes, en l'honneur des Immortels, +du soleil et de la lune, de Mahéndra, du Vent, de Çiva, +de Swayambhou, de Skanda, <i>le Dieu qui préside à la +guerre</i>, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, +de Sîtâ même et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, +des Rishis, des Mânes et de <i>Kouvéra</i>, le sage monarque +des Yakshas. Puis il embrassa les siens, et, les ayant salués +d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure et +sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent +tous les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et +se tint la face tournée vers Lankâ.</p> + +<p>Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont +vacilla. Au moment qu'il appuya son pas sur la montagne, +une liqueur rouge comme le sandal stilla des arbres embaumés +de fleurs et parsemés de jeunes pousses.</p> + +<p>L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les +côtés du grand mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. +Aussitôt qu'il assura le pied sur sa base, on vit +chanceler soudain les belles cimes aimées des Siddhas +et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras. +Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie +des arbres. À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et +qui, tombées de chaque arbre, couvraient le sol de tous +côtés, on eût dit que la montagne était faite de fleurs. +Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé les deux +oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute +sa grande vigueur.</p> + +<p>Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient +pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables +à deux serpents vêtus d'une peau nouvelle.</p> + +<p>En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, +on voit les ondes entrer comme en furie, soulevées par +l'air que déplace son corps. À la vue de ce tigre-simien, +qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont leurs habitations +dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. +Les poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre +de ce roi des singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, +et trois fois plus avec sa longueur. La grande ombre, +en suivant le fils du Vent, se dessinait sur les ondes salées +comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou comme +le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.</p> + +<p>Les grands nuages, labourés par les bras du singe, +éclataient de couleur pourpre, blanche, rouge et noire +dans l'espace illuminé de foudres, enflammé d'éclairs et +que la chute des tonnerres festonnait avec des guirlandes +de feu. On le voit à différentes fois entrer dans la masse +des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt +se dérober comme la lune.</p> + +<hr /> + +<p>Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette +pensée vint à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée +Sinhikâ, qui pouvait se revêtir à son gré de toutes les +formes: «Aujourd'hui, après un long temps, je vais +apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien grand +animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle +eut roulé dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre +comme un vêtement; et le singe, voyant qu'elle arrêtait +son ombre, de songer en lui-même: «Oh! oh! me voilà +secoué vivement, tel qu'une montagne dans un tremblement +de terre, ou comme un grand navire battu dans +l'Océan par un vent contraire!»</p> + +<p>Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de +Mâroute vit ce grand être qui s'élevait hors des ondes +salées. «C'est là , on n'en peut douter, <i>se dit-il</i>, cette +créature qu'on voit dans la grande mer happer l'ombre, +ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» À +peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que +c'était Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain +son corps, tel que le nuage dans la saison des pluies. +Aussitôt qu'elle vit s'augmenter les proportions du grand +singe, elle ouvrit démesurément une bouche pareille aux +enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors cette +furie, ses membres <i>énormes</i> et sa vaste gueule toute +grande ouverte.</p> + +<p>Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, +et, le corps devenu comme la foudre, il se plonge dans +cette gueule béante; puis il déchire avec ses ongles acérés +les entrailles de la Rakshasî et s'échappe rapidement, +lui, qui possédait la vitesse du vent et celle de la +pensée.</p> + +<p>Grâces à la sûreté de son coup d'Å“il, à sa force, à son +adresse, à sa fermeté, à son audace, le singe maître de +lui-même fit son retour au dehors avec une promptitude +merveilleuse. Tuée par cet Indra des singes à la prodigieuse +légèreté, à la rapidité du vent ou de la pensée, la +Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.</p> + +<p>Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, +les Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:</p> + +<p>«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble +singe, une prouesse épouvantable, en immolant cette colossale +créature. Ta force a terrassé la furie, dont la +crainte avait banni de cette région les Tchâranas, les +Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité est rendue +à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller +maintenant à leur gré.</p> + +<p>«Mets à fin l'Å“uvre que tu as résolue: va donc, singe, +et va sans péril!»</p> + +<p>Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte +singe, qui avait réussi dans sa ruse, se replongea entre +les routes de l'air et continua son voyage d'un vol +accéléré.</p> + +<p>Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné +ses regards sur lui-même, qui, semblable à un grand +nuage, offusquait, pour ainsi dire, le ciel entièrement, le +singe, toujours maître de son âme, fit cette réflexion: +«J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des Rakshasas, +s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces +membres démesurés.»</p> + +<p>Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, +pour se mettre à couvert <i>de la curiosité</i>, il revint à son +état naturel, comme Vishnou, quand il eut opéré ses trois +pas.</p> + +<p>Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, <i>en +haut</i>, par des remparts semblables à des masses blanches; +en bas, par des fossés remplis d'eaux intarissables +et bien profondes; cette ville, qu'environnait un grand +retranchement fait d'or; cette ville, dont l'imagination ne +peut se créer une idée; elle, jadis la résidence accoutumée +de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense +des bonnes Å“uvres. Pavoisée d'étendards et de +drapeaux, ornée de balcons, les uns de cristal, les autres +d'or, elle se couronnait avec des centaines de belvédères +surétageant le faîte de ses maisons. Fondées sur le sol +même du retranchement, on voyait des colonnes d'émeraude +et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient +aux yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur +leurs chapitaux de <i>magnifiques</i> arcades.</p> + +<p>Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées +en lui-même: «Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, +<i>auguste</i> fille du <i>roi</i> Djanaka, sans être vu de Râvana, ce +cruel monarque des Rakshasas?</p> + +<p>«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les +affaires succombent sous les difficultés des lieux et des +temps, comme les ténèbres s'évanouissent au lever du +soleil.</p> + +<p>«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait +aller incognito; car il n'est rien qui puisse échapper +à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je +me tiens ici, revêtu de la forme qui m'est propre, je cours +vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur échoue. Aussi +vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette +forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter +les commissions de Râma.</p> + +<p>Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un +bois vers le coucher du soleil et de s'y tenir caché dans +l'attente du moment où il puisse tromper l'Å“il des Rakshasas. +Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils +du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit +à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se +met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime +d'un mont, qui semblait tenir <i>en</i> elle <i>son épouse</i>, couchée +dans son sein.</p> + +<p>Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait +de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, +blancs comme les nuages d'automne; palais de +corail, de marbre, d'argent, d'or, de perles et de lapis-lazuli, +aux védikas de lapis et de perles, aux portes d'or, +au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers +de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner +les <i>secrets du</i> ciel par ses hautes maisons élancées +dans les airs.</p> + +<p>Quand il eut observé la superbe cité du monarque des +Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est +pas d'ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse +enlever d'assaut cette ville, défendue, les armes levées à +la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère +l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle +de Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu +à la confiance, l'intelligent et sage fils du Vent s'élança +d'un bond rapide à l'heure où le soir étend ses voiles, et +pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien +distribuées.</p> + +<p>Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les +cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des +instruments de musique; alors, <i>dis-je</i>, tous ces bruits se +mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule +voix de Lankâ.</p> + +<p>Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que +l'éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette +pensée à l'esprit du singe intelligent, qui promenait ses +regards de tous les côtés: «Je vais inspecter l'une après +l'autre toutes les entrées de ces maisons princières qui +ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui montent, +pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»</p> + +<hr /> + +<p>La lune, comme si elle eût prêté son ministère au +singe, s'était levée, environnée par les bataillons des +étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons, +elle fouillait dans les mondes par l'expansion de sa lumière. +Le héros illustre des singes vit monter avec la +splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions +éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou +comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel +qu'un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide +et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés +de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion +de sa lumière et se promener <i>dans le troupeau des +étoiles</i>, comme un taureau enflammé d'amour au milieu +du parc aux génisses. Il vit l'astre aux rayons froids +éteindre en s'élevant les chaleurs dont le monde avait +souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la +grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.</p> + +<p>Il était semblable aux <i>soirs du</i> Paradis, cet heureux +soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le +<i>magnifique</i> lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent +et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais +dans laquelle Râma envoyait <i>alors</i> ses pensées vers sa +gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses +courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, +de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des +dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent +les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à +droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part +et d'autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement +comme des gens ivres.</p> + +<p>Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une +intelligence supérieure, d'une brillante nature, pleins de +loi, riches en trésors de pénitence et l'âme recueillie dans +la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui +inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient +doués d'une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux +qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que +distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient +pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi +leurs femmes de penchants bien purs, d'une haute majesté, +épouses assorties aux maris, brillantes à l'égal des +étoiles et dont le cÅ“ur était lié au cÅ“ur de leurs époux.</p> + +<p>Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté +et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de +fleurs<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>: elles tenaient embrassés leurs époux, telles +que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b> +<p>On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des pendeloques +et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui +semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.</p></blockquote> + +<p>Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à +tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des +femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement +parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d'une +origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de +qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse +bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et +qui n'avait pas encore vu couler de nombreuses années +depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée, +vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait +dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait dans +le cÅ“ur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait +Râma de tous ses vÅ“ux.</p> + +<p>Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de +Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des +enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse, +mais enfin son âme revint à la sérénité.</p> + +<p>Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la +demeure habitée par le monarque des Rakshasas.</p> + +<p>Un haut rempart couleur de soleil environnait son +château, décoré, <i>non moins que défendu</i>, par des fossés, +auxquels des masses de nélumbos formaient comme des +pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais +aux arcades faites d'or, toutes semées de perles et de +pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives +d'or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, +à la grande âme, à la haute taille, habitués à +monter des coursiers ou des chars d'or, d'argent ou +d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit +de lions.</p> + +<hr /> + +<p>Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout +émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec +la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les +yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient le regard +louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande +légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y +en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de +bais, de verts, de cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un +pelage tacheté comme la peau de l'antilope aux pieds +blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les +ont vus naître.</p> + +<p>Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes +des étendards, troublé par le cri des paons et semblable +au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous +lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à +voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers. +Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des +pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, +comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant +les règles de l'étiquette, par de nobles dames et <i>par les</i> +femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de +rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de +vases en pierreries.</p> + +<p>Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, +on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le +corps et le sein radieux.</p> + +<p>Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, +d'instruments à cordes, mêlé au son des instruments de +musique à vent.</p> + +<p>Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et +vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. +Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s'étendait +égale à sa longueur<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>: il était soutenu sur des colonnes +d'or avec des portes d'or et de pierres fines. Brillant, +couvert de perles en multitude et planté d'arbres, où +l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y +trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce +atmosphère se balançait entre l'excès du chaud et du +froid.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><p> L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres chacun: +le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres ½ de long +sur autant de large.</p></blockquote> + +<p>À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées +de corail, le noble singe monta dans cette voiture +céleste et douée même d'un mouvement spontané. +Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle un palais +magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli +par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour +de fenêtres en or, avec des portes, les unes d'or, les +autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de +l'Indra même des Rakshasas en assurait la défense.</p> + +<p>Là , soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, +exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des +bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente, +elle disait çà et là au singe magnanime, son parent, +comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d'une forme: +«Approche! approche-toi!»</p> + +<p>Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et +resplendissante habitation, aussi chère au cÅ“ur de Râvana +qu'une noble femme adorée; ce palais rayonnant +de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts +de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait +par des escaliers de pierreries.</p> + +<p>«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici +le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» +pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte +fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, qui semblaient +méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par +des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante +splendeur, assises par milliers sur des tapis dans +une <i>grande</i> variété de costumes avec des bouquets et des +robes de toutes les couleurs. Tombé sous l'empire du +sommeil et de l'ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu +de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au +plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes. +En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence +des robes et des parures, la salle parut comme une +forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.</p> + +<p>Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans +doute les étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, +rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler +ici!» En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement +de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité +que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.</p> + +<p>Là , sur des panavas, des tambours, des cymbales, des +siéges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes +dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant, +les autres de la danse.</p> + +<p>Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, +sommeillent d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou +de coquillages. Celle-ci dort sur l'estomac d'une autre, +celle-là sur un sein de la première: elles ont comme +oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les +unes des autres.</p> + +<p>Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de +leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes; +guirlande aussi brillante qu'au mois de Mâdhava, un bouquet +de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour +duquel voltigent des abeilles enivrées.</p> + +<p>Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, +des Asouras, des Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: +telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que +resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait +ce chariot <i>divin</i> par les visages, semblables à l'astre des +nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à +l'oreille de ces femmes.</p> + +<p>Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit +un siége éminent de cristal, orné de pierreries et semblable +au trône des Immortels.</p> + +<p>Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, +un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus +belles guirlandes suspendues à des rubans. Là , semblable +à un nuage et revêtu d'une longue robe en argent, avec +des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras, +tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise +odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit +le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là , couvert de +superbes joyaux, plein d'orgueil, capable de revêtir à son +gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec +ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là , <i>dis-je</i>, éventé +par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail en +main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums +divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se +reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés +dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros, +l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes +Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi +sur un lit éblouissant de lumière.</p> + +<p>Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès +du monarque, une femme charmante, douée admirablement +de beauté. Reine du gynÅ“cée, cette blonde +favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue +sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.</p> + +<p>Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein +du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa +beauté et ses parures d'or bruni, enchâssant des pierreries +et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras +l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si +parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être +que Sîtâ!» Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et +s'applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte +cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre +opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:</p> + +<p>«Cette dame,pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de +Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à +quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d'un +autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En +effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui +soit égal à Râma.»</p> + +<p>Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur +elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d'où +il conclut que ce n'était point Sîtâ.</p> + +<p>Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de +Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide. +Ensuite la crainte d'avoir manqué au devoir lui inspira +cette pensée:</p> + +<p>«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur +sommeil sur les épouses d'autrui, au milieu de son gynÅ“cée, +est une infraction énorme au devoir. En effet, il +n'entre pas dans les choses permises à mes yeux de voir +les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes regards +tout ce gynÅ“cée d'autrui.» Puis il naquit encore cette +réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée +avait pour unique fin sa commission et de qui le regard +n'avait pas vu là autre chose que le but de son affaire: +«J'ai considéré à mon aise, dans toute son extension, le +gynÅ“cée de Râvana, et mon âme n'en a conçu rien +d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements +de tous les organes des sens est dans les dispositions +bonnes ou mauvaises de l'âme, et la mienne est bien +disposée. D'ailleurs il m'était impossible de chercher la +Vidéhaine autre part: où trouver les femmes que l'on +cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»</p> + +<p>Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide <i>Hanoûmat</i> +de continuer ses recherches au milieu du palais, dans les +maisons <i>ou berceaux</i> de lianes, dans les salles de tableaux, +dans les chambres de nuit; mais il ne vit pas +encore là cette femme au charmant visage.</p> + +<p>Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, +descendant, s'arrêtant ici, marchant là , toutes les +différentes salles consacrées à boire, les maisons où l'on +garde les fleurs, les salles diverses de tableaux, les maisons +d'amusements, les places publiques, les chars et les +bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la +marche légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit +à la taille de quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant +les portes, secouant les vantaux, entrant ici, sortant de +là , d'un côté montant, d'un autre descendant un escalier. +Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; il n'existe +rien dans le gynÅ“cée de Râvana où il ne porte ses pas.</p> + +<p>Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage +d'açokas avec des arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat +aux longs bras, le sage fils du Vent; il faut que +je cherche là , car je n'ai pas encore fouillé ce parage.»</p> + +<p>Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, +rapide comme la flèche au moment qu'elle part de la +corde. Promptement arrivé là , ce grand, léger et vigoureux +singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce plantureux +bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.</p> + +<p>Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la +taille charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans +leur doux sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des +arbres, odorante averse de plusieurs teintes que les +troupes des oiseaux, en s'envolant, soulevaient avec le +vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, Hanoûmat le +Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel +qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du +singe entré dans les massifs d'arbres et courant partout +çà et là , tous les êtres de s'imaginer que c'était le printemps +même.</p> + +<p>Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait +au large ses branches couvertes de nombreuses +feuilles et de jeunes rameaux. Le grand singe courut en +bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre majestueux +né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le +brave Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: +«D'ici je verrai la Mithilienne, qui soupire après la vue +de son époux, marcher à son gré çà et là , ses yeux baignés +de larmes, son cÅ“ur dans la tristesse, captive et +toute pantelante, comme une daine séparée de son daim +et tombée sous la griffe d'un lion.</p> + +<p>Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit +qu'il cherchât dans le cercle de l'horizon l'épouse du monarque +des hommes, soit qu'il jetât ses regards au pied +de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait tout, caché +lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.</p> + +<hr /> + +<p>L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs +difformes. Les unes avaient trois oreilles, les autres +avaient des oreilles comme le fer d'un épieu; celle-ci +avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point d'oreilles; +certaines n'avaient qu'un Å“il et certaines qu'une oreille. +Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une +coiffe; telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête +d'une grosseur énorme: l'une avait de beaux cheveux, +l'autre était chauve, les cheveux d'une autre lui faisaient +comme un voile. Celle-ci était large du front et des +oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et +les mamelles: <i>beaucoup</i> avaient les dents saillantes, la +bouche rompue, le visage laid et difforme.</p> + +<p>Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou +tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la +main des marteaux, des maillets d'armes et de grandes +piques en fer.</p> + +<p>Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure +de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage +heureux; les unes étaient courtes, les autres longues, +bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les +pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; celles-ci +avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; celles-là +une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant; +d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. +Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: +celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et +d'autres les mamelles d'une longueur démesurée. En +voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur immense; +en voilà avec une langue et des ongles excessivement +longs: telle avait le faciès d'une chèvre; telle +autre le faciès d'une cavale; telle est vache par sa tête et +telle autre a son cou emmanché avec le chef d'une truie. +Certaine a le muffle d'une hyène et <i>sa compagne</i> celui +d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force +épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de +celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers; +le nez manque à telle autre.</p> + +<p>Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; +elles se repaissent de chair; elles ont les mains et +la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres +souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de +viande, elles boivent et mangent continuellement; elles +font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, +elles ne sont jamais rassasiées.</p> + +<p>Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin +dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la +gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait +dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur +les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.</p> + +<p>Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine +de sa tristesse, à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé +comme le croissant de la lune, <i>voilé par un nuage</i>, +au commencement de sa quinzaine blanche.</p> + +<p>Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore +que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée +par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué, +elle semblait Rohinî sous l'oppression de la planète +Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; +comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; +comme une espérance, qui s'est envolée; comme un +ordre qui n'est plus soutenu par la puissance. Désolée, +amaigrie par l'abstinence, baignant sa face de larmes, +faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et le corps +de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et +longs soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.</p> + +<p>À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, +triste et non parée, elle si digne des parures, et +telle que la reine des constellations quand sa lumière est +obscurcie par de sombres nuages, l'incertitude assiégea +l'esprit du singe dans ses investigations.</p> + +<p>Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: +aussi douteuse revient à l'homme dans un moment, où +sa pensée n'y est pas attentive, la science qu'il doit à ses +lectures.</p> + +<hr /> + +<p>Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, +il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de +larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. «C'est +là , <i>se dit-il</i>, c'est là cette femme inébranlable dans sa +fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka, +ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit +la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; +elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret, +pareille au pollen des lotus.</p> + +<p>«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de +sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, +entrée dans la forêt déserte. Là , contente de manger les +fruits <i>sauvages</i> et les racines, heureuse d'obéir à son +époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu'elle +eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la +couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un +sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice +épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui +brille sur elle avec la teinte de l'or, est la même que j'ai +vue avec les singes ce jour qu'elle fit tomber sur la montagne +son vêtement supérieur.</p> + +<p>«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, +troublée par l'odieux Râvana, comme une fontaine par +un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd'hui, comme +un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le +monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d'Ikshwâkou! +Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de +quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et +l'amour. À cette pensée: «Ma femme est perdue!» sa +pitié s'émeut; «elle pense à moi!» sa tendresse; +«épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son +amour.»</p> + +<p>S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque +des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, +<i>la tête</i> encore échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée +vers la Vidéhaine.</p> + +<p>Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à +la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée +dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir +la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous +ses joyaux et portait une magnificence incomparable.</p> + +<p>Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana +dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et +des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là , +ces femmes portaient, les unes des lampes d'or et de formes +diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la +queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une +politesse <i>distinguée</i> marchaient, tenant à leur main droite +des vases massifs d'or et pleins de maints breuvages.</p> + +<p>Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et +des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs +de ces femmes du plus haut parage.</p> + +<p>Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, +où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des +huiles de sésame, Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de +luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux +rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans arc à la main.</p> + +<p>À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les +côtés: «C'est le monarque aux longs bras!» pensa le +singe vigoureux à la grande énergie. L'intelligent quadrumane +s'élance à terre et, gagnant une autre branche +cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s'y +tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix +têtes.</p> + +<p>À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme +un bananier battu par le vent.</p> + +<p>Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée +par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur +et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la +grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son +époux, il vit la <i>triste</i> captive assise alors sur la terre nue: +telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée sur +le sol.</p> + +<p>Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les +membres hâlés, sa personne non parée, elle si digne de +toute parure: il vit telle qu'une statue faite de l'or le plus +pur, mais souillée de poussière, il vit Sîtâ fuir dans le +char de ses désirs attelé avec les coursiers de la pensée +vers le <i>grand et sage</i> Râma, ce lion des rois, qui possédait +la science de son âme.</p> + +<p>Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.</p> + +<p>Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, +comme la foi en butte au mépris, comme une postérité +détruite, comme une espérance envolée, comme une +Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds.</p> + +<p>Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du +feu, comme le croissant de la lune, dont le rayon tombe +du ciel sur la terre sans nous apporter de lumière.</p> + +<p>Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs +et telle que l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée +du chef de son troupeau et tombée captive, est gardée +dans un peloton <i>de chasseurs</i>.</p> + +<p>Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la +crainte, maigre, triste, se refusant la nourriture, se faisant, +<i>pour ainsi dire</i>, un trésor de macérations, en proie +à la douleur et ses mains jointes à ses tempes, comme +une Déesse, elle demandait continuellement au ciel de +conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.</p> + +<p>Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, +cette femme sans joie, macérant son corps et fidèle à son +époux: «À mon aspect, te cachant çà et là dans ta +crainte, tu voudrais te plonger au sein de l'invisibilité. Il +n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, ni Rakshasas +mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire +ma présence. Prendre les femmes de force et les ravir +avec violence, ce fut de toutes manières et dans tous les +temps notre métier, dame craintive, à nous autres Démons +Rakshasas.</p> + +<p>«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin +m'apprécier, ma bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies +toutes les perfections du corps, et qui es l'enchantement +de tous les mondes! Ainsi, je ne te verrais plus armée +de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu n'as +rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi +ton amour, chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée +dans le chagrin. Ces cheveux, que tu portes liés dans +une seule tresse, <i>comme les veuves</i>, cette rêverie, cette +robe souillée, cet éloignement des bains, le jeûne: ce ne +sont pas là des choses qui siéent pour toi.</p> + +<p>«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les +parfums d'aloès et de sandal, les robes de toute espèce, +les célestes parures, les plus riches bouquets de fleurs, +des lits précieux, de magnifiques siéges, et le chant, et +la danse, et les instruments de musique: car <i>je</i> t'égale +à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes; +revêts donc tes membres de leurs parures: comment +peux-tu, noble dame, toi, femme de haut parage, te montrer +ainsi devant mes yeux?</p> + +<p>«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de +beauté; ce rapide fleuve du temps est comme l'eau; une +fois écoulé, il ne revient plus!</p> + +<p>«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il +t'eut faite, n'en a plus fait d'autre, je pense; car il +n'existe pas, Mithilienne, une seconde femme qui te soit +égale en beauté. À la vue de la jeunesse et des charmes +dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi +voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?</p> + +<p>«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: +sois mon épouse favorite, à la tête de mes nombreuses +femmes les plus distinguées. Les joyaux que j'ai ravis +aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, dame craintive, +et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux +conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à +Djanaka, ton père, avec les villes nombreuses qui en +couvrent l'étendue.</p> + +<p>«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant +une magnifique parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, +attachés sur ta personne! Que je voie, femme +bien faite, la parure orner tes jolies formes, et ta <i>grâce</i> +polie orner la parure même.</p> + +<p>«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au +fils de Viçravas; jouis à ton gré, femme ravissante, de +Lankâ et de moi. Râma n'est pas mon égal, Sîtâ, ni pour +les austérités de la pénitence, ni pour les richesses, ni +pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en force, +ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô +toi, de qui la personne est embellie par ce brillant collier +d'or, jouis donc avec moi du plaisir de ces forêts, nées +sur les rivages de l'Océan, percées d'avenues et couvertes +par une multitude d'arbres à la cime fleurie.»</p> + +<hr /> + +<p>Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, +Sîtâ oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit +ces mots prononcés avec lenteur: «<i>C'est</i> une chose +honteuse, <i>que</i> je ne dois pas faire, moi, vertueuse épouse, +entrée dans une famille pure et née dans une illustre famille.»</p> + +<p>Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des +Rakshasas, la chaste Vidéhaine au charmant visage tourna +le dos à Râvana et lui dit encore ces paroles: «Je suis +l'épouse d'un autre, je ne puis donc être une épouse convenable +pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir; +allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends +tes épouses, ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les +épouses des autres.</p> + +<p>«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas +l'exemple des gens de bien: ce métier, dont tu parles, +c'est ce que les sages nomment le crime. Bientôt Lankâ, +couverte par des masses de pierreries, Lankâ, pour la +faute de toi seul, va périr, malheureuse de ce qu'elle eut +pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé sur +ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie +tous les hommes; ce monstre aux actions féroces a donc +enfin trouvé la mort!»</p> + +<p>«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: +je n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière +n'appartient qu'à l'astre du jour!</p> + +<p>«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce +bien magnanime, comme la science est unie au brahme, +qui a dompté son âme et reçu l'initiation après le bain +cérémoniel? Allons, Râvana! allons! rends-moi à Râma +dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble +éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la +grande forêt.</p> + +<p>«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville +et de gagner l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que +tu ne désires une mort épouvantable.</p> + +<p>«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses +ennemis; avant peu Râma, fondant sur toi, son odieux +rival, m'arrachera de tes mains comme Vishnou aux trois +pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de splendeur.»</p> + +<p>À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des +Rakshasas lui répondit ces mots dans une colère montée +jusqu'à la fureur: «Tu crois sans doute que ta condition +de femme te met à l'abri du supplice, et c'est là ce qui +t'excite à me tenir sans crainte ce langage outrageant. +Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des +paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au +milieu de grandes et d'éminentes personnes. Assurément, +dit-on, une politesse distinguée est la parure des femmes; +c'est un avantage, noble dame, qu'il ne t'est pas facile +d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le désir de +ton époux?</p> + +<p>«Au point où ma colère est montée, amassée comme +elle est sur ta tête, il faudra bien que je t'envoie à la +mort! Si tu vis maintenant, c'est grâce à ce que tu es +une femme!»</p> + +<p>Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au +monarque des Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse +à la honte: «À la nouvelle du carnage que Râma +fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle qu'il avait tué Doûshana +et Khara même, ta première pensée fut pour la +vengeance, et tu m'as conduite ici.</p> + +<p>«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques +et nobles frères, sortis pour la chasse, tels que +deux lions <i>d'une caverne</i>.</p> + +<p>«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, +prête à fondre ici entre eux et toi. Bientôt accompagné du +Soumitride, Râma s'en ira de ces lieux, emportant avec +la tienne les vies de ton armée, comme le soleil passe, +ayant tari une flaque d'eau.»</p> + +<p>Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles +amères de Sîtâ, répondit en ce langage odieux à +cette femme d'un aspect aimable: «J'ai toujours été avec +toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à +chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye +en mépris la douceur de ses paroles.</p> + +<p>«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as +dites, Mithilienne, une horrible mort ne serait qu'un juste +châtiment. Mais il me faut patienter encore deux mois: +je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma couche, +femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux +mois, si tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes +cuisiniers te couperont en morceaux pour mon déjeuner!</p> + +<p>«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, +comme Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue +dans les mains d'Indra.»</p> + +<p>À la vue de cette <i>belle</i> Djanakide ainsi menacée par le +monstre aux dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux +des Gandharvas et des Dieux furent saisies par la douleur. +Résolues à la défendre, elles se mirent, avec les +mouvements de leurs yeux obliques et les signes de leurs +visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux +Rakshasa.</p> + +<p>Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle +conduite, tint ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, +qui fit verser tant de larmes au monde:</p> + +<p>«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin +d'acquérir la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas +de cette action criminelle. Il n'est, certes! pas dans les +trois mondes un autre que toi pour oser même de pensée +arrêter son désir sur moi, l'épouse du sage Râma, non +plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de <i>l'immortel</i> +Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la +femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle +résolution a prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De +même qu'un lièvre n'est pas l'égal d'un fier éléphant pour +le combat: de même Râma est tel qu'un éléphant vis-à -vis +de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil lièvre +à côté de lui.</p> + +<p>«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, +tu ne penses pas <i>ce que tu dis</i>; car tu ne saurais tenir +le pied ferme dans la région de sa vue le temps <i>qu'a +duré ta jactance</i>.</p> + +<p>«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; +mais si le Destin a voulu disposer les choses comme elles +sont, ce fut pour ta mort, sans aucun doute.»</p> + +<p>Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de +larmes au monde, impose un ordre à toutes les Rakshasîs +épouvantables à la vue.</p> + +<p>«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, +à l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la +Djanakide sache bientôt obéir à ma volonté! Employez +pour la rompre tous les moyens, les présents et les caresses, +les flatteries et les menaces: faites-la s'incliner +vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux +châtiments!»</p> + +<p>Quand il eut donné ce commandement aux furies, le +monarque des Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, +<i>sortit</i> abandonnant la Djanakide.</p> + +<hr /> + +<p>Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné +dans son gynÅ“cée, que les Rakshasîs aux formes +épouvantables s'élancèrent toutes vers Sîtâ. Ces furies +aux visages difformes commencent par se moquer de leur +captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles choquantes +et d'injures cette infortunée, à qui des louanges +seules étaient si bien dues.</p> + +<p>«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynÅ“cée, +meublé de couches somptueuses et doué complétement +des choses que l'on peut désirer? Pourquoi donc +es-tu fière d'avoir un époux de condition humaine? Détourne +ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner +vers lui!</p> + +<p>«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque +des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois +Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, +simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus +d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une heureuse +fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble, +qui est enfin tombé du trône?»</p> + +<p>À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de +lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes: +«Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de +votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde. +Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, l'homme +qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, +comme l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet +anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible +que je renie mon époux: n'est-il pas une divinité pour +moi?»</p> + +<p>À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se +mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la +malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches +du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les +furies déversaient à l'envi sur elle.</p> + +<p>Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés +sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec +ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte; +et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes, +lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne +veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en +doute pas!»</p> + +<p>À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée +de larmes, au tronc du çinçapâ. Là , harcelée de nouveau +par les furies épouvantables, cette noble dame aux +grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du +grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n'en +continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le +visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.</p> + +<p>Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les +dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées, +Vinatâ <i>ou la courbée</i>, c'est ainsi qu'elle était nommée, +lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton +époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur. +Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut +faire humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de +vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux +Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon +vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables; +lui, <i>si</i> noble de caractère, égal dans les combats +au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, +un homme! et que ton cÅ“ur incline vers Daçagrîva. +Embaumée d'un onguent céleste et parée de célestes +atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes, +comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de +<i>l'auguste</i> Indra.</p> + +<p>«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, +<i>pour ainsi dire</i>, n'est déjà plus? Accepte Râvana comme +un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées, +belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce +conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à +cette heure même, te manger!»</p> + +<p>Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, +dit en vociférant, les formes toutes courroucées +et levant son poing: «C'est trop de paroles inconvenantes, +que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous +ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune +enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à +quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne +fais pas ce que je dis là , toutes les Rakshasîs vont te +manger à cette heure même, n'en doute pas!»</p> + +<p>Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des +nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête +penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l'épouse +de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux +avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant +tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à +propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer +inabordable pour d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, +dans le gynÅ“cée terrible de Râvana. C'est assez verser +de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même +qui brisa les cités <i>volantes</i> ne pourrait te délivrer, enfermée +dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous +toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui +t'est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille +ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien +la jeunesse d'une femme est incertaine: savoure donc le +plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours +avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins +et ses bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept +milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à +tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain +de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n'obéis pas comme +il faut à la parole que j'ai dite, nous allons t'arracher le +cÅ“ur et nous le mangerons!»</p> + +<p>Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée +<i>Ventre-de-tonnerre</i> jeta ces mots, brandissant une +grande pique: «Alors que je vis cette femme, devenue +la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient +comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint +une grande envie <i>de la manger</i>. Quel régal, pensais-je, +de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, +sa tête et son cÅ“ur tout dégouttant de <i>sang</i> liquide!»</p> + +<p>La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau +la parole: «Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer +qu'elle est morte <i>de soi-même</i>. En effet, quand il +aura vu cette femme sans respiration et passée dans l'empire +d'Yama: «<i>Eh bien!</i> mangez-la!» nous dira le +maître; je n'en doute pas.»</p> + +<p>«—Partageons-la donc entre nous toutes, car je +n'aime pas les disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui +avait nom Tête-de-chèvre.</p> + +<p>«—J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. +Qu'on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie +aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; qu'on +apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes +variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair +humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les +victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par +nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la +de compagnie!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><p>C'est la traduction du nom propre, <i>Çoûrpanakhâ</i>.</p></blockquote> + +<p>À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs +très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et +cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à +pleurer.</p> + +<p>Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient +toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka +versait des larmes, baignant ses larges seins avec l'eau +dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans +sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la +fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, +qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli +de concert les injonctions du maître avec le <i>plus grand</i> +soin, firent silence autour d'elle.</p> + +<p>Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, +effrayée au plus haut point et d'une voix que ses +larmes rendaient bégayante: «Il ne sied pas qu'une +femme de condition humaine soit l'épouse d'un Rakshasa: +mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas +ce que vous dites!»</p> + +<p>Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, +et là , brisée par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, +elle reporta une pensée vers son époux: «Hélas! +Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par la douleur;» Hâ! +Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma +belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!</p> + +<p>«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, +à l'âme reconnaissante, aux paroles aimables, +aux yeux teints comme les pétales du lotus, au cÅ“ur +doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon +âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour +que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! +Honte à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, +puisqu'il m'est impossible de rejeter la vie à ma volonté! +Puisque Yama ne m'entraîne pas dans son empire, moi, +ballottée dans une douleur sans rivage!»</p> + +<p>Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des +larmes ruisselaient à son visage; et, malade, vivement +affligée, la tête baissée à terre, la jeune femme se lamentait +comme une égarée ou telle qu'une insensée; tantôt, +comme engourdie au fond d'une tristesse inerte; tantôt, +se débattant sur le sol comme une pouliche qui se roule +dans la poussière.</p> + +<p>«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais +de Râvana, sa main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches +dépeupler tout Lankâ de Rakshasas; il tarirait sa +grande mer et renverserait la ville même!</p> + +<p>«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la +race impure du vil Râvana; ensuite, dans chaque maison +des Rakshasîs, qui tomberaient elles-mêmes sur leurs époux +immolés; et la cité résonnerait alors de mes chants, +comme elle retentit à cette heure de mes plaintes larmoyantes! +Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait +tout Lankâ de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville +<i>sur la terre où maintenant elle s'élève</i>!</p> + +<p>À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de +colère: les unes s'en vont rapporter ses discours au cruel +Râvana; les autres, furieuses à l'aspect épouvantable, +s'approchent d'elle et recommencent à l'accabler de paroles +outrageantes et même de paroles sinistres: «O +bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis +un parti funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs +vont manger les chairs arrachées de tous les côtés sur tes +membres!»</p> + +<p>Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une +branche, adressant à l'affligée mainte et mainte consolation +puissante; corneille <i>fortunée</i>, elle envoyait à la captive +sa douce parole de «bonjour,» et semblait annoncer +à Sîtâ la <i>prochaine</i> arrivée de son époux.</p> + +<hr /> + +<p>Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, +toutes ces paroles; le fils du Vent regarda cette reine +<i>malheureuse</i> comme il eût regardé une Déesse elle-même +au sein du Nandana; ensuite, il se mit à rouler dans son +esprit mainte espèce de pensées: «Celle que les singes +par milliers, par millions et par centaines de millions +cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui +l'ai trouvée!</p> + +<p>«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse +qui aspire à la vue de son époux, ce <i>héros</i> doué véritablement +d'une âme sans mesure. Elle ne trouve pas une +fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en avait pas connu +les angoisses.</p> + +<p>«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son +abandon cette infortunée, de qui l'âme est plongée dans +la tristesse, cet oubli sera blâmé fortement comme une +faute. Il m'est impossible de m'entretenir avec elle en +présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment +donc faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. +Si je ne la rassure pas entièrement aujourd'hui, +elle abandonnera la vie, je ne puis en douter nullement. +Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce que t'a +dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui +n'aurai pas causé avec cette femme d'une taille ravissante?»</p> + +<p>Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe +intelligent adopte enfin cette idée:</p> + +<p>«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, +et lui parler dans un langage sanscrit, mais comme on le +trouve sur les lèvres d'un homme <i>qui n'est pas un +brahme</i>. De cette manière, je ne puis effrayer cette <i>infortunée</i>, +de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre +son époux.»</p> + +<p>Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans +l'oreille de Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton +époux Râma te dit <i>par ma bouche</i> ce qu'il y a de plus +heureux; et le jeune frère de ton mari, Lakshmana, le +héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces mots, +Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces +douces paroles, ouvrit son cÅ“ur au plaisir et se réjouit. +Ensuite, elle, de qui l'âme était assiégée par les soucis, +elle de lever craintive sa tête aux jolis cheveux annelés +et de regarder en haut sur le çinçapâ. Tremblante alors +et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au milieu +des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du +noble quadrumane posé dans une attitude respectueuse: +«Ce <i>que j'ai cru entendre</i> n'était qu'un songe;» pensa +la dame de Mithila.</p> + +<p>Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme +défaillit: elle resta longtemps comme une personne évanouie; +et, quand elle eut enfin recouvré sa connaissance, +cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler ces pensées +en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie +un instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est +plus de sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de +qui le visage ressemble à la reine des nuits! En effet, +toute mon âme s'en est allée vers lui; l'amour que je +porte à mon époux égare souvent mon esprit; et, pensant +à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que +j'entends, au milieu de ma rêverie.</p> + +<p>«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe +n'a point de corps, et c'est un corps bien manifeste qui +me parle ici! Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui +tient la foudre, à l'Être-existant-par-lui-même! Adoration +soit rendue même au Feu! S'il y a quelque chose de +réel dans ce que dit là cet habitant des bois, daignent +ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»</p> + +<p>Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole +à Sîtâ, et, portant à sa tête les deux mains réunies, il +rendit cet hommage à la Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, +femme aux yeux en pétales de lotus, à la robe de soie +jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de cet +arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?</p> + +<p>«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour +enlever de force dans le Djanasthâna, dis-moi, noble +dame, la vérité.»</p> + +<p>Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, +que le nom de son époux avait remplie de joie, répondit +en ces termes au grand singe, qui était venu se +placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la fille du magnanime +Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, +et je suis l'épouse du sage Râma.»</p> + +<p>À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui +répondit en ces termes, l'âme partagée entre la douleur +et le plaisir:</p> + +<p>«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers +toi en qualité de messager: Râma est bien portant, belle +Vidéhaine; il te souhaite ce qu'il y a de plus heureux. +Lakshmana aux longs bras, la joie de Soumitrâ, sa mère, +te salue, inclinant sa tête devant toi, mais consumée par +la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de ton +fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, comme un fils est toujours présent à la pensée de +sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, <i>te fait +dire ici Lakshmana par ma bouche</i>; ce Démon, qui +avait séduit tes regards, reine, sous la forme empruntée +d'une gazelle ravissante au pelage d'or, mon frère aîné, +qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux beaux +comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans +sa vraie nature, l'a tué avec justice en lui décochant une +grande flèche aux nÅ“uds droits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b> +<p>Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage +avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette +maxime répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère +aîné est comme le père de son frère puîné; le frère puîné est +comme le fils de son frère aîné.</p></blockquote> + +<p>«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.</p> + +<p>«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit +docilement aux paroles mordantes que tu lui fis entendre +à cette occasion; car ton jeune beau-frère est pour toi, +reine, toujours plein d'une respectueuse soumission...»</p> + +<p>À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ +de pousser à cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu +es Râvana lui-même, qui, aidé par la puissance de la magie, +vient ajouter une nouvelle douleur à mon chagrin, lui +dit cette femme au visage brillant comme la lune, tu ne +fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si +tu es un messager envoyé par mon époux! Je demande +que tu me fasses de lui un récit qui me ravira de plaisir. +Raconte-moi les vertus de mon bien-aimé Râma: tu entraînes +mon âme, beau singe, comme la saison chaude +emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un +songe! c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! +car ce rêve, il m'enivre d'une grande béatitude, et la +béatitude n'est donnée à personne ici-bas.</p> + +<p>«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, +dans mon triste abandon même, je te vois sous mes yeux +comme un habitant des bois, qui m'est envoyé par le noble +enfant de Raghou!</p> + +<p>«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de +mon esprit? est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce +qu'un effet du mirage?</p> + +<p>«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe +d'un trouble dans mon esprit: je vois bien que le singe +est ici une réalité.»</p> + +<p>Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître +mieux le singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne +de lui parler en ces termes:</p> + +<p>«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, +ô le meilleur des singes, me dire avec le secours des +comparaisons quel est ce Râma, <i>allié</i> des <i>singes</i>, habitants +des bois?»</p> + +<p>À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit +en ces mots doux à l'oreille:</p> + +<p>«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui +est le Devoir même incarné, qui trouve son plaisir dans le +bonheur de toutes les créatures, qui est le défenseur et le +donateur de tous les biens, vigoureux comme le vent, invincible +comme le grand Indra, aimé du monde comme +la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri de +tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant +de courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; +ce monarque, sur la bouche duquel réside la vérité; ce +Râma à la voix douce comme celle de Vrihaspati, et beau, +joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu d'un +corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, +c'est le plus intrépide guerrier et le plus grand +héros du monde! Sous l'ombre de son bras l'univers entier +repose, et, dans un prochain combat il va tuer de +ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés +de leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée +de ton ermitage vide, un jour qu'il en eut fait écarter ce +vigoureux fils de Raghou, sous les apparences mensongères +d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce méchant goûter +le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me +présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: +ta séparation d'avec lui brûle son cÅ“ur de chagrin; il te +souhaite une bonne santé!</p> + +<p>«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de +Sougrîva, tu verras venir ici ton Râma au milieu des singes +par dix millions comme Indra au milieu des Maroutes. +Je suis le singe appelé Hanoûmat, le conseiller de +Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et +ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré +dans la cité de Lankâ.</p> + +<p>«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce +doute, crois-en ma parole, Mithilienne, car jamais un +mensonge n'a souillé ma bouche.»</p> + +<p>«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! +et non pas autre chose, reçois donc cet anneau, sur lequel +est écrit le nom de Râma; car il me fut donné par ce +magnanime comme un signe <i>qui devait m'accréditer</i>.</p> + +<p>«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé +lui-même ces mots: «D'or, d'or, d'or!»</p> + +<p>Les membres palpitants de joie et la face baignée de +larmes, la royale captive reçut alors cet anneau et le mit +sur sa tête. À peine entendues les paroles que Râma lui +envoyait, à peine vu l'anneau, elle versa de ses yeux noirs +et charmants l'eau dont la source est dans la joie. Son +visage pur aux belles dents et doué avec les dons les plus +charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque +sort affranchi de la gueule du <i>serpent</i> Râhou.</p> + +<p>La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles +au singe d'une voix suffoquée par ses larmes, mais +où la joie se mêlait avec le chagrin:</p> + +<p>«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux +Dieux en reconnaissance de cet <i>événement</i>, ô le plus grand +des singes. Quel bonheur! mon époux jouit encore de la +vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit encore! Je suis toute +satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après tant de jours +écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent +bien l'un et l'autre.»</p> + +<p>Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de +toi, singe, puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! +toi, par qui me fut annoncé que mon époux est en +bonne santé avec son frère puîné. Certes! je ne crois pas, +noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, toi, à +qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu +es bien digne de converser avec moi, ô le plus excellent +des singes, puisque tu viens, envoyé par mon époux, qui +a la science de son âme. Il est sûr que Râma n'eût pas +envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il n'aurait +pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!</p> + +<p>«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé +de chagrin?</p> + +<p>«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à +des Å“uvres divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé +<i>mon</i> amour dans le cÅ“ur de ce noble héros? <i>Non!</i> c'est +lui, qui doit m'arracher de cette horrible calamité, lui, +toujours digne des biens et jamais digne des maux!</p> + +<p>«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie +donc pas? On le verra donc bientôt, singe, venir à cause +de moi dans ces lieux, ce rejeton auguste de Raghou, ce +Râma, fils du monarque des hommes!</p> + +<p>«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon +époux ait reçu tes nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à +cause de moi l'armée complète, l'épouvantable armée du +magnanime Bharata, commandée par ses généraux et +rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la +force terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, +qui est la joie de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer +l'arc jeter l'épouvante chez les Rakshasas avec la multitude +de ses flèches? Mon vÅ“u est que je puisse voir bientôt +Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, ses conjoints +et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec +son arc sans égal!»</p> + +<hr /> + +<p>À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit +en ces termes d'une voix douce et les mains réunies +en coupe à ses tempes: «Reine, <i>ton</i> Raghouide ne sait +pas encore que tu es ici: à mon retour, ses flèches consumeront +bientôt cette ville.</p> + +<p>«Là , si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra +osent tenir pied devant lui, ce noble fils de Kakoutstha +leur fait mordre à tous la poussière du champ de bataille!</p> + +<p>«Plongé dans une grande affliction par ton absence +de ses yeux, Râma ne trouve de calme nulle part, comme +un taureau assailli par un lion.</p> + +<p>«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare +de toi, il ne pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des +armes, ni à la volupté, ni aux festins. Le seul plaisir +qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que lui donne son âme +en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme +craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.</p> + +<p>«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: +il rêve de toi dans le sommeil; à son réveil, il pense encore +à toi. «Sîtâ!» dit le prince d'une voix douce à +l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un autre +objet qui ravit le cÅ“ur des femmes; et, <i>courant</i> saisir +<i>la jolie</i> chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant +que c'est toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps +séduisant! ah! toi, de qui la vue est la merveille de mes +yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où es-tu?» s'écrie-t-il +en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans les +nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante +par l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux +de Râma ne cessent point d'accompagner jusqu'au mont +Asta la reine des étoiles, car l'amour, dont il est esclave, +chasse le sommeil de ses paupières!»</p> + +<p>Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau +comme la lune dans sa pléoménie, répondit au singe +Hanoûmat ces paroles, où le juste se mariait à l'utile: +«Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie mêlée à +du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée +dont je ne sois l'objet, son amour d'une autre part le +rend malheureux.</p> + +<p>«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux +viendra bientôt; car mon âme est pure et de nombreuses +qualités sont en lui. Persévérance, force, énergie, courage, +activité, reconnaissance, majesté: voilà , singe, les +qualités de mon noble Raghouide.</p> + +<p>«Quand donc Râma, ce héros, <i>ou plutôt</i> ce soleil qui +sème en guise de rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il +avec colère ces ténèbres que Râvana fit naître <i>sur +notre ciel</i>?»</p> + +<p>À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par +l'absence de Râma et le visage baigné de larmes, le +noble singe répondit en ces termes: «Je vais aujourd'hui +même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne +aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux +Dieux l'offrande sacrifice sur leurs autels.</p> + +<p>«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains +dans ma crinière! Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui +même, regarde-moi bien! <i>oui!</i> ton Râma à la grande +vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front d'une +montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les +efforts de son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. +Assise sur mon échine, traverse l'Océan par la voie des +airs, comme la Déesse Pârvatî, montée sur le taureau. +En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine au +charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont +point capables de suivre ma route.</p> + +<p>«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, +de quel volatile ou quadrupède vivant sur la terre me +faut-il emprunter la forme?»</p> + +<p>À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat +à la vigueur épouvantable, la Mithilienne en ces termes +lui dit avec modestie: «Comment pourrais-tu, noble +singe, toi de qui le corps est si petit, me porter de ces +lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des +enfants de Manou?»</p> + +<p>Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! +Vidéhaine, vois seulement la forme que je vais prendre +maintenant!» Alors, ce tigre des singes à la grande +énergie, lui, auquel était donné de changer sa forme à +volonté, il s'augmenta dans ses membres.</p> + +<p>Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des +quadrumanes se mit en face de Sîtâ et lui tint ce langage: +«J'ai la force de porter Lankâ même avec ses chevaux +et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses remparts, +ses parcs, ses bois et ses montagnes!»</p> + +<p>Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne +le propre fils du Vent, cette princesse aux yeux +grands comme les pétales des nymphées lui dit:</p> + +<p>«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans +cette course; mais il est essentiel de voir si l'affaire peut +arriver sans naufrage au succès. Il est impossible que +j'aille avec toi par les airs, ô le meilleur des singes: ton +impétueuse vitesse, égale à toute la fougue du vent, me +ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de ce +Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte +sur le dos même d'un être que l'on appelle d'un nom +affecté au sexe mâle. Si autrefois, sans protecteur, esclave +et n'étant pas la maîtresse de mes actes, il est arrivé +que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, est-ce +un motif pour que je fasse <i>librement</i> la même chose +à <i>présent</i>?»</p> + +<p>À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, +répondit à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect +charmant, est d'une forme convenable; ce discours est +assorti au caractère d'une femme qui siége au rang des +<i>plus</i> vertueuses; il est digne enfin de tes vÅ“ux.</p> + +<p>«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que +tu as dit en face de moi, tout sera conté, sans que rien +soit omis, au rejeton de Kakoutstha.</p> + +<p>«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, +donne-moi un signe que Râma sache reconnaître.»</p> + +<p>À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à +une fille des Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que +ses larmes rendaient balbutiante: «Dis au roi des hommes: +«Sîtâ la Djanakide, vouée au soin de conserver ta +faveur, est couchée, en proie à la douleur, au pied d'un +açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants +de chagrin, aspirant de tout son cÅ“ur à ta vue, Sîtâ est +plongée dans un océan de tristesse; daigne l'en retirer. +Maître de la terre, tu es plein de vigueur, tu as des flèches, +tu as des armes; et Râvana qui mérite le trépas vit encore! +Que ne te réveilles-tu?</p> + +<p>«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec +justesse: en effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros +ne peut garder la vie. Le héros défend son épouse et l'épouse +sert le héros! Mais toi, héros, tu ne me défends +pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»</p> + +<p>«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière +à toucher son cÅ“ur de compassion pour moi, car le feu +<i>ne</i> brûle <i>pas</i> une forêt, s'il <i>n'</i>est agité par le vent.»</p> + +<p>Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes +paroles, Sîtâ, levant son visage pareil à l'astre des nuits, +regarda une seconde fois dans le çinçapâ fait d'or. Cette +noble dame vit, assis au milieu des branches avec sa taille +d'un empan, le singe au langage aimable, tenant les deux +mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la chaste +Sîtâ, le cÅ“ur affligé, poussant un long soupir, adressa +une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là <i>dans +cette respectueuse attitude</i>:</p> + +<p>«Raconte à mon époux ces <i>deux faits de notre vie intime</i>, +ce qui sera <i>pour toi</i> le meilleur des signes <i>devant +lui</i>: «Au pied du mont Tchitrakoûta, rempli confusément +d'arbres et de lianes, dans les massifs des bocages, +embaumés par les senteurs de fleurs variées, au temps +que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin +du fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, +un jour, que j'avais recueilli au milieu des bois +les racines et les fruits, je m'assis, humide du bain, sur +ta cuisse, où tu m'avais attirée. Alors tu pris en jouant +de l'arsenic rouge et tu me fis sur le front un tilaka, qui, +<i>dans un embrassement</i>, fut imprimé sur ta poitrine.</p> + +<p>«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf +devant la porte de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; +mais je l'en empêchai, lui jetant des mottes de +terre. La corneille s'irritant vient alors me frapper de tous +côtés: en colère, à <i>mon tour</i>, je lève ma robe, <i>comme un +bouclier</i>, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève +de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur +de tous les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci +que j'eusse perdu ma robe dans cette lutte. Furieuse, +moquée de toi, fuyant çà et là , j'étais vaincue de tous +côtés par la vigueur de l'oiseau, avide de nourriture. +Enfin, épuisée de force, je courus à toi, <i>insoucieusement</i> +assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une colère que +tu pris soin de calmer, toi, que cette <i>petite guerre</i> avait +amusé.</p> + +<p>«Là , fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me +frappa encore aux deux seins. Tu me vis alors désolée, +irritée par la corneille, essuyant mes yeux sur mon visage +baigné de larmes; et ta main secourable, tirant une flèche +<i>du carquois</i>, l'envoya contre l'oiseau. C'était l'arme de +Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya dans +les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant +des routes différentes. Dans son vol, que précipite la +crainte, elle suit le tour de ce globe: tantôt elle se joue +au sein du nuage pluvieux, tantôt au milieu des gazelles; +mais le dard que tu as lancé la suit comme son ombre. +Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, c'est +auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.</p> + +<p>«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La +flèche, que j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel +membre veux-tu qu'elle détruise en toi?» L'oiseau choisit +de perdre un Å“il, que le trait fit périr à l'instant. Tu n'as +pas craint de lancer à cause de moi la flèche de Brahma lui-même +sur une chétive corneille; et tu peux, maître du +monde, épargner le <i>Démon</i> qui m'a ravie de tes bras! +Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi +ne décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, +toi, le plus adroit parmi tous ceux qui savent manier +l'arc? Chef des hommes, aie donc, héros du grand arc, +aie donc pitié de moi!»</p> + +<p>À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: +«Ton époux accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. +Veuille me confier, noble dame, un signe, que +Râma connaisse et qui mette la joie dans son cÅ“ur.»</p> + +<p>À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses +cheveux entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte +et donna au singe Hanoûmat le joyau <i>qui retenait la chevelure +attachée</i>: «Donne-le à Râma,» dit cette femme, +semblable à une fille des Immortels. Le noble singe reçut +le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina autour +de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes. +«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille +pas t'abandonner au chagrin!»</p> + +<p>Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, +quand le singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et +se fut éloigné d'elle, il fit ces réflexions: «Il reste peu +de chose dans cette affaire; j'ai vu la <i>princesse</i> aux yeux +noirs: mettant de côté les trois moyens<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, qui sont dans +l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que +je dois employer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><p><i>Oupâyas</i>, moyens de succès au nombre de quatre pour +réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, +les présents et les mesures de rigueur.</p></blockquote> + +<p>«<i>Oui?</i> Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer +ce nÅ“ud: après que j'aurai tué <i>quelque</i> héros éminent +des Rakshasas, viendra ensuite, de manière ou d'autre, +le tour des moyens amiables.</p> + +<p>«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt +sèche, tout le magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, +riche de lianes et d'arbres variés; bocage, le charme de +l'âme et des yeux, semblable au Nandana lui-même! Et +ce parc dévasté allumera contre moi la colère du monarque.»</p> + +<p>À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet +royal, peuplé de maintes gazelles et rempli d'éléphants +ivres d'amour. Bientôt ce bocage n'offrit plus aux +regards que des formes hideuses par ses arbres cassés, +ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en +poussière.</p> + +<p>Quand le grand singe, <i>émissaire</i> de l'auguste et sage +monarque des hommes eut achevé cet immense dégât, il +s'avança vers la porte en arcade, ambitieux de combattre +seul contre les nombreuses et puissantes armées des Rakshasas.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt +avaient jeté le trouble et l'épouvante chez tous les habitants +de Lankâ. Aussitôt que le sommeil eut abandonné +leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses figures virent +ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.</p> + +<p>Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, +tel enfin qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi +Djanaka: «Qui est-il? De qui est-il né? D'où vient-il? +Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, fille de roi, se +fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»</p> + +<p>Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: +«Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est +donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu'ils +veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu'il est et ce +qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent: +il n'y a pas de doute!»</p> + +<p>À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: +les unes de rester là , les autres de s'en aller +raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en +coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu'à terre, +pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui dirent-elles, +un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre +mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est +entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide +plusieurs fois, <i>mais en vain</i>; cette femme aux yeux de +gazelle ne veut pas nous révéler ce qu'il est. Ce doit être, +soit un messager d'Indra, soit un émissaire de Kouvéra; +ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En +peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a +point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est +assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? +On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le +fatiguer? Et d'ailleurs il <i>semble</i> garder la Djanakide. Il +défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées de +charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est +approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de +cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec +Sîtâ et dévaster le bocage.»</p> + +<p>À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les +yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore +une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda +sur-le-champ de saisir Hanoûmat.</p> + +<p>Aussitôt un héros au cÅ“ur généreux, de qui l'âme avait +déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance +au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina +autour de son père; et, cet hommage rendu, l'invincible +Indradjit monta dans son char, auquel un <i>art merveilleux</i> +avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux +dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse +épouvantable et pareille au vol de <i>Garouda</i>, le monarque +des oiseaux.</p> + +<p>Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, +le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut +sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le +noble quadrumane se réjouit, dès qu'il entendit retentir +son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du +héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe +poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de +son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant +son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son +égal au fracas du tonnerre.</p> + +<p>Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente +fougue dans l'action, <i>au cÅ“ur</i> dur au milieu des combats, +le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent +aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons, +entre lesquels s'est allumée la guerre.</p> + +<p>Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien +étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent +archer et le plus habile de ceux qui manient les +armes, s'élança <i>tout à coup</i> dans les routes de son père. +Là , Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se +tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués +également de rapidité, experts l'un et l'autre dans les +choses de la guerre, alors ces deux athlètes d'engager un +combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous +les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d'Hanoûmat +et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: +objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un +en face de l'autre, semblables à deux serpents qui ne +sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée +au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros +des singes: «J'ai vu que cet animal est immortel; ainsi +de quels moyens n'userai-je pas, <i>comme inutiles</i>, pour +me saisir de lui?»</p> + +<p>Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de +Brahma. Le singe devint au même instant incapable de +tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité +par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles, +Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce +trait <i>puissant</i> le tenait garrotté.</p> + +<p>Quand le singe eut reconnu la puissance du trait <i>enchanté</i>, +il songea que la grâce de Brahma lui avait donné +un charme pour s'en délivrer: il récita donc la formule +que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout +doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s'affranchir +de cette flèche avec les chants mystiques, dont il +devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, +il n'est pas de remède contre ce dard lancé par les +Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle +autre n'en peut détruire l'effet: nous voilà tombés dans +un grand péril!»</p> + +<p>Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait +merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des +cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber +enroulé des grands végétaux.</p> + +<p>À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, +lié fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta +son dard, lien formidable, dont la délivrance n'était pas +connue au noble singe.</p> + +<p>Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au +mépris des Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la +curiosité, pensa-t-il, inspirait l'envie de me voir au monarque +des Rakshasas!» Battu à coups de poings et de +bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, <i>ce qu'il +désirait</i>, introduit en la présence du monarque des +nocturnes Génies.</p> + +<p>Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les +yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége +moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres, +distingués par l'âge, les bonnes mÅ“urs et la famille. +Alors ce magnanime prince des singes, fils de +Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de +s'annoncer à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité +de messager, envoyé de sa présence par le monarque des +singes.»</p> + +<p>Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs +bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en +face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de +sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des +Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge +ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? +Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses +menaces contre les Rakshasas?»</p> + +<p>À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: +salut à toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? +Est-ce Indra qui t'envoie maintenant chez les Rakshasas? +Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, singe, tu seras mis +en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? ou de +Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable <i>que</i> pour +entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, +ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est +pas d'un quadrumane et tu n'as du singe que la forme! +Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté; +mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile +de sauver ici ta vie!»</p> + +<p>À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane +à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les +yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d'une +âme ferme, il se fit connaître au Démon: «Je ne suis pas +l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le messager de +Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui +donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a +donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c'est comme +singe que je viens ici. Il ne m'était pas facile d'obtenir +cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j'ai détruit +son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.</p> + +<p>«Il est impossible qu'une arme <i>fée</i> m'enchaîne avec +ses liens, quelque longs même qu'ils soient, car jadis le +père des créatures m'accorda cette faveur éminente. Mais, +comme j'avais envie de voir ici le roi, j'ai permis à cette +arme de m'attacher: «<i>Qu'importe!</i> ce fut là ma pensée; +puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai subi +même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, +mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je +suis venu dans ces lieux comme le messager du <i>plus +grand des</i> Raghouides à la force sans mesure: écoute +donc, sire, les paroles convenables, que je vais t'adresser +ici en <i>cette qualité</i>.»</p> + +<p>Le prince courageux des singes regarda le Démon à la +grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de +sens: «Je suis venu dans ton palais suivant les ordres +de Sougrîva. L'Indra des singes, ton frère, Indra des +Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions +que m'a données le magnanime Sougrîva, ton +frère; paroles où le juste se marie à l'utile, paroles +séantes, convenables ici et partout ailleurs.</p> + +<p>«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, +des éléphants et des hommes: il était comme le +père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque +des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux +longs bras et <i>de qui la vue</i> inspirait la joie, sortit de la +ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka. +Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, +son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent +les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme, +la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.</p> + +<p>«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi <i>Daçaratha</i> +vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka, +et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit +à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre s'engageait à rétablir +Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut +ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples +singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans +un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa +promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé +des singes par tous les points de l'espace à la recherche +de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et +des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en +toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai +pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et +j'ai franchi légèrement à cause de Sîtâ <i>votre mer de</i> +cent yodjanas.</p> + +<p>«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, +grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer +le bonheur dans l'autre monde. Ta majesté connaît +la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses propres femmes: +il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de +faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis +utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, +rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.</p> + +<p>«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il +était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à +faire en dernier lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je +l'ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands +yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine +royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une +lionne <i>pour te dévorer</i>? Le Dieu qui brisa les villes, +<i>Indra même</i>, s'il commettait une offense à la face de +Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien +davantage un être de ta condition! Cette femme qui se +tient ici charmante et de laquelle tu dis: «<i>Voilà donc</i> +Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> elle-même pour tous +les habitants de Lankâ!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><p>Une forme de <i>Kâli</i> ou <i>Dourgâ</i>, femme de Çiva et déesse +de la destruction.</p></blockquote> + +<p>«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire +Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce +n'est pas là que gît le point de la question. Râma, il en +a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la +vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie. +Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à +ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes +de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te +sauver!»</p> + +<p>Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque +des Rakshasas ordonne qu'il soit conduit à la mort.</p> + +<hr /> + +<p>Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, +Vibhîshana lui tint ce langage afin de l'en détourner. Informé +que le roi était en colère et de quelle affaire il s'agissait, +le <i>vertueux</i> Rakshasa d'examiner la chose d'après +ses règles mêmes.</p> + +<p>Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, +versé dans l'art de manier un discours, il adressa au +Poulastide assis dans sa résolution ce langage d'une extrême +justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, d'envoyer +ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; +c'est un acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. +Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela; +son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages, +on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs +autres peines desquelles on peut user envers eux. Il +est permis de les mutiler dans les membres, de faire +tomber le fouet <i>sur leurs épaules</i>, de raser leurs cheveux, +d'arracher même leurs insignes: le hérault de qui les +paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais +on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit portée au +nombre des châtiments.</p> + +<p>«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de +Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi, +si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile +à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est +même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents, +bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux +qui manient les armes et nés dans les familles les mieux +douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné +de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils +de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais +promptement défier au combat ces deux hommes qui me +semblent déjà morts!»</p> + +<p>Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit +à son frère en ces mots conformes aux circonstances +du temps et du lieu: «Ta grandeur vient de +parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à +des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à +celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent +leur queue en grande estime; ils disent qu'elle est une +parure: eh bien! qu'on mette sans tarder le feu à la +queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa queue +brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses +amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la +difformité de ce membre!»</p> + +<p>À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru +la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles +étoffes en coton. À mesure que l'on entourait sa queue de +ces matières combustibles, le grand singe d'augmenter +ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts +quand la flamme s'attache au bois sec.</p> + +<p>Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de +pensées assorties aux circonstances du moment et du +lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont +trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien +moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre ces liens +et fuir, m'élançant <i>au milieu des airs</i>. Mais il faut +nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»</p> + +<p>Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi +arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies, +tout fort qu'il fût <i>pour les empêcher</i>. Ensuite, pleins de +fureur et l'ayant arrosée d'huile, ces Démons à l'âme +féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils +empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se +font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue +enflammée, dans toute la ville, qu'ils remplissent çà et là +de bruit avec le son des conques et des tambourins.</p> + +<p>Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la +flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller +vite porter cette nouvelle à Sîtâ: «Ce singe à la face +rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles, +voici que <i>nos</i> Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le +traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, +pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide +tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu +par ses incantations puissantes.</p> + +<p>Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme +recueillie: «Si j'ai signalé mon obéissance à l'égard de +mon vénérable, dit-elle; si j'ai cultivé la pénitence ou si +même je n'ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu, +sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane +intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste +quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, +ce <i>quadrumane</i> à l'âme juste, que ma conduite est sage +et que mon cÅ“ur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon +pour Hanoûmat!»</p> + +<p>À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière +suave flamboya dans un pradakshina autour de cette +femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle, +et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon pour +Hanoûmat!»</p> + +<p>Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement +de sa queue: «Voici le feu allumé; pourquoi +son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande +flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune douleur? Un +ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est +là , je pense, une chose merveilleuse!</p> + +<p>«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je +dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de +Râma, à l'amitié, qui unit le feu au <i>vent</i>, mon père!»</p> + +<p>Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, +s'approche alors de cette <i>magnifique</i> entrée, qui s'élevait +comme l'Himâlaya et d'où tombaient les faisceaux divisés +de ses rayons éblouissants. Là , toujours maître de lui-même, +le simien se rend aussi grand qu'une montagne; +puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, +fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné +singe redevient au même instant pareil à une montagne. +Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée +dessus l'arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit +l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups les +gardes mêmes de la porte.</p> + +<p>Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans +jeter un seul regard derrière eux, comme des gazelles +épouvantées qu'un tigre chasse devant lui.</p> + +<p>Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena +dans Lankâ sur les toits des palais, tel qu'un nuage +d'où jaillissent les éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui +semblait, comme un fils, prêter au singe le concours zélé +de sa flamme; et le Vent, qui aimait son fils, de souffler +<i>en même temps</i> l'incendie allumé sur tous les palais. +Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son +alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu +de la mort.</p> + +<p>Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient +avec leurs treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de +pierreries; et les Å“ils-de-bÅ“uf en éclats tombaient sur +le sol de la terre, comme les chars des saints tombent du +ciel, quand ils ont <i>un jour</i> épuisé la récompense due à +leurs bonnes Å“uvres. Hanoûmat vit en flammes tous les +quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, +de corail, de perles, de lapis-lazuli et de diamants.</p> + +<p>Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable +de feu, et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas +morts, que lui jette Hanoûmat. Le fils du Vent semait +çà et là ses brûlantes guirlandes de flammes, et le feu +<i>toujours</i> plus intense dévorait Lankâ avec ses Rakshasas.</p> + +<p>Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, +ces terribles Démons à la force épouvantable, armés de +traits divers, se précipitent sur le singe. Ils fondent sur +lui avec des flèches pareilles en éclat aux rayons du soleil, +et l'on voit cette multitude de Rakshasas envelopper le +plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond +tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes +jettent à l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, +des traits barbelés, une grêle de haches; mais soudain le +fils irrité du Vent se donne une forme épouvantable, +arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, la fait pirouetter +cent fois, proclame autant de fois son nom, et, +tel qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, +il assomme les horribles Rakshasas.</p> + +<p>Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante +de feux, enveloppée de flammes, les plus vaillants +héros tués, les guerriers taillés en pièces, Lankâ semblait +en ce moment frappée d'une malédiction.</p> + +<hr /> + +<p>Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au cÅ“ur +de Râvana, signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, +ce vaillant meurtrier des ennemis, ce tigre des singes, +brûlant de revoir enfin son maître, escalada le grand mont +Arishta; montagne à la surface boisée, ténébreuse, couverte +d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas +élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.</p> + +<p>De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, +contempla cette mer épouvantable, séjour des reptiles et +des poissons. Tel que Mâroute au milieu des airs, le tigre +des simiens, ce propre fils du Vent, s'élança dans la route +la plus haute de son père. Accablée sous le poids du singe, +la grande montagne alors poussa un gémissement, et, secouée +par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, +les unes ébranlées, les autres même s'écroulant.</p> + +<p>On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas +des nuées orageuses: c'était le rugissement des lions à la +grande force écrasés au milieu des cavernes, leurs tanières.</p> + +<p>De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues +enflammées, à l'immense longueur, se débattent et se +tordent, le cou et la tête écrasés.</p> + +<p>La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, +ici, un torrent d'eau; là , un ruisseau de sang; ailleurs, +différents métaux; et, sous les pieds du quadrumane +vigoureux, elle entra dans le sein de la terre avec ses +arbres et ses hautes cimes.</p> + +<p>Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au +bruit des nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea +dans le lac sans rivage du ciel; <i>ce lac</i> pur, dont les nuées +sont le jeune gazon et la vallisnérie, dont les étoiles de +l'arcture sont les cygnes qui en sillonnent la surface.</p> + +<p>Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, +la joie remplit aussitôt l'âme des singes impatients de revoir +ce noble ami.</p> + +<p>Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant +la parole à tous les simiens, ainsi qu'à leur chef +Angada, prononce alors ces mots, le cÅ“ur ému de plaisir: +«C'est Hanoûmat qui a complétement réussi dans sa +mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué dans +son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À +peine entendu ce cri du magnanime avec le battement +fougueux de ses bras et de ses cuisses, les singes contents +de s'élancer <i>à l'envi</i> de tous les côtés.</p> + +<p>Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que +doublait sa joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa +de nouveau l'Océan par le milieu.</p> + +<p>Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, +s'avançait ainsi dans le ciel même, séjour accoutumé du +vent, et <i>sa fougue</i> arrachait, pour ainsi dire, les <i>bornes</i> +aux dix points de l'espace.</p> + +<p>Remuant les masses de nuages et les traversant mainte +et mainte fois, on le voit comme la lune, tantôt il apparaît +à découvert, et tantôt il disparaît caché.</p> + +<p>À la vue du grand singe, qui semblable à une masse +de feu précipitait sa course vers eux, tous les simiens +alors se tinrent, les mains réunies en coupe à leurs +tempes. Descendu sur la haute montagne avec une rapidité +extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime, +hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes +environnent le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès +de lui, tous d'une âme joyeuse. Ils honorent le singe +très-distingué, fils naturel du Vent, et lui offrent des +présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater en +joyeux applaudissements; <i>les autres</i> poussent des cris de +plaisir, ceux-là se balancent de contentement sur les +branches des arbres.</p> + +<p>Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son +corps, le grand singe Djâmbavat à la vieillesse reculée +et le prince de la jeunesse Angada.</p> + +<p>Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, +qu'il méritait justement, le vaillant quadrumane leur annonça +brièvement sa nouvelle: «J'ai vu la reine!» À +ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» ces +mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie +même, le <i>cÅ“ur des</i> singes fut <i>tout</i> rempli de joie.</p> + +<p>Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec +étreinte; il prend sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. +Tous les singes font cercle autour de lui dans ces +bois charmants du grand mont de Mahéndra et se livrent +à la joie la plus vive.</p> + +<p>Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs +de la montagne, les principaux des singes, impatients de +l'entendre conter de quelle manière il avait traversé la +mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, et Sîtâ, et Râvana, +se tiennent de toutes parts autour de lui, et tous, +les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants +de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, +et le visage dressé vers les paroles qu'allait dire +Hanoûmat.</p> + +<hr /> + +<p>Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, +le fils du Vent, prit de nouveau la parole dans le +plus beau langage: «La victoire de Râma, le zèle de +Sougrîva et ma grande natation aérienne pour aller vers +la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont les +Å“uvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver +les mondes, chefs des singes, ou les brûler même dans +sa colère.</p> + +<p>«La puissance de Râvana, ce grand monarque des +Rakshasas, est infinie de toute manière, puisqu'il a touché +cette femme vertueuse et que son corps n'est point +éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée avec +la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille +du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée +de Rakshasîs, cette dame charmante est accablée +sous le poids du chagrin, et cependant c'est une fille +des rois et la plus chaste des femmes qui gardent saintement +la foi du mariage.</p> + +<p>«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance +dans le cÅ“ur de cette femme aux yeux tels, pour +ainsi dire, que ceux du faon de la gazelle, aux cheveux +noués d'une seule tresse, <i>comme les veuves</i>, environnée +dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, en +butte à leurs menaces, infortunée <i>captive</i>, affermie dans +la résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, +les membres sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée +des neiges, l'âme détournée avec horreur de <i>l'impie</i> +Râvana et tout absorbée dans la pensée de son époux. +J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des choses +dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une +alliance avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette +magnanime dame, qui, malgré ses douleurs, ne s'écarte +pas de ses vÅ“ux, de sa résolution, de sa rare piété conjugale.»</p> + +<p>«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la +conjoncture.»</p> + +<p>Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose +est ainsi et qu'on vous l'a racontée comme elle est arrivée, +dit le fils de Bâli à tous ses compagnons, quel autre parmi +vous a besoin de voir la Vidéhaine, fille du roi <i>Djanaka</i>? +Moi, fussé-je même sans aide, je suis capable de renverser +dans un instant cette Lankâ, avec son peuple de Rakshasas, +et d'exterminer le noctivague Râvana: combien +plus, si j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux +âmes parfaites, aux bonds vigoureux?</p> + +<p>«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que +j'attends de vos grandeurs.</p> + +<p>«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine +aux yeux noirs et reconquis cette fille du roi Djanaka, +qu'il nous sied d'aller nous montrer sous les yeux du magnanime +fils de Raghou? <i>Autrement</i>, que diriez-vous +là ? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole +honteuse pour des gens qui ont du cÅ“ur, du courage +et de la vigueur!</p> + +<p>«<i>Quoi!</i> chacun ici est capable de franchir la mer, et +pas un ne le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas +d'égal dans les mondes, nobles singes, ni parmi les Daîtyas, +ni même entre les Immortels!</p> + +<p>«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, +une fois Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors +nous, l'âme joyeuse et notre mission accomplie, nous ramènerons +la fille du <i>roi</i> Djanaka au milieu de Râma et de +Lakshmana!»</p> + +<p>Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces +termes: «La pensée, héros aux longs bras, que tu viens +d'exprimer ici n'est pas la mienne, prince à la grande +sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage méridionale;» +mais ni le roi des singes ni le sage Râma +n'ont parlé de conquérir.</p> + +<p>«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise +par nous? <i>S'il en était ainsi</i>, le Raghouide, ce roi le +plus grand des rois, il renierait donc son illustre famille! +Après que <i>notre</i> monarque s'est engagé lui-même, en +face de tous les principaux des singes, à faire de sa personne +la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer +sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait +aucune satisfaction, et vous auriez en vain fait montre +d'héroïsme, ô les plus excellents des singes! Rendons-nous +donc aux lieux où Râma nous attend avec Lakshmana +et Sougrîva aux longs bras: portons cet événement +à leurs oreilles.»</p> + +<p>«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot +dit, ils aspirent au départ; ils s'élancent de la cime du +Mahéndra et nagent de tous les côtés au sein des airs.</p> + +<p>Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à +leur tête et ne pouvaient rassasier leurs yeux de contempler +cet illustre Hanoûmat à l'éminente force; <i>Hanoûmat</i>, +le plus excellent des simiens, que saluaient <i>à son passage</i> +toutes les créatures.</p> + +<p>Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de +lianes, semblable au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. +Cette forêt, bien disposée, appartenait à Sougrîva; +elle ravissait l'âme de toutes les créatures, mais elle était +infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha +aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque +des simiens, veillait continuellement sur le bois.</p> + +<p><i>Nos voyageurs</i> abordent ce parc du souverain des +quadrumanes, lieu fortuné, délicieux, aimé du cÅ“ur, et +sont transportés de joie à sa vue. Puis, enchantés à l'aspect +de ce grand Bois-du-Miel, les singes, Djâmbavat à +leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada +et lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une +faveur, à nous, qui avons réussi dans notre mission.»</p> + +<p>Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat +et lui répondit ces mots avec amitié: «Que désires-tu? +parle!»</p> + +<p>À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, +Hanoûmat reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, +daigne accorder en don aux chefs des singes le +<i>Bois-du-Miel</i>, qui fut jadis à ton père; cette forêt inexpugnable, +bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous +est défendu.»</p> + +<p>À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «<i>Eh +bien!</i> lui répondit Angada, le plus éminent des simiens, +que les singes boivent le miel! Après qu'Hanoûmat a <i>si +bien</i> rempli sa mission, l'on ne peut se dispenser de satisfaire +à sa demande, fût-elle même impossible: à plus +forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À +ces paroles tombées de la bouche d'Angada, les singes +joyeux de s'écrier: «Bien! bien!» et d'honorer cet <i>auguste +prince</i>.</p> + +<p>Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du +miel; ils remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; +ils prenaient dans leurs bras des rayons tels, qu'un drona +les eût à peine contenus, les jetaient joyeux par terre, +et mangeaient et buvaient. Le plaisir de manger ces miels +savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie et +tous ils en devinrent <i>comme</i> fous d'ivresse.</p> + +<p>De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient +après boire les préposés à la garde des rayons, ceux-là se +frappaient dans l'ivresse les uns les autres avec un reste +de miel. Ici, des singes se roulent aux pieds des arbres; +là , gorgés de mets, ils se font un lit de feuilles et dorment +accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux +quadrumanes arracher les arbres et <i>casser</i> la forêt: on +en voit qui, le corps tout basané par le miel, boivent dans +les rayons d'une soif insatiable. Les uns chantent, les autres +déclament, en voici qui dansent, en voilà qui rient; +ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels dorment et tels +racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime des +arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol +de la terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des +branches. Tel en riant lutte avec un rival, tel fond en volant +sur un autre, qui dort; tel s'élance à l'improviste +devant tel autre qui s'avance; celui-ci vient en pleurant +vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien qui ne +fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.</p> + +<p>Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de +tous ceux que Dadhimoukha avait mis là par son ordre +pour défendre le miel. On les tira par les bras, on leur +fit voir les chemins du ciel; et, frappés, ils s'enfuirent +épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent tremblants +vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, +Angada et les autres ont détruit le Bois-du-miel. +Que ta grandeur veuille donc faire immédiatement ce qui +doit l'être dans la circonstance! On nous a tirés par les +genoux; on nous a fait voir la route des airs.»</p> + +<p>Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut +appris, enflammé de colère, que l'on avait saccagé le +Bois-du-Miel, il se mit à ranimer le courage de ces quadrumanes: +«Allez donc! marchons, <i>leur dit-il</i>; empêchons +à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui +mangent ce miel exquis.»</p> + +<p>À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au +Bois-du-Miel, où Dadhimoukha les accompagne. Il prend +au milieu d'eux un arbre énorme et court avec furie, +escorté par les plus grands des singes. Ceux-ci alors s'arment +de pierres, d'arbres et même de lianes; ils se précipitent, +bouillants de colère, où sont les nobles singes, +<i>compagnons d'Hanoûmat</i>.</p> + +<p>Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer +Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une +égale colère.</p> + +<p>Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce +héros impétueux qui accourait avec son arbre; mais, +tout aveuglé qu'il fût par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est +un <i>vieillard</i> vénérable!» et, ce disant, il se contenta de +lui frotter les membres sur le sol de la terre.</p> + +<p>S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane +se rapprocha tout à fait des serviteurs, qui étaient +accourus avec lui, et leur dit: «Singes, venez avec moi! +allons où est notre maître, Sougrîva au long cou, avec le +sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds les +ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, +irrité de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand +Dadhimoukha, le garde vigoureux du bois, eut parlé de +cette manière, il partit à la tête de tous les singes qui formaient +son bataillon. Dans l'intervalle que mesure un +clin d'Å“il, ce coureur des bois atteignit ces lieux où Sougrîva +se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe +Dadhimoukha, le chef aux longs bras des préposés à la +surveillance du bois, descendit alors, environné de tous +ses gardes forestiers. Là , d'un visage consterné, joignant +les mains en coupe à ses tempes, il pressa du front les +pieds fortunés de Sougrîva.</p> + +<p>Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce <i>noble</i> +singe, le cÅ“ur dans le trouble et le front humilié, lui tint +ce langage: «Relève-toi! relève-toi! pourquoi te vois-je +prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à craindre; je t'en +donne l'assurance.</p> + +<p>«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La +paix règne-t-elle dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire +le savoir.»</p> + +<p>Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage +Dadhimoukha se lève et lui répond en ces termes: «Les +singes ont détruit ce bois, que n'avaient pu surmonter +jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, bien-aimé <i>neveu</i>, +ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, Hanoûmat +à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, +nous a chassés tous et les a mangés.»</p> + +<p>Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, +l'immolateur des héros ennemis, Lakshmana à la grande +sagesse fit cette demande au monarque des simiens: +«Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde ton bois? +Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé: +quelle parole est-ce qu'il a dite?»</p> + +<p>À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, +Sougrîva de répondre en ces termes au magnanime +Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut saccagé par les +chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont +allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.</p> + +<p>«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les +singes, Hanoûmat à leur tête, dans mon Bois-du-Miel, +c'est qu'il a vu la reine, je pense, ô fils, qui ajoute sans +cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est là , sans doute, +ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt et d'y +boire le miel.»</p> + +<p>Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée +des lèvres de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en +réjouit avec le <i>plus grand des</i> Raghouides. Sougrîva +joyeux lui-même tint ce langage à Dadhimoukha: «Je +suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe a <i>bien</i> +rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un +<i>serviteur</i>, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite +au Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, +et hâte-toi de m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à +leur tête.»</p> + +<p>Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il +abaissa du haut des airs son vol sur la terre et pénétra +dans la forêt. Entré dans le Bois-du-Miel, il vit les chefs +des bataillons singes désenivrés, debout et tremblants +tous de crainte maintenant que l'ivresse était dissipée.</p> + +<p>Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en +coupe à ses tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles +caressantes au <i>noble</i> Angada: «Gentil <i>singe</i>, l'obstacle +que ces gens ont mis à ta marche ne doit pas allumer ta +colère: il n'est personne qui ne pèche à son insu ou +sciemment.</p> + +<p>«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai +dit, mon seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. +À la nouvelle que tu étais venu ici avec ces chefs de bataillons +quadrumanes, à la nouvelle même que son bois +fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et non de la +colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva, +ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc +à votre désir!»</p> + +<p>À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, +le fils de Bâli adresse à tous les principaux des singes ces +réjouissantes paroles: «Le roi, je m'en doutais, nobles +singes, vient d'apprendre cet événement: c'est une joie +<i>franche</i> qui fait parler ce quadrumane, et c'est la cause +qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous +avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi +convient-il maintenant de nous rendre aux lieux où le +singe Sougrîva nous attend. Vos excellences doivent agir +de telle manière, illustres chefs, qu'elles soient ma règle; +car je ne suis qu'un serviteur au milieu de vos excellences. +Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas, +j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient +de me suivre, puisque vous avez terminé votre expédition.»</p> + +<p>À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble +parole, tous les singes à la grande vigueur de s'écrier, +l'âme ravie de joie: «Qui parlera jamais de cette manière, +s'il tient le sceptre, ô le plus éminent des singes? +En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: «Je suis +tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»</p> + +<p>«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe +prit son essor au milieu des airs. Tous les principaux des +singes mirent leur vol à la suite de son vol, et, comme +une nuée de pierres lancée par des machines, ils dérobaient +aux yeux l'atmosphère.</p> + +<hr /> + +<p>Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris +l'arrivée des singes, il dit à <i>son allié</i> Râma aux yeux de +lotus, au cÅ“ur battu par le chagrin: «Console-toi, s'il +te plaît! on a vu Sîtâ! <i>autrement</i>, il serait impossible que +les singes revinssent ici, après qu'ils sont restés absents +au delà du temps prescrit.</p> + +<p>«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne +t'abandonne pas au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est +certain, et ce n'est pas un autre qu'Hanoûmat!»</p> + +<p>Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir +de joyeuses clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers +des exploits d'Hanoûmat et criant, s'avançaient vers +Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer <i>devant eux</i> +la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations, +le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit +la joie inonder son âme.</p> + +<p>Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent +la tête devant Râma et devant le héros Lakshmana; +ils se prosternent, le prince héréditaire à leur tête, aux +pieds de Sougrîva, et commencent à raconter les nouvelles +qu'ils apportent de Sîtâ.</p> + +<p>Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle +manière il était parvenu à voir l'<i>auguste princesse</i>:</p> + +<p>«Captive dans le gynÅ“cée de Râvana et sous la garde +vigilante des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, +est toujours ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, +elle porte ses cheveux noués dans une seule +tresse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; elle n'a de pensée que pour toi, son âme est +tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur, +comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour +couche que la terre. L'âme détournée avec horreur de +Râvana, elle est résolue de mourir. Telle Sîtâ parut à mes +yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, quand j'eus trouvé un +moyen pour m'approcher d'elle.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><p>Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui l'époux +est mort ou absent.</p></blockquote> + +<p>Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une +beauté céleste et brillante d'une splendeur native, il +ajouta, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Saisissant +une occasion que lui offraient ses Rakshasîs, la +charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les +pleurs du chagrin:</p> + +<p>«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus +élevé des hommes, ce héros, dont le courage est une vérité, +ce que tes yeux ont vu et ce que tes oreilles ont entendu +ici de ces <i>affreuses</i> Démones: répète-lui, et ces +invectives que leur maître a vomies contre moi, et ce +langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que +m'a faite Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à +vivre; c'est le terme, dans lequel m'a renfermée ce monarque +des Rakshasas.»</p> + +<p>À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, +ayant pressé la perle contre son cÅ“ur, se mit +à pleurer avec Lakshmana. Quand il eut contemplé cette +perle, la plus riche des perles, l'<i>époux infortuné</i>, bourrelé +de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de larmes: +«Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on +dérobe à sa tendresse, tel je languis; <i>mais</i> la vue de ce +joyau est pour moi comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette +parure fut donnée à la princesse du Vidéha par le <i>roi</i> +son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: attachée entre +ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!</p> + +<p>«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande +vénération; car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, +<i>mon père</i>, comme un témoignage de la plus haute satisfaction. +La vue de cette perle magnifique semblait à mes +yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, bon <i>Hanoûmat</i>, +c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici +m'offrir avec la sienne!</p> + +<p>«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: +en la revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ +même. Que t'a dit ma Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse +pas de me le dire: verse l'eau de tes paroles sur mon +cÅ“ur incendié par le feu du chagrin.»</p> + +<p>À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit +en racontant de nouveau les événements passés, qu'il +avait reçus de Sîtâ comme un signe <i>pour l'accréditer</i>.</p> + +<p>«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, +monte sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir +à tes yeux aujourd'hui même l'auguste Râma, ce maître +de la terre, assis entre Lakshmana et Sougrîva: c'est là +mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit ensuite +la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce +n'est pas une chose que permette le devoir. Héros, mon +corps, <i>il est vrai</i>, a touché le corps du Rakshasa; mais +je n'étais pas maîtresse <i>de l'empêcher</i>: dois-je faire <i>volontairement</i> +une chose toute semblable à cette heure, +que la nécessité ne m'y contraint pas?</p> + +<p>«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux +fils du plus noble des hommes!</p> + +<p>«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux +longs bras m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. +<i>Adieu</i>, ô le plus héroïque des singes! Que ton +voyage soit heureux!»</p> + +<p>Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su +dire avec <i>une pleine</i> convenance, Râma lui répondit en +ces mots accompagnés de bienveillance: «Cette affaire si +grande, <i>à jamais</i> célèbre dans le monde, impossible +même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat +a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un +être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda +ou le vent, excepté Hanoûmat!</p> + +<p>«Mais voici une chose qui désole encore mon âme +contristée: je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait +ce récit, par un don qui fasse un plaisir égal!»</p> + +<p>Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en +son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur +Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage: «Cet +embrassement est toute ma richesse, fils du Vent: reçois +donc ce présent assorti au temps et à ma condition.»</p> + +<p>À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés +de larmes, il se plongea derechef au milieu de ses pensées.</p> + +<p>Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: +«De toutes les manières, je suis capable de vous passer +à la rive ultérieure de cette mer, soit au moyen d'un pont +rapidement construit, soit par le desséchement de ses ondes +mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, tout ce +qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur, +quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels +sont, et ses ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; +car tu le sais, puisque tu as pu voir là exactement +et dans sa vraie nature ce qu'il en est à son égard.»</p> + +<p>À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le +plus habile entre ceux qui savent manier la parole, lui répondit +à l'instant même et dans les termes suivants: +«Écoute! et, suivant l'ordre <i>que tu viens de me tracer</i>, +je vais décrire toutes ses fortifications, comment la ville +est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.</p> + +<p>«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie +d'éléphants, tous enivrés pour les combats; elle est fermée +de portes liées solidement; elle est environnée de fossés +profonds. Elle a quatre portes vastes et très-hautes, sur +lesquelles on voit se dresser des machines de guerre, engins +formidables d'une grande force et de grande dimension. +Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables +de fer massif, travaillées avec art; et devant elles +sont rangés des çataghnîs par centaines, que les troupes +héroïques des Rakshasas ont forgés <i>de leurs mains</i>. Elle +est immense, pleine de chars et de vigoureux Démons, +premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis arrivant +sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé, +inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, +de pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, +aux froides ondes, peuplés de poissons, mais infestés +de crocodiles, inspirent l'effroi et portent <i>au cÅ“ur</i> +une <i>mortelle</i> épouvante. Dans les portes sont quatre couloirs +étroits du fer le plus dur, que défendent des machines +de guerre et des archers nombreux, intrépides, à +la grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les +franchisse, elle trouve devant elle trois nouveaux défilés, +tous remplis d'engins meurtriers, disposés de tous les +côtés autour des fossés. Derrière eux vient seul, <i>mais +plus impraticable</i>, un dernier passage difficile, fort, bien +solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de nombreuses +colonnes faites du même riche métal.</p> + +<p>«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié +toute la cité et fendu les remparts du côté où nous traversons +l'empire de Varouna. Songe que la ville de Lankâ est +<i>déjà comme</i> détruite par les singes!»</p> + +<hr /> + +<p>Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de +ses ennemis, tint ce langage à Sougrîva, le singe au long +cou: «Sougrîva, je suis d'avis que nous partions à l'instant +même; car c'est une heure convenable pour la victoire: +l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de +sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî +est au septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation +Hasta <i>ou la main</i>. Mets-toi donc en route, Sougrîva, +entouré de ton armée entière. Les signes qui se +révèlent à mes yeux sont tous propices: je ferai mordre +la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la +Mithilienne.</p> + +<p>«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, +s'en aille visiter la route en avant de cette armée. Général +Nîla, obéis à ma voix et conduis promptement les +bataillons par un chemin où l'on trouve en suffisance +des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais +ombrages!</p> + +<p>«Que le singe <i>nommé</i> Rishabha, <i>parce qu'il est</i> le +taureau des singes et <i>qu'</i>il règne sur une multitude de +simiens, s'avance, commandant l'aile droite de l'armée +quadrumane. Non facile à vaincre, comme un éléphant, +qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux pieds +rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile +gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, +comme le roi des Immortels sur <i>le céleste éléphant</i> Aîrâvata, +je marcherai au milieu de l'armée pour en diriger +tout l'ensemble. Qu'après moi vienne immédiatement +Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> sur +le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, +Soushéna et Végadarçi, que ces trois singes défendent +nos derrières avec le magnanime roi des ours!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b> +<p>Autrement dit Kouvéra; mais le nom de <span class="sc">Bhoutaiça</span>, <i>le +seigneur des êtres</i>, est une dénomination plus ordinairement +affectée au Dieu Çiva.</p></blockquote> + +<p>Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent +et le monarque des quadrumanes et <i>son frère</i> Lakshmana, +s'avance avec l'armée vers la plage méridionale.</p> + +<p>Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable +suivaient les pas de Râma dans les transports +de l'enthousiasme et de la joie. Volant, nageant, poussant +des cris, badinant, soulevant mille bruits, ils s'avançaient +ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient des racines +et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci +de grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres +d'orgueil, ils s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa +place, ils s'invectivent; les uns tombent et se relèvent, +ceux-là dans leur chute font choir les autres. «Certes! il +faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses +noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de +Sîtâ.</p> + +<p>Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux +vagues de l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit +immense, telle qu'une mer, dont la tempête a déchaîné +la fougue impétueuse.</p> + +<p>Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant +sur Angada, le resplendissant Lakshmana dit à Râma ces +mots d'une parfaite justesse: «Bientôt, ayant tué Râvana +et reconquis la Vidéhaine, qui te fut ravie, tu dois revenir, +couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux abondantes +richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et +dans le ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent +la réussite dans ton expédition. Le vent accompagne +les armées d'un souffle bon, agréable, doux, fortuné; +ces quadrupèdes et ces volatiles, qui ramagent ou +crient, ont des couleurs et des sons parfaits.</p> + +<p>«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que +la mort a déjà saisis dans cette heure même: j'en ai pour +signes l'oppression des constellations et des planètes, qui +leur sont affectées.»</p> + +<p>Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère. +L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface +de la terre: le sol en avait disparu sous la foule de +ces héros ours et singes, de qui les armes étaient les +ongles et les dents. La poussière, soulevée par les singes +avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs mains, +offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde +terrestre.</p> + +<p>Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, +commandée par Sougrîva, cheminait sans relâche jour et +nuit. Brûlante de combattre, elle s'avançait d'un pied +hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente de courir +à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un seul +instant.</p> + +<p>Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya +et ceux du Malaya, cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, +suivant l'ordre des bataillons, sur les bords de la mer au +bruit épouvantable.</p> + +<p>Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de +son allié, Râma de gagner promptement la majestueuse +forêt du rivage; et là , dans cette vaste plage aux franges +toutes baignées par les vagues, aux roches nettes et lavées +par les ondes, ce héros, le plus aimable de ceux qui +savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous +voici arrivés au réceptacle des ondes salées.</p> + +<p>«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération +les moyens de traverser ici la mer. Que personne +dans les héros singes, quel qu'il soit et de quelque endroit +qu'il vienne, ne quitte son armée pour aller dans ce bois, +dont les périls sont cachés et qu'il faut reconnaître!» +Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana +firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux +rives plantées d'arbres.</p> + +<hr /> + +<p>Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut +assis par Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles +sur le rivage septentrional de la mer. Alors deux généraux +des singes, Maînda et Dwivida, battirent de tous +côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs à l'entour des +armées.</p> + +<p>Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain +des rivières et des fleuves, Râma tint ce discours à +Lakshmana, qu'il voyait se tenir à ses côtés: «Le chagrin +s'en va avec le temps qui s'écoule, c'est l'effet constant +ici-bas: au contraire, l'absence de ma bien-aimée augmente +de jour en jour mon chagrin.</p> + +<p>«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du +milieu des Rakshasas dissipés devant elle comme un +trait de la foudre, qui a fendu le sombre nuage? Telle +que la riante fortune, quand verrai-je donc, victorieux +de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme +les pétales du lotus?</p> + +<p>«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux +chagrin que m'inspire l'absence de la Mithilienne, <i>et me +revêtirai-je de la joie</i> comme d'un autre habit blanc? +Cette femme d'une nature infiniment délicate, le jeûne et +le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore dans la +situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune. +Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la +poitrine du monarque des Rakshasas, quand pourrai-je +donc ramener <i>ma</i> Sîtâ, noyée maintenant sous les vagues +furieuses du chagrin?»</p> + +<p>Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, +le soleil, dont le jour près de finir avait émoussé les +rayons, parvint à la montagne où son astre se couche.</p> + +<hr /> + +<p>Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, +incendiée par lui, quand la mère du monarque des noctivagues +Démons, ayant appris, déchirée par la plus vive +douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, pleins de +force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage +dont la plus haute vérité formait la substance: +«Hanoûmat fut envoyé ici par le fils de Raghou, versé +dans la science de la politique et livré aux soins de chercher +son épouse bien-aimée: le messager a vu la captive.</p> + +<p>«C'est là , mon fils, un grand écueil pour le monarque +des Rakshasas: tu sais, prince à la vaste prévoyance, +ce qui doit en résulter à coup sûr dans l'avenir. Car, ô +toi, qui sais le devoir, un grand plaisir que l'on goûte en +violant son devoir ne manque jamais d'apporter à l'homme +une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.</p> + +<p>«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une +action <i>justement</i> blâmée: elle produit en moi une douleur +telle que si j'avais mangé une nourriture empoisonnée. +Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut enlevée, +Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous +les chemins des flèches, va consommer un exploit digne +de lui. Oui! dans sa colère, ayant saisi son arc, il peut +tarir la mer elle-même, ce héros, <i>si</i> ferme dans le vÅ“u +de la vérité et dans la céleste force de ses flèches!</p> + +<p>«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué +ce rejeton du roi Daçaratha, la crainte agite mes sens et +mon âme ne trouve point où se reposer dans la tranquillité! +Singe aux grands yeux, héros à l'esprit infiniment +délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais +aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais +écouter, si tu peux, à Râvana un langage utile et qui se +lève <i>comme un astre</i> doux sur le ciel de l'avenir. Car +moi, je n'ai pas la force, mon fils, de gouverner cet insensé, +ce cÅ“ur qui a secoué le frein, cette âme qui a +déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des +êtres à qui la voix fut donnée en partage, fais entendre +au plus vite ces mots de ta bouche au petit-fils de Poulastya: +«Renvoie libre Sîtâ!» car c'est dans cette parole +qu'est notre salut.</p> + +<p>«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel +c'est par toi seul et par ta vie sage qu'on est maître de +ce peuple enfoncé dans le vice.»</p> + +<p>À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa +mère, joignit ses mains pour l'andjali, prit congé d'elle +et s'en alla, impatient de voir le monarque des Rakshasas, +non que les délices des sens, <i>où nageait son frère</i>, +eussent allumé sa jalousie.</p> + +<hr /> + +<p>Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable +et glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, +tel que s'il était Indra même, avait frappé sa ville +de Lankâ, il dit, ses yeux rouges de fureur et sa tête +légèrement inclinée par la colère, à tous les Démons, ses +ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat +est venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque +dans mon gynÅ“cée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. +Hanoûmat a brisé le faîte de mon palais, il a tué les principaux +des Rakshasas, il a bouleversé toute la cité de +Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que +devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous +semble convenable ici pour nous: qu'est-ce que nous +avons de mieux à faire dans cette conjoncture? En effet, +le conseil, ont dit les nobles sages, est la racine de la +victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien +délibérer au sujet de Râma.»</p> + +<p>À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les +Démons à la grande force, joignant leurs mains en coupe, +répondent à Râvana, l'Indra des Rakshasas: «Le malheur +qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est le fait +d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à +cÅ“ur; nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien +grande armée, pleine de pattiças, d'épées, de lances et de +massues: pourquoi ta majesté conçoit-elle de la crainte?</p> + +<p>«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon +te fatiguer, mon seigneur? Ce guerrier aux longs bras, +Indrajit <i>ton fils</i>, va broyer ton ennemi!»</p> + +<p>Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil +aux sombres nuages et général d'une armée, réunit ses +mains en coupe et tint ce langage: «Ni les serpents, les +oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas +ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient +te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu +nous tromper, c'est grâce à la négligence, comme à la +folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur +de bois n'eût point échappé vivant de nos mains, +nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous +allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, +ses montagnes et ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»</p> + +<p>Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de +chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles +au monarque des Rakshasas: «À quoi bon nous occuper, +noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva, +Lakshmana et <i>surtout</i> l'invincible Râma sont encore debout? +Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer +Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute +l'armée des singes et j'écrase les ennemis sous les +coups de cette massue!»</p> + +<p>Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une +bouillante colère: «On ne peut tolérer un tel outrage +fait à nous tous! C'est une chose épouvantable qu'on ait +détruit,—et surtout un vil singe,—le gynÅ“cée de l'Indra +fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! <i>Je pars et</i> +je reviens dans cette heure même, couvert du sang des +quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage +cette horrible offense que l'on fit à mon seigneur!»</p> + +<p>Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant +ses lèvres avec sa langue, qu'il promène autour de sa +bouche, Yadjnahanou (c'est ainsi qu'il était nommé) jette +ces mots dans sa colère: «Que tous les Rakshasas goûtent +le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je +veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»</p> + +<p>Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les +armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant +ses mains, adresse au monarque ce langage: «Une +marche conduite avec circonspection et suivant les règles, +mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut +évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces +<i>de ces quadrumanes: d'ailleurs</i>, il ne faut jamais se +hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé +lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que +celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse +de ce magnanime!</p> + +<p>«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans +une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut +que l'être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses +forces à défendre sa vie.</p> + +<p>«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille +des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à <i>son époux</i>! le +salut de ta famille l'exige, il n'y a là nul doute.</p> + +<p>«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une +guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir, +plein de vaillance, à l'immense vigueur, à la grande âme, +au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta +capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril +extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: +rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, +et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide +gynÅ“cée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends +sa Mithilienne au Daçarathide!</p> + +<p>«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire +et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre +à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma +voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents, +nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide!»</p> + +<p>À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont +le devoir même avait inspiré la substance, l'intelligent +Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à +manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré +de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de +justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant +bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances +des temps et des lieux, ne commence une affaire qu'après +<i>cet examen</i>.</p> + +<p>«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur +le Destin, qui est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention +ou la vigilance portent des fruits, que tous les +êtres animés doivent recueillir dans le monde, il n'est +aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper ici.</p> + +<p>«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, +n'y songez pas! Les esprits sensés n'observent +que le chemin par où les malheurs peuvent arriver naturellement: +<i>ils savent que</i> le sort est le maître de tout et +les atteint comme il veut!</p> + +<p>«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, +qui n'est pas autre chose qu'un singe, eût fouillé ainsi +tout Lankâ, si le Destin ne l'eût permis? Le Destin est +donc la plus grande des merveilles!</p> + +<p>«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en +ressens pas d'ivresse: n'est-ce pas <i>vous</i> donner ici une +preuve assez grande que je suis maître de moi-même. +Que des sages austères puissent me blâmer ici pour une +offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: c'est +une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. <i>Mais</i> comment +un homme, qui porte les insignes des anachorètes, +peut-il, un arc, des flèches, une épée dans ses mains, +poursuivre les <i>timides</i> hôtes des forêts? Où voit-on une +seconde femme anachorète, qui demeure comme Sîtâ +dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques +en or fin avec une robe de pourpre au tissu délié? +Quel enfant de Manou, habitant, par vÅ“u de pénitence +au milieu des bois, entendit jamais là un son de noûpouras +mêlé au gazouillement des parures et des ceintures de +femme?»</p> + +<p><i>Râvana dit, et</i> Prahasta, expert en fait d'héroïsme et +de guerre, ses propres sciences, Prahasta d'abord se mit +à lui tenir ce langage: «Un homme instruit dans les +Çâstras, habile à manier la parole, conciliant, sage, pur et +né dans une noble race, voilà celui que les gens de bien +estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion +que Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! +<i>Un espion</i>, qui vint jeter le désastre ici pour la +ruine de son affaire à lui-même! En effet, seigneur, est-il +possible de consentir à la demande d'un homme qui agit +d'une telle manière, et, dans l'égarement de son intelligence, +s'associe avec un être avide de combats?</p> + +<p>«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles, +qu'attendent depuis si longtemps <i>nos</i> guerriers, +toujours affamés de combats! Certes! les massues, les +arcs, les haches, les piques de fer ne manquent point ici!</p> + +<p>«Les guerriers, de qui la <i>plus belle</i> parure est le courage, +désirent les porter au milieu des combats!</p> + +<p>«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout +arrosée de leur sang, comme d'un parfum liquide, à rire +en quelque sorte elle-même avec la bouche, <i>entr'ouverte +à son dernier soupir</i>, de ces guerriers aux belles dents! +Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même à +tous nos combattants!»</p> + +<p>Doué de constance, versé dans le devoir et dans les +affaires, Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la +parole en ces termes: «Les conseils donnés par tes ministres +étaient bons, amis, tout à fait en prévision de +l'avenir et surtout d'une importance considérable. En +effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est +simplement agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire +a de plus grave en elle-même, doit toujours dire uniquement +ce qui est bien. Aussi vais-je, appuyé sur la confiance +que m'inspirent tes grandes qualités, dire une chose +que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée attentive. +On poursuit dans ce bas monde les jouissances que +procurent l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours +avec l'Å“il du devoir qu'il faut examiner ici-bas la +richesse et l'amour. Car l'homme qui, désertant le devoir, +ne voit dans la richesse que la richesse et dans l'amour +que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans +ses pensées.</p> + +<p>«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans +la raison, oserait dans les conseils d'un roi donner une +fausse couleur à l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, +et dire: C'est le devoir. Les actions que l'on raconte de +Râma ont laissé des vestiges répandus çà et là : eh bien! +où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma +s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un +arc dans sa main, quand il décocha même sa flèche contre +un kshatrya, a-t-il en cela violé son devoir?</p> + +<p>«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il +vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de +toi son épouse! Et quel homme, sire, n'eût-il aucune +vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se présenterait ici, devant +ta majesté, remplie de belles qualités, et n'obtiendrait +pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une +chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, +cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance +lui rende sa liberté.»</p> + +<p>À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours +de son frère, que soudain la fureur colora son visage, +comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres, +à qui le caractère <i>du monarque</i> était bien connu, +sentirent naître la crainte au fond du cÅ“ur, en voyant +cette fureur violente de l'irascible souverain.</p> + +<p>Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une +main dans la paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana +ces paroles dictées par un amer dépit: «Ce que ta +grandeur a dit porte entièrement le sceau d'une pensée +funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités favorables +à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur +ma taille. Tu n'as point observé ici les égards que les +hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement: +il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances, +qui ne sont pas dépourvues de raison.</p> + +<p>«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien +voir que tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, +d'aveuglement et d'inintelligence au monde est ramassé +tout entier dans toi-même. Oui! c'est comme si la +sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte +au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable +d'héroïsme?</p> + +<p>«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence +existe d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu <i>des cieux</i> +le sage Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des +sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si +nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que +n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander +grâce à l'ennemi!</p> + +<p>«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature +éternelle des gens peureux, étroits de cÅ“ur, à l'âme +basse, tels enfin que toi-même!</p> + +<p>«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent +point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, +de même nature et telle que la tienne!</p> + +<p>«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander +grâce!... Est-il une chose faisable aux yeux des gens +de bien, qu'ils ne soient disposés à faire si on vient les +supplier? Nous devons étouffer notre haine à l'égard de +notre ennemi surtout: c'est un devoir à vos excellences de +pratiquer la compassion de toute votre âme envers +l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, +c'est unir le poison avec le sang, d'où résulte que le mélange +ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.</p> + +<p>«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis +capable de consumer par ma vigueur sur le champ de +bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé +dévore l'herbe sèche.</p> + +<p>«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à +l'instant par vos grandeurs, <i>si bien</i> douées pour la guerre, +à l'exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»</p> + +<p>Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond +comme la mer et victorieux des sens, répondit ces nouvelles +paroles au monarque des Rakshasas: «Rejeter les +discours les plus vertueux pour s'engager dans une mauvaise +route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur +de la ruine.</p> + +<p>«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter +la victoire: et quelle victoire peuvent espérer les +bons mêmes, s'ils retiennent dans leurs mains une chose +avec injustice? Autant il est difficile de traverser la mer +à la force des bras, autant est-il impossible aux âmes +basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens +de bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre +monde! Comme l'amour, la haine et les autres affections +naissent toujours de l'âme; ainsi tous les bonheurs des +gens heureux ici-bas ont pour cause le devoir. Et même +une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de tout ce +qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de +bonheur et que les maux font la plus grande partie de sa +fortune.</p> + +<p>«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition +facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer +d'un regard intelligent le bonheur de tous les +êtres, on verra que le devoir en est la source.</p> + +<p>«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent +doués eux-mêmes des vertus, on doit naturellement +considérer avec justesse l'amour, l'utile et le devoir. Mais +ici le guide est sans vertus et ses compagnons suivent +<i>aveuglément ses pas</i>. Les choses étant ce qu'elles sont, à +quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? Ce +qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée +où l'on examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le +douteux; les autres ne sont, à bien dire, qu'un mauvais +emploi du nom.</p> + +<p>«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie +son devoir dans ses conseils: je me retire à l'instant vers +ce Râma, qui est sans cesse, lui dévoué, invariablement +au devoir; car on m'a toujours dit que c'est un roi victorieux +des Asouras et des Dieux; <i>un prince</i> qui n'abandonne +jamais le faible abrité dessous sa protection; <i>un +roi</i> qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je +laisse avec une vive douleur ici tous mes parents divers, +et je m'en vais, conseillé par le devoir, demander un +asile à ce noble enfant de Manou. Une fois cela fait et moi +parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui sache indiquer +la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution +qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»</p> + +<hr /> + +<p>Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque +des Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à +coup de son siége, le cimeterre à la main, tel qu'un +nuage sombre, tonnant, d'où jaillissaient de longs éclairs; +et, poussé par le sentiment de la colère, il frappa du +pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait assis. Le +prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme +le fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de +la foudre. La terreur saisit les ministres à la vue de cette +rixe, comme elle saisit les créatures à l'aspect de la pleine +lune tombée dans la gueule de Râhou. Prahasta se mit +à calmer doucement le monarque irrité des Rakshasas et +fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à la +main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se +rasséréna, tel que la mer au temps où ses flots, revenus +au calme, sont rentrés dans ses rivages.</p> + +<p>Les <i>grands</i> demeuraient là , formant un cercle autour +du trône, où Râvana se tenait assis: tel que le hallo de +la lune, merveilleux et beau spectacle! telle silencieuse +resplendissait alors cette couronne de ministres. Ensuite, +le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le feu allumé +de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son +bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et +brillant d'une grande force morale, il suivit sans la franchir, +comme un généreux coursier, la ligne que lui traçaient +les inspirations de sa noble race. Quand il eut réfléchi +un instant, pris, quitté et repris une résolution, +Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le devoir:</p> + +<p>«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne +sont pas nommées de l'amour ou de la colère. Ce coup de +pied n'est donc pas un bien grand malheur à mes yeux. +Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à plaindre, ce +sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et qui, +en dépit de leur <i>auguste</i> naissance, ont asservi leurs +âmes à la colère. Toutes vos excellences ont embrassé +<i>les opinions de</i> cet homme, et c'est un malheur, où je +vois le grand signe d'une catastrophe universelle.</p> + +<p>«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ +de bataille. Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait +périr et lui-même et tout son peuple. La meilleure des +flèches à la pointe acérée ne cause pas autant de mal que +les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui ont peu +d'âme.</p> + +<p>«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui +pousses ta famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de +ce pas avec colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent +vers l'Océan. À cette heure, où j'ai reconnu que ton esprit +est faux, cruel, infracteur de la justice, puis-je faire +autrement que de t'abandonner comme un éléphant qui +est enfoncé dans la boue?»</p> + +<hr /> + +<p>Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de +colère, entendu ces paroles de Vibhîshana, il répondit à +son frère en ces termes pleins d'amertume: «On peut +habiter avec son ennemi, avec un serpent irrité; mais +non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui sert +nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute +chose le caractère des parents: les infortunes des parents +font toujours du plaisir aux parents. Oui! des parents +comme toi dédaignent et méprisent <i>dans leur parent</i> un +chef actif, héroïque, savant, qui sait le devoir et qui se +plaît avec les gens de bien.</p> + +<p>«Félons, cÅ“urs dissimulés, se réjouissant toujours des +revers les uns des autres, les parents sont pour nous <i>des +ennemis</i> terribles; et c'est d'eux que nous viennent les +dangers. On entend quelque part, dans la forêt Padma, +les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue des chasseurs +qui viennent, tenant des cordes à leur main. +Écoute-les, Vibhîshana!</p> + +<p>«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le +feu, ni dans les autres armes; il est dans nos parents, +esclaves égoïstes de leurs intérêts: voilà ce qui est à +craindre. Ils indiqueront sans doute le moyen de nous +prendre! Le plus terrible de tous les dangers est toujours, +pense-t-on, le danger que nous apportent les +parents.</p> + +<p>«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... +Mais qui est monté sur le trône a les pieds sur le front +de ses ennemis!»</p> + +<p>Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, +le fortuné Vibhîshana, dont il avait excité la colère, +lui répondit en ces termes, debout au milieu des +ministres: «Il est donc vrai, Démon des nuits! les +hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort +n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement +à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, +m'avait tenu ce discours, il eût cessé de vivre à l'instant +même. Loin de moi, honte de ta race!» Après qu'il +eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui la juste raison +inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à coup, +le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.</p> + +<p>Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se +replongeant au sein des airs, il se dirigea vers le mont +Kêlâsa, où habite le monarque à la vigueur sans mesure, +fils de Viçravas, avec ses nombreux Gouhyakas et ses +Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le palais +de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef +<i>de tout, Çiva</i>, la vertu en personne.</p> + +<p>Environné de troupes nombreuses <i>d'immortels serviteurs</i>, +le suprême seigneur de tous les Dieux, celui de +qui le drapeau montre aux yeux un taureau, était venu +avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui préside aux +richesses dans sa <i>brillante</i> demeure.</p> + +<p>Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux +aux dés. Sur ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le +prince des Rakshasas, Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, +qui venait à la montagne, dit ces paroles au maître +des richesses: «Voici que Vibhîshana vient se réfugier +vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le ressentiment, +parce qu'il a reçu un outrage du monarque des +Rakshasas. Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer +chez toi. Que ce héros vigoureux à la grande vaillance +s'en aille promptement aujourd'hui même, engagé par +toi, se présenter devant Râma. Ensuite, Vibhîshana +étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et +le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le +trône des Rakshasas.»</p> + +<p>Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, +descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la +tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste +rejeton de Viçravas: «Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! +La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la +douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne +aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, +mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, +ce jardin <i>fortuné</i> des vertus, et le singe Sougrîva, et le +majestueux Lakshmana. C'est là que Râma à la vive +splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes +te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici +vers lui, <i>vaillant</i> meurtrier des ennemis.»</p> + +<p>Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, +fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas, +Vibhîshana: «Partant d'ici, héros, tu seras bientôt roi +de toutes les manières à Lankâ; c'est ce que nous avons +déjà vu dans <i>l'avenir</i> depuis longtemps. Hâte-toi d'aller +en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, +le salut de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même +sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus +vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné +de Râma, hâte-toi de consommer, prince à +l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des +Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.</p> + +<p>«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel +pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer +de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides +et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente. +Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de +troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à +semer le danger sous les pas du voyageur et des autres, +qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme +on se tient près d'un jeune frère que l'on aime ou dans la +compagnie des Dieux.</p> + +<p>«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme +on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche +hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu +jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs +éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»</p> + +<p>Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres +de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, +demeura plongé dans ses réflexions. L'auguste et immortel +Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées: +«Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à +la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne +récompense de ta pénitence et de tes bonnes Å“uvres! +Nous voyons toutes ces choses <i>dans l'avenir</i>, héroïque +Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.</p> + +<p>«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur +des villes, l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. +Car c'est le trésor des vertus; c'est la voie suprême +où circule ce qui se meut; c'est la racine de l'univers +entier.»</p> + +<p>À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, +le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres +eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et +l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d'un vol +rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla +chercher la présence du héros à la grande force.</p> + +<p>Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le +virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la +cime d'un mont et paraissait flamboyer de splendeur. +Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon +planait au sein de l'air, semblable à une montagne de +nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis +eux-mêmes d'armes offensives et de boucliers, ses quatre +suivants à la force épouvantable reluisaient par l'éclat des +parures.</p> + +<p>Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible +Sougrîva, l'eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, +Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence: +«Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une cuirasse, +qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt +sans doute pour nous tuer.»</p> + +<p>À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous +les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces +termes: «Donne-nous promptement tes ordres, sire, +pour la mort de ces méchants; qu'ils tombent maintenant +immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»</p> + +<p>Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, +étant arrivé sur le bord septentrional de la mer, s'y tint, +planant au milieu des airs. Le Démon à la grande sagesse, +abaissant de là ses regards sur le monarque et sur +les singes, leur dit en criant d'une voix forte: «Je suis +venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est +un Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain +des Rakshasas. C'est par lui que Sîtâ fut emportée du +Djanasthâna, après qu'il eut tué Djatâyou. Je suis le +frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana est mon nom. +Je <i>tentai</i> d'ouvrir ses yeux par différents et sages discours: +«Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte +fois, que Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la +mort pousse en avant, ne voulut point agréer les bonnes +paroles que je lui fis entendre: tel un malade qui veut +mourir se refuse au médicament.</p> + +<p>«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, +je viens, abandonnant mes amis et mon épouse, +me réfugier sous la protection de Râma. Je n'ai, certes, +besoin ni des plaisirs, ni d'une autre opulence, ni de la +vie: puisse mon abandon même de tous ces biens m'obtenir +la faveur du prince fils de Raghou!</p> + +<p>«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur +de toutes les créatures, que je suis venu solliciter +sa protection.»</p> + +<p>Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: +«Le frère puîné de Râvana, dit le monarque des +singes, le héros Vibhîshana, comme on l'appelle, vient, +accompagné de quatre ministres, se mettre sous ta protection. +C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous +envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure +de lui; c'est là mon avis, ô le meilleur des hommes patients. +Il vient avec une pensée tortueuse, méchante, infernale, +épier l'heure où tu seras sans défiance pour te +frapper: homme sans péché, <i>méfie-toi!</i> c'est un ennemi +caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses +quatre amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce +Vibhîshana qui s'est jeté dans nos mains.»</p> + +<p>Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il +dit à Sougrîva, constant dans la douceur, l'attention sur +le temps présent et la vigilance pour le temps à venir: +«Asseyons-nous là , Sougrîva! convoque tous les conseillers, +Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des +peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen +que nous avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: +oui! les rois sont environnés de piéges.»</p> + +<p>Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler +entièrement les chefs des tribus simiennes, tous héros, +tous versés dans les affaires, tous adroits à lancer une +flèche.</p> + +<p>Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles +de Vibhîshana et qui désiraient agir pour le bien de +Râma, lui dirent avec soumission: «Il n'est rien qui te +soit inconnu dans les trois mondes, fils de Raghou: si tu +nous consultes, docte roi, c'est donc par amitié, c'est +qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes conseillers +nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués +tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à +tour, et, <i>s'il est nécessaire</i>, à deux et plusieurs fois.»</p> + +<p>À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces +bonnes paroles sur les précautions qu'il fallait observer +à l'égard de Vibhîshana: «Il convient d'examiner à fond +cet étranger, qui vient de chez l'ennemi; il ne faut point +ajouter foi précipitamment au langage de Vibhîshana. Ces +Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant ce +qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de +vous attaquer: un malheur <i>ici</i> serait <i>pour eux</i> un bonheur!»</p> + +<p>Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: +«Qu'on expédie promptement un espion vers lui, tigre +des hommes. Oui! qu'un émissaire observe de toute son +attention le caractère de ce réfugié, et, sur l'examen fait, +que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la juste +raison.»</p> + +<p>Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré +la chose dans son esprit illuminé par tous les Traités, +exprima sa pensée dans ces termes exempts de reproche +et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le monarque des +Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel +méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, +ni de temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans +rien négliger.»</p> + +<p>Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis +de sens: «Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce +monarque issu de Raghou, Vibhîshana soit interrogé sans +précipitation avec des paroles douces. Quand tu sauras +distinguer son caractère, ô le plus éminent des hommes, +alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution, +devant laquelle aura marché l'intelligence.»</p> + +<p>Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus +grand des conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile +et rempli de sens:</p> + +<p>(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, +quand Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, +le plus vertueux des singes et le plus éloquent des êtres +à qui fut donnée la parole:)</p> + +<p>«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, +ni une ambition de supériorité, mais, comme il +convient, sire, la gravité de cette affaire, qui va dicter +mon discours.</p> + +<p>«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, +soit un émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, +puisqu'il n'en peut résulter aucun avantage. En effet, un +espion ne peut connaître Vibhîshana tout d'un coup, et +c'est une faute de traîner ici le temps en longueur: donc, +il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.</p> + +<p>«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle +aucune raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour +cette objection quelques mots à répondre: «Il en est ici +du temps et du lieu ce qu'il en est des vertus ou des vices +dans chaque homme: <i>ce sont les unes ou les autres qui +font l'à -propos ou l'inopportun</i>. Ce qui est accompagné +du moyen porte bientôt ses fruits.</p> + +<p>«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans +une fausse route; il a su que tu avais immolé Bâli et +mis Sougrîva sur le trône; il aspire à posséder <i>aussi</i> le +trône <i>de son frère</i> et voit déjà , son âme le présageant, +<i>que les choses auront ici la même fin</i>: voilà sans doute +les considérations placées en première ligne devant ses +yeux, <i>et les motifs</i> qui amènent Vibhîshana vers toi.»</p> + +<p>Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible +Râma lui répondit en ces termes: «J'ai moi-même quelque +envie de parler sur Vibhîshana. Je désire que mes +paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, inébranlables +dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse +jamais l'homme qui vient à moi sous les couleurs +de l'amitié! S'il est en lui de la perfidie, le blâme des +gens de bien <i>n'</i>en sera<i>-t-il pas</i> le châtiment?</p> + +<p>«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans +une noble voie et qui vient à moi sans détour, veuillez +bien retirer de lui vos soupçons.</p> + +<p>«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il +capable, singes, de me nuire en la moindre chose?</p> + +<p>«On raconte que <i>jadis</i> une colombe accueillit avec +politesse un <i>vautour, son</i> ennemi, qui était venu lui demander +assistance, et lui offrit sa chair même en festin. +Si une colombe, un simple volatile, donna l'hospitalité au +meurtrier de son épouse, à plus forte raison dois-je accueillir +ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, <i>il est vrai</i>, +mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, +vient se réfugier vers moi, accompagné de ces démons!</p> + +<p>«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, +ai-je dit quand je prononçai mes vÅ“ux, et d'épargner +dans le combat ceux qui diront, implorant ma pitié: «Je +me rends à toi!»</p> + +<p>«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des +singes; je lui donne toute assurance: autrement, Sougrîva, +ne serais-je pas un Râvana moi-même pour Vibhîshana?»</p> + +<p>Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné +de Râvana fut invité par le roi des singes et descendit +aussitôt du ciel avec ses compagnons. Le monarque intelligent +des quadrumanes s'approcha de Vibhîshana, l'étreignit +dans ses bras, lui fit ses compliments et lui montra +le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à +terre avec ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache +toutes ses armes aux premiers des arbres qui se trouvent +devant lui. Imité par ses compagnons eux-mêmes, +le vertueux Démon changea sa forme en une autre plus +avenante et se prosterna aux genoux de Râma.</p> + +<p>Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit +relever, l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta +grandeur est mon amie?» À ce langage <i>poli</i>, Vibhîshana +répondit en ces termes non moins polis, mariés au devoir +et sur l'expression desquels se levait l'expression de ses +qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je fus outragé +par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, +et je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour +toutes les créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma +vie, mes richesses et l'empire même. Je ferai une alliance +avec toi, héros à la grande sagesse, et je conduirai tes +armées à la mort des Rakshasas et à la conquête de +Lankâ.»</p> + +<p>Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon +dans la race d'un saint<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> n'ajouta point un seul mot et +contempla silencieusement le magnanime Râma.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><p>Le rishi Poulastya.</p></blockquote> + +<p>À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: +«Mon ami, va chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau +à la mer et sacre au milieu des principaux singes à l'instant +même ce Vibhîshana, par ma grâce, monarque des +Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a +gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait +son frère, Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité +au milieu des chefs quadrumanes. À la vue de la +bienveillance que Râma témoignait au <i>pieux Démon</i>, +tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes +clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.</p> + +<p>Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: +«Comment traverserons-nous cette mer, inébranlable +asile des monstres marins? Indique-nous un moyen, mon +ami, de franchir sains et saufs avec une armée cet empire +de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»</p> + +<p>À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de +répondre: «Un monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas +droit à réclamer le secours de la mer, car la main qui a +creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, <i>pour ainsi +dire</i>, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un +devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien +roi les bons offices d'une parente: voilà quelle est +mon opinion! En effet, Sagara, vous l'avez ouï dire, fut +un des aïeux de Râma: aussi, prenant de nobles sentiments, +la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra +certainement, <i>je le répète</i>, les bons offices d'une parente.» +Ces paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent +au fils de Raghou, dont le caractère était naturellement +fait pour le devoir.</p> + +<p>Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande +splendeur, habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait +un sourire, à Lakshmana comme à Sougrîva, le +monarque des singes: «J'approuve, Lakshmana, ce conseil +de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, s'il te +plaît également.»</p> + +<p>À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, +lui répondirent, <i>d'un commun accord</i>, en ces termes, +d'une résolution bien arrêtée: «Les Dieux puissants, +Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir Lankâ, +s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour +épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable +ou non, de Vibhîshana: ne perdons pas de temps +et que la mer soit liée d'un pont!»</p> + +<hr /> + +<p>Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression +des sens pour ce héros d'une grandeur infinie, couché +sur le sol de la terre. Mais Râma eut beau réprimer ses +sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle méritait, la mer +ne se montra point à ses yeux.</p> + +<p>Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, +il dit les yeux enflammés ces paroles avec colère: +«Vois donc, Lakshmana, l'insolence de cette ignoble +mer! Je l'honore, et pourtant elle ne veut pas m'accorder la vue +de sa personne! La placidité, la patience, la +douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, +sont des qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur +pour les gens sans vertus. Le monde ne sait honorer que +l'homme cruel, audacieux, qui se donne à soi-même des +éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne parle jamais +que le bâton levé.</p> + +<p>«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches +pareilles à des serpents! Je vais à l'instant même bouleverser +dans ma colère cette mer qu'on ne peut émouvoir!»</p> + +<p>Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana +ses flèches et son arc céleste, auquel soudain il +attacha la corde.</p> + +<p>Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, +pour ainsi dire, la terre; puis il décocha ses dards acérés, +tel qu'Indra lance ses tonnerres! Ces longs traits flamboyants, +et dont la splendeur était semblable à celle du +feu, volent rapidement au sein des eaux et font trembler +tous les poissons de l'Océan.</p> + +<p>Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables +au mont Vindhya, les flots du souverain des fleuves, +portant <i>jusqu'aux nues</i> les requins et les crocodiles. +Hérissé par des multitudes de vagues monstrueuses et jonché +par des masses de coquillages, le grand bassin des +eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La +terreur fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, +les yeux enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance +du héros et vu quelle terrible affaire il avait soulevé contre +lui-même, le grand souverain qui règne sur les fleuves +se fit voir en personne au fils du souverain qui régna sur +le monde.</p> + +<p>Ouvrant donc près du <i>noble</i> Râma ses vastes flots, la +mer se montre alors entourée de ses monstres aux gueules +enflammées. Semblable au suave lapis-lazuli, portant une +robe de pourpre et des guirlandes de fleurs rouges avec +des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses ministres, +s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains +réunies en coupe à ses tempes, lui adresse un discours +modeste et doux. Le saluant d'abord avec son nom, elle +dit: «Râma!» ensuite, la mer vigoureuse lui tint ce +langage:</p> + +<p>«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est +la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et +suivent la voie éternelle <i>qui leur fut assignée</i>. Impérissable, +j'ai reçu pour ma qualité la profondeur: être +guéable serait un renversement de ma nature; je te répète +là ce qui me fut dit <i>à l'origine des choses</i>. Un de +tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis +<i>en ces lieux</i> mon auteur, et c'est de son nom que je suis +appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des +fleuves. Je ne veux pas qu'on élève un pont sur moi; mais +jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y donnerai un +chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de +cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une +merveille dans le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, +Râma, de me laisser <i>à jamais</i> ce <i>monument</i> de toi.</p> + +<p>«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser +mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c'est +le fils de Viçvakarma, qui l'a doué de ses dons; Nala, qui +trouve son <i>plus grand</i> plaisir à procurer ton bien même. +Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit +préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le +meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens +à la supporter, vu l'importance de l'affaire qui amène +ici ta majesté; j'empêcherai les monstres marins de rôder +<i>au milieu de ces travaux</i>, et Mâroute lui-même retiendra +son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à +ton ordre comme à celui de Nala.»</p> + +<p>Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au +fils de Raghou: «Je mettrai en Å“uvre cette capacité, +<i>insigne faveur</i> de mon père, et j'élèverai une vaste +chaussée dans l'habitation des monstres marins: la reine +des eaux a dit la vérité.»</p> + +<p>La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, +prit congé de Râma et rentra dans son domaine.</p> + +<p>À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins +d'empressement vers le bois par centaines de mille. Là , +se chargeant d'açvakarnas, de shorées, de bambous et de +roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées, +de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d'autres +arbres; apportant même des cimes de montagne, les +singes par centaines de mille en construisent une chaussée +dans les eaux de la mer. Les uns, d'une force immense, +arrachaient à l'envi des crêtes de montagnes ou des roches +luisantes d'or, et venaient déposer leur faix dans la main +de Nala.</p> + +<p>Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de +la mer avec des monts aussi gros qu'une ville et des +arbres encore tout parés de fleurs.</p> + +<p>Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les +dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude +saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.</p> + +<p>Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux +les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés +avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec +des câbles de lianes et de roseaux.</p> + +<p>Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul +coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en +formaient les assises du môle dans les eaux de la mer. +Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement +et renversaient même dans l'<i>Océan</i>, roi des fleuves, +les arbres nés sur le rivage. C'était alors <i>partout</i> dans ce +grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées +et de cimes rompues.</p> + +<p>Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne +et semblable à un nuage, en faisait descendre les +sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada +rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit +rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent +des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, +voiturant d'un pied hâté une grande cime, qu'ils venaient +d'arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal +fleurie de tous les côtés.</p> + +<p>Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles +des bois, impuissants à <i>courir ou</i> voler, restaient +nichés <i>ou tapis</i> dans les cimes des montagnes.</p> + +<p>Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et +les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors +d'accourir là , couvrant de leur multitude la plaine éthérée. +Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les +Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce +môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des +airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages +et parlent ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans +excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis +ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?</p> + +<p>«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps +durera, comme elle est, cette <i>admirable</i> jetée: et tant +que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera +en même temps le nom de Râma<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b> +<p>«Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, rétablit +momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû +joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de +rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent +ces récifs <i>Pont de Râma</i>, dénomination à laquelle les Arabes ont +substitué celle de <i>Pont d'Adam</i>... Ces bancs de sable, connus +sous le nom de <i>Pont de Râma</i>, dit ailleurs Malte-Brun, joignent +presque l'île de Ceylan au continent de l'Inde.» (<i>Géographie +universelle</i>, 1841, t. V<sup>e</sup>, p. 300 et 314.)</p></blockquote> + +<hr /> + +<p>Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une +chaussée les deux rives de cette mer?» demandaient +émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. «Celui, +répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux rives de +celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus +<i>de voix</i> mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace +et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.</p> + +<p>De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même +que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des +nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les +rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine +d'une manière <i>tout à fait</i> propice: on vit même les +arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures +accoutumées des singes.</p> + +<p>Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait +jusqu'au rivage de Lankâ; et, d'une admirable +beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large, +bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle +brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de +chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.</p> + +<p>La jetée construite, le passage des singes magnanimes +par milliers de kotis exigea un mois entier.</p> + +<p>Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, +chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent +l'Océan sur la voie qui était née sous leurs mains. +Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses +<i>quatre</i> amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser +l'approche des ennemis.</p> + +<hr /> + +<p>Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec +son armée, le fortuné Râvana de parler ainsi à deux de +ses ministres, Çouka et Sârana: «L'armée entière des +singes a franchi l'infranchissable Océan, et Râma a lié +d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les deux +rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un +pont fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin +qui, pour nous perdre, étend son bras <i>vers nous</i>! C'est +Râma qui fit, Sârana, ce travail incroyable: la construction +d'une telle chaussée en plein Océan trouble à cette +heure mon esprit. Il faut nécessairement que je connaisse +le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations +prises, je disposerai nos moyens de résistance.</p> + +<p>«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, +entrent <i>donc</i>, sans qu'on les remarque, dans cette armée, +et veuillent bien en supputer les forces. Observez, et +l'armée, et l'ordre suivi des marches, et quels desseins +ont les guerriers, et la stature, et la vigueur, et qui sont +les plus excellents des quadrumanes.»</p> + +<p>«<i>Il sera fait</i> ainsi!» répondent à cet ordre les démons +Çouka et Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où +est l'armée <i>des ennemis</i>. Là , revêtus d'une forme simienne, +les deux ministres du monarque des Rakshasas +entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement +que leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, +dont l'imagination n'aurait pu se peindre une idée et dont +l'aspect aurait fait dresser le poil d'épouvante.</p> + +<p>Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou +courant par milliers sur le faîte des montagnes, sur les +rives de la mer, dans les cavernes, dans les bois fleuris, +le long des cataractes, et se mirent à computer de tous +leurs soins. Mais <i>en vain</i>, Sârana et Çouka ne surent pas +trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, +sans fin, indestructible.</p> + +<p>Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux +magnanimes pour des espions venus de Lankâ. Ce héros +à la grande vigueur les fit saisir par des singes aux forces +épouvantables et dénonça les deux compagnons à Râma: +«Sache que ces deux <i>faux singes</i>, lui dit-il, sont des +espions qui nous viennent de Lankâ!»</p> + +<p>Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à +l'aspect de Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs +mains suppliantes et de lui adresser tout frissonnants les +paroles suivantes: «Nous sommes venus dans ton camp, +héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous envoya +tous deux, observer ici toute cette armée sous tes +ordres.»</p> + +<p>Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui +trouvait son plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en +souriant ces paroles: «Si vous avez bien vu toute l'armée, +si vous nous avez suffisamment observés, si vous +avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, retournez-vous-en +comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre +aise, emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais +dans ce moment, noctivagues, vous donner un sauf-conduit; +et, s'il est quelque chose que vous n'ayez pas encore +<i>bien</i> vu, il vous est permis de le voir une seconde fois.</p> + +<p>«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas +de répéter au monarque des Rakshasas, le frère puîné du +Dieu qui donne les richesses, ces paroles de moi, telles +que je vous les dis: «Fais-nous voir autant qu'il est dans +ta puissance, avec le secours de ton armée et de tes parents, +cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps +passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!</p> + +<p>«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de +Lankâ s'écrouler sous mes flèches avec ses remparts, avec +ses portiques, avec son armée de Rakshasas!»</p> + +<p>À cet ordre, les deux Yâtavas <i>partent, ils</i> arrivent +dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi +des Rakshasas:</p> + +<p>«Arrêtés <i>dans notre mission</i> par Vibhîshana, la +mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais, +conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à +la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est +là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables +aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande +force, aux mains instruites dans le maniement des armes, +au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide, +Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur +éblouissante et Vibhîshana, ton frère.</p> + +<p>«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous +les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas +la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant +la mer sous la protection de Râma, qui semble, +sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin +d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne +au fils du roi Daçaratha.»</p> + +<hr /> + +<p>Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites +par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne +rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier, +les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à +fondre sur moi!»</p> + +<p>À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, +se leva du siége royal et, poussé par le désir de voir, il +monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la +blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs +palmiers, <i>l'un sur l'autre étagés</i>. Flamboyant de +<i>tout</i> son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande +armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de +héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de +singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes, +immense, incalculable, sans terme, le monarque +fit ces demandes à Sârana:</p> + +<p>«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont +réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les +singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les +chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les +singes qui sont ici les généraux?»</p> + +<p>À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à +qui les principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui +répondit: «Le singe qu'entourent mille centaines de +capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros +de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec +ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et +ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du +magnanime Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle +Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c'est par lui que +ce pont fut construit.</p> + +<p>«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur +aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant +ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la +face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre +à chaque instant sa bouche par des bâillements de +colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du +son les échos aux dix points de l'espace; ce héros qui, +environné par un millier de padmas<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> et par une centaine +de cent milliards, te défie au combat, fut sacré +comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des +singes: le nom qu'il porte, est Angada.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b> +<p>Le padma est une quantité égale à dix milliers de millions.</p></blockquote> + +<p>«<i>Tu vois</i> ce singe blanc, qui semble d'argent, qui +vient de s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva +et qui s'en retourne, divisant <i>par sa marche</i> les armées +simiennes, au milieu desquelles sa vue répand la joie. Il +promène ses pas sur les rives charmantes de la Gomatî, +sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en ces +lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne +nommée Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué +par l'intelligence et fameux dans les trois mondes, est +appelé Koumouda.</p> + +<p>«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne +autour de lui cent et un mille guerriers, s'appelle Nîla, +capitaine des capitaines et conseiller du magnanime +Sougrîva, le monarque des singes.</p> + +<p>«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, +longs de plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande +queue et ressemblent à la crinière d'un lion; <i>cet autre, +dis-je</i>, roi de Lankâ, qui, d'un naturel irascible et dans +une <i>bouillante</i> colère, aspire au combat, a nom Végavat, +et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par +un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ +sous les coups de son armée!</p> + +<p>«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à +sa longue crinière et qui, poussant des rugissements répétés, +observe Lankâ d'une contenance plus modeste, est +nommé Parvata. Il remplissait <i>avant ce jour</i> de ses cris +éternels le Vindhya, qu'il habite, montagne azurée, délicieuse +et charmante à la vue.</p> + +<p>«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes +et qui bâille <i>d'impatience</i>, qui ne détourne pas ses yeux +et ne s'écarte pas de son armée, qui montre enfin tant +de sécurité dans ces grands dangers, a pour demeure le +mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les singes, +compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre +de cent milliers et de quarante centaines.</p> + +<p>«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un +grand nuage, se tient au milieu des chefs quadrumanes, +comme Indra parmi les Dieux, là où, tel que le bruit des +tambours, on entend les rois simiens appeler à grands +cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à une +montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite +le Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.</p> + +<p>«En voici un autre, que suit une armée formidable, +excellente, de singes, campés avec lui sur le rivage de la +mer, comme une seconde mer. Ce général, appelé Vinata, +habite le mont Dardoura et s'abreuve dans la rivière Parnâça: +cent millions de guerriers sont répandus autour de +lui.</p> + +<p>«Celui-là , qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, +le visage doré comme le soleil, et tenant levée une +roche immense, te défie au combat, se nomme Krathana. +Son armée comprend soixante centaines de mille hôtes +des bois.</p> + +<p>«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe +plein de splendeur et qui nourrit un corps dont la teinte +est ressemblante à l'or. Dix milliers et dix centaines de +kotis lui obéissent, tous singes prompts et d'une grande +vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ de +bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»</p> + +<p>Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux +nobles âmes, examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu +rapporter le nombre des singes, le monarque pâlit dans +tout son corps et sentit faiblir sa résolution.</p> + +<hr /> + +<p>Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de +parler, Çouka saisit l'occasion, et, contemplant toute l'armée, +il dit à Râvana:</p> + +<p>«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes +célestes, sont Maînda et Dwivida: ils n'ont point +d'égal au combat. Ils ont obtenu de Brahma la permission +de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que leur +seule force peut broyer la ville de Lankâ!</p> + +<p>«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, +se tiennent à leurs côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, +fils du Trépas, égaux à leur père. Environnés par cent +millions de guerriers, ils observent la ville et se vantent +que leur force va réduire en poussière la cité de Lankâ!</p> + +<p>«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré +<i>pour les combats</i>; ce guerrier qui peut dans sa colère +agiter, quoi qu'elle fasse, la mer elle-même par sa +vigueur seule, est ce même singe qui a déjà triomphé de +Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant ces +murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le +fils aîné de Kéçari, <i>ou plutôt</i>, dit la renommée, c'est le +fils du Vent. On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même +qui a franchi la mer. On ne peut mettre obstacle à son +chemin, comme il est impossible d'arrêter le vent dans sa +route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme il +vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est +certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à +trois mille yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, +et le soleil n'ira plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution +dans son âme, que sa force déjà enivrait d'orgueil. +Mais, sans atteindre le soleil, ce Dieu, le plus invincible +des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux mêmes, il +tomba sur la montagne, où se lève <i>chaque jour</i> l'astre +qui donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité +sur la face d'un rocher, s'y brisa quelque peu l'une des +mâchoires: c'est de là qu'il est appelé Hanoûmat. Voilà +ce que j'ai appris sur lui dans cette excursion même, où +j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses formes, sa +puissance est chose impossible à décrire.</p> + +<p>«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au +teint bleuâtre, aux yeux comme les pétales du lotus; ce +guerrier, le plus grand des Ikshwâkides; lui, de qui la +valeur est célèbre dans le monde; lui, de qui le devoir +ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir; +lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les +Védas et qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce +prince, en qui réside avec la destruction même l'assemblage +de toutes les armes; lui, qui pourrait fendre le ciel +et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de qui la colère +est comme celle de la mort et le courage est comme celui +d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es +allé dans un ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et +qui vient ici te livrer bataille!</p> + +<p>«<i>Ce guerrier</i>, qui est à son côté droit avec un éclat +d'or épuré, une large poitrine, les yeux dorés, les cheveux +noirs et bouclés, c'est Lakshmana, l'exterminateur +des ennemis, son frère, qu'il tient pour égal à sa vie. Habile +à gouverner autant qu'il est habile à combattre, il a +épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile +à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; +c'est le bras droit de Râma; il est continuellement comme +son âme qui se meut autour de lui.</p> + +<p>«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas +est venu se placer au flanc gauche de Râma, c'est ton +frère lui-même, Vibhîshana. Dans sa colère contre toi, il +s'en est allé prêter l'appui de ses conseils au Raghouide; +et ce roi fortuné des rois a fait sacrer Vibhîshana comme +monarque de Lankâ.</p> + +<p>«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra +dans l'Å“il gauche du maître des créatures, et le contact de +<i>cet hôte incommode</i> lui causa une impression douloureuse. +Brahma le prit donc avec la main gauche et l'envoya +tomber au loin; puis cette pensée lui vint à l'esprit: +«Que va-t-il naître de cela?»</p> + +<p>«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille +aux yeux de lotus, aux regards tremblants comme l'éclair, +au visage rond comme le disque de la lune, et brillant +comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un rayon de +lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni +Pannagî, ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même +d'une égale beauté. Les gardiens célestes du monde, à sa +vue, d'accourir en ce lieu. Alors, s'étant approché de +Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De qui +est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a +conduite ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa +ville de Bhogavatî, est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, +la Perfection, Lakshmî, la Satisfaction, la Splendeur ou +l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de raconter cette histoire +au Soleil.</p> + +<p>«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, +le soleil dit ces mots à la nymphe, toute fière de sa +jeunesse et de sa beauté: «Par l'opération d'une force +écoulée de ma splendeur, il te naîtra un fils d'une immense +vigueur, invincible dans les grandes batailles aux +Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, +aux Dieux; <i>un fils</i>, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient +pas la puissance d'ôter la vie.»</p> + +<p>«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur <i>éminente</i>, +le Dieu partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le +soleil, parce qu'elle était dans la fleur de l'adolescence.</p> + +<p>«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces +de fleurs, un jour que le bienheureux Indra se promenait, +agité par l'amour, il vit cette jeune fille belle en +toute sa personne; et ce Dieu, que tous les Dieux honorent, +en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui, +<i>lui dit-il</i>, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les +Pannagas et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, +car tu es ce que j'ai vu de plus beau!»</p> + +<p>«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, +par la nature de son essence divine, cette nymphe bien +séduisante et lui dit encore ces paroles: «Deux singes +d'une forme céleste, possédant toutes les sciences, prenant +à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble +nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux +seront appelés Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, +riche de fruits et de fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. +C'est là qu'ils doivent exercer l'empire sur tous +les héros simiens. Il naîtra dans la race d'Ikshwâkou un +prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même +sous une forme humaine: un de tes jumeaux est pour +s'unir d'une alliance avec lui.»</p> + +<p>«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est +celui-là même que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: +il surpasse les singes en splendeur, en renommée, +en intelligence, en force, en noblesse, autant que l'Himâlaya +dépasse en hauteur les montagnes. Il habite avec +les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de +singes, impénétrable et située au milieu d'une montagne. +C'est autour de lui que resplendit cette guirlande d'or, +où s'entrelacent cent lotus et dans laquelle réside la fortune, +non moins agréable aux Dieux qu'elle est aimée des +hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire +éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva +quand sa main eut donné la mort à Bâli.</p> + +<p>«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée +impatiente de combattre et pareille à la planète qui +vomit des flammes, déploie tes plus héroïques efforts de +manière que tu remportes la victoire et non la défaite.»</p> + +<p>Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du +récit, et, courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, +ces reproches d'une voix bégayante de fureur: +«Tenir un discours si blessant au roi qui dispense et les +faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes, ne +convient pas dans la circonstance à des conseillers qui +vivent dans sa dépendance! Des paroles comme celles +que vous avez dites l'un et l'autre siéent à des ennemis +déclarés et qui s'avancent pour le combat; mais dans votre +bouche, elles ne sont point à louer.</p> + +<p>«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui +osent vanter les forces de mes ennemis, si leurs anciens +services n'inclinaient mon courroux à la clémence: ils +iraient voir à l'instant même, envoyés par moi, le Dieu +<i>sombre</i> Yama!</p> + +<p>«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent +vite de ma présence! je ne veux plus vous avoir sous les +yeux, vous de qui les paroles offensent!»</p> + +<p>À ces paroles, les deux <i>ministres</i> Çouka et Sârana, +tout confus, de saluer ce monarque aux dix têtes avec le +mot d'usage: «Triomphe!» et de sortir à l'instant.</p> + +<p>Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au +grand corps, à l'immense vigueur; puis il entra dans le +bocage où était la Mithilienne. Quand le puissant magicien +fut venu, le monarque des Rakshasas lui dit: «Je veux +au moyen de ta magie fasciner l'âme de Sîtâ, <i>cette</i> fille +du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une tête enchantée +avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à +moi, noctivague, <i>une fois ton Å“uvre finie</i>.»</p> + +<p>«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, +qui bientôt mit sous les yeux de Râvana ce +travail de magie parfaitement exécuté. Le roi, content +de lui, gratifia d'une parure l'<i>habile enchanteur</i> et, d'un +pas empressé, il entra dans le joli bosquet d'açokas.</p> + +<p>Là , il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce +bocage, plongée dans une affliction qu'elle ne méritait +pas, rêvant à son époux et surveillée de loin par ses épouvantables +Rakshasîs. Le monarque à l'âme vicieuse dit +ces mots à l'adolescente fille du roi Djanaka, qui, <i>tristement</i> +assise, détournait de lui sa face et tenait son visage +baissé vers la terre:</p> + +<p>«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave +des femmes; mais, à chaque fois, tu m'as traité comme +un être à qui l'on paye en mépris la douceur de ses paroles. +Je refrène ma colère soulevée contre toi, Sîtâ, comme +un habile cocher, abordant un chemin difficile, modère la +course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers +lequel ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond +à mes flatteries, est mort dans un combat. Ainsi, de toutes +les manières, j'ai coupé ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: +grâce à ton malheur, tu seras donc mon épouse, +Sîtâ!</p> + +<p>«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable +que la mort de Vritra lui-même! Il est vrai que +ton Raghouide, environné d'une armée nombreuse, commandée +par Sougrîva, le roi des singes, a franchi l'Océan +pour me tuer!</p> + +<p>«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure +où le soleil s'inclinait vers son couchant, il s'est campé +avec une grande armée. Nos espions, se glissant au milieu +de la nuit, ont d'abord visité ces troupes, qu'il ont trouvées +lasses du voyage et dormant un agréable sommeil. +Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, +a surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient +Râma et Lakshmana. Pleuvent alors de toutes parts +au milieu des singes les kampanas, les crocs <i>aigus</i>, les +bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une grêle de +flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, +de pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de +marteaux de guerre luisants, de traits, de <i>grands</i> disques, +de moushalas et d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt +le terrible Prahasta d'une main ferme coupa de plusieurs +coups avec une grande épée la tête de Râma, plongé dans +le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il se levait +en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein +à sa valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.</p> + +<p>«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec +son armée. Sa tête me fut apportée ici couverte de poussière +avec les yeux remplis de sang.»</p> + +<p>En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux +oreilles mêmes de Sîtâ à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer +Vidyoudjihva aux actions féroces, qui m'apporta lui-même +du champ de bataille la tête du Raghouide. À ces +mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa et +d'introduire avec empressement le rôdeur <i>impur</i> des +nuits. Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, +le front jusqu'à terre, et se tint devant le monarque. +Ensuite le puissant Râvana dit à l'épouvantable +Démon, placé debout et près de lui:</p> + +<p>«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous +les yeux de Sîtâ! Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, +la dernière condition de son époux.»</p> + +<p>À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux +pieds de Sîtâ une tête si chère à sa vue, disparut au +même instant, et Râvana, jetant lui-même devant elle un +grand arc tout resplendissant: «Voilà , dit-il, ce qu'on +appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, +à laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta +ici lui-même, après qu'il en eut tué le maître dans cette +nuit de combat.»</p> + +<p>Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et +déchirée par le malheur de son époux, versait des larmes: +«Qu'as-tu, lui dit-il, à voir ici davantage? <i>Allons!</i> deviens +mon épouse, noble dame!»</p> + +<p>À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête +ravissante; à peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette +place de la tête, où leur extrémité se rattachait en gerbe, +et le joyau étincelant de l'aigrette, que, tombée dans +une profonde douleur et convaincue par tous ces traits +exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî et +à pousser des cris comme un aigle de mer.</p> + +<p>«Jouis, au comble de tes vÅ“ux, Kêkéyî! ce héros qui +répandait la joie dans sa famille est tué, et toute sa +race est détruite avec lui par une ambitieuse, amie de la +discorde!»</p> + +<p>La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, +tremblante et déchirée par sa douleur, elle tomba sur la +terre, comme un bananier tranché dans un bois. Dès que +la respiration lui fut rendue et qu'elle eut recouvré sa +connaissance, elle baisa cette <i>pâle</i> tête et gémit cette +plainte avec des yeux troublés:</p> + +<p>«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! <i>c'est là ce +que demande</i> la foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier +état <i>de l'homme</i> est donc maintenant le tien, et mon veuvage +m'arrache également la vie. Le premier et le <i>plus</i> +saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est celui qu'elle +trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui +peux te voir dans cet état suprême <i>de la mort</i>!</p> + +<p>«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan +pour me sauver, n'est-ce point à cause de moi que tu fus +tué dans cette lutte avec les Rakshasas? La parole de +ceux qui t'avaient promis une longue vie n'était donc pas +vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as +point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber +dans cette mort sans la voir, toi, versé dans les traités de +la politique, habile à te garantir des malheurs et qui savais +opposer la ruse à <i>la ruse</i>? Mais, quelque savant qu'il +soit, la science de l'homme expire au moment qu'arrive +le Destin contraire et que vient <i>l'heure</i> de la mort. Car +la mort, impérissable et souveraine, moissonne également +tous les êtres.</p> + +<p>«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, +te réunir à Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi +qu'à tes antiques aïeux? Là , tu contemples ces rois saints +de ta race immaculée, qui, en célébrant les cérémonies +des plus grands sacrifices, ont mérité de former dans le +ciel une constellation.</p> + +<p>«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? +Pourquoi ne m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant +tu pris enfant pour ton épouse et qui toujours accompagnai +tes pas?</p> + +<p>«Lakshmana, revenu seul de <i>nous</i> trois, qui étions partis +pour l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable +de chagrins.</p> + +<p>«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et +mon enlèvement par un Démon, et cette mort <i>fatale</i>, que +tu as reçue des Rakshasas dans une heure où tu dormais. +À la nouvelle que son fils <i>unique</i> fut tué dans le sommeil +et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à <i>mon +époux</i>, elle quittera sans doute la vie, car tout son cÅ“ur +se brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement +sur le corps de Râma! Joins l'épouse à son époux, et +procure-moi ce bonheur, le plus grand <i>que je puisse +goûter maintenant</i>.</p> + +<p>«Place ma tête sur cette <i>froide</i> tête, unis mon corps +à son corps: je suivrai dans sa route mon époux magnanime!»</p> + +<p>Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par +sa douleur, et contemplait avec ses yeux troubles <i>ce qu'elle +croyait</i> l'arc et la tête de son époux. Mais, tandis qu'elle +se lamente de cette manière, voici venir le général des +armées, les mains réunies en coupe, désirant parler au +puissant monarque. Dans le même instant, l'âme troublée +de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais courut +annoncer au <i>noctivague</i> souverain la nouvelle effrayante +et malheureuse, <i>que le général apportait à son maître</i>. +«Triomphe, dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après +qu'il se fut incliné <i>sur la terre</i>, il raconta d'un air +stupéfait la chose à l'Indra même des Rakshasas: +«Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire +t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui <i>nous</i> est +survenue.»</p> + +<p>À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, +et vit Prahasta, qui attendait non loin, accompagné +des ministres. Mais à peine fut-il sorti, vivement +ému, que la tête feinte s'évanouit et que l'arc gigantesque +disparut avec elle.</p> + +<p>Ayant su que Sîtâ était <i>comme</i> aliénée <i>par sa douleur</i>, +une Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine +pour la consoler. Car, pleine de compassion et ferme +dans ses vÅ“ux, elle s'était prise d'affection pour Sîtâ et +lui adressait toujours des paroles aimables. Elle vit donc +alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et souillée +de poussière, comme une cavale <i>qui s'est roulée</i> dans la +poudre.</p> + +<p>Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, +Saramâ, cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une +voix émue par l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, +ne plonge pas ton <i>âme</i> dans ce trouble. Il est impossible +qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma, qui a la science +de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans +ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, +qui ont pour armes de grands arbres et que +Râma défend, comme le roi des Immortels défend les +Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage d'un terrible +enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va +renaître pour toi!»</p> + +<p>Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière +avec Sîtâ, elle entendit un bruit épouvantable d'armées +qui en venaient aux mains; et, quand elle eut distingué +le bruit des tymbales frappées à grands coups de baguette, +Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:</p> + +<p>«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le +brave à ses armes et qui fend le cÅ“ur du lâche, envoie +dans les airs un son profond comme le bruit des nuées +orageuses. Voici qu'on met le harnais aux éléphants déjà +enivrés <i>pour les combats</i>; voici qu'on attelle aux chars +les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, +qui ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la +rue royale est encombrée d'armées, comme la mer de +grands flots impétueux à la fougue indomptable.</p> + +<p>«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants +comme les pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, +tel que le Dieu, armé de sa foudre sème la terreur +chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte dans le sang +de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable, +viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»</p> + +<hr /> + +<p>De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la +joie à la terre; de même la bienveillante Yâtoudhânî remit +dans la joie avec un tel discours cette âme égarée, +où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, cette bonne +amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui tint +ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, +et, débutant par mettre un sourire en avant de ses +paroles: «Je puis m'en aller vers ton Râma, dit-elle, et +revenir sans qu'on le sache, belle aux yeux noirs, après +que je lui aurai fait part de tous ces discours.»</p> + +<p>À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces +douces paroles d'une voix faible et <i>comme</i> étouffée par le +chagrin qu'elle venait d'éprouver: «Si tu veux me rendre +un service, si tu es mon amie, va et veuille bien t'informer +ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»</p> + +<p>«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, +de qui les promesses sont une vérité: c'est que je sache +toutes les actions du monarque aux dix visages, ses discours +touchant Râma et ce qu'il aura décidé même en +conseil.»</p> + +<p>À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, +répondit à Sîtâ d'une voix douce ces nobles paroles: +«Si c'est là ton désir, <i>belle</i> Djanakide, je pars à l'instant +pour l'accomplir.» Elle dit et s'en alla près du puissant +Démon, où elle entendit tout ce que Râvana délibérait +avec ses ministres. Quand elle eut découvert les résolutions +du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse +au charmant bocage d'açokas. Entrée là , elle vit Sîtâ qui +l'attendait, Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la +main.</p> + +<p>«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. +Aujourd'hui sa mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le +monarque des Rakshasas pour ta délivrance; et le plus +vieux de ses ministres lui fit entendre bien longtemps ses +représentations:</p> + +<p>«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils +dit, le roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. +Que ses exploits merveilleux dans le Djanasthâna, sa +traversée de la mer, la vue de ce qu'il est <i>comme Dieu</i> +sous une forme <i>humaine</i>, et le carnage des Rakshasas +nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait +pu consommer de tels actes sur la terre?» Mais +en vain ces avertissements lui sont-ils donnés longuement +par sa mère et le plus vieux de ses conseillers, il n'a point +la force de te rendre la liberté, comme l'avare ne peut +se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide, +ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans +combat. Voilà quelle résolution fut arrêtée par le monarque +des Rakshasas dans le conseil de ses ministres; et +cette pensée demeure immuable par le décret même de +la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut donc +briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de +cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura +bien, Sîtâ, reconquérir son épouse, et, Râvana une fois +immolé par ses flèches, ton époux te remmènera dans sa +ville, Mithilienne aux yeux noirs.»</p> + +<p>Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un +bruit de tambours mêlé au son des conques, et les montagnes +en furent toutes ébranlées.</p> + +<p>Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par +un vent impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière +dans la peur, tant elle ne put supporter le tumulte des +singes.</p> + +<p>Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; +il examina les choses; il établit dans Lankâ la +plus vigoureuse défense. Il confia la porte orientale au +Démon Prahasta, il mit le quartier du midi sous la garde +de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la +porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand +magicien, environné de nombreux Yâtavas. Il préposa +<i>les deux compagnons</i> Çouka et Sârana sur la partie du +nord: «C'est là que je serai de ma personne;» dit-il à +ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand courage et +d'une grande force à la tête de la division postée au milieu +de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans +Lankâ, le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance +de la mort, se crut déjà maître du succès.</p> + +<hr /> + +<p>Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux +rois des hommes et des quadrumanes, le singe fils du +Vent, Djâmbavat, le roi des ours, et le Rakshasa Vibhîshana, +Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se réunirent +tous en conseil pour délibérer.</p> + +<p>«La voilà donc qui se montre à nos yeux, <i>dirent-ils</i>, +cette Lankâ inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, +aux Dieux mêmes et par conséquent aux hommes!»</p> + +<p>Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, +prince habile dans toutes les affaires soumises à la délibération +d'un conseil, tint ce langage utile à Râma, mais +funeste à Râvana; discours aux excellentes idées et tissu +même avec la substance de la raison:</p> + +<p>«<i>Mes quatre compagnons</i>, d'une vigueur sans mesure, +Anala, Hara, Sampâti et Praghasa, sont allés, au +moyen de la magie, dans la ville de Lankâ et sont revenus +ici près de moi dans l'intervalle d'un clin d'Å“il seulement. +Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la +cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu +toutes les dispositions faites pour la défense.»</p> + +<p>Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné +de Râvana, le Raghouide tint ce langage dans le but +d'opposer victorieusement la force à la force des ennemis. +«Environné de plusieurs milliers des plus grands héros +simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le Rakshasa. +Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli, +courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. +Que le fils du Vent à la magnanimité sans mesure +enfonce la porte du couchant et pénètre dans la ville, escorté +par une foule de singes!</p> + +<p>«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet +Indra puissant des Rakshasas, je forcerai, secondé par le +Soumitride, la porte septentrionale de la ville. Enfin que +Sougrîva, le roi des singes, et le monarque des ours, et +le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas se tiennent +prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la +ville.</p> + +<p>«Je défends à tous les simiens de prendre une forme +humaine dans la bataille, afin que tous conservent les +moyens de se reconnaître au milieu de la mêlée dans leurs +divisions respectives. «C'est un singe!» diront nos gens, +qui les distingueront à cette marque.»</p> + +<p>Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le +triomphe de ses armes, le sage Râma conçut la pensée de +monter sur la cime du Souvéla.</p> + +<p>Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une +roche à la surface unie. Ensuite des troupes de simiens, +couvrant la terre à la distance de trois yodjanas, gravirent +toutes en sautant cette montagne, la face tournée vers le +midi. Arrivés là de tous les côtés en peu de temps, ils +virent <i>devant eux</i> la ville de Lankâ remplie de Rakshasas +épouvantables, d'un immense courage et de formes différentes, +impatients de combattre; tous les singes poussèrent +de hautes clameurs, tels que des paons à la +vue de nuages <i>pluvieux</i>. Ensuite le soleil, rougi par le +crépuscule, disparut au couchant et la nuit vint promener +la pleine lune comme une lampe <i>au milieu du ciel</i>.</p> + +<p>Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, +désirant une exécution immédiate, connaissant la +vérité des choses dans leur enchaînement et leurs conséquences, +se rappelant d'ailleurs à quels devoirs les rois +sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada, fils +de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana: +«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; +ose traverser, exempt de crainte et libre d'inquiétude, +la ville de Lankâ, et répète ces mots, recueillis de ma +bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la +puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la +mort:</p> + +<p>«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil +est né dans ton cÅ“ur, vaniteux noctivague; et ta +folie est montée jusqu'à outrager les rois, les Yakshas, +les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis et +même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces +<i>forfaits</i>, moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt +de mon épouse; et j'ai la force de tenir la peine levée +sur ta tête, moi, <i>que tu vois déjà </i> placé devant la porte +de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je suivrai le +chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis +et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, +cette vigueur avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que +tu m'eus fait sortir <i>de mon ermitage</i> au moyen de la +magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa dans ce monde +avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la Mithilienne +et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la souveraineté +de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, +pour sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce +Vibhîshana qui est venu me trouver, ce sage Démon, le +plus vertueux des Rakshasas et comme le devoir incarné, +va gouverner, sous ma protection, le vaste empire de +Lankâ.»</p> + +<p>À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le +fils de Târâ se plongea dans les airs et partit: on eût dit +le feu revêtu d'un corps. Un instant après, le gracieux +messager abattit son vol sur le palais du monarque, où il +vit Râvana paisible et calme assis dans son trône au +milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le +jeune prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se +tint vis-à -vis, resplendissant comme un brasier flamboyant.</p> + +<p>Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans +rien omettre, au despote, environné de ses ministres, +les grandes, les suprêmes, les irréprochables paroles du +Raghouide.</p> + +<p>À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des +singes, Râvana fut saisi d'une violente colère, et, les yeux +tout enflammés d'une fureur débordante, il dit alors plus +d'une fois aux ministres: «Qu'on saisisse et qu'on châtie +cet insensé!» À peine Râvana, de qui la splendeur +égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre épouvantables +noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le +héros se laissa prendre volontairement lui-même pour +donner sa force en spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. +Mais Angada étreignit aussitôt dans ses deux bras +les <i>quatre noctivagues</i>, et, les emportant comme des +serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à +une montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, +tous ces Rakshasas alors de tomber sur la terre +sans connaissance et la vie brisée. Le fortuné Angada +frappe alors de son pied la cime du palais, et ce comble +<i>superbe</i> tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux +dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé +son nom: «Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, +le puissant monarque des singes! Et à Râma, le Daçarathide, +et au vigoureux Lakshmana, et au vertueux roi +Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra +ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché +mort dans la bataille.»</p> + +<p>Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses +mains, s'élança <i>dans les cieux</i>, revint en la présence du +magnanime Râma, et, de retour aux pieds de Sougrîva, +il rendit compte de toute <i>sa mission</i>. À peine Râma eut-il +ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il fut +ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées +vers la guerre.</p> + +<p>L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana +la plus vive colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il +poussait de profonds soupirs.</p> + +<p>Alors et sous les regards mêmes du monarque des +Rakshasas, les armées, dévouées au bien de Râma, escaladaient +par sections la ville de Lankâ. Ces héros d'une +vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing, soit en +frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les pitons +des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides, +inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, +ou de sommets arrachés des monts, les fossés aux ondes +limpides, les singes combattaient vaillamment.</p> + +<p>Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient +les hautes portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, +bondissant, élevant des cris, les singes, pareils à +de grandes montagnes, se ruaient tous sur Lankâ même.</p> + +<p>L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander +à toutes les armées de sortir au pas de course. À +son ordre, les héros joyeux de s'élancer par toutes les +portes en masses compactes, tels que les courants de la +mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage +entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas +en venaient aux mains avec les Dieux. Proclamant +à haute voix leurs propres qualités, les terribles Démons +frappent les singes avec des massues enflammées, des +lances, des piques en fer ou des haches; et les singes de +tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec +les dents et les ongles, avec des arbres aux grands +troncs, avec des cimes de montagnes.</p> + +<p>D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts +avec des javelots et des piques en fer les singes placés +en bas sur la terre. Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent +irrités et précipitent à coups de poing les Rakshasas +du haut des remparts.</p> + +<p>Dans ce moment, il s'engagea une série de combats +singuliers entre les singes et les Rakshasas, qui se précipitaient +à l'envi les uns contre les autres.</p> + +<p>Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une +bravoure égale à celle de <i>Râvana</i>, son père, combattit +avec Angada, fils de Bâli.</p> + +<p>Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en +vient aux mains avec Pradjangha.</p> + +<p>Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. +Poussé d'une bouillante colère, Vibhîshana fit tête +dans la bataille à Mitraghna d'une fougue irrésistible; et +Nala à la grande vigueur croisa le fer avec le Rakshasa +Tapana.</p> + +<p>Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et +Sougrîva, le roi des singes, affronta le duel avec Praghasa. +Le sage Lakshmana se posa dans le combat à l'encontre +de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre ennemis +à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou, +Souptaghna et Yadjnakétou.</p> + +<p>Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient +couplés avec <i>beaucoup</i> d'autres guerriers Yâtavas pour +se livrer des combats singuliers. Là , bouillonnait donc +une épouvantable, immense, tumultueuse bataille de héros +singes et Rakshasas, désirant tous également la victoire. +Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on +voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de +cadavres, où les cheveux des morts figuraient aux yeux +des herbes fluviales.</p> + +<p>Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros +Indradjit, plein de colère, frappa de sa massue Angada, +comme Indra lui-même frappe de son tonnerre. Mais le +bel Angada lui brise dans la bataille son char aux admirables +ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un +cri <i>de victoire</i>. Sampâti, blessé par trois flèches de +Pradjangha, asséna un coup du shorée, qu'il tenait, à +son adversaire, et l'étendit sur le champ du combat. Atikâya, +de qui la vigueur infinie pouvait briser l'orgueil +des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha +et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur +lui; mais l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui +enfonça les deux yeux. Le Démon à la main prompte de +lui déchirer le corps avec ses flèches acérées, mais Nala +d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd qu'une +montagne.</p> + +<p>Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux +Djâmboumâlî perça dans le combat Hanoûmat entre +les deux seins avec sa lance de fer. Mais le fils du Vent +s'élança sur le char, et, frappant le Démon avec la paume +seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une +montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé +le corps de Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma +le Rakshasa d'un coup de sa massue. Praghasa, +qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons, tomba sous +l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et Sougrîva +de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche, +Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa +d'un aspect épouvantable, qui semait des averses de +flèches.</p> + +<p>Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, +de Souptaghna et du Rakshasa Yadjnakétou avaient +blessé Râma. Mais, avec quatre flèches, Râma dans sa +colère de trancher les têtes de ses quatre ennemis: les +chefs <i>coupés</i> bondissent <i>hors des épaules</i> et croulent sur +la terre.</p> + +<p>Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora +de ses dards aux ornements d'or le roi Soushéna et poussa +maint cri <i>de victoire</i>; mais celui-ci, voyant un instant +propice, <i>le saisit et</i> soudain lui broya son char sous le +coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa +légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite +à bas du char et se tint pied à terre, une massue à la +main.</p> + +<p>Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des +singes, prit un vaste rocher et courut sur le noctivague. +Néanmoins, d'un mouvement rapide, le rôdeur des nuits, +Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec sa massue le +roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le +quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible +coup de massue, envoya sa <i>lourde</i> roche tomber dans la +poitrine même de son rival et <i>termina</i> ce grand combat. +Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague Vidyounmâlî +tomba sur la terre, ayant son cÅ“ur moulu et sa vie +brisée.</p> + +<p>Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient +ainsi, le soleil parvint à son couchant et fut remplacé +dans les cieux par la nuit destructive des existences. +Alors un combat de nuit infiniment épouvantable s'éleva +entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait l'un +contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire: +«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» +criaient les Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient +dans le combat de coups réciproques au milieu de +cette affreuse obscurité. «Fends!... déchire!... amène!» +disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en fuite!» criaient +les autres. On ne distinguait que ces mots dans un bruit +confus au milieu de cette affreuse obscurité.</p> + +<p>Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient +dans les ténèbres comme de grandes montagnes, +dont le feu consume les forêts et les herbes. Les ours, +couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur et dévoraient +les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité. +Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur +immense criaient eux-mêmes çà et là , dévorant les quadrumanes +au milieu de cette inextricable nuit.</p> + +<p>Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à +leur tour dans l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient +avec les poings et les dents. Répétant leurs assauts, +ils déchiraient à belles dents, pleins d'une violente +colère, et les coursiers aux riches panaches d'or, et les +drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs +assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les +chars, les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les +guerriers habitués à combattre sur les éléphants.</p> + +<p>Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus +excellents des noctivagues, les frappaient de leurs flèches +pareilles à la flamme du feu.</p> + +<p>Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les +roues des chars, une poussière épaisse dérobait aux yeux +et les armées et toutes les plages du ciel.</p> + +<p>Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, +mêlé d'un côté au son des conques et des flûtes, +jouées par les terribles Démons aux formes changeantes, +d'un autre aux gémissements des Rakshasas blessés, aux +cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, frappaient +les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ +du combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier +de chair et de sang, n'offrait là que des bouquets +d'armes au lieu de ses présents de fleurs.</p> + +<p>Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à +ravager de toutes parts l'armée d'Angada par une averse +de flèches.</p> + +<p>Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, +l'âme tout enveloppée de colère, un <i>vaste</i> rocher à la force +de ses bras et pousse trois et quatre fois un cri. Submergé +sous un torrent de flèches, le prince simien lance rapidement +son roc et brise le char de son ennemi sous la chute +impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui le terrible +singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne son +char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors +même invisible.</p> + +<p>Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier +toutes les flèches et terrible dans les batailles, courut +sacrifier au feu suivant les rites sur la place destinée à +consumer les victimes. Tandis qu'il célébrait les cérémonies +en l'honneur du feu, les Yâtavas s'empressèrent +d'apporter là , où le Râvanide était, des bouquets de +fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des +flèches à la pointe aiguisée, des <i>morceaux de</i> bois, des +myrobolans belerics, des vêtements rouges et une cuiller +double en fer noir. De tous côtés, à l'entour du feu, ils +jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer et de traits +barbelés.</p> + +<p>Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc +noir et versa dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli +du cou. Une grande flamme, pure de fumée, s'allume +soudain, et des signes, présage de victoire, se manifestent +avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même, et, +tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or +épuré, il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. +Ensuite, du milieu des feux sacrés s'élança un char +magnifique, attelé de quatre beaux coursiers avec des +panaches d'or sur la tête.</p> + +<p>Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné +Démon, qui s'était rendu invisible, eut-il rassasié du +sacrifice le feu, les Asouras, les Dânavas et même les +Rakshasas; à peine eut-il fait prononcer par la voix des +Brahmanes les bénédictions et les vÅ“ux pour un bon +succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil, +brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. +Attelé de quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, +couvert de riches vêtements, approvisionné de traits divers, +armé de grandes lances à l'usage des chars, muni +partout de bhallas et de flèches ressemblantes à des lunes +demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli +et pareil en éclat au soleil adolescent, <i>se déroulait +sur le char</i>: c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.</p> + +<p>Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des +prières consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même +ce langage: «Aujourd'hui que j'aurai tué ces +<i>deux insensés</i>, qui méritent la mort et que leur folle +audace engage dans un combat, je vais rapporter une +victoire délicieuse à Râvana, mon père!»</p> + +<p>Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux +yeux, il blesse alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. +Les deux frères, enveloppés dans une tempête de +ses flèches, saisissent leurs arcs et lancent dans les cieux +des traits épouvantables. Mais ce couple de héros à la +grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de +flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à +un grand Asoura.</p> + +<p>Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance +de la magie dont il était doué, le Râvanide voila toutes +les plages du ciel, enveloppées de brouillards et d'obscurité. +Tandis qu'il se promenait ainsi dans les airs, on +n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des roues, ni le +son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait +même aucune forme de son corps.</p> + +<p>Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il +plein de courroux à son frère, décocher la flèche de +Brahma pour la mort de tous les Rakshasas!»</p> + +<p>«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un +seul Rakshasa tous ceux qui vivent sur la terre et <i>de +confondre avec les Rakshasas qui nous font la guerre</i> +ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment, ceux qui +sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous +les mains jointes!»</p> + +<p>Dans l'intervalle à peine d'un clin d'Å“il, le Râvanide +lia par la vertu d'une flèche <i>enchantée</i> les deux frères, +qui, tombés sur le champ de bataille, ne pouvaient plus +même remuer les yeux. Tous les membres percés, couverts +l'un et l'autre de javelots et de flèches, en vain +cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme +deux bannières du grand Indra qu'on plie <i>après une fête +et</i> qu'on lie d'une corde.</p> + +<p>Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des +héros, ces deux frères ensevelis dans la douleur, baignés +de sang et tous les membres hérissés de flèches! Il n'était +pas dans tout le corps de ces deux guerriers une largeur +de doigt sans blessure; il n'était pas si minime partie que +les dards n'eussent percée ou même détruite.</p> + +<p>Ensuite les <i>singes</i>, hôtes des bois, portant leurs yeux +dans le ciel et sur la terre, virent gisants les deux frères +Daçarathides, que les flèches tenaient là garrottés.</p> + +<p>Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive +douleur à la vue de ces deux héros, tombés sur la terre +et couverts d'une grêle de flèches. Parcourant des yeux +le firmament et toutes les plages du ciel, les simiens ne +virent pas dans tout ce <i>vaste</i> champ de bataille Indradjit, +qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana, +regardant lui-même dans les airs avec des yeux +éclairés de la même science, aperçut le fils de son frère, +qui s'y tenait caché grâce aux prestiges de la magie.</p> + +<p>Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans +tous les membres, se mit à fatiguer de ses épouvantables +flèches, présent d'<i>Agni</i>, tous les chefs des quadrumanes, +et, les enchaînant avec la magie de ses dards, il faisait +tomber ces héros fascinés sur la face de la terre. Quand +il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes +par les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant +et dit ces paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, +je les ai garrottés à la face même de l'armée avec +cet affreux lien d'une flèche: voyez, Rakshasas!» À ces +mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues, accoutumés +à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis +dans la plus haute admiration. Tous alors de crier à grand +bruit, comme les nuées <i>tonnantes</i>; et tous, à cette nouvelle: +«Râma est tué!» d'honorer à l'envi ce <i>vaillant</i> +Râvanide.</p> + +<p>Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette +bataille, entra d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant +la joie à tous les Naîrritas.</p> + +<p>Là , il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son +père, les mains jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle +que Râma et Lakshmana n'étaient plus. À peine eut-il +ouï que ses deux ennemis gisaient morts, Râvana joyeux +de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au milieu des +Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils sur +le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, +en lui racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana +eut ouï le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta +le souci, que le vaillant Daçarathide avait déjà fait +naître dans son âme, inondée par un torrent de plaisir, +et, dans les transports de sa joie, il congratula son fils.</p> + +<p>Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne +éminente, dévouée, exécutant les choses à son moindre +signe: elle était au-dessus des autres et se nommait +Tridjatâ. Quand le monarque des Rakshasas vit la Démone +accourue à la parole de son maître, celui-ci tint ce langage:</p> + +<p>«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, <i>mon fils</i>, a tué Râma +et Lakshmana, fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui +voir les deux frères morts sur le champ de bataille. +Sans incertitude, sans crainte, sans préoccupation maintenant, +il est évident que la Mithilienne va s'approcher de +moi, <i>souriante</i> et parée de toutes ses parures.»</p> + +<p>À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles +ouï ces paroles de Râvana le méchant, qu'elles +s'en allèrent où était le char Poushpaka. Elles s'empressent +de tirer le <i>céleste</i> chariot de sa remise, et viennent +trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.</p> + +<p>Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, +de banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit +proclamer dans toute la ville: «Râma et Lakshmana sont +morts: c'est Indradjit qui les a tués!»</p> + +<p>Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, +vit la terre couverte par des armées de héros quadrumanes, +les Rakshasas, l'âme remplie de joie, mais l'aspect +épouvantable, et les singes consumés par la douleur à +côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux héroïques +Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la +cuirasse détruite, l'arc échappé des mains, le corps, <i>pour +ainsi dire</i>, tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les +pleurs du chagrin, tremblante, consumée par la douleur, +elle se mit à gémir d'une manière lamentable.</p> + +<p>«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, +qui m'ont dit: «Tu seras mère et tu ne seras jamais +veuve!» n'avaient donc pas dit la vérité, puisque Râma +fut tué aujourd'hui! Les savants, qui m'appelaient tous: +«Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, l'épouse d'un +héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, puisque +Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, +qui ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, +me prédisaient tous que je serais une reine couronnée, ils +ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! +Tous ces brahmes savants, qui m'ont assuré dans +l'audition <i>des prières</i> que je serais bienheureuse et que +j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, +puisque Râma fut tué aujourd'hui!»</p> + +<p>La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait +ces plaintes: «Reine, ne te livre pas au désespoir, car +ton époux est vivant. On voit des marques certaines accompagner +toujours la défaite des héros. En effet, quand +le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas <i>si</i> bouillants +de colère et <i>si</i> brûlants d'exercer leur courage et +leur impatiente ardeur.</p> + +<p>«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, +sans énergie; elle se débande; elle est dans une +bataille ce qu'est au milieu des eaux un navire qui a +perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, pleine +d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde +ici le Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.</p> + +<p>«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien +grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant +la beauté ne les a pas encore abandonnés. <i>Ce n'est +pas ce qu'on voit</i> ordinairement; <i>car</i> le visage des hommes +qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme s'est +enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. +Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et +cette douleur, qu'a jetés dans ton âme ce triste aspect de +Râma et de Lakshmana: ils n'ont pas, ces deux héros, +perdu la vie.»</p> + +<p>Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains +et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: +«Puisse-t-il en être ainsi!»</p> + +<p>Là , dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque +des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux +princes, qu'elle venait de contempler étendus sur le +champ de bataille; car cette vue l'avait blessée au cÅ“ur, +telle qu'une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.</p> + +<hr /> + +<p>Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, +quoiqu'il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, +grâce à sa durabilité, grâce à l'union d'une +plus grande part de l'âme divine dans sa nature humaine.</p> + +<p>Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se +voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent +de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé +<i>près de lui</i>, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré, +il prononça d'un accent plaintif le nom de sa +mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:</p> + +<p>«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou +même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana +aux signes heureux couché <i>parmi les morts</i>? Je puis +trouver ailleurs une épouse, un fils et même d'autres +parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir +de nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir +tous <i>les biens</i>;» c'est une parole des Védas; «mais il +ne fait pas qu'il nous pleuve un frère!» c'est un adage +qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère <i>par son +hymen avec mon père</i>, et Kâauçalyâ est celle qui m'a +donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre +elles pour l'autorité d'une mère.»</p> + +<p>Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros +gisant et lui souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma +aux longs bras, souviens-toi dans ton cÅ“ur de toi-même. +Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde +pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi <i>seulement</i> +le fils de Vinatâ, ce divin <i>Garouda</i>, à l'immense vigueur, +qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous +dégager l'un et l'autre de cet affreux lien, dont vous ont +enchaîné des serpents <i>sous les apparences de flèches</i>.»</p> + +<p>Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du +Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents. +Au même instant, il s'élève un vent <i>impétueux</i> avec des +nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la mer est bouleversée, +les montagnes sont ébranlées; tous les arbres +nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et +renversés de mille manières dans les ondes salées au seul +vent des ailes <i>de l'invincible oiseau</i>. Les serpents <i>de la +terre</i> et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d'épouvante.</p> + +<p>Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les +singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un +feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l'oiseau, +qui vient à <i>tire d'aile</i>, tous les reptiles de s'enfuir çà et +là . Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches +sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent +<i>au plus vite</i> dans les creux de la terre.</p> + +<p>Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda +les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants +comme la lune. Toutes les blessures se ferment +dès que l'oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales +sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices. +Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et, +<i>sous l'impression de ce baiser</i>, il revint en eux-mêmes +deux fois plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, +de prévision et même d'intelligence <i>qu'ils n'avaient +auparavant</i>. «Grâce à toi, lui dit Râma, nous +avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide +nous avait plongés; nous sommes revenus promptement +à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de +ces flèches et nous avons obtenu même une force plus +grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures +cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui, +portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de +célestes guirlandes et de parfums célestes?»</p> + +<p>Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme +pleine de joie et les yeux troublés par des larmes <i>de plaisir</i>, +le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant: +«Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une +seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils +de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, <i>son épouse</i>. Je suis +Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les +Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande +force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur +tête, n'auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien +souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit +avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous +ces dards plongés dans ton corps, c'étaient des serpents +infernaux se nouant de l'un à l'autre, aux dents aiguës, +au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches +par la vertu de sa magie.</p> + +<p>«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles +une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement +sont des êtres pour qui la fraude est l'arme habituelle +de combat.»</p> + +<p>Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse +décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du +noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit, +semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle +et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser +tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui portent +la terreur dans l'âme des Rakshasas.</p> + +<p>Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de +ces habitants des bois, les ministres de parler en ces +termes: «Tels qu'on entend s'élever, comme le tonnerre +des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes +joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu d'eux un +bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent +de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.</p> + +<p>À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: +«Que l'on sache promptement, dit-il aux gens +placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui +fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs +des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»</p> + +<p>À cet ordre, ils montent avec empressement sur le +rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées +par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles +princes debout et libres des liens, dont ces flèches +magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna +les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du +rempart, et, tristes, ils se présentent devant l'Indra des +Rakshasas avec un visage abattu. L'affliction peinte sur +la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent +suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.</p> + +<p>À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage +consterné, l'âme enveloppée de tristes pensées, donna +cet ordre au milieu des Rakshasas: «Sors, accompagné +d'une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits, +dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va +combattre <i>à l'instant</i> Râma avec le peuple des bois!»</p> + +<p>Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables +attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, +ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas, +inabordables comme des tigres, s'élancent revêtus de +cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de <i>brillants</i> +drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur +des ânes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> aux hideuses figures, les uns sur des chevaux +d'une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants +tout remplis d'une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant +les oreilles par un son éclatant, était monté sur un +char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la +tête de lions et de loups.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b> +<p>N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre +dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce? +«Les Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des +chevaux de selle et des chars de guerre: ces chars étaient +attelés de chevaux de trait ou d'ânes sauvages.</p></blockquote> + +<hr /> + +<p>Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur +de sang, tous les singes joyeux, avides de combats +poussent des cris. Et, du même temps, s'éleva un combat +tumultueux entre les simiens et les Rakshasas. Ils tombèrent +dans cette bataille, déchirés mutuellement par les +javelots impitoyables.</p> + +<p>Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha +éparpillait en riant à tous les points de l'espace +les singes fuyant sous les averses de ses flèches. Mais à +peine eut-il vu le Rakshasa maltraiter son armée, soudain +le Mâroutide empoigna un énorme rocher et furieux +il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et +déployant une force égale à celle du <i>Vent</i>, son père, il +envoya la pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.</p> + +<p>Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, +voyant arriver cette grande masse, se hâta de sauter lestement +à bas du char, et se tint de pied ferme sur la +terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la plaine.</p> + +<p>Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon +et ses roues, cassé même son arc et son drapeau avec le +char, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à répandre la terreur +parmi les Démons à coups d'arbres enlevés, troncs +et branches.</p> + +<p>Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le +poids de ces arbres <i>énormes</i>, les Rakshasas, noyés dans +leur sang, tombèrent sur la face de la terre.</p> + +<p>L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du +Vent prit la cime d'une montagne et courut avec elle sur +<i>le vaillant</i> Dhoûmrâksha.</p> + +<p>Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer +rapidement contre Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le +combat avec des rugissements. Alors Dhoûmrâksha fit +tomber avec impétuosité sa massue toute hérissée de +pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. +Le Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une +forme épouvantable avait frappé au milieu des seins, n'en +fut nullement ému. Et le singe qui possédait la force de +Mâroute, sans même penser à ce terrible coup, déchargea, +au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne. +Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous +ses membres vacillants, tomba soudain sur la terre, +comme une montagne qui s'écroule.</p> + +<p>À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés +au carnage de rentrer dans Lankâ, tremblants et +battus par les singes. Tout bouleversé, les genoux brisés, +la poitrine et les cuisses rompues, les yeux rouges de +sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang +<i>épais</i>, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance +éteinte.</p> + +<p>À peine eut-il appris la mort du héros, <i>qu'il avait envoyé +au combat</i>, Râvana, plein de colère, dit ces mots +à l'intendant de ses armées, qui s'était approché, les +mains réunies en coupe: «Que des Rakshasas d'un épouvantable +aspect, difficiles à vaincre et tous habiles au +métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement +d'Akampana! Il a étudié les Traités <i>sur la guerre</i>, +il sait défendre <i>une armée</i>; il est le plus excellent des +hommes qui ont l'intelligence des batailles; il a toujours +eu ma prospérité à cÅ“ur, il a toujours aimé les combats.»</p> + +<p>Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or +épuré, le fortuné Akampana sortit, environné de formidables +Rakshasas.</p> + +<p>De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les +Rakshasas une bataille infiniment épouvantable, où, de +l'une et de l'autre part, on sacrifiait sa vie pour la cause +de Râma et celle de Râvana.</p> + +<p>Il était impossible aux combattants de se voir les uns +les autres sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils +étaient par les nuages de poussière, où le blanc, le +pourpre, le jaune et le bistre se confondaient ensemble +dans une teinte unique. Ils ne pouvaient distinguer au +milieu de cette poussière, ni un char, ni même un coursier, +ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni +même une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux +des guerriers s'entrechargeant et poussant des cris; +mais aucune forme n'était perceptible dans cette bataille +confuse. Les singes irrités frappaient les singes dans le +combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans cette +mêlée.</p> + +<p>Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par +un fleuve de sang, et la terre se montra aux yeux toute +remplie par des centaines de cadavres.</p> + +<p>Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent +combattre sur un char, le vigoureux Akampana, emporté +par sa colère, de précipiter contre les simiens son char et +ses chevaux, dont le <i>fouet ou l'aiguillon</i> excitait la vitesse.</p> + +<p>Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus +forte raison ne purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, +brisés par les flèches du général ennemi. Quand +Hanoûmat vit ses proches tombés dans les mains de la +mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança +avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves +simiens ont-ils vu le grand singe dans la bataille, qu'ils +se rallient et se pressent de tous les côtés autour du +héros.</p> + +<p>Mais Akampana inonde avec une averse de flèches +Hanoûmat, ferme devant lui et tel qu'une montagne, +comme <i>Indra</i>, le grand Dieu, inonde avec un torrent de +pluie <i>les sommets et les flancs</i> d'un mont. Le fils du +Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de +rire et court sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi +dire, fait trembler la terre.</p> + +<p>Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il +arracha un shorée, haut comme la cime d'une montagne. +Le guerrier vigoureux tint d'une main l'arbre sourcilleux, +et, poussant le plus effroyable cri, il remplit d'épouvante +les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana pour le +tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi +dans un grand combat. Mais le général des Rakshasas, +le voyant porter haut son shorée, lui coupa de +loin cette affreuse massue avec de grandes flèches en +demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il +vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par +le chef des Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. +Mais de nouveau le singe à la grande force, à la +dévorante splendeur, arracha d'un mouvement rapide un +shorée immense pour la mort de son ennemi. Il empoigna +et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre colossal +sur le champ de bataille.</p> + +<p>Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers +montés sur des éléphants, et les chars, et les coursiers +attelés à des chars, et les troupes de fantassins Rakshasas.</p> + +<p>Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable +au Dieu de la mort, arrachait les vies dans la bataille, +les Démons prirent de nouveau la fuite. À l'aspect +du singe accourant, plein de colère, et semant la terreur +dans les Rakshasas, le héros à la grande force, Akampana, +fut lui-même rempli de fureur.</p> + +<p>Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat +au milieu des seins avec quatorze flèches aiguës, habituées +à fendre les articulations. Mais, tenant son arbre +levé, il se précipita du plus vif élan et déchargea le +shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague +Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup +asséné par le singe, tombe soudain sur la terre et meurt.</p> + +<p>Tous les <i>plus</i> vigoureux des Rakshasas jettent leurs +armes et, tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers +Lankâ, malmenés par les singes. Troublés, vaincus, +brisés, les cheveux épars, les couleurs du visage effacées +par la peur, soupirant, la tête perdue, fous d'épouvante, +tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière +eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les +autres.</p> + +<p>Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur +tête, et Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana +à la force sans mesure, et Râma lui-même, et les chÅ“urs +des Immortels s'empressèrent tous d'honorer le vaillant +Mâroutide.</p> + +<p>Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette +défaite, il donna promptement de <i>nouveaux</i> ordres à ses +Yâtavas:</p> + +<p>«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur +inimitié: je sortirai pour l'extermination des ennemis et +le gain de la victoire avec les chars, avec les coursiers, +avec les éléphants, avec tous les Rakshasas, et j'irai +moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»</p> + +<p>À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir +des combats, la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, +se leva et vint <i>le trouver</i>. Elle prit Mâlyavat par +la main; puis, accompagnée par Yoûpâksha, par les ministres +versés dans la vérité des conseils et par les autres +plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui +tous portaient des jharjharas<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et des bambous, entourée +de femmes, jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés +par des guerriers, qui tenaient des armes dans leurs +mains inquiètes, la reine se rendit elle-même dans la +salle où était le souverain des Rakshasas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b> +<p>Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites +sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents +et les autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le +chemin.</p></blockquote> + +<p>Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher +la reine, il se lève précipitamment, <i>il marche à sa +rencontre</i> d'un pied hâté, il embrasse Mandaudarî, sa +belle épouse.</p> + +<p>Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, +il se rassit sur le trône, les yeux rougis par les +<i>pleurs donnés aux</i> malheurs de Lankâ, l'âme troublée +et soupirant après les combats. Et prenant la parole, suivant +l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine, +dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me +l'apprendre.»</p> + +<p>À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre +en ces termes: «Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, +je t'en supplie à mains jointes. Il n'entrera dans +mes paroles aucune intention de t'offenser, ô toi, de qui +l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de +combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: +c'est là , roi des rois, la cause de ma venue en ces +lieux.</p> + +<p>«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent <i>des princes</i>, il +ne sied pas à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui +tu as ravi l'épouse, ni le fils de Soumitrâ, ce Lakshmana +qui n'a point son égal dans la guerre. Ce n'est pas simplement +un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui, +seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze +milliers, qui habitaient le Djanasthâna!</p> + +<p>«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion +de ces ministres mêmes dans leur intelligence. Que la +vertueuse épouse de Râma soit donc rendue à son +époux!</p> + +<p>«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches +vêtements, et des joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, +et des chars, et de l'or, et de l'argent, et du corail, des +pierreries et des perles. Que Mâlyavat se rende vers lui +en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet Atikâya +<i>si</i> versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne +sont point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera +certainement ces trois envoyés, qui vont le rejoindre, à +négocier la paix au camp des ennemis: sans doute, après +qu'il aura salué Râma et honoré la Mithilienne, Vibhîshana +lui-même, <i>en ton nom</i>, rendra ta captive à +son époux.</p> + +<p>«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, +ou l'on est tué: n'embrasse donc pas le parti des combats, +et traite plutôt de la paix, monarque aux dix +têtes.»</p> + +<p>À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, +poussant de longs et brûlants soupirs, regarda les +membres de l'assemblée, prit ensuite la main de Mandaudarî +et lui répondit en ces termes: «Ce langage, que tu +m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, n'est +pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand +j'ai vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les +Dieux, comment irais-je m'incliner devant Râma, le protégé +d'un singe! Que diraient les Dieux, s'ils me voyaient +baisser la tête devant Râma le Kakoutsthide? Quelle serait +ma vie dans la perte de ma splendeur!</p> + +<p>«Ne laisse pas entrer le souci dans ton cÅ“ur; je +triompherai, femme au candide sourire; je tuerai les +singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. La peur de +Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma +d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au +reste, je ne veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un +autre temps; va donc, aie confiance; tout cela, noble +dame, est pour nous l'aube du plaisir.»</p> + +<p>Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse +son épouse. La reine aussitôt rentra dans son brillant +palais. <i>Elle partie</i>, Râvana de penser à cette guerre +épouvantable qui avait éclaté, et, s'adressant aux Rakshasas: +«Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et qu'on +l'amène ici promptement!»</p> + +<p>Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas +résonnants, au milieu des applaudissements, des +cris de guerre et des grincements de dents, au milieu des +hymnes les plus doux chantés à sa gloire, alors s'avança +le plus grand des rois Yâtavas.</p> + +<p>À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor +avec son arc et son dard enflammé, le monarque des +simiens se porte à sa rencontre, impatient de se mesurer +avec lui dans un combat. Le souverain des singes arrache +de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur +le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana +le sommet que surmonte un plateau ombragé d'une +forêt. Mais à la vue de ce mont qui vient sur lui, soudain +le héros décacéphale de le couper avec des flèches pareilles +au sceptre de la mort.</p> + +<p>Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux +admirables et nombreux plateaux couverts d'arbres, au +faîte aérien et sublime, le formidable monarque prit une +flèche terrible, semblable à un grand serpent. Il encocha +cette arme scintillante, pareille à une flamme et d'une +vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain +des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le +tonnerre du grand Indra. Le dard, lancé par la main de +Râvana, ce dard à la pointe aiguë, au corps semblable à +celui de la foudre, atteint Sougrîva et le perce avec impétuosité: +tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça +le mont Krâauntcha.</p> + +<p>Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur +la terre, l'âme égarée, en proie à l'émotion de la douleur. +À l'aspect du noble singe étendu sur le champ de bataille, +les Yâtoudhânas, pleins de joie, la font éclater en acclamations: +mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, Nala, +Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers +d'une grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra +même des Rakshasas. Ce terrible monarque rendit inutiles +tous les coups des singes avec des centaines de traits +à la pointe aiguë, et blessa les héros quadrumanes avec +ses multitudes de flèches à l'empennure embellie d'or.</p> + +<p><i>Sur ces entrefaites</i>, le fils du Vent, Hanoûmat à la +grande splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, +s'était avancé contre lui.</p> + +<p>Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit +trembler ce héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la +crainte, lui dit le sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser +les Nâgas et les Yakshas, les Gandharvas, les Dânavas et +les Dieux, grâce à ce que <i>la faveur obtenue de Brahma</i> +te mit de leur côté à l'abri de la mort!</p> + +<p>«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je +tiens levé, arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et +dont il fut trop longtemps le séjour!»</p> + +<p>À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage +lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: +«Sus donc! attaque-moi sans crainte! couvre-toi d'une +solide gloire! je n'éteindrai ta vie qu'après avoir expérimenté +ce que tu as de vigueur!» À ce langage de Râvana le +fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est +moi qui naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots, +le vigoureux monarque des Rakshasas, le Viçravaside à +la splendeur flamboyante, asséna au fils du Vent un coup +de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, le singe +alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe +également de sa paume l'ennemi des Immortels.</p> + +<p>Sous le coup <i>violent</i> de ce quadrumane impétueux, le +monarque aux dix têtes fut secoué comme une montagne +dans un tremblement de terre. À l'aspect du Rakshasa +ébranlé dans le combat par une paume <i>vigoureuse</i>, les +Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et les +plus grands saints poussent <i>à l'envi</i> des cris de joie. +Quand il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la +vigueur, lui dit Râvana à la vive splendeur; tu es un +ennemi digne de moi!» Hanoûmat répondit à ces mots: +«Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu briser ta +vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi +te vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans +les abîmes d'Yama!» Ces paroles du quadrumane ne +firent qu'ajouter à la fureur du noctivague; et celui-ci, +l'âme tout enveloppée par le feu de la colère, jeta des +flammes, pour ainsi dire.</p> + +<p>Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon +lève son poing épouvantable, qu'il fait tomber rapidement +sur la poitrine du simien. Frappé de ce poing terrible +dans sa large poitrine, le grand singe en fut tout ému, +perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit Hanoûmat +privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire +un char, fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.</p> + +<p>Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur +et plein de vaillance eut recouvré le sentiment, il ne +songea point à tirer parti de la circonstance pour ôter la +vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui ses regards, il dit +avec colère: «Guerrier versé dans la science des batailles, +ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui +n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas +m'abandonner pour t'en aller combattre avec un autre!»</p> + +<p>Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire +cas de ces paroles, coupa en sept morceaux, avec sept +flèches, la cime de montagne lancée par Nîla.</p> + +<p>En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa +large poitrine à l'ennemi un coup de son poing semblable +au tonnerre. Sous le choc de cette main fermée, le monarque +à la grande vigueur tomba par terre à genoux, +vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur +si terrible dans les batailles étendu sans connaissance, +les Rishis, les Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des +cris de joie. Revenu à lui aussitôt, le Démon prit des flèches +acérées et s'arma d'un grand arc.</p> + +<p>Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague +et tant de fameux héros des armées simiennes +étendus sans vie, courut sus à Râvana dans ce combat +même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte sur mon +dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»—«Oui!» +répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient +de combattre et désireux de tuer le noctivague, +monta vite sur le singe.</p> + +<p>Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant +Aîrâvata, le monarque des hommes vit alors dans +le champ de bataille Râvana monté sur son char. À cette +vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut son arme, +de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère +fondit sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de +son arc au bruit tel que la chute écrasante du tonnerre, +Râma d'une voix profonde: «Arrête! arrête! dit-il au +monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai +reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour +te dérober à ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile +chez Indra, chez Yama ou vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même, +vers Agni ou vers Çiva; allasses-tu +même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais +aujourd'hui échapper à ma colère!»</p> + +<p>Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le +char de Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec +son cocher, avec son ample étendard, avec sa blanche +ombrelle au manche d'or. Puis, soudain, il darde au +Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une forme +bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre: +tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses +combats l'Indra même des Dânavas. Atteint par la flèche +de Râma, cet orgueilleux roi, que n'avaient pu ébranler +dans leurs chutes ni les traits de la foudre, ni les lances +du tonnerre, chancela sous le coup, et, <i>tout ébranlé</i>, déchiré +par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de +sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime +Râma saisit un dard flamboyant en forme de lune demi-pleine +et coupa rapidement sur la tête du souverain des +Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du soleil.</p> + +<p>Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles +au monarque, semblable au serpent désarmé de poison, +la splendeur éteinte, sa gloire effacée, l'aigrette de son +diadème emportée, tel enfin que le soleil quand il n'a +plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un +bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants +guerriers: aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est +pourquoi mes flèches ne t'enverront pas aujourd'hui dans +les routes de la mort!»</p> + +<p>À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la +jactance abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, +la grande tiare mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, +consumé de chagrins et toute sa gloire éclipsée.</p> + +<p>Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, +et, regardant ses conseillers, il parla en ces termes: +«Toutes ces pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, +elles ont donc été vaines, puisque moi, l'égal du roi des +Dieux, je suis vaincu par un homme! La voici confirmée +par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: +«Tu n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai +obtenu que ni les Pannagas ou les Rakshasas, ni les +Yakshas ou les Gandharvas, ni les Dânavas ou même les +Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai dédaigné de +m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville, +comme Nandî<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> me l'avait prédit un jour dans sa colère +sur le mont Himâlaya, est assiégée par des êtres +d'une figure semblable à son visage. Aujourd'hui les +choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut dit par ces +deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces +paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours +sages de mon frère s'accomplissent: les événements qui +surviennent sont justement ce qu'il avait prévu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b> +<p>Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les +cimes de l'Himavat.</p></blockquote> + +<p>«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et +qui a brisé l'orgueil des Dânavas et des Dieux soit réveillé +du sommeil où il est plongé par la malédiction de Brahma! +Ce <i>géant</i> aux longs bras dépasse dans le combat tous les +Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué +bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»</p> + +<p>À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir +avec la plus grande hâte au palais de Koumbhakarna.</p> + +<p>Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, +ces robustes Démons ne purent même y rester. Quelle que +fût leur puissante vigueur, le souffle seul du géant les repoussa +hors du palais: enfin, avec de grands efforts et +beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer dans +cette habitation charmante au pavé d'or. Là , ils virent +alors couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et +le poil dressé en l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce +mangeur de chair, effrayant par ses ronflements, soufflant +comme un boa, avec une tempête de respiration +épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la +bouche même de l'enfer.</p> + +<p>Alors, se plaçant à l'entour et <i>se tenant l'un à l'autre</i> +fortement, ils s'approchent du géant, dont la vue semblait +une montagne de noir collyre; puis, ces guerriers intrépides +entassent devant lui un amas d'aliments haut comme +le Mérou et capable de rassasier sa faim complétement. +Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de sangliers; +ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture. +Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant +Koumbhakarna des urnes de sang et différentes liqueurs +spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal précieux à l'odeur +céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, de guirlandes +et de parfums aux senteurs les plus exquises. +Enfin, ils répandent les émanations embaumées du plus +suave encens autour de lui, ils entonnent des hymnes en +l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent à réveiller de +son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis. +Tels que des nuages <i>orageux</i>, les Yâtoudhânas font du +bruit çà et là , ils secouent ses membres, et poussent des +cris en même temps qu'ils frappent sur lui. Ils se fatiguent, +mais ils ne peuvent le réveiller. Enfin ils tentent, pour +le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils remplirent +de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune, +et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois +des cris éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre +l'autre <i>ou les bras avec leurs mains</i>, ils allaient et venaient +de tous les côtés, soulevant pour le réveil de Koumbhakarna +un bruit tumultueux. Ils battaient des chameaux, +des ânes, des chevaux et des éléphants à grands coups de +bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient résonner de +toutes leurs forces des tymbales, des conques et des tambours. +Ils frappaient les membres du géant avec de grands +marteaux, avec des maillets d'armes, avec des pattiças, +avec des pilons même, levés autant qu'ils pouvaient. Les +oiseaux tombaient tout d'un coup dans leur vol, étourdis +par ce fracas de tymbales, de patahas, de conques, par +ces cris de guerre, ces battements de mains et ces rugissements; +bruit confus, qui s'en allait courant par tous les +points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.</p> + +<p>Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore +ce magnanime Démon.</p> + +<p>Las <i>de tous ces vains efforts</i>, les noctivagues essayent +d'un nouveau moyen: ils font venir de charmantes femmes +aux colliers de pierreries éblouissants. Celles-ci +étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, celles-là étaient +les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient les +filles des hommes ou même des Kinnaras.</p> + +<p>Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, +elles se tiennent devant Koumbhakarna, <i>les unes</i> chantant, +<i>les autres</i> jouant divers instruments du musique. Et +voici que, dans leurs folâtres ébats, ces dames célestes +aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un céleste +encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent +des odeurs les plus suaves cette splendide habitation. +Toutes avaient de grands yeux, toutes avaient le doux +éclat de l'or, toutes possédaient les dons <i>aimables</i> de la +beauté, toutes étaient parées de <i>gracieux</i> atours.</p> + +<p>Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le +ramage de leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés +au son de leurs instruments, leurs voix douces, leurs +senteurs exquises et leurs divers attouchements, le géant +crut n'avoir jamais goûté de plus délicieuses sensations. +Le prince des noctivagues jette en l'air ses grands bras +aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa +bouche semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. +Cet horrible spasme achève de réveiller ce +Démon à la force sans mesure: il pousse un soupir, +comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le +Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, <i>en les frottant</i>, +promena ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: +«Pour quelle raison vos excellences m'ont-elles +réveillé dans mon sommeil? Ne serait-il point arrivé quelque +chose de fâcheux au monarque des Rakshasas? En +effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de +mon rang pour une faible cause.»</p> + +<p>«Le roi souverain de tous les Rakshasas a <i>bien</i> envie +de te voir. Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais +ce plaisir à ton frère.»</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, +l'invincible Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant +à la grande vigueur, qui se leva de sa couche, et, joyeux, +se lava le visage, prit un bain et revêtit ses plus riches +parures. Ensuite il eut envie de boire et demanda au +plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines. +Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au +géant, comme Râvana leur avait prescrit, des liqueurs +spiritueuses et différentes sortes d'aliments pour la joie +de son cÅ“ur. Le colosse affamé se jeta avidement, avec +une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la +chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les +boissons préparées, et, <i>non moins</i> altéré, il but à longs +traits du sang.</p> + +<p>À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on +eût dit une montagne, et qui semblait marcher dans les +airs, comme jadis l'auguste Nârâyana lui-même; à cet +aspect du colosse, affreusement épouvantable, à la voix +tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, +aux longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, +aux mains armées d'une lance et devant la vue duquel, +inspirant la terreur, fuyaient tous les singes par les dix +points de l'espace, Râma dit avec étonnement ces mots à +Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il un +Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce +jour un être de cette espèce?»</p> + +<p>À cette demande que lui adressait le prince aux travaux +infatigables, Vibhîshana répondit en ces termes au +rejeton de Kakoutstha: «C'est le fils de Viçravas, le +noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la +guerre Yama et le roi des Immortels.</p> + +<p>«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre +nature: la force des autres chefs Rakshasas vient des faveurs +et des grâces qu'ils ont méritées <i>du ciel</i>; mais la +force de Koumbhakarna ne vient que de son corps, héros +aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa naissance, +ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras, +suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés +des êtres animés en bien grand nombre de milliers.</p> + +<p>«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au +séjour de l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître +au vénérable aïeul de tous les êtres la méchanceté de +Koumbhakarna: «La terre sera bientôt vide, s'il continue +à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les êtres +animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous +les mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux +géant. À l'aspect du colosse, le souverain maître +des créatures fut saisi d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même +tint ce langage au vigoureux Koumbhakarna: +«Assurément, c'est pour la destruction du monde, +que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque +tu n'emploies tes soins et cette force, dont tu es +doué, qu'à ravager le monde, désormais tu vas dormir, +semblable à un mort!»</p> + +<p>«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le +Rakshasa tombe, <i>et s'endort</i>!</p> + +<p>«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond +sommeil, alors, agité par la plus vive émotion: «On +ne jette pas à terre, dit Râvana, un arbre d'or, parce +qu'il n'a point rapporté de fruits dans la saison. Souverain +maître des créatures, il n'est pas séant que ton petit-fils +dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut +l'être en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; +mais fixe pour lui un temps <i>alternatif</i> de sommeil et de +veille.» À ces mots de Râvana: <i>«Eh bien!</i> répondit +l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six mois, et restera +éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un +jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y +faire des choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»</p> + +<p>«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté +de ta valeur et tombé dans l'adversité, fit <i>sans doute</i> réveiller +Koumbhakarna. Ce héros vigoureux va sortir, +crois-le bien! et, dans sa violente colère aiguisée par la +faim, il va dévorer les singes.»</p> + +<hr /> + +<p>Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore +plein de l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue +royale, environné de splendeur.</p> + +<p>Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, +vaste habitation; revêtue d'une immense richesse +d'or et qui offrait l'aspect du soleil, père de la lumière. +Il s'approche du palais, il entre dans l'enceinte, il voit +son auguste frère assis, le cÅ“ur troublé, dans le char +Poushpaka.</p> + +<p>Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser +les pieds de son frère, assis dans un palanquin. +Mais Râvana se lève et, plein de joie, lui donne une accolade. +Ensuite Koumbhakarna, embrassé et comblé par son +frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place +sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la +grande vigueur se fut assis dans le siége, il adressa, les +yeux rouges, avec colère, ces mots à Râvana:</p> + +<p>«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun +égard? Dis-moi d'où te vient cette crainte? À qui dois-je +maintenant donner la mort? Ce danger te vient-il du roi +des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»</p> + +<p>«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, +répondit l'autre, que durait le sommeil, dont nous t'avons +retiré aujourd'hui. Tu n'as donc pu connaître, plongé +dans ce doux repos, en quelle infortune m'a jeté Râma. +Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou +même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger +qui me vient de cet homme.</p> + +<p>«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par +moi. Râma, que ce rapt consume <i>de colère et de chagrin</i>, +nous a précipités dans ces horribles transes. Accompagné +de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a franchi la mer, +et maintenant il coupe <i>sans pitié</i> les racines <i>de</i> notre +<i>existence</i>. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos +bosquets d'agrément, que les singes, arrivés par une +chaussée <i>inouïe</i>, revêtent d'une couleur tannée. Ils ont +tué dans la guerre mes Rakshasas les plus éminents.</p> + +<p>«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, +comme la Mort!</p> + +<p>«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu +au bonheur, tout mon peuple, défendu par la vitesse et +la force de ton bras, soit affranchi de ce péril extrême: +immole, ennemi des Dieux, Râma et toute son armée!»</p> + +<p>Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit +en ces termes: «C'est assez t'abandonner aux +soucis, tigre des Rakshasas! dépose ton chagrin et ta colère, +veuille bien être calme. J'immolerai celui qui est +la cause de tes chagrins.</p> + +<p>«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la +joie et Sîtâ dans la douleur, en voyant la tête de Râma, +que je vais te rapporter du combat!</p> + +<p>«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs +spiritueuses, vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: +aujourd'hui que son époux sera plongé dans l'empire de +la Mort, Sîtâ va pour longtemps devenir ton esclave!»</p> + +<p>Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice +des ennemis; arme épouvantable, flamboyante, +toute de fer, pareille à la foudre du <i>puissant</i> Indra et +d'un poids à l'équipollent du tonnerre. Quand il eut pris +cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des ennemis, +émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des +Dânavas et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des +Gandharvas, Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce +langage à Râvana: «J'irai seul, moi-même! Que ton armée +reste ici!»</p> + +<p>Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, +attelé de cent ânes et sur lequel flottaient des drapeaux +de guerre; vaste char, semblable au sommet du <i>mont</i> +Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant comme les grands +nuages et long de cinq stades.</p> + +<p>Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une +ombrelle, une pique émoulue à sa main, ivre du sang +dont il s'était gorgé, et dans la fureur de l'ivresse, tel +sortait le plus terrible combattant des Yâtavas.</p> + +<p>Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents +brasses, les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait +au sommet d'une montagne.</p> + +<p>«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné +des Raghouides avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, +se disait-il: je vais donc le tuer dans cette bataille.»</p> + +<p>Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des +prodiges d'un aspect sinistre se manifestaient de tous les +côtés.</p> + +<p>Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs +gueules jetèrent des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent +des augures sinistres. Un vautour s'abattit sur +le char du héros en marche pour le combat; son Å“il gauche +tressaillit et son bras gauche trembla. Son pied frémit, +son poil se hérissa, sa voix même changea de nature +au moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore +igné tomba flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, +la clarté du soleil fut éclipsée et le vent fut sans +haleine.</p> + +<p>Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous +se levaient pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna +sortit, l'âme égarée par la puissance de la mort.</p> + +<p>Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de +la cité, il poussa une clameur immense, qui fit résonner +tout l'Océan, produisit <i>au milieu des airs</i> l'effet d'un +ouragan impétueux et fit trembler, pour ainsi dire, les +montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre aux +yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat +et Varouna, tous les singes de courir çà et là .</p> + +<p>À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste +Koumouda, qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, +de leurs familles et d'eux-mêmes, le fils de Bâli, +Angada, leur jeta ces paroles: «Où allez-vous, tremblants +comme des singes vulgaires? Vous courez là ? Revenez! +Quoi! vous <i>croyez</i> sauver ainsi votre vie? Mais +où irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour +vous? Puisque la mort est une nécessité, ce qui va le +mieux à des gens tels que vous, c'est de mourir en combattant.»</p> + +<p>Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les +singes restent enfin de pied ferme sur le front de la bataille, +tenant à leurs mains des rochers et des arbres. +Revenus sur leurs pas, les sylvicoles guerriers, bouillants +d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, se +mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna +de tous les côtés; mais en vain le frappait-on avec +des rochers, avec des sommets élevés de montagnes, +avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était pas +ébranlé.</p> + +<p>Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain +effort les armées des singes vigoureux, comme un feu allumé +dévore les forêts.</p> + +<p>Enfin, battus par le terrible Démon, les singes <i>tremblants</i> +se sauvent dans la route même par laquelle tous +ils avaient traversé la mer. Traversant d'un bond <i>ce large +détroit</i>, courant en avant, le visage consterné d'épouvante, +ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces lieux profonds. +Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent +dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il +en est qui plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur +les montagnes, ceux-là de se réfugier dans les cavernes; +en voici qui tombent; en voilà qui ne se tiennent plus +en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez, +singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il +de fuir?</p> + +<p>«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si +grand nombre sous le bras d'un seul, notre renommée +dans la guerre est à jamais perdue!»</p> + +<p>Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant +levées de pesantes roches, courent sur le géant à la +grande vigueur. Mais, rompus par le corps du géant, les +rochers, pareils à des montagnes, ne broyent sous leur +chute que son drapeau, son char, ses ânes et son cocher. +Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée +sa lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, +tel qu'une montagne ailée.</p> + +<p>Il se promenait dans les armées des singes, foulant +aux pieds les guerriers, comme un vigoureux éléphant, +ses tempes baignées par une sueur de rut, brise de ses +piétinements une forêt de roseaux.</p> + +<p>En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de +montagne à Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver +cette masse et la frappe de son poing. Sous l'atteinte de +ce vigoureux coup, le sommet de montagne se brisa et +tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles +et dispersant des flammes.</p> + +<p>On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la +fois contre le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils +escaladèrent le colosse, tels qu'on eût cru voir des collines +s'élever sur une montagne.</p> + +<p>Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre +ses bras, se mit à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda +mange les serpents. Mais les singes, que le monstre +jetait dans sa bouche, aussi grande que les enfers, trouvaient +le moyen d'en sortir, <i>ceux-ci</i> par ses oreilles, +<i>ceux-là </i> par ses fosses nasales.</p> + +<p>Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection +de Râma, qui s'élance et prend son <i>arc, cette</i> +perle des arcs.</p> + +<p>Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel +qu'une montagne ou pareil à un nuage, chassé par le +vent: «Avance près de moi, seigneur des Rakshasas! +Me voici de pied ferme, mon arc et ma flèche dans les +mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi: dans +un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»</p> + +<p>«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande +splendeur. Il poussa en même temps un bruyant éclat de +rire, qui brisa, pour ainsi dire, les cÅ“urs de tous les +quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une manière +difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des +nuages, il tient ce langage au Raghouide:</p> + +<p>«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, +tout en fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux +et les Dânavas. Montre-moi, tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur +agile de laquelle est doué ton corps; ensuite, +quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi +mon festin.»</p> + +<p>À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; +mais, atteint dans le combat par ces traits d'une +vitesse égale à celle du tonnerre, le colosse n'en fut aucunement +ému.</p> + +<p>Cet ennemi du grand Indra but des pores, <i>en quelque +sorte</i>, ces flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant +son maillet d'armes, il en opposa la terrible fougue +à l'impétuosité des projectiles <i>du vaillant</i> Raghouide.</p> + +<p>Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste +et plonge des flèches invincibles dans le cÅ“ur de +Koumbhakarna. De la bouche du colosse en fureur, blessé +par le Daçarathide et fondant sur lui rapidement, il sortit +un mélange de flammes et de charbons.</p> + +<p>Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main +sur la terre; et, quand il vit son bras désarmé, le géant à +la grande vigueur se mit à faire un immense carnage à +coups de pieds, à coups de poings. Le corps tout blessé +par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses +membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, +inondé à la fois de sang et d'une colère bouillante, +parcourut les armées, dévorant tout sans distinction, +quadrumanes ou Rakshasas.</p> + +<p>Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la +grande flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui +tomba au milieu des armées quadrumanes et frappa dans +ses convulsions les bataillons des singes.</p> + +<p>Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une +aile, Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de +son bras, déracine un shorée de l'autre main et fond avec +cet arbre sur l'Indra même des hommes. Mais soudain, +celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard pareil à +l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que le +géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé +de Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé +aux serres de Garouda, se débattit sur le sol et frappa les +rochers, les arbres, les Rakshasas et les singes.</p> + +<p>Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait +avec la même furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, +Râma saisit deux flèches émoulues en demi-lunes et lui +trancha les deux pieds dans cette nouvelle phase du combat. +Alors, ouvrant sa bouche semblable au volcan sous-marin, +le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes +mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: +tel Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer +la lune. Râma aussitôt de lui remplir sa gueule de +flèches à la pointe aiguë, à l'empennure vêtue d'or; et le +monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant parler, +râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même +la connaissance.</p> + +<p>Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, +que les Dieux et même Indra vénéraient comme le +second sceptre de la Mort. Il envoya au noctivague cette +arme à l'empennure variée d'or et de diamants, ce projectile +d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons allumés +du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair +et du tonnerre déchaînés par le grand Indra.</p> + +<p>Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête +pareille au sommet d'une montagne, ce chef à la bouche +armée de ses longues dents arrondies, au cou paré de son +beau et resplendissant collier: tel Indra jadis abattit la +tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable cri et +tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de +singes. La chute du géant sur la terre fit trembler tous les +remparts et les portiques de Lankâ; la grande mer elle-même +en fut agitée.</p> + +<p>Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des +lotus épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux +et bien-aimé Raghouide, qui avait tué de sa main leur +ennemi noctivague d'une force épouvantable. Alors les +Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les Asouras, les +Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, +les Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, +tous de célébrer dans la joie cette valeur <i>insigne</i> +du <i>noble</i> Râma.</p> + +<hr /> + +<p>À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou +avait tué Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter +la connaissance aux oreilles du monarque des Rakshasas. +Apprenant que ce géant à la grande force avait +perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin, +s'évanouit et tomba.</p> + +<p>Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, +personne n'osait parler, et tous ils étaient absorbés dans +leurs <i>tristes</i> pensées. Enfin le fils du monarque des +Rakshasas, Indradjit, le plus grand des héros, voyant son +père consterné et comme submergé par les flots de cet +océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: +«Mon père, il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, +puisque Indradjit vit encore: oui! puissant +roi des Naîrritas, qui que ce soit dans un combat, s'il est +touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi d'Indra, +n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt +Râma couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la +terre, le corps fendu, tout hérissé de mes flèches et les +membres couverts de mes dards aigus.» À ces mots, l'ennemi +du roi des Tridaças salua son père et, d'une âme +intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé +des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait +celle du vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué +à dompter les ennemis, fut monté dans ce char, +pareil au char de Vishnou, il hâta sa marche vers le +champ de bataille. De nombreux héros à la grande vigueur, +les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, +suivirent à l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. +Le contempteur du roi des Dieux s'avançait à +grand son de tymbales, au bruit terrible des conques, au +milieu des hymnes chantés à sa gloire.</p> + +<p>Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné +d'une nombreuse armée: «Tu n'as pas au monde un +héros qui puisse lutter avec toi, mon fils: tu as vaincu +Indra même dans la guerre; à plus forte raison feras-tu +mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un +homme!» Après ces mots de son père et quand il eut reçu +les bénédictions pour la victoire, ce héros, monté sur le +char attelé de rapides chevaux, s'en alla vite au lieu destiné +à consumer les victimes. Arrivé sur le terrain des +sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à +dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas +devant son char.</p> + +<p>Là , cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, +sacrifia au puissant Agni, suivant les rites avec les prières +mystiques.</p> + +<p>Alors, il se mit à charmer par des incantations son +arc, ses flèches et son char même entièrement.</p> + +<p>Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à +la main, invisible sur le champ de bataille, il répandit +sur les armées des singes la pluie d'une tempête de flèches, +tel qu'un sombre nuage déverse l'eau de ses flancs.</p> + +<p>Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, +les plus épouvantables des singes, le corps hérissé +des flèches que lançait Indradjit, tombent sur la terre, +comme des arbres sourcilleux, sur lesquels Indra jette sa +foudre. Ils voyaient seulement les dards si horribles que +l'exterminateur envoyait dans les armées des singes; +mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible +contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait +d'invisibilité.</p> + +<p>L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, +le vigoureux Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, +Dwivida et d'autres ennemis.</p> + +<p>Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les +héros et le monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même +et Lakshmana dans les réseaux de ses pluies de +flèches, aussi rapides que la foudre.</p> + +<p>Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi +des monts par la chute des pluies, Râma d'une beauté +souveraine et merveilleuse jeta les yeux sur Lakshmana +et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince des Rakshasas, +ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a +pris de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée +de héros simiens, et, monté sur son char, il déploie +toute sa magie. Comment peut-on maintenant réussir à +tuer dans le combat cet Indradjit, son trait <i>ineffable</i> à la +main, et le corps invisible aux yeux? Son dard infaillible +est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même, +inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec +moi d'une âme intrépide ces averses épouvantables de +flèches.</p> + +<p>«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée +en pièces; elle a perdu ses héros les plus éminents. Mais, +quand il nous aura vus, nous d'une fougue épouvantable +dans la guerre, mis hors de combat et tombés sans connaissance, +alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças +nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il +a recueillie dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra +et de ses Dieux, va bientôt s'en aller, environné de +ses amis, raconter son triomphe au monarque des Rakshasas.» +En effet, ces multitudes de flèches, lancées par +Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; +et, quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le +prince des Rakshasas <i>mit fin</i> au combat en poussant un +cri de victoire.</p> + +<p>Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans +la huitième partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides +quadrumanes.</p> + +<p>Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, +répandue telle que les flots de la mer, Hanoûmat et +Vibhîshana virent le vieux Djâmbavat couvert par des +centaines de flèches. Accablé naturellement sous le faix +de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances, était +alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le +rejeton de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches +acérées, noble vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas +entièrement brisé ta vie? Vis-tu encore, roi des ours? Te +reste-t-il encore un peu de force?»</p> + +<p>Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le +monarque des ours, faisant couler de sa bouche les paroles +avec peine, lui répondit ces mots: «Puissant roi +des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais, blessé par ces +multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne puis, +Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ +et le Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, +le plus excellent des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» +À ce langage du moribond, Vibhîshana, voulant +éprouver le caractère et la sagesse de ce roi, qui savait +honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande +sur Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces +deux illustres hommes qui sont les premiers objets de +notre douleur, eux, sur la vie desquels repose même +notre force!»</p> + +<p>À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: +«Écoute pour quelle raison je t'ai fait cette demande sur +le Mâroutide; c'est que, tigre des Naîrritas, si l'invincible +Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle morte, peut vivre +encore! Si le souffle de la vie est resté au Mâroutide, +nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous +rendu le dernier soupir.»</p> + +<p>À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: +«Il vit, mon père, ce héros d'une vitesse égale à celle du +vent: le prince, fils de Mâroute, conserve une splendeur +pareille à celle du feu. Il est venu ici; et c'est toi, seigneur, +qu'il cherchait maintenant de concert avec moi.»</p> + +<p>Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, +le salue avec modestie et lui dit son nom. Quand ce +vieux roi des ours entendit, les sens tout émus, cette parole +d'Hanoûmat, il crut naître, pour ainsi dire, une seconde +fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la grande splendeur +lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et +veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici +que toi, ô le plus vertueux des singes, qui soit <i>assez</i> doué +de vigueur.</p> + +<p>«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus +de la mer, veuille bien diriger ta course, Hanoûmat, vers +l'Himâlaya, roi des monts. Ensuite tu verras, héros à la +prodigieuse vigueur, une montagne d'or, appelée Rishabha, +au front sourcilleux, et la crête elle-même du +Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne +d'un éclat incomparable: c'est la Montagne-des-simples, +riche de toutes les herbes médicinales. Là , +végétant sur le faîte, s'offriront à tes yeux, noble singe, +quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles illuminent +les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe +précieuse, ressuscite de la mort, une autre fait sortir les +flèches des blessures, la troisième cicatrise les plaies, une +autre enfin ramène <i>sur les membres guéris</i> une couleur +égale et naturelle. Prends-les toutes, Hanoûmat, et +veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous les singes, +fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»</p> + +<p>À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, +comme la mer elle-même est remplie par les courants +impétueux des ondes.</p> + +<p>Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide +à la terrifiante vigueur entra dans sa grande mission +pour le salut des Raghouides. Il releva sa queue +semblable à un serpent, courba son dos, infléchit ses +oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan sous-marin +et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et merveilleuse. +Ses deux bras, tels que des serpents étendus +par-devant lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle +de Garouda, le roi des oiseaux, dirigea son vol, déchirant, +pour ainsi dire, les plages du ciel, vers le Mérou, +ce mont, le roi des monts; et le grand singe aperçut +bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux, +orné de cataractes et de forêts, avec des cimes +du plus magnifique aspect et semblables à des masses +de nuages blancs.</p> + +<p>Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il +arriva sur la haute montagne, où il se mit à chercher les +quatre inestimables panacées. Mais ces divines plantes +qui pouvaient changer de forme, ayant su qu'Hanoûmat +n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer d'elles, se +cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble +singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, +il ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux +et jette ces paroles au roi de la montagne:</p> + +<p>«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle +insensibilité pour le noble Raghouide? Vaincu par la force +de mon bras, vois! à l'instant même, roi des grandes +montagnes, tes débris vont ici joncher la terre!» Soudain +ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment, +d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant +et le sépara de la montagne avec ses éléphants, +son or et sa richesse de mille métaux.</p> + +<p>Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les +cieux avec lui et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant +les mondes, les princes des Asouras, les Dieux +mêmes et le roi des Souras, il s'en alla rapidement célébré +à l'envi par les chÅ“urs des Immortels et des Siddhas. +Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le +fils du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le +tchakra de feu jette dans les cieux sa lumière flamboyante +sur Vishnou, quand ce Dieu s'est armé de son disque aux +mille tranchants.</p> + +<p>Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de +pousser leurs acclamations de joie; le Mâroutide, <i>de son +côté</i>, jette un cri de triomphe à la vue des singes, et les +habitants de Lankâ eux-mêmes, au bruit de ces clameurs +effrayantes, crient d'une manière encore plus épouvantable. +Admiré par les plus nobles chefs des simiens et +loué par Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime +de montagne, descendit au milieu de cette armée quadrumane. +À peine les deux fils du monarque issu de +Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées, +soudain les flèches sortent des plaies et leur corps +est guéri même de toutes ses blessures.</p> + +<p>Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la +mort, comme on sort du sommeil à la fin de la nuit; et, +poussant des cris <i>de joie</i>, ils se relevaient tout à coup, +célébrant à l'envi ce glorieux fils du Vent!</p> + +<hr /> + +<p>Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis +l'armée des singes en déroute, il revint du combat et +rentra dans la ville. <i>Mais bientôt</i>, saisi d'une grande +colère au souvenir mainte et mainte fois renouvelé des +Rakshasas, tombés morts <i>sous les coups des singes</i>, le +héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il +eut franchi d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, +le puissant noctivague résolut de mettre en Å“uvre +la magie pour fasciner les quadrumanes hôtes des bois.</p> + +<p>Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme +de Sîtâ, montée dans son char: puis, guerrier habile en +l'art des combats, il s'avança dans le champ de bataille, +la face tournée vers les singes. À peine ont-ils vu le +Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de combattre, +s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de +rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant +levé un faite de montagne, sommet immense et d'un poids +accablant.</p> + +<p>Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée +au fond de la tristesse, les cheveux renoués dans une +seule tresse et le corps exténué de jeûnes. À cette vue de +la Mithilienne, assise dans le char, l'air consterné et les +membres souillés d'impuretés, son âme se troubla et des +larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ +morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée +par le chagrin et montée sur le char du Râvanide: +«Quel est son dessein?» pensa le grand singe; et là -dessus +il fondit avec les plus vaillants des quadrumanes +sur le fils de Râvana.</p> + +<p>Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide +tire son glaive du fourreau et pousse un bruyant +éclat de rire. Quand il se fut armé de cet excellent cimeterre, +il saisit par son épaisse chevelure ce fantôme de +Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»</p> + +<p>Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils +du Vent tomba dans un profond abattement et versa de +ses yeux l'eau dont la source est dans la douleur. Au +comble de la colère, il dit au Râvanide avec menace: +«Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la scélératesse +inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de +faire une chose telle, basse, ignominieuse!</p> + +<p>«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, +enlevée à sa demeure, à son royaume, aux mains de +Râma, innocente de toute injure et sans défense? De +quelle offense cette dame s'est-elle rendue coupable envers +toi, que tu veuilles ici la tuer?»</p> + +<p>À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, +Hanoûmat, plein de colère, fondit, environné des +singes, sur le fils du monarque des Rakshasas. Mais le +Démon aux faits épouvantables refoula dans un <i>rapide</i> +combat cette formidable armée des orangs-outangs qui +se ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema +le trouble dans l'armée des simiens, puis, adressant la +parole au Mâroutide, le plus vaillant des singes: «Moi, +qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes yeux, à l'instant +même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, toi et +Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, +je donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, +à toi, singe, et au lâche Vibhîshana. On doit respecter la +vie des femmes, dis-tu: je te réponds qu'on a droit, +singe, de faire ce qui peut causer de la peine à l'ennemi.»</p> + +<p>Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant +acéré ce fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée +par lui comme un fil, tombe alors sur la terre cette belle +anachorète à la ravissante personne.</p> + +<p>Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, +la face consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, +chacun de son côté: «Singes, pourquoi fuyez-vous, +troublés, le visage abattu, l'ardeur éteinte pour les combats? +Où s'en est allée votre âme héroïque? Suivez-moi +par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied +pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»</p> + +<p>Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, +d'empoigner aussitôt les cimes des montagnes ou des +arbres nombreux et divers.</p> + +<p>Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat +envoya tomber sur le char du Râvanide un pesant +rocher. Mais, à peine voit-il arriver cette masse, le +cocher détourne bien loin du coup son char attelé de +coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le +char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, +sans toucher le but, rompit la terre et s'y plongea. La +chute du rocher mit le trouble dans l'armée Rakshasî; et +les singes par centaines de se ruer sur elle en poussant +des cris.</p> + +<p>Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat +lui tint avec douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis +que nous combattions de tous nos efforts, le Râvanide +a frappé de son épée, sous nos yeux, Sîtâ versant des +pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de mes +yeux <i>gisante</i>, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé +d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la +nouvelle.» À peine le Raghouide eut-il ouï ces paroles +du singe, que, suffoqué par la douleur, il tomba sur la +terre, son âme troublée et sa connaissance évanouie.</p> + +<p>Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à +rendre le sentiment à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter +les troupes et de leur assigner des postes. Le héros +aux vastes forces, s'étant approché de <i>l'infortuné</i> Raghouide, +vit les singes consternés, en même temps que +Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le +Raghouide à la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, +tombé dans l'évanouissement et soutenu sur le +sein de Lakshmana.</p> + +<p>À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: +«Qu'est-ce?» dit Vibhîshana, le cÅ“ur affligé +d'une peine intérieure. Lakshmana, voyant Vibhîshana +plongé dans ses réflexions et la tête baissée: «Héros, +lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre +à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit +a tué Sîtâ, et soudain il est tombé dans cet évanouissement...»</p> + +<p>Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu +de son récit, adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, +ces paroles éminemment consolantes: «Dans +ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air consterné, +il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y en aurait +dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je +sais, guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de +Sîtâ les résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas +ôter la vie. En effet, ses parents lui ont dit, au nom de +son intérêt, en même temps qu'ils parlaient au nom du +devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il n'a point +écouté cette parole.</p> + +<p>«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui +est tombé sur toi sans raison; car toute l'armée va perdre +courage en te voyant la proie du chagrin.»</p> + +<p>Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses +flèches, portant son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant +d'une grande quantité d'or, toucha les pieds de +Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un instant ces +dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce +terrible <i>Démon</i>, comme le feu consume un tas d'herbes +<i>sèches</i>.»</p> + +<p>Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, +Lakshmana joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide +dans un combat. Aussitôt Hanoûmat, environné par de +nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, escorté de +ses ministres, suivent le frère de Râma.</p> + +<p>Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, +s'avance impétueux, monté dans son char, bien +décoré, spacieux, hérissé d'armes et de cimeterres, attelé +de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut promené ses regards +sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana, +et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria +dans la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs +bras. Tâchez maintenant de supporter dans cette guerre +l'insupportable averse des flèches que va lancer mon +arc, comme une pluie versée au milieu des airs. Qui tiendra +pied devant moi, criant d'une voix semblable au +<i>tonnerre du</i> nuage et semant d'une main prompte sur le +champ de bataille les multitudes de mes flèches? Tout à +l'heure, sous les coups de mes pattiças, de mes épées, de +mes traits à sarbacane, je vous plongerai tous, percés de +mes flèches aiguës, dans la <i>noire</i> habitation d'Yama!»</p> + +<p>À peine eut-il entendu cette jactance du prince des +Yâtavas, Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces +mots, prononcés d'une voix que la peur ne troublait pas: +«On aborde aisément avec la langue au rivage des faits; +mais le propre du sage, ô le plus vil des Rakshasas, +c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure +des actes.</p> + +<p>«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; +le vent brise les arbres, sans leur jeter un seul +mot d'outrage.» Le puissant héros, à qui ce langage +était adressé, Indradjit, habitué à vaincre dans les combats, +saisit un arc épouvantable et se mit à lancer des +flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces +dards, pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana +et continuent leur vol en sifflant comme des +reptiles.</p> + +<p>Tous ses membres percés par cette multitude de +flèches, le beau Lakshmana, baigné de sang, brillait +alors sous la couleur d'un feu sans fumée.</p> + +<p>Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au +loin un immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes +flèches, tu vas rester ici gisant, tes membres supérieurs +déchirés, les sens troublés, ta cuirasse tombée sur la +terre et ton arc en morceaux échappé de ta main!»</p> + +<p>Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots +outrageants, Lakshmana répondit en ces termes convenables +et pleins de raison: «Pourquoi viens-tu, Rakshasa, +te vanter ici, n'ayant rien fait encore? C'est moi +qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni +mépriser ta <i>valeur</i>, te ferai mordre la poussière à cette +heure même, ô le plus vil des Rakshasas!»</p> + +<p>À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea +dans le fils de Râvana une flèche à cinq nÅ“uds, lancée +d'une corde tirée jusqu'à son oreille. Atteint par ce trait, +le Râvanide en colère de blesser à son tour Lakshmana +avec trois dards bien décochés.</p> + +<p>Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un +visage intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: +«Ce tir, noctivague, n'est pas celui des héros, une +fois arrivés sur un champ de bataille; car ces flèches, +venues de ta main, sont légères et n'ont pas une +grande force. Voici de quelle manière dans un combat +tirent les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à +ces mots le perça cruellement de ses flèches. Brisée par +les dards sur le sein du noctivague, sa vaste cuirasse d'or +tombe çà et là sur le fond du char, comme on voit filer +dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte de maille +enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout sanglant +de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille +comme un kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés +de flèches, ces deux héros à la grande vigueur combattirent, +inondés par leur sang de tous les côtés et respirant +d'un souffle haletant. L'homme et le Démon exposaient +aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: +de l'un à l'autre passait une ardeur à détruire, légère, +variée, sûre.</p> + +<p>Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; +leurs dards à milliers brisaient et fendaient les airs.</p> + +<p>Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le +Râvanide touchait Lakshmana: aussi régnait-il dans cette +lutte de l'un avec l'autre une effrayante instabilité. Enfin +Lakshmana de percer avec quatre dards les quatre chevaux +noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion des +Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante, +signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un +serpent. Lancée par son arc, comme le tonnerre par un +nuage, elle ravit le jour au cocher.</p> + +<p>Mais, <i>voyant</i> son attelage sans vie et son cocher mort, +le Râvanide se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le +Soumitride une averse de flèches. Alors, semblable au +grand Indra même, Lakshmana d'arrêter vigoureusement +avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux +massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le +champ de bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.</p> + +<p>Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable +de Lakshmana, lui plante trois dards bien empennés au +<i>milieu</i> du front, en homme de qui la main est rapide. +Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt fiché cinq +dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux boucles +d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme +déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent +de coups mutuels dans tous les membres avec des +flèches épouvantables.</p> + +<p>Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une +flèche excellente, bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, +rayonnante de splendeur, aux nÅ“uds droits, au +toucher pareil à celui du feu ou mortel comme celui des +serpents et qui portait au corps une incurable destruction. +Jadis, combattant avec cette arme dans la +guerre des Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette +puissante divinité aux coursiers fauves, extermina les +Dânavas.</p> + +<p>Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le +protégé de Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces +mots utiles pour le succès de lui-même: «Aussi sûr que +Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, <i>un cÅ“ur</i> +attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour +le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! +Aussi sûr qu'il fut dévoué à son père, qu'il est une grâce +accordée aux Dieux, que c'est un jeu pour lui de lutter +contre une multitude de héros, qu'il aime tous les êtres +et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!»</p> + +<p>Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son +oreille et décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours +droit au but. Elle fait tomber violemment du corps +d'Indradjit sur le sol de la terre sa tête épouvantable, +armée de son casque et parée de ses pendeloques flamboyantes.</p> + +<p>Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana +avec eux poussent des cris simultanés de joie: tels acclamèrent +les Dieux à la mort de Vritra. Dans ce moment +éclate au sein des airs un battement de mains, applaudissement +des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas +et des Apsaras elles-mêmes.</p> + +<p>À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des +Rakshasas, maltraitée par les singes victorieux, se dispersa +dans tous les points de l'espace. Après qu'ils ont +envoyé une volée de traits, les Rakshasas tournent la face +vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils fuient, poussant +des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes, +les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se +jettent dans la mer, ceux-ci gravissent les montagnes.</p> + +<p>Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut +tombé, le souffle impétueux du vent se calma; le monde +perdit son inquiétude et prit un aspect souriant. Aussitôt +que ce Démon aux Å“uvres méchantes eut succombé, l'auguste +Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; les +cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les +Dieux se félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait +l'épouvante dans tous les mondes, les Gandharvas, les +Dieux et les Dânavas marchent de compagnie et proclament +joyeux: «Que les Brahmes désormais se promènent +sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!»</p> + +<p>De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, +ayant vu frapper de mort dans le combat ce prince des +Rakshasas, doué d'une irrésistible vigueur, poussent à +l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des cris, se +glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient +un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait +si bien touché le but. Remuant leurs queues, battant des +mains, ils criaient à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!» +L'âme remplie de joie et s'embrassant les uns +les autres, ils échangeaient entre eux différentes histoires +concernant ce <i>noble</i> frère de l'aîné des Raghouides.</p> + +<p>Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant +avait eu le corps sillonné de blessures dans ce combat +par le terrible Rakshasa. Le vigoureux Lakshmana à la vive +splendeur s'en revint, l'âme dans la joie, appuyé sur +Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où l'attendaient +Râma et Sougrîva.</p> + +<p>«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana, +son frère. Alors, comme s'il en avait perdu le +souvenir, ce héros ne raconta point lui-même la mort +d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais la tête du +Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide +Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute +l'affaire. À cette nouvelle que son héroïque frère avait +terrassé Indradjit, le Raghouide à la grande vigueur en +conçut une joie sans égale.</p> + +<p>Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé +cruellement son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir, +partagé qu'il était entre la joie et le chagrin. Il +baisa sur la tête ce héros, donné pour l'accroissement de +sa fortune et fit asseoir Lakshmana malgré lui et rougissant +au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé dans son +sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: +il tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère +bien-aimé, le baisa au front une seconde fois, toucha +doucement ses blessures et dit:</p> + +<p>«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est +heureux au plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, +ô bonheur! le bras droit lui-même de ce criminel Râvana! +En effet, héros, cet Indradjit était son <i>dernier</i> asile! Sur +la nouvelle que son fils a mordu la poussière, Râvana, de +qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc aujourd'hui avec +une nombreuse foule de troupes!»</p> + +<p>Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans +ses bras étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout +à son côté, lui parla en ces termes: «Tu vois percé +de flèches ce fils de Soumitrâ, la joie de ses amis: veuille +donc bien procurer, singe à la grande science, un remède +qui le rende à la santé.»</p> + +<p>À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les +narines de Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur +l'Himâlaya et nommé l'Extracteur-des-flèches. À peine +celui-ci en eut-il respiré le parfum, que tous ses dards +glissèrent du corps au même instant. Ses douleurs s'éteignirent +et ses plaies furent cicatrisées.</p> + +<p>Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste +échappé de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, +la cuirasse déchirée, le corps accablé de fatigue, au +palais de Râvana et lui annoncent que le Râvanide a succombé +dans la bataille sous le fer de Lakshmana.</p> + +<p>Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, +il perdit le sentiment; et, quand la connaissance +lui fut revenue longtemps après, ce roi, que la perte de +son fils torturait de chagrin, ce monarque suprême des +Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:</p> + +<p>«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le +plus formidable des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui +as-tu subi le joug de Lakshmana? Yama est un +Dieu, que désormais j'estimerai davantage, lui, par qui +tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort! +<i>Hélas!</i> c'est le chemin battu des héros, dans les troupes +mêmes, où tout guerrier est un immortel. <i>Mais</i>, s'il a +sacrifié sa vie pour son maître, l'homme au cÅ“ur mâle +entre <i>aussitôt</i> dans le Swarga.</p> + +<p>«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et +l'empire même des Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton +épouse, où t'en es-tu allé, après que tu nous eus tous délaissés! +N'était-ce pas à toi, héros, de célébrer mes funérailles, +alors que je serais descendu au séjour d'Yama? Et +les rôles sont ici renversés!»</p> + +<p>Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, +il tomba en défaillance.</p> + +<p>Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en +proie à la plus vive douleur, tourna les regards de sa pensée +vers Sîtâ et résolut de lui ôter la vie.</p> + +<p>«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le +secours de la magie un fantôme de même taille et de +même figure; puis, ayant paru le tuer, s'écria: «La voici, +<i>votre</i> Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux pour mon plaisir +faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette Vidéhaine, +<i>trop</i> fidèle au kshatrya, son époux!»</p> + +<p>Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots +adressés aux ministres, qu'il dégaina son épée de bonne +trempe, éclatante comme un ciel sans nuage. Il sortit +promptement du palais à pas rapides, et chaque pied, +qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la +terre.</p> + +<p>Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux +et doué de science, Avindhya tint ce langage au monarque +des Rakshasas, <i>mal</i> contenu par ses ministres: +«Comment donc, toi, en qui nos yeux voient un fils de +Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la +Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce +qui est le devoir? Tuer une femme est une action qui ne +te sied d'aucune manière, à toi, né dans la plus éminente +famille, recommandé par la célébration des sacrifices et +distingué surtout par ta <i>haute</i> sagesse.</p> + +<p>«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si +charmante à voir; puis, va dans cette bataille même décharger +ta colère allumée sur le Raghouide! Une fois que +tu auras tué dans un combat, il n'y a nul doute, Râma le +Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau dans +tes mains.»</p> + +<p>À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque +malgré lui et réussit à l'emmener hors de la présence de +Sîtâ. Le tyran à l'âme cruelle abaissa un long regard sur +la beauté de sa captive, ornée de toutes les perfections, et +sa colère s'éteignit au même instant. Il retourna donc à +son palais et rentra dans la salle du conseil, environné de +ses amis.</p> + +<p>Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides, +l'éminent héros sortit de la ville par cette porte +même que tenaient investie Râma et Lakshmana. Aussitôt +le soleil éteint sa lumière, les plages du firmament sont +enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un +bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de +sang tombe du ciel, les coursiers bronchent dans leur +chemin, un vautour s'abat sur son drapeau, et des chacals +hurlent d'une manière sinistre. On vit une troupe de vautours +qui volaient en cercle autour du roi magnanime; +on vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser +eux-mêmes des larmes.</p> + +<p>Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement +épouvantables, Râvana, que la mort poussait en +avant pour sa ruine, sortit, aveuglé par sa folie. Cependant, +au roulement des chars de ces Rakshasas, impatients +de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était +avancée pour accepter la bataille.</p> + +<p>Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à +la vaillance éminente, déchire les corps des simiens par des +grêles de flèches. Il s'avançait dans le champ de bataille, +comme le soleil dans les plaines du ciel, et dardant ses +flèches, telles que des rayons épouvantables, il courait +furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes, +agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les +simiens alors de s'enfuir çà et là , tout baignés de leur +sang. Mais bientôt les singes vaincus, faisant à la cause +de Râma le sacrifice de leur vie, reviennent au combat, +armés de roches et poussant des cris. Ils fondirent avec +des arbres, avec leurs poings, avec des cimes de montagnes +sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le +combat.</p> + +<p>Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il +frappe avec dix traits Nala, qui se tenait <i>plus</i> loin. +Maînda au grand corps percé avec sept dards bien épouvantables, +il en met cinq dans Gaya sur le champ de bataille. +Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha vingt-cinq +flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida +avec six, Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et +Djâmbavat avec sept traits. Il déchire Angada, le fils de +Bâli, avec quatre-vingts flèches et perce Çarabba d'un +seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa main se +loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies +dans le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa +rage sur les armées des singes, Râvana les dévaste dans +une grande bataille avec ses flèches rayonnantes comme le +soleil et qui tranchent les articulations.</p> + +<p>Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants +sur le champ de bataille, confia son corps d'armée à +Soushéna et partit le front tourné vers l'ennemi. À ses +côtés et derrière lui marchaient tous ses capitaines, ayant +tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et +d'énormes arbres.</p> + +<p>Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il +saisit une vaste, une épouvantable roche, pareille à une +montagne, et le grand singe à la grande splendeur la jeta +pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le général des +Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver à +son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés. +Brisé en mille fragments par les multitudes de ses flèches, +le bloc énorme tomba comme une troupe de vautours +s'abat du ciel sur la terre.</p> + +<p>Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée +avant qu'elle ait porté coup, Sougrîva arrache et lance +un shorée, que l'autre coupe encore en plus d'un morceau. +Et, <i>cela fait</i>, le Rakshasa déchire avec ses dards le +monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit +une massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il +pare avec elle les flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible +il en frappe les coursiers du char.</p> + +<p>Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque +avait tué les chevaux, saute à bas de son grand +char et saisit lui-même une massue. Les mains armées +de la massue et du pilon, nos deux héros engagent un +nouveau combat, en poussant des cris tels que deux taureaux +ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite +le noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans +cette grande bataille sa massue flamboyante et lumineuse +à l'égal du soleil. Le monarque des simiens envoya son +pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon brisé +par cette massue tomba sur la terre.</p> + +<p>Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la +terre un moushala de fer épouvantable, partout enrichi +d'or. Sougrîva lève ce trait, qu'il adresse au Rakshasa, et +le Démon à son tour lui jette une seconde massue: les +deux armes se brisent dans un choc mutuel et tombent à +la fois sur le sol de la terre.</p> + +<p>Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils +continuent ce combat à coups de poing, remplis l'un et +l'autre de force et d'énergie, tels que deux brasiers excités +jusqu'à la flamme. Les deux héros se frappent mutuellement, +ils rugissent mainte et mainte fois, ils se choquent +rudement avec les mains, ils tombent de compagnie +sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent +de nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air +avec un désir mutuel de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa +à la grande force, à la grande vitesse, voit alors, +non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec un bouclier; +et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec +une épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, +ils fondent l'un sur l'autre avec des rugissements. +Habiles dans l'art des combats, nos deux guerriers, tenant +haut leurs glaives, décrivent l'un à la droite de l'autre +un cercle à pas rapide sur le champ de bataille. Enflammés +d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but la +victoire: doués également de courage, ils ont une égale +envie de se donner la mort.</p> + +<p>Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, +Matta, renommé pour sa vaillance, décharge un +coup mal combiné de cimeterre sur le grand bouclier du +monarque des singes; mais, au moment qu'il veut relever +son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée +lui abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était +couronnée. Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé +sur le sol de la terre, toute l'armée du souverain des Yâtavas +s'enfuit aux dix points de l'espace. Le singe, qui +avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un cri de victoire +avec ses <i>phalanges</i> quadrumanes. La colère saisit l'auguste +prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la +vive splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et +brisé dans les combats l'orgueil des Démons et même des +Dieux.</p> + +<p>Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne +et rugissant comme un nuage destructeur, s'avançait, +monté dans son char et brandissant un arc épouvantable; +Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent des arcs +et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé +des Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager +un combat avec lui et goûter enfin le plaisir de lui +ôter la vie!» Il dit, bande son arc, et tirant la corde +jusqu'à son oreille, décoche un trait, que le monarque irrité +des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.</p> + +<p>Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui +mettent fin à la vie, s'éleva entre ces deux héros, animés +par un désir mutuel de la victoire. Le Rakshasa ne s'en +émut pas, car il vit quelle était sa propre légèreté à décocher +le trait, à briser le dard, à repousser la flèche ennemie. +Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère, +Râma à la force immense perce le noctivague avec +des centaines de traits aigus, qui vibrent dans la blessure.</p> + +<p>Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, +s'avance irrité et décoche le trait des ténèbres, dard bien +formidable et qui glace de la plus horrible épouvante. Le +projectile envoyé brûle de tous côtés les singes: aussitôt, +rompus et fuyants, les simiens font lever sur le sol un +nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter +ce trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.</p> + +<p>Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui +l'attend de pied ferme à côté de Lakshmana, son frère: +tel Vishnou près duquel est Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, +qui, appuyé sur un grand arc, semblait effleurer +de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec rapidité +son char sur le champ de bataille contre ce noble +enfant de Raghou, il blessa, <i>chemin faisant</i>, beaucoup +de singes.</p> + +<p>Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana +qui fondait sur lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne +son arc par le milieu. Et, brandissant cet arc +immense, il défie au combat son ennemi à la grande +fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, +le ciel et la terre de ses cris.</p> + +<p>Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec +ses dards aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, +pareilles à la flamme du feu. Mais à peine l'excellent +archer les avait-il envoyées au milieu des airs, soudain +l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches avec des flèches; +et de couper, montrant la légèreté de sa main, un +trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix +avec dix.</p> + +<p>Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, +eut vaincu le Soumitride, il s'approcha de Râma, +qui se tenait là , immobile comme une montagne, les +yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des averses +de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies +partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain +l'aîné des Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu +desquels ce héros au grand arc trancha ces volées de +traits enflammés, épouvantables, et tels que des serpents.</p> + +<p>Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des +nuages de flèches dans ce combat, le Raghouide sur +Râvana et Râvana même sur le Raghouide. Attentifs à +s'observer mutuellement et décrivant mainte évolution +l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt +de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, +dirigeaient d'une manière habile et variée la fougue de +leurs projectiles.</p> + +<p>Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la +saison brûlante a disparu, tels ces divers projectiles acérés +le voilaient de ténèbres, sillonnées par la flamme des +éclairs.</p> + +<p>Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux +versés dans l'art des combats, tous deux les plus adroits +entre ceux qui savent lancer une arme de jet, tous deux +ils se livrèrent un combat furieux. L'un et l'autre semblaient +un océan, qui fait rouler des vagues de flèches comme +des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur +deux mers <i>ennemies</i>.</p> + +<p>Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet +de flèches de fer dans le front du vaillant Daçarathide. +Mais celui-ci, portant sur sa tête comme une guirlande +faite de lotus azurés, cette <i>hideuse</i> couronne lancée +d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion. Ensuite, +récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu +d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère, +encoche des flèches à son arc. Alors ce héros à la vive +splendeur tire à soi le nerf de sa corde et lance à Râvana +dans le combat ses flèches, pareilles à la flamme du feu. +Mais, décochés par la <i>main</i> vigoureuse <i>du</i> Raghouide, +ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du monarque +des Yâtavas, sans lui faire de blessure.</p> + +<p>De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second +trait, celui des Gandharvas mêmes, frapper le tyran, +debout sur son beau char. Mais le démon arrête ces dards, +qui soudain, quittant leurs formes de flèches, entrent +dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq +têtes.</p> + +<p>Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du +Raghouide, il en choisit lui-même un autre, bien fait +pour inspirer une insurmontable épouvante, celui des +Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent, le monarque +à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées +en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons +et de corbeaux: celles-ci ont une tête flamboyante de +vautour; celles-là un museau de chacal; les unes ont des +gueules de loup; les autres des hures de sanglier; il en +est avec des bouches effroyablement béantes; en voici +d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à +lécher: tels sont les dards aigus et d'autres encore <i>non +moins terribles</i>, que Râvana déchaîne contre son ennemi +par la vertu de ses enchantements.</p> + +<p>Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le +Raghouide à la grande énergie riposte avec le trait du +feu, arme céleste et souveraine. Il décoche maintes flèches +différentes: celles-ci ont une face toute flamboyante +de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre; celles-là +ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour +chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête +une lune, soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour +fer un grand météore igné, telles autres sont à l'image +d'une comète. Le trait du Raghouide ayant rompu le +charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent +alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles +à revêtir les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi +un cri de joie, en voyant s'évaporer ces armes dont Râma +aux travaux infatigables a brisé la vertu.</p> + +<hr /> + +<p>Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti +son trait, son courroux augmenta et devint sur-le-champ +deux fois ce qu'était auparavant sa colère. Le monarque +à la grande vigueur se mit donc à lancer contre ce noble +fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva, que lui avait +composé Maga le magicien. Alors on voit partir en masse +de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas +enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit +sortir, impétueux et divers, les marteaux de guerre, les +maillets d'armes, les cimeterres et les foudres allumées, +comme les vents sortent <i>des nuages</i> à la retraite de +l'hiver.</p> + +<p>Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer +une flèche, le Raghouide à la splendeur éclatante, de +frapper le trait de Râvana avec un trait supérieur, celui +des Gandharvas. À la vue de son trait vaincu par le magnanime +Râma, le monarque tout flamboyant de lumière +en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras +vastes, embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent +de l'arc du Rakshasa aux dix têtes. Le ciel était rempli +de ces armes ignées, qui se ruaient toutes à la fois: on +aurait dit que le soleil, la lune et les planètes tombaient +des mondes du Swarga.</p> + +<p>Mais soudain Râma de trancher à la face des armées +ces disques terribles et les armes diverses que lui adresse +le vigoureux Démon. À peine eut-il vu surmonter la puissance +de son trait, le monarque des Yâtavas blessa le Raghouide +avec dix flèches dans tous les membres. Cruellement +percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier +d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque +peu. Sa colère en fut excitée au plus haut point, et ce +héros, accoutumé à vaincre dans les batailles, ficha des +traits aigus dans tous les membres du terrible Démon.</p> + +<p>Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec +colère sept flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya +ces dards à la grande fougue trancher le drapeau du resplendissant +monarque, dans le champ duquel une tête +d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul +trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce <i>roi</i> +magnanime la tête de son cocher, parée de pendeloques +flamboyantes; et, dans le moment que le souverain des +Rakshasas courbait son arc, semblable à une trompe +d'éléphant, Lakshmana le rompit <i>dans ses mains</i> avec +cinq et cinq flèches.</p> + +<p>De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups +de sa massue, au timon du char même de son frère, les +bons coursiers pareils à des montagnes et couleur des +sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide monarque +saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme +d'une colère violente contre <i>le héros</i> son frère. Aussitôt +l'auguste souverain saisit et lance à Vibhîshana une +longue pique de fer, qui flamboyait comme la flamme du +feu. Mais Râma de la briser avec trois flèches avant +qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de laquelle +s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois +morceaux.</p> + +<p>À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide +avait rompue dans ce grand combat, un immense cri <i>de +victoire</i> s'éleva au milieu des singes.</p> + +<p>Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, +inaffrontable, rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable +que la mort elle-même. Balancée dans la main +du vigoureux et magnanime Démon, cette pique, d'une +impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel +comme un éclair.</p> + +<p>Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au +même instant près de Vibhîshana exposé au danger de sa +vie. Ce vaillant guerrier bande son arc et inonde avec +une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main et +prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans +cette averse de traits décochés par ce magnanime, le +tyran ne pensa plus à diriger sa lance contre Vibhîshana +et sa colère fut contrainte à se détourner de lui.</p> + +<p>Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il +tourna sa face vers le Soumitride et lui tint ce langage: +«Puisque c'est toi qui sauves de la mort ce Vibhîshana +si renommé pour sa force, <i>eh bien!</i> ma lance épargne le +Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, <i>brandissant</i> +à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit +clochettes, au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis +et flamboyante d'une splendeur innée, Râvana, bouillant +de colère, vise Lakshmana, lui darde sa pique, ouvrage +enchanté de Maga le magicien, et pousse un cri.</p> + +<p>Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre +même de Çakra, cette pique, envoyée d'une effroyable +vitesse, fondit sur le Soumitride au front de la bataille. +Tandis que volait cette arme de fer, soudain Râma de lui +adresser ces paroles à elle-même: «Que la fortune sauve +Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»</p> + +<p>Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande +splendeur et flamboyant comme la langue du roi des serpents, +s'abattit avec une grande fougue sur la grande +poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba sur la terre, le +cÅ“ur fendu sous le coup de cette lance que le bras impétueux +du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine +Râma, qui se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce +<i>déplorable</i> état, que son cÅ“ur en fut tout rempli de tristesse +par le vif amour qu'il portait à son frère; il demeura +un instant absorbé en lui-même, les yeux troublés +de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à la +fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser +abattre!» L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher +la vie au Démon, recommença contre lui un combat des +plus tumultueux avec des flèches bien aiguisées.</p> + +<hr /> + +<p>Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille +au Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de +cette lutte, et se reposa. Alors, mettant à profit ce moment +de répit que lui donnait la retraite de son ennemi, +Râma, ayant relevé dans son sein la tête de son frère, se +mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière touchante +son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! +toi que j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi +qui étais ma vie! Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais +suivi dans la forêt. Là , inspiré sans cesse par la tendresse +fraternelle, tu fus toujours mon consolateur quand le +malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ m'eut +rempli de chagrin: «Je vaincrai, <i>disais-tu</i>, le monarque +des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en +es-tu allé, Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton +frère?»</p> + +<p>Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande +science, réunissant les mains en coupe, dit ces mots à +Râma, noyé dans sa douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude +à l'égard du Soumitride; abandonne, guerrier aux +longs bras, abandonne ce chagrin et ne te laisse pas +abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; +qu'il vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»</p> + +<p>Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous +les côtés.</p> + +<p>Puis, quand il eut promené son examen sur tous les +membres et sur les sens intimes du malade, Soushéna +tint ce langage à l'aîné des Raghouides:</p> + +<p>«Ce Lakshmana, <i>de</i> qui <i>l'existence</i> accroît ta prospérité, +n'a point quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas +changé et son teint n'est pas devenu livide. Examinez +son visage: il est clair et brillant; les paumes de ses +mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses +yeux!</p> + +<p>«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du +Gandhamâdana! Qu'un homme blessé voie cette plante, +c'est assez pour qu'il soit guéri de ses blessures. Ainsi, +que les singes prennent leur vol sans tarder et qu'ils s'en +aillent rapidement la chercher!» Les paroles de Soushéna +entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie +cette mission au vigoureux Hanoûmat <i>et laisse-moi lui +dire</i>: «Va, héros à la grande science, va au mont Gandhamâdana! +car je ne vois pas un autre homme aussi capable +de nous apporter cette panacée.»</p> + +<p>Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de +manier le discours, Hanoûmat répondit en ces termes +au noble fils de Raghou: «Si le sacrifice de ma vie pouvait +rendre la vie à Lakshmana, je subirais volontiers la +mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un +voyage.»</p> + +<p>À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que +Sougrîva lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton +vol au-dessus de la mer, et dirige-toi, héros à la grande +vigueur, à la vaste science, vers le mont Gandhamâdana! +Explore ces lieux où croît la plante fortunée, qui fait tomber +les flèches des blessures. Là , sont deux rois Gandharvas, +nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de +guerriers Gandharvas à la force immense habitent cette +montagne délicieuse, couverte de lianes et d'arbres variés. +Il te faudra soutenir contre eux, on ne peut en douter, +un combat épouvantable. Va! que ta route soit heureuse! +Fais une bonne traversée!»</p> + +<p>Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit +en chemin. Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième +voie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, passa donc intrépidement au-dessus de +Lankâ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b> +<p>L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu, +l'atmosphère.</p></blockquote> + +<p>Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course +aérienne, tint alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable +Démon, le plus difficile à vaincre de tous les Rakshasas, +monstre aux quatre faces, aux quatre bras, aux +huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur: +«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros +Hanoûmat, que tu vois là -haut, va au Gandhamâdana, où +croît le simple fortuné qui extrait les flèches et guérit +les blessures. Si tu réussis à l'arrêter, je te donne la +moitié de mon royaume.»</p> + +<p>Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu +là , ce noctivague à la grande force bâtit dans un clin +d'Å“il par la vertu de sa magie un délicieux ermitage, où +ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les sacrés tisons +allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce. Il se +trouve au même instant revêtu avec le costume des +ermites, les cheveux renoués dans une gerbe sainte, les +ongles et la barbe longs, le ventre amaigri par le jeûne, +un chapelet à sa main et des prières sur ses lèvres murmurantes. +Quand il se fut donné ces traits sous les apparences +d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là , +attendant l'arrivée du singe.</p> + +<p>Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une +vigueur immense; les deux bras étendus à travers le ciel, +ce héros aux longs bras nageait dans les airs bien au-dessus +de la mer avec des mouvements accélérés.</p> + +<p>Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont +Gandhamâdana. Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé +d'arbres variés. L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, +se lève, vient à sa rencontre et lui dit: «Sois le +bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité, voici de l'eau +pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi! Repose-toi +à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des +singes.»</p> + +<p>À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces +termes: «Écoute les paroles que je vais dire, ô le plus +saint des ermites.</p> + +<p>«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une +lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est +le frère de Râma. Je vais donc au Gandhamâdana à cause +d'un simple merveilleux qui naît sur la montagne et qui +s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission d'en rapporter +pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a +prescrite.»</p> + +<p>«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit +celui qui d'un ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins +t'asseoir ici un moment. Tu es un hôte venu dans +ma chaumière; accepte, héros, mes dons hospitaliers. +J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle pénitence. +Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour +apaiser ma faim.»</p> + +<p>À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce +lac, couvert de nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, +tandis qu'il y boit de l'eau, soudain Grâhî, la crocodile<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, +happe le singe. Tout saisi qu'il était par elle, Hanoûmat, +le singe à la vigueur immense, tira le monstre +hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses +bras, il se mit à la déchirer avec ses ongles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b> +<p>On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui +n'en a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité +de cette traduction.</p></blockquote> + +<p>Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile +tint ce langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, +fils du Vent. Sache que je suis une Apsara, nommée +Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un char couleur +du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais par +l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course +était rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. +Cet anachorète à l'éminente splendeur avait nom Yaksha. +Mon char dans ce moment, noble singe, heurta le pénitent, +ceint des armes de la malédiction. Alors, de son +nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me +jeta ces mots:</p> + +<p>«Il est dans la plage du septentrion une montagne +qui se nomme le Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté +méridional, est un grand lac: tu vivras dans ses ondes +sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout ce qui a +vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction, +sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant +fléchir à mes prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au +temps où le héros Hanoûmat viendra au mont Gandhamâdana, +tu obtiendras, n'en doute pas, la délivrance de +cette métamorphose.»</p> + +<p>«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane +sans péché; je te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, +héros, que je dois ma délivrance: adieu! je retourne au +palais de Kouvéra!»</p> + +<p>À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces +mots: «Va donc avec une pleine assurance! je suis heureux, +Apsara, de ce que j'ai brisé ta chaîne!»</p> + +<p>Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère +céleste, le fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant +ermitage où se tenait le Démon. Aussitôt que le Rakshasa, +déguisé en ermite, le voit arriver, il prend des racines +et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef quadrumane +vit cette forme d'emprunt, et resta un moment +à cette vue plongé dans ses idées et dans ses réflexions: +«Je ne vois pas chez les saints ermites des apparences +telles que je les trouve en celui-ci, pensa-t-il. Cette différence +nécessairement doit avoir sa cause, et d'ailleurs +les gestes de cet homme remplissent <i>malgré soi</i> d'épouvante. +Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: +on s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas +ces Démons, qui excellent dans la magie, circuler par le +monde sous quelque forme qu'ils veulent? Évidemment, +c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé par le monarque +des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce +Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»</p> + +<p><i>Puis, s'adressant au Rakshasa</i>: «Tiens bon, scélérat, +noctivague de mauvaises mÅ“urs! Je sais maintenant +qui tu es!»</p> + +<p>À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua +sa forme naturelle, repoussante, affreuse à voir, et +fit trembler le Mâroutide: «Où iras-tu, singe? lui dit-il. +Oui! c'est le magnanime Râvana qui m'envoie ici pour +satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma force en +magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais +aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»</p> + +<p>À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, +et, les sourcils contractés sur le front, il défia Kâlanémi +au combat. Aussitôt le singe et le Démon se prennent à +bras le corps, une lutte s'engage; ils se frappent des +bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et +l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un +et l'autre d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce +lieu, ni une roche, ni un arbre debout. Enfin le fils du +Vent étreint dans le câble de ses bras le terrible Démon, +qui, privé de souffle et la respiration supprimée, tombe +sur la terre, pousse un vaste cri et descend au séjour +d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les +Gandharvas à la grande force et les trente millions des +gardes vigoureux, <i>campés</i> sur la montagne.</p> + +<hr /> + +<p>Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, +le héros monta sur la céleste montagne, enrichie +de métaux divers. Quand ils virent grimper Hanoûmat, +les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi, qui es venu, +sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»</p> + +<p>À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé +dans la poitrine avec une lance de fer un grand héros, +nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. C'est à +cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana chercher +une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée +l'Extracteur-des-flèches.</p> + +<p>«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez +m'accorder votre bienveillance. Dans la terre de Râma, +le souverain des hommes, il sied à vos excellences de +montrer un esprit tout à fait bienveillant et docile aux volontés +de ce puissant monarque.»</p> + +<p>—«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues +les Gandharvas à la grande force. Et de quel +autre que de Hâhâ et de Hoûhoû, ces deux magnanimes +Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? Qu'on mette +donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil de +sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, +et, remplis de fureur, le chargent de coups +avec les poings et les pieds, avec des massues et des +épées. Battu par ces Génies, orgueilleux de leurs forces, +Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de colère +et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore +une meule d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'Å“il tous +ces trente millions de robustes guerriers.</p> + +<p>Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche +du simple cette montagne céleste, remplie d'arbres et de +lianes, séjour des tigres et des lions. Il eut beau chercher, +tout rempli d'impatience, il ne put trouver cette +plante salutaire. Enfin le noble singe entoura de ses +bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau +de cette montagne, large de cinq et longue de sept +yodjanas sur dix en hauteur, retraite aimée par toutes +les sortes de volatiles, embellie de la présence des Kinnaras, +enrichie de métaux variés, ombragée d'arbres différents +et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de +lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, +qui versait partout dans ses grottes une eau semblable à +des perles, qui se couronnait de maintes et maintes fleurs, +qui prêtait çà et là des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies +Ouragas, où des lianes s'enroulaient à l'entour des +arbres divers, où maint oiseau s'ébattait dans toutes les +variétés du vol.</p> + +<p>Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du +Vent, la montagne pleura et des larmes de métaux coulèrent +de ses yeux. Hanoûmat, qui possédait la force du +vent, saisit à la hâte cette montagne, dont les échos répondaient +aux cris des plus magnifiques animaux, <i>ses +habitants</i>, de chaque espèce; il s'élança lestement avec +elle au milieu des airs et partit avec rapidité.</p> + +<p>À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, +les Pannagas, les Vidyâdharas, les Gandharvas et les +Dieux s'entredirent stupéfaits: «Nous n'avons pas encore +vu dans les trois mondes un grand fait aussi merveilleux! +Le héros capable d'accomplir un exploit tel: +tuer dans un combat les Gandharvas et déraciner une +montagne, quel autre peut-il être que Hanoûmat lui-même? +Gloire à toi, héros aux longs bras, qui possèdes +une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction, +tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, +tu as déraciné la montagne et tu voles avec elle, portée +dans tes bras! Certes! les Å“uvres qui ont aujourd'hui +signalé ta vigueur sont égales aux Å“uvres mêmes des +Immortels.»</p> + +<p>Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, +arriva en peu de temps à Lankâ. Troublés à la vue du +singe, une montagne dans ses mains, aussitôt les Rakshasas, +qui habitaient cette ville, de courir, agités par la +crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa +grande alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte +de sa mission à Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai +pas trouvé sur le Gandhamâdana cette plante salutaire. +J'ai donc apporté ici la cime entière de cette montagne.</p> + +<p>Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat +à la grande force: «L'Å“uvre que tu as faite, héros +des singes, est égale aux actions des Dieux mêmes. Mais +il faut reporter cette montagne aux lieux où tu l'as prise; +car c'est le théâtre où les Dieux viennent toujours s'ébattre +à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un regard +étonné contempla cette montagne, riche de racines et +de fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, +couverte par ses différents arbustes; il monta sur la céleste +montagne, parée avec toutes les espèces de métaux. Arrivé +sur la cime, il aperçut l'herbe salutaire. Aussitôt vu, il +arracha le simple fortuné, le recueillit avec empressement +et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le plus +habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et +le fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. +L'héroïque meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en +eut à peine senti l'odeur, qu'il fut délivré de ses flèches +et guéri de ses blessures. À l'instant même il se releva +de la terre où il était couché.</p> + +<p>Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: +«Viens! viens!» dit-il à son frère; et, les yeux noyés +de pleurs, il serra étroitement le Soumitride avec amour +dans ses bras, le baisa au front, versa des larmes de +plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, +je te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»</p> + +<p>Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, +qui s'était remis debout sur le sol de la terre: «Bien! +bien!» Ils rendent à l'envi des honneurs à Soushéna, le +plus habile des médecins; Sougrîva le comble de louanges, +et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en +souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana <i>vivant</i>, ce +frère bien-aimé!»</p> + +<p>À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches +et sans blessures, les singes poussèrent de tous les côtés +un cri de victoire. L'aspect de cette montagne, qu'ils +n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette heure, excite +leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils s'approchent +de Sougrîva. Ils ont un grand désir, <i>lui disent-ils</i>, +de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en +accorder à tous la permission.</p> + +<p>Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des +aiguières célestes de saints anachorètes et des fruits de +toutes les sortes. Ils se baignent dans les sources de la +montagne; ils mangent ses fruits et, dans un instant, les +singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de fruits et +de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée +dans ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied +de la montagne.</p> + +<p>Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, +donne tes ordres au fils du Vent. Qu'il remporte +cette montagne et qu'elle soit remise à la même place, +d'où elle fut arrachée.»</p> + +<p>Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage +conforme à celui de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre +de son magnanime souverain, s'incline devant les +chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la montagne +sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des +airs.</p> + +<p>Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne +emportée dans le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que +leur force enivrait d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon +très-épouvantable, à Sinhavaktra, de qui le ventre s'arrondissait +en cruche, à Oulkâmoukha d'une force immense, +à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et +au noctivague Kankatounda:</p> + +<p>«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit +arrêté au plus vite par la vertu de vos enchantements! +En récompense, ô les plus terribles des Rakshasas, vous +recevrez de moi un honneur au-dessus duquel il n'est +rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les noctivagues +se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, +prennent à la main des projectiles variés et s'élancent tous +au milieu des airs.</p> + +<p>Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, +sa montagne à la main, les Rakshasas vigoureux lui +adressèrent tous ce langage: «Qui es-tu sous les formes +d'un singe, toi qui marches tenant une montagne? Ne +crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux +mêmes? Qui peut te sauver de nos mains à cette heure, +où te voilà pris? Tu vois en nous Brahma, le grand Çiva, +Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous rayonnants de +splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de t'arracher +la vie!»</p> + +<p>Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en +ces termes: «Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, +secondés par les Asouras, les Pannagas et les Dieux, +je vous tuerai tous, m'appuyant sur la seule force de mon +bras!»</p> + +<p>Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à +des courtisans de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, +unissant leurs efforts contre lui. Ne pouvant user de ses +bras, qui portaient la montagne, et réduit à combattre +avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur +maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns +avec le coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son +genou; il frappa ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses +dents. D'autres, liés dans le câble de sa queue par le magnanime +singe porteur de la montagne, pendaient au +sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au milieu +du vide, semblaient un collier de grands saphirs +bleus, entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts +Tâladjangha, entouré de la formidable queue, parvint +avec beaucoup de peine à se dégager de la chaîne et +prit la fuite.</p> + +<p>Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, +il continua son chemin, tenant sa montagne et resplendissant +au milieu du ciel. Alors tous les Dieux avec les Gandharvas, +les Vidyâdharas et les Tchâranas de lui jeter +cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous +montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre +que toi capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance +infinie et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, +sans quitter cette montagne!»</p> + +<p>Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana +et remet sa montagne à la même place d'où +elle fut arrachée.</p> + +<p>Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à +l'écart, et, par la vertu de sa magie, il avait créé un char +éblouissant, pareil au feu, muni complétement de projectiles +et d'armes, aussi épouvantable à voir qu'Yama, le +trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et d'une +vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement +cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile +cocher, <i>quoiqu</i>'il se mût à la seule pensée de l'esprit.</p> + +<p>Monté dans ce char, le roi décacéphale, <i>visant d'un Å“il</i> +attentif, assaillit Râma sur le champ de bataille avec les +plus terribles dards, semblables au tonnerre. «Il est +inégal, dirent les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, +ce combat, où Râma est à pied sur la terre et Râvana +monté dans un char!»</p> + +<p>À ces paroles des Immortels, Çatakratou<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> d'envoyer +sur-le-champ à Râma son char, conduit par son cocher +Mâtali. On vit descendre aussitôt du ciel et s'approcher +du Kakoutsthide le char fortuné du monarque des Dieux +avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois admirablement +incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli, +avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, +tel que l'astre adolescent du jour, que traînaient +de bons coursiers au poil fauve, semblables au soleil +même, ornés avec une profusion d'or, agitant <i>sur le front</i> +des panaches d'or et <i>secouant sur le corps</i> des chasse-mouches +blancs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><p>Indra.</p></blockquote> + +<p>Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, +Lakshmana, Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent +tout saisis d'étonnement. «Il arrivera quelque chose! se +dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci est une ruse, que +le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est armé +d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»</p> + +<p>À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: +«Visitons nous tous, char, attelage et cocher!» Mais à +la vue des chevaux qui se tenaient sur la terre, prêts au +combat et rapides comme la pensée: «Héros, dit Vibhîshana +à la grande science, monte sans crainte, avec +une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la +magie des Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier +des ennemis, aucun char de cette espèce chez le monarque +des Rakshasas. Et, de plus, je vois ici de ces présages +qui annoncent le succès.»</p> + +<p>Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, +tenant son aiguillon et monté dans le char, s'approche +du Kakoutsthide à la vue même du monarque aux dix +têtes, et, les mains réunies en coupe, il adresse à Râma +ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards, +t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné, +exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la +main d'Indra, et cette cuirasse pareille au feu, et ces +flèches semblables au soleil, et ces lances de fer, luisantes, +acérées. Monte donc, héros, dans ce char céleste, +et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis, +avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière +aux Dânavas!»</p> + +<p>Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la +gauche du char et décrivit autour de lui un pradakshina; +il fit ses révérences à Mâtali, et, songeant qu'il était un +Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet hommage rendu, +le héros, instruit à manier les traits divins, monta pour +la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché +autour de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna +de splendeur à l'égal du monarque même qui règne sur +les gardiens du monde.</p> + +<p>Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses +coursiers; puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros +qui savait dompter les ennemis. Alors s'éleva, char contre +char, un terrible, un prodigieux combat. Le Daçarathide, +versé dans l'art de lancer un trait surnaturel, paralysa +tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le +gandharvique, le divin avec le divin.</p> + +<p>Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit +un nouveau dard souverain, épouvantable, et décocha au +Raghouide le trait même des Nâgas. Soudain, transformées +en serpents au venin subtil, les flèches aux ornements +d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le +Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, +la tête en feu, la gueule béante, vomissant la flamme de +leurs bouches, ils assaillent Râma lui-même. Toutes les +plages du ciel étaient remplies, toutes les régions intermédiaires +étaient couvertes de ces reptiles flamboyants au +poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.</p> + +<p>Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les +côtés, il mit en lumière un épouvantable trait, le dard +terrifiant de Garouda. Les flèches aux ornements d'or et +brillantes comme le feu, décochées par le grand arc de +Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards +des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son +trait anéanti, le monarque des Rakshasas fit alors tomber +sur Râma d'épouvantables averses de flèches.</p> + +<p>Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables +exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. +Après qu'il eut abattu le drapeau d'or sur le fond du char, +Râvana de blesser avec la rapidité de ses flèches les coursiers +mêmes d'Indra. À la vue du Raghouide accablé par +son ennemi, les Dânavas et les Dieux tremblèrent. La +terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana avec +eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée +de fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur +dans les airs et touchait presque au flambeau du +jour. Le soleil avec des rayons languissants apparaissait +horrible, couleur de cuivre, collé en quelque sorte contre +une comète et le sein maculé.</p> + +<p>Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son +arc à la main, se montrait alors inébranlable comme +le mont Maînaka. Et Râma lui-même, refoulé par le +terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de ses +flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés +sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra +dans la plus ardente fureur, consumant de sa flamme, +pour ainsi dire, le puissant Démon.</p> + +<p>Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux +leur <i>ancienne</i> guerre, ils entre-croisent des acclamations +passionnées: «Victoire à toi, Daçagrîva!» s'écrient +d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, Râma!» crient +d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.</p> + +<p>Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait +lancer un <i>nouveau</i> coup au Raghouide, mit la main sur +un long projectile. Enflammé de colère, pour ainsi dire, +il saisit une lance épouvantable, sans pareille, insurmontable, +effroi de toutes les créatures, au tranchant de diamant, +à la grande splendeur, exterminatrice de tous les +ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable +au trépas.</p> + +<p>L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il +pousse un grand cri épouvantable, il ébranle de cet horrible +son la terre, le ciel, les points cardinaux et les +plages intermédiaires. Au rugissement affreux du monarque +aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la +mer de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu +veuille sauver les mondes!» Après que le monarque aux +vastes forces eut pris cette grande lance et qu'il eut jeté +cette clameur, il tint à Râma cet amer langage: «Tiens +bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va trancher +ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa +lance.</p> + +<p>À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect +épouvantable, le Raghouide vigoureux, levant son arc, +envoie contre elle ses dards aigus. Il frappa cette lance +au milieu de son vol avec des torrents de flèches, comme +la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui +s'élève pour <i>la destruction du monde</i> à la fin d'un +youga.</p> + +<p>Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique +de l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de +son rival. En voyant ses dards brisés au milieu des airs et +réduits en cendres au seul toucher de cette lance, le Raghouide +fut saisi de colère. Il empoigne dans une ardente +fureur la pique de fer que Mâtali avait apportée et qu'Indra +lui-même estimait grandement. À peine eut-il <i>d'une +main</i> vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses <i>nombreuses</i> +clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme +par le météore de feu qui incendie le monde à la fin d'un +youga. Il envoya cette pique frapper la grande lance du +monarque des Yâtavas, qui, brisée en plusieurs morceaux, +tomba, ses clartés éteintes.</p> + +<p>Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides +que la pensée avec des traits acérés, perçants, à la +grande vitesse, au toucher pareil à celui du tonnerre. Cela +fait, le Raghouide blesse Râvana de trois flèches aiguës +dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses forces trois autres +dards au milieu du front. Le corps tout percé de +flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé +des Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs +planté au milieu des armées.</p> + +<p>Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, +se mit à rire et tint ce langage mordant à Râvana: +«En châtiment de ce que tu entraînas du Djanasthâna ici +mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le plus vil des Rakshasas! +Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma Vidéhaine, +tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à +sa qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» +Tu exerces ton courage sur des femmes sans défense, +ravisseur des épouses d'autrui; tu fais une action d'homme +lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu renverses +les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes +mÅ“urs, tu prends la mort comme par orgueil, et tu +penses: «Je suis un héros!» Parce que des Rakshasas +faibles, tremblants, t'honorent comme d'un culte, tu +penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!» +Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit +<i>paraître à mes yeux</i> ce fantôme de gazelle: c'était bien +montrer complétement ton courage et tu fis là un exploit +merveilleux!</p> + +<p>«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux +actions criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de +repos, tant que je ne t'aurai pas arraché de ta racine! +Qu'ici donc aujourd'hui même, de ton corps percé de mes +dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel tirent les entrailles, +comme Garouda tire les serpents!»</p> + +<p>À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma +d'inonder avec les averses de ses flèches Râvana, qui se +tenait dans la foule <i>de ses Rakshasas</i>. La colère avait +doublé en ce guerrier aux travaux infatigables dans la +guerre son courage, sa force et son ardeur pour le combat.</p> + +<p>En butte aux averses de flèches que décochait Râma, +aux pluies de pierre que jetaient les singes, le trouble +envahit le cÅ“ur du monarque aux dix têtes. Toutes les +flèches, tous les javelots divers lancés par lui ne suffisaient +plus aux nécessités du combat; tant il marchait +rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que +le cocher, par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit +tomber dans un tel affaissement, il se mit, troublé lui-même, +à tirer peu à peu le char de son maître hors du +champ de bataille.</p> + +<hr /> + +<p>Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de +la mort, Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son +cocher: «Pourquoi, sans tenir compte de mon désir, +me traitant avec mépris, comme un être faible, timide, +léger, sans âme, comme un homme de force vile, dépourvu +de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle +sortir mon char du milieu des ennemis?</p> + +<p>«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi +ne soit retiré, si tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as +point mis en oubli ce que sont mes qualités.»</p> + +<p>À ce langage amer, que le monarque insensé adressait +au judicieux cocher, celui-ci répondit avec respect ces +paroles salutaires:</p> + +<p>«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut +détourné par moi du combat, comme un fleuve impétueux +serait détourné de la mer.</p> + +<p>«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée +t'a causé de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la +même ardeur, ni l'air aussi dispos. À force de traîner ce +fardeau, les coursiers du char sont couverts de sueur; ils +sont abattus, accablés par la fatigue. J'ai fait ce qui était +convenable pour suspendre un instant ce combat entre +vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers +du char.»</p> + +<p>Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: +«Cocher, fais tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! +Râvana ne veut pas revenir sans avoir tué son +ennemi dans la bataille!» Stimulé par ces mots de Râvana, +le cocher aussitôt de pousser rapidement ses coursiers, +et, dans un instant, le grand véhicule du souverain +des noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.</p> + +<p>À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de +chevaux noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable +splendeur, semblait soutenu sur les humides +nuées au milieu des airs, Râma dit à Mâtali, cocher du +puissant Indra:</p> + +<p>«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous +avec colère et d'un bruit égal à celui d'une montagne +qui se déchire, fendue par un coup de tonnerre. Marche +au-devant du char de mon rival et tiens ferme, sans négligence; +je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le +nuage qui s'est élevé <i>dans les cieux</i>. Je le sais, il n'est +rien qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; +mais je désire combattre, c'est là ma seule pensée: c'est +donc une chose que je rappelle à ta mémoire; ce n'est +pas un avis que je veuille te donner.» Satisfait par ce +langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des cochers, +poussa rapidement son char.</p> + +<p>Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés +l'un contre l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher +la vie et comme deux éléphants rivaux, ivres <i>de colère +et d'amour</i>. Bientôt les Rishis du plus haut rang, les +Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à la +mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel +en char.</p> + +<p>Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; +ils se portaient mutuellement des blessures, enflammés +par l'ambition de triompher. Étalant toute leur vitesse de +main et frappant les dards avec les dards, ils encombraient +le ciel de flèches pareilles à des serpents. En même +temps s'élevèrent des prodiges horribles, épouvantables, +qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de +Râma.</p> + +<p>Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore +et d'un crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier +de la Chine. Il s'éleva de grands météores ignés avec des +trombes de vent furieuses et un épouvantable bruit: Râvana +en trembla et la terre en fut ébranlée.</p> + +<p>De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur +l'armée de Râvana les foudres épouvantables d'Indra avec +un bruit que l'oreille ne pouvait supporter. Ses coursiers +mêmes, transpirant des étincelles de leurs membres et +versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, rendaient +à la fois et de l'eau et du feu.</p> + +<p>«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut +mourir!» se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans +cette bataille la suprême essence du courage.</p> + +<p>Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à +son arc des flèches, et, visant le drapeau arboré sur le +char du Raghouide, il envoie ses dards avec colère. Mais, +sans toucher le drapeau flottant sur le char de Pourandara, +les flèches viennent frapper la pique en fer debout +sur le véhicule et tombent <i>amorties</i> sur le sol de la terre.</p> + +<p>Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son +arc et songe à rendre, coup pour coup, la pareille à son +ennemi. Il vise le drapeau de Râvana et lui décoche un +trait, flamboyant de sa propre splendeur, irrésistible et +tel qu'un grand serpent.</p> + +<p>Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit +sur la terre, et le drapeau coupé du monarque +tomba du char sur la plaine.</p> + +<p>À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux +vastes forces fut comme embrasé dans le combat par le +feu qui s'allume au souffle de la colère, et, incapable de +modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse de flèches.</p> + +<p>Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un +affronté au timon de l'autre, les étendards aux étendards +et les coursiers tête contre tête.</p> + +<p>Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à +un serpent, Râma, versé dans la science des astras les +plus grands, abattit du corps une des têtes de Râvana. +Les trois mondes virent donc alors gisante sur la terre +cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, +tout à coup s'éleva une autre pareille tête, que le +magnanime Raghouide à la main prompte abattit également. +On vit décollée encore la seconde tête de Râvana; +mais, à peine eut-il coupé cette <i>horrible</i> tête, que Râma +en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, +comme les autres, sous les traits de Râma, semblables à +la foudre; mais autant il en coupe dans sa colère, autant +il en renaît sur les épaules de Râvana. Ainsi, dans ce +combat, il était impossible à Râma d'obtenir la mort du +cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une +centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit +pas davantage se briser la vie du monarque des Rakshasas.</p> + +<p>À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité +des Rakshasas fatiguait Râma dans cette bataille avec +une averse de traits en fer.</p> + +<p>La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable +combat fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou +même encore le sommet de la montagne. Il dura sept +jours entiers, ce grand duel, qui eut pour témoins les +Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les +Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce +combat, ni un jour, ni une nuit, ni une heure, ni une +seule minute.</p> + +<p>Enfin, Mâtali rappela au Raghouide <i>ce qu'il paraissait +avoir oublié</i>: «Pourquoi suis-tu cette marche, +héros, comme si tu ne savais pas <i>ce qu'est ton adversaire</i>?</p> + +<p>«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de +Brahma: en effet c'est Brahma lui-même qui sera ainsi +l'auteur de sa mort. Il ne te faut pas, Raghouide, lui couper +les membres supérieurs; car la mort ne peut lui être +donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez lui +que par les autres membres.»</p> + +<p>Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées +par ces mots de Mâtali, prit alors un dard enflammé, +soufflant comme un serpent.</p> + +<p>Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis +pour Indra et l'avait donné au roi des Dieux qui désirait +la victoire sur les trois mondes. Cette flèche avait dans +sa partie empennée le vent; à sa pointe le feu et le soleil; +dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, bien que son +corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses +nÅ“uds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, +le Dieu qui tient la foudre, et la Mort un lasso +dans sa main. Les membres souillés du sang ravi à une +foule d'êtres, arrosée de moelle, affreuse, épouvantable, +la terreur de tout, avide de lécher comme un serpent et +donnant toujours dans le combat une abondante pâture +aux grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, +aux chacals, aux quadrupèdes carnassiers, elle avait les +formes de la mort et portait la terreur avec elle.</p> + +<p>Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, +la peur fit trembler tous les êtres et la terre elle-même +chancela. Irrité, il imprime une forte courbure à +son arc, et, bouillant de courroux, lance à Râvana cette +flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du plus +efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de +Çakra, la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.</p> + +<p>Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort +elle-même, le trait s'abattit sur le Démon et brisa le +cÅ“ur de ce Râvana à l'âme cruelle. Il mit fin rapidement +à son existence, il ravit le souffle à Râvana, et, quand il +eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son Å“uvre accomplie, +et rentra de lui-même dans son carquois.</p> + +<p>Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque +et tombe avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur +éteinte, sa fougue anéantie, son âme expirée, il +croula de son char sur la terre, comme Vritra sous un +coup de la foudre.</p> + +<p>Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé +sur la terre, les noctivagues sans défenseur, faible reste +des Rakshasas tués, s'enfuient çà et là de tous les côtés. +Privés du roi, sous le bras duquel était leur asile et maltraités +par les simiens triomphants, ils courent, chassés +par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants de +larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent +des cris joyeux, proclamant la victoire de Râma et +la mort de Râvana.</p> + +<p>Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, +le tambour des Dieux résonna bruyamment au milieu des +airs. Un immense cri s'éleva au sein même du ciel: +«Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes, +souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs +tomba du firmament sur la terre, et le char de Râma fut +tout inondé de ces fleurs divines aux suaves odeurs.</p> + +<p>Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au +milieu des airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les +éloges de Râma. Nârada, Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, +Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, chantèrent +eux-mêmes devant le Raghouide <i>victorieux</i>. Ménakâ, +Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, <i>ces nobles +Apsaras</i>, dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, +joyeuses de la mort qu'il avait infligée au Démon.</p> + +<p>Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait +de la joie la plus vive, dit alors ces paroles polies +à Sougrîva, de qui les désirs étaient remplis, à son ami +Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, enfin à tous les généraux +des ours et des singes:</p> + +<p>«Grâce à la force et au courage de vos excellences, +grâce à la vigueur de vos bras, le voici mort ce Râvana, +le monarque des Rakshasas, qui fit tant pleurer le monde! +Aussi longtemps que le monde subsistera, les hommes +s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez accompli +et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»</p> + +<p>Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois +fois cette pensée, et rappela aux singes et aux ours différentes +choses, et justes, et convenables, qu'ils avaient +faites <i>dans la guerre</i>.</p> + +<p>À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta +splendeur seule a consumé ce criminel et ses généraux. +Où trouver en nous, gens de peu de vigueur, assez de +force pour accomplir dans les combats un fait immense +comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»</p> + +<p>Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de +la terre éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, +recevant les hommages des grands Dieux. Ensuite, le +vent revint au calme, les dix points cardinaux se firent +sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités se rallièrent +à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même +rayonna d'une lumière inaltérable.</p> + +<p>Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous +les flèches de Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée +par la violence du chagrin: «Héros courageux, célèbre +dans la guerre, versé dans toute la science des astras, +pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre, +hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? <i>Tu gis</i>, tes +longs bras, ornés de sandal, étendus sans mouvement, +ton diadème rejeté <i>du front</i>, ce diadème d'un éclat égal +à celui de l'astre du jour! Le voici donc arrivé maintenant, +héros, ce <i>malheur</i>, que j'avais prévu: car, aveuglé +par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!</p> + +<p>«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps +écrasé dans les griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, +cet amoureux éléphant de Râvana; lui, de qui la splendeur +était comme une défense; lui, pour qui sa race était +comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; lui, +de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée +par la mada<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, ruisselant de ses tempes!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b> +<p>«<i>Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è +temporibus effluit</i>.» (<span class="sc">Bopp</span>, au mot cité.)</p></blockquote> + +<hr /> + +<p>À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait +tué Râvana, les Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent +du gynÅ“cée. Agitées de nombreuses convulsions, +souillées des poussières de la terre, se battant la poitrine +et la tête avec des bras luisants d'or, les cheveux déliés, +accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses, +qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les +Rakshasas par la porte septentrionale.</p> + +<p>Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles +cherchent leur époux sans vie: «Hélas! mon noble +mari!» s'écrient-elles de tous les côtés. «Hélas! mon +protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein jonché +de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante +aux cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus +qu'un bourbier de sang.</p> + +<p>Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de +larmes, se lamentant comme de <i>plaintives</i> éléphantes, +elles ne brillaient point alors ces femmes qui pleuraient +un époux tué dans ce terrible monarque. Elles virent là +ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur, +tombé sur la terre et semblable à une montagne <i>écroulée</i> +de noir collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans +la poussière du champ de bataille, elles se laissent tomber +sur ses membres, comme des lianes coupées avec les arbres +d'une forêt.</p> + +<p>Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette +posture, celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses +bras autour du cou. Telle jette ses bras en l'air, puis +se roule sur la terre; l'une s'évanouit, en voyant la face +de Râvana glacée par la mort; l'autre soulève dans son +giron la tête du monarque et pleure accablée de chagrin, +lavant ce pâle visage de ses larmes, comme <i>l'aurore</i> +inonde un lotus de gelée blanche.</p> + +<p>Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la +bataille, elles manifestaient leur désespoir sous différentes +formes et se lamentaient à l'envi l'une de l'autre.</p> + +<p>Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient +dans le champ de carnage, la plus auguste des +épouses et la bien-aimée du roi contemplait son époux +avec tristesse. Et quand elle eut promené ses regards +sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les +coups de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se +mit alors à gémir d'une manière touchante: «N'est-il +pas vrai, héros aux bras puissants, frère puîné de Kouvéra, +n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de +tenir pied en face de ta colère <i>sur un champ de bataille</i>? +Terrifiés à ta vue, les Rishis, les Gandharvas +renommés, les Tchâranas, les Yakshas et les Dieux s'enfuyaient +à tous les points de l'espace. Tu dors, abattu +dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un +homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?</p> + +<p>«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite +qu'elle soit à la face des armées: <i>non!</i> ce n'a pas été +sa main <i>d'homme</i> qui t'a broyé, toi, gonflé de force partout. +Je croirais plutôt que c'est Vishnou, qui vint en +personne pour ta mort sous les formes de Râma et qui +entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de +la magie.</p> + +<p>«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut +tué avec les Rakshasas nombreux qui l'environnaient, +son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors que, dans +la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi pour la force, fut tué +par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà n'était +pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut +jetée par les singes dans la grande mer, je soupçonnais +déjà dans mon cÅ“ur que Râma n'était pas un homme.</p> + +<p>«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; +mais tu n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son +triomphe <i>en ce jour</i>. Tu t'es follement épris de Sîtâ, +monarque des Rakshasas, pour la perte de ton empire, +de ta personne et de moi-même. Il y a des femmes qui +lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même supérieures +en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu +n'as point compris cela.</p> + +<p>«La Mithilienne va donc maintenant se promener +joyeuse avec Râma, tandis que moi, infortunée, je suis +tombée dans une mer épouvantable de chagrins! moi, +qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur le Kêlâsa, +dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du +Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!</p> + +<p>«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de +moi, cette nuit qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais +prévue telle, insensée que j'étais! Mon père est le souverain +des Dânavas, mon époux était le monarque des Rakshasas, +et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi étais-je +fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai perdu +en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse +mes éternelles années!</p> + +<p>«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là ? Pourquoi +ne me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse chérie? +Honore en moi, noctivague aux longs bras, la mère de +ton fils!</p> + +<p>«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec +laquelle tu immolais tes ennemis dans les combats, cette +lance brillante comme le soleil et semblable à la foudre +même du Dieu qui manie le tonnerre! Tranchée à coups +de flèches, les tronçons de ta massue jonchent la terre de +tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de laquelle, +héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cÅ“ur +qui, écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties +quand je te vois là descendu au tombeau!»</p> + +<p>Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes +et le cÅ“ur assailli par l'amour, la reine tomba dans un +<i>triste</i> évanouissement.</p> + +<p>Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant +et désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent +de relever Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: +«Reine, lui disent-elles, il n'a pas compris la +marche inconstante des choses humaines; le malheur +vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit +même cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, +elle se mit à pleurer avec de bruyants sanglots, et, la +tête baissée, elle mouilla ses deux seins avec les gouttes +épaisses de ses larmes.</p> + +<p>Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie +qui devait ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; +car il vit dans leur pensée qu'ils avaient le désir de célébrer +ses obsèques. Aussitôt, à la voix de Sougrîva, les +singes à la force épouvantable de rassembler çà et là des +bois d'aloès et de sandal.</p> + +<p>Les généraux des singes reviennent chargés de cruches +remplies d'une eau puisée dans les quatre vastes mers; ils +rapportent à grande hâte des fleurs cueillies sur les sept +monts et sur les autres montagnes de la terre. Ils apportent +des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du beurre +clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du +sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas +de bois. Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison +l'agnihotra, que les brahmes ne laissent jamais seul. Il +fit cette partie des funérailles suivant l'ordre des cérémonies, +consigné dans le rituel, de manière qu'elle fût +jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps +qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, +très-saint et hautement vénéré.</p> + +<p>D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu +pur. Ensuite, on dresse un vaste, un très-grand bûcher, +que surmontent des bûches de sandal, mêlées à des nâgésars, +auxquels sont unis de généreux aloès; bûcher +riche de tous les parfums, incomparable par ses grands +arbres de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le +monarque vêtu d'une robe de lin, et, s'inclinant, les +Rakshasas déposent le corps couché sur un lit.</p> + +<p>Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, +commencent en l'honneur du roi la cérémonie dernière; +ils immolent pour le monarque des Rakshasas la suprême +victime des morts. Ils orientent l'autel au sud-est et portent +le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui s'approche +en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.</p> + +<p>Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, +suivant le rite, à pleines cuillers, sur le mort un +beurre liquide et clarifié dont l'antilope a fourni la matière. +Ils mettent un char à ses pieds, un mortier dans +un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher différents +arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime +au lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un +des Maharshis et prescrite dans les Çâstras.</p> + +<p>À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en +l'honneur du monarque une victime de bétail qu'ils oignent +tout entière de beurre clarifié, couchent dans un +tapis et jettent dans le feu du sacrifice. Puis, l'âme consumée +de tristesse et la face baignée de larmes, ils inondent +Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et +d'autres oblations.</p> + +<p>Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, +applique le feu au bûcher; et la flamme, se développant +éclatante, dévore aussitôt le monarque aux dix têtes.</p> + +<hr /> + +<p>Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal +du soleil qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande +science fit ses révérences à Mâtali: «Tu as déployé une +grande puissance, tu m'as rendu le plus éminent service, +lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé, dans le +séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi +donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char +et s'élève aussitôt vers le ciel.</p> + +<p>Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, +ce héros qui ressemblait à une grande montagne et qui +s'approcha, les mains réunies en coupe à ses tempes: +«Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, le puissant +monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va +souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à +ma Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je +suis en bonne santé, de même que Sougrîva, de même que +Lakshmana, et que Râvana fut tué dans la bataille. Raconte +à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles d'ici, et +veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses commissions.»</p> + +<hr /> + +<p>Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit +dans le palais opulent de Râvana, il vit, dépouillée de +tous honneurs Sîtâ, la vertueuse épouse de Râma. La tête +courbée, le corps incliné, l'air modeste, il salua la Mithilienne +et se mit à lui répéter toutes les paroles de son +époux:</p> + +<p>«J'ai remporté la victoire, <i>te fait dire ton époux</i>; +sois tranquille, Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, +ton ennemi, sous le joug duquel <i>gémissait</i> Lankâ! Ton +séjour dans l'habitation de Râvana ne doit plus t'inspirer +de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est tombé sous +l'obéissance de Vibhîshana.»</p> + +<p>À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie +fermant tout passage à sa voix, cette femme au visage +brillant comme l'astre des nuits ne put articuler une seule +parole. Ensuite, le plus illustre des singes dit à Sîtâ, +plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine? +Pourquoi ne me parles-tu pas?»</p> + +<p>À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta +le chemin du devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint +ce langage d'une voix que sa joie rendait balbutiante: +«À peine eus-je entendu une si agréable nouvelle, l'éminente +victoire de mon époux, que, subjuguée par la joie, +je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois +rien, singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là ), +<i>non!</i> je ne vois rien sur la terre qui soit égal aux +charmes de ton récit, ni l'or, ni les vêtements, ni même +les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie telle, que +j'en perdis la parole.»</p> + +<p>À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses +deux mains en coupe et debout en face de Sîtâ, lui tint ce +langage dicté par la joie: «Femme vertueuse, appliquée +au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour ton mari la +joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles +d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes +paroles de toi, au don le plus magnifique par des multitudes +de pierreries; elles valent même tout l'empire des +Dieux! Avec cette richesse, je pourrais acheter tous les +biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois +Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que +je sollicite de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle +je tiens. Daigne me l'accorder gracieusement; ensuite, +on te fera voir ton époux.</p> + +<p>«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux +visages hideux vomir sur toi des paroles outrageantes, +suivant les injonctions de Râvana.</p> + +<p>«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien +épouvantables, aux cruelles mÅ“urs: daigne m'accorder +cette grâce.»</p> + +<p>À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi +Djanaka, réfléchit un moment; puis elle se mit à rire et +lui fit cette réponse: «Que le noble singe ne s'irrite pas +contre des servantes, forcées d'obéir, qui se meuvent par +la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la domesticité +du roi.</p> + +<p>«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en +châtiment des mauvaises Å“uvres que j'avais commises +avant <i>ces jours</i> et par la faute de l'adversité de ma fortune. +C'est ma destinée seule qui m'avait lié à cette déplorable +condition: telle est vraiment l'opinion de mon +esprit. Faible, je sais pardonner à de <i>faibles</i> servantes.»</p> + +<p>À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la +parole, fit cette réponse à l'illustre épouse de Râma: +«Sîtâ, la noble épouse de Râma, vient de parler comme +il était convenable. Donne-moi tes commandements, +reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces +mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: +«Chef des singes, je désire voir mon époux.»</p> + +<p>Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit +cette noble parole au héros, le plus habile entre ceux qui +savent manier l'arc: «Ta Mithilienne, <i>que j'ai trouvée</i> +absorbée dans la peine et les yeux troubles de pleurs, +n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a désiré jouir +de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le +plus vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de +larmes, s'abandonna à ses réflexions.</p> + +<p>Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs +et brûlants soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des +Rakshasas: «Fais venir ici la princesse de Mithila, Sîtâ, +ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura baigné sa tête, répandu +sur elle un fard céleste et revêtu de célestes parures.»</p> + +<p>À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied +hâté; il entra dans le gynÅ“cée, et, les mains réunies en +coupe, il dit à Sîtâ: «Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts +de célestes parures et monte dans un char, s'il te +plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la Vidéhaine +répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon +époux avant même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» +Ces paroles entendues, Vibhîshana repartit: +«Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu +fasses.»</p> + +<p>Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, +pour qui son mari était comme une divinité, cette +reine toute dévouée à l'amour et à la volonté de son +époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» répondit-elle. Sur-le-champ, +de jeunes femmes lavent sa tête et font sa toilette; +on la revêt de robes précieuses, on la pare de +riches joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une +litière magnifique, couverte de tapis somptueux, et l'emmène, +escortée de Rakshasas en grand nombre.</p> + +<p>Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant +voir la Mithilienne, se tenaient sur le passage par +centaines de mille. «De quelle beauté donc est cette Vidéhaine? +se disaient-ils. Quelle est cette perle des femmes, +à cause de laquelle ce monde des singes fut mis en si +grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le +monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la +grande mer une chaussée longue de cent yodjanas!»</p> + +<p>Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de +tous les côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et +s'avança vers Râma lui-même. Il s'approcha du magnanime, +plongé dans ses réflexions, tout victorieux qu'il fût, +et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai amenée!»</p> + +<p>À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui +avait longtemps habité dans la maison d'un Rakshasa, +trois sentiments d'assaillir à la fois Râma, la joie, la colère +et la tristesse. Il fit aller ses yeux de côté et se mit à +réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à Vibhîshana +ces paroles opportunes:</p> + +<p>«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours +t'es complu dans mes victoires, que la Vidéhaine +paraisse au plus tôt en ma présence.» À ces mots du +Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser +le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés +de turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le +bambou dans la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, +refoulant de toutes parts les assistants.</p> + +<p>Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en +arrière, pleines de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement +par un sentiment de politesse et d'amour. Irrité +et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, le Démon à la +grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du reproche +à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, +vexes-tu ces gens? Ne leur fais pas de violence, car je +regarde chacun d'eux comme s'il était de ma famille.»</p> + +<p>Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant +négligée, en conçut une secrète colère difficile à tenir +sous le voile. Ensuite la Djanakide, ayant regardé son +époux, réfléchit, et, femme, elle comprima sa joie cachée +au fond du cÅ“ur.</p> + +<p>Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une +voix forte et pareille au bruit d'une masse de grands nuages:</p> + +<p>«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte +retranchée <i>d'un sérail</i>, ni l'étiquette d'une cour, +ni tout autre cérémonial des rois, qui mettent une femme +à l'abri des regards: le voile de la femme, c'est la vertu +de l'épouse! Celle que voici nous est venue de la guerre; +elle est plongée dans une grande infortune; je ne vois +donc pas de mal à ce que les regards se portent sur elle, +surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène +la Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des +bois puissent la voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en +méditant ce langage, conduisit la Mithilienne auprès du +magnanime Râma.</p> + +<p>À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, +les singes et tous les généraux de Vibhîshana avec +le peuple de se regarder les uns les autres et de s'entre-dire: +«Que va-t-il faire? On entrevoit chez lui une colère +secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils furent tous +agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans +leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.</p> + +<p>Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient +remplis tous de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, +ils ressemblaient à des morts. À l'indifférence qu'il +marquait pour son épouse, à ses manières effrayantes, +Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de fleurs qui +n'a plus de charmes et que <i>son maître</i> abandonne.</p> + +<p>Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de +pudeur, la Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit +s'approcher de lui, telle que Çrî elle-même revêtue d'un +corps, ou telle que la Déesse de Lankâ, ou telle enfin que +Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de Sîtâ, la plus noble +des épouses, tous les singes furent transportés dans +la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa +beauté.</p> + +<p>Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au +milieu de ces peuples assemblés, elle se fut approchée de +son époux, la Djanakide se tint près de lui, comme la +charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À l'aspect de cette +femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le Raghouide +versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul +mot, car le doute était né dans son âme. Ballotté au milieu +des flots de la colère et de l'amour, Râma, le visage +pâle, avait ses yeux empourprés d'une extrême rougeur, +tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!</p> + +<p>Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante +de pudeur, ensevelie dans ses pensées, en proie à +la plus vive affliction et comme une <i>veuve</i> qui n'a plus +son protecteur. Elle, cette jeune femme, qu'un Démon +avait enlevée de force et tourmentée dans une <i>odieuse</i> +captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir du +monde des morts; elle, que la violence arracha de son +ermitage un instant désert; elle, sans reproche, innocente, +à l'âme pure, elle n'obtenait pas de son époux une +seule parole! Aussi, les yeux déjà baignés par des larmes +de pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit-elle +en <i>des torrents de</i> pleurs, quand elle se fut approchée +de Râma, en lui disant: «Mon époux!»</p> + +<p>À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme +vint troubler les yeux des capitaines simiens; et tous ils +se mirent à pleurer, saisis de tristesse. Le Soumitride, qui +sentit naître son émotion, se couvrit aussitôt la face de +son vêtement et fit un effort pour contenir ses larmes et +rester impassible dans sa fermeté.</p> + +<p>Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette +grande révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta +sa timidité et se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine +secoua son chagrin, elle s'arma de courage, elle +refoula ses larmes en elle-même par sa force d'âme et la +pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage de +son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: +c'étaient l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même +la douleur.</p> + +<p>Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, +se mit à lui exposer l'état secret de son cÅ“ur: «Je t'ai +conquise des mains de l'ennemi par la voie des armes, +noble Dame: reste donc à faire bravement ce que demandent +les circonstances. J'ai assouvi ma colère, j'ai lavé +mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur +et mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon +courage; aujourd'hui, ma peine a rendu son fruit; j'ai +accompli ma promesse: je dois être ici égal à moi-même.</p> + +<p>«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un +Démon travesti sous une forme empruntée, c'est le Destin +qui est l'auteur de cette faute; la fraude s'est faite +ici l'égale du courage. <i>Mais</i> qu'aurait-il de commun avec +une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui n'essuierait +pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?</p> + +<p>«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage +de Lankâ, tout ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son +fruit <i>heureux</i>. La fatigue des armées et celle de Sougrîva, +qui déploya tant de courage dans les combats +et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte +aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, +qui, désertant le parti d'un frère vicieux, est venu +se rallier au mien, porte également son fruit aujourd'hui.»</p> + +<p>Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les +yeux tout grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était +inondée par ses larmes. À cette vue, la colère du Raghouide +s'en accroît davantage, et, contractant ses <i>noirs</i> +sourcils sur le front, jetant des regards obliques, il envoie +à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes et des +Rakshasas:</p> + +<p>«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, +je l'ai fait, par cela même que je t'ai reconquise: j'ai +donc sauvé mon honneur. Mais sache bien cette chose: +les fatigues que j'ai supportées dans la guerre avec mes +amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour toi, +que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi +par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, +noble Dame, pour me sauver du blâme encouru et laver +la tache imprimée sur mon illustre famille.</p> + +<p>«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme +le serait une lampe mise dans l'intervalle de mes yeux! +Va donc, je te donne congé; va, Djanakide, où il te +plaira! Voici les dix points de l'espace, <i>choisis</i>! il n'y a +plus rien de commun entre toi et moi. En effet, est-il un +homme de cÅ“ur, né dans une noble maison, qui, d'une +âme où le doute fit son trait, voulût reprendre son +épouse, après qu'elle aurait habité sous le toit d'un autre +homme?</p> + +<p>«Place comme il te plaira ton cÅ“ur, Sîtâ! car il n'est +pas croyable que Râvana, t'ayant vue si ravissante et +douée de cette beauté céleste, ait pu jamais trouver du +charme dans aucune autre des jeunes femmes qui habitent +son palais!»</p> + +<p>Quand elle entendit pour la première fois ces paroles +affreuses de son époux au milieu des peuples assemblés, +la Mithilienne se courba sous le poids de la pudeur. La +Djanakide rentra dans ses membres, pour ainsi dire, et, +blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un torrent +de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de +pleurs, elle dit ces mots lentement et d'une voix bégayante +à son époux: «Tu veux me donner à d'autres, +comme une bayadère, moi qui, née dans une noble famille, +Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. +Pourquoi, héros, m'adresses-tu, comme à une épouse +vulgaire, un langage tel, choquant, affreux à l'oreille et +qui n'a point d'égal? Je ne suis pas ce que tu penses, +guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en moi; +<i>j'en suis digne</i>, je le jure par ta vertu elle-même!</p> + +<p>«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si +leur conduite est légère; mais dépose le doute à mon +égard, Râma, si tu m'as bien étudiée. S'il m'est arrivé de +toucher les membres de ton ennemi, mon amour n'a rien +fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le Destin! +Mon cÅ“ur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir, +n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, +esclave en des membres qui ne sont pas à moi? +Jamais, en idée seulement, je n'ai failli envers toi: puissent +les Dieux, nos maîtres, me donner la sécurité d'une +manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si mon +âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste +et notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce +malheur me tue pour l'éternité.</p> + +<p>«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la +première fois dans Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, +héros, ne m'as-tu pas rejetée dès ce moment? Aussitôt +cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par toi, j'eusse +abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu +n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en +péril; cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en +des travaux sans fruit.</p> + +<p>«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu +mis avant tout, comme un esprit léger, monarque des +hommes, ce fut ma qualité seule d'être une femme. J'étais +née du roi Djanaka, appelée que je fusse d'un nom qui +attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite, +ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, +qu'adolescent tu avais pressée en mon adolescence, tu ne +l'as point admise pour garant; ma vertu et mon dévouement, +tu as tout rejeté derrière toi!»</p> + +<p>Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces +larmes rendaient balbutiante; puis, s'étant recueillie dans +ses pensées, elle dit avec tristesse à Lakshmana: «Fils +de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est le remède à mon +infortune: frappée injustement par tant de coups, je n'ai +plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon +époux, dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer +dans le feu; c'est la <i>seule</i> route <i>ici</i> qu'il m'est séant de +suivre.»</p> + +<p>À ces mots de la Mithilienne, <i>l'intrépide</i> meurtrier +des héros ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes +de l'incertitude, fixa les yeux sur le visage de son frère; +et, comme il vit l'opinion de Râma se manifester dans +l'expression de ses traits, le robuste guerrier fit un bûcher +pour se conformer à sa pensée. En effet, qui que ce +fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir +de la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, +ni même le regarder.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de +Râma debout et la tête baissée, la Vidéhaine s'avança +vers le feu allumé. Elle s'inclina d'abord en l'honneur +des Dieux, puis en celui des brahmes; et, joignant ses +deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu +Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De +même que je n'ai jamais violé, soit en public, soit en secret, +ni en actions, ni en paroles, <i>ni de l'esprit</i>, ni du +corps, ma foi donnée au Raghouide; de même que mon +cÅ“ur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, +toi, feu, témoin du monde, protége-moi de tous les +côtés!»</p> + +<p>Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente +de s'élancer dans les flammes, fit le tour du feu et dit +encore ces mots: «Agni, ô toi qui circules dans le +corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des +Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme +un témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux +simiens de pleurer beaucoup, et, tombant une à une, les +larmes couvrent bientôt leur visage.</p> + +<p>Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une +âme résolue entra dans les flammes allumées. Une multitude +immense, adultes, enfants, vieillards, était rassemblée +en ce lieu; ils virent tous la Mithilienne éplorée +se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra dans +le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! +dont la clameur intense éclata comme quelque chose de +prodigieux. Semblable à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, +parée de bijoux d'or épuré, s'élança dans les flammes +allumées, comme une victime, que l'on jette dans le feu +du sacrifice.</p> + +<p>À ces cris des peuples: «<i>Hélas! hélas!</i>» Râma, le +devoir incarné, mais l'âme courroucée, demeura un moment +les yeux troubles de larmes. Soudain Kouvéra, le +roi <i>des richesses</i>, Yama avec les Mânes, le Dieu aux mille +regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain +des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le +drapeau a pour emblème un taureau, l'auguste et bienheureux +créateur du monde entier, Brahma, et le roi Daçaratha, +porté dans un char au milieu des airs et revêtu +d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir +ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs +chars semblables au soleil, ils arrivent sous les murs de +Lankâ.</p> + +<p>Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus +savant des esprits savants, le saint créateur de l'univers +entier, étendit un long bras, dont sa main était la digne +parure, et dit au Raghouide, qui se tenait devant lui, ses +deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir +avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? +Comment, ô le plus grand des plus grands Dieux, +ne te reconnais-tu pas toi-même? Quoi! c'est toi qui es +en doute sur la chaste Vidéhaine, comme un époux vulgaire!»</p> + +<p>À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses +deux mains aux tempes, répondit au plus éminent des +Dieux: «Je suis, il me semble, un simple enfant de Manou, +Râma, le fils du roi Daçaratha. <i>S'il en est d'une +autre manière</i>, daigne alors ton excellence me dire qui +je suis et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait +ainsi: «Écoute la vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui +la force ne s'est jamais démentie! répondit l'Être à la +splendeur infinie existant par lui-même. Ton excellence +est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme +est le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu +es Hrishikéça, tu es l'homme le plus grand des hommes.</p> + +<p>«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement +et à la fin des mondes; mais on ne connaît de toi ni +le commencement ni la fin. «Quelle est son essence?» +se dit-on. On te voit dans tous les êtres; dans les troupeaux, +dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les points +de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!</p> + +<p>«<i>Dieu</i> fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux +mille yeux, tu portes les créatures, la terre et ses montagnes. +Que tu fermes les yeux, on dit que c'est la nuit; +si tu les ouvres, on dit que c'est le jour: les Dieux étaient +dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est sans toi.</p> + +<p>«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit +que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut avant ce +qui est avant tout, on raconte que c'est toi, l'âme suprême. +C'est pour la mort de Râvana que tu es entré +ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que +tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes +qui soutiennent le devoir. Maintenant que l'impie Râvana +est tué, retourne joyeux dans ta ville.»</p> + +<p>Cependant le feu <i>ardent et</i> sans fumée avait respecté +la Djanakide, placée au milieu du bûcher: tout à coup, +voilà qu'il s'incarne dans un corps et soudain il s'élance, +tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit de son sein dans le +sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux +joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une +robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et +semblable au soleil enfant.</p> + +<p>Alors ce témoin <i>incorruptible</i> du monde, le Feu, dit à +Râma: «Voici ton épouse, Râma; il n'existait aucune +faute en elle.</p> + +<p>«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli +envers toi, ni de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni +par les yeux. Dans une heure, où tu l'avais quittée, héros, +le Démon Râvana d'une irrésistible vigueur l'emporta +malgré sa résistance loin de la forêt solitaire. Enfermée +dans son gynÅ“cée, triste, absorbée dans ton <i>souvenir</i>, +n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les côtés +par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de +toutes les manières, ta Mithilienne, en son âme retournée +toute vers toi, n'a jamais songé au Rakshasa.</p> + +<p>«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la +moindre faute: je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce +qu'il y a de manifeste et tout ce qu'il y a de caché: aussi, +ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, qui <i>viens de</i> l'observer +<i>ici même</i> en face de mes yeux!»</p> + +<p>À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable +énergie, Râma, plein de constance et le plus +vertueux des hommes vertueux, répondit au plus excellent +des Dieux: «Il fallait nécessairement que Sîtâ fût +soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette +purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, +habité dans le gynÅ“cée de Râvana. «Râma, ce fils +du roi Daçaratha, est un insensé; son âme n'est qu'une +esclave de l'amour,» auraient dit les mondes, si je +n'eusse point fait passer la Djanakide par cette purification. +Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka +n'avait pas changé de cÅ“ur, qu'elle m'était dévouée et +que sa pensée errait sans cesse autour de moi. Mais, +pour lui attirer la confiance des trois mondes dans cette +assemblée des peuples, je n'ai point arrêté Sîtâ, quand +elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même n'aurait +pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue +par sa vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir +son rivage. Oui! cette âme cruelle n'aurait pas été +capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi +impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non! +Sîtâ n'a point donné son cÅ“ur à un autre, comme la +splendeur ne fait pas divorce avec le soleil!»</p> + +<p>Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime +Râma, l'antique aïeul des créatures, l'auguste Swayambhou +adressa au héros qu'il aimait ce langage, expression +de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, suaves, judicieuses +et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé +Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, +et Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand +tu auras ceint le diadème dans Ayodhyâ et ramené la +joie dans la foule de tes amis; quand tu auras fait naître +une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides, +prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée +sans pareille, veuille bien alors revenir de la terre +au ciel.</p> + +<p>«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, +<i>qui fut</i> ton illustre père et ton gourou dans ce monde +des enfants de Manou? Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui +un bienheureux, à qui fut ouvert le monde d'Indra: +incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton frère.»</p> + +<p>À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide +avec Lakshmana de toucher les pieds de son père, +assis au sommet d'un char. Tous deux ils virent Daçaratha, +flamboyant de sa propre splendeur, vêtu d'une robe +pure de toute poussière; et, monté dans son char, l'ancien +souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie +à la vue de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même +de sa vie.</p> + +<p>Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient +par le flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un +grand prix au Swarga ni au bonheur d'habiter avec les +princes des Dieux. Certes, heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, +qui te verra joyeuse rentrer dans ton palais, victorieux +de ton ennemi et dégagé de ton vÅ“u! Certes, +heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, +Râma, de retour dans ta ville et sacré dans ton empire +comme le monarque de la terre! Heureux aussi lui-même +ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; lui de qui +la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la +terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le +devoir et tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.</p> + +<p>«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers +entier, est à la connaissance des Dieux; et moi, que +voici devant toi, Daçaratha, ton père, j'atteste sa pureté +moi-même!</p> + +<p>«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant +que tu habitais pour l'amour de moi les forêts, en compagnie +de ta Vidéhaine et de Lakshmana. Ton séjour +dans les bois est donc aujourd'hui une dette acquittée et +ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, +mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, +immolé de ta main dans la bataille, a satisfait les Dieux. +Maintenant, paisible avec tes frères dans ton royaume, +goûte le bonheur d'une longue vie.»</p> + +<p>Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette +réponse, les mains réunies en coupe: «Je suis heureux +de voir que ta majesté, objet naturel de ma vénération, +est contente de moi. Mais je voudrais obtenir de ton +amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui +sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne +avec ton fils!» telles sont les paroles qui furent +jetées par toi-même à Kêkéyî. Que cette malédiction, +seigneur, ne frappe ni cette mère ni son fils!»</p> + +<p>«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le +fils. «Quelle autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il +encore avec affection. Là -dessus, Râma lui dit: «Jette +sur moi un regard propice!» Ensuite, Daçaratha fit de +tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui cultives le +devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la <i>récompense +du</i> devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la +faveur de Râma, le Swarga et la grandeur suprême.</p> + +<p>«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô +toi qui ajoutes sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. +Tu accompliras le devoir dans toute son étendue, tu recueilleras +une immense renommée, et les hommes raconteront +dans les mondes ton dévouement fraternel.»</p> + +<p>Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le +monarque dit à Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, +il adressa hautement ces mots à la Vidéhaine, qui se +tenait là , formant l'andjali de ses mains réunies. Il ne +faut pas ouvrir ton cÅ“ur, Vidéhaine, au ressentiment que +pourrait y conduire cette répudiation <i>apparente</i>: c'est le +désir même de ton bien qui inspira cette conduite au sage +Râma pour <i>amener ici la reconnaissance de</i> ta pureté. +L'action vaillante, sceau de ta pureté, que tu as faite +aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des femmes <i>dans +les siècles à venir</i>.</p> + +<p>Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et +ses deux fils, le monarque issu de Raghou, Daçaratha, +flamboyant, s'éleva dans son char vers le monde d'Indra. +Il suivait le chemin fréquenté par les Dieux; et, ses regards +baissés vers la surface de la terre, il s'éloignait, +sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau que +l'astre des nuits.</p> + +<p>Tandis que le Kakoutsthide <i>déifié</i> s'en allait, Indra, au +comble de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait +devant lui, ses mains réunies en coupe à ses tempes: +«Ce n'est jamais en vain qu'on nous a vus, monarque +des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce +que ton cÅ“ur désire.»</p> + +<p>À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit +joyeux cette réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain +du monde entier des Immortels, je vais te demander une +grâce; daigne me l'accorder. Que tous les singes, qui, +vaincus <i>dans ces combats</i>, sont tombés à cause de moi +dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie +nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces +lieux où sont les singes et qu'il naisse pour eux des racines, +des fruits et des fleurs dans le temps même qui +n'en est point la saison.»</p> + +<p>À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit +en ces termes dictés par la bienveillance: «Tu désires +le salut des <i>héros, tes</i> amis, <i>et des guerriers</i>, qui te sont +venus en aide, c'est un vÅ“u qui te sied, fils chéri de +Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, cette +immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende +les morts à la vue <i>des vivants</i>, aucun autre que toi, +guerrier aux longs bras, ne le fera jamais dans les mondes +eux-mêmes des Immortels; mais, à cause de la parole +qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même ainsi. +Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les +singes vont se relever, comme <i>on voit sortir de leur +couche</i>, à la fin du sommeil, ceux qui sont endormis.</p> + +<p>«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres +chargés de fleurs et de fruits, dans un temps qui n'en est +point la saison, et des rivières couler avec des ondes +pures.»</p> + +<p>Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé +ces paroles, Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie +sur le champ de bataille. À peine l'ondée vivifiante +les a-t-elle touchés qu'au même instant, rendus à la vie, +tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit qu'ils +se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi +avait renversés morts, les membres déchirés de blessures, +tous, se relevant guéris et dispos, ils ouvraient de grands +yeux pleins d'étonnement.</p> + +<hr /> + +<p><i>À la suite de ces choses</i>, Vibhîshana dit, les mains +jointes, ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, +qui avait passé la nuit commodément couché: «Que de +nobles dames, habiles dans l'art de parer, les mains +chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes +variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, +viennent ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» +À ces mots, le Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: +«Bharata aux longs bras, fidèle à la vérité, est plongé +dans la douleur à cause de moi, et, voué à la pénitence +dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps. +Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche +dans la voie du devoir, je fais peu de cas du bain, des +vêtements et des parures. Occupe-toi de me procurer un +prompt retour dans ma ville. Car le chemin qui mène +dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»</p> + +<p>À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, +lui répondit Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. +Il est un char nommé Poushpaka, char nonpareil, céleste, +resplendissant comme le soleil et qui va de lui-même. Il +appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, plus fort, +l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui. +Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du +jour, est ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par +lui-même sans inquiétude jusque dans Ayodhyâ.»</p> + +<p>À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement +le char semblable au soleil; ce véhicule, ouvrage de +Viçvakarma, aux flancs marquetés de cristal poli, aux +siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux par +les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées +de tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de +lui-même, resplendissant, impérissable, céleste, ravissant +l'âme, embelli de portes d'or, couvert de tissus, où +l'or se mariait avec la soie, et qui, ombragé de mille +étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au sommet +du Mérou.</p> + +<p>Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque +des Rakshasas dit au Raghouide: «Que ferai-je?» Le +héros à la grande splendeur, ayant réfléchi, lui répondit +ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: «Que +tous ces <i>quadrumanes</i> habitants des bois, qui ont mis à +fin leur expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, +par divers présents de chars et de pierreries. C'est avec +leur appui que tu as conquis Lankâ, monarque des Rakshasas: +rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils n'ont +jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des +légions simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, +l'estime qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, +ils seront honorés par toi.</p> + +<p>«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance +de son devoir et pratique ainsi les obligations imposées +à un maître de la terre, n'est-il pas adoré du +guerrier?»</p> + +<p>Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens +jusqu'au dernier avec des largesses de pierreries +et d'or. Accompagné de son frère, et quand il eut pris +dans son anka l'illustre Vidéhaine, rougissante de pudeur, +le Raghouide, monté dans le char, tint ce langage +à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, +comme à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent +faire des amis, vous l'avez fait, héros des singes; je +vous donne congé, il vous est donc loisible à tous de vous +retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on peut attendre, +Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cÅ“ur appliqué, ta +majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi +complétement. Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là +ton empire, Sougrîva!</p> + +<p>«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana +aux longs bras. Les habitants du ciel, Indra même avec +eux, ne t'y vaincront jamais, souverain des Rakshasas, ô +toi, le plus fidèle aux devoirs du kshatrya. Je retourne +dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous demande la +permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»</p> + +<p>À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le +monarque des singes et Vibhîshana le Rakshasa, tous, +joignant les mains, de lui dire: «Nous désirons t'accompagner +jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons voir ton +sacre, vÅ“u de notre cÅ“ur. Quand nous aurons vu cette +auguste cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons +après un court séjour, ô le plus grand des rois, dans nos +habitations.»</p> + +<p>Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans +votre société, si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de +plus aimable que l'aimable même: ce sera pour moi un +bonheur que de rentrer dans Ayodhyâ en la compagnie +de toutes vos excellences. Hâte-toi de monter dans le +char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes +ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»</p> + +<p>À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana +avec ses conseillers de monter, pleins de joie, dans +le céleste Poushpaka. Quand ils sont tous embarqués, +Râma commande au véhicule de partir, et le char nonpareil +de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.</p> + +<hr /> + +<p>Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé +par le vent. De là , promenant ses yeux de tous côtés, le +guerrier issu de Raghou dit à Sîtâ la Mithilienne, au visage +tel que l'astre des nuits: «Regarde, Vidéhaine, la +cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la +cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. +Regarde ce champ de bataille; ce n'est qu'une fange de +chair et de sang, vaste boucherie, Sîtâ, de singes et de +Rakshasas!</p> + +<p>«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa +magie, Lakshmana et moi, les singes avaient perdu toute +espérance. Tous les simiens ont beaucoup pleuré dans la +pensée que Râma était descendu au tombeau; mais Garouda +nous eut bientôt délivrés du lien <i>mortel</i> de ces +flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme +aux grands yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet +épouvantable Râvana, que Brahma lui-même avait comblé +de ses grâces. C'est à cette place que se lamenta d'une +manière si touchante l'épouse du cruel souverain, appelée +Mandaudarî.</p> + +<p>«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi +des fleuves: il eut <i>en quelque façon</i> pour ancêtre un de +mes aïeux; aussi a-t-il fait alliance avec moi. Cette montagne, +qui nous montre son dos, c'est le Souléva, où +nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après +la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite +à cause de toi, femme aux grands yeux, à travers +cette mer, le domaine des requins; cette gloire n'aura pas +de fin.</p> + +<p>«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée +kouça, je couchai trois nuits pour obtenir que la mer +voulût bien se montrer à mes yeux sous une forme humaine. +Cette montagne, qui ressemble à une masse de +grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat +alla prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts +se montre à nos yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de +Sougrîva, où Bâli fut tué par moi. À la porte de Kishkindhyâ, +tu vois s'élever la cime lumineuse du Mâlyavat: +c'est là , reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison +pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant +le poids de ma douleur, après que j'eus arraché la +vie au terrible Bâli et sacré <i>le nouveau roi</i> Sougrîva.</p> + +<p>«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois +variés, aux étangs de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je +promenais çà et là mes plaintes continuelles.</p> + +<p>«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, +Djatâyou à la grande force, ton défenseur, qui tomba +sous les coups de Râvana.</p> + +<p>«Voilà , femme au charmant visage, voila enfin notre +chaumière de feuillage, d'où Râvana, le monarque des +Yâtavas, <i>osa</i> t'enlever, malgré ta résistance. C'est là +que vint s'offrir à nos yeux Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî +terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le nez et les +oreilles.</p> + +<p>«Maintenant, c'est l'amÅ“ne et délicieuse Godâvarî +aux limpides ondes, qui nous apparaît avec l'ermitage +d'Agastya, entouré de bananiers.</p> + +<p>«Ces chaumières que tu vois là -bas, femme à la taille +svelte, sont les habitations des ascètes, qui ont pour chef +le noble Atri, flamboyant à l'égal du feu même ou du soleil.</p> + +<p>«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand +ermitage d'Atri, le révérend anachorète, de qui l'épouse +Anasoûyâ t'avait donné un fard merveilleux. Cette montagne +plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le fils de Kêkéyî +vint m'apporter ses <i>vaines</i> supplications. Ce fleuve qui +roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides, +où j'offris aux mânes de mon père une oblation +de racines et de fruits.</p> + +<p>«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux +bois variés, et l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu +béni pour les sacrifices. Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est +la Gangâ, qui roule ses flots dans trois lits; et voici la +ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, mon ami. +À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi; +c'est là , c'est à son pied, que nous avons couché la première +nuit, après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.</p> + +<p>«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! +Incline-toi devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»</p> + +<p>Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, +tous les singes, et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de +contempler cette magnifique cité.</p> + +<hr /> + +<p>À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant +comme un second soleil et d'une marche rapide, que le +ciel est percé d'un immense cri de joie, lancé par la +bouche des vieillards, des enfants et des femmes, s'écriant +tous: «Voici Râma!» Descendus alors des chevaux, +des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis +pied à terre, de contempler ce noble Raghouide assis +dans <i>l'intelligent</i> véhicule, comme la lune est portée +dans le ciel. Bharata, passé <i>de la tristesse</i> à la joie, s'approcha, +les mains jointes, de Râma et l'honora du salut: +«Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que méritait +son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors +ce prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux +pieds de Râma et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.</p> + +<p>Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait +dans la route de ses yeux après une si longue absence, +le plaça contre son cÅ“ur et joyeux le serra dans ses bras. +Le magnanime Kêkéyide à l'âme domptée s'approcha de +la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la bienséance, +et salua ses nobles pieds.</p> + +<p>Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles +apparences, s'étaient revêtus de formes humaines et tous +ils interrogeaient avec empressement Bharata sur la +santé de sa majesté. Celui-ci dit à Vibhîshana d'une voix +caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé heureusement +une guerre d'une extrême difficulté.»</p> + +<p>Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis +devant Lakshmana, vint saluer ensuite avec modestie les +pieds de Sîtâ.</p> + +<p>Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance +d'un vÅ“u, les yeux noyés de larmes, pâle, +maigre, déchirée par le chagrin, se prosterna, lui toucha +les pieds et remplit de joie à sa vue le cÅ“ur de sa mère. +Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant +l'illustre Kêkéyî. De là , il s'avança près de Vaçishta, +environné des ministres, et courba son front devant lui, +comme il l'eût courbé devant Brahma l'éternel.</p> + +<p>Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent +alors contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux +longs bras, fils chéri de Kâauçalyâ!» disaient à Râma +tous les habitants de la cité, joignant les mains à leurs +tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que des +lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins +lui présentaient à son passage.</p> + +<p>En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une +grande vitesse, attelé de cygnes et rapide comme la +pensée, descendit sur le sol de la terre. Ensuite, ayant +pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, les +chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; +et, ses mains réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, +maître, tu te souviens encore de nous, qui sommes +restés sans maître si longtemps. Par la crainte et sur la +défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, n'a +dérobé un fruit <i>dans ton absence</i>. Tout cet empire est à +toi; c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but +de ma naissance est rempli et mes vÅ“ux sont comblés, +puisque je te vois enfin revenu ici pour régner dans +Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers, +les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé, +grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»</p> + +<p>À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots +dictés par l'amour fraternel, les singes et Vibhîshana +le Rakshasa de verser tous des larmes. Râma dans +sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et s'en +alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage +du Kêkéyide. Arrivé là , suivi des escadrons, il +quitta le sommet du char, descendit et se tint sur le sol +de la terre.</p> + +<p>Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse +égalait celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, +vers le Dieu Kouvéra.» Aussitôt reçu le congé que Râma +lui donnait, ce léger véhicule s'enfonça dans la plage +septentrionale et roula vers le palais du Dieu qui dispense +à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra +lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie +point, à son service comme tu es au mien.» À cet +ordre, le char se mit à la disposition de Râma; et le Raghouide, +quand il eut appris cette nouvelle, en fit ses remerciements +à Kouvéra.</p> + +<p>Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante +splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque +des singes, lui tint ce langage: «Nous étions +quatre frères, et toi maintenant, Sougrîva, tu fais le cinquième; +car un ami est, <i>comme ses amis</i>, un fils de +l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a +rendus.»</p> + +<p>Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains +réunies en coupe à ses tempes, dit à Râma, son frère +aîné, de qui le courage ne se démentit jamais: «Que ma +mère n'en soit point offensée! cet empire qui me fut +donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même +donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par +la grande furie des eaux, un royaume dont la couronne +n'est pas légitime est, à mon avis, une charge bien difficile +à porter.</p> + +<p>«<i>Fais-toi</i> sacrer aujourd'hui <i>et</i> que les rois te contemplent +dans ta splendeur flamboyante, comme le soleil +qui brûle au milieu du jour! Endors-toi et réveille-toi +<i>chaque jour</i> au cliquetis des noûpouras d'or, aux concerts +des troupes de musiciens, aux chants de voix mélodieuses. +Aussi longtemps que la terre, <i>ton empire</i>, accomplira +sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la +domination sur tout le globe.»</p> + +<p>Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers +habiles à la main douce et prompte donnent leurs soins à +Râma.</p> + +<p>Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec +des bouquets de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète +bien peigné, le corps flamboyant de magnifiques joyaux +et revêtu de somptueux habits avec des pendeloques +éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme +enflammé d'une céleste splendeur.</p> + +<p>Toutes les femmes du <i>feu roi</i> Daçaratha firent elles-mêmes +la toilette ravissante de la sage Djanakide.</p> + +<p>Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher +ayant attelé ses coursiers, vint avec le char décoré en +toutes ses parties. Râma, au courage infaillible, monta +dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères placés eux-mêmes +sur le char, il se mit en marche, assis auprès +d'eux et tout flamboyant de splendeur.</p> + +<p>Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, +et Lakshmana, s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer +le noble Râma. Alors on entendit au milieu des +airs une suave mélodie: c'étaient les louanges de Râma, +que chantaient les chÅ“urs des saints, les troupes des +vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand +des singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant +appelé Çatroundjaya, pareil à une montagne. +Tous les quadrumanes s'étaient revêtus des formes humaines, +et, parés de tous les atours, ils s'avançaient, +portés sur des milliers de magnifiques éléphants. C'est +ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra +des hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales +et des conques.</p> + +<p>Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, +des brahmes et des hommes, les mains pleines de confitures, +bordaient le passage du Raghouide.</p> + +<p>Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée +dans Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les +hauts faits des singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits +des quadrumanes et la vigueur des Rakshasas, les +habitants de la ville capitale furent saisis d'admiration.</p> + +<p>C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné +des singes, entra dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée +en ce moment de guirlandes, pavoisée d'étendards, +pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses places publiques, +ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses +routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût +pas rempli de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on +entendait les femmes dire au monarque arrivé dans sa +capitale: «Les habitants de cette ville désiraient te voir, +sire, avec leurs frères, avec leurs fils, et, par bonheur, +les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui! Kâauçalyâ +eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de +ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants +d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par +toi, Râma, cette ville était comme un ciel qui n'a point +de soleil, comme une mer à laquelle on a ravi ses perles, +comme une nuit où ne brille pas la lune. Aujourd'hui +que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut, +Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son +nom<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> à la face des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. +Tandis que nous habitions loin de toi, confiné +dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont coulé +pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b> +<p>On n'a pas oublié ce que veut dire <i>ayodhyâ</i> et l'on +voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «<i>Ayodhyâ</i> nous +semble aujourd'hui <i>ayodhyâ</i>, c'est-à -dire, l'<i>Imprenable</i> est +imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»</p></blockquote> + +<p>Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage +les voix réunies des hommes et des femmes lui envoyer +de ces paroles en témoignage d'affection.</p> + +<p>Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, +le glorieux monarque des hommes se rendit au palais +de son père. Il entra, et Kâauçalyâ, ayant baisé Râma +et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans son anka et +déposa le chagrin qui avait envahi son âme.</p> + +<p>Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était +joint l'à -propos et où la raison était mêlée aux convenances, +elle dit à ce fils des rois aux pas bien assurés dans le devoir: +«Que Sougrîva goûte ici le plaisir d'habiter ce grand +bocage d'açokas et ce palais magnifique, pavé d'or et de +lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, belle, richement +décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana. +Que des habitations au gré de leurs désirs +soient données promptement à tous les rois folâtres des +singes, en observant l'ordre établi des rangs.» À peine +eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr comme +la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors +dans le palais.</p> + +<p>«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, +expédie promptement des courriers pour le sacre du roi; +car c'est demain, au point du jour, l'heure où l'astérisme +Poushya est dans sa jonction, que l'on doit sacrer +le Raghouide.</p> + +<p>Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches +d'or, embellies de pierres fines, à quatre chefs des singes. +«Qu'on revienne promptement, leur dit-il, avec ces cruches +pleines d'eau puisée dans les quatre mers, et qu'on +soit de retour avant le temps où l'aube reparaît!» À ces +mots, les singes magnanimes, semblables à des montagnes, +s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents +impétueux.</p> + +<p>Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les +branches du sandal rouge, apporta d'un vol léger une +onde empruntée à la mer du midi. Djâmbavat avait rempli +dans les eaux de la mer occidentale son urne, incrustée +de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles +de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à +l'Océan septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée +dans son vase, qu'il avait paré de rameaux fleuris. +Soushéna revint à la hâte de l'autre mer, où il avait rempli +sa cruche ornée d'armilles et de bracelets.</p> + +<p>Çatroughna, environné des ministres, annonça donc +au saint archibrahme que les éléments du sacrifice +étaient prêts. Ensuite, quand apparut, dans un moment +propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans sa +jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné +des brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ +dans un trône de pierreries donné par un des Maharshis +et tournant sa face à l'orient. Le prêtre alors, suivant les +rites et conformément aux règles consignées dans les +Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait conférer +à ce noble prince issu de Raghou.</p> + +<p>Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, +Gautama, le brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante +splendeur et les autres chefs des brahmanes donnent +le sacre au monarque des hommes avec l'eau bien +limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes +avaient sacré jadis Indra aux mille yeux.</p> + +<p>Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités +réunies là dans les airs, avec le suc de toutes les herbes +médicinales, au milieu des ritouidjes, des brahmes, des +jeunes vierges, des principaux officiers de l'armée et des +<i>notables</i> commerçants, tous joyeux et rangés suivant +l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille. +Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; +Sougrîva, le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche +et le blanc éventail. Le souverain des Rakshasas, +Vibhîshana, plein de joie, saisit, pour éventer Râma, un +autre beau chasse-mouche avec un autre incomparable +éventail, semblable à l'astre des nuits.</p> + +<p>Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent +donna au Raghouide une guirlande d'or, composée de +cent lotus et flamboyante de sa nature. Le monarque des +Yakshas, qui vint lui-même à cette assemblée, fit présent +à Râma d'un collier de perles, entremêlé de gemmes +et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation de Mahéndra. +Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui +l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.</p> + +<p>Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: +les musiciens des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent +elles-mêmes pour honorer la fête où fut sacré le +sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque, la terre +se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur +et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. +Râma, <i>pour les honoraires du sacre</i>, donna aux +brahmes cent fois cent taureaux, mille vaches laitières +multiplié par mille et, de plus, trente kotis d'or. Il donna +aux brahmes dans sa joie des chars, des joyaux, des vêtements, +des lits, des siéges et beaucoup de villages à +plusieurs fois.</p> + +<p>L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande +d'or magnifique, enrichie de pierreries et semblable +aux rayons du soleil. Le présent que reçut Angada, fils +de Bâli, fut une paire de bracelets d'un beau travail, ornés +d'admirables diamants, entremêlés de lapis et d'autres +pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe +collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, +et dont les plus fines pierreries augmentaient encore la +richesse.</p> + +<p>En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi +Djanaka, se mit à détacher de son cou un collier et tourna +les yeux vers le singe Hanoûmat. Elle regarda tous les +quadrumanes et son époux à plusieurs fois. Le Raghouide, +ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son épouse, +donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, +à celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la +vigueur et de l'intelligence.»</p> + +<p><i>À ces mots</i>, la dame aux yeux noirs donna le collier +au fils du Vent. Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, +avec ce collier, tel qu'une montagne avec une +<i>ceinture de</i> nuées blanches, dont les rayons de la lune +jaunissent le sommet.</p> + +<p>Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques +pierres fines, mis aux premières places avec +politesse, comblés de biens et d'hommages, partirent, +ayant séjourné là <i>quelques heures</i>, tous les ours, les +Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter Râma.</p> + +<p>Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point +de partir lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je +ne t'ai pas récompensé comme il faut. Choisis donc une +grâce; car le service que tu m'as rendu est bien grand.» +À ces mots, des larmes de joie troublant ses yeux, celui-ci +dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps, +sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la +terre; je demande cette grâce, si tu veux m'en accorder +une.»</p> + +<p>À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette +réponse: «Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur +toi! Jouis de la vie, sans maladie, sans vieillesse, toujours +vigoureux et jeune, aussi longtemps que la terre soutiendra +les mers et les montagnes!»</p> + +<p>La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille: +«Que les différentes choses à manger, fils de +Mâroute, se présentent d'elles-mêmes à toi sur la terre! +Que les chÅ“urs des Apsaras, les Gandharvas, les Dânavas +et les Dieux t'honorent comme un Immortel en tous lieux +où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi ou +ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils +à l'ambroisie et des ondes limpides!»</p> + +<p>«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux +mouillés de larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, +comme ils étaient venus, à leurs différentes habitations, +s'entretenant tout le voyage, tant ils aimaient Râma, des +grandes aventures de ce noble Raghouide.</p> + +<p>Après le départ de tous les singes, l'homicide <i>généreux</i> +des ennemis tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui +toujours lui fut si dévoué: «Gouverne avec moi, ô toi qui +sais le devoir, cette terre qu'ont habitée les rejetons des +monarques nos ancêtres, et porte, comme roi de la jeunesse, +ce timon <i>des affaires</i>, qui n'a rien de supérieur à +ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»</p> + +<hr /> + +<p>Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même +avec ses frères toutes les affaires de son vaste empire. +Pendant son règne plein de justice, toute la terre, +couverte de peuples gras et joyeux, regorgea de froment +et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans le monde, +le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des +vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. +Tout vivait dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir +maintenait le sujet dans son devoir, et les hommes +ne se nuisaient pas les uns aux autres.</p> + +<p>Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans +maladie, on était sans chagrin, la vie était de cent années, +chaque père avait un millier de fils. Les arbres, invulnérables +aux saisons et couverts sans cesse de fleurs, donnaient +sans relâche des fruits; le Dieu du ciel versait la +pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une haleine +toujours caressante.</p> + +<p>Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes +vivaient renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations +respectives; les créatures s'adonnaient à la pratique +de la vertu.</p> + +<p>Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses +devoirs, c'est ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies +toutes les qualités, gouvernait la monarchie du monde. +Devenu maître de tout l'empire et victorieux de ses ennemis, +ce prince, à la haute renommée, offrit mainte espèce +de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de +riches honoraires.</p> + +<hr /> + +<p>Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge +la vie, qui rend les rois victorieux, est l'Å“uvre primordiale +que jadis composa Valmîki.</p> + +<p>Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir +dans le monde son oreille sans cesse occupée au récit de +cette histoire admirable <i>ou variée</i> du Raghouide aux travaux +infatigables. Il aura des fils, s'il veut des fils; il aura +des richesses, s'il a soif de richesses, l'homme qui écoutera +lire dans le monde ce que fit Râma.</p> + +<p>La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, +la joie de son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui +voyagent dans les pays étrangers, elle obtiendra qu'ils +soient bientôt réunis avec elle. Ceux qui dans le monde +écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé, +acquièrent <i>du ciel</i> toutes les grâces, objets de leurs désirs, +telles qu'ils ont pu les souhaiter.</p> + +<h2>FIN DU RAMAYANA.</h2> + +<hr /> + +<h1>INDEX</h1> + +<h4>DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES +PERSONNES QUI NE SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC +L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET L'HISTOIRE DE L'INDE.</h4> + +<hr /> + + +<p><b>A</b></p> + +<p><b>Agnihotra</b>, le feu sacré en général.</p> + +<p><b>Andjali</b>, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes +ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au +front.</p> + +<p><b>Anka</b>, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche +et l'aisselle du même côté.</p> + +<p><b>Apsara</b>, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel.</p> + +<p><b>Asta</b>, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé +descendre se coucher.</p> + +<p><b>Asoura</b>, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité +continuelle avec les Souras ou les Dieux.</p> + + +<p><b>B</b></p> + +<p><b>Bhagavat</b>, <i>vénérable</i>, <i>adorable</i>, appellation commune à tous les Dieux, +mais principalement consacrée à Brahma.</p> + +<p><b>Brahma</b>, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance +créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation +par les merveilles du monde.</p> + + +<p><b>Ç</b></p> + +<p><b>Çakra</b>, <i>validus</i>, <i>robore</i> ou <i>vi præditus</i>. V. Indra.</p> + +<p><b>Çâstra</b>, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais plus +ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de jurisprudence.</p> + +<p><b>Çataghnî</b>, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire +<i>qui tue cent</i> hommes. L'opinion générale est que la <i>çataghnî</i> était +une arme à feu.</p> + +<p><b>Çîva</b>, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance destructive +et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation +par les choses créées.</p> + + +<p><b>D</b></p> + +<p><b>Daçagrîva</b>, c'est-à -dire <i>decem habens colla</i>, un surnom de Râvana.</p> + + +<p><b>G</b></p> + +<p><b>Gandharva</b>, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel +d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales +Divinités.</p> + +<p><b>Garouda</b>, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la +monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de +serpents, exalté jusqu'à la condition divine.</p> + + +<p><b>H</b></p> + +<p><b>Hrishikéça</b>, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou +Vishnou incarné.</p> + + +<p><b>I</b></p> + +<p><b>Indra</b>, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le <i>Jupiter tonans</i> +de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun: +l'<i>Indra des hommes</i>, l'<i>Indra des quadrupèdes</i>, l'<i>Indra des oiseaux</i>, +pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là .</p> + +<p><b>Ikshwâkou</b>, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé, +et le premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant, +le nom d'Ikshwâkide.</p> + + +<p><b>K</b></p> + +<p><b>Kakoutstha</b>, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha et +le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique +Kakoutsthide pour son descendant Râma.</p> + +<p><b>Kinnara</b>, un ordre des musiciens du ciel.</p> + +<p><b>Kouvéra</b>, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses +et le frère aîné du tyran Râvana.</p> + +<p><b>Kshatrya</b>, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des +rois.</p> + + +<p><b>L</b></p> + +<p><b>Lohitânga</b>, la planète de <i>Mars</i>.</p> + + +<p><b>M</b></p> + +<p><b>Mâdhava</b>, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du +printemps.</p> + +<p><b>Mâroute</b>, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au +nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne.</p> + +<p><b>Moushala</b>, <i>pistillum</i>, <i>teli genus</i>, dit Bopp.</p> + + +<p><b>N</b></p> + +<p><b>Naîrrita</b>, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé +dans le poëme comme synonyme de <i>Rakshasa</i>.</p> + +<p><b>Nârâyana</b>, <i>l'esprit qui marche sur les eaux</i>, un nom de Vishnou et de +Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait +avant tous les mondes.</p> + +<p><b>Noûpoura</b>, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de pierreries, +que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied.</p> + + +<p><b>P</b></p> + +<p><b>Panava</b>, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour.</p> + +<p><b>Pannagas</b>, Demi-Dieux serpents.</p> + +<p><b>Pattiça</b>, espèce d'arme en forme de hache.</p> + +<p><b>Piçâtchas</b>, espèce de Démons analogues aux vampires.</p> + +<p><b>Pourandara</b>, <i>le briseur de villes</i>. V. Indra.</p> + +<p><b>Pradakshina</b>, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne, +ayant soin de lui présenter toujours le côté droit.</p> + + +<p><b>R</b></p> + +<p><b>Raghou</b>, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui +vint ce nom patronymique si usité de <i>Râghava</i> ou de <i>Raghouide</i>.</p> + +<p><b>Râhou</b>, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de +la lune.</p> + +<p><b>Rakshasa</b>, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières, +animant les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les +sacrifices, sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à +leurs femmes le nom de Rakshasî.</p> + +<p><b>Rohinî</b>, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une des +filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27 nymphes, +personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou +Lunus est censé avoir épousées.</p> + + +<p><b>S</b></p> + +<p><b>Shorée</b>, arbre de charpente, le <i>shorea robusta</i>.</p> + +<p><b>Soma</b>, l'asclépiade acide ou le <i>sarcostema viminalis</i>, dont le jus est +offert aux Dieux dans les sacrifices.</p> + +<p><b>Souparna</b>. V. <span class="sc">Garouda</span>.</p> + +<p><b>Soura</b>, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine +<i>sour</i>, briller, <i>splendere</i>.</p> + +<p><b>Swarga</b>, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et +les héros après cette vie.</p> + +<p><b>Swayambhou</b>, c'est-à -dire, l'<i>être, qui existe par soi-même</i>, un des +noms de Brahma.</p> + + +<p><b>T</b></p> + + +<p><b>Tchakra</b>, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés: +c'est l'arme terrible de Vishnou.</p> + +<p><b>Tchârana</b>, bons Génies, les panégyristes des Dieux.</p> + +<p><b>Tilaka</b>, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur +le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme +distinction de secte.</p> + + +<p><b>V</b></p> + +<p><b>Varouna</b>, le Neptune indien, le Dieu des eaux.</p> + +<p><b>Vâsoukî</b>, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou.</p> + +<p><b>Viçvakarma</b>, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain +de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom +veut dire <i>cujuslibet peritus operis</i>.</p> + +<p><b>Vidyâdhara</b>, Demi-Dieux, habitants des airs.</p> + +<p><b>Virotchana</b>, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est +nommé le Virotchanide.</p> + +<p><b>Vishnou</b>, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance +conservatrice du monde personnifiée.</p> + +<p><b>Vritra</b>, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies +Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux +rayons de la lumière originelle.</p> + + +<p><b>Y</b></p> + +<p><b>Yama</b>, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le fils +du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide.</p> + +<p><b>Yâtou</b>, au pluriel, Yâtavas, et</p> + +<p><b>Yatoudhâna</b>, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana.</p> + +<p><b>Yatoudhânî</b>, c'est le féminin de ce mot.</p> + +<p><b>Yodjana</b>, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres +chacun.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND *** + +***** This file should be named 20640-h.htm or 20640-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/6/4/20640/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the +Distributed Proofreading team of Europe +(http://dp.rastko.net). 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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