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+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana - tome second
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Valmiky
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the
+Distributed Proofreading team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE RAMAYANA
+
+POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
+
+TRADUIT EN FRANÇAIS
+
+PAR HIPPOLYTE FAUCHE
+
+Traducteur des Œuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata
+
+TOME SECOND
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+
+13, RUE DE GRAMMONT, 13
+
+A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
+
+_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_
+
+1864
+
+ * * * * *
+
+Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout
+enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ,
+comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps,
+à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant
+le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi
+dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les
+paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne
+tentent pas de l'arrêter.
+
+L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout
+enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle,
+charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de
+jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse,
+céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des
+forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de
+tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères,
+avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme
+suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes
+célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec
+une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus,
+d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.
+
+Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files
+des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du
+mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle
+architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars
+consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs
+tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui
+descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse
+habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles
+singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes
+Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de
+Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans
+la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus
+suaves guirlandes _en_ décoraient _l'extérieur_; ils regorgeaient de
+pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait
+la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra
+et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux
+château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les
+sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis
+d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets
+enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent
+du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées
+d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main,
+il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades
+en or bruni.
+
+Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva
+commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent,
+tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana
+de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les
+bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des
+convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais.
+Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours
+toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail,
+que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là
+beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient
+de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants,
+qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes.
+
+Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand
+nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes
+fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches
+atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues
+de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins
+distinguées par la politesse que par la beauté.
+
+Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de
+son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son _cœur_ la
+puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le
+roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction _du monde_,
+qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert
+de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient
+dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains
+réunies en coupe devant Lakshmana.
+
+Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil,
+couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des
+singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté
+d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes
+divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des
+femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille:
+telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de
+Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à
+la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à
+ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail
+blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni.
+
+À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en
+fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa
+fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de
+colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la
+contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents,
+poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme
+le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine,
+dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc
+empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses
+tempes.
+
+Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là!» dit le
+roi des singes.
+
+Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une
+caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues
+de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un
+envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie
+même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand
+le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les
+affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter
+les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les
+tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux vœux du
+noble Râma?»
+
+Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant
+Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous
+sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables;
+je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu.
+Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille
+de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége;
+ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.»
+
+Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne
+dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du
+singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la
+mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant,
+s'il te plaît, une prompte exécution.»
+
+Ensuite, l'homicide _héros_ des héros ennemis, Lakshmana tint ce
+langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de
+ses femmes. «Un roi qui a du cœur et de la naissance, qui est
+miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la
+reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté
+sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque
+esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis,
+dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval
+tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses
+vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa
+maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe
+dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y
+a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge
+à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur
+jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis,
+ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les
+êtres conspirent à sa mort.
+
+«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus
+saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous
+garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes
+voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité!
+
+«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les
+mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce
+fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé
+mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, cœur vil, aux pensées
+tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une
+ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la
+pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les
+habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle,
+je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le
+chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme
+inconstante et mobile par le vice de ta race!»
+
+À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur,
+Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en
+ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière,
+Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu
+de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel;
+son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des
+pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service,
+impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable.
+C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire,
+l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, _son
+épouse_. Rentré en possession des plus douces jouissances par la
+bienveillance de Râma, il a voulu, _c'était naturel!_ goûter de ses
+voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le
+noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a
+passé dix années dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de
+toutes les choses désirées!
+
+«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires:
+ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expédier çà et là de
+nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de
+singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti
+en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma,
+ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions
+de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient
+auparavant.
+
+«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront
+ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les
+tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par
+kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles
+de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc,
+irascible guerrier, dépose là ton chagrin.
+
+«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les
+singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide
+charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes,
+l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!»
+
+Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur
+ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien
+reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte
+que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la
+guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta
+dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes
+les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à
+Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:
+
+«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire
+éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de
+Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur _invincible_
+des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal
+au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses
+hauts faits?
+
+«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant
+son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec
+les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du
+vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des
+généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par _trop de_
+confiance, soit par _intempérance d'_amour, il faut que Râma ait de
+l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?»
+
+Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit
+ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva,
+sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas
+en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,
+assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur
+exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de
+Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des
+singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue
+_attente_!
+
+«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler
+ton ami, le cœur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien
+excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous
+l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»
+
+Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et,
+couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent
+offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans
+les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous
+les singes à soutenir la cause de Râma.
+
+Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu
+l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est
+frappée de terreur.
+
+Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre
+s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où
+Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent
+de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche
+à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_
+plus hautes alpes _de la terre_: vaillants héros, ils ont la taille
+et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les
+épaules couvertes_ d'une crinière léonine toute resplendissante,
+affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de
+l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits,
+un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont
+Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de
+charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions.
+Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés
+par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la
+Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs
+festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la
+multitude _infinie des croisés_.
+
+[Note 1: Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces
+hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_
+égale _dix millions_.]
+
+Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des
+fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé.
+
+Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant
+comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit
+en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale;
+il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail
+blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour
+de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à
+leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à
+la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même
+le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes.
+Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit
+des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les
+golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient
+devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui
+le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais
+encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes
+s'arrêta.
+
+Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le
+roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et
+marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la
+terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali.
+À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes,
+toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de
+même l'andjali.
+
+Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus,
+dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à
+l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras
+le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit:
+«Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec
+bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de
+la terre:
+
+«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales
+et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton
+royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô
+toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite
+Râvana.»
+
+À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement
+rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma
+fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout
+recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô
+le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à
+toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble
+des hommes.
+
+«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes
+singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous
+les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les
+golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants
+des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui
+changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés
+dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts.
+
+«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent
+se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre,
+chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les
+uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront
+la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne _dans tes
+bras_!»
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, _en tel
+nombre_ qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre
+aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points
+cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même
+tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.
+
+Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord,
+environné par dix mille kotis de guerriers.
+
+Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre
+de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le
+roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des
+plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra.
+
+Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille
+kotis et cent milliers de singes.
+
+Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle
+de _Bâli_, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une
+centaine de çankhas[3].
+
+[Note 2-3: Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha
+équivaut à cent milliards.]
+
+Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci
+commande une myriade avec onze centaines de guerriers.
+
+Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur,
+telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros
+exécutent ses commandements.
+
+Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent
+mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux
+cimes du Kêlâsa.
+
+Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha,
+comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore
+une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes,
+estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil
+adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus.
+
+Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné
+Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille
+kotis de guerriers.
+
+Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau:
+il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas.
+
+Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel
+marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée.
+
+Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et
+pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande
+vigueur: son nom est Panasa.
+
+Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent
+Sougrîva avec mille kotis de simiens.
+
+À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre
+cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.
+
+Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la
+grande force, honoré par tous les chefs des chefs.
+
+Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que
+suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.
+
+Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne,
+Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du
+matin.
+
+Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa
+personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes.
+
+On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et
+Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa.
+
+Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous
+capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement
+la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées
+s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front
+devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres
+singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se
+tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de
+l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes,
+annonce à Râma, digne _en tous points_ d'être aimé, que tous les
+singes à la grande vigueur sont arrivés.
+
+Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent
+fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla
+coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de
+ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes.
+
+ * * * * *
+
+Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la
+terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:
+
+«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes
+armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit
+marcher.»
+
+À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit
+Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache,
+bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à
+la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je
+connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de
+Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les
+circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette
+affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que
+dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur,
+la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à
+s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein
+de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à
+son but, je n'en doute pas.»
+
+À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le
+monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata,
+à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une
+montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur,
+incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis
+de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les
+singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du
+Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des
+lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale
+avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine
+Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des
+bois, dans les cavernes et dans les forêts.»
+
+ * * * * *
+
+Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans
+le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées
+méridionales.
+
+_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent
+milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur
+gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du
+sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les
+simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins
+difficiles ou dangereux.
+
+Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat:
+ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes,
+qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes,
+ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les
+enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne
+qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus,
+grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et
+les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures,
+promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on
+les voit dans ton père, le magnanime Vent.
+
+«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force:
+veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à
+nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute
+force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux,
+avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie.
+
+Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de
+cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il
+eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris
+que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce
+prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna
+joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom,
+pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois:
+«À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens
+envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta
+sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva,
+tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.»
+
+Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains
+jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de
+Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons,
+prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse
+armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans
+le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par
+les bataillons des étoiles.
+
+ * * * * *
+
+Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces
+quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité
+égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur
+manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de
+Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant
+lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête
+l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de
+cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée
+occidentale, où préside Varouna.
+
+«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois
+arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré,
+je punirais de mort le retardataire!
+
+«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse,
+nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un
+service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur
+un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_,
+qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me
+soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt
+le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine
+eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que
+les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres
+de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu
+Varouna.
+
+Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces
+paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi
+accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les
+quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens,
+et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que
+protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des
+Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui
+voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses
+yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles
+cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez,
+singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette
+région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des
+Vidéhains.
+
+«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne
+restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de
+mort le retardataire!»
+
+Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber
+aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque
+à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour
+cette plage du monde où préside Kouvéra.
+
+Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette
+promesse.
+
+«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai
+tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.
+
+«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je
+franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand
+monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si
+grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute
+cette affaire.»
+
+Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans
+l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette
+promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces
+magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent
+chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.
+
+Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les
+premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel;
+et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana,
+attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa
+bien-aimée Sîtâ.
+
+ * * * * *
+
+Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles
+circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde?
+Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre,
+si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de
+Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis
+m'a forcé de le voir.
+
+«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je
+visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les
+côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts.
+Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là_ dans
+la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant
+la terreur qui me talonnait sans cesse.
+
+«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_
+souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet
+de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici
+dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense,
+se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se
+présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère
+n'y viendra pas.»
+
+«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour
+de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand
+ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité,
+les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes
+ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»
+
+ * * * * *
+
+Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes,
+les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient
+déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du
+monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur
+avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs,
+les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes,
+les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient
+rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués.
+
+Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche
+de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés
+d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.
+
+Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées
+simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au
+mont Prasravana.
+
+Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la
+plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas
+vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la
+contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ.
+Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit
+son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta
+point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana.
+
+Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un
+flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce
+langage:
+
+«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et
+les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les
+défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les
+_massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes.
+Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une
+métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même
+de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués
+_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant,
+courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits
+impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont
+rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils
+n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.»
+
+Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en
+était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait
+donné Sougrîva.
+
+Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le
+service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables
+ou les _plus_ inaccessibles.
+
+Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de
+soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable,
+hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin,
+_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors,
+_dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là,
+tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le
+corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné
+par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de
+ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de
+fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de
+l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de
+la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une
+profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra
+lui-même.
+
+De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes
+et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage
+teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau,
+canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux
+aquatiques.
+
+Le cœur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette
+caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la
+crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur
+et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles
+suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec
+eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de
+montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre
+pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par
+centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués
+sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin
+d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs.
+Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau
+la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous
+les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux
+abondent.»
+
+À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de
+ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.
+
+D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après
+lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent
+jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable,
+hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient
+tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître
+mutuellement_. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit
+_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle
+d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de
+fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils
+aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.
+
+Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils
+virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du
+feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas,
+des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous
+parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et
+répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus
+variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et
+diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à
+des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de
+cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.
+
+Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de
+lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là,
+partout, les singes voient des amas de pierreries.
+
+Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire,
+grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de
+vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des
+fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des
+liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës
+et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou,
+soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements
+précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils
+aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.
+
+Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme
+anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle
+noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente
+sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les
+paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont
+ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?
+
+«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment
+les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_
+cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif,
+accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce
+gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette
+admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a
+redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme.
+
+«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves
+parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à
+l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets
+_délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent,
+aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces
+arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter?
+Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum
+si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides
+ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous
+raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le
+maître de cette immense caverne?»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui
+trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit
+en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien,
+doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut
+construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il
+était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et
+ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille
+années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le
+récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la
+force même d'Ouçanas.
+
+«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître
+souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita
+quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais
+l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la
+jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et
+le tua.
+
+«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans
+pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce
+magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle
+Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde
+de son palais.
+
+«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous
+unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la
+danse.»
+
+Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique
+au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la
+pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble
+femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui
+mourons faute de nourriture.»
+
+Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit
+des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les
+règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils
+ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la
+sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau
+pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes
+contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux
+lieux.
+
+Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante
+fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans
+toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait
+sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à
+ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui
+êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous
+été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé
+votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je
+puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!»
+
+À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à
+lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le
+fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier,
+ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu
+s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ,
+sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette
+princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes,
+héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva),
+nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels
+Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule
+_l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.
+
+«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous
+de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa
+captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha.
+
+«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en
+vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos
+regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par
+la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri
+au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos
+réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive
+ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos
+esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards,
+nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre
+ouvert, comme une grande bouche de la terre.
+
+«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_
+sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces
+oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des
+canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux
+aquatiques.
+
+«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces
+volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à
+mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil
+d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois
+tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a
+donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre
+enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette
+caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà
+quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où
+nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors
+que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a
+donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que
+nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les
+singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»
+
+À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux vœux
+parfaits répondit en ces termes à tous les singes:
+
+«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche
+dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.»
+
+Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a
+parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous
+as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante
+fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans
+sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions
+occupés à_ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes
+nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de
+temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de
+mort tout retardataire!»
+
+«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans
+doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les
+autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par
+Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes
+couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour
+continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie
+taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»
+
+À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains
+pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:
+
+«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de
+cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime
+Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous
+hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met
+ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à
+terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues
+erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir.
+
+«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce
+roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne
+impraticable.»
+
+À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire
+du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la
+volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:
+
+«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son
+malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a
+déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins,
+grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce
+aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez
+tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles
+simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui
+tient ses yeux ouverts.»
+
+Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne,
+se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains;
+et, dans l'intervalle d'un clin d'œil seulement, la pénitente mit à
+la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché
+entre leurs mains.
+
+Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur
+tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes
+et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La
+félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon
+palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne,
+elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'œil,
+par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_.
+
+Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur
+visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son
+départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer
+épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de
+grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans
+cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils
+avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent
+l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi
+nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_
+des nuits, le démon Râvana.»
+
+Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se
+plonger dans une profonde rêverie.
+
+Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de
+grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet
+énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même
+du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans
+ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le
+mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le
+temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes
+des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments
+et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout
+puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra
+point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne
+saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos
+efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas
+autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y
+avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses,
+à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre
+jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour
+après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que
+subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme
+l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est
+Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi
+toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre
+moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour
+la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront
+mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie?
+Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de
+cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un
+ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors
+ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son
+allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé,
+n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est
+certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une
+chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes
+dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis
+dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles
+extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!»
+
+Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles
+simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient.
+Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le
+septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des
+herbes courbée au midi.
+
+Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein
+du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé
+d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus
+éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un
+antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes
+couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a
+dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa
+loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là
+pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a
+de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut
+dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les
+singes.
+
+À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des
+vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au
+_vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que
+la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des
+singes.
+
+«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même,
+ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril.
+Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en
+déployant sa vaillance pour la cause de Râma!»
+
+Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada,
+l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le
+cœur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour
+au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y
+mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie?
+
+«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?
+
+«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère.
+Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?
+
+«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil
+ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si
+elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la
+montagne.»
+
+ * * * * *
+
+Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la
+douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son
+langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort,
+réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à
+l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que
+nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre
+affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup
+à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes
+descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal
+oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint
+ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des
+ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble
+des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils
+vigoureux et magnanimes:
+
+«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs
+hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi
+des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce
+monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est
+sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin
+du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son
+épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des
+brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection
+débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.
+
+«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père
+de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana
+l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la
+Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des
+années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le
+Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait
+le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse
+de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide
+eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.
+
+«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là
+son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne
+voit la clarté du soleil dans la nuit.
+
+«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton
+frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils
+pouvaient savoir où le trouver!
+
+«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt
+Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre
+ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions
+cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois
+au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir
+s'est consumé tout entier.
+
+«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour
+la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la
+condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait
+embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort!
+Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»
+
+À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie,
+le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce
+Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les
+coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma
+condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure
+et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour
+venger la mort de mon frère.
+
+«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou
+et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous
+défiâmes hardiment à voler dans le ciel.
+
+«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où
+le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons,
+éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi,
+nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut
+arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_.
+Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre
+flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour
+fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil
+me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette
+montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de
+mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien
+long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de
+lui!»
+
+Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui
+l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des
+nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé
+frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à
+courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou
+loin d'ici?»
+
+Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint
+ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes:
+«Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie;
+néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma
+voix seulement.
+
+«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de
+tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans
+les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_,
+Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de
+tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat
+du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir
+Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à
+ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous
+dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.
+
+«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des
+Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à
+cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle
+s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là
+qu'habite, enfermée dans le gynœcée de Râvana et surveillée d'un
+œil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux
+vêtements de soie.
+
+«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au
+delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.
+
+«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la
+puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire,
+supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le
+besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de
+cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue
+pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de
+vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la
+racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la
+mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez
+accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que
+vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux
+offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui
+s'en est allé dans les demeures célestes.»
+
+À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le
+rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre
+dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la
+cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et,
+l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes
+la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce
+moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant
+assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec
+joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes;
+écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je
+connais la Mithilienne.
+
+«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de
+souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont
+Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et,
+malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards,
+sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que
+j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces
+bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire.
+Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que
+remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est
+le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.
+
+«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est
+là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un
+saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un
+siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé
+au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles
+efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent,
+Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.
+
+«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement
+parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait
+des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai
+contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir
+l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de
+moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur
+flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims,
+des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus
+autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent
+le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa
+chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace:
+telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le
+monarque est rentré dans son palais.
+
+«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son
+ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle
+affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_,
+et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse;
+mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.
+
+«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du
+vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de
+la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou.
+Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher
+mes pieds.
+
+«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes
+ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la
+vérité.»
+
+«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit
+un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le
+torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis
+mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète
+de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_
+abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te
+raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache,
+bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute:
+_oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime!
+Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je
+vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.
+
+«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes
+une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et
+nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous
+sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à
+l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et
+voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos
+yeux.
+
+«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse,
+regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle,
+ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par
+ses montagnes, plantées sur toute la surface.
+
+«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la
+charrue.
+
+«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême
+langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte
+agite nos _cœurs_.
+
+«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout
+n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu
+consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le
+soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,
+et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général.
+L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts,
+me parut d'une ampleur égale à celle de la terre.
+
+«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer
+la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et
+moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement.
+J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas
+brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,
+précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes
+brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï
+dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose
+du mérite acquis par mes bonnes œuvres, j'eusse été plongé dans la
+mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les
+âpres sommets de la montagne.
+
+«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes,
+désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je
+veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la
+vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un
+aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte
+de terre?»
+
+«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au
+plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent
+de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de
+ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de
+compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage:
+«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu
+dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie,
+ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï
+dire que tu aurais à faire une grande œuvre; je l'ai même déjà vue par
+les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.
+
+«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un
+fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme
+infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à
+raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son
+frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable
+aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le
+Djanasthâna.
+
+«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa
+royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils
+doivent trouver la fille du roi Djanaka.
+
+«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs
+irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends
+ainsi le moment!
+
+«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du
+solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais
+par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque
+jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je
+gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos
+seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé
+depuis le jour que j'ai mis dans mon cœur ces paroles de l'anachorète
+et que j'observe curieusement les temps et les lieux.
+
+«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les
+plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une
+visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne:
+ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste
+condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas
+engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur
+du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles
+_sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?»
+
+Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces
+paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec
+une saveur d'ambroisie.
+
+ * * * * *
+
+Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des
+ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la
+vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout
+son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli
+avec son fils d'une joie sans égale.
+
+Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes
+pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et
+tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont,
+Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait
+tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et
+reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie
+avait épanouie dans les plus suaves modulations:
+
+«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui
+la pénitence avait consumé entièrement la matière!
+
+«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ;
+_le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en
+donner l'assurance!
+
+«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au
+vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible
+distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de
+sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de
+franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse
+mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes
+et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide
+comme les ailes de Garouda.
+
+À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le
+fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes:
+«Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et
+sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure,
+l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord
+pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous
+penserons au moyen de traverser le vaste Océan.»
+
+Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution
+bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur
+laquelle préside le _noir_ souverain des morts.
+
+ * * * * *
+
+À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci
+parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent
+de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant
+le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage,
+après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des
+autres:
+
+«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au
+découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire.
+L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son
+découragement, ne laisse jamais derrière lui son œuvre imparfaite.
+
+«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux?
+Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en
+lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces
+auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous
+reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!»
+
+À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un
+seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles.
+
+Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi,
+dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à
+moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!»
+Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux
+et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur
+incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au
+sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je
+puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»
+
+«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!»
+dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis
+Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est
+capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai
+sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à
+la grande splendeur.
+
+Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager
+quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix
+yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe
+de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond
+à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses.
+Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara
+par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le
+singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un
+sourire en présence des plus nobles simiens:
+
+«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur
+et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma
+jeunesse, au temps de mes jeunes années!
+
+«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina
+autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il
+opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma
+puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas,
+moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour
+atteindre le but proposé.»
+
+Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de
+raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit
+rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand
+singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et
+magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est
+aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un
+prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir
+mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes
+défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa
+tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»
+
+Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il
+ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des
+singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur;
+tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan.
+
+«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand
+des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la
+discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter
+pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de
+te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»
+
+À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente
+sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se
+partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si
+un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux
+danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le
+jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir
+effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je
+n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_,
+mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut
+mieux qu'une mort assurée.»
+
+Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles
+paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes,
+de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille
+d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons
+tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi
+ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la
+douleur!»
+
+À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince
+héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue
+dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli:
+
+«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir
+cent yodjanas et revenir couronné du succès.»
+
+Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes,
+qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers
+Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les
+matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane:
+«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat?
+
+«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où
+me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire
+accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros,
+déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des
+singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la
+pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours,
+dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la
+chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?»
+
+Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier
+d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à
+naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des
+simiens.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé
+brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans
+fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il
+s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit
+ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai,
+ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!
+
+«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut
+mon auguste père, et _prêter l'oreille à_ toute cette aventure de ma
+mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de
+la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter
+l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui
+m'ouvre la bouche.
+
+«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où
+les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est
+nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé
+Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait
+sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour
+sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui
+s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha.
+
+«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme
+d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux
+pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer
+avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes
+finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui
+arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et,
+lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le
+_monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre
+montagne _qui s'écroule_.
+
+«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père
+avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était
+plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha,
+il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux
+prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse
+des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et
+de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il
+désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits
+dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir
+lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son
+choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes,
+un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une
+force qui fût celle de Mâroute même!»
+
+«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes
+satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent;
+et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque,
+vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.
+
+«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se
+promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que
+le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était
+la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de
+sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant
+flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du
+Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et
+de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe,
+lui dit:
+
+«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les
+âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage,
+ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera
+d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur,
+force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra
+bientôt réunis dans ton fils.»
+
+«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du
+beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible
+à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la
+respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute
+à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai
+pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.
+
+«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en
+traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui
+les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva.
+
+«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel
+je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous,
+nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en
+courant les cent yodjanas.
+
+«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes
+pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de
+ma pensée.»
+
+À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si
+haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles:
+«Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin,
+tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien
+cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui
+tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des vœux au
+ciel pour le succès de ton voyage.
+
+«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_
+enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe,
+que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli
+ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes,
+le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à
+dilater ses proportions naturelles.
+
+ * * * * *
+
+Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis,
+Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.
+
+Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit
+un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a
+blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins
+d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands
+arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils
+repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu
+mêlé de fumée et une flamme épouvantable.
+
+Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors,
+tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là,
+désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité,
+se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas
+et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
+ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des
+arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.
+
+Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs
+bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes,
+en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du
+Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la
+guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même
+et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de
+_Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens,
+et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure
+et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous
+les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face
+tournée vers Lankâ.
+
+Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au
+moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme
+le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes
+pousses.
+
+L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand
+mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura
+le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées
+des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras.
+Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres.
+À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque
+arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne
+était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé
+les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa
+grande vigueur.
+
+Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient
+pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents
+vêtus d'une peau nouvelle.
+
+En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes
+entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la
+vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont
+leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les
+poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des
+singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa
+longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait
+sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou
+comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.
+
+Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de
+couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de
+foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait
+avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans
+la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt
+se dérober comme la lune.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint
+à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se
+revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long
+temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien
+grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé
+dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement;
+et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même:
+«Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un
+tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par
+un vent contraire!»
+
+Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit
+ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en
+peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer
+happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.»
+À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était
+Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que
+le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter
+les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche
+pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors
+cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande
+ouverte.
+
+Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps
+devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis
+il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et
+s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle
+de la pensée.
+
+Grâces à la sûreté de son coup d'œil, à sa force, à son adresse, à sa
+fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour
+au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des
+singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la
+pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.
+
+Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les
+Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:
+
+«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une
+prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force
+a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les
+Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité
+est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller
+maintenant à leur gré.
+
+«Mets à fin l'œuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans
+péril!»
+
+Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui
+avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et
+continua son voyage d'un vol accéléré.
+
+Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards
+sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi
+dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit
+cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des
+Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres
+démesurés.»
+
+Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre
+à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme
+Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.
+
+Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des
+remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés
+remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville,
+qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont
+l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence
+accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense
+des bonnes œuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de
+balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait
+avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons.
+Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes
+d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux
+yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux
+de _magnifiques_ arcades.
+
+Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même:
+«Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_
+Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?
+
+«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires
+succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les
+ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.
+
+«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller
+incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de
+ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui
+m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur
+échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans
+cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les
+commissions de Râma.
+
+Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le
+coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il
+puisse tromper l'œil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu,
+le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se
+réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
+met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont,
+qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein.
+
+Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de
+magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les
+nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de
+perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux
+portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des
+escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
+les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.
+
+Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette
+Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe
+en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les
+armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je
+considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de
+Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance,
+l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure
+où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux
+grandes rues bien distribuées.
+
+Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les
+causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique;
+alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en
+quelque sorte la seule voix de Lankâ.
+
+Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux
+distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe
+intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais
+inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons
+princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui
+montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»
+
+ * * * * *
+
+La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était
+levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec
+plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par
+l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter
+avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions
+éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres
+du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros
+vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux
+moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion
+de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme
+un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit
+l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont
+le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la
+grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.
+
+Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui
+répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de
+la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les
+animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses
+pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses
+courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes,
+de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par
+la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs
+discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes,
+ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent
+mutuellement comme des gens ivres.
+
+Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence
+supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors
+de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des
+Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir
+ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient
+dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que
+distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en
+désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de
+penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris,
+brillantes à l'égal des étoiles et dont le cœur était lié au cœur de
+leurs époux.
+
+Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les
+oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient
+embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des
+troncs de xanthocyme.
+
+[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des
+pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
+semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.]
+
+Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux
+dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses,
+enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point
+Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois
+et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien
+née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas
+encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance:
+cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle,
+qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait
+dans le cœur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma
+de tous ses vœux.
+
+Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus
+grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il
+demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la
+sérénité.
+
+Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée
+par le monarque des Rakshasas.
+
+Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré,
+_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de
+nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour,
+examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles
+et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or.
+Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande
+âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars
+d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de
+tigres, soit de lions.
+
+ * * * * *
+
+Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des
+chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les
+ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient
+le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande
+légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait
+de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de
+cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de
+l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge
+les ont vus naître.
+
+Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards,
+troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara;
+cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles
+variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux
+milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des
+pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme
+le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de
+l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut
+rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce
+palais regorgeant de vases en pierreries.
+
+Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait
+courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.
+
+Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à
+cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.
+
+Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char
+nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana
+de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était
+soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres
+fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres,
+où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait
+du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait
+entre l'excès du chaud et du froid.
+
+[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres
+chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur
+autant de large.]
+
+À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail,
+le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un
+mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle
+un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par
+beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en
+or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la
+présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la
+défense.
+
+Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des
+breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La
+suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe
+magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu
+d'une forme: «Approche! approche-toi!»
+
+Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante
+habitation, aussi chère au cœur de Râvana qu'une noble femme adorée;
+ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux
+murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par
+des escaliers de pierreries.
+
+«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des
+Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat,
+observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or,
+qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu
+par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante
+splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_
+variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les
+couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la
+nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes,
+renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
+En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes
+et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent
+les abeilles et les cygnes.
+
+Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les
+étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et
+qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes
+rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la
+même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.
+
+Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des
+lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées,
+celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.
+
+Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent
+d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci
+dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première:
+elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le
+dos les unes des autres.
+
+Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras
+enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante
+qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un
+feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.
+
+Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des
+Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour
+de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles,
+ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à
+l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à
+l'oreille de ces femmes.
+
+Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent
+de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.
+
+Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol
+blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes
+suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une
+longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges,
+ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise
+odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au
+crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein
+d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil
+au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là,
+_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail
+en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et
+dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des
+liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du
+grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie
+des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur
+un lit éblouissant de lumière.
+
+Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque,
+une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynœcée,
+cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue
+sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.
+
+Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre
+nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or
+bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide
+aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si
+parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!»
+Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé.
+Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage,
+embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse
+du Vidéha:
+
+«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni
+dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne
+doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des
+Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui
+soit égal à Râma.»
+
+Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau
+regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était
+point Sîtâ.
+
+Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans
+rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir
+manqué au devoir lui inspira cette pensée:
+
+«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les
+épouses d'autrui, au milieu de son gynœcée, est une infraction énorme
+au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes
+yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes
+regards tout ce gynœcée d'autrui.» Puis il naquit encore cette
+réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour
+unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre
+chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans
+toute son extension, le gynœcée de Râvana, et mon âme n'en a conçu
+rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous
+les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises
+de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était
+impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes
+que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»
+
+Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer
+ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de
+lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais
+il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.
+
+Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant,
+s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées
+à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de
+tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars
+et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche
+légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de
+quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les
+vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre
+descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat;
+il n'existe rien dans le gynœcée de Râvana où il ne porte ses pas.
+
+Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des
+arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage
+fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore
+fouillé ce parage.»
+
+Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la
+flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là,
+ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce
+plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.
+
+Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille
+charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux
+sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse
+de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant,
+soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs,
+Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel
+qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré
+dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres
+de s'imaginer que c'était le printemps même.
+
+Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses
+branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le
+grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre
+majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave
+Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la
+Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son
+gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son cœur dans la tristesse,
+captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et
+tombée sous la griffe d'un lion.
+
+Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans
+le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il
+jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait
+tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.
+
+ * * * * *
+
+L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes
+avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer
+d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point
+d'oreilles; certaines n'avaient qu'un œil et certaines qu'une oreille.
+Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe;
+telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur
+énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les
+cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large
+du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le
+ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la
+bouche rompue, le visage laid et difforme.
+
+Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné:
+irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux,
+des maillets d'armes et de grandes piques en fer.
+
+Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier;
+telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes
+étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées.
+Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau;
+celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle;
+celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;
+d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait
+de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges
+pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur
+démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur
+immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs:
+telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une
+cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché
+avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa
+compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force
+épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là
+prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à
+telle autre.
+
+Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se
+repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse,
+elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de
+graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
+font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne
+sont jamais rassasiées.
+
+Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle
+des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine
+infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs,
+cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.
+
+Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse,
+à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant
+de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine
+blanche.
+
+Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans
+lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de
+langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression
+de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;
+comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une
+espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu
+par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa
+face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et
+le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs
+soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.
+
+À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste
+et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des
+constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages,
+l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.
+
+Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse
+revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive,
+la science qu'il doit à ses lectures.
+
+ * * * * *
+
+Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna
+vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir
+dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme
+inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime
+Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit
+la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle,
+qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen
+des lotus.
+
+«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété
+conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la
+forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les
+racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout
+le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse
+à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire,
+infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable!
+Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de
+l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit
+tomber sur la montagne son vêtement supérieur.
+
+«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par
+l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne
+brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme
+en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce
+lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre
+sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette
+pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!»
+sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son
+amour.»
+
+S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des
+Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore
+échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.
+
+Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il
+ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée
+pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais:
+il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence
+incomparable.
+
+Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche,
+comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le
+rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes
+d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la
+queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse
+_distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs
+d'or et pleins de maints breuvages.
+
+Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures,
+qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus
+haut parage.
+
+Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où
+brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame,
+Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard
+oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans
+arc à la main.
+
+À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés:
+«C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la
+grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant
+une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il
+s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.
+
+À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu
+par le vent.
+
+Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les
+troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le
+chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable
+dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors
+sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée
+sur le sol.
+
+Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés,
+sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle
+qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière,
+il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers
+de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui
+possédait la science de son âme.
+
+Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.
+
+Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi
+en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance
+envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux
+pieds.
+
+Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le
+croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans
+nous apporter de lumière.
+
+Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que
+l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et
+tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_.
+
+Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre,
+triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un
+trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à
+ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel
+de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.
+
+Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme
+sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect,
+te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein
+de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques,
+ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma
+présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence,
+ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame
+craintive, à nous autres Démons Rakshasas.
+
+«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma
+bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du
+corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te
+verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu
+n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour,
+chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces
+cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_,
+cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le
+jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.
+
+«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès
+et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les
+plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques
+siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car
+_je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes;
+revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame,
+toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?
+
+«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce
+rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient
+plus!
+
+«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en
+a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une
+seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse
+et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi
+voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?
+
+«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse
+favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les
+joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi,
+dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux
+conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton
+père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue.
+
+«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique
+parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta
+personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies
+formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même.
+
+«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas;
+jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas
+mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les
+richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en
+force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de
+qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc
+avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan,
+percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime
+fleurie.»
+
+ * * * * *
+
+Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ
+oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés
+avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire,
+moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une
+illustre famille.»
+
+Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la
+chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit
+encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être
+une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;
+allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses,
+ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.
+
+«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des
+gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages
+nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de
+pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de
+ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé
+sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les
+hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!»
+
+«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je
+n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du
+jour!
+
+«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime,
+comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu
+l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons!
+rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble
+éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.
+
+«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner
+l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort
+épouvantable.
+
+«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant
+peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains
+comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de
+splendeur.»
+
+À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui
+répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois
+sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice,
+et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage
+outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des
+paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de
+grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse
+distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame,
+qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le
+désir de ton époux?
+
+«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête,
+il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est
+grâce à ce que tu es une femme!»
+
+Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des
+Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la
+nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle
+qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la
+vengeance, et tu m'as conduite ici.
+
+«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles
+frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_.
+
+«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici
+entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de
+ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le
+soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.»
+
+Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de
+Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable:
+«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
+mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en
+mépris la douceur de ses paroles.
+
+«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne,
+une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut
+patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma
+couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si
+tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont
+en morceaux pour mon déjeuner!
+
+«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme
+Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains
+d'Indra.»
+
+À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux
+dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des
+Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se
+mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de
+leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.
+
+Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint
+ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de
+larmes au monde:
+
+«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir
+la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action
+criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que
+toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse
+du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de
+_l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la
+femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a
+prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est
+pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel
+qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil
+lièvre à côté de lui.
+
+«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses
+pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la
+région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_.
+
+«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin
+a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort,
+sans aucun doute.»
+
+Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde,
+impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.
+
+«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à
+l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache
+bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens,
+les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la
+s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux
+châtiments!»
+
+Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des
+Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la
+Djanakide.
+
+ * * * * *
+
+Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son
+gynœcée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent
+toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se
+moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles
+choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules
+étaient si bien dues.
+
+«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynœcée, meublé de
+couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut
+désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition
+humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner
+vers lui!
+
+«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas,
+lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des
+Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever
+ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une
+heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le
+trouble, qui est enfin tombé du trône?»
+
+À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit
+en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme
+un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles,
+exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume,
+l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme
+l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la
+grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux:
+n'est-il pas une divinité pour moi?»
+
+À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à
+menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine.
+Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours
+menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.
+
+Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante
+Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur
+grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant
+leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas
+de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»
+
+À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de
+larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies
+épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans
+sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les
+Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le
+visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.
+
+Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le
+ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est
+ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ,
+que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est
+un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire
+humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais
+dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous
+les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun
+des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats
+au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et
+que ton cœur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste
+et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous
+les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de
+_l'auguste_ Indra.
+
+«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_,
+n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à
+toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne
+suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à
+cette heure même, te manger!»
+
+Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en
+vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing:
+«C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre
+bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de
+toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à
+quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce
+que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même,
+n'en doute pas!»
+
+Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en
+feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces
+mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos
+caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant
+tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos.
+Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour
+d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynœcée terrible de
+Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin!
+Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer,
+enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes.
+Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi.
+Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne
+sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine:
+savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin,
+parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses
+bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes
+se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour
+ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si
+tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons
+t'arracher le cœur et nous le mangerons!»
+
+Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée
+_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique:
+«Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui
+les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte,
+il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de
+savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et
+son cœur tout dégouttant de _sang_ liquide!»
+
+La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole:
+«Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte
+_de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration
+et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le
+maître; je n'en doute pas.»
+
+«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les
+disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.
+
+«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on
+apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque
+aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes
+et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la
+chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes!
+Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons
+un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»
+
+[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.]
+
+À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs
+très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme,
+semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.
+
+Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces
+furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant
+ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents;
+et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle
+part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana,
+qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les
+injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour
+d'elle.
+
+Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au
+plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante:
+«Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un
+Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce
+que vous dites!»
+
+Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée
+par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une
+pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par
+la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma
+belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!
+
+«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme
+reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les
+pétales du lotus, au cœur doué avec le courage des lions. De quel
+crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour
+que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte
+à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est
+impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne
+pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»
+
+Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes
+ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête
+baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou
+telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse
+inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se
+roule dans la poussière.
+
+«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa
+main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de
+Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!
+
+«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil
+Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient
+elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors
+de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes
+larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ
+de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où
+maintenant elle s'élève_!
+
+À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les
+unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres,
+furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent
+à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O
+bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti
+funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs
+arrachées de tous les côtés sur tes membres!»
+
+Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant
+à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille
+_fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,»
+et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux.
+
+ * * * * *
+
+Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces
+paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il
+eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se
+mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que
+les singes par milliers, par millions et par centaines de millions
+cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai
+trouvée!
+
+«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la
+vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure.
+Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en
+avait pas connu les angoisses.
+
+«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette
+infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera
+blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir
+avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc
+faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la
+rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne
+puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce
+que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas
+causé avec cette femme d'une taille ravissante?»
+
+Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe
+intelligent adopte enfin cette idée:
+
+«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans
+un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme
+_qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette
+_infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son
+époux.»
+
+Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de
+Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma
+bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari,
+Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces
+mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces
+paroles, ouvrit son cœur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de
+qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa
+tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ.
+Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au
+milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble
+quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru
+entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.
+
+Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle
+resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin
+recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler
+ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un
+instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de
+sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage
+ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée
+vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit;
+et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
+j'entends, au milieu de ma rêverie.
+
+«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de
+corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici!
+Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à
+l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il
+y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois,
+daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»
+
+Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et,
+portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la
+Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus,
+à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de
+cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?
+
+«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force
+dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»
+
+Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom
+de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand
+singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la
+fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je
+suis l'épouse du sage Râma.»
+
+À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces
+termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:
+
+«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de
+messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite
+ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie
+de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais
+consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de
+ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de
+sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici
+Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards,
+reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage
+d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux
+beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie
+nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux
+nœuds droits.
+
+[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage
+avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime
+répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le
+père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère
+aîné.]
+
+«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.
+
+«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux
+paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car
+ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une
+respectueuse soumission...»
+
+À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à
+cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui,
+aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur
+à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune,
+tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu
+es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de
+lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon
+bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison
+chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe!
+c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il
+m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à
+personne ici-bas.
+
+«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste
+abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui
+m'est envoyé par le noble enfant de Raghou!
+
+«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit?
+est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du
+mirage?
+
+«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble
+dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.»
+
+Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le
+singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces
+termes:
+
+«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur
+des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma,
+_allié_ des _singes_, habitants des bois?»
+
+À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots
+doux à l'oreille:
+
+«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir
+même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les
+créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens,
+vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du
+monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri
+de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de
+courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur
+la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle
+de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu
+d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le
+plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre
+de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va
+tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de
+leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide,
+un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous
+les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce
+méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me
+présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation
+d'avec lui brûle son cœur de chagrin; il te souhaite une bonne santé!
+
+«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras
+venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme
+Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le
+conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et
+ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la
+cité de Lankâ.
+
+«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en
+ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.»
+
+«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre
+chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma;
+car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait
+m'accréditer_.
+
+«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots:
+«D'or, d'or, d'or!»
+
+Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la
+royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine
+entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle
+versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la
+joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les
+plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort
+affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou.
+
+La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe
+d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le
+chagrin:
+
+«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en
+reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel
+bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit
+encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après
+tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent
+bien l'un et l'autre.»
+
+Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe,
+puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut
+annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes!
+je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire,
+toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien
+digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque
+tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est
+sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il
+n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!
+
+«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin?
+
+«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des œuvres
+divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le
+cœur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette
+horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des
+maux!
+
+«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le
+verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce
+rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes!
+
+«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes
+nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète,
+l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux
+et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force
+terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie
+de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante
+chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon vœu est que
+je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents,
+ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son
+arc sans égal!»
+
+ * * * * *
+
+À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces
+termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes:
+«Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon
+retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville.
+
+«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied
+devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la
+poussière du champ de bataille!
+
+«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma
+ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.
+
+«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne
+pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni
+aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que
+lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme
+craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.
+
+«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans
+le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince
+d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un
+autre objet qui ravit le cœur des femmes; et, _courant_ saisir
+_la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est
+toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui
+la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où
+es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans
+les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par
+l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent
+point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car
+l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!»
+
+Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune
+dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste
+se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie
+mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne
+sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.
+
+«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car
+mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance,
+force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà,
+singe, les qualités de mon noble Raghouide.
+
+«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de
+rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres
+que Râvana fit naître _sur notre ciel_?»
+
+À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma
+et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes:
+«Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne
+aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande
+sacrifice sur leurs autels.
+
+«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière!
+Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_
+ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front
+d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de
+son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine,
+traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée
+sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine
+au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables
+de suivre ma route.
+
+«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile
+ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?»
+
+À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur
+épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie:
+«Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit,
+me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des
+enfants de Manou?»
+
+Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois
+seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre
+des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa
+forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres.
+
+Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit
+en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ
+même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses
+remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!»
+
+Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre
+fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des
+nymphées lui dit:
+
+«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course;
+mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage
+au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le
+meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue
+du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de
+ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le
+dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si
+autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes
+actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana,
+est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à
+_présent_?»
+
+À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit
+à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme
+convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége
+au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes vœux.
+
+«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en
+face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de
+Kakoutstha.
+
+«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe
+que Râma sache reconnaître.»
+
+À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des
+Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
+balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin
+de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au
+pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de
+chagrin, aspirant de tout son cœur à ta vue, Sîtâ est plongée dans
+un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es
+plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui
+mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu?
+
+«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en
+effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie.
+Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros,
+tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»
+
+«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son
+cœur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt,
+s'il _n'_est agité par le vent.»
+
+Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ,
+levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois
+dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu
+des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable,
+tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la
+chaste Sîtâ, le cœur affligé, poussant un long soupir, adressa
+une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette
+respectueuse attitude_:
+
+«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui
+sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du
+mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les
+massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au
+temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du
+fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un
+jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les
+fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais
+attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur
+le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta
+poitrine.
+
+«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte
+de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai,
+lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors
+me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe,
+_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève
+de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous
+les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma
+robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là,
+j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide
+de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi,
+_insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une
+colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_
+avait amusé.
+
+«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore
+aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille,
+essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main
+secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau.
+C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya
+dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des
+routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit
+le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux,
+tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit
+comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes,
+c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.
+
+«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que
+j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle
+détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un œil, que le trait
+fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi
+la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux,
+maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras!
+Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne
+décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus
+adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie
+donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!»
+
+À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux
+accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me
+confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie
+dans son cœur.»
+
+À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux
+entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe
+Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à
+Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble
+singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina
+autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes.
+«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner
+au chagrin!»
+
+Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le
+singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit
+ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la
+_princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui
+sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je
+dois employer.
+
+[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour
+réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les
+présents et les mesures de rigueur.]
+
+«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce nœud:
+après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra
+ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables.
+
+«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le
+magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et
+d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au
+Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du
+monarque.»
+
+À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé
+de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt
+ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses
+arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en
+poussière.
+
+Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des
+hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte
+en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et
+puissantes armées des Rakshasas.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le
+trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que
+le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses
+figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.
+
+Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin
+qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De
+qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment,
+fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»
+
+Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois
+pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de
+prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous!
+ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas
+du serpent: il n'y a pas de doute!»
+
+À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les
+unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement
+à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs
+têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui
+dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre
+mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu
+avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais
+en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce
+qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire
+de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu
+de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé
+la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par
+ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette
+violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder
+la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées
+de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée.
+Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes
+criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»
+
+À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de
+colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque
+à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.
+
+Aussitôt un héros au cœur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le
+corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même,
+décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage
+rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art
+merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre
+lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse
+épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux.
+
+Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile
+de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son
+chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il
+entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À
+la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe
+poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps.
+Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa
+main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.
+
+Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans
+l'action, _au cœur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du
+monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux
+et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.
+
+Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les
+flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile
+de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes
+de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent,
+se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de
+rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors
+ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées
+les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible
+d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets
+mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de
+l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de
+poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas
+touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est
+immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_,
+pour me saisir de lui?»
+
+Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le
+singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur
+la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée
+de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce
+trait _puissant_ le tenait garrotté.
+
+Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea
+que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer:
+il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des
+créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put
+même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont
+il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il
+n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint
+frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet:
+nous voilà tombés dans un grand péril!»
+
+Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux,
+aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de
+chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.
+
+À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié
+fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien
+formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.
+
+Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des
+Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il,
+inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups
+de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce
+qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes
+Génies.
+
+Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges
+et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant
+ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les
+bonnes mœurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils
+de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer
+à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de
+sa présence par le monarque des singes.»
+
+Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux
+jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste
+courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus
+éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge
+ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif
+a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»
+
+À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à
+toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie
+maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude,
+singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama?
+ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer
+dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de
+conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as
+du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras
+mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
+de sauver ici ta vie!»
+
+À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande
+vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque
+des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître
+au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le
+messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne
+les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette
+forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne
+m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et,
+si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.
+
+«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens,
+quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures
+m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici
+le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut
+là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai
+subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais,
+sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces
+lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force
+sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais
+t'adresser ici en _cette qualité_.»
+
+Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et
+lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton
+palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton
+frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les
+instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles
+où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et
+partout ailleurs.
+
+«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des
+éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il
+égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince
+charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit
+de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka.
+Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra
+dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit
+au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime
+Djanaka, roi du Vidéha.
+
+«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec
+son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec
+Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre
+s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva
+fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples
+singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat.
+Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau
+roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de
+l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades
+même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
+toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom
+Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à
+cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas.
+
+«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile
+dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre
+monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses
+propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse,
+de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile
+pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends,
+héros, la Djanakide au roi des hommes.
+
+«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si
+difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier
+lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le
+chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme
+pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
+lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra
+même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus
+désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette
+femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_
+Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants
+de Lankâ!
+
+[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse
+de la destruction.]
+
+«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses
+éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît
+le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi
+des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne
+lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même
+à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de
+Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»
+
+Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas
+ordonne qu'il soit conduit à la mort.
+
+ * * * * *
+
+Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint
+ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère
+et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner
+la chose d'après ses règles mêmes.
+
+Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de
+manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution
+ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros,
+d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un
+acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un
+grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini;
+mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il
+est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est
+permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet
+_sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs
+insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de
+telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit
+portée au nombre des châtiments.
+
+«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne
+peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de
+persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et,
+qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux,
+attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de
+ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux
+douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs
+bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille
+donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux
+hommes qui me semblent déjà morts!»
+
+Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son
+frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta
+grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la
+mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci
+une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande
+estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans
+tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa
+queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis
+et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce
+membre!»
+
+À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté,
+enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que
+l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe
+d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts
+quand la flamme s'attache au bois sec.
+
+Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties
+aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs
+impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis;
+combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre
+ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut
+nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»
+
+Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa
+résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût
+_pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée
+d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa
+queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se
+font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans
+toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des
+conques et des tambourins.
+
+Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout
+de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à
+Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ,
+lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue
+et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour
+ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage
+vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.
+
+Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si
+j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si
+j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité
+à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane
+intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque
+bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à
+l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon cœur suit le chemin
+de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»
+
+À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya
+dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du
+faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon
+pour Hanoûmat!»
+
+Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa
+queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle
+pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune
+douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est
+là, je pense, une chose merveilleuse!
+
+«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à
+la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu
+au _vent_, mon père!»
+
+Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors
+de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et
+d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là,
+toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une
+montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse,
+fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe
+redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant
+tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux
+longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups
+les gardes mêmes de la porte.
+
+Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul
+regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse
+devant lui.
+
+Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ
+sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les
+éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter
+au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son
+fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les
+palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son
+alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la
+mort.
+
+Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs
+treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les
+œils-de-bœuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les
+chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la
+récompense due à leurs bonnes œuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les
+quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de
+perles, de lapis-lazuli et de diamants.
+
+Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu,
+et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette
+Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes
+de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses
+Rakshasas.
+
+Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles
+Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent
+sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en
+éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas
+envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
+tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à
+l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés,
+une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une
+forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or,
+la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel
+qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les
+horribles Rakshasas.
+
+Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux,
+enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers
+taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une
+malédiction.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au cœur de Râvana,
+signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier
+des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son
+maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée,
+ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas
+élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.
+
+De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette
+mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute
+au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent,
+s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le
+poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et,
+secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes
+ébranlées, les autres même s'écroulant.
+
+On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées
+orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés
+au milieu des cavernes, leurs tanières.
+
+De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à
+l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête
+écrasés.
+
+La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un
+torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux;
+et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de
+la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.
+
+Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des
+nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans
+rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et
+la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en
+sillonnent la surface.
+
+Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit
+aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami.
+
+Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à
+tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces
+mots, le cœur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement
+réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué
+dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine
+entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et
+de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous
+les côtés.
+
+Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa
+joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par
+le milieu.
+
+Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans
+le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour
+ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace.
+
+Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois,
+on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il
+disparaît caché.
+
+À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait
+sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains
+réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne
+avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime,
+hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent
+le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme
+joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent,
+et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater
+en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir,
+ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres.
+
+Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand
+singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse
+Angada.
+
+Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait
+justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle:
+«J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;»
+ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le
+_cœur des_ singes fut _tout_ rempli de joie.
+
+Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend
+sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle
+autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se
+livrent à la joie la plus vive.
+
+Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne,
+les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle
+manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ,
+et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et
+tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants
+de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le
+visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils
+du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La
+victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne
+pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont
+les œuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes,
+chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère.
+
+«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie
+de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son
+corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée
+avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille
+du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de
+Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin,
+et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui
+gardent saintement la foi du mariage.
+
+«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le cœur
+de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de
+la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_,
+environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes,
+en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la
+résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres
+sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme
+détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la
+pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des
+choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance
+avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui,
+malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses vœux, de sa résolution, de
+sa rare piété conjugale.»
+
+«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.»
+
+Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on
+vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous
+ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine,
+fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis
+capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple
+de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si
+j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux
+bonds vigoureux?
+
+«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos
+grandeurs.
+
+«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs
+et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous
+montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que
+diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole
+honteuse pour des gens qui ont du cœur, du courage et de la vigueur!
+
+«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne
+le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes,
+nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels!
+
+«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois
+Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre
+mission accomplie, nous ramènerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu
+de Râma et de Lakshmana!»
+
+Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée,
+héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne,
+prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage
+méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de
+conquérir.
+
+«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? _S'il
+en était ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il
+renierait donc son illustre famille! Après que _notre_ monarque s'est
+engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire
+de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer
+sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune
+satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les
+plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma
+nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet
+événement à leurs oreilles.»
+
+«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent
+au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les
+côtés au sein des airs.
+
+Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne
+pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat
+à l'éminente force; _Hanoûmat_, le plus excellent des simiens, que
+saluaient _à son passage_ toutes les créatures.
+
+Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable
+au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée,
+appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures,
+mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha
+aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens,
+veillait continuellement sur le bois.
+
+_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu
+fortuné, délicieux, aimé du cœur, et sont transportés de joie à sa
+vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes,
+Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et
+lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui
+avons réussi dans notre mission.»
+
+Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces
+mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!»
+
+À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat
+reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux
+chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis à ton père; cette
+forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est
+défendu.»
+
+À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «_Eh bien!_ lui répondit
+Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel!
+Après qu'Hanoûmat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se
+dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus
+forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles
+tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien!
+bien!» et d'honorer cet _auguste prince_.
+
+Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils
+remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans
+leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les
+jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de
+manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie
+et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse.
+
+De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les
+préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse
+les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent
+aux pieds des arbres; là, gorgés de mets, ils se font un lit de
+feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux
+quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la forêt: on en voit qui,
+le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif
+insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui
+dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels
+dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime
+des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la
+terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en
+riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort;
+tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci
+vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien
+qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.
+
+Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que
+Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les
+tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés,
+ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent
+tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et
+les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc
+faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a
+tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.»
+
+Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris,
+enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit
+à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, _leur
+dit-il_; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui
+mangent ce miel exquis.»
+
+À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel,
+où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre
+énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes.
+Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils
+se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes,
+_compagnons d'Hanoûmat_.
+
+Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer
+Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère.
+
+Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros
+impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût
+par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un _vieillard_ vénérable!» et,
+ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la
+terre.
+
+S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha
+tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur
+dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au
+long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds
+les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité
+de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde
+vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête
+de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle
+que mesure un clin d'œil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où
+Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha,
+le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois,
+descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là, d'un
+visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa
+du front les pieds fortunés de Sougrîva.
+
+Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le cœur
+dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi!
+relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à
+craindre; je t'en donne l'assurance.
+
+«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle
+dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.»
+
+Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se
+lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois,
+que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi,
+bien-aimé _neveu_, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons,
+Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a
+chassés tous et les a mangés.»
+
+Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur
+des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au
+monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde
+ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé:
+quelle parole est-ce qu'il a dite?»
+
+À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de
+répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut
+saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont
+allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.
+
+«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à
+leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense,
+ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est
+là, sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt
+et d'y boire le miel.»
+
+Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres
+de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le _plus
+grand des_ Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à
+Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe
+a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un
+_serviteur_, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au
+Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de
+m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.»
+
+Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut
+des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans
+le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés,
+debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était
+dissipée.
+
+Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses
+tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_
+Angada: «Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche
+ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son
+insu ou sciemment.
+
+«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon
+seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu
+étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle
+même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et
+non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva,
+ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!»
+
+À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli
+adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles:
+«Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet
+événement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et
+c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous
+avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il
+maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend.
+Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs,
+qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de
+vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas,
+j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre,
+puisque vous avez terminé votre expédition.»
+
+À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les
+singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui
+parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus
+éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance:
+«Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»
+
+«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au
+milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à
+la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des
+machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère.
+
+ * * * * *
+
+Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des
+singes, il dit à _son allié_ Râma aux yeux de lotus, au cœur battu par
+le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! _autrement_,
+il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont
+restés absents au delà du temps prescrit.
+
+«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas
+au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un
+autre qu'Hanoûmat!»
+
+Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses
+clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et
+criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer
+_devant eux_ la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations,
+le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie
+inonder son âme.
+
+Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant
+Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince
+héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à
+raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ.
+
+Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était
+parvenu à voir l'_auguste princesse_:
+
+«Captive dans le gynœcée de Râvana et sous la garde vigilante
+des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours
+ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses
+cheveux noués dans une seule tresse[10]; elle n'a de pensée que pour
+toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur,
+comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que
+la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue
+de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha,
+quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.»
+
+[Note 10: Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui
+l'époux est mort ou absent.]
+
+Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et
+brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en
+coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses
+Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les
+pleurs du chagrin:
+
+«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes,
+ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et
+ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Démones:
+répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et
+ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite
+Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme,
+dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.»
+
+À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant
+pressé la perle contre son cœur, se mit à pleurer avec Lakshmana.
+Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'_époux
+infortuné_, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de
+larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à
+sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi
+comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse
+du Vidéha par le _roi_ son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru:
+attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!
+
+«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération;
+car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, _mon père_, comme
+un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle
+magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui,
+bon _Hanoûmat_, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir
+avec la sienne!
+
+«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la
+revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma
+Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de
+tes paroles sur mon cœur incendié par le feu du chagrin.»
+
+À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant
+de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un
+signe _pour l'accréditer_.
+
+«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte
+sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui
+même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et
+Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit
+ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas
+une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, _il est vrai_,
+a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse _de
+l'empêcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable
+à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas?
+
+«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus
+noble des hommes!
+
+«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras
+m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. _Adieu_, ô le plus
+héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!»
+
+Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec _une
+pleine_ convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de
+bienveillance: «Cette affaire si grande, _à jamais_ célèbre dans le
+monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre,
+Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui
+puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté
+Hanoûmat!
+
+«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis
+récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un
+plaisir égal!»
+
+Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme
+ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint
+affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse,
+fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma
+condition.»
+
+À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se
+plongea derechef au milieu de ses pensées.
+
+Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les
+manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de
+cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le
+desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat,
+tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur,
+quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses
+ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais,
+puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il
+en est à son égard.»
+
+À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre
+ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et
+dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre _que tu viens
+de me tracer_, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la
+ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.
+
+«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants,
+tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées
+solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre
+portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des
+machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande
+dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables
+de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des
+çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas
+ont forgés _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de
+vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis
+arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé,
+inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de
+pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides
+ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent
+l'effroi et portent _au cœur_ une _mortelle_ épouvante. Dans les
+portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent
+des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la
+grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle
+trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins
+meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux
+vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile,
+fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de
+nombreuses colonnes faites du même riche métal.
+
+«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité
+et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna.
+Songe que la ville de Lankâ est _déjà comme_ détruite par les singes!»
+
+ * * * * *
+
+Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint
+ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis
+que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable
+pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de
+sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au
+septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta
+_ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée
+entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je
+ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la
+Mithilienne.
+
+«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter
+la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et
+conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en
+suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais
+ombrages!
+
+«Que le singe _nommé_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des
+singes et _qu'_il règne sur une multitude de simiens, s'avance,
+commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre,
+comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux
+pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile
+gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des
+Immortels sur _le céleste éléphant_ Aîrâvata, je marcherai au milieu
+de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne
+immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur
+le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et
+Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le
+magnanime roi des ours!»
+
+[Note 11: Autrement dit Kouvéra; mais le nom de BHOUTAIÇA, _le
+seigneur des êtres_, est une dénomination plus ordinairement affectée
+au Dieu Çiva.]
+
+Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque
+des quadrumanes et _son frère_ Lakshmana, s'avance avec l'armée vers
+la plage méridionale.
+
+Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient
+les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie.
+Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits,
+ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient
+des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de
+grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils
+s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent;
+les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les
+autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses
+noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ.
+
+Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de
+l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une
+mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse.
+
+Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le
+resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse:
+«Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut
+ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux
+abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le
+ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite
+dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle
+bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui
+ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.
+
+«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà
+saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des
+constellations et des planètes, qui leur sont affectées.»
+
+Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère.
+L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre:
+le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de
+qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée
+par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs
+mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde
+terrestre.
+
+Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par
+Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre,
+elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente
+de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un
+seul instant.
+
+Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya,
+cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons,
+sur les bords de la mer au bruit épouvantable.
+
+Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma
+de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là, dans
+cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux
+roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de
+ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous
+voici arrivés au réceptacle des ondes salées.
+
+«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens
+de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel
+qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée
+pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut
+reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana
+firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées
+d'arbres.
+
+ * * * * *
+
+Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par
+Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage
+septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et
+Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs
+à l'entour des armées.
+
+Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières
+et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se
+tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule,
+c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma
+bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin.
+
+«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des
+Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a
+fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je
+donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme
+les pétales du lotus?
+
+«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que
+m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revêtirai-je de la joie_
+comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment
+délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore
+dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune.
+Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des
+Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ Sîtâ, noyée maintenant
+sous les vagues furieuses du chagrin?»
+
+Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil,
+dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la
+montagne où son astre se couche.
+
+ * * * * *
+
+Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par
+lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris,
+déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles,
+pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage
+dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé
+ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et
+livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la
+captive.
+
+«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas:
+tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup
+sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir
+que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à
+l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.
+
+«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action _justement_
+blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une
+nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut
+enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les
+chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans
+sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce
+héros, _si_ ferme dans le vœu de la vérité et dans la céleste force de
+ses flèches!
+
+«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi
+Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se
+reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit
+infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais
+aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si
+tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève _comme un astre_
+doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils,
+de gouverner cet insensé, ce cœur qui a secoué le frein, cette âme qui
+a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui
+la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de
+ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est
+dans cette parole qu'est notre salut.
+
+«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi
+seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le
+vice.»
+
+À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses
+mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de
+voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, _où
+nageait son frère_, eussent allumé sa jalousie.
+
+ * * * * *
+
+Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et
+glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était
+Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges
+de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les
+Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est
+venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon
+gynœcée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte
+de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé
+toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que
+devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable
+ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette
+conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la
+racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien
+délibérer au sujet de Râma.»
+
+À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande
+force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des
+Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est
+le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à cœur;
+nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine
+de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté
+conçoit-elle de la crainte?
+
+«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon
+seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer
+ton ennemi!»
+
+Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages
+et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage:
+«Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les
+Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te
+vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce
+à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas:
+autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos
+mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons
+dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et
+ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»
+
+Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang,
+le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas:
+«À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand
+Sougrîva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Râma sont encore debout?
+Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et
+Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les
+ennemis sous les coups de cette massue!»
+
+Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante
+colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une
+chose épouvantable qu'on ait détruit,--et surtout un vil singe,--le
+gynœcée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale!
+_Je pars et_ je reviens dans cette heure même, couvert du sang des
+quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible
+offense que l'on fit à mon seigneur!»
+
+Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec
+sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est
+ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les
+Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je
+veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»
+
+Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing,
+Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse
+au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et
+suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne
+peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces _de ces
+quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hâter de mépriser
+un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des
+Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble
+épouse de ce magnanime!
+
+«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il
+y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie
+fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.
+
+«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que
+Sîtâ soit donc renvoyée à _son époux_! le salut de ta famille l'exige,
+il n'y a là nul doute.
+
+«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec
+ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense
+vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour
+sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril
+extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa
+Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville
+opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynœcée, Râvana, et tes
+serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!
+
+«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race;
+cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la
+gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions
+vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au
+Daçarathide!»
+
+À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même
+avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer
+avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent,
+superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de
+justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa
+force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne
+commence une affaire qu'après _cet examen_.
+
+«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui
+est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance
+portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans
+le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper
+ici.
+
+«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez
+pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs
+peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le maître
+de tout et les atteint comme il veut!
+
+«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre
+chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût
+permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!
+
+«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas
+d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que
+je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer
+ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète:
+c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. _Mais_ comment un
+homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des
+flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les _timides_ hôtes des
+forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme
+Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or
+fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou,
+habitant, par vœu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là
+un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures
+de femme?»
+
+_Râvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses
+propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage:
+«Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole,
+conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les
+gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que
+Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! _Un espion_,
+qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à
+lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la
+demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement
+de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats?
+
+«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles,
+qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affamés de
+combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer
+ne manquent point ici!
+
+«Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, désirent
+les porter au milieu des combats!
+
+«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur
+sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même
+avec la bouche, _entr'ouverte à son dernier soupir_, de ces guerriers
+aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même
+à tous nos combattants!»
+
+Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires,
+Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes:
+«Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait
+en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En
+effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement
+agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave
+en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi
+vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités,
+dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée
+attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent
+l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'œil du
+devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme
+qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et
+dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans
+ses pensées.
+
+«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison,
+oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à
+l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les
+actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà
+et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma
+s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa
+main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en
+cela violé son devoir?
+
+«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta
+grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel
+homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se
+présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et
+n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une
+chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble
+Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.»
+
+À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère,
+que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son
+couchant. Tous les ministres, à qui le caractère _du monarque_ était
+bien connu, sentirent naître la crainte au fond du cœur, en voyant
+cette fureur violente de l'irascible souverain.
+
+Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la
+paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées
+par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le
+sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités
+favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille.
+Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et
+bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à
+respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.
+
+«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que
+tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement
+et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même.
+Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter
+pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable
+d'héroïsme?
+
+«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe
+d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu _des cieux_ le sage
+Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis
+sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans
+les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force,
+demander grâce à l'ennemi!
+
+«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des
+gens peureux, étroits de cœur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même!
+
+«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à
+pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et
+telle que la tienne!
+
+«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!...
+Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient
+disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer
+notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à
+vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers
+l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le
+poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer
+la guerre entre les deux substances.
+
+«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer
+par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un
+feu allumé dévore l'herbe sèche.
+
+«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos
+grandeurs, _si bien_ douées pour la guerre, à l'exception toujours du
+vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»
+
+Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et
+victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des
+Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans
+une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de
+la ruine.
+
+«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire:
+et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent
+dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile
+de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux
+âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de
+bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme
+l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme;
+ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le
+devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de
+tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur
+et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.
+
+«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition
+facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard
+intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en
+est la source.
+
+«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent doués
+eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse
+l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et
+ses compagnons suivent _aveuglément ses pas_. Les choses étant ce
+qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître?
+Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on
+examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres
+ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom.
+
+«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans
+ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans
+cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit
+que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui
+n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; _un roi_
+qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive
+douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par
+le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois
+cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui
+sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution
+qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»
+
+ * * * * *
+
+Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des
+Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége,
+le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où
+jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la
+colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait
+assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le
+fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La
+terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit
+les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule
+de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des
+Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à
+la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna,
+tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés
+dans ses rivages.
+
+Les _grands_ demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où
+Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et
+beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne
+de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le
+feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son
+bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une
+grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux
+coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble
+race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une
+résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le
+devoir:
+
+«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées
+de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien
+grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à
+plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et
+qui, en dépit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs âmes à
+la colère. Toutes vos excellences ont embrassé _les opinions de_
+cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une
+catastrophe universelle.
+
+«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille.
+Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et
+tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause
+pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui
+ont peu d'âme.
+
+«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta
+famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec
+colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette
+heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur
+de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un
+éléphant qui est enfoncé dans la boue?»
+
+ * * * * *
+
+Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu
+ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes
+pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent
+irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui
+sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le
+caractère des parents: les infortunes des parents font toujours
+du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et
+méprisent _dans leur parent_ un chef actif, héroïque, savant, qui sait
+le devoir et qui se plaît avec les gens de bien.
+
+«Félons, cœurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns
+des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et
+c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part,
+dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue
+des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les,
+Vibhîshana!
+
+«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les
+autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs
+intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute
+le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est
+toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.
+
+«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est
+monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!»
+
+Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné
+Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces
+termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des
+nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort
+n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement
+à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce
+discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte
+de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui
+la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à
+coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.
+
+Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant
+au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le
+monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux
+Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le
+palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de
+tout, Çiva_, la vertu en personne.
+
+Environné de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprême
+seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux
+un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui
+préside aux richesses dans sa _brillante_ demeure.
+
+Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur
+ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas,
+Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit
+ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient
+se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le
+ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas.
+Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que
+ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement
+aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite,
+Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et
+le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des
+Rakshasas.»
+
+Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur
+la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le
+bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas:
+«Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te
+livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la
+couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon
+ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin _fortuné_
+des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là
+que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les
+armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers
+lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.»
+
+Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas,
+tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici,
+héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est
+ce que nous avons déjà vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hâte-toi
+d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut
+de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône,
+vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la
+vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince
+à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et
+de tous les êtres appliqués au devoir.
+
+«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans
+pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le
+perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques
+de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu
+de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer
+le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre
+toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune
+frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.
+
+«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin
+derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas
+une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des
+plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère
+aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses
+réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans
+ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la
+grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta
+pénitence et de tes bonnes œuvres! Nous voyons toutes ces choses _dans
+l'avenir_, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.
+
+«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes,
+l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le
+trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut;
+c'est la racine de l'univers entier.»
+
+À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs
+bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut
+adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit
+d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla
+chercher la présence du héros à la grande force.
+
+Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant
+au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait
+flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le
+fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de
+nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes
+d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force
+épouvantable reluisaient par l'éclat des parures.
+
+Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut
+aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots
+que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une
+cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans
+doute pour nous tuer.»
+
+À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs
+des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous
+promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils
+tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»
+
+Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur
+le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des
+airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le
+monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte:
+«Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un
+Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas.
+C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut
+tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana
+est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par différents et sages
+discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que
+Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne
+voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un
+malade qui veut mourir se refuse au médicament.
+
+«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens,
+abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection
+de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre
+opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens
+m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou!
+
+«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les
+créatures, que je suis venu solliciter sa protection.»
+
+Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère
+puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana,
+comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre
+sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous
+envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là
+mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une
+pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans
+défiance pour te frapper: homme sans péché, _méfie-toi!_ c'est un
+ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre
+amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est
+jeté dans nos mains.»
+
+Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva,
+constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la
+vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque
+tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des
+peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous
+avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont
+environnés de piéges.»
+
+Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les
+chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires,
+tous adroits à lancer une flèche.
+
+Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana
+et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec
+soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes,
+fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par
+amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes
+conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués
+tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, _s'il
+est nécessaire_, à deux et plusieurs fois.»
+
+À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles
+sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana:
+«Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez
+l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de
+Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant
+ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous
+attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!»
+
+Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie
+promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire
+observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur
+l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la
+juste raison.»
+
+Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans
+son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces
+termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le
+monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel
+méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de
+temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.»
+
+Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens:
+«Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou,
+Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces.
+Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des
+hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution,
+devant laquelle aura marché l'intelligence.»
+
+Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des
+conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:
+
+(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand
+Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et
+le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:)
+
+«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une
+ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de
+cette affaire, qui va dicter mon discours.
+
+«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un
+émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en
+peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître
+Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps
+en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.
+
+«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune
+raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques
+mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est
+des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les
+autres qui font l'à-propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagné du
+moyen porte bientôt ses fruits.
+
+«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route;
+il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il
+aspire à posséder _aussi_ le trône _de son frère_ et voit déjà, son
+âme le présageant, _que les choses auront ici la même fin_: voilà sans
+doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux,
+_et les motifs_ qui amènent Vibhîshana vers toi.»
+
+Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit
+en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana.
+Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs,
+inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais
+l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui
+de la perfidie, le blâme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le
+châtiment?
+
+«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie
+et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos
+soupçons.
+
+«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes,
+de me nuire en la moindre chose?
+
+«On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un
+_vautour, son_ ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui
+offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile,
+donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison
+dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, _il est vrai_,
+mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier
+vers moi, accompagné de ces démons!
+
+«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand
+je prononçai mes vœux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront,
+implorant ma pitié: «Je me rends à toi!»
+
+«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne
+toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana
+moi-même pour Vibhîshana?»
+
+Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut
+invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses
+compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de
+Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui
+montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec
+ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes
+aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses
+compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre
+plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma.
+
+Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever,
+l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?»
+À ce langage _poli_, Vibhîshana répondit en ces termes non moins
+polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait
+l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je
+fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et
+je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les
+créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses
+et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande
+sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la
+conquête de Lankâ.»
+
+Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race
+d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement
+le magnanime Râma.
+
+[Note 12: Le rishi Poulastya.]
+
+À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va
+chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu
+des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce,
+monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a
+gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère,
+Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs
+quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au
+_pieux Démon_, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes
+clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.
+
+Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment
+traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins?
+Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une
+armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»
+
+À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un
+monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de
+la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et,
+_pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un
+devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons
+offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara,
+vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de
+nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra
+certainement, _je le répète_, les bons offices d'une parente.» Ces
+paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont
+le caractère était naturellement fait pour le devoir.
+
+Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur,
+habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à
+Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve,
+Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva,
+s'il te plaît également.»
+
+À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent,
+_d'un commun accord_, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée:
+«Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir
+Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour
+épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non,
+de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un
+pont!»
+
+ * * * * *
+
+Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour
+ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais
+Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle
+méritait, la mer ne se montra point à ses yeux.
+
+Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit
+les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana,
+l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne
+veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience,
+la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des
+qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans
+vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se
+donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne
+parle jamais que le bâton levé.
+
+«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des
+serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette
+mer qu'on ne peut émouvoir!»
+
+Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches
+et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde.
+
+Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire,
+la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses
+tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était
+semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font
+trembler tous les poissons de l'Océan.
+
+Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya,
+les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les
+requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues
+monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin
+des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur
+fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux
+enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle
+terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain
+qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain
+qui régna sur le monde.
+
+Ouvrant donc près du _noble_ Râma ses vastes flots, la mer se montre
+alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au
+suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de
+fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses
+ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies
+en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux.
+Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer
+vigoureuse lui tint ce langage:
+
+«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième,
+se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle
+_qui leur fut assignée_. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la
+profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te
+répète là ce qui me fut dit _à l'origine des choses_. Un de tes aïeux
+à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon
+auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la
+souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève
+un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y
+donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de
+cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans
+le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser _à
+jamais_ ce _monument_ de toi.
+
+«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma,
+voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué
+de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir à procurer
+ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit
+préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur
+des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu
+l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai
+les monstres marins de rôder _au milieu de ces travaux_, et Mâroute
+lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles,
+à ton ordre comme à celui de Nala.»
+
+Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou:
+«Je mettrai en œuvre cette capacité, _insigne faveur_ de mon père, et
+j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins:
+la reine des eaux a dit la vérité.»
+
+La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de
+Râma et rentra dans son domaine.
+
+À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement
+vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas,
+de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères
+arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et
+d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par
+centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la
+mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de
+montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix
+dans la main de Nala.
+
+Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec
+des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de
+fleurs.
+
+Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas
+de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se
+dérouler au souffle du vent.
+
+Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les
+intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des
+arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de
+roseaux.
+
+Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs
+épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle
+dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient
+impétueusement et renversaient même dans l'_Océan_, roi des fleuves,
+les arbres nés sur le rivage. C'était alors _partout_ dans ce grand
+bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes
+rompues.
+
+Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un
+nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers.
+Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le
+fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des
+éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied
+hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore
+de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.
+
+Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois,
+impuissants à _courir ou_ voler, restaient nichés _ou tapis_ dans les
+cimes des montagnes.
+
+Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux,
+brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant
+de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les
+Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent
+contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des
+airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent
+ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra,
+secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que
+celui du noble Raghouide?
+
+«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle
+est, cette _admirable_ jetée: et tant que la renommée dira le nom de
+cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!»
+
+[Note 13: «Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan,
+rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû
+joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de
+rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent
+ces récifs _Pont de Râma_, dénomination à laquelle les Arabes ont
+substitué celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le
+nom de _Pont de Râma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île
+de Ceylan au continent de l'Inde.» (_Géographie universelle_, 1841, t.
+Ve, p. 300 et 314.)]
+
+ * * * * *
+
+Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux
+rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les
+Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux
+rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus _de
+voix_ mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient
+frapper les oreilles jusque sur la terre.
+
+De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les
+singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des
+cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et
+Mâroute son haleine d'une manière _tout à fait_ propice: on vit
+même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures
+accoutumées des singes.
+
+Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au
+rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la
+mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous
+les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de
+chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.
+
+La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de
+kotis exigea un mois entier.
+
+Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son
+armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui
+était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se
+tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultérieure de la mer afin de
+repousser l'approche des ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le
+fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et
+Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan,
+et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les
+deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont
+fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous
+perdre, étend son bras _vers nous_! C'est Râma qui fit, Sârana, ce
+travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein
+Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je
+connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations
+prises, je disposerai nos moyens de résistance.
+
+«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent _donc_,
+sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en
+supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des
+marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la
+vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.»
+
+«_Il sera fait_ ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et
+Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée _des ennemis_.
+Là, revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des
+Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que
+leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination
+n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser
+le poil d'épouvante.
+
+Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par
+milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les
+cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent
+à computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Sârana et Çouka ne
+surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans
+fin, indestructible.
+
+Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des
+espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir
+par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons
+à Râma: «Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des
+espions qui nous viennent de Lankâ!»
+
+Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de
+Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui
+adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus
+dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous
+envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.»
+
+Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son
+plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles:
+«Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment
+observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit,
+retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise,
+emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment,
+noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose
+que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir
+une seconde fois.
+
+«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter
+au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les
+richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous
+voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée
+et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps
+passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!
+
+«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous
+mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de
+Rakshasas!»
+
+À cet ordre, les deux Yâtavas _partent, ils_ arrivent dans la cité de
+Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:
+
+«Arrêtés _dans notre mission_ par Vibhîshana, la mort nous était due,
+monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma,
+ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est
+là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens
+du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites
+dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau
+Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur
+éblouissante et Vibhîshana, ton frère.
+
+«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre
+Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a
+passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma,
+qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin
+d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au
+fils du roi Daçaratha.»
+
+ * * * * *
+
+Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana,
+le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ
+par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les
+Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!»
+
+À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége
+royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte
+de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur
+eût égalé plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre étagés_. Flamboyant de
+_tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de
+ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer,
+et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la
+terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de
+quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces
+demandes à Sârana:
+
+«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des
+forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva
+écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi
+promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?»
+
+À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les
+principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe
+qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front
+tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute
+la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et
+ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime
+Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils
+de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.
+
+«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du
+lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des
+pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur
+débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de
+colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos
+aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de
+padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat,
+fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des
+singes: le nom qu'il porte, est Angada.
+
+[Note 14: Le padma est une quantité égale à dix milliers de
+millions.]
+
+«_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de
+s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne,
+divisant _par sa marche_ les armées simiennes, au milieu desquelles sa
+vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de
+la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en
+ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée
+Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et
+fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda.
+
+«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent
+et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et
+conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes.
+
+«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de
+plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent
+à la crinière d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lankâ, qui, d'un
+naturel irascible et dans une _bouillante_ colère, aspire au combat, a
+nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par
+un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les
+coups de son armée!
+
+«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue
+crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ
+d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait
+_avant ce jour_ de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite,
+montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue.
+
+«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille
+_d'impatience_, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son
+armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a
+pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les
+singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent
+milliers et de quarante centaines.
+
+«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient
+au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où,
+tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à
+grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à
+une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le
+Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.
+
+«En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de
+singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde
+mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve
+dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus
+autour de lui.
+
+«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage
+doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au
+combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de
+mille hôtes des bois.
+
+«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe plein de splendeur
+et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante à l'or. Dix
+milliers et dix centaines de kotis lui obéissent, tous singes prompts
+et d'une grande vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ
+de bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»
+
+Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux nobles âmes,
+examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu rapporter le nombre des
+singes, le monarque pâlit dans tout son corps et sentit faiblir sa
+résolution.
+
+ * * * * *
+
+Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, Çouka saisit
+l'occasion, et, contemplant toute l'armée, il dit à Râvana:
+
+«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes célestes, sont
+Maînda et Dwivida: ils n'ont point d'égal au combat. Ils ont obtenu de
+Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que
+leur seule force peut broyer la ville de Lankâ!
+
+«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, se tiennent à leurs
+côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trépas, égaux à leur
+père. Environnés par cent millions de guerriers, ils observent la
+ville et se vantent que leur force va réduire en poussière la cité de
+Lankâ!
+
+«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré _pour les
+combats_; ce guerrier qui peut dans sa colère agiter, quoi qu'elle
+fasse, la mer elle-même par sa vigueur seule, est ce même singe qui
+a déjà triomphé de Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant
+ces murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le fils
+aîné de Kéçari, _ou plutôt_, dit la renommée, c'est le fils du Vent.
+On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même qui a franchi la mer. On ne
+peut mettre obstacle à son chemin, comme il est impossible d'arrêter
+le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme
+il vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est
+certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à trois mille
+yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira
+plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution dans son âme, que
+sa force déjà enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce
+Dieu, le plus invincible des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux
+mêmes, il tomba sur la montagne, où se lève _chaque jour_ l'astre qui
+donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité sur la face d'un
+rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mâchoires: c'est de là qu'il
+est appelé Hanoûmat. Voilà ce que j'ai appris sur lui dans cette
+excursion même, où j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses
+formes, sa puissance est chose impossible à décrire.
+
+«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au teint bleuâtre,
+aux yeux comme les pétales du lotus; ce guerrier, le plus grand des
+Ikshwâkides; lui, de qui la valeur est célèbre dans le monde; lui, de
+qui le devoir ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir;
+lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Védas et
+qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce prince, en qui réside
+avec la destruction même l'assemblage de toutes les armes; lui, qui
+pourrait fendre le ciel et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de
+qui la colère est comme celle de la mort et le courage est comme celui
+d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es allé dans un
+ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et qui vient ici te livrer
+bataille!
+
+«_Ce guerrier_, qui est à son côté droit avec un éclat d'or épuré, une
+large poitrine, les yeux dorés, les cheveux noirs et bouclés, c'est
+Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frère, qu'il tient pour
+égal à sa vie. Habile à gouverner autant qu'il est habile à combattre,
+il a épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile
+à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras
+droit de Râma; il est continuellement comme son âme qui se meut autour
+de lui.
+
+«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas est venu se
+placer au flanc gauche de Râma, c'est ton frère lui-même, Vibhîshana.
+Dans sa colère contre toi, il s'en est allé prêter l'appui de ses
+conseils au Raghouide; et ce roi fortuné des rois a fait sacrer
+Vibhîshana comme monarque de Lankâ.
+
+«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra dans l'œil
+gauche du maître des créatures, et le contact de _cet hôte incommode_
+lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la
+main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pensée lui vint à
+l'esprit: «Que va-t-il naître de cela?»
+
+«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille aux yeux de lotus,
+aux regards tremblants comme l'éclair, au visage rond comme le disque
+de la lune, et brillant comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un
+rayon de lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni Pannagî,
+ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même d'une égale beauté. Les
+gardiens célestes du monde, à sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors,
+s'étant approché de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De
+qui est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a conduite
+ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa ville de Bhogavatî,
+est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshmî, la
+Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de
+raconter cette histoire au Soleil.
+
+«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, le soleil dit
+ces mots à la nymphe, toute fière de sa jeunesse et de sa beauté: «Par
+l'opération d'une force écoulée de ma splendeur, il te naîtra un
+fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles
+aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, aux Dieux; _un
+fils_, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient pas la puissance d'ôter
+la vie.»
+
+«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur _éminente_, le Dieu
+partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le soleil, parce qu'elle
+était dans la fleur de l'adolescence.
+
+«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces de fleurs,
+un jour que le bienheureux Indra se promenait, agité par l'amour, il
+vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous
+les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui,
+_lui dit-il_, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas
+et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, car tu es ce que j'ai
+vu de plus beau!»
+
+«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, par la nature de
+son essence divine, cette nymphe bien séduisante et lui dit encore
+ces paroles: «Deux singes d'une forme céleste, possédant toutes les
+sciences, prenant à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble
+nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appelés
+Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de
+fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. C'est là qu'ils doivent
+exercer l'empire sur tous les héros simiens. Il naîtra dans la race
+d'Ikshwâkou un prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même sous
+une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance
+avec lui.»
+
+«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-là même
+que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: il surpasse les singes
+en splendeur, en renommée, en intelligence, en force, en noblesse,
+autant que l'Himâlaya dépasse en hauteur les montagnes. Il habite
+avec les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de singes,
+impénétrable et située au milieu d'une montagne. C'est autour de lui
+que resplendit cette guirlande d'or, où s'entrelacent cent lotus et
+dans laquelle réside la fortune, non moins agréable aux Dieux qu'elle
+est aimée des hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire
+éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva quand sa
+main eut donné la mort à Bâli.
+
+«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée impatiente de
+combattre et pareille à la planète qui vomit des flammes, déploie tes
+plus héroïques efforts de manière que tu remportes la victoire et non
+la défaite.»
+
+Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du récit, et,
+courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, ces reproches d'une
+voix bégayante de fureur: «Tenir un discours si blessant au roi qui
+dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes,
+ne convient pas dans la circonstance à des conseillers qui vivent dans
+sa dépendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un
+et l'autre siéent à des ennemis déclarés et qui s'avancent pour le
+combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point à louer.
+
+«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui osent vanter
+les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon
+courroux à la clémence: ils iraient voir à l'instant même, envoyés par
+moi, le Dieu _sombre_ Yama!
+
+«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent vite de ma
+présence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les
+paroles offensent!»
+
+À ces paroles, les deux _ministres_ Çouka et Sârana, tout confus, de
+saluer ce monarque aux dix têtes avec le mot d'usage: «Triomphe!» et
+de sortir à l'instant.
+
+Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps,
+à l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage où était la
+Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des
+Rakshasas lui dit: «Je veux au moyen de ta magie fasciner l'âme de
+Sîtâ, _cette_ fille du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une
+tête enchantée avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à moi,
+noctivague, _une fois ton œuvre finie_.»
+
+«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui
+bientôt mit sous les yeux de Râvana ce travail de magie parfaitement
+exécuté. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'_habile
+enchanteur_ et, d'un pas empressé, il entra dans le joli bosquet
+d'açokas.
+
+Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce bocage,
+plongée dans une affliction qu'elle ne méritait pas, rêvant à son
+époux et surveillée de loin par ses épouvantables Rakshasîs. Le
+monarque à l'âme vicieuse dit ces mots à l'adolescente fille du roi
+Djanaka, qui, _tristement_ assise, détournait de lui sa face et tenait
+son visage baissé vers la terre:
+
+«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
+mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en
+mépris la douceur de ses paroles. Je refrène ma colère soulevée contre
+toi, Sîtâ, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile,
+modère la course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers lequel
+ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond à mes flatteries,
+est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manières, j'ai coupé
+ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: grâce à ton malheur, tu seras
+donc mon épouse, Sîtâ!
+
+«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable que la
+mort de Vritra lui-même! Il est vrai que ton Raghouide, environné
+d'une armée nombreuse, commandée par Sougrîva, le roi des singes, a
+franchi l'Océan pour me tuer!
+
+«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure où le soleil
+s'inclinait vers son couchant, il s'est campé avec une grande armée.
+Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visité ces
+troupes, qu'il ont trouvées lasses du voyage et dormant un agréable
+sommeil. Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, a
+surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient Râma et Lakshmana.
+Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les
+crocs _aigus_, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une
+grêle de flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, de
+pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux
+de guerre luisants, de traits, de _grands_ disques, de moushalas et
+d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt le terrible Prahasta d'une
+main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande épée la tête de
+Râma, plongé dans le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il
+se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein à sa
+valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.
+
+«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec son armée. Sa tête me
+fut apportée ici couverte de poussière avec les yeux remplis de sang.»
+
+En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mêmes de Sîtâ
+à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer Vidyoudjihva aux actions féroces,
+qui m'apporta lui-même du champ de bataille la tête du Raghouide.
+À ces mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa
+et d'introduire avec empressement le rôdeur _impur_ des nuits.
+Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, le front jusqu'à
+terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Râvana dit à
+l'épouvantable Démon, placé debout et près de lui:
+
+«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous les yeux de Sîtâ!
+Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernière condition de son
+époux.»
+
+À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une
+tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant
+lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il,
+ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, à
+laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-même,
+après qu'il en eut tué le maître dans cette nuit de combat.»
+
+Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par
+le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à
+voir ici davantage? _Allons!_ deviens mon épouse, noble dame!»
+
+À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à
+peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où
+leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de
+l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par
+tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî
+et à pousser des cris comme un aigle de mer.
+
+«Jouis, au comble de tes vœux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie
+dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par
+une ambitieuse, amie de la discorde!»
+
+La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et
+déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier
+tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle
+eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette _pâle_ tête et gémit
+cette plainte avec des yeux troublés:
+
+«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! _c'est là ce que demande_ la
+foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état _de l'homme_ est donc
+maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le
+premier et le _plus_ saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est
+celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui
+peux te voir dans cet état suprême _de la mort_!
+
+«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver,
+n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec
+les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie
+n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as
+point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort
+sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te
+garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à _la ruse_? Mais,
+quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment
+qu'arrive le Destin contraire et que vient _l'heure_ de la mort. Car
+la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les
+êtres.
+
+«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à
+Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux?
+Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en
+célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de
+former dans le ciel une constellation.
+
+«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne
+m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton
+épouse et qui toujours accompagnai tes pas?
+
+«Lakshmana, revenu seul de _nous_ trois, qui étions partis pour
+l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins.
+
+«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement
+par un Démon, et cette mort _fatale_, que tu as reçue des Rakshasas
+dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils _unique_ fut
+tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à
+_mon époux_, elle quittera sans doute la vie, car tout son cœur se
+brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de
+Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus
+grand _que je puisse goûter maintenant_.
+
+«Place ma tête sur cette _froide_ tête, unis mon corps à son corps: je
+suivrai dans sa route mon époux magnanime!»
+
+Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et
+contemplait avec ses yeux troubles _ce qu'elle croyait_ l'arc et la
+tête de son époux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manière,
+voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe,
+désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l'âme
+troublée de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais
+courut annoncer au _noctivague_ souverain la nouvelle effrayante
+et malheureuse, _que le général apportait à son maître_. «Triomphe,
+dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après qu'il se fut incliné _sur
+la terre_, il raconta d'un air stupéfait la chose à l'Indra même des
+Rakshasas: «Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire
+t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui _nous_ est survenue.»
+
+À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit
+Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à
+peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s'évanouit et que
+l'arc gigantesque disparut avec elle.
+
+Ayant su que Sîtâ était _comme_ aliénée _par sa douleur_, une
+Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine pour la consoler.
+Car, pleine de compassion et ferme dans ses vœux, elle s'était prise
+d'affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables.
+Elle vit donc alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et
+souillée de poussière, comme une cavale _qui s'est roulée_ dans la
+poudre.
+
+Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ,
+cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une voix émue par
+l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton _âme_ dans ce
+trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma,
+qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans
+ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont
+pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des
+Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage
+d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va
+renaître pour toi!»
+
+Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle
+entendit un bruit épouvantable d'armées qui en venaient aux mains; et,
+quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups
+de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:
+
+«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes
+et qui fend le cœur du lâche, envoie dans les airs un son profond
+comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu'on met le harnais aux
+éléphants déjà enivrés _pour les combats_; voici qu'on attelle aux
+chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui
+ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est
+encombrée d'armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue
+indomptable.
+
+«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les
+pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, tel que le Dieu, armé de
+sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte
+dans le sang de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable,
+viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»
+
+ * * * * *
+
+De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre;
+de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel
+discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite,
+cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui
+tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et,
+débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: «Je puis m'en
+aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache,
+belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces
+discours.»
+
+À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles
+d'une voix faible et _comme_ étouffée par le chagrin qu'elle venait
+d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et
+veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»
+
+«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les
+promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du
+monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura
+décidé même en conseil.»
+
+À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ
+d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, _belle_
+Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en
+alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana
+délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les
+résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au
+charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l'attendait,
+Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main.
+
+«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa
+mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour
+ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien
+longtemps ses représentations:
+
+«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le
+roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits
+merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de
+ce qu'il est _comme Dieu_ sous une forme _humaine_, et le carnage des
+Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu
+consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements
+lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses
+conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme
+l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide,
+ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà
+quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le
+conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le
+décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut
+donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de
+cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ,
+reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches,
+ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.»
+
+Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours
+mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées.
+
+Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent
+impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant
+elle ne put supporter le tumulte des singes.
+
+Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina
+les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il
+confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du
+midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la
+porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien,
+environné de nombreux Yâtavas. Il préposa _les deux compagnons_
+Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma
+personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand
+courage et d'une grande force à la tête de la division postée au
+milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ,
+le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se
+crut déjà maître du succès.
+
+ * * * * *
+
+Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes
+et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours,
+et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se
+réunirent tous en conseil pour délibérer.
+
+«La voilà donc qui se montre à nos yeux, _dirent-ils_, cette Lankâ
+inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par
+conséquent aux hommes!»
+
+Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, prince
+habile dans toutes les affaires soumises à la délibération d'un
+conseil, tint ce langage utile à Râma, mais funeste à Râvana; discours
+aux excellentes idées et tissu même avec la substance de la raison:
+
+«_Mes quatre compagnons_, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara,
+Sampâti et Praghasa, sont allés, au moyen de la magie, dans la ville
+de Lankâ et sont revenus ici près de moi dans l'intervalle d'un clin
+d'œil seulement. Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la
+cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les
+dispositions faites pour la défense.»
+
+Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné de Râvana,
+le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement
+la force à la force des ennemis. «Environné de plusieurs milliers des
+plus grands héros simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le
+Rakshasa. Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli,
+courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. Que le fils
+du Vent à la magnanimité sans mesure enfonce la porte du couchant et
+pénètre dans la ville, escorté par une foule de singes!
+
+«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet Indra puissant
+des Rakshasas, je forcerai, secondé par le Soumitride, la porte
+septentrionale de la ville. Enfin que Sougrîva, le roi des singes, et
+le monarque des ours, et le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas
+se tiennent prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la
+ville.
+
+«Je défends à tous les simiens de prendre une forme humaine dans la
+bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnaître au
+milieu de la mêlée dans leurs divisions respectives. «C'est un singe!»
+diront nos gens, qui les distingueront à cette marque.»
+
+Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le triomphe de ses
+armes, le sage Râma conçut la pensée de monter sur la cime du Souvéla.
+
+Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une roche à la
+surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre à
+la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette
+montagne, la face tournée vers le midi. Arrivés là de tous les côtés
+en peu de temps, ils virent _devant eux_ la ville de Lankâ remplie
+de Rakshasas épouvantables, d'un immense courage et de formes
+différentes, impatients de combattre; tous les singes poussèrent de
+hautes clameurs, tels que des paons à la vue de nuages _pluvieux_.
+Ensuite le soleil, rougi par le crépuscule, disparut au couchant et la
+nuit vint promener la pleine lune comme une lampe _au milieu du ciel_.
+
+Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, désirant
+une exécution immédiate, connaissant la vérité des choses dans leur
+enchaînement et leurs conséquences, se rappelant d'ailleurs à quels
+devoirs les rois sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada,
+fils de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana:
+«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; ose traverser, exempt de
+crainte et libre d'inquiétude, la ville de Lankâ, et répète ces mots,
+recueillis de ma bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la
+puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la mort:
+
+«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil est né dans ton
+cœur, vaniteux noctivague; et ta folie est montée jusqu'à outrager les
+rois, les Yakshas, les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis
+et même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces _forfaits_,
+moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt de mon épouse; et j'ai
+la force de tenir la peine levée sur ta tête, moi, _que tu vois déjà_
+placé devant la porte de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je
+suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis
+et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur
+avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que tu m'eus fait sortir _de
+mon ermitage_ au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa
+dans ce monde avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la
+Mithilienne et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la
+souveraineté de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, pour
+sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce Vibhîshana qui
+est venu me trouver, ce sage Démon, le plus vertueux des Rakshasas et
+comme le devoir incarné, va gouverner, sous ma protection, le vaste
+empire de Lankâ.»
+
+À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le fils de Târâ se
+plongea dans les airs et partit: on eût dit le feu revêtu d'un corps.
+Un instant après, le gracieux messager abattit son vol sur le palais
+du monarque, où il vit Râvana paisible et calme assis dans son trône
+au milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le jeune
+prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis-à-vis,
+resplendissant comme un brasier flamboyant.
+
+Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans rien omettre,
+au despote, environné de ses ministres, les grandes, les suprêmes, les
+irréprochables paroles du Raghouide.
+
+À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Râvana fut
+saisi d'une violente colère, et, les yeux tout enflammés d'une
+fureur débordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: «Qu'on
+saisisse et qu'on châtie cet insensé!» À peine Râvana, de qui la
+splendeur égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre
+épouvantables noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le héros
+se laissa prendre volontairement lui-même pour donner sa force en
+spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. Mais Angada étreignit aussitôt
+dans ses deux bras les _quatre noctivagues_, et, les emportant comme
+des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à une
+montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, tous ces
+Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie
+brisée. Le fortuné Angada frappe alors de son pied la cime du palais,
+et ce comble _superbe_ tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux
+dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé son nom:
+«Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, le puissant monarque des
+singes! Et à Râma, le Daçarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au
+vertueux roi Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra
+ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché mort dans la
+bataille.»
+
+Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'élança
+_dans les cieux_, revint en la présence du magnanime Râma, et, de
+retour aux pieds de Sougrîva, il rendit compte de toute _sa mission_.
+À peine Râma eut-il ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il
+fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées vers la
+guerre.
+
+L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana la plus vive
+colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il poussait de profonds
+soupirs.
+
+Alors et sous les regards mêmes du monarque des Rakshasas, les armées,
+dévouées au bien de Râma, escaladaient par sections la ville de Lankâ.
+Ces héros d'une vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing,
+soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les
+pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides,
+inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, ou de sommets
+arrachés des monts, les fossés aux ondes limpides, les singes
+combattaient vaillamment.
+
+Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes
+portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, bondissant, élevant
+des cris, les singes, pareils à de grandes montagnes, se ruaient tous
+sur Lankâ même.
+
+L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander à toutes les
+armées de sortir au pas de course. À son ordre, les héros joyeux de
+s'élancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les
+courants de la mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage
+entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas en venaient
+aux mains avec les Dieux. Proclamant à haute voix leurs propres
+qualités, les terribles Démons frappent les singes avec des massues
+enflammées, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes
+de tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec les dents
+et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de
+montagnes.
+
+D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts avec des
+javelots et des piques en fer les singes placés en bas sur la terre.
+Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent irrités et précipitent à
+coups de poing les Rakshasas du haut des remparts.
+
+Dans ce moment, il s'engagea une série de combats singuliers entre les
+singes et les Rakshasas, qui se précipitaient à l'envi les uns contre
+les autres.
+
+Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une bravoure égale à
+celle de _Râvana_, son père, combattit avec Angada, fils de Bâli.
+
+Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en vient aux
+mains avec Pradjangha.
+
+Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. Poussé d'une
+bouillante colère, Vibhîshana fit tête dans la bataille à Mitraghna
+d'une fougue irrésistible; et Nala à la grande vigueur croisa le fer
+avec le Rakshasa Tapana.
+
+Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrîva, le roi
+des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa
+dans le combat à l'encontre de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre
+ennemis à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou,
+Souptaghna et Yadjnakétou.
+
+Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient couplés avec
+_beaucoup_ d'autres guerriers Yâtavas pour se livrer des combats
+singuliers. Là, bouillonnait donc une épouvantable, immense,
+tumultueuse bataille de héros singes et Rakshasas, désirant tous
+également la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on
+voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, où
+les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales.
+
+Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros Indradjit, plein de
+colère, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-même frappe de son
+tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux
+admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri _de
+victoire_. Sampâti, blessé par trois flèches de Pradjangha, asséna un
+coup du shorée, qu'il tenait, à son adversaire, et l'étendit sur le
+champ du combat. Atikâya, de qui la vigueur infinie pouvait briser
+l'orgueil des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha
+et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais
+l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfonça les deux yeux.
+Le Démon à la main prompte de lui déchirer le corps avec ses flèches
+acérées, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd
+qu'une montagne.
+
+Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux Djâmboumâlî
+perça dans le combat Hanoûmat entre les deux seins avec sa lance de
+fer. Mais le fils du Vent s'élança sur le char, et, frappant le Démon
+avec la paume seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une
+montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé le corps de
+Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma le Rakshasa d'un coup
+de sa massue. Praghasa, qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons,
+tomba sous l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et
+Sougrîva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche,
+Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa d'un aspect
+épouvantable, qui semait des averses de flèches.
+
+Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, de Souptaghna
+et du Rakshasa Yadjnakétou avaient blessé Râma. Mais, avec quatre
+flèches, Râma dans sa colère de trancher les têtes de ses quatre
+ennemis: les chefs _coupés_ bondissent _hors des épaules_ et croulent
+sur la terre.
+
+Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora de ses dards aux
+ornements d'or le roi Soushéna et poussa maint cri _de victoire_; mais
+celui-ci, voyant un instant propice, _le saisit et_ soudain lui broya
+son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa
+légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite à bas du char
+et se tint pied à terre, une massue à la main.
+
+Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des singes, prit un
+vaste rocher et courut sur le noctivague. Néanmoins, d'un mouvement
+rapide, le rôdeur des nuits, Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec
+sa massue le roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le
+quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible coup de massue,
+envoya sa _lourde_ roche tomber dans la poitrine même de son rival et
+_termina_ ce grand combat. Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague
+Vidyounmâlî tomba sur la terre, ayant son cœur moulu et sa vie brisée.
+
+Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil
+parvint à son couchant et fut remplacé dans les cieux par la nuit
+destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment
+épouvantable s'éleva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait
+l'un contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire:
+«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» criaient les
+Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient dans le combat de
+coups réciproques au milieu de cette affreuse obscurité. «Fends!...
+déchire!... amène!» disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en
+fuite!» criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un
+bruit confus au milieu de cette affreuse obscurité.
+
+Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient dans les
+ténèbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forêts et
+les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur
+et dévoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité.
+Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur immense criaient
+eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes au milieu de cette
+inextricable nuit.
+
+Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à leur tour dans
+l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et
+les dents. Répétant leurs assauts, ils déchiraient à belles dents,
+pleins d'une violente colère, et les coursiers aux riches panaches
+d'or, et les drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs
+assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les chars,
+les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les guerriers
+habitués à combattre sur les éléphants.
+
+Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des
+noctivagues, les frappaient de leurs flèches pareilles à la flamme du
+feu.
+
+Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les roues des chars,
+une poussière épaisse dérobait aux yeux et les armées et toutes les
+plages du ciel.
+
+Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, mêlé d'un
+côté au son des conques et des flûtes, jouées par les terribles Démons
+aux formes changeantes, d'un autre aux gémissements des Rakshasas
+blessés, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux,
+frappaient les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ du
+combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier de chair et
+de sang, n'offrait là que des bouquets d'armes au lieu de ses présents
+de fleurs.
+
+Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à ravager de
+toutes parts l'armée d'Angada par une averse de flèches.
+
+Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'âme tout
+enveloppée de colère, un _vaste_ rocher à la force de ses bras et
+pousse trois et quatre fois un cri. Submergé sous un torrent de
+flèches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de
+son ennemi sous la chute impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui
+le terrible singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne
+son char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors même
+invisible.
+
+Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier toutes les
+flèches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu
+suivant les rites sur la place destinée à consumer les victimes.
+Tandis qu'il célébrait les cérémonies en l'honneur du feu, les Yâtavas
+s'empressèrent d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de
+fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flèches à la
+pointe aiguisée, des _morceaux de_ bois, des myrobolans belerics, des
+vêtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous côtés, à
+l'entour du feu, ils jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer
+et de traits barbelés.
+
+Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc noir et versa
+dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande
+flamme, pure de fumée, s'allume soudain, et des signes, présage de
+victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même,
+et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or épuré,
+il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. Ensuite, du
+milieu des feux sacrés s'élança un char magnifique, attelé de quatre
+beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tête.
+
+Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné Démon, qui
+s'était rendu invisible, eut-il rassasié du sacrifice le feu, les
+Asouras, les Dânavas et même les Rakshasas; à peine eut-il fait
+prononcer par la voix des Brahmanes les bénédictions et les vœux
+pour un bon succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil,
+brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. Attelé de
+quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches
+vêtements, approvisionné de traits divers, armé de grandes lances à
+l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flèches ressemblantes
+à des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli
+et pareil en éclat au soleil adolescent, _se déroulait sur le char_:
+c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.
+
+Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des prières
+consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même ce langage:
+«Aujourd'hui que j'aurai tué ces _deux insensés_, qui méritent la mort
+et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une
+victoire délicieuse à Râvana, mon père!»
+
+Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux yeux, il blesse
+alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. Les deux frères,
+enveloppés dans une tempête de ses flèches, saisissent leurs arcs et
+lancent dans les cieux des traits épouvantables. Mais ce couple de
+héros à la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de
+flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à un grand
+Asoura.
+
+Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance de la magie
+dont il était doué, le Râvanide voila toutes les plages du ciel,
+enveloppées de brouillards et d'obscurité. Tandis qu'il se promenait
+ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des
+roues, ni le son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait même
+aucune forme de son corps.
+
+Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il plein de
+courroux à son frère, décocher la flèche de Brahma pour la mort de
+tous les Rakshasas!»
+
+«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous
+ceux qui vivent sur la terre et _de confondre avec les Rakshasas qui
+nous font la guerre_ ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment,
+ceux qui sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous les
+mains jointes!»
+
+Dans l'intervalle à peine d'un clin d'œil, le Râvanide lia par la
+vertu d'une flèche _enchantée_ les deux frères, qui, tombés sur le
+champ de bataille, ne pouvaient plus même remuer les yeux. Tous les
+membres percés, couverts l'un et l'autre de javelots et de flèches,
+en vain cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme deux
+bannières du grand Indra qu'on plie _après une fête et_ qu'on lie
+d'une corde.
+
+Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des héros, ces
+deux frères ensevelis dans la douleur, baignés de sang et tous les
+membres hérissés de flèches! Il n'était pas dans tout le corps de ces
+deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'était pas si
+minime partie que les dards n'eussent percée ou même détruite.
+
+Ensuite les _singes_, hôtes des bois, portant leurs yeux dans le ciel
+et sur la terre, virent gisants les deux frères Daçarathides, que les
+flèches tenaient là garrottés.
+
+Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur à la
+vue de ces deux héros, tombés sur la terre et couverts d'une grêle
+de flèches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du
+ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce _vaste_ champ de bataille
+Indradjit, qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana,
+regardant lui-même dans les airs avec des yeux éclairés de la même
+science, aperçut le fils de son frère, qui s'y tenait caché grâce aux
+prestiges de la magie.
+
+Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans tous les membres,
+se mit à fatiguer de ses épouvantables flèches, présent d'_Agni_, tous
+les chefs des quadrumanes, et, les enchaînant avec la magie de ses
+dards, il faisait tomber ces héros fascinés sur la face de la terre.
+Quand il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes par
+les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant et dit ces
+paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, je les ai garrottés
+à la face même de l'armée avec cet affreux lien d'une flèche: voyez,
+Rakshasas!» À ces mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues,
+accoutumés à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la
+plus haute admiration. Tous alors de crier à grand bruit, comme
+les nuées _tonnantes_; et tous, à cette nouvelle: «Râma est tué!»
+d'honorer à l'envi ce _vaillant_ Râvanide.
+
+Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra
+d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant la joie à tous les
+Naîrritas.
+
+Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son père, les mains
+jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle que Râma et Lakshmana
+n'étaient plus. À peine eut-il ouï que ses deux ennemis gisaient
+morts, Râvana joyeux de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au
+milieu des Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils
+sur le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, en lui
+racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana eut ouï
+le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le
+vaillant Daçarathide avait déjà fait naître dans son âme, inondée
+par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il
+congratula son fils.
+
+Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne éminente,
+dévouée, exécutant les choses à son moindre signe: elle était
+au-dessus des autres et se nommait Tridjatâ. Quand le monarque des
+Rakshasas vit la Démone accourue à la parole de son maître, celui-ci
+tint ce langage:
+
+«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tué Râma et Lakshmana,
+fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères
+morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte,
+sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va
+s'approcher de moi, _souriante_ et parée de toutes ses parures.»
+
+À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces
+paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char
+Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _céleste_ chariot de sa
+remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.
+
+Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de
+banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute
+la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a
+tués!»
+
+Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre
+couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme
+remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés
+par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux
+héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse
+détruite, l'arc échappé des mains, le corps, _pour ainsi dire_,
+tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin,
+tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière
+lamentable.
+
+«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit:
+«Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit
+la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui
+m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils,
+l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité,
+puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui
+ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que
+je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité,
+puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont
+assuré dans l'audition _des prières_ que je serais bienheureuse et que
+j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque
+Râma fut tué aujourd'hui!»
+
+La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes:
+«Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On
+voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros.
+En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas
+_si_ bouillants de colère et _si_ brûlants d'exercer leur courage et
+leur impatiente ardeur.
+
+«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie;
+elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des
+eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée,
+pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le
+Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.
+
+«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces
+deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas
+encore abandonnés. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_
+le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme
+s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion.
+Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a
+jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont
+pas, ces deux héros, perdu la vie.»
+
+Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit
+encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être
+ainsi!»
+
+Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne
+put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait
+de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue
+l'avait blessée au cœur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche
+empoisonnée.
+
+ * * * * *
+
+Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il
+fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa
+durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine
+dans sa nature humaine.
+
+Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de
+sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand
+il vit Lakshmana tombé _près de lui_, alors, saisi par la douleur et
+le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa
+mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:
+
+«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi,
+qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché _parmi
+les morts_? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même
+d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de
+nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous _les biens_;»
+c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un
+frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère
+_par son hymen avec mon père_, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné
+le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité
+d'une mère.»
+
+Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui
+souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi
+dans ton cœur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans
+ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le
+fils de Vinatâ, ce divin _Garouda_, à l'immense vigueur, qui dévore
+les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre
+de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents _sous les
+apparences de flèches_.»
+
+Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au
+céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève
+un vent _impétueux_ avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la
+mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés
+sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés
+de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes _de
+l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles,
+habitants des eaux, tremblent d'épouvante.
+
+Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient
+ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu
+du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à _tire d'aile_, tous les
+reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient
+sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles
+hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre.
+
+Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et
+de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune.
+Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés,
+et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les
+cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et,
+_sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mêmes deux fois
+plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même
+d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. «Grâce à toi, lui
+dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le
+Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la
+bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous
+avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses
+de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô
+toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de
+célestes guirlandes et de parfums célestes?»
+
+Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et
+les yeux troublés par des larmes _de plaisir_, le noble rejeton de
+Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide,
+et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le
+propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, _son épouse_. Je suis
+Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au
+grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les
+Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces
+flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit
+avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards
+plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant
+de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa
+avait changés en flèches par la vertu de sa magie.
+
+«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande
+vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour
+qui la fraude est l'arme habituelle de combat.»
+
+Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit
+au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se
+plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue
+de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les
+simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui
+portent la terreur dans l'âme des Rakshasas.
+
+Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants
+des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend
+s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces
+milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu
+d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de
+leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.
+
+À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on
+sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa
+personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi
+ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»
+
+À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent
+leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils
+virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces
+flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna
+les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et,
+tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage
+abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous
+orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle
+à Râvana.
+
+À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné,
+l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des
+Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux
+formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va
+combattre _à l'instant_ Râma avec le peuple des bois!»
+
+Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs
+sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha.
+Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent
+revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de
+_brillants_ drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des
+ânes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse
+incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse
+ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant,
+était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la
+tête de lions et de loups.
+
+[Note 15: N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre
+dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce? «Les
+Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des chevaux de
+selle et des chars de guerre: ces chars étaient attelés de chevaux de
+trait ou d'ânes sauvages.]
+
+ * * * * *
+
+Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous
+les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du
+même temps, s'éleva un combat tumultueux entre les simiens et les
+Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement
+par les javelots impitoyables.
+
+Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha
+éparpillait en riant à tous les points de l'espace les singes fuyant
+sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa
+maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher
+et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et
+déployant une force égale à celle du _Vent_, son père, il envoya la
+pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.
+
+Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette
+grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint
+de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la
+plaine.
+
+Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues,
+cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du
+Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d'arbres
+enlevés, troncs et branches.
+
+Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces
+arbres _énormes_, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur
+la face de la terre.
+
+L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la
+cime d'une montagne et courut avec elle sur _le vaillant_ Dhoûmrâksha.
+
+Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer rapidement contre
+Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements.
+Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute
+hérissée de pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. Le
+Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une forme épouvantable
+avait frappé au milieu des seins, n'en fut nullement ému. Et le singe
+qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible
+coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne.
+Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres
+vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui
+s'écroule.
+
+À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage
+de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout
+bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les
+yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang
+_épais_, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte.
+
+À peine eut-il appris la mort du héros, _qu'il avait envoyé au
+combat_, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l'intendant de ses
+armées, qui s'était approché, les mains réunies en coupe: «Que des
+Rakshasas d'un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous
+habiles au métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement
+d'Akampana! Il a étudié les Traités _sur la guerre_, il sait
+défendre _une armée_; il est le plus excellent des hommes qui ont
+l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à cœur,
+il a toujours aimé les combats.»
+
+Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or épuré, le fortuné
+Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas.
+
+De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une
+bataille infiniment épouvantable, où, de l'une et de l'autre part, on
+sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana.
+
+Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres
+sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils étaient par les nuages
+de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se
+confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient
+distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un
+coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même
+une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers
+s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'était
+perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient
+les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans
+cette mêlée.
+
+Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de
+sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines
+de cadavres.
+
+Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur
+un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter
+contre les simiens son char et ses chevaux, dont le _fouet ou
+l'aiguillon_ excitait la vitesse.
+
+Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne
+purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, brisés par les flèches
+du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les
+mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança
+avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils
+vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent
+de tous les côtés autour du héros.
+
+Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant
+lui et tel qu'une montagne, comme _Indra_, le grand Dieu, inonde avec
+un torrent de pluie _les sommets et les flancs_ d'un mont. Le fils du
+Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court
+sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre.
+
+Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il arracha un
+shorée, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint
+d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri,
+il remplit d'épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana
+pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans
+un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut
+son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes
+flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il
+vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des
+Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau
+le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d'un
+mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il
+empoigna et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre
+colossal sur le champ de bataille.
+
+Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des
+éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les
+troupes de fantassins Rakshasas.
+
+Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de
+la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de
+nouveau la fuite. À l'aspect du singe accourant, plein de colère,
+et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force,
+Akampana, fut lui-même rempli de fureur.
+
+Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins
+avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations.
+Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et
+déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague
+Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le
+singe, tombe soudain sur la terre et meurt.
+
+Tous les _plus_ vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et,
+tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers Lankâ, malmenés par les
+singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs
+du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous
+d'épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière
+eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les autres.
+
+Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et
+Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure,
+et Râma lui-même, et les chœurs des Immortels s'empressèrent tous
+d'honorer le vaillant Mâroutide.
+
+Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette défaite, il donna
+promptement de _nouveaux_ ordres à ses Yâtavas:
+
+«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je
+sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire
+avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les
+Rakshasas, et j'irai moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»
+
+À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats,
+la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint
+_le trouver_. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par
+Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et
+par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui
+tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entourée de femmes,
+jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers,
+qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit
+elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas.
+
+[Note 16: Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites
+sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents et les
+autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le chemin.]
+
+Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher la reine, il
+se lève précipitamment, _il marche à sa rencontre_ d'un pied hâté, il
+embrasse Mandaudarî, sa belle épouse.
+
+Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, il se rassit
+sur le trône, les yeux rougis par les _pleurs donnés aux_ malheurs de
+Lankâ, l'âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la
+parole, suivant l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine,
+dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me l'apprendre.»
+
+À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes:
+«Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, je t'en supplie à mains
+jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser,
+ô toi, de qui l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de
+combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: c'est là,
+roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux.
+
+«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent _des princes_, il ne sied pas
+à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l'épouse, ni le
+fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n'a point son égal dans la guerre.
+Ce n'est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui,
+seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers,
+qui habitaient le Djanasthâna!
+
+«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion de ces ministres
+mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit
+donc rendue à son époux!
+
+«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des
+joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l'or, et
+de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat
+se rende vers lui en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet
+Atikâya _si_ versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont
+point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces
+trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp
+des ennemis: sans doute, après qu'il aura salué Râma et honoré la
+Mithilienne, Vibhîshana lui-même, _en ton nom_, rendra ta captive à
+son époux.
+
+«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tué:
+n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutôt de la paix,
+monarque aux dix têtes.»
+
+À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de
+longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l'assemblée, prit
+ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: «Ce
+langage, que tu m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie,
+n'est pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j'ai
+vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment
+irais-je m'incliner devant Râma, le protégé d'un singe! Que
+diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tête devant Râma le
+Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur!
+
+«Ne laisse pas entrer le souci dans ton cœur; je triompherai, femme au
+candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même.
+La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma
+d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne
+veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie
+confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.»
+
+Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La
+reine aussitôt rentra dans son brillant palais. _Elle partie_,
+Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et,
+s'adressant aux Rakshasas: «Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et
+qu'on l'amène ici promptement!»
+
+Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas résonnants,
+au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements
+de dents, au milieu des hymnes les plus doux chantés à sa gloire,
+alors s'avança le plus grand des rois Yâtavas.
+
+À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor avec son arc et
+son dard enflammé, le monarque des simiens se porte à sa rencontre,
+impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des
+singes arrache de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur
+le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana le sommet
+que surmonte un plateau ombragé d'une forêt. Mais à la vue de ce mont
+qui vient sur lui, soudain le héros décacéphale de le couper avec des
+flèches pareilles au sceptre de la mort.
+
+Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et
+nombreux plateaux couverts d'arbres, au faîte aérien et sublime, le
+formidable monarque prit une flèche terrible, semblable à un grand
+serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille à une flamme et
+d'une vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain
+des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand
+Indra. Le dard, lancé par la main de Râvana, ce dard à la pointe
+aiguë, au corps semblable à celui de la foudre, atteint Sougrîva et le
+perce avec impétuosité: tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça
+le mont Krâauntcha.
+
+Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur la terre, l'âme
+égarée, en proie à l'émotion de la douleur. À l'aspect du noble singe
+étendu sur le champ de bataille, les Yâtoudhânas, pleins de joie,
+la font éclater en acclamations: mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra,
+Nala, Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers d'une
+grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra même des Rakshasas.
+Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes
+avec des centaines de traits à la pointe aiguë, et blessa les héros
+quadrumanes avec ses multitudes de flèches à l'empennure embellie
+d'or.
+
+_Sur ces entrefaites_, le fils du Vent, Hanoûmat à la grande
+splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, s'était
+avancé contre lui.
+
+Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce
+héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la crainte, lui dit le
+sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser les Nâgas et les Yakshas,
+les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, grâce à ce que _la faveur
+obtenue de Brahma_ te mit de leur côté à l'abri de la mort!
+
+«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je tiens levé,
+arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et dont il fut trop
+longtemps le séjour!»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage lui répondit en
+ces termes, les yeux rouges de colère: «Sus donc! attaque-moi sans
+crainte! couvre-toi d'une solide gloire! je n'éteindrai ta vie
+qu'après avoir expérimenté ce que tu as de vigueur!» À ce langage
+de Râvana le fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est moi qui
+naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots, le vigoureux monarque
+des Rakshasas, le Viçravaside à la splendeur flamboyante, asséna au
+fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc,
+le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe
+également de sa paume l'ennemi des Immortels.
+
+Sous le coup _violent_ de ce quadrumane impétueux, le monarque aux dix
+têtes fut secoué comme une montagne dans un tremblement de terre.
+À l'aspect du Rakshasa ébranlé dans le combat par une paume
+_vigoureuse_, les Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et
+les plus grands saints poussent _à l'envi_ des cris de joie. Quand
+il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit
+Râvana à la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi!» Hanoûmat
+répondit à ces mots: «Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu
+briser ta vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi te
+vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans les abîmes d'Yama!»
+Ces paroles du quadrumane ne firent qu'ajouter à la fureur du
+noctivague; et celui-ci, l'âme tout enveloppée par le feu de la
+colère, jeta des flammes, pour ainsi dire.
+
+Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon lève son poing
+épouvantable, qu'il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien.
+Frappé de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe
+en fut tout ému, perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit
+Hanoûmat privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire un char,
+fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.
+
+Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur et plein de
+vaillance eut recouvré le sentiment, il ne songea point à tirer parti
+de la circonstance pour ôter la vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui
+ses regards, il dit avec colère: «Guerrier versé dans la science
+des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui
+n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m'abandonner
+pour t'en aller combattre avec un autre!»
+
+Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire cas de ces paroles,
+coupa en sept morceaux, avec sept flèches, la cime de montagne lancée
+par Nîla.
+
+En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa large poitrine à
+l'ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de
+cette main fermée, le monarque à la grande vigueur tomba par terre
+à genoux, vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur si
+terrible dans les batailles étendu sans connaissance, les Rishis, les
+Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des cris de joie. Revenu à lui
+aussitôt, le Démon prit des flèches acérées et s'arma d'un grand arc.
+
+Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague et tant
+de fameux héros des armées simiennes étendus sans vie, courut sus à
+Râvana dans ce combat même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte
+sur mon dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»--«Oui!»
+répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et
+désireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe.
+
+Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant Aîrâvata, le
+monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Râvana monté
+sur son char. À cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut
+son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère fondit
+sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de son arc au bruit tel
+que la chute écrasante du tonnerre, Râma d'une voix profonde: «Arrête!
+arrête! dit-il au monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai
+reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te dérober à
+ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou
+vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même, vers Agni ou vers
+Çiva; allasses-tu même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais
+aujourd'hui échapper à ma colère!»
+
+Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le char de
+Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec
+son ample étendard, avec sa blanche ombrelle au manche d'or. Puis,
+soudain, il darde au Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une
+forme bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre:
+tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses combats l'Indra
+même des Dânavas. Atteint par la flèche de Râma, cet orgueilleux
+roi, que n'avaient pu ébranler dans leurs chutes ni les traits de la
+foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, _tout
+ébranlé_, déchiré par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de
+sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime Râma saisit un
+dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement
+sur la tête du souverain des Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du
+soleil.
+
+Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque,
+semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa
+gloire effacée, l'aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le
+soleil quand il n'a plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un
+bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants guerriers:
+aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est pourquoi mes flèches
+ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!»
+
+À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la jactance
+abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, la grande tiare
+mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute
+sa gloire éclipsée.
+
+Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, et,
+regardant ses conseillers, il parla en ces termes: «Toutes ces
+pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, elles ont donc été vaines,
+puisque moi, l'égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La
+voici confirmée par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: «Tu
+n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai obtenu que ni les
+Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les
+Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai
+dédaigné de m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville,
+comme Nandî[17] me l'avait prédit un jour dans sa colère sur le mont
+Himâlaya, est assiégée par des êtres d'une figure semblable à son
+visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut
+dit par ces deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces
+paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon
+frère s'accomplissent: les événements qui surviennent sont justement
+ce qu'il avait prévu.
+
+[Note 17: Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les
+cimes de l'Himavat.]
+
+«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a brisé l'orgueil
+des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par
+la malédiction de Brahma! Ce _géant_ aux longs bras dépasse dans le
+combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué
+bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»
+
+À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande
+hâte au palais de Koumbhakarna.
+
+Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes
+Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur,
+le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de
+grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer
+dans cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent alors
+couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et le poil dressé en
+l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant
+par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de
+respiration épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la
+bouche même de l'enfer.
+
+Alors, se plaçant à l'entour et _se tenant l'un à l'autre_ fortement,
+ils s'approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir
+collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un
+amas d'aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim
+complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de
+sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture.
+Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de
+sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal
+précieux à l'odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits,
+de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils
+répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui,
+ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent
+à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis.
+Tels que des nuages _orageux_, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là,
+ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu'ils
+frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller.
+Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils
+remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune,
+et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris
+éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre _ou les
+bras avec leurs mains_, ils allaient et venaient de tous les côtés,
+soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils
+battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à
+grands coups de bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient
+résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des
+tambours. Ils frappaient les membres du géant avec de grands marteaux,
+avec des maillets d'armes, avec des pattiças, avec des pilons même,
+levés autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup
+dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de
+conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces
+rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les
+points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.
+
+Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime
+Démon.
+
+Las _de tous ces vains efforts_, les noctivagues essayent d'un nouveau
+moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries
+éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas,
+celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient
+les filles des hommes ou même des Kinnaras.
+
+Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, elles se tiennent
+devant Koumbhakarna, _les unes_ chantant, _les autres_ jouant divers
+instruments du musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats,
+ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un
+céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des
+odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de
+grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l'or, toutes possédaient
+les dons _aimables_ de la beauté, toutes étaient parées de _gracieux_
+atours.
+
+Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de
+leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs
+instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs
+divers attouchements, le géant crut n'avoir jamais goûté de plus
+délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses
+grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche
+semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible
+spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse
+un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le
+Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, _en les frottant_, promena
+ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: «Pour quelle
+raison vos excellences m'ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne
+serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des
+Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de
+mon rang pour une faible cause.»
+
+«Le roi souverain de tous les Rakshasas a _bien_ envie de te voir.
+Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton
+frère.»
+
+Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, l'invincible
+Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant à la grande vigueur, qui
+se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain
+et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et
+demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines.
+Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au géant, comme Râvana
+leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes
+d'aliments pour la joie de son cœur. Le colosse affamé se jeta
+avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la
+chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons
+préparées, et, _non moins_ altéré, il but à longs traits du sang.
+
+À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on eût dit une
+montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste
+Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable,
+à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux
+longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées
+d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient
+tous les singes par les dix points de l'espace, Râma dit avec
+étonnement ces mots à Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il
+un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être
+de cette espèce?»
+
+À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables,
+Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: «C'est le
+fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la
+guerre Yama et le roi des Immortels.
+
+«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force
+des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont
+méritées _du ciel_; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de
+son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa
+naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras,
+suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés
+en bien grand nombre de milliers.
+
+«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de
+l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de
+tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt
+vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les
+êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les
+mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À
+l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi
+d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au
+vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du
+monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu
+n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le
+monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!»
+
+«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, _et
+s'endort_!
+
+«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil,
+alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit
+Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans
+la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton
+petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être
+en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui
+un temps _alternatif_ de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana:
+_«Eh bien!_ répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six
+mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un
+jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des
+choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»
+
+«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et
+tombé dans l'adversité, fit _sans doute_ réveiller Koumbhakarna. Ce
+héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère
+aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.»
+
+ * * * * *
+
+Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de
+l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de
+splendeur.
+
+Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste
+habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait
+l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais,
+il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le cœur
+troublé, dans le char Poushpaka.
+
+Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds
+de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein
+de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et
+comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place
+sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se
+fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces
+mots à Râvana:
+
+«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où
+te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce
+danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»
+
+«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre,
+que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as
+donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a
+jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou
+même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me
+vient de cet homme.
+
+«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que
+ce rapt consume _de colère et de chagrin_, nous a précipités dans ces
+horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a
+franchi la mer, et maintenant il coupe _sans pitié_ les racines _de_
+notre _existence_. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets
+d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée _inouïe_,
+revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes
+Rakshasas les plus éminents.
+
+«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort!
+
+«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur,
+tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit
+affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute
+son armée!»
+
+Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces
+termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas!
+dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai
+celui qui est la cause de tes chagrins.
+
+«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans
+la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du
+combat!
+
+«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses,
+vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son
+époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps
+devenir ton esclave!»
+
+Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des
+ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la
+foudre du _puissant_ Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre.
+Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des
+ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas
+et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas,
+Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai
+seul, moi-même! Que ton armée reste ici!»
+
+Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent
+ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char,
+semblable au sommet du _mont_ Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant
+comme les grands nuages et long de cinq stades.
+
+Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une
+pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans
+la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des
+Yâtavas.
+
+Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses,
+les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une
+montagne.
+
+«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné des Raghouides
+avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le
+tuer dans cette bataille.»
+
+Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des prodiges d'un
+aspect sinistre se manifestaient de tous les côtés.
+
+Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetèrent
+des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent des augures
+sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du héros en marche pour
+le combat; son œil gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son
+pied frémit, son poil se hérissa, sa voix même changea de nature au
+moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore igné tomba
+flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, la clarté du soleil
+fut éclipsée et le vent fut sans haleine.
+
+Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient
+pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'âme égarée par
+la puissance de la mort.
+
+Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il
+poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit
+_au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler,
+pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre
+aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et
+Varouna, tous les singes de courir çà et là.
+
+À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda,
+qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et
+d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où
+allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez
+là? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais où
+irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque
+la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que
+vous, c'est de mourir en combattant.»
+
+Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent
+enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains
+des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles
+guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse,
+se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les
+côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets
+élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était
+pas ébranlé.
+
+Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des
+singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts.
+
+Enfin, battus par le terrible Démon, les singes _tremblants_ se
+sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la
+mer. Traversant d'un bond _ce large détroit_, courant en avant, le
+visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces
+lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent
+dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui
+plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de
+se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne
+se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez,
+singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir?
+
+«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous
+le bras d'un seul, notre renommée dans la guerre est à jamais perdue!»
+
+Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant levées de
+pesantes roches, courent sur le géant à la grande vigueur. Mais,
+rompus par le corps du géant, les rochers, pareils à des montagnes,
+ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses ânes et son
+cocher. Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée sa
+lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne
+ailée.
+
+Il se promenait dans les armées des singes, foulant aux pieds les
+guerriers, comme un vigoureux éléphant, ses tempes baignées par une
+sueur de rut, brise de ses piétinements une forêt de roseaux.
+
+En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de montagne à
+Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de
+son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne
+se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles et
+dispersant des flammes.
+
+On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la fois contre
+le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladèrent le colosse,
+tels qu'on eût cru voir des collines s'élever sur une montagne.
+
+Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre ses bras, se mit
+à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais
+les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les
+enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles,
+_ceux-là_ par ses fosses nasales.
+
+Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Râma,
+qui s'élance et prend son _arc, cette_ perle des arcs.
+
+Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une
+montagne ou pareil à un nuage, chassé par le vent: «Avance près de
+moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma
+flèche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi:
+dans un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»
+
+«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande splendeur. Il poussa en
+même temps un bruyant éclat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les
+cœurs de tous les quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une
+manière difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il
+tient ce langage au Raghouide:
+
+«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, tout en
+fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dânavas. Montre-moi,
+tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur agile de laquelle est doué ton corps;
+ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon
+festin.»
+
+À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; mais, atteint
+dans le combat par ces traits d'une vitesse égale à celle du tonnerre,
+le colosse n'en fut aucunement ému.
+
+Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces
+flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes,
+il en opposa la terrible fougue à l'impétuosité des projectiles _du
+vaillant_ Raghouide.
+
+Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste et plonge
+des flèches invincibles dans le cœur de Koumbhakarna. De la bouche
+du colosse en fureur, blessé par le Daçarathide et fondant sur lui
+rapidement, il sortit un mélange de flammes et de charbons.
+
+Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et,
+quand il vit son bras désarmé, le géant à la grande vigueur se mit à
+faire un immense carnage à coups de pieds, à coups de poings. Le corps
+tout blessé par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses
+membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inondé à
+la fois de sang et d'une colère bouillante, parcourut les armées,
+dévorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas.
+
+Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la grande
+flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des
+armées quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des
+singes.
+
+Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une aile,
+Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de son bras, déracine
+un shorée de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra même des
+hommes. Mais soudain, celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard
+pareil à l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que
+le géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé de
+Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé aux serres de Garouda,
+se débattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les
+Rakshasas et les singes.
+
+Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la même
+furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, Râma saisit deux flèches
+émoulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette
+nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au
+volcan sous-marin, le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes
+mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: tel
+Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer la lune. Râma aussitôt
+de lui remplir sa gueule de flèches à la pointe aiguë, à l'empennure
+vêtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant
+parler, râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même la
+connaissance.
+
+Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, que les
+Dieux et même Indra vénéraient comme le second sceptre de la Mort.
+Il envoya au noctivague cette arme à l'empennure variée d'or et de
+diamants, ce projectile d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons
+allumés du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair et
+du tonnerre déchaînés par le grand Indra.
+
+Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête pareille au sommet
+d'une montagne, ce chef à la bouche armée de ses longues dents
+arrondies, au cou paré de son beau et resplendissant collier: tel
+Indra jadis abattit la tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable
+cri et tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de singes.
+La chute du géant sur la terre fit trembler tous les remparts et les
+portiques de Lankâ; la grande mer elle-même en fut agitée.
+
+Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des lotus
+épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aimé
+Raghouide, qui avait tué de sa main leur ennemi noctivague d'une force
+épouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les
+Asouras, les Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, les
+Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, tous de
+célébrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Râma.
+
+ * * * * *
+
+À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tué
+Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter la connaissance aux
+oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce géant à la grande
+force avait perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin,
+s'évanouit et tomba.
+
+Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, personne n'osait
+parler, et tous ils étaient absorbés dans leurs _tristes_ pensées.
+Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des
+héros, voyant son père consterné et comme submergé par les flots de
+cet océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: «Mon père,
+il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, puisque Indradjit
+vit encore: oui! puissant roi des Naîrritas, qui que ce soit dans
+un combat, s'il est touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi
+d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt Râma
+couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu,
+tout hérissé de mes flèches et les membres couverts de mes dards
+aigus.» À ces mots, l'ennemi du roi des Tridaças salua son père et,
+d'une âme intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé
+des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait celle du
+vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué à dompter les
+ennemis, fut monté dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hâta
+sa marche vers le champ de bataille. De nombreux héros à la grande
+vigueur, les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, suivirent à
+l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi
+des Dieux s'avançait à grand son de tymbales, au bruit terrible des
+conques, au milieu des hymnes chantés à sa gloire.
+
+Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné d'une nombreuse
+armée: «Tu n'as pas au monde un héros qui puisse lutter avec toi,
+mon fils: tu as vaincu Indra même dans la guerre; à plus forte raison
+feras-tu mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un homme!»
+Après ces mots de son père et quand il eut reçu les bénédictions pour
+la victoire, ce héros, monté sur le char attelé de rapides chevaux,
+s'en alla vite au lieu destiné à consumer les victimes. Arrivé sur
+le terrain des sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à
+dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas devant son
+char.
+
+Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, sacrifia au
+puissant Agni, suivant les rites avec les prières mystiques.
+
+Alors, il se mit à charmer par des incantations son arc, ses flèches
+et son char même entièrement.
+
+Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à la main,
+invisible sur le champ de bataille, il répandit sur les armées des
+singes la pluie d'une tempête de flèches, tel qu'un sombre nuage
+déverse l'eau de ses flancs.
+
+Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus
+épouvantables des singes, le corps hérissé des flèches que lançait
+Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur
+lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si
+horribles que l'exterminateur envoyait dans les armées des singes;
+mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible
+contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilité.
+
+L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, le vigoureux
+Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, Dwivida et d'autres ennemis.
+
+Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les héros et le
+monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même et Lakshmana dans les
+réseaux de ses pluies de flèches, aussi rapides que la foudre.
+
+Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la
+chute des pluies, Râma d'une beauté souveraine et merveilleuse jeta
+les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince
+des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris
+de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée de héros simiens,
+et, monté sur son char, il déploie toute sa magie. Comment peut-on
+maintenant réussir à tuer dans le combat cet Indradjit, son trait
+_ineffable_ à la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard
+infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même,
+inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec moi d'une âme
+intrépide ces averses épouvantables de flèches.
+
+«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée en pièces; elle
+a perdu ses héros les plus éminents. Mais, quand il nous aura vus,
+nous d'une fougue épouvantable dans la guerre, mis hors de combat et
+tombés sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças
+nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie
+dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va
+bientôt s'en aller, environné de ses amis, raconter son triomphe au
+monarque des Rakshasas.» En effet, ces multitudes de flèches, lancées
+par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; et,
+quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des
+Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire.
+
+Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans la huitième
+partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes.
+
+Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, répandue
+telle que les flots de la mer, Hanoûmat et Vibhîshana virent le vieux
+Djâmbavat couvert par des centaines de flèches. Accablé naturellement
+sous le faix de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances,
+était alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le rejeton
+de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches acérées, noble
+vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entièrement brisé ta vie?
+Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?»
+
+Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le monarque des
+ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui répondit
+ces mots: «Puissant roi des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais,
+blessé par ces multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne
+puis, Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ et le
+Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, le plus excellent
+des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» À ce langage du moribond,
+Vibhîshana, voulant éprouver le caractère et la sagesse de ce roi,
+qui savait honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande sur
+Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces deux illustres
+hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie
+desquels repose même notre force!»
+
+À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: «Écoute pour quelle
+raison je t'ai fait cette demande sur le Mâroutide; c'est que, tigre
+des Naîrritas, si l'invincible Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle
+morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est resté au
+Mâroutide, nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous rendu
+le dernier soupir.»
+
+À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: «Il vit, mon
+père, ce héros d'une vitesse égale à celle du vent: le prince, fils de
+Mâroute, conserve une splendeur pareille à celle du feu. Il est venu
+ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert
+avec moi.»
+
+Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue
+avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours
+entendit, les sens tout émus, cette parole d'Hanoûmat, il crut naître,
+pour ainsi dire, une seconde fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la
+grande splendeur lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et
+veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, ô
+le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ doué de vigueur.
+
+«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille
+bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l'Himâlaya, roi des monts.
+Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d'or,
+appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du
+Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un éclat
+incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les
+herbes médicinales. Là, végétant sur le faîte, s'offriront à tes
+yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles
+illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe précieuse,
+ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des
+blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène
+_sur les membres guéris_ une couleur égale et naturelle. Prends-les
+toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous
+les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»
+
+À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer
+elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes.
+
+Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la
+terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des
+Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son
+dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan
+sous-marin et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et
+merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant
+lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des
+oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du
+ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe
+aperçut bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux,
+orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique
+aspect et semblables à des masses de nuages blancs.
+
+Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur
+la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables
+panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme,
+ayant su qu'Hanoûmat n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer
+d'elles, se cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble
+singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, il
+ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles
+au roi de la montagne:
+
+«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour
+le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l'instant
+même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la
+terre!» Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment,
+d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de
+la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux.
+
+Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les cieux avec lui
+et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes
+des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s'en alla
+rapidement célébré à l'envi par les chœurs des Immortels et des
+Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils
+du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le tchakra de feu jette
+dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est
+armé de son disque aux mille tranchants.
+
+Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs
+acclamations de joie; le Mâroutide, _de son côté_, jette un cri de
+triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au
+bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manière encore plus
+épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par
+Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit
+au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque
+issu de Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées,
+soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de
+toutes ses blessures.
+
+Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on
+sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_,
+ils se relevaient tout à coup, célébrant à l'envi ce glorieux fils du
+Vent!
+
+ * * * * *
+
+Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'armée des
+singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais
+bientôt_, saisi d'une grande colère au souvenir mainte et mainte fois
+renouvelé des Rakshasas, tombés morts _sous les coups des singes_, le
+héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il eut franchi
+d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant
+noctivague résolut de mettre en œuvre la magie pour fasciner les
+quadrumanes hôtes des bois.
+
+Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée
+dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avança
+dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine
+ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de
+combattre, s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de
+rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faite
+de montagne, sommet immense et d'un poids accablant.
+
+Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de
+la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps
+exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le
+char, l'air consterné et les membres souillés d'impuretés, son âme se
+troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ
+morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée par le
+chagrin et montée sur le char du Râvanide: «Quel est son dessein?»
+pensa le grand singe; et là-dessus il fondit avec les plus vaillants
+des quadrumanes sur le fils de Râvana.
+
+Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide tire son
+glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut
+armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure
+ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»
+
+Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba
+dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source
+est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide
+avec menace: «Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la
+scélératesse inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de
+faire une chose telle, basse, ignominieuse!
+
+«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa
+demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure
+et sans défense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue
+coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?»
+
+À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat,
+plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque
+des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans
+un _rapide_ combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se
+ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans
+l'armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus
+vaillant des singes: «Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes
+yeux, à l'instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva,
+toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je
+donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au
+lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te
+réponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine
+à l'ennemi.»
+
+Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce
+fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil,
+tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante
+personne.
+
+Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face
+consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté:
+«Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l'ardeur
+éteinte pour les combats? Où s'en est allée votre âme héroïque?
+Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied
+pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»
+
+Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner
+aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers.
+
+Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya
+tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il
+arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char
+attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le
+char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher
+le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le
+trouble dans l'armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer
+sur elle en poussant des cris.
+
+Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec
+douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis que nous combattions de
+tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux,
+Sîtâ versant des pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de
+mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé
+d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.» À peine
+le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la
+douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance
+évanouie.
+
+Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à rendre le sentiment
+à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter les troupes et de leur
+assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s'étant approché de
+_l'infortuné_ Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que
+Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide à
+la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, tombé dans
+l'évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana.
+
+À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: «Qu'est-ce?»
+dit Vibhîshana, le cœur affligé d'une peine intérieure. Lakshmana,
+voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée:
+«Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre
+à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit a tué Sîtâ, et
+soudain il est tombé dans cet évanouissement...»
+
+Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit,
+adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment
+consolantes: «Dans ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air
+consterné, il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y
+en aurait dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je sais,
+guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de Sîtâ les
+résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En
+effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps
+qu'ils parlaient au nom du devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il
+n'a point écouté cette parole.
+
+«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi
+sans raison; car toute l'armée va perdre courage en te voyant la proie
+du chagrin.»
+
+Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant
+son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantité
+d'or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un
+instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce
+terrible _Démon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sèches_.»
+
+Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana
+joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt
+Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana,
+escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma.
+
+Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s'avance
+impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d'armes
+et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut
+promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana,
+et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria dans
+la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez
+maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des
+flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des
+airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au
+_tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de
+bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l'heure, sous les coups
+de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous
+plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la _noire_
+habitation d'Yama!»
+
+À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas,
+Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d'une
+voix que la peur ne troublait pas: «On aborde aisément avec la
+langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des
+Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure
+des actes.
+
+«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent
+brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage.» Le puissant
+héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre
+dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer
+des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards,
+pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent
+leur vol en sifflant comme des reptiles.
+
+Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau
+Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu
+sans fumée.
+
+Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un
+immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes flèches, tu vas rester
+ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta
+cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta
+main!»
+
+Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants,
+Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison:
+«Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore?
+C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni
+mépriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussière à cette heure même,
+ô le plus vil des Rakshasas!»
+
+À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de
+Râvana une flèche à cinq nœuds, lancée d'une corde tirée jusqu'à son
+oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son
+tour Lakshmana avec trois dards bien décochés.
+
+Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un visage
+intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: «Ce tir,
+noctivague, n'est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ
+de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n'ont
+pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent
+les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à ces mots le perça
+cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du
+noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe çà et là sur le fond du char,
+comme on voit filer dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte
+de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout
+sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un
+kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux
+héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous
+les côtés et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Démon
+exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un à
+l'autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre.
+
+Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à
+milliers brisaient et fendaient les airs.
+
+Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait
+Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une
+effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards
+les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion
+des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante,
+signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un serpent. Lancée par
+son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher.
+
+Mais, _voyant_ son attelage sans vie et son cocher mort, le Râvanide
+se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse
+de flèches. Alors, semblable au grand Indra même, Lakshmana d'arrêter
+vigoureusement avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux
+massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le champ de
+bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.
+
+Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana,
+lui plante trois dards bien empennés au _milieu_ du front, en homme
+de qui la main est rapide. Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt
+fiché cinq dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux
+boucles d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme
+déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent de
+coups mutuels dans tous les membres avec des flèches épouvantables.
+
+Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une flèche excellente,
+bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, rayonnante de
+splendeur, aux nœuds droits, au toucher pareil à celui du feu ou
+mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable
+destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des
+Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette puissante divinité aux
+coursiers fauves, extermina les Dânavas.
+
+Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le protégé de
+Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces mots utiles pour le succès
+de lui-même: «Aussi sûr que Râma le Daçarathide est une âme vertueuse,
+_un cœur_ attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour
+le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sûr qu'il
+fut dévoué à son père, qu'il est une grâce accordée aux Dieux, que
+c'est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de héros, qu'il
+aime tous les êtres et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!»
+
+Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son oreille et
+décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours droit au but.
+Elle fait tomber violemment du corps d'Indradjit sur le sol de la
+terre sa tête épouvantable, armée de son casque et parée de ses
+pendeloques flamboyantes.
+
+Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana avec eux poussent
+des cris simultanés de joie: tels acclamèrent les Dieux à la mort de
+Vritra. Dans ce moment éclate au sein des airs un battement de mains,
+applaudissement des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et
+des Apsaras elles-mêmes.
+
+À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des Rakshasas,
+maltraitée par les singes victorieux, se dispersa dans tous les
+points de l'espace. Après qu'ils ont envoyé une volée de traits, les
+Rakshasas tournent la face vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils
+fuient, poussant des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes,
+les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se jettent dans la
+mer, ceux-ci gravissent les montagnes.
+
+Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut tombé, le souffle
+impétueux du vent se calma; le monde perdit son inquiétude et prit
+un aspect souriant. Aussitôt que ce Démon aux œuvres méchantes eut
+succombé, l'auguste Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux;
+les cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les Dieux se
+félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l'épouvante dans
+tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dânavas marchent
+de compagnie et proclament joyeux: «Que les Brahmes désormais se
+promènent sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!»
+
+De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de
+mort dans le combat ce prince des Rakshasas, doué d'une irrésistible
+vigueur, poussent à l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des
+cris, se glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient
+un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien
+touché le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient
+à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!» L'âme remplie de joie
+et s'embrassant les uns les autres, ils échangeaient entre eux
+différentes histoires concernant ce _noble_ frère de l'aîné des
+Raghouides.
+
+Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant avait eu le corps
+sillonné de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le
+vigoureux Lakshmana à la vive splendeur s'en revint, l'âme dans
+la joie, appuyé sur Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où
+l'attendaient Râma et Sougrîva.
+
+«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana, son frère.
+Alors, comme s'il en avait perdu le souvenir, ce héros ne raconta
+point lui-même la mort d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais
+la tête du Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide
+Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l'affaire.
+À cette nouvelle que son héroïque frère avait terrassé Indradjit, le
+Raghouide à la grande vigueur en conçut une joie sans égale.
+
+Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé cruellement
+son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir, partagé qu'il
+était entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tête ce héros,
+donné pour l'accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana
+malgré lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé
+dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: il
+tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère bien-aimé, le
+baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et
+dit:
+
+«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est heureux au
+plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, ô bonheur! le bras droit
+lui-même de ce criminel Râvana! En effet, héros, cet Indradjit
+était son _dernier_ asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu
+la poussière, Râvana, de qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc
+aujourd'hui avec une nombreuse foule de troupes!»
+
+Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans ses bras
+étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout à son côté, lui
+parla en ces termes: «Tu vois percé de flèches ce fils de Soumitrâ,
+la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe à la grande
+science, un remède qui le rende à la santé.»
+
+À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les narines de
+Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur l'Himâlaya et nommé
+l'Extracteur-des-flèches. À peine celui-ci en eut-il respiré le
+parfum, que tous ses dards glissèrent du corps au même instant. Ses
+douleurs s'éteignirent et ses plaies furent cicatrisées.
+
+Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé
+de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, la cuirasse
+déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui
+annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de
+Lakshmana.
+
+Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, il perdit le
+sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après,
+ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque
+suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:
+
+«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable
+des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de
+Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j'estimerai davantage,
+lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort!
+_Hélas!_ c'est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où
+tout guerrier est un immortel. _Mais_, s'il a sacrifié sa vie pour son
+maître, l'homme au cœur mâle entre _aussitôt_ dans le Swarga.
+
+«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et l'empire même des
+Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t'en es-tu allé,
+après que tu nous eus tous délaissés! N'était-ce pas à toi, héros,
+de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour
+d'Yama? Et les rôles sont ici renversés!»
+
+Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en
+défaillance.
+
+Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus
+vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de
+lui ôter la vie.
+
+«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de
+la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru
+le tuer, s'écria: «La voici, _votre_ Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux
+pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette
+Vidéhaine, _trop_ fidèle au kshatrya, son époux!»
+
+Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux
+ministres, qu'il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme
+un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides,
+et chaque pied, qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la
+terre.
+
+Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de
+science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, _mal_
+contenu par ses ministres: «Comment donc, toi, en qui nos yeux voient
+un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la
+Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le
+devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manière,
+à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration
+des sacrifices et distingué surtout par ta _haute_ sagesse.
+
+«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si charmante à
+voir; puis, va dans cette bataille même décharger ta colère allumée
+sur le Raghouide! Une fois que tu auras tué dans un combat, il n'y a
+nul doute, Râma le Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau
+dans tes mains.»
+
+À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque malgré lui et
+réussit à l'emmener hors de la présence de Sîtâ. Le tyran à l'âme
+cruelle abaissa un long regard sur la beauté de sa captive, ornée de
+toutes les perfections, et sa colère s'éteignit au même instant.
+Il retourna donc à son palais et rentra dans la salle du conseil,
+environné de ses amis.
+
+Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides, l'éminent
+héros sortit de la ville par cette porte même que tenaient investie
+Râma et Lakshmana. Aussitôt le soleil éteint sa lumière, les plages du
+firmament sont enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un
+bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de sang tombe du
+ciel, les coursiers bronchent dans leur chemin, un vautour s'abat sur
+son drapeau, et des chacals hurlent d'une manière sinistre. On vit une
+troupe de vautours qui volaient en cercle autour du roi magnanime; on
+vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser eux-mêmes des
+larmes.
+
+Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement épouvantables,
+Râvana, que la mort poussait en avant pour sa ruine, sortit, aveuglé
+par sa folie. Cependant, au roulement des chars de ces Rakshasas,
+impatients de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était avancée
+pour accepter la bataille.
+
+Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à la vaillance
+éminente, déchire les corps des simiens par des grêles de flèches. Il
+s'avançait dans le champ de bataille, comme le soleil dans les plaines
+du ciel, et dardant ses flèches, telles que des rayons épouvantables,
+il courait furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes,
+agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les simiens
+alors de s'enfuir çà et là, tout baignés de leur sang. Mais bientôt
+les singes vaincus, faisant à la cause de Râma le sacrifice de leur
+vie, reviennent au combat, armés de roches et poussant des cris.
+Ils fondirent avec des arbres, avec leurs poings, avec des cimes
+de montagnes sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le
+combat.
+
+Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il frappe avec dix
+traits Nala, qui se tenait _plus_ loin. Maînda au grand corps percé
+avec sept dards bien épouvantables, il en met cinq dans Gaya sur
+le champ de bataille. Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha
+vingt-cinq flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida avec six,
+Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et Djâmbavat avec sept traits.
+Il déchire Angada, le fils de Bâli, avec quatre-vingts flèches et
+perce Çarabba d'un seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa
+main se loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies dans
+le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa rage sur les armées
+des singes, Râvana les dévaste dans une grande bataille avec
+ses flèches rayonnantes comme le soleil et qui tranchent les
+articulations.
+
+Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants sur le champ
+de bataille, confia son corps d'armée à Soushéna et partit le front
+tourné vers l'ennemi. À ses côtés et derrière lui marchaient tous ses
+capitaines, ayant tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et
+d'énormes arbres.
+
+Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il saisit une vaste,
+une épouvantable roche, pareille à une montagne, et le grand singe à
+la grande splendeur la jeta pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le
+général des Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver
+à son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés. Brisé en
+mille fragments par les multitudes de ses flèches, le bloc énorme
+tomba comme une troupe de vautours s'abat du ciel sur la terre.
+
+Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée avant qu'elle
+ait porté coup, Sougrîva arrache et lance un shorée, que l'autre coupe
+encore en plus d'un morceau. Et, _cela fait_, le Rakshasa déchire avec
+ses dards le monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit une
+massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il pare avec elle les
+flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible il en frappe les coursiers
+du char.
+
+Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque avait tué
+les chevaux, saute à bas de son grand char et saisit lui-même une
+massue. Les mains armées de la massue et du pilon, nos deux héros
+engagent un nouveau combat, en poussant des cris tels que deux
+taureaux ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite le
+noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans cette grande bataille
+sa massue flamboyante et lumineuse à l'égal du soleil. Le monarque des
+simiens envoya son pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon
+brisé par cette massue tomba sur la terre.
+
+Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la terre un
+moushala de fer épouvantable, partout enrichi d'or. Sougrîva lève ce
+trait, qu'il adresse au Rakshasa, et le Démon à son tour lui jette
+une seconde massue: les deux armes se brisent dans un choc mutuel et
+tombent à la fois sur le sol de la terre.
+
+Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils continuent
+ce combat à coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et
+d'énergie, tels que deux brasiers excités jusqu'à la flamme. Les deux
+héros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois,
+ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie
+sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent de
+nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un désir mutuel
+de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa à la grande force, à la grande
+vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec
+un bouclier; et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec une
+épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, ils fondent
+l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des
+combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, décrivent
+l'un à la droite de l'autre un cercle à pas rapide sur le champ de
+bataille. Enflammés d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but
+la victoire: doués également de courage, ils ont une égale envie de se
+donner la mort.
+
+Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta,
+renommé pour sa vaillance, décharge un coup mal combiné de cimeterre
+sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il
+veut relever son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée lui
+abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était couronnée.
+Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé sur le sol de la terre,
+toute l'armée du souverain des Yâtavas s'enfuit aux dix points de
+l'espace. Le singe, qui avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un
+cri de victoire avec ses _phalanges_ quadrumanes. La colère saisit
+l'auguste prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la vive
+splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et brisé dans les
+combats l'orgueil des Démons et même des Dieux.
+
+Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne et rugissant comme
+un nuage destructeur, s'avançait, monté dans son char et brandissant
+un arc épouvantable; Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent
+des arcs et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé des
+Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager un combat
+avec lui et goûter enfin le plaisir de lui ôter la vie!» Il dit, bande
+son arc, et tirant la corde jusqu'à son oreille, décoche un trait, que
+le monarque irrité des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.
+
+Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui mettent fin à la
+vie, s'éleva entre ces deux héros, animés par un désir mutuel de la
+victoire. Le Rakshasa ne s'en émut pas, car il vit quelle était sa
+propre légèreté à décocher le trait, à briser le dard, à repousser la
+flèche ennemie. Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère,
+Râma à la force immense perce le noctivague avec des centaines de
+traits aigus, qui vibrent dans la blessure.
+
+Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, s'avance irrité
+et décoche le trait des ténèbres, dard bien formidable et qui glace de
+la plus horrible épouvante. Le projectile envoyé brûle de tous côtés
+les singes: aussitôt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le
+sol un nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter ce
+trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.
+
+Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui l'attend de pied
+ferme à côté de Lakshmana, son frère: tel Vishnou près duquel est
+Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuyé sur un grand
+arc, semblait effleurer de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec
+rapidité son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de
+Raghou, il blessa, _chemin faisant_, beaucoup de singes.
+
+Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana qui fondait sur
+lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne son arc par le milieu.
+Et, brandissant cet arc immense, il défie au combat son ennemi à la
+grande fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, le
+ciel et la terre de ses cris.
+
+Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec ses dards
+aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, pareilles à la
+flamme du feu. Mais à peine l'excellent archer les avait-il envoyées
+au milieu des airs, soudain l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches
+avec des flèches; et de couper, montrant la légèreté de sa main, un
+trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix.
+
+Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, eut vaincu
+le Soumitride, il s'approcha de Râma, qui se tenait là, immobile comme
+une montagne, les yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des
+averses de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies
+partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain l'aîné des
+Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce héros au
+grand arc trancha ces volées de traits enflammés, épouvantables, et
+tels que des serpents.
+
+Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de
+flèches dans ce combat, le Raghouide sur Râvana et Râvana même sur
+le Raghouide. Attentifs à s'observer mutuellement et décrivant mainte
+évolution l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt
+de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient
+d'une manière habile et variée la fougue de leurs projectiles.
+
+Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la saison brûlante a
+disparu, tels ces divers projectiles acérés le voilaient de ténèbres,
+sillonnées par la flamme des éclairs.
+
+Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux versés dans l'art
+des combats, tous deux les plus adroits entre ceux qui savent lancer
+une arme de jet, tous deux ils se livrèrent un combat furieux. L'un
+et l'autre semblaient un océan, qui fait rouler des vagues de flèches
+comme des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur deux
+mers _ennemies_.
+
+Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet de flèches de
+fer dans le front du vaillant Daçarathide. Mais celui-ci, portant sur
+sa tête comme une guirlande faite de lotus azurés, cette _hideuse_
+couronne lancée d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion.
+Ensuite, récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu
+d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère, encoche des
+flèches à son arc. Alors ce héros à la vive splendeur tire à soi
+le nerf de sa corde et lance à Râvana dans le combat ses flèches,
+pareilles à la flamme du feu. Mais, décochés par la _main_ vigoureuse
+_du_ Raghouide, ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du
+monarque des Yâtavas, sans lui faire de blessure.
+
+De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second trait, celui des
+Gandharvas mêmes, frapper le tyran, debout sur son beau char. Mais le
+démon arrête ces dards, qui soudain, quittant leurs formes de flèches,
+entrent dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq têtes.
+
+Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du Raghouide, il en
+choisit lui-même un autre, bien fait pour inspirer une insurmontable
+épouvante, celui des Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent,
+le monarque à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées
+en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons et de corbeaux:
+celles-ci ont une tête flamboyante de vautour; celles-là un museau
+de chacal; les unes ont des gueules de loup; les autres des hures de
+sanglier; il en est avec des bouches effroyablement béantes; en voici
+d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à lécher: tels
+sont les dards aigus et d'autres encore _non moins terribles_, que
+Râvana déchaîne contre son ennemi par la vertu de ses enchantements.
+
+Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le Raghouide à
+la grande énergie riposte avec le trait du feu, arme céleste et
+souveraine. Il décoche maintes flèches différentes: celles-ci ont une
+face toute flamboyante de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre;
+celles-là ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour
+chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête une lune,
+soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour fer un grand météore
+igné, telles autres sont à l'image d'une comète. Le trait du Raghouide
+ayant rompu le charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent
+alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles à revêtir
+les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi un cri de joie, en
+voyant s'évaporer ces armes dont Râma aux travaux infatigables a brisé
+la vertu.
+
+ * * * * *
+
+Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti son trait,
+son courroux augmenta et devint sur-le-champ deux fois ce qu'était
+auparavant sa colère. Le monarque à la grande vigueur se mit donc à
+lancer contre ce noble fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva,
+que lui avait composé Maga le magicien. Alors on voit partir en
+masse de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas
+enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit sortir, impétueux et
+divers, les marteaux de guerre, les maillets d'armes, les cimeterres
+et les foudres allumées, comme les vents sortent _des nuages_ à la
+retraite de l'hiver.
+
+Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer une flèche,
+le Raghouide à la splendeur éclatante, de frapper le trait de Râvana
+avec un trait supérieur, celui des Gandharvas. À la vue de son trait
+vaincu par le magnanime Râma, le monarque tout flamboyant de lumière
+en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras vastes,
+embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent de l'arc du Rakshasa
+aux dix têtes. Le ciel était rempli de ces armes ignées, qui se
+ruaient toutes à la fois: on aurait dit que le soleil, la lune et les
+planètes tombaient des mondes du Swarga.
+
+Mais soudain Râma de trancher à la face des armées ces disques
+terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Démon. À
+peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des
+Yâtavas blessa le Raghouide avec dix flèches dans tous les membres.
+Cruellement percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier
+d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque peu. Sa colère
+en fut excitée au plus haut point, et ce héros, accoutumé à vaincre
+dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du
+terrible Démon.
+
+Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept
+flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande
+fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ
+duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul
+trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce _roi_ magnanime
+la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le
+moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à
+une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq
+et cinq flèches.
+
+De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au
+timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des
+montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide
+monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme
+d'une colère violente contre _le héros_ son frère. Aussitôt l'auguste
+souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui
+flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois
+flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de
+laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois
+morceaux.
+
+À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans
+ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'éleva au milieu des
+singes.
+
+Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable,
+rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort
+elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon,
+cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel
+comme un éclair.
+
+Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de
+Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son
+arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main
+et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse
+de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger
+sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner
+de lui.
+
+Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers
+le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves
+de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, _eh bien!_ ma
+lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et,
+_brandissant_ à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes,
+au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une
+splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui
+darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un
+cri.
+
+Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra,
+cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le
+Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de
+fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la
+fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»
+
+Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et
+flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une
+grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba
+sur la terre, le cœur fendu sous le coup de cette lance que le bras
+impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui
+se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce _déplorable_ état,
+que son cœur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il
+portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les
+yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à
+la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!»
+L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon,
+recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches
+bien aiguisées.
+
+ * * * * *
+
+Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au
+Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se
+reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la
+retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête
+de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière
+touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que
+j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie!
+Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là,
+inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon
+consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ
+m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque
+des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé,
+Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?»
+
+Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande science,
+réunissant les mains en coupe, dit ces mots à Râma, noyé dans sa
+douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude à l'égard du Soumitride;
+abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te
+laisse pas abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; qu'il
+vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»
+
+Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous les côtés.
+
+Puis, quand il eut promené son examen sur tous les membres et sur
+les sens intimes du malade, Soushéna tint ce langage à l'aîné des
+Raghouides:
+
+«Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accroît ta prospérité, n'a point
+quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas changé et son teint n'est
+pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les
+paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux!
+
+«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du Gandhamâdana!
+Qu'un homme blessé voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit
+guéri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans
+tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher!» Les paroles
+de Soushéna entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie cette
+mission au vigoureux Hanoûmat _et laisse-moi lui dire_: «Va, héros
+à la grande science, va au mont Gandhamâdana! car je ne vois pas un
+autre homme aussi capable de nous apporter cette panacée.»
+
+Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le
+discours, Hanoûmat répondit en ces termes au noble fils de Raghou: «Si
+le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie à Lakshmana, je subirais
+volontiers la mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un
+voyage.»
+
+À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que Sougrîva
+lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton vol au-dessus de la
+mer, et dirige-toi, héros à la grande vigueur, à la vaste science,
+vers le mont Gandhamâdana! Explore ces lieux où croît la plante
+fortunée, qui fait tomber les flèches des blessures. Là, sont deux
+rois Gandharvas, nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de guerriers
+Gandharvas à la force immense habitent cette montagne délicieuse,
+couverte de lianes et d'arbres variés. Il te faudra soutenir contre
+eux, on ne peut en douter, un combat épouvantable. Va! que ta route
+soit heureuse! Fais une bonne traversée!»
+
+Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin.
+Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième voie[18], passa donc
+intrépidement au-dessus de Lankâ.
+
+[Note 18: L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu,
+l'atmosphère.]
+
+Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course aérienne, tint
+alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable Démon, le plus difficile
+à vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre
+bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur:
+«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros Hanoûmat, que
+tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où croît le simple fortuné
+qui extrait les flèches et guérit les blessures. Si tu réussis à
+l'arrêter, je te donne la moitié de mon royaume.»
+
+Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu là, ce noctivague
+à la grande force bâtit dans un clin d'œil par la vertu de sa magie un
+délicieux ermitage, où ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les
+sacrés tisons allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce.
+Il se trouve au même instant revêtu avec le costume des ermites, les
+cheveux renoués dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs,
+le ventre amaigri par le jeûne, un chapelet à sa main et des prières
+sur ses lèvres murmurantes. Quand il se fut donné ces traits sous
+les apparences d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là,
+attendant l'arrivée du singe.
+
+Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une vigueur immense;
+les deux bras étendus à travers le ciel, ce héros aux longs bras
+nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements
+accélérés.
+
+Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont Gandhamâdana.
+Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé d'arbres variés.
+L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, se lève, vient à sa rencontre
+et lui dit: «Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité,
+voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi!
+Repose-toi à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des
+singes.»
+
+À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces termes: «Écoute les
+paroles que je vais dire, ô le plus saint des ermites.
+
+«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un
+grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. Je vais
+donc au Gandhamâdana à cause d'un simple merveilleux qui naît sur la
+montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission
+d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a
+prescrite.»
+
+«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit celui qui d'un
+ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins t'asseoir ici un
+moment. Tu es un hôte venu dans ma chaumière; accepte, héros, mes dons
+hospitaliers. J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle
+pénitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma
+faim.»
+
+À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce lac, couvert de
+nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau,
+soudain Grâhî, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il
+était par elle, Hanoûmat, le singe à la vigueur immense, tira le
+monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses bras,
+il se mit à la déchirer avec ses ongles.
+
+[Note 19: On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui n'en
+a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité de cette
+traduction.]
+
+Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce
+langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, fils du Vent. Sache que
+je suis une Apsara, nommée Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un
+char couleur du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais
+par l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course était
+rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. Cet anachorète à
+l'éminente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble
+singe, heurta le pénitent, ceint des armes de la malédiction. Alors,
+de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me jeta
+ces mots:
+
+«Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le
+Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté méridional, est un grand lac: tu
+vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout
+ce qui a vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction,
+sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant fléchir à mes
+prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au temps où le héros Hanoûmat
+viendra au mont Gandhamâdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la
+délivrance de cette métamorphose.»
+
+«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans péché; je
+te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, héros, que je dois ma
+délivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvéra!»
+
+À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces mots: «Va donc avec
+une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai brisé ta
+chaîne!»
+
+Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère céleste, le
+fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant ermitage où se tenait le
+Démon. Aussitôt que le Rakshasa, déguisé en ermite, le voit arriver,
+il prend des racines et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef
+quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment à cette vue
+plongé dans ses idées et dans ses réflexions: «Je ne vois pas chez les
+saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci,
+pensa-t-il. Cette différence nécessairement doit avoir sa cause,
+et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgré soi_
+d'épouvante. Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: on
+s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas ces Démons, qui
+excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme
+qu'ils veulent? Évidemment, c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé
+par le monarque des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce
+Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»
+
+_Puis, s'adressant au Rakshasa_: «Tiens bon, scélérat, noctivague de
+mauvaises mœurs! Je sais maintenant qui tu es!»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle,
+repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: «Où
+iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Râvana qui
+m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma
+force en magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais
+aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»
+
+À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, et, les sourcils
+contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le
+singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s'engage; ils
+se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et
+l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un et l'autre
+d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche,
+ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de
+ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration
+supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au
+séjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les
+Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes
+vigoureux, _campés_ sur la montagne.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, le héros
+monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils
+virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi,
+qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»
+
+À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine
+avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le
+frère de Râma. C'est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana
+chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée
+l'Extracteur-des-flèches.
+
+«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez m'accorder votre
+bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied
+à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et
+docile aux volontés de ce puissant monarque.»
+
+--«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les
+Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de
+Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs?
+Qu'on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil
+de sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et,
+remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds,
+avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux
+de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de
+colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule
+d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'œil tous ces trente millions de
+robustes guerriers.
+
+Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple
+cette montagne céleste, remplie d'arbres et de lianes, séjour des
+tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience,
+il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura
+de ses bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau
+de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en
+hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie
+de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée
+d'arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de
+lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait
+partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se
+couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là
+des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes
+s'enroulaient à l'entour des arbres divers, où maint oiseau s'ébattait
+dans toutes les variétés du vol.
+
+Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne
+pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui
+possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont
+les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses
+habitants_, de chaque espèce; il s'élança lestement avec elle au
+milieu des airs et partit avec rapidité.
+
+À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas,
+les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupéfaits:
+«Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi
+merveilleux! Le héros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans
+un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il
+être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui
+possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction,
+tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne
+et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les œuvres qui
+ont aujourd'hui signalé ta vigueur sont égales aux œuvres mêmes des
+Immortels.»
+
+Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps
+à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains,
+aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités
+par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande
+alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à
+Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai pas trouvé sur le Gandhamâdana
+cette plante salutaire. J'ai donc apporté ici la cime entière de cette
+montagne.
+
+Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat à la grande
+force: «L'œuvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux
+actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux
+lieux où tu l'as prise; car c'est le théâtre où les Dieux viennent
+toujours s'ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un
+regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de
+fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par
+ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec
+toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l'herbe
+salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit
+avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le
+plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le
+fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L'héroïque
+meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l'odeur,
+qu'il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À
+l'instant même il se releva de la terre où il était couché.
+
+Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: «Viens! viens!»
+dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement
+le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des
+larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, je
+te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»
+
+Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s'était remis
+debout sur le sol de la terre: «Bien! bien!» Ils rendent à l'envi des
+honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble
+de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en
+souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frère
+bien-aimé!»
+
+À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures,
+les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L'aspect
+de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette
+heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils
+s'approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, _lui disent-ils_,
+de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder à tous la
+permission.
+
+Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes
+de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se
+baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et,
+dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de
+fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans
+ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne.
+
+Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes
+ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit
+remise à la même place, d'où elle fut arrachée.»
+
+Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui
+de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain,
+s'incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la
+montagne sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des airs.
+
+Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans
+le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait
+d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra,
+de qui le ventre s'arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d'une force
+immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague
+Kankatounda:
+
+«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus
+vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus
+terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus
+duquel il n'est rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les
+noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent
+à la main des projectiles variés et s'élancent tous au milieu des
+airs.
+
+Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à
+la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: «Qui
+es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne?
+Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui
+peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois
+en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous
+rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de
+t'arracher la vie!»
+
+Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes:
+«Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les
+Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant
+sur la seule force de mon bras!»
+
+Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à des courtisans
+de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre
+lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit
+à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur
+maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le
+coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa
+ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D'autres, liés dans
+le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne,
+pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au
+milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus,
+entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts Tâladjangha,
+entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se
+dégager de la chaîne et prit la fuite.
+
+Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son
+chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors
+tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas
+de lui jeter cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous
+montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi
+capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie
+et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette
+montagne!»
+
+Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet
+sa montagne à la même place d'où elle fut arrachée.
+
+Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à l'écart, et, par
+la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au
+feu, muni complétement de projectiles et d'armes, aussi épouvantable
+à voir qu'Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et
+d'une vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement
+cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher,
+_quoiqu_'il se mût à la seule pensée de l'esprit.
+
+Monté dans ce char, le roi décacéphale, _visant d'un œil_ attentif,
+assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards,
+semblables au tonnerre. «Il est inégal, dirent les Gandharvas, les
+Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et
+Râvana monté dans un char!»
+
+À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d'envoyer sur-le-champ
+à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre
+aussitôt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortuné du
+monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois
+admirablement incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli,
+avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que
+l'astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil
+fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d'or,
+agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_
+des chasse-mouches blancs.
+
+[Note 20: Indra.]
+
+Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana,
+Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d'étonnement. «Il
+arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci
+est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est
+armé d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»
+
+À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: «Visitons nous
+tous, char, attelage et cocher!» Mais à la vue des chevaux qui se
+tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée:
+«Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec
+une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des
+Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char
+de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois
+ici de ces présages qui annoncent le succès.»
+
+Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son
+aiguillon et monté dans le char, s'approche du Kakoutsthide à la vue
+même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il
+adresse à Râma ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards,
+t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné,
+exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d'Indra, et
+cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil,
+et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce
+char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis,
+avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas!»
+
+Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et
+décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali,
+et, songeant qu'il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet
+hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta
+pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour
+de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à
+l'égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde.
+
+Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers;
+puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les
+ennemis. Alors s'éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux
+combat. Le Daçarathide, versé dans l'art de lancer un trait
+surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le
+gandharvique, le divin avec le divin.
+
+Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard
+souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des
+Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches
+aux ornements d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le
+Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu,
+la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent
+Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les
+régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants
+au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.
+
+Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit
+en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les
+flèches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, décochées par
+le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards
+des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti,
+le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d'épouvantables
+averses de flèches.
+
+Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables
+exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut
+abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec
+la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue
+du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux
+tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana
+avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de
+fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs
+et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons
+languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en
+quelque sorte contre une comète et le sein maculé.
+
+Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se
+montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même,
+refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de
+ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés
+sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus
+ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant
+Démon.
+
+Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_
+guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire
+à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi,
+Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.
+
+Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un
+_nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile.
+Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable,
+sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au
+tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous
+les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas.
+
+L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri
+épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les
+points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux
+du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer
+de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver
+les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette
+grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet
+amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va
+trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance.
+
+À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le
+Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards
+aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de
+flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui
+s'élève pour _la destruction du monde_ à la fin d'un youga.
+
+Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de
+l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En
+voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au
+seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il
+empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait
+apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il
+_d'une main_ vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses _nombreuses_
+clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de
+feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique
+frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en
+plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes.
+
+Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée
+avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher
+pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana
+de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses
+forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé
+de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des
+Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu
+des armées.
+
+Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à
+rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu
+entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le
+plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma
+Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa
+qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton
+courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui;
+tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu
+renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes mœurs,
+tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!»
+Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un
+culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!»
+Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit _paraître à mes
+yeux_ ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton
+courage et tu fis là un exploit merveilleux!
+
+«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions
+criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne
+t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de
+ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel
+tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!»
+
+À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma d'inonder avec les
+averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule _de
+ses Rakshasas_. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux
+infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour
+le combat.
+
+En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de
+pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le cœur du monarque
+aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés
+par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait
+rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher,
+par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel
+affaissement, il se mit, troublé lui-même, à tirer peu à peu le char
+de son maître hors du champ de bataille.
+
+ * * * * *
+
+Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de la mort,
+Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: «Pourquoi,
+sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un
+être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile,
+dépourvu de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle
+sortir mon char du milieu des ennemis?
+
+«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si
+tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont
+mes qualités.»
+
+À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux
+cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires:
+
+«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi
+du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer.
+
+«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t'a causé
+de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l'air
+aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char
+sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue.
+J'ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat
+entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du
+char.»
+
+Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: «Cocher, fais
+tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas
+revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille!» Stimulé par
+ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses
+coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des
+noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.
+
+À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux
+noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable splendeur,
+semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à
+Mâtali, cocher du puissant Indra:
+
+«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colère et
+d'un bruit égal à celui d'une montagne qui se déchire, fendue par
+un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens
+ferme, sans négligence; je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le
+nuage qui s'est élevé _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien
+qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je désire
+combattre, c'est là ma seule pensée: c'est donc une chose que je
+rappelle à ta mémoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.»
+Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des
+cochers, poussa rapidement son char.
+
+Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l'un contre
+l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher la vie et comme deux
+éléphants rivaux, ivres _de colère et d'amour_. Bientôt les Rishis du
+plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à
+la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char.
+
+Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se
+portaient mutuellement des blessures, enflammés par l'ambition de
+triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards
+avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à
+des serpents. En même temps s'élevèrent des prodiges horribles,
+épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de
+Râma.
+
+Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore et d'un
+crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il
+s'éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et
+un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée.
+
+De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur l'armée de Râvana
+les foudres épouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne
+pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de
+leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux,
+rendaient à la fois et de l'eau et du feu.
+
+«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut mourir!»
+se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la
+suprême essence du courage.
+
+Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des
+flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il
+envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant
+sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en
+fer debout sur le véhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la
+terre.
+
+Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à
+rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau
+de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur,
+irrésistible et tel qu'un grand serpent.
+
+Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit sur la
+terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine.
+
+À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut
+comme embrasé dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la
+colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse
+de flèches.
+
+Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un affronté au
+timon de l'autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête
+contre tête.
+
+Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma,
+versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une
+des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la
+terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout
+à coup s'éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à
+la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde
+tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette _horrible_ tête, que
+Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme
+les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais
+autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules
+de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d'obtenir
+la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une
+centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage
+se briser la vie du monarque des Rakshasas.
+
+À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas
+fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer.
+
+La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat
+fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de
+la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour
+témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les
+Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un
+jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute.
+
+Enfin, Mâtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oublié_:
+«Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas _ce
+qu'est ton adversaire_?
+
+«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet
+c'est Brahma lui-même qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te
+faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne
+peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez
+lui que par les autres membres.»
+
+Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de
+Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent.
+
+Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis pour Indra et
+l'avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois
+mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa
+pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara,
+bien que son corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses
+nœuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu
+qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres
+souillés du sang ravi à une foule d'êtres, arrosée de moelle,
+affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un
+serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux
+grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux
+quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait
+la terreur avec elle.
+
+Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur
+fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il
+imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance
+à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du
+plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra,
+la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.
+
+Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort elle-même,
+le trait s'abattit sur le Démon et brisa le cœur de ce Râvana à l'âme
+cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle
+à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son
+œuvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois.
+
+Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe
+avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue
+anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme
+Vritra sous un coup de la foudre.
+
+Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre,
+les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués,
+s'enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras
+duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils
+courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants
+de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris
+joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana.
+
+Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des
+Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva au
+sein même du ciel: «Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes,
+souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du
+firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces
+fleurs divines aux suaves odeurs.
+
+Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des
+airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les éloges de Râma. Nârada,
+Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas,
+chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide _victorieux_. Ménakâ,
+Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, _ces nobles Apsaras_,
+dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort
+qu'il avait infligée au Démon.
+
+Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie
+la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les
+désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana,
+enfin à tous les généraux des ours et des singes:
+
+«Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur
+de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui
+fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera,
+les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez
+accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»
+
+Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée,
+et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et
+convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_.
+
+À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta splendeur seule a
+consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu
+de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait
+immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»
+
+Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre
+éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages
+des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points
+cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités
+se rallièrent à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même
+rayonna d'une lumière inaltérable.
+
+Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de
+Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée par la violence du chagrin:
+«Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science
+des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre,
+hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras,
+ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté _du
+front_, ce diadème d'un éclat égal à celui de l'astre du jour! Le
+voici donc arrivé maintenant, héros, ce _malheur_, que j'avais prévu:
+car, aveuglé par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!
+
+«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les
+griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de
+Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour
+qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère;
+lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la
+mada[21], ruisselant de ses tempes!»
+
+[Note 21: «_Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è
+temporibus effluit._» (BOPP, au mot cité.)]
+
+ * * * * *
+
+À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les
+Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynœcée. Agitées
+de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre,
+se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les
+cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses,
+qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la
+porte septentrionale.
+
+Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur
+époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les
+côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein
+jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux
+cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de
+sang.
+
+Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant
+comme de _plaintives_ éléphantes, elles ne brillaient point alors ces
+femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles
+virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur,
+tombé sur la terre et semblable à une montagne _écroulée_ de noir
+collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du
+champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des
+lianes coupées avec les arbres d'une forêt.
+
+Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture,
+celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du
+cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une
+s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre
+soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de
+chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde
+un lotus de gelée blanche.
+
+Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles
+manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient
+à l'envi l'une de l'autre.
+
+Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le
+champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi
+contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses
+regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups
+de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une
+manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère
+puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de
+tenir pied en face de ta colère _sur un champ de bataille_? Terrifiés
+à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les
+Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu
+dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un
+homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?
+
+«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à
+la face des armées: _non!_ ce n'a pas été sa main _d'homme_ qui t'a
+broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est
+Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma
+et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la
+magie.
+
+«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les
+Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas
+un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi
+pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà
+n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par
+les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon cœur que
+Râma n'était pas un homme.
+
+«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu
+n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe _en ce
+jour_. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour
+la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des
+femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même
+supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as
+point compris cela.
+
+«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma,
+tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable
+de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur
+le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du
+Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!
+
+«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit
+qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que
+j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le
+monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi
+étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai
+perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes
+éternelles années!
+
+«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas
+une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux
+longs bras, la mère de ton fils!
+
+«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu
+immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le
+soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre!
+Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent
+la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de
+laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cœur qui,
+écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois
+là descendu au tombeau!»
+
+Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le cœur
+assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ évanouissement.
+
+Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et
+désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever
+Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles,
+il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le
+malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même
+cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à
+pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla
+ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes.
+
+Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait
+ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur
+pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à
+la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler
+çà et là des bois d'aloès et de sandal.
+
+Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une
+eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte
+des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes
+de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du
+beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du
+sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois.
+Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les
+brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles
+suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière
+qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps
+qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et
+hautement vénéré.
+
+D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on
+dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de
+sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès;
+bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres
+de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu
+d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas déposent le corps
+couché sur un lit.
+
+Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en
+l'honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque
+des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l'autel
+au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui
+s'approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.
+
+Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant
+le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié
+dont l'antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds,
+un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher
+différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au
+lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et
+prescrite dans les Çâstras.
+
+À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du
+monarque une victime de bétail qu'ils oignent tout entière de beurre
+clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice.
+Puis, l'âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils
+inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres
+oblations.
+
+Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu
+au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le
+monarque aux dix têtes.
+
+ * * * * *
+
+Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal du soleil
+qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences
+à Mâtali: «Tu as déployé une grande puissance, tu m'as rendu le plus
+éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé,
+dans le séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi
+donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char et s'élève
+aussitôt vers le ciel.
+
+Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui
+ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies
+en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana,
+le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va
+souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma
+Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne
+santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut
+tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles
+d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses
+commissions.»
+
+ * * * * *
+
+Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais
+opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la
+vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air
+modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les
+paroles de son époux:
+
+«J'ai remporté la victoire, _te fait dire ton époux_; sois tranquille,
+Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug
+duquel _gémissait_ Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne
+doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est
+tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.»
+
+À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout
+passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des
+nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des
+singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine?
+Pourquoi ne me parles-tu pas?»
+
+À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du
+devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que
+sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable
+nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la
+joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien,
+singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là), _non!_ je ne vois
+rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni
+les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie
+telle, que j'en perdis la parole.»
+
+À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe
+et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie:
+«Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour
+ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles
+d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de
+toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles
+valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais
+acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois
+Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite
+de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me
+l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux.
+
+«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux
+vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de
+Râvana.
+
+«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux
+cruelles mœurs: daigne m'accorder cette grâce.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit
+un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le
+noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui
+se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la
+domesticité du roi.
+
+«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment
+des mauvaises œuvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par
+la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui
+m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion
+de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de _faibles_ servantes.»
+
+À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette
+réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de
+Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes
+commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces
+mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes,
+je désire voir mon époux.»
+
+Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble
+parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc:
+«Ta Mithilienne, _que j'ai trouvée_ absorbée dans la peine et les yeux
+troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a
+désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus
+vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses
+réflexions.
+
+Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants
+soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir
+ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura
+baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes
+parures.»
+
+À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra
+dans le gynœcée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ:
+«Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte
+dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la
+Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant
+même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues,
+Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu
+fasses.»
+
+Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui
+son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à
+l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!»
+répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font
+sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches
+joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique,
+couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en
+grand nombre.
+
+Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la
+Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De
+quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est
+cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut
+mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le
+monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer
+une chaussée longue de cent yodjanas!»
+
+Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les
+côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma
+lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions,
+tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai
+amenée!»
+
+À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps
+habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la
+fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux
+de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à
+Vibhîshana ces paroles opportunes:
+
+«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans
+mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.»
+À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser
+le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de
+turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans
+la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes
+parts les assistants.
+
+Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines
+de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de
+politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire,
+le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du
+reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces
+gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme
+s'il était de ma famille.»
+
+Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en
+conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite
+la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle
+comprima sa joie cachée au fond du cœur.
+
+Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et
+pareille au bruit d'une masse de grands nuages:
+
+«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte
+retranchée _d'un sérail_, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre
+cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le
+voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous
+est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune;
+je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur
+elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la
+Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la
+voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit
+la Mithilienne auprès du magnanime Râma.
+
+À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes
+et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les
+uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit
+chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils
+furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans
+leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.
+
+Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous
+de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient
+à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses
+manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de
+fleurs qui n'a plus de charmes et que _son maître_ abandonne.
+
+Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la
+Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui,
+telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse
+de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de
+Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés
+dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa
+beauté.
+
+Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces
+peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide
+se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À
+l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le
+Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le
+doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère
+et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une
+extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!
+
+Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur,
+ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et
+comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune
+femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une
+_odieuse_ captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir
+du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un
+instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle
+n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà
+baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés,
+fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approchée
+de Râma, en lui disant: «Mon époux!»
+
+À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les
+yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis
+de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit
+aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses
+larmes et rester impassible dans sa fermeté.
+
+Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande
+révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et
+se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle
+s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force
+d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage
+de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient
+l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur.
+
+Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à
+lui exposer l'état secret de son cœur: «Je t'ai conquise des mains
+de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire
+bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère,
+j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et
+mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui,
+ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être
+ici égal à moi-même.
+
+«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous
+une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute;
+la fraude s'est faite ici l'égale du courage. _Mais_ qu'aurait-il
+de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui
+n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?
+
+«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout
+ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit _heureux_. La fatigue
+des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans
+les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte
+aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui,
+désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien,
+porte également son fruit aujourd'hui.»
+
+Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout
+grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses
+larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage,
+et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards
+obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes
+et des Rakshasas:
+
+«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par
+cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais
+sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la
+guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour
+toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi
+par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me
+sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre
+famille.
+
+«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe
+mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé;
+va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace,
+_choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet,
+est-il un homme de cœur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où
+le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle
+aurait habité sous le toit d'un autre homme?
+
+«Place comme il te plaira ton cœur, Sîtâ! car il n'est pas croyable
+que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté
+céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes
+femmes qui habitent son palais!»
+
+Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son
+époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous
+le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour
+ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un
+torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle
+dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux
+me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble
+famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi,
+héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel,
+choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas
+ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en
+moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-même!
+
+«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite
+est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien
+étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon
+amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le
+Destin! Mon cœur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir,
+n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en
+des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je
+n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la
+sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si
+mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et
+notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour
+l'éternité.
+
+«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans
+Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès
+ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par
+toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu
+n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril;
+cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans
+fruit.
+
+«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout,
+comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule
+d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse
+d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite,
+ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent
+tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour
+garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!»
+
+Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient
+balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec
+tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est
+le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je
+n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux,
+dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la
+_seule_ route _ici_ qu'il m'est séant de suivre.»
+
+À ces mots de la Mithilienne, _l'intrépide_ meurtrier des héros
+ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa
+les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion
+de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste
+guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui
+que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de
+la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le
+regarder.
+
+Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la
+tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina
+d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et,
+joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu
+Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai
+jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en
+paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de
+même que mon cœur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi,
+feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!»
+
+Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer
+dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô
+toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus
+vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un
+témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer
+beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur
+visage.
+
+Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue
+entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes,
+enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la
+Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra
+dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la
+clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable
+à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré,
+s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette
+dans le feu du sacrifice.
+
+À ces cris des peuples: «_Hélas! hélas!_» Râma, le devoir incarné,
+mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes.
+Soudain Kouvéra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mânes, le Dieu
+aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain
+des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour
+emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier,
+Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et
+revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir
+ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au
+soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ.
+
+Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits
+savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras,
+dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait
+devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir
+avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment,
+ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas
+toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine,
+comme un époux vulgaire!»
+
+À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux
+tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un
+simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. _S'il en est
+d'une autre manière_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis
+et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la
+vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie!
+répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton
+excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est
+le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça,
+tu es l'homme le plus grand des hommes.
+
+«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin
+des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin.
+«Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres;
+dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les
+points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!
+
+«_Dieu_ fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu
+portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les
+yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le
+jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est
+sans toi.
+
+«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut
+avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on
+raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que
+tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu
+as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent
+le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans
+ta ville.»
+
+Cependant le feu _ardent et_ sans fumée avait respecté la Djanakide,
+placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un
+corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit
+de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine
+aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe
+écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au
+soleil enfant.
+
+Alors ce témoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici
+ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle.
+
+«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni
+de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans
+une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une
+irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt
+solitaire. Enfermée dans son gynœcée, triste, absorbée dans ton
+_souvenir_, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les
+côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les
+manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a
+jamais songé au Rakshasa.
+
+«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute:
+je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et
+tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi,
+qui _viens de_ l'observer _ici même_ en face de mes yeux!»
+
+À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie,
+Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux,
+répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que
+Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette
+purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité
+dans le gynœcée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un
+insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit
+les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette
+purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka
+n'avait pas changé de cœur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée
+errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance
+des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point
+arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même
+n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa
+vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette
+âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la
+Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé.
+Non! Sîtâ n'a point donné son cœur à un autre, comme la splendeur ne
+fait pas divorce avec le soleil!»
+
+Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul
+des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait
+ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces,
+suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé
+Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et
+Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème
+dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu
+auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides,
+prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans
+pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.
+
+«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, _qui fut_
+ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou?
+Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut
+ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton
+frère.»
+
+À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec
+Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char.
+Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur,
+vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char,
+l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue
+de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie.
+
+Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le
+flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au
+Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes,
+heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans
+ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton vœu! Certes,
+heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour
+dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre!
+Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir;
+lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la
+terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et
+tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.
+
+«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est
+à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha,
+ton père, j'atteste sa pureté moi-même!
+
+«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais
+pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de
+Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette
+acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé,
+mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta
+main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible
+avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.»
+
+Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les
+mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté,
+objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais
+obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui
+sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec
+ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à
+Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni
+son fils!»
+
+«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle
+autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection.
+Là-dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite,
+Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui
+cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _récompense
+du_ devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de
+Râma, le Swarga et la grandeur suprême.
+
+«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes
+sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir
+dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les
+hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.»
+
+Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à
+Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, il adressa hautement ces
+mots à la Vidéhaine, qui se tenait là, formant l'andjali de ses mains
+réunies. Il ne faut pas ouvrir ton cœur, Vidéhaine, au ressentiment
+que pourrait y conduire cette répudiation _apparente_: c'est le désir
+même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour _amener
+ici la reconnaissance de_ ta pureté. L'action vaillante, sceau de ta
+pureté, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des
+femmes _dans les siècles à venir_.
+
+Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils,
+le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s'éleva dans son
+char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin fréquenté par
+les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il
+s'éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau
+que l'astre des nuits.
+
+Tandis que le Kakoutsthide _déifié_ s'en allait, Indra, au comble
+de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains
+réunies en coupe à ses tempes: «Ce n'est jamais en vain qu'on nous a
+vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que
+ton cœur désire.»
+
+À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit joyeux cette
+réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des
+Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l'accorder. Que
+tous les singes, qui, vaincus _dans ces combats_, sont tombés à
+cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie
+nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont
+les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des
+fleurs dans le temps même qui n'en est point la saison.»
+
+À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes
+dictés par la bienveillance: «Tu désires le salut des _héros, tes_
+amis, _et des guerriers_, qui te sont venus en aide, c'est un vœu qui
+te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins,
+cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts à
+la vue _des vivants_, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne
+le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause
+de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même
+ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes
+vont se relever, comme _on voit sortir de leur couche_, à la fin du
+sommeil, ceux qui sont endormis.
+
+«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et
+de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivières
+couler avec des ondes pures.»
+
+Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles,
+Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille.
+À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant,
+rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit
+qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait
+renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant
+guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement.
+
+ * * * * *
+
+_À la suite de ces choses_, Vibhîshana dit, les mains jointes,
+ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit
+commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer,
+les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes
+variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent
+ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le
+Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle
+à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la
+pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps.
+Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie
+du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures.
+Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le
+chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»
+
+À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit
+Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé
+Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et
+qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana,
+plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui.
+Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est
+ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude
+jusque dans Ayodhyâ.»
+
+À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable
+au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés
+de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux
+par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de
+tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même,
+resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de
+portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et
+qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au
+sommet du Mérou.
+
+Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit
+au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant
+réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié:
+«Que tous ces _quadrumanes_ habitants des bois, qui ont mis à fin leur
+expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de
+chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ,
+monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils
+n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions
+simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime
+qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi.
+
+«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son
+devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la
+terre, n'est-il pas adoré du guerrier?»
+
+Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au
+dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de
+son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine,
+rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce
+langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme
+à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous
+l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc
+loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on
+peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cœur appliqué, ta
+majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement.
+Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva!
+
+«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras.
+Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais,
+souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du
+kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous
+demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»
+
+À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes
+et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire:
+«Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons
+voir ton sacre, vœu de notre cœur. Quand nous aurons vu cette auguste
+cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour,
+ô le plus grand des rois, dans nos habitations.»
+
+Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans votre société,
+si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que
+l'aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans
+Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de
+monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes
+ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»
+
+À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses
+conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka.
+Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et
+le char nonpareil de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.
+
+ * * * * *
+
+Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De
+là, promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit
+à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: «Regarde,
+Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la
+cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce
+champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste
+boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas!
+
+«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana
+et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens
+ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau;
+mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien _mortel_ de ces
+flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands
+yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que
+Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C'est à cette place que
+se lamenta d'une manière si touchante l'épouse du cruel souverain,
+appelée Mandaudarî.
+
+«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi des fleuves: il
+eut _en quelque façon_ pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait
+alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le
+Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après
+la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite à cause
+de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des
+requins; cette gloire n'aura pas de fin.
+
+«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je
+couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à
+mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une
+masse de grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla
+prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos
+yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par
+moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s'élever la cime lumineuse du
+Mâlyavat: c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison
+pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de
+ma douleur, après que j'eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré
+_le nouveau roi_ Sougrîva.
+
+«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs
+de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes
+continuelles.
+
+«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la
+grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana.
+
+«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre chaumière de
+feuillage, d'où Râvana, le monarque des Yâtavas, _osa_ t'enlever,
+malgré ta résistance. C'est là que vint s'offrir à nos yeux
+Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le
+nez et les oreilles.
+
+«Maintenant, c'est l'amœne et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes,
+qui nous apparaît avec l'ermitage d'Agastya, entouré de bananiers.
+
+«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille svelte, sont les
+habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à
+l'égal du feu même ou du soleil.
+
+«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand ermitage d'Atri,
+le révérend anachorète, de qui l'épouse Anasoûyâ t'avait donné un fard
+merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le
+fils de Kêkéyî vint m'apporter ses _vaines_ supplications. Ce fleuve
+qui roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides,
+où j'offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de
+fruits.
+
+«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et
+l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu béni pour les sacrifices.
+Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est la Gangâ, qui roule ses flots dans
+trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha,
+mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi;
+c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première nuit,
+après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.
+
+«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! Incline-toi
+devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»
+
+Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes,
+et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique
+cité.
+
+ * * * * *
+
+À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant comme un
+second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est percé d'un
+immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants
+et des femmes, s'écriant tous: «Voici Râma!» Descendus alors des
+chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à
+terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans _l'intelligent_
+véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé _de
+la tristesse_ à la joie, s'approcha, les mains jointes, de Râma et
+l'honora du salut: «Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que
+méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce
+prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux pieds de Râma
+et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.
+
+Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait dans la
+route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son
+cœur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l'âme
+domptée s'approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la
+bienséance, et salua ses nobles pieds.
+
+Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences,
+s'étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient
+avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit
+à Vibhîshana d'une voix caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé
+heureusement une guerre d'une extrême difficulté.»
+
+Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana,
+vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ.
+
+Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance d'un vœu,
+les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se
+prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le cœur de
+sa mère. Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant
+l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta, environné
+des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'eût courbé
+devant Brahma l'éternel.
+
+Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent alors
+contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri
+de Kâauçalyâ!» disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant
+les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que
+des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui
+présentaient à son passage.
+
+En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une grande vitesse, attelé
+de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre.
+Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir,
+les chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains
+réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, maître, tu te souviens
+encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la
+crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin,
+n'a dérobé un fruit _dans ton absence_. Tout cet empire est à toi;
+c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est
+rempli et mes vœux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici
+pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers,
+les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé,
+grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»
+
+À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l'amour
+fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des
+larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et
+s'en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage du
+Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char,
+descendit et se tint sur le sol de la terre.
+
+Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait
+celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvéra.»
+Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule
+s'enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu
+qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra
+lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie point, à son
+service comme tu es au mien.» À cet ordre, le char se mit à la
+disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette
+nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra.
+
+Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante
+splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque des singes,
+lui tint ce langage: «Nous étions quatre frères, et toi maintenant,
+Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, _comme ses amis_, un
+fils de l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a
+rendus.»
+
+Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe
+à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se
+démentit jamais: «Que ma mère n'en soit point offensée! cet empire qui
+me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même
+donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par la grande furie des
+eaux, un royaume dont la couronne n'est pas légitime est, à mon avis,
+une charge bien difficile à porter.
+
+«_Fais-toi_ sacrer aujourd'hui _et_ que les rois te contemplent dans
+ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour!
+Endors-toi et réveille-toi _chaque jour_ au cliquetis des noûpouras
+d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix
+mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, _ton empire_, accomplira
+sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le
+globe.»
+
+Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main
+douce et prompte donnent leurs soins à Râma.
+
+Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec des bouquets
+de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète bien peigné, le corps
+flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec
+des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme
+enflammé d'une céleste splendeur.
+
+Toutes les femmes du _feu roi_ Daçaratha firent elles-mêmes la
+toilette ravissante de la sage Djanakide.
+
+Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses
+coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au
+courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères
+placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d'eux
+et tout flamboyant de splendeur.
+
+Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana,
+s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer le noble Râma.
+Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c'étaient les
+louanges de Râma, que chantaient les chœurs des saints, les troupes
+des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des
+singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant appelé
+Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s'étaient
+revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils
+s'avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants.
+C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des
+hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques.
+
+Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes
+et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage
+du Raghouide.
+
+Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée dans
+Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les hauts faits des
+singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits des quadrumanes et la
+vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent
+saisis d'admiration.
+
+C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra
+dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes,
+pavoisée d'étendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses
+places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses
+routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli
+de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes
+dire au monarque arrivé dans sa capitale: «Les habitants de cette
+ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils,
+et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui!
+Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de
+ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants
+d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville
+était comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer à laquelle
+on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune.
+Aujourd'hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut,
+Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22] à la face
+des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions
+loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont
+coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»
+
+[Note 22: On n'a pas oublié ce que veut dire _ayodhyâ_ et l'on
+voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «_Ayodhyâ_ nous
+semble aujourd'hui _ayodhyâ_, c'est-à-dire, l'_Imprenable_ est
+imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»]
+
+Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix
+réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en
+témoignage d'affection.
+
+Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, le glorieux
+monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et
+Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans
+son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme.
+
+Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était joint l'à-propos
+et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des
+rois aux pas bien assurés dans le devoir: «Que Sougrîva goûte ici le
+plaisir d'habiter ce grand bocage d'açokas et ce palais magnifique,
+pavé d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste,
+belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana.
+Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement
+à tous les rois folâtres des singes, en observant l'ordre établi des
+rangs.» À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr
+comme la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors dans
+le palais.
+
+«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie
+promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au
+point du jour, l'heure où l'astérisme Poushya est dans sa jonction,
+que l'on doit sacrer le Raghouide.
+
+Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies
+de pierres fines, à quatre chefs des singes. «Qu'on revienne
+promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puisée dans
+les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps où l'aube
+reparaît!» À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des
+montagnes, s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents
+impétueux.
+
+Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les branches du sandal
+rouge, apporta d'un vol léger une onde empruntée à la mer du midi.
+Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne,
+incrustée de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles
+de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à l'Océan
+septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée dans son vase,
+qu'il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de
+l'autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d'armilles et de
+bracelets.
+
+Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme
+que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut,
+dans un moment propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans
+sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné des
+brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de
+pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l'orient.
+Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles
+consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait
+conférer à ce noble prince issu de Raghou.
+
+Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le
+brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante splendeur et les autres
+chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau
+bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré
+jadis Indra aux mille yeux.
+
+Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans
+les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des
+ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers
+de l'armée et des _notables_ commerçants, tous joyeux et rangés
+suivant l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille.
+Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva,
+le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc
+éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie,
+saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre
+incomparable éventail, semblable à l'astre des nuits.
+
+Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au
+Raghouide une guirlande d'or, composée de cent lotus et flamboyante
+de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette
+assemblée, fit présent à Râma d'un collier de perles, entremêlé
+de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation
+de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui
+l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.
+
+Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens
+des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer
+la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque,
+la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur
+et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma,
+_pour les honoraires du sacre_, donna aux brahmes cent fois cent
+taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus,
+trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des
+joyaux, des vêtements, des lits, des siéges et beaucoup de villages à
+plusieurs fois.
+
+L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d'or
+magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil.
+Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets
+d'un beau travail, ornés d'admirables diamants, entremêlés de lapis
+et d'autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe
+collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, et dont
+les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse.
+
+En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se
+mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe
+Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs
+fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son
+épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à
+celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de
+l'intelligence.»
+
+_À ces mots_, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent.
+Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel
+qu'une montagne avec une _ceinture de_ nuées blanches, dont les rayons
+de la lune jaunissent le sommet.
+
+Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques
+pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de
+biens et d'hommages, partirent, ayant séjourné là _quelques heures_,
+tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter
+Râma.
+
+Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir
+lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je ne t'ai pas récompensé
+comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m'as
+rendu est bien grand.» À ces mots, des larmes de joie troublant ses
+yeux, celui-ci dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps,
+sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la terre; je
+demande cette grâce, si tu veux m'en accorder une.»
+
+À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse:
+«Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie,
+sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi
+longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!»
+
+La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille:
+«Que les différentes choses à manger, fils de Mâroute, se présentent
+d'elles-mêmes à toi sur la terre! Que les chœurs des Apsaras, les
+Gandharvas, les Dânavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en
+tous lieux où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi
+ou ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils à
+l'ambroisie et des ondes limpides!»
+
+«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux mouillés de
+larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils étaient venus,
+à leurs différentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant
+ils aimaient Râma, des grandes aventures de ce noble Raghouide.
+
+Après le départ de tous les singes, l'homicide _généreux_ des ennemis
+tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dévoué:
+«Gouverne avec moi, ô toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont
+habitée les rejetons des monarques nos ancêtres, et porte, comme roi
+de la jeunesse, ce timon _des affaires_, qui n'a rien de supérieur à
+ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»
+
+ * * * * *
+
+Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même avec ses
+frères toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son règne
+plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux,
+regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans
+le monde, le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des
+vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. Tout vivait
+dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir maintenait le sujet
+dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres.
+
+Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans maladie, on
+était sans chagrin, la vie était de cent années, chaque père avait
+un millier de fils. Les arbres, invulnérables aux saisons et couverts
+sans cesse de fleurs, donnaient sans relâche des fruits; le Dieu du
+ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une
+haleine toujours caressante.
+
+Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient
+renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives;
+les créatures s'adonnaient à la pratique de la vertu.
+
+Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses devoirs, c'est
+ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies toutes les qualités,
+gouvernait la monarchie du monde. Devenu maître de tout l'empire et
+victorieux de ses ennemis, ce prince, à la haute renommée, offrit
+mainte espèce de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de
+riches honoraires.
+
+ * * * * *
+
+Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui
+rend les rois victorieux, est l'œuvre primordiale que jadis composa
+Valmîki.
+
+Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son
+oreille sans cesse occupée au récit de cette histoire admirable _ou
+variée_ du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils,
+s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses,
+l'homme qui écoutera lire dans le monde ce que fit Râma.
+
+La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, la joie de
+son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui voyagent dans les pays
+étrangers, elle obtiendra qu'ils soient bientôt réunis avec elle. Ceux
+qui dans le monde écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé,
+acquièrent _du ciel_ toutes les grâces, objets de leurs désirs, telles
+qu'ils ont pu les souhaiter.
+
+FIN DU RAMAYANA.
+
+ * * * * *
+
+INDEX
+
+DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES PERSONNES QUI NE
+SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET
+L'HISTOIRE DE L'INDE.
+
+ * * * * *
+
+
+A
+
+AGNIHOTRA, le feu sacré en général.
+
+ANDJALI, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes
+ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au
+front.
+
+ANKA, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche et
+l'aisselle du même côté.
+
+APSARA, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel.
+
+ASTA, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé
+descendre se coucher.
+
+ASOURA, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité
+continuelle avec les Souras ou les Dieux.
+
+
+B
+
+BHAGAVAT, _vénérable_, _adorable_, appellation commune à tous les
+Dieux, mais principalement consacrée à Brahma.
+
+BRAHMA, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance
+créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation par
+les merveilles du monde.
+
+
+Ç
+
+ÇAKRA, _validus_, _robore_ ou _vi præditus_. V. Indra.
+
+ÇÂSTRA, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais
+plus ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de
+jurisprudence.
+
+ÇATAGHNÎ, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire _qui tue
+cent_ hommes. L'opinion générale est que la _çataghnî_ était une arme
+à feu.
+
+ÇÎVA, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance
+destructive et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa
+manifestation par les choses créées.
+
+
+D
+
+DAÇAGRÎVA, c'est-à-dire _decem habens colla_, un surnom de Râvana.
+
+
+G
+
+GANDHARVA, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel
+d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales
+Divinités.
+
+GAROUDA, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la
+monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de
+serpents, exalté jusqu'à la condition divine.
+
+
+H
+
+HRISHIKÉÇA, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou Vishnou
+incarné.
+
+
+I
+
+INDRA, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le _Jupiter tonans_
+de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun:
+l'_Indra des hommes_, l'_Indra des quadrupèdes_, l'_Indra des
+oiseaux_, pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là.
+
+IKSHWÂKOU, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé, et le
+premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant, le
+nom d'Ikshwâkide.
+
+
+K
+
+KAKOUTSTHA, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha
+et le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique
+Kakoutsthide pour son descendant Râma.
+
+KINNARA, un ordre des musiciens du ciel.
+
+KOUVÉRA, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses
+et le frère aîné du tyran Râvana.
+
+KSHATRYA, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des
+rois.
+
+
+L
+
+LOHITÂNGA, la planète de _Mars_.
+
+
+M
+
+MÂDHAVA, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du
+printemps.
+
+MÂROUTE, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au
+nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne.
+
+MOUSHALA, _pistillum_, _teli genus_, dit Bopp.
+
+
+N
+
+NAÎRRITA, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé dans
+le poëme comme synonyme de _Rakshasa_.
+
+NÂRÂYANA, _l'esprit qui marche sur les eaux_, un nom de Vishnou et de
+Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait
+avant tous les mondes.
+
+NOÛPOURA, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de
+pierreries, que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied.
+
+
+P
+
+PANAVA, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour.
+
+PANNAGAS, Demi-Dieux serpents.
+
+PATTIÇA, espèce d'arme en forme de hache.
+
+PIÇÂTCHAS, espèce de Démons analogues aux vampires.
+
+POURANDARA, _le briseur de villes_. V. Indra.
+
+PRADAKSHINA, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne,
+ayant soin de lui présenter toujours le côté droit.
+
+
+R
+
+RAGHOU, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui vint
+ce nom patronymique si usité de _Râghava_ ou de _Raghouide_.
+
+RÂHOU, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de
+la lune.
+
+RAKSHASA, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières, animant
+les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les sacrifices,
+sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à leurs femmes le
+nom de Rakshasî.
+
+ROHINÎ, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une
+des filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27
+nymphes, personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou
+Lunus est censé avoir épousées.
+
+
+S
+
+SHORÉE, arbre de charpente, le _shorea robusta_.
+
+SOMA, l'asclépiade acide ou le _sarcostema viminalis_, dont le jus est
+offert aux Dieux dans les sacrifices.
+
+SOUPARNA. V. GAROUDA.
+
+SOURA, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine _sour_,
+briller, _splendere_.
+
+SWARGA, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et
+les héros après cette vie.
+
+SWAYAMBHOU, c'est-à-dire, l'_être, qui existe par soi-même_, un des
+noms de Brahma.
+
+
+T
+
+
+TCHAKRA, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés:
+c'est l'arme terrible de Vishnou.
+
+TCHÂRANA, bons Génies, les panégyristes des Dieux.
+
+TILAKA, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur
+le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme
+distinction de secte.
+
+
+V
+
+VAROUNA, le Neptune indien, le Dieu des eaux.
+
+VÂSOUKÎ, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou.
+
+VIÇVAKARMA, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain
+de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom veut
+dire _cujuslibet peritus operis_.
+
+VIDYÂDHARA, Demi-Dieux, habitants des airs.
+
+VIROTCHANA, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est nommé
+le Virotchanide.
+
+VISHNOU, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance
+conservatrice du monde personnifiée.
+
+VRITRA, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies
+Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux rayons de
+la lumière originelle.
+
+
+Y
+
+YAMA, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le
+fils du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide.
+
+YÂTOU, au pluriel, Yâtavas, et
+
+YATOUDHÂNA, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana.
+
+YATOUDHÂNÎ, c'est le féminin de ce mot.
+
+YODJANA, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres
+chacun.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..3932840
--- /dev/null
+++ b/20640-8.txt
@@ -0,0 +1,10913 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana - tome second
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Valmiky
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the
+Distributed Proofreading team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE RAMAYANA
+
+POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
+
+TRADUIT EN FRANÇAIS
+
+PAR HIPPOLYTE FAUCHE
+
+Traducteur des OEuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata
+
+TOME SECOND
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+
+13, RUE DE GRAMMONT, 13
+
+A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
+
+_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_
+
+1864
+
+ * * * * *
+
+Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout
+enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ,
+comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps,
+à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant
+le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi
+dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les
+paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne
+tentent pas de l'arrêter.
+
+L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout
+enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle,
+charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de
+jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse,
+céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des
+forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de
+tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères,
+avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme
+suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes
+célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec
+une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus,
+d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.
+
+Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files
+des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du
+mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle
+architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars
+consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs
+tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui
+descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse
+habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles
+singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes
+Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de
+Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans
+la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus
+suaves guirlandes _en_ décoraient _l'extérieur_; ils regorgeaient de
+pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait
+la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra
+et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux
+château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les
+sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis
+d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets
+enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent
+du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées
+d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main,
+il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades
+en or bruni.
+
+Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva
+commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent,
+tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana
+de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les
+bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des
+convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais.
+Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours
+toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail,
+que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là
+beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient
+de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants,
+qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes.
+
+Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand
+nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes
+fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches
+atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues
+de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins
+distinguées par la politesse que par la beauté.
+
+Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de
+son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son _coeur_ la
+puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le
+roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction _du monde_,
+qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert
+de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient
+dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains
+réunies en coupe devant Lakshmana.
+
+Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil,
+couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des
+singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté
+d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes
+divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des
+femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille:
+telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de
+Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à
+la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à
+ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail
+blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni.
+
+À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en
+fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa
+fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de
+colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la
+contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents,
+poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme
+le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine,
+dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc
+empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses
+tempes.
+
+Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là!» dit le
+roi des singes.
+
+Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une
+caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues
+de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un
+envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie
+même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand
+le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les
+affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter
+les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les
+tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux voeux du
+noble Râma?»
+
+Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant
+Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous
+sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables;
+je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu.
+Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille
+de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége;
+ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.»
+
+Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne
+dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du
+singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la
+mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant,
+s'il te plaît, une prompte exécution.»
+
+Ensuite, l'homicide _héros_ des héros ennemis, Lakshmana tint ce
+langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de
+ses femmes. «Un roi qui a du coeur et de la naissance, qui est
+miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la
+reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté
+sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque
+esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis,
+dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval
+tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses
+vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa
+maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe
+dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y
+a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge
+à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur
+jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis,
+ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les
+êtres conspirent à sa mort.
+
+«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus
+saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous
+garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes
+voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité!
+
+«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les
+mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce
+fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé
+mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, coeur vil, aux pensées
+tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une
+ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la
+pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les
+habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle,
+je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le
+chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme
+inconstante et mobile par le vice de ta race!»
+
+À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur,
+Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en
+ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière,
+Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu
+de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel;
+son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des
+pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service,
+impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable.
+C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire,
+l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, _son
+épouse_. Rentré en possession des plus douces jouissances par la
+bienveillance de Râma, il a voulu, _c'était naturel!_ goûter de ses
+voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le
+noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a
+passé dix années dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de
+toutes les choses désirées!
+
+«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires:
+ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expédier çà et là de
+nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de
+singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti
+en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma,
+ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions
+de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient
+auparavant.
+
+«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront
+ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les
+tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par
+kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles
+de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc,
+irascible guerrier, dépose là ton chagrin.
+
+«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les
+singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide
+charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes,
+l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!»
+
+Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur
+ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien
+reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte
+que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la
+guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta
+dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes
+les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à
+Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:
+
+«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire
+éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de
+Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur _invincible_
+des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal
+au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses
+hauts faits?
+
+«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant
+son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec
+les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du
+vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des
+généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par _trop de_
+confiance, soit par _intempérance d'_amour, il faut que Râma ait de
+l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?»
+
+Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit
+ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva,
+sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas
+en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,
+assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur
+exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de
+Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des
+singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue
+_attente_!
+
+«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler
+ton ami, le coeur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien
+excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous
+l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»
+
+Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et,
+couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent
+offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans
+les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous
+les singes à soutenir la cause de Râma.
+
+Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu
+l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est
+frappée de terreur.
+
+Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre
+s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où
+Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent
+de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche
+à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_
+plus hautes alpes _de la terre_: vaillants héros, ils ont la taille
+et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les
+épaules couvertes_ d'une crinière léonine toute resplendissante,
+affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de
+l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits,
+un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont
+Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de
+charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions.
+Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés
+par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la
+Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs
+festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la
+multitude _infinie des croisés_.
+
+[Note 1: Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces
+hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_
+égale _dix millions_.]
+
+Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des
+fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé.
+
+Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant
+comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit
+en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale;
+il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail
+blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour
+de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à
+leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à
+la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même
+le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes.
+Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit
+des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les
+golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient
+devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui
+le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais
+encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes
+s'arrêta.
+
+Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le
+roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et
+marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la
+terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali.
+À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes,
+toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de
+même l'andjali.
+
+Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus,
+dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à
+l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras
+le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit:
+«Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec
+bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de
+la terre:
+
+«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales
+et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton
+royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô
+toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite
+Râvana.»
+
+À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement
+rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma
+fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout
+recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô
+le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à
+toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble
+des hommes.
+
+«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes
+singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous
+les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les
+golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants
+des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui
+changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés
+dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts.
+
+«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent
+se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre,
+chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les
+uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront
+la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne _dans tes
+bras_!»
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, _en tel
+nombre_ qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre
+aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points
+cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même
+tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.
+
+Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord,
+environné par dix mille kotis de guerriers.
+
+Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre
+de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le
+roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des
+plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra.
+
+Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille
+kotis et cent milliers de singes.
+
+Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle
+de _Bâli_, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une
+centaine de çankhas[3].
+
+[Note 2-3: Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha
+équivaut à cent milliards.]
+
+Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci
+commande une myriade avec onze centaines de guerriers.
+
+Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur,
+telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros
+exécutent ses commandements.
+
+Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent
+mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux
+cimes du Kêlâsa.
+
+Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha,
+comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore
+une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes,
+estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil
+adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus.
+
+Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné
+Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille
+kotis de guerriers.
+
+Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau:
+il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas.
+
+Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel
+marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée.
+
+Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et
+pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande
+vigueur: son nom est Panasa.
+
+Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent
+Sougrîva avec mille kotis de simiens.
+
+À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre
+cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.
+
+Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la
+grande force, honoré par tous les chefs des chefs.
+
+Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que
+suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.
+
+Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne,
+Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du
+matin.
+
+Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa
+personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes.
+
+On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et
+Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa.
+
+Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous
+capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement
+la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées
+s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front
+devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres
+singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se
+tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de
+l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes,
+annonce à Râma, digne _en tous points_ d'être aimé, que tous les
+singes à la grande vigueur sont arrivés.
+
+Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent
+fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla
+coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de
+ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes.
+
+ * * * * *
+
+Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la
+terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:
+
+«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes
+armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit
+marcher.»
+
+À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit
+Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache,
+bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à
+la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je
+connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de
+Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les
+circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette
+affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que
+dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur,
+la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à
+s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein
+de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à
+son but, je n'en doute pas.»
+
+À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le
+monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata,
+à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une
+montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur,
+incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis
+de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les
+singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du
+Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des
+lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale
+avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine
+Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des
+bois, dans les cavernes et dans les forêts.»
+
+ * * * * *
+
+Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans
+le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées
+méridionales.
+
+_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent
+milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur
+gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du
+sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les
+simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins
+difficiles ou dangereux.
+
+Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat:
+ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes,
+qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes,
+ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les
+enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne
+qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus,
+grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et
+les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures,
+promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on
+les voit dans ton père, le magnanime Vent.
+
+«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force:
+veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à
+nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute
+force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux,
+avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie.
+
+Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de
+cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il
+eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris
+que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce
+prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna
+joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom,
+pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois:
+«À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens
+envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta
+sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva,
+tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.»
+
+Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains
+jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de
+Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons,
+prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse
+armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans
+le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par
+les bataillons des étoiles.
+
+ * * * * *
+
+Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces
+quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité
+égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur
+manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de
+Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant
+lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête
+l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de
+cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée
+occidentale, où préside Varouna.
+
+«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois
+arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré,
+je punirais de mort le retardataire!
+
+«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse,
+nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un
+service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur
+un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_,
+qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me
+soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt
+le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine
+eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que
+les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres
+de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu
+Varouna.
+
+Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces
+paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi
+accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les
+quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens,
+et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que
+protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des
+Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui
+voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses
+yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles
+cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez,
+singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette
+région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des
+Vidéhains.
+
+«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne
+restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de
+mort le retardataire!»
+
+Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber
+aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque
+à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour
+cette plage du monde où préside Kouvéra.
+
+Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette
+promesse.
+
+«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai
+tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.
+
+«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je
+franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand
+monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si
+grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute
+cette affaire.»
+
+Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans
+l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette
+promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces
+magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent
+chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.
+
+Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les
+premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel;
+et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana,
+attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa
+bien-aimée Sîtâ.
+
+ * * * * *
+
+Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles
+circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde?
+Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre,
+si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de
+Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis
+m'a forcé de le voir.
+
+«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je
+visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les
+côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts.
+Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là_ dans
+la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant
+la terreur qui me talonnait sans cesse.
+
+«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_
+souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet
+de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici
+dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense,
+se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se
+présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère
+n'y viendra pas.»
+
+«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour
+de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand
+ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité,
+les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes
+ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»
+
+ * * * * *
+
+Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes,
+les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient
+déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du
+monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur
+avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs,
+les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes,
+les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient
+rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués.
+
+Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche
+de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés
+d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.
+
+Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées
+simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au
+mont Prasravana.
+
+Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la
+plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas
+vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la
+contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ.
+Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit
+son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta
+point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana.
+
+Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un
+flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce
+langage:
+
+«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et
+les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les
+défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les
+_massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes.
+Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une
+métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même
+de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués
+_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant,
+courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits
+impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont
+rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils
+n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.»
+
+Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en
+était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait
+donné Sougrîva.
+
+Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le
+service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables
+ou les _plus_ inaccessibles.
+
+Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de
+soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable,
+hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin,
+_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors,
+_dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là,
+tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le
+corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné
+par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de
+ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de
+fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de
+l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de
+la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une
+profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra
+lui-même.
+
+De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes
+et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage
+teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau,
+canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux
+aquatiques.
+
+Le coeur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette
+caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la
+crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur
+et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles
+suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec
+eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de
+montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre
+pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par
+centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués
+sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin
+d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs.
+Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau
+la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous
+les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux
+abondent.»
+
+À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de
+ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.
+
+D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après
+lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent
+jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable,
+hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient
+tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître
+mutuellement_. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit
+_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle
+d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de
+fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils
+aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.
+
+Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils
+virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du
+feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas,
+des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous
+parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et
+répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus
+variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et
+diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à
+des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de
+cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.
+
+Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de
+lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là,
+partout, les singes voient des amas de pierreries.
+
+Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire,
+grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de
+vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des
+fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des
+liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës
+et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou,
+soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements
+précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils
+aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.
+
+Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme
+anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle
+noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente
+sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les
+paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont
+ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?
+
+«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment
+les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_
+cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif,
+accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce
+gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette
+admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a
+redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme.
+
+«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves
+parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à
+l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets
+_délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent,
+aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces
+arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter?
+Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum
+si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides
+ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous
+raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le
+maître de cette immense caverne?»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui
+trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit
+en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien,
+doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut
+construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il
+était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et
+ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille
+années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le
+récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la
+force même d'Ouçanas.
+
+«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître
+souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita
+quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais
+l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la
+jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et
+le tua.
+
+«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans
+pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce
+magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle
+Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde
+de son palais.
+
+«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous
+unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la
+danse.»
+
+Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique
+au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la
+pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble
+femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui
+mourons faute de nourriture.»
+
+Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit
+des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les
+règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils
+ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la
+sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau
+pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes
+contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux
+lieux.
+
+Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante
+fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans
+toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait
+sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à
+ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui
+êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous
+été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé
+votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je
+puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!»
+
+À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à
+lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le
+fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier,
+ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu
+s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ,
+sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette
+princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes,
+héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva),
+nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels
+Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule
+_l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.
+
+«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous
+de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa
+captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha.
+
+«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en
+vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos
+regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par
+la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri
+au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos
+réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive
+ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos
+esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards,
+nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre
+ouvert, comme une grande bouche de la terre.
+
+«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_
+sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces
+oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des
+canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux
+aquatiques.
+
+«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces
+volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à
+mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil
+d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois
+tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a
+donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre
+enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette
+caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà
+quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où
+nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors
+que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a
+donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que
+nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les
+singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»
+
+À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux voeux
+parfaits répondit en ces termes à tous les singes:
+
+«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche
+dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.»
+
+Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a
+parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous
+as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante
+fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans
+sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions
+occupés à_ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes
+nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de
+temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de
+mort tout retardataire!»
+
+«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans
+doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les
+autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par
+Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes
+couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour
+continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie
+taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»
+
+À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains
+pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:
+
+«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de
+cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime
+Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous
+hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met
+ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à
+terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues
+erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir.
+
+«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce
+roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne
+impraticable.»
+
+À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire
+du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la
+volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:
+
+«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son
+malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a
+déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins,
+grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce
+aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez
+tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles
+simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui
+tient ses yeux ouverts.»
+
+Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne,
+se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains;
+et, dans l'intervalle d'un clin d'oeil seulement, la pénitente mit à
+la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché
+entre leurs mains.
+
+Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur
+tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes
+et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La
+félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon
+palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne,
+elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'oeil,
+par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_.
+
+Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur
+visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son
+départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer
+épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de
+grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans
+cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils
+avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent
+l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi
+nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_
+des nuits, le démon Râvana.»
+
+Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se
+plonger dans une profonde rêverie.
+
+Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de
+grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet
+énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même
+du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans
+ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le
+mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le
+temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes
+des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments
+et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout
+puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra
+point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne
+saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos
+efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas
+autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y
+avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses,
+à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre
+jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour
+après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que
+subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme
+l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est
+Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi
+toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre
+moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour
+la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront
+mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie?
+Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de
+cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un
+ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors
+ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son
+allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé,
+n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est
+certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une
+chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes
+dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis
+dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles
+extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!»
+
+Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles
+simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient.
+Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le
+septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des
+herbes courbée au midi.
+
+Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein
+du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé
+d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus
+éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un
+antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes
+couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a
+dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa
+loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là
+pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a
+de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut
+dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les
+singes.
+
+À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des
+vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au
+_vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que
+la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des
+singes.
+
+«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même,
+ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril.
+Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en
+déployant sa vaillance pour la cause de Râma!»
+
+Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada,
+l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le
+coeur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour
+au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y
+mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie?
+
+«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?
+
+«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère.
+Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?
+
+«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil
+ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si
+elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la
+montagne.»
+
+ * * * * *
+
+Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la
+douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son
+langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort,
+réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à
+l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que
+nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre
+affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup
+à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes
+descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal
+oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint
+ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des
+ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble
+des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils
+vigoureux et magnanimes:
+
+«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs
+hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi
+des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce
+monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est
+sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin
+du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son
+épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des
+brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection
+débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.
+
+«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père
+de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana
+l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la
+Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des
+années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le
+Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait
+le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse
+de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide
+eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.
+
+«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là
+son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne
+voit la clarté du soleil dans la nuit.
+
+«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton
+frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils
+pouvaient savoir où le trouver!
+
+«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt
+Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre
+ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions
+cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois
+au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir
+s'est consumé tout entier.
+
+«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour
+la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la
+condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait
+embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort!
+Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»
+
+À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie,
+le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce
+Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les
+coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma
+condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure
+et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour
+venger la mort de mon frère.
+
+«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou
+et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous
+défiâmes hardiment à voler dans le ciel.
+
+«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où
+le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons,
+éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi,
+nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut
+arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_.
+Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre
+flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour
+fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil
+me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette
+montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de
+mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien
+long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de
+lui!»
+
+Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui
+l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des
+nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé
+frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à
+courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou
+loin d'ici?»
+
+Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint
+ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes:
+«Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie;
+néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma
+voix seulement.
+
+«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de
+tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans
+les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_,
+Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de
+tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat
+du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir
+Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à
+ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous
+dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.
+
+«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des
+Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à
+cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle
+s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là
+qu'habite, enfermée dans le gynoecée de Râvana et surveillée d'un
+oeil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux
+vêtements de soie.
+
+«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au
+delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.
+
+«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la
+puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire,
+supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le
+besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de
+cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue
+pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de
+vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la
+racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la
+mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez
+accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que
+vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux
+offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui
+s'en est allé dans les demeures célestes.»
+
+À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le
+rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre
+dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la
+cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et,
+l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes
+la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce
+moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant
+assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec
+joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes;
+écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je
+connais la Mithilienne.
+
+«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de
+souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont
+Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et,
+malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards,
+sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que
+j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces
+bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire.
+Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que
+remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est
+le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.
+
+«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est
+là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un
+saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un
+siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé
+au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles
+efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent,
+Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.
+
+«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement
+parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait
+des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai
+contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir
+l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de
+moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur
+flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims,
+des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus
+autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent
+le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa
+chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace:
+telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le
+monarque est rentré dans son palais.
+
+«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son
+ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle
+affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_,
+et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse;
+mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.
+
+«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du
+vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de
+la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou.
+Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher
+mes pieds.
+
+«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes
+ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la
+vérité.»
+
+«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit
+un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le
+torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis
+mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète
+de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_
+abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te
+raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache,
+bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute:
+_oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime!
+Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je
+vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.
+
+«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes
+une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et
+nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous
+sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à
+l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et
+voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos
+yeux.
+
+«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse,
+regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle,
+ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par
+ses montagnes, plantées sur toute la surface.
+
+«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la
+charrue.
+
+«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême
+langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte
+agite nos _coeurs_.
+
+«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout
+n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu
+consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le
+soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,
+et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général.
+L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts,
+me parut d'une ampleur égale à celle de la terre.
+
+«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer
+la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et
+moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement.
+J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas
+brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,
+précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes
+brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï
+dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose
+du mérite acquis par mes bonnes oeuvres, j'eusse été plongé dans la
+mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les
+âpres sommets de la montagne.
+
+«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes,
+désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je
+veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la
+vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un
+aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte
+de terre?»
+
+«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au
+plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent
+de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de
+ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de
+compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage:
+«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu
+dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie,
+ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï
+dire que tu aurais à faire une grande oeuvre; je l'ai même déjà vue par
+les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.
+
+«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un
+fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme
+infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à
+raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son
+frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable
+aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le
+Djanasthâna.
+
+«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa
+royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils
+doivent trouver la fille du roi Djanaka.
+
+«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs
+irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends
+ainsi le moment!
+
+«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du
+solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais
+par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque
+jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je
+gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos
+seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé
+depuis le jour que j'ai mis dans mon coeur ces paroles de l'anachorète
+et que j'observe curieusement les temps et les lieux.
+
+«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les
+plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une
+visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne:
+ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste
+condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas
+engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur
+du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles
+_sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?»
+
+Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces
+paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec
+une saveur d'ambroisie.
+
+ * * * * *
+
+Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des
+ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la
+vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout
+son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli
+avec son fils d'une joie sans égale.
+
+Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes
+pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et
+tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont,
+Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait
+tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et
+reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie
+avait épanouie dans les plus suaves modulations:
+
+«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui
+la pénitence avait consumé entièrement la matière!
+
+«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ;
+_le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en
+donner l'assurance!
+
+«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au
+vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible
+distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de
+sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de
+franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse
+mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes
+et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide
+comme les ailes de Garouda.
+
+À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le
+fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes:
+«Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et
+sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure,
+l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord
+pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous
+penserons au moyen de traverser le vaste Océan.»
+
+Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution
+bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur
+laquelle préside le _noir_ souverain des morts.
+
+ * * * * *
+
+À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci
+parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent
+de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant
+le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage,
+après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des
+autres:
+
+«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au
+découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire.
+L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son
+découragement, ne laisse jamais derrière lui son oeuvre imparfaite.
+
+«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux?
+Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en
+lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces
+auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous
+reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!»
+
+À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un
+seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles.
+
+Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi,
+dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à
+moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!»
+Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux
+et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur
+incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au
+sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je
+puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»
+
+«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!»
+dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis
+Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est
+capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai
+sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à
+la grande splendeur.
+
+Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager
+quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix
+yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe
+de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond
+à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses.
+Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara
+par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le
+singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un
+sourire en présence des plus nobles simiens:
+
+«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur
+et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma
+jeunesse, au temps de mes jeunes années!
+
+«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina
+autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il
+opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma
+puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas,
+moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour
+atteindre le but proposé.»
+
+Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de
+raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit
+rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand
+singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et
+magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est
+aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un
+prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir
+mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes
+défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa
+tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»
+
+Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il
+ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des
+singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur;
+tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan.
+
+«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand
+des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la
+discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter
+pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de
+te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»
+
+À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente
+sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se
+partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si
+un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux
+danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le
+jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir
+effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je
+n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_,
+mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut
+mieux qu'une mort assurée.»
+
+Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles
+paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes,
+de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille
+d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons
+tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi
+ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la
+douleur!»
+
+À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince
+héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue
+dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli:
+
+«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir
+cent yodjanas et revenir couronné du succès.»
+
+Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes,
+qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers
+Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les
+matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane:
+«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat?
+
+«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où
+me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire
+accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros,
+déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des
+singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la
+pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours,
+dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la
+chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?»
+
+Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier
+d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à
+naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des
+simiens.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé
+brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans
+fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il
+s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit
+ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai,
+ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!
+
+«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut
+mon auguste père, et _prêter l'oreille à_ toute cette aventure de ma
+mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de
+la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter
+l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui
+m'ouvre la bouche.
+
+«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où
+les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est
+nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé
+Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait
+sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour
+sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui
+s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha.
+
+«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme
+d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux
+pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer
+avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes
+finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui
+arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et,
+lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le
+_monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre
+montagne _qui s'écroule_.
+
+«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père
+avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était
+plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha,
+il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux
+prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse
+des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et
+de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il
+désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits
+dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir
+lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son
+choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes,
+un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une
+force qui fût celle de Mâroute même!»
+
+«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes
+satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent;
+et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque,
+vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.
+
+«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se
+promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que
+le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était
+la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de
+sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant
+flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du
+Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et
+de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe,
+lui dit:
+
+«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les
+âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage,
+ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera
+d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur,
+force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra
+bientôt réunis dans ton fils.»
+
+«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du
+beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible
+à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la
+respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute
+à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai
+pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.
+
+«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en
+traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui
+les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva.
+
+«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel
+je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous,
+nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en
+courant les cent yodjanas.
+
+«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes
+pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de
+ma pensée.»
+
+À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si
+haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles:
+«Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin,
+tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien
+cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui
+tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des voeux au
+ciel pour le succès de ton voyage.
+
+«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_
+enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe,
+que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli
+ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes,
+le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à
+dilater ses proportions naturelles.
+
+ * * * * *
+
+Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis,
+Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.
+
+Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit
+un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a
+blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins
+d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands
+arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils
+repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu
+mêlé de fumée et une flamme épouvantable.
+
+Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors,
+tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là,
+désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité,
+se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas
+et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
+ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des
+arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.
+
+Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs
+bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes,
+en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du
+Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la
+guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même
+et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de
+_Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens,
+et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure
+et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous
+les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face
+tournée vers Lankâ.
+
+Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au
+moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme
+le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes
+pousses.
+
+L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand
+mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura
+le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées
+des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras.
+Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres.
+À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque
+arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne
+était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé
+les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa
+grande vigueur.
+
+Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient
+pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents
+vêtus d'une peau nouvelle.
+
+En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes
+entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la
+vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont
+leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les
+poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des
+singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa
+longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait
+sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou
+comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.
+
+Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de
+couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de
+foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait
+avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans
+la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt
+se dérober comme la lune.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint
+à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se
+revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long
+temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien
+grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé
+dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement;
+et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même:
+«Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un
+tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par
+un vent contraire!»
+
+Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit
+ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en
+peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer
+happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.»
+À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était
+Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que
+le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter
+les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche
+pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors
+cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande
+ouverte.
+
+Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps
+devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis
+il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et
+s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle
+de la pensée.
+
+Grâces à la sûreté de son coup d'oeil, à sa force, à son adresse, à sa
+fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour
+au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des
+singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la
+pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.
+
+Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les
+Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:
+
+«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une
+prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force
+a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les
+Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité
+est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller
+maintenant à leur gré.
+
+«Mets à fin l'oeuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans
+péril!»
+
+Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui
+avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et
+continua son voyage d'un vol accéléré.
+
+Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards
+sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi
+dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit
+cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des
+Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres
+démesurés.»
+
+Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre
+à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme
+Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.
+
+Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des
+remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés
+remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville,
+qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont
+l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence
+accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense
+des bonnes oeuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de
+balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait
+avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons.
+Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes
+d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux
+yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux
+de _magnifiques_ arcades.
+
+Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même:
+«Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_
+Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?
+
+«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires
+succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les
+ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.
+
+«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller
+incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de
+ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui
+m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur
+échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans
+cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les
+commissions de Râma.
+
+Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le
+coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il
+puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu,
+le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se
+réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
+met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont,
+qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein.
+
+Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de
+magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les
+nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de
+perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux
+portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des
+escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
+les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.
+
+Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette
+Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe
+en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les
+armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je
+considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de
+Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance,
+l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure
+où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux
+grandes rues bien distribuées.
+
+Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les
+causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique;
+alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en
+quelque sorte la seule voix de Lankâ.
+
+Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux
+distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe
+intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais
+inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons
+princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui
+montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»
+
+ * * * * *
+
+La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était
+levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec
+plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par
+l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter
+avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions
+éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres
+du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros
+vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux
+moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion
+de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme
+un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit
+l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont
+le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la
+grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.
+
+Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui
+répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de
+la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les
+animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses
+pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses
+courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes,
+de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par
+la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs
+discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes,
+ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent
+mutuellement comme des gens ivres.
+
+Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence
+supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors
+de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des
+Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir
+ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient
+dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que
+distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en
+désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de
+penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris,
+brillantes à l'égal des étoiles et dont le coeur était lié au coeur de
+leurs époux.
+
+Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les
+oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient
+embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des
+troncs de xanthocyme.
+
+[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des
+pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
+semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.]
+
+Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux
+dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses,
+enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point
+Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois
+et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien
+née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas
+encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance:
+cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle,
+qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait
+dans le coeur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma
+de tous ses voeux.
+
+Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus
+grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il
+demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la
+sérénité.
+
+Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée
+par le monarque des Rakshasas.
+
+Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré,
+_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de
+nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour,
+examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles
+et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or.
+Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande
+âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars
+d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de
+tigres, soit de lions.
+
+ * * * * *
+
+Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des
+chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les
+ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient
+le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande
+légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait
+de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de
+cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de
+l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge
+les ont vus naître.
+
+Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards,
+troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara;
+cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles
+variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux
+milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des
+pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme
+le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de
+l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut
+rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce
+palais regorgeant de vases en pierreries.
+
+Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait
+courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.
+
+Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à
+cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.
+
+Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char
+nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana
+de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était
+soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres
+fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres,
+où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait
+du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait
+entre l'excès du chaud et du froid.
+
+[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres
+chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur
+autant de large.]
+
+À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail,
+le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un
+mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle
+un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par
+beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en
+or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la
+présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la
+défense.
+
+Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des
+breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La
+suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe
+magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu
+d'une forme: «Approche! approche-toi!»
+
+Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante
+habitation, aussi chère au coeur de Râvana qu'une noble femme adorée;
+ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux
+murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par
+des escaliers de pierreries.
+
+«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des
+Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat,
+observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or,
+qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu
+par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante
+splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_
+variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les
+couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la
+nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes,
+renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
+En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes
+et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent
+les abeilles et les cygnes.
+
+Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les
+étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et
+qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes
+rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la
+même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.
+
+Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des
+lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées,
+celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.
+
+Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent
+d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci
+dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première:
+elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le
+dos les unes des autres.
+
+Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras
+enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante
+qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un
+feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.
+
+Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des
+Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour
+de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles,
+ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à
+l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à
+l'oreille de ces femmes.
+
+Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent
+de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.
+
+Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol
+blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes
+suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une
+longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges,
+ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise
+odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au
+crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein
+d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil
+au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là,
+_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail
+en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et
+dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des
+liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du
+grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie
+des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur
+un lit éblouissant de lumière.
+
+Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque,
+une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynoecée,
+cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue
+sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.
+
+Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre
+nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or
+bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide
+aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si
+parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!»
+Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé.
+Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage,
+embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse
+du Vidéha:
+
+«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni
+dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne
+doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des
+Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui
+soit égal à Râma.»
+
+Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau
+regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était
+point Sîtâ.
+
+Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans
+rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir
+manqué au devoir lui inspira cette pensée:
+
+«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les
+épouses d'autrui, au milieu de son gynoecée, est une infraction énorme
+au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes
+yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes
+regards tout ce gynoecée d'autrui.» Puis il naquit encore cette
+réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour
+unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre
+chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans
+toute son extension, le gynoecée de Râvana, et mon âme n'en a conçu
+rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous
+les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises
+de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était
+impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes
+que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»
+
+Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer
+ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de
+lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais
+il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.
+
+Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant,
+s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées
+à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de
+tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars
+et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche
+légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de
+quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les
+vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre
+descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat;
+il n'existe rien dans le gynoecée de Râvana où il ne porte ses pas.
+
+Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des
+arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage
+fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore
+fouillé ce parage.»
+
+Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la
+flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là,
+ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce
+plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.
+
+Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille
+charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux
+sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse
+de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant,
+soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs,
+Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel
+qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré
+dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres
+de s'imaginer que c'était le printemps même.
+
+Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses
+branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le
+grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre
+majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave
+Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la
+Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son
+gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son coeur dans la tristesse,
+captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et
+tombée sous la griffe d'un lion.
+
+Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans
+le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il
+jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait
+tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.
+
+ * * * * *
+
+L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes
+avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer
+d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point
+d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille.
+Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe;
+telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur
+énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les
+cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large
+du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le
+ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la
+bouche rompue, le visage laid et difforme.
+
+Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné:
+irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux,
+des maillets d'armes et de grandes piques en fer.
+
+Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier;
+telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes
+étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées.
+Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau;
+celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle;
+celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;
+d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait
+de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges
+pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur
+démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur
+immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs:
+telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une
+cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché
+avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa
+compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force
+épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là
+prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à
+telle autre.
+
+Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se
+repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse,
+elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de
+graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
+font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne
+sont jamais rassasiées.
+
+Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle
+des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine
+infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs,
+cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.
+
+Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse,
+à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant
+de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine
+blanche.
+
+Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans
+lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de
+langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression
+de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;
+comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une
+espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu
+par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa
+face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et
+le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs
+soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.
+
+À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste
+et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des
+constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages,
+l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.
+
+Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse
+revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive,
+la science qu'il doit à ses lectures.
+
+ * * * * *
+
+Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna
+vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir
+dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme
+inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime
+Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit
+la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle,
+qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen
+des lotus.
+
+«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété
+conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la
+forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les
+racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout
+le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse
+à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire,
+infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable!
+Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de
+l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit
+tomber sur la montagne son vêtement supérieur.
+
+«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par
+l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne
+brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme
+en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce
+lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre
+sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette
+pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!»
+sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son
+amour.»
+
+S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des
+Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore
+échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.
+
+Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il
+ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée
+pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais:
+il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence
+incomparable.
+
+Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche,
+comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le
+rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes
+d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la
+queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse
+_distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs
+d'or et pleins de maints breuvages.
+
+Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures,
+qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus
+haut parage.
+
+Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où
+brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame,
+Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard
+oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans
+arc à la main.
+
+À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés:
+«C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la
+grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant
+une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il
+s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.
+
+À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu
+par le vent.
+
+Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les
+troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le
+chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable
+dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors
+sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée
+sur le sol.
+
+Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés,
+sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle
+qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière,
+il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers
+de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui
+possédait la science de son âme.
+
+Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.
+
+Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi
+en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance
+envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux
+pieds.
+
+Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le
+croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans
+nous apporter de lumière.
+
+Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que
+l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et
+tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_.
+
+Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre,
+triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un
+trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à
+ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel
+de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.
+
+Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme
+sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect,
+te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein
+de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques,
+ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma
+présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence,
+ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame
+craintive, à nous autres Démons Rakshasas.
+
+«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma
+bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du
+corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te
+verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu
+n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour,
+chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces
+cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_,
+cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le
+jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.
+
+«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès
+et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les
+plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques
+siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car
+_je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes;
+revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame,
+toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?
+
+«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce
+rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient
+plus!
+
+«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en
+a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une
+seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse
+et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi
+voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?
+
+«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse
+favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les
+joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi,
+dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux
+conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton
+père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue.
+
+«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique
+parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta
+personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies
+formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même.
+
+«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas;
+jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas
+mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les
+richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en
+force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de
+qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc
+avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan,
+percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime
+fleurie.»
+
+ * * * * *
+
+Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ
+oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés
+avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire,
+moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une
+illustre famille.»
+
+Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la
+chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit
+encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être
+une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;
+allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses,
+ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.
+
+«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des
+gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages
+nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de
+pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de
+ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé
+sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les
+hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!»
+
+«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je
+n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du
+jour!
+
+«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime,
+comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu
+l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons!
+rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble
+éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.
+
+«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner
+l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort
+épouvantable.
+
+«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant
+peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains
+comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de
+splendeur.»
+
+À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui
+répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois
+sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice,
+et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage
+outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des
+paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de
+grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse
+distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame,
+qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le
+désir de ton époux?
+
+«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête,
+il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est
+grâce à ce que tu es une femme!»
+
+Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des
+Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la
+nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle
+qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la
+vengeance, et tu m'as conduite ici.
+
+«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles
+frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_.
+
+«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici
+entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de
+ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le
+soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.»
+
+Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de
+Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable:
+«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
+mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en
+mépris la douceur de ses paroles.
+
+«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne,
+une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut
+patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma
+couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si
+tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont
+en morceaux pour mon déjeuner!
+
+«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme
+Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains
+d'Indra.»
+
+À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux
+dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des
+Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se
+mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de
+leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.
+
+Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint
+ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de
+larmes au monde:
+
+«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir
+la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action
+criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que
+toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse
+du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de
+_l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la
+femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a
+prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est
+pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel
+qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil
+lièvre à côté de lui.
+
+«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses
+pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la
+région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_.
+
+«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin
+a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort,
+sans aucun doute.»
+
+Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde,
+impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.
+
+«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à
+l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache
+bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens,
+les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la
+s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux
+châtiments!»
+
+Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des
+Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la
+Djanakide.
+
+ * * * * *
+
+Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son
+gynoecée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent
+toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se
+moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles
+choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules
+étaient si bien dues.
+
+«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynoecée, meublé de
+couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut
+désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition
+humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner
+vers lui!
+
+«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas,
+lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des
+Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever
+ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une
+heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le
+trouble, qui est enfin tombé du trône?»
+
+À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit
+en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme
+un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles,
+exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume,
+l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme
+l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la
+grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux:
+n'est-il pas une divinité pour moi?»
+
+À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à
+menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine.
+Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours
+menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.
+
+Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante
+Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur
+grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant
+leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas
+de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»
+
+À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de
+larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies
+épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans
+sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les
+Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le
+visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.
+
+Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le
+ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est
+ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ,
+que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est
+un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire
+humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais
+dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous
+les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun
+des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats
+au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et
+que ton coeur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste
+et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous
+les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de
+_l'auguste_ Indra.
+
+«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_,
+n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à
+toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne
+suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à
+cette heure même, te manger!»
+
+Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en
+vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing:
+«C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre
+bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de
+toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à
+quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce
+que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même,
+n'en doute pas!»
+
+Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en
+feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces
+mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos
+caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant
+tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos.
+Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour
+d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynoecée terrible de
+Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin!
+Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer,
+enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes.
+Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi.
+Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne
+sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine:
+savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin,
+parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses
+bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes
+se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour
+ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si
+tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons
+t'arracher le coeur et nous le mangerons!»
+
+Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée
+_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique:
+«Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui
+les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte,
+il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de
+savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et
+son coeur tout dégouttant de _sang_ liquide!»
+
+La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole:
+«Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte
+_de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration
+et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le
+maître; je n'en doute pas.»
+
+«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les
+disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.
+
+«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on
+apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque
+aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes
+et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la
+chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes!
+Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons
+un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»
+
+[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.]
+
+À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs
+très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme,
+semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.
+
+Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces
+furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant
+ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents;
+et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle
+part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana,
+qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les
+injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour
+d'elle.
+
+Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au
+plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante:
+«Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un
+Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce
+que vous dites!»
+
+Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée
+par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une
+pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par
+la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma
+belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!
+
+«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme
+reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les
+pétales du lotus, au coeur doué avec le courage des lions. De quel
+crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour
+que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte
+à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est
+impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne
+pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»
+
+Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes
+ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête
+baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou
+telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse
+inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se
+roule dans la poussière.
+
+«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa
+main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de
+Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!
+
+«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil
+Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient
+elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors
+de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes
+larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ
+de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où
+maintenant elle s'élève_!
+
+À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les
+unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres,
+furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent
+à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O
+bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti
+funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs
+arrachées de tous les côtés sur tes membres!»
+
+Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant
+à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille
+_fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,»
+et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux.
+
+ * * * * *
+
+Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces
+paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il
+eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se
+mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que
+les singes par milliers, par millions et par centaines de millions
+cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai
+trouvée!
+
+«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la
+vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure.
+Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en
+avait pas connu les angoisses.
+
+«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette
+infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera
+blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir
+avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc
+faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la
+rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne
+puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce
+que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas
+causé avec cette femme d'une taille ravissante?»
+
+Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe
+intelligent adopte enfin cette idée:
+
+«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans
+un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme
+_qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette
+_infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son
+époux.»
+
+Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de
+Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma
+bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari,
+Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces
+mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces
+paroles, ouvrit son coeur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de
+qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa
+tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ.
+Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au
+milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble
+quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru
+entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.
+
+Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle
+resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin
+recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler
+ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un
+instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de
+sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage
+ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée
+vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit;
+et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
+j'entends, au milieu de ma rêverie.
+
+«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de
+corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici!
+Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à
+l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il
+y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois,
+daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»
+
+Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et,
+portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la
+Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus,
+à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de
+cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?
+
+«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force
+dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»
+
+Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom
+de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand
+singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la
+fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je
+suis l'épouse du sage Râma.»
+
+À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces
+termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:
+
+«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de
+messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite
+ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie
+de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais
+consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de
+ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de
+sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici
+Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards,
+reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage
+d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux
+beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie
+nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux
+noeuds droits.
+
+[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage
+avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime
+répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le
+père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère
+aîné.]
+
+«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.
+
+«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux
+paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car
+ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une
+respectueuse soumission...»
+
+À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à
+cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui,
+aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur
+à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune,
+tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu
+es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de
+lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon
+bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison
+chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe!
+c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il
+m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à
+personne ici-bas.
+
+«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste
+abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui
+m'est envoyé par le noble enfant de Raghou!
+
+«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit?
+est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du
+mirage?
+
+«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble
+dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.»
+
+Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le
+singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces
+termes:
+
+«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur
+des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma,
+_allié_ des _singes_, habitants des bois?»
+
+À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots
+doux à l'oreille:
+
+«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir
+même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les
+créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens,
+vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du
+monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri
+de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de
+courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur
+la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle
+de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu
+d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le
+plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre
+de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va
+tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de
+leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide,
+un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous
+les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce
+méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me
+présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation
+d'avec lui brûle son coeur de chagrin; il te souhaite une bonne santé!
+
+«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras
+venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme
+Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le
+conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et
+ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la
+cité de Lankâ.
+
+«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en
+ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.»
+
+«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre
+chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma;
+car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait
+m'accréditer_.
+
+«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots:
+«D'or, d'or, d'or!»
+
+Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la
+royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine
+entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle
+versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la
+joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les
+plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort
+affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou.
+
+La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe
+d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le
+chagrin:
+
+«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en
+reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel
+bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit
+encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après
+tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent
+bien l'un et l'autre.»
+
+Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe,
+puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut
+annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes!
+je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire,
+toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien
+digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque
+tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est
+sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il
+n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!
+
+«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin?
+
+«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des oeuvres
+divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le
+coeur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette
+horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des
+maux!
+
+«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le
+verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce
+rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes!
+
+«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes
+nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète,
+l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux
+et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force
+terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie
+de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante
+chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon voeu est que
+je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents,
+ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son
+arc sans égal!»
+
+ * * * * *
+
+À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces
+termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes:
+«Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon
+retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville.
+
+«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied
+devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la
+poussière du champ de bataille!
+
+«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma
+ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.
+
+«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne
+pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni
+aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que
+lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme
+craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.
+
+«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans
+le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince
+d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un
+autre objet qui ravit le coeur des femmes; et, _courant_ saisir
+_la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est
+toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui
+la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où
+es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans
+les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par
+l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent
+point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car
+l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!»
+
+Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune
+dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste
+se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie
+mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne
+sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.
+
+«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car
+mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance,
+force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà,
+singe, les qualités de mon noble Raghouide.
+
+«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de
+rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres
+que Râvana fit naître _sur notre ciel_?»
+
+À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma
+et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes:
+«Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne
+aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande
+sacrifice sur leurs autels.
+
+«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière!
+Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_
+ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front
+d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de
+son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine,
+traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée
+sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine
+au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables
+de suivre ma route.
+
+«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile
+ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?»
+
+À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur
+épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie:
+«Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit,
+me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des
+enfants de Manou?»
+
+Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois
+seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre
+des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa
+forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres.
+
+Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit
+en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ
+même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses
+remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!»
+
+Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre
+fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des
+nymphées lui dit:
+
+«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course;
+mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage
+au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le
+meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue
+du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de
+ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le
+dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si
+autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes
+actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana,
+est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à
+_présent_?»
+
+À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit
+à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme
+convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége
+au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes voeux.
+
+«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en
+face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de
+Kakoutstha.
+
+«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe
+que Râma sache reconnaître.»
+
+À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des
+Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
+balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin
+de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au
+pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de
+chagrin, aspirant de tout son coeur à ta vue, Sîtâ est plongée dans
+un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es
+plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui
+mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu?
+
+«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en
+effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie.
+Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros,
+tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»
+
+«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son
+coeur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt,
+s'il _n'_est agité par le vent.»
+
+Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ,
+levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois
+dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu
+des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable,
+tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la
+chaste Sîtâ, le coeur affligé, poussant un long soupir, adressa
+une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette
+respectueuse attitude_:
+
+«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui
+sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du
+mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les
+massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au
+temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du
+fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un
+jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les
+fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais
+attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur
+le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta
+poitrine.
+
+«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte
+de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai,
+lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors
+me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe,
+_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève
+de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous
+les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma
+robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là,
+j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide
+de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi,
+_insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une
+colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_
+avait amusé.
+
+«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore
+aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille,
+essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main
+secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau.
+C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya
+dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des
+routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit
+le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux,
+tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit
+comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes,
+c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.
+
+«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que
+j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle
+détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un oeil, que le trait
+fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi
+la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux,
+maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras!
+Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne
+décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus
+adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie
+donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!»
+
+À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux
+accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me
+confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie
+dans son coeur.»
+
+À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux
+entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe
+Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à
+Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble
+singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina
+autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes.
+«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner
+au chagrin!»
+
+Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le
+singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit
+ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la
+_princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui
+sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je
+dois employer.
+
+[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour
+réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les
+présents et les mesures de rigueur.]
+
+«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce noeud:
+après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra
+ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables.
+
+«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le
+magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et
+d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au
+Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du
+monarque.»
+
+À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé
+de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt
+ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses
+arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en
+poussière.
+
+Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des
+hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte
+en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et
+puissantes armées des Rakshasas.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le
+trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que
+le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses
+figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.
+
+Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin
+qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De
+qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment,
+fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»
+
+Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois
+pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de
+prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous!
+ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas
+du serpent: il n'y a pas de doute!»
+
+À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les
+unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement
+à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs
+têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui
+dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre
+mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu
+avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais
+en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce
+qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire
+de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu
+de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé
+la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par
+ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette
+violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder
+la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées
+de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée.
+Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes
+criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»
+
+À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de
+colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque
+à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.
+
+Aussitôt un héros au coeur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le
+corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même,
+décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage
+rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art
+merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre
+lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse
+épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux.
+
+Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile
+de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son
+chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il
+entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À
+la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe
+poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps.
+Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa
+main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.
+
+Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans
+l'action, _au coeur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du
+monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux
+et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.
+
+Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les
+flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile
+de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes
+de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent,
+se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de
+rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors
+ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées
+les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible
+d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets
+mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de
+l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de
+poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas
+touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est
+immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_,
+pour me saisir de lui?»
+
+Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le
+singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur
+la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée
+de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce
+trait _puissant_ le tenait garrotté.
+
+Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea
+que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer:
+il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des
+créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put
+même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont
+il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il
+n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint
+frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet:
+nous voilà tombés dans un grand péril!»
+
+Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux,
+aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de
+chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.
+
+À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié
+fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien
+formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.
+
+Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des
+Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il,
+inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups
+de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce
+qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes
+Génies.
+
+Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges
+et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant
+ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les
+bonnes moeurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils
+de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer
+à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de
+sa présence par le monarque des singes.»
+
+Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux
+jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste
+courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus
+éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge
+ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif
+a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»
+
+À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à
+toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie
+maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude,
+singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama?
+ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer
+dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de
+conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as
+du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras
+mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
+de sauver ici ta vie!»
+
+À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande
+vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque
+des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître
+au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le
+messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne
+les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette
+forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne
+m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et,
+si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.
+
+«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens,
+quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures
+m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici
+le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut
+là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai
+subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais,
+sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces
+lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force
+sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais
+t'adresser ici en _cette qualité_.»
+
+Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et
+lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton
+palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton
+frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les
+instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles
+où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et
+partout ailleurs.
+
+«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des
+éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il
+égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince
+charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit
+de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka.
+Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra
+dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit
+au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime
+Djanaka, roi du Vidéha.
+
+«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec
+son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec
+Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre
+s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva
+fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples
+singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat.
+Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau
+roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de
+l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades
+même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
+toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom
+Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à
+cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas.
+
+«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile
+dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre
+monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses
+propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse,
+de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile
+pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends,
+héros, la Djanakide au roi des hommes.
+
+«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si
+difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier
+lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le
+chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme
+pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
+lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra
+même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus
+désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette
+femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_
+Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants
+de Lankâ!
+
+[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse
+de la destruction.]
+
+«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses
+éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît
+le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi
+des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne
+lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même
+à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de
+Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»
+
+Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas
+ordonne qu'il soit conduit à la mort.
+
+ * * * * *
+
+Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint
+ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère
+et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner
+la chose d'après ses règles mêmes.
+
+Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de
+manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution
+ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros,
+d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un
+acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un
+grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini;
+mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il
+est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est
+permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet
+_sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs
+insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de
+telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit
+portée au nombre des châtiments.
+
+«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne
+peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de
+persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et,
+qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux,
+attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de
+ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux
+douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs
+bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille
+donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux
+hommes qui me semblent déjà morts!»
+
+Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son
+frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta
+grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la
+mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci
+une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande
+estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans
+tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa
+queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis
+et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce
+membre!»
+
+À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté,
+enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que
+l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe
+d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts
+quand la flamme s'attache au bois sec.
+
+Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties
+aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs
+impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis;
+combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre
+ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut
+nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»
+
+Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa
+résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût
+_pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée
+d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa
+queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se
+font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans
+toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des
+conques et des tambourins.
+
+Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout
+de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à
+Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ,
+lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue
+et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour
+ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage
+vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.
+
+Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si
+j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si
+j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité
+à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane
+intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque
+bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à
+l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon coeur suit le chemin
+de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»
+
+À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya
+dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du
+faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon
+pour Hanoûmat!»
+
+Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa
+queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle
+pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune
+douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est
+là, je pense, une chose merveilleuse!
+
+«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à
+la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu
+au _vent_, mon père!»
+
+Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors
+de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et
+d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là,
+toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une
+montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse,
+fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe
+redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant
+tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux
+longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups
+les gardes mêmes de la porte.
+
+Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul
+regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse
+devant lui.
+
+Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ
+sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les
+éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter
+au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son
+fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les
+palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son
+alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la
+mort.
+
+Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs
+treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les
+oeils-de-boeuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les
+chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la
+récompense due à leurs bonnes oeuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les
+quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de
+perles, de lapis-lazuli et de diamants.
+
+Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu,
+et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette
+Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes
+de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses
+Rakshasas.
+
+Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles
+Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent
+sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en
+éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas
+envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
+tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à
+l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés,
+une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une
+forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or,
+la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel
+qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les
+horribles Rakshasas.
+
+Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux,
+enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers
+taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une
+malédiction.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au coeur de Râvana,
+signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier
+des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son
+maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée,
+ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas
+élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.
+
+De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette
+mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute
+au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent,
+s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le
+poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et,
+secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes
+ébranlées, les autres même s'écroulant.
+
+On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées
+orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés
+au milieu des cavernes, leurs tanières.
+
+De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à
+l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête
+écrasés.
+
+La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un
+torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux;
+et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de
+la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.
+
+Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des
+nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans
+rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et
+la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en
+sillonnent la surface.
+
+Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit
+aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami.
+
+Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à
+tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces
+mots, le coeur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement
+réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué
+dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine
+entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et
+de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous
+les côtés.
+
+Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa
+joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par
+le milieu.
+
+Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans
+le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour
+ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace.
+
+Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois,
+on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il
+disparaît caché.
+
+À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait
+sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains
+réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne
+avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime,
+hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent
+le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme
+joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent,
+et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater
+en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir,
+ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres.
+
+Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand
+singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse
+Angada.
+
+Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait
+justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle:
+«J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;»
+ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le
+_coeur des_ singes fut _tout_ rempli de joie.
+
+Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend
+sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle
+autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se
+livrent à la joie la plus vive.
+
+Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne,
+les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle
+manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ,
+et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et
+tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants
+de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le
+visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils
+du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La
+victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne
+pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont
+les oeuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes,
+chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère.
+
+«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie
+de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son
+corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée
+avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille
+du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de
+Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin,
+et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui
+gardent saintement la foi du mariage.
+
+«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le coeur
+de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de
+la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_,
+environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes,
+en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la
+résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres
+sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme
+détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la
+pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des
+choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance
+avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui,
+malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses voeux, de sa résolution, de
+sa rare piété conjugale.»
+
+«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.»
+
+Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on
+vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous
+ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine,
+fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis
+capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple
+de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si
+j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux
+bonds vigoureux?
+
+«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos
+grandeurs.
+
+«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs
+et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous
+montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que
+diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole
+honteuse pour des gens qui ont du coeur, du courage et de la vigueur!
+
+«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne
+le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes,
+nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels!
+
+«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois
+Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre
+mission accomplie, nous ramènerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu
+de Râma et de Lakshmana!»
+
+Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée,
+héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne,
+prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage
+méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de
+conquérir.
+
+«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? _S'il
+en était ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il
+renierait donc son illustre famille! Après que _notre_ monarque s'est
+engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire
+de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer
+sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune
+satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les
+plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma
+nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet
+événement à leurs oreilles.»
+
+«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent
+au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les
+côtés au sein des airs.
+
+Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne
+pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat
+à l'éminente force; _Hanoûmat_, le plus excellent des simiens, que
+saluaient _à son passage_ toutes les créatures.
+
+Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable
+au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée,
+appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures,
+mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha
+aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens,
+veillait continuellement sur le bois.
+
+_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu
+fortuné, délicieux, aimé du coeur, et sont transportés de joie à sa
+vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes,
+Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et
+lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui
+avons réussi dans notre mission.»
+
+Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces
+mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!»
+
+À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat
+reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux
+chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis à ton père; cette
+forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est
+défendu.»
+
+À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «_Eh bien!_ lui répondit
+Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel!
+Après qu'Hanoûmat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se
+dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus
+forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles
+tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien!
+bien!» et d'honorer cet _auguste prince_.
+
+Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils
+remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans
+leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les
+jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de
+manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie
+et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse.
+
+De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les
+préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse
+les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent
+aux pieds des arbres; là, gorgés de mets, ils se font un lit de
+feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux
+quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la forêt: on en voit qui,
+le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif
+insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui
+dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels
+dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime
+des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la
+terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en
+riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort;
+tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci
+vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien
+qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.
+
+Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que
+Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les
+tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés,
+ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent
+tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et
+les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc
+faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a
+tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.»
+
+Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris,
+enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit
+à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, _leur
+dit-il_; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui
+mangent ce miel exquis.»
+
+À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel,
+où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre
+énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes.
+Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils
+se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes,
+_compagnons d'Hanoûmat_.
+
+Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer
+Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère.
+
+Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros
+impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût
+par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un _vieillard_ vénérable!» et,
+ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la
+terre.
+
+S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha
+tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur
+dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au
+long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds
+les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité
+de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde
+vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête
+de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle
+que mesure un clin d'oeil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où
+Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha,
+le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois,
+descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là, d'un
+visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa
+du front les pieds fortunés de Sougrîva.
+
+Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le coeur
+dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi!
+relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à
+craindre; je t'en donne l'assurance.
+
+«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle
+dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.»
+
+Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se
+lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois,
+que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi,
+bien-aimé _neveu_, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons,
+Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a
+chassés tous et les a mangés.»
+
+Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur
+des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au
+monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde
+ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé:
+quelle parole est-ce qu'il a dite?»
+
+À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de
+répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut
+saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont
+allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.
+
+«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à
+leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense,
+ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est
+là, sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt
+et d'y boire le miel.»
+
+Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres
+de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le _plus
+grand des_ Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à
+Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe
+a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un
+_serviteur_, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au
+Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de
+m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.»
+
+Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut
+des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans
+le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés,
+debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était
+dissipée.
+
+Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses
+tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_
+Angada: «Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche
+ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son
+insu ou sciemment.
+
+«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon
+seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu
+étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle
+même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et
+non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva,
+ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!»
+
+À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli
+adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles:
+«Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet
+événement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et
+c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous
+avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il
+maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend.
+Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs,
+qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de
+vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas,
+j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre,
+puisque vous avez terminé votre expédition.»
+
+À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les
+singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui
+parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus
+éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance:
+«Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»
+
+«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au
+milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à
+la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des
+machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère.
+
+ * * * * *
+
+Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des
+singes, il dit à _son allié_ Râma aux yeux de lotus, au coeur battu par
+le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! _autrement_,
+il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont
+restés absents au delà du temps prescrit.
+
+«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas
+au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un
+autre qu'Hanoûmat!»
+
+Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses
+clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et
+criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer
+_devant eux_ la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations,
+le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie
+inonder son âme.
+
+Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant
+Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince
+héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à
+raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ.
+
+Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était
+parvenu à voir l'_auguste princesse_:
+
+«Captive dans le gynoecée de Râvana et sous la garde vigilante
+des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours
+ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses
+cheveux noués dans une seule tresse[10]; elle n'a de pensée que pour
+toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur,
+comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que
+la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue
+de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha,
+quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.»
+
+[Note 10: Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui
+l'époux est mort ou absent.]
+
+Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et
+brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en
+coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses
+Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les
+pleurs du chagrin:
+
+«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes,
+ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et
+ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Démones:
+répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et
+ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite
+Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme,
+dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.»
+
+À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant
+pressé la perle contre son coeur, se mit à pleurer avec Lakshmana.
+Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'_époux
+infortuné_, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de
+larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à
+sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi
+comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse
+du Vidéha par le _roi_ son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru:
+attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!
+
+«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération;
+car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, _mon père_, comme
+un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle
+magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui,
+bon _Hanoûmat_, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir
+avec la sienne!
+
+«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la
+revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma
+Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de
+tes paroles sur mon coeur incendié par le feu du chagrin.»
+
+À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant
+de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un
+signe _pour l'accréditer_.
+
+«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte
+sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui
+même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et
+Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit
+ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas
+une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, _il est vrai_,
+a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse _de
+l'empêcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable
+à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas?
+
+«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus
+noble des hommes!
+
+«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras
+m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. _Adieu_, ô le plus
+héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!»
+
+Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec _une
+pleine_ convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de
+bienveillance: «Cette affaire si grande, _à jamais_ célèbre dans le
+monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre,
+Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui
+puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté
+Hanoûmat!
+
+«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis
+récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un
+plaisir égal!»
+
+Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme
+ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint
+affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse,
+fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma
+condition.»
+
+À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se
+plongea derechef au milieu de ses pensées.
+
+Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les
+manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de
+cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le
+desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat,
+tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur,
+quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses
+ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais,
+puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il
+en est à son égard.»
+
+À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre
+ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et
+dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre _que tu viens
+de me tracer_, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la
+ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.
+
+«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants,
+tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées
+solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre
+portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des
+machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande
+dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables
+de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des
+çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas
+ont forgés _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de
+vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis
+arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé,
+inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de
+pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides
+ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent
+l'effroi et portent _au coeur_ une _mortelle_ épouvante. Dans les
+portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent
+des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la
+grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle
+trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins
+meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux
+vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile,
+fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de
+nombreuses colonnes faites du même riche métal.
+
+«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité
+et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna.
+Songe que la ville de Lankâ est _déjà comme_ détruite par les singes!»
+
+ * * * * *
+
+Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint
+ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis
+que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable
+pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de
+sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au
+septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta
+_ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée
+entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je
+ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la
+Mithilienne.
+
+«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter
+la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et
+conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en
+suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais
+ombrages!
+
+«Que le singe _nommé_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des
+singes et _qu'_il règne sur une multitude de simiens, s'avance,
+commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre,
+comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux
+pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile
+gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des
+Immortels sur _le céleste éléphant_ Aîrâvata, je marcherai au milieu
+de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne
+immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur
+le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et
+Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le
+magnanime roi des ours!»
+
+[Note 11: Autrement dit Kouvéra; mais le nom de BHOUTAIÇA, _le
+seigneur des êtres_, est une dénomination plus ordinairement affectée
+au Dieu Çiva.]
+
+Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque
+des quadrumanes et _son frère_ Lakshmana, s'avance avec l'armée vers
+la plage méridionale.
+
+Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient
+les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie.
+Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits,
+ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient
+des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de
+grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils
+s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent;
+les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les
+autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses
+noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ.
+
+Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de
+l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une
+mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse.
+
+Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le
+resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse:
+«Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut
+ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux
+abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le
+ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite
+dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle
+bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui
+ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.
+
+«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà
+saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des
+constellations et des planètes, qui leur sont affectées.»
+
+Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère.
+L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre:
+le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de
+qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée
+par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs
+mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde
+terrestre.
+
+Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par
+Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre,
+elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente
+de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un
+seul instant.
+
+Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya,
+cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons,
+sur les bords de la mer au bruit épouvantable.
+
+Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma
+de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là, dans
+cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux
+roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de
+ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous
+voici arrivés au réceptacle des ondes salées.
+
+«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens
+de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel
+qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée
+pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut
+reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana
+firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées
+d'arbres.
+
+ * * * * *
+
+Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par
+Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage
+septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et
+Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs
+à l'entour des armées.
+
+Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières
+et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se
+tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule,
+c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma
+bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin.
+
+«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des
+Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a
+fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je
+donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme
+les pétales du lotus?
+
+«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que
+m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revêtirai-je de la joie_
+comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment
+délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore
+dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune.
+Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des
+Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ Sîtâ, noyée maintenant
+sous les vagues furieuses du chagrin?»
+
+Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil,
+dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la
+montagne où son astre se couche.
+
+ * * * * *
+
+Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par
+lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris,
+déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles,
+pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage
+dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé
+ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et
+livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la
+captive.
+
+«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas:
+tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup
+sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir
+que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à
+l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.
+
+«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action _justement_
+blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une
+nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut
+enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les
+chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans
+sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce
+héros, _si_ ferme dans le voeu de la vérité et dans la céleste force de
+ses flèches!
+
+«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi
+Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se
+reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit
+infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais
+aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si
+tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève _comme un astre_
+doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils,
+de gouverner cet insensé, ce coeur qui a secoué le frein, cette âme qui
+a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui
+la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de
+ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est
+dans cette parole qu'est notre salut.
+
+«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi
+seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le
+vice.»
+
+À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses
+mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de
+voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, _où
+nageait son frère_, eussent allumé sa jalousie.
+
+ * * * * *
+
+Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et
+glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était
+Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges
+de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les
+Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est
+venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon
+gynoecée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte
+de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé
+toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que
+devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable
+ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette
+conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la
+racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien
+délibérer au sujet de Râma.»
+
+À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande
+force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des
+Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est
+le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à coeur;
+nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine
+de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté
+conçoit-elle de la crainte?
+
+«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon
+seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer
+ton ennemi!»
+
+Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages
+et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage:
+«Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les
+Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te
+vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce
+à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas:
+autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos
+mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons
+dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et
+ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»
+
+Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang,
+le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas:
+«À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand
+Sougrîva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Râma sont encore debout?
+Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et
+Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les
+ennemis sous les coups de cette massue!»
+
+Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante
+colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une
+chose épouvantable qu'on ait détruit,--et surtout un vil singe,--le
+gynoecée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale!
+_Je pars et_ je reviens dans cette heure même, couvert du sang des
+quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible
+offense que l'on fit à mon seigneur!»
+
+Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec
+sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est
+ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les
+Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je
+veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»
+
+Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing,
+Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse
+au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et
+suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne
+peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces _de ces
+quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hâter de mépriser
+un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des
+Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble
+épouse de ce magnanime!
+
+«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il
+y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie
+fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.
+
+«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que
+Sîtâ soit donc renvoyée à _son époux_! le salut de ta famille l'exige,
+il n'y a là nul doute.
+
+«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec
+ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense
+vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour
+sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril
+extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa
+Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville
+opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynoecée, Râvana, et tes
+serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!
+
+«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race;
+cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la
+gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions
+vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au
+Daçarathide!»
+
+À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même
+avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer
+avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent,
+superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de
+justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa
+force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne
+commence une affaire qu'après _cet examen_.
+
+«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui
+est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance
+portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans
+le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper
+ici.
+
+«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez
+pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs
+peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le maître
+de tout et les atteint comme il veut!
+
+«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre
+chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût
+permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!
+
+«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas
+d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que
+je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer
+ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète:
+c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. _Mais_ comment un
+homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des
+flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les _timides_ hôtes des
+forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme
+Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or
+fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou,
+habitant, par voeu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là
+un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures
+de femme?»
+
+_Râvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses
+propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage:
+«Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole,
+conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les
+gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que
+Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! _Un espion_,
+qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à
+lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la
+demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement
+de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats?
+
+«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles,
+qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affamés de
+combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer
+ne manquent point ici!
+
+«Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, désirent
+les porter au milieu des combats!
+
+«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur
+sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même
+avec la bouche, _entr'ouverte à son dernier soupir_, de ces guerriers
+aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même
+à tous nos combattants!»
+
+Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires,
+Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes:
+«Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait
+en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En
+effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement
+agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave
+en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi
+vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités,
+dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée
+attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent
+l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'oeil du
+devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme
+qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et
+dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans
+ses pensées.
+
+«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison,
+oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à
+l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les
+actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà
+et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma
+s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa
+main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en
+cela violé son devoir?
+
+«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta
+grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel
+homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se
+présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et
+n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une
+chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble
+Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.»
+
+À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère,
+que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son
+couchant. Tous les ministres, à qui le caractère _du monarque_ était
+bien connu, sentirent naître la crainte au fond du coeur, en voyant
+cette fureur violente de l'irascible souverain.
+
+Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la
+paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées
+par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le
+sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités
+favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille.
+Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et
+bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à
+respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.
+
+«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que
+tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement
+et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même.
+Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter
+pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable
+d'héroïsme?
+
+«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe
+d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu _des cieux_ le sage
+Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis
+sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans
+les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force,
+demander grâce à l'ennemi!
+
+«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des
+gens peureux, étroits de coeur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même!
+
+«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à
+pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et
+telle que la tienne!
+
+«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!...
+Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient
+disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer
+notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à
+vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers
+l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le
+poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer
+la guerre entre les deux substances.
+
+«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer
+par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un
+feu allumé dévore l'herbe sèche.
+
+«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos
+grandeurs, _si bien_ douées pour la guerre, à l'exception toujours du
+vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»
+
+Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et
+victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des
+Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans
+une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de
+la ruine.
+
+«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire:
+et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent
+dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile
+de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux
+âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de
+bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme
+l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme;
+ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le
+devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de
+tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur
+et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.
+
+«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition
+facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard
+intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en
+est la source.
+
+«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent doués
+eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse
+l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et
+ses compagnons suivent _aveuglément ses pas_. Les choses étant ce
+qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître?
+Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on
+examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres
+ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom.
+
+«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans
+ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans
+cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit
+que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui
+n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; _un roi_
+qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive
+douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par
+le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois
+cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui
+sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution
+qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»
+
+ * * * * *
+
+Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des
+Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége,
+le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où
+jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la
+colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait
+assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le
+fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La
+terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit
+les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule
+de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des
+Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à
+la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna,
+tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés
+dans ses rivages.
+
+Les _grands_ demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où
+Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et
+beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne
+de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le
+feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son
+bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une
+grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux
+coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble
+race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une
+résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le
+devoir:
+
+«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées
+de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien
+grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à
+plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et
+qui, en dépit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs âmes à
+la colère. Toutes vos excellences ont embrassé _les opinions de_
+cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une
+catastrophe universelle.
+
+«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille.
+Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et
+tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause
+pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui
+ont peu d'âme.
+
+«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta
+famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec
+colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette
+heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur
+de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un
+éléphant qui est enfoncé dans la boue?»
+
+ * * * * *
+
+Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu
+ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes
+pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent
+irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui
+sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le
+caractère des parents: les infortunes des parents font toujours
+du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et
+méprisent _dans leur parent_ un chef actif, héroïque, savant, qui sait
+le devoir et qui se plaît avec les gens de bien.
+
+«Félons, coeurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns
+des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et
+c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part,
+dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue
+des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les,
+Vibhîshana!
+
+«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les
+autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs
+intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute
+le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est
+toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.
+
+«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est
+monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!»
+
+Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné
+Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces
+termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des
+nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort
+n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement
+à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce
+discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte
+de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui
+la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à
+coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.
+
+Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant
+au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le
+monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux
+Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le
+palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de
+tout, Çiva_, la vertu en personne.
+
+Environné de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprême
+seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux
+un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui
+préside aux richesses dans sa _brillante_ demeure.
+
+Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur
+ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas,
+Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit
+ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient
+se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le
+ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas.
+Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que
+ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement
+aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite,
+Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et
+le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des
+Rakshasas.»
+
+Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur
+la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le
+bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas:
+«Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te
+livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la
+couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon
+ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin _fortuné_
+des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là
+que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les
+armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers
+lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.»
+
+Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas,
+tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici,
+héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est
+ce que nous avons déjà vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hâte-toi
+d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut
+de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône,
+vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la
+vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince
+à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et
+de tous les êtres appliqués au devoir.
+
+«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans
+pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le
+perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques
+de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu
+de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer
+le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre
+toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune
+frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.
+
+«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin
+derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas
+une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des
+plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère
+aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses
+réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans
+ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la
+grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta
+pénitence et de tes bonnes oeuvres! Nous voyons toutes ces choses _dans
+l'avenir_, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.
+
+«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes,
+l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le
+trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut;
+c'est la racine de l'univers entier.»
+
+À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs
+bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut
+adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit
+d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla
+chercher la présence du héros à la grande force.
+
+Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant
+au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait
+flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le
+fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de
+nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes
+d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force
+épouvantable reluisaient par l'éclat des parures.
+
+Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut
+aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots
+que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une
+cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans
+doute pour nous tuer.»
+
+À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs
+des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous
+promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils
+tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»
+
+Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur
+le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des
+airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le
+monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte:
+«Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un
+Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas.
+C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut
+tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana
+est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par différents et sages
+discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que
+Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne
+voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un
+malade qui veut mourir se refuse au médicament.
+
+«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens,
+abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection
+de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre
+opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens
+m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou!
+
+«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les
+créatures, que je suis venu solliciter sa protection.»
+
+Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère
+puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana,
+comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre
+sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous
+envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là
+mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une
+pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans
+défiance pour te frapper: homme sans péché, _méfie-toi!_ c'est un
+ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre
+amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est
+jeté dans nos mains.»
+
+Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva,
+constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la
+vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque
+tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des
+peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous
+avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont
+environnés de piéges.»
+
+Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les
+chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires,
+tous adroits à lancer une flèche.
+
+Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana
+et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec
+soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes,
+fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par
+amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes
+conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués
+tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, _s'il
+est nécessaire_, à deux et plusieurs fois.»
+
+À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles
+sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana:
+«Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez
+l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de
+Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant
+ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous
+attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!»
+
+Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie
+promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire
+observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur
+l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la
+juste raison.»
+
+Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans
+son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces
+termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le
+monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel
+méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de
+temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.»
+
+Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens:
+«Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou,
+Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces.
+Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des
+hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution,
+devant laquelle aura marché l'intelligence.»
+
+Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des
+conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:
+
+(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand
+Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et
+le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:)
+
+«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une
+ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de
+cette affaire, qui va dicter mon discours.
+
+«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un
+émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en
+peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître
+Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps
+en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.
+
+«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune
+raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques
+mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est
+des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les
+autres qui font l'à-propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagné du
+moyen porte bientôt ses fruits.
+
+«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route;
+il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il
+aspire à posséder _aussi_ le trône _de son frère_ et voit déjà, son
+âme le présageant, _que les choses auront ici la même fin_: voilà sans
+doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux,
+_et les motifs_ qui amènent Vibhîshana vers toi.»
+
+Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit
+en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana.
+Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs,
+inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais
+l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui
+de la perfidie, le blâme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le
+châtiment?
+
+«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie
+et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos
+soupçons.
+
+«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes,
+de me nuire en la moindre chose?
+
+«On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un
+_vautour, son_ ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui
+offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile,
+donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison
+dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, _il est vrai_,
+mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier
+vers moi, accompagné de ces démons!
+
+«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand
+je prononçai mes voeux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront,
+implorant ma pitié: «Je me rends à toi!»
+
+«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne
+toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana
+moi-même pour Vibhîshana?»
+
+Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut
+invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses
+compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de
+Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui
+montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec
+ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes
+aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses
+compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre
+plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma.
+
+Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever,
+l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?»
+À ce langage _poli_, Vibhîshana répondit en ces termes non moins
+polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait
+l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je
+fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et
+je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les
+créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses
+et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande
+sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la
+conquête de Lankâ.»
+
+Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race
+d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement
+le magnanime Râma.
+
+[Note 12: Le rishi Poulastya.]
+
+À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va
+chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu
+des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce,
+monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a
+gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère,
+Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs
+quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au
+_pieux Démon_, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes
+clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.
+
+Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment
+traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins?
+Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une
+armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»
+
+À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un
+monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de
+la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et,
+_pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un
+devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons
+offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara,
+vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de
+nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra
+certainement, _je le répète_, les bons offices d'une parente.» Ces
+paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont
+le caractère était naturellement fait pour le devoir.
+
+Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur,
+habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à
+Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve,
+Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva,
+s'il te plaît également.»
+
+À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent,
+_d'un commun accord_, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée:
+«Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir
+Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour
+épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non,
+de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un
+pont!»
+
+ * * * * *
+
+Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour
+ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais
+Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle
+méritait, la mer ne se montra point à ses yeux.
+
+Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit
+les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana,
+l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne
+veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience,
+la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des
+qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans
+vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se
+donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne
+parle jamais que le bâton levé.
+
+«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des
+serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette
+mer qu'on ne peut émouvoir!»
+
+Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches
+et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde.
+
+Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire,
+la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses
+tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était
+semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font
+trembler tous les poissons de l'Océan.
+
+Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya,
+les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les
+requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues
+monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin
+des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur
+fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux
+enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle
+terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain
+qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain
+qui régna sur le monde.
+
+Ouvrant donc près du _noble_ Râma ses vastes flots, la mer se montre
+alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au
+suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de
+fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses
+ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies
+en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux.
+Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer
+vigoureuse lui tint ce langage:
+
+«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième,
+se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle
+_qui leur fut assignée_. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la
+profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te
+répète là ce qui me fut dit _à l'origine des choses_. Un de tes aïeux
+à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon
+auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la
+souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève
+un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y
+donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de
+cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans
+le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser _à
+jamais_ ce _monument_ de toi.
+
+«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma,
+voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué
+de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir à procurer
+ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit
+préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur
+des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu
+l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai
+les monstres marins de rôder _au milieu de ces travaux_, et Mâroute
+lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles,
+à ton ordre comme à celui de Nala.»
+
+Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou:
+«Je mettrai en oeuvre cette capacité, _insigne faveur_ de mon père, et
+j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins:
+la reine des eaux a dit la vérité.»
+
+La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de
+Râma et rentra dans son domaine.
+
+À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement
+vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas,
+de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères
+arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et
+d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par
+centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la
+mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de
+montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix
+dans la main de Nala.
+
+Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec
+des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de
+fleurs.
+
+Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas
+de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se
+dérouler au souffle du vent.
+
+Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les
+intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des
+arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de
+roseaux.
+
+Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs
+épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle
+dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient
+impétueusement et renversaient même dans l'_Océan_, roi des fleuves,
+les arbres nés sur le rivage. C'était alors _partout_ dans ce grand
+bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes
+rompues.
+
+Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un
+nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers.
+Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le
+fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des
+éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied
+hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore
+de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.
+
+Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois,
+impuissants à _courir ou_ voler, restaient nichés _ou tapis_ dans les
+cimes des montagnes.
+
+Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux,
+brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant
+de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les
+Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent
+contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des
+airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent
+ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra,
+secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que
+celui du noble Raghouide?
+
+«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle
+est, cette _admirable_ jetée: et tant que la renommée dira le nom de
+cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!»
+
+[Note 13: «Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan,
+rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû
+joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de
+rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent
+ces récifs _Pont de Râma_, dénomination à laquelle les Arabes ont
+substitué celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le
+nom de _Pont de Râma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île
+de Ceylan au continent de l'Inde.» (_Géographie universelle_, 1841, t.
+Ve, p. 300 et 314.)]
+
+ * * * * *
+
+Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux
+rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les
+Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux
+rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus _de
+voix_ mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient
+frapper les oreilles jusque sur la terre.
+
+De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les
+singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des
+cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et
+Mâroute son haleine d'une manière _tout à fait_ propice: on vit
+même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures
+accoutumées des singes.
+
+Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au
+rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la
+mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous
+les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de
+chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.
+
+La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de
+kotis exigea un mois entier.
+
+Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son
+armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui
+était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se
+tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultérieure de la mer afin de
+repousser l'approche des ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le
+fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et
+Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan,
+et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les
+deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont
+fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous
+perdre, étend son bras _vers nous_! C'est Râma qui fit, Sârana, ce
+travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein
+Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je
+connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations
+prises, je disposerai nos moyens de résistance.
+
+«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent _donc_,
+sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en
+supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des
+marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la
+vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.»
+
+«_Il sera fait_ ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et
+Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée _des ennemis_.
+Là, revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des
+Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que
+leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination
+n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser
+le poil d'épouvante.
+
+Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par
+milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les
+cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent
+à computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Sârana et Çouka ne
+surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans
+fin, indestructible.
+
+Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des
+espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir
+par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons
+à Râma: «Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des
+espions qui nous viennent de Lankâ!»
+
+Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de
+Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui
+adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus
+dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous
+envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.»
+
+Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son
+plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles:
+«Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment
+observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit,
+retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise,
+emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment,
+noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose
+que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir
+une seconde fois.
+
+«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter
+au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les
+richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous
+voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée
+et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps
+passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!
+
+«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous
+mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de
+Rakshasas!»
+
+À cet ordre, les deux Yâtavas _partent, ils_ arrivent dans la cité de
+Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:
+
+«Arrêtés _dans notre mission_ par Vibhîshana, la mort nous était due,
+monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma,
+ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est
+là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens
+du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites
+dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau
+Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur
+éblouissante et Vibhîshana, ton frère.
+
+«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre
+Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a
+passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma,
+qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin
+d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au
+fils du roi Daçaratha.»
+
+ * * * * *
+
+Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana,
+le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ
+par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les
+Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!»
+
+À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége
+royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte
+de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur
+eût égalé plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre étagés_. Flamboyant de
+_tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de
+ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer,
+et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la
+terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de
+quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces
+demandes à Sârana:
+
+«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des
+forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva
+écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi
+promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?»
+
+À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les
+principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe
+qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front
+tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute
+la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et
+ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime
+Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils
+de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.
+
+«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du
+lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des
+pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur
+débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de
+colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos
+aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de
+padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat,
+fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des
+singes: le nom qu'il porte, est Angada.
+
+[Note 14: Le padma est une quantité égale à dix milliers de
+millions.]
+
+«_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de
+s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne,
+divisant _par sa marche_ les armées simiennes, au milieu desquelles sa
+vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de
+la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en
+ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée
+Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et
+fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda.
+
+«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent
+et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et
+conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes.
+
+«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de
+plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent
+à la crinière d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lankâ, qui, d'un
+naturel irascible et dans une _bouillante_ colère, aspire au combat, a
+nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par
+un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les
+coups de son armée!
+
+«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue
+crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ
+d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait
+_avant ce jour_ de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite,
+montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue.
+
+«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille
+_d'impatience_, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son
+armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a
+pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les
+singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent
+milliers et de quarante centaines.
+
+«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient
+au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où,
+tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à
+grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à
+une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le
+Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.
+
+«En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de
+singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde
+mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve
+dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus
+autour de lui.
+
+«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage
+doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au
+combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de
+mille hôtes des bois.
+
+«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe plein de splendeur
+et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante à l'or. Dix
+milliers et dix centaines de kotis lui obéissent, tous singes prompts
+et d'une grande vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ
+de bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»
+
+Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux nobles âmes,
+examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu rapporter le nombre des
+singes, le monarque pâlit dans tout son corps et sentit faiblir sa
+résolution.
+
+ * * * * *
+
+Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, Çouka saisit
+l'occasion, et, contemplant toute l'armée, il dit à Râvana:
+
+«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes célestes, sont
+Maînda et Dwivida: ils n'ont point d'égal au combat. Ils ont obtenu de
+Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que
+leur seule force peut broyer la ville de Lankâ!
+
+«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, se tiennent à leurs
+côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trépas, égaux à leur
+père. Environnés par cent millions de guerriers, ils observent la
+ville et se vantent que leur force va réduire en poussière la cité de
+Lankâ!
+
+«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré _pour les
+combats_; ce guerrier qui peut dans sa colère agiter, quoi qu'elle
+fasse, la mer elle-même par sa vigueur seule, est ce même singe qui
+a déjà triomphé de Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant
+ces murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le fils
+aîné de Kéçari, _ou plutôt_, dit la renommée, c'est le fils du Vent.
+On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même qui a franchi la mer. On ne
+peut mettre obstacle à son chemin, comme il est impossible d'arrêter
+le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme
+il vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est
+certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à trois mille
+yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira
+plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution dans son âme, que
+sa force déjà enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce
+Dieu, le plus invincible des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux
+mêmes, il tomba sur la montagne, où se lève _chaque jour_ l'astre qui
+donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité sur la face d'un
+rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mâchoires: c'est de là qu'il
+est appelé Hanoûmat. Voilà ce que j'ai appris sur lui dans cette
+excursion même, où j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses
+formes, sa puissance est chose impossible à décrire.
+
+«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au teint bleuâtre,
+aux yeux comme les pétales du lotus; ce guerrier, le plus grand des
+Ikshwâkides; lui, de qui la valeur est célèbre dans le monde; lui, de
+qui le devoir ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir;
+lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Védas et
+qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce prince, en qui réside
+avec la destruction même l'assemblage de toutes les armes; lui, qui
+pourrait fendre le ciel et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de
+qui la colère est comme celle de la mort et le courage est comme celui
+d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es allé dans un
+ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et qui vient ici te livrer
+bataille!
+
+«_Ce guerrier_, qui est à son côté droit avec un éclat d'or épuré, une
+large poitrine, les yeux dorés, les cheveux noirs et bouclés, c'est
+Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frère, qu'il tient pour
+égal à sa vie. Habile à gouverner autant qu'il est habile à combattre,
+il a épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile
+à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras
+droit de Râma; il est continuellement comme son âme qui se meut autour
+de lui.
+
+«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas est venu se
+placer au flanc gauche de Râma, c'est ton frère lui-même, Vibhîshana.
+Dans sa colère contre toi, il s'en est allé prêter l'appui de ses
+conseils au Raghouide; et ce roi fortuné des rois a fait sacrer
+Vibhîshana comme monarque de Lankâ.
+
+«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra dans l'oeil
+gauche du maître des créatures, et le contact de _cet hôte incommode_
+lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la
+main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pensée lui vint à
+l'esprit: «Que va-t-il naître de cela?»
+
+«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille aux yeux de lotus,
+aux regards tremblants comme l'éclair, au visage rond comme le disque
+de la lune, et brillant comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un
+rayon de lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni Pannagî,
+ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même d'une égale beauté. Les
+gardiens célestes du monde, à sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors,
+s'étant approché de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De
+qui est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a conduite
+ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa ville de Bhogavatî,
+est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshmî, la
+Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de
+raconter cette histoire au Soleil.
+
+«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, le soleil dit
+ces mots à la nymphe, toute fière de sa jeunesse et de sa beauté: «Par
+l'opération d'une force écoulée de ma splendeur, il te naîtra un
+fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles
+aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, aux Dieux; _un
+fils_, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient pas la puissance d'ôter
+la vie.»
+
+«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur _éminente_, le Dieu
+partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le soleil, parce qu'elle
+était dans la fleur de l'adolescence.
+
+«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces de fleurs,
+un jour que le bienheureux Indra se promenait, agité par l'amour, il
+vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous
+les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui,
+_lui dit-il_, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas
+et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, car tu es ce que j'ai
+vu de plus beau!»
+
+«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, par la nature de
+son essence divine, cette nymphe bien séduisante et lui dit encore
+ces paroles: «Deux singes d'une forme céleste, possédant toutes les
+sciences, prenant à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble
+nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appelés
+Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de
+fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. C'est là qu'ils doivent
+exercer l'empire sur tous les héros simiens. Il naîtra dans la race
+d'Ikshwâkou un prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même sous
+une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance
+avec lui.»
+
+«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-là même
+que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: il surpasse les singes
+en splendeur, en renommée, en intelligence, en force, en noblesse,
+autant que l'Himâlaya dépasse en hauteur les montagnes. Il habite
+avec les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de singes,
+impénétrable et située au milieu d'une montagne. C'est autour de lui
+que resplendit cette guirlande d'or, où s'entrelacent cent lotus et
+dans laquelle réside la fortune, non moins agréable aux Dieux qu'elle
+est aimée des hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire
+éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva quand sa
+main eut donné la mort à Bâli.
+
+«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée impatiente de
+combattre et pareille à la planète qui vomit des flammes, déploie tes
+plus héroïques efforts de manière que tu remportes la victoire et non
+la défaite.»
+
+Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du récit, et,
+courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, ces reproches d'une
+voix bégayante de fureur: «Tenir un discours si blessant au roi qui
+dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes,
+ne convient pas dans la circonstance à des conseillers qui vivent dans
+sa dépendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un
+et l'autre siéent à des ennemis déclarés et qui s'avancent pour le
+combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point à louer.
+
+«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui osent vanter
+les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon
+courroux à la clémence: ils iraient voir à l'instant même, envoyés par
+moi, le Dieu _sombre_ Yama!
+
+«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent vite de ma
+présence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les
+paroles offensent!»
+
+À ces paroles, les deux _ministres_ Çouka et Sârana, tout confus, de
+saluer ce monarque aux dix têtes avec le mot d'usage: «Triomphe!» et
+de sortir à l'instant.
+
+Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps,
+à l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage où était la
+Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des
+Rakshasas lui dit: «Je veux au moyen de ta magie fasciner l'âme de
+Sîtâ, _cette_ fille du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une
+tête enchantée avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à moi,
+noctivague, _une fois ton oeuvre finie_.»
+
+«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui
+bientôt mit sous les yeux de Râvana ce travail de magie parfaitement
+exécuté. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'_habile
+enchanteur_ et, d'un pas empressé, il entra dans le joli bosquet
+d'açokas.
+
+Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce bocage,
+plongée dans une affliction qu'elle ne méritait pas, rêvant à son
+époux et surveillée de loin par ses épouvantables Rakshasîs. Le
+monarque à l'âme vicieuse dit ces mots à l'adolescente fille du roi
+Djanaka, qui, _tristement_ assise, détournait de lui sa face et tenait
+son visage baissé vers la terre:
+
+«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
+mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en
+mépris la douceur de ses paroles. Je refrène ma colère soulevée contre
+toi, Sîtâ, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile,
+modère la course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers lequel
+ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond à mes flatteries,
+est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manières, j'ai coupé
+ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: grâce à ton malheur, tu seras
+donc mon épouse, Sîtâ!
+
+«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable que la
+mort de Vritra lui-même! Il est vrai que ton Raghouide, environné
+d'une armée nombreuse, commandée par Sougrîva, le roi des singes, a
+franchi l'Océan pour me tuer!
+
+«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure où le soleil
+s'inclinait vers son couchant, il s'est campé avec une grande armée.
+Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visité ces
+troupes, qu'il ont trouvées lasses du voyage et dormant un agréable
+sommeil. Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, a
+surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient Râma et Lakshmana.
+Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les
+crocs _aigus_, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une
+grêle de flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, de
+pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux
+de guerre luisants, de traits, de _grands_ disques, de moushalas et
+d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt le terrible Prahasta d'une
+main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande épée la tête de
+Râma, plongé dans le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il
+se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein à sa
+valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.
+
+«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec son armée. Sa tête me
+fut apportée ici couverte de poussière avec les yeux remplis de sang.»
+
+En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mêmes de Sîtâ
+à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer Vidyoudjihva aux actions féroces,
+qui m'apporta lui-même du champ de bataille la tête du Raghouide.
+À ces mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa
+et d'introduire avec empressement le rôdeur _impur_ des nuits.
+Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, le front jusqu'à
+terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Râvana dit à
+l'épouvantable Démon, placé debout et près de lui:
+
+«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous les yeux de Sîtâ!
+Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernière condition de son
+époux.»
+
+À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une
+tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant
+lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il,
+ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, à
+laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-même,
+après qu'il en eut tué le maître dans cette nuit de combat.»
+
+Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par
+le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à
+voir ici davantage? _Allons!_ deviens mon épouse, noble dame!»
+
+À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à
+peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où
+leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de
+l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par
+tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî
+et à pousser des cris comme un aigle de mer.
+
+«Jouis, au comble de tes voeux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie
+dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par
+une ambitieuse, amie de la discorde!»
+
+La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et
+déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier
+tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle
+eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette _pâle_ tête et gémit
+cette plainte avec des yeux troublés:
+
+«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! _c'est là ce que demande_ la
+foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état _de l'homme_ est donc
+maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le
+premier et le _plus_ saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est
+celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui
+peux te voir dans cet état suprême _de la mort_!
+
+«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver,
+n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec
+les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie
+n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as
+point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort
+sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te
+garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à _la ruse_? Mais,
+quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment
+qu'arrive le Destin contraire et que vient _l'heure_ de la mort. Car
+la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les
+êtres.
+
+«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à
+Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux?
+Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en
+célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de
+former dans le ciel une constellation.
+
+«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne
+m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton
+épouse et qui toujours accompagnai tes pas?
+
+«Lakshmana, revenu seul de _nous_ trois, qui étions partis pour
+l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins.
+
+«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement
+par un Démon, et cette mort _fatale_, que tu as reçue des Rakshasas
+dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils _unique_ fut
+tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à
+_mon époux_, elle quittera sans doute la vie, car tout son coeur se
+brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de
+Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus
+grand _que je puisse goûter maintenant_.
+
+«Place ma tête sur cette _froide_ tête, unis mon corps à son corps: je
+suivrai dans sa route mon époux magnanime!»
+
+Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et
+contemplait avec ses yeux troubles _ce qu'elle croyait_ l'arc et la
+tête de son époux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manière,
+voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe,
+désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l'âme
+troublée de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais
+courut annoncer au _noctivague_ souverain la nouvelle effrayante
+et malheureuse, _que le général apportait à son maître_. «Triomphe,
+dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après qu'il se fut incliné _sur
+la terre_, il raconta d'un air stupéfait la chose à l'Indra même des
+Rakshasas: «Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire
+t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui _nous_ est survenue.»
+
+À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit
+Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à
+peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s'évanouit et que
+l'arc gigantesque disparut avec elle.
+
+Ayant su que Sîtâ était _comme_ aliénée _par sa douleur_, une
+Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine pour la consoler.
+Car, pleine de compassion et ferme dans ses voeux, elle s'était prise
+d'affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables.
+Elle vit donc alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et
+souillée de poussière, comme une cavale _qui s'est roulée_ dans la
+poudre.
+
+Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ,
+cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une voix émue par
+l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton _âme_ dans ce
+trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma,
+qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans
+ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont
+pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des
+Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage
+d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va
+renaître pour toi!»
+
+Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle
+entendit un bruit épouvantable d'armées qui en venaient aux mains; et,
+quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups
+de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:
+
+«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes
+et qui fend le coeur du lâche, envoie dans les airs un son profond
+comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu'on met le harnais aux
+éléphants déjà enivrés _pour les combats_; voici qu'on attelle aux
+chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui
+ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est
+encombrée d'armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue
+indomptable.
+
+«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les
+pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, tel que le Dieu, armé de
+sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte
+dans le sang de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable,
+viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»
+
+ * * * * *
+
+De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre;
+de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel
+discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite,
+cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui
+tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et,
+débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: «Je puis m'en
+aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache,
+belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces
+discours.»
+
+À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles
+d'une voix faible et _comme_ étouffée par le chagrin qu'elle venait
+d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et
+veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»
+
+«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les
+promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du
+monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura
+décidé même en conseil.»
+
+À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ
+d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, _belle_
+Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en
+alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana
+délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les
+résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au
+charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l'attendait,
+Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main.
+
+«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa
+mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour
+ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien
+longtemps ses représentations:
+
+«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le
+roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits
+merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de
+ce qu'il est _comme Dieu_ sous une forme _humaine_, et le carnage des
+Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu
+consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements
+lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses
+conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme
+l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide,
+ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà
+quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le
+conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le
+décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut
+donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de
+cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ,
+reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches,
+ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.»
+
+Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours
+mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées.
+
+Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent
+impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant
+elle ne put supporter le tumulte des singes.
+
+Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina
+les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il
+confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du
+midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la
+porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien,
+environné de nombreux Yâtavas. Il préposa _les deux compagnons_
+Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma
+personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand
+courage et d'une grande force à la tête de la division postée au
+milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ,
+le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se
+crut déjà maître du succès.
+
+ * * * * *
+
+Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes
+et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours,
+et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se
+réunirent tous en conseil pour délibérer.
+
+«La voilà donc qui se montre à nos yeux, _dirent-ils_, cette Lankâ
+inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par
+conséquent aux hommes!»
+
+Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, prince
+habile dans toutes les affaires soumises à la délibération d'un
+conseil, tint ce langage utile à Râma, mais funeste à Râvana; discours
+aux excellentes idées et tissu même avec la substance de la raison:
+
+«_Mes quatre compagnons_, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara,
+Sampâti et Praghasa, sont allés, au moyen de la magie, dans la ville
+de Lankâ et sont revenus ici près de moi dans l'intervalle d'un clin
+d'oeil seulement. Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la
+cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les
+dispositions faites pour la défense.»
+
+Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné de Râvana,
+le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement
+la force à la force des ennemis. «Environné de plusieurs milliers des
+plus grands héros simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le
+Rakshasa. Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli,
+courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. Que le fils
+du Vent à la magnanimité sans mesure enfonce la porte du couchant et
+pénètre dans la ville, escorté par une foule de singes!
+
+«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet Indra puissant
+des Rakshasas, je forcerai, secondé par le Soumitride, la porte
+septentrionale de la ville. Enfin que Sougrîva, le roi des singes, et
+le monarque des ours, et le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas
+se tiennent prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la
+ville.
+
+«Je défends à tous les simiens de prendre une forme humaine dans la
+bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnaître au
+milieu de la mêlée dans leurs divisions respectives. «C'est un singe!»
+diront nos gens, qui les distingueront à cette marque.»
+
+Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le triomphe de ses
+armes, le sage Râma conçut la pensée de monter sur la cime du Souvéla.
+
+Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une roche à la
+surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre à
+la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette
+montagne, la face tournée vers le midi. Arrivés là de tous les côtés
+en peu de temps, ils virent _devant eux_ la ville de Lankâ remplie
+de Rakshasas épouvantables, d'un immense courage et de formes
+différentes, impatients de combattre; tous les singes poussèrent de
+hautes clameurs, tels que des paons à la vue de nuages _pluvieux_.
+Ensuite le soleil, rougi par le crépuscule, disparut au couchant et la
+nuit vint promener la pleine lune comme une lampe _au milieu du ciel_.
+
+Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, désirant
+une exécution immédiate, connaissant la vérité des choses dans leur
+enchaînement et leurs conséquences, se rappelant d'ailleurs à quels
+devoirs les rois sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada,
+fils de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana:
+«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; ose traverser, exempt de
+crainte et libre d'inquiétude, la ville de Lankâ, et répète ces mots,
+recueillis de ma bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la
+puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la mort:
+
+«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil est né dans ton
+coeur, vaniteux noctivague; et ta folie est montée jusqu'à outrager les
+rois, les Yakshas, les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis
+et même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces _forfaits_,
+moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt de mon épouse; et j'ai
+la force de tenir la peine levée sur ta tête, moi, _que tu vois déjà_
+placé devant la porte de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je
+suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis
+et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur
+avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que tu m'eus fait sortir _de
+mon ermitage_ au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa
+dans ce monde avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la
+Mithilienne et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la
+souveraineté de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, pour
+sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce Vibhîshana qui
+est venu me trouver, ce sage Démon, le plus vertueux des Rakshasas et
+comme le devoir incarné, va gouverner, sous ma protection, le vaste
+empire de Lankâ.»
+
+À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le fils de Târâ se
+plongea dans les airs et partit: on eût dit le feu revêtu d'un corps.
+Un instant après, le gracieux messager abattit son vol sur le palais
+du monarque, où il vit Râvana paisible et calme assis dans son trône
+au milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le jeune
+prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis-à-vis,
+resplendissant comme un brasier flamboyant.
+
+Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans rien omettre,
+au despote, environné de ses ministres, les grandes, les suprêmes, les
+irréprochables paroles du Raghouide.
+
+À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Râvana fut
+saisi d'une violente colère, et, les yeux tout enflammés d'une
+fureur débordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: «Qu'on
+saisisse et qu'on châtie cet insensé!» À peine Râvana, de qui la
+splendeur égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre
+épouvantables noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le héros
+se laissa prendre volontairement lui-même pour donner sa force en
+spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. Mais Angada étreignit aussitôt
+dans ses deux bras les _quatre noctivagues_, et, les emportant comme
+des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à une
+montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, tous ces
+Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie
+brisée. Le fortuné Angada frappe alors de son pied la cime du palais,
+et ce comble _superbe_ tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux
+dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé son nom:
+«Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, le puissant monarque des
+singes! Et à Râma, le Daçarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au
+vertueux roi Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra
+ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché mort dans la
+bataille.»
+
+Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'élança
+_dans les cieux_, revint en la présence du magnanime Râma, et, de
+retour aux pieds de Sougrîva, il rendit compte de toute _sa mission_.
+À peine Râma eut-il ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il
+fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées vers la
+guerre.
+
+L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana la plus vive
+colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il poussait de profonds
+soupirs.
+
+Alors et sous les regards mêmes du monarque des Rakshasas, les armées,
+dévouées au bien de Râma, escaladaient par sections la ville de Lankâ.
+Ces héros d'une vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing,
+soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les
+pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides,
+inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, ou de sommets
+arrachés des monts, les fossés aux ondes limpides, les singes
+combattaient vaillamment.
+
+Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes
+portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, bondissant, élevant
+des cris, les singes, pareils à de grandes montagnes, se ruaient tous
+sur Lankâ même.
+
+L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander à toutes les
+armées de sortir au pas de course. À son ordre, les héros joyeux de
+s'élancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les
+courants de la mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage
+entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas en venaient
+aux mains avec les Dieux. Proclamant à haute voix leurs propres
+qualités, les terribles Démons frappent les singes avec des massues
+enflammées, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes
+de tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec les dents
+et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de
+montagnes.
+
+D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts avec des
+javelots et des piques en fer les singes placés en bas sur la terre.
+Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent irrités et précipitent à
+coups de poing les Rakshasas du haut des remparts.
+
+Dans ce moment, il s'engagea une série de combats singuliers entre les
+singes et les Rakshasas, qui se précipitaient à l'envi les uns contre
+les autres.
+
+Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une bravoure égale à
+celle de _Râvana_, son père, combattit avec Angada, fils de Bâli.
+
+Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en vient aux
+mains avec Pradjangha.
+
+Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. Poussé d'une
+bouillante colère, Vibhîshana fit tête dans la bataille à Mitraghna
+d'une fougue irrésistible; et Nala à la grande vigueur croisa le fer
+avec le Rakshasa Tapana.
+
+Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrîva, le roi
+des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa
+dans le combat à l'encontre de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre
+ennemis à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou,
+Souptaghna et Yadjnakétou.
+
+Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient couplés avec
+_beaucoup_ d'autres guerriers Yâtavas pour se livrer des combats
+singuliers. Là, bouillonnait donc une épouvantable, immense,
+tumultueuse bataille de héros singes et Rakshasas, désirant tous
+également la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on
+voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, où
+les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales.
+
+Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros Indradjit, plein de
+colère, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-même frappe de son
+tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux
+admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri _de
+victoire_. Sampâti, blessé par trois flèches de Pradjangha, asséna un
+coup du shorée, qu'il tenait, à son adversaire, et l'étendit sur le
+champ du combat. Atikâya, de qui la vigueur infinie pouvait briser
+l'orgueil des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha
+et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais
+l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfonça les deux yeux.
+Le Démon à la main prompte de lui déchirer le corps avec ses flèches
+acérées, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd
+qu'une montagne.
+
+Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux Djâmboumâlî
+perça dans le combat Hanoûmat entre les deux seins avec sa lance de
+fer. Mais le fils du Vent s'élança sur le char, et, frappant le Démon
+avec la paume seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une
+montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé le corps de
+Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma le Rakshasa d'un coup
+de sa massue. Praghasa, qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons,
+tomba sous l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et
+Sougrîva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche,
+Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa d'un aspect
+épouvantable, qui semait des averses de flèches.
+
+Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, de Souptaghna
+et du Rakshasa Yadjnakétou avaient blessé Râma. Mais, avec quatre
+flèches, Râma dans sa colère de trancher les têtes de ses quatre
+ennemis: les chefs _coupés_ bondissent _hors des épaules_ et croulent
+sur la terre.
+
+Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora de ses dards aux
+ornements d'or le roi Soushéna et poussa maint cri _de victoire_; mais
+celui-ci, voyant un instant propice, _le saisit et_ soudain lui broya
+son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa
+légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite à bas du char
+et se tint pied à terre, une massue à la main.
+
+Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des singes, prit un
+vaste rocher et courut sur le noctivague. Néanmoins, d'un mouvement
+rapide, le rôdeur des nuits, Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec
+sa massue le roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le
+quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible coup de massue,
+envoya sa _lourde_ roche tomber dans la poitrine même de son rival et
+_termina_ ce grand combat. Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague
+Vidyounmâlî tomba sur la terre, ayant son coeur moulu et sa vie brisée.
+
+Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil
+parvint à son couchant et fut remplacé dans les cieux par la nuit
+destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment
+épouvantable s'éleva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait
+l'un contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire:
+«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» criaient les
+Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient dans le combat de
+coups réciproques au milieu de cette affreuse obscurité. «Fends!...
+déchire!... amène!» disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en
+fuite!» criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un
+bruit confus au milieu de cette affreuse obscurité.
+
+Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient dans les
+ténèbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forêts et
+les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur
+et dévoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité.
+Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur immense criaient
+eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes au milieu de cette
+inextricable nuit.
+
+Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à leur tour dans
+l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et
+les dents. Répétant leurs assauts, ils déchiraient à belles dents,
+pleins d'une violente colère, et les coursiers aux riches panaches
+d'or, et les drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs
+assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les chars,
+les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les guerriers
+habitués à combattre sur les éléphants.
+
+Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des
+noctivagues, les frappaient de leurs flèches pareilles à la flamme du
+feu.
+
+Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les roues des chars,
+une poussière épaisse dérobait aux yeux et les armées et toutes les
+plages du ciel.
+
+Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, mêlé d'un
+côté au son des conques et des flûtes, jouées par les terribles Démons
+aux formes changeantes, d'un autre aux gémissements des Rakshasas
+blessés, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux,
+frappaient les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ du
+combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier de chair et
+de sang, n'offrait là que des bouquets d'armes au lieu de ses présents
+de fleurs.
+
+Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à ravager de
+toutes parts l'armée d'Angada par une averse de flèches.
+
+Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'âme tout
+enveloppée de colère, un _vaste_ rocher à la force de ses bras et
+pousse trois et quatre fois un cri. Submergé sous un torrent de
+flèches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de
+son ennemi sous la chute impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui
+le terrible singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne
+son char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors même
+invisible.
+
+Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier toutes les
+flèches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu
+suivant les rites sur la place destinée à consumer les victimes.
+Tandis qu'il célébrait les cérémonies en l'honneur du feu, les Yâtavas
+s'empressèrent d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de
+fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flèches à la
+pointe aiguisée, des _morceaux de_ bois, des myrobolans belerics, des
+vêtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous côtés, à
+l'entour du feu, ils jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer
+et de traits barbelés.
+
+Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc noir et versa
+dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande
+flamme, pure de fumée, s'allume soudain, et des signes, présage de
+victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même,
+et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or épuré,
+il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. Ensuite, du
+milieu des feux sacrés s'élança un char magnifique, attelé de quatre
+beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tête.
+
+Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné Démon, qui
+s'était rendu invisible, eut-il rassasié du sacrifice le feu, les
+Asouras, les Dânavas et même les Rakshasas; à peine eut-il fait
+prononcer par la voix des Brahmanes les bénédictions et les voeux
+pour un bon succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil,
+brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. Attelé de
+quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches
+vêtements, approvisionné de traits divers, armé de grandes lances à
+l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flèches ressemblantes
+à des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli
+et pareil en éclat au soleil adolescent, _se déroulait sur le char_:
+c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.
+
+Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des prières
+consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même ce langage:
+«Aujourd'hui que j'aurai tué ces _deux insensés_, qui méritent la mort
+et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une
+victoire délicieuse à Râvana, mon père!»
+
+Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux yeux, il blesse
+alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. Les deux frères,
+enveloppés dans une tempête de ses flèches, saisissent leurs arcs et
+lancent dans les cieux des traits épouvantables. Mais ce couple de
+héros à la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de
+flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à un grand
+Asoura.
+
+Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance de la magie
+dont il était doué, le Râvanide voila toutes les plages du ciel,
+enveloppées de brouillards et d'obscurité. Tandis qu'il se promenait
+ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des
+roues, ni le son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait même
+aucune forme de son corps.
+
+Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il plein de
+courroux à son frère, décocher la flèche de Brahma pour la mort de
+tous les Rakshasas!»
+
+«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous
+ceux qui vivent sur la terre et _de confondre avec les Rakshasas qui
+nous font la guerre_ ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment,
+ceux qui sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous les
+mains jointes!»
+
+Dans l'intervalle à peine d'un clin d'oeil, le Râvanide lia par la
+vertu d'une flèche _enchantée_ les deux frères, qui, tombés sur le
+champ de bataille, ne pouvaient plus même remuer les yeux. Tous les
+membres percés, couverts l'un et l'autre de javelots et de flèches,
+en vain cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme deux
+bannières du grand Indra qu'on plie _après une fête et_ qu'on lie
+d'une corde.
+
+Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des héros, ces
+deux frères ensevelis dans la douleur, baignés de sang et tous les
+membres hérissés de flèches! Il n'était pas dans tout le corps de ces
+deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'était pas si
+minime partie que les dards n'eussent percée ou même détruite.
+
+Ensuite les _singes_, hôtes des bois, portant leurs yeux dans le ciel
+et sur la terre, virent gisants les deux frères Daçarathides, que les
+flèches tenaient là garrottés.
+
+Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur à la
+vue de ces deux héros, tombés sur la terre et couverts d'une grêle
+de flèches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du
+ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce _vaste_ champ de bataille
+Indradjit, qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana,
+regardant lui-même dans les airs avec des yeux éclairés de la même
+science, aperçut le fils de son frère, qui s'y tenait caché grâce aux
+prestiges de la magie.
+
+Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans tous les membres,
+se mit à fatiguer de ses épouvantables flèches, présent d'_Agni_, tous
+les chefs des quadrumanes, et, les enchaînant avec la magie de ses
+dards, il faisait tomber ces héros fascinés sur la face de la terre.
+Quand il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes par
+les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant et dit ces
+paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, je les ai garrottés
+à la face même de l'armée avec cet affreux lien d'une flèche: voyez,
+Rakshasas!» À ces mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues,
+accoutumés à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la
+plus haute admiration. Tous alors de crier à grand bruit, comme
+les nuées _tonnantes_; et tous, à cette nouvelle: «Râma est tué!»
+d'honorer à l'envi ce _vaillant_ Râvanide.
+
+Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra
+d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant la joie à tous les
+Naîrritas.
+
+Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son père, les mains
+jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle que Râma et Lakshmana
+n'étaient plus. À peine eut-il ouï que ses deux ennemis gisaient
+morts, Râvana joyeux de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au
+milieu des Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils
+sur le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, en lui
+racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana eut ouï
+le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le
+vaillant Daçarathide avait déjà fait naître dans son âme, inondée
+par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il
+congratula son fils.
+
+Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne éminente,
+dévouée, exécutant les choses à son moindre signe: elle était
+au-dessus des autres et se nommait Tridjatâ. Quand le monarque des
+Rakshasas vit la Démone accourue à la parole de son maître, celui-ci
+tint ce langage:
+
+«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tué Râma et Lakshmana,
+fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères
+morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte,
+sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va
+s'approcher de moi, _souriante_ et parée de toutes ses parures.»
+
+À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces
+paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char
+Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _céleste_ chariot de sa
+remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.
+
+Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de
+banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute
+la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a
+tués!»
+
+Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre
+couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme
+remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés
+par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux
+héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse
+détruite, l'arc échappé des mains, le corps, _pour ainsi dire_,
+tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin,
+tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière
+lamentable.
+
+«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit:
+«Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit
+la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui
+m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils,
+l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité,
+puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui
+ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que
+je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité,
+puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont
+assuré dans l'audition _des prières_ que je serais bienheureuse et que
+j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque
+Râma fut tué aujourd'hui!»
+
+La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes:
+«Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On
+voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros.
+En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas
+_si_ bouillants de colère et _si_ brûlants d'exercer leur courage et
+leur impatiente ardeur.
+
+«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie;
+elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des
+eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée,
+pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le
+Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.
+
+«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces
+deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas
+encore abandonnés. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_
+le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme
+s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion.
+Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a
+jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont
+pas, ces deux héros, perdu la vie.»
+
+Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit
+encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être
+ainsi!»
+
+Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne
+put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait
+de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue
+l'avait blessée au coeur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche
+empoisonnée.
+
+ * * * * *
+
+Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il
+fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa
+durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine
+dans sa nature humaine.
+
+Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de
+sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand
+il vit Lakshmana tombé _près de lui_, alors, saisi par la douleur et
+le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa
+mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:
+
+«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi,
+qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché _parmi
+les morts_? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même
+d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de
+nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous _les biens_;»
+c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un
+frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère
+_par son hymen avec mon père_, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné
+le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité
+d'une mère.»
+
+Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui
+souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi
+dans ton coeur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans
+ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le
+fils de Vinatâ, ce divin _Garouda_, à l'immense vigueur, qui dévore
+les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre
+de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents _sous les
+apparences de flèches_.»
+
+Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au
+céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève
+un vent _impétueux_ avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la
+mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés
+sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés
+de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes _de
+l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles,
+habitants des eaux, tremblent d'épouvante.
+
+Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient
+ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu
+du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à _tire d'aile_, tous les
+reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient
+sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles
+hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre.
+
+Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et
+de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune.
+Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés,
+et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les
+cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et,
+_sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mêmes deux fois
+plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même
+d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. «Grâce à toi, lui
+dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le
+Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la
+bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous
+avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses
+de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô
+toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de
+célestes guirlandes et de parfums célestes?»
+
+Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et
+les yeux troublés par des larmes _de plaisir_, le noble rejeton de
+Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide,
+et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le
+propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, _son épouse_. Je suis
+Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au
+grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les
+Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces
+flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit
+avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards
+plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant
+de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa
+avait changés en flèches par la vertu de sa magie.
+
+«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande
+vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour
+qui la fraude est l'arme habituelle de combat.»
+
+Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit
+au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se
+plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue
+de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les
+simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui
+portent la terreur dans l'âme des Rakshasas.
+
+Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants
+des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend
+s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces
+milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu
+d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de
+leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.
+
+À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on
+sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa
+personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi
+ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»
+
+À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent
+leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils
+virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces
+flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna
+les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et,
+tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage
+abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous
+orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle
+à Râvana.
+
+À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné,
+l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des
+Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux
+formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va
+combattre _à l'instant_ Râma avec le peuple des bois!»
+
+Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs
+sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha.
+Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent
+revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de
+_brillants_ drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des
+ânes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse
+incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse
+ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant,
+était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la
+tête de lions et de loups.
+
+[Note 15: N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre
+dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce? «Les
+Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des chevaux de
+selle et des chars de guerre: ces chars étaient attelés de chevaux de
+trait ou d'ânes sauvages.]
+
+ * * * * *
+
+Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous
+les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du
+même temps, s'éleva un combat tumultueux entre les simiens et les
+Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement
+par les javelots impitoyables.
+
+Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha
+éparpillait en riant à tous les points de l'espace les singes fuyant
+sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa
+maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher
+et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et
+déployant une force égale à celle du _Vent_, son père, il envoya la
+pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.
+
+Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette
+grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint
+de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la
+plaine.
+
+Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues,
+cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du
+Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d'arbres
+enlevés, troncs et branches.
+
+Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces
+arbres _énormes_, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur
+la face de la terre.
+
+L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la
+cime d'une montagne et courut avec elle sur _le vaillant_ Dhoûmrâksha.
+
+Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer rapidement contre
+Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements.
+Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute
+hérissée de pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. Le
+Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une forme épouvantable
+avait frappé au milieu des seins, n'en fut nullement ému. Et le singe
+qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible
+coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne.
+Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres
+vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui
+s'écroule.
+
+À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage
+de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout
+bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les
+yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang
+_épais_, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte.
+
+À peine eut-il appris la mort du héros, _qu'il avait envoyé au
+combat_, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l'intendant de ses
+armées, qui s'était approché, les mains réunies en coupe: «Que des
+Rakshasas d'un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous
+habiles au métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement
+d'Akampana! Il a étudié les Traités _sur la guerre_, il sait
+défendre _une armée_; il est le plus excellent des hommes qui ont
+l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à coeur,
+il a toujours aimé les combats.»
+
+Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or épuré, le fortuné
+Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas.
+
+De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une
+bataille infiniment épouvantable, où, de l'une et de l'autre part, on
+sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana.
+
+Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres
+sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils étaient par les nuages
+de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se
+confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient
+distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un
+coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même
+une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers
+s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'était
+perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient
+les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans
+cette mêlée.
+
+Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de
+sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines
+de cadavres.
+
+Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur
+un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter
+contre les simiens son char et ses chevaux, dont le _fouet ou
+l'aiguillon_ excitait la vitesse.
+
+Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne
+purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, brisés par les flèches
+du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les
+mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança
+avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils
+vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent
+de tous les côtés autour du héros.
+
+Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant
+lui et tel qu'une montagne, comme _Indra_, le grand Dieu, inonde avec
+un torrent de pluie _les sommets et les flancs_ d'un mont. Le fils du
+Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court
+sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre.
+
+Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il arracha un
+shorée, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint
+d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri,
+il remplit d'épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana
+pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans
+un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut
+son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes
+flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il
+vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des
+Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau
+le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d'un
+mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il
+empoigna et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre
+colossal sur le champ de bataille.
+
+Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des
+éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les
+troupes de fantassins Rakshasas.
+
+Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de
+la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de
+nouveau la fuite. À l'aspect du singe accourant, plein de colère,
+et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force,
+Akampana, fut lui-même rempli de fureur.
+
+Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins
+avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations.
+Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et
+déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague
+Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le
+singe, tombe soudain sur la terre et meurt.
+
+Tous les _plus_ vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et,
+tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers Lankâ, malmenés par les
+singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs
+du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous
+d'épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière
+eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les autres.
+
+Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et
+Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure,
+et Râma lui-même, et les choeurs des Immortels s'empressèrent tous
+d'honorer le vaillant Mâroutide.
+
+Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette défaite, il donna
+promptement de _nouveaux_ ordres à ses Yâtavas:
+
+«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je
+sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire
+avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les
+Rakshasas, et j'irai moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»
+
+À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats,
+la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint
+_le trouver_. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par
+Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et
+par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui
+tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entourée de femmes,
+jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers,
+qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit
+elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas.
+
+[Note 16: Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites
+sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents et les
+autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le chemin.]
+
+Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher la reine, il
+se lève précipitamment, _il marche à sa rencontre_ d'un pied hâté, il
+embrasse Mandaudarî, sa belle épouse.
+
+Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, il se rassit
+sur le trône, les yeux rougis par les _pleurs donnés aux_ malheurs de
+Lankâ, l'âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la
+parole, suivant l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine,
+dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me l'apprendre.»
+
+À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes:
+«Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, je t'en supplie à mains
+jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser,
+ô toi, de qui l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de
+combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: c'est là,
+roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux.
+
+«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent _des princes_, il ne sied pas
+à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l'épouse, ni le
+fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n'a point son égal dans la guerre.
+Ce n'est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui,
+seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers,
+qui habitaient le Djanasthâna!
+
+«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion de ces ministres
+mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit
+donc rendue à son époux!
+
+«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des
+joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l'or, et
+de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat
+se rende vers lui en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet
+Atikâya _si_ versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont
+point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces
+trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp
+des ennemis: sans doute, après qu'il aura salué Râma et honoré la
+Mithilienne, Vibhîshana lui-même, _en ton nom_, rendra ta captive à
+son époux.
+
+«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tué:
+n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutôt de la paix,
+monarque aux dix têtes.»
+
+À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de
+longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l'assemblée, prit
+ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: «Ce
+langage, que tu m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie,
+n'est pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j'ai
+vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment
+irais-je m'incliner devant Râma, le protégé d'un singe! Que
+diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tête devant Râma le
+Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur!
+
+«Ne laisse pas entrer le souci dans ton coeur; je triompherai, femme au
+candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même.
+La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma
+d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne
+veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie
+confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.»
+
+Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La
+reine aussitôt rentra dans son brillant palais. _Elle partie_,
+Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et,
+s'adressant aux Rakshasas: «Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et
+qu'on l'amène ici promptement!»
+
+Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas résonnants,
+au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements
+de dents, au milieu des hymnes les plus doux chantés à sa gloire,
+alors s'avança le plus grand des rois Yâtavas.
+
+À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor avec son arc et
+son dard enflammé, le monarque des simiens se porte à sa rencontre,
+impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des
+singes arrache de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur
+le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana le sommet
+que surmonte un plateau ombragé d'une forêt. Mais à la vue de ce mont
+qui vient sur lui, soudain le héros décacéphale de le couper avec des
+flèches pareilles au sceptre de la mort.
+
+Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et
+nombreux plateaux couverts d'arbres, au faîte aérien et sublime, le
+formidable monarque prit une flèche terrible, semblable à un grand
+serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille à une flamme et
+d'une vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain
+des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand
+Indra. Le dard, lancé par la main de Râvana, ce dard à la pointe
+aiguë, au corps semblable à celui de la foudre, atteint Sougrîva et le
+perce avec impétuosité: tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça
+le mont Krâauntcha.
+
+Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur la terre, l'âme
+égarée, en proie à l'émotion de la douleur. À l'aspect du noble singe
+étendu sur le champ de bataille, les Yâtoudhânas, pleins de joie,
+la font éclater en acclamations: mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra,
+Nala, Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers d'une
+grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra même des Rakshasas.
+Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes
+avec des centaines de traits à la pointe aiguë, et blessa les héros
+quadrumanes avec ses multitudes de flèches à l'empennure embellie
+d'or.
+
+_Sur ces entrefaites_, le fils du Vent, Hanoûmat à la grande
+splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, s'était
+avancé contre lui.
+
+Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce
+héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la crainte, lui dit le
+sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser les Nâgas et les Yakshas,
+les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, grâce à ce que _la faveur
+obtenue de Brahma_ te mit de leur côté à l'abri de la mort!
+
+«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je tiens levé,
+arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et dont il fut trop
+longtemps le séjour!»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage lui répondit en
+ces termes, les yeux rouges de colère: «Sus donc! attaque-moi sans
+crainte! couvre-toi d'une solide gloire! je n'éteindrai ta vie
+qu'après avoir expérimenté ce que tu as de vigueur!» À ce langage
+de Râvana le fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est moi qui
+naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots, le vigoureux monarque
+des Rakshasas, le Viçravaside à la splendeur flamboyante, asséna au
+fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc,
+le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe
+également de sa paume l'ennemi des Immortels.
+
+Sous le coup _violent_ de ce quadrumane impétueux, le monarque aux dix
+têtes fut secoué comme une montagne dans un tremblement de terre.
+À l'aspect du Rakshasa ébranlé dans le combat par une paume
+_vigoureuse_, les Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et
+les plus grands saints poussent _à l'envi_ des cris de joie. Quand
+il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit
+Râvana à la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi!» Hanoûmat
+répondit à ces mots: «Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu
+briser ta vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi te
+vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans les abîmes d'Yama!»
+Ces paroles du quadrumane ne firent qu'ajouter à la fureur du
+noctivague; et celui-ci, l'âme tout enveloppée par le feu de la
+colère, jeta des flammes, pour ainsi dire.
+
+Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon lève son poing
+épouvantable, qu'il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien.
+Frappé de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe
+en fut tout ému, perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit
+Hanoûmat privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire un char,
+fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.
+
+Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur et plein de
+vaillance eut recouvré le sentiment, il ne songea point à tirer parti
+de la circonstance pour ôter la vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui
+ses regards, il dit avec colère: «Guerrier versé dans la science
+des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui
+n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m'abandonner
+pour t'en aller combattre avec un autre!»
+
+Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire cas de ces paroles,
+coupa en sept morceaux, avec sept flèches, la cime de montagne lancée
+par Nîla.
+
+En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa large poitrine à
+l'ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de
+cette main fermée, le monarque à la grande vigueur tomba par terre
+à genoux, vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur si
+terrible dans les batailles étendu sans connaissance, les Rishis, les
+Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des cris de joie. Revenu à lui
+aussitôt, le Démon prit des flèches acérées et s'arma d'un grand arc.
+
+Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague et tant
+de fameux héros des armées simiennes étendus sans vie, courut sus à
+Râvana dans ce combat même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte
+sur mon dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»--«Oui!»
+répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et
+désireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe.
+
+Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant Aîrâvata, le
+monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Râvana monté
+sur son char. À cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut
+son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère fondit
+sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de son arc au bruit tel
+que la chute écrasante du tonnerre, Râma d'une voix profonde: «Arrête!
+arrête! dit-il au monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai
+reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te dérober à
+ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou
+vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même, vers Agni ou vers
+Çiva; allasses-tu même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais
+aujourd'hui échapper à ma colère!»
+
+Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le char de
+Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec
+son ample étendard, avec sa blanche ombrelle au manche d'or. Puis,
+soudain, il darde au Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une
+forme bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre:
+tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses combats l'Indra
+même des Dânavas. Atteint par la flèche de Râma, cet orgueilleux
+roi, que n'avaient pu ébranler dans leurs chutes ni les traits de la
+foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, _tout
+ébranlé_, déchiré par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de
+sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime Râma saisit un
+dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement
+sur la tête du souverain des Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du
+soleil.
+
+Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque,
+semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa
+gloire effacée, l'aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le
+soleil quand il n'a plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un
+bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants guerriers:
+aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est pourquoi mes flèches
+ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!»
+
+À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la jactance
+abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, la grande tiare
+mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute
+sa gloire éclipsée.
+
+Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, et,
+regardant ses conseillers, il parla en ces termes: «Toutes ces
+pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, elles ont donc été vaines,
+puisque moi, l'égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La
+voici confirmée par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: «Tu
+n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai obtenu que ni les
+Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les
+Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai
+dédaigné de m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville,
+comme Nandî[17] me l'avait prédit un jour dans sa colère sur le mont
+Himâlaya, est assiégée par des êtres d'une figure semblable à son
+visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut
+dit par ces deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces
+paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon
+frère s'accomplissent: les événements qui surviennent sont justement
+ce qu'il avait prévu.
+
+[Note 17: Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les
+cimes de l'Himavat.]
+
+«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a brisé l'orgueil
+des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par
+la malédiction de Brahma! Ce _géant_ aux longs bras dépasse dans le
+combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué
+bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»
+
+À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande
+hâte au palais de Koumbhakarna.
+
+Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes
+Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur,
+le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de
+grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer
+dans cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent alors
+couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et le poil dressé en
+l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant
+par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de
+respiration épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la
+bouche même de l'enfer.
+
+Alors, se plaçant à l'entour et _se tenant l'un à l'autre_ fortement,
+ils s'approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir
+collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un
+amas d'aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim
+complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de
+sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture.
+Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de
+sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal
+précieux à l'odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits,
+de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils
+répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui,
+ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent
+à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis.
+Tels que des nuages _orageux_, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là,
+ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu'ils
+frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller.
+Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils
+remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune,
+et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris
+éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre _ou les
+bras avec leurs mains_, ils allaient et venaient de tous les côtés,
+soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils
+battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à
+grands coups de bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient
+résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des
+tambours. Ils frappaient les membres du géant avec de grands marteaux,
+avec des maillets d'armes, avec des pattiças, avec des pilons même,
+levés autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup
+dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de
+conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces
+rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les
+points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.
+
+Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime
+Démon.
+
+Las _de tous ces vains efforts_, les noctivagues essayent d'un nouveau
+moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries
+éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas,
+celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient
+les filles des hommes ou même des Kinnaras.
+
+Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, elles se tiennent
+devant Koumbhakarna, _les unes_ chantant, _les autres_ jouant divers
+instruments du musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats,
+ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un
+céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des
+odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de
+grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l'or, toutes possédaient
+les dons _aimables_ de la beauté, toutes étaient parées de _gracieux_
+atours.
+
+Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de
+leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs
+instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs
+divers attouchements, le géant crut n'avoir jamais goûté de plus
+délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses
+grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche
+semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible
+spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse
+un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le
+Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, _en les frottant_, promena
+ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: «Pour quelle
+raison vos excellences m'ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne
+serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des
+Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de
+mon rang pour une faible cause.»
+
+«Le roi souverain de tous les Rakshasas a _bien_ envie de te voir.
+Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton
+frère.»
+
+Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, l'invincible
+Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant à la grande vigueur, qui
+se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain
+et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et
+demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines.
+Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au géant, comme Râvana
+leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes
+d'aliments pour la joie de son coeur. Le colosse affamé se jeta
+avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la
+chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons
+préparées, et, _non moins_ altéré, il but à longs traits du sang.
+
+À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on eût dit une
+montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste
+Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable,
+à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux
+longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées
+d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient
+tous les singes par les dix points de l'espace, Râma dit avec
+étonnement ces mots à Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il
+un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être
+de cette espèce?»
+
+À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables,
+Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: «C'est le
+fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la
+guerre Yama et le roi des Immortels.
+
+«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force
+des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont
+méritées _du ciel_; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de
+son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa
+naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras,
+suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés
+en bien grand nombre de milliers.
+
+«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de
+l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de
+tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt
+vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les
+êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les
+mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À
+l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi
+d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au
+vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du
+monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu
+n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le
+monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!»
+
+«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, _et
+s'endort_!
+
+«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil,
+alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit
+Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans
+la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton
+petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être
+en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui
+un temps _alternatif_ de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana:
+_«Eh bien!_ répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six
+mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un
+jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des
+choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»
+
+«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et
+tombé dans l'adversité, fit _sans doute_ réveiller Koumbhakarna. Ce
+héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère
+aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.»
+
+ * * * * *
+
+Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de
+l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de
+splendeur.
+
+Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste
+habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait
+l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais,
+il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le coeur
+troublé, dans le char Poushpaka.
+
+Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds
+de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein
+de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et
+comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place
+sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se
+fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces
+mots à Râvana:
+
+«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où
+te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce
+danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»
+
+«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre,
+que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as
+donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a
+jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou
+même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me
+vient de cet homme.
+
+«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que
+ce rapt consume _de colère et de chagrin_, nous a précipités dans ces
+horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a
+franchi la mer, et maintenant il coupe _sans pitié_ les racines _de_
+notre _existence_. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets
+d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée _inouïe_,
+revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes
+Rakshasas les plus éminents.
+
+«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort!
+
+«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur,
+tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit
+affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute
+son armée!»
+
+Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces
+termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas!
+dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai
+celui qui est la cause de tes chagrins.
+
+«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans
+la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du
+combat!
+
+«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses,
+vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son
+époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps
+devenir ton esclave!»
+
+Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des
+ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la
+foudre du _puissant_ Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre.
+Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des
+ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas
+et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas,
+Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai
+seul, moi-même! Que ton armée reste ici!»
+
+Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent
+ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char,
+semblable au sommet du _mont_ Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant
+comme les grands nuages et long de cinq stades.
+
+Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une
+pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans
+la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des
+Yâtavas.
+
+Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses,
+les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une
+montagne.
+
+«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné des Raghouides
+avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le
+tuer dans cette bataille.»
+
+Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des prodiges d'un
+aspect sinistre se manifestaient de tous les côtés.
+
+Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetèrent
+des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent des augures
+sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du héros en marche pour
+le combat; son oeil gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son
+pied frémit, son poil se hérissa, sa voix même changea de nature au
+moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore igné tomba
+flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, la clarté du soleil
+fut éclipsée et le vent fut sans haleine.
+
+Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient
+pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'âme égarée par
+la puissance de la mort.
+
+Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il
+poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit
+_au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler,
+pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre
+aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et
+Varouna, tous les singes de courir çà et là.
+
+À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda,
+qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et
+d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où
+allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez
+là? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais où
+irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque
+la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que
+vous, c'est de mourir en combattant.»
+
+Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent
+enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains
+des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles
+guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse,
+se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les
+côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets
+élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était
+pas ébranlé.
+
+Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des
+singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts.
+
+Enfin, battus par le terrible Démon, les singes _tremblants_ se
+sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la
+mer. Traversant d'un bond _ce large détroit_, courant en avant, le
+visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces
+lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent
+dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui
+plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de
+se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne
+se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez,
+singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir?
+
+«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous
+le bras d'un seul, notre renommée dans la guerre est à jamais perdue!»
+
+Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant levées de
+pesantes roches, courent sur le géant à la grande vigueur. Mais,
+rompus par le corps du géant, les rochers, pareils à des montagnes,
+ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses ânes et son
+cocher. Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée sa
+lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne
+ailée.
+
+Il se promenait dans les armées des singes, foulant aux pieds les
+guerriers, comme un vigoureux éléphant, ses tempes baignées par une
+sueur de rut, brise de ses piétinements une forêt de roseaux.
+
+En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de montagne à
+Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de
+son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne
+se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles et
+dispersant des flammes.
+
+On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la fois contre
+le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladèrent le colosse,
+tels qu'on eût cru voir des collines s'élever sur une montagne.
+
+Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre ses bras, se mit
+à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais
+les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les
+enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles,
+_ceux-là_ par ses fosses nasales.
+
+Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Râma,
+qui s'élance et prend son _arc, cette_ perle des arcs.
+
+Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une
+montagne ou pareil à un nuage, chassé par le vent: «Avance près de
+moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma
+flèche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi:
+dans un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»
+
+«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande splendeur. Il poussa en
+même temps un bruyant éclat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les
+coeurs de tous les quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une
+manière difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il
+tient ce langage au Raghouide:
+
+«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, tout en
+fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dânavas. Montre-moi,
+tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur agile de laquelle est doué ton corps;
+ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon
+festin.»
+
+À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; mais, atteint
+dans le combat par ces traits d'une vitesse égale à celle du tonnerre,
+le colosse n'en fut aucunement ému.
+
+Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces
+flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes,
+il en opposa la terrible fougue à l'impétuosité des projectiles _du
+vaillant_ Raghouide.
+
+Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste et plonge
+des flèches invincibles dans le coeur de Koumbhakarna. De la bouche
+du colosse en fureur, blessé par le Daçarathide et fondant sur lui
+rapidement, il sortit un mélange de flammes et de charbons.
+
+Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et,
+quand il vit son bras désarmé, le géant à la grande vigueur se mit à
+faire un immense carnage à coups de pieds, à coups de poings. Le corps
+tout blessé par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses
+membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inondé à
+la fois de sang et d'une colère bouillante, parcourut les armées,
+dévorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas.
+
+Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la grande
+flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des
+armées quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des
+singes.
+
+Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une aile,
+Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de son bras, déracine
+un shorée de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra même des
+hommes. Mais soudain, celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard
+pareil à l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que
+le géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé de
+Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé aux serres de Garouda,
+se débattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les
+Rakshasas et les singes.
+
+Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la même
+furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, Râma saisit deux flèches
+émoulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette
+nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au
+volcan sous-marin, le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes
+mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: tel
+Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer la lune. Râma aussitôt
+de lui remplir sa gueule de flèches à la pointe aiguë, à l'empennure
+vêtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant
+parler, râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même la
+connaissance.
+
+Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, que les
+Dieux et même Indra vénéraient comme le second sceptre de la Mort.
+Il envoya au noctivague cette arme à l'empennure variée d'or et de
+diamants, ce projectile d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons
+allumés du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair et
+du tonnerre déchaînés par le grand Indra.
+
+Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête pareille au sommet
+d'une montagne, ce chef à la bouche armée de ses longues dents
+arrondies, au cou paré de son beau et resplendissant collier: tel
+Indra jadis abattit la tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable
+cri et tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de singes.
+La chute du géant sur la terre fit trembler tous les remparts et les
+portiques de Lankâ; la grande mer elle-même en fut agitée.
+
+Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des lotus
+épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aimé
+Raghouide, qui avait tué de sa main leur ennemi noctivague d'une force
+épouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les
+Asouras, les Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, les
+Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, tous de
+célébrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Râma.
+
+ * * * * *
+
+À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tué
+Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter la connaissance aux
+oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce géant à la grande
+force avait perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin,
+s'évanouit et tomba.
+
+Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, personne n'osait
+parler, et tous ils étaient absorbés dans leurs _tristes_ pensées.
+Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des
+héros, voyant son père consterné et comme submergé par les flots de
+cet océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: «Mon père,
+il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, puisque Indradjit
+vit encore: oui! puissant roi des Naîrritas, qui que ce soit dans
+un combat, s'il est touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi
+d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt Râma
+couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu,
+tout hérissé de mes flèches et les membres couverts de mes dards
+aigus.» À ces mots, l'ennemi du roi des Tridaças salua son père et,
+d'une âme intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé
+des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait celle du
+vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué à dompter les
+ennemis, fut monté dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hâta
+sa marche vers le champ de bataille. De nombreux héros à la grande
+vigueur, les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, suivirent à
+l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi
+des Dieux s'avançait à grand son de tymbales, au bruit terrible des
+conques, au milieu des hymnes chantés à sa gloire.
+
+Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné d'une nombreuse
+armée: «Tu n'as pas au monde un héros qui puisse lutter avec toi,
+mon fils: tu as vaincu Indra même dans la guerre; à plus forte raison
+feras-tu mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un homme!»
+Après ces mots de son père et quand il eut reçu les bénédictions pour
+la victoire, ce héros, monté sur le char attelé de rapides chevaux,
+s'en alla vite au lieu destiné à consumer les victimes. Arrivé sur
+le terrain des sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à
+dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas devant son
+char.
+
+Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, sacrifia au
+puissant Agni, suivant les rites avec les prières mystiques.
+
+Alors, il se mit à charmer par des incantations son arc, ses flèches
+et son char même entièrement.
+
+Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à la main,
+invisible sur le champ de bataille, il répandit sur les armées des
+singes la pluie d'une tempête de flèches, tel qu'un sombre nuage
+déverse l'eau de ses flancs.
+
+Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus
+épouvantables des singes, le corps hérissé des flèches que lançait
+Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur
+lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si
+horribles que l'exterminateur envoyait dans les armées des singes;
+mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible
+contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilité.
+
+L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, le vigoureux
+Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, Dwivida et d'autres ennemis.
+
+Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les héros et le
+monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même et Lakshmana dans les
+réseaux de ses pluies de flèches, aussi rapides que la foudre.
+
+Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la
+chute des pluies, Râma d'une beauté souveraine et merveilleuse jeta
+les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince
+des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris
+de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée de héros simiens,
+et, monté sur son char, il déploie toute sa magie. Comment peut-on
+maintenant réussir à tuer dans le combat cet Indradjit, son trait
+_ineffable_ à la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard
+infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même,
+inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec moi d'une âme
+intrépide ces averses épouvantables de flèches.
+
+«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée en pièces; elle
+a perdu ses héros les plus éminents. Mais, quand il nous aura vus,
+nous d'une fougue épouvantable dans la guerre, mis hors de combat et
+tombés sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças
+nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie
+dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va
+bientôt s'en aller, environné de ses amis, raconter son triomphe au
+monarque des Rakshasas.» En effet, ces multitudes de flèches, lancées
+par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; et,
+quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des
+Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire.
+
+Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans la huitième
+partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes.
+
+Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, répandue
+telle que les flots de la mer, Hanoûmat et Vibhîshana virent le vieux
+Djâmbavat couvert par des centaines de flèches. Accablé naturellement
+sous le faix de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances,
+était alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le rejeton
+de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches acérées, noble
+vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entièrement brisé ta vie?
+Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?»
+
+Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le monarque des
+ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui répondit
+ces mots: «Puissant roi des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais,
+blessé par ces multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne
+puis, Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ et le
+Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, le plus excellent
+des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» À ce langage du moribond,
+Vibhîshana, voulant éprouver le caractère et la sagesse de ce roi,
+qui savait honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande sur
+Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces deux illustres
+hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie
+desquels repose même notre force!»
+
+À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: «Écoute pour quelle
+raison je t'ai fait cette demande sur le Mâroutide; c'est que, tigre
+des Naîrritas, si l'invincible Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle
+morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est resté au
+Mâroutide, nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous rendu
+le dernier soupir.»
+
+À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: «Il vit, mon
+père, ce héros d'une vitesse égale à celle du vent: le prince, fils de
+Mâroute, conserve une splendeur pareille à celle du feu. Il est venu
+ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert
+avec moi.»
+
+Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue
+avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours
+entendit, les sens tout émus, cette parole d'Hanoûmat, il crut naître,
+pour ainsi dire, une seconde fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la
+grande splendeur lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et
+veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, ô
+le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ doué de vigueur.
+
+«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille
+bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l'Himâlaya, roi des monts.
+Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d'or,
+appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du
+Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un éclat
+incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les
+herbes médicinales. Là, végétant sur le faîte, s'offriront à tes
+yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles
+illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe précieuse,
+ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des
+blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène
+_sur les membres guéris_ une couleur égale et naturelle. Prends-les
+toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous
+les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»
+
+À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer
+elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes.
+
+Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la
+terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des
+Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son
+dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan
+sous-marin et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et
+merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant
+lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des
+oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du
+ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe
+aperçut bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux,
+orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique
+aspect et semblables à des masses de nuages blancs.
+
+Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur
+la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables
+panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme,
+ayant su qu'Hanoûmat n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer
+d'elles, se cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble
+singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, il
+ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles
+au roi de la montagne:
+
+«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour
+le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l'instant
+même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la
+terre!» Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment,
+d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de
+la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux.
+
+Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les cieux avec lui
+et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes
+des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s'en alla
+rapidement célébré à l'envi par les choeurs des Immortels et des
+Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils
+du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le tchakra de feu jette
+dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est
+armé de son disque aux mille tranchants.
+
+Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs
+acclamations de joie; le Mâroutide, _de son côté_, jette un cri de
+triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au
+bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manière encore plus
+épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par
+Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit
+au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque
+issu de Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées,
+soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de
+toutes ses blessures.
+
+Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on
+sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_,
+ils se relevaient tout à coup, célébrant à l'envi ce glorieux fils du
+Vent!
+
+ * * * * *
+
+Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'armée des
+singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais
+bientôt_, saisi d'une grande colère au souvenir mainte et mainte fois
+renouvelé des Rakshasas, tombés morts _sous les coups des singes_, le
+héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il eut franchi
+d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant
+noctivague résolut de mettre en oeuvre la magie pour fasciner les
+quadrumanes hôtes des bois.
+
+Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée
+dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avança
+dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine
+ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de
+combattre, s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de
+rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faite
+de montagne, sommet immense et d'un poids accablant.
+
+Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de
+la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps
+exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le
+char, l'air consterné et les membres souillés d'impuretés, son âme se
+troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ
+morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée par le
+chagrin et montée sur le char du Râvanide: «Quel est son dessein?»
+pensa le grand singe; et là-dessus il fondit avec les plus vaillants
+des quadrumanes sur le fils de Râvana.
+
+Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide tire son
+glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut
+armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure
+ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»
+
+Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba
+dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source
+est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide
+avec menace: «Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la
+scélératesse inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de
+faire une chose telle, basse, ignominieuse!
+
+«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa
+demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure
+et sans défense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue
+coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?»
+
+À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat,
+plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque
+des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans
+un _rapide_ combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se
+ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans
+l'armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus
+vaillant des singes: «Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes
+yeux, à l'instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva,
+toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je
+donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au
+lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te
+réponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine
+à l'ennemi.»
+
+Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce
+fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil,
+tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante
+personne.
+
+Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face
+consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté:
+«Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l'ardeur
+éteinte pour les combats? Où s'en est allée votre âme héroïque?
+Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied
+pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»
+
+Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner
+aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers.
+
+Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya
+tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il
+arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char
+attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le
+char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher
+le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le
+trouble dans l'armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer
+sur elle en poussant des cris.
+
+Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec
+douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis que nous combattions de
+tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux,
+Sîtâ versant des pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de
+mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé
+d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.» À peine
+le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la
+douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance
+évanouie.
+
+Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à rendre le sentiment
+à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter les troupes et de leur
+assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s'étant approché de
+_l'infortuné_ Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que
+Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide à
+la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, tombé dans
+l'évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana.
+
+À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: «Qu'est-ce?»
+dit Vibhîshana, le coeur affligé d'une peine intérieure. Lakshmana,
+voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée:
+«Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre
+à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit a tué Sîtâ, et
+soudain il est tombé dans cet évanouissement...»
+
+Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit,
+adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment
+consolantes: «Dans ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air
+consterné, il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y
+en aurait dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je sais,
+guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de Sîtâ les
+résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En
+effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps
+qu'ils parlaient au nom du devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il
+n'a point écouté cette parole.
+
+«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi
+sans raison; car toute l'armée va perdre courage en te voyant la proie
+du chagrin.»
+
+Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant
+son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantité
+d'or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un
+instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce
+terrible _Démon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sèches_.»
+
+Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana
+joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt
+Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana,
+escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma.
+
+Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s'avance
+impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d'armes
+et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut
+promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana,
+et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria dans
+la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez
+maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des
+flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des
+airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au
+_tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de
+bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l'heure, sous les coups
+de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous
+plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la _noire_
+habitation d'Yama!»
+
+À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas,
+Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d'une
+voix que la peur ne troublait pas: «On aborde aisément avec la
+langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des
+Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure
+des actes.
+
+«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent
+brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage.» Le puissant
+héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre
+dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer
+des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards,
+pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent
+leur vol en sifflant comme des reptiles.
+
+Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau
+Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu
+sans fumée.
+
+Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un
+immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes flèches, tu vas rester
+ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta
+cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta
+main!»
+
+Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants,
+Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison:
+«Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore?
+C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni
+mépriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussière à cette heure même,
+ô le plus vil des Rakshasas!»
+
+À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de
+Râvana une flèche à cinq noeuds, lancée d'une corde tirée jusqu'à son
+oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son
+tour Lakshmana avec trois dards bien décochés.
+
+Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un visage
+intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: «Ce tir,
+noctivague, n'est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ
+de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n'ont
+pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent
+les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à ces mots le perça
+cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du
+noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe çà et là sur le fond du char,
+comme on voit filer dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte
+de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout
+sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un
+kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux
+héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous
+les côtés et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Démon
+exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un à
+l'autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre.
+
+Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à
+milliers brisaient et fendaient les airs.
+
+Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait
+Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une
+effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards
+les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion
+des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante,
+signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un serpent. Lancée par
+son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher.
+
+Mais, _voyant_ son attelage sans vie et son cocher mort, le Râvanide
+se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse
+de flèches. Alors, semblable au grand Indra même, Lakshmana d'arrêter
+vigoureusement avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux
+massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le champ de
+bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.
+
+Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana,
+lui plante trois dards bien empennés au _milieu_ du front, en homme
+de qui la main est rapide. Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt
+fiché cinq dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux
+boucles d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme
+déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent de
+coups mutuels dans tous les membres avec des flèches épouvantables.
+
+Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une flèche excellente,
+bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, rayonnante de
+splendeur, aux noeuds droits, au toucher pareil à celui du feu ou
+mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable
+destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des
+Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette puissante divinité aux
+coursiers fauves, extermina les Dânavas.
+
+Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le protégé de
+Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces mots utiles pour le succès
+de lui-même: «Aussi sûr que Râma le Daçarathide est une âme vertueuse,
+_un coeur_ attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour
+le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sûr qu'il
+fut dévoué à son père, qu'il est une grâce accordée aux Dieux, que
+c'est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de héros, qu'il
+aime tous les êtres et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!»
+
+Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son oreille et
+décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours droit au but.
+Elle fait tomber violemment du corps d'Indradjit sur le sol de la
+terre sa tête épouvantable, armée de son casque et parée de ses
+pendeloques flamboyantes.
+
+Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana avec eux poussent
+des cris simultanés de joie: tels acclamèrent les Dieux à la mort de
+Vritra. Dans ce moment éclate au sein des airs un battement de mains,
+applaudissement des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et
+des Apsaras elles-mêmes.
+
+À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des Rakshasas,
+maltraitée par les singes victorieux, se dispersa dans tous les
+points de l'espace. Après qu'ils ont envoyé une volée de traits, les
+Rakshasas tournent la face vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils
+fuient, poussant des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes,
+les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se jettent dans la
+mer, ceux-ci gravissent les montagnes.
+
+Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut tombé, le souffle
+impétueux du vent se calma; le monde perdit son inquiétude et prit
+un aspect souriant. Aussitôt que ce Démon aux oeuvres méchantes eut
+succombé, l'auguste Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux;
+les cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les Dieux se
+félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l'épouvante dans
+tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dânavas marchent
+de compagnie et proclament joyeux: «Que les Brahmes désormais se
+promènent sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!»
+
+De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de
+mort dans le combat ce prince des Rakshasas, doué d'une irrésistible
+vigueur, poussent à l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des
+cris, se glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient
+un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien
+touché le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient
+à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!» L'âme remplie de joie
+et s'embrassant les uns les autres, ils échangeaient entre eux
+différentes histoires concernant ce _noble_ frère de l'aîné des
+Raghouides.
+
+Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant avait eu le corps
+sillonné de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le
+vigoureux Lakshmana à la vive splendeur s'en revint, l'âme dans
+la joie, appuyé sur Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où
+l'attendaient Râma et Sougrîva.
+
+«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana, son frère.
+Alors, comme s'il en avait perdu le souvenir, ce héros ne raconta
+point lui-même la mort d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais
+la tête du Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide
+Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l'affaire.
+À cette nouvelle que son héroïque frère avait terrassé Indradjit, le
+Raghouide à la grande vigueur en conçut une joie sans égale.
+
+Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé cruellement
+son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir, partagé qu'il
+était entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tête ce héros,
+donné pour l'accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana
+malgré lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé
+dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: il
+tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère bien-aimé, le
+baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et
+dit:
+
+«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est heureux au
+plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, ô bonheur! le bras droit
+lui-même de ce criminel Râvana! En effet, héros, cet Indradjit
+était son _dernier_ asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu
+la poussière, Râvana, de qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc
+aujourd'hui avec une nombreuse foule de troupes!»
+
+Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans ses bras
+étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout à son côté, lui
+parla en ces termes: «Tu vois percé de flèches ce fils de Soumitrâ,
+la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe à la grande
+science, un remède qui le rende à la santé.»
+
+À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les narines de
+Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur l'Himâlaya et nommé
+l'Extracteur-des-flèches. À peine celui-ci en eut-il respiré le
+parfum, que tous ses dards glissèrent du corps au même instant. Ses
+douleurs s'éteignirent et ses plaies furent cicatrisées.
+
+Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé
+de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, la cuirasse
+déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui
+annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de
+Lakshmana.
+
+Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, il perdit le
+sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après,
+ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque
+suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:
+
+«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable
+des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de
+Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j'estimerai davantage,
+lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort!
+_Hélas!_ c'est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où
+tout guerrier est un immortel. _Mais_, s'il a sacrifié sa vie pour son
+maître, l'homme au coeur mâle entre _aussitôt_ dans le Swarga.
+
+«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et l'empire même des
+Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t'en es-tu allé,
+après que tu nous eus tous délaissés! N'était-ce pas à toi, héros,
+de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour
+d'Yama? Et les rôles sont ici renversés!»
+
+Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en
+défaillance.
+
+Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus
+vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de
+lui ôter la vie.
+
+«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de
+la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru
+le tuer, s'écria: «La voici, _votre_ Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux
+pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette
+Vidéhaine, _trop_ fidèle au kshatrya, son époux!»
+
+Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux
+ministres, qu'il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme
+un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides,
+et chaque pied, qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la
+terre.
+
+Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de
+science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, _mal_
+contenu par ses ministres: «Comment donc, toi, en qui nos yeux voient
+un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la
+Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le
+devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manière,
+à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration
+des sacrifices et distingué surtout par ta _haute_ sagesse.
+
+«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si charmante à
+voir; puis, va dans cette bataille même décharger ta colère allumée
+sur le Raghouide! Une fois que tu auras tué dans un combat, il n'y a
+nul doute, Râma le Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau
+dans tes mains.»
+
+À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque malgré lui et
+réussit à l'emmener hors de la présence de Sîtâ. Le tyran à l'âme
+cruelle abaissa un long regard sur la beauté de sa captive, ornée de
+toutes les perfections, et sa colère s'éteignit au même instant.
+Il retourna donc à son palais et rentra dans la salle du conseil,
+environné de ses amis.
+
+Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides, l'éminent
+héros sortit de la ville par cette porte même que tenaient investie
+Râma et Lakshmana. Aussitôt le soleil éteint sa lumière, les plages du
+firmament sont enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un
+bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de sang tombe du
+ciel, les coursiers bronchent dans leur chemin, un vautour s'abat sur
+son drapeau, et des chacals hurlent d'une manière sinistre. On vit une
+troupe de vautours qui volaient en cercle autour du roi magnanime; on
+vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser eux-mêmes des
+larmes.
+
+Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement épouvantables,
+Râvana, que la mort poussait en avant pour sa ruine, sortit, aveuglé
+par sa folie. Cependant, au roulement des chars de ces Rakshasas,
+impatients de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était avancée
+pour accepter la bataille.
+
+Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à la vaillance
+éminente, déchire les corps des simiens par des grêles de flèches. Il
+s'avançait dans le champ de bataille, comme le soleil dans les plaines
+du ciel, et dardant ses flèches, telles que des rayons épouvantables,
+il courait furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes,
+agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les simiens
+alors de s'enfuir çà et là, tout baignés de leur sang. Mais bientôt
+les singes vaincus, faisant à la cause de Râma le sacrifice de leur
+vie, reviennent au combat, armés de roches et poussant des cris.
+Ils fondirent avec des arbres, avec leurs poings, avec des cimes
+de montagnes sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le
+combat.
+
+Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il frappe avec dix
+traits Nala, qui se tenait _plus_ loin. Maînda au grand corps percé
+avec sept dards bien épouvantables, il en met cinq dans Gaya sur
+le champ de bataille. Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha
+vingt-cinq flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida avec six,
+Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et Djâmbavat avec sept traits.
+Il déchire Angada, le fils de Bâli, avec quatre-vingts flèches et
+perce Çarabba d'un seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa
+main se loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies dans
+le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa rage sur les armées
+des singes, Râvana les dévaste dans une grande bataille avec
+ses flèches rayonnantes comme le soleil et qui tranchent les
+articulations.
+
+Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants sur le champ
+de bataille, confia son corps d'armée à Soushéna et partit le front
+tourné vers l'ennemi. À ses côtés et derrière lui marchaient tous ses
+capitaines, ayant tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et
+d'énormes arbres.
+
+Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il saisit une vaste,
+une épouvantable roche, pareille à une montagne, et le grand singe à
+la grande splendeur la jeta pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le
+général des Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver
+à son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés. Brisé en
+mille fragments par les multitudes de ses flèches, le bloc énorme
+tomba comme une troupe de vautours s'abat du ciel sur la terre.
+
+Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée avant qu'elle
+ait porté coup, Sougrîva arrache et lance un shorée, que l'autre coupe
+encore en plus d'un morceau. Et, _cela fait_, le Rakshasa déchire avec
+ses dards le monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit une
+massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il pare avec elle les
+flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible il en frappe les coursiers
+du char.
+
+Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque avait tué
+les chevaux, saute à bas de son grand char et saisit lui-même une
+massue. Les mains armées de la massue et du pilon, nos deux héros
+engagent un nouveau combat, en poussant des cris tels que deux
+taureaux ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite le
+noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans cette grande bataille
+sa massue flamboyante et lumineuse à l'égal du soleil. Le monarque des
+simiens envoya son pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon
+brisé par cette massue tomba sur la terre.
+
+Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la terre un
+moushala de fer épouvantable, partout enrichi d'or. Sougrîva lève ce
+trait, qu'il adresse au Rakshasa, et le Démon à son tour lui jette
+une seconde massue: les deux armes se brisent dans un choc mutuel et
+tombent à la fois sur le sol de la terre.
+
+Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils continuent
+ce combat à coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et
+d'énergie, tels que deux brasiers excités jusqu'à la flamme. Les deux
+héros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois,
+ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie
+sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent de
+nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un désir mutuel
+de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa à la grande force, à la grande
+vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec
+un bouclier; et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec une
+épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, ils fondent
+l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des
+combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, décrivent
+l'un à la droite de l'autre un cercle à pas rapide sur le champ de
+bataille. Enflammés d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but
+la victoire: doués également de courage, ils ont une égale envie de se
+donner la mort.
+
+Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta,
+renommé pour sa vaillance, décharge un coup mal combiné de cimeterre
+sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il
+veut relever son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée lui
+abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était couronnée.
+Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé sur le sol de la terre,
+toute l'armée du souverain des Yâtavas s'enfuit aux dix points de
+l'espace. Le singe, qui avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un
+cri de victoire avec ses _phalanges_ quadrumanes. La colère saisit
+l'auguste prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la vive
+splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et brisé dans les
+combats l'orgueil des Démons et même des Dieux.
+
+Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne et rugissant comme
+un nuage destructeur, s'avançait, monté dans son char et brandissant
+un arc épouvantable; Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent
+des arcs et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé des
+Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager un combat
+avec lui et goûter enfin le plaisir de lui ôter la vie!» Il dit, bande
+son arc, et tirant la corde jusqu'à son oreille, décoche un trait, que
+le monarque irrité des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.
+
+Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui mettent fin à la
+vie, s'éleva entre ces deux héros, animés par un désir mutuel de la
+victoire. Le Rakshasa ne s'en émut pas, car il vit quelle était sa
+propre légèreté à décocher le trait, à briser le dard, à repousser la
+flèche ennemie. Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère,
+Râma à la force immense perce le noctivague avec des centaines de
+traits aigus, qui vibrent dans la blessure.
+
+Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, s'avance irrité
+et décoche le trait des ténèbres, dard bien formidable et qui glace de
+la plus horrible épouvante. Le projectile envoyé brûle de tous côtés
+les singes: aussitôt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le
+sol un nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter ce
+trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.
+
+Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui l'attend de pied
+ferme à côté de Lakshmana, son frère: tel Vishnou près duquel est
+Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuyé sur un grand
+arc, semblait effleurer de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec
+rapidité son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de
+Raghou, il blessa, _chemin faisant_, beaucoup de singes.
+
+Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana qui fondait sur
+lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne son arc par le milieu.
+Et, brandissant cet arc immense, il défie au combat son ennemi à la
+grande fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, le
+ciel et la terre de ses cris.
+
+Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec ses dards
+aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, pareilles à la
+flamme du feu. Mais à peine l'excellent archer les avait-il envoyées
+au milieu des airs, soudain l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches
+avec des flèches; et de couper, montrant la légèreté de sa main, un
+trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix.
+
+Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, eut vaincu
+le Soumitride, il s'approcha de Râma, qui se tenait là, immobile comme
+une montagne, les yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des
+averses de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies
+partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain l'aîné des
+Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce héros au
+grand arc trancha ces volées de traits enflammés, épouvantables, et
+tels que des serpents.
+
+Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de
+flèches dans ce combat, le Raghouide sur Râvana et Râvana même sur
+le Raghouide. Attentifs à s'observer mutuellement et décrivant mainte
+évolution l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt
+de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient
+d'une manière habile et variée la fougue de leurs projectiles.
+
+Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la saison brûlante a
+disparu, tels ces divers projectiles acérés le voilaient de ténèbres,
+sillonnées par la flamme des éclairs.
+
+Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux versés dans l'art
+des combats, tous deux les plus adroits entre ceux qui savent lancer
+une arme de jet, tous deux ils se livrèrent un combat furieux. L'un
+et l'autre semblaient un océan, qui fait rouler des vagues de flèches
+comme des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur deux
+mers _ennemies_.
+
+Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet de flèches de
+fer dans le front du vaillant Daçarathide. Mais celui-ci, portant sur
+sa tête comme une guirlande faite de lotus azurés, cette _hideuse_
+couronne lancée d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion.
+Ensuite, récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu
+d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère, encoche des
+flèches à son arc. Alors ce héros à la vive splendeur tire à soi
+le nerf de sa corde et lance à Râvana dans le combat ses flèches,
+pareilles à la flamme du feu. Mais, décochés par la _main_ vigoureuse
+_du_ Raghouide, ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du
+monarque des Yâtavas, sans lui faire de blessure.
+
+De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second trait, celui des
+Gandharvas mêmes, frapper le tyran, debout sur son beau char. Mais le
+démon arrête ces dards, qui soudain, quittant leurs formes de flèches,
+entrent dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq têtes.
+
+Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du Raghouide, il en
+choisit lui-même un autre, bien fait pour inspirer une insurmontable
+épouvante, celui des Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent,
+le monarque à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées
+en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons et de corbeaux:
+celles-ci ont une tête flamboyante de vautour; celles-là un museau
+de chacal; les unes ont des gueules de loup; les autres des hures de
+sanglier; il en est avec des bouches effroyablement béantes; en voici
+d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à lécher: tels
+sont les dards aigus et d'autres encore _non moins terribles_, que
+Râvana déchaîne contre son ennemi par la vertu de ses enchantements.
+
+Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le Raghouide à
+la grande énergie riposte avec le trait du feu, arme céleste et
+souveraine. Il décoche maintes flèches différentes: celles-ci ont une
+face toute flamboyante de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre;
+celles-là ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour
+chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête une lune,
+soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour fer un grand météore
+igné, telles autres sont à l'image d'une comète. Le trait du Raghouide
+ayant rompu le charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent
+alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles à revêtir
+les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi un cri de joie, en
+voyant s'évaporer ces armes dont Râma aux travaux infatigables a brisé
+la vertu.
+
+ * * * * *
+
+Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti son trait,
+son courroux augmenta et devint sur-le-champ deux fois ce qu'était
+auparavant sa colère. Le monarque à la grande vigueur se mit donc à
+lancer contre ce noble fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva,
+que lui avait composé Maga le magicien. Alors on voit partir en
+masse de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas
+enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit sortir, impétueux et
+divers, les marteaux de guerre, les maillets d'armes, les cimeterres
+et les foudres allumées, comme les vents sortent _des nuages_ à la
+retraite de l'hiver.
+
+Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer une flèche,
+le Raghouide à la splendeur éclatante, de frapper le trait de Râvana
+avec un trait supérieur, celui des Gandharvas. À la vue de son trait
+vaincu par le magnanime Râma, le monarque tout flamboyant de lumière
+en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras vastes,
+embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent de l'arc du Rakshasa
+aux dix têtes. Le ciel était rempli de ces armes ignées, qui se
+ruaient toutes à la fois: on aurait dit que le soleil, la lune et les
+planètes tombaient des mondes du Swarga.
+
+Mais soudain Râma de trancher à la face des armées ces disques
+terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Démon. À
+peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des
+Yâtavas blessa le Raghouide avec dix flèches dans tous les membres.
+Cruellement percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier
+d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque peu. Sa colère
+en fut excitée au plus haut point, et ce héros, accoutumé à vaincre
+dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du
+terrible Démon.
+
+Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept
+flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande
+fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ
+duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul
+trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce _roi_ magnanime
+la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le
+moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à
+une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq
+et cinq flèches.
+
+De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au
+timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des
+montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide
+monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme
+d'une colère violente contre _le héros_ son frère. Aussitôt l'auguste
+souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui
+flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois
+flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de
+laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois
+morceaux.
+
+À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans
+ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'éleva au milieu des
+singes.
+
+Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable,
+rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort
+elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon,
+cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel
+comme un éclair.
+
+Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de
+Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son
+arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main
+et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse
+de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger
+sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner
+de lui.
+
+Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers
+le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves
+de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, _eh bien!_ ma
+lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et,
+_brandissant_ à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes,
+au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une
+splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui
+darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un
+cri.
+
+Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra,
+cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le
+Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de
+fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la
+fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»
+
+Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et
+flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une
+grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba
+sur la terre, le coeur fendu sous le coup de cette lance que le bras
+impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui
+se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce _déplorable_ état,
+que son coeur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il
+portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les
+yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à
+la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!»
+L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon,
+recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches
+bien aiguisées.
+
+ * * * * *
+
+Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au
+Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se
+reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la
+retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête
+de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière
+touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que
+j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie!
+Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là,
+inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon
+consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ
+m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque
+des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé,
+Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?»
+
+Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande science,
+réunissant les mains en coupe, dit ces mots à Râma, noyé dans sa
+douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude à l'égard du Soumitride;
+abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te
+laisse pas abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; qu'il
+vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»
+
+Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous les côtés.
+
+Puis, quand il eut promené son examen sur tous les membres et sur
+les sens intimes du malade, Soushéna tint ce langage à l'aîné des
+Raghouides:
+
+«Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accroît ta prospérité, n'a point
+quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas changé et son teint n'est
+pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les
+paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux!
+
+«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du Gandhamâdana!
+Qu'un homme blessé voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit
+guéri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans
+tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher!» Les paroles
+de Soushéna entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie cette
+mission au vigoureux Hanoûmat _et laisse-moi lui dire_: «Va, héros
+à la grande science, va au mont Gandhamâdana! car je ne vois pas un
+autre homme aussi capable de nous apporter cette panacée.»
+
+Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le
+discours, Hanoûmat répondit en ces termes au noble fils de Raghou: «Si
+le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie à Lakshmana, je subirais
+volontiers la mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un
+voyage.»
+
+À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que Sougrîva
+lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton vol au-dessus de la
+mer, et dirige-toi, héros à la grande vigueur, à la vaste science,
+vers le mont Gandhamâdana! Explore ces lieux où croît la plante
+fortunée, qui fait tomber les flèches des blessures. Là, sont deux
+rois Gandharvas, nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de guerriers
+Gandharvas à la force immense habitent cette montagne délicieuse,
+couverte de lianes et d'arbres variés. Il te faudra soutenir contre
+eux, on ne peut en douter, un combat épouvantable. Va! que ta route
+soit heureuse! Fais une bonne traversée!»
+
+Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin.
+Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième voie[18], passa donc
+intrépidement au-dessus de Lankâ.
+
+[Note 18: L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu,
+l'atmosphère.]
+
+Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course aérienne, tint
+alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable Démon, le plus difficile
+à vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre
+bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur:
+«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros Hanoûmat, que
+tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où croît le simple fortuné
+qui extrait les flèches et guérit les blessures. Si tu réussis à
+l'arrêter, je te donne la moitié de mon royaume.»
+
+Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu là, ce noctivague
+à la grande force bâtit dans un clin d'oeil par la vertu de sa magie un
+délicieux ermitage, où ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les
+sacrés tisons allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce.
+Il se trouve au même instant revêtu avec le costume des ermites, les
+cheveux renoués dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs,
+le ventre amaigri par le jeûne, un chapelet à sa main et des prières
+sur ses lèvres murmurantes. Quand il se fut donné ces traits sous
+les apparences d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là,
+attendant l'arrivée du singe.
+
+Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une vigueur immense;
+les deux bras étendus à travers le ciel, ce héros aux longs bras
+nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements
+accélérés.
+
+Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont Gandhamâdana.
+Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé d'arbres variés.
+L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, se lève, vient à sa rencontre
+et lui dit: «Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité,
+voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi!
+Repose-toi à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des
+singes.»
+
+À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces termes: «Écoute les
+paroles que je vais dire, ô le plus saint des ermites.
+
+«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un
+grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. Je vais
+donc au Gandhamâdana à cause d'un simple merveilleux qui naît sur la
+montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission
+d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a
+prescrite.»
+
+«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit celui qui d'un
+ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins t'asseoir ici un
+moment. Tu es un hôte venu dans ma chaumière; accepte, héros, mes dons
+hospitaliers. J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle
+pénitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma
+faim.»
+
+À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce lac, couvert de
+nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau,
+soudain Grâhî, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il
+était par elle, Hanoûmat, le singe à la vigueur immense, tira le
+monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses bras,
+il se mit à la déchirer avec ses ongles.
+
+[Note 19: On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui n'en
+a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité de cette
+traduction.]
+
+Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce
+langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, fils du Vent. Sache que
+je suis une Apsara, nommée Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un
+char couleur du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais
+par l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course était
+rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. Cet anachorète à
+l'éminente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble
+singe, heurta le pénitent, ceint des armes de la malédiction. Alors,
+de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me jeta
+ces mots:
+
+«Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le
+Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté méridional, est un grand lac: tu
+vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout
+ce qui a vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction,
+sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant fléchir à mes
+prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au temps où le héros Hanoûmat
+viendra au mont Gandhamâdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la
+délivrance de cette métamorphose.»
+
+«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans péché; je
+te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, héros, que je dois ma
+délivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvéra!»
+
+À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces mots: «Va donc avec
+une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai brisé ta
+chaîne!»
+
+Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère céleste, le
+fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant ermitage où se tenait le
+Démon. Aussitôt que le Rakshasa, déguisé en ermite, le voit arriver,
+il prend des racines et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef
+quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment à cette vue
+plongé dans ses idées et dans ses réflexions: «Je ne vois pas chez les
+saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci,
+pensa-t-il. Cette différence nécessairement doit avoir sa cause,
+et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgré soi_
+d'épouvante. Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: on
+s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas ces Démons, qui
+excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme
+qu'ils veulent? Évidemment, c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé
+par le monarque des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce
+Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»
+
+_Puis, s'adressant au Rakshasa_: «Tiens bon, scélérat, noctivague de
+mauvaises moeurs! Je sais maintenant qui tu es!»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle,
+repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: «Où
+iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Râvana qui
+m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma
+force en magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais
+aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»
+
+À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, et, les sourcils
+contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le
+singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s'engage; ils
+se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et
+l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un et l'autre
+d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche,
+ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de
+ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration
+supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au
+séjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les
+Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes
+vigoureux, _campés_ sur la montagne.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, le héros
+monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils
+virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi,
+qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»
+
+À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine
+avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le
+frère de Râma. C'est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana
+chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée
+l'Extracteur-des-flèches.
+
+«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez m'accorder votre
+bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied
+à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et
+docile aux volontés de ce puissant monarque.»
+
+--«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les
+Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de
+Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs?
+Qu'on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil
+de sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et,
+remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds,
+avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux
+de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de
+colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule
+d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'oeil tous ces trente millions de
+robustes guerriers.
+
+Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple
+cette montagne céleste, remplie d'arbres et de lianes, séjour des
+tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience,
+il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura
+de ses bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau
+de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en
+hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie
+de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée
+d'arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de
+lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait
+partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se
+couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là
+des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes
+s'enroulaient à l'entour des arbres divers, où maint oiseau s'ébattait
+dans toutes les variétés du vol.
+
+Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne
+pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui
+possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont
+les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses
+habitants_, de chaque espèce; il s'élança lestement avec elle au
+milieu des airs et partit avec rapidité.
+
+À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas,
+les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupéfaits:
+«Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi
+merveilleux! Le héros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans
+un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il
+être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui
+possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction,
+tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne
+et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les oeuvres qui
+ont aujourd'hui signalé ta vigueur sont égales aux oeuvres mêmes des
+Immortels.»
+
+Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps
+à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains,
+aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités
+par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande
+alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à
+Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai pas trouvé sur le Gandhamâdana
+cette plante salutaire. J'ai donc apporté ici la cime entière de cette
+montagne.
+
+Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat à la grande
+force: «L'oeuvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux
+actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux
+lieux où tu l'as prise; car c'est le théâtre où les Dieux viennent
+toujours s'ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un
+regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de
+fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par
+ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec
+toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l'herbe
+salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit
+avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le
+plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le
+fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L'héroïque
+meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l'odeur,
+qu'il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À
+l'instant même il se releva de la terre où il était couché.
+
+Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: «Viens! viens!»
+dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement
+le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des
+larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, je
+te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»
+
+Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s'était remis
+debout sur le sol de la terre: «Bien! bien!» Ils rendent à l'envi des
+honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble
+de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en
+souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frère
+bien-aimé!»
+
+À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures,
+les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L'aspect
+de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette
+heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils
+s'approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, _lui disent-ils_,
+de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder à tous la
+permission.
+
+Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes
+de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se
+baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et,
+dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de
+fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans
+ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne.
+
+Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes
+ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit
+remise à la même place, d'où elle fut arrachée.»
+
+Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui
+de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain,
+s'incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la
+montagne sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des airs.
+
+Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans
+le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait
+d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra,
+de qui le ventre s'arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d'une force
+immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague
+Kankatounda:
+
+«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus
+vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus
+terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus
+duquel il n'est rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les
+noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent
+à la main des projectiles variés et s'élancent tous au milieu des
+airs.
+
+Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à
+la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: «Qui
+es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne?
+Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui
+peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois
+en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous
+rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de
+t'arracher la vie!»
+
+Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes:
+«Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les
+Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant
+sur la seule force de mon bras!»
+
+Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à des courtisans
+de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre
+lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit
+à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur
+maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le
+coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa
+ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D'autres, liés dans
+le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne,
+pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au
+milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus,
+entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts Tâladjangha,
+entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se
+dégager de la chaîne et prit la fuite.
+
+Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son
+chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors
+tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas
+de lui jeter cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous
+montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi
+capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie
+et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette
+montagne!»
+
+Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet
+sa montagne à la même place d'où elle fut arrachée.
+
+Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à l'écart, et, par
+la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au
+feu, muni complétement de projectiles et d'armes, aussi épouvantable
+à voir qu'Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et
+d'une vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement
+cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher,
+_quoiqu_'il se mût à la seule pensée de l'esprit.
+
+Monté dans ce char, le roi décacéphale, _visant d'un oeil_ attentif,
+assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards,
+semblables au tonnerre. «Il est inégal, dirent les Gandharvas, les
+Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et
+Râvana monté dans un char!»
+
+À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d'envoyer sur-le-champ
+à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre
+aussitôt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortuné du
+monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois
+admirablement incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli,
+avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que
+l'astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil
+fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d'or,
+agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_
+des chasse-mouches blancs.
+
+[Note 20: Indra.]
+
+Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana,
+Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d'étonnement. «Il
+arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci
+est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est
+armé d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»
+
+À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: «Visitons nous
+tous, char, attelage et cocher!» Mais à la vue des chevaux qui se
+tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée:
+«Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec
+une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des
+Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char
+de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois
+ici de ces présages qui annoncent le succès.»
+
+Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son
+aiguillon et monté dans le char, s'approche du Kakoutsthide à la vue
+même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il
+adresse à Râma ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards,
+t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné,
+exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d'Indra, et
+cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil,
+et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce
+char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis,
+avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas!»
+
+Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et
+décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali,
+et, songeant qu'il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet
+hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta
+pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour
+de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à
+l'égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde.
+
+Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers;
+puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les
+ennemis. Alors s'éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux
+combat. Le Daçarathide, versé dans l'art de lancer un trait
+surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le
+gandharvique, le divin avec le divin.
+
+Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard
+souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des
+Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches
+aux ornements d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le
+Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu,
+la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent
+Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les
+régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants
+au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.
+
+Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit
+en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les
+flèches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, décochées par
+le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards
+des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti,
+le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d'épouvantables
+averses de flèches.
+
+Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables
+exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut
+abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec
+la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue
+du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux
+tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana
+avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de
+fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs
+et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons
+languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en
+quelque sorte contre une comète et le sein maculé.
+
+Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se
+montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même,
+refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de
+ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés
+sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus
+ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant
+Démon.
+
+Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_
+guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire
+à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi,
+Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.
+
+Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un
+_nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile.
+Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable,
+sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au
+tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous
+les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas.
+
+L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri
+épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les
+points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux
+du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer
+de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver
+les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette
+grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet
+amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va
+trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance.
+
+À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le
+Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards
+aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de
+flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui
+s'élève pour _la destruction du monde_ à la fin d'un youga.
+
+Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de
+l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En
+voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au
+seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il
+empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait
+apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il
+_d'une main_ vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses _nombreuses_
+clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de
+feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique
+frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en
+plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes.
+
+Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée
+avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher
+pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana
+de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses
+forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé
+de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des
+Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu
+des armées.
+
+Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à
+rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu
+entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le
+plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma
+Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa
+qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton
+courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui;
+tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu
+renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes moeurs,
+tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!»
+Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un
+culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!»
+Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit _paraître à mes
+yeux_ ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton
+courage et tu fis là un exploit merveilleux!
+
+«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions
+criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne
+t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de
+ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel
+tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!»
+
+À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma d'inonder avec les
+averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule _de
+ses Rakshasas_. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux
+infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour
+le combat.
+
+En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de
+pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le coeur du monarque
+aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés
+par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait
+rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher,
+par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel
+affaissement, il se mit, troublé lui-même, à tirer peu à peu le char
+de son maître hors du champ de bataille.
+
+ * * * * *
+
+Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de la mort,
+Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: «Pourquoi,
+sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un
+être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile,
+dépourvu de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle
+sortir mon char du milieu des ennemis?
+
+«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si
+tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont
+mes qualités.»
+
+À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux
+cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires:
+
+«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi
+du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer.
+
+«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t'a causé
+de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l'air
+aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char
+sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue.
+J'ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat
+entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du
+char.»
+
+Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: «Cocher, fais
+tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas
+revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille!» Stimulé par
+ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses
+coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des
+noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.
+
+À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux
+noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable splendeur,
+semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à
+Mâtali, cocher du puissant Indra:
+
+«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colère et
+d'un bruit égal à celui d'une montagne qui se déchire, fendue par
+un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens
+ferme, sans négligence; je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le
+nuage qui s'est élevé _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien
+qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je désire
+combattre, c'est là ma seule pensée: c'est donc une chose que je
+rappelle à ta mémoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.»
+Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des
+cochers, poussa rapidement son char.
+
+Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l'un contre
+l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher la vie et comme deux
+éléphants rivaux, ivres _de colère et d'amour_. Bientôt les Rishis du
+plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à
+la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char.
+
+Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se
+portaient mutuellement des blessures, enflammés par l'ambition de
+triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards
+avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à
+des serpents. En même temps s'élevèrent des prodiges horribles,
+épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de
+Râma.
+
+Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore et d'un
+crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il
+s'éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et
+un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée.
+
+De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur l'armée de Râvana
+les foudres épouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne
+pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de
+leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux,
+rendaient à la fois et de l'eau et du feu.
+
+«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut mourir!»
+se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la
+suprême essence du courage.
+
+Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des
+flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il
+envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant
+sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en
+fer debout sur le véhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la
+terre.
+
+Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à
+rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau
+de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur,
+irrésistible et tel qu'un grand serpent.
+
+Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit sur la
+terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine.
+
+À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut
+comme embrasé dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la
+colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse
+de flèches.
+
+Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un affronté au
+timon de l'autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête
+contre tête.
+
+Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma,
+versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une
+des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la
+terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout
+à coup s'éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à
+la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde
+tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette _horrible_ tête, que
+Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme
+les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais
+autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules
+de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d'obtenir
+la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une
+centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage
+se briser la vie du monarque des Rakshasas.
+
+À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas
+fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer.
+
+La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat
+fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de
+la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour
+témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les
+Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un
+jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute.
+
+Enfin, Mâtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oublié_:
+«Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas _ce
+qu'est ton adversaire_?
+
+«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet
+c'est Brahma lui-même qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te
+faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne
+peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez
+lui que par les autres membres.»
+
+Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de
+Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent.
+
+Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis pour Indra et
+l'avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois
+mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa
+pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara,
+bien que son corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses
+noeuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu
+qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres
+souillés du sang ravi à une foule d'êtres, arrosée de moelle,
+affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un
+serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux
+grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux
+quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait
+la terreur avec elle.
+
+Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur
+fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il
+imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance
+à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du
+plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra,
+la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.
+
+Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort elle-même,
+le trait s'abattit sur le Démon et brisa le coeur de ce Râvana à l'âme
+cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle
+à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son
+oeuvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois.
+
+Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe
+avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue
+anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme
+Vritra sous un coup de la foudre.
+
+Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre,
+les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués,
+s'enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras
+duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils
+courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants
+de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris
+joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana.
+
+Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des
+Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva au
+sein même du ciel: «Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes,
+souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du
+firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces
+fleurs divines aux suaves odeurs.
+
+Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des
+airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les éloges de Râma. Nârada,
+Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas,
+chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide _victorieux_. Ménakâ,
+Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, _ces nobles Apsaras_,
+dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort
+qu'il avait infligée au Démon.
+
+Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie
+la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les
+désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana,
+enfin à tous les généraux des ours et des singes:
+
+«Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur
+de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui
+fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera,
+les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez
+accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»
+
+Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée,
+et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et
+convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_.
+
+À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta splendeur seule a
+consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu
+de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait
+immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»
+
+Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre
+éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages
+des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points
+cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités
+se rallièrent à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même
+rayonna d'une lumière inaltérable.
+
+Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de
+Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée par la violence du chagrin:
+«Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science
+des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre,
+hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras,
+ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté _du
+front_, ce diadème d'un éclat égal à celui de l'astre du jour! Le
+voici donc arrivé maintenant, héros, ce _malheur_, que j'avais prévu:
+car, aveuglé par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!
+
+«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les
+griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de
+Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour
+qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère;
+lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la
+mada[21], ruisselant de ses tempes!»
+
+[Note 21: «_Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è
+temporibus effluit._» (BOPP, au mot cité.)]
+
+ * * * * *
+
+À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les
+Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynoecée. Agitées
+de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre,
+se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les
+cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses,
+qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la
+porte septentrionale.
+
+Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur
+époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les
+côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein
+jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux
+cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de
+sang.
+
+Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant
+comme de _plaintives_ éléphantes, elles ne brillaient point alors ces
+femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles
+virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur,
+tombé sur la terre et semblable à une montagne _écroulée_ de noir
+collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du
+champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des
+lianes coupées avec les arbres d'une forêt.
+
+Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture,
+celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du
+cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une
+s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre
+soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de
+chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde
+un lotus de gelée blanche.
+
+Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles
+manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient
+à l'envi l'une de l'autre.
+
+Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le
+champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi
+contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses
+regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups
+de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une
+manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère
+puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de
+tenir pied en face de ta colère _sur un champ de bataille_? Terrifiés
+à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les
+Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu
+dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un
+homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?
+
+«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à
+la face des armées: _non!_ ce n'a pas été sa main _d'homme_ qui t'a
+broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est
+Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma
+et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la
+magie.
+
+«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les
+Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas
+un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi
+pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà
+n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par
+les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon coeur que
+Râma n'était pas un homme.
+
+«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu
+n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe _en ce
+jour_. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour
+la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des
+femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même
+supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as
+point compris cela.
+
+«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma,
+tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable
+de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur
+le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du
+Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!
+
+«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit
+qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que
+j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le
+monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi
+étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai
+perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes
+éternelles années!
+
+«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas
+une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux
+longs bras, la mère de ton fils!
+
+«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu
+immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le
+soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre!
+Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent
+la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de
+laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon coeur qui,
+écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois
+là descendu au tombeau!»
+
+Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le coeur
+assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ évanouissement.
+
+Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et
+désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever
+Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles,
+il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le
+malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même
+cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à
+pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla
+ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes.
+
+Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait
+ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur
+pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à
+la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler
+çà et là des bois d'aloès et de sandal.
+
+Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une
+eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte
+des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes
+de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du
+beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du
+sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois.
+Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les
+brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles
+suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière
+qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps
+qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et
+hautement vénéré.
+
+D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on
+dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de
+sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès;
+bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres
+de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu
+d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas déposent le corps
+couché sur un lit.
+
+Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en
+l'honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque
+des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l'autel
+au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui
+s'approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.
+
+Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant
+le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié
+dont l'antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds,
+un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher
+différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au
+lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et
+prescrite dans les Çâstras.
+
+À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du
+monarque une victime de bétail qu'ils oignent tout entière de beurre
+clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice.
+Puis, l'âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils
+inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres
+oblations.
+
+Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu
+au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le
+monarque aux dix têtes.
+
+ * * * * *
+
+Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal du soleil
+qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences
+à Mâtali: «Tu as déployé une grande puissance, tu m'as rendu le plus
+éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé,
+dans le séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi
+donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char et s'élève
+aussitôt vers le ciel.
+
+Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui
+ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies
+en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana,
+le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va
+souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma
+Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne
+santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut
+tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles
+d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses
+commissions.»
+
+ * * * * *
+
+Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais
+opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la
+vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air
+modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les
+paroles de son époux:
+
+«J'ai remporté la victoire, _te fait dire ton époux_; sois tranquille,
+Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug
+duquel _gémissait_ Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne
+doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est
+tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.»
+
+À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout
+passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des
+nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des
+singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine?
+Pourquoi ne me parles-tu pas?»
+
+À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du
+devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que
+sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable
+nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la
+joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien,
+singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là), _non!_ je ne vois
+rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni
+les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie
+telle, que j'en perdis la parole.»
+
+À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe
+et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie:
+«Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour
+ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles
+d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de
+toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles
+valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais
+acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois
+Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite
+de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me
+l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux.
+
+«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux
+vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de
+Râvana.
+
+«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux
+cruelles moeurs: daigne m'accorder cette grâce.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit
+un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le
+noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui
+se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la
+domesticité du roi.
+
+«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment
+des mauvaises oeuvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par
+la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui
+m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion
+de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de _faibles_ servantes.»
+
+À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette
+réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de
+Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes
+commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces
+mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes,
+je désire voir mon époux.»
+
+Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble
+parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc:
+«Ta Mithilienne, _que j'ai trouvée_ absorbée dans la peine et les yeux
+troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a
+désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus
+vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses
+réflexions.
+
+Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants
+soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir
+ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura
+baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes
+parures.»
+
+À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra
+dans le gynoecée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ:
+«Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte
+dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la
+Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant
+même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues,
+Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu
+fasses.»
+
+Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui
+son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à
+l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!»
+répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font
+sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches
+joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique,
+couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en
+grand nombre.
+
+Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la
+Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De
+quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est
+cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut
+mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le
+monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer
+une chaussée longue de cent yodjanas!»
+
+Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les
+côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma
+lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions,
+tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai
+amenée!»
+
+À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps
+habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la
+fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux
+de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à
+Vibhîshana ces paroles opportunes:
+
+«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans
+mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.»
+À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser
+le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de
+turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans
+la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes
+parts les assistants.
+
+Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines
+de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de
+politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire,
+le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du
+reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces
+gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme
+s'il était de ma famille.»
+
+Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en
+conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite
+la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle
+comprima sa joie cachée au fond du coeur.
+
+Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et
+pareille au bruit d'une masse de grands nuages:
+
+«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte
+retranchée _d'un sérail_, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre
+cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le
+voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous
+est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune;
+je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur
+elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la
+Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la
+voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit
+la Mithilienne auprès du magnanime Râma.
+
+À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes
+et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les
+uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit
+chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils
+furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans
+leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.
+
+Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous
+de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient
+à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses
+manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de
+fleurs qui n'a plus de charmes et que _son maître_ abandonne.
+
+Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la
+Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui,
+telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse
+de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de
+Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés
+dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa
+beauté.
+
+Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces
+peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide
+se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À
+l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le
+Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le
+doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère
+et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une
+extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!
+
+Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur,
+ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et
+comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune
+femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une
+_odieuse_ captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir
+du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un
+instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle
+n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà
+baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés,
+fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approchée
+de Râma, en lui disant: «Mon époux!»
+
+À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les
+yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis
+de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit
+aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses
+larmes et rester impassible dans sa fermeté.
+
+Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande
+révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et
+se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle
+s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force
+d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage
+de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient
+l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur.
+
+Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à
+lui exposer l'état secret de son coeur: «Je t'ai conquise des mains
+de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire
+bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère,
+j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et
+mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui,
+ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être
+ici égal à moi-même.
+
+«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous
+une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute;
+la fraude s'est faite ici l'égale du courage. _Mais_ qu'aurait-il
+de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui
+n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?
+
+«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout
+ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit _heureux_. La fatigue
+des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans
+les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte
+aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui,
+désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien,
+porte également son fruit aujourd'hui.»
+
+Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout
+grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses
+larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage,
+et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards
+obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes
+et des Rakshasas:
+
+«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par
+cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais
+sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la
+guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour
+toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi
+par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me
+sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre
+famille.
+
+«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe
+mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé;
+va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace,
+_choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet,
+est-il un homme de coeur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où
+le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle
+aurait habité sous le toit d'un autre homme?
+
+«Place comme il te plaira ton coeur, Sîtâ! car il n'est pas croyable
+que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté
+céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes
+femmes qui habitent son palais!»
+
+Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son
+époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous
+le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour
+ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un
+torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle
+dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux
+me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble
+famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi,
+héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel,
+choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas
+ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en
+moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-même!
+
+«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite
+est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien
+étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon
+amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le
+Destin! Mon coeur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir,
+n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en
+des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je
+n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la
+sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si
+mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et
+notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour
+l'éternité.
+
+«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans
+Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès
+ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par
+toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu
+n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril;
+cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans
+fruit.
+
+«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout,
+comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule
+d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse
+d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite,
+ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent
+tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour
+garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!»
+
+Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient
+balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec
+tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est
+le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je
+n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux,
+dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la
+_seule_ route _ici_ qu'il m'est séant de suivre.»
+
+À ces mots de la Mithilienne, _l'intrépide_ meurtrier des héros
+ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa
+les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion
+de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste
+guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui
+que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de
+la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le
+regarder.
+
+Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la
+tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina
+d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et,
+joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu
+Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai
+jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en
+paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de
+même que mon coeur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi,
+feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!»
+
+Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer
+dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô
+toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus
+vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un
+témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer
+beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur
+visage.
+
+Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue
+entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes,
+enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la
+Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra
+dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la
+clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable
+à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré,
+s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette
+dans le feu du sacrifice.
+
+À ces cris des peuples: «_Hélas! hélas!_» Râma, le devoir incarné,
+mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes.
+Soudain Kouvéra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mânes, le Dieu
+aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain
+des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour
+emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier,
+Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et
+revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir
+ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au
+soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ.
+
+Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits
+savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras,
+dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait
+devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir
+avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment,
+ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas
+toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine,
+comme un époux vulgaire!»
+
+À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux
+tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un
+simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. _S'il en est
+d'une autre manière_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis
+et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la
+vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie!
+répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton
+excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est
+le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça,
+tu es l'homme le plus grand des hommes.
+
+«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin
+des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin.
+«Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres;
+dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les
+points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!
+
+«_Dieu_ fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu
+portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les
+yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le
+jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est
+sans toi.
+
+«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut
+avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on
+raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que
+tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu
+as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent
+le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans
+ta ville.»
+
+Cependant le feu _ardent et_ sans fumée avait respecté la Djanakide,
+placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un
+corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit
+de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine
+aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe
+écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au
+soleil enfant.
+
+Alors ce témoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici
+ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle.
+
+«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni
+de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans
+une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une
+irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt
+solitaire. Enfermée dans son gynoecée, triste, absorbée dans ton
+_souvenir_, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les
+côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les
+manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a
+jamais songé au Rakshasa.
+
+«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute:
+je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et
+tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi,
+qui _viens de_ l'observer _ici même_ en face de mes yeux!»
+
+À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie,
+Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux,
+répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que
+Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette
+purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité
+dans le gynoecée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un
+insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit
+les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette
+purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka
+n'avait pas changé de coeur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée
+errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance
+des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point
+arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même
+n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa
+vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette
+âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la
+Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé.
+Non! Sîtâ n'a point donné son coeur à un autre, comme la splendeur ne
+fait pas divorce avec le soleil!»
+
+Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul
+des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait
+ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces,
+suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé
+Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et
+Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème
+dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu
+auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides,
+prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans
+pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.
+
+«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, _qui fut_
+ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou?
+Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut
+ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton
+frère.»
+
+À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec
+Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char.
+Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur,
+vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char,
+l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue
+de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie.
+
+Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le
+flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au
+Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes,
+heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans
+ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton voeu! Certes,
+heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour
+dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre!
+Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir;
+lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la
+terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et
+tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.
+
+«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est
+à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha,
+ton père, j'atteste sa pureté moi-même!
+
+«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais
+pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de
+Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette
+acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé,
+mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta
+main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible
+avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.»
+
+Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les
+mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté,
+objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais
+obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui
+sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec
+ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à
+Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni
+son fils!»
+
+«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle
+autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection.
+Là-dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite,
+Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui
+cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _récompense
+du_ devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de
+Râma, le Swarga et la grandeur suprême.
+
+«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes
+sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir
+dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les
+hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.»
+
+Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à
+Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, il adressa hautement ces
+mots à la Vidéhaine, qui se tenait là, formant l'andjali de ses mains
+réunies. Il ne faut pas ouvrir ton coeur, Vidéhaine, au ressentiment
+que pourrait y conduire cette répudiation _apparente_: c'est le désir
+même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour _amener
+ici la reconnaissance de_ ta pureté. L'action vaillante, sceau de ta
+pureté, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des
+femmes _dans les siècles à venir_.
+
+Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils,
+le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s'éleva dans son
+char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin fréquenté par
+les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il
+s'éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau
+que l'astre des nuits.
+
+Tandis que le Kakoutsthide _déifié_ s'en allait, Indra, au comble
+de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains
+réunies en coupe à ses tempes: «Ce n'est jamais en vain qu'on nous a
+vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que
+ton coeur désire.»
+
+À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit joyeux cette
+réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des
+Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l'accorder. Que
+tous les singes, qui, vaincus _dans ces combats_, sont tombés à
+cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie
+nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont
+les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des
+fleurs dans le temps même qui n'en est point la saison.»
+
+À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes
+dictés par la bienveillance: «Tu désires le salut des _héros, tes_
+amis, _et des guerriers_, qui te sont venus en aide, c'est un voeu qui
+te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins,
+cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts à
+la vue _des vivants_, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne
+le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause
+de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même
+ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes
+vont se relever, comme _on voit sortir de leur couche_, à la fin du
+sommeil, ceux qui sont endormis.
+
+«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et
+de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivières
+couler avec des ondes pures.»
+
+Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles,
+Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille.
+À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant,
+rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit
+qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait
+renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant
+guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement.
+
+ * * * * *
+
+_À la suite de ces choses_, Vibhîshana dit, les mains jointes,
+ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit
+commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer,
+les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes
+variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent
+ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le
+Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle
+à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la
+pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps.
+Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie
+du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures.
+Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le
+chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»
+
+À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit
+Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé
+Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et
+qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana,
+plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui.
+Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est
+ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude
+jusque dans Ayodhyâ.»
+
+À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable
+au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés
+de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux
+par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de
+tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même,
+resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de
+portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et
+qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au
+sommet du Mérou.
+
+Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit
+au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant
+réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié:
+«Que tous ces _quadrumanes_ habitants des bois, qui ont mis à fin leur
+expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de
+chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ,
+monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils
+n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions
+simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime
+qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi.
+
+«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son
+devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la
+terre, n'est-il pas adoré du guerrier?»
+
+Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au
+dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de
+son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine,
+rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce
+langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme
+à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous
+l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc
+loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on
+peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un coeur appliqué, ta
+majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement.
+Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva!
+
+«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras.
+Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais,
+souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du
+kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous
+demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»
+
+À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes
+et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire:
+«Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons
+voir ton sacre, voeu de notre coeur. Quand nous aurons vu cette auguste
+cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour,
+ô le plus grand des rois, dans nos habitations.»
+
+Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans votre société,
+si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que
+l'aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans
+Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de
+monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes
+ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»
+
+À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses
+conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka.
+Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et
+le char nonpareil de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.
+
+ * * * * *
+
+Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De
+là, promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit
+à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: «Regarde,
+Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la
+cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce
+champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste
+boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas!
+
+«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana
+et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens
+ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau;
+mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien _mortel_ de ces
+flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands
+yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que
+Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C'est à cette place que
+se lamenta d'une manière si touchante l'épouse du cruel souverain,
+appelée Mandaudarî.
+
+«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi des fleuves: il
+eut _en quelque façon_ pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait
+alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le
+Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après
+la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite à cause
+de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des
+requins; cette gloire n'aura pas de fin.
+
+«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je
+couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à
+mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une
+masse de grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla
+prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos
+yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par
+moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s'élever la cime lumineuse du
+Mâlyavat: c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison
+pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de
+ma douleur, après que j'eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré
+_le nouveau roi_ Sougrîva.
+
+«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs
+de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes
+continuelles.
+
+«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la
+grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana.
+
+«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre chaumière de
+feuillage, d'où Râvana, le monarque des Yâtavas, _osa_ t'enlever,
+malgré ta résistance. C'est là que vint s'offrir à nos yeux
+Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le
+nez et les oreilles.
+
+«Maintenant, c'est l'amoene et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes,
+qui nous apparaît avec l'ermitage d'Agastya, entouré de bananiers.
+
+«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille svelte, sont les
+habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à
+l'égal du feu même ou du soleil.
+
+«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand ermitage d'Atri,
+le révérend anachorète, de qui l'épouse Anasoûyâ t'avait donné un fard
+merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le
+fils de Kêkéyî vint m'apporter ses _vaines_ supplications. Ce fleuve
+qui roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides,
+où j'offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de
+fruits.
+
+«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et
+l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu béni pour les sacrifices.
+Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est la Gangâ, qui roule ses flots dans
+trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha,
+mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi;
+c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première nuit,
+après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.
+
+«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! Incline-toi
+devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»
+
+Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes,
+et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique
+cité.
+
+ * * * * *
+
+À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant comme un
+second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est percé d'un
+immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants
+et des femmes, s'écriant tous: «Voici Râma!» Descendus alors des
+chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à
+terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans _l'intelligent_
+véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé _de
+la tristesse_ à la joie, s'approcha, les mains jointes, de Râma et
+l'honora du salut: «Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que
+méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce
+prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux pieds de Râma
+et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.
+
+Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait dans la
+route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son
+coeur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l'âme
+domptée s'approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la
+bienséance, et salua ses nobles pieds.
+
+Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences,
+s'étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient
+avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit
+à Vibhîshana d'une voix caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé
+heureusement une guerre d'une extrême difficulté.»
+
+Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana,
+vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ.
+
+Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance d'un voeu,
+les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se
+prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le coeur de
+sa mère. Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant
+l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta, environné
+des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'eût courbé
+devant Brahma l'éternel.
+
+Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent alors
+contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri
+de Kâauçalyâ!» disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant
+les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que
+des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui
+présentaient à son passage.
+
+En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une grande vitesse, attelé
+de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre.
+Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir,
+les chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains
+réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, maître, tu te souviens
+encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la
+crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin,
+n'a dérobé un fruit _dans ton absence_. Tout cet empire est à toi;
+c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est
+rempli et mes voeux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici
+pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers,
+les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé,
+grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»
+
+À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l'amour
+fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des
+larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et
+s'en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage du
+Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char,
+descendit et se tint sur le sol de la terre.
+
+Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait
+celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvéra.»
+Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule
+s'enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu
+qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra
+lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie point, à son
+service comme tu es au mien.» À cet ordre, le char se mit à la
+disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette
+nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra.
+
+Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante
+splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque des singes,
+lui tint ce langage: «Nous étions quatre frères, et toi maintenant,
+Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, _comme ses amis_, un
+fils de l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a
+rendus.»
+
+Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe
+à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se
+démentit jamais: «Que ma mère n'en soit point offensée! cet empire qui
+me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même
+donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par la grande furie des
+eaux, un royaume dont la couronne n'est pas légitime est, à mon avis,
+une charge bien difficile à porter.
+
+«_Fais-toi_ sacrer aujourd'hui _et_ que les rois te contemplent dans
+ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour!
+Endors-toi et réveille-toi _chaque jour_ au cliquetis des noûpouras
+d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix
+mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, _ton empire_, accomplira
+sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le
+globe.»
+
+Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main
+douce et prompte donnent leurs soins à Râma.
+
+Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec des bouquets
+de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète bien peigné, le corps
+flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec
+des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme
+enflammé d'une céleste splendeur.
+
+Toutes les femmes du _feu roi_ Daçaratha firent elles-mêmes la
+toilette ravissante de la sage Djanakide.
+
+Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses
+coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au
+courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères
+placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d'eux
+et tout flamboyant de splendeur.
+
+Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana,
+s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer le noble Râma.
+Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c'étaient les
+louanges de Râma, que chantaient les choeurs des saints, les troupes
+des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des
+singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant appelé
+Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s'étaient
+revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils
+s'avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants.
+C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des
+hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques.
+
+Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes
+et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage
+du Raghouide.
+
+Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée dans
+Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les hauts faits des
+singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits des quadrumanes et la
+vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent
+saisis d'admiration.
+
+C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra
+dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes,
+pavoisée d'étendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses
+places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses
+routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli
+de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes
+dire au monarque arrivé dans sa capitale: «Les habitants de cette
+ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils,
+et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui!
+Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de
+ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants
+d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville
+était comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer à laquelle
+on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune.
+Aujourd'hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut,
+Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22] à la face
+des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions
+loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont
+coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»
+
+[Note 22: On n'a pas oublié ce que veut dire _ayodhyâ_ et l'on
+voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «_Ayodhyâ_ nous
+semble aujourd'hui _ayodhyâ_, c'est-à-dire, l'_Imprenable_ est
+imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»]
+
+Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix
+réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en
+témoignage d'affection.
+
+Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, le glorieux
+monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et
+Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans
+son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme.
+
+Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était joint l'à-propos
+et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des
+rois aux pas bien assurés dans le devoir: «Que Sougrîva goûte ici le
+plaisir d'habiter ce grand bocage d'açokas et ce palais magnifique,
+pavé d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste,
+belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana.
+Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement
+à tous les rois folâtres des singes, en observant l'ordre établi des
+rangs.» À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr
+comme la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors dans
+le palais.
+
+«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie
+promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au
+point du jour, l'heure où l'astérisme Poushya est dans sa jonction,
+que l'on doit sacrer le Raghouide.
+
+Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies
+de pierres fines, à quatre chefs des singes. «Qu'on revienne
+promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puisée dans
+les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps où l'aube
+reparaît!» À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des
+montagnes, s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents
+impétueux.
+
+Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les branches du sandal
+rouge, apporta d'un vol léger une onde empruntée à la mer du midi.
+Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne,
+incrustée de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles
+de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à l'Océan
+septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée dans son vase,
+qu'il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de
+l'autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d'armilles et de
+bracelets.
+
+Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme
+que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut,
+dans un moment propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans
+sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné des
+brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de
+pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l'orient.
+Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles
+consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait
+conférer à ce noble prince issu de Raghou.
+
+Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le
+brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante splendeur et les autres
+chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau
+bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré
+jadis Indra aux mille yeux.
+
+Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans
+les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des
+ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers
+de l'armée et des _notables_ commerçants, tous joyeux et rangés
+suivant l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille.
+Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva,
+le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc
+éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie,
+saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre
+incomparable éventail, semblable à l'astre des nuits.
+
+Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au
+Raghouide une guirlande d'or, composée de cent lotus et flamboyante
+de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette
+assemblée, fit présent à Râma d'un collier de perles, entremêlé
+de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation
+de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui
+l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.
+
+Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens
+des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer
+la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque,
+la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur
+et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma,
+_pour les honoraires du sacre_, donna aux brahmes cent fois cent
+taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus,
+trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des
+joyaux, des vêtements, des lits, des siéges et beaucoup de villages à
+plusieurs fois.
+
+L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d'or
+magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil.
+Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets
+d'un beau travail, ornés d'admirables diamants, entremêlés de lapis
+et d'autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe
+collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, et dont
+les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse.
+
+En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se
+mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe
+Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs
+fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son
+épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à
+celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de
+l'intelligence.»
+
+_À ces mots_, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent.
+Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel
+qu'une montagne avec une _ceinture de_ nuées blanches, dont les rayons
+de la lune jaunissent le sommet.
+
+Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques
+pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de
+biens et d'hommages, partirent, ayant séjourné là _quelques heures_,
+tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter
+Râma.
+
+Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir
+lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je ne t'ai pas récompensé
+comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m'as
+rendu est bien grand.» À ces mots, des larmes de joie troublant ses
+yeux, celui-ci dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps,
+sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la terre; je
+demande cette grâce, si tu veux m'en accorder une.»
+
+À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse:
+«Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie,
+sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi
+longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!»
+
+La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille:
+«Que les différentes choses à manger, fils de Mâroute, se présentent
+d'elles-mêmes à toi sur la terre! Que les choeurs des Apsaras, les
+Gandharvas, les Dânavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en
+tous lieux où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi
+ou ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils à
+l'ambroisie et des ondes limpides!»
+
+«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux mouillés de
+larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils étaient venus,
+à leurs différentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant
+ils aimaient Râma, des grandes aventures de ce noble Raghouide.
+
+Après le départ de tous les singes, l'homicide _généreux_ des ennemis
+tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dévoué:
+«Gouverne avec moi, ô toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont
+habitée les rejetons des monarques nos ancêtres, et porte, comme roi
+de la jeunesse, ce timon _des affaires_, qui n'a rien de supérieur à
+ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»
+
+ * * * * *
+
+Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même avec ses
+frères toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son règne
+plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux,
+regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans
+le monde, le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des
+vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. Tout vivait
+dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir maintenait le sujet
+dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres.
+
+Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans maladie, on
+était sans chagrin, la vie était de cent années, chaque père avait
+un millier de fils. Les arbres, invulnérables aux saisons et couverts
+sans cesse de fleurs, donnaient sans relâche des fruits; le Dieu du
+ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une
+haleine toujours caressante.
+
+Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient
+renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives;
+les créatures s'adonnaient à la pratique de la vertu.
+
+Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses devoirs, c'est
+ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies toutes les qualités,
+gouvernait la monarchie du monde. Devenu maître de tout l'empire et
+victorieux de ses ennemis, ce prince, à la haute renommée, offrit
+mainte espèce de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de
+riches honoraires.
+
+ * * * * *
+
+Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui
+rend les rois victorieux, est l'oeuvre primordiale que jadis composa
+Valmîki.
+
+Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son
+oreille sans cesse occupée au récit de cette histoire admirable _ou
+variée_ du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils,
+s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses,
+l'homme qui écoutera lire dans le monde ce que fit Râma.
+
+La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, la joie de
+son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui voyagent dans les pays
+étrangers, elle obtiendra qu'ils soient bientôt réunis avec elle. Ceux
+qui dans le monde écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé,
+acquièrent _du ciel_ toutes les grâces, objets de leurs désirs, telles
+qu'ils ont pu les souhaiter.
+
+FIN DU RAMAYANA.
+
+ * * * * *
+
+INDEX
+
+DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES PERSONNES QUI NE
+SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET
+L'HISTOIRE DE L'INDE.
+
+ * * * * *
+
+
+A
+
+AGNIHOTRA, le feu sacré en général.
+
+ANDJALI, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes
+ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au
+front.
+
+ANKA, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche et
+l'aisselle du même côté.
+
+APSARA, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel.
+
+ASTA, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé
+descendre se coucher.
+
+ASOURA, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité
+continuelle avec les Souras ou les Dieux.
+
+
+B
+
+BHAGAVAT, _vénérable_, _adorable_, appellation commune à tous les
+Dieux, mais principalement consacrée à Brahma.
+
+BRAHMA, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance
+créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation par
+les merveilles du monde.
+
+
+
+ÇAKRA, _validus_, _robore_ ou _vi præditus_. V. Indra.
+
+ÇÂSTRA, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais
+plus ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de
+jurisprudence.
+
+ÇATAGHNÎ, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire _qui tue
+cent_ hommes. L'opinion générale est que la _çataghnî_ était une arme
+à feu.
+
+ÇÎVA, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance
+destructive et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa
+manifestation par les choses créées.
+
+
+D
+
+DAÇAGRÎVA, c'est-à-dire _decem habens colla_, un surnom de Râvana.
+
+
+G
+
+GANDHARVA, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel
+d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales
+Divinités.
+
+GAROUDA, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la
+monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de
+serpents, exalté jusqu'à la condition divine.
+
+
+H
+
+HRISHIKÉÇA, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou Vishnou
+incarné.
+
+
+I
+
+INDRA, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le _Jupiter tonans_
+de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun:
+l'_Indra des hommes_, l'_Indra des quadrupèdes_, l'_Indra des
+oiseaux_, pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là.
+
+IKSHWÂKOU, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé, et le
+premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant, le
+nom d'Ikshwâkide.
+
+
+K
+
+KAKOUTSTHA, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha
+et le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique
+Kakoutsthide pour son descendant Râma.
+
+KINNARA, un ordre des musiciens du ciel.
+
+KOUVÉRA, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses
+et le frère aîné du tyran Râvana.
+
+KSHATRYA, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des
+rois.
+
+
+L
+
+LOHITÂNGA, la planète de _Mars_.
+
+
+M
+
+MÂDHAVA, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du
+printemps.
+
+MÂROUTE, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au
+nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne.
+
+MOUSHALA, _pistillum_, _teli genus_, dit Bopp.
+
+
+N
+
+NAÎRRITA, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé dans
+le poëme comme synonyme de _Rakshasa_.
+
+NÂRÂYANA, _l'esprit qui marche sur les eaux_, un nom de Vishnou et de
+Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait
+avant tous les mondes.
+
+NOÛPOURA, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de
+pierreries, que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied.
+
+
+P
+
+PANAVA, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour.
+
+PANNAGAS, Demi-Dieux serpents.
+
+PATTIÇA, espèce d'arme en forme de hache.
+
+PIÇÂTCHAS, espèce de Démons analogues aux vampires.
+
+POURANDARA, _le briseur de villes_. V. Indra.
+
+PRADAKSHINA, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne,
+ayant soin de lui présenter toujours le côté droit.
+
+
+R
+
+RAGHOU, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui vint
+ce nom patronymique si usité de _Râghava_ ou de _Raghouide_.
+
+RÂHOU, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de
+la lune.
+
+RAKSHASA, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières, animant
+les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les sacrifices,
+sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à leurs femmes le
+nom de Rakshasî.
+
+ROHINÎ, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une
+des filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27
+nymphes, personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou
+Lunus est censé avoir épousées.
+
+
+S
+
+SHORÉE, arbre de charpente, le _shorea robusta_.
+
+SOMA, l'asclépiade acide ou le _sarcostema viminalis_, dont le jus est
+offert aux Dieux dans les sacrifices.
+
+SOUPARNA. V. GAROUDA.
+
+SOURA, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine _sour_,
+briller, _splendere_.
+
+SWARGA, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et
+les héros après cette vie.
+
+SWAYAMBHOU, c'est-à-dire, l'_être, qui existe par soi-même_, un des
+noms de Brahma.
+
+
+T
+
+
+TCHAKRA, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés:
+c'est l'arme terrible de Vishnou.
+
+TCHÂRANA, bons Génies, les panégyristes des Dieux.
+
+TILAKA, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur
+le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme
+distinction de secte.
+
+
+V
+
+VAROUNA, le Neptune indien, le Dieu des eaux.
+
+VÂSOUKÎ, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou.
+
+VIÇVAKARMA, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain
+de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom veut
+dire _cujuslibet peritus operis_.
+
+VIDYÂDHARA, Demi-Dieux, habitants des airs.
+
+VIROTCHANA, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est nommé
+le Virotchanide.
+
+VISHNOU, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance
+conservatrice du monde personnifiée.
+
+VRITRA, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies
+Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux rayons de
+la lumière originelle.
+
+
+Y
+
+YAMA, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le
+fils du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide.
+
+YÂTOU, au pluriel, Yâtavas, et
+
+YATOUDHÂNA, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana.
+
+YATOUDHÂNÎ, c'est le féminin de ce mot.
+
+YODJANA, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres
+chacun.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana - tome second
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Valmiky
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
+
+
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+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the
+Distributed Proofreading team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LE RAMAYANA</h1>
+
+<h3>POÈME SANSCRIT DE VALMIKY</h3>
+
+<h1>TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE</h1>
+
+<h4>Traducteur des Œuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata</h4>
+
+<h2>TOME SECOND</h2>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h4>LIBRAIRIE INTERNATIONALE</h4>
+
+<h4>13, RUE DE GRAMMONT, 13</h4>
+
+<h4>A. LACROIX, VERBOECKHOVEN &amp; C<sup>e</sup>, ÉDITEURS</h4>
+
+<h4><i>À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne</i></h4>
+
+<h2>1864</h2>
+
+<hr />
+
+<p>Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana,
+son âme tout enveloppée de colère, pénétra dans
+l'épouvantable caverne Kishkindhyâ, comme Râma lui
+avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, à
+la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes,
+voyant le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de
+colère, et, pour ainsi dire, tout flamboyant de son ardent
+courroux, élèvent au front les paumes de leurs mains
+réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne tentent pas de
+l'arrêter.</p>
+
+<p>L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je,
+l'âme tout enveloppée de colère, vit alors cette grande
+caverne, belle, charmante, délicieuse, remplie de machines
+de guerre, embellie de jardins et de bosquets,
+encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse, céleste,
+faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des
+forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au
+gré de tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances
+bocagères, avec des singes du plus aimable aspect,
+qui pouvaient changer de forme suivant leur fantaisie,
+vêtus de robes divines, parés de guirlandes célestes, fils
+des Gandharvas ou des Dieux, et, <i>pour comble</i>, avec
+une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs
+exquises de lotus, d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.</p>
+
+<p>Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les
+blanches files des palais aux constructions variées, hauts
+comme les cimes du mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il
+vit les temples d'une belle architecture et plaqués d'émail
+blanc: partout il vit des chars consacrés aux dieux. Le
+frère puîné de Bharata vit là des lacs tapissés de lotus,
+des bois en fleurs, une rivière limpide, qui descendait sur
+la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse habitation
+d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles
+singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha,
+des princes Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat,
+Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de Koumbha et de Rabha.
+Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans
+la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches:
+les plus suaves guirlandes <i>en</i> décoraient <i>l'extérieur</i>; ils
+regorgeaient de pierres fines et de richesses, <i>mais</i> la
+perle des femmes en faisait la <i>plus charmante</i> parure.
+Il vit, pareil au palais de Mahéndra et protégé d'un rempart,
+tel qu'une blanche montagne, le délicieux château
+du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme
+les sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux
+jardins embellis d'arbres, où l'on cueillait du fruit en
+toute saison, aux bosquets enrichis de plantes fortunées,
+célestes, nées dans le Nandana, présent du grand Indra
+lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées d'azur.
+Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à
+la main, il regorgeait de fleurs divines et <i>montrait avec
+orgueil</i> ses arcades en or bruni.</p>
+
+<p>Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble,
+Sougrîva commande aux ministres d'aller à sa rencontre,
+et ceux-ci l'abordent, tenant les paumes des
+mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana de
+parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant
+les bienséances, non par timidité d'âme, mais par
+le sentiment des convenances; puis, <i>officiellement</i> reconnu,
+il entra dans le palais. Quand ce guerrier, le devoir
+même incarné, eut franchi trois cours toutes couvertes
+de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail, que
+défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller
+çà et là beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur
+lesquels s'étalaient de riches tapis. Là, il entendit un
+chant doux et des plus ravissants, qui se mariait à l'unisson des
+flûtes, des lyres et des harpes.</p>
+
+<p>Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque
+un grand nombre de femmes avec différents caractères
+de figure, mais toutes fières de leur jeunesse et de
+leur beauté. Parées des plus riches atours, de bouquets
+et de guirlandes variées, elles étaient revêtues de robes
+différentes par les couleurs et n'étaient pas moins distinguées
+par la politesse que par la beauté.</p>
+
+<p>Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la
+tristesse de son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus
+dans son <i>cœur</i> la puissance de sa colère. À peine Angada
+l'eut-il vu irrité comme le roi des Nâgas ou comme le feu
+allumé pour la destruction <i>du monde</i>, qu'une vive émotion
+le saisit tout à coup, et son visage fut couvert de confusion.
+Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient
+dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement
+et leurs mains réunies en coupe devant Lakshmana.</p>
+
+<p>Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal
+du soleil, couvert de précieux tapis, élevé au sommet
+d'une estrade, le roi des singes vêtu d'une robe divine,
+enguirlandé de fleurs célestes, frotté d'un onguent divin
+et les membres éblouissants de parures toutes divines: on
+eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des
+femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines
+de mille: telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras
+font cercle autour de Kouvéra. Lakshmana vit aussi
+les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à la droite, et
+Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à
+ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du
+roi l'éventail blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements
+d'or bruni.</p>
+
+<p>À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison
+qu'il en fit avec la peine immense de son frère,
+Lakshmana sentit redoubler sa fureur. À peine Sougrîva
+eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de colère, la
+vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la
+contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous
+les dents, poussant maint et maint soupir long et brûlant,
+irrité enfin comme le serpent aux sept têtes enfermé
+dans un cercle de feux; à peine, dis-je, l'eut-il vu, les
+yeux rouges de colère, tenant son arc empoigné, qu'il se
+leva soudain et porta les mains en coupe à ses tempes.</p>
+
+<p>Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi
+là!» dit le roi des singes.</p>
+
+<p>Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé
+dans une caverne, Lakshmana, retenu par les instructions
+qu'il avait reçues de son frère, lui répondit en
+ces termes: «Il est impossible qu'un envoyé, roi des
+singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie même,
+avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message.
+Quand le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès
+couronner les affaires de son maître, il peut alors,
+monarque des singes, accepter les présents de l'hospitalité.
+Mais comment puis-je recevoir ici les tiens, sire,
+moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux vœux du
+noble Râma?»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner
+devant Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout
+émus de frayeur: «Nous sommes entièrement les serviteurs
+de Râma aux prouesses infatigables; je ferai tout
+ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu.
+Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et
+la corbeille de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana,
+dans cet auguste siége; ensuite je parlerai un langage
+que tu aimeras entendre.»</p>
+
+<p>Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données
+Râma: «Tu ne dois pas accepter les présents de
+l'hospitalité dans la maison du singe avant que tu n'aies
+accompli ton message.» Écoute donc la mission, que j'ai
+reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant, s'il
+te plaît, une prompte exécution.»</p>
+
+<p>Ensuite, l'homicide <i>héros</i> des héros ennemis, Lakshmana
+tint ce langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta
+même debout, environné de ses femmes. «Un roi qui a
+du cœur et de la naissance, qui est miséricordieux, qui a
+dompté ses organes des sens, qui a de la reconnaissance,
+qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté sur la
+terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque
+esclave de l'injustice et violateur d'une promesse
+faite à ses amis, dont il avait déjà reçu les services?
+L'homme qui ment à son cheval tue cent de ses chevaux;
+s'il ment à sa vache, il tue mille de ses vaches;
+mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même
+avec sa maison. L'homme qui fait un mensonge à la
+terre, son châtiment frappe dans sa famille et ceux qui
+sont nés et ceux qui sont à naître. Il y a, nous dit-on,
+égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge à la
+terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur
+jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé
+par ses amis, ne leur a jamais payé de retour le service
+rendu, mérite que tous les êtres conspirent à sa mort.</p>
+
+<p>«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka,
+une des plus saintes montagnes, tu pris nos mains dans
+les tiennes pour nous garantir la vérité de ton alliance. Et
+maintenant, plongé dans tes voluptés matérielles, voici
+que tu déchires le traité!</p>
+
+<p>«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence,
+ni les mains serrées en présence du feu allumé
+ne sont rien à tes yeux! Ce fut, pervers, ce fut donc en
+toutes les façons que tu as trompé mon frère; lui, ce
+sage, à l'âme droite; toi, cœur vil, aux pensées tortueuses!
+Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une ardente
+colère, comme le gonflement du magnanime Océan
+au jour de la pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de
+mes flèches aiguës, dans les habitations d'Yama! Certes!
+ici, avec mes flèches, moi qui te parle, je t'immolerai,
+comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le chemin de la
+vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme
+inconstante et mobile par le vice de ta race!»</p>
+
+<p>À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé
+d'une ardente fureur, Târâ, semblable par son visage à
+la reine des étoiles, répondit en ces termes: «Le roi ne
+mérite pas que tu lui parles de cette manière, Lakshmana:
+le monarque des singes ne mérite pas ce langage
+amer, venu de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat,
+perfide et cruel; son âme n'est point amie du mensonge,
+son âme ne creuse pas des pensées tortueuses. Le
+vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, impossible à
+d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable.
+C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains
+la gloire, l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes
+choses, Roumâ, <i>son épouse</i>. Rentré en possession des plus
+douces jouissances par la bienveillance de Râma, il a voulu,
+<i>c'était naturel!</i> goûter de ses voluptés, lui de qui la
+douleur avait toujours été la compagne. Que le noble Raghouide
+veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux
+qui a passé dix années dans les fatigues <i>de l'exil</i> et
+dans la privation de toutes les choses désirées!</p>
+
+<p>«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui
+manque d'auxiliaires: ce besoin de <i>vigoureux</i> compagnons
+a donc fait expédier çà et là de nobles singes, afin
+qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de singes en
+nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti
+en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe
+de Râma, ces valeureux quadrumanes à la bien grande
+vigueur. Les dispositions de Sougrîva sont toujours, fils
+de Soumitrâ, ce qu'elles étaient auparavant.</p>
+
+<p>«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les
+ours viendront ici par dizaines de billions, et les golângoulas
+par milliards; les tribus simiennes répandues sur la
+terre afflueront ici kotis par kotis. De la rive des mers,
+tous les singes qui habitent les îles de l'Océan vont accourir
+pleins de hâte devant toi: dépose donc, irascible
+guerrier, dépose là ton chagrin.</p>
+
+<p>«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais
+Génies, les singes ramèneront ici la bien-aimée de ton
+frère, cette Djanakide charmante aux formes délicieuses,
+dussent-ils, monarque des hommes, l'arracher du ciel
+même ou des entrailles de la terre!»</p>
+
+<p>Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit
+avec faveur ce langage modeste, uni au devoir; et,
+voyant les paroles de Târâ bien reçues, le roi des singes
+rejeta, comme un habit mouillé, la crainte que les deux
+Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la
+guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son
+cou et resta dépouillé de cette royale distinction. Puis,
+le souverain de toutes les tribus simiennes, Sougrîva à la
+vigueur épouvantable, de parler à Lakshmana ce langage
+doux et fait pour augmenter sa joie:</p>
+
+<p>«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma
+gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai recouvré
+tout par la bienveillance de Râma. Dans ce monde tel
+qu'il est, où trouver, dompteur <i>invincible</i> des ennemis,
+un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal au
+sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée
+du bruit de ses hauts faits?</p>
+
+<p>«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un
+bras qui, tirant son arc, fait trembler, au seul bruit de
+sa corde, la terre avec les montagnes? Je suivrai, sans aucun
+doute, je suivrai les pas du vaillant Raghouide, marchant
+pour l'extermination de Râvana et des généraux
+ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par <i>trop de</i>
+confiance, soit par <i>intempérance d'</i>amour, il faut que
+Râma ait de l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute
+à se reprocher?»</p>
+
+<p>Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana,
+qui répondit ces mots avec amour: «Ces paroles,
+tombées de ta bouche, Sougrîva, sont d'une âme reconnaissante,
+qui sait le devoir et ne recule pas en face des
+batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,
+assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère
+majeur exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui!
+tu es l'égal de Râma pour la bravoure et la force: ce
+sont les Dieux mêmes, roi des singes, qui t'ont donné à
+nous pour notre bonheur après une longue <i>attente</i>!</p>
+
+<p>«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec
+moi, viens consoler ton ami, le cœur déchiré à la pensée
+de son épouse ravie. Veuille bien excuser toutes les paroles
+injurieuses que j'ai dites pour toi sous l'impression
+des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»</p>
+
+<p>Les singes chargés des ordres du roi volent de tous
+les côtés et, couvrant le ciel, route divine, où circule
+Vishnou, ils tiennent offusqués les rayons du soleil. Dans
+les mers, dans les forêts, dans les montagnes et sur la
+rive des fleuves, les envoyés appellent tous les singes à
+soutenir la cause de Râma.</p>
+
+<p>Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers
+et reçu l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas,
+la gent quadrumane est frappée de terreur.</p>
+
+<p>Alors trois kotis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> de singes au poil sombre comme
+le collyre s'avancent, de la montagne nommée le
+Grand-Andjana, vers ces lieux où Râma les attend. Dix
+kotis de singes couleur de l'or bruni viennent de la belle
+montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche à
+l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara,
+<i>une des</i> plus hautes alpes <i>de la terre</i>: vaillants héros, ils
+ont la taille et la force des lions. Trois mille deux cents
+kotis de singes, <i>les épaules couvertes</i> d'une crinière léonine
+toute resplendissante, affluèrent des sommets du
+Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de l'Himâlaya
+et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits,
+un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde.
+Du mont Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que
+des masses de charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables
+par les actions. Dix mille kotis de singes arrivèrent
+du mont Oudaya, tous renommés par le courage et
+la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la Mer-de-Lait,
+où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs
+festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer
+la multitude <i>infinie des croisés</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><p>Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces
+hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'<i>un koti</i>
+égale <i>dix millions</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Les armées de ces hommes des bois accouraient des
+bords de la mer, des fleuves, des forêts; et l'astre du jour
+en était comme éclipsé.</p>
+
+<p>Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin
+d'or, brillant comme le soleil et porté sur les épaules
+de grands singes. Il sortit en roi, auquel est échu la gloire
+de ceindre une couronne sans égale; il sortit avec le parasol
+blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail blanc, avec
+le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour de
+son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des
+javelots à leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré
+de ses ministres à la grande vigueur; et, dans sa
+course rapide, il faisait trembler même le sol de la terre
+sous les pas de l'innombrable armée des singes. Dans ce
+voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit
+des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers,
+les golângoulas par centaines et des singes fortement
+cuirassés marchaient devant lui. Il franchit dans
+l'intervalle d'un instant la distance qui le séparait du Mâlyavat,
+la grande montagne: arrivé à la demeure, mais
+encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées
+quadrumanes s'arrêta.</p>
+
+<p>Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière
+d'or, le roi fortuné des singes, tenant au front ses deux
+mains en coupe et marchant à pied, s'approcha de Râma.
+Il se prosterna la tête sur la terre et se tint formant de ses
+mains jointes la coupe de l'andjali. À peine eut-elle vu
+son roi les paumes des mains réunies aux tempes, toute
+l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains
+et fit de même l'andjali.</p>
+
+<p>Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un
+lac de lotus, dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices,
+Râma fut satisfait à l'égard de Sougrîva. Le digne fils de
+Raghou étreignit dans ses bras le royal singe, il salua de
+quelques mots les ministres et lui dit: «Assieds-toi!»
+Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec bonté ce
+langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol
+de la terre:</p>
+
+<p>«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances
+brutales et sache que prêter du secours à tes amis,
+c'est défendre même ton royaume. Déploie tes efforts à la
+recherche de Sîtâ et travaille, ô toi qui domptes les ennemis,
+travaille à découvrir en quel pays habite Râvana.»</p>
+
+<p>À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline
+entièrement rassuré devant Râma et lui répond en
+ces termes: «J'avais perdu ma fortune, ma gloire et l'empire
+éternel des singes; mais j'ai tout recouvré, grâce à
+ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô le
+plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour,
+à toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait
+le plus ignoble des hommes.</p>
+
+<p>«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux
+de mes singes par centaines. Ces messagers doivent
+tous amener ici tous les simiens répandus sur la terre;
+ils amèneront les ours et les golângoulas; ils amèneront,
+fils de Raghou, les singes enfants des Dieux et des Gandharvas,
+héros d'une épouvantable vigueur, qui changent
+de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés
+dans la connaissance des lieux impraticables, des bois
+et des forêts.</p>
+
+<p>«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages
+et qui peuvent se métamorphoser comme ils veulent, suivront
+tes pas dans la guerre, chacun avec toute sa parenté.
+Ces guerriers, qui ont pour armes, les uns des rochers,
+les autres des shorées et des palmiers, arracheront
+la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne
+<i>dans tes bras</i>!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi
+singe, <i>en tel nombre</i> qu'elle éclipsait dans les cieux la
+grande lumière de l'astre aux mille rayons. Les yeux ne
+distinguaient plus aucun des points cardinaux enveloppés
+alors dans la poussière; et la terre elle-même tremblait
+tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.</p>
+
+<p>Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune,
+s'avança d'abord, environné par dix mille kotis de guerriers.</p>
+
+<p>Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des
+armées au nombre de cinq et cinq fois mille kotis, parut
+le vaillant père de Târâ, le roi ou plutôt l'Indra même des
+singes, l'héroïque Souséna, honoré des plus grands ministres
+et semblable au Dieu Mahéndra.</p>
+
+<p>Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel
+marchent mille kotis et cent milliers de singes.</p>
+
+<p>Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur
+égale à celle de <i>Bâli</i>, son père: Angada conduit mille
+padmas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2-3"><sup>2</sup></a> de singes avec une centaine de çankhas<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote2-3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2-3" name="footnote2-3"></a><b>Note 2-3:</b>
+<p>Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha
+équivaut à cent milliards.</p></blockquote>
+
+<p>Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au
+matin: celui-ci commande une myriade avec onze centaines
+de guerriers.</p>
+
+<p>Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la
+grande vigueur, telle qu'une montagne de noir collyre:
+c'est Gavaya. Dix mille héros exécutent ses commandements.</p>
+
+<p>Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel
+se pressent mille kotis de singes à la vigueur épouvantable,
+tous pareils aux cimes du Kêlâsa.</p>
+
+<p>Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir,
+Dourmoukha, comme on l'appelle, avec cent mille braves,
+auxquels s'ajoute encore une neuvaine de milliers. Intelligent,
+le plus vaillant des singes, estimé de tous les quadrumanes,
+son visage resplendit comme le soleil adolescent,
+et sa couleur imite celle des fibres du lotus.</p>
+
+<p>Ensuite paraît le fils du père universel des créatures,
+le fortuné Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées
+composant dix mille kotis de guerriers.</p>
+
+<p>Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à
+queue de taureau: il a nom Gavâksha et commande à
+mille kotis de golângoulas.</p>
+
+<p>Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra,
+autour duquel marchent deux mille kotis d'ours à la couleur
+enfumée.</p>
+
+<p>Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables
+et pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un
+chef à la grande vigueur: son nom est Panasa.</p>
+
+<p>Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida,
+entourent Sougrîva avec mille kotis de simiens.</p>
+
+<p>À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène
+dans cette guerre cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.</p>
+
+<p>Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha
+à la grande force, honoré par tous les chefs des
+chefs.</p>
+
+<p>Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands
+genoux, que suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.</p>
+
+<p>Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une
+montagne, Karambha à la grande splendeur, le visage
+brillant comme le soleil du matin.</p>
+
+<p>Après lui se montre, guidant onze kotis répandus
+autour de sa personne, le singe fortuné Gaya, le chef
+suprême des chefs de troupes.</p>
+
+<p>On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et
+Koumouda, et Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et
+Rambha, et Rabhasa.</p>
+
+<p>Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette
+guerre, tous capables de changer de forme à volonté,
+couvraient entièrement la terre, et les forêts et les montagnes.
+Les généraux des armées s'approchent, l'air
+joyeux, et tous ils courbent avec respect le front devant
+Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres
+singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités;
+ils se tiennent alors devant Sougrîva, les mains
+réunies à la manière de l'andjali. Le monarque, joignant
+aussi les deux mains aux tempes, annonce à Râma, digne
+<i>en tous points</i> d'être aimé, que tous les singes à la grande
+vigueur sont arrivés.</p>
+
+<p>Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes,
+eurent fait connaître exactement les états des armées,
+chacun s'en alla coucher à son aise, ou dans les
+grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de ses cataractes, ou
+dans ses forêts charmantes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et
+campés sur la terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:</p>
+
+<p>«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis
+environné de mes armées. Veuille bien me conter la chose
+de la manière qu'elle doit marcher.»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha
+étreignit Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces
+termes: «Que l'on sache, bel ami, si ma Vidéhaine vit
+ou non. Que l'on sache, monarque à la haute sagesse, en
+quel pays demeure le démon Râvana. Quand je connaîtrai
+bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de
+Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés
+par les circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes
+les maîtres dans cette affaire: tu es la cause qui doit ici
+tout mouvoir, et c'est de toi que dépend toute la chose.
+Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, la part
+que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve
+à s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste,
+courageux, plein de sagesse et versé dans la distinction
+des choses, doit parvenir à son but, je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée
+d'amour, le monarque des singes appela un général
+de ses troupes, nommé Vinata, à la voix tonnante comme
+une nuée d'orage, au corps semblable à une montagne,
+et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur,
+incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner
+par mille kotis de rapides quadrumanes, et va, environné
+des plus élevés entre les singes, qui savent mener et ramener
+<i>une armée</i>, fils eux-mêmes du Soleil ou de Lunus,
+instruits à bien connaître les circonstances des lieux et
+des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale
+avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y
+la Vidéhaine Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions
+impraticables des bois, dans les cavernes et dans
+les forêts.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes
+dans le pays du levant, il fit partir d'autres singes
+pour les contrées méridionales.</p>
+
+<p><i>D'après son ordre</i>, Târa le plus vaillant des singes,
+entouré de cent milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons,
+qui revêtent à leur gré toutes les formes, vers
+les excellentes et vastes régions du sud. Le roi fit connaître
+à ces quadrumanes, les principaux entre les simiens,
+tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins
+difficiles ou dangereux.</p>
+
+<p>Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure
+d'Hanoûmat: ce fut donc à ce quadrumane surtout, le
+plus excellent des singes, qu'il adressa la parole en ces
+termes: «Je ne vois, prince des singes, ni sur la terre,
+ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les enfers,
+ni dans le séjour des Immortels, <i>oui! je ne vois</i> personne
+qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te
+sont connus, grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas,
+et les Nâgas, et les Dânavas, et les mers, et les
+montagnes. Liberté d'allures, promptitude, force, légèreté:
+ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on les voit dans
+ton père, le magnanime Vent.</p>
+
+<p>«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en
+force: veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ
+soit rendue bientôt à nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat,
+tout courage, toute énergie, toute force, avec un art
+d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, avec une
+science de gouverner dégagée de toute impéritie.</p>
+
+<p>Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat
+la charge de cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme
+et des sens, comme s'il eût déjà tenu la réussite en ses
+mains. Aussitôt que Râma eut compris que le roi comptait
+sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce prince à
+la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna
+joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de
+son nom, pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par
+la fille des rois: «À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble
+singe, pensera que tu viens envoyé par moi, et ta vue ne
+pourra lui causer d'inquiétude. Car ta sagesse, tes actions
+illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, tout m'entretient
+déjà du succès, <i>comme s'il était obtenu</i>.»</p>
+
+<p>Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec
+ses mains jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds
+de Râma et de Sougrîva, le noble singe, fils du Vent,
+escorté de ses compagnons, prit son essor dans les airs.
+Semant la joie dans cette nombreuse armée de robustes
+hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans le ciel
+balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée
+par les bataillons des étoiles.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat
+ces quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage
+et d'une agilité égale à la rapidité même du vent, le
+monarque à la grande splendeur manda un chef d'une
+épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de
+Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina
+devant lui, honora son illustre beau-père et lui tint
+ce langage: «Prête l'appui de ton aide à Râma dans la
+présente affaire. Entouré de cent mille singes rapides,
+va, mon doux seigneur, dans la contrée occidentale, où
+préside Varouna.</p>
+
+<p>«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana,
+une fois arrivés au mont Asta, revenez, après un
+mois écoulé. Ce temps expiré, je punirais de mort le retardataire!</p>
+
+<p>«Si nous ramenons à la vue de Râma la <i>belle</i> Mithilienne,
+son épouse, nous aurons entièrement acquitté
+notre dette envers lui et payé d'un service le bon office
+qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur un père
+donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, <i>Soushéna</i>,
+qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun
+ami qui me soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle
+sorte que j'aie bientôt le plaisir de te voir ici revenu
+après ta mission accomplie.» À peine eurent-ils entendu
+ce discours habile du monarque des simiens, que les
+singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les
+ordres de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle
+préside le Dieu Varouna.</p>
+
+<p>Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali
+en ces paroles utiles au <i>pieux</i> Râma et funestes au
+démon Râvana: «Fais-toi accompagner, dit-il au vaillant
+héros, monarque estimé de tous les quadrumanes;
+fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, et
+fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord,
+que protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des
+Gandharvas et des Kinnaras, le magnanime Dieu qui
+donne à son gré les richesses et qui voile au front avec
+une tache brune la place où manque l'un de ses yeux. Là,
+que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles
+cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous
+devez, singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne
+rien passer en cette région sans le visiter dans le but d'y
+retrouver la fille du roi des Vidéhains.</p>
+
+<p>«<i>Revenez</i>, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de
+Râvana. Ne restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce
+temps écoulé, je punirais de mort le retardataire!»</p>
+
+<p>Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient,
+de courber aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de
+Râma et de leur monarque à la bravoure infinie; puis,
+de partir ensemble d'un vol rapide pour cette plage du
+monde où préside Kouvéra.</p>
+
+<p>Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant,
+jurer cette promesse.</p>
+
+<p>«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat,
+et, quand j'aurai tué cet impur, enlever rapidement la
+fille du roi Djanaka.</p>
+
+<p>«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la
+mer! Je franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un
+seul bond! Le grand monarque des quadrumanes a tort
+d'appeler pour cette guerre un si grand nombre de singes:
+il suffira de moi seul pour accomplir toute cette affaire.»</p>
+
+<p>Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des
+singes, dans l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement
+par cette promesse; et, quand ils eurent tous
+prononcé le serment, ces magnanimes à la grande vigueur,
+les plus éminents des singes partirent chacun pour
+sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.</p>
+
+<p>Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en
+éclaireurs les premiers généraux des armées simiennes
+par tous les points du ciel; et Râma, dans la compagnie
+de son frère, habita ce mont Prasravana, attendant que
+fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa
+bien-aimée Sîtâ.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva:
+«Par quelles circonstances, héros aux longs bras, as-tu
+jadis exploré ce monde? Comment ta grandeur a-t-elle
+pu connaître ce globe entier de la terre, si difficile à connaître?
+Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de
+Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute,
+Râma; ce qui jadis m'a forcé de le voir.</p>
+
+<p>«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute
+ma vitesse, je visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai
+la terre de tous les côtés, observant et les fleuves divers,
+et les cités, et les forêts. Je parcourus d'abord la plage
+orientale; puis j'errai <i>çà et là</i> dans la région méridionale;
+ensuite je promenai dans les pays du couchant la terreur
+qui me talonnait sans cesse.</p>
+
+<p>«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent
+eut un <i>heureux</i> souvenir et me tint ce langage: «Matanga
+jadis a maudit Bâli au sujet de Mahisha: «Singe,
+<i>a-t-il dit</i>, garde-toi bien d'entrer jamais ici dans les bois
+du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense,
+se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne
+du Rishyamoûka se présente à mon souvenir en ce moment.
+Allons-y tous, sire; ton frère n'y viendra pas.»</p>
+
+<p>«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait
+cent fois le tour de la terre, chassé par la crainte de Bâli,
+je me rendis à ce grand ermitage, où je fus à l'abri de
+mon ennemi. Telles sont, en vérité, les circonstances
+auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes ce
+monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cherchant la <i>noble</i> Vidéhaine, explorant la terre avec
+les montagnes, les eaux et les forêts, tous les chefs des
+troupes simiennes avaient déjà fouillé, pour y trouver
+l'épouse de Râma, toutes les plages du monde, suivant
+la parole du maître et comme le roi des singes leur avait
+commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les
+étangs, les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés,
+les cataractes, les collines et tous les rochers, les chefs
+des quadrumanes s'étaient rendus en tous les pays que
+Sougrîva leur avait indiqués.</p>
+
+<p>Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans
+la recherche de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec
+leurs sommets plantés d'arbres nombreux, et parcouru
+toutes les habitations.</p>
+
+<p>Les recherches finies et le premier mois écoulé, les
+chefs des armées simiennes retournèrent sans espérance
+vers le monarque des singes au mont Prasravana.</p>
+
+<p>Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé
+entièrement la plage orientale, mais il revint à la caverne
+Kishkindhyâ, n'ayant pas vu Sîtâ. L'héroïque et grand
+singe Çatabali avait fouillé toute la contrée septentrionale;
+mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. Soushéna,
+qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit
+son noble gendre au bout du mois accompli; mais son
+retour <i>n'apporta point de plus grandes nouvelles</i> au
+mont Prasravana.</p>
+
+<p>Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec <i>son
+allié</i> Râma sur un flanc de la montagne; ils s'inclinent à
+ses pieds et lui tiennent ce langage:</p>
+
+<p>«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les
+fourrés, et les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes.
+On a parcouru les défilés; on a visité les cavernes
+de toutes les formes; on a battu les <i>massifs des</i> lianes
+ou des broussailles et coupé les hautes herbes. Nos singes,
+dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux
+une métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là,
+ils ont tué même de grands, d'épouvantables animaux,
+remplis de vigueur, doués <i>horriblement</i> de force et de
+courage. Nos singes, criant, marchant, courant, sautant
+ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits impénétrables,
+qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont
+rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais
+nulle part ils n'ont pu saisir un seul renseignement sur
+l'infortunée Vidéhaine.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait
+Angada, s'en était allé dans la région méridionale,
+suivant l'ordre que lui avait donné Sougrîva.</p>
+
+<p>Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager
+leur vie pour le service de Râma, pénètrent dans les
+endroits les <i>plus</i> épouvantables ou les <i>plus</i> inaccessibles.</p>
+
+<p>Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués
+de faim et de soif, après avoir fouillé cette plage méridionale,
+impraticable, hérissée par des amas de montagnes,
+et cherché, malades de besoin, <i>mais toujours
+sans les trouver</i>, un ruisseau et Sîtâ; alors, <i>dis-je</i>, tous
+ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là,
+tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage
+défait, le corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit
+comme halluciné par la crainte du puissant monarque
+des singes. Vivement affligés de ce qu'ils n'avaient pu
+voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de fatigue et
+de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de
+l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements
+de la montagne; caverne enveloppée d'arbres,
+mais engloutie dans une profonde nuit et capable d'inspirer
+la terreur au <i>céleste</i> Indra lui-même.</p>
+
+<p>De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues
+indiennes et martins-pêcheurs, oies du brahmane,
+mouillées d'eau et le plumage teint par le pollen des lotus,
+gallinules, pygargues, coqs-d'eau, canards aux plumes
+rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux aquatiques.</p>
+
+<p>Le cœur de tous les singes fut saisi d'admiration à la
+vue de cette caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance
+de l'eau et la crainte de n'en pas trouver, fut
+remplie tout à la fois de douleur et de joie. Ensuite le
+fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles suivantes à
+tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec
+eux cette impraticable région du midi, couverte par une
+multitude de montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et
+la Mithilienne ne s'offre pas encore à nos yeux; mais
+nous voyons sortir de cette caverne, par centaines et par
+milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués sur
+les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin
+d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux
+pêcheurs. Entrons dans cette grande caverne: là, nous
+pourrons noyer dans l'eau la crainte de mourir par la
+soif et nous y chercherons Sîtâ de tous les côtés. À coup
+sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux abondent.»</p>
+
+<p>À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne,
+enveloppée de ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible,
+épouvantable.</p>
+
+<p>D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses
+compagnons après lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés
+par la main, pénètrent jusqu'à la distance d'un
+yodjana dans cette caverne impraticable, hérissée d'arbres,
+embarrassée de lianes. Les singes remplissaient
+tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, <i>afin de s'y
+reconnaître mutuellement</i>. Déjà, continuant à manquer
+d'eau, troublés, l'esprit <i>comme</i> perdu et mourants de soif,
+ils avaient passé l'intervalle d'un mois entier dans cette
+épouvantable caverne. Alors, épuisés de fatigue, maigres,
+le visage défait, le sang allumé par la soif, ils aperçurent
+avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.</p>
+
+<p>Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres
+étaient bannies, ils virent des arbres d'or, éblouissants
+d'une splendeur égale à celle du feu. C'étaient de magnifiques
+shoréas, des pryangous, des tchampakas, des mulsaris,
+des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas,
+tous parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au
+soleil du matin et répétant sous leurs voûtes les gazouillements
+des oiseaux les plus variés. Ils virent là des étangs
+de lotus aux ondes brillantes et diaphanes, au milieu desquelles
+circulaient des tortues d'or mêlées à des poissons
+d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de
+cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.</p>
+
+<p>Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et
+de lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de
+lumière. Là, partout, les singes voient des amas de pierreries.</p>
+
+<p>Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en
+or et en ivoire, grands, de formes diverses et couverts de
+riches tapis. Des piles de vaisselles et de coupes, soit
+d'argent, soit d'or; des racines, des fruits, des mets <i>délicats
+et</i> purs; des breuvages de haut prix et des liqueurs
+de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës
+et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil
+de rankou, soit en couleurs mélangées pour les éléphants;
+des tas de vêtements précieux et de riches pelleteries.
+Les singes voient çà et là, pareils aux flammes du feu,
+des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.</p>
+
+<p>Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes
+une femme anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce
+et d'une peau de gazelle noire. Aussitôt le docte Hanoûmat,
+courbant aux pieds de la pénitente sa taille semblable
+à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les
+paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il.
+À qui sont ce palais, cette caverne et ces riches
+pierreries?</p>
+
+<p>«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons
+incessamment les forêts; nous sommes entrés avec
+imprudence sous <i>les voûtes de</i> cette caverne enveloppée
+de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, accablés de
+fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans
+ce gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la
+vue de cette admirable, céleste et fortunée caverne, d'un
+parcours impraticable, a redoublé la peine, le trouble et
+l'aliénation de notre âme.</p>
+
+<p>«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés
+de suaves parfums et qui, chargés de fleurs et de
+fruits d'or, resplendissent à l'égal du soleil adolescent? À
+qui ces racines, ces fruits, ces mets <i>délicats et</i> purs? À
+qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, aux fenêtres
+d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces
+arbres faits d'or ont-ils obtenu le don <i>merveilleux</i> de
+végéter? Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle
+richesse et d'un parfum si doux? Qui a pu faire que ces
+poissons d'or nagent dans ces limpides ondes? Veuille
+bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous raconter
+exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu
+le maître de cette immense caverne?»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le
+devoir et qui trouvait son plaisir dans celui de toutes les
+créatures, lui répondit en ces termes: «Jadis il fut un
+prince des Dânavas, savant magicien, doué d'une grande
+vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut construite
+entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il
+était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux
+Dânavas, et ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses
+mains. Il pratiqua mille années la pénitence dans la grande
+forêt, et le père des créatures le récompensa par le don
+<i>merveilleux</i> d'une force égale entièrement à la force
+même d'Ouçanas.</p>
+
+<p>«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur <i>formidable</i>,
+maître souverain de toutes les choses qu'il pouvait
+désirer, il habita quelque temps au sein des plaisirs
+dans cette immense caverne. Mais l'amour, dont il s'éprit
+enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la jalousie de
+Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main,
+et le tua.</p>
+
+<p>«Après lui, Brahma transmit à la <i>charmante</i> Hémâ cette
+forêt sans pareille, les jouissances éternelles des choses
+désirées et ce magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni,
+je m'appelle Swayamprabhâ, et c'est à moi
+qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde de son palais.</p>
+
+<p>«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de
+l'amitié qui nous unit, le palais de cette nymphe, qui
+excelle dans le chant et la danse.»</p>
+
+<p>Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau
+langage, sympathique au devoir, Hanoûmat, le prince des
+singes, fit cette réponse à la pénitente: «Nous sommes
+dans le besoin; donne-nous à boire, noble femme aux
+yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous
+qui mourons faute de nourriture.»</p>
+
+<p>Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à
+ces mots, prit des racines et des fruits, qu'elle donna aux
+singes, en observant les règles de l'étiquette. Les quadrumanes
+alors de manger, après qu'ils ont reçu d'elle ces
+présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la sainte
+conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu
+l'eau pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les
+chefs des singes contemplent de tous côtés le <i>merveilleux</i>
+spectacle de ces beaux lieux.</p>
+
+<p>Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine;
+la brûlante fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient
+là tous restaurés dans toute leur force et dans
+toute leur beauté. La pénitente, qui marchait sur la voie
+même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à
+ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à
+cause de qui êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles?
+Comment avez-vous été conduits à visiter cette
+caverne impénétrable? Si vous avez ranimé votre langueur
+avec ce festin de racines, si la chose est telle que
+je puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez,
+singes!»</p>
+
+<p>À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent,
+se mit à lui conter leur mission avec franchise et dans
+toute la vérité. «Le fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma,
+le monarque du monde entier, ce Râma, semblable à
+Varouna ou tel que le grand Indra, était venu s'établir
+dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et
+Sîtâ, sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force,
+enleva cette princesse dans le Djanasthâna. Le monarque
+des héros quadrumanes, héros lui-même, un docte singe,
+ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), nous a fait partir,
+environnés de ces vaillants simiens, desquels Angada est
+le chef, pour sonder la plage méridionale où circule <i>l'étoile</i>
+Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.</p>
+
+<p>«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés,
+cherchez tous de concert ce démon Râvana, qui change
+de forme à volonté, et <i>sa captive</i> Sîtâ, née dans le Vidéha.</p>
+
+<p>«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du
+midi, <i>mais en vain</i>; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana
+son tyran, ne s'offrit à nos regards. Enfin, épuisés de
+fatigue, dévorés par la faim, consumés par la soif, déchirés
+par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri au
+pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés
+dans nos réflexions, sans trouver nulle part un moyen
+pour aborder à la rive ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes,
+<i>où flottaient nos esprits ballottés</i>. Tandis
+que nous promenions çà et là nos regards, nous entrevîmes,
+caché sous des buissons et des lianes, un antre
+ouvert, comme une grande bouche de la terre.</p>
+
+<p>«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau
+<i>tremblottantes</i> sur leurs ailes, et des pygargues, et des
+grues indiennes, et de ces oies rouges, qu'on appelle des
+tchakras, et des gallinules, et des canards, les plumes
+stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux aquatiques.</p>
+
+<p>«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le
+spectacle de ces volatiles, hôtes accoutumés des eaux:
+«Mes bons quadrumanes, dis-je à mes compagnons, entrons
+là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil d'un
+accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient
+<i>à la fois tous mes</i> singes, se hâtant d'accomplir cette
+commission que nous a donnée le maître. Nous alors de
+nous tenir fortement l'un à l'autre enchaînés par la main
+et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette caverne enveloppée
+de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà
+quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne:
+au moment où nous vînmes près de toi, nous allions tous
+périr de faim. C'est alors que, remplissant à notre égard
+le devoir de l'hospitalité, tu nous a donné des fruits et des
+racines: nous les avons mangés, déchirés que nous étions
+par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les singes
+pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»</p>
+
+<p>À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente
+aux vœux parfaits répondit en ces termes à tous
+les singes:</p>
+
+<p>«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur:
+je marche dans le devoir; ainsi, personne n'a
+rien à faire ici pour moi.»</p>
+
+<p>Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté
+nous a parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants
+des bois; tu nous as traités avec les honneurs de
+l'hospitalité, et notre accablante fatigue est maintenant
+dissipée. Nous t'avons fait connaître dans sa vérité la
+cause de notre voyage et raconté <i>comment nous étions
+occupés à</i> la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque
+des singes nous a fixé lui-même, en présence des
+quadrumanes, une limite de temps: «Une fois le mois
+accompli, revenez! autrement, je punirai de mort tout
+retardataire!»</p>
+
+<p>«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du
+maître. Sans doute les singes, à la marche légère, ont
+déjà fouillé toutes les autres plages. Mais nous, à qui la
+région du midi fut assignée par Sougrîva, cet antre ouvert
+s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes couru de tous
+les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour continuer
+la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à
+la jolie taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»</p>
+
+<p>À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant
+les mains pour l'andjali, disent à la pénitente,
+fidèle à suivre le devoir:</p>
+
+<p>«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous
+<i>les voûtes</i> de cet antre <i>obscur</i>, le temps qui nous fut
+accordé par le magnanime Sougrîva a franchi déjà sa
+limite. Veuille donc nous conduire tous hors de ces lieux,
+car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met ses plus
+grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons
+à terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que
+nos longues erreurs dans ces lieux nous ont empêchés
+d'accomplir.</p>
+
+<p>«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que
+nous inspire ce roi si terrible, et veuille bien nous tirer de
+cette caverne impraticable.»</p>
+
+<p>À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui
+aimait à faire du bien à toutes les créatures répondit au
+comble de la joie, avec la volonté de les conduire hors de
+ces vastes souterrains:</p>
+
+<p>«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui
+que <i>son malheur fit</i> entrer dans cet antre, dont le
+tonnerre d'Indra même a déchiré le sein par un déchaînement
+impétueux de sa colère. Néanmoins, grâce à la
+puissance que je possède en vertu de ma pénitence,
+grâce aux mérites conquis par mes constantes macérations,
+vous sortirez tous, singes, de cet obscur labyrinthe.
+Mais fermez tous, nobles simiens, fermez bien vos yeux,
+car il est impossible d'en sortir à qui tient ses yeux ouverts.»</p>
+
+<p>Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter
+cette caverne, se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates
+de leurs mains; et, dans l'intervalle d'un clin
+d'œil seulement, la pénitente mit à la porte des souterrains
+ces magnanimes quadrumanes, le visage caché entre
+leurs mains.</p>
+
+<p>Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler
+et leur tint ce langage: «Ici est le fortuné mont
+Vindhya, rempli de grottes et de cascades; là, est le
+mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La félicité vous
+conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon
+palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable
+caverne, elle qui pouvait franchir les distances dans
+l'espace d'un clin d'œil, par la vertu de sa pénitence et
+de son unification <i>en Dieu</i>.</p>
+
+<p>Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là,
+cachant leur visage entre les mains; et ce fut un instant
+seulement <i>après son départ</i> qu'ils rouvrirent les paupières.
+Ils virent alors une mer épouvantable, empire de
+Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de grands cétacées,
+et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans
+cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors,
+comme ils avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu,
+tous alors ils se dirent l'un à l'autre ces paroles: «Voici
+déjà expiré le temps dont le roi nous imposa la loi, pour
+trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur <i>impur</i> des nuits,
+le démon Râvana.»</p>
+
+<p>Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya,
+eux alors de se plonger dans une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux
+épaules de grand lion, aux bras longs et musculeux, tient
+à ses compagnons cet énergique langage: «Nous sommes
+tous venus ici d'après l'ordre même du monarque des
+simiens; mais, entrés dans la caverne <i>et plongés dans
+ses ténèbres</i>, il nous fut impossible de connaître, singes,
+que le mois avait achevé son cours. Maintenant que nous
+avons laissé fuir le temps fixé par Sougrîva lui-même, ce
+qui nous convient à nous, hommes des bois, c'est de nous
+asseoir dans une privation absolue d'aliments et d'y rester
+jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout puissant;
+il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne
+voudra point nous pardonner cette transgression à ses
+commandements. Il ne saura pas sans doute quels épouvantables,
+quels immenses travaux nos efforts ont accomplis
+dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas autre
+chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres,
+<i>nous y avons tous manqué</i>: eh bien! renonçant à nos
+maisons, à nos richesses, à nos épouses, à nos fils
+mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre jusqu'à
+en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour
+après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement
+que subir là une mort indigne de nous! Celui par
+qui je fus sacré comme l'héritier de la couronne, ce n'est
+point Sougrîva; <i>non!</i> c'est Râma, l'Indra des hommes, si
+versé dans la science du «connais-toi toi-même.» Le
+roi porte liée <i>à son cou</i> une vieille inimitié contre moi, et,
+voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice
+pour la faute de revenir après une trop longue attente.
+Que me serviront mes amis, quand ils verront mon infortune
+couper le fil de ma vie? Mieux vaut ici m'ensevelir
+dans le jeûne sur le délicieux rivage de cette mer!» À
+ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un
+ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes
+tinrent alors ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère,
+il veut plaire à <i>son allié Râma</i>; quand il nous verra
+de retour, après le terme fixé, n'ayant point accompli
+notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est certain qu'il
+nous punira de mort dans son désir empressé de faire une
+chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent
+pas les fautes dans les princes du peuple, et nous sommes
+des chefs qu'il a mis dans sa plus haute estime. Puisque
+la chose en est venue à de telles extrémités, il vaut donc
+mieux nous laisser mourir de faim!»</p>
+
+<p>Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces
+nobles simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à
+l'orient. Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face
+regardant le septentrion, ils s'assirent par terre sur des
+kouças, la pointe des herbes courbée au midi.</p>
+
+<p>Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne
+au sein du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours,
+chargé d'années, Sampâti, fameux par son courage
+et sa vigueur, le plus éminent des oiseaux, le frère aîné du
+vautour Djatâyou. Sorti d'un antre ouvert dans les flancs
+du grand mont Vindhya, il vit les singes couchés là et
+prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a
+dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les
+choses avec sa loi, car je trouve enfin, après un si long
+jeûne, ce festin servi là pour moi! Je vais donc manger, à
+mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a de plus exquis dans
+les plus excellents des singes!» Quand il eut dit ces mots,
+Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les
+singes.</p>
+
+<p>À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables
+du roi des vautours, qu'il adressa, tremblant au
+plus haut point, ce langage au <i>vertueux</i> Hanoûmat:
+«Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que la perte
+de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des
+singes.</p>
+
+<p>«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha
+lui-même, ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes
+dans un <i>affreux</i> péril. Heureux ce roi des vautours qui
+tomba sous les coups de Râvana, en déployant sa vaillance
+pour la cause de Râma!»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche
+d'Angada, l'amour qu'il portait à son frère mineur fit
+tout à coup palpiter le cœur de Sampâti. Debout sur le
+mont sublime, l'inaffrontable vautour au bec acéré tint
+ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y mourir:
+«Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que
+la vie?</p>
+
+<p>«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?</p>
+
+<p>«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était
+mon jeune frère. Qui donc a tué Djatâyou? Comment?
+Où?</p>
+
+<p>«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les
+rayons du soleil ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs
+combleraient mon envie si elles voulaient me descendre
+vers elles du sommet où je suis de la montagne.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton
+arraché par la douleur, se défièrent de son action et ne
+crurent point à son langage. Néanmoins, ces héros, entrés
+dans le jeûne de la mort, réfléchissaient, la tête
+baissée à terre, et cette pensée leur vint à l'esprit: «Ce
+cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que
+nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, <i>eh
+bien!</i> notre affaire en sera plus tôt faite et nous serons
+arrivés d'un seul coup à notre but!» Aussitôt venue
+cette réflexion, les chefs des singes descendirent eux-mêmes,
+de la cime où il se tenait, le colossal oiseau; et
+quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint
+ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté,
+roi des ours et monarque des simiens. C'était mon
+aïeul, ô le plus noble des oiseaux. De ce prince vertueux,
+à l'âme pure, sont nés deux fils vigoureux et magnanimes:</p>
+
+<p>«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses
+ennemis. Leurs hauts faits sont également célèbres dans
+le monde: c'est le roi des singes qui fut mon père.
+Râma, ce grand héros des kshatryas, ce monarque de
+l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est
+sorti <i>de sa patrie</i> à l'ordre de son père, et, marchant sur
+le chemin du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka,
+suivi de Sîtâ, son épouse, et de Lakshmana, son frère.
+Râvana, l'éternel ennemi des brahmes, ce Démon, parvenu
+dans tous les crimes à une perfection débordante,
+lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.</p>
+
+<p>«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau
+qui fut l'ami du père de Râma, vit la <i>plaintive</i> Mithilienne
+dans le temps même que Râvana l'emportait. Il brisa le
+char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne;
+mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années,
+il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le
+Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il
+déployait le plus grand courage et se consumait en efforts
+pour <i>sauver l'épouse de</i> son ami. Sans doute il fut admis
+dans le ciel, car le Raghouide eut soin d'accomplir en
+son honneur la cérémonie des funérailles.</p>
+
+<p>«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous
+cherchons çà et là son épouse; mais elle n'apparaît pas
+davantage à nos yeux qu'on ne voit la clarté du soleil dans
+la nuit.</p>
+
+<p>«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier
+de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est
+l'épouse de Râma, s'ils pouvaient savoir où le trouver!</p>
+
+<p>«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse
+attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux
+nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre
+déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne,
+que Maya construisit aidé par la magie, le mois
+au bout duquel notre <i>auguste</i> roi nous avait prescrit de
+revenir s'est consumé tout entier.</p>
+
+<p>«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la
+plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais,
+comme nous avons transgressé la condition qui nous fut
+imposée, la crainte <i>du châtiment</i> nous fait embrasser ici <i>la
+résolution</i> d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! Ainsi, fais
+de nos corps un festin, suivant ton désir.»</p>
+
+<p>À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient
+à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec
+des larmes: «Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la
+mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il
+était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition <i>languissante</i>
+de vieillard me force d'entendre l'injure et de
+la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force
+pour venger la mort de mon frère.</p>
+
+<p>«Jadis (c'était à l'époque où <i>le démon</i> Vritra fut tué),
+Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de
+triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le
+ciel.</p>
+
+<p>«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons
+vers l'orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant,
+avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière
+comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions
+avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut
+arrivé à son midi, Djatâyou défaillit <i>sous le poids de la
+chaleur</i>. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par
+les rayons de l'astre flamboyant, je me sentis ému au
+plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou
+un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla,
+et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne:
+depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune
+nouvelle de mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et
+maintenant qu'un temps bien long s'est écoulé, ce sont
+de telles nouvelles qu'on nous apporte de lui!»</p>
+
+<p>Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau,
+de qui l'esprit distinguait nettement la vraie nature des
+choses: «Des nouvelles te furent données par ma bouche
+sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en
+sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de
+ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin
+d'ici?»</p>
+
+<p>Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande
+splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit
+la joie parmi les singes: «Mes ailes sont brûlées,
+je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; néanmoins, je
+vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma
+voix seulement.</p>
+
+<p>«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de
+beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon
+à l'âme cruelle emportait dans les airs. «Râma! Râma!»
+criait-elle d'une voix lamentable: «<i>À moi</i>, Lakshmana!»
+disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de
+tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie
+imitait l'éclat du soleil sur la cime de la montagne et
+brillait à l'entour du noir Démon, comme l'éclair sur un
+grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma,
+qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai
+en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.</p>
+
+<p>«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra,
+le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la
+ville de Lankâ. Loin d'ici, à cent yodjanas entiers dans
+la mer, il est une île, au sein de laquelle s'élève la charmante
+cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là
+qu'habite, enfermée dans le gynœcée de Râvana et surveillée
+d'un œil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée
+Vidéhaine aux vêtements de soie.</p>
+
+<p>«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien
+comptés au delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage
+de cette île.</p>
+
+<p>«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa
+captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste
+et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda
+lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d'aliments
+nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas
+complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une
+vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne
+à une manière de vivre semblable à celle de la poule,
+mangeant ce qu'elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez
+donc à quelques moyens de traverser la mer salée;
+car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez
+accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant
+que vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire
+de Varouna; je veux offrir l'eau funèbre aux mânes
+de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s'en est allé
+dans les demeures célestes.»</p>
+
+<p>À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place
+unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes
+brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières
+et des fleuves; puis, la cérémonie de l'eau terminée,
+le ramènent <i>au mont Vindhya</i>, et, l'ayant aidé à
+remonter <i>sur le sommet</i>, ils goûtent en eux-mêmes la
+joie de posséder ces renseignements <i>sur l'épouse de
+Râma</i>.
+En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité,
+Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu'environnaient
+les singes, reprit avec joie la parole en ces
+termes: «Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec
+attention; je vais dire en toute vérité comment je connais
+la Mithilienne.</p>
+
+<p>«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres
+enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai
+du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s'écoulent,
+je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant,
+je parcours tous ces lieux de mes regards, sans
+que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis
+que j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces
+montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu
+me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les
+bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes
+joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont
+Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.</p>
+
+<p>«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent
+eux-mêmes, et c'est là que vécut dans la patience de la
+<i>plus</i> effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il
+habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté
+à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé au
+ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux
+et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète;
+car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés
+visiter le saint homme.</p>
+
+<p>«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une
+haleine suavement parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui
+n'ait des fleurs ou qui n'ait des fruits. Enfin, parvenu à
+la porte de son ermitage, je m'appuyai contre le pied des
+arbres et j'attendis là, impatient de voir l'auguste Niçâkara.
+Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de moi,
+l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur
+flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours,
+de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et
+des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient
+comme les êtres animés suivent le créateur. Quand
+ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux
+alors de se disperser par tous les points de l'espace: telle
+se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt
+que le monarque est rentré dans son palais.</p>
+
+<p>«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence,
+entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant,
+et me demanda quelle affaire m'avait conduit en ce
+lieu. «Ta couleur effacée, <i>me dit-il</i>, et tes ailes détruites
+ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; mais voici
+qu'un souvenir me ramène auprès de toi.</p>
+
+<p>«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à
+la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours,
+sous les formes de la Mort: l'aîné se nommait
+Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. Un jour, s'étant
+revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher
+mes pieds.</p>
+
+<p>«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue
+la chute de tes ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment?
+Je veux savoir cela dans la vérité.»</p>
+
+<p>«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon
+visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon
+frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que
+m'arrachait l'amour fraternel, je réunis mes deux pattes
+en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète de ce
+qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et
+<i>comme</i> abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est
+impossible de te raconter cela: <i>vois!</i> ma bouche est
+obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois
+en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: <i>oui!</i> je suis
+le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime!
+Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux
+ailes brûlées? je vais t'en exposer la cause: grand saint,
+daigne écouter.</p>
+
+<p>«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la
+mort, nous fîmes une gageure, en face des anachorètes,
+sur la cime du Vindhya, et nous mîmes pour enjeu le
+royaume des vautours. L'objet du pari, nous sommes-nous
+dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à
+l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du
+vent, et voici que les différentes surfaces de la terre se
+déroulent sous nos yeux.</p>
+
+<p>«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême
+vitesse, regardant le spectacle qui s'étalait en bas.
+La terre, je me rappelle, ornée d'un jeune et frais gazon,
+semblait alors un champ de lotus par ses montagnes, plantées
+sur toute la surface.</p>
+
+<p>«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des
+sillons tracés par la charrue.</p>
+
+<p>«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante,
+la plus extrême langueur, une fièvre délirante pèsent à la
+fois sur nous et la crainte agite nos <i>cœurs</i>.</p>
+
+<p>«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux:
+tout n'était qu'un foyer rempli par les flammes
+du soleil, comme si le feu consumait l'univers dans l'époque
+fatale où se termine un youga. Le soleil, tout
+rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,
+et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie
+général. L'astre du jour, que j'observais dans le ciel
+avec de grands efforts, me parut d'une ampleur égale à
+celle de la terre.</p>
+
+<p>«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus
+de me <i>disputer la victoire</i>, se laisse tomber, la face
+tournée vers la terre; et moi, à la vue de sa chute, je
+me précipitai en bas du ciel rapidement. J'étendis sur lui
+mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas brûlé;
+mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,
+précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya,
+mes ailes brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou,
+comme je l'ai ouï dire, tomba dans le Djanasthâna.
+S'il ne m'était resté quelque chose du mérite acquis par
+mes bonnes œuvres, j'eusse été plongé dans la mer; ou
+j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les
+âpres sommets de la montagne.</p>
+
+<p>«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé
+de mes ailes, désarmé de ma vigueur, j'ai tous les
+motifs pour désirer la mort. Je veux me précipiter du
+faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la vie pour
+un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans
+un aide, qui est devenu semblable au morceau de bois
+ou tel que la motte de terre?»</p>
+
+<p>«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une
+vive douleur, au plus vertueux des anachorètes, je versai
+des larmes, qui ruisselèrent de mes yeux, comme une rivière
+descend de la montagne. À la vue de ces pleurs, qui
+baignaient mon visage, le grand saint, touché de compassion,
+réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage:
+«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront
+un jour, et tu dois recouvrer avec elles ta puissance
+de vision, ta plénitude de vie, ton intelligence, ton courage
+et ta force. Au temps passé, j'ai ouï dire que tu aurais à
+faire une grande œuvre; je l'ai même déjà vue par les
+<i>yeux</i> de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la
+vérité.</p>
+
+<p>«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé
+Daçaratha: il aura un fils d'une splendeur éclatante, appelé
+Râma. Ce prince d'un héroïsme infaillible, obéissant
+à l'ordre de son père dans une chose inutile à raconter,
+s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de
+son frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana,
+invulnérable aux Démons et même aux Dieux, lui
+ravira son épouse dans le Djanasthâna.</p>
+
+<p>«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la
+recherche de sa royale épouse: je te confie le soin de leur
+indiquer en quel pays ils doivent trouver la fille du roi
+Djanaka.</p>
+
+<p>«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte:
+où d'ailleurs irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te
+rendra tes ailes; attends ainsi le moment!</p>
+
+<p>«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile
+aux paroles du solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon
+corps, soutenu que j'étais par l'espérance de voir le <i>plus
+noble des</i> Raghouides. <i>Chaque jour</i>, sorti de ma caverne
+et marchant à pas bien lents, je gravissais péniblement
+la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos seigneuries.
+Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé depuis
+le jour que j'ai mis dans mon cœur ces paroles de
+l'anachorète et que j'observe curieusement les temps et
+les lieux.</p>
+
+<p>«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des
+aliments les plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont
+Himâlaya faire une visite à sa mère. Il rencontra le Démon,
+qui enlevait la Mithilienne: ses ailes fermaient le passage à
+Râvana; mais, considérant ma triste condition et ne s'attachant
+qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas engager
+un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la
+vigueur du cruel Démon, je blâmai <i>Soupârçwa</i>, mon fils,
+avec des paroles <i>sévères</i>: «Comment, lui dis-je, n'as-tu
+pas sauvé la Mithilienne?»</p>
+
+<p>Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie
+doublée à ces paroles, que le roi des vautours avait distillées
+de sa bouche avec une saveur d'ambroisie.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux,
+il repoussa des ailes au magnanime volatile en présence
+de ces hôtes des bois. À la vue des rames aériennes qui
+soudain lui étaient nées, enveloppant tout son corps de
+leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli
+avec son fils d'une joie sans égale.</p>
+
+<p>Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où
+ses ailes pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet
+de la montagne; et tous les singes de suivre, les regards
+tournés vers la cime du mont, Sampâti dans son vol sublime,
+avec des yeux que l'admiration tenait tout grands
+ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et reprit
+de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa
+joie avait épanouie dans les plus suaves modulations:</p>
+
+<p>«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi
+Niçâkara, en qui la pénitence avait consumé entièrement
+la matière!</p>
+
+<p>«N'épargnez aucun effort! vous arriverez <i>bientôt</i> à découvrir
+Sîtâ; <i>le saint</i> n'a fait renaître mes ailes sous vos
+yeux que pour vous en donner l'assurance!</p>
+
+<p>«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute
+montagne au vaste sommet, qui est située au nord pour
+la mer du Midi: une faible distance la sépare du mont
+Malaya. Là, confiez tous la charge de sauter par-dessus
+la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de franchir
+cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse
+mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux
+quadrumanes et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit
+d'un essor rapide comme les ailes de Garouda.</p>
+
+<p>À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin,
+Angada, le fils de Bâli, au comble de la joie dit aux
+princes joyeux des singes: «Maintenant qu'il nous a
+transmis les nouvelles de la Vidéhaine et sauvé les singes
+de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, l'âme
+satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située
+au nord pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés
+sur le rivage, nous penserons au moyen de traverser le
+vaste Océan.»</p>
+
+<p>Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans
+une résolution bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente,
+vers la plage désirée, sur laquelle préside le <i>noir</i> souverain
+des morts.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le
+ciel, ceux-ci parmi les singes tombèrent dans l'abattement,
+ceux-là tressaillirent de joie. Dans le but de ranimer leur
+courage, le fils de Târâ, voyant le visage consterné de
+quelques singes, <i>Angada</i> leur tint ce langage, après
+qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention
+des autres:</p>
+
+<p>«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas
+vous abandonner au découragement; car l'homme découragé
+ne peut mettre fin à son affaire. L'homme qui, s'armant
+d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son découragement,
+ne laisse jamais derrière lui son œuvre
+imparfaite.</p>
+
+<p>«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux
+bonds vigoureux? Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il
+parle, celui qui possède en lui-même ce don merveilleux
+de franchir une distance! celui grâces auquel, revenus un
+jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous reverrons
+nos fortunes, nos épouses et nos fils!»</p>
+
+<p>À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes
+ne répondit un seul mot, et les chefs du peuple restèrent
+là tous immobiles.</p>
+
+<p>Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix
+yodjanas.»&mdash;«Et moi, dit Gavâksha, j'irai plus loin,
+jusqu'à vingt yodjanas!»&mdash;«Quant à moi, dit Gavaya,
+je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!»
+Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane
+vigoureux et cher à la fortune. Après lui, Çarabha,
+le singe d'une valeur incomparable, d'une bien grande
+vigueur et d'un aspect semblable au sommet d'une montagne,
+répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je
+puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»</p>
+
+<p>«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile,
+nobles singes!» dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné
+singe à la couleur d'or. Puis Maînda, pareil au mont
+Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est capable de
+soutenir une marche de soixante yodjanas!»&mdash;«Et
+moi j'irai sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au
+<i>bel</i> Angada Dwivida à la grande splendeur.</p>
+
+<p>Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni,
+je puis nager quatre-vingts yodjanas!»&mdash;«Je pourrais
+bien fournir quatre-vingt-dix yodjanas complets!» dit
+avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe de qui
+Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!»
+répond à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un
+courage immenses. Profond comme l'Océan et rapide
+comme le vent, semblable au Mandara par sa taille et
+d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le singe
+Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit
+avec un sourire en présence des plus nobles simiens:</p>
+
+<p>«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche,
+ma force, ma vigueur et mon courage ne sont plus ce
+qu'ils étaient dans les jours de ma jeunesse, au temps de
+mes jeunes années!</p>
+
+<p>«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes
+un pradakshina autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice
+de Bali et pendant qu'il opérait ses trois pas célèbres.
+Je calcule où peut aller maintenant ma puissance
+de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas,
+moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante
+pour atteindre le but proposé.»</p>
+
+<p>Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de
+sens et de raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable
+à une montagne, ne dit rien alors de sa force et de son
+courage. Mais, ayant salué ce grand singe, le magnanime
+Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et magnifiques
+paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas,
+il n'est aucun doute, singes; mais je ne pourrais
+supporter la fatigue d'un prompt retour. À cause de mon
+jeune âge et par son attention à tenir mon existence
+éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes
+défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices,
+et sa tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»</p>
+
+<p>Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant:
+«Il ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi
+dans l'assemblée des singes. Nous savons tous, roi de la
+jeunesse, quelle est ta vigueur; tu peux revenir, ayant
+passé et repassé cent fois le grand Océan.</p>
+
+<p>«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le
+plus grand des singes: réunis autour de ta grandeur, elle
+nous inspire dans la discussion des affaires. Il est donc
+impossible à toi de nous quitter pour t'en aller quelque
+part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de te
+laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»</p>
+
+<p>À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat
+à l'éminente sagesse, Angada fit cette réponse d'un
+visage que la joie se partageait avec la tristesse: «Si je
+ne vais pas moi-même, ou si un autre chef ne va pas
+vite à Lankâ, nous courons tous un affreux danger!
+Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans
+le jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries
+sans avoir effectué l'ordre que nous a donné le prudent
+monarque des singes, je n'y vois pas un moyen de
+sauver notre vie! Mais, si je vais <i>à Lankâ</i>, mon retour
+n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut
+mieux qu'une mort assurée.»</p>
+
+<p>Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé
+de telles paroles, tous les singes, portant les mains en
+coupe à leurs tempes, de s'écrier aussitôt: «Il est impossible
+que ta grandeur s'en aille d'ici nulle part à la
+distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons tous posséder
+Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec
+toi ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal,
+le plaisir ou la douleur!»</p>
+
+<p>À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient
+au prince héréditaire, Djâmbavat aux longs bras
+passe les quadrumanes en revue dans sa pensée et répond,
+orateur disert, au fils de Bâli:</p>
+
+<p>«Prince des singes, je connais le héros quadrumane
+qui peut franchir cent yodjanas et revenir couronné du
+succès.»</p>
+
+<p>Quand il eut parcouru de ses regards cette armée
+abattue des singes, qui formait plusieurs centaines de
+milliers, Djâmbavat s'avança vers Hanoûmat, couché à
+part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les matières
+des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane:
+«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas,
+Hanoûmat?</p>
+
+<p>«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie;
+la saison où me voici maintenant est celle de la mort;
+tous les dons au contraire accompagnent l'âge dont jouit
+ta grandeur. Déploie donc, héros, déploie donc tes
+moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des singes?
+De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense
+la pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime,
+qui toujours, dans une difficulté survenue, attaque
+l'obstacle avec énergie; car la chose de l'homme, n'est-ce
+pas l'exercice du courage?»</p>
+
+<p>Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent,
+ce guerrier d'une vitesse renommée, se fit soudain une
+forme allongée propre à naviguer dans les airs, spectacle
+qui ravit alors toute l'armée des simiens.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son
+visage enflammé brillait, semblable au <i>soleil</i>, roi du ciel,
+ou tel qu'un feu sans fumée. Il se leva du milieu des singes,
+et, le poil hérissé, il s'inclina devant les grands et
+leur tint ce langage: «Qu'il en soit ainsi! Je passerai
+la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai,
+ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en
+moi!</p>
+
+<p>«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma
+force, quel fut mon auguste père, et <i>prêter l'oreille à</i>
+toute cette aventure de ma mère. Si je vous entretiens de
+ma race, c'est pour vous inspirer de la confiance en mon
+héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter l'admiration,
+ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui
+m'ouvre la bouche.</p>
+
+<p>«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine
+renommée, où les saints anachorètes viennent se baigner
+avec recueillement: il est nommé Prabhâsa. Là, vivait
+un éléphant des plages célestes, appelé Dhavala: intrépide,
+méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait
+sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit
+un jour sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de
+tous les rishis et qui s'en allait dévotement se baigner
+dans les eaux du tîrtha.</p>
+
+<p>«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la
+hâte une forme d'une affreuse épouvante et s'élança tout
+à coup sur l'impétueux pachyderme. Le terrible monarque
+des singes aussitôt de lui déchirer avec acharnement
+les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes finement
+acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide,
+mon père lui arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux
+longues défenses, et, lui en assénant deux coups rapides,
+le tua avec ses propres armes. Le <i>monstrueux</i> éléphant
+tomba sans vie sur la montagne, comme une autre montagne
+<i>qui s'écroule</i>.</p>
+
+<p>«Quand <i>il vit</i> tué ce terrible animal, l'anachorète prit
+mon père avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que
+le monstre n'était plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta
+entièrement le saint tîrtha, il est tombé <i>leur dit-il</i>,
+sous les coups de ce roi des singes aux prouesses infatigables!»
+<i>À cette nouvelle</i>, la société joyeuse des anachorètes
+de se rassembler tous les uns avec les autres et de
+résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la
+grâce qu'il désire.» Tous ces ermites, les plus savants
+des hommes instruits dans les Védas, laissèrent donc à mon
+bien magnanime père de choisir lui-même cette faveur.
+«Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son choix, je voudrais
+obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes,
+un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter,
+et d'une force qui fût celle de Mâroute même!»</p>
+
+<p>«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes
+satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!»
+Ils dirent; et, joyeux de cette grâce obtenue, mon
+père, à la force héroïque, vécut à sa fantaisie dans les
+bois aux senteurs de miel.</p>
+
+<p>«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma
+mère, se promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette
+beauté charmante, que le Malaya vit croître sous les ombrages
+de sa montagne céleste, était la fille du magnanime
+Koundjara, le monarque des singes. Parée de sandal
+rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et,
+laissant flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors
+sur la cime du Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute
+florissante de jeunesse et de beauté, l'étreignit dans ses
+bras, et, joignant ses mains en coupe, lui dit:</p>
+
+<p>«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de
+toutes les âmes. Mon union, <i>toute mystique avec toi</i>,
+femme au charmant visage, ne peut te souiller d'une
+faute: il naîtra de toi un fils, qui sera d'une force immense
+et le monarque des singes. Beauté, splendeur,
+force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi,
+tels on les verra bientôt réunis dans ton fils.»</p>
+
+<p>«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la
+chaste faveur du beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce
+souffle rapide, impossible à mesurer, qui habite dans la
+région des airs et qui prête la respiration à tous les animaux.
+Je suis le propre fils de ce Mâroute à la course rapide,
+de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai
+pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.</p>
+
+<p>«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai
+seul, en traversant moi-même la grande mer, à les
+délivrer de la crainte <i>qui les tourmente</i> comme à repousser
+d'eux la colère de Sougrîva.</p>
+
+<p>«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long
+serpent; tel je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel,
+séjour des oiseaux. Vous, nobles singes, attendez-moi
+tous dans ces lieux; je vais franchir en courant les cent
+yodjanas.</p>
+
+<p>«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine:
+mes pressentiments me le disent et je la vois déjà
+même avec les yeux de ma pensée.»</p>
+
+<p>À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui
+proclamait si haut sa puissance, l'habile Angada répondit
+en ces belles paroles: «Héros, singe rempli de vigueur,
+issu de Mâroute et fils de Kéçarin, tu viens d'étouffer dans
+le sein de tes pareils un chagrin bien cuisant. Les principaux
+des singes, réunis de concert, ces grands, qui tous
+aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des
+vœux au ciel pour le succès de ton voyage.</p>
+
+<p>«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage,
+notre pied <i>comme</i> enraciné dans le même vestige: en
+effet, c'est de toi, <i>noble</i> singe, que dépendent les existences
+de nous tous.» À peine eut-il recueilli ce langage,
+que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes,
+le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était
+dû, se mit à dilater ses proportions naturelles.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses
+ennemis, Hanoûmat, environné des singes, monta sur le
+Mahéndra.</p>
+
+<p>Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne,
+elle rendit un mugissement: tel, dans sa colère,
+un grand éléphant qu'un lion a blessé. Les hauteurs brisées
+du sommet vomirent des ruisseaux pleins d'écume,
+les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands
+arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers,
+où ils repairent, les serpents au venin mortel jettent de
+leur gueule un feu mêlé de fumée et une flamme épouvantable.</p>
+
+<p>Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne,
+brillait alors, tel que Vishnou sur le point de franchir le
+monde en trois pas. Là, désireux de voir cette merveille
+et conduits par une vive curiosité, se rassemblent de tous
+côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas et les saints
+du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
+ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur
+le tronc des arbres et ceux qui repairent dans le creux des
+rochers.</p>
+
+<p>Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le
+singe aux longs bras de s'incliner avec recueillement, ses
+mains réunies aux tempes, en l'honneur des Immortels,
+du soleil et de la lune, de Mahéndra, du Vent, de Çiva,
+de Swayambhou, de Skanda, <i>le Dieu qui préside à la
+guerre</i>, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana,
+de Sîtâ même et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas,
+des Rishis, des Mânes et de <i>Kouvéra</i>, le sage monarque
+des Yakshas. Puis il embrassa les siens, et, les ayant salués
+d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure et
+sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent
+tous les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et
+se tint la face tournée vers Lankâ.</p>
+
+<p>Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont
+vacilla. Au moment qu'il appuya son pas sur la montagne,
+une liqueur rouge comme le sandal stilla des arbres embaumés
+de fleurs et parsemés de jeunes pousses.</p>
+
+<p>L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les
+côtés du grand mont, pressé sous le talon du singe vigoureux.
+Aussitôt qu'il assura le pied sur sa base, on vit
+chanceler soudain les belles cimes aimées des Siddhas
+et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras.
+Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie
+des arbres. À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et
+qui, tombées de chaque arbre, couvraient le sol de tous
+côtés, on eût dit que la montagne était faite de fleurs.
+Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé les deux
+oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute
+sa grande vigueur.</p>
+
+<p>Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient
+pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables
+à deux serpents vêtus d'une peau nouvelle.</p>
+
+<p>En quelque lieu de la mer que passe le grand singe,
+on voit les ondes entrer comme en furie, soulevées par
+l'air que déplace son corps. À la vue de ce tigre-simien,
+qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont leurs habitations
+dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même.
+Les poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre
+de ce roi des singes couvrir dix yodjanas de sa largeur,
+et trois fois plus avec sa longueur. La grande ombre,
+en suivant le fils du Vent, se dessinait sur les ondes salées
+comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou comme
+le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.</p>
+
+<p>Les grands nuages, labourés par les bras du singe,
+éclataient de couleur pourpre, blanche, rouge et noire
+dans l'espace illuminé de foudres, enflammé d'éclairs et
+que la chute des tonnerres festonnait avec des guirlandes
+de feu. On le voit à différentes fois entrer dans la masse
+des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt
+se dérober comme la lune.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette
+pensée vint à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée
+Sinhikâ, qui pouvait se revêtir à son gré de toutes les
+formes: «Aujourd'hui, après un long temps, je vais
+apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien grand
+animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle
+eut roulé dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre
+comme un vêtement; et le singe, voyant qu'elle arrêtait
+son ombre, de songer en lui-même: «Oh! oh! me voilà
+secoué vivement, tel qu'une montagne dans un tremblement
+de terre, ou comme un grand navire battu dans
+l'Océan par un vent contraire!»</p>
+
+<p>Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de
+Mâroute vit ce grand être qui s'élevait hors des ondes
+salées. «C'est là, on n'en peut douter, <i>se dit-il</i>, cette
+créature qu'on voit dans la grande mer happer l'ombre,
+ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» À
+peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que
+c'était Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain
+son corps, tel que le nuage dans la saison des pluies.
+Aussitôt qu'elle vit s'augmenter les proportions du grand
+singe, elle ouvrit démesurément une bouche pareille aux
+enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors cette
+furie, ses membres <i>énormes</i> et sa vaste gueule toute
+grande ouverte.</p>
+
+<p>Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu,
+et, le corps devenu comme la foudre, il se plonge dans
+cette gueule béante; puis il déchire avec ses ongles acérés
+les entrailles de la Rakshasî et s'échappe rapidement,
+lui, qui possédait la vitesse du vent et celle de la
+pensée.</p>
+
+<p>Grâces à la sûreté de son coup d'œil, à sa force, à son
+adresse, à sa fermeté, à son audace, le singe maître de
+lui-même fit son retour au dehors avec une promptitude
+merveilleuse. Tuée par cet Indra des singes à la prodigieuse
+légèreté, à la rapidité du vent ou de la pensée, la
+Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.</p>
+
+<p>Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat,
+les Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:</p>
+
+<p>«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble
+singe, une prouesse épouvantable, en immolant cette colossale
+créature. Ta force a terrassé la furie, dont la
+crainte avait banni de cette région les Tchâranas, les
+Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité est rendue
+à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller
+maintenant à leur gré.</p>
+
+<p>«Mets à fin l'œuvre que tu as résolue: va donc, singe,
+et va sans péril!»</p>
+
+<p>Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte
+singe, qui avait réussi dans sa ruse, se replongea entre
+les routes de l'air et continua son voyage d'un vol
+accéléré.</p>
+
+<p>Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné
+ses regards sur lui-même, qui, semblable à un grand
+nuage, offusquait, pour ainsi dire, le ciel entièrement, le
+singe, toujours maître de son âme, fit cette réflexion:
+«J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des Rakshasas,
+s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces
+membres démesurés.»</p>
+
+<p>Le singe alors diminua extrêmement son corps, et,
+pour se mettre à couvert <i>de la curiosité</i>, il revint à son
+état naturel, comme Vishnou, quand il eut opéré ses trois
+pas.</p>
+
+<p>Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, <i>en
+haut</i>, par des remparts semblables à des masses blanches;
+en bas, par des fossés remplis d'eaux intarissables
+et bien profondes; cette ville, qu'environnait un grand
+retranchement fait d'or; cette ville, dont l'imagination ne
+peut se créer une idée; elle, jadis la résidence accoutumée
+de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense
+des bonnes œuvres. Pavoisée d'étendards et de
+drapeaux, ornée de balcons, les uns de cristal, les autres
+d'or, elle se couronnait avec des centaines de belvédères
+surétageant le faîte de ses maisons. Fondées sur le sol
+même du retranchement, on voyait des colonnes d'émeraude
+et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient
+aux yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur
+leurs chapitaux de <i>magnifiques</i> arcades.</p>
+
+<p>Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées
+en lui-même: «Par quel moyen verrai-je la Mithilienne,
+<i>auguste</i> fille du <i>roi</i> Djanaka, sans être vu de Râvana, ce
+cruel monarque des Rakshasas?</p>
+
+<p>«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les
+affaires succombent sous les difficultés des lieux et des
+temps, comme les ténèbres s'évanouissent au lever du
+soleil.</p>
+
+<p>«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait
+aller incognito; car il n'est rien qui puisse échapper
+à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je
+me tiens ici, revêtu de la forme qui m'est propre, je cours
+vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur échoue. Aussi
+vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette
+forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter
+les commissions de Râma.</p>
+
+<p>Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un
+bois vers le coucher du soleil et de s'y tenir caché dans
+l'attente du moment où il puisse tromper l'œil des Rakshasas.
+Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils
+du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit
+à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
+met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime
+d'un mont, qui semblait tenir <i>en</i> elle <i>son épouse</i>, couchée
+dans son sein.</p>
+
+<p>Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait
+de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa,
+blancs comme les nuages d'automne; palais de
+corail, de marbre, d'argent, d'or, de perles et de lapis-lazuli,
+aux védikas de lapis et de perles, aux portes d'or,
+au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers
+de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
+les <i>secrets du</i> ciel par ses hautes maisons élancées
+dans les airs.</p>
+
+<p>Quand il eut observé la superbe cité du monarque des
+Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est
+pas d'ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse
+enlever d'assaut cette ville, défendue, les armes levées à
+la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère
+l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle
+de Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu
+à la confiance, l'intelligent et sage fils du Vent s'élança
+d'un bond rapide à l'heure où le soir étend ses voiles, et
+pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien
+distribuées.</p>
+
+<p>Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les
+cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des
+instruments de musique; alors, <i>dis-je</i>, tous ces bruits se
+mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule
+voix de Lankâ.</p>
+
+<p>Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que
+l'éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette
+pensée à l'esprit du singe intelligent, qui promenait ses
+regards de tous les côtés: «Je vais inspecter l'une après
+l'autre toutes les entrées de ces maisons princières qui
+ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui montent,
+pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La lune, comme si elle eût prêté son ministère au
+singe, s'était levée, environnée par les bataillons des
+étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons,
+elle fouillait dans les mondes par l'expansion de sa lumière.
+Le héros illustre des singes vit monter avec la
+splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions
+éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou
+comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel
+qu'un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide
+et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés
+de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion
+de sa lumière et se promener <i>dans le troupeau des
+étoiles</i>, comme un taureau enflammé d'amour au milieu
+du parc aux génisses. Il vit l'astre aux rayons froids
+éteindre en s'élevant les chaleurs dont le monde avait
+souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la
+grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.</p>
+
+<p>Il était semblable aux <i>soirs du</i> Paradis, cet heureux
+soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le
+<i>magnifique</i> lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent
+et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais
+dans laquelle Râma envoyait <i>alors</i> ses pensées vers sa
+gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses
+courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents,
+de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des
+dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent
+les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à
+droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part
+et d'autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement
+comme des gens ivres.</p>
+
+<p>Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une
+intelligence supérieure, d'une brillante nature, pleins de
+loi, riches en trésors de pénitence et l'âme recueillie dans
+la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui
+inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient
+doués d'une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux
+qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que
+distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient
+pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi
+leurs femmes de penchants bien purs, d'une haute majesté,
+épouses assorties aux maris, brillantes à l'égal des
+étoiles et dont le cœur était lié au cœur de leurs époux.</p>
+
+<p>Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté
+et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de
+fleurs<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>: elles tenaient embrassés leurs époux, telles
+que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b>
+<p>On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des pendeloques
+et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
+semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.</p></blockquote>
+
+<p>Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à
+tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des
+femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement
+parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d'une
+origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de
+qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse
+bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et
+qui n'avait pas encore vu couler de nombreuses années
+depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée,
+vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait
+dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait dans
+le cœur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait
+Râma de tous ses vœux.</p>
+
+<p>Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de
+Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des
+enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse,
+mais enfin son âme revint à la sérénité.</p>
+
+<p>Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la
+demeure habitée par le monarque des Rakshasas.</p>
+
+<p>Un haut rempart couleur de soleil environnait son
+château, décoré, <i>non moins que défendu</i>, par des fossés,
+auxquels des masses de nélumbos formaient comme des
+pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais
+aux arcades faites d'or, toutes semées de perles et de
+pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives
+d'or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles,
+à la grande âme, à la haute taille, habitués à
+monter des coursiers ou des chars d'or, d'argent ou
+d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit
+de lions.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout
+émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec
+la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les
+yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient le regard
+louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande
+légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y
+en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de
+bais, de verts, de cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un
+pelage tacheté comme la peau de l'antilope aux pieds
+blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les
+ont vus naître.</p>
+
+<p>Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes
+des étendards, troublé par le cri des paons et semblable
+au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous
+lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à
+voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers.
+Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des
+pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana,
+comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant
+les règles de l'étiquette, par de nobles dames et <i>par les</i>
+femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de
+rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de
+vases en pierreries.</p>
+
+<p>Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme,
+on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le
+corps et le sein radieux.</p>
+
+<p>Ensuite il entendit un son de tambour, de conques,
+d'instruments à cordes, mêlé au son des instruments de
+musique à vent.</p>
+
+<p>Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et
+vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or.
+Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s'étendait
+égale à sa longueur<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>: il était soutenu sur des colonnes
+d'or avec des portes d'or et de pierres fines. Brillant,
+couvert de perles en multitude et planté d'arbres, où
+l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y
+trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce
+atmosphère se balançait entre l'excès du chaud et du
+froid.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><p> L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres chacun:
+le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres &#189; de long
+sur autant de large.</p></blockquote>
+
+<p>À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées
+de corail, le noble singe monta dans cette voiture
+céleste et douée même d'un mouvement spontané.
+Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle un palais
+magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli
+par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour
+de fenêtres en or, avec des portes, les unes d'or, les
+autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de
+l'Indra même des Rakshasas en assurait la défense.</p>
+
+<p>Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste,
+exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des
+bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente,
+elle disait çà et là au singe magnanime, son parent,
+comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d'une forme:
+«Approche! approche-toi!»</p>
+
+<p>Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et
+resplendissante habitation, aussi chère au cœur de Râvana
+qu'une noble femme adorée; ce palais rayonnant
+de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts
+de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait
+par des escaliers de pierreries.</p>
+
+<p>«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici
+le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?»
+pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte
+fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, qui semblaient
+méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par
+des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante
+splendeur, assises par milliers sur des tapis dans
+une <i>grande</i> variété de costumes avec des bouquets et des
+robes de toutes les couleurs. Tombé sous l'empire du
+sommeil et de l'ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu
+de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au
+plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
+En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence
+des robes et des parures, la salle parut comme une
+forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.</p>
+
+<p>Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans
+doute les étoiles qu'on voit tomber de temps en temps,
+rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler
+ici!» En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement
+de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité
+que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.</p>
+
+<p>Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des
+siéges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes
+dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant,
+les autres de la danse.</p>
+
+<p>Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus,
+sommeillent d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou
+de coquillages. Celle-ci dort sur l'estomac d'une autre,
+celle-là sur un sein de la première: elles ont comme
+oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les
+unes des autres.</p>
+
+<p>Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de
+leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes;
+guirlande aussi brillante qu'au mois de Mâdhava, un bouquet
+de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour
+duquel voltigent des abeilles enivrées.</p>
+
+<p>Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas,
+des Asouras, des Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas:
+telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que
+resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait
+ce chariot <i>divin</i> par les visages, semblables à l'astre des
+nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à
+l'oreille de ces femmes.</p>
+
+<p>Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit
+un siége éminent de cristal, orné de pierreries et semblable
+au trône des Immortels.</p>
+
+<p>Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles,
+un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus
+belles guirlandes suspendues à des rubans. Là, semblable
+à un nuage et revêtu d'une longue robe en argent, avec
+des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras,
+tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise
+odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit
+le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de
+superbes joyaux, plein d'orgueil, capable de revêtir à son
+gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec
+ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là, <i>dis-je</i>, éventé
+par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail en
+main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums
+divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se
+reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés
+dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros,
+l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes
+Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi
+sur un lit éblouissant de lumière.</p>
+
+<p>Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès
+du monarque, une femme charmante, douée admirablement
+de beauté. Reine du gynœcée, cette blonde
+favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue
+sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.</p>
+
+<p>Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein
+du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa
+beauté et ses parures d'or bruni, enchâssant des pierreries
+et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras
+l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si
+parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être
+que Sîtâ!» Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et
+s'applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte
+cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre
+opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:</p>
+
+<p>«Cette dame,pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de
+Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à
+quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d'un
+autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En
+effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui
+soit égal à Râma.»</p>
+
+<p>Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur
+elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d'où
+il conclut que ce n'était point Sîtâ.</p>
+
+<p>Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de
+Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide.
+Ensuite la crainte d'avoir manqué au devoir lui inspira
+cette pensée:</p>
+
+<p>«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur
+sommeil sur les épouses d'autrui, au milieu de son gynœcée,
+est une infraction énorme au devoir. En effet, il
+n'entre pas dans les choses permises à mes yeux de voir
+les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes regards
+tout ce gynœcée d'autrui.» Puis il naquit encore cette
+réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée
+avait pour unique fin sa commission et de qui le regard
+n'avait pas vu là autre chose que le but de son affaire:
+«J'ai considéré à mon aise, dans toute son extension, le
+gynœcée de Râvana, et mon âme n'en a conçu rien
+d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements
+de tous les organes des sens est dans les dispositions
+bonnes ou mauvaises de l'âme, et la mienne est bien
+disposée. D'ailleurs il m'était impossible de chercher la
+Vidéhaine autre part: où trouver les femmes que l'on
+cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»</p>
+
+<p>Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide <i>Hanoûmat</i>
+de continuer ses recherches au milieu du palais, dans les
+maisons <i>ou berceaux</i> de lianes, dans les salles de tableaux,
+dans les chambres de nuit; mais il ne vit pas
+encore là cette femme au charmant visage.</p>
+
+<p>Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant,
+descendant, s'arrêtant ici, marchant là, toutes les
+différentes salles consacrées à boire, les maisons où l'on
+garde les fleurs, les salles diverses de tableaux, les maisons
+d'amusements, les places publiques, les chars et les
+bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la
+marche légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit
+à la taille de quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant
+les portes, secouant les vantaux, entrant ici, sortant de
+là, d'un côté montant, d'un autre descendant un escalier.
+Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; il n'existe
+rien dans le gynœcée de Râvana où il ne porte ses pas.</p>
+
+<p>Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage
+d'açokas avec des arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat
+aux longs bras, le sage fils du Vent; il faut que
+je cherche là, car je n'ai pas encore fouillé ce parage.»</p>
+
+<p>Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas,
+rapide comme la flèche au moment qu'elle part de la
+corde. Promptement arrivé là, ce grand, léger et vigoureux
+singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce plantureux
+bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.</p>
+
+<p>Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la
+taille charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans
+leur doux sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des
+arbres, odorante averse de plusieurs teintes que les
+troupes des oiseaux, en s'envolant, soulevaient avec le
+vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, Hanoûmat le
+Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel
+qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du
+singe entré dans les massifs d'arbres et courant partout
+çà et là, tous les êtres de s'imaginer que c'était le printemps
+même.</p>
+
+<p>Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait
+au large ses branches couvertes de nombreuses
+feuilles et de jeunes rameaux. Le grand singe courut en
+bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre majestueux
+né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le
+brave Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même:
+«D'ici je verrai la Mithilienne, qui soupire après la vue
+de son époux, marcher à son gré çà et là, ses yeux baignés
+de larmes, son cœur dans la tristesse, captive et
+toute pantelante, comme une daine séparée de son daim
+et tombée sous la griffe d'un lion.</p>
+
+<p>Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit
+qu'il cherchât dans le cercle de l'horizon l'épouse du monarque
+des hommes, soit qu'il jetât ses regards au pied
+de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait tout, caché
+lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.</p>
+
+<hr />
+
+<p>L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs
+difformes. Les unes avaient trois oreilles, les autres
+avaient des oreilles comme le fer d'un épieu; celle-ci
+avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point d'oreilles;
+certaines n'avaient qu'un œil et certaines qu'une oreille.
+Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une
+coiffe; telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête
+d'une grosseur énorme: l'une avait de beaux cheveux,
+l'autre était chauve, les cheveux d'une autre lui faisaient
+comme un voile. Celle-ci était large du front et des
+oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et
+les mamelles: <i>beaucoup</i> avaient les dents saillantes, la
+bouche rompue, le visage laid et difforme.</p>
+
+<p>Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou
+tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la
+main des marteaux, des maillets d'armes et de grandes
+piques en fer.</p>
+
+<p>Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure
+de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage
+heureux; les unes étaient courtes, les autres longues,
+bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les
+pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; celles-ci
+avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; celles-là
+une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;
+d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne.
+Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes:
+celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et
+d'autres les mamelles d'une longueur démesurée. En
+voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur immense;
+en voilà avec une langue et des ongles excessivement
+longs: telle avait le faciès d'une chèvre; telle
+autre le faciès d'une cavale; telle est vache par sa tête et
+telle autre a son cou emmanché avec le chef d'une truie.
+Certaine a le muffle d'une hyène et <i>sa compagne</i> celui
+d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force
+épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de
+celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers;
+le nez manque à telle autre.</p>
+
+<p>Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes;
+elles se repaissent de chair; elles ont les mains et
+la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres
+souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de
+viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
+font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours,
+elles ne sont jamais rassasiées.</p>
+
+<p>Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin
+dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la
+gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait
+dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur
+les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.</p>
+
+<p>Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine
+de sa tristesse, à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé
+comme le croissant de la lune, <i>voilé par un nuage</i>,
+au commencement de sa quinzaine blanche.</p>
+
+<p>Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore
+que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée
+par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué,
+elle semblait Rohinî sous l'oppression de la planète
+Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;
+comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude;
+comme une espérance, qui s'est envolée; comme un
+ordre qui n'est plus soutenu par la puissance. Désolée,
+amaigrie par l'abstinence, baignant sa face de larmes,
+faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et le corps
+de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et
+longs soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.</p>
+
+<p>À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière,
+triste et non parée, elle si digne des parures, et
+telle que la reine des constellations quand sa lumière est
+obscurcie par de sombres nuages, l'incertitude assiégea
+l'esprit du singe dans ses investigations.</p>
+
+<p>Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine:
+aussi douteuse revient à l'homme dans un moment, où
+sa pensée n'y est pas attentive, la science qu'il doit à ses
+lectures.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant,
+il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de
+larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. «C'est
+là, <i>se dit-il</i>, c'est là cette femme inébranlable dans sa
+fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka,
+ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit
+la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue;
+elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret,
+pareille au pollen des lotus.</p>
+
+<p>«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de
+sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines,
+entrée dans la forêt déserte. Là, contente de manger les
+fruits <i>sauvages</i> et les racines, heureuse d'obéir à son
+époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu'elle
+eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la
+couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un
+sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice
+épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui
+brille sur elle avec la teinte de l'or, est la même que j'ai
+vue avec les singes ce jour qu'elle fit tomber sur la montagne
+son vêtement supérieur.</p>
+
+<p>«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne,
+troublée par l'odieux Râvana, comme une fontaine par
+un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd'hui, comme
+un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le
+monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d'Ikshwâkou!
+Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de
+quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et
+l'amour. À cette pensée: «Ma femme est perdue!» sa
+pitié s'émeut; «elle pense à moi!» sa tendresse;
+«épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son
+amour.»</p>
+
+<p>S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque
+des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées,
+<i>la tête</i> encore échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée
+vers la Vidéhaine.</p>
+
+<p>Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à
+la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée
+dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir
+la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous
+ses joyaux et portait une magnificence incomparable.</p>
+
+<p>Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana
+dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et
+des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là,
+ces femmes portaient, les unes des lampes d'or et de formes
+diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la
+queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une
+politesse <i>distinguée</i> marchaient, tenant à leur main droite
+des vases massifs d'or et pleins de maints breuvages.</p>
+
+<p>Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et
+des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs
+de ces femmes du plus haut parage.</p>
+
+<p>Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes,
+où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des
+huiles de sésame, Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de
+luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux
+rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans arc à la main.</p>
+
+<p>À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les
+côtés: «C'est le monarque aux longs bras!» pensa le
+singe vigoureux à la grande énergie. L'intelligent quadrumane
+s'élance à terre et, gagnant une autre branche
+cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s'y
+tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix
+têtes.</p>
+
+<p>À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme
+un bananier battu par le vent.</p>
+
+<p>Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée
+par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur
+et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la
+grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son
+époux, il vit la <i>triste</i> captive assise alors sur la terre nue:
+telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée sur
+le sol.</p>
+
+<p>Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les
+membres hâlés, sa personne non parée, elle si digne de
+toute parure: il vit telle qu'une statue faite de l'or le plus
+pur, mais souillée de poussière, il vit Sîtâ fuir dans le
+char de ses désirs attelé avec les coursiers de la pensée
+vers le <i>grand et sage</i> Râma, ce lion des rois, qui possédait
+la science de son âme.</p>
+
+<p>Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.</p>
+
+<p>Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément,
+comme la foi en butte au mépris, comme une postérité
+détruite, comme une espérance envolée, comme une
+Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds.</p>
+
+<p>Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du
+feu, comme le croissant de la lune, dont le rayon tombe
+du ciel sur la terre sans nous apporter de lumière.</p>
+
+<p>Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs
+et telle que l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée
+du chef de son troupeau et tombée captive, est gardée
+dans un peloton <i>de chasseurs</i>.</p>
+
+<p>Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la
+crainte, maigre, triste, se refusant la nourriture, se faisant,
+<i>pour ainsi dire</i>, un trésor de macérations, en proie
+à la douleur et ses mains jointes à ses tempes, comme
+une Déesse, elle demandait continuellement au ciel de
+conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.</p>
+
+<p>Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ,
+cette femme sans joie, macérant son corps et fidèle à son
+époux: «À mon aspect, te cachant çà et là dans ta
+crainte, tu voudrais te plonger au sein de l'invisibilité. Il
+n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, ni Rakshasas
+mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire
+ma présence. Prendre les femmes de force et les ravir
+avec violence, ce fut de toutes manières et dans tous les
+temps notre métier, dame craintive, à nous autres Démons
+Rakshasas.</p>
+
+<p>«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin
+m'apprécier, ma bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies
+toutes les perfections du corps, et qui es l'enchantement
+de tous les mondes! Ainsi, je ne te verrais plus armée
+de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu n'as
+rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi
+ton amour, chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée
+dans le chagrin. Ces cheveux, que tu portes liés dans
+une seule tresse, <i>comme les veuves</i>, cette rêverie, cette
+robe souillée, cet éloignement des bains, le jeûne: ce ne
+sont pas là des choses qui siéent pour toi.</p>
+
+<p>«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les
+parfums d'aloès et de sandal, les robes de toute espèce,
+les célestes parures, les plus riches bouquets de fleurs,
+des lits précieux, de magnifiques siéges, et le chant, et
+la danse, et les instruments de musique: car <i>je</i> t'égale
+à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes;
+revêts donc tes membres de leurs parures: comment
+peux-tu, noble dame, toi, femme de haut parage, te montrer
+ainsi devant mes yeux?</p>
+
+<p>«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de
+beauté; ce rapide fleuve du temps est comme l'eau; une
+fois écoulé, il ne revient plus!</p>
+
+<p>«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il
+t'eut faite, n'en a plus fait d'autre, je pense; car il
+n'existe pas, Mithilienne, une seconde femme qui te soit
+égale en beauté. À la vue de la jeunesse et des charmes
+dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi
+voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?</p>
+
+<p>«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie:
+sois mon épouse favorite, à la tête de mes nombreuses
+femmes les plus distinguées. Les joyaux que j'ai ravis
+aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, dame craintive,
+et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux
+conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à
+Djanaka, ton père, avec les villes nombreuses qui en
+couvrent l'étendue.</p>
+
+<p>«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant
+une magnifique parure. Que les plus brillants joyaux étincellent,
+attachés sur ta personne! Que je voie, femme
+bien faite, la parure orner tes jolies formes, et ta <i>grâce</i>
+polie orner la parure même.</p>
+
+<p>«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au
+fils de Viçravas; jouis à ton gré, femme ravissante, de
+Lankâ et de moi. Râma n'est pas mon égal, Sîtâ, ni pour
+les austérités de la pénitence, ni pour les richesses, ni
+pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en force,
+ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô
+toi, de qui la personne est embellie par ce brillant collier
+d'or, jouis donc avec moi du plaisir de ces forêts, nées
+sur les rivages de l'Océan, percées d'avenues et couvertes
+par une multitude d'arbres à la cime fleurie.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible,
+Sîtâ oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit
+ces mots prononcés avec lenteur: «<i>C'est</i> une chose
+honteuse, <i>que</i> je ne dois pas faire, moi, vertueuse épouse,
+entrée dans une famille pure et née dans une illustre famille.»</p>
+
+<p>Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des
+Rakshasas, la chaste Vidéhaine au charmant visage tourna
+le dos à Râvana et lui dit encore ces paroles: «Je suis
+l'épouse d'un autre, je ne puis donc être une épouse convenable
+pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;
+allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends
+tes épouses, ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les
+épouses des autres.</p>
+
+<p>«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas
+l'exemple des gens de bien: ce métier, dont tu parles,
+c'est ce que les sages nomment le crime. Bientôt Lankâ,
+couverte par des masses de pierreries, Lankâ, pour la
+faute de toi seul, va périr, malheureuse de ce qu'elle eut
+pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé sur
+ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie
+tous les hommes; ce monstre aux actions féroces a donc
+enfin trouvé la mort!»</p>
+
+<p>«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire:
+je n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière
+n'appartient qu'à l'astre du jour!</p>
+
+<p>«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce
+bien magnanime, comme la science est unie au brahme,
+qui a dompté son âme et reçu l'initiation après le bain
+cérémoniel? Allons, Râvana! allons! rends-moi à Râma
+dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble
+éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la
+grande forêt.</p>
+
+<p>«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville
+et de gagner l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que
+tu ne désires une mort épouvantable.</p>
+
+<p>«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses
+ennemis; avant peu Râma, fondant sur toi, son odieux
+rival, m'arrachera de tes mains comme Vishnou aux trois
+pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de splendeur.»</p>
+
+<p>À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des
+Rakshasas lui répondit ces mots dans une colère montée
+jusqu'à la fureur: «Tu crois sans doute que ta condition
+de femme te met à l'abri du supplice, et c'est là ce qui
+t'excite à me tenir sans crainte ce langage outrageant.
+Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des
+paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au
+milieu de grandes et d'éminentes personnes. Assurément,
+dit-on, une politesse distinguée est la parure des femmes;
+c'est un avantage, noble dame, qu'il ne t'est pas facile
+d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le désir de
+ton époux?</p>
+
+<p>«Au point où ma colère est montée, amassée comme
+elle est sur ta tête, il faudra bien que je t'envoie à la
+mort! Si tu vis maintenant, c'est grâce à ce que tu es
+une femme!»</p>
+
+<p>Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au
+monarque des Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse
+à la honte: «À la nouvelle du carnage que Râma
+fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle qu'il avait tué Doûshana
+et Khara même, ta première pensée fut pour la
+vengeance, et tu m'as conduite ici.</p>
+
+<p>«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques
+et nobles frères, sortis pour la chasse, tels que
+deux lions <i>d'une caverne</i>.</p>
+
+<p>«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre,
+prête à fondre ici entre eux et toi. Bientôt accompagné du
+Soumitride, Râma s'en ira de ces lieux, emportant avec
+la tienne les vies de ton armée, comme le soleil passe,
+ayant tari une flaque d'eau.»</p>
+
+<p>Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles
+amères de Sîtâ, répondit en ce langage odieux à
+cette femme d'un aspect aimable: «J'ai toujours été avec
+toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à
+chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye
+en mépris la douceur de ses paroles.</p>
+
+<p>«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as
+dites, Mithilienne, une horrible mort ne serait qu'un juste
+châtiment. Mais il me faut patienter encore deux mois:
+je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma couche,
+femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux
+mois, si tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes
+cuisiniers te couperont en morceaux pour mon déjeuner!</p>
+
+<p>«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne,
+comme Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue
+dans les mains d'Indra.»</p>
+
+<p>À la vue de cette <i>belle</i> Djanakide ainsi menacée par le
+monstre aux dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux
+des Gandharvas et des Dieux furent saisies par la douleur.
+Résolues à la défendre, elles se mirent, avec les
+mouvements de leurs yeux obliques et les signes de leurs
+visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux
+Rakshasa.</p>
+
+<p>Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle
+conduite, tint ce langage utile pour lui-même à ce Râvana,
+qui fit verser tant de larmes au monde:</p>
+
+<p>«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin
+d'acquérir la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas
+de cette action criminelle. Il n'est, certes! pas dans les
+trois mondes un autre que toi pour oser même de pensée
+arrêter son désir sur moi, l'épouse du sage Râma, non
+plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de <i>l'immortel</i>
+Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la
+femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle
+résolution a prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De
+même qu'un lièvre n'est pas l'égal d'un fier éléphant pour
+le combat: de même Râma est tel qu'un éléphant vis-à-vis
+de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil lièvre
+à côté de lui.</p>
+
+<p>«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou,
+tu ne penses pas <i>ce que tu dis</i>; car tu ne saurais tenir
+le pied ferme dans la région de sa vue le temps <i>qu'a
+duré ta jactance</i>.</p>
+
+<p>«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit;
+mais si le Destin a voulu disposer les choses comme elles
+sont, ce fut pour ta mort, sans aucun doute.»</p>
+
+<p>Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de
+larmes au monde, impose un ordre à toutes les Rakshasîs
+épouvantables à la vue.</p>
+
+<p>«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer,
+à l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la
+Djanakide sache bientôt obéir à ma volonté! Employez
+pour la rompre tous les moyens, les présents et les caresses,
+les flatteries et les menaces: faites-la s'incliner
+vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux
+châtiments!»</p>
+
+<p>Quand il eut donné ce commandement aux furies, le
+monarque des Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour,
+<i>sortit</i> abandonnant la Djanakide.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné
+dans son gynœcée, que les Rakshasîs aux formes
+épouvantables s'élancèrent toutes vers Sîtâ. Ces furies
+aux visages difformes commencent par se moquer de leur
+captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles choquantes
+et d'injures cette infortunée, à qui des louanges
+seules étaient si bien dues.</p>
+
+<p>«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynœcée,
+meublé de couches somptueuses et doué complétement
+des choses que l'on peut désirer? Pourquoi donc
+es-tu fière d'avoir un époux de condition humaine? Détourne
+ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner
+vers lui!</p>
+
+<p>«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque
+des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois
+Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi,
+simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus
+d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une heureuse
+fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble,
+qui est enfin tombé du trône?»</p>
+
+<p>À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de
+lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes:
+«Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de
+votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde.
+Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, l'homme
+qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer,
+comme l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet
+anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible
+que je renie mon époux: n'est-il pas une divinité pour
+moi?»</p>
+
+<p>À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se
+mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la
+malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches
+du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les
+furies déversaient à l'envi sur elle.</p>
+
+<p>Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés
+sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec
+ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte;
+et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes,
+lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne
+veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en
+doute pas!»</p>
+
+<p>À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée
+de larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau
+par les furies épouvantables, cette noble dame aux
+grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du
+grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n'en
+continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le
+visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.</p>
+
+<p>Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les
+dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées,
+Vinatâ <i>ou la courbée</i>, c'est ainsi qu'elle était nommée,
+lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton
+époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur.
+Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut
+faire humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de
+vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux
+Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon
+vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables;
+lui, <i>si</i> noble de caractère, égal dans les combats
+au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux,
+un homme! et que ton cœur incline vers Daçagrîva.
+Embaumée d'un onguent céleste et parée de célestes
+atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes,
+comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de
+<i>l'auguste</i> Indra.</p>
+
+<p>«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui,
+<i>pour ainsi dire</i>, n'est déjà plus? Accepte Râvana comme
+un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées,
+belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce
+conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à
+cette heure même, te manger!»</p>
+
+<p>Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée,
+dit en vociférant, les formes toutes courroucées
+et levant son poing: «C'est trop de paroles inconvenantes,
+que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous
+ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune
+enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à
+quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne
+fais pas ce que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te
+manger à cette heure même, n'en doute pas!»</p>
+
+<p>Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des
+nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête
+penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l'épouse
+de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux
+avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant
+tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à
+propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer
+inabordable pour d'autres, et tu es entrée, Mithilienne,
+dans le gynœcée terrible de Râvana. C'est assez verser
+de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même
+qui brisa les cités <i>volantes</i> ne pourrait te délivrer, enfermée
+dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous
+toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui
+t'est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille
+ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien
+la jeunesse d'une femme est incertaine: savoure donc le
+plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours
+avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins
+et ses bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept
+milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à
+tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain
+de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n'obéis pas comme
+il faut à la parole que j'ai dite, nous allons t'arracher le
+cœur et nous le mangerons!»</p>
+
+<p>Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée
+<i>Ventre-de-tonnerre</i> jeta ces mots, brandissant une
+grande pique: «Alors que je vis cette femme, devenue
+la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient
+comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint
+une grande envie <i>de la manger</i>. Quel régal, pensais-je,
+de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles,
+sa tête et son cœur tout dégouttant de <i>sang</i> liquide!»</p>
+
+<p>La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau
+la parole: «Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer
+qu'elle est morte <i>de soi-même</i>. En effet, quand il
+aura vu cette femme sans respiration et passée dans l'empire
+d'Yama: «<i>Eh bien!</i> mangez-la!» nous dira le
+maître; je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>«&mdash;Partageons-la donc entre nous toutes, car je
+n'aime pas les disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui
+avait nom Tête-de-chèvre.</p>
+
+<p>«&mdash;J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre.
+Qu'on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie
+aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; qu'on
+apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes
+variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair
+humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les
+victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par
+nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la
+de compagnie!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><p>C'est la traduction du nom propre, <i>Çoûrpanakhâ</i>.</p></blockquote>
+
+<p>À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs
+très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et
+cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à
+pleurer.</p>
+
+<p>Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient
+toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka
+versait des larmes, baignant ses larges seins avec l'eau
+dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans
+sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la
+fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana,
+qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli
+de concert les injonctions du maître avec le <i>plus grand</i>
+soin, firent silence autour d'elle.</p>
+
+<p>Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit,
+effrayée au plus haut point et d'une voix que ses
+larmes rendaient bégayante: «Il ne sied pas qu'une
+femme de condition humaine soit l'épouse d'un Rakshasa:
+mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas
+ce que vous dites!»</p>
+
+<p>Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka,
+et là, brisée par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée,
+elle reporta une pensée vers son époux: «Hélas!
+Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par la douleur;» Hâ!
+Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma
+belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!</p>
+
+<p>«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha,
+à l'âme reconnaissante, aux paroles aimables,
+aux yeux teints comme les pétales du lotus, au cœur
+doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon
+âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour
+que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture!
+Honte à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave,
+puisqu'il m'est impossible de rejeter la vie à ma volonté!
+Puisque Yama ne m'entraîne pas dans son empire, moi,
+ballottée dans une douleur sans rivage!»</p>
+
+<p>Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des
+larmes ruisselaient à son visage; et, malade, vivement
+affligée, la tête baissée à terre, la jeune femme se lamentait
+comme une égarée ou telle qu'une insensée; tantôt,
+comme engourdie au fond d'une tristesse inerte; tantôt,
+se débattant sur le sol comme une pouliche qui se roule
+dans la poussière.</p>
+
+<p>«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais
+de Râvana, sa main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches
+dépeupler tout Lankâ de Rakshasas; il tarirait sa
+grande mer et renverserait la ville même!</p>
+
+<p>«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la
+race impure du vil Râvana; ensuite, dans chaque maison
+des Rakshasîs, qui tomberaient elles-mêmes sur leurs époux
+immolés; et la cité résonnerait alors de mes chants,
+comme elle retentit à cette heure de mes plaintes larmoyantes!
+Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait
+tout Lankâ de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville
+<i>sur la terre où maintenant elle s'élève</i>!</p>
+
+<p>À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de
+colère: les unes s'en vont rapporter ses discours au cruel
+Râvana; les autres, furieuses à l'aspect épouvantable,
+s'approchent d'elle et recommencent à l'accabler de paroles
+outrageantes et même de paroles sinistres: «O
+bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis
+un parti funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs
+vont manger les chairs arrachées de tous les côtés sur tes
+membres!»</p>
+
+<p>Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une
+branche, adressant à l'affligée mainte et mainte consolation
+puissante; corneille <i>fortunée</i>, elle envoyait à la captive
+sa douce parole de «bonjour,» et semblait annoncer
+à Sîtâ la <i>prochaine</i> arrivée de son époux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât,
+toutes ces paroles; le fils du Vent regarda cette reine
+<i>malheureuse</i> comme il eût regardé une Déesse elle-même
+au sein du Nandana; ensuite, il se mit à rouler dans son
+esprit mainte espèce de pensées: «Celle que les singes
+par milliers, par millions et par centaines de millions
+cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui
+l'ai trouvée!</p>
+
+<p>«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse
+qui aspire à la vue de son époux, ce <i>héros</i> doué véritablement
+d'une âme sans mesure. Elle ne trouve pas une
+fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en avait pas connu
+les angoisses.</p>
+
+<p>«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son
+abandon cette infortunée, de qui l'âme est plongée dans
+la tristesse, cet oubli sera blâmé fortement comme une
+faute. Il m'est impossible de m'entretenir avec elle en
+présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment
+donc faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions.
+Si je ne la rassure pas entièrement aujourd'hui,
+elle abandonnera la vie, je ne puis en douter nullement.
+Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce que t'a
+dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui
+n'aurai pas causé avec cette femme d'une taille ravissante?»</p>
+
+<p>Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe
+intelligent adopte enfin cette idée:</p>
+
+<p>«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables,
+et lui parler dans un langage sanscrit, mais comme on le
+trouve sur les lèvres d'un homme <i>qui n'est pas un
+brahme</i>. De cette manière, je ne puis effrayer cette <i>infortunée</i>,
+de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre
+son époux.»</p>
+
+<p>Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans
+l'oreille de Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton
+époux Râma te dit <i>par ma bouche</i> ce qu'il y a de plus
+heureux; et le jeune frère de ton mari, Lakshmana, le
+héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces mots,
+Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces
+douces paroles, ouvrit son cœur au plaisir et se réjouit.
+Ensuite, elle, de qui l'âme était assiégée par les soucis,
+elle de lever craintive sa tête aux jolis cheveux annelés
+et de regarder en haut sur le çinçapâ. Tremblante alors
+et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au milieu
+des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du
+noble quadrumane posé dans une attitude respectueuse:
+«Ce <i>que j'ai cru entendre</i> n'était qu'un songe;» pensa
+la dame de Mithila.</p>
+
+<p>Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme
+défaillit: elle resta longtemps comme une personne évanouie;
+et, quand elle eut enfin recouvré sa connaissance,
+cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler ces pensées
+en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie
+un instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est
+plus de sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de
+qui le visage ressemble à la reine des nuits! En effet,
+toute mon âme s'en est allée vers lui; l'amour que je
+porte à mon époux égare souvent mon esprit; et, pensant
+à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
+j'entends, au milieu de ma rêverie.</p>
+
+<p>«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe
+n'a point de corps, et c'est un corps bien manifeste qui
+me parle ici! Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui
+tient la foudre, à l'Être-existant-par-lui-même! Adoration
+soit rendue même au Feu! S'il y a quelque chose de
+réel dans ce que dit là cet habitant des bois, daignent
+ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»</p>
+
+<p>Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole
+à Sîtâ, et, portant à sa tête les deux mains réunies, il
+rendit cet hommage à la Djanakide et lui dit: «Qui es-tu,
+femme aux yeux en pétales de lotus, à la robe de soie
+jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de cet
+arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?</p>
+
+<p>«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour
+enlever de force dans le Djanasthâna, dis-moi, noble
+dame, la vérité.»</p>
+
+<p>Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine,
+que le nom de son époux avait remplie de joie, répondit
+en ces termes au grand singe, qui était venu se
+placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la fille du magnanime
+Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ,
+et je suis l'épouse du sage Râma.»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui
+répondit en ces termes, l'âme partagée entre la douleur
+et le plaisir:</p>
+
+<p>«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers
+toi en qualité de messager: Râma est bien portant, belle
+Vidéhaine; il te souhaite ce qu'il y a de plus heureux.
+Lakshmana aux longs bras, la joie de Soumitrâ, sa mère,
+te salue, inclinant sa tête devant toi, mais consumée par
+la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de ton
+fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, comme un fils est toujours présent à la pensée de
+sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, <i>te fait
+dire ici Lakshmana par ma bouche</i>; ce Démon, qui
+avait séduit tes regards, reine, sous la forme empruntée
+d'une gazelle ravissante au pelage d'or, mon frère aîné,
+qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux beaux
+comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans
+sa vraie nature, l'a tué avec justice en lui décochant une
+grande flèche aux nœuds droits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b>
+<p>Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage
+avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette
+maxime répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère
+aîné est comme le père de son frère puîné; le frère puîné est
+comme le fils de son frère aîné.</p></blockquote>
+
+<p>«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.</p>
+
+<p>«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit
+docilement aux paroles mordantes que tu lui fis entendre
+à cette occasion; car ton jeune beau-frère est pour toi,
+reine, toujours plein d'une respectueuse soumission...»</p>
+
+<p>À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ
+de pousser à cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu
+es Râvana lui-même, qui, aidé par la puissance de la magie,
+vient ajouter une nouvelle douleur à mon chagrin, lui
+dit cette femme au visage brillant comme la lune, tu ne
+fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si
+tu es un messager envoyé par mon époux! Je demande
+que tu me fasses de lui un récit qui me ravira de plaisir.
+Raconte-moi les vertus de mon bien-aimé Râma: tu entraînes
+mon âme, beau singe, comme la saison chaude
+emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un
+songe! c'est un songe qui présente le singe à mes yeux!
+car ce rêve, il m'enivre d'une grande béatitude, et la
+béatitude n'est donnée à personne ici-bas.</p>
+
+<p>«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque,
+dans mon triste abandon même, je te vois sous mes yeux
+comme un habitant des bois, qui m'est envoyé par le noble
+enfant de Raghou!</p>
+
+<p>«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de
+mon esprit? est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce
+qu'un effet du mirage?</p>
+
+<p>«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe
+d'un trouble dans mon esprit: je vois bien que le singe
+est ici une réalité.»</p>
+
+<p>Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître
+mieux le singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne
+de lui parler en ces termes:</p>
+
+<p>«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore,
+ô le meilleur des singes, me dire avec le secours des
+comparaisons quel est ce Râma, <i>allié</i> des <i>singes</i>, habitants
+des bois?»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit
+en ces mots doux à l'oreille:</p>
+
+<p>«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui
+est le Devoir même incarné, qui trouve son plaisir dans le
+bonheur de toutes les créatures, qui est le défenseur et le
+donateur de tous les biens, vigoureux comme le vent, invincible
+comme le grand Indra, aimé du monde comme
+la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri de
+tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant
+de courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense;
+ce monarque, sur la bouche duquel réside la vérité; ce
+Râma à la voix douce comme celle de Vrihaspati, et beau,
+joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu d'un
+corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même,
+c'est le plus intrépide guerrier et le plus grand
+héros du monde! Sous l'ombre de son bras l'univers entier
+repose, et, dans un prochain combat il va tuer de
+ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés
+de leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée
+de ton ermitage vide, un jour qu'il en eut fait écarter ce
+vigoureux fils de Raghou, sous les apparences mensongères
+d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce méchant goûter
+le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me
+présente ici devant tes yeux en qualité de son messager:
+ta séparation d'avec lui brûle son cœur de chagrin; il te
+souhaite une bonne santé!</p>
+
+<p>«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de
+Sougrîva, tu verras venir ici ton Râma au milieu des singes
+par dix millions comme Indra au milieu des Maroutes.
+Je suis le singe appelé Hanoûmat, le conseiller de
+Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et
+ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré
+dans la cité de Lankâ.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce
+doute, crois-en ma parole, Mithilienne, car jamais un
+mensonge n'a souillé ma bouche.»</p>
+
+<p>«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident!
+et non pas autre chose, reçois donc cet anneau, sur lequel
+est écrit le nom de Râma; car il me fut donné par ce
+magnanime comme un signe <i>qui devait m'accréditer</i>.</p>
+
+<p>«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé
+lui-même ces mots: «D'or, d'or, d'or!»</p>
+
+<p>Les membres palpitants de joie et la face baignée de
+larmes, la royale captive reçut alors cet anneau et le mit
+sur sa tête. À peine entendues les paroles que Râma lui
+envoyait, à peine vu l'anneau, elle versa de ses yeux noirs
+et charmants l'eau dont la source est dans la joie. Son
+visage pur aux belles dents et doué avec les dons les plus
+charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque
+sort affranchi de la gueule du <i>serpent</i> Râhou.</p>
+
+<p>La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles
+au singe d'une voix suffoquée par ses larmes, mais
+où la joie se mêlait avec le chagrin:</p>
+
+<p>«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux
+Dieux en reconnaissance de cet <i>événement</i>, ô le plus grand
+des singes. Quel bonheur! mon époux jouit encore de la
+vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit encore! Je suis toute
+satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après tant de jours
+écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent
+bien l'un et l'autre.»</p>
+
+<p>Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de
+toi, singe, puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux!
+toi, par qui me fut annoncé que mon époux est en
+bonne santé avec son frère puîné. Certes! je ne crois pas,
+noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, toi, à
+qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu
+es bien digne de converser avec moi, ô le plus excellent
+des singes, puisque tu viens, envoyé par mon époux, qui
+a la science de son âme. Il est sûr que Râma n'eût pas
+envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il n'aurait
+pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!</p>
+
+<p>«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé
+de chagrin?</p>
+
+<p>«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à
+des œuvres divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé
+<i>mon</i> amour dans le cœur de ce noble héros? <i>Non!</i> c'est
+lui, qui doit m'arracher de cette horrible calamité, lui,
+toujours digne des biens et jamais digne des maux!</p>
+
+<p>«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie
+donc pas? On le verra donc bientôt, singe, venir à cause
+de moi dans ces lieux, ce rejeton auguste de Raghou, ce
+Râma, fils du monarque des hommes!</p>
+
+<p>«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon
+époux ait reçu tes nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à
+cause de moi l'armée complète, l'épouvantable armée du
+magnanime Bharata, commandée par ses généraux et
+rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la
+force terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils,
+qui est la joie de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer
+l'arc jeter l'épouvante chez les Rakshasas avec la multitude
+de ses flèches? Mon vœu est que je puisse voir bientôt
+Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, ses conjoints
+et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec
+son arc sans égal!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit
+en ces termes d'une voix douce et les mains réunies
+en coupe à ses tempes: «Reine, <i>ton</i> Raghouide ne sait
+pas encore que tu es ici: à mon retour, ses flèches consumeront
+bientôt cette ville.</p>
+
+<p>«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra
+osent tenir pied devant lui, ce noble fils de Kakoutstha
+leur fait mordre à tous la poussière du champ de bataille!</p>
+
+<p>«Plongé dans une grande affliction par ton absence
+de ses yeux, Râma ne trouve de calme nulle part, comme
+un taureau assailli par un lion.</p>
+
+<p>«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare
+de toi, il ne pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des
+armes, ni à la volupté, ni aux festins. Le seul plaisir
+qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que lui donne son âme
+en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme
+craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.</p>
+
+<p>«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée:
+il rêve de toi dans le sommeil; à son réveil, il pense encore
+à toi. «Sîtâ!» dit le prince d'une voix douce à
+l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un autre
+objet qui ravit le cœur des femmes; et, <i>courant</i> saisir
+<i>la jolie</i> chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant
+que c'est toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps
+séduisant! ah! toi, de qui la vue est la merveille de mes
+yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où es-tu?» s'écrie-t-il
+en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans les
+nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante
+par l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux
+de Râma ne cessent point d'accompagner jusqu'au mont
+Asta la reine des étoiles, car l'amour, dont il est esclave,
+chasse le sommeil de ses paupières!»</p>
+
+<p>Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau
+comme la lune dans sa pléoménie, répondit au singe
+Hanoûmat ces paroles, où le juste se mariait à l'utile:
+«Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie mêlée à
+du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée
+dont je ne sois l'objet, son amour d'une autre part le
+rend malheureux.</p>
+
+<p>«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux
+viendra bientôt; car mon âme est pure et de nombreuses
+qualités sont en lui. Persévérance, force, énergie, courage,
+activité, reconnaissance, majesté: voilà, singe, les
+qualités de mon noble Raghouide.</p>
+
+<p>«Quand donc Râma, ce héros, <i>ou plutôt</i> ce soleil qui
+sème en guise de rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il
+avec colère ces ténèbres que Râvana fit naître <i>sur
+notre ciel</i>?»</p>
+
+<p>À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par
+l'absence de Râma et le visage baigné de larmes, le
+noble singe répondit en ces termes: «Je vais aujourd'hui
+même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne
+aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux
+Dieux l'offrande sacrifice sur leurs autels.</p>
+
+<p>«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains
+dans ma crinière! Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui
+même, regarde-moi bien! <i>oui!</i> ton Râma à la grande
+vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front d'une
+montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les
+efforts de son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue.
+Assise sur mon échine, traverse l'Océan par la voie des
+airs, comme la Déesse Pârvatî, montée sur le taureau.
+En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine au
+charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont
+point capables de suivre ma route.</p>
+
+<p>«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine,
+de quel volatile ou quadrupède vivant sur la terre me
+faut-il emprunter la forme?»</p>
+
+<p>À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat
+à la vigueur épouvantable, la Mithilienne en ces termes
+lui dit avec modestie: «Comment pourrais-tu, noble
+singe, toi de qui le corps est si petit, me porter de ces
+lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des
+enfants de Manou?»</p>
+
+<p>Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien!
+Vidéhaine, vois seulement la forme que je vais prendre
+maintenant!» Alors, ce tigre des singes à la grande
+énergie, lui, auquel était donné de changer sa forme à
+volonté, il s'augmenta dans ses membres.</p>
+
+<p>Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des
+quadrumanes se mit en face de Sîtâ et lui tint ce langage:
+«J'ai la force de porter Lankâ même avec ses chevaux
+et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses remparts,
+ses parcs, ses bois et ses montagnes!»</p>
+
+<p>Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne
+le propre fils du Vent, cette princesse aux yeux
+grands comme les pétales des nymphées lui dit:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans
+cette course; mais il est essentiel de voir si l'affaire peut
+arriver sans naufrage au succès. Il est impossible que
+j'aille avec toi par les airs, ô le meilleur des singes: ton
+impétueuse vitesse, égale à toute la fougue du vent, me
+ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de ce
+Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte
+sur le dos même d'un être que l'on appelle d'un nom
+affecté au sexe mâle. Si autrefois, sans protecteur, esclave
+et n'étant pas la maîtresse de mes actes, il est arrivé
+que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, est-ce
+un motif pour que je fasse <i>librement</i> la même chose
+à <i>présent</i>?»</p>
+
+<p>À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités,
+répondit à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect
+charmant, est d'une forme convenable; ce discours est
+assorti au caractère d'une femme qui siége au rang des
+<i>plus</i> vertueuses; il est digne enfin de tes vœux.</p>
+
+<p>«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que
+tu as dit en face de moi, tout sera conté, sans que rien
+soit omis, au rejeton de Kakoutstha.</p>
+
+<p>«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs,
+donne-moi un signe que Râma sache reconnaître.»</p>
+
+<p>À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à
+une fille des Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que
+ses larmes rendaient balbutiante: «Dis au roi des hommes:
+«Sîtâ la Djanakide, vouée au soin de conserver ta
+faveur, est couchée, en proie à la douleur, au pied d'un
+açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants
+de chagrin, aspirant de tout son cœur à ta vue, Sîtâ est
+plongée dans un océan de tristesse; daigne l'en retirer.
+Maître de la terre, tu es plein de vigueur, tu as des flèches,
+tu as des armes; et Râvana qui mérite le trépas vit encore!
+Que ne te réveilles-tu?</p>
+
+<p>«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec
+justesse: en effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros
+ne peut garder la vie. Le héros défend son épouse et l'épouse
+sert le héros! Mais toi, héros, tu ne me défends
+pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»</p>
+
+<p>«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière
+à toucher son cœur de compassion pour moi, car le feu
+<i>ne</i> brûle <i>pas</i> une forêt, s'il <i>n'</i>est agité par le vent.»</p>
+
+<p>Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes
+paroles, Sîtâ, levant son visage pareil à l'astre des nuits,
+regarda une seconde fois dans le çinçapâ fait d'or. Cette
+noble dame vit, assis au milieu des branches avec sa taille
+d'un empan, le singe au langage aimable, tenant les deux
+mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la chaste
+Sîtâ, le cœur affligé, poussant un long soupir, adressa
+une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là <i>dans
+cette respectueuse attitude</i>:</p>
+
+<p>«Raconte à mon époux ces <i>deux faits de notre vie intime</i>,
+ce qui sera <i>pour toi</i> le meilleur des signes <i>devant
+lui</i>: «Au pied du mont Tchitrakoûta, rempli confusément
+d'arbres et de lianes, dans les massifs des bocages,
+embaumés par les senteurs de fleurs variées, au temps
+que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin
+du fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes,
+un jour, que j'avais recueilli au milieu des bois
+les racines et les fruits, je m'assis, humide du bain, sur
+ta cuisse, où tu m'avais attirée. Alors tu pris en jouant
+de l'arsenic rouge et tu me fis sur le front un tilaka, qui,
+<i>dans un embrassement</i>, fut imprimé sur ta poitrine.</p>
+
+<p>«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf
+devant la porte de l'ermitage, une corneille voulut en dérober;
+mais je l'en empêchai, lui jetant des mottes de
+terre. La corneille s'irritant vient alors me frapper de tous
+côtés: en colère, à <i>mon tour</i>, je lève ma robe, <i>comme un
+bouclier</i>, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève
+de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur
+de tous les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci
+que j'eusse perdu ma robe dans cette lutte. Furieuse,
+moquée de toi, fuyant çà et là, j'étais vaincue de tous
+côtés par la vigueur de l'oiseau, avide de nourriture.
+Enfin, épuisée de force, je courus à toi, <i>insoucieusement</i>
+assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une colère que
+tu pris soin de calmer, toi, que cette <i>petite guerre</i> avait
+amusé.</p>
+
+<p>«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me
+frappa encore aux deux seins. Tu me vis alors désolée,
+irritée par la corneille, essuyant mes yeux sur mon visage
+baigné de larmes; et ta main secourable, tirant une flèche
+<i>du carquois</i>, l'envoya contre l'oiseau. C'était l'arme de
+Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya dans
+les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant
+des routes différentes. Dans son vol, que précipite la
+crainte, elle suit le tour de ce globe: tantôt elle se joue
+au sein du nuage pluvieux, tantôt au milieu des gazelles;
+mais le dard que tu as lancé la suit comme son ombre.
+Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, c'est
+auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.</p>
+
+<p>«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La
+flèche, que j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel
+membre veux-tu qu'elle détruise en toi?» L'oiseau choisit
+de perdre un œil, que le trait fit périr à l'instant. Tu n'as
+pas craint de lancer à cause de moi la flèche de Brahma lui-même
+sur une chétive corneille; et tu peux, maître du
+monde, épargner le <i>Démon</i> qui m'a ravie de tes bras!
+Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi
+ne décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas,
+toi, le plus adroit parmi tous ceux qui savent manier
+l'arc? Chef des hommes, aie donc, héros du grand arc,
+aie donc pitié de moi!»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes:
+«Ton époux accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne.
+Veuille me confier, noble dame, un signe, que
+Râma connaisse et qui mette la joie dans son cœur.»</p>
+
+<p>À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses
+cheveux entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte
+et donna au singe Hanoûmat le joyau <i>qui retenait la chevelure
+attachée</i>: «Donne-le à Râma,» dit cette femme,
+semblable à une fille des Immortels. Le noble singe reçut
+le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina autour
+de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes.
+«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille
+pas t'abandonner au chagrin!»</p>
+
+<p>Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses,
+quand le singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et
+se fut éloigné d'elle, il fit ces réflexions: «Il reste peu
+de chose dans cette affaire; j'ai vu la <i>princesse</i> aux yeux
+noirs: mettant de côté les trois moyens<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, qui sont dans
+l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que
+je dois employer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><p><i>Oupâyas</i>, moyens de succès au nombre de quatre pour
+réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation,
+les présents et les mesures de rigueur.</p></blockquote>
+
+<p>«<i>Oui?</i> Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer
+ce nœud: après que j'aurai tué <i>quelque</i> héros éminent
+des Rakshasas, viendra ensuite, de manière ou d'autre,
+le tour des moyens amiables.</p>
+
+<p>«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt
+sèche, tout le magnifique bocage de ce roi féroce; bocage,
+riche de lianes et d'arbres variés; bocage, le charme de
+l'âme et des yeux, semblable au Nandana lui-même! Et
+ce parc dévasté allumera contre moi la colère du monarque.»</p>
+
+<p>À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet
+royal, peuplé de maintes gazelles et rempli d'éléphants
+ivres d'amour. Bientôt ce bocage n'offrit plus aux
+regards que des formes hideuses par ses arbres cassés,
+ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en
+poussière.</p>
+
+<p>Quand le grand singe, <i>émissaire</i> de l'auguste et sage
+monarque des hommes eut achevé cet immense dégât, il
+s'avança vers la porte en arcade, ambitieux de combattre
+seul contre les nombreuses et puissantes armées des Rakshasas.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt
+avaient jeté le trouble et l'épouvante chez tous les habitants
+de Lankâ. Aussitôt que le sommeil eut abandonné
+leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses figures virent
+ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.</p>
+
+<p>Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré,
+tel enfin qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi
+Djanaka: «Qui est-il? De qui est-il né? D'où vient-il?
+Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, fille de roi, se
+fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»</p>
+
+<p>Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne:
+«Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est
+donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu'ils
+veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu'il est et ce
+qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent:
+il n'y a pas de doute!»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement:
+les unes de rester là, les autres de s'en aller
+raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en
+coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu'à terre,
+pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui dirent-elles,
+un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre
+mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est
+entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide
+plusieurs fois, <i>mais en vain</i>; cette femme aux yeux de
+gazelle ne veut pas nous révéler ce qu'il est. Ce doit être,
+soit un messager d'Indra, soit un émissaire de Kouvéra;
+ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En
+peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a
+point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est
+assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue?
+On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le
+fatiguer? Et d'ailleurs il <i>semble</i> garder la Djanakide. Il
+défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées de
+charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est
+approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de
+cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec
+Sîtâ et dévaster le bocage.»</p>
+
+<p>À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les
+yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore
+une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda
+sur-le-champ de saisir Hanoûmat.</p>
+
+<p>Aussitôt un héros au cœur généreux, de qui l'âme avait
+déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance
+au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina
+autour de son père; et, cet hommage rendu, l'invincible
+Indradjit monta dans son char, auquel un <i>art merveilleux</i>
+avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux
+dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse
+épouvantable et pareille au vol de <i>Garouda</i>, le monarque
+des oiseaux.</p>
+
+<p>Le héros, maître du char, le plus adroit des archers,
+le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut
+sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le
+noble quadrumane se réjouit, dès qu'il entendit retentir
+son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du
+héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe
+poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de
+son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant
+son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son
+égal au fracas du tonnerre.</p>
+
+<p>Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente
+fougue dans l'action, <i>au cœur</i> dur au milieu des combats,
+le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent
+aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons,
+entre lesquels s'est allumée la guerre.</p>
+
+<p>Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien
+étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent
+archer et le plus habile de ceux qui manient les
+armes, s'élança <i>tout à coup</i> dans les routes de son père.
+Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se
+tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués
+également de rapidité, experts l'un et l'autre dans les
+choses de la guerre, alors ces deux athlètes d'engager un
+combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous
+les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d'Hanoûmat
+et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa:
+objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un
+en face de l'autre, semblables à deux serpents qui ne
+sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée
+au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros
+des singes: «J'ai vu que cet animal est immortel; ainsi
+de quels moyens n'userai-je pas, <i>comme inutiles</i>, pour
+me saisir de lui?»</p>
+
+<p>Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de
+Brahma. Le singe devint au même instant incapable de
+tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité
+par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles,
+Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce
+trait <i>puissant</i> le tenait garrotté.</p>
+
+<p>Quand le singe eut reconnu la puissance du trait <i>enchanté</i>,
+il songea que la grâce de Brahma lui avait donné
+un charme pour s'en délivrer: il récita donc la formule
+que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout
+doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s'affranchir
+de cette flèche avec les chants mystiques, dont il
+devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il,
+il n'est pas de remède contre ce dard lancé par les
+Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle
+autre n'en peut détruire l'effet: nous voilà tombés dans
+un grand péril!»</p>
+
+<p>Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait
+merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des
+cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber
+enroulé des grands végétaux.</p>
+
+<p>À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes,
+lié fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta
+son dard, lien formidable, dont la délivrance n'était pas
+connue au noble singe.</p>
+
+<p>Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au
+mépris des Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la
+curiosité, pensa-t-il, inspirait l'envie de me voir au monarque
+des Rakshasas!» Battu à coups de poings et de
+bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, <i>ce qu'il
+désirait</i>, introduit en la présence du monarque des
+nocturnes Génies.</p>
+
+<p>Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les
+yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége
+moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres,
+distingués par l'âge, les bonnes mœurs et la famille.
+Alors ce magnanime prince des singes, fils de
+Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de
+s'annoncer à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité
+de messager, envoyé de sa présence par le monarque des
+singes.»</p>
+
+<p>Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs
+bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en
+face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de
+sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des
+Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge
+ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène?
+Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses
+menaces contre les Rakshasas?»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta:
+salut à toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici?
+Est-ce Indra qui t'envoie maintenant chez les Rakshasas?
+Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, singe, tu seras mis
+en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? ou de
+Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable <i>que</i> pour
+entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou,
+ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est
+pas d'un quadrumane et tu n'as du singe que la forme!
+Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté;
+mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
+de sauver ici ta vie!»</p>
+
+<p>À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane
+à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les
+yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d'une
+âme ferme, il se fit connaître au Démon: «Je ne suis pas
+l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le messager de
+Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui
+donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a
+donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c'est comme
+singe que je viens ici. Il ne m'était pas facile d'obtenir
+cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j'ai détruit
+son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.</p>
+
+<p>«Il est impossible qu'une arme <i>fée</i> m'enchaîne avec
+ses liens, quelque longs même qu'ils soient, car jadis le
+père des créatures m'accorda cette faveur éminente. Mais,
+comme j'avais envie de voir ici le roi, j'ai permis à cette
+arme de m'attacher: «<i>Qu'importe!</i> ce fut là ma pensée;
+puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai subi
+même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi,
+mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je
+suis venu dans ces lieux comme le messager du <i>plus
+grand des</i> Raghouides à la force sans mesure: écoute
+donc, sire, les paroles convenables, que je vais t'adresser
+ici en <i>cette qualité</i>.»</p>
+
+<p>Le prince courageux des singes regarda le Démon à la
+grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de
+sens: «Je suis venu dans ton palais suivant les ordres
+de Sougrîva. L'Indra des singes, ton frère, Indra des
+Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions
+que m'a données le magnanime Sougrîva, ton
+frère; paroles où le juste se marie à l'utile, paroles
+séantes, convenables ici et partout ailleurs.</p>
+
+<p>«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers,
+des éléphants et des hommes: il était comme le
+père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque
+des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux
+longs bras et <i>de qui la vue</i> inspirait la joie, sortit de la
+ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka.
+Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ,
+son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent
+les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme,
+la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.</p>
+
+<p>«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi <i>Daçaratha</i>
+vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka,
+et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit
+à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre s'engageait à rétablir
+Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut
+ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples
+singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans
+un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa
+promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé
+des singes par tous les points de l'espace à la recherche
+de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et
+des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
+toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai
+pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et
+j'ai franchi légèrement à cause de Sîtâ <i>votre mer de</i>
+cent yodjanas.</p>
+
+<p>«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici,
+grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer
+le bonheur dans l'autre monde. Ta majesté connaît
+la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses propres femmes:
+il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de
+faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis
+utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même,
+rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.</p>
+
+<p>«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il
+était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à
+faire en dernier lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je
+l'ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands
+yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine
+royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
+lionne <i>pour te dévorer</i>? Le Dieu qui brisa les villes,
+<i>Indra même</i>, s'il commettait une offense à la face de
+Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien
+davantage un être de ta condition! Cette femme qui se
+tient ici charmante et de laquelle tu dis: «<i>Voilà donc</i>
+Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> elle-même pour tous
+les habitants de Lankâ!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><p>Une forme de <i>Kâli</i> ou <i>Dourgâ</i>, femme de Çiva et déesse
+de la destruction.</p></blockquote>
+
+<p>«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire
+Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce
+n'est pas là que gît le point de la question. Râma, il en
+a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la
+vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie.
+Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à
+ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes
+de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te
+sauver!»</p>
+
+<p>Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque
+des Rakshasas ordonne qu'il soit conduit à la mort.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat,
+Vibhîshana lui tint ce langage afin de l'en détourner. Informé
+que le roi était en colère et de quelle affaire il s'agissait,
+le <i>vertueux</i> Rakshasa d'examiner la chose d'après
+ses règles mêmes.</p>
+
+<p>Ensuite il honora le monarque avec politesse, et,
+versé dans l'art de manier un discours, il adressa au
+Poulastide assis dans sa résolution ce langage d'une extrême
+justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, d'envoyer
+ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose;
+c'est un acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde.
+Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela;
+son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages,
+on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs
+autres peines desquelles on peut user envers eux. Il
+est permis de les mutiler dans les membres, de faire
+tomber le fouet <i>sur leurs épaules</i>, de raser leurs cheveux,
+d'arracher même leurs insignes: le hérault de qui les
+paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais
+on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit portée au
+nombre des châtiments.</p>
+
+<p>«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de
+Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi,
+si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile
+à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est
+même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents,
+bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux
+qui manient les armes et nés dans les familles les mieux
+douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné
+de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils
+de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais
+promptement défier au combat ces deux hommes qui me
+semblent déjà morts!»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit
+à son frère en ces mots conformes aux circonstances
+du temps et du lieu: «Ta grandeur vient de
+parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à
+des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à
+celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent
+leur queue en grande estime; ils disent qu'elle est une
+parure: eh bien! qu'on mette sans tarder le feu à la
+queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa queue
+brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses
+amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la
+difformité de ce membre!»</p>
+
+<p>À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru
+la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles
+étoffes en coton. À mesure que l'on entourait sa queue de
+ces matières combustibles, le grand singe d'augmenter
+ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts
+quand la flamme s'attache au bois sec.</p>
+
+<p>Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de
+pensées assorties aux circonstances du moment et du
+lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont
+trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien
+moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre ces liens
+et fuir, m'élançant <i>au milieu des airs</i>. Mais il faut
+nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»</p>
+
+<p>Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi
+arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies,
+tout fort qu'il fût <i>pour les empêcher</i>. Ensuite, pleins de
+fureur et l'ayant arrosée d'huile, ces Démons à l'âme
+féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils
+empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se
+font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue
+enflammée, dans toute la ville, qu'ils remplissent çà et là
+de bruit avec le son des conques et des tambourins.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la
+flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller
+vite porter cette nouvelle à Sîtâ: «Ce singe à la face
+rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles,
+voici que <i>nos</i> Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le
+traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui,
+pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide
+tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu
+par ses incantations puissantes.</p>
+
+<p>Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme
+recueillie: «Si j'ai signalé mon obéissance à l'égard de
+mon vénérable, dit-elle; si j'ai cultivé la pénitence ou si
+même je n'ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu,
+sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane
+intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste
+quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu,
+ce <i>quadrumane</i> à l'âme juste, que ma conduite est sage
+et que mon cœur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon
+pour Hanoûmat!»</p>
+
+<p>À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière
+suave flamboya dans un pradakshina autour de cette
+femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle,
+et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon pour
+Hanoûmat!»</p>
+
+<p>Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement
+de sa queue: «Voici le feu allumé; pourquoi
+son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande
+flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune douleur? Un
+ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est
+là, je pense, une chose merveilleuse!</p>
+
+<p>«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je
+dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de
+Râma, à l'amitié, qui unit le feu au <i>vent</i>, mon père!»</p>
+
+<p>Le grand singe, marchant vers la porte de la ville,
+s'approche alors de cette <i>magnifique</i> entrée, qui s'élevait
+comme l'Himâlaya et d'où tombaient les faisceaux divisés
+de ses rayons éblouissants. Là, toujours maître de lui-même,
+le simien se rend aussi grand qu'une montagne;
+puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse,
+fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné
+singe redevient au même instant pareil à une montagne.
+Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée
+dessus l'arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit
+l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups les
+gardes mêmes de la porte.</p>
+
+<p>Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans
+jeter un seul regard derrière eux, comme des gazelles
+épouvantées qu'un tigre chasse devant lui.</p>
+
+<p>Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena
+dans Lankâ sur les toits des palais, tel qu'un nuage
+d'où jaillissent les éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui
+semblait, comme un fils, prêter au singe le concours zélé
+de sa flamme; et le Vent, qui aimait son fils, de souffler
+<i>en même temps</i> l'incendie allumé sur tous les palais.
+Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son
+alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu
+de la mort.</p>
+
+<p>Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient
+avec leurs treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de
+pierreries; et les œils-de-bœuf en éclats tombaient sur
+le sol de la terre, comme les chars des saints tombent du
+ciel, quand ils ont <i>un jour</i> épuisé la récompense due à
+leurs bonnes œuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les
+quartiers des palais admirables aux ornements d'argent,
+de corail, de perles, de lapis-lazuli et de diamants.</p>
+
+<p>Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable
+de feu, et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas
+morts, que lui jette Hanoûmat. Le fils du Vent semait
+çà et là ses brûlantes guirlandes de flammes, et le feu
+<i>toujours</i> plus intense dévorait Lankâ avec ses Rakshasas.</p>
+
+<p>Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands,
+ces terribles Démons à la force épouvantable, armés de
+traits divers, se précipitent sur le singe. Ils fondent sur
+lui avec des flèches pareilles en éclat aux rayons du soleil,
+et l'on voit cette multitude de Rakshasas envelopper le
+plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
+tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes
+jettent à l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes,
+des traits barbelés, une grêle de haches; mais soudain le
+fils irrité du Vent se donne une forme épouvantable,
+arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, la fait pirouetter
+cent fois, proclame autant de fois son nom, et,
+tel qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras,
+il assomme les horribles Rakshasas.</p>
+
+<p>Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante
+de feux, enveloppée de flammes, les plus vaillants
+héros tués, les guerriers taillés en pièces, Lankâ semblait
+en ce moment frappée d'une malédiction.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au cœur
+de Râvana, signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ,
+ce vaillant meurtrier des ennemis, ce tigre des singes,
+brûlant de revoir enfin son maître, escalada le grand mont
+Arishta; montagne à la surface boisée, ténébreuse, couverte
+d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas
+élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.</p>
+
+<p>De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent,
+contempla cette mer épouvantable, séjour des reptiles et
+des poissons. Tel que Mâroute au milieu des airs, le tigre
+des simiens, ce propre fils du Vent, s'élança dans la route
+la plus haute de son père. Accablée sous le poids du singe,
+la grande montagne alors poussa un gémissement, et, secouée
+par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes,
+les unes ébranlées, les autres même s'écroulant.</p>
+
+<p>On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas
+des nuées orageuses: c'était le rugissement des lions à la
+grande force écrasés au milieu des cavernes, leurs tanières.</p>
+
+<p>De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues
+enflammées, à l'immense longueur, se débattent et se
+tordent, le cou et la tête écrasés.</p>
+
+<p>La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir,
+ici, un torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs,
+différents métaux; et, sous les pieds du quadrumane
+vigoureux, elle entra dans le sein de la terre avec ses
+arbres et ses hautes cimes.</p>
+
+<p>Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au
+bruit des nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea
+dans le lac sans rivage du ciel; <i>ce lac</i> pur, dont les nuées
+sont le jeune gazon et la vallisnérie, dont les étoiles de
+l'arcture sont les cygnes qui en sillonnent la surface.</p>
+
+<p>Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat,
+la joie remplit aussitôt l'âme des singes impatients de revoir
+ce noble ami.</p>
+
+<p>Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant
+la parole à tous les simiens, ainsi qu'à leur chef
+Angada, prononce alors ces mots, le cœur ému de plaisir:
+«C'est Hanoûmat qui a complétement réussi dans sa
+mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué dans
+son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À
+peine entendu ce cri du magnanime avec le battement
+fougueux de ses bras et de ses cuisses, les singes contents
+de s'élancer <i>à l'envi</i> de tous les côtés.</p>
+
+<p>Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que
+doublait sa joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa
+de nouveau l'Océan par le milieu.</p>
+
+<p>Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien,
+s'avançait ainsi dans le ciel même, séjour accoutumé du
+vent, et <i>sa fougue</i> arrachait, pour ainsi dire, les <i>bornes</i>
+aux dix points de l'espace.</p>
+
+<p>Remuant les masses de nuages et les traversant mainte
+et mainte fois, on le voit comme la lune, tantôt il apparaît
+à découvert, et tantôt il disparaît caché.</p>
+
+<p>À la vue du grand singe, qui semblable à une masse
+de feu précipitait sa course vers eux, tous les simiens
+alors se tinrent, les mains réunies en coupe à leurs
+tempes. Descendu sur la haute montagne avec une rapidité
+extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime,
+hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes
+environnent le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès
+de lui, tous d'une âme joyeuse. Ils honorent le singe
+très-distingué, fils naturel du Vent, et lui offrent des
+présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater en
+joyeux applaudissements; <i>les autres</i> poussent des cris de
+plaisir, ceux-là se balancent de contentement sur les
+branches des arbres.</p>
+
+<p>Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son
+corps, le grand singe Djâmbavat à la vieillesse reculée
+et le prince de la jeunesse Angada.</p>
+
+<p>Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs,
+qu'il méritait justement, le vaillant quadrumane leur annonça
+brièvement sa nouvelle: «J'ai vu la reine!» À
+ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» ces
+mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie
+même, le <i>cœur des</i> singes fut <i>tout</i> rempli de joie.</p>
+
+<p>Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec
+étreinte; il prend sa main dans la sienne; puis il s'asseoit.
+Tous les singes font cercle autour de lui dans ces
+bois charmants du grand mont de Mahéndra et se livrent
+à la joie la plus vive.</p>
+
+<p>Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs
+de la montagne, les principaux des singes, impatients de
+l'entendre conter de quelle manière il avait traversé la
+mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, et Sîtâ, et Râvana,
+se tiennent de toutes parts autour de lui, et tous,
+les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants
+de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis,
+et le visage dressé vers les paroles qu'allait dire
+Hanoûmat.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat,
+le fils du Vent, prit de nouveau la parole dans le
+plus beau langage: «La victoire de Râma, le zèle de
+Sougrîva et ma grande natation aérienne pour aller vers
+la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont les
+œuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver
+les mondes, chefs des singes, ou les brûler même dans
+sa colère.</p>
+
+<p>«La puissance de Râvana, ce grand monarque des
+Rakshasas, est infinie de toute manière, puisqu'il a touché
+cette femme vertueuse et que son corps n'est point
+éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée avec
+la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille
+du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée
+de Rakshasîs, cette dame charmante est accablée
+sous le poids du chagrin, et cependant c'est une fille
+des rois et la plus chaste des femmes qui gardent saintement
+la foi du mariage.</p>
+
+<p>«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance
+dans le cœur de cette femme aux yeux tels, pour
+ainsi dire, que ceux du faon de la gazelle, aux cheveux
+noués d'une seule tresse, <i>comme les veuves</i>, environnée
+dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, en
+butte à leurs menaces, infortunée <i>captive</i>, affermie dans
+la résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre,
+les membres sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée
+des neiges, l'âme détournée avec horreur de <i>l'impie</i>
+Râvana et tout absorbée dans la pensée de son époux.
+J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des choses
+dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une
+alliance avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette
+magnanime dame, qui, malgré ses douleurs, ne s'écarte
+pas de ses vœux, de sa résolution, de sa rare piété conjugale.»</p>
+
+<p>«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la
+conjoncture.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose
+est ainsi et qu'on vous l'a racontée comme elle est arrivée,
+dit le fils de Bâli à tous ses compagnons, quel autre parmi
+vous a besoin de voir la Vidéhaine, fille du roi <i>Djanaka</i>?
+Moi, fussé-je même sans aide, je suis capable de renverser
+dans un instant cette Lankâ, avec son peuple de Rakshasas,
+et d'exterminer le noctivague Râvana: combien
+plus, si j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux
+âmes parfaites, aux bonds vigoureux?</p>
+
+<p>«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que
+j'attends de vos grandeurs.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine
+aux yeux noirs et reconquis cette fille du roi Djanaka,
+qu'il nous sied d'aller nous montrer sous les yeux du magnanime
+fils de Raghou? <i>Autrement</i>, que diriez-vous
+là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole
+honteuse pour des gens qui ont du cœur, du courage
+et de la vigueur!</p>
+
+<p>«<i>Quoi!</i> chacun ici est capable de franchir la mer, et
+pas un ne le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas
+d'égal dans les mondes, nobles singes, ni parmi les Daîtyas,
+ni même entre les Immortels!</p>
+
+<p>«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas,
+une fois Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors
+nous, l'âme joyeuse et notre mission accomplie, nous ramènerons
+la fille du <i>roi</i> Djanaka au milieu de Râma et de
+Lakshmana!»</p>
+
+<p>Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces
+termes: «La pensée, héros aux longs bras, que tu viens
+d'exprimer ici n'est pas la mienne, prince à la grande
+sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage méridionale;»
+mais ni le roi des singes ni le sage Râma
+n'ont parlé de conquérir.</p>
+
+<p>«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise
+par nous? <i>S'il en était ainsi</i>, le Raghouide, ce roi le
+plus grand des rois, il renierait donc son illustre famille!
+Après que <i>notre</i> monarque s'est engagé lui-même, en
+face de tous les principaux des singes, à faire de sa personne
+la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer
+sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait
+aucune satisfaction, et vous auriez en vain fait montre
+d'héroïsme, ô les plus excellents des singes! Rendons-nous
+donc aux lieux où Râma nous attend avec Lakshmana
+et Sougrîva aux longs bras: portons cet événement
+à leurs oreilles.»</p>
+
+<p>«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot
+dit, ils aspirent au départ; ils s'élancent de la cime du
+Mahéndra et nagent de tous les côtés au sein des airs.</p>
+
+<p>Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à
+leur tête et ne pouvaient rassasier leurs yeux de contempler
+cet illustre Hanoûmat à l'éminente force; <i>Hanoûmat</i>,
+le plus excellent des simiens, que saluaient <i>à son passage</i>
+toutes les créatures.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de
+lianes, semblable au Nandana et nommé le Bois-du-Miel.
+Cette forêt, bien disposée, appartenait à Sougrîva;
+elle ravissait l'âme de toutes les créatures, mais elle était
+infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha
+aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque
+des simiens, veillait continuellement sur le bois.</p>
+
+<p><i>Nos voyageurs</i> abordent ce parc du souverain des
+quadrumanes, lieu fortuné, délicieux, aimé du cœur, et
+sont transportés de joie à sa vue. Puis, enchantés à l'aspect
+de ce grand Bois-du-Miel, les singes, Djâmbavat à
+leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada
+et lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une
+faveur, à nous, qui avons réussi dans notre mission.»</p>
+
+<p>Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat
+et lui répondit ces mots avec amitié: «Que désires-tu?
+parle!»</p>
+
+<p>À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches,
+Hanoûmat reprit avec joie: «Fils du roi des simiens,
+daigne accorder en don aux chefs des singes le
+<i>Bois-du-Miel</i>, qui fut jadis à ton père; cette forêt inexpugnable,
+bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous
+est défendu.»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «<i>Eh
+bien!</i> lui répondit Angada, le plus éminent des simiens,
+que les singes boivent le miel! Après qu'Hanoûmat a <i>si
+bien</i> rempli sa mission, l'on ne peut se dispenser de satisfaire
+à sa demande, fût-elle même impossible: à plus
+forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À
+ces paroles tombées de la bouche d'Angada, les singes
+joyeux de s'écrier: «Bien! bien!» et d'honorer cet <i>auguste
+prince</i>.</p>
+
+<p>Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du
+miel; ils remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt;
+ils prenaient dans leurs bras des rayons tels, qu'un drona
+les eût à peine contenus, les jetaient joyeux par terre,
+et mangeaient et buvaient. Le plaisir de manger ces miels
+savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie et
+tous ils en devinrent <i>comme</i> fous d'ivresse.</p>
+
+<p>De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient
+après boire les préposés à la garde des rayons, ceux-là se
+frappaient dans l'ivresse les uns les autres avec un reste
+de miel. Ici, des singes se roulent aux pieds des arbres;
+là, gorgés de mets, ils se font un lit de feuilles et dorment
+accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux
+quadrumanes arracher les arbres et <i>casser</i> la forêt: on
+en voit qui, le corps tout basané par le miel, boivent dans
+les rayons d'une soif insatiable. Les uns chantent, les autres
+déclament, en voici qui dansent, en voilà qui rient;
+ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels dorment et tels
+racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime des
+arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol
+de la terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des
+branches. Tel en riant lutte avec un rival, tel fond en volant
+sur un autre, qui dort; tel s'élance à l'improviste
+devant tel autre qui s'avance; celui-ci vient en pleurant
+vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien qui ne
+fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.</p>
+
+<p>Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de
+tous ceux que Dadhimoukha avait mis là par son ordre
+pour défendre le miel. On les tira par les bras, on leur
+fit voir les chemins du ciel; et, frappés, ils s'enfuirent
+épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent tremblants
+vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat,
+Angada et les autres ont détruit le Bois-du-miel.
+Que ta grandeur veuille donc faire immédiatement ce qui
+doit l'être dans la circonstance! On nous a tirés par les
+genoux; on nous a fait voir la route des airs.»</p>
+
+<p>Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut
+appris, enflammé de colère, que l'on avait saccagé le
+Bois-du-Miel, il se mit à ranimer le courage de ces quadrumanes:
+«Allez donc! marchons, <i>leur dit-il</i>; empêchons
+à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui
+mangent ce miel exquis.»</p>
+
+<p>À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au
+Bois-du-Miel, où Dadhimoukha les accompagne. Il prend
+au milieu d'eux un arbre énorme et court avec furie,
+escorté par les plus grands des singes. Ceux-ci alors s'arment
+de pierres, d'arbres et même de lianes; ils se précipitent,
+bouillants de colère, où sont les nobles singes,
+<i>compagnons d'Hanoûmat</i>.</p>
+
+<p>Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer
+Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une
+égale colère.</p>
+
+<p>Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce
+héros impétueux qui accourait avec son arbre; mais,
+tout aveuglé qu'il fût par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est
+un <i>vieillard</i> vénérable!» et, ce disant, il se contenta de
+lui frotter les membres sur le sol de la terre.</p>
+
+<p>S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane
+se rapprocha tout à fait des serviteurs, qui étaient
+accourus avec lui, et leur dit: «Singes, venez avec moi!
+allons où est notre maître, Sougrîva au long cou, avec le
+sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds les
+ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva,
+irrité de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand
+Dadhimoukha, le garde vigoureux du bois, eut parlé de
+cette manière, il partit à la tête de tous les singes qui formaient
+son bataillon. Dans l'intervalle que mesure un
+clin d'œil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où Sougrîva
+se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe
+Dadhimoukha, le chef aux longs bras des préposés à la
+surveillance du bois, descendit alors, environné de tous
+ses gardes forestiers. Là, d'un visage consterné, joignant
+les mains en coupe à ses tempes, il pressa du front les
+pieds fortunés de Sougrîva.</p>
+
+<p>Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce <i>noble</i>
+singe, le cœur dans le trouble et le front humilié, lui tint
+ce langage: «Relève-toi! relève-toi! pourquoi te vois-je
+prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à craindre; je t'en
+donne l'assurance.</p>
+
+<p>«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La
+paix règne-t-elle dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire
+le savoir.»</p>
+
+<p>Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage
+Dadhimoukha se lève et lui répond en ces termes: «Les
+singes ont détruit ce bois, que n'avaient pu surmonter
+jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, bien-aimé <i>neveu</i>,
+ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, Hanoûmat
+à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons,
+nous a chassés tous et les a mangés.»</p>
+
+<p>Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles,
+l'immolateur des héros ennemis, Lakshmana à la grande
+sagesse fit cette demande au monarque des simiens:
+«Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde ton bois?
+Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé:
+quelle parole est-ce qu'il a dite?»</p>
+
+<p>À cette question, le monarque habile dans l'art de parler,
+Sougrîva de répondre en ces termes au magnanime
+Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut saccagé par les
+chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont
+allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.</p>
+
+<p>«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les
+singes, Hanoûmat à leur tête, dans mon Bois-du-Miel,
+c'est qu'il a vu la reine, je pense, ô fils, qui ajoute sans
+cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est là, sans doute,
+ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt et d'y
+boire le miel.»</p>
+
+<p>Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée
+des lèvres de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en
+réjouit avec le <i>plus grand des</i> Raghouides. Sougrîva
+joyeux lui-même tint ce langage à Dadhimoukha: «Je
+suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe a <i>bien</i>
+rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un
+<i>serviteur</i>, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite
+au Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient,
+et hâte-toi de m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à
+leur tête.»</p>
+
+<p>Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il
+abaissa du haut des airs son vol sur la terre et pénétra
+dans la forêt. Entré dans le Bois-du-Miel, il vit les chefs
+des bataillons singes désenivrés, debout et tremblants
+tous de crainte maintenant que l'ivresse était dissipée.</p>
+
+<p>Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en
+coupe à ses tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles
+caressantes au <i>noble</i> Angada: «Gentil <i>singe</i>, l'obstacle
+que ces gens ont mis à ta marche ne doit pas allumer ta
+colère: il n'est personne qui ne pèche à son insu ou
+sciemment.</p>
+
+<p>«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai
+dit, mon seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux.
+À la nouvelle que tu étais venu ici avec ces chefs de bataillons
+quadrumanes, à la nouvelle même que son bois
+fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et non de la
+colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva,
+ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc
+à votre désir!»</p>
+
+<p>À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha,
+le fils de Bâli adresse à tous les principaux des singes ces
+réjouissantes paroles: «Le roi, je m'en doutais, nobles
+singes, vient d'apprendre cet événement: c'est une joie
+<i>franche</i> qui fait parler ce quadrumane, et c'est la cause
+qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous
+avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi
+convient-il maintenant de nous rendre aux lieux où le
+singe Sougrîva nous attend. Vos excellences doivent agir
+de telle manière, illustres chefs, qu'elles soient ma règle;
+car je ne suis qu'un serviteur au milieu de vos excellences.
+Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas,
+j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient
+de me suivre, puisque vous avez terminé votre expédition.»</p>
+
+<p>À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble
+parole, tous les singes à la grande vigueur de s'écrier,
+l'âme ravie de joie: «Qui parlera jamais de cette manière,
+s'il tient le sceptre, ô le plus éminent des singes?
+En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: «Je suis
+tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»</p>
+
+<p>«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe
+prit son essor au milieu des airs. Tous les principaux des
+singes mirent leur vol à la suite de son vol, et, comme
+une nuée de pierres lancée par des machines, ils dérobaient
+aux yeux l'atmosphère.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris
+l'arrivée des singes, il dit à <i>son allié</i> Râma aux yeux de
+lotus, au cœur battu par le chagrin: «Console-toi, s'il
+te plaît! on a vu Sîtâ! <i>autrement</i>, il serait impossible que
+les singes revinssent ici, après qu'ils sont restés absents
+au delà du temps prescrit.</p>
+
+<p>«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne
+t'abandonne pas au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est
+certain, et ce n'est pas un autre qu'Hanoûmat!»</p>
+
+<p>Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir
+de joyeuses clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers
+des exploits d'Hanoûmat et criant, s'avançaient vers
+Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer <i>devant eux</i>
+la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations,
+le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit
+la joie inonder son âme.</p>
+
+<p>Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent
+la tête devant Râma et devant le héros Lakshmana;
+ils se prosternent, le prince héréditaire à leur tête, aux
+pieds de Sougrîva, et commencent à raconter les nouvelles
+qu'ils apportent de Sîtâ.</p>
+
+<p>Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle
+manière il était parvenu à voir l'<i>auguste princesse</i>:</p>
+
+<p>«Captive dans le gynœcée de Râvana et sous la garde
+vigilante des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir,
+est toujours ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée,
+elle porte ses cheveux noués dans une seule
+tresse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; elle n'a de pensée que pour toi, son âme est
+tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur,
+comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour
+couche que la terre. L'âme détournée avec horreur de
+Râvana, elle est résolue de mourir. Telle Sîtâ parut à mes
+yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, quand j'eus trouvé un
+moyen pour m'approcher d'elle.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><p>Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui l'époux
+est mort ou absent.</p></blockquote>
+
+<p>Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une
+beauté céleste et brillante d'une splendeur native, il
+ajouta, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Saisissant
+une occasion que lui offraient ses Rakshasîs, la
+charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les
+pleurs du chagrin:</p>
+
+<p>«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus
+élevé des hommes, ce héros, dont le courage est une vérité,
+ce que tes yeux ont vu et ce que tes oreilles ont entendu
+ici de ces <i>affreuses</i> Démones: répète-lui, et ces
+invectives que leur maître a vomies contre moi, et ce
+langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que
+m'a faite Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à
+vivre; c'est le terme, dans lequel m'a renfermée ce monarque
+des Rakshasas.»</p>
+
+<p>À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide,
+ayant pressé la perle contre son cœur, se mit
+à pleurer avec Lakshmana. Quand il eut contemplé cette
+perle, la plus riche des perles, l'<i>époux infortuné</i>, bourrelé
+de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de larmes:
+«Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on
+dérobe à sa tendresse, tel je languis; <i>mais</i> la vue de ce
+joyau est pour moi comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette
+parure fut donnée à la princesse du Vidéha par le <i>roi</i>
+son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: attachée entre
+ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!</p>
+
+<p>«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande
+vénération; car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi,
+<i>mon père</i>, comme un témoignage de la plus haute satisfaction.
+La vue de cette perle magnifique semblait à mes
+yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, bon <i>Hanoûmat</i>,
+c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici
+m'offrir avec la sienne!</p>
+
+<p>«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée:
+en la revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ
+même. Que t'a dit ma Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse
+pas de me le dire: verse l'eau de tes paroles sur mon
+cœur incendié par le feu du chagrin.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit
+en racontant de nouveau les événements passés, qu'il
+avait reçus de Sîtâ comme un signe <i>pour l'accréditer</i>.</p>
+
+<p>«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante,
+monte sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir
+à tes yeux aujourd'hui même l'auguste Râma, ce maître
+de la terre, assis entre Lakshmana et Sougrîva: c'est là
+mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit ensuite
+la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce
+n'est pas une chose que permette le devoir. Héros, mon
+corps, <i>il est vrai</i>, a touché le corps du Rakshasa; mais
+je n'étais pas maîtresse <i>de l'empêcher</i>: dois-je faire <i>volontairement</i>
+une chose toute semblable à cette heure,
+que la nécessité ne m'y contraint pas?</p>
+
+<p>«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux
+fils du plus noble des hommes!</p>
+
+<p>«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux
+longs bras m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins.
+<i>Adieu</i>, ô le plus héroïque des singes! Que ton
+voyage soit heureux!»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su
+dire avec <i>une pleine</i> convenance, Râma lui répondit en
+ces mots accompagnés de bienveillance: «Cette affaire si
+grande, <i>à jamais</i> célèbre dans le monde, impossible
+même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat
+a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un
+être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda
+ou le vent, excepté Hanoûmat!</p>
+
+<p>«Mais voici une chose qui désole encore mon âme
+contristée: je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait
+ce récit, par un don qui fasse un plaisir égal!»</p>
+
+<p>Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en
+son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur
+Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage: «Cet
+embrassement est toute ma richesse, fils du Vent: reçois
+donc ce présent assorti au temps et à ma condition.»</p>
+
+<p>À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés
+de larmes, il se plongea derechef au milieu de ses pensées.</p>
+
+<p>Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat:
+«De toutes les manières, je suis capable de vous passer
+à la rive ultérieure de cette mer, soit au moyen d'un pont
+rapidement construit, soit par le desséchement de ses ondes
+mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, tout ce
+qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur,
+quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels
+sont, et ses ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas;
+car tu le sais, puisque tu as pu voir là exactement
+et dans sa vraie nature ce qu'il en est à son égard.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le
+plus habile entre ceux qui savent manier la parole, lui répondit
+à l'instant même et dans les termes suivants:
+«Écoute! et, suivant l'ordre <i>que tu viens de me tracer</i>,
+je vais décrire toutes ses fortifications, comment la ville
+est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.</p>
+
+<p>«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie
+d'éléphants, tous enivrés pour les combats; elle est fermée
+de portes liées solidement; elle est environnée de fossés
+profonds. Elle a quatre portes vastes et très-hautes, sur
+lesquelles on voit se dresser des machines de guerre, engins
+formidables d'une grande force et de grande dimension.
+Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables
+de fer massif, travaillées avec art; et devant elles
+sont rangés des çataghnîs par centaines, que les troupes
+héroïques des Rakshasas ont forgés <i>de leurs mains</i>. Elle
+est immense, pleine de chars et de vigoureux Démons,
+premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis arrivant
+sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé,
+inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli,
+de pierreries et de perles. Partout des fossés profonds,
+aux froides ondes, peuplés de poissons, mais infestés
+de crocodiles, inspirent l'effroi et portent <i>au cœur</i>
+une <i>mortelle</i> épouvante. Dans les portes sont quatre couloirs
+étroits du fer le plus dur, que défendent des machines
+de guerre et des archers nombreux, intrépides, à
+la grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les
+franchisse, elle trouve devant elle trois nouveaux défilés,
+tous remplis d'engins meurtriers, disposés de tous les
+côtés autour des fossés. Derrière eux vient seul, <i>mais
+plus impraticable</i>, un dernier passage difficile, fort, bien
+solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de nombreuses
+colonnes faites du même riche métal.</p>
+
+<p>«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié
+toute la cité et fendu les remparts du côté où nous traversons
+l'empire de Varouna. Songe que la ville de Lankâ est
+<i>déjà comme</i> détruite par les singes!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de
+ses ennemis, tint ce langage à Sougrîva, le singe au long
+cou: «Sougrîva, je suis d'avis que nous partions à l'instant
+même; car c'est une heure convenable pour la victoire:
+l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de
+sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî
+est au septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation
+Hasta <i>ou la main</i>. Mets-toi donc en route, Sougrîva,
+entouré de ton armée entière. Les signes qui se
+révèlent à mes yeux sont tous propices: je ferai mordre
+la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la
+Mithilienne.</p>
+
+<p>«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides,
+s'en aille visiter la route en avant de cette armée. Général
+Nîla, obéis à ma voix et conduis promptement les
+bataillons par un chemin où l'on trouve en suffisance
+des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais
+ombrages!</p>
+
+<p>«Que le singe <i>nommé</i> Rishabha, <i>parce qu'il est</i> le
+taureau des singes et <i>qu'</i>il règne sur une multitude de
+simiens, s'avance, commandant l'aile droite de l'armée
+quadrumane. Non facile à vaincre, comme un éléphant,
+qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux pieds
+rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile
+gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat,
+comme le roi des Immortels sur <i>le céleste éléphant</i> Aîrâvata,
+je marcherai au milieu de l'armée pour en diriger
+tout l'ensemble. Qu'après moi vienne immédiatement
+Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> sur
+le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat,
+Soushéna et Végadarçi, que ces trois singes défendent
+nos derrières avec le magnanime roi des ours!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b>
+<p>Autrement dit Kouvéra; mais le nom de <span class="sc">Bhoutaiça</span>, <i>le
+seigneur des êtres</i>, est une dénomination plus ordinairement
+affectée au Dieu Çiva.</p></blockquote>
+
+<p>Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent
+et le monarque des quadrumanes et <i>son frère</i> Lakshmana,
+s'avance avec l'armée vers la plage méridionale.</p>
+
+<p>Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable
+suivaient les pas de Râma dans les transports
+de l'enthousiasme et de la joie. Volant, nageant, poussant
+des cris, badinant, soulevant mille bruits, ils s'avançaient
+ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient des racines
+et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci
+de grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres
+d'orgueil, ils s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa
+place, ils s'invectivent; les uns tombent et se relèvent,
+ceux-là dans leur chute font choir les autres. «Certes! il
+faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses
+noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de
+Sîtâ.</p>
+
+<p>Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux
+vagues de l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit
+immense, telle qu'une mer, dont la tempête a déchaîné
+la fougue impétueuse.</p>
+
+<p>Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant
+sur Angada, le resplendissant Lakshmana dit à Râma ces
+mots d'une parfaite justesse: «Bientôt, ayant tué Râvana
+et reconquis la Vidéhaine, qui te fut ravie, tu dois revenir,
+couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux abondantes
+richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et
+dans le ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent
+la réussite dans ton expédition. Le vent accompagne
+les armées d'un souffle bon, agréable, doux, fortuné;
+ces quadrupèdes et ces volatiles, qui ramagent ou
+crient, ont des couleurs et des sons parfaits.</p>
+
+<p>«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que
+la mort a déjà saisis dans cette heure même: j'en ai pour
+signes l'oppression des constellations et des planètes, qui
+leur sont affectées.»</p>
+
+<p>Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère.
+L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface
+de la terre: le sol en avait disparu sous la foule de
+ces héros ours et singes, de qui les armes étaient les
+ongles et les dents. La poussière, soulevée par les singes
+avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs mains,
+offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde
+terrestre.</p>
+
+<p>Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse,
+commandée par Sougrîva, cheminait sans relâche jour et
+nuit. Brûlante de combattre, elle s'avançait d'un pied
+hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente de courir
+à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un seul
+instant.</p>
+
+<p>Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya
+et ceux du Malaya, cette alpe sourcilleuse, arrivèrent,
+suivant l'ordre des bataillons, sur les bords de la mer au
+bruit épouvantable.</p>
+
+<p>Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de
+son allié, Râma de gagner promptement la majestueuse
+forêt du rivage; et là, dans cette vaste plage aux franges
+toutes baignées par les vagues, aux roches nettes et lavées
+par les ondes, ce héros, le plus aimable de ceux qui
+savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous
+voici arrivés au réceptacle des ondes salées.</p>
+
+<p>«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération
+les moyens de traverser ici la mer. Que personne
+dans les héros singes, quel qu'il soit et de quelque endroit
+qu'il vienne, ne quitte son armée pour aller dans ce bois,
+dont les périls sont cachés et qu'il faut reconnaître!»
+Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana
+firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux
+rives plantées d'arbres.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut
+assis par Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles
+sur le rivage septentrional de la mer. Alors deux généraux
+des singes, Maînda et Dwivida, battirent de tous
+côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs à l'entour des
+armées.</p>
+
+<p>Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain
+des rivières et des fleuves, Râma tint ce discours à
+Lakshmana, qu'il voyait se tenir à ses côtés: «Le chagrin
+s'en va avec le temps qui s'écoule, c'est l'effet constant
+ici-bas: au contraire, l'absence de ma bien-aimée augmente
+de jour en jour mon chagrin.</p>
+
+<p>«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du
+milieu des Rakshasas dissipés devant elle comme un
+trait de la foudre, qui a fendu le sombre nuage? Telle
+que la riante fortune, quand verrai-je donc, victorieux
+de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme
+les pétales du lotus?</p>
+
+<p>«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux
+chagrin que m'inspire l'absence de la Mithilienne, <i>et me
+revêtirai-je de la joie</i> comme d'un autre habit blanc?
+Cette femme d'une nature infiniment délicate, le jeûne et
+le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore dans la
+situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune.
+Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la
+poitrine du monarque des Rakshasas, quand pourrai-je
+donc ramener <i>ma</i> Sîtâ, noyée maintenant sous les vagues
+furieuses du chagrin?»</p>
+
+<p>Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes,
+le soleil, dont le jour près de finir avait émoussé les
+rayons, parvint à la montagne où son astre se couche.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ,
+incendiée par lui, quand la mère du monarque des noctivagues
+Démons, ayant appris, déchirée par la plus vive
+douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, pleins de
+force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage
+dont la plus haute vérité formait la substance:
+«Hanoûmat fut envoyé ici par le fils de Raghou, versé
+dans la science de la politique et livré aux soins de chercher
+son épouse bien-aimée: le messager a vu la captive.</p>
+
+<p>«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque
+des Rakshasas: tu sais, prince à la vaste prévoyance,
+ce qui doit en résulter à coup sûr dans l'avenir. Car, ô
+toi, qui sais le devoir, un grand plaisir que l'on goûte en
+violant son devoir ne manque jamais d'apporter à l'homme
+une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.</p>
+
+<p>«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une
+action <i>justement</i> blâmée: elle produit en moi une douleur
+telle que si j'avais mangé une nourriture empoisonnée.
+Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut enlevée,
+Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous
+les chemins des flèches, va consommer un exploit digne
+de lui. Oui! dans sa colère, ayant saisi son arc, il peut
+tarir la mer elle-même, ce héros, <i>si</i> ferme dans le vœu
+de la vérité et dans la céleste force de ses flèches!</p>
+
+<p>«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué
+ce rejeton du roi Daçaratha, la crainte agite mes sens et
+mon âme ne trouve point où se reposer dans la tranquillité!
+Singe aux grands yeux, héros à l'esprit infiniment
+délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais
+aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais
+écouter, si tu peux, à Râvana un langage utile et qui se
+lève <i>comme un astre</i> doux sur le ciel de l'avenir. Car
+moi, je n'ai pas la force, mon fils, de gouverner cet insensé,
+ce cœur qui a secoué le frein, cette âme qui a
+déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des
+êtres à qui la voix fut donnée en partage, fais entendre
+au plus vite ces mots de ta bouche au petit-fils de Poulastya:
+«Renvoie libre Sîtâ!» car c'est dans cette parole
+qu'est notre salut.</p>
+
+<p>«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel
+c'est par toi seul et par ta vie sage qu'on est maître de
+ce peuple enfoncé dans le vice.»</p>
+
+<p>À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa
+mère, joignit ses mains pour l'andjali, prit congé d'elle
+et s'en alla, impatient de voir le monarque des Rakshasas,
+non que les délices des sens, <i>où nageait son frère</i>,
+eussent allumé sa jalousie.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable
+et glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat,
+tel que s'il était Indra même, avait frappé sa ville
+de Lankâ, il dit, ses yeux rouges de fureur et sa tête
+légèrement inclinée par la colère, à tous les Démons, ses
+ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat
+est venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque
+dans mon gynœcée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine.
+Hanoûmat a brisé le faîte de mon palais, il a tué les principaux
+des Rakshasas, il a bouleversé toute la cité de
+Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que
+devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous
+semble convenable ici pour nous: qu'est-ce que nous
+avons de mieux à faire dans cette conjoncture? En effet,
+le conseil, ont dit les nobles sages, est la racine de la
+victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien
+délibérer au sujet de Râma.»</p>
+
+<p>À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les
+Démons à la grande force, joignant leurs mains en coupe,
+répondent à Râvana, l'Indra des Rakshasas: «Le malheur
+qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est le fait
+d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à
+cœur; nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien
+grande armée, pleine de pattiças, d'épées, de lances et de
+massues: pourquoi ta majesté conçoit-elle de la crainte?</p>
+
+<p>«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon
+te fatiguer, mon seigneur? Ce guerrier aux longs bras,
+Indrajit <i>ton fils</i>, va broyer ton ennemi!»</p>
+
+<p>Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil
+aux sombres nuages et général d'une armée, réunit ses
+mains en coupe et tint ce langage: «Ni les serpents, les
+oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas
+ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient
+te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu
+nous tromper, c'est grâce à la négligence, comme à la
+folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur
+de bois n'eût point échappé vivant de nos mains,
+nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous
+allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois,
+ses montagnes et ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»</p>
+
+<p>Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de
+chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles
+au monarque des Rakshasas: «À quoi bon nous occuper,
+noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva,
+Lakshmana et <i>surtout</i> l'invincible Râma sont encore debout?
+Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer
+Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute
+l'armée des singes et j'écrase les ennemis sous les
+coups de cette massue!»</p>
+
+<p>Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une
+bouillante colère: «On ne peut tolérer un tel outrage
+fait à nous tous! C'est une chose épouvantable qu'on ait
+détruit,&mdash;et surtout un vil singe,&mdash;le gynœcée de l'Indra
+fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! <i>Je pars et</i>
+je reviens dans cette heure même, couvert du sang des
+quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage
+cette horrible offense que l'on fit à mon seigneur!»</p>
+
+<p>Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant
+ses lèvres avec sa langue, qu'il promène autour de sa
+bouche, Yadjnahanou (c'est ainsi qu'il était nommé) jette
+ces mots dans sa colère: «Que tous les Rakshasas goûtent
+le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je
+veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»</p>
+
+<p>Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les
+armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant
+ses mains, adresse au monarque ce langage: «Une
+marche conduite avec circonspection et suivant les règles,
+mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut
+évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces
+<i>de ces quadrumanes: d'ailleurs</i>, il ne faut jamais se
+hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé
+lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que
+celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse
+de ce magnanime!</p>
+
+<p>«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans
+une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut
+que l'être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses
+forces à défendre sa vie.</p>
+
+<p>«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille
+des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à <i>son époux</i>! le
+salut de ta famille l'exige, il n'y a là nul doute.</p>
+
+<p>«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une
+guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir,
+plein de vaillance, à l'immense vigueur, à la grande âme,
+au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta
+capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril
+extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis:
+rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort,
+et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide
+gynœcée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends
+sa Mithilienne au Daçarathide!</p>
+
+<p>«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire
+et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre
+à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma
+voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents,
+nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide!»</p>
+
+<p>À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont
+le devoir même avait inspiré la substance, l'intelligent
+Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à
+manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré
+de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de
+justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant
+bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances
+des temps et des lieux, ne commence une affaire qu'après
+<i>cet examen</i>.</p>
+
+<p>«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur
+le Destin, qui est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention
+ou la vigilance portent des fruits, que tous les
+êtres animés doivent recueillir dans le monde, il n'est
+aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper ici.</p>
+
+<p>«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine,
+n'y songez pas! Les esprits sensés n'observent
+que le chemin par où les malheurs peuvent arriver naturellement:
+<i>ils savent que</i> le sort est le maître de tout et
+les atteint comme il veut!</p>
+
+<p>«En effet, comment eût-il été possible qu'un être,
+qui n'est pas autre chose qu'un singe, eût fouillé ainsi
+tout Lankâ, si le Destin ne l'eût permis? Le Destin est
+donc la plus grande des merveilles!</p>
+
+<p>«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en
+ressens pas d'ivresse: n'est-ce pas <i>vous</i> donner ici une
+preuve assez grande que je suis maître de moi-même.
+Que des sages austères puissent me blâmer ici pour une
+offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: c'est
+une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. <i>Mais</i> comment
+un homme, qui porte les insignes des anachorètes,
+peut-il, un arc, des flèches, une épée dans ses mains,
+poursuivre les <i>timides</i> hôtes des forêts? Où voit-on une
+seconde femme anachorète, qui demeure comme Sîtâ
+dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques
+en or fin avec une robe de pourpre au tissu délié?
+Quel enfant de Manou, habitant, par vœu de pénitence
+au milieu des bois, entendit jamais là un son de noûpouras
+mêlé au gazouillement des parures et des ceintures de
+femme?»</p>
+
+<p><i>Râvana dit, et</i> Prahasta, expert en fait d'héroïsme et
+de guerre, ses propres sciences, Prahasta d'abord se mit
+à lui tenir ce langage: «Un homme instruit dans les
+Çâstras, habile à manier la parole, conciliant, sage, pur et
+né dans une noble race, voilà celui que les gens de bien
+estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion
+que Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées!
+<i>Un espion</i>, qui vint jeter le désastre ici pour la
+ruine de son affaire à lui-même! En effet, seigneur, est-il
+possible de consentir à la demande d'un homme qui agit
+d'une telle manière, et, dans l'égarement de son intelligence,
+s'associe avec un être avide de combats?</p>
+
+<p>«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles,
+qu'attendent depuis si longtemps <i>nos</i> guerriers,
+toujours affamés de combats! Certes! les massues, les
+arcs, les haches, les piques de fer ne manquent point ici!</p>
+
+<p>«Les guerriers, de qui la <i>plus belle</i> parure est le courage,
+désirent les porter au milieu des combats!</p>
+
+<p>«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout
+arrosée de leur sang, comme d'un parfum liquide, à rire
+en quelque sorte elle-même avec la bouche, <i>entr'ouverte
+à son dernier soupir</i>, de ces guerriers aux belles dents!
+Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même à
+tous nos combattants!»</p>
+
+<p>Doué de constance, versé dans le devoir et dans les
+affaires, Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la
+parole en ces termes: «Les conseils donnés par tes ministres
+étaient bons, amis, tout à fait en prévision de
+l'avenir et surtout d'une importance considérable. En
+effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est
+simplement agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire
+a de plus grave en elle-même, doit toujours dire uniquement
+ce qui est bien. Aussi vais-je, appuyé sur la confiance
+que m'inspirent tes grandes qualités, dire une chose
+que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée attentive.
+On poursuit dans ce bas monde les jouissances que
+procurent l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours
+avec l'œil du devoir qu'il faut examiner ici-bas la
+richesse et l'amour. Car l'homme qui, désertant le devoir,
+ne voit dans la richesse que la richesse et dans l'amour
+que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans
+ses pensées.</p>
+
+<p>«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans
+la raison, oserait dans les conseils d'un roi donner une
+fausse couleur à l'attentat commis sur l'épouse d'autrui,
+et dire: C'est le devoir. Les actions que l'on raconte de
+Râma ont laissé des vestiges répandus çà et là: eh bien!
+où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma
+s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un
+arc dans sa main, quand il décocha même sa flèche contre
+un kshatrya, a-t-il en cela violé son devoir?</p>
+
+<p>«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il
+vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de
+toi son épouse! Et quel homme, sire, n'eût-il aucune
+vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se présenterait ici, devant
+ta majesté, remplie de belles qualités, et n'obtiendrait
+pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une
+chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir,
+cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance
+lui rende sa liberté.»</p>
+
+<p>À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours
+de son frère, que soudain la fureur colora son visage,
+comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres,
+à qui le caractère <i>du monarque</i> était bien connu,
+sentirent naître la crainte au fond du cœur, en voyant
+cette fureur violente de l'irascible souverain.</p>
+
+<p>Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une
+main dans la paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana
+ces paroles dictées par un amer dépit: «Ce que ta
+grandeur a dit porte entièrement le sceau d'une pensée
+funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités favorables
+à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur
+ma taille. Tu n'as point observé ici les égards que les
+hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement:
+il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances,
+qui ne sont pas dépourvues de raison.</p>
+
+<p>«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien
+voir que tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme,
+d'aveuglement et d'inintelligence au monde est ramassé
+tout entier dans toi-même. Oui! c'est comme si la
+sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte
+au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable
+d'héroïsme?</p>
+
+<p>«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence
+existe d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu <i>des cieux</i>
+le sage Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des
+sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si
+nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que
+n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander
+grâce à l'ennemi!</p>
+
+<p>«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature
+éternelle des gens peureux, étroits de cœur, à l'âme
+basse, tels enfin que toi-même!</p>
+
+<p>«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent
+point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne,
+de même nature et telle que la tienne!</p>
+
+<p>«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander
+grâce!... Est-il une chose faisable aux yeux des gens
+de bien, qu'ils ne soient disposés à faire si on vient les
+supplier? Nous devons étouffer notre haine à l'égard de
+notre ennemi surtout: c'est un devoir à vos excellences de
+pratiquer la compassion de toute votre âme envers
+l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire,
+c'est unir le poison avec le sang, d'où résulte que le mélange
+ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.</p>
+
+<p>«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis
+capable de consumer par ma vigueur sur le champ de
+bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé
+dévore l'herbe sèche.</p>
+
+<p>«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à
+l'instant par vos grandeurs, <i>si bien</i> douées pour la guerre,
+à l'exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»</p>
+
+<p>Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond
+comme la mer et victorieux des sens, répondit ces nouvelles
+paroles au monarque des Rakshasas: «Rejeter les
+discours les plus vertueux pour s'engager dans une mauvaise
+route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur
+de la ruine.</p>
+
+<p>«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter
+la victoire: et quelle victoire peuvent espérer les
+bons mêmes, s'ils retiennent dans leurs mains une chose
+avec injustice? Autant il est difficile de traverser la mer
+à la force des bras, autant est-il impossible aux âmes
+basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens
+de bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre
+monde! Comme l'amour, la haine et les autres affections
+naissent toujours de l'âme; ainsi tous les bonheurs des
+gens heureux ici-bas ont pour cause le devoir. Et même
+une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de tout ce
+qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de
+bonheur et que les maux font la plus grande partie de sa
+fortune.</p>
+
+<p>«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition
+facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer
+d'un regard intelligent le bonheur de tous les
+êtres, on verra que le devoir en est la source.</p>
+
+<p>«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent
+doués eux-mêmes des vertus, on doit naturellement
+considérer avec justesse l'amour, l'utile et le devoir. Mais
+ici le guide est sans vertus et ses compagnons suivent
+<i>aveuglément ses pas</i>. Les choses étant ce qu'elles sont, à
+quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? Ce
+qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée
+où l'on examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le
+douteux; les autres ne sont, à bien dire, qu'un mauvais
+emploi du nom.</p>
+
+<p>«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie
+son devoir dans ses conseils: je me retire à l'instant vers
+ce Râma, qui est sans cesse, lui dévoué, invariablement
+au devoir; car on m'a toujours dit que c'est un roi victorieux
+des Asouras et des Dieux; <i>un prince</i> qui n'abandonne
+jamais le faible abrité dessous sa protection; <i>un
+roi</i> qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je
+laisse avec une vive douleur ici tous mes parents divers,
+et je m'en vais, conseillé par le devoir, demander un
+asile à ce noble enfant de Manou. Une fois cela fait et moi
+parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui sache indiquer
+la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution
+qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque
+des Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à
+coup de son siége, le cimeterre à la main, tel qu'un
+nuage sombre, tonnant, d'où jaillissaient de longs éclairs;
+et, poussé par le sentiment de la colère, il frappa du
+pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait assis. Le
+prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme
+le fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de
+la foudre. La terreur saisit les ministres à la vue de cette
+rixe, comme elle saisit les créatures à l'aspect de la pleine
+lune tombée dans la gueule de Râhou. Prahasta se mit
+à calmer doucement le monarque irrité des Rakshasas et
+fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à la
+main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se
+rasséréna, tel que la mer au temps où ses flots, revenus
+au calme, sont rentrés dans ses rivages.</p>
+
+<p>Les <i>grands</i> demeuraient là, formant un cercle autour
+du trône, où Râvana se tenait assis: tel que le hallo de
+la lune, merveilleux et beau spectacle! telle silencieuse
+resplendissait alors cette couronne de ministres. Ensuite,
+le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le feu allumé
+de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son
+bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et
+brillant d'une grande force morale, il suivit sans la franchir,
+comme un généreux coursier, la ligne que lui traçaient
+les inspirations de sa noble race. Quand il eut réfléchi
+un instant, pris, quitté et repris une résolution,
+Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le devoir:</p>
+
+<p>«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne
+sont pas nommées de l'amour ou de la colère. Ce coup de
+pied n'est donc pas un bien grand malheur à mes yeux.
+Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à plaindre, ce
+sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et qui,
+en dépit de leur <i>auguste</i> naissance, ont asservi leurs
+âmes à la colère. Toutes vos excellences ont embrassé
+<i>les opinions de</i> cet homme, et c'est un malheur, où je
+vois le grand signe d'une catastrophe universelle.</p>
+
+<p>«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ
+de bataille. Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait
+périr et lui-même et tout son peuple. La meilleure des
+flèches à la pointe acérée ne cause pas autant de mal que
+les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui ont peu
+d'âme.</p>
+
+<p>«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui
+pousses ta famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de
+ce pas avec colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent
+vers l'Océan. À cette heure, où j'ai reconnu que ton esprit
+est faux, cruel, infracteur de la justice, puis-je faire
+autrement que de t'abandonner comme un éléphant qui
+est enfoncé dans la boue?»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de
+colère, entendu ces paroles de Vibhîshana, il répondit à
+son frère en ces termes pleins d'amertume: «On peut
+habiter avec son ennemi, avec un serpent irrité; mais
+non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui sert
+nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute
+chose le caractère des parents: les infortunes des parents
+font toujours du plaisir aux parents. Oui! des parents
+comme toi dédaignent et méprisent <i>dans leur parent</i> un
+chef actif, héroïque, savant, qui sait le devoir et qui se
+plaît avec les gens de bien.</p>
+
+<p>«Félons, cœurs dissimulés, se réjouissant toujours des
+revers les uns des autres, les parents sont pour nous <i>des
+ennemis</i> terribles; et c'est d'eux que nous viennent les
+dangers. On entend quelque part, dans la forêt Padma,
+les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue des chasseurs
+qui viennent, tenant des cordes à leur main.
+Écoute-les, Vibhîshana!</p>
+
+<p>«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le
+feu, ni dans les autres armes; il est dans nos parents,
+esclaves égoïstes de leurs intérêts: voilà ce qui est à
+craindre. Ils indiqueront sans doute le moyen de nous
+prendre! Le plus terrible de tous les dangers est toujours,
+pense-t-on, le danger que nous apportent les
+parents.</p>
+
+<p>«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!...
+Mais qui est monté sur le trône a les pieds sur le front
+de ses ennemis!»</p>
+
+<p>Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles,
+le fortuné Vibhîshana, dont il avait excité la colère,
+lui répondit en ces termes, debout au milieu des
+ministres: «Il est donc vrai, Démon des nuits! les
+hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort
+n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement
+à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie,
+m'avait tenu ce discours, il eût cessé de vivre à l'instant
+même. Loin de moi, honte de ta race!» Après qu'il
+eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui la juste raison
+inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à coup,
+le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.</p>
+
+<p>Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se
+replongeant au sein des airs, il se dirigea vers le mont
+Kêlâsa, où habite le monarque à la vigueur sans mesure,
+fils de Viçravas, avec ses nombreux Gouhyakas et ses
+Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le palais
+de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef
+<i>de tout, Çiva</i>, la vertu en personne.</p>
+
+<p>Environné de troupes nombreuses <i>d'immortels serviteurs</i>,
+le suprême seigneur de tous les Dieux, celui de
+qui le drapeau montre aux yeux un taureau, était venu
+avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui préside aux
+richesses dans sa <i>brillante</i> demeure.</p>
+
+<p>Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux
+aux dés. Sur ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le
+prince des Rakshasas, Vibhîshana, le rejeton de Poulastya,
+qui venait à la montagne, dit ces paroles au maître
+des richesses: «Voici que Vibhîshana vient se réfugier
+vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le ressentiment,
+parce qu'il a reçu un outrage du monarque des
+Rakshasas. Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer
+chez toi. Que ce héros vigoureux à la grande vaillance
+s'en aille promptement aujourd'hui même, engagé par
+toi, se présenter devant Râma. Ensuite, Vibhîshana
+étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et
+le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le
+trône des Rakshasas.»</p>
+
+<p>Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu,
+descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la
+tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste
+rejeton de Viçravas: «Lève-toi, Rakshasa! lève-toi!
+La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la
+douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne
+aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi,
+mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras,
+ce jardin <i>fortuné</i> des vertus, et le singe Sougrîva, et le
+majestueux Lakshmana. C'est là que Râma à la vive
+splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes
+te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici
+vers lui, <i>vaillant</i> meurtrier des ennemis.»</p>
+
+<p>Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur,
+fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas,
+Vibhîshana: «Partant d'ici, héros, tu seras bientôt roi
+de toutes les manières à Lankâ; c'est ce que nous avons
+déjà vu dans <i>l'avenir</i> depuis longtemps. Hâte-toi d'aller
+en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas,
+le salut de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même
+sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus
+vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné
+de Râma, hâte-toi de consommer, prince à
+l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des
+Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.</p>
+
+<p>«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel
+pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer
+de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides
+et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente.
+Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de
+troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à
+semer le danger sous les pas du voyageur et des autres,
+qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme
+on se tient près d'un jeune frère que l'on aime ou dans la
+compagnie des Dieux.</p>
+
+<p>«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme
+on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche
+hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu
+jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs
+éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres
+de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête,
+demeura plongé dans ses réflexions. L'auguste et immortel
+Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées:
+«Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à
+la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne
+récompense de ta pénitence et de tes bonnes œuvres!
+Nous voyons toutes ces choses <i>dans l'avenir</i>, héroïque
+Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.</p>
+
+<p>«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur
+des villes, l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures.
+Car c'est le trésor des vertus; c'est la voie suprême
+où circule ce qui se meut; c'est la racine de l'univers
+entier.»</p>
+
+<p>À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu,
+le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres
+eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et
+l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d'un vol
+rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla
+chercher la présence du héros à la grande force.</p>
+
+<p>Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le
+virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la
+cime d'un mont et paraissait flamboyer de splendeur.
+Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon
+planait au sein de l'air, semblable à une montagne de
+nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis
+eux-mêmes d'armes offensives et de boucliers, ses quatre
+suivants à la force épouvantable reluisaient par l'éclat des
+parures.</p>
+
+<p>Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible
+Sougrîva, l'eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes,
+Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence:
+«Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une cuirasse,
+qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt
+sans doute pour nous tuer.»</p>
+
+<p>À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous
+les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces
+termes: «Donne-nous promptement tes ordres, sire,
+pour la mort de ces méchants; qu'ils tombent maintenant
+immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»</p>
+
+<p>Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana,
+étant arrivé sur le bord septentrional de la mer, s'y tint,
+planant au milieu des airs. Le Démon à la grande sagesse,
+abaissant de là ses regards sur le monarque et sur
+les singes, leur dit en criant d'une voix forte: «Je suis
+venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est
+un Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain
+des Rakshasas. C'est par lui que Sîtâ fut emportée du
+Djanasthâna, après qu'il eut tué Djatâyou. Je suis le
+frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana est mon nom.
+Je <i>tentai</i> d'ouvrir ses yeux par différents et sages discours:
+«Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte
+fois, que Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la
+mort pousse en avant, ne voulut point agréer les bonnes
+paroles que je lui fis entendre: tel un malade qui veut
+mourir se refuse au médicament.</p>
+
+<p>«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave,
+je viens, abandonnant mes amis et mon épouse,
+me réfugier sous la protection de Râma. Je n'ai, certes,
+besoin ni des plaisirs, ni d'une autre opulence, ni de la
+vie: puisse mon abandon même de tous ces biens m'obtenir
+la faveur du prince fils de Raghou!</p>
+
+<p>«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur
+de toutes les créatures, que je suis venu solliciter
+sa protection.»</p>
+
+<p>Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides:
+«Le frère puîné de Râvana, dit le monarque des
+singes, le héros Vibhîshana, comme on l'appelle, vient,
+accompagné de quatre ministres, se mettre sous ta protection.
+C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous
+envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure
+de lui; c'est là mon avis, ô le meilleur des hommes patients.
+Il vient avec une pensée tortueuse, méchante, infernale,
+épier l'heure où tu seras sans défiance pour te
+frapper: homme sans péché, <i>méfie-toi!</i> c'est un ennemi
+caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses
+quatre amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce
+Vibhîshana qui s'est jeté dans nos mains.»</p>
+
+<p>Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il
+dit à Sougrîva, constant dans la douceur, l'attention sur
+le temps présent et la vigilance pour le temps à venir:
+«Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque tous les conseillers,
+Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des
+peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen
+que nous avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva:
+oui! les rois sont environnés de piéges.»</p>
+
+<p>Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler
+entièrement les chefs des tribus simiennes, tous héros,
+tous versés dans les affaires, tous adroits à lancer une
+flèche.</p>
+
+<p>Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles
+de Vibhîshana et qui désiraient agir pour le bien de
+Râma, lui dirent avec soumission: «Il n'est rien qui te
+soit inconnu dans les trois mondes, fils de Raghou: si tu
+nous consultes, docte roi, c'est donc par amitié, c'est
+qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes conseillers
+nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués
+tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à
+tour, et, <i>s'il est nécessaire</i>, à deux et plusieurs fois.»</p>
+
+<p>À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces
+bonnes paroles sur les précautions qu'il fallait observer
+à l'égard de Vibhîshana: «Il convient d'examiner à fond
+cet étranger, qui vient de chez l'ennemi; il ne faut point
+ajouter foi précipitamment au langage de Vibhîshana. Ces
+Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant ce
+qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de
+vous attaquer: un malheur <i>ici</i> serait <i>pour eux</i> un bonheur!»</p>
+
+<p>Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots:
+«Qu'on expédie promptement un espion vers lui, tigre
+des hommes. Oui! qu'un émissaire observe de toute son
+attention le caractère de ce réfugié, et, sur l'examen fait,
+que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la juste
+raison.»</p>
+
+<p>Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré
+la chose dans son esprit illuminé par tous les Traités,
+exprima sa pensée dans ces termes exempts de reproche
+et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le monarque des
+Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel
+méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison,
+ni de temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans
+rien négliger.»</p>
+
+<p>Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis
+de sens: «Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce
+monarque issu de Raghou, Vibhîshana soit interrogé sans
+précipitation avec des paroles douces. Quand tu sauras
+distinguer son caractère, ô le plus éminent des hommes,
+alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution,
+devant laquelle aura marché l'intelligence.»</p>
+
+<p>Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus
+grand des conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile
+et rempli de sens:</p>
+
+<p>(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser,
+quand Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant,
+le plus vertueux des singes et le plus éloquent des êtres
+à qui fut donnée la parole:)</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil,
+ni une ambition de supériorité, mais, comme il
+convient, sire, la gravité de cette affaire, qui va dicter
+mon discours.</p>
+
+<p>«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion,
+soit un émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure,
+puisqu'il n'en peut résulter aucun avantage. En effet, un
+espion ne peut connaître Vibhîshana tout d'un coup, et
+c'est une faute de traîner ici le temps en longueur: donc,
+il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.</p>
+
+<p>«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle
+aucune raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour
+cette objection quelques mots à répondre: «Il en est ici
+du temps et du lieu ce qu'il en est des vertus ou des vices
+dans chaque homme: <i>ce sont les unes ou les autres qui
+font l'à-propos ou l'inopportun</i>. Ce qui est accompagné
+du moyen porte bientôt ses fruits.</p>
+
+<p>«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans
+une fausse route; il a su que tu avais immolé Bâli et
+mis Sougrîva sur le trône; il aspire à posséder <i>aussi</i> le
+trône <i>de son frère</i> et voit déjà, son âme le présageant,
+<i>que les choses auront ici la même fin</i>: voilà sans doute
+les considérations placées en première ligne devant ses
+yeux, <i>et les motifs</i> qui amènent Vibhîshana vers toi.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible
+Râma lui répondit en ces termes: «J'ai moi-même quelque
+envie de parler sur Vibhîshana. Je désire que mes
+paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, inébranlables
+dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse
+jamais l'homme qui vient à moi sous les couleurs
+de l'amitié! S'il est en lui de la perfidie, le blâme des
+gens de bien <i>n'</i>en sera<i>-t-il pas</i> le châtiment?</p>
+
+<p>«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans
+une noble voie et qui vient à moi sans détour, veuillez
+bien retirer de lui vos soupçons.</p>
+
+<p>«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il
+capable, singes, de me nuire en la moindre chose?</p>
+
+<p>«On raconte que <i>jadis</i> une colombe accueillit avec
+politesse un <i>vautour, son</i> ennemi, qui était venu lui demander
+assistance, et lui offrit sa chair même en festin.
+Si une colombe, un simple volatile, donna l'hospitalité au
+meurtrier de son épouse, à plus forte raison dois-je accueillir
+ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, <i>il est vrai</i>,
+mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux,
+vient se réfugier vers moi, accompagné de ces démons!</p>
+
+<p>«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres,
+ai-je dit quand je prononçai mes vœux, et d'épargner
+dans le combat ceux qui diront, implorant ma pitié: «Je
+me rends à toi!»</p>
+
+<p>«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des
+singes; je lui donne toute assurance: autrement, Sougrîva,
+ne serais-je pas un Râvana moi-même pour Vibhîshana?»</p>
+
+<p>Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné
+de Râvana fut invité par le roi des singes et descendit
+aussitôt du ciel avec ses compagnons. Le monarque intelligent
+des quadrumanes s'approcha de Vibhîshana, l'étreignit
+dans ses bras, lui fit ses compliments et lui montra
+le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à
+terre avec ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache
+toutes ses armes aux premiers des arbres qui se trouvent
+devant lui. Imité par ses compagnons eux-mêmes,
+le vertueux Démon changea sa forme en une autre plus
+avenante et se prosterna aux genoux de Râma.</p>
+
+<p>Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit
+relever, l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta
+grandeur est mon amie?» À ce langage <i>poli</i>, Vibhîshana
+répondit en ces termes non moins polis, mariés au devoir
+et sur l'expression desquels se levait l'expression de ses
+qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je fus outragé
+par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis,
+et je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour
+toutes les créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma
+vie, mes richesses et l'empire même. Je ferai une alliance
+avec toi, héros à la grande sagesse, et je conduirai tes
+armées à la mort des Rakshasas et à la conquête de
+Lankâ.»</p>
+
+<p>Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon
+dans la race d'un saint<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> n'ajouta point un seul mot et
+contempla silencieusement le magnanime Râma.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><p>Le rishi Poulastya.</p></blockquote>
+
+<p>À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana:
+«Mon ami, va chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau
+à la mer et sacre au milieu des principaux singes à l'instant
+même ce Vibhîshana, par ma grâce, monarque des
+Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a
+gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait
+son frère, Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité
+au milieu des chefs quadrumanes. À la vue de la
+bienveillance que Râma témoignait au <i>pieux Démon</i>,
+tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes
+clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.</p>
+
+<p>Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana:
+«Comment traverserons-nous cette mer, inébranlable
+asile des monstres marins? Indique-nous un moyen, mon
+ami, de franchir sains et saufs avec une armée cet empire
+de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»</p>
+
+<p>À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de
+répondre: «Un monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas
+droit à réclamer le secours de la mer, car la main qui a
+creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, <i>pour ainsi
+dire</i>, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un
+devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien
+roi les bons offices d'une parente: voilà quelle est
+mon opinion! En effet, Sagara, vous l'avez ouï dire, fut
+un des aïeux de Râma: aussi, prenant de nobles sentiments,
+la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra
+certainement, <i>je le répète</i>, les bons offices d'une parente.»
+Ces paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent
+au fils de Raghou, dont le caractère était naturellement
+fait pour le devoir.</p>
+
+<p>Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande
+splendeur, habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait
+un sourire, à Lakshmana comme à Sougrîva, le
+monarque des singes: «J'approuve, Lakshmana, ce conseil
+de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, s'il te
+plaît également.»</p>
+
+<p>À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva,
+lui répondirent, <i>d'un commun accord</i>, en ces termes,
+d'une résolution bien arrêtée: «Les Dieux puissants,
+Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir Lankâ,
+s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour
+épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable
+ou non, de Vibhîshana: ne perdons pas de temps
+et que la mer soit liée d'un pont!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression
+des sens pour ce héros d'une grandeur infinie, couché
+sur le sol de la terre. Mais Râma eut beau réprimer ses
+sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle méritait, la mer
+ne se montra point à ses yeux.</p>
+
+<p>Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana,
+il dit les yeux enflammés ces paroles avec colère:
+«Vois donc, Lakshmana, l'insolence de cette ignoble
+mer! Je l'honore, et pourtant elle ne veut pas m'accorder la vue
+de sa personne! La placidité, la patience, la
+douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables,
+sont des qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur
+pour les gens sans vertus. Le monde ne sait honorer que
+l'homme cruel, audacieux, qui se donne à soi-même des
+éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne parle jamais
+que le bâton levé.</p>
+
+<p>«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches
+pareilles à des serpents! Je vais à l'instant même bouleverser
+dans ma colère cette mer qu'on ne peut émouvoir!»</p>
+
+<p>Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana
+ses flèches et son arc céleste, auquel soudain il
+attacha la corde.</p>
+
+<p>Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla,
+pour ainsi dire, la terre; puis il décocha ses dards acérés,
+tel qu'Indra lance ses tonnerres! Ces longs traits flamboyants,
+et dont la splendeur était semblable à celle du
+feu, volent rapidement au sein des eaux et font trembler
+tous les poissons de l'Océan.</p>
+
+<p>Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables
+au mont Vindhya, les flots du souverain des fleuves,
+portant <i>jusqu'aux nues</i> les requins et les crocodiles.
+Hérissé par des multitudes de vagues monstrueuses et jonché
+par des masses de coquillages, le grand bassin des
+eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La
+terreur fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu,
+les yeux enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance
+du héros et vu quelle terrible affaire il avait soulevé contre
+lui-même, le grand souverain qui règne sur les fleuves
+se fit voir en personne au fils du souverain qui régna sur
+le monde.</p>
+
+<p>Ouvrant donc près du <i>noble</i> Râma ses vastes flots, la
+mer se montre alors entourée de ses monstres aux gueules
+enflammées. Semblable au suave lapis-lazuli, portant une
+robe de pourpre et des guirlandes de fleurs rouges avec
+des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses ministres,
+s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains
+réunies en coupe à ses tempes, lui adresse un discours
+modeste et doux. Le saluant d'abord avec son nom, elle
+dit: «Râma!» ensuite, la mer vigoureuse lui tint ce
+langage:</p>
+
+<p>«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est
+la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et
+suivent la voie éternelle <i>qui leur fut assignée</i>. Impérissable,
+j'ai reçu pour ma qualité la profondeur: être
+guéable serait un renversement de ma nature; je te répète
+là ce qui me fut dit <i>à l'origine des choses</i>. Un de
+tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis
+<i>en ces lieux</i> mon auteur, et c'est de son nom que je suis
+appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des
+fleuves. Je ne veux pas qu'on élève un pont sur moi; mais
+jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y donnerai un
+chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de
+cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une
+merveille dans le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied,
+Râma, de me laisser <i>à jamais</i> ce <i>monument</i> de toi.</p>
+
+<p>«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser
+mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c'est
+le fils de Viçvakarma, qui l'a doué de ses dons; Nala, qui
+trouve son <i>plus grand</i> plaisir à procurer ton bien même.
+Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit
+préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le
+meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens
+à la supporter, vu l'importance de l'affaire qui amène
+ici ta majesté; j'empêcherai les monstres marins de rôder
+<i>au milieu de ces travaux</i>, et Mâroute lui-même retiendra
+son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à
+ton ordre comme à celui de Nala.»</p>
+
+<p>Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au
+fils de Raghou: «Je mettrai en œuvre cette capacité,
+<i>insigne faveur</i> de mon père, et j'élèverai une vaste
+chaussée dans l'habitation des monstres marins: la reine
+des eaux a dit la vérité.»</p>
+
+<p>La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala,
+prit congé de Râma et rentra dans son domaine.</p>
+
+<p>À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins
+d'empressement vers le bois par centaines de mille. Là,
+se chargeant d'açvakarnas, de shorées, de bambous et de
+roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées,
+de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d'autres
+arbres; apportant même des cimes de montagne, les
+singes par centaines de mille en construisent une chaussée
+dans les eaux de la mer. Les uns, d'une force immense,
+arrachaient à l'envi des crêtes de montagnes ou des roches
+luisantes d'or, et venaient déposer leur faix dans la main
+de Nala.</p>
+
+<p>Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de
+la mer avec des monts aussi gros qu'une ville et des
+arbres encore tout parés de fleurs.</p>
+
+<p>Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les
+dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude
+saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.</p>
+
+<p>Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux
+les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés
+avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec
+des câbles de lianes et de roseaux.</p>
+
+<p>Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul
+coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en
+formaient les assises du môle dans les eaux de la mer.
+Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement
+et renversaient même dans l'<i>Océan</i>, roi des fleuves,
+les arbres nés sur le rivage. C'était alors <i>partout</i> dans ce
+grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées
+et de cimes rompues.</p>
+
+<p>Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne
+et semblable à un nuage, en faisait descendre les
+sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada
+rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit
+rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent
+des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient,
+voiturant d'un pied hâté une grande cime, qu'ils venaient
+d'arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal
+fleurie de tous les côtés.</p>
+
+<p>Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles
+des bois, impuissants à <i>courir ou</i> voler, restaient
+nichés <i>ou tapis</i> dans les cimes des montagnes.</p>
+
+<p>Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et
+les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors
+d'accourir là, couvrant de leur multitude la plaine éthérée.
+Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les
+Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce
+môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des
+airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages
+et parlent ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans
+excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis
+ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?</p>
+
+<p>«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps
+durera, comme elle est, cette <i>admirable</i> jetée: et tant
+que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera
+en même temps le nom de Râma<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b>
+<p>«Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, rétablit
+momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû
+joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de
+rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent
+ces récifs <i>Pont de Râma</i>, dénomination à laquelle les Arabes ont
+substitué celle de <i>Pont d'Adam</i>... Ces bancs de sable, connus
+sous le nom de <i>Pont de Râma</i>, dit ailleurs Malte-Brun, joignent
+presque l'île de Ceylan au continent de l'Inde.» (<i>Géographie
+universelle</i>, 1841, t. V<sup>e</sup>, p. 300 et 314.)</p></blockquote>
+
+<hr />
+
+<p>Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une
+chaussée les deux rives de cette mer?» demandaient
+émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. «Celui,
+répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux rives de
+celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus
+<i>de voix</i> mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace
+et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.</p>
+
+<p>De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même
+que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des
+nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les
+rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine
+d'une manière <i>tout à fait</i> propice: on vit même les
+arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures
+accoutumées des singes.</p>
+
+<p>Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait
+jusqu'au rivage de Lankâ; et, d'une admirable
+beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large,
+bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle
+brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de
+chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.</p>
+
+<p>La jetée construite, le passage des singes magnanimes
+par milliers de kotis exigea un mois entier.</p>
+
+<p>Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous,
+chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent
+l'Océan sur la voie qui était née sous leurs mains.
+Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses
+<i>quatre</i> amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser
+l'approche des ennemis.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec
+son armée, le fortuné Râvana de parler ainsi à deux de
+ses ministres, Çouka et Sârana: «L'armée entière des
+singes a franchi l'infranchissable Océan, et Râma a lié
+d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les deux
+rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un
+pont fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin
+qui, pour nous perdre, étend son bras <i>vers nous</i>! C'est
+Râma qui fit, Sârana, ce travail incroyable: la construction
+d'une telle chaussée en plein Océan trouble à cette
+heure mon esprit. Il faut nécessairement que je connaisse
+le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations
+prises, je disposerai nos moyens de résistance.</p>
+
+<p>«Que vos excellences, revêtant le corps des singes,
+entrent <i>donc</i>, sans qu'on les remarque, dans cette armée,
+et veuillent bien en supputer les forces. Observez, et
+l'armée, et l'ordre suivi des marches, et quels desseins
+ont les guerriers, et la stature, et la vigueur, et qui sont
+les plus excellents des quadrumanes.»</p>
+
+<p>«<i>Il sera fait</i> ainsi!» répondent à cet ordre les démons
+Çouka et Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où
+est l'armée <i>des ennemis</i>. Là, revêtus d'une forme simienne,
+les deux ministres du monarque des Rakshasas
+entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement
+que leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes,
+dont l'imagination n'aurait pu se peindre une idée et dont
+l'aspect aurait fait dresser le poil d'épouvante.</p>
+
+<p>Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou
+courant par milliers sur le faîte des montagnes, sur les
+rives de la mer, dans les cavernes, dans les bois fleuris,
+le long des cataractes, et se mirent à computer de tous
+leurs soins. Mais <i>en vain</i>, Sârana et Çouka ne surent pas
+trouver le nombre de cette armée simienne, invincible,
+sans fin, indestructible.</p>
+
+<p>Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux
+magnanimes pour des espions venus de Lankâ. Ce héros
+à la grande vigueur les fit saisir par des singes aux forces
+épouvantables et dénonça les deux compagnons à Râma:
+«Sache que ces deux <i>faux singes</i>, lui dit-il, sont des
+espions qui nous viennent de Lankâ!»</p>
+
+<p>Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à
+l'aspect de Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs
+mains suppliantes et de lui adresser tout frissonnants les
+paroles suivantes: «Nous sommes venus dans ton camp,
+héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous envoya
+tous deux, observer ici toute cette armée sous tes
+ordres.»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui
+trouvait son plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en
+souriant ces paroles: «Si vous avez bien vu toute l'armée,
+si vous nous avez suffisamment observés, si vous
+avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, retournez-vous-en
+comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre
+aise, emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais
+dans ce moment, noctivagues, vous donner un sauf-conduit;
+et, s'il est quelque chose que vous n'ayez pas encore
+<i>bien</i> vu, il vous est permis de le voir une seconde fois.</p>
+
+<p>«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas
+de répéter au monarque des Rakshasas, le frère puîné du
+Dieu qui donne les richesses, ces paroles de moi, telles
+que je vous les dis: «Fais-nous voir autant qu'il est dans
+ta puissance, avec le secours de ton armée et de tes parents,
+cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps
+passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!</p>
+
+<p>«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de
+Lankâ s'écrouler sous mes flèches avec ses remparts, avec
+ses portiques, avec son armée de Rakshasas!»</p>
+
+<p>À cet ordre, les deux Yâtavas <i>partent, ils</i> arrivent
+dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi
+des Rakshasas:</p>
+
+<p>«Arrêtés <i>dans notre mission</i> par Vibhîshana, la
+mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais,
+conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à
+la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est
+là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables
+aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande
+force, aux mains instruites dans le maniement des armes,
+au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide,
+Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur
+éblouissante et Vibhîshana, ton frère.</p>
+
+<p>«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous
+les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas
+la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant
+la mer sous la protection de Râma, qui semble,
+sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin
+d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne
+au fils du roi Daçaratha.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites
+par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne
+rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier,
+les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à
+fondre sur moi!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère,
+se leva du siége royal et, poussé par le désir de voir, il
+monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la
+blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs
+palmiers, <i>l'un sur l'autre étagés</i>. Flamboyant de
+<i>tout</i> son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande
+armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de
+héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de
+singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes,
+immense, incalculable, sans terme, le monarque
+fit ces demandes à Sârana:</p>
+
+<p>«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont
+réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les
+singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les
+chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les
+singes qui sont ici les généraux?»</p>
+
+<p>À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à
+qui les principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui
+répondit: «Le singe qu'entourent mille centaines de
+capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros
+de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec
+ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et
+ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du
+magnanime Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle
+Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c'est par lui que
+ce pont fut construit.</p>
+
+<p>«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur
+aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant
+ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la
+face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre
+à chaque instant sa bouche par des bâillements de
+colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du
+son les échos aux dix points de l'espace; ce héros qui,
+environné par un millier de padmas<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> et par une centaine
+de cent milliards, te défie au combat, fut sacré
+comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des
+singes: le nom qu'il porte, est Angada.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b>
+<p>Le padma est une quantité égale à dix milliers de millions.</p></blockquote>
+
+<p>«<i>Tu vois</i> ce singe blanc, qui semble d'argent, qui
+vient de s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva
+et qui s'en retourne, divisant <i>par sa marche</i> les armées
+simiennes, au milieu desquelles sa vue répand la joie. Il
+promène ses pas sur les rives charmantes de la Gomatî,
+sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en ces
+lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne
+nommée Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué
+par l'intelligence et fameux dans les trois mondes, est
+appelé Koumouda.</p>
+
+<p>«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne
+autour de lui cent et un mille guerriers, s'appelle Nîla,
+capitaine des capitaines et conseiller du magnanime
+Sougrîva, le monarque des singes.</p>
+
+<p>«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir,
+longs de plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande
+queue et ressemblent à la crinière d'un lion; <i>cet autre,
+dis-je</i>, roi de Lankâ, qui, d'un naturel irascible et dans
+une <i>bouillante</i> colère, aspire au combat, a nom Végavat,
+et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par
+un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ
+sous les coups de son armée!</p>
+
+<p>«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à
+sa longue crinière et qui, poussant des rugissements répétés,
+observe Lankâ d'une contenance plus modeste, est
+nommé Parvata. Il remplissait <i>avant ce jour</i> de ses cris
+éternels le Vindhya, qu'il habite, montagne azurée, délicieuse
+et charmante à la vue.</p>
+
+<p>«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes
+et qui bâille <i>d'impatience</i>, qui ne détourne pas ses yeux
+et ne s'écarte pas de son armée, qui montre enfin tant
+de sécurité dans ces grands dangers, a pour demeure le
+mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les singes,
+compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre
+de cent milliers et de quarante centaines.</p>
+
+<p>«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un
+grand nuage, se tient au milieu des chefs quadrumanes,
+comme Indra parmi les Dieux, là où, tel que le bruit des
+tambours, on entend les rois simiens appeler à grands
+cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à une
+montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite
+le Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.</p>
+
+<p>«En voici un autre, que suit une armée formidable,
+excellente, de singes, campés avec lui sur le rivage de la
+mer, comme une seconde mer. Ce général, appelé Vinata,
+habite le mont Dardoura et s'abreuve dans la rivière Parnâça:
+cent millions de guerriers sont répandus autour de
+lui.</p>
+
+<p>«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés,
+le visage doré comme le soleil, et tenant levée une
+roche immense, te défie au combat, se nomme Krathana.
+Son armée comprend soixante centaines de mille hôtes
+des bois.</p>
+
+<p>«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe
+plein de splendeur et qui nourrit un corps dont la teinte
+est ressemblante à l'or. Dix milliers et dix centaines de
+kotis lui obéissent, tous singes prompts et d'une grande
+vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ de
+bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»</p>
+
+<p>Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux
+nobles âmes, examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu
+rapporter le nombre des singes, le monarque pâlit dans
+tout son corps et sentit faiblir sa résolution.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de
+parler, Çouka saisit l'occasion, et, contemplant toute l'armée,
+il dit à Râvana:</p>
+
+<p>«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes
+célestes, sont Maînda et Dwivida: ils n'ont point
+d'égal au combat. Ils ont obtenu de Brahma la permission
+de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que leur
+seule force peut broyer la ville de Lankâ!</p>
+
+<p>«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes,
+se tiennent à leurs côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha,
+fils du Trépas, égaux à leur père. Environnés par cent
+millions de guerriers, ils observent la ville et se vantent
+que leur force va réduire en poussière la cité de Lankâ!</p>
+
+<p>«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré
+<i>pour les combats</i>; ce guerrier qui peut dans sa colère
+agiter, quoi qu'elle fasse, la mer elle-même par sa
+vigueur seule, est ce même singe qui a déjà triomphé de
+Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant ces
+murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le
+fils aîné de Kéçari, <i>ou plutôt</i>, dit la renommée, c'est le
+fils du Vent. On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même
+qui a franchi la mer. On ne peut mettre obstacle à son
+chemin, comme il est impossible d'arrêter le vent dans sa
+route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme il
+vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est
+certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à
+trois mille yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit,
+et le soleil n'ira plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution
+dans son âme, que sa force déjà enivrait d'orgueil.
+Mais, sans atteindre le soleil, ce Dieu, le plus invincible
+des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux mêmes, il
+tomba sur la montagne, où se lève <i>chaque jour</i> l'astre
+qui donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité
+sur la face d'un rocher, s'y brisa quelque peu l'une des
+mâchoires: c'est de là qu'il est appelé Hanoûmat. Voilà
+ce que j'ai appris sur lui dans cette excursion même, où
+j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses formes, sa
+puissance est chose impossible à décrire.</p>
+
+<p>«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au
+teint bleuâtre, aux yeux comme les pétales du lotus; ce
+guerrier, le plus grand des Ikshwâkides; lui, de qui la
+valeur est célèbre dans le monde; lui, de qui le devoir
+ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir;
+lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les
+Védas et qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce
+prince, en qui réside avec la destruction même l'assemblage
+de toutes les armes; lui, qui pourrait fendre le ciel
+et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de qui la colère
+est comme celle de la mort et le courage est comme celui
+d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es
+allé dans un ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et
+qui vient ici te livrer bataille!</p>
+
+<p>«<i>Ce guerrier</i>, qui est à son côté droit avec un éclat
+d'or épuré, une large poitrine, les yeux dorés, les cheveux
+noirs et bouclés, c'est Lakshmana, l'exterminateur
+des ennemis, son frère, qu'il tient pour égal à sa vie. Habile
+à gouverner autant qu'il est habile à combattre, il a
+épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile
+à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux;
+c'est le bras droit de Râma; il est continuellement comme
+son âme qui se meut autour de lui.</p>
+
+<p>«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas
+est venu se placer au flanc gauche de Râma, c'est ton
+frère lui-même, Vibhîshana. Dans sa colère contre toi, il
+s'en est allé prêter l'appui de ses conseils au Raghouide;
+et ce roi fortuné des rois a fait sacrer Vibhîshana comme
+monarque de Lankâ.</p>
+
+<p>«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra
+dans l'œil gauche du maître des créatures, et le contact de
+<i>cet hôte incommode</i> lui causa une impression douloureuse.
+Brahma le prit donc avec la main gauche et l'envoya
+tomber au loin; puis cette pensée lui vint à l'esprit:
+«Que va-t-il naître de cela?»</p>
+
+<p>«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille
+aux yeux de lotus, aux regards tremblants comme l'éclair,
+au visage rond comme le disque de la lune, et brillant
+comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un rayon de
+lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni
+Pannagî, ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même
+d'une égale beauté. Les gardiens célestes du monde, à sa
+vue, d'accourir en ce lieu. Alors, s'étant approché de
+Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De qui
+est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a
+conduite ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa
+ville de Bhogavatî, est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur,
+la Perfection, Lakshmî, la Satisfaction, la Splendeur ou
+l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de raconter cette histoire
+au Soleil.</p>
+
+<p>«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara,
+le soleil dit ces mots à la nymphe, toute fière de sa
+jeunesse et de sa beauté: «Par l'opération d'une force
+écoulée de ma splendeur, il te naîtra un fils d'une immense
+vigueur, invincible dans les grandes batailles aux
+Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons,
+aux Dieux; <i>un fils</i>, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient
+pas la puissance d'ôter la vie.»</p>
+
+<p>«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur <i>éminente</i>,
+le Dieu partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le
+soleil, parce qu'elle était dans la fleur de l'adolescence.</p>
+
+<p>«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces
+de fleurs, un jour que le bienheureux Indra se promenait,
+agité par l'amour, il vit cette jeune fille belle en
+toute sa personne; et ce Dieu, que tous les Dieux honorent,
+en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui,
+<i>lui dit-il</i>, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les
+Pannagas et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide,
+car tu es ce que j'ai vu de plus beau!»</p>
+
+<p>«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde,
+par la nature de son essence divine, cette nymphe bien
+séduisante et lui dit encore ces paroles: «Deux singes
+d'une forme céleste, possédant toutes les sciences, prenant
+à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble
+nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux
+seront appelés Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte,
+riche de fruits et de fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ.
+C'est là qu'ils doivent exercer l'empire sur tous
+les héros simiens. Il naîtra dans la race d'Ikshwâkou un
+prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même
+sous une forme humaine: un de tes jumeaux est pour
+s'unir d'une alliance avec lui.»</p>
+
+<p>«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est
+celui-là même que tu vois debout ici tout près de Lakshmana:
+il surpasse les singes en splendeur, en renommée,
+en intelligence, en force, en noblesse, autant que l'Himâlaya
+dépasse en hauteur les montagnes. Il habite avec
+les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de
+singes, impénétrable et située au milieu d'une montagne.
+C'est autour de lui que resplendit cette guirlande d'or,
+où s'entrelacent cent lotus et dans laquelle réside la fortune,
+non moins agréable aux Dieux qu'elle est aimée des
+hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire
+éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva
+quand sa main eut donné la mort à Bâli.</p>
+
+<p>«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée
+impatiente de combattre et pareille à la planète qui
+vomit des flammes, déploie tes plus héroïques efforts de
+manière que tu remportes la victoire et non la défaite.»</p>
+
+<p>Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du
+récit, et, courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana,
+ces reproches d'une voix bégayante de fureur:
+«Tenir un discours si blessant au roi qui dispense et les
+faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes, ne
+convient pas dans la circonstance à des conseillers qui
+vivent dans sa dépendance! Des paroles comme celles
+que vous avez dites l'un et l'autre siéent à des ennemis
+déclarés et qui s'avancent pour le combat; mais dans votre
+bouche, elles ne sont point à louer.</p>
+
+<p>«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui
+osent vanter les forces de mes ennemis, si leurs anciens
+services n'inclinaient mon courroux à la clémence: ils
+iraient voir à l'instant même, envoyés par moi, le Dieu
+<i>sombre</i> Yama!</p>
+
+<p>«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent
+vite de ma présence! je ne veux plus vous avoir sous les
+yeux, vous de qui les paroles offensent!»</p>
+
+<p>À ces paroles, les deux <i>ministres</i> Çouka et Sârana,
+tout confus, de saluer ce monarque aux dix têtes avec le
+mot d'usage: «Triomphe!» et de sortir à l'instant.</p>
+
+<p>Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au
+grand corps, à l'immense vigueur; puis il entra dans le
+bocage où était la Mithilienne. Quand le puissant magicien
+fut venu, le monarque des Rakshasas lui dit: «Je veux
+au moyen de ta magie fasciner l'âme de Sîtâ, <i>cette</i> fille
+du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une tête enchantée
+avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à
+moi, noctivague, <i>une fois ton œuvre finie</i>.»</p>
+
+<p>«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva,
+qui bientôt mit sous les yeux de Râvana ce
+travail de magie parfaitement exécuté. Le roi, content
+de lui, gratifia d'une parure l'<i>habile enchanteur</i> et, d'un
+pas empressé, il entra dans le joli bosquet d'açokas.</p>
+
+<p>Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce
+bocage, plongée dans une affliction qu'elle ne méritait
+pas, rêvant à son époux et surveillée de loin par ses épouvantables
+Rakshasîs. Le monarque à l'âme vicieuse dit
+ces mots à l'adolescente fille du roi Djanaka, qui, <i>tristement</i>
+assise, détournait de lui sa face et tenait son visage
+baissé vers la terre:</p>
+
+<p>«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave
+des femmes; mais, à chaque fois, tu m'as traité comme
+un être à qui l'on paye en mépris la douceur de ses paroles.
+Je refrène ma colère soulevée contre toi, Sîtâ, comme
+un habile cocher, abordant un chemin difficile, modère la
+course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers
+lequel ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond
+à mes flatteries, est mort dans un combat. Ainsi, de toutes
+les manières, j'ai coupé ta racine et j'ai terrassé ton orgueil:
+grâce à ton malheur, tu seras donc mon épouse,
+Sîtâ!</p>
+
+<p>«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable
+que la mort de Vritra lui-même! Il est vrai que
+ton Raghouide, environné d'une armée nombreuse, commandée
+par Sougrîva, le roi des singes, a franchi l'Océan
+pour me tuer!</p>
+
+<p>«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure
+où le soleil s'inclinait vers son couchant, il s'est campé
+avec une grande armée. Nos espions, se glissant au milieu
+de la nuit, ont d'abord visité ces troupes, qu'il ont trouvées
+lasses du voyage et dormant un agréable sommeil.
+Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait,
+a surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient
+Râma et Lakshmana. Pleuvent alors de toutes parts
+au milieu des singes les kampanas, les crocs <i>aigus</i>, les
+bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une grêle de
+flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif,
+de pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de
+marteaux de guerre luisants, de traits, de <i>grands</i> disques,
+de moushalas et d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt
+le terrible Prahasta d'une main ferme coupa de plusieurs
+coups avec une grande épée la tête de Râma, plongé dans
+le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il se levait
+en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein
+à sa valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.</p>
+
+<p>«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec
+son armée. Sa tête me fut apportée ici couverte de poussière
+avec les yeux remplis de sang.»</p>
+
+<p>En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux
+oreilles mêmes de Sîtâ à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer
+Vidyoudjihva aux actions féroces, qui m'apporta lui-même
+du champ de bataille la tête du Raghouide. À ces
+mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa et
+d'introduire avec empressement le rôdeur <i>impur</i> des
+nuits. Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna,
+le front jusqu'à terre, et se tint devant le monarque.
+Ensuite le puissant Râvana dit à l'épouvantable
+Démon, placé debout et près de lui:</p>
+
+<p>«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous
+les yeux de Sîtâ! Allons! qu'elle voie, cette malheureuse,
+la dernière condition de son époux.»</p>
+
+<p>À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux
+pieds de Sîtâ une tête si chère à sa vue, disparut au
+même instant, et Râvana, jetant lui-même devant elle un
+grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il, ce qu'on
+appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme,
+à laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta
+ici lui-même, après qu'il en eut tué le maître dans cette
+nuit de combat.»</p>
+
+<p>Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et
+déchirée par le malheur de son époux, versait des larmes:
+«Qu'as-tu, lui dit-il, à voir ici davantage? <i>Allons!</i> deviens
+mon épouse, noble dame!»</p>
+
+<p>À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête
+ravissante; à peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette
+place de la tête, où leur extrémité se rattachait en gerbe,
+et le joyau étincelant de l'aigrette, que, tombée dans
+une profonde douleur et convaincue par tous ces traits
+exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî et
+à pousser des cris comme un aigle de mer.</p>
+
+<p>«Jouis, au comble de tes vœux, Kêkéyî! ce héros qui
+répandait la joie dans sa famille est tué, et toute sa
+race est détruite avec lui par une ambitieuse, amie de la
+discorde!»</p>
+
+<p>La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que,
+tremblante et déchirée par sa douleur, elle tomba sur la
+terre, comme un bananier tranché dans un bois. Dès que
+la respiration lui fut rendue et qu'elle eut recouvré sa
+connaissance, elle baisa cette <i>pâle</i> tête et gémit cette
+plainte avec des yeux troublés:</p>
+
+<p>«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! <i>c'est là ce
+que demande</i> la foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier
+état <i>de l'homme</i> est donc maintenant le tien, et mon veuvage
+m'arrache également la vie. Le premier et le <i>plus</i>
+saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est celui qu'elle
+trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui
+peux te voir dans cet état suprême <i>de la mort</i>!</p>
+
+<p>«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan
+pour me sauver, n'est-ce point à cause de moi que tu fus
+tué dans cette lutte avec les Rakshasas? La parole de
+ceux qui t'avaient promis une longue vie n'était donc pas
+vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as
+point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber
+dans cette mort sans la voir, toi, versé dans les traités de
+la politique, habile à te garantir des malheurs et qui savais
+opposer la ruse à <i>la ruse</i>? Mais, quelque savant qu'il
+soit, la science de l'homme expire au moment qu'arrive
+le Destin contraire et que vient <i>l'heure</i> de la mort. Car
+la mort, impérissable et souveraine, moissonne également
+tous les êtres.</p>
+
+<p>«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché,
+te réunir à Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi
+qu'à tes antiques aïeux? Là, tu contemples ces rois saints
+de ta race immaculée, qui, en célébrant les cérémonies
+des plus grands sacrifices, ont mérité de former dans le
+ciel une constellation.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma?
+Pourquoi ne m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant
+tu pris enfant pour ton épouse et qui toujours accompagnai
+tes pas?</p>
+
+<p>«Lakshmana, revenu seul de <i>nous</i> trois, qui étions partis
+pour l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable
+de chagrins.</p>
+
+<p>«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et
+mon enlèvement par un Démon, et cette mort <i>fatale</i>, que
+tu as reçue des Rakshasas dans une heure où tu dormais.
+À la nouvelle que son fils <i>unique</i> fut tué dans le sommeil
+et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à <i>mon
+époux</i>, elle quittera sans doute la vie, car tout son cœur
+se brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement
+sur le corps de Râma! Joins l'épouse à son époux, et
+procure-moi ce bonheur, le plus grand <i>que je puisse
+goûter maintenant</i>.</p>
+
+<p>«Place ma tête sur cette <i>froide</i> tête, unis mon corps
+à son corps: je suivrai dans sa route mon époux magnanime!»</p>
+
+<p>Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par
+sa douleur, et contemplait avec ses yeux troubles <i>ce qu'elle
+croyait</i> l'arc et la tête de son époux. Mais, tandis qu'elle
+se lamente de cette manière, voici venir le général des
+armées, les mains réunies en coupe, désirant parler au
+puissant monarque. Dans le même instant, l'âme troublée
+de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais courut
+annoncer au <i>noctivague</i> souverain la nouvelle effrayante
+et malheureuse, <i>que le général apportait à son maître</i>.
+«Triomphe, dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après
+qu'il se fut incliné <i>sur la terre</i>, il raconta d'un air
+stupéfait la chose à l'Indra même des Rakshasas:
+«Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire
+t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui <i>nous</i> est
+survenue.»</p>
+
+<p>À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement,
+et vit Prahasta, qui attendait non loin, accompagné
+des ministres. Mais à peine fut-il sorti, vivement
+ému, que la tête feinte s'évanouit et que l'arc gigantesque
+disparut avec elle.</p>
+
+<p>Ayant su que Sîtâ était <i>comme</i> aliénée <i>par sa douleur</i>,
+une Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine
+pour la consoler. Car, pleine de compassion et ferme
+dans ses vœux, elle s'était prise d'affection pour Sîtâ et
+lui adressait toujours des paroles aimables. Elle vit donc
+alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et souillée
+de poussière, comme une cavale <i>qui s'est roulée</i> dans la
+poudre.</p>
+
+<p>Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation,
+Saramâ, cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une
+voix émue par l'amitié: «Djanakide aux grands yeux,
+ne plonge pas ton <i>âme</i> dans ce trouble. Il est impossible
+qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma, qui a la science
+de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans
+ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes,
+qui ont pour armes de grands arbres et que
+Râma défend, comme le roi des Immortels défend les
+Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage d'un terrible
+enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va
+renaître pour toi!»</p>
+
+<p>Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière
+avec Sîtâ, elle entendit un bruit épouvantable d'armées
+qui en venaient aux mains; et, quand elle eut distingué
+le bruit des tymbales frappées à grands coups de baguette,
+Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:</p>
+
+<p>«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le
+brave à ses armes et qui fend le cœur du lâche, envoie
+dans les airs un son profond comme le bruit des nuées
+orageuses. Voici qu'on met le harnais aux éléphants déjà
+enivrés <i>pour les combats</i>; voici qu'on attelle aux chars
+les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins,
+qui ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la
+rue royale est encombrée d'armées, comme la mer de
+grands flots impétueux à la fougue indomptable.</p>
+
+<p>«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants
+comme les pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire,
+tel que le Dieu, armé de sa foudre sème la terreur
+chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte dans le sang
+de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable,
+viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la
+joie à la terre; de même la bienveillante Yâtoudhânî remit
+dans la joie avec un tel discours cette âme égarée,
+où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, cette bonne
+amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui tint
+ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns,
+et, débutant par mettre un sourire en avant de ses
+paroles: «Je puis m'en aller vers ton Râma, dit-elle, et
+revenir sans qu'on le sache, belle aux yeux noirs, après
+que je lui aurai fait part de tous ces discours.»</p>
+
+<p>À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces
+douces paroles d'une voix faible et <i>comme</i> étouffée par le
+chagrin qu'elle venait d'éprouver: «Si tu veux me rendre
+un service, si tu es mon amie, va et veuille bien t'informer
+ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»</p>
+
+<p>«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme,
+de qui les promesses sont une vérité: c'est que je sache
+toutes les actions du monarque aux dix visages, ses discours
+touchant Râma et ce qu'il aura décidé même en
+conseil.»</p>
+
+<p>À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes,
+répondit à Sîtâ d'une voix douce ces nobles paroles:
+«Si c'est là ton désir, <i>belle</i> Djanakide, je pars à l'instant
+pour l'accomplir.» Elle dit et s'en alla près du puissant
+Démon, où elle entendit tout ce que Râvana délibérait
+avec ses ministres. Quand elle eut découvert les résolutions
+du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse
+au charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui
+l'attendait, Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la
+main.</p>
+
+<p>«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur.
+Aujourd'hui sa mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le
+monarque des Rakshasas pour ta délivrance; et le plus
+vieux de ses ministres lui fit entendre bien longtemps ses
+représentations:</p>
+
+<p>«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils
+dit, le roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne.
+Que ses exploits merveilleux dans le Djanasthâna, sa
+traversée de la mer, la vue de ce qu'il est <i>comme Dieu</i>
+sous une forme <i>humaine</i>, et le carnage des Rakshasas
+nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait
+pu consommer de tels actes sur la terre?» Mais
+en vain ces avertissements lui sont-ils donnés longuement
+par sa mère et le plus vieux de ses conseillers, il n'a point
+la force de te rendre la liberté, comme l'avare ne peut
+se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide,
+ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans
+combat. Voilà quelle résolution fut arrêtée par le monarque
+des Rakshasas dans le conseil de ses ministres; et
+cette pensée demeure immuable par le décret même de
+la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut donc
+briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de
+cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura
+bien, Sîtâ, reconquérir son épouse, et, Râvana une fois
+immolé par ses flèches, ton époux te remmènera dans sa
+ville, Mithilienne aux yeux noirs.»</p>
+
+<p>Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un
+bruit de tambours mêlé au son des conques, et les montagnes
+en furent toutes ébranlées.</p>
+
+<p>Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par
+un vent impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière
+dans la peur, tant elle ne put supporter le tumulte des
+singes.</p>
+
+<p>Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres;
+il examina les choses; il établit dans Lankâ la
+plus vigoureuse défense. Il confia la porte orientale au
+Démon Prahasta, il mit le quartier du midi sous la garde
+de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la
+porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand
+magicien, environné de nombreux Yâtavas. Il préposa
+<i>les deux compagnons</i> Çouka et Sârana sur la partie du
+nord: «C'est là que je serai de ma personne;» dit-il à
+ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand courage et
+d'une grande force à la tête de la division postée au milieu
+de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans
+Lankâ, le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance
+de la mort, se crut déjà maître du succès.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux
+rois des hommes et des quadrumanes, le singe fils du
+Vent, Djâmbavat, le roi des ours, et le Rakshasa Vibhîshana,
+Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se réunirent
+tous en conseil pour délibérer.</p>
+
+<p>«La voilà donc qui se montre à nos yeux, <i>dirent-ils</i>,
+cette Lankâ inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas,
+aux Dieux mêmes et par conséquent aux hommes!»</p>
+
+<p>Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana,
+prince habile dans toutes les affaires soumises à la délibération
+d'un conseil, tint ce langage utile à Râma, mais
+funeste à Râvana; discours aux excellentes idées et tissu
+même avec la substance de la raison:</p>
+
+<p>«<i>Mes quatre compagnons</i>, d'une vigueur sans mesure,
+Anala, Hara, Sampâti et Praghasa, sont allés, au
+moyen de la magie, dans la ville de Lankâ et sont revenus
+ici près de moi dans l'intervalle d'un clin d'œil seulement.
+Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la
+cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu
+toutes les dispositions faites pour la défense.»</p>
+
+<p>Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné
+de Râvana, le Raghouide tint ce langage dans le but
+d'opposer victorieusement la force à la force des ennemis.
+«Environné de plusieurs milliers des plus grands héros
+simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le Rakshasa.
+Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli,
+courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara.
+Que le fils du Vent à la magnanimité sans mesure
+enfonce la porte du couchant et pénètre dans la ville, escorté
+par une foule de singes!</p>
+
+<p>«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet
+Indra puissant des Rakshasas, je forcerai, secondé par le
+Soumitride, la porte septentrionale de la ville. Enfin que
+Sougrîva, le roi des singes, et le monarque des ours, et
+le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas se tiennent
+prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la
+ville.</p>
+
+<p>«Je défends à tous les simiens de prendre une forme
+humaine dans la bataille, afin que tous conservent les
+moyens de se reconnaître au milieu de la mêlée dans leurs
+divisions respectives. «C'est un singe!» diront nos gens,
+qui les distingueront à cette marque.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le
+triomphe de ses armes, le sage Râma conçut la pensée de
+monter sur la cime du Souvéla.</p>
+
+<p>Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une
+roche à la surface unie. Ensuite des troupes de simiens,
+couvrant la terre à la distance de trois yodjanas, gravirent
+toutes en sautant cette montagne, la face tournée vers le
+midi. Arrivés là de tous les côtés en peu de temps, ils
+virent <i>devant eux</i> la ville de Lankâ remplie de Rakshasas
+épouvantables, d'un immense courage et de formes différentes,
+impatients de combattre; tous les singes poussèrent
+de hautes clameurs, tels que des paons à la
+vue de nuages <i>pluvieux</i>. Ensuite le soleil, rougi par le
+crépuscule, disparut au couchant et la nuit vint promener
+la pleine lune comme une lampe <i>au milieu du ciel</i>.</p>
+
+<p>Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution,
+désirant une exécution immédiate, connaissant la
+vérité des choses dans leur enchaînement et leurs conséquences,
+se rappelant d'ailleurs à quels devoirs les rois
+sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada, fils
+de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana:
+«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes;
+ose traverser, exempt de crainte et libre d'inquiétude,
+la ville de Lankâ, et répète ces mots, recueillis de ma
+bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la
+puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la
+mort:</p>
+
+<p>«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil
+est né dans ton cœur, vaniteux noctivague; et ta
+folie est montée jusqu'à outrager les rois, les Yakshas,
+les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis et
+même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces
+<i>forfaits</i>, moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt
+de mon épouse; et j'ai la force de tenir la peine levée
+sur ta tête, moi, <i>que tu vois déjà</i> placé devant la porte
+de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je suivrai le
+chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis
+et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues,
+cette vigueur avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que
+tu m'eus fait sortir <i>de mon ermitage</i> au moyen de la
+magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa dans ce monde
+avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la Mithilienne
+et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la souveraineté
+de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et,
+pour sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce
+Vibhîshana qui est venu me trouver, ce sage Démon, le
+plus vertueux des Rakshasas et comme le devoir incarné,
+va gouverner, sous ma protection, le vaste empire de
+Lankâ.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le
+fils de Târâ se plongea dans les airs et partit: on eût dit
+le feu revêtu d'un corps. Un instant après, le gracieux
+messager abattit son vol sur le palais du monarque, où il
+vit Râvana paisible et calme assis dans son trône au
+milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le
+jeune prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se
+tint vis-à-vis, resplendissant comme un brasier flamboyant.</p>
+
+<p>Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans
+rien omettre, au despote, environné de ses ministres,
+les grandes, les suprêmes, les irréprochables paroles du
+Raghouide.</p>
+
+<p>À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des
+singes, Râvana fut saisi d'une violente colère, et, les yeux
+tout enflammés d'une fureur débordante, il dit alors plus
+d'une fois aux ministres: «Qu'on saisisse et qu'on châtie
+cet insensé!» À peine Râvana, de qui la splendeur
+égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre épouvantables
+noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le
+héros se laissa prendre volontairement lui-même pour
+donner sa force en spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas.
+Mais Angada étreignit aussitôt dans ses deux bras
+les <i>quatre noctivagues</i>, et, les emportant comme des
+serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à
+une montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité,
+tous ces Rakshasas alors de tomber sur la terre
+sans connaissance et la vie brisée. Le fortuné Angada
+frappe alors de son pied la cime du palais, et ce comble
+<i>superbe</i> tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux
+dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé
+son nom: «Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva,
+le puissant monarque des singes! Et à Râma, le Daçarathide,
+et au vigoureux Lakshmana, et au vertueux roi
+Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra
+ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché
+mort dans la bataille.»</p>
+
+<p>Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses
+mains, s'élança <i>dans les cieux</i>, revint en la présence du
+magnanime Râma, et, de retour aux pieds de Sougrîva,
+il rendit compte de toute <i>sa mission</i>. À peine Râma eut-il
+ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il fut
+ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées
+vers la guerre.</p>
+
+<p>L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana
+la plus vive colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il
+poussait de profonds soupirs.</p>
+
+<p>Alors et sous les regards mêmes du monarque des
+Rakshasas, les armées, dévouées au bien de Râma, escaladaient
+par sections la ville de Lankâ. Ces héros d'une
+vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing, soit en
+frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les pitons
+des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides,
+inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche,
+ou de sommets arrachés des monts, les fossés aux ondes
+limpides, les singes combattaient vaillamment.</p>
+
+<p>Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient
+les hautes portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant,
+bondissant, élevant des cris, les singes, pareils à
+de grandes montagnes, se ruaient tous sur Lankâ même.</p>
+
+<p>L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander
+à toutes les armées de sortir au pas de course. À
+son ordre, les héros joyeux de s'élancer par toutes les
+portes en masses compactes, tels que les courants de la
+mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage
+entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas
+en venaient aux mains avec les Dieux. Proclamant
+à haute voix leurs propres qualités, les terribles Démons
+frappent les singes avec des massues enflammées, des
+lances, des piques en fer ou des haches; et les singes de
+tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec
+les dents et les ongles, avec des arbres aux grands
+troncs, avec des cimes de montagnes.</p>
+
+<p>D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts
+avec des javelots et des piques en fer les singes placés
+en bas sur la terre. Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent
+irrités et précipitent à coups de poing les Rakshasas
+du haut des remparts.</p>
+
+<p>Dans ce moment, il s'engagea une série de combats
+singuliers entre les singes et les Rakshasas, qui se précipitaient
+à l'envi les uns contre les autres.</p>
+
+<p>Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une
+bravoure égale à celle de <i>Râvana</i>, son père, combattit
+avec Angada, fils de Bâli.</p>
+
+<p>Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en
+vient aux mains avec Pradjangha.</p>
+
+<p>Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî.
+Poussé d'une bouillante colère, Vibhîshana fit tête
+dans la bataille à Mitraghna d'une fougue irrésistible; et
+Nala à la grande vigueur croisa le fer avec le Rakshasa
+Tapana.</p>
+
+<p>Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et
+Sougrîva, le roi des singes, affronta le duel avec Praghasa.
+Le sage Lakshmana se posa dans le combat à l'encontre
+de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre ennemis
+à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou,
+Souptaghna et Yadjnakétou.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient
+couplés avec <i>beaucoup</i> d'autres guerriers Yâtavas pour
+se livrer des combats singuliers. Là, bouillonnait donc
+une épouvantable, immense, tumultueuse bataille de héros
+singes et Rakshasas, désirant tous également la victoire.
+Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on
+voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de
+cadavres, où les cheveux des morts figuraient aux yeux
+des herbes fluviales.</p>
+
+<p>Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros
+Indradjit, plein de colère, frappa de sa massue Angada,
+comme Indra lui-même frappe de son tonnerre. Mais le
+bel Angada lui brise dans la bataille son char aux admirables
+ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un
+cri <i>de victoire</i>. Sampâti, blessé par trois flèches de
+Pradjangha, asséna un coup du shorée, qu'il tenait, à
+son adversaire, et l'étendit sur le champ du combat. Atikâya,
+de qui la vigueur infinie pouvait briser l'orgueil
+des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha
+et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur
+lui; mais l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui
+enfonça les deux yeux. Le Démon à la main prompte de
+lui déchirer le corps avec ses flèches acérées, mais Nala
+d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd qu'une
+montagne.</p>
+
+<p>Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux
+Djâmboumâlî perça dans le combat Hanoûmat entre
+les deux seins avec sa lance de fer. Mais le fils du Vent
+s'élança sur le char, et, frappant le Démon avec la paume
+seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une
+montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé
+le corps de Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma
+le Rakshasa d'un coup de sa massue. Praghasa,
+qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons, tomba sous
+l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et Sougrîva
+de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche,
+Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa
+d'un aspect épouvantable, qui semait des averses de
+flèches.</p>
+
+<p>Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou,
+de Souptaghna et du Rakshasa Yadjnakétou avaient
+blessé Râma. Mais, avec quatre flèches, Râma dans sa
+colère de trancher les têtes de ses quatre ennemis: les
+chefs <i>coupés</i> bondissent <i>hors des épaules</i> et croulent sur
+la terre.</p>
+
+<p>Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora
+de ses dards aux ornements d'or le roi Soushéna et poussa
+maint cri <i>de victoire</i>; mais celui-ci, voyant un instant
+propice, <i>le saisit et</i> soudain lui broya son char sous le
+coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa
+légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite
+à bas du char et se tint pied à terre, une massue à la
+main.</p>
+
+<p>Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des
+singes, prit un vaste rocher et courut sur le noctivague.
+Néanmoins, d'un mouvement rapide, le rôdeur des nuits,
+Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec sa massue le
+roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le
+quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible
+coup de massue, envoya sa <i>lourde</i> roche tomber dans la
+poitrine même de son rival et <i>termina</i> ce grand combat.
+Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague Vidyounmâlî
+tomba sur la terre, ayant son cœur moulu et sa vie
+brisée.</p>
+
+<p>Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient
+ainsi, le soleil parvint à son couchant et fut remplacé
+dans les cieux par la nuit destructive des existences.
+Alors un combat de nuit infiniment épouvantable s'éleva
+entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait l'un
+contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire:
+«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?»
+criaient les Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient
+dans le combat de coups réciproques au milieu de
+cette affreuse obscurité. «Fends!... déchire!... amène!»
+disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en fuite!» criaient
+les autres. On ne distinguait que ces mots dans un bruit
+confus au milieu de cette affreuse obscurité.</p>
+
+<p>Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient
+dans les ténèbres comme de grandes montagnes,
+dont le feu consume les forêts et les herbes. Les ours,
+couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur et dévoraient
+les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité.
+Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur
+immense criaient eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes
+au milieu de cette inextricable nuit.</p>
+
+<p>Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à
+leur tour dans l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient
+avec les poings et les dents. Répétant leurs assauts,
+ils déchiraient à belles dents, pleins d'une violente
+colère, et les coursiers aux riches panaches d'or, et les
+drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs
+assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les
+chars, les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les
+guerriers habitués à combattre sur les éléphants.</p>
+
+<p>Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus
+excellents des noctivagues, les frappaient de leurs flèches
+pareilles à la flamme du feu.</p>
+
+<p>Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les
+roues des chars, une poussière épaisse dérobait aux yeux
+et les armées et toutes les plages du ciel.</p>
+
+<p>Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas,
+mêlé d'un côté au son des conques et des flûtes,
+jouées par les terribles Démons aux formes changeantes,
+d'un autre aux gémissements des Rakshasas blessés, aux
+cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, frappaient
+les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ
+du combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier
+de chair et de sang, n'offrait là que des bouquets
+d'armes au lieu de ses présents de fleurs.</p>
+
+<p>Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à
+ravager de toutes parts l'armée d'Angada par une averse
+de flèches.</p>
+
+<p>Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache,
+l'âme tout enveloppée de colère, un <i>vaste</i> rocher à la force
+de ses bras et pousse trois et quatre fois un cri. Submergé
+sous un torrent de flèches, le prince simien lance rapidement
+son roc et brise le char de son ennemi sous la chute
+impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui le terrible
+singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne son
+char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors
+même invisible.</p>
+
+<p>Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier
+toutes les flèches et terrible dans les batailles, courut
+sacrifier au feu suivant les rites sur la place destinée à
+consumer les victimes. Tandis qu'il célébrait les cérémonies
+en l'honneur du feu, les Yâtavas s'empressèrent
+d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de
+fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des
+flèches à la pointe aiguisée, des <i>morceaux de</i> bois, des
+myrobolans belerics, des vêtements rouges et une cuiller
+double en fer noir. De tous côtés, à l'entour du feu, ils
+jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer et de traits
+barbelés.</p>
+
+<p>Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc
+noir et versa dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli
+du cou. Une grande flamme, pure de fumée, s'allume
+soudain, et des signes, présage de victoire, se manifestent
+avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même, et,
+tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or
+épuré, il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié.
+Ensuite, du milieu des feux sacrés s'élança un char
+magnifique, attelé de quatre beaux coursiers avec des
+panaches d'or sur la tête.</p>
+
+<p>Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné
+Démon, qui s'était rendu invisible, eut-il rassasié du
+sacrifice le feu, les Asouras, les Dânavas et même les
+Rakshasas; à peine eut-il fait prononcer par la voix des
+Brahmanes les bénédictions et les vœux pour un bon
+succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil,
+brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré.
+Attelé de quatre chevaux sans frein, il marchait invisible,
+couvert de riches vêtements, approvisionné de traits divers,
+armé de grandes lances à l'usage des chars, muni
+partout de bhallas et de flèches ressemblantes à des lunes
+demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli
+et pareil en éclat au soleil adolescent, <i>se déroulait
+sur le char</i>: c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.</p>
+
+<p>Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des
+prières consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même
+ce langage: «Aujourd'hui que j'aurai tué ces
+<i>deux insensés</i>, qui méritent la mort et que leur folle
+audace engage dans un combat, je vais rapporter une
+victoire délicieuse à Râvana, mon père!»</p>
+
+<p>Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux
+yeux, il blesse alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana.
+Les deux frères, enveloppés dans une tempête de
+ses flèches, saisissent leurs arcs et lancent dans les cieux
+des traits épouvantables. Mais ce couple de héros à la
+grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de
+flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à
+un grand Asoura.</p>
+
+<p>Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance
+de la magie dont il était doué, le Râvanide voila toutes
+les plages du ciel, enveloppées de brouillards et d'obscurité.
+Tandis qu'il se promenait ainsi dans les airs, on
+n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des roues, ni le
+son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait
+même aucune forme de son corps.</p>
+
+<p>Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il
+plein de courroux à son frère, décocher la flèche de
+Brahma pour la mort de tous les Rakshasas!»</p>
+
+<p>«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un
+seul Rakshasa tous ceux qui vivent sur la terre et <i>de
+confondre avec les Rakshasas qui nous font la guerre</i>
+ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment, ceux qui
+sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous
+les mains jointes!»</p>
+
+<p>Dans l'intervalle à peine d'un clin d'œil, le Râvanide
+lia par la vertu d'une flèche <i>enchantée</i> les deux frères,
+qui, tombés sur le champ de bataille, ne pouvaient plus
+même remuer les yeux. Tous les membres percés, couverts
+l'un et l'autre de javelots et de flèches, en vain
+cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme
+deux bannières du grand Indra qu'on plie <i>après une fête
+et</i> qu'on lie d'une corde.</p>
+
+<p>Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des
+héros, ces deux frères ensevelis dans la douleur, baignés
+de sang et tous les membres hérissés de flèches! Il n'était
+pas dans tout le corps de ces deux guerriers une largeur
+de doigt sans blessure; il n'était pas si minime partie que
+les dards n'eussent percée ou même détruite.</p>
+
+<p>Ensuite les <i>singes</i>, hôtes des bois, portant leurs yeux
+dans le ciel et sur la terre, virent gisants les deux frères
+Daçarathides, que les flèches tenaient là garrottés.</p>
+
+<p>Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive
+douleur à la vue de ces deux héros, tombés sur la terre
+et couverts d'une grêle de flèches. Parcourant des yeux
+le firmament et toutes les plages du ciel, les simiens ne
+virent pas dans tout ce <i>vaste</i> champ de bataille Indradjit,
+qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana,
+regardant lui-même dans les airs avec des yeux
+éclairés de la même science, aperçut le fils de son frère,
+qui s'y tenait caché grâce aux prestiges de la magie.</p>
+
+<p>Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans
+tous les membres, se mit à fatiguer de ses épouvantables
+flèches, présent d'<i>Agni</i>, tous les chefs des quadrumanes,
+et, les enchaînant avec la magie de ses dards, il faisait
+tomber ces héros fascinés sur la face de la terre. Quand
+il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes
+par les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant
+et dit ces paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune,
+je les ai garrottés à la face même de l'armée avec
+cet affreux lien d'une flèche: voyez, Rakshasas!» À ces
+mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues, accoutumés
+à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis
+dans la plus haute admiration. Tous alors de crier à grand
+bruit, comme les nuées <i>tonnantes</i>; et tous, à cette nouvelle:
+«Râma est tué!» d'honorer à l'envi ce <i>vaillant</i>
+Râvanide.</p>
+
+<p>Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette
+bataille, entra d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant
+la joie à tous les Naîrritas.</p>
+
+<p>Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son
+père, les mains jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle
+que Râma et Lakshmana n'étaient plus. À peine eut-il
+ouï que ses deux ennemis gisaient morts, Râvana joyeux
+de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au milieu des
+Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils sur
+le front; et celui-ci répondit aux questions de son père,
+en lui racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana
+eut ouï le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta
+le souci, que le vaillant Daçarathide avait déjà fait
+naître dans son âme, inondée par un torrent de plaisir,
+et, dans les transports de sa joie, il congratula son fils.</p>
+
+<p>Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne
+éminente, dévouée, exécutant les choses à son moindre
+signe: elle était au-dessus des autres et se nommait
+Tridjatâ. Quand le monarque des Rakshasas vit la Démone
+accourue à la parole de son maître, celui-ci tint ce langage:</p>
+
+<p>«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, <i>mon fils</i>, a tué Râma
+et Lakshmana, fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui
+voir les deux frères morts sur le champ de bataille.
+Sans incertitude, sans crainte, sans préoccupation maintenant,
+il est évident que la Mithilienne va s'approcher de
+moi, <i>souriante</i> et parée de toutes ses parures.»</p>
+
+<p>À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles
+ouï ces paroles de Râvana le méchant, qu'elles
+s'en allèrent où était le char Poushpaka. Elles s'empressent
+de tirer le <i>céleste</i> chariot de sa remise, et viennent
+trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.</p>
+
+<p>Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux,
+de banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit
+proclamer dans toute la ville: «Râma et Lakshmana sont
+morts: c'est Indradjit qui les a tués!»</p>
+
+<p>Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ,
+vit la terre couverte par des armées de héros quadrumanes,
+les Rakshasas, l'âme remplie de joie, mais l'aspect
+épouvantable, et les singes consumés par la douleur à
+côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux héroïques
+Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la
+cuirasse détruite, l'arc échappé des mains, le corps, <i>pour
+ainsi dire</i>, tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les
+pleurs du chagrin, tremblante, consumée par la douleur,
+elle se mit à gémir d'une manière lamentable.</p>
+
+<p>«Tous les doctes interprètes des marques naturelles,
+qui m'ont dit: «Tu seras mère et tu ne seras jamais
+veuve!» n'avaient donc pas dit la vérité, puisque Râma
+fut tué aujourd'hui! Les savants, qui m'appelaient tous:
+«Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, l'épouse d'un
+héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, puisque
+Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs,
+qui ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains,
+me prédisaient tous que je serais une reine couronnée, ils
+ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui!
+Tous ces brahmes savants, qui m'ont assuré dans
+l'audition <i>des prières</i> que je serais bienheureuse et que
+j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge,
+puisque Râma fut tué aujourd'hui!»</p>
+
+<p>La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait
+ces plaintes: «Reine, ne te livre pas au désespoir, car
+ton époux est vivant. On voit des marques certaines accompagner
+toujours la défaite des héros. En effet, quand
+le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas <i>si</i> bouillants
+de colère et <i>si</i> brûlants d'exercer leur courage et
+leur impatiente ardeur.</p>
+
+<p>«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur,
+sans énergie; elle se débande; elle est dans une
+bataille ce qu'est au milieu des eaux un navire qui a
+perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, pleine
+d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde
+ici le Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien
+grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant
+la beauté ne les a pas encore abandonnés. <i>Ce n'est
+pas ce qu'on voit</i> ordinairement; <i>car</i> le visage des hommes
+qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme s'est
+enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion.
+Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et
+cette douleur, qu'a jetés dans ton âme ce triste aspect de
+Râma et de Lakshmana: ils n'ont pas, ces deux héros,
+perdu la vie.»</p>
+
+<p>Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains
+et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ:
+«Puisse-t-il en être ainsi!»</p>
+
+<p>Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque
+des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux
+princes, qu'elle venait de contempler étendus sur le
+champ de bataille; car cette vue l'avait blessée au cœur,
+telle qu'une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides,
+quoiqu'il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance,
+grâce à sa durabilité, grâce à l'union d'une
+plus grande part de l'âme divine dans sa nature humaine.</p>
+
+<p>Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se
+voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent
+de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé
+<i>près de lui</i>, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré,
+il prononça d'un accent plaintif le nom de sa
+mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:</p>
+
+<p>«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou
+même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana
+aux signes heureux couché <i>parmi les morts</i>? Je puis
+trouver ailleurs une épouse, un fils et même d'autres
+parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir
+de nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir
+tous <i>les biens</i>;» c'est une parole des Védas; «mais il
+ne fait pas qu'il nous pleuve un frère!» c'est un adage
+qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère <i>par son
+hymen avec mon père</i>, et Kâauçalyâ est celle qui m'a
+donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre
+elles pour l'autorité d'une mère.»</p>
+
+<p>Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros
+gisant et lui souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma
+aux longs bras, souviens-toi dans ton cœur de toi-même.
+Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde
+pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi <i>seulement</i>
+le fils de Vinatâ, ce divin <i>Garouda</i>, à l'immense vigueur,
+qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous
+dégager l'un et l'autre de cet affreux lien, dont vous ont
+enchaîné des serpents <i>sous les apparences de flèches</i>.»</p>
+
+<p>Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du
+Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents.
+Au même instant, il s'élève un vent <i>impétueux</i> avec des
+nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la mer est bouleversée,
+les montagnes sont ébranlées; tous les arbres
+nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et
+renversés de mille manières dans les ondes salées au seul
+vent des ailes <i>de l'invincible oiseau</i>. Les serpents <i>de la
+terre</i> et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d'épouvante.</p>
+
+<p>Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les
+singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un
+feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l'oiseau,
+qui vient à <i>tire d'aile</i>, tous les reptiles de s'enfuir çà et
+là. Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches
+sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent
+<i>au plus vite</i> dans les creux de la terre.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda
+les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants
+comme la lune. Toutes les blessures se ferment
+dès que l'oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales
+sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices.
+Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et,
+<i>sous l'impression de ce baiser</i>, il revint en eux-mêmes
+deux fois plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage,
+de prévision et même d'intelligence <i>qu'ils n'avaient
+auparavant</i>. «Grâce à toi, lui dit Râma, nous
+avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide
+nous avait plongés; nous sommes revenus promptement
+à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de
+ces flèches et nous avons obtenu même une force plus
+grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures
+cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui,
+portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de
+célestes guirlandes et de parfums célestes?»</p>
+
+<p>Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme
+pleine de joie et les yeux troublés par des larmes <i>de plaisir</i>,
+le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant:
+«Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une
+seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils
+de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, <i>son épouse</i>. Je suis
+Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les
+Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande
+force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur
+tête, n'auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien
+souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit
+avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous
+ces dards plongés dans ton corps, c'étaient des serpents
+infernaux se nouant de l'un à l'autre, aux dents aiguës,
+au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches
+par la vertu de sa magie.</p>
+
+<p>«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles
+une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement
+sont des êtres pour qui la fraude est l'arme habituelle
+de combat.»</p>
+
+<p>Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse
+décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du
+noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit,
+semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle
+et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser
+tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui portent
+la terreur dans l'âme des Rakshasas.</p>
+
+<p>Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de
+ces habitants des bois, les ministres de parler en ces
+termes: «Tels qu'on entend s'élever, comme le tonnerre
+des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes
+joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu d'eux un
+bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent
+de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas:
+«Que l'on sache promptement, dit-il aux gens
+placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui
+fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs
+des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»</p>
+
+<p>À cet ordre, ils montent avec empressement sur le
+rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées
+par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles
+princes debout et libres des liens, dont ces flèches
+magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna
+les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du
+rempart, et, tristes, ils se présentent devant l'Indra des
+Rakshasas avec un visage abattu. L'affliction peinte sur
+la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent
+suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.</p>
+
+<p>À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage
+consterné, l'âme enveloppée de tristes pensées, donna
+cet ordre au milieu des Rakshasas: «Sors, accompagné
+d'une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits,
+dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va
+combattre <i>à l'instant</i> Râma avec le peuple des bois!»</p>
+
+<p>Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables
+attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris,
+ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas,
+inabordables comme des tigres, s'élancent revêtus de
+cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de <i>brillants</i>
+drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur
+des ânes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> aux hideuses figures, les uns sur des chevaux
+d'une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants
+tout remplis d'une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant
+les oreilles par un son éclatant, était monté sur un
+char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la
+tête de lions et de loups.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b>
+<p>N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre
+dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce?
+«Les Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des
+chevaux de selle et des chars de guerre: ces chars étaient
+attelés de chevaux de trait ou d'ânes sauvages.</p></blockquote>
+
+<hr />
+
+<p>Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur
+de sang, tous les singes joyeux, avides de combats
+poussent des cris. Et, du même temps, s'éleva un combat
+tumultueux entre les simiens et les Rakshasas. Ils tombèrent
+dans cette bataille, déchirés mutuellement par les
+javelots impitoyables.</p>
+
+<p>Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha
+éparpillait en riant à tous les points de l'espace
+les singes fuyant sous les averses de ses flèches. Mais à
+peine eut-il vu le Rakshasa maltraiter son armée, soudain
+le Mâroutide empoigna un énorme rocher et furieux
+il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et
+déployant une force égale à celle du <i>Vent</i>, son père, il
+envoya la pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.</p>
+
+<p>Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue,
+voyant arriver cette grande masse, se hâta de sauter lestement
+à bas du char, et se tint de pied ferme sur la
+terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la plaine.</p>
+
+<p>Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon
+et ses roues, cassé même son arc et son drapeau avec le
+char, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à répandre la terreur
+parmi les Démons à coups d'arbres enlevés, troncs
+et branches.</p>
+
+<p>Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le
+poids de ces arbres <i>énormes</i>, les Rakshasas, noyés dans
+leur sang, tombèrent sur la face de la terre.</p>
+
+<p>L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du
+Vent prit la cime d'une montagne et courut avec elle sur
+<i>le vaillant</i> Dhoûmrâksha.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer
+rapidement contre Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le
+combat avec des rugissements. Alors Dhoûmrâksha fit
+tomber avec impétuosité sa massue toute hérissée de
+pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère.
+Le Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une
+forme épouvantable avait frappé au milieu des seins, n'en
+fut nullement ému. Et le singe qui possédait la force de
+Mâroute, sans même penser à ce terrible coup, déchargea,
+au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne.
+Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous
+ses membres vacillants, tomba soudain sur la terre,
+comme une montagne qui s'écroule.</p>
+
+<p>À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés
+au carnage de rentrer dans Lankâ, tremblants et
+battus par les singes. Tout bouleversé, les genoux brisés,
+la poitrine et les cuisses rompues, les yeux rouges de
+sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang
+<i>épais</i>, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance
+éteinte.</p>
+
+<p>À peine eut-il appris la mort du héros, <i>qu'il avait envoyé
+au combat</i>, Râvana, plein de colère, dit ces mots
+à l'intendant de ses armées, qui s'était approché, les
+mains réunies en coupe: «Que des Rakshasas d'un épouvantable
+aspect, difficiles à vaincre et tous habiles au
+métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement
+d'Akampana! Il a étudié les Traités <i>sur la guerre</i>,
+il sait défendre <i>une armée</i>; il est le plus excellent des
+hommes qui ont l'intelligence des batailles; il a toujours
+eu ma prospérité à cœur, il a toujours aimé les combats.»</p>
+
+<p>Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or
+épuré, le fortuné Akampana sortit, environné de formidables
+Rakshasas.</p>
+
+<p>De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les
+Rakshasas une bataille infiniment épouvantable, où, de
+l'une et de l'autre part, on sacrifiait sa vie pour la cause
+de Râma et celle de Râvana.</p>
+
+<p>Il était impossible aux combattants de se voir les uns
+les autres sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils
+étaient par les nuages de poussière, où le blanc, le
+pourpre, le jaune et le bistre se confondaient ensemble
+dans une teinte unique. Ils ne pouvaient distinguer au
+milieu de cette poussière, ni un char, ni même un coursier,
+ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni
+même une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux
+des guerriers s'entrechargeant et poussant des cris;
+mais aucune forme n'était perceptible dans cette bataille
+confuse. Les singes irrités frappaient les singes dans le
+combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans cette
+mêlée.</p>
+
+<p>Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par
+un fleuve de sang, et la terre se montra aux yeux toute
+remplie par des centaines de cadavres.</p>
+
+<p>Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent
+combattre sur un char, le vigoureux Akampana, emporté
+par sa colère, de précipiter contre les simiens son char et
+ses chevaux, dont le <i>fouet ou l'aiguillon</i> excitait la vitesse.</p>
+
+<p>Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus
+forte raison ne purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent,
+brisés par les flèches du général ennemi. Quand
+Hanoûmat vit ses proches tombés dans les mains de la
+mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança
+avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves
+simiens ont-ils vu le grand singe dans la bataille, qu'ils
+se rallient et se pressent de tous les côtés autour du
+héros.</p>
+
+<p>Mais Akampana inonde avec une averse de flèches
+Hanoûmat, ferme devant lui et tel qu'une montagne,
+comme <i>Indra</i>, le grand Dieu, inonde avec un torrent de
+pluie <i>les sommets et les flancs</i> d'un mont. Le fils du
+Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de
+rire et court sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi
+dire, fait trembler la terre.</p>
+
+<p>Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il
+arracha un shorée, haut comme la cime d'une montagne.
+Le guerrier vigoureux tint d'une main l'arbre sourcilleux,
+et, poussant le plus effroyable cri, il remplit d'épouvante
+les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana pour le
+tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi
+dans un grand combat. Mais le général des Rakshasas,
+le voyant porter haut son shorée, lui coupa de
+loin cette affreuse massue avec de grandes flèches en
+demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il
+vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par
+le chef des Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris.
+Mais de nouveau le singe à la grande force, à la
+dévorante splendeur, arracha d'un mouvement rapide un
+shorée immense pour la mort de son ennemi. Il empoigna
+et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre colossal
+sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers
+montés sur des éléphants, et les chars, et les coursiers
+attelés à des chars, et les troupes de fantassins Rakshasas.</p>
+
+<p>Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable
+au Dieu de la mort, arrachait les vies dans la bataille,
+les Démons prirent de nouveau la fuite. À l'aspect
+du singe accourant, plein de colère, et semant la terreur
+dans les Rakshasas, le héros à la grande force, Akampana,
+fut lui-même rempli de fureur.</p>
+
+<p>Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat
+au milieu des seins avec quatorze flèches aiguës, habituées
+à fendre les articulations. Mais, tenant son arbre
+levé, il se précipita du plus vif élan et déchargea le
+shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague
+Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup
+asséné par le singe, tombe soudain sur la terre et meurt.</p>
+
+<p>Tous les <i>plus</i> vigoureux des Rakshasas jettent leurs
+armes et, tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers
+Lankâ, malmenés par les singes. Troublés, vaincus,
+brisés, les cheveux épars, les couleurs du visage effacées
+par la peur, soupirant, la tête perdue, fous d'épouvante,
+tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière
+eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les
+autres.</p>
+
+<p>Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur
+tête, et Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana
+à la force sans mesure, et Râma lui-même, et les chœurs
+des Immortels s'empressèrent tous d'honorer le vaillant
+Mâroutide.</p>
+
+<p>Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette
+défaite, il donna promptement de <i>nouveaux</i> ordres à ses
+Yâtavas:</p>
+
+<p>«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur
+inimitié: je sortirai pour l'extermination des ennemis et
+le gain de la victoire avec les chars, avec les coursiers,
+avec les éléphants, avec tous les Rakshasas, et j'irai
+moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»</p>
+
+<p>À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir
+des combats, la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî,
+se leva et vint <i>le trouver</i>. Elle prit Mâlyavat par
+la main; puis, accompagnée par Yoûpâksha, par les ministres
+versés dans la vérité des conseils et par les autres
+plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui
+tous portaient des jharjharas<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et des bambous, entourée
+de femmes, jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés
+par des guerriers, qui tenaient des armes dans leurs
+mains inquiètes, la reine se rendit elle-même dans la
+salle où était le souverain des Rakshasas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b>
+<p>Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites
+sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents
+et les autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le
+chemin.</p></blockquote>
+
+<p>Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher
+la reine, il se lève précipitamment, <i>il marche à sa
+rencontre</i> d'un pied hâté, il embrasse Mandaudarî, sa
+belle épouse.</p>
+
+<p>Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable,
+il se rassit sur le trône, les yeux rougis par les
+<i>pleurs donnés aux</i> malheurs de Lankâ, l'âme troublée
+et soupirant après les combats. Et prenant la parole, suivant
+l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine,
+dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me
+l'apprendre.»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre
+en ces termes: «Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre,
+je t'en supplie à mains jointes. Il n'entrera dans
+mes paroles aucune intention de t'offenser, ô toi, de qui
+l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de
+combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir:
+c'est là, roi des rois, la cause de ma venue en ces
+lieux.</p>
+
+<p>«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent <i>des princes</i>, il
+ne sied pas à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui
+tu as ravi l'épouse, ni le fils de Soumitrâ, ce Lakshmana
+qui n'a point son égal dans la guerre. Ce n'est pas simplement
+un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui,
+seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze
+milliers, qui habitaient le Djanasthâna!</p>
+
+<p>«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion
+de ces ministres mêmes dans leur intelligence. Que la
+vertueuse épouse de Râma soit donc rendue à son
+époux!</p>
+
+<p>«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches
+vêtements, et des joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi,
+et des chars, et de l'or, et de l'argent, et du corail, des
+pierreries et des perles. Que Mâlyavat se rende vers lui
+en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet Atikâya
+<i>si</i> versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne
+sont point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera
+certainement ces trois envoyés, qui vont le rejoindre, à
+négocier la paix au camp des ennemis: sans doute, après
+qu'il aura salué Râma et honoré la Mithilienne, Vibhîshana
+lui-même, <i>en ton nom</i>, rendra ta captive à
+son époux.</p>
+
+<p>«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue,
+ou l'on est tué: n'embrasse donc pas le parti des combats,
+et traite plutôt de la paix, monarque aux dix
+têtes.»</p>
+
+<p>À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas,
+poussant de longs et brûlants soupirs, regarda les
+membres de l'assemblée, prit ensuite la main de Mandaudarî
+et lui répondit en ces termes: «Ce langage, que tu
+m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, n'est
+pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand
+j'ai vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les
+Dieux, comment irais-je m'incliner devant Râma, le protégé
+d'un singe! Que diraient les Dieux, s'ils me voyaient
+baisser la tête devant Râma le Kakoutsthide? Quelle serait
+ma vie dans la perte de ma splendeur!</p>
+
+<p>«Ne laisse pas entrer le souci dans ton cœur; je
+triompherai, femme au candide sourire; je tuerai les
+singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. La peur de
+Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma
+d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au
+reste, je ne veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un
+autre temps; va donc, aie confiance; tout cela, noble
+dame, est pour nous l'aube du plaisir.»</p>
+
+<p>Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse
+son épouse. La reine aussitôt rentra dans son brillant
+palais. <i>Elle partie</i>, Râvana de penser à cette guerre
+épouvantable qui avait éclaté, et, s'adressant aux Rakshasas:
+«Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et qu'on
+l'amène ici promptement!»</p>
+
+<p>Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas
+résonnants, au milieu des applaudissements, des
+cris de guerre et des grincements de dents, au milieu des
+hymnes les plus doux chantés à sa gloire, alors s'avança
+le plus grand des rois Yâtavas.</p>
+
+<p>À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor
+avec son arc et son dard enflammé, le monarque des
+simiens se porte à sa rencontre, impatient de se mesurer
+avec lui dans un combat. Le souverain des singes arrache
+de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur
+le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana
+le sommet que surmonte un plateau ombragé d'une
+forêt. Mais à la vue de ce mont qui vient sur lui, soudain
+le héros décacéphale de le couper avec des flèches pareilles
+au sceptre de la mort.</p>
+
+<p>Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux
+admirables et nombreux plateaux couverts d'arbres, au
+faîte aérien et sublime, le formidable monarque prit une
+flèche terrible, semblable à un grand serpent. Il encocha
+cette arme scintillante, pareille à une flamme et d'une
+vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain
+des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le
+tonnerre du grand Indra. Le dard, lancé par la main de
+Râvana, ce dard à la pointe aiguë, au corps semblable à
+celui de la foudre, atteint Sougrîva et le perce avec impétuosité:
+tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça
+le mont Krâauntcha.</p>
+
+<p>Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur
+la terre, l'âme égarée, en proie à l'émotion de la douleur.
+À l'aspect du noble singe étendu sur le champ de bataille,
+les Yâtoudhânas, pleins de joie, la font éclater en acclamations:
+mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, Nala,
+Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers
+d'une grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra
+même des Rakshasas. Ce terrible monarque rendit inutiles
+tous les coups des singes avec des centaines de traits
+à la pointe aiguë, et blessa les héros quadrumanes avec
+ses multitudes de flèches à l'empennure embellie d'or.</p>
+
+<p><i>Sur ces entrefaites</i>, le fils du Vent, Hanoûmat à la
+grande splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles,
+s'était avancé contre lui.</p>
+
+<p>Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit
+trembler ce héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la
+crainte, lui dit le sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser
+les Nâgas et les Yakshas, les Gandharvas, les Dânavas et
+les Dieux, grâce à ce que <i>la faveur obtenue de Brahma</i>
+te mit de leur côté à l'abri de la mort!</p>
+
+<p>«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je
+tiens levé, arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et
+dont il fut trop longtemps le séjour!»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage
+lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère:
+«Sus donc! attaque-moi sans crainte! couvre-toi d'une
+solide gloire! je n'éteindrai ta vie qu'après avoir expérimenté
+ce que tu as de vigueur!» À ce langage de Râvana le
+fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est
+moi qui naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots,
+le vigoureux monarque des Rakshasas, le Viçravaside à
+la splendeur flamboyante, asséna au fils du Vent un coup
+de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, le singe
+alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe
+également de sa paume l'ennemi des Immortels.</p>
+
+<p>Sous le coup <i>violent</i> de ce quadrumane impétueux, le
+monarque aux dix têtes fut secoué comme une montagne
+dans un tremblement de terre. À l'aspect du Rakshasa
+ébranlé dans le combat par une paume <i>vigoureuse</i>, les
+Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et les
+plus grands saints poussent <i>à l'envi</i> des cris de joie.
+Quand il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la
+vigueur, lui dit Râvana à la vive splendeur; tu es un
+ennemi digne de moi!» Hanoûmat répondit à ces mots:
+«Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu briser ta
+vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi
+te vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans
+les abîmes d'Yama!» Ces paroles du quadrumane ne
+firent qu'ajouter à la fureur du noctivague; et celui-ci,
+l'âme tout enveloppée par le feu de la colère, jeta des
+flammes, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon
+lève son poing épouvantable, qu'il fait tomber rapidement
+sur la poitrine du simien. Frappé de ce poing terrible
+dans sa large poitrine, le grand singe en fut tout ému,
+perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit Hanoûmat
+privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire
+un char, fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.</p>
+
+<p>Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur
+et plein de vaillance eut recouvré le sentiment, il ne
+songea point à tirer parti de la circonstance pour ôter la
+vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui ses regards, il dit
+avec colère: «Guerrier versé dans la science des batailles,
+ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui
+n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas
+m'abandonner pour t'en aller combattre avec un autre!»</p>
+
+<p>Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire
+cas de ces paroles, coupa en sept morceaux, avec sept
+flèches, la cime de montagne lancée par Nîla.</p>
+
+<p>En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa
+large poitrine à l'ennemi un coup de son poing semblable
+au tonnerre. Sous le choc de cette main fermée, le monarque
+à la grande vigueur tomba par terre à genoux,
+vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur
+si terrible dans les batailles étendu sans connaissance,
+les Rishis, les Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des
+cris de joie. Revenu à lui aussitôt, le Démon prit des flèches
+acérées et s'arma d'un grand arc.</p>
+
+<p>Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague
+et tant de fameux héros des armées simiennes
+étendus sans vie, courut sus à Râvana dans ce combat
+même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte sur mon
+dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»&mdash;«Oui!»
+répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient
+de combattre et désireux de tuer le noctivague,
+monta vite sur le singe.</p>
+
+<p>Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant
+Aîrâvata, le monarque des hommes vit alors dans
+le champ de bataille Râvana monté sur son char. À cette
+vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut son arme,
+de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère
+fondit sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de
+son arc au bruit tel que la chute écrasante du tonnerre,
+Râma d'une voix profonde: «Arrête! arrête! dit-il au
+monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai
+reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour
+te dérober à ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile
+chez Indra, chez Yama ou vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même,
+vers Agni ou vers Çiva; allasses-tu
+même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais
+aujourd'hui échapper à ma colère!»</p>
+
+<p>Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le
+char de Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec
+son cocher, avec son ample étendard, avec sa blanche
+ombrelle au manche d'or. Puis, soudain, il darde au
+Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une forme
+bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre:
+tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses
+combats l'Indra même des Dânavas. Atteint par la flèche
+de Râma, cet orgueilleux roi, que n'avaient pu ébranler
+dans leurs chutes ni les traits de la foudre, ni les lances
+du tonnerre, chancela sous le coup, et, <i>tout ébranlé</i>, déchiré
+par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de
+sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime
+Râma saisit un dard flamboyant en forme de lune demi-pleine
+et coupa rapidement sur la tête du souverain des
+Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du soleil.</p>
+
+<p>Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles
+au monarque, semblable au serpent désarmé de poison,
+la splendeur éteinte, sa gloire effacée, l'aigrette de son
+diadème emportée, tel enfin que le soleil quand il n'a
+plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un
+bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants
+guerriers: aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est
+pourquoi mes flèches ne t'enverront pas aujourd'hui dans
+les routes de la mort!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la
+jactance abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués,
+la grande tiare mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ,
+consumé de chagrins et toute sa gloire éclipsée.</p>
+
+<p>Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit,
+et, regardant ses conseillers, il parla en ces termes:
+«Toutes ces pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées,
+elles ont donc été vaines, puisque moi, l'égal du roi des
+Dieux, je suis vaincu par un homme! La voici confirmée
+par l'événement, cette parole ancienne de Brahma:
+«Tu n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai
+obtenu que ni les Pannagas ou les Rakshasas, ni les
+Yakshas ou les Gandharvas, ni les Dânavas ou même les
+Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai dédaigné de
+m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville,
+comme Nandî<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> me l'avait prédit un jour dans sa colère
+sur le mont Himâlaya, est assiégée par des êtres
+d'une figure semblable à son visage. Aujourd'hui les
+choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut dit par ces
+deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces
+paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours
+sages de mon frère s'accomplissent: les événements qui
+surviennent sont justement ce qu'il avait prévu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b>
+<p>Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les
+cimes de l'Himavat.</p></blockquote>
+
+<p>«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et
+qui a brisé l'orgueil des Dânavas et des Dieux soit réveillé
+du sommeil où il est plongé par la malédiction de Brahma!
+Ce <i>géant</i> aux longs bras dépasse dans le combat tous les
+Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué
+bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir
+avec la plus grande hâte au palais de Koumbhakarna.</p>
+
+<p>Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration,
+ces robustes Démons ne purent même y rester. Quelle que
+fût leur puissante vigueur, le souffle seul du géant les repoussa
+hors du palais: enfin, avec de grands efforts et
+beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer dans
+cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent
+alors couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et
+le poil dressé en l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce
+mangeur de chair, effrayant par ses ronflements, soufflant
+comme un boa, avec une tempête de respiration
+épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la
+bouche même de l'enfer.</p>
+
+<p>Alors, se plaçant à l'entour et <i>se tenant l'un à l'autre</i>
+fortement, ils s'approchent du géant, dont la vue semblait
+une montagne de noir collyre; puis, ces guerriers intrépides
+entassent devant lui un amas d'aliments haut comme
+le Mérou et capable de rassasier sa faim complétement.
+Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de sangliers;
+ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture.
+Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant
+Koumbhakarna des urnes de sang et différentes liqueurs
+spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal précieux à l'odeur
+céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, de guirlandes
+et de parfums aux senteurs les plus exquises.
+Enfin, ils répandent les émanations embaumées du plus
+suave encens autour de lui, ils entonnent des hymnes en
+l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent à réveiller de
+son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis.
+Tels que des nuages <i>orageux</i>, les Yâtoudhânas font du
+bruit çà et là, ils secouent ses membres, et poussent des
+cris en même temps qu'ils frappent sur lui. Ils se fatiguent,
+mais ils ne peuvent le réveiller. Enfin ils tentent, pour
+le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils remplirent
+de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune,
+et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois
+des cris éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre
+l'autre <i>ou les bras avec leurs mains</i>, ils allaient et venaient
+de tous les côtés, soulevant pour le réveil de Koumbhakarna
+un bruit tumultueux. Ils battaient des chameaux,
+des ânes, des chevaux et des éléphants à grands coups de
+bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient résonner de
+toutes leurs forces des tymbales, des conques et des tambours.
+Ils frappaient les membres du géant avec de grands
+marteaux, avec des maillets d'armes, avec des pattiças,
+avec des pilons même, levés autant qu'ils pouvaient. Les
+oiseaux tombaient tout d'un coup dans leur vol, étourdis
+par ce fracas de tymbales, de patahas, de conques, par
+ces cris de guerre, ces battements de mains et ces rugissements;
+bruit confus, qui s'en allait courant par tous les
+points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.</p>
+
+<p>Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore
+ce magnanime Démon.</p>
+
+<p>Las <i>de tous ces vains efforts</i>, les noctivagues essayent
+d'un nouveau moyen: ils font venir de charmantes femmes
+aux colliers de pierreries éblouissants. Celles-ci
+étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, celles-là étaient
+les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient les
+filles des hommes ou même des Kinnaras.</p>
+
+<p>Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur,
+elles se tiennent devant Koumbhakarna, <i>les unes</i> chantant,
+<i>les autres</i> jouant divers instruments du musique. Et
+voici que, dans leurs folâtres ébats, ces dames célestes
+aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un céleste
+encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent
+des odeurs les plus suaves cette splendide habitation.
+Toutes avaient de grands yeux, toutes avaient le doux
+éclat de l'or, toutes possédaient les dons <i>aimables</i> de la
+beauté, toutes étaient parées de <i>gracieux</i> atours.</p>
+
+<p>Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le
+ramage de leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés
+au son de leurs instruments, leurs voix douces, leurs
+senteurs exquises et leurs divers attouchements, le géant
+crut n'avoir jamais goûté de plus délicieuses sensations.
+Le prince des noctivagues jette en l'air ses grands bras
+aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa
+bouche semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement.
+Cet horrible spasme achève de réveiller ce
+Démon à la force sans mesure: il pousse un soupir,
+comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le
+Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, <i>en les frottant</i>,
+promena ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues:
+«Pour quelle raison vos excellences m'ont-elles
+réveillé dans mon sommeil? Ne serait-il point arrivé quelque
+chose de fâcheux au monarque des Rakshasas? En
+effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de
+mon rang pour une faible cause.»</p>
+
+<p>«Le roi souverain de tous les Rakshasas a <i>bien</i> envie
+de te voir. Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais
+ce plaisir à ton frère.»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître,
+l'invincible Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant
+à la grande vigueur, qui se leva de sa couche, et, joyeux,
+se lava le visage, prit un bain et revêtit ses plus riches
+parures. Ensuite il eut envie de boire et demanda au
+plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines.
+Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au
+géant, comme Râvana leur avait prescrit, des liqueurs
+spiritueuses et différentes sortes d'aliments pour la joie
+de son cœur. Le colosse affamé se jeta avidement, avec
+une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la
+chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les
+boissons préparées, et, <i>non moins</i> altéré, il but à longs
+traits du sang.</p>
+
+<p>À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on
+eût dit une montagne, et qui semblait marcher dans les
+airs, comme jadis l'auguste Nârâyana lui-même; à cet
+aspect du colosse, affreusement épouvantable, à la voix
+tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante,
+aux longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras,
+aux mains armées d'une lance et devant la vue duquel,
+inspirant la terreur, fuyaient tous les singes par les dix
+points de l'espace, Râma dit avec étonnement ces mots à
+Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il un
+Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce
+jour un être de cette espèce?»</p>
+
+<p>À cette demande que lui adressait le prince aux travaux
+infatigables, Vibhîshana répondit en ces termes au
+rejeton de Kakoutstha: «C'est le fils de Viçravas, le
+noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la
+guerre Yama et le roi des Immortels.</p>
+
+<p>«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre
+nature: la force des autres chefs Rakshasas vient des faveurs
+et des grâces qu'ils ont méritées <i>du ciel</i>; mais la
+force de Koumbhakarna ne vient que de son corps, héros
+aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa naissance,
+ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras,
+suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés
+des êtres animés en bien grand nombre de milliers.</p>
+
+<p>«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au
+séjour de l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître
+au vénérable aïeul de tous les êtres la méchanceté de
+Koumbhakarna: «La terre sera bientôt vide, s'il continue
+à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les êtres
+animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous
+les mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux
+géant. À l'aspect du colosse, le souverain maître
+des créatures fut saisi d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même
+tint ce langage au vigoureux Koumbhakarna:
+«Assurément, c'est pour la destruction du monde,
+que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque
+tu n'emploies tes soins et cette force, dont tu es
+doué, qu'à ravager le monde, désormais tu vas dormir,
+semblable à un mort!»</p>
+
+<p>«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le
+Rakshasa tombe, <i>et s'endort</i>!</p>
+
+<p>«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond
+sommeil, alors, agité par la plus vive émotion: «On
+ne jette pas à terre, dit Râvana, un arbre d'or, parce
+qu'il n'a point rapporté de fruits dans la saison. Souverain
+maître des créatures, il n'est pas séant que ton petit-fils
+dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut
+l'être en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux;
+mais fixe pour lui un temps <i>alternatif</i> de sommeil et de
+veille.» À ces mots de Râvana: <i>«Eh bien!</i> répondit
+l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six mois, et restera
+éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un
+jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y
+faire des choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»</p>
+
+<p>«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté
+de ta valeur et tombé dans l'adversité, fit <i>sans doute</i> réveiller
+Koumbhakarna. Ce héros vigoureux va sortir,
+crois-le bien! et, dans sa violente colère aiguisée par la
+faim, il va dévorer les singes.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore
+plein de l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue
+royale, environné de splendeur.</p>
+
+<p>Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas,
+vaste habitation; revêtue d'une immense richesse
+d'or et qui offrait l'aspect du soleil, père de la lumière.
+Il s'approche du palais, il entre dans l'enceinte, il voit
+son auguste frère assis, le cœur troublé, dans le char
+Poushpaka.</p>
+
+<p>Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser
+les pieds de son frère, assis dans un palanquin.
+Mais Râvana se lève et, plein de joie, lui donne une accolade.
+Ensuite Koumbhakarna, embrassé et comblé par son
+frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place
+sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la
+grande vigueur se fut assis dans le siége, il adressa, les
+yeux rouges, avec colère, ces mots à Râvana:</p>
+
+<p>«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun
+égard? Dis-moi d'où te vient cette crainte? À qui dois-je
+maintenant donner la mort? Ce danger te vient-il du roi
+des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»</p>
+
+<p>«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps,
+répondit l'autre, que durait le sommeil, dont nous t'avons
+retiré aujourd'hui. Tu n'as donc pu connaître, plongé
+dans ce doux repos, en quelle infortune m'a jeté Râma.
+Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou
+même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger
+qui me vient de cet homme.</p>
+
+<p>«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par
+moi. Râma, que ce rapt consume <i>de colère et de chagrin</i>,
+nous a précipités dans ces horribles transes. Accompagné
+de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a franchi la mer,
+et maintenant il coupe <i>sans pitié</i> les racines <i>de</i> notre
+<i>existence</i>. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos
+bosquets d'agrément, que les singes, arrivés par une
+chaussée <i>inouïe</i>, revêtent d'une couleur tannée. Ils ont
+tué dans la guerre mes Rakshasas les plus éminents.</p>
+
+<p>«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main,
+comme la Mort!</p>
+
+<p>«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu
+au bonheur, tout mon peuple, défendu par la vitesse et
+la force de ton bras, soit affranchi de ce péril extrême:
+immole, ennemi des Dieux, Râma et toute son armée!»</p>
+
+<p>Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit
+en ces termes: «C'est assez t'abandonner aux
+soucis, tigre des Rakshasas! dépose ton chagrin et ta colère,
+veuille bien être calme. J'immolerai celui qui est
+la cause de tes chagrins.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la
+joie et Sîtâ dans la douleur, en voyant la tête de Râma,
+que je vais te rapporter du combat!</p>
+
+<p>«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs
+spiritueuses, vaque à tes affaires, chasse de toi le souci:
+aujourd'hui que son époux sera plongé dans l'empire de
+la Mort, Sîtâ va pour longtemps devenir ton esclave!»</p>
+
+<p>Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice
+des ennemis; arme épouvantable, flamboyante,
+toute de fer, pareille à la foudre du <i>puissant</i> Indra et
+d'un poids à l'équipollent du tonnerre. Quand il eut pris
+cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des ennemis,
+émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des
+Dânavas et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des
+Gandharvas, Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce
+langage à Râvana: «J'irai seul, moi-même! Que ton armée
+reste ici!»</p>
+
+<p>Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste,
+attelé de cent ânes et sur lequel flottaient des drapeaux
+de guerre; vaste char, semblable au sommet du <i>mont</i>
+Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant comme les grands
+nuages et long de cinq stades.</p>
+
+<p>Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une
+ombrelle, une pique émoulue à sa main, ivre du sang
+dont il s'était gorgé, et dans la fureur de l'ivresse, tel
+sortait le plus terrible combattant des Yâtavas.</p>
+
+<p>Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents
+brasses, les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait
+au sommet d'une montagne.</p>
+
+<p>«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné
+des Raghouides avec Lakshmana; lui mort, tout est mort,
+se disait-il: je vais donc le tuer dans cette bataille.»</p>
+
+<p>Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des
+prodiges d'un aspect sinistre se manifestaient de tous les
+côtés.</p>
+
+<p>Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs
+gueules jetèrent des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent
+des augures sinistres. Un vautour s'abattit sur
+le char du héros en marche pour le combat; son œil gauche
+tressaillit et son bras gauche trembla. Son pied frémit,
+son poil se hérissa, sa voix même changea de nature
+au moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore
+igné tomba flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable,
+la clarté du soleil fut éclipsée et le vent fut sans
+haleine.</p>
+
+<p>Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous
+se levaient pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna
+sortit, l'âme égarée par la puissance de la mort.</p>
+
+<p>Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de
+la cité, il poussa une clameur immense, qui fit résonner
+tout l'Océan, produisit <i>au milieu des airs</i> l'effet d'un
+ouragan impétueux et fit trembler, pour ainsi dire, les
+montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre aux
+yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat
+et Varouna, tous les singes de courir çà et là.</p>
+
+<p>À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste
+Koumouda, qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance,
+de leurs familles et d'eux-mêmes, le fils de Bâli,
+Angada, leur jeta ces paroles: «Où allez-vous, tremblants
+comme des singes vulgaires? Vous courez là? Revenez!
+Quoi! vous <i>croyez</i> sauver ainsi votre vie? Mais
+où irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour
+vous? Puisque la mort est une nécessité, ce qui va le
+mieux à des gens tels que vous, c'est de mourir en combattant.»</p>
+
+<p>Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les
+singes restent enfin de pied ferme sur le front de la bataille,
+tenant à leurs mains des rochers et des arbres.
+Revenus sur leurs pas, les sylvicoles guerriers, bouillants
+d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, se
+mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna
+de tous les côtés; mais en vain le frappait-on avec
+des rochers, avec des sommets élevés de montagnes,
+avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était pas
+ébranlé.</p>
+
+<p>Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain
+effort les armées des singes vigoureux, comme un feu allumé
+dévore les forêts.</p>
+
+<p>Enfin, battus par le terrible Démon, les singes <i>tremblants</i>
+se sauvent dans la route même par laquelle tous
+ils avaient traversé la mer. Traversant d'un bond <i>ce large
+détroit</i>, courant en avant, le visage consterné d'épouvante,
+ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces lieux profonds.
+Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent
+dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il
+en est qui plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur
+les montagnes, ceux-là de se réfugier dans les cavernes;
+en voici qui tombent; en voilà qui ne se tiennent plus
+en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez,
+singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il
+de fuir?</p>
+
+<p>«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si
+grand nombre sous le bras d'un seul, notre renommée
+dans la guerre est à jamais perdue!»</p>
+
+<p>Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant
+levées de pesantes roches, courent sur le géant à la
+grande vigueur. Mais, rompus par le corps du géant, les
+rochers, pareils à des montagnes, ne broyent sous leur
+chute que son drapeau, son char, ses ânes et son cocher.
+Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée
+sa lance, et s'envole rapidement au milieu des airs,
+tel qu'une montagne ailée.</p>
+
+<p>Il se promenait dans les armées des singes, foulant
+aux pieds les guerriers, comme un vigoureux éléphant,
+ses tempes baignées par une sueur de rut, brise de ses
+piétinements une forêt de roseaux.</p>
+
+<p>En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de
+montagne à Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver
+cette masse et la frappe de son poing. Sous l'atteinte de
+ce vigoureux coup, le sommet de montagne se brisa et
+tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles
+et dispersant des flammes.</p>
+
+<p>On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la
+fois contre le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils
+escaladèrent le colosse, tels qu'on eût cru voir des collines
+s'élever sur une montagne.</p>
+
+<p>Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre
+ses bras, se mit à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda
+mange les serpents. Mais les singes, que le monstre
+jetait dans sa bouche, aussi grande que les enfers, trouvaient
+le moyen d'en sortir, <i>ceux-ci</i> par ses oreilles,
+<i>ceux-là</i> par ses fosses nasales.</p>
+
+<p>Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection
+de Râma, qui s'élance et prend son <i>arc, cette</i>
+perle des arcs.</p>
+
+<p>Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel
+qu'une montagne ou pareil à un nuage, chassé par le
+vent: «Avance près de moi, seigneur des Rakshasas!
+Me voici de pied ferme, mon arc et ma flèche dans les
+mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi: dans
+un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»</p>
+
+<p>«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande
+splendeur. Il poussa en même temps un bruyant éclat de
+rire, qui brisa, pour ainsi dire, les cœurs de tous les
+quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une manière
+difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des
+nuages, il tient ce langage au Raghouide:</p>
+
+<p>«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable,
+tout en fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux
+et les Dânavas. Montre-moi, tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur
+agile de laquelle est doué ton corps; ensuite,
+quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi
+mon festin.»</p>
+
+<p>À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées;
+mais, atteint dans le combat par ces traits d'une
+vitesse égale à celle du tonnerre, le colosse n'en fut aucunement
+ému.</p>
+
+<p>Cet ennemi du grand Indra but des pores, <i>en quelque
+sorte</i>, ces flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant
+son maillet d'armes, il en opposa la terrible fougue
+à l'impétuosité des projectiles <i>du vaillant</i> Raghouide.</p>
+
+<p>Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste
+et plonge des flèches invincibles dans le cœur de
+Koumbhakarna. De la bouche du colosse en fureur, blessé
+par le Daçarathide et fondant sur lui rapidement, il sortit
+un mélange de flammes et de charbons.</p>
+
+<p>Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main
+sur la terre; et, quand il vit son bras désarmé, le géant à
+la grande vigueur se mit à faire un immense carnage à
+coups de pieds, à coups de poings. Le corps tout blessé
+par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses
+membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna,
+inondé à la fois de sang et d'une colère bouillante,
+parcourut les armées, dévorant tout sans distinction,
+quadrumanes ou Rakshasas.</p>
+
+<p>Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la
+grande flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui
+tomba au milieu des armées quadrumanes et frappa dans
+ses convulsions les bataillons des singes.</p>
+
+<p>Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une
+aile, Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de
+son bras, déracine un shorée de l'autre main et fond avec
+cet arbre sur l'Indra même des hommes. Mais soudain,
+celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard pareil à
+l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que le
+géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé
+de Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé
+aux serres de Garouda, se débattit sur le sol et frappa les
+rochers, les arbres, les Rakshasas et les singes.</p>
+
+<p>Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait
+avec la même furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue,
+Râma saisit deux flèches émoulues en demi-lunes et lui
+trancha les deux pieds dans cette nouvelle phase du combat.
+Alors, ouvrant sa bouche semblable au volcan sous-marin,
+le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes
+mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide:
+tel Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer
+la lune. Râma aussitôt de lui remplir sa gueule de
+flèches à la pointe aiguë, à l'empennure vêtue d'or; et le
+monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant parler,
+râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même
+la connaissance.</p>
+
+<p>Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée,
+que les Dieux et même Indra vénéraient comme le
+second sceptre de la Mort. Il envoya au noctivague cette
+arme à l'empennure variée d'or et de diamants, ce projectile
+d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons allumés
+du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair
+et du tonnerre déchaînés par le grand Indra.</p>
+
+<p>Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête
+pareille au sommet d'une montagne, ce chef à la bouche
+armée de ses longues dents arrondies, au cou paré de son
+beau et resplendissant collier: tel Indra jadis abattit la
+tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable cri et
+tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de
+singes. La chute du géant sur la terre fit trembler tous les
+remparts et les portiques de Lankâ; la grande mer elle-même
+en fut agitée.</p>
+
+<p>Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des
+lotus épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux
+et bien-aimé Raghouide, qui avait tué de sa main leur
+ennemi noctivague d'une force épouvantable. Alors les
+Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les Asouras, les
+Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas,
+les Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis,
+tous de célébrer dans la joie cette valeur <i>insigne</i>
+du <i>noble</i> Râma.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou
+avait tué Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter
+la connaissance aux oreilles du monarque des Rakshasas.
+Apprenant que ce géant à la grande force avait
+perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin,
+s'évanouit et tomba.</p>
+
+<p>Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis,
+personne n'osait parler, et tous ils étaient absorbés dans
+leurs <i>tristes</i> pensées. Enfin le fils du monarque des
+Rakshasas, Indradjit, le plus grand des héros, voyant son
+père consterné et comme submergé par les flots de cet
+océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes:
+«Mon père, il n'est pas temps de s'abandonner au découragement,
+puisque Indradjit vit encore: oui! puissant
+roi des Naîrritas, qui que ce soit dans un combat, s'il est
+touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi d'Indra,
+n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt
+Râma couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la
+terre, le corps fendu, tout hérissé de mes flèches et les
+membres couverts de mes dards aigus.» À ces mots, l'ennemi
+du roi des Tridaças salua son père et, d'une âme
+intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé
+des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait
+celle du vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué
+à dompter les ennemis, fut monté dans ce char,
+pareil au char de Vishnou, il hâta sa marche vers le
+champ de bataille. De nombreux héros à la grande vigueur,
+les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées,
+suivirent à l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime.
+Le contempteur du roi des Dieux s'avançait à
+grand son de tymbales, au bruit terrible des conques, au
+milieu des hymnes chantés à sa gloire.</p>
+
+<p>Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné
+d'une nombreuse armée: «Tu n'as pas au monde un
+héros qui puisse lutter avec toi, mon fils: tu as vaincu
+Indra même dans la guerre; à plus forte raison feras-tu
+mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un
+homme!» Après ces mots de son père et quand il eut reçu
+les bénédictions pour la victoire, ce héros, monté sur le
+char attelé de rapides chevaux, s'en alla vite au lieu destiné
+à consumer les victimes. Arrivé sur le terrain des
+sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à
+dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas
+devant son char.</p>
+
+<p>Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu,
+sacrifia au puissant Agni, suivant les rites avec les prières
+mystiques.</p>
+
+<p>Alors, il se mit à charmer par des incantations son
+arc, ses flèches et son char même entièrement.</p>
+
+<p>Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à
+la main, invisible sur le champ de bataille, il répandit
+sur les armées des singes la pluie d'une tempête de flèches,
+tel qu'un sombre nuage déverse l'eau de ses flancs.</p>
+
+<p>Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants,
+les plus épouvantables des singes, le corps hérissé
+des flèches que lançait Indradjit, tombent sur la terre,
+comme des arbres sourcilleux, sur lesquels Indra jette sa
+foudre. Ils voyaient seulement les dards si horribles que
+l'exterminateur envoyait dans les armées des singes;
+mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible
+contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait
+d'invisibilité.</p>
+
+<p>L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla,
+le vigoureux Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali,
+Dwivida et d'autres ennemis.</p>
+
+<p>Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les
+héros et le monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même
+et Lakshmana dans les réseaux de ses pluies de
+flèches, aussi rapides que la foudre.</p>
+
+<p>Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi
+des monts par la chute des pluies, Râma d'une beauté
+souveraine et merveilleuse jeta les yeux sur Lakshmana
+et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince des Rakshasas,
+ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a
+pris de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée
+de héros simiens, et, monté sur son char, il déploie
+toute sa magie. Comment peut-on maintenant réussir à
+tuer dans le combat cet Indradjit, son trait <i>ineffable</i> à la
+main, et le corps invisible aux yeux? Son dard infaillible
+est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même,
+inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec
+moi d'une âme intrépide ces averses épouvantables de
+flèches.</p>
+
+<p>«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée
+en pièces; elle a perdu ses héros les plus éminents. Mais,
+quand il nous aura vus, nous d'une fougue épouvantable
+dans la guerre, mis hors de combat et tombés sans connaissance,
+alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças
+nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il
+a recueillie dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra
+et de ses Dieux, va bientôt s'en aller, environné de
+ses amis, raconter son triomphe au monarque des Rakshasas.»
+En effet, ces multitudes de flèches, lancées par
+Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères;
+et, quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le
+prince des Rakshasas <i>mit fin</i> au combat en poussant un
+cri de victoire.</p>
+
+<p>Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans
+la huitième partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides
+quadrumanes.</p>
+
+<p>Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée,
+répandue telle que les flots de la mer, Hanoûmat et
+Vibhîshana virent le vieux Djâmbavat couvert par des
+centaines de flèches. Accablé naturellement sous le faix
+de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances, était
+alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le
+rejeton de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches
+acérées, noble vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas
+entièrement brisé ta vie? Vis-tu encore, roi des ours? Te
+reste-t-il encore un peu de force?»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le
+monarque des ours, faisant couler de sa bouche les paroles
+avec peine, lui répondit ces mots: «Puissant roi
+des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais, blessé par ces
+multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne puis,
+Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ
+et le Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat,
+le plus excellent des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?»
+À ce langage du moribond, Vibhîshana, voulant
+éprouver le caractère et la sagesse de ce roi, qui savait
+honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande
+sur Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces
+deux illustres hommes qui sont les premiers objets de
+notre douleur, eux, sur la vie desquels repose même
+notre force!»</p>
+
+<p>À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit:
+«Écoute pour quelle raison je t'ai fait cette demande sur
+le Mâroutide; c'est que, tigre des Naîrritas, si l'invincible
+Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle morte, peut vivre
+encore! Si le souffle de la vie est resté au Mâroutide,
+nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous
+rendu le dernier soupir.»</p>
+
+<p>À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit:
+«Il vit, mon père, ce héros d'une vitesse égale à celle du
+vent: le prince, fils de Mâroute, conserve une splendeur
+pareille à celle du feu. Il est venu ici; et c'est toi, seigneur,
+qu'il cherchait maintenant de concert avec moi.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard,
+le salue avec modestie et lui dit son nom. Quand ce
+vieux roi des ours entendit, les sens tout émus, cette parole
+d'Hanoûmat, il crut naître, pour ainsi dire, une seconde
+fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la grande splendeur
+lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et
+veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici
+que toi, ô le plus vertueux des singes, qui soit <i>assez</i> doué
+de vigueur.</p>
+
+<p>«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus
+de la mer, veuille bien diriger ta course, Hanoûmat, vers
+l'Himâlaya, roi des monts. Ensuite tu verras, héros à la
+prodigieuse vigueur, une montagne d'or, appelée Rishabha,
+au front sourcilleux, et la crête elle-même du
+Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne
+d'un éclat incomparable: c'est la Montagne-des-simples,
+riche de toutes les herbes médicinales. Là,
+végétant sur le faîte, s'offriront à tes yeux, noble singe,
+quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles illuminent
+les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe
+précieuse, ressuscite de la mort, une autre fait sortir les
+flèches des blessures, la troisième cicatrise les plaies, une
+autre enfin ramène <i>sur les membres guéris</i> une couleur
+égale et naturelle. Prends-les toutes, Hanoûmat, et
+veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous les singes,
+fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»</p>
+
+<p>À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat,
+comme la mer elle-même est remplie par les courants
+impétueux des ondes.</p>
+
+<p>Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide
+à la terrifiante vigueur entra dans sa grande mission
+pour le salut des Raghouides. Il releva sa queue
+semblable à un serpent, courba son dos, infléchit ses
+oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan sous-marin
+et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et merveilleuse.
+Ses deux bras, tels que des serpents étendus
+par-devant lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle
+de Garouda, le roi des oiseaux, dirigea son vol, déchirant,
+pour ainsi dire, les plages du ciel, vers le Mérou,
+ce mont, le roi des monts; et le grand singe aperçut
+bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux,
+orné de cataractes et de forêts, avec des cimes
+du plus magnifique aspect et semblables à des masses
+de nuages blancs.</p>
+
+<p>Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il
+arriva sur la haute montagne, où il se mit à chercher les
+quatre inestimables panacées. Mais ces divines plantes
+qui pouvaient changer de forme, ayant su qu'Hanoûmat
+n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer d'elles, se
+cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble
+singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère,
+il ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux
+et jette ces paroles au roi de la montagne:</p>
+
+<p>«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle
+insensibilité pour le noble Raghouide? Vaincu par la force
+de mon bras, vois! à l'instant même, roi des grandes
+montagnes, tes débris vont ici joncher la terre!» Soudain
+ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment,
+d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant
+et le sépara de la montagne avec ses éléphants,
+son or et sa richesse de mille métaux.</p>
+
+<p>Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les
+cieux avec lui et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant
+les mondes, les princes des Asouras, les Dieux
+mêmes et le roi des Souras, il s'en alla rapidement célébré
+à l'envi par les chœurs des Immortels et des Siddhas.
+Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le
+fils du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le
+tchakra de feu jette dans les cieux sa lumière flamboyante
+sur Vishnou, quand ce Dieu s'est armé de son disque aux
+mille tranchants.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de
+pousser leurs acclamations de joie; le Mâroutide, <i>de son
+côté</i>, jette un cri de triomphe à la vue des singes, et les
+habitants de Lankâ eux-mêmes, au bruit de ces clameurs
+effrayantes, crient d'une manière encore plus épouvantable.
+Admiré par les plus nobles chefs des simiens et
+loué par Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime
+de montagne, descendit au milieu de cette armée quadrumane.
+À peine les deux fils du monarque issu de
+Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées,
+soudain les flèches sortent des plaies et leur corps
+est guéri même de toutes ses blessures.</p>
+
+<p>Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la
+mort, comme on sort du sommeil à la fin de la nuit; et,
+poussant des cris <i>de joie</i>, ils se relevaient tout à coup,
+célébrant à l'envi ce glorieux fils du Vent!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis
+l'armée des singes en déroute, il revint du combat et
+rentra dans la ville. <i>Mais bientôt</i>, saisi d'une grande
+colère au souvenir mainte et mainte fois renouvelé des
+Rakshasas, tombés morts <i>sous les coups des singes</i>, le
+héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il
+eut franchi d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale,
+le puissant noctivague résolut de mettre en œuvre
+la magie pour fasciner les quadrumanes hôtes des bois.</p>
+
+<p>Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme
+de Sîtâ, montée dans son char: puis, guerrier habile en
+l'art des combats, il s'avança dans le champ de bataille,
+la face tournée vers les singes. À peine ont-ils vu le
+Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de combattre,
+s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de
+rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant
+levé un faite de montagne, sommet immense et d'un poids
+accablant.</p>
+
+<p>Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée
+au fond de la tristesse, les cheveux renoués dans une
+seule tresse et le corps exténué de jeûnes. À cette vue de
+la Mithilienne, assise dans le char, l'air consterné et les
+membres souillés d'impuretés, son âme se troubla et des
+larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ
+morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée
+par le chagrin et montée sur le char du Râvanide:
+«Quel est son dessein?» pensa le grand singe; et là-dessus
+il fondit avec les plus vaillants des quadrumanes
+sur le fils de Râvana.</p>
+
+<p>Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide
+tire son glaive du fourreau et pousse un bruyant
+éclat de rire. Quand il se fut armé de cet excellent cimeterre,
+il saisit par son épaisse chevelure ce fantôme de
+Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»</p>
+
+<p>Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils
+du Vent tomba dans un profond abattement et versa de
+ses yeux l'eau dont la source est dans la douleur. Au
+comble de la colère, il dit au Râvanide avec menace:
+«Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la scélératesse
+inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de
+faire une chose telle, basse, ignominieuse!</p>
+
+<p>«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne,
+enlevée à sa demeure, à son royaume, aux mains de
+Râma, innocente de toute injure et sans défense? De
+quelle offense cette dame s'est-elle rendue coupable envers
+toi, que tu veuilles ici la tuer?»</p>
+
+<p>À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille,
+Hanoûmat, plein de colère, fondit, environné des
+singes, sur le fils du monarque des Rakshasas. Mais le
+Démon aux faits épouvantables refoula dans un <i>rapide</i>
+combat cette formidable armée des orangs-outangs qui
+se ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema
+le trouble dans l'armée des simiens, puis, adressant la
+parole au Mâroutide, le plus vaillant des singes: «Moi,
+qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes yeux, à l'instant
+même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, toi et
+Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ,
+je donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana,
+à toi, singe, et au lâche Vibhîshana. On doit respecter la
+vie des femmes, dis-tu: je te réponds qu'on a droit,
+singe, de faire ce qui peut causer de la peine à l'ennemi.»</p>
+
+<p>Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant
+acéré ce fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée
+par lui comme un fil, tombe alors sur la terre cette belle
+anachorète à la ravissante personne.</p>
+
+<p>Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés,
+la face consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur,
+chacun de son côté: «Singes, pourquoi fuyez-vous,
+troublés, le visage abattu, l'ardeur éteinte pour les combats?
+Où s'en est allée votre âme héroïque? Suivez-moi
+par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied
+pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»</p>
+
+<p>Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage,
+d'empoigner aussitôt les cimes des montagnes ou des
+arbres nombreux et divers.</p>
+
+<p>Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat
+envoya tomber sur le char du Râvanide un pesant
+rocher. Mais, à peine voit-il arriver cette masse, le
+cocher détourne bien loin du coup son char attelé de
+coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le
+char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit,
+sans toucher le but, rompit la terre et s'y plongea. La
+chute du rocher mit le trouble dans l'armée Rakshasî; et
+les singes par centaines de se ruer sur elle en poussant
+des cris.</p>
+
+<p>Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat
+lui tint avec douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis
+que nous combattions de tous nos efforts, le Râvanide
+a frappé de son épée, sous nos yeux, Sîtâ versant des
+pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de mes
+yeux <i>gisante</i>, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé
+d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la
+nouvelle.» À peine le Raghouide eut-il ouï ces paroles
+du singe, que, suffoqué par la douleur, il tomba sur la
+terre, son âme troublée et sa connaissance évanouie.</p>
+
+<p>Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à
+rendre le sentiment à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter
+les troupes et de leur assigner des postes. Le héros
+aux vastes forces, s'étant approché de <i>l'infortuné</i> Raghouide,
+vit les singes consternés, en même temps que
+Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le
+Raghouide à la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou,
+tombé dans l'évanouissement et soutenu sur le
+sein de Lakshmana.</p>
+
+<p>À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin:
+«Qu'est-ce?» dit Vibhîshana, le cœur affligé
+d'une peine intérieure. Lakshmana, voyant Vibhîshana
+plongé dans ses réflexions et la tête baissée: «Héros,
+lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre
+à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit
+a tué Sîtâ, et soudain il est tombé dans cet évanouissement...»</p>
+
+<p>Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu
+de son récit, adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance,
+ces paroles éminemment consolantes: «Dans
+ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air consterné,
+il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y en aurait
+dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je
+sais, guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de
+Sîtâ les résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas
+ôter la vie. En effet, ses parents lui ont dit, au nom de
+son intérêt, en même temps qu'ils parlaient au nom du
+devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il n'a point
+écouté cette parole.</p>
+
+<p>«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui
+est tombé sur toi sans raison; car toute l'armée va perdre
+courage en te voyant la proie du chagrin.»</p>
+
+<p>Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses
+flèches, portant son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant
+d'une grande quantité d'or, toucha les pieds de
+Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un instant ces
+dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce
+terrible <i>Démon</i>, comme le feu consume un tas d'herbes
+<i>sèches</i>.»</p>
+
+<p>Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère,
+Lakshmana joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide
+dans un combat. Aussitôt Hanoûmat, environné par de
+nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, escorté de
+ses ministres, suivent le frère de Râma.</p>
+
+<p>Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas,
+s'avance impétueux, monté dans son char, bien
+décoré, spacieux, hérissé d'armes et de cimeterres, attelé
+de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut promené ses regards
+sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana,
+et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria
+dans la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs
+bras. Tâchez maintenant de supporter dans cette guerre
+l'insupportable averse des flèches que va lancer mon
+arc, comme une pluie versée au milieu des airs. Qui tiendra
+pied devant moi, criant d'une voix semblable au
+<i>tonnerre du</i> nuage et semant d'une main prompte sur le
+champ de bataille les multitudes de mes flèches? Tout à
+l'heure, sous les coups de mes pattiças, de mes épées, de
+mes traits à sarbacane, je vous plongerai tous, percés de
+mes flèches aiguës, dans la <i>noire</i> habitation d'Yama!»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu cette jactance du prince des
+Yâtavas, Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces
+mots, prononcés d'une voix que la peur ne troublait pas:
+«On aborde aisément avec la langue au rivage des faits;
+mais le propre du sage, ô le plus vil des Rakshasas,
+c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure
+des actes.</p>
+
+<p>«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence;
+le vent brise les arbres, sans leur jeter un seul
+mot d'outrage.» Le puissant héros, à qui ce langage
+était adressé, Indradjit, habitué à vaincre dans les combats,
+saisit un arc épouvantable et se mit à lancer des
+flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces
+dards, pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana
+et continuent leur vol en sifflant comme des
+reptiles.</p>
+
+<p>Tous ses membres percés par cette multitude de
+flèches, le beau Lakshmana, baigné de sang, brillait
+alors sous la couleur d'un feu sans fumée.</p>
+
+<p>Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au
+loin un immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes
+flèches, tu vas rester ici gisant, tes membres supérieurs
+déchirés, les sens troublés, ta cuirasse tombée sur la
+terre et ton arc en morceaux échappé de ta main!»</p>
+
+<p>Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots
+outrageants, Lakshmana répondit en ces termes convenables
+et pleins de raison: «Pourquoi viens-tu, Rakshasa,
+te vanter ici, n'ayant rien fait encore? C'est moi
+qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni
+mépriser ta <i>valeur</i>, te ferai mordre la poussière à cette
+heure même, ô le plus vil des Rakshasas!»</p>
+
+<p>À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea
+dans le fils de Râvana une flèche à cinq nœuds, lancée
+d'une corde tirée jusqu'à son oreille. Atteint par ce trait,
+le Râvanide en colère de blesser à son tour Lakshmana
+avec trois dards bien décochés.</p>
+
+<p>Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un
+visage intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide:
+«Ce tir, noctivague, n'est pas celui des héros, une
+fois arrivés sur un champ de bataille; car ces flèches,
+venues de ta main, sont légères et n'ont pas une
+grande force. Voici de quelle manière dans un combat
+tirent les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à
+ces mots le perça cruellement de ses flèches. Brisée par
+les dards sur le sein du noctivague, sa vaste cuirasse d'or
+tombe çà et là sur le fond du char, comme on voit filer
+dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte de maille
+enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout sanglant
+de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille
+comme un kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés
+de flèches, ces deux héros à la grande vigueur combattirent,
+inondés par leur sang de tous les côtés et respirant
+d'un souffle haletant. L'homme et le Démon exposaient
+aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur:
+de l'un à l'autre passait une ardeur à détruire, légère,
+variée, sûre.</p>
+
+<p>Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées;
+leurs dards à milliers brisaient et fendaient les airs.</p>
+
+<p>Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le
+Râvanide touchait Lakshmana: aussi régnait-il dans cette
+lutte de l'un avec l'autre une effrayante instabilité. Enfin
+Lakshmana de percer avec quatre dards les quatre chevaux
+noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion des
+Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante,
+signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un
+serpent. Lancée par son arc, comme le tonnerre par un
+nuage, elle ravit le jour au cocher.</p>
+
+<p>Mais, <i>voyant</i> son attelage sans vie et son cocher mort,
+le Râvanide se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le
+Soumitride une averse de flèches. Alors, semblable au
+grand Indra même, Lakshmana d'arrêter vigoureusement
+avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux
+massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le
+champ de bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.</p>
+
+<p>Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable
+de Lakshmana, lui plante trois dards bien empennés au
+<i>milieu</i> du front, en homme de qui la main est rapide.
+Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt fiché cinq
+dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux boucles
+d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme
+déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent
+de coups mutuels dans tous les membres avec des
+flèches épouvantables.</p>
+
+<p>Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une
+flèche excellente, bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible,
+rayonnante de splendeur, aux nœuds droits, au
+toucher pareil à celui du feu ou mortel comme celui des
+serpents et qui portait au corps une incurable destruction.
+Jadis, combattant avec cette arme dans la
+guerre des Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette
+puissante divinité aux coursiers fauves, extermina les
+Dânavas.</p>
+
+<p>Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le
+protégé de Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces
+mots utiles pour le succès de lui-même: «Aussi sûr que
+Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, <i>un cœur</i>
+attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour
+le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa!
+Aussi sûr qu'il fut dévoué à son père, qu'il est une grâce
+accordée aux Dieux, que c'est un jeu pour lui de lutter
+contre une multitude de héros, qu'il aime tous les êtres
+et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!»</p>
+
+<p>Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son
+oreille et décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours
+droit au but. Elle fait tomber violemment du corps
+d'Indradjit sur le sol de la terre sa tête épouvantable,
+armée de son casque et parée de ses pendeloques flamboyantes.</p>
+
+<p>Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana
+avec eux poussent des cris simultanés de joie: tels acclamèrent
+les Dieux à la mort de Vritra. Dans ce moment
+éclate au sein des airs un battement de mains, applaudissement
+des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas
+et des Apsaras elles-mêmes.</p>
+
+<p>À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des
+Rakshasas, maltraitée par les singes victorieux, se dispersa
+dans tous les points de l'espace. Après qu'ils ont
+envoyé une volée de traits, les Rakshasas tournent la face
+vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils fuient, poussant
+des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes,
+les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se
+jettent dans la mer, ceux-ci gravissent les montagnes.</p>
+
+<p>Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut
+tombé, le souffle impétueux du vent se calma; le monde
+perdit son inquiétude et prit un aspect souriant. Aussitôt
+que ce Démon aux œuvres méchantes eut succombé, l'auguste
+Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; les
+cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les
+Dieux se félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait
+l'épouvante dans tous les mondes, les Gandharvas, les
+Dieux et les Dânavas marchent de compagnie et proclament
+joyeux: «Que les Brahmes désormais se promènent
+sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!»</p>
+
+<p>De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes,
+ayant vu frapper de mort dans le combat ce prince des
+Rakshasas, doué d'une irrésistible vigueur, poussent à
+l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des cris, se
+glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient
+un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait
+si bien touché le but. Remuant leurs queues, battant des
+mains, ils criaient à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!»
+L'âme remplie de joie et s'embrassant les uns
+les autres, ils échangeaient entre eux différentes histoires
+concernant ce <i>noble</i> frère de l'aîné des Raghouides.</p>
+
+<p>Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant
+avait eu le corps sillonné de blessures dans ce combat
+par le terrible Rakshasa. Le vigoureux Lakshmana à la vive
+splendeur s'en revint, l'âme dans la joie, appuyé sur
+Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où l'attendaient
+Râma et Sougrîva.</p>
+
+<p>«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana,
+son frère. Alors, comme s'il en avait perdu le
+souvenir, ce héros ne raconta point lui-même la mort
+d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais la tête du
+Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide
+Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute
+l'affaire. À cette nouvelle que son héroïque frère avait
+terrassé Indradjit, le Raghouide à la grande vigueur en
+conçut une joie sans égale.</p>
+
+<p>Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé
+cruellement son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir,
+partagé qu'il était entre la joie et le chagrin. Il
+baisa sur la tête ce héros, donné pour l'accroissement de
+sa fortune et fit asseoir Lakshmana malgré lui et rougissant
+au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé dans son
+sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa:
+il tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère
+bien-aimé, le baisa au front une seconde fois, toucha
+doucement ses blessures et dit:</p>
+
+<p>«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est
+heureux au plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat,
+ô bonheur! le bras droit lui-même de ce criminel Râvana!
+En effet, héros, cet Indradjit était son <i>dernier</i> asile! Sur
+la nouvelle que son fils a mordu la poussière, Râvana, de
+qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc aujourd'hui avec
+une nombreuse foule de troupes!»</p>
+
+<p>Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans
+ses bras étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout
+à son côté, lui parla en ces termes: «Tu vois percé
+de flèches ce fils de Soumitrâ, la joie de ses amis: veuille
+donc bien procurer, singe à la grande science, un remède
+qui le rende à la santé.»</p>
+
+<p>À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les
+narines de Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur
+l'Himâlaya et nommé l'Extracteur-des-flèches. À peine
+celui-ci en eut-il respiré le parfum, que tous ses dards
+glissèrent du corps au même instant. Ses douleurs s'éteignirent
+et ses plaies furent cicatrisées.</p>
+
+<p>Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste
+échappé de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés,
+la cuirasse déchirée, le corps accablé de fatigue, au
+palais de Râvana et lui annoncent que le Râvanide a succombé
+dans la bataille sous le fer de Lakshmana.</p>
+
+<p>Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même,
+il perdit le sentiment; et, quand la connaissance
+lui fut revenue longtemps après, ce roi, que la perte de
+son fils torturait de chagrin, ce monarque suprême des
+Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:</p>
+
+<p>«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le
+plus formidable des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui
+as-tu subi le joug de Lakshmana? Yama est un
+Dieu, que désormais j'estimerai davantage, lui, par qui
+tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort!
+<i>Hélas!</i> c'est le chemin battu des héros, dans les troupes
+mêmes, où tout guerrier est un immortel. <i>Mais</i>, s'il a
+sacrifié sa vie pour son maître, l'homme au cœur mâle
+entre <i>aussitôt</i> dans le Swarga.</p>
+
+<p>«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et
+l'empire même des Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton
+épouse, où t'en es-tu allé, après que tu nous eus tous délaissés!
+N'était-ce pas à toi, héros, de célébrer mes funérailles,
+alors que je serais descendu au séjour d'Yama? Et
+les rôles sont ici renversés!»</p>
+
+<p>Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes,
+il tomba en défaillance.</p>
+
+<p>Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en
+proie à la plus vive douleur, tourna les regards de sa pensée
+vers Sîtâ et résolut de lui ôter la vie.</p>
+
+<p>«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le
+secours de la magie un fantôme de même taille et de
+même figure; puis, ayant paru le tuer, s'écria: «La voici,
+<i>votre</i> Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux pour mon plaisir
+faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette Vidéhaine,
+<i>trop</i> fidèle au kshatrya, son époux!»</p>
+
+<p>Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots
+adressés aux ministres, qu'il dégaina son épée de bonne
+trempe, éclatante comme un ciel sans nuage. Il sortit
+promptement du palais à pas rapides, et chaque pied,
+qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la
+terre.</p>
+
+<p>Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux
+et doué de science, Avindhya tint ce langage au monarque
+des Rakshasas, <i>mal</i> contenu par ses ministres:
+«Comment donc, toi, en qui nos yeux voient un fils de
+Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la
+Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce
+qui est le devoir? Tuer une femme est une action qui ne
+te sied d'aucune manière, à toi, né dans la plus éminente
+famille, recommandé par la célébration des sacrifices et
+distingué surtout par ta <i>haute</i> sagesse.</p>
+
+<p>«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si
+charmante à voir; puis, va dans cette bataille même décharger
+ta colère allumée sur le Raghouide! Une fois que
+tu auras tué dans un combat, il n'y a nul doute, Râma le
+Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau dans
+tes mains.»</p>
+
+<p>À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque
+malgré lui et réussit à l'emmener hors de la présence de
+Sîtâ. Le tyran à l'âme cruelle abaissa un long regard sur
+la beauté de sa captive, ornée de toutes les perfections, et
+sa colère s'éteignit au même instant. Il retourna donc à
+son palais et rentra dans la salle du conseil, environné de
+ses amis.</p>
+
+<p>Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides,
+l'éminent héros sortit de la ville par cette porte
+même que tenaient investie Râma et Lakshmana. Aussitôt
+le soleil éteint sa lumière, les plages du firmament sont
+enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un
+bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de
+sang tombe du ciel, les coursiers bronchent dans leur
+chemin, un vautour s'abat sur son drapeau, et des chacals
+hurlent d'une manière sinistre. On vit une troupe de vautours
+qui volaient en cercle autour du roi magnanime;
+on vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser
+eux-mêmes des larmes.</p>
+
+<p>Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement
+épouvantables, Râvana, que la mort poussait en
+avant pour sa ruine, sortit, aveuglé par sa folie. Cependant,
+au roulement des chars de ces Rakshasas, impatients
+de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était
+avancée pour accepter la bataille.</p>
+
+<p>Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à
+la vaillance éminente, déchire les corps des simiens par des
+grêles de flèches. Il s'avançait dans le champ de bataille,
+comme le soleil dans les plaines du ciel, et dardant ses
+flèches, telles que des rayons épouvantables, il courait
+furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes,
+agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les
+simiens alors de s'enfuir çà et là, tout baignés de leur
+sang. Mais bientôt les singes vaincus, faisant à la cause
+de Râma le sacrifice de leur vie, reviennent au combat,
+armés de roches et poussant des cris. Ils fondirent avec
+des arbres, avec leurs poings, avec des cimes de montagnes
+sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le
+combat.</p>
+
+<p>Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il
+frappe avec dix traits Nala, qui se tenait <i>plus</i> loin.
+Maînda au grand corps percé avec sept dards bien épouvantables,
+il en met cinq dans Gaya sur le champ de bataille.
+Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha vingt-cinq
+flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida
+avec six, Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et
+Djâmbavat avec sept traits. Il déchire Angada, le fils de
+Bâli, avec quatre-vingts flèches et perce Çarabba d'un
+seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa main se
+loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies
+dans le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa
+rage sur les armées des singes, Râvana les dévaste dans
+une grande bataille avec ses flèches rayonnantes comme le
+soleil et qui tranchent les articulations.</p>
+
+<p>Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants
+sur le champ de bataille, confia son corps d'armée à
+Soushéna et partit le front tourné vers l'ennemi. À ses
+côtés et derrière lui marchaient tous ses capitaines, ayant
+tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et
+d'énormes arbres.</p>
+
+<p>Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il
+saisit une vaste, une épouvantable roche, pareille à une
+montagne, et le grand singe à la grande splendeur la jeta
+pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le général des
+Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver à
+son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés.
+Brisé en mille fragments par les multitudes de ses flèches,
+le bloc énorme tomba comme une troupe de vautours
+s'abat du ciel sur la terre.</p>
+
+<p>Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée
+avant qu'elle ait porté coup, Sougrîva arrache et lance
+un shorée, que l'autre coupe encore en plus d'un morceau.
+Et, <i>cela fait</i>, le Rakshasa déchire avec ses dards le
+monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit
+une massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il
+pare avec elle les flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible
+il en frappe les coursiers du char.</p>
+
+<p>Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque
+avait tué les chevaux, saute à bas de son grand
+char et saisit lui-même une massue. Les mains armées
+de la massue et du pilon, nos deux héros engagent un
+nouveau combat, en poussant des cris tels que deux taureaux
+ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite
+le noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans
+cette grande bataille sa massue flamboyante et lumineuse
+à l'égal du soleil. Le monarque des simiens envoya son
+pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon brisé
+par cette massue tomba sur la terre.</p>
+
+<p>Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la
+terre un moushala de fer épouvantable, partout enrichi
+d'or. Sougrîva lève ce trait, qu'il adresse au Rakshasa, et
+le Démon à son tour lui jette une seconde massue: les
+deux armes se brisent dans un choc mutuel et tombent à
+la fois sur le sol de la terre.</p>
+
+<p>Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils
+continuent ce combat à coups de poing, remplis l'un et
+l'autre de force et d'énergie, tels que deux brasiers excités
+jusqu'à la flamme. Les deux héros se frappent mutuellement,
+ils rugissent mainte et mainte fois, ils se choquent
+rudement avec les mains, ils tombent de compagnie
+sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent
+de nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air
+avec un désir mutuel de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa
+à la grande force, à la grande vitesse, voit alors,
+non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec un bouclier;
+et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec
+une épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère,
+ils fondent l'un sur l'autre avec des rugissements.
+Habiles dans l'art des combats, nos deux guerriers, tenant
+haut leurs glaives, décrivent l'un à la droite de l'autre
+un cercle à pas rapide sur le champ de bataille. Enflammés
+d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but la
+victoire: doués également de courage, ils ont une égale
+envie de se donner la mort.</p>
+
+<p>Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse,
+Matta, renommé pour sa vaillance, décharge un
+coup mal combiné de cimeterre sur le grand bouclier du
+monarque des singes; mais, au moment qu'il veut relever
+son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée
+lui abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était
+couronnée. Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé
+sur le sol de la terre, toute l'armée du souverain des Yâtavas
+s'enfuit aux dix points de l'espace. Le singe, qui
+avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un cri de victoire
+avec ses <i>phalanges</i> quadrumanes. La colère saisit l'auguste
+prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la
+vive splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et
+brisé dans les combats l'orgueil des Démons et même des
+Dieux.</p>
+
+<p>Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne
+et rugissant comme un nuage destructeur, s'avançait,
+monté dans son char et brandissant un arc épouvantable;
+Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent des arcs
+et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé
+des Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager
+un combat avec lui et goûter enfin le plaisir de lui
+ôter la vie!» Il dit, bande son arc, et tirant la corde
+jusqu'à son oreille, décoche un trait, que le monarque irrité
+des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.</p>
+
+<p>Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui
+mettent fin à la vie, s'éleva entre ces deux héros, animés
+par un désir mutuel de la victoire. Le Rakshasa ne s'en
+émut pas, car il vit quelle était sa propre légèreté à décocher
+le trait, à briser le dard, à repousser la flèche ennemie.
+Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère,
+Râma à la force immense perce le noctivague avec
+des centaines de traits aigus, qui vibrent dans la blessure.</p>
+
+<p>Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur,
+s'avance irrité et décoche le trait des ténèbres, dard bien
+formidable et qui glace de la plus horrible épouvante. Le
+projectile envoyé brûle de tous côtés les singes: aussitôt,
+rompus et fuyants, les simiens font lever sur le sol un
+nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter
+ce trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui
+l'attend de pied ferme à côté de Lakshmana, son frère:
+tel Vishnou près duquel est Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide,
+qui, appuyé sur un grand arc, semblait effleurer
+de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec rapidité
+son char sur le champ de bataille contre ce noble
+enfant de Raghou, il blessa, <i>chemin faisant</i>, beaucoup
+de singes.</p>
+
+<p>Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana
+qui fondait sur lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne
+son arc par le milieu. Et, brandissant cet arc
+immense, il défie au combat son ennemi à la grande
+fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire,
+le ciel et la terre de ses cris.</p>
+
+<p>Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec
+ses dards aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches,
+pareilles à la flamme du feu. Mais à peine l'excellent
+archer les avait-il envoyées au milieu des airs, soudain
+l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches avec des flèches;
+et de couper, montrant la légèreté de sa main, un
+trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix
+avec dix.</p>
+
+<p>Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats,
+eut vaincu le Soumitride, il s'approcha de Râma,
+qui se tenait là, immobile comme une montagne, les
+yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des averses
+de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies
+partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain
+l'aîné des Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu
+desquels ce héros au grand arc trancha ces volées de
+traits enflammés, épouvantables, et tels que des serpents.</p>
+
+<p>Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des
+nuages de flèches dans ce combat, le Raghouide sur
+Râvana et Râvana même sur le Raghouide. Attentifs à
+s'observer mutuellement et décrivant mainte évolution
+l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt
+de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus,
+dirigeaient d'une manière habile et variée la fougue de
+leurs projectiles.</p>
+
+<p>Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la
+saison brûlante a disparu, tels ces divers projectiles acérés
+le voilaient de ténèbres, sillonnées par la flamme des
+éclairs.</p>
+
+<p>Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux
+versés dans l'art des combats, tous deux les plus adroits
+entre ceux qui savent lancer une arme de jet, tous deux
+ils se livrèrent un combat furieux. L'un et l'autre semblaient
+un océan, qui fait rouler des vagues de flèches comme
+des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur
+deux mers <i>ennemies</i>.</p>
+
+<p>Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet
+de flèches de fer dans le front du vaillant Daçarathide.
+Mais celui-ci, portant sur sa tête comme une guirlande
+faite de lotus azurés, cette <i>hideuse</i> couronne lancée
+d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion. Ensuite,
+récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu
+d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère,
+encoche des flèches à son arc. Alors ce héros à la vive
+splendeur tire à soi le nerf de sa corde et lance à Râvana
+dans le combat ses flèches, pareilles à la flamme du feu.
+Mais, décochés par la <i>main</i> vigoureuse <i>du</i> Raghouide,
+ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du monarque
+des Yâtavas, sans lui faire de blessure.</p>
+
+<p>De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second
+trait, celui des Gandharvas mêmes, frapper le tyran,
+debout sur son beau char. Mais le démon arrête ces dards,
+qui soudain, quittant leurs formes de flèches, entrent
+dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq
+têtes.</p>
+
+<p>Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du
+Raghouide, il en choisit lui-même un autre, bien fait
+pour inspirer une insurmontable épouvante, celui des
+Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent, le monarque
+à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées
+en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons
+et de corbeaux: celles-ci ont une tête flamboyante de
+vautour; celles-là un museau de chacal; les unes ont des
+gueules de loup; les autres des hures de sanglier; il en
+est avec des bouches effroyablement béantes; en voici
+d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à
+lécher: tels sont les dards aigus et d'autres encore <i>non
+moins terribles</i>, que Râvana déchaîne contre son ennemi
+par la vertu de ses enchantements.</p>
+
+<p>Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le
+Raghouide à la grande énergie riposte avec le trait du
+feu, arme céleste et souveraine. Il décoche maintes flèches
+différentes: celles-ci ont une face toute flamboyante
+de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre; celles-là
+ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour
+chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête
+une lune, soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour
+fer un grand météore igné, telles autres sont à l'image
+d'une comète. Le trait du Raghouide ayant rompu le
+charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent
+alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles
+à revêtir les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi
+un cri de joie, en voyant s'évaporer ces armes dont Râma
+aux travaux infatigables a brisé la vertu.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti
+son trait, son courroux augmenta et devint sur-le-champ
+deux fois ce qu'était auparavant sa colère. Le monarque
+à la grande vigueur se mit donc à lancer contre ce noble
+fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva, que lui avait
+composé Maga le magicien. Alors on voit partir en masse
+de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas
+enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit
+sortir, impétueux et divers, les marteaux de guerre, les
+maillets d'armes, les cimeterres et les foudres allumées,
+comme les vents sortent <i>des nuages</i> à la retraite de
+l'hiver.</p>
+
+<p>Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer
+une flèche, le Raghouide à la splendeur éclatante, de
+frapper le trait de Râvana avec un trait supérieur, celui
+des Gandharvas. À la vue de son trait vaincu par le magnanime
+Râma, le monarque tout flamboyant de lumière
+en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras
+vastes, embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent
+de l'arc du Rakshasa aux dix têtes. Le ciel était rempli
+de ces armes ignées, qui se ruaient toutes à la fois: on
+aurait dit que le soleil, la lune et les planètes tombaient
+des mondes du Swarga.</p>
+
+<p>Mais soudain Râma de trancher à la face des armées
+ces disques terribles et les armes diverses que lui adresse
+le vigoureux Démon. À peine eut-il vu surmonter la puissance
+de son trait, le monarque des Yâtavas blessa le Raghouide
+avec dix flèches dans tous les membres. Cruellement
+percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier
+d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque
+peu. Sa colère en fut excitée au plus haut point, et ce
+héros, accoutumé à vaincre dans les batailles, ficha des
+traits aigus dans tous les membres du terrible Démon.</p>
+
+<p>Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec
+colère sept flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya
+ces dards à la grande fougue trancher le drapeau du resplendissant
+monarque, dans le champ duquel une tête
+d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul
+trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce <i>roi</i>
+magnanime la tête de son cocher, parée de pendeloques
+flamboyantes; et, dans le moment que le souverain des
+Rakshasas courbait son arc, semblable à une trompe
+d'éléphant, Lakshmana le rompit <i>dans ses mains</i> avec
+cinq et cinq flèches.</p>
+
+<p>De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups
+de sa massue, au timon du char même de son frère, les
+bons coursiers pareils à des montagnes et couleur des
+sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide monarque
+saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme
+d'une colère violente contre <i>le héros</i> son frère. Aussitôt
+l'auguste souverain saisit et lance à Vibhîshana une
+longue pique de fer, qui flamboyait comme la flamme du
+feu. Mais Râma de la briser avec trois flèches avant
+qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de laquelle
+s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois
+morceaux.</p>
+
+<p>À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide
+avait rompue dans ce grand combat, un immense cri <i>de
+victoire</i> s'éleva au milieu des singes.</p>
+
+<p>Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante,
+inaffrontable, rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable
+que la mort elle-même. Balancée dans la main
+du vigoureux et magnanime Démon, cette pique, d'une
+impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel
+comme un éclair.</p>
+
+<p>Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au
+même instant près de Vibhîshana exposé au danger de sa
+vie. Ce vaillant guerrier bande son arc et inonde avec
+une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main et
+prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans
+cette averse de traits décochés par ce magnanime, le
+tyran ne pensa plus à diriger sa lance contre Vibhîshana
+et sa colère fut contrainte à se détourner de lui.</p>
+
+<p>Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il
+tourna sa face vers le Soumitride et lui tint ce langage:
+«Puisque c'est toi qui sauves de la mort ce Vibhîshana
+si renommé pour sa force, <i>eh bien!</i> ma lance épargne le
+Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, <i>brandissant</i>
+à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit
+clochettes, au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis
+et flamboyante d'une splendeur innée, Râvana, bouillant
+de colère, vise Lakshmana, lui darde sa pique, ouvrage
+enchanté de Maga le magicien, et pousse un cri.</p>
+
+<p>Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre
+même de Çakra, cette pique, envoyée d'une effroyable
+vitesse, fondit sur le Soumitride au front de la bataille.
+Tandis que volait cette arme de fer, soudain Râma de lui
+adresser ces paroles à elle-même: «Que la fortune sauve
+Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»</p>
+
+<p>Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande
+splendeur et flamboyant comme la langue du roi des serpents,
+s'abattit avec une grande fougue sur la grande
+poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba sur la terre, le
+cœur fendu sous le coup de cette lance que le bras impétueux
+du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine
+Râma, qui se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce
+<i>déplorable</i> état, que son cœur en fut tout rempli de tristesse
+par le vif amour qu'il portait à son frère; il demeura
+un instant absorbé en lui-même, les yeux troublés
+de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à la
+fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser
+abattre!» L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher
+la vie au Démon, recommença contre lui un combat des
+plus tumultueux avec des flèches bien aiguisées.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille
+au Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de
+cette lutte, et se reposa. Alors, mettant à profit ce moment
+de répit que lui donnait la retraite de son ennemi,
+Râma, ayant relevé dans son sein la tête de son frère, se
+mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière touchante
+son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère!
+toi que j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi
+qui étais ma vie! Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais
+suivi dans la forêt. Là, inspiré sans cesse par la tendresse
+fraternelle, tu fus toujours mon consolateur quand le
+malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ m'eut
+rempli de chagrin: «Je vaincrai, <i>disais-tu</i>, le monarque
+des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en
+es-tu allé, Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton
+frère?»</p>
+
+<p>Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande
+science, réunissant les mains en coupe, dit ces mots à
+Râma, noyé dans sa douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude
+à l'égard du Soumitride; abandonne, guerrier aux
+longs bras, abandonne ce chagrin et ne te laisse pas
+abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna;
+qu'il vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»</p>
+
+<p>Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous
+les côtés.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut promené son examen sur tous les
+membres et sur les sens intimes du malade, Soushéna
+tint ce langage à l'aîné des Raghouides:</p>
+
+<p>«Ce Lakshmana, <i>de</i> qui <i>l'existence</i> accroît ta prospérité,
+n'a point quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas
+changé et son teint n'est pas devenu livide. Examinez
+son visage: il est clair et brillant; les paumes de ses
+mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses
+yeux!</p>
+
+<p>«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du
+Gandhamâdana! Qu'un homme blessé voie cette plante,
+c'est assez pour qu'il soit guéri de ses blessures. Ainsi,
+que les singes prennent leur vol sans tarder et qu'ils s'en
+aillent rapidement la chercher!» Les paroles de Soushéna
+entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie
+cette mission au vigoureux Hanoûmat <i>et laisse-moi lui
+dire</i>: «Va, héros à la grande science, va au mont Gandhamâdana!
+car je ne vois pas un autre homme aussi capable
+de nous apporter cette panacée.»</p>
+
+<p>Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de
+manier le discours, Hanoûmat répondit en ces termes
+au noble fils de Raghou: «Si le sacrifice de ma vie pouvait
+rendre la vie à Lakshmana, je subirais volontiers la
+mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un
+voyage.»</p>
+
+<p>À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que
+Sougrîva lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton
+vol au-dessus de la mer, et dirige-toi, héros à la grande
+vigueur, à la vaste science, vers le mont Gandhamâdana!
+Explore ces lieux où croît la plante fortunée, qui fait tomber
+les flèches des blessures. Là, sont deux rois Gandharvas,
+nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de
+guerriers Gandharvas à la force immense habitent cette
+montagne délicieuse, couverte de lianes et d'arbres variés.
+Il te faudra soutenir contre eux, on ne peut en douter,
+un combat épouvantable. Va! que ta route soit heureuse!
+Fais une bonne traversée!»</p>
+
+<p>Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit
+en chemin. Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième
+voie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, passa donc intrépidement au-dessus de
+Lankâ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b>
+<p>L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu,
+l'atmosphère.</p></blockquote>
+
+<p>Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course
+aérienne, tint alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable
+Démon, le plus difficile à vaincre de tous les Rakshasas,
+monstre aux quatre faces, aux quatre bras, aux
+huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur:
+«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros
+Hanoûmat, que tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où
+croît le simple fortuné qui extrait les flèches et guérit
+les blessures. Si tu réussis à l'arrêter, je te donne la
+moitié de mon royaume.»</p>
+
+<p>Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu
+là, ce noctivague à la grande force bâtit dans un clin
+d'œil par la vertu de sa magie un délicieux ermitage, où
+ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les sacrés tisons
+allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce. Il se
+trouve au même instant revêtu avec le costume des
+ermites, les cheveux renoués dans une gerbe sainte, les
+ongles et la barbe longs, le ventre amaigri par le jeûne,
+un chapelet à sa main et des prières sur ses lèvres murmurantes.
+Quand il se fut donné ces traits sous les apparences
+d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là,
+attendant l'arrivée du singe.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une
+vigueur immense; les deux bras étendus à travers le ciel,
+ce héros aux longs bras nageait dans les airs bien au-dessus
+de la mer avec des mouvements accélérés.</p>
+
+<p>Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont
+Gandhamâdana. Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé
+d'arbres variés. L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat,
+se lève, vient à sa rencontre et lui dit: «Sois le
+bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité, voici de l'eau
+pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi! Repose-toi
+à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des
+singes.»</p>
+
+<p>À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces
+termes: «Écoute les paroles que je vais dire, ô le plus
+saint des ermites.</p>
+
+<p>«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une
+lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est
+le frère de Râma. Je vais donc au Gandhamâdana à cause
+d'un simple merveilleux qui naît sur la montagne et qui
+s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission d'en rapporter
+pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a
+prescrite.»</p>
+
+<p>«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit
+celui qui d'un ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins
+t'asseoir ici un moment. Tu es un hôte venu dans
+ma chaumière; accepte, héros, mes dons hospitaliers.
+J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle pénitence.
+Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour
+apaiser ma faim.»</p>
+
+<p>À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce
+lac, couvert de nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais,
+tandis qu'il y boit de l'eau, soudain Grâhî, la crocodile<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>,
+happe le singe. Tout saisi qu'il était par elle, Hanoûmat,
+le singe à la vigueur immense, tira le monstre
+hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses
+bras, il se mit à la déchirer avec ses ongles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b>
+<p>On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui
+n'en a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité
+de cette traduction.</p></blockquote>
+
+<p>Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile
+tint ce langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat,
+fils du Vent. Sache que je suis une Apsara, nommée
+Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un char couleur
+du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais par
+l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course
+était rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair.
+Cet anachorète à l'éminente splendeur avait nom Yaksha.
+Mon char dans ce moment, noble singe, heurta le pénitent,
+ceint des armes de la malédiction. Alors, de son
+nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me
+jeta ces mots:</p>
+
+<p>«Il est dans la plage du septentrion une montagne
+qui se nomme le Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté
+méridional, est un grand lac: tu vivras dans ses ondes
+sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout ce qui a
+vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction,
+sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant
+fléchir à mes prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au
+temps où le héros Hanoûmat viendra au mont Gandhamâdana,
+tu obtiendras, n'en doute pas, la délivrance de
+cette métamorphose.»</p>
+
+<p>«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane
+sans péché; je te l'ai racontée entièrement: c'est à toi,
+héros, que je dois ma délivrance: adieu! je retourne au
+palais de Kouvéra!»</p>
+
+<p>À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces
+mots: «Va donc avec une pleine assurance! je suis heureux,
+Apsara, de ce que j'ai brisé ta chaîne!»</p>
+
+<p>Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère
+céleste, le fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant
+ermitage où se tenait le Démon. Aussitôt que le Rakshasa,
+déguisé en ermite, le voit arriver, il prend des racines
+et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef quadrumane
+vit cette forme d'emprunt, et resta un moment
+à cette vue plongé dans ses idées et dans ses réflexions:
+«Je ne vois pas chez les saints ermites des apparences
+telles que je les trouve en celui-ci, pensa-t-il. Cette différence
+nécessairement doit avoir sa cause, et d'ailleurs
+les gestes de cet homme remplissent <i>malgré soi</i> d'épouvante.
+Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa:
+on s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas
+ces Démons, qui excellent dans la magie, circuler par le
+monde sous quelque forme qu'ils veulent? Évidemment,
+c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé par le monarque
+des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce
+Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»</p>
+
+<p><i>Puis, s'adressant au Rakshasa</i>: «Tiens bon, scélérat,
+noctivague de mauvaises mœurs! Je sais maintenant
+qui tu es!»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua
+sa forme naturelle, repoussante, affreuse à voir, et
+fit trembler le Mâroutide: «Où iras-tu, singe? lui dit-il.
+Oui! c'est le magnanime Râvana qui m'envoie ici pour
+satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma force en
+magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais
+aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»</p>
+
+<p>À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage,
+et, les sourcils contractés sur le front, il défia Kâlanémi
+au combat. Aussitôt le singe et le Démon se prennent à
+bras le corps, une lutte s'engage; ils se frappent des
+bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et
+l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un
+et l'autre d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce
+lieu, ni une roche, ni un arbre debout. Enfin le fils du
+Vent étreint dans le câble de ses bras le terrible Démon,
+qui, privé de souffle et la respiration supprimée, tombe
+sur la terre, pousse un vaste cri et descend au séjour
+d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les
+Gandharvas à la grande force et les trente millions des
+gardes vigoureux, <i>campés</i> sur la montagne.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi,
+le héros monta sur la céleste montagne, enrichie
+de métaux divers. Quand ils virent grimper Hanoûmat,
+les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi, qui es venu,
+sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»</p>
+
+<p>À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé
+dans la poitrine avec une lance de fer un grand héros,
+nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. C'est à
+cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana chercher
+une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée
+l'Extracteur-des-flèches.</p>
+
+<p>«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez
+m'accorder votre bienveillance. Dans la terre de Râma,
+le souverain des hommes, il sied à vos excellences de
+montrer un esprit tout à fait bienveillant et docile aux volontés
+de ce puissant monarque.»</p>
+
+<p>&mdash;«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues
+les Gandharvas à la grande force. Et de quel
+autre que de Hâhâ et de Hoûhoû, ces deux magnanimes
+Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? Qu'on mette
+donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil de
+sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent,
+et, remplis de fureur, le chargent de coups
+avec les poings et les pieds, avec des massues et des
+épées. Battu par ces Génies, orgueilleux de leurs forces,
+Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de colère
+et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore
+une meule d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'œil tous
+ces trente millions de robustes guerriers.</p>
+
+<p>Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche
+du simple cette montagne céleste, remplie d'arbres et de
+lianes, séjour des tigres et des lions. Il eut beau chercher,
+tout rempli d'impatience, il ne put trouver cette
+plante salutaire. Enfin le noble singe entoura de ses
+bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau
+de cette montagne, large de cinq et longue de sept
+yodjanas sur dix en hauteur, retraite aimée par toutes
+les sortes de volatiles, embellie de la présence des Kinnaras,
+enrichie de métaux variés, ombragée d'arbres différents
+et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de
+lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres,
+qui versait partout dans ses grottes une eau semblable à
+des perles, qui se couronnait de maintes et maintes fleurs,
+qui prêtait çà et là des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies
+Ouragas, où des lianes s'enroulaient à l'entour des
+arbres divers, où maint oiseau s'ébattait dans toutes les
+variétés du vol.</p>
+
+<p>Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du
+Vent, la montagne pleura et des larmes de métaux coulèrent
+de ses yeux. Hanoûmat, qui possédait la force du
+vent, saisit à la hâte cette montagne, dont les échos répondaient
+aux cris des plus magnifiques animaux, <i>ses
+habitants</i>, de chaque espèce; il s'élança lestement avec
+elle au milieu des airs et partit avec rapidité.</p>
+
+<p>À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs,
+les Pannagas, les Vidyâdharas, les Gandharvas et les
+Dieux s'entredirent stupéfaits: «Nous n'avons pas encore
+vu dans les trois mondes un grand fait aussi merveilleux!
+Le héros capable d'accomplir un exploit tel:
+tuer dans un combat les Gandharvas et déraciner une
+montagne, quel autre peut-il être que Hanoûmat lui-même?
+Gloire à toi, héros aux longs bras, qui possèdes
+une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction,
+tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana,
+tu as déraciné la montagne et tu voles avec elle, portée
+dans tes bras! Certes! les œuvres qui ont aujourd'hui
+signalé ta vigueur sont égales aux œuvres mêmes des
+Immortels.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne,
+arriva en peu de temps à Lankâ. Troublés à la vue du
+singe, une montagne dans ses mains, aussitôt les Rakshasas,
+qui habitaient cette ville, de courir, agités par la
+crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa
+grande alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte
+de sa mission à Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai
+pas trouvé sur le Gandhamâdana cette plante salutaire.
+J'ai donc apporté ici la cime entière de cette montagne.</p>
+
+<p>Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat
+à la grande force: «L'œuvre que tu as faite, héros
+des singes, est égale aux actions des Dieux mêmes. Mais
+il faut reporter cette montagne aux lieux où tu l'as prise;
+car c'est le théâtre où les Dieux viennent toujours s'ébattre
+à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un regard
+étonné contempla cette montagne, riche de racines et
+de fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers,
+couverte par ses différents arbustes; il monta sur la céleste
+montagne, parée avec toutes les espèces de métaux. Arrivé
+sur la cime, il aperçut l'herbe salutaire. Aussitôt vu, il
+arracha le simple fortuné, le recueillit avec empressement
+et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le plus
+habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et
+le fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé.
+L'héroïque meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en
+eut à peine senti l'odeur, qu'il fut délivré de ses flèches
+et guéri de ses blessures. À l'instant même il se releva
+de la terre où il était couché.</p>
+
+<p>Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie:
+«Viens! viens!» dit-il à son frère; et, les yeux noyés
+de pleurs, il serra étroitement le Soumitride avec amour
+dans ses bras, le baisa au front, versa des larmes de
+plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros,
+je te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»</p>
+
+<p>Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana,
+qui s'était remis debout sur le sol de la terre: «Bien!
+bien!» Ils rendent à l'envi des honneurs à Soushéna, le
+plus habile des médecins; Sougrîva le comble de louanges,
+et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en
+souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana <i>vivant</i>, ce
+frère bien-aimé!»</p>
+
+<p>À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches
+et sans blessures, les singes poussèrent de tous les côtés
+un cri de victoire. L'aspect de cette montagne, qu'ils
+n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette heure, excite
+leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils s'approchent
+de Sougrîva. Ils ont un grand désir, <i>lui disent-ils</i>,
+de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en
+accorder à tous la permission.</p>
+
+<p>Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des
+aiguières célestes de saints anachorètes et des fruits de
+toutes les sortes. Ils se baignent dans les sources de la
+montagne; ils mangent ses fruits et, dans un instant, les
+singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de fruits et
+de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée
+dans ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied
+de la montagne.</p>
+
+<p>Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva,
+donne tes ordres au fils du Vent. Qu'il remporte
+cette montagne et qu'elle soit remise à la même place,
+d'où elle fut arrachée.»</p>
+
+<p>Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage
+conforme à celui de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre
+de son magnanime souverain, s'incline devant les
+chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la montagne
+sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des
+airs.</p>
+
+<p>Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne
+emportée dans le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que
+leur force enivrait d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon
+très-épouvantable, à Sinhavaktra, de qui le ventre s'arrondissait
+en cruche, à Oulkâmoukha d'une force immense,
+à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et
+au noctivague Kankatounda:</p>
+
+<p>«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit
+arrêté au plus vite par la vertu de vos enchantements!
+En récompense, ô les plus terribles des Rakshasas, vous
+recevrez de moi un honneur au-dessus duquel il n'est
+rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les noctivagues
+se couvrent tous les membres de leurs cuirasses,
+prennent à la main des projectiles variés et s'élancent tous
+au milieu des airs.</p>
+
+<p>Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant,
+sa montagne à la main, les Rakshasas vigoureux lui
+adressèrent tous ce langage: «Qui es-tu sous les formes
+d'un singe, toi qui marches tenant une montagne? Ne
+crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux
+mêmes? Qui peut te sauver de nos mains à cette heure,
+où te voilà pris? Tu vois en nous Brahma, le grand Çiva,
+Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous rayonnants de
+splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de t'arracher
+la vie!»</p>
+
+<p>Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en
+ces termes: «Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent,
+secondés par les Asouras, les Pannagas et les Dieux,
+je vous tuerai tous, m'appuyant sur la seule force de mon
+bras!»</p>
+
+<p>Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à
+des courtisans de Râvana, fit tête aux six Rakshasas,
+unissant leurs efforts contre lui. Ne pouvant user de ses
+bras, qui portaient la montagne, et réduit à combattre
+avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur
+maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns
+avec le coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son
+genou; il frappa ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses
+dents. D'autres, liés dans le câble de sa queue par le magnanime
+singe porteur de la montagne, pendaient au
+sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au milieu
+du vide, semblaient un collier de grands saphirs
+bleus, entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts
+Tâladjangha, entouré de la formidable queue, parvint
+avec beaucoup de peine à se dégager de la chaîne et
+prit la fuite.</p>
+
+<p>Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas,
+il continua son chemin, tenant sa montagne et resplendissant
+au milieu du ciel. Alors tous les Dieux avec les Gandharvas,
+les Vidyâdharas et les Tchâranas de lui jeter
+cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous
+montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre
+que toi capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance
+infinie et d'exterminer les Rakshasas dans les airs,
+sans quitter cette montagne!»</p>
+
+<p>Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana
+et remet sa montagne à la même place d'où
+elle fut arrachée.</p>
+
+<p>Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à
+l'écart, et, par la vertu de sa magie, il avait créé un char
+éblouissant, pareil au feu, muni complétement de projectiles
+et d'armes, aussi épouvantable à voir qu'Yama, le
+trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et d'une
+vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement
+cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile
+cocher, <i>quoiqu</i>'il se mût à la seule pensée de l'esprit.</p>
+
+<p>Monté dans ce char, le roi décacéphale, <i>visant d'un œil</i>
+attentif, assaillit Râma sur le champ de bataille avec les
+plus terribles dards, semblables au tonnerre. «Il est
+inégal, dirent les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux,
+ce combat, où Râma est à pied sur la terre et Râvana
+monté dans un char!»</p>
+
+<p>À ces paroles des Immortels, Çatakratou<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> d'envoyer
+sur-le-champ à Râma son char, conduit par son cocher
+Mâtali. On vit descendre aussitôt du ciel et s'approcher
+du Kakoutsthide le char fortuné du monarque des Dieux
+avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois admirablement
+incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli,
+avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil,
+tel que l'astre adolescent du jour, que traînaient
+de bons coursiers au poil fauve, semblables au soleil
+même, ornés avec une profusion d'or, agitant <i>sur le front</i>
+des panaches d'or et <i>secouant sur le corps</i> des chasse-mouches
+blancs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><p>Indra.</p></blockquote>
+
+<p>Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma,
+Lakshmana, Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent
+tout saisis d'étonnement. «Il arrivera quelque chose! se
+dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci est une ruse, que
+le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est armé
+d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»</p>
+
+<p>À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage:
+«Visitons nous tous, char, attelage et cocher!» Mais à
+la vue des chevaux qui se tenaient sur la terre, prêts au
+combat et rapides comme la pensée: «Héros, dit Vibhîshana
+à la grande science, monte sans crainte, avec
+une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la
+magie des Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier
+des ennemis, aucun char de cette espèce chez le monarque
+des Rakshasas. Et, de plus, je vois ici de ces présages
+qui annoncent le succès.»</p>
+
+<p>Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux,
+tenant son aiguillon et monté dans le char, s'approche
+du Kakoutsthide à la vue même du monarque aux dix
+têtes, et, les mains réunies en coupe, il adresse à Râma
+ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards,
+t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné,
+exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la
+main d'Indra, et cette cuirasse pareille au feu, et ces
+flèches semblables au soleil, et ces lances de fer, luisantes,
+acérées. Monte donc, héros, dans ce char céleste,
+et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis,
+avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière
+aux Dânavas!»</p>
+
+<p>Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la
+gauche du char et décrivit autour de lui un pradakshina;
+il fit ses révérences à Mâtali, et, songeant qu'il était un
+Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet hommage rendu,
+le héros, instruit à manier les traits divins, monta pour
+la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché
+autour de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna
+de splendeur à l'égal du monarque même qui règne sur
+les gardiens du monde.</p>
+
+<p>Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses
+coursiers; puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros
+qui savait dompter les ennemis. Alors s'éleva, char contre
+char, un terrible, un prodigieux combat. Le Daçarathide,
+versé dans l'art de lancer un trait surnaturel, paralysa
+tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le
+gandharvique, le divin avec le divin.</p>
+
+<p>Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit
+un nouveau dard souverain, épouvantable, et décocha au
+Raghouide le trait même des Nâgas. Soudain, transformées
+en serpents au venin subtil, les flèches aux ornements
+d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le
+Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur,
+la tête en feu, la gueule béante, vomissant la flamme de
+leurs bouches, ils assaillent Râma lui-même. Toutes les
+plages du ciel étaient remplies, toutes les régions intermédiaires
+étaient couvertes de ces reptiles flamboyants au
+poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.</p>
+
+<p>Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les
+côtés, il mit en lumière un épouvantable trait, le dard
+terrifiant de Garouda. Les flèches aux ornements d'or et
+brillantes comme le feu, décochées par le grand arc de
+Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards
+des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son
+trait anéanti, le monarque des Rakshasas fit alors tomber
+sur Râma d'épouvantables averses de flèches.</p>
+
+<p>Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables
+exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits.
+Après qu'il eut abattu le drapeau d'or sur le fond du char,
+Râvana de blesser avec la rapidité de ses flèches les coursiers
+mêmes d'Indra. À la vue du Raghouide accablé par
+son ennemi, les Dânavas et les Dieux tremblèrent. La
+terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana avec
+eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée
+de fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur
+dans les airs et touchait presque au flambeau du
+jour. Le soleil avec des rayons languissants apparaissait
+horrible, couleur de cuivre, collé en quelque sorte contre
+une comète et le sein maculé.</p>
+
+<p>Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son
+arc à la main, se montrait alors inébranlable comme
+le mont Maînaka. Et Râma lui-même, refoulé par le
+terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de ses
+flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés
+sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra
+dans la plus ardente fureur, consumant de sa flamme,
+pour ainsi dire, le puissant Démon.</p>
+
+<p>Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux
+leur <i>ancienne</i> guerre, ils entre-croisent des acclamations
+passionnées: «Victoire à toi, Daçagrîva!» s'écrient
+d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, Râma!» crient
+d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.</p>
+
+<p>Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait
+lancer un <i>nouveau</i> coup au Raghouide, mit la main sur
+un long projectile. Enflammé de colère, pour ainsi dire,
+il saisit une lance épouvantable, sans pareille, insurmontable,
+effroi de toutes les créatures, au tranchant de diamant,
+à la grande splendeur, exterminatrice de tous les
+ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable
+au trépas.</p>
+
+<p>L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il
+pousse un grand cri épouvantable, il ébranle de cet horrible
+son la terre, le ciel, les points cardinaux et les
+plages intermédiaires. Au rugissement affreux du monarque
+aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la
+mer de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu
+veuille sauver les mondes!» Après que le monarque aux
+vastes forces eut pris cette grande lance et qu'il eut jeté
+cette clameur, il tint à Râma cet amer langage: «Tiens
+bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va trancher
+ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa
+lance.</p>
+
+<p>À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect
+épouvantable, le Raghouide vigoureux, levant son arc,
+envoie contre elle ses dards aigus. Il frappa cette lance
+au milieu de son vol avec des torrents de flèches, comme
+la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui
+s'élève pour <i>la destruction du monde</i> à la fin d'un
+youga.</p>
+
+<p>Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique
+de l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de
+son rival. En voyant ses dards brisés au milieu des airs et
+réduits en cendres au seul toucher de cette lance, le Raghouide
+fut saisi de colère. Il empoigne dans une ardente
+fureur la pique de fer que Mâtali avait apportée et qu'Indra
+lui-même estimait grandement. À peine eut-il <i>d'une
+main</i> vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses <i>nombreuses</i>
+clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme
+par le météore de feu qui incendie le monde à la fin d'un
+youga. Il envoya cette pique frapper la grande lance du
+monarque des Yâtavas, qui, brisée en plusieurs morceaux,
+tomba, ses clartés éteintes.</p>
+
+<p>Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides
+que la pensée avec des traits acérés, perçants, à la
+grande vitesse, au toucher pareil à celui du tonnerre. Cela
+fait, le Raghouide blesse Râvana de trois flèches aiguës
+dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses forces trois autres
+dards au milieu du front. Le corps tout percé de
+flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé
+des Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs
+planté au milieu des armées.</p>
+
+<p>Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux,
+se mit à rire et tint ce langage mordant à Râvana:
+«En châtiment de ce que tu entraînas du Djanasthâna ici
+mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le plus vil des Rakshasas!
+Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma Vidéhaine,
+tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à
+sa qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!»
+Tu exerces ton courage sur des femmes sans défense,
+ravisseur des épouses d'autrui; tu fais une action d'homme
+lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu renverses
+les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes
+mœurs, tu prends la mort comme par orgueil, et tu
+penses: «Je suis un héros!» Parce que des Rakshasas
+faibles, tremblants, t'honorent comme d'un culte, tu
+penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!»
+Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit
+<i>paraître à mes yeux</i> ce fantôme de gazelle: c'était bien
+montrer complétement ton courage et tu fis là un exploit
+merveilleux!</p>
+
+<p>«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux
+actions criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de
+repos, tant que je ne t'aurai pas arraché de ta racine!
+Qu'ici donc aujourd'hui même, de ton corps percé de mes
+dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel tirent les entrailles,
+comme Garouda tire les serpents!»</p>
+
+<p>À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma
+d'inonder avec les averses de ses flèches Râvana, qui se
+tenait dans la foule <i>de ses Rakshasas</i>. La colère avait
+doublé en ce guerrier aux travaux infatigables dans la
+guerre son courage, sa force et son ardeur pour le combat.</p>
+
+<p>En butte aux averses de flèches que décochait Râma,
+aux pluies de pierre que jetaient les singes, le trouble
+envahit le cœur du monarque aux dix têtes. Toutes les
+flèches, tous les javelots divers lancés par lui ne suffisaient
+plus aux nécessités du combat; tant il marchait
+rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que
+le cocher, par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit
+tomber dans un tel affaissement, il se mit, troublé lui-même,
+à tirer peu à peu le char de son maître hors du
+champ de bataille.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de
+la mort, Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son
+cocher: «Pourquoi, sans tenir compte de mon désir,
+me traitant avec mépris, comme un être faible, timide,
+léger, sans âme, comme un homme de force vile, dépourvu
+de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle
+sortir mon char du milieu des ennemis?</p>
+
+<p>«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi
+ne soit retiré, si tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as
+point mis en oubli ce que sont mes qualités.»</p>
+
+<p>À ce langage amer, que le monarque insensé adressait
+au judicieux cocher, celui-ci répondit avec respect ces
+paroles salutaires:</p>
+
+<p>«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut
+détourné par moi du combat, comme un fleuve impétueux
+serait détourné de la mer.</p>
+
+<p>«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée
+t'a causé de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la
+même ardeur, ni l'air aussi dispos. À force de traîner ce
+fardeau, les coursiers du char sont couverts de sueur; ils
+sont abattus, accablés par la fatigue. J'ai fait ce qui était
+convenable pour suspendre un instant ce combat entre
+vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers
+du char.»</p>
+
+<p>Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat:
+«Cocher, fais tourner vite à ce char le front vers le Raghouide!
+Râvana ne veut pas revenir sans avoir tué son
+ennemi dans la bataille!» Stimulé par ces mots de Râvana,
+le cocher aussitôt de pousser rapidement ses coursiers,
+et, dans un instant, le grand véhicule du souverain
+des noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.</p>
+
+<p>À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de
+chevaux noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable
+splendeur, semblait soutenu sur les humides
+nuées au milieu des airs, Râma dit à Mâtali, cocher du
+puissant Indra:</p>
+
+<p>«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous
+avec colère et d'un bruit égal à celui d'une montagne
+qui se déchire, fendue par un coup de tonnerre. Marche
+au-devant du char de mon rival et tiens ferme, sans négligence;
+je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le
+nuage qui s'est élevé <i>dans les cieux</i>. Je le sais, il n'est
+rien qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra;
+mais je désire combattre, c'est là ma seule pensée: c'est
+donc une chose que je rappelle à ta mémoire; ce n'est
+pas un avis que je veuille te donner.» Satisfait par ce
+langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des cochers,
+poussa rapidement son char.</p>
+
+<p>Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés
+l'un contre l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher
+la vie et comme deux éléphants rivaux, ivres <i>de colère
+et d'amour</i>. Bientôt les Rishis du plus haut rang, les
+Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à la
+mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel
+en char.</p>
+
+<p>Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant;
+ils se portaient mutuellement des blessures, enflammés
+par l'ambition de triompher. Étalant toute leur vitesse de
+main et frappant les dards avec les dards, ils encombraient
+le ciel de flèches pareilles à des serpents. En même
+temps s'élevèrent des prodiges horribles, épouvantables,
+qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de
+Râma.</p>
+
+<p>Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore
+et d'un crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier
+de la Chine. Il s'éleva de grands météores ignés avec des
+trombes de vent furieuses et un épouvantable bruit: Râvana
+en trembla et la terre en fut ébranlée.</p>
+
+<p>De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur
+l'armée de Râvana les foudres épouvantables d'Indra avec
+un bruit que l'oreille ne pouvait supporter. Ses coursiers
+mêmes, transpirant des étincelles de leurs membres et
+versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, rendaient
+à la fois et de l'eau et du feu.</p>
+
+<p>«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut
+mourir!» se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans
+cette bataille la suprême essence du courage.</p>
+
+<p>Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à
+son arc des flèches, et, visant le drapeau arboré sur le
+char du Raghouide, il envoie ses dards avec colère. Mais,
+sans toucher le drapeau flottant sur le char de Pourandara,
+les flèches viennent frapper la pique en fer debout
+sur le véhicule et tombent <i>amorties</i> sur le sol de la terre.</p>
+
+<p>Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son
+arc et songe à rendre, coup pour coup, la pareille à son
+ennemi. Il vise le drapeau de Râvana et lui décoche un
+trait, flamboyant de sa propre splendeur, irrésistible et
+tel qu'un grand serpent.</p>
+
+<p>Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit
+sur la terre, et le drapeau coupé du monarque
+tomba du char sur la plaine.</p>
+
+<p>À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux
+vastes forces fut comme embrasé dans le combat par le
+feu qui s'allume au souffle de la colère, et, incapable de
+modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse de flèches.</p>
+
+<p>Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un
+affronté au timon de l'autre, les étendards aux étendards
+et les coursiers tête contre tête.</p>
+
+<p>Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à
+un serpent, Râma, versé dans la science des astras les
+plus grands, abattit du corps une des têtes de Râvana.
+Les trois mondes virent donc alors gisante sur la terre
+cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana,
+tout à coup s'éleva une autre pareille tête, que le
+magnanime Raghouide à la main prompte abattit également.
+On vit décollée encore la seconde tête de Râvana;
+mais, à peine eut-il coupé cette <i>horrible</i> tête, que Râma
+en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber,
+comme les autres, sous les traits de Râma, semblables à
+la foudre; mais autant il en coupe dans sa colère, autant
+il en renaît sur les épaules de Râvana. Ainsi, dans ce
+combat, il était impossible à Râma d'obtenir la mort du
+cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une
+centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit
+pas davantage se briser la vie du monarque des Rakshasas.</p>
+
+<p>À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité
+des Rakshasas fatiguait Râma dans cette bataille avec
+une averse de traits en fer.</p>
+
+<p>La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable
+combat fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou
+même encore le sommet de la montagne. Il dura sept
+jours entiers, ce grand duel, qui eut pour témoins les
+Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les
+Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce
+combat, ni un jour, ni une nuit, ni une heure, ni une
+seule minute.</p>
+
+<p>Enfin, Mâtali rappela au Raghouide <i>ce qu'il paraissait
+avoir oublié</i>: «Pourquoi suis-tu cette marche,
+héros, comme si tu ne savais pas <i>ce qu'est ton adversaire</i>?</p>
+
+<p>«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de
+Brahma: en effet c'est Brahma lui-même qui sera ainsi
+l'auteur de sa mort. Il ne te faut pas, Raghouide, lui couper
+les membres supérieurs; car la mort ne peut lui être
+donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez lui
+que par les autres membres.»</p>
+
+<p>Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées
+par ces mots de Mâtali, prit alors un dard enflammé,
+soufflant comme un serpent.</p>
+
+<p>Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis
+pour Indra et l'avait donné au roi des Dieux qui désirait
+la victoire sur les trois mondes. Cette flèche avait dans
+sa partie empennée le vent; à sa pointe le feu et le soleil;
+dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, bien que son
+corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses
+nœuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna,
+le Dieu qui tient la foudre, et la Mort un lasso
+dans sa main. Les membres souillés du sang ravi à une
+foule d'êtres, arrosée de moelle, affreuse, épouvantable,
+la terreur de tout, avide de lécher comme un serpent et
+donnant toujours dans le combat une abondante pâture
+aux grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas,
+aux chacals, aux quadrupèdes carnassiers, elle avait les
+formes de la mort et portait la terreur avec elle.</p>
+
+<p>Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent,
+la peur fit trembler tous les êtres et la terre elle-même
+chancela. Irrité, il imprime une forte courbure à
+son arc, et, bouillant de courroux, lance à Râvana cette
+flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du plus
+efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de
+Çakra, la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.</p>
+
+<p>Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort
+elle-même, le trait s'abattit sur le Démon et brisa le
+cœur de ce Râvana à l'âme cruelle. Il mit fin rapidement
+à son existence, il ravit le souffle à Râvana, et, quand il
+eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son œuvre accomplie,
+et rentra de lui-même dans son carquois.</p>
+
+<p>Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque
+et tombe avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur
+éteinte, sa fougue anéantie, son âme expirée, il
+croula de son char sur la terre, comme Vritra sous un
+coup de la foudre.</p>
+
+<p>Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé
+sur la terre, les noctivagues sans défenseur, faible reste
+des Rakshasas tués, s'enfuient çà et là de tous les côtés.
+Privés du roi, sous le bras duquel était leur asile et maltraités
+par les simiens triomphants, ils courent, chassés
+par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants de
+larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent
+des cris joyeux, proclamant la victoire de Râma et
+la mort de Râvana.</p>
+
+<p>Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde,
+le tambour des Dieux résonna bruyamment au milieu des
+airs. Un immense cri s'éleva au sein même du ciel:
+«Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes,
+souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs
+tomba du firmament sur la terre, et le char de Râma fut
+tout inondé de ces fleurs divines aux suaves odeurs.</p>
+
+<p>Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au
+milieu des airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les
+éloges de Râma. Nârada, Toumbourou, Gârgya, Hâhâ,
+Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, chantèrent
+eux-mêmes devant le Raghouide <i>victorieux</i>. Ménakâ,
+Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, <i>ces nobles
+Apsaras</i>, dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide,
+joyeuses de la mort qu'il avait infligée au Démon.</p>
+
+<p>Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait
+de la joie la plus vive, dit alors ces paroles polies
+à Sougrîva, de qui les désirs étaient remplis, à son ami
+Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, enfin à tous les généraux
+des ours et des singes:</p>
+
+<p>«Grâce à la force et au courage de vos excellences,
+grâce à la vigueur de vos bras, le voici mort ce Râvana,
+le monarque des Rakshasas, qui fit tant pleurer le monde!
+Aussi longtemps que le monde subsistera, les hommes
+s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez accompli
+et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»</p>
+
+<p>Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois
+fois cette pensée, et rappela aux singes et aux ours différentes
+choses, et justes, et convenables, qu'ils avaient
+faites <i>dans la guerre</i>.</p>
+
+<p>À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta
+splendeur seule a consumé ce criminel et ses généraux.
+Où trouver en nous, gens de peu de vigueur, assez de
+force pour accomplir dans les combats un fait immense
+comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»</p>
+
+<p>Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de
+la terre éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné,
+recevant les hommages des grands Dieux. Ensuite, le
+vent revint au calme, les dix points cardinaux se firent
+sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités se rallièrent
+à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même
+rayonna d'une lumière inaltérable.</p>
+
+<p>Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous
+les flèches de Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée
+par la violence du chagrin: «Héros courageux, célèbre
+dans la guerre, versé dans toute la science des astras,
+pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre,
+hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? <i>Tu gis</i>, tes
+longs bras, ornés de sandal, étendus sans mouvement,
+ton diadème rejeté <i>du front</i>, ce diadème d'un éclat égal
+à celui de l'astre du jour! Le voici donc arrivé maintenant,
+héros, ce <i>malheur</i>, que j'avais prévu: car, aveuglé
+par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!</p>
+
+<p>«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps
+écrasé dans les griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand,
+cet amoureux éléphant de Râvana; lui, de qui la splendeur
+était comme une défense; lui, pour qui sa race était
+comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; lui,
+de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée
+par la mada<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, ruisselant de ses tempes!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b>
+<p>«<i>Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è
+temporibus effluit</i>.» (<span class="sc">Bopp</span>, au mot cité.)</p></blockquote>
+
+<hr />
+
+<p>À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait
+tué Râvana, les Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent
+du gynœcée. Agitées de nombreuses convulsions,
+souillées des poussières de la terre, se battant la poitrine
+et la tête avec des bras luisants d'or, les cheveux déliés,
+accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses,
+qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les
+Rakshasas par la porte septentrionale.</p>
+
+<p>Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles
+cherchent leur époux sans vie: «Hélas! mon noble
+mari!» s'écrient-elles de tous les côtés. «Hélas! mon
+protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein jonché
+de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante
+aux cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus
+qu'un bourbier de sang.</p>
+
+<p>Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de
+larmes, se lamentant comme de <i>plaintives</i> éléphantes,
+elles ne brillaient point alors ces femmes qui pleuraient
+un époux tué dans ce terrible monarque. Elles virent là
+ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur,
+tombé sur la terre et semblable à une montagne <i>écroulée</i>
+de noir collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans
+la poussière du champ de bataille, elles se laissent tomber
+sur ses membres, comme des lianes coupées avec les arbres
+d'une forêt.</p>
+
+<p>Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette
+posture, celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses
+bras autour du cou. Telle jette ses bras en l'air, puis
+se roule sur la terre; l'une s'évanouit, en voyant la face
+de Râvana glacée par la mort; l'autre soulève dans son
+giron la tête du monarque et pleure accablée de chagrin,
+lavant ce pâle visage de ses larmes, comme <i>l'aurore</i>
+inonde un lotus de gelée blanche.</p>
+
+<p>Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la
+bataille, elles manifestaient leur désespoir sous différentes
+formes et se lamentaient à l'envi l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient
+dans le champ de carnage, la plus auguste des
+épouses et la bien-aimée du roi contemplait son époux
+avec tristesse. Et quand elle eut promené ses regards
+sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les
+coups de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se
+mit alors à gémir d'une manière touchante: «N'est-il
+pas vrai, héros aux bras puissants, frère puîné de Kouvéra,
+n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de
+tenir pied en face de ta colère <i>sur un champ de bataille</i>?
+Terrifiés à ta vue, les Rishis, les Gandharvas
+renommés, les Tchâranas, les Yakshas et les Dieux s'enfuyaient
+à tous les points de l'espace. Tu dors, abattu
+dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un
+homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?</p>
+
+<p>«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite
+qu'elle soit à la face des armées: <i>non!</i> ce n'a pas été
+sa main <i>d'homme</i> qui t'a broyé, toi, gonflé de force partout.
+Je croirais plutôt que c'est Vishnou, qui vint en
+personne pour ta mort sous les formes de Râma et qui
+entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de
+la magie.</p>
+
+<p>«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut
+tué avec les Rakshasas nombreux qui l'environnaient,
+son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors que, dans
+la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi pour la force, fut tué
+par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà n'était
+pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut
+jetée par les singes dans la grande mer, je soupçonnais
+déjà dans mon cœur que Râma n'était pas un homme.</p>
+
+<p>«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je;
+mais tu n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son
+triomphe <i>en ce jour</i>. Tu t'es follement épris de Sîtâ,
+monarque des Rakshasas, pour la perte de ton empire,
+de ta personne et de moi-même. Il y a des femmes qui
+lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même supérieures
+en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu
+n'as point compris cela.</p>
+
+<p>«La Mithilienne va donc maintenant se promener
+joyeuse avec Râma, tandis que moi, infortunée, je suis
+tombée dans une mer épouvantable de chagrins! moi,
+qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur le Kêlâsa,
+dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du
+Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!</p>
+
+<p>«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de
+moi, cette nuit qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais
+prévue telle, insensée que j'étais! Mon père est le souverain
+des Dânavas, mon époux était le monarque des Rakshasas,
+et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi étais-je
+fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai perdu
+en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse
+mes éternelles années!</p>
+
+<p>«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi
+ne me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse chérie?
+Honore en moi, noctivague aux longs bras, la mère de
+ton fils!</p>
+
+<p>«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec
+laquelle tu immolais tes ennemis dans les combats, cette
+lance brillante comme le soleil et semblable à la foudre
+même du Dieu qui manie le tonnerre! Tranchée à coups
+de flèches, les tronçons de ta massue jonchent la terre de
+tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de laquelle,
+héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cœur
+qui, écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties
+quand je te vois là descendu au tombeau!»</p>
+
+<p>Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes
+et le cœur assailli par l'amour, la reine tomba dans un
+<i>triste</i> évanouissement.</p>
+
+<p>Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant
+et désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent
+de relever Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir:
+«Reine, lui disent-elles, il n'a pas compris la
+marche inconstante des choses humaines; le malheur
+vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit
+même cette splendeur instable des rois!» À ces paroles,
+elle se mit à pleurer avec de bruyants sanglots, et, la
+tête baissée, elle mouilla ses deux seins avec les gouttes
+épaisses de ses larmes.</p>
+
+<p>Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie
+qui devait ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga;
+car il vit dans leur pensée qu'ils avaient le désir de célébrer
+ses obsèques. Aussitôt, à la voix de Sougrîva, les
+singes à la force épouvantable de rassembler çà et là des
+bois d'aloès et de sandal.</p>
+
+<p>Les généraux des singes reviennent chargés de cruches
+remplies d'une eau puisée dans les quatre vastes mers; ils
+rapportent à grande hâte des fleurs cueillies sur les sept
+monts et sur les autres montagnes de la terre. Ils apportent
+des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du beurre
+clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du
+sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas
+de bois. Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison
+l'agnihotra, que les brahmes ne laissent jamais seul. Il
+fit cette partie des funérailles suivant l'ordre des cérémonies,
+consigné dans le rituel, de manière qu'elle fût
+jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps
+qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable,
+très-saint et hautement vénéré.</p>
+
+<p>D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu
+pur. Ensuite, on dresse un vaste, un très-grand bûcher,
+que surmontent des bûches de sandal, mêlées à des nâgésars,
+auxquels sont unis de généreux aloès; bûcher
+riche de tous les parfums, incomparable par ses grands
+arbres de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le
+monarque vêtu d'une robe de lin, et, s'inclinant, les
+Rakshasas déposent le corps couché sur un lit.</p>
+
+<p>Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas,
+commencent en l'honneur du roi la cérémonie dernière;
+ils immolent pour le monarque des Rakshasas la suprême
+victime des morts. Ils orientent l'autel au sud-est et portent
+le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui s'approche
+en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.</p>
+
+<p>Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent,
+suivant le rite, à pleines cuillers, sur le mort un
+beurre liquide et clarifié dont l'antilope a fourni la matière.
+Ils mettent un char à ses pieds, un mortier dans
+un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher différents
+arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime
+au lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un
+des Maharshis et prescrite dans les Çâstras.</p>
+
+<p>À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en
+l'honneur du monarque une victime de bétail qu'ils oignent
+tout entière de beurre clarifié, couchent dans un
+tapis et jettent dans le feu du sacrifice. Puis, l'âme consumée
+de tristesse et la face baignée de larmes, ils inondent
+Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et
+d'autres oblations.</p>
+
+<p>Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite,
+applique le feu au bûcher; et la flamme, se développant
+éclatante, dévore aussitôt le monarque aux dix têtes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal
+du soleil qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande
+science fit ses révérences à Mâtali: «Tu as déployé une
+grande puissance, tu m'as rendu le plus éminent service,
+lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé, dans le
+séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi
+donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char
+et s'élève aussitôt vers le ciel.</p>
+
+<p>Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat,
+ce héros qui ressemblait à une grande montagne et qui
+s'approcha, les mains réunies en coupe à ses tempes:
+«Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, le puissant
+monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va
+souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à
+ma Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je
+suis en bonne santé, de même que Sougrîva, de même que
+Lakshmana, et que Râvana fut tué dans la bataille. Raconte
+à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles d'ici, et
+veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses commissions.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit
+dans le palais opulent de Râvana, il vit, dépouillée de
+tous honneurs Sîtâ, la vertueuse épouse de Râma. La tête
+courbée, le corps incliné, l'air modeste, il salua la Mithilienne
+et se mit à lui répéter toutes les paroles de son
+époux:</p>
+
+<p>«J'ai remporté la victoire, <i>te fait dire ton époux</i>;
+sois tranquille, Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana,
+ton ennemi, sous le joug duquel <i>gémissait</i> Lankâ! Ton
+séjour dans l'habitation de Râvana ne doit plus t'inspirer
+de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est tombé sous
+l'obéissance de Vibhîshana.»</p>
+
+<p>À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie
+fermant tout passage à sa voix, cette femme au visage
+brillant comme l'astre des nuits ne put articuler une seule
+parole. Ensuite, le plus illustre des singes dit à Sîtâ,
+plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine?
+Pourquoi ne me parles-tu pas?»</p>
+
+<p>À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta
+le chemin du devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint
+ce langage d'une voix que sa joie rendait balbutiante:
+«À peine eus-je entendu une si agréable nouvelle, l'éminente
+victoire de mon époux, que, subjuguée par la joie,
+je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois
+rien, singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là),
+<i>non!</i> je ne vois rien sur la terre qui soit égal aux
+charmes de ton récit, ni l'or, ni les vêtements, ni même
+les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie telle, que
+j'en perdis la parole.»</p>
+
+<p>À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses
+deux mains en coupe et debout en face de Sîtâ, lui tint ce
+langage dicté par la joie: «Femme vertueuse, appliquée
+au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour ton mari la
+joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles
+d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes
+paroles de toi, au don le plus magnifique par des multitudes
+de pierreries; elles valent même tout l'empire des
+Dieux! Avec cette richesse, je pourrais acheter tous les
+biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois
+Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que
+je sollicite de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle
+je tiens. Daigne me l'accorder gracieusement; ensuite,
+on te fera voir ton époux.</p>
+
+<p>«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux
+visages hideux vomir sur toi des paroles outrageantes,
+suivant les injonctions de Râvana.</p>
+
+<p>«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien
+épouvantables, aux cruelles mœurs: daigne m'accorder
+cette grâce.»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi
+Djanaka, réfléchit un moment; puis elle se mit à rire et
+lui fit cette réponse: «Que le noble singe ne s'irrite pas
+contre des servantes, forcées d'obéir, qui se meuvent par
+la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la domesticité
+du roi.</p>
+
+<p>«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en
+châtiment des mauvaises œuvres que j'avais commises
+avant <i>ces jours</i> et par la faute de l'adversité de ma fortune.
+C'est ma destinée seule qui m'avait lié à cette déplorable
+condition: telle est vraiment l'opinion de mon
+esprit. Faible, je sais pardonner à de <i>faibles</i> servantes.»</p>
+
+<p>À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la
+parole, fit cette réponse à l'illustre épouse de Râma:
+«Sîtâ, la noble épouse de Râma, vient de parler comme
+il était convenable. Donne-moi tes commandements,
+reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces
+mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit:
+«Chef des singes, je désire voir mon époux.»</p>
+
+<p>Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit
+cette noble parole au héros, le plus habile entre ceux qui
+savent manier l'arc: «Ta Mithilienne, <i>que j'ai trouvée</i>
+absorbée dans la peine et les yeux troubles de pleurs,
+n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a désiré jouir
+de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le
+plus vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de
+larmes, s'abandonna à ses réflexions.</p>
+
+<p>Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs
+et brûlants soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des
+Rakshasas: «Fais venir ici la princesse de Mithila, Sîtâ,
+ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura baigné sa tête, répandu
+sur elle un fard céleste et revêtu de célestes parures.»</p>
+
+<p>À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied
+hâté; il entra dans le gynœcée, et, les mains réunies en
+coupe, il dit à Sîtâ: «Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts
+de célestes parures et monte dans un char, s'il te
+plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la Vidéhaine
+répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon
+époux avant même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.»
+Ces paroles entendues, Vibhîshana repartit:
+«Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu
+fasses.»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne,
+pour qui son mari était comme une divinité, cette
+reine toute dévouée à l'amour et à la volonté de son
+époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» répondit-elle. Sur-le-champ,
+de jeunes femmes lavent sa tête et font sa toilette;
+on la revêt de robes précieuses, on la pare de
+riches joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une
+litière magnifique, couverte de tapis somptueux, et l'emmène,
+escortée de Rakshasas en grand nombre.</p>
+
+<p>Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant
+voir la Mithilienne, se tenaient sur le passage par
+centaines de mille. «De quelle beauté donc est cette Vidéhaine?
+se disaient-ils. Quelle est cette perle des femmes,
+à cause de laquelle ce monde des singes fut mis en si
+grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le
+monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la
+grande mer une chaussée longue de cent yodjanas!»</p>
+
+<p>Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de
+tous les côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et
+s'avança vers Râma lui-même. Il s'approcha du magnanime,
+plongé dans ses réflexions, tout victorieux qu'il fût,
+et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai amenée!»</p>
+
+<p>À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui
+avait longtemps habité dans la maison d'un Rakshasa,
+trois sentiments d'assaillir à la fois Râma, la joie, la colère
+et la tristesse. Il fit aller ses yeux de côté et se mit à
+réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à Vibhîshana
+ces paroles opportunes:</p>
+
+<p>«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours
+t'es complu dans mes victoires, que la Vidéhaine
+paraisse au plus tôt en ma présence.» À ces mots du
+Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser
+le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés
+de turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le
+bambou dans la main, parcourent d'un pied hâté la multitude,
+refoulant de toutes parts les assistants.</p>
+
+<p>Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en
+arrière, pleines de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement
+par un sentiment de politesse et d'amour. Irrité
+et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, le Démon à la
+grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du reproche
+à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi,
+vexes-tu ces gens? Ne leur fais pas de violence, car je
+regarde chacun d'eux comme s'il était de ma famille.»</p>
+
+<p>Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant
+négligée, en conçut une secrète colère difficile à tenir
+sous le voile. Ensuite la Djanakide, ayant regardé son
+époux, réfléchit, et, femme, elle comprima sa joie cachée
+au fond du cœur.</p>
+
+<p>Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une
+voix forte et pareille au bruit d'une masse de grands nuages:</p>
+
+<p>«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte
+retranchée <i>d'un sérail</i>, ni l'étiquette d'une cour,
+ni tout autre cérémonial des rois, qui mettent une femme
+à l'abri des regards: le voile de la femme, c'est la vertu
+de l'épouse! Celle que voici nous est venue de la guerre;
+elle est plongée dans une grande infortune; je ne vois
+donc pas de mal à ce que les regards se portent sur elle,
+surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène
+la Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des
+bois puissent la voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en
+méditant ce langage, conduisit la Mithilienne auprès du
+magnanime Râma.</p>
+
+<p>À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne,
+les singes et tous les généraux de Vibhîshana avec
+le peuple de se regarder les uns les autres et de s'entre-dire:
+«Que va-t-il faire? On entrevoit chez lui une colère
+secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils furent tous
+agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans
+leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.</p>
+
+<p>Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient
+remplis tous de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées,
+ils ressemblaient à des morts. À l'indifférence qu'il
+marquait pour son épouse, à ses manières effrayantes,
+Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de fleurs qui
+n'a plus de charmes et que <i>son maître</i> abandonne.</p>
+
+<p>Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de
+pudeur, la Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit
+s'approcher de lui, telle que Çrî elle-même revêtue d'un
+corps, ou telle que la Déesse de Lankâ, ou telle enfin que
+Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de Sîtâ, la plus noble
+des épouses, tous les singes furent transportés dans
+la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa
+beauté.</p>
+
+<p>Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au
+milieu de ces peuples assemblés, elle se fut approchée de
+son époux, la Djanakide se tint près de lui, comme la
+charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À l'aspect de cette
+femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le Raghouide
+versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul
+mot, car le doute était né dans son âme. Ballotté au milieu
+des flots de la colère et de l'amour, Râma, le visage
+pâle, avait ses yeux empourprés d'une extrême rougeur,
+tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!</p>
+
+<p>Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante
+de pudeur, ensevelie dans ses pensées, en proie à
+la plus vive affliction et comme une <i>veuve</i> qui n'a plus
+son protecteur. Elle, cette jeune femme, qu'un Démon
+avait enlevée de force et tourmentée dans une <i>odieuse</i>
+captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir du
+monde des morts; elle, que la violence arracha de son
+ermitage un instant désert; elle, sans reproche, innocente,
+à l'âme pure, elle n'obtenait pas de son époux une
+seule parole! Aussi, les yeux déjà baignés par des larmes
+de pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit-elle
+en <i>des torrents de</i> pleurs, quand elle se fut approchée
+de Râma, en lui disant: «Mon époux!»</p>
+
+<p>À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme
+vint troubler les yeux des capitaines simiens; et tous ils
+se mirent à pleurer, saisis de tristesse. Le Soumitride, qui
+sentit naître son émotion, se couvrit aussitôt la face de
+son vêtement et fit un effort pour contenir ses larmes et
+rester impassible dans sa fermeté.</p>
+
+<p>Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette
+grande révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta
+sa timidité et se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine
+secoua son chagrin, elle s'arma de courage, elle
+refoula ses larmes en elle-même par sa force d'âme et la
+pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage de
+son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit:
+c'étaient l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même
+la douleur.</p>
+
+<p>Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine,
+se mit à lui exposer l'état secret de son cœur: «Je t'ai
+conquise des mains de l'ennemi par la voie des armes,
+noble Dame: reste donc à faire bravement ce que demandent
+les circonstances. J'ai assouvi ma colère, j'ai lavé
+mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur
+et mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon
+courage; aujourd'hui, ma peine a rendu son fruit; j'ai
+accompli ma promesse: je dois être ici égal à moi-même.</p>
+
+<p>«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un
+Démon travesti sous une forme empruntée, c'est le Destin
+qui est l'auteur de cette faute; la fraude s'est faite
+ici l'égale du courage. <i>Mais</i> qu'aurait-il de commun avec
+une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui n'essuierait
+pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?</p>
+
+<p>«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage
+de Lankâ, tout ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son
+fruit <i>heureux</i>. La fatigue des armées et celle de Sougrîva,
+qui déploya tant de courage dans les combats
+et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte
+aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana,
+qui, désertant le parti d'un frère vicieux, est venu
+se rallier au mien, porte également son fruit aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les
+yeux tout grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était
+inondée par ses larmes. À cette vue, la colère du Raghouide
+s'en accroît davantage, et, contractant ses <i>noirs</i>
+sourcils sur le front, jetant des regards obliques, il envoie
+à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes et des
+Rakshasas:</p>
+
+<p>«Ce que doit faire un homme pour laver son offense,
+je l'ai fait, par cela même que je t'ai reconquise: j'ai
+donc sauvé mon honneur. Mais sache bien cette chose:
+les fatigues que j'ai supportées dans la guerre avec mes
+amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour toi,
+que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi
+par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement,
+noble Dame, pour me sauver du blâme encouru et laver
+la tache imprimée sur mon illustre famille.</p>
+
+<p>«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme
+le serait une lampe mise dans l'intervalle de mes yeux!
+Va donc, je te donne congé; va, Djanakide, où il te
+plaira! Voici les dix points de l'espace, <i>choisis</i>! il n'y a
+plus rien de commun entre toi et moi. En effet, est-il un
+homme de cœur, né dans une noble maison, qui, d'une
+âme où le doute fit son trait, voulût reprendre son
+épouse, après qu'elle aurait habité sous le toit d'un autre
+homme?</p>
+
+<p>«Place comme il te plaira ton cœur, Sîtâ! car il n'est
+pas croyable que Râvana, t'ayant vue si ravissante et
+douée de cette beauté céleste, ait pu jamais trouver du
+charme dans aucune autre des jeunes femmes qui habitent
+son palais!»</p>
+
+<p>Quand elle entendit pour la première fois ces paroles
+affreuses de son époux au milieu des peuples assemblés,
+la Mithilienne se courba sous le poids de la pudeur. La
+Djanakide rentra dans ses membres, pour ainsi dire, et,
+blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un torrent
+de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de
+pleurs, elle dit ces mots lentement et d'une voix bégayante
+à son époux: «Tu veux me donner à d'autres,
+comme une bayadère, moi qui, née dans une noble famille,
+Indra des rois, fus mariée dans une race illustre.
+Pourquoi, héros, m'adresses-tu, comme à une épouse
+vulgaire, un langage tel, choquant, affreux à l'oreille et
+qui n'a point d'égal? Je ne suis pas ce que tu penses,
+guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en moi;
+<i>j'en suis digne</i>, je le jure par ta vertu elle-même!</p>
+
+<p>«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si
+leur conduite est légère; mais dépose le doute à mon
+égard, Râma, si tu m'as bien étudiée. S'il m'est arrivé de
+toucher les membres de ton ennemi, mon amour n'a rien
+fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le Destin!
+Mon cœur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir,
+n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais,
+esclave en des membres qui ne sont pas à moi?
+Jamais, en idée seulement, je n'ai failli envers toi: puissent
+les Dieux, nos maîtres, me donner la sécurité d'une
+manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si mon
+âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste
+et notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce
+malheur me tue pour l'éternité.</p>
+
+<p>«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la
+première fois dans Lankâ, où j'étais captive, pourquoi,
+héros, ne m'as-tu pas rejetée dès ce moment? Aussitôt
+cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par toi, j'eusse
+abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu
+n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en
+péril; cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en
+des travaux sans fruit.</p>
+
+<p>«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu
+mis avant tout, comme un esprit léger, monarque des
+hommes, ce fut ma qualité seule d'être une femme. J'étais
+née du roi Djanaka, appelée que je fusse d'un nom qui
+attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite,
+ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main,
+qu'adolescent tu avais pressée en mon adolescence, tu ne
+l'as point admise pour garant; ma vertu et mon dévouement,
+tu as tout rejeté derrière toi!»</p>
+
+<p>Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces
+larmes rendaient balbutiante; puis, s'étant recueillie dans
+ses pensées, elle dit avec tristesse à Lakshmana: «Fils
+de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est le remède à mon
+infortune: frappée injustement par tant de coups, je n'ai
+plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon
+époux, dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer
+dans le feu; c'est la <i>seule</i> route <i>ici</i> qu'il m'est séant de
+suivre.»</p>
+
+<p>À ces mots de la Mithilienne, <i>l'intrépide</i> meurtrier
+des héros ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes
+de l'incertitude, fixa les yeux sur le visage de son frère;
+et, comme il vit l'opinion de Râma se manifester dans
+l'expression de ses traits, le robuste guerrier fit un bûcher
+pour se conformer à sa pensée. En effet, qui que ce
+fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir
+de la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole,
+ni même le regarder.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de
+Râma debout et la tête baissée, la Vidéhaine s'avança
+vers le feu allumé. Elle s'inclina d'abord en l'honneur
+des Dieux, puis en celui des brahmes; et, joignant ses
+deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu
+Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De
+même que je n'ai jamais violé, soit en public, soit en secret,
+ni en actions, ni en paroles, <i>ni de l'esprit</i>, ni du
+corps, ma foi donnée au Raghouide; de même que mon
+cœur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même,
+toi, feu, témoin du monde, protége-moi de tous les
+côtés!»</p>
+
+<p>Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente
+de s'élancer dans les flammes, fit le tour du feu et dit
+encore ces mots: «Agni, ô toi qui circules dans le
+corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des
+Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme
+un témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux
+simiens de pleurer beaucoup, et, tombant une à une, les
+larmes couvrent bientôt leur visage.</p>
+
+<p>Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une
+âme résolue entra dans les flammes allumées. Une multitude
+immense, adultes, enfants, vieillards, était rassemblée
+en ce lieu; ils virent tous la Mithilienne éplorée
+se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra dans
+le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas!
+dont la clameur intense éclata comme quelque chose de
+prodigieux. Semblable à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ,
+parée de bijoux d'or épuré, s'élança dans les flammes
+allumées, comme une victime, que l'on jette dans le feu
+du sacrifice.</p>
+
+<p>À ces cris des peuples: «<i>Hélas! hélas!</i>» Râma, le
+devoir incarné, mais l'âme courroucée, demeura un moment
+les yeux troubles de larmes. Soudain Kouvéra, le
+roi <i>des richesses</i>, Yama avec les Mânes, le Dieu aux mille
+regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain
+des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le
+drapeau a pour emblème un taureau, l'auguste et bienheureux
+créateur du monde entier, Brahma, et le roi Daçaratha,
+porté dans un char au milieu des airs et revêtu
+d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir
+ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs
+chars semblables au soleil, ils arrivent sous les murs de
+Lankâ.</p>
+
+<p>Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus
+savant des esprits savants, le saint créateur de l'univers
+entier, étendit un long bras, dont sa main était la digne
+parure, et dit au Raghouide, qui se tenait devant lui, ses
+deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir
+avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher?
+Comment, ô le plus grand des plus grands Dieux,
+ne te reconnais-tu pas toi-même? Quoi! c'est toi qui es
+en doute sur la chaste Vidéhaine, comme un époux vulgaire!»</p>
+
+<p>À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses
+deux mains aux tempes, répondit au plus éminent des
+Dieux: «Je suis, il me semble, un simple enfant de Manou,
+Râma, le fils du roi Daçaratha. <i>S'il en est d'une
+autre manière</i>, daigne alors ton excellence me dire qui
+je suis et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait
+ainsi: «Écoute la vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui
+la force ne s'est jamais démentie! répondit l'Être à la
+splendeur infinie existant par lui-même. Ton excellence
+est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme
+est le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu
+es Hrishikéça, tu es l'homme le plus grand des hommes.</p>
+
+<p>«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement
+et à la fin des mondes; mais on ne connaît de toi ni
+le commencement ni la fin. «Quelle est son essence?»
+se dit-on. On te voit dans tous les êtres; dans les troupeaux,
+dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les points
+de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!</p>
+
+<p>«<i>Dieu</i> fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux
+mille yeux, tu portes les créatures, la terre et ses montagnes.
+Que tu fermes les yeux, on dit que c'est la nuit;
+si tu les ouvres, on dit que c'est le jour: les Dieux étaient
+dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est sans toi.</p>
+
+<p>«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit
+que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut avant ce
+qui est avant tout, on raconte que c'est toi, l'âme suprême.
+C'est pour la mort de Râvana que tu es entré
+ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que
+tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes
+qui soutiennent le devoir. Maintenant que l'impie Râvana
+est tué, retourne joyeux dans ta ville.»</p>
+
+<p>Cependant le feu <i>ardent et</i> sans fumée avait respecté
+la Djanakide, placée au milieu du bûcher: tout à coup,
+voilà qu'il s'incarne dans un corps et soudain il s'élance,
+tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit de son sein dans le
+sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux
+joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une
+robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et
+semblable au soleil enfant.</p>
+
+<p>Alors ce témoin <i>incorruptible</i> du monde, le Feu, dit à
+Râma: «Voici ton épouse, Râma; il n'existait aucune
+faute en elle.</p>
+
+<p>«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli
+envers toi, ni de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni
+par les yeux. Dans une heure, où tu l'avais quittée, héros,
+le Démon Râvana d'une irrésistible vigueur l'emporta
+malgré sa résistance loin de la forêt solitaire. Enfermée
+dans son gynœcée, triste, absorbée dans ton <i>souvenir</i>,
+n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les côtés
+par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de
+toutes les manières, ta Mithilienne, en son âme retournée
+toute vers toi, n'a jamais songé au Rakshasa.</p>
+
+<p>«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la
+moindre faute: je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce
+qu'il y a de manifeste et tout ce qu'il y a de caché: aussi,
+ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, qui <i>viens de</i> l'observer
+<i>ici même</i> en face de mes yeux!»</p>
+
+<p>À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable
+énergie, Râma, plein de constance et le plus
+vertueux des hommes vertueux, répondit au plus excellent
+des Dieux: «Il fallait nécessairement que Sîtâ fût
+soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette
+purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante,
+habité dans le gynœcée de Râvana. «Râma, ce fils
+du roi Daçaratha, est un insensé; son âme n'est qu'une
+esclave de l'amour,» auraient dit les mondes, si je
+n'eusse point fait passer la Djanakide par cette purification.
+Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka
+n'avait pas changé de cœur, qu'elle m'était dévouée et
+que sa pensée errait sans cesse autour de moi. Mais,
+pour lui attirer la confiance des trois mondes dans cette
+assemblée des peuples, je n'ai point arrêté Sîtâ, quand
+elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même n'aurait
+pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue
+par sa vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir
+son rivage. Oui! cette âme cruelle n'aurait pas été
+capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi
+impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non!
+Sîtâ n'a point donné son cœur à un autre, comme la
+splendeur ne fait pas divorce avec le soleil!»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime
+Râma, l'antique aïeul des créatures, l'auguste Swayambhou
+adressa au héros qu'il aimait ce langage, expression
+de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, suaves, judicieuses
+et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé
+Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî,
+et Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand
+tu auras ceint le diadème dans Ayodhyâ et ramené la
+joie dans la foule de tes amis; quand tu auras fait naître
+une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides,
+prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée
+sans pareille, veuille bien alors revenir de la terre
+au ciel.</p>
+
+<p>«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha,
+<i>qui fut</i> ton illustre père et ton gourou dans ce monde
+des enfants de Manou? Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui
+un bienheureux, à qui fut ouvert le monde d'Indra:
+incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton frère.»</p>
+
+<p>À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide
+avec Lakshmana de toucher les pieds de son père,
+assis au sommet d'un char. Tous deux ils virent Daçaratha,
+flamboyant de sa propre splendeur, vêtu d'une robe
+pure de toute poussière; et, monté dans son char, l'ancien
+souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie
+à la vue de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même
+de sa vie.</p>
+
+<p>Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient
+par le flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un
+grand prix au Swarga ni au bonheur d'habiter avec les
+princes des Dieux. Certes, heureuse est-elle cette Kâauçalyâ,
+qui te verra joyeuse rentrer dans ton palais, victorieux
+de ton ennemi et dégagé de ton vœu! Certes,
+heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt,
+Râma, de retour dans ta ville et sacré dans ton empire
+comme le monarque de la terre! Heureux aussi lui-même
+ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; lui de qui
+la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la
+terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le
+devoir et tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.</p>
+
+<p>«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers
+entier, est à la connaissance des Dieux; et moi, que
+voici devant toi, Daçaratha, ton père, j'atteste sa pureté
+moi-même!</p>
+
+<p>«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant
+que tu habitais pour l'amour de moi les forêts, en compagnie
+de ta Vidéhaine et de Lakshmana. Ton séjour
+dans les bois est donc aujourd'hui une dette acquittée et
+ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé,
+mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana,
+immolé de ta main dans la bataille, a satisfait les Dieux.
+Maintenant, paisible avec tes frères dans ton royaume,
+goûte le bonheur d'une longue vie.»</p>
+
+<p>Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette
+réponse, les mains réunies en coupe: «Je suis heureux
+de voir que ta majesté, objet naturel de ma vénération,
+est contente de moi. Mais je voudrais obtenir de ton
+amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui
+sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne
+avec ton fils!» telles sont les paroles qui furent
+jetées par toi-même à Kêkéyî. Que cette malédiction,
+seigneur, ne frappe ni cette mère ni son fils!»</p>
+
+<p>«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le
+fils. «Quelle autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il
+encore avec affection. Là-dessus, Râma lui dit: «Jette
+sur moi un regard propice!» Ensuite, Daçaratha fit de
+tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui cultives le
+devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la <i>récompense
+du</i> devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la
+faveur de Râma, le Swarga et la grandeur suprême.</p>
+
+<p>«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô
+toi qui ajoutes sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère.
+Tu accompliras le devoir dans toute son étendue, tu recueilleras
+une immense renommée, et les hommes raconteront
+dans les mondes ton dévouement fraternel.»</p>
+
+<p>Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le
+monarque dit à Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce,
+il adressa hautement ces mots à la Vidéhaine, qui se
+tenait là, formant l'andjali de ses mains réunies. Il ne
+faut pas ouvrir ton cœur, Vidéhaine, au ressentiment que
+pourrait y conduire cette répudiation <i>apparente</i>: c'est le
+désir même de ton bien qui inspira cette conduite au sage
+Râma pour <i>amener ici la reconnaissance de</i> ta pureté.
+L'action vaillante, sceau de ta pureté, que tu as faite
+aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des femmes <i>dans
+les siècles à venir</i>.</p>
+
+<p>Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et
+ses deux fils, le monarque issu de Raghou, Daçaratha,
+flamboyant, s'éleva dans son char vers le monde d'Indra.
+Il suivait le chemin fréquenté par les Dieux; et, ses regards
+baissés vers la surface de la terre, il s'éloignait,
+sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau que
+l'astre des nuits.</p>
+
+<p>Tandis que le Kakoutsthide <i>déifié</i> s'en allait, Indra, au
+comble de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait
+devant lui, ses mains réunies en coupe à ses tempes:
+«Ce n'est jamais en vain qu'on nous a vus, monarque
+des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce
+que ton cœur désire.»</p>
+
+<p>À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit
+joyeux cette réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain
+du monde entier des Immortels, je vais te demander une
+grâce; daigne me l'accorder. Que tous les singes, qui,
+vaincus <i>dans ces combats</i>, sont tombés à cause de moi
+dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie
+nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces
+lieux où sont les singes et qu'il naisse pour eux des racines,
+des fruits et des fleurs dans le temps même qui
+n'en est point la saison.»</p>
+
+<p>À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit
+en ces termes dictés par la bienveillance: «Tu désires
+le salut des <i>héros, tes</i> amis, <i>et des guerriers</i>, qui te sont
+venus en aide, c'est un vœu qui te sied, fils chéri de
+Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, cette
+immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende
+les morts à la vue <i>des vivants</i>, aucun autre que toi,
+guerrier aux longs bras, ne le fera jamais dans les mondes
+eux-mêmes des Immortels; mais, à cause de la parole
+qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même ainsi.
+Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les
+singes vont se relever, comme <i>on voit sortir de leur
+couche</i>, à la fin du sommeil, ceux qui sont endormis.</p>
+
+<p>«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres
+chargés de fleurs et de fruits, dans un temps qui n'en est
+point la saison, et des rivières couler avec des ondes
+pures.»</p>
+
+<p>Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé
+ces paroles, Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie
+sur le champ de bataille. À peine l'ondée vivifiante
+les a-t-elle touchés qu'au même instant, rendus à la vie,
+tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit qu'ils
+se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi
+avait renversés morts, les membres déchirés de blessures,
+tous, se relevant guéris et dispos, ils ouvraient de grands
+yeux pleins d'étonnement.</p>
+
+<hr />
+
+<p><i>À la suite de ces choses</i>, Vibhîshana dit, les mains
+jointes, ces paroles au dompteur des ennemis, Râma,
+qui avait passé la nuit commodément couché: «Que de
+nobles dames, habiles dans l'art de parer, les mains
+chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes
+variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours,
+viennent ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.»
+À ces mots, le Kakoutsthide répondit à Vibhîshana:
+«Bharata aux longs bras, fidèle à la vérité, est plongé
+dans la douleur à cause de moi, et, voué à la pénitence
+dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps.
+Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche
+dans la voie du devoir, je fais peu de cas du bain, des
+vêtements et des parures. Occupe-toi de me procurer un
+prompt retour dans ma ville. Car le chemin qui mène
+dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre,
+lui répondit Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville.
+Il est un char nommé Poushpaka, char nonpareil, céleste,
+resplendissant comme le soleil et qui va de lui-même. Il
+appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, plus fort,
+l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui.
+Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du
+jour, est ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par
+lui-même sans inquiétude jusque dans Ayodhyâ.»</p>
+
+<p>À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement
+le char semblable au soleil; ce véhicule, ouvrage de
+Viçvakarma, aux flancs marquetés de cristal poli, aux
+siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux par
+les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées
+de tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de
+lui-même, resplendissant, impérissable, céleste, ravissant
+l'âme, embelli de portes d'or, couvert de tissus, où
+l'or se mariait avec la soie, et qui, ombragé de mille
+étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au sommet
+du Mérou.</p>
+
+<p>Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque
+des Rakshasas dit au Raghouide: «Que ferai-je?» Le
+héros à la grande splendeur, ayant réfléchi, lui répondit
+ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: «Que
+tous ces <i>quadrumanes</i> habitants des bois, qui ont mis à
+fin leur expédition, en soient récompensés, Vibhîshana,
+par divers présents de chars et de pierreries. C'est avec
+leur appui que tu as conquis Lankâ, monarque des Rakshasas:
+rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils n'ont
+jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des
+légions simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance,
+l'estime qu'ils méritent, et, dignes d'honneur,
+ils seront honorés par toi.</p>
+
+<p>«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance
+de son devoir et pratique ainsi les obligations imposées
+à un maître de la terre, n'est-il pas adoré du
+guerrier?»</p>
+
+<p>Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens
+jusqu'au dernier avec des largesses de pierreries
+et d'or. Accompagné de son frère, et quand il eut pris
+dans son anka l'illustre Vidéhaine, rougissante de pudeur,
+le Raghouide, monté dans le char, tint ce langage
+à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur,
+comme à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent
+faire des amis, vous l'avez fait, héros des singes; je
+vous donne congé, il vous est donc loisible à tous de vous
+retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on peut attendre,
+Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cœur appliqué, ta
+majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi
+complétement. Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là
+ton empire, Sougrîva!</p>
+
+<p>«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana
+aux longs bras. Les habitants du ciel, Indra même avec
+eux, ne t'y vaincront jamais, souverain des Rakshasas, ô
+toi, le plus fidèle aux devoirs du kshatrya. Je retourne
+dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous demande la
+permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le
+monarque des singes et Vibhîshana le Rakshasa, tous,
+joignant les mains, de lui dire: «Nous désirons t'accompagner
+jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons voir ton
+sacre, vœu de notre cœur. Quand nous aurons vu cette
+auguste cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons
+après un court séjour, ô le plus grand des rois, dans nos
+habitations.»</p>
+
+<p>Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans
+votre société, si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de
+plus aimable que l'aimable même: ce sera pour moi un
+bonheur que de rentrer dans Ayodhyâ en la compagnie
+de toutes vos excellences. Hâte-toi de monter dans le
+char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes
+ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»</p>
+
+<p>À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana
+avec ses conseillers de monter, pleins de joie, dans
+le céleste Poushpaka. Quand ils sont tous embarqués,
+Râma commande au véhicule de partir, et le char nonpareil
+de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé
+par le vent. De là, promenant ses yeux de tous côtés, le
+guerrier issu de Raghou dit à Sîtâ la Mithilienne, au visage
+tel que l'astre des nuits: «Regarde, Vidéhaine, la
+cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la
+cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça.
+Regarde ce champ de bataille; ce n'est qu'une fange de
+chair et de sang, vaste boucherie, Sîtâ, de singes et de
+Rakshasas!</p>
+
+<p>«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa
+magie, Lakshmana et moi, les singes avaient perdu toute
+espérance. Tous les simiens ont beaucoup pleuré dans la
+pensée que Râma était descendu au tombeau; mais Garouda
+nous eut bientôt délivrés du lien <i>mortel</i> de ces
+flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme
+aux grands yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet
+épouvantable Râvana, que Brahma lui-même avait comblé
+de ses grâces. C'est à cette place que se lamenta d'une
+manière si touchante l'épouse du cruel souverain, appelée
+Mandaudarî.</p>
+
+<p>«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi
+des fleuves: il eut <i>en quelque façon</i> pour ancêtre un de
+mes aïeux; aussi a-t-il fait alliance avec moi. Cette montagne,
+qui nous montre son dos, c'est le Souléva, où
+nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après
+la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite
+à cause de toi, femme aux grands yeux, à travers
+cette mer, le domaine des requins; cette gloire n'aura pas
+de fin.</p>
+
+<p>«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée
+kouça, je couchai trois nuits pour obtenir que la mer
+voulût bien se montrer à mes yeux sous une forme humaine.
+Cette montagne, qui ressemble à une masse de
+grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat
+alla prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts
+se montre à nos yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de
+Sougrîva, où Bâli fut tué par moi. À la porte de Kishkindhyâ,
+tu vois s'élever la cime lumineuse du Mâlyavat:
+c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison
+pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant
+le poids de ma douleur, après que j'eus arraché la
+vie au terrible Bâli et sacré <i>le nouveau roi</i> Sougrîva.</p>
+
+<p>«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois
+variés, aux étangs de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je
+promenais çà et là mes plaintes continuelles.</p>
+
+<p>«Là avait coutume de se percher le roi des vautours,
+Djatâyou à la grande force, ton défenseur, qui tomba
+sous les coups de Râvana.</p>
+
+<p>«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre
+chaumière de feuillage, d'où Râvana, le monarque des
+Yâtavas, <i>osa</i> t'enlever, malgré ta résistance. C'est là
+que vint s'offrir à nos yeux Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî
+terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le nez et les
+oreilles.</p>
+
+<p>«Maintenant, c'est l'amœne et délicieuse Godâvarî
+aux limpides ondes, qui nous apparaît avec l'ermitage
+d'Agastya, entouré de bananiers.</p>
+
+<p>«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille
+svelte, sont les habitations des ascètes, qui ont pour chef
+le noble Atri, flamboyant à l'égal du feu même ou du soleil.</p>
+
+<p>«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand
+ermitage d'Atri, le révérend anachorète, de qui l'épouse
+Anasoûyâ t'avait donné un fard merveilleux. Cette montagne
+plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le fils de Kêkéyî
+vint m'apporter ses <i>vaines</i> supplications. Ce fleuve qui
+roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides,
+où j'offris aux mânes de mon père une oblation
+de racines et de fruits.</p>
+
+<p>«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux
+bois variés, et l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu
+béni pour les sacrifices. Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est
+la Gangâ, qui roule ses flots dans trois lits; et voici la
+ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, mon ami.
+À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi;
+c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première
+nuit, après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.</p>
+
+<p>«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ!
+Incline-toi devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»</p>
+
+<p>Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés,
+tous les singes, et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de
+contempler cette magnifique cité.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant
+comme un second soleil et d'une marche rapide, que le
+ciel est percé d'un immense cri de joie, lancé par la
+bouche des vieillards, des enfants et des femmes, s'écriant
+tous: «Voici Râma!» Descendus alors des chevaux,
+des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis
+pied à terre, de contempler ce noble Raghouide assis
+dans <i>l'intelligent</i> véhicule, comme la lune est portée
+dans le ciel. Bharata, passé <i>de la tristesse</i> à la joie, s'approcha,
+les mains jointes, de Râma et l'honora du salut:
+«Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que méritait
+son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors
+ce prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux
+pieds de Râma et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.</p>
+
+<p>Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait
+dans la route de ses yeux après une si longue absence,
+le plaça contre son cœur et joyeux le serra dans ses bras.
+Le magnanime Kêkéyide à l'âme domptée s'approcha de
+la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la bienséance,
+et salua ses nobles pieds.</p>
+
+<p>Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles
+apparences, s'étaient revêtus de formes humaines et tous
+ils interrogeaient avec empressement Bharata sur la
+santé de sa majesté. Celui-ci dit à Vibhîshana d'une voix
+caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé heureusement
+une guerre d'une extrême difficulté.»</p>
+
+<p>Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis
+devant Lakshmana, vint saluer ensuite avec modestie les
+pieds de Sîtâ.</p>
+
+<p>Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance
+d'un vœu, les yeux noyés de larmes, pâle,
+maigre, déchirée par le chagrin, se prosterna, lui toucha
+les pieds et remplit de joie à sa vue le cœur de sa mère.
+Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant
+l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta,
+environné des ministres, et courba son front devant lui,
+comme il l'eût courbé devant Brahma l'éternel.</p>
+
+<p>Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent
+alors contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux
+longs bras, fils chéri de Kâauçalyâ!» disaient à Râma
+tous les habitants de la cité, joignant les mains à leurs
+tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que des
+lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins
+lui présentaient à son passage.</p>
+
+<p>En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une
+grande vitesse, attelé de cygnes et rapide comme la
+pensée, descendit sur le sol de la terre. Ensuite, ayant
+pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, les
+chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes;
+et, ses mains réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur,
+maître, tu te souviens encore de nous, qui sommes
+restés sans maître si longtemps. Par la crainte et sur la
+défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, n'a
+dérobé un fruit <i>dans ton absence</i>. Tout cet empire est à
+toi; c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but
+de ma naissance est rempli et mes vœux sont comblés,
+puisque je te vois enfin revenu ici pour régner dans
+Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers,
+les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé,
+grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»</p>
+
+<p>À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots
+dictés par l'amour fraternel, les singes et Vibhîshana
+le Rakshasa de verser tous des larmes. Râma dans
+sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et s'en
+alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage
+du Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il
+quitta le sommet du char, descendit et se tint sur le sol
+de la terre.</p>
+
+<p>Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse
+égalait celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne,
+vers le Dieu Kouvéra.» Aussitôt reçu le congé que Râma
+lui donnait, ce léger véhicule s'enfonça dans la plage
+septentrionale et roula vers le palais du Dieu qui dispense
+à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra
+lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie
+point, à son service comme tu es au mien.» À cet
+ordre, le char se mit à la disposition de Râma; et le Raghouide,
+quand il eut appris cette nouvelle, en fit ses remerciements
+à Kouvéra.</p>
+
+<p>Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante
+splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque
+des singes, lui tint ce langage: «Nous étions
+quatre frères, et toi maintenant, Sougrîva, tu fais le cinquième;
+car un ami est, <i>comme ses amis</i>, un fils de
+l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a
+rendus.»</p>
+
+<p>Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains
+réunies en coupe à ses tempes, dit à Râma, son frère
+aîné, de qui le courage ne se démentit jamais: «Que ma
+mère n'en soit point offensée! cet empire qui me fut
+donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même
+donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par
+la grande furie des eaux, un royaume dont la couronne
+n'est pas légitime est, à mon avis, une charge bien difficile
+à porter.</p>
+
+<p>«<i>Fais-toi</i> sacrer aujourd'hui <i>et</i> que les rois te contemplent
+dans ta splendeur flamboyante, comme le soleil
+qui brûle au milieu du jour! Endors-toi et réveille-toi
+<i>chaque jour</i> au cliquetis des noûpouras d'or, aux concerts
+des troupes de musiciens, aux chants de voix mélodieuses.
+Aussi longtemps que la terre, <i>ton empire</i>, accomplira
+sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la
+domination sur tout le globe.»</p>
+
+<p>Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers
+habiles à la main douce et prompte donnent leurs soins à
+Râma.</p>
+
+<p>Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec
+des bouquets de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète
+bien peigné, le corps flamboyant de magnifiques joyaux
+et revêtu de somptueux habits avec des pendeloques
+éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme
+enflammé d'une céleste splendeur.</p>
+
+<p>Toutes les femmes du <i>feu roi</i> Daçaratha firent elles-mêmes
+la toilette ravissante de la sage Djanakide.</p>
+
+<p>Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher
+ayant attelé ses coursiers, vint avec le char décoré en
+toutes ses parties. Râma, au courage infaillible, monta
+dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères placés eux-mêmes
+sur le char, il se mit en marche, assis auprès
+d'eux et tout flamboyant de splendeur.</p>
+
+<p>Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle,
+et Lakshmana, s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer
+le noble Râma. Alors on entendit au milieu des
+airs une suave mélodie: c'étaient les louanges de Râma,
+que chantaient les chœurs des saints, les troupes des
+vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand
+des singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant
+appelé Çatroundjaya, pareil à une montagne.
+Tous les quadrumanes s'étaient revêtus des formes humaines,
+et, parés de tous les atours, ils s'avançaient,
+portés sur des milliers de magnifiques éléphants. C'est
+ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra
+des hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales
+et des conques.</p>
+
+<p>Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles,
+des brahmes et des hommes, les mains pleines de confitures,
+bordaient le passage du Raghouide.</p>
+
+<p>Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée
+dans Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les
+hauts faits des singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits
+des quadrumanes et la vigueur des Rakshasas, les
+habitants de la ville capitale furent saisis d'admiration.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné
+des singes, entra dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée
+en ce moment de guirlandes, pavoisée d'étendards,
+pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses places publiques,
+ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses
+routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût
+pas rempli de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on
+entendait les femmes dire au monarque arrivé dans sa
+capitale: «Les habitants de cette ville désiraient te voir,
+sire, avec leurs frères, avec leurs fils, et, par bonheur,
+les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui! Kâauçalyâ
+eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de
+ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants
+d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par
+toi, Râma, cette ville était comme un ciel qui n'a point
+de soleil, comme une mer à laquelle on a ravi ses perles,
+comme une nuit où ne brille pas la lune. Aujourd'hui
+que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut,
+Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son
+nom<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> à la face des ennemis, qui ambitionnent sa conquête.
+Tandis que nous habitions loin de toi, confiné
+dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont coulé
+pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b>
+<p>On n'a pas oublié ce que veut dire <i>ayodhyâ</i> et l'on
+voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «<i>Ayodhyâ</i> nous
+semble aujourd'hui <i>ayodhyâ</i>, c'est-à-dire, l'<i>Imprenable</i> est
+imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»</p></blockquote>
+
+<p>Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage
+les voix réunies des hommes et des femmes lui envoyer
+de ces paroles en témoignage d'affection.</p>
+
+<p>Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou,
+le glorieux monarque des hommes se rendit au palais
+de son père. Il entra, et Kâauçalyâ, ayant baisé Râma
+et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans son anka et
+déposa le chagrin qui avait envahi son âme.</p>
+
+<p>Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était
+joint l'à-propos et où la raison était mêlée aux convenances,
+elle dit à ce fils des rois aux pas bien assurés dans le devoir:
+«Que Sougrîva goûte ici le plaisir d'habiter ce grand
+bocage d'açokas et ce palais magnifique, pavé d'or et de
+lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, belle, richement
+décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana.
+Que des habitations au gré de leurs désirs
+soient données promptement à tous les rois folâtres des
+singes, en observant l'ordre établi des rangs.» À peine
+eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr comme
+la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors
+dans le palais.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma,
+expédie promptement des courriers pour le sacre du roi;
+car c'est demain, au point du jour, l'heure où l'astérisme
+Poushya est dans sa jonction, que l'on doit sacrer
+le Raghouide.</p>
+
+<p>Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches
+d'or, embellies de pierres fines, à quatre chefs des singes.
+«Qu'on revienne promptement, leur dit-il, avec ces cruches
+pleines d'eau puisée dans les quatre mers, et qu'on
+soit de retour avant le temps où l'aube reparaît!» À ces
+mots, les singes magnanimes, semblables à des montagnes,
+s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents
+impétueux.</p>
+
+<p>Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les
+branches du sandal rouge, apporta d'un vol léger une
+onde empruntée à la mer du midi. Djâmbavat avait rempli
+dans les eaux de la mer occidentale son urne, incrustée
+de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles
+de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à
+l'Océan septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée
+dans son vase, qu'il avait paré de rameaux fleuris.
+Soushéna revint à la hâte de l'autre mer, où il avait rempli
+sa cruche ornée d'armilles et de bracelets.</p>
+
+<p>Çatroughna, environné des ministres, annonça donc
+au saint archibrahme que les éléments du sacrifice
+étaient prêts. Ensuite, quand apparut, dans un moment
+propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans sa
+jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné
+des brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ
+dans un trône de pierreries donné par un des Maharshis
+et tournant sa face à l'orient. Le prêtre alors, suivant les
+rites et conformément aux règles consignées dans les
+Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait conférer
+à ce noble prince issu de Raghou.</p>
+
+<p>Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa,
+Gautama, le brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante
+splendeur et les autres chefs des brahmanes donnent
+le sacre au monarque des hommes avec l'eau bien
+limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes
+avaient sacré jadis Indra aux mille yeux.</p>
+
+<p>Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités
+réunies là dans les airs, avec le suc de toutes les herbes
+médicinales, au milieu des ritouidjes, des brahmes, des
+jeunes vierges, des principaux officiers de l'armée et des
+<i>notables</i> commerçants, tous joyeux et rangés suivant
+l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille.
+Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc;
+Sougrîva, le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche
+et le blanc éventail. Le souverain des Rakshasas,
+Vibhîshana, plein de joie, saisit, pour éventer Râma, un
+autre beau chasse-mouche avec un autre incomparable
+éventail, semblable à l'astre des nuits.</p>
+
+<p>Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent
+donna au Raghouide une guirlande d'or, composée de
+cent lotus et flamboyante de sa nature. Le monarque des
+Yakshas, qui vint lui-même à cette assemblée, fit présent
+à Râma d'un collier de perles, entremêlé de gemmes
+et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation de Mahéndra.
+Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui
+l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.</p>
+
+<p>Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie:
+les musiciens des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent
+elles-mêmes pour honorer la fête où fut sacré le
+sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque, la terre
+se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur
+et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise.
+Râma, <i>pour les honoraires du sacre</i>, donna aux
+brahmes cent fois cent taureaux, mille vaches laitières
+multiplié par mille et, de plus, trente kotis d'or. Il donna
+aux brahmes dans sa joie des chars, des joyaux, des vêtements,
+des lits, des siéges et beaucoup de villages à
+plusieurs fois.</p>
+
+<p>L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande
+d'or magnifique, enrichie de pierreries et semblable
+aux rayons du soleil. Le présent que reçut Angada, fils
+de Bâli, fut une paire de bracelets d'un beau travail, ornés
+d'admirables diamants, entremêlés de lapis et d'autres
+pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe
+collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune,
+et dont les plus fines pierreries augmentaient encore la
+richesse.</p>
+
+<p>En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi
+Djanaka, se mit à détacher de son cou un collier et tourna
+les yeux vers le singe Hanoûmat. Elle regarda tous les
+quadrumanes et son époux à plusieurs fois. Le Raghouide,
+ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son épouse,
+donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente,
+à celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la
+vigueur et de l'intelligence.»</p>
+
+<p><i>À ces mots</i>, la dame aux yeux noirs donna le collier
+au fils du Vent. Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit,
+avec ce collier, tel qu'une montagne avec une
+<i>ceinture de</i> nuées blanches, dont les rayons de la lune
+jaunissent le sommet.</p>
+
+<p>Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques
+pierres fines, mis aux premières places avec
+politesse, comblés de biens et d'hommages, partirent,
+ayant séjourné là <i>quelques heures</i>, tous les ours, les
+Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter Râma.</p>
+
+<p>Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point
+de partir lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je
+ne t'ai pas récompensé comme il faut. Choisis donc une
+grâce; car le service que tu m'as rendu est bien grand.»
+À ces mots, des larmes de joie troublant ses yeux, celui-ci
+dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps,
+sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la
+terre; je demande cette grâce, si tu veux m'en accorder
+une.»</p>
+
+<p>À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette
+réponse: «Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur
+toi! Jouis de la vie, sans maladie, sans vieillesse, toujours
+vigoureux et jeune, aussi longtemps que la terre soutiendra
+les mers et les montagnes!»</p>
+
+<p>La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille:
+«Que les différentes choses à manger, fils de
+Mâroute, se présentent d'elles-mêmes à toi sur la terre!
+Que les chœurs des Apsaras, les Gandharvas, les Dânavas
+et les Dieux t'honorent comme un Immortel en tous lieux
+où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi ou
+ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils
+à l'ambroisie et des ondes limpides!»</p>
+
+<p>«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux
+mouillés de larmes; et tous ses compagnons de s'en aller,
+comme ils étaient venus, à leurs différentes habitations,
+s'entretenant tout le voyage, tant ils aimaient Râma, des
+grandes aventures de ce noble Raghouide.</p>
+
+<p>Après le départ de tous les singes, l'homicide <i>généreux</i>
+des ennemis tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui
+toujours lui fut si dévoué: «Gouverne avec moi, ô toi qui
+sais le devoir, cette terre qu'ont habitée les rejetons des
+monarques nos ancêtres, et porte, comme roi de la jeunesse,
+ce timon <i>des affaires</i>, qui n'a rien de supérieur à
+ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même
+avec ses frères toutes les affaires de son vaste empire.
+Pendant son règne plein de justice, toute la terre,
+couverte de peuples gras et joyeux, regorgea de froment
+et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans le monde,
+le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des
+vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants.
+Tout vivait dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir
+maintenait le sujet dans son devoir, et les hommes
+ne se nuisaient pas les uns aux autres.</p>
+
+<p>Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans
+maladie, on était sans chagrin, la vie était de cent années,
+chaque père avait un millier de fils. Les arbres, invulnérables
+aux saisons et couverts sans cesse de fleurs, donnaient
+sans relâche des fruits; le Dieu du ciel versait la
+pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une haleine
+toujours caressante.</p>
+
+<p>Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes
+vivaient renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations
+respectives; les créatures s'adonnaient à la pratique
+de la vertu.</p>
+
+<p>Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses
+devoirs, c'est ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies
+toutes les qualités, gouvernait la monarchie du monde.
+Devenu maître de tout l'empire et victorieux de ses ennemis,
+ce prince, à la haute renommée, offrit mainte espèce
+de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de
+riches honoraires.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge
+la vie, qui rend les rois victorieux, est l'œuvre primordiale
+que jadis composa Valmîki.</p>
+
+<p>Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir
+dans le monde son oreille sans cesse occupée au récit de
+cette histoire admirable <i>ou variée</i> du Raghouide aux travaux
+infatigables. Il aura des fils, s'il veut des fils; il aura
+des richesses, s'il a soif de richesses, l'homme qui écoutera
+lire dans le monde ce que fit Râma.</p>
+
+<p>La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux,
+la joie de son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui
+voyagent dans les pays étrangers, elle obtiendra qu'ils
+soient bientôt réunis avec elle. Ceux qui dans le monde
+écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé,
+acquièrent <i>du ciel</i> toutes les grâces, objets de leurs désirs,
+telles qu'ils ont pu les souhaiter.</p>
+
+<h2>FIN DU RAMAYANA.</h2>
+
+<hr />
+
+<h1>INDEX</h1>
+
+<h4>DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES
+PERSONNES QUI NE SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC
+L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET L'HISTOIRE DE L'INDE.</h4>
+
+<hr />
+
+
+<p><b>A</b></p>
+
+<p><b>Agnihotra</b>, le feu sacré en général.</p>
+
+<p><b>Andjali</b>, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes
+ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au
+front.</p>
+
+<p><b>Anka</b>, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche
+et l'aisselle du même côté.</p>
+
+<p><b>Apsara</b>, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel.</p>
+
+<p><b>Asta</b>, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé
+descendre se coucher.</p>
+
+<p><b>Asoura</b>, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité
+continuelle avec les Souras ou les Dieux.</p>
+
+
+<p><b>B</b></p>
+
+<p><b>Bhagavat</b>, <i>vénérable</i>, <i>adorable</i>, appellation commune à tous les Dieux,
+mais principalement consacrée à Brahma.</p>
+
+<p><b>Brahma</b>, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance
+créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation
+par les merveilles du monde.</p>
+
+
+<p><b>Ç</b></p>
+
+<p><b>Çakra</b>, <i>validus</i>, <i>robore</i> ou <i>vi præditus</i>. V. Indra.</p>
+
+<p><b>Çâstra</b>, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais plus
+ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de jurisprudence.</p>
+
+<p><b>Çataghnî</b>, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire
+<i>qui tue cent</i> hommes. L'opinion générale est que la <i>çataghnî</i> était
+une arme à feu.</p>
+
+<p><b>Çîva</b>, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance destructive
+et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation
+par les choses créées.</p>
+
+
+<p><b>D</b></p>
+
+<p><b>Daçagrîva</b>, c'est-à-dire <i>decem habens colla</i>, un surnom de Râvana.</p>
+
+
+<p><b>G</b></p>
+
+<p><b>Gandharva</b>, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel
+d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales
+Divinités.</p>
+
+<p><b>Garouda</b>, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la
+monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de
+serpents, exalté jusqu'à la condition divine.</p>
+
+
+<p><b>H</b></p>
+
+<p><b>Hrishikéça</b>, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou
+Vishnou incarné.</p>
+
+
+<p><b>I</b></p>
+
+<p><b>Indra</b>, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le <i>Jupiter tonans</i>
+de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun:
+l'<i>Indra des hommes</i>, l'<i>Indra des quadrupèdes</i>, l'<i>Indra des oiseaux</i>,
+pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là.</p>
+
+<p><b>Ikshwâkou</b>, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé,
+et le premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant,
+le nom d'Ikshwâkide.</p>
+
+
+<p><b>K</b></p>
+
+<p><b>Kakoutstha</b>, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha et
+le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique
+Kakoutsthide pour son descendant Râma.</p>
+
+<p><b>Kinnara</b>, un ordre des musiciens du ciel.</p>
+
+<p><b>Kouvéra</b>, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses
+et le frère aîné du tyran Râvana.</p>
+
+<p><b>Kshatrya</b>, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des
+rois.</p>
+
+
+<p><b>L</b></p>
+
+<p><b>Lohitânga</b>, la planète de <i>Mars</i>.</p>
+
+
+<p><b>M</b></p>
+
+<p><b>Mâdhava</b>, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du
+printemps.</p>
+
+<p><b>Mâroute</b>, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au
+nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne.</p>
+
+<p><b>Moushala</b>, <i>pistillum</i>, <i>teli genus</i>, dit Bopp.</p>
+
+
+<p><b>N</b></p>
+
+<p><b>Naîrrita</b>, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé
+dans le poëme comme synonyme de <i>Rakshasa</i>.</p>
+
+<p><b>Nârâyana</b>, <i>l'esprit qui marche sur les eaux</i>, un nom de Vishnou et de
+Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait
+avant tous les mondes.</p>
+
+<p><b>Noûpoura</b>, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de pierreries,
+que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied.</p>
+
+
+<p><b>P</b></p>
+
+<p><b>Panava</b>, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour.</p>
+
+<p><b>Pannagas</b>, Demi-Dieux serpents.</p>
+
+<p><b>Pattiça</b>, espèce d'arme en forme de hache.</p>
+
+<p><b>Piçâtchas</b>, espèce de Démons analogues aux vampires.</p>
+
+<p><b>Pourandara</b>, <i>le briseur de villes</i>. V. Indra.</p>
+
+<p><b>Pradakshina</b>, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne,
+ayant soin de lui présenter toujours le côté droit.</p>
+
+
+<p><b>R</b></p>
+
+<p><b>Raghou</b>, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui
+vint ce nom patronymique si usité de <i>Râghava</i> ou de <i>Raghouide</i>.</p>
+
+<p><b>Râhou</b>, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de
+la lune.</p>
+
+<p><b>Rakshasa</b>, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières,
+animant les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les
+sacrifices, sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à
+leurs femmes le nom de Rakshasî.</p>
+
+<p><b>Rohinî</b>, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une des
+filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27 nymphes,
+personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou
+Lunus est censé avoir épousées.</p>
+
+
+<p><b>S</b></p>
+
+<p><b>Shorée</b>, arbre de charpente, le <i>shorea robusta</i>.</p>
+
+<p><b>Soma</b>, l'asclépiade acide ou le <i>sarcostema viminalis</i>, dont le jus est
+offert aux Dieux dans les sacrifices.</p>
+
+<p><b>Souparna</b>. V. <span class="sc">Garouda</span>.</p>
+
+<p><b>Soura</b>, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine
+<i>sour</i>, briller, <i>splendere</i>.</p>
+
+<p><b>Swarga</b>, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et
+les héros après cette vie.</p>
+
+<p><b>Swayambhou</b>, c'est-à-dire, l'<i>être, qui existe par soi-même</i>, un des
+noms de Brahma.</p>
+
+
+<p><b>T</b></p>
+
+
+<p><b>Tchakra</b>, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés:
+c'est l'arme terrible de Vishnou.</p>
+
+<p><b>Tchârana</b>, bons Génies, les panégyristes des Dieux.</p>
+
+<p><b>Tilaka</b>, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur
+le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme
+distinction de secte.</p>
+
+
+<p><b>V</b></p>
+
+<p><b>Varouna</b>, le Neptune indien, le Dieu des eaux.</p>
+
+<p><b>Vâsoukî</b>, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou.</p>
+
+<p><b>Viçvakarma</b>, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain
+de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom
+veut dire <i>cujuslibet peritus operis</i>.</p>
+
+<p><b>Vidyâdhara</b>, Demi-Dieux, habitants des airs.</p>
+
+<p><b>Virotchana</b>, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est
+nommé le Virotchanide.</p>
+
+<p><b>Vishnou</b>, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance
+conservatrice du monde personnifiée.</p>
+
+<p><b>Vritra</b>, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies
+Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux
+rayons de la lumière originelle.</p>
+
+
+<p><b>Y</b></p>
+
+<p><b>Yama</b>, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le fils
+du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide.</p>
+
+<p><b>Yâtou</b>, au pluriel, Yâtavas, et</p>
+
+<p><b>Yatoudhâna</b>, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana.</p>
+
+<p><b>Yatoudhânî</b>, c'est le féminin de ce mot.</p>
+
+<p><b>Yodjana</b>, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres
+chacun.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
+
+***** This file should be named 20640-h.htm or 20640-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/0/6/4/20640/
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+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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